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-The Project Gutenberg EBook of Angèle Méraud, by Charles Mérouvel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Angèle Méraud
-
-Author: Charles Mérouvel
-
-Release Date: June 9, 2013 [EBook #42896]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÈLE MÉRAUD ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas
-été repris.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
-sont marqués =ainsi=.
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-ANGÈLE MÉRAUD
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-LIBRAIRIE DE E. DENTU
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- =Mademoiselle de la Condemine=, 1 vol. 3 fr.
- =Les Caprices de Laure=, 1 vol. 3 --
- =La Vertu de l'abbé Mirande=, 4e édition, 1 vol. 3 --
- =Le Péché de la Générale=, 3e édition, 1 vol. 3 --
- =La Filleule de la Duchesse=, 2e édition, 1 vol. 3 --
- =La Maîtresse de M. le Ministre=, 3e édition, 1 vol. 3 --
- =Jenny Fayelle=, 4e édition, 1 vol. 3 --
- =Le Krach=, moeurs du jour, 5e édition, 1 vol. 3 50
- =Les deux Maîtresses=, 4e édition, 1 vol. 3 --
- =Le Mari de la Florentine=, 3e édition, 1 vol. 3 --
- =Amours mondaines=, 1 vol. 3 --
- =Les derniers Kérandal=, 3e édition:
- I. =Mademoiselle de Fonterose=, 1 vol. 3 --
- II. =Guana Trélan=, 1 vol. 3 --
-
-
-CHEZ OLLENDORFF:
-
- =Caprice des dames=, 5e édition, 1 vol. 3 50
-
-
-F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.
-
-
-
-
- LES SECRETS DE PARIS
-
- ANGÈLE MÉRAUD
-
- PAR
- CHARLES MÉROUVEL
-
- QUATRIÈME ÉDITION
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- E. DENTU, ÉDITEUR
- LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS
-
- 1883
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés
-
-
-
-
-LES SECRETS DE PARIS
-
-ANGÈLE MÉRAUD
-
-
-
-
-I
-
-
-Il y a quelques années, un samedi de 187..., vers onze heures et
-demie, un voyageur descendit de l'express venant de Paris et qui
-s'arrêtait dans une gare assez importante de la ligne de Granville.
-
-Cette grande gare se trouve dans une petite ville qui a emprunté, on
-ne sait pourquoi, aux temps les plus reculés, le nom du roi des airs.
-
-Cette petite ville n'est ni belle ni laide, remonte aux époques
-gauloises, et possède comme ornements supérieurs, une très curieuse
-tour d'église gothique et un château en décadence, élevé sur
-l'emplacement d'une forteresse et attribué à Mansard dont la gloire
-n'a rien à y gagner.
-
-Ses cinq ou six mille habitants n'ont ni plus ni moins de défauts que
-les autres bipèdes qui fourmillent à la surface du globe.
-
-En revanche ils possèdent à peu près autant de vertus que leurs
-semblables.
-
-Ainsi, ils se montrent aimables, hospitaliers et bienveillants.
-
-C'est quelque chose.
-
-L'homme n'est pas parfait.
-
-L'auteur de ces lignes moins que quiconque.
-
-Le voyageur qui descendait de son wagon de première classe, était
-d'une taille moyenne, plutôt petite, fort bien prise.
-
-Sa figure un peu maigre, au nez droit, au teint blanc, offrait à
-l'examen d'un observateur, comme caractère principal, une vive
-intelligence, une grande finesse d'expression. Ses yeux gris
-pétillaient d'esprit et de malice.
-
-Aucune trace de barbe n'ombrait ses lèvres minces. Elles étaient aussi
-soigneusement rasées qu'une plaine de blé mûr où le feu a passé.
-
-Deux courts favoris, blonds comme les cheveux qui se faisaient rares
-sur le front large, donnaient au personnage des airs de jurisconsulte,
-de diplomate, ou encore d'homme politique, une nouvelle profession à
-l'américaine, qui devient à la mode et rapporte.
-
-C'était en effet un avocat. Mais un avocat d'une espèce particulière,
-peu commune.
-
-Il était vêtu d'une jaquette bleue et d'un pantalon de même nuance
-dont la coupe révélait un excellent tailleur. Sa cravate, grise à pois
-noirs, était nouée avec cette négligence des gens du monde qui vont à
-la campagne. Un pardessus havane était jeté sur le bras gauche et la
-main droite portait une valise de cuir noir, avec deux initiales en
-argent, fixées par des agrafes: V. D.
-
-Un fort gaillard d'une quarantaine d'années, coiffé d'un chapeau mou
-et couvert d'un complet en velours marron, qui s'harmonisait
-divinement avec ses formes d'athlète et de magnifiques cheveux bruns,
-se précipita à sa rencontre sur le quai et lui donna sans façon une
-chaleureuse accolade.
-
-On aurait dit, avec un peu plus de distinction en faveur de ce
-moderne, Porthos se jetant dans les bras d'Aramis après une séparation
-de six mois.
-
---Valéry!
-
---Maurice!
-
---Te voilà donc, mon vieux Labadens?
-
---Eh! oui; en personne.
-
---Tu as fait un bon voyage?
-
---Excellent.
-
---Du reste, reprit l'ami au complet de velours, on ne déraille pas sur
-notre ligne. La Compagnie serait sans excuse; on va si lentement. On
-dirait de trains à boeufs ou même d'un bon coche de famille. Comme ma
-femme sera heureuse de te voir! Et les petites filles! Et tout le
-monde! Ce bon M. Châtenay, surtout. Il t'adore, mon beau-père! On nous
-attend, là-bas, pour déjeuner; allons, oust! en route!
-
---Sapristi, fit l'avocat, en jetant un coup d'oeil d'angoisse à
-l'horloge de la gare; onze heures et demie! J'ai les rats au ventre.
-Et quatre lieues jusqu'au déjeuner.
-
---Bah! en cinquante minutes nous serons au Val-Dieu; sortons par le
-buffet!
-
-Le buffet de Laigle ne rivalise pas avec les plus confortables des
-grandes lignes. Tonnerre et Dijon lui rendraient quelques points, mais
-la buvetière est une femme des plus accortes.
-
-Elle trônait dans son établissement, une grande salle vert-d'eau, et
-accueillit les deux copains avec un franc sourire et une de ces
-poignées de mains qui font plaisir et se distribuent en Normandie avec
-une cordialité réjouissante.
-
---Vous avez trouvé votre ami, monsieur Chazolles? dit-elle au
-campagnard qu'elle semblait fort bien connaître.
-
---Oui, belle dame, et je vous le présente.
-
---Le représente, rectifia l'autre.
-
---En effet, j'ai déjà eu l'honneur de voir monsieur, dit la buvetière.
-Monsieur Duvernet, je crois?
-
---M. Valéry Duvernet, ajouta Chazolles, député de la Seine-Inférieure,
-Parisien pur sang, un futur ministre.
-
---N'anticipons pas, mon ami, je t'en prie, dit le député qui prenait
-un viatique hâtif et avalait rapidement quelques gâteaux et plusieurs
-verres de madère.
-
---Bah! qui est-ce qui n'a été, n'est ou ne sera ministre! Tu le
-deviendras comme les autres, à ton tour.
-
---Et toi? qu'est-ce que tu seras?
-
-Chazolles secoua la tête.
-
---Moi, j'élèverai mes chevaux, mes vaches et mes cochons! Voilà mon
-avenir.
-
---Pourquoi ne te fais-tu pas député?
-
---Jamais de la vie! Une pareille corvée! Tu te moques, mon bon.
-
---Tu le serais si tu voulais!...
-
---Certainement, affirma la buvetière. M. Chazolles n'a que des amis.
-Il n'aurait qu'à se présenter; mais on ne peut pas le nommer malgré
-lui.
-
---Me fourrer dans cette galère! Ah! Dieu, non! par exemple. As-tu fini
-de t'empiffrer, Excellence!
-
---Tout à l'heure.
-
---Allons-nous en. Bonjour, belle dame.
-
---Bon voyage, messieurs.
-
-La buvetière reconduisit courtoisement les deux amis jusqu'à la porte
-après avoir pris le billet du Parisien, selon la consigne.
-
-Dans la cour de la gare, un cheval superbe piaffait entre les
-brancards d'un léger phaéton.
-
-Un domestique en livrée bleu-marine descendit du siège et prit la
-valise du voyageur qui lui donna la main en disant:
-
---Ça va bien, Jacques?
-
---Oui, monsieur Duvernet.
-
---Et le fleuret?
-
---Toujours solide.
-
---Nous nous entretenons la main, dit Chazolles. Une heure tous les
-matins, quelquefois deux, quand il pleut.
-
---Mais monsieur est plus fort que moi, confessa Jacques, et ça me
-vexe.
-
---Dame! il a un poignet, cet animal-là, observa le député. C'est de
-l'acier.
-
---Filons, ordonna Chazolles qui rassemblait les rênes, pendant que le
-domestique sautait à l'arrière avec le sac de l'invité.
-
-Le cheval, un excellent trotteur de demi-sang, noir comme du jais,
-fila en effet bon train dans la rue étroite qui mène à la place du
-marché, passa devant une église dont la tour, fort remarquable, en
-pierre grise, a été bâtie au quinzième siècle par les Anglais qui
-occupaient alors le pays; puis il se mit au pas et gravit à cette
-allure une montée assez raide, entre deux rangs de maisons à panneaux
-de silex encadrés dans la brique, comme la plupart des constructions
-de la contrée.
-
-Chazolles portait à chaque instant la main à son chapeau et saluait
-d'un signe de tête les gens qui se tenaient sur leurs portes ou
-passaient à côté du phaéton.
-
---Tu es aussi connu que le loup blanc, lui dit Duvernet. Tu reçois des
-coups de chapeau comme un financier qui a une demi-douzaine de
-demoiselles à marier.
-
---Ce n'est pas étonnant. Je suis du pays. C'est à peine si je le
-quitte de temps en temps pour quinze jours. Mon père s'absentait
-encore moins que moi. Et je me plais là. J'y ai toujours vécu. Les
-maisons, les gens, les prés, les bois, que je rencontre sur ma route
-sont de vieux amis. C'est à Laigle et à Mortagne que nous prenons nos
-provisions. Nous sommes à moitié chemin de ces deux villes.
-
---De ces deux villages, fit Duvernet avec sa mine narquoise.
-
---Que te voilà bien, beau Parisien! Hors Paris, point de salut! Il n'y
-a que Paris de grand, de désirable, de superbe. Sais-tu ce qu'il me
-fait, ton Paris?
-
---Ma foi, non.
-
---Il m'assomme, il m'agace, il m'horripile.
-
---Patience. Il aura sa revanche.
-
---Jamais.
-
---Il ne faut pas dire: Fontaine!
-
-Chazolles haussa les épaules et se tut.
-
-Le phaéton avait gravi la côte et roulait maintenant entre les
-dernières maisons de la ville, sur la route de Mortagne, au milieu de
-champs couverts de moissons qui se doraient au soleil.
-
---Cristi! qu'il fait chaud! murmura le député.
-
-Son ami le regardant avec compassion, prit un parasol de soie écrue
-doublé de satinette bleue.
-
---Tiens, dit-il, en l'ouvrant et en le tendant à Duvernet, protège ta
-peau délicate sous cette ombrelle propice, amour d'homme.
-
---Et toi?
-
---Oh! moi, je n'ai rien à perdre.
-
-Et d'un geste, il lui montra son teint bronzé comme celui d'un
-chasseur d'Afrique qui aurait fait campagne dans la Kabylie, sous les
-ardeurs d'un ciel de plomb enflammé.
-
---Et ton beau-père? demanda Duvernet.
-
---Le vieux Châtenay se porte à merveille, grâce à l'air des champs et
-à sa distraction favorite.
-
---Il collectionne toujours?
-
---Avec un zèle!...
-
---Et il poursuit son grand ouvrage sur les antiquités normandes?
-
---Avec acharnement. Il est en ce moment plongé dans un ravissement
-sans bornes.
-
---Pourquoi?...
-
---Il a fait une découverte des plus heureuses.
-
---Bah! conte-la moi.
-
-Chazolles posa un doigt sur ses lèvres:
-
---Sous le sceau du secret, dit-il.
-
---Science et mystère, fit l'autre avec un geste de conspirateur.
-
---Tu sais, reprit Chazolles, que Grand-Val, le château de mon
-beau-père, est situé de l'autre côté de la forêt du Perche. Tiens,
-nous y entrons, dans le Perche. Regarde. Voilà la limite.
-
-En effet, le phaéton avait passé les Aspres, un bourg dont le nom ne
-désigne pas précisément un Eden. Des deux côtés de la route, un vaste
-fossé s'ouvrait au milieu des labours; sur son talus, visible encore,
-des végétations variées, genêts aux fleurs jaunes, ajoncs épineux,
-touffes de charme ou de bouleau s'étaient emparées de ce coin de terre
-accidenté comme d'un domaine vague destiné à devenir la proie du
-premier occupant. C'étaient les restes des limites royales qui
-séparaient jadis les deux provinces du Perche et de la Normandie.
-
-Chazolles continua:
-
---Nous n'avons donc, pour aller du Val-Dieu chez lui, que la futaie et
-les taillis à traverser,--un paysage ravissant--deux lieues et demie
-d'un parc qui semble avoir été mis là exprès pour nous, coupé de
-sentiers et d'avenues. Une vraie promenade de philosophes ou
-d'amoureux. Or, en le parcourant, M. Châtenay a remarqué à un certain
-endroit qu'on nomme Rudelande, dans un coin de broussailles qui
-appartiennent à un paysan, des mouvements de terrain qui ne lui ont
-pas paru être l'oeuvre de la nature. Il s'est mis en tête, avec
-l'obstination d'un savant, qu'il a dû y avoir là quelque vieille cité
-gauloise ou romaine, très curieuse, ensevelie sous la forêt; avec
-cette même obstination et quelques écus donnés à de pauvres diables,
-il a commencé discrètement des fouilles qu'il entoure du plus profond
-mystère et que tout le monde connaît. Et, à coups de pioche, il a mis
-au jour des fondations, des restes de vieux murs, cimentés solidement,
-et qu'il suppose être ceux d'une manière d'oppidum fortifié ou de
-poste romain. Il n'est pas encore fixé, mais il se fixera.
-
---Hum! fit le député, je me méfie des antiquaires et de leurs
-trouvailles!
-
---Enfin il jubile, mon bon.
-
---C'est le principal. Laissons-lui ses illusions!
-
---En attendant, sevré qu'il est des précieuses collections de son
-hôtel de Paris où il met à peine les pieds, il a commencé à la
-campagne un musée d'objets vermoulus et vénérables, glanés çà et là,
-d'Alençon à Caen, et de Coutances à Lisieux. C'est son bonheur!
-
---Innocente distraction!
-
-Le phaéton brûlait maintenant d'une vitesse plus grande, une route
-transversale assez étroite, qui s'embranchait dans celle qu'il venait
-de quitter et coupait à travers la forêt dont les massifs s'étendaient
-à l'infini, tantôt avec des aspects de bois de pins plantés dans les
-sables et la terre de bruyère, vers les hauteurs; tantôt de futaies de
-hêtres ou de chênaies séculaires.
-
-Bientôt une éclaircie s'ouvrit à quelque distance devant les
-voyageurs.
-
-Le cheval hennit de plaisir et descendit de son trot égal et souple
-une rampe rapide.
-
-Au sortir des bois, dans une vallée profonde, une longue suite
-d'étangs miroitait au soleil et, dans le lointain, sur le terrain qui
-se relevait au delà de prairies étendues au bord des eaux, on
-distinguait au-dessus des bosquets verts les clochetons aigus d'un
-manoir aux toits bleus et violacés qui se découpaient avec leurs
-girouettes étincelantes sur l'azur d'un ciel magnifique.
-
-Chazolles tira sa montre.
-
---Cinquante minutes, ça y est, dit-il. Salue, mon ami, nous sommes au
-Val-Dieu!
-
-
-
-
-II
-
-
-Le Val-Dieu!
-
-Ce nom éveille des idées d'un autre âge. En l'entendant, on voit
-surgir du sol des murailles sombres percées de fenêtres à trèfle,
-taillées en ogive; des cloîtres à colonnettes, autour d'un préau et
-des chapelles où, dans la demi-obscurité sacrée,--le jour du dehors ne
-filtrant sous les voûtes qu'à travers les vitraux peints des rosaces
-gothiques,--on entend des chants monotones psalmodiés par des voix
-caverneuses. On assiste à des défilés de fantômes, vêtus de longues
-robes blanches avec des scapulaires noirs et des ceintures de cuir
-d'où tombent des rosaires à croix de cuivre et à grains énormes.
-
-Et à cinq cents mètres Duvernet n'apercevait que le spectacle riant
-d'une campagne plantureuse, des toits élégamment coupés, des bâtiments
-de ferme immenses, enfouis sous les plantes grimpantes et perdus dans
-la verdure des avenues et les boulingrins d'un parc taillé largement à
-l'anglaise.
-
-De loin, rien ne justifiait le nom que porte cette résidence
-champêtre.
-
-Mais à mesure que le phaéton approchait, lorsqu'il eut franchi les
-étangs sur une route supportée par la chaussée du plus voisin,
-dominant une nappe immense où s'ébattaient les poissons qui ridaient
-de cercles la surface des eaux; lorsqu'il se fut engagé sous une voûte
-de tilleuls centenaires et qu'il s'arrêta au seuil de la maison, le
-caractère de l'architecture du logis se dessina nettement.
-
-C'était bien là un ancien couvent transformé en château par
-d'intelligents propriétaires.
-
-Le Val-Dieu était, en effet, un monastère au siècle dernier. Il
-appartenait à l'ordre des Cisterciens.
-
-Vendu à la Révolution, il fut racheté en 1834, après avoir passé en
-diverses mains, par un ancien conseiller à la Cour de cassation, M.
-Frédéric Chazolles, qui, possesseur d'une grande fortune, prit en
-affection ce séjour délicieux et consacra ses dernières années à son
-embellissement.
-
-C'est là que Maurice Chazolles, son fils unique, était né, il y avait
-une quarantaine d'années.
-
-Après les plus brillantes études à Louis-le-Grand, en compagnie de
-Valéry Duvernet, son intime, lié avec lui par une amitié d'enfance,
-comme le vieux Chazolles et le père Duvernet, un armateur du Havre,
-l'étaient avant eux, Maurice était venu se retirer auprès de son père,
-veuf alors, atteint de la maladie des opulents, qui l'avait enlevé,
-après une lutte désespérée dans laquelle la science avait été
-impuissante, et sept à huit années de souffrances courageusement
-supportées.
-
-Lorsqu'il avait perdu son père, Maurice avait vingt-quatre ans.
-
-Il venait d'épouser, quelques mois auparavant, une adorable femme,
-mademoiselle Hélène Châtenay, l'aînée des deux filles d'un voisin de
-campagne qui habitait l'été une fort belle terre située à trois lieues
-du Val-Dieu, de l'autre côté de la forêt du Perche.
-
-Mademoiselle Hélène Châtenay avait alors dix-neuf ans.
-
-C'était une fille d'une grande beauté. Impossible pour une brune
-d'être plus séduisante. Des yeux veloutés où se reflétait la pureté
-d'une âme franche et loyale; des cheveux noirs à pleines mains; une
-bouche mignonne dont deux rangées de perles sans défaut ornaient le
-sourire; un nez fin, un cou et des épaules d'un dessin énergique, une
-santé à défier les années et les fatigues, c'était plus qu'il n'en
-fallait pour passionner Maurice.
-
-Les deux époux formaient le couple le mieux assorti qu'il fût possible
-de rencontrer.
-
-Chazolles était grand, juste autant qu'il le fallait pour que sa femme
-d'une taille moyenne, fût obligée de se hausser sur ses petits pieds
-pour mettre ses lèvres au niveau de celles de son mari.
-
-Il était d'une force à soutenir tous les assauts.
-
-Cette vigueur se développait à l'aide des exercices auxquels il se
-livrait chaque jour.
-
-Dès le matin, il visitait sa ferme principale, une exploitation modèle
-dont il était fier à juste titre. C'était son premier soin.
-
-Ensuite il allait à la chasse derrière sa petite meute de bassets à
-pattes droites, dans la forêt qu'il affermait de l'État, ou dans la
-campagne où il était chez lui, sur les champs de ses voisins qui
-l'adoraient, comme sur ses propres terres ou dans ses bois, fort
-étendus et joignant la forêt.
-
-Après déjeuner, il faisait des armes avec son cocher, Jacques, ancien
-prévôt au premier de dragons, excellente nature, un de ces bons et
-rares types de serviteurs dont la race se perd. Jacques se serait fait
-couper en quatre pour son maître.
-
-Souvent il montait à cheval seul ou en compagnie de sa femme.
-
-Dans la saison, il suivait avec passion les grandes chasses, au cerf
-ou au sanglier, des équipages du pays, qui jouissent d'une réputation
-méritée.
-
-En plein air, ses traits s'étaient colorés de cette nuance bistrée des
-officiers d'Algérie. Les étrangers étaient tentés de le prendre, avec
-sa moustache longue et brune, et ses cheveux crépus, taillés courts,
-pour un capitaine de cuirassiers.
-
-Lorsque le cheval s'arrêta net au perron du château, Jacques sauta à
-terre et se tint droit à la tête du vaillant animal qui secouait son
-mors blanc d'écume.
-
-Deux charmantes fillettes d'une dizaine d'années, l'une brune et
-l'autre blonde, en robes de toile claire, guettaient l'arrivée du
-phaéton dans l'allée de tilleuls.
-
-Elles accoururent au moment où Chazolles descendait.
-
-Il les enleva en même temps chacune d'un bras et les tendit à son ami
-qui les couvrit de baisers:
-
---Bonjour, Thérèse, dit le Parisien à la brune qui semblait un peu
-plus âgée et plus forte que la blonde, assez frêle et d'une exquise
-délicatesse de traits; et à la dernière: Bonjour, Marthe!
-
-Et, s'adressant à Chazolles:
-
---Comme ça pousse en six mois, car il y a six mois que je ne suis
-venu. Heureux père!
-
-Heureux père, en effet!
-
-A une fenêtre du premier étage, la tête souriante de madame Chazolles
-contemplait ce tableau du plus calme et du plus délicieux des
-bonheurs: celui de la famille. Ses yeux pleins de tendresse, se
-reposaient avec quiétude sur son mari et ses enfants.
-
---Ça ne te donne pas envie de te marier? demanda le campagnard à son
-ami.
-
---Si. Chaque fois que je viens au Val-Dieu, j'ai des tentations...
-
---Mais là-bas le vent tourne?
-
---Comme tu dis.
-
-Hélène était descendue et le député l'embrassait comme une soeur,
-pendant qu'un petit valet en casaque de panne rouge emportait les
-bagages, fort légers, dans la chambre ordinaire de l'ami: la chambre
-bleue.
-
-A la campagne, le plus souvent, chaque chambre a son nom et parfois
-son histoire.
-
-Dans un campanile situé au-dessus d'un pavillon à l'extrémité d'une
-aile, une cloche sonnait à toute volée.
-
---Voilà un bruit qui fait toujours plaisir, dit Chazolles. Allons
-déjeuner.
-
-Le château du Val-Dieu est une des plus attrayantes résidences qu'on
-puisse rêver.
-
-De l'abbatiale construite au seizième siècle par les moines, fort
-riches alors, l'ancien conseiller à la Cour de cassation avait fait un
-logis dans le goût de la Renaissance, en y ajoutant quelques tourelles
-et pavillons fouillés comme de la dentelle et bâtis avec des matériaux
-provenant de la démolition des cloîtres ou des chapelles tombés en
-ruines.
-
-Le site choisi par les disciples de saint Benoît est des plus
-pittoresques.
-
-Ces ingénieux frocards savaient à merveille planter leurs tentes.
-
-L'eau, les bois, les champs, les pâturages sont là réunis et groupés
-pour le plaisir des yeux.
-
-De la salle à manger, dont l'unique mais immense fenêtre était
-ouverte, on apercevait--sans quitter la table où des sauces exquises
-fumaient dans un service unique en vieille faïence de Rouen--les
-pelouses du parc semées d'arbres rares, catalpas, tulipiers ou
-magnolias à grandes feuilles et qui allaient, en s'abaissant peu à
-peu, jusqu'aux eaux miroitantes d'un étang de trente arpents traversé
-par un ruisseau qui l'alimente et se perd au-dessous à travers les
-prairies.
-
-Plus loin, les champs de blé ou de trèfle se mêlent aux herbages
-pleins de bêtes à cornes dont les clochettes tintent au moindre
-mouvement, ou de poulinières suivies de leur progéniture, et le
-clocher de la paroisse se dresse, environné du presbytère et de
-quelques maisonnettes rustiques, dominé à l'horizon, au dernier plan,
-par les massifs de la forêt qui s'étagent en frondaisons houleuses
-comme les flots d'une mer agitée.
-
-C'était la paix dans la solitude, la poésie du désert jointes au
-confortable de la civilisation la plus raffinée au fond d'une
-thébaïde.
-
-Des boiseries de chêne, d'un prix inestimable, lambrissent le
-réfectoire de cet Escurial bourgeois. Elles furent l'oeuvre des hôtes
-du monastère quatre siècles avant nous; les révolutions et le temps
-les ont épargnées.
-
-Le plafond est revêtu de lambris pareils, avec un pendentif du style
-flamboyant, soutenant au milieu de la salle un lustre d'un artiste en
-métaux que les orfèvres de Charles IX ou de Henri III n'auraient pas
-désavoué.
-
---N'est-ce pas qu'on est bien ici? dit Chazolles à son ami.
-
---Je te crois. Verse-moi un peu de ce médoc. Il n'y a que les
-provinciaux comme toi pour avoir des caves.
-
---C'est qu'ils sont patients.
-
---Pourquoi ne vous voit-on pas plus souvent, cher monsieur? dit
-Hélène. Vous nous négligez.
-
---Je vais tout vous expliquer en peu de mots. Je suis ambitieux, à
-l'excès.
-
---Tu l'es donc devenu?
-
---Je l'ai toujours été. D'ailleurs, c'est comme un typhus. Ça se
-gagne.
-
---Et qu'est-ce que tu ambitionnes, mon ami? Ton père, avec ses flottes
-du Havre, t'a laissé une jolie fortune. Tu as cinquante mille écus de
-bonnes rentes. Tu es sage comme une image. Tu calcules comme feu
-Barrême. Te voilà député depuis quatre ans et tu es sûr d'être réélu.
-Pour moi, je n'y tiendrais pas, mais il y a des gens qui attachent du
-prix à ces bagatelles. Que te manque-t-il donc?
-
---Le couronnement de l'édifice.
-
---Comprends pas!
-
---Naïf! Je veux être...
-
---Président?...
-
---Non.
-
---Non! tu as tort. C'est à la portée de tout le monde. Je parie qu'il
-y a une trentaine de prétendants qui se croient sûrs d'arriver bons
-premiers à un moment donné.
-
---Je suis moins exigeant. Je me contenterai d'un portefeuille. Je veux
-être ministre. C'est là mon but, ma toquade, si tu aimes mieux.
-
---Pourquoi faire?
-
---Pour jouir de ce plaisir divin: voir les hommes à mes pieds, les
-sentir humiliés et prêts à toutes les bassesses pour obtenir une
-faveur quelconque. C'est une satisfaction d'un genre spécial que je
-tiens à me procurer pour compléter mes études. Je mettrai ensuite sur
-ma carte: «ancien ministre», et il me restera après ma première
-récolte de jouissances, lorsque je serai tombé à mon tour, car on
-finit toujours par là, et d'ordinaire ce n'est pas long, cette seconde
-volupté: la joie des souvenirs, qui me sera ce qu'est la vaine pâture
-de tes champs après l'enlèvement des gerbes, ou le regain de tes
-prairies après la coupe des foins. Voilà.
-
---Peuh! fit Chazolles, tout cela est bien creux, mon pauvre Valéry.
-Veux-tu que je te donne un conseil?
-
---Soit. Mais écoute-moi d'abord.
-
---Va, dit le châtelain du Val-Dieu.
-
---Tu as quarante ans.
-
---Sonnés. Nous sommes du même mois et de la même année.
-
---Tu arrives comme moi à la période des ambitions. Fais-toi député.
-
---Jamais.
-
---La campagne a son charme, et j'en conviens, au Val-Dieu surtout, un
-charme indicible, mais elle ne te suffira pas toujours.
-
---Erreur. J'ai là--et Chazolles mit sa main nerveuse sur celle de sa
-femme en admiration devant lui, tout ce qu'il faut pour m'y plaire et
-n'y rien regretter de l'univers entier.
-
---D'accord, dit galamment Duvernet; mais la députation te
-constituerait un avantage de plus sans nuire aux autres. Cela occupe,
-distrait, intéresse.
-
---Jamais.
-
---Bien. Tu es le maître. Ton conseil?
-
---Je te renvoie ta phrase. Tu as quarante ans.
-
---Sonnés, dit Duvernet.
-
---Comme les miens. Tu es seul. Jusque-là tu as vagabondé dans le
-monde. Tu n'y es vraiment pas établi. Il est temps de te ranger. Tu
-touches à l'âge de la lassitude. Plus tard, ce sera pis. Profite de
-l'exemple que je te donne depuis si longtemps. Marie-toi.
-
---Avec qui?
-
---Avec la première bonne et jolie créature qui consentira à s'unir à
-tes restes, très présentables encore, à soigner tes rhumatismes...
-
---Je n'en ai pas.
-
---Ils viendront... à se plier aux exigences d'un caractère refroidi,
-solidifié, durci; à flatter tes manies rugueuses de vieux garçon, à
-devenir ta garde-malade!
-
---Montre m'en une qui ait tant de vertus!
-
-Le galop de chasse d'un cheval se fit entendre sur le sol élastique
-des allées empierrées de grès sous la couche de sable qui les
-recouvrait et, au même moment, la tête intelligente d'un arabe pur
-sang, d'un blanc de porcelaine, teinté de rose, se montra dans
-l'encadrement de la fenêtre.
-
-Une jeune fille svelte, rieuse, blonde comme Cérès, la déesse de
-Chazolles, le montait en écuyère consommée.
-
-Elle n'avait pas plus de dix-huit ans. Ses traits, un peu chiffonnés,
-étaient empreints d'une gaieté qui ne devait pas être facile à
-éteindre.
-
---Bon appétit, vous autres, dit-elle.
-
---Tiens, Denise! s'écria Maurice.
-
-Duvernet, à cette exclamation, se retourna.
-
-Madame Chazolles, en le regardant, avait sur les lèvres un sourire
-énigmatique.
-
-
-
-
-III
-
-
-Denise Châtenay avait alors quinze ans de moins que sa soeur, avec
-laquelle elle forme un contraste frappant.
-
-Hélène était rondelette, largement épanouie, très brune.
-
-Denise mince, élancée, très blonde.
-
-Hélène était sérieuse, tendre, contemplative.
-
-Denise pleine d'entrain, d'une gaieté exubérante, aimant le plaisir,
-les fêtes, les chasses derrière les meutes hurlant à pleine voix, les
-cavalcades.
-
-Hélène était simplement mise, tout en ayant un soin extrême--nous
-dirions excessif--de sa personne, s'il pouvait y avoir excès dans
-l'entretien de cet objet de luxe qui se nomme la femme.
-
-Denise était mondaine dans sa toilette; elle ne dédaignait pas
-d'affecter un certain amour des belles choses, et sa nature
-l'emportait, comme les ailes d'un oiseau, vers ce centre de plaisirs
-et de somptuosités qui s'appelle Paris.
-
-Elle l'aimait de toute l'ardeur de sa jeunesse, de toute la vivacité
-d'un sang généreux, de son énergie de fer cachée sous les formes
-délicates et grêles en apparence d'une blonde que dans son adolescence
-les princes de la science taxaient d'anémie--cette maladie à la
-mode--et qu'ils avaient exilée à la campagne.
-
-C'était même à cause de la santé de sa fille, que M. Châtenay, qui
-l'adorait, s'était confiné dans son domaine de Grandval, au sein d'un
-pays perdu, au milieu de landes, de bruyères et de taillis où on voit
-passer plus de hardes de biches et de cerfs que de diligences
-antédiluviennes ou de caravanes de voyageurs.
-
-L'ancien maître d'armes était accouru et emmenait aux écuries le
-cheval de la jeune fille quand elle entra dans la salle à manger du
-manoir.
-
-Madame Chazolles la montra d'un geste à son voisin Duvernet.
-
---Quelle métamorphose! dit-elle.
-
---En effet. Une fraîcheur! un éclat! murmura le député qui s'était
-levé.
-
-Mais Denise le contraignit à se rasseoir.
-
---Si on bouge, je décampe, dit-elle. Je ne veux gêner personne.
-
-Elle était fort bien prise dans son amazone, qui la dessinait
-nettement avec des lignes de statue grecque. La rapidité de sa course
-lui avait donné une animation, un coloris de pêche mûre qui
-l'embellissait.
-
-Elle secoua avec énergie la main de son beau-frère, appliqua deux
-baisers retentissants aux joues de ses petites nièces, Thérèse et
-Marthe, passa ses bras autour du cou de sa grande soeur qui se
-renversait en arrière et lui colla ses lèvres longuement sur le front.
-
-
---Deux roses qui se becquètent, dit Chazolles en riant, une blanche et
-une pourpre.
-
-Et regardant son ami:
-
---Décidément, ça ne te donne pas envie de te marier?
-
---N'insiste pas, dit gaiement le député.
-
---Tu lui ferais commettre une sottise, affirma l'espiègle avec une
-moue de dédain. Et les hommes d'État n'en commettent pas facilement.
-Ils sont forts les hommes d'État! Humph!
-
---Voilà la guerre qui commence, dit Hélène. M. Duvernet et Denise ne
-peuvent se souffrir!
-
---Et ils s'adorent, ajouta Chazolles.
-
---C'est mademoiselle qui a tiré la première, dit le député. Je
-constate un fait. Voyons, pourquoi m'en voulez-vous? Serait-ce parce
-que vous supposez que je hais le mariage?
-
---Peuh! répliqua la jeune fille qui s'était assise auprès de son
-beau-frère, qu'est-ce que votre aversion pour le mariage peut bien me
-faire? Est-ce que je l'aime tant que cela, le mariage? J'ai dix-huit
-ans, oui, monsieur, dix-huit ans accomplis, et pas d'hier encore,
-depuis le premier mai, s'il vous plaît. Or, on m'a demandée plusieurs
-fois, oui, monsieur, plusieurs fois et pas les premiers venus. Et j'ai
-toujours refusé net. Il y avait pourtant un marquis authentique, fort
-bien, ma foi, le marquis de Beauchêne, un joli nom, n'est-ce pas? Un
-voisin de papa, lequel voisin est toujours à Paris, et du Jockey, à ce
-qu'il affirme. Il est très soigné de sa personne, vétilleux même, et
-il a un très bon tailleur, Alfred ou Édouard, je ne sais pas. Et ce
-qu'il sent bon, cet être-là! C'est comme un flacon de Lubin ou de
-Rimmel. A vrai dire, je le crois décavé, à fond, et c'était plutôt ma
-dot qui lui tirait l'oeil, mais enfin j'aurais été marquise, oui,
-monsieur, marquise, et c'est flatteur.
-
---En effet, mademoiselle.
-
---Il y a aussi ces messieurs de Pontpercé, un drôle de nom, mais ils
-ne l'ont pas fait, n'est-ce pas?--noblesse antique, des hobereaux sans
-le sou, mais très intéressants! Ils m'ont demandée tous les deux,
-successivement bien entendu. J'ai refusé. Une demi-douzaine d'autres
-encore parmi lesquels un préfet...
-
---Oh! fit dédaigneusement Duvernet.
-
---Très sérieux le préfet, et bel homme! Et un général donc! J'aurais
-commandé la force armée d'un département voisin. Il était un peu mûr,
-mais très bien conservé pour un guerrier. J'ai refusé, toujours. Ce
-n'est donc pas parce que vous détestez le mariage que je ne vous aime
-pas, quoique vous ayez tort, c'est parce qu'il y a antipathie entre
-nous, voilà.
-
---Mais enfin, d'où vient-elle, cette antipathie, mademoiselle?
-
---Je ne sais pas au juste. Ça se sent, ça ne s'explique pas ces
-choses-là.
-
---Mais encore?
-
---D'abord vous êtes moqueur.
-
---Oh!
-
---Vous êtes ironique, il n'y a pas à le nier; vous êtes très ironique.
-C'est peut-être parce que vous ne croyez à rien.
-
---Oh! mademoiselle! vous me calomniez. Il y a beaucoup de choses
-auxquelles je crois.
-
---Citez-les.
-
---D'abord je crois à mes électeurs.
-
---Vous voyez bien! L'ironie! Toujours!
-
---Ensuite, quand je viens au Val-Dieu, je crois au bonheur!
-
---A quel bonheur? Il y en a de tant de sortes.
-
---A celui que j'ai sous les yeux, à ce bonheur calme des champs, au
-bonheur de la famille dont Chazolles me donne le consolant spectacle.
-
---Mais dont vous ne voulez pas!
-
---C'est-à-dire dont je suis indigne.
-
---Et après?
-
---Je crois à la beauté dont vous êtes l'incarnation!
-
---Oh! des madrigaux! L'ironie! Plus que jamais! C'est dans le sang. On
-ne s'en guérit pas!
-
---A la poésie des bois chantés par les bardes du dix-neuvième siècle,
-par Lamartine entre autres, et à mille choses encore...
-
---Dont nous parlerons plus tard. Enfin vous voilà. C'est toujours
-bien gentil d'être venu. Nous allons donc nous amuser; on
-imaginera des parties pour vous délasser de vos travaux--comment
-dit-on?--parlementaires, de vos luttes oratoires. Mes compliments,
-cher monsieur! Les trompettes de la renommée apportent vos louanges
-jusqu'au fond de nos retraites! Mon père me communique chaque matin un
-récit succinct de vos exploits. Vous faites du chemin et un de ces
-jours nous allons apprendre que M. Valéry Duvernet, qui daigne nous
-honorer de son amitié...
-
---Dites de toute son affection, mademoiselle, car mon ami Chazolles et
-vous tous, vous êtes ce que j'aime le mieux au monde.
-
---Ah! c'est bien cela, dit la jeune fille, dont la peau se colora d'un
-nuage rose. Salue, Maurice, salue, Hélène, et vous, les petites,
-levez-vous, et allez embrasser tout de suite notre hôte! Je disais
-donc que nous allons apprendre au premier moment que vous êtes promu à
-des dignités extraordinaires, que vous êtes bombardé sous-secrétaire
-d'État, ou mieux, qui sait? président du conseil peut-être. Le
-ministère Duvernet! Ce jour-là, monsieur, il y aura fête au Val-Dieu
-et à Grandval. On boira à la santé de Votre Excellence, à la bonne
-franquette.
-
-Elle leva son verre à la hauteur de son nez.
-
---Au fait, ajouta-t-elle, rien ne nous empêche de commencer séance
-tenante. Maurice, buvons au maroquin de M. Valéry et sortons.
-
-Un hourrah de joie accueillit cette proposition.
-
-Les verres se choquèrent, les bras s'allongeaient sur la table pour se
-rencontrer; les deux petites firent le tour leurs coupes à la main.
-
-Duvernet eut un éclair d'inspiration.
-
-N'était-ce pas là le bonheur en effet? Et il était à portée de ses
-lèvres, comme le vin couleur de topaze qui tremblait dans son verre.
-
-Il avait trop d'expérience pour ne pas deviner que la guerre
-malicieuse et taquine que lui déclarait l'adorable blonde cachait un
-entraînement secret, que leurs interminables disputes n'étaient que le
-prélude d'une entente qu'elle désirait peut-être; que d'ailleurs tout
-s'accordait pour cette union, si Denise en manifestait la volonté.
-Leurs fortunes étaient à peu près égales et le fossé que la différence
-d'âge pouvait creuser entre eux était comblé par ce prestige de
-l'homme arrivé à une certaine renommée et en passe d'aspirer aux
-dignités les plus considérables de son pays.
-
-Mais Paris le tenait; il avait contracté dans sa vie de garçon des
-pratiques de liberté avec lesquelles il lui en coûtait de rompre.
-
-Paris l'attirait par une aspiration incessante et irrésistible. Il
-aimait ses lumières, son éclat, son bruit, et jusqu'à ses odeurs
-fétides auxquelles il était habitué. Il en aimait les distractions et
-presque les vices, comme un amant aveuglé par sa passion aime
-jusqu'aux défauts d'une maîtresse adorée.
-
-Et Denise avait touché du doigt une des plaies de son âme lorsqu'elle
-avait dit qu'il ne croyait à rien.
-
-A cette époque de doute universel où mille exemples, d'en haut et d'en
-bas, font nier par des esprits inquiets et remplis de trouble le
-devoir, le droit et la vertu, il en était arrivé à redouter les
-protestations muettes de cet amour pur qu'il soupçonnait, comme une
-fleur qu'on ne voit pas encore, mais dont on respire déjà le parfum;
-il en éprouvait une sorte d'effroi comme d'un marché dans lequel on
-risque d'être trompé par un adversaire de mauvaise foi.
-
-Il refoula donc l'envie délicieuse qui lui montait au coeur à l'aspect
-de cette félicité suave et l'attendrissement involontaire qu'elle lui
-causait, et comme on levait le siège, il offrit son bras à madame
-Chazolles.
-
-Denise s'était suspendue à celui de son beau-frère.
-
---Je me marierai, lui dit-elle à l'oreille, quand on me donnera un
-mari qui te ressemble.
-
-Hélène l'entendit et jeta à celui qu'elle aimait de toutes les forces
-de son âme, et qui avait été son unique passion, un regard chargé de
-caresses et presque de reconnaissance.
-
-C'était son remerciement pour quinze ans de bonheur sans nuage.
-
---Viens nous montrer tes bêtes, Maurice, reprit la jeune fille.
-
-Et commandant avec un geste impérieux le départ, elle fit signe aux
-deux petites, qui mettaient sur leurs têtes de grands chapeaux de
-paille grossière, d'ouvrir la marche.
-
---En avant, les poupées!
-
-Le cortège traversa les allées du parc, sous les arceaux de verdure
-des charmilles, où les disciples de saint Bernard ont jadis promené
-leurs méditations.
-
-Le ciel était d'une sérénité merveilleuse.
-
-Des myriades d'hirondelles volaient dans l'air à ces hauteurs
-prodigieuses qui indiquent une série de beaux jours. Elles avaient
-suspendu leurs nids en guirlandes aux fenêtres romanes des communs,
-sous les feuillages des glycines et des lierres d'où on se serait fait
-un crime de déloger ces hôtes accoutumés qui reviennent à chaque
-printemps établir leurs familles au même lieu, comme si le Val-Dieu
-était pour eux une maison de campagne hospitalière et sûre.
-
-Dans les gazons, les corbeilles de verveines, de géraniums ou
-d'héliotropes étalaient leurs couleurs joyeuses.
-
-Les arbres résineux mêlaient leurs feuillages sombres aux verdures
-plus tendres des platanes, ou des bouleaux au tronc argenté.
-
-C'était un véritable paradis terrestre où on ne pouvait éprouver une
-minute d'ennui, à la condition d'avoir auprès de soi une Ève
-complaisante qui sût animer ce paysage vraiment grandiose.
-
-Hélène soupira.
-
---Et dire que cette vie ne vous sourit pas! fit-elle tout à coup en
-s'arrêtant pour cueillir une branche d'églantier chargée de petites
-roses sauvages. Voilà ce que je ne peux comprendre!
-
---Vous êtes donc vraiment bien heureuse? lui demanda Duvernet.
-
---Trop.
-
---Pourquoi donc? L'est-on jamais trop?
-
---Oui, j'ai peur. Il me semble parfois que nous prenons, Maurice et
-moi, un peu de la part des autres et que nous aurons notre lot de
-chagrins! Pensez donc! Quinze ans sans une peine, sans une ombre. Deux
-filles ravissantes! un père bon comme du pain, qui n'aime que ses
-enfants! Denise qui devient belle comme le jour! Maurice de plus en
-plus... indulgent pour moi, pour nous tous, aimé de tout le pays! Nous
-n'avons que des amis! Nous sommes riches, trop riches; nous habitons
-une terre qui s'embellit chaque jour, un lieu béni où tout se
-rencontre, tout ce qui peut plaire!
-
---Eh bien! dit le député, vous êtes la première femme à qui j'entende
-vanter sa félicité et surtout son mari! Et, en effet, je crois
-fermement que vous êtes la seule femme heureuse que j'aie rencontrée.
-
-Hélène ne répondit pas, mais elle avait dit vrai. Elle était
-épouvantée de la continuité de son bonheur qui coulait comme l'eau
-d'une source vive dans un lit de sable fin où rien ne l'interrompt, ni
-rochers, ni cailloux, ni racines envahissantes.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Derrière un rideau de peupliers, au bord d'un ruisseau, ou plutôt d'un
-mince filet d'eau qui s'échappe d'une source à mi-côte pour aller se
-jeter, après avoir serpenté à travers le parc, dans les étangs, au
-fond de la vallée, les bâtiments de la ferme élèvent leurs murailles
-de grison étayées par de rustiques contreforts de granit.
-
-Cette ferme est une vraie merveille et l'orgueil de Chazolles.
-
-Elle forme une enceinte d'étables, de bergeries, de granges et autres
-constructions rurales plus anciennes que l'abbatiale et dans laquelle
-on accède par un porche ogival dont la clef de voûte, produit de
-l'imagination en délire d'un artiste du treizième siècle, est un
-mascaron grotesque qui tire la langue effroyablement aux passants.
-
---Venez, monsieur le sceptique, dit Denise qui s'était arrêtée, à son
-ennemi Duvernet, et admirez. Si vous ne comprenez pas les beautés de
-cette exploitation--c'est le mot,--vous êtes indigne de vivre aux
-champs et vous n'avez qu'à retourner dare dare à votre vilain Paris.
-
-Et, se suspendant à son bras, elle lui glissa ces mots à l'oreille,
-d'un ton plaintif:
-
---C'est joli la campagne, mais on s'y ennuie bien quelquefois, allez.
-
---Je m'en doutais.
-
---Moi, pas les autres.
-
---Que faire?
-
---Tâchez donc que Maurice et Hélène aillent un peu à Paris pour
-m'emmener.
-
---Eh! précisément, s'il était député, fit Duvernet.
-
---Oh! quelle idée; mais oui. Est-ce que cela se peut?
-
---Sans doute.
-
---Alors, chut! Vous êtes un sauveur! Suivez la troupe et ne ménagez
-pas votre admiration.
-
-La cour, immense, était tenue avec une propreté de parterre.
-
-Au milieu verdoyait un gazon ayant à son centre une fontaine
-jaillissante.
-
-L'aspect général rappelle les fermes d'opéra-comique.
-
-La mare aux fumiers est honteusement reléguée dans un enclos spécial
-où ils se dérobent à la vue et à l'odorat des visiteurs.
-
-Le châtelain du Val-Dieu est fier de son oeuvre et montrait ses élèves
-avec une vanité de créateur et d'artiste.
-
-Il en avait le droit.
-
-Dans les écuries, une douzaine d'étalons percherons se prélassaient,
-bien campés sur leurs jambes solides comme des piliers de halles,
-avec leurs larges croupes et leurs naseaux d'où sortaient des
-hennissements pareils à des sonneries de trompette.
-
-Plus loin c'étaient les vacheries, où il y avait place pour soixante
-laitières; mais les étables étaient vides pour l'instant. Les bonnes
-bêtes pâturaient dans les trèfles et les regains de luzernes ou de
-sainfoins.
-
-Duvernet en déplorait l'absence.
-
-Mais Denise le rassura.
-
---Soyez tranquille, dit-elle. Maurice ne vous fera pas grâce d'un veau
-et vous traînera à sa suite jusqu'à ce que vous ayez tout vu. C'est un
-bouvier idyllique!
-
-Ailleurs, les moutons se reposaient à l'ombre autour des crèches, où
-pendaient à travers les barreaux polis des fourrages verts auxquels
-ils ne touchaient pas, saouls qu'ils étaient de leurs festins du
-dehors.
-
-Il y avait là des mérinos à laine fine, à la toison blanche, des
-southdowns ou des dishley au museau roux; des béliers primés aux
-comices agricoles et des brebis d'une beauté remarquable... pour les
-connaisseurs.
-
-Duvernet s'extasiait.
-
---C'est idéal, disait-il.
-
-Mais Denise le rembarrait:
-
---Taisez-vous, cher monsieur. Vous êtes un profane. Pas deux liards de
-sincérité.
-
-Mais c'est surtout devant les porcheries que son enthousiasme ne
-connut plus de bornes.
-
-Il aperçut des animaux qui n'avaient que des groins aussi courts que
-possible, avec de petites jambes grosses comme rien du tout,
-supportant un corps énorme, rond comme un immense boudin et où l'on
-sentait que rien ne devait être perdu.
-
-C'était un perfectionnement des races anglaises absolument prodigieux.
-
-Des saucisses ambulantes.
-
-Ces cochons affectaient des airs de sybarites et leurs yeux, enfouis
-dans la graisse, fort expressifs, annonçaient le contentement béat
-d'une vie de paresse et de bien-être ininterrompus.
-
-Les petits avaient des mines spirituelles.
-
---Je crois, mon cher ami, dit Chazolles avec quelque fatuité, que
-c'est là le dernier mot de l'art.
-
---Du lard, rectifia Duvernet.
-
-Denise lui lança un regard foudroyant.
-
---Vous voyez bien, dit-elle; vous ne serez jamais un campagnard
-sérieux.
-
-Les murs étaient couverts de médailles obtenues dans les concours
-régionaux où Chazolles jouissait de l'estime de ses confrères, les
-cultivateurs, d'abord parce qu'il était des leurs, ensuite, parce
-qu'il ne leur refusait jamais aucun service, leur donnant ses élèves,
-prêtant ses étalons, ou trinquant au cabaret quand il allait aux
-marchés et foires de l'arrondissement.
-
---Et tu ne profites pas de tes avantages, dit Duvernet.
-
---Pourquoi faire?
-
---Pour parvenir aux grandeurs.
-
---Je les méprise.
-
---Tu irais aux astres comme un autre.
-
---Tu m'ennuies; je ne suis pas au courant du métier.
-
---Ah! mon cher, que dis-tu? mais c'est le seul auquel on soit propre
-sans l'avoir étudié. Si tu crois, pour gouverner le monde, qu'il faut
-avoir inventé le picrate, tu te trompes. Le premier venu ne peut pas
-être horloger, tailleur ou savetier. Tout s'apprend. Pour guérir ou
-tuer les gens, il faut prendre ses grades. Pour plaider, il est
-nécessaire d'avoir payé un certain nombre d'inscriptions et subi
-quelques examens; pour passer maître laboureur, il convient de tenir
-d'abord deux ou trois ans les mancherons de la charrue. Ton berger
-n'est pas devenu d'emblée le pasteur de ton troupeau, et la vachère
-qui fait ton beurre a reçu des leçons de sa mère ou de sa tante. Pour
-un pasteur des peuples, on n'en demande pas tant. D'un décret inséré à
-l'_Officiel_, on devient par miracle apte à diriger des départements
-dont on ne soupçonnait pas l'existence, et la faveur du chef de l'État
-vous improvise, en dix minutes, homme de guerre, financier, ingénieur
-ou magistrat. C'est merveilleux. J'ajouterai même que le ministre le
-plus... infime a du génie pour son armée de subordonnés depuis l'heure
-de sa nomination jusqu'à la minute précise où un vote de défiance le
-jette à bas de son piédestal.
-
-Denise intervint de nouveau:
-
---Incorrigible! Je vous y prends encore. Toujours sardonique! C'est
-agaçant à la fin.
-
---Je vous jure que je n'exagère pas. Et pourtant, je suis ambitieux,
-je vous le répète. On peut m'offrir le portefeuille qu'on voudra, les
-postes et les télégraphes, les travaux publics, les cultes, ou
-l'intérieur. Je le prendrai, là, d'emblée, sans hésiter, et tous mes
-confrères des Chambres me ressemblent. J'ai dit.
-
-Le cortège, les fillettes en tête, était entré dans les champs.
-
-Les blés mûrissaient. Les trèfles répandaient de bonnes odeurs de
-miel.
-
-Les liserons et les bleuets penchaient leurs corolles sous la chaleur
-qui les altérait.
-
-Dans les luzernes aux fleurs violettes, des faucheurs couchaient sur
-le sol de larges andains que les faneuses étendaient avec leurs
-fourches en bois.
-
-Des attelages de boeufs bariolés, au pas tranquille, labouraient les
-sillons d'où les récoltes étaient enlevées.
-
-Les pommes de terre couvraient d'énormes carrés, mêlant le lilas pâle
-des fleurs aux tons foncés de leur feuillage, et on découvrait de
-petites pommes vertes aux pommiers.
-
-Thérèse et Marthe s'arrêtaient çà et là, cueillant des bottes de
-bleuets ou de coquelicots dans les blés et se perdaient dans les
-seigles plus hauts qu'elles.
-
-Hélène s'était suspendue au bras de son mari, suivant sa soeur qui
-maintenant discutait tout à l'aise avec Duvernet. Le député la
-trouvait singulièrement embellie et ne la reconnaissait plus.
-
-Denise, en effet, après avoir été lente à se former, de chrysalide
-était devenue papillon presque subitement, comme le Parisien mièvre et
-blême qui passe six mois au régiment et que l'air de la province, les
-fatigues et l'exercice ont soudainement bronzé, dégourdi et rendu
-robuste et solide.
-
---Ainsi, disait le député, on vous a beaucoup demandée en mariage
-depuis quelque temps?
-
---Oui.
-
---Ce n'est pas étonnant.
-
---Vous dites?...
-
---Que ce n'est pas étonnant. Le contraire me surprendrait.
-
---A cause de ma dot? fit malicieusement Denise.
-
---A cause de votre dot d'abord, c'est possible.
-
---Vous n'êtes pas galant!
-
---Je parle pour les autres. Le siècle est positif. A défaut d'autres
-majestés, sa majesté l'argent est fort adulée.
-
---C'est un roman de Montépin que vous me contez là.
-
---C'est de l'histoire. M. Châtenay possède une si belle fortune
-qu'elle doit éblouir les adorateurs du veau d'or. A propos, où est-il,
-M. Châtenay? Nous l'avons bien oublié, il me semble.
-
---Où voulez-vous qu'il soit, sinon à sa grande affaire.
-
---A ses fouilles mystérieuses?
-
---Oui. A son oppidum, à sa ville gallo-romaine ou à son camp, on ne
-sait pas au juste, et il est probable qu'on ne saura jamais.
-Figurez-vous qu'il est arrivé triomphant hier soir. Il apportait des
-fers rouillés qu'on avait retirés de terre, à une grande profondeur, à
-ce qu'il paraît. Il prétend que ce serait quelque hache antique des
-époques préhistoriques. Moi, je crois que ces objets inestimables,
-mais informes, sont tout bonnement des socs de charrue qui remontent à
-une cinquantaine d'années. Mais c'est comme pour l'oppidum, à moins
-d'un hasard spécial, je dirais un miracle si vous aviez la foi, on ne
-saura jamais.
-
---Il va venir?
-
---Oui, ce soir, pour le dîner. Nous couchons au Val-Dieu cette nuit.
-De cette façon, nous serons tout portés pour la fête de demain.
-
---Quelle fête?
-
---Ah! vous ignorez ce détail. Quel Parisien vous êtes! C'est la fête
-du pays, la fête du Val-Dieu, autrement dite: l'assemblée.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça, l'assemblée?
-
---Quelle éducation à compléter, Seigneur! L'assemblée d'un village,
-c'est une solennité qui revient une fois l'an.
-
---Et cela consiste?
-
---En ce que ce jour-là, un dimanche toujours, les gens des hameaux et
-des bourgs voisins viennent visiter ceux du privilégié. On se promène
-sur le communal. Il y a des marchands d'échaudés et de pain d'épice,
-des réjouissances variées, telles que courses en sacs, mâts de
-cocagne, jeux de boule, parfois des steeples d'ânes et de bourricots,
-et un violon qui râcle mélancoliquement une contredanse sur un
-tonneau.
-
---Et demain?
-
---C'est l'assemblée du Val-Dieu. Cela ne vous touche pas?
-
---Du tout.
-
---Vous êtes blasé.
-
---Non. Ce qui me touche, c'est que vous restez là ce soir.
-
---Vraiment. Vous devenez aimable. Enfin!
-
---Je l'ai toujours été, chère petite!
-
---Je ne m'en suis pas aperçue.
-
---C'est que vous étiez distraite.
-
-Ils s'en allèrent en marivaudant à travers champs, le long des haies
-d'aubépines ou dans les sentiers verts.
-
-Et souvent, en pressant légèrement le bras de Duvernet, l'espiègle lui
-répétait:
-
---Oh! tâchez donc que Maurice soit forcé d'aller quelquefois à Paris.
-C'est si gai, là-bas, et c'est si triste, ici, quand il pleut par
-exemple. Et vous savez, en Normandie il pleut toujours! Et puis, mon
-père et moi, seuls dans cette immense masure, brrr!
-
-Chazolles et sa femme les contemplaient de loin.
-
---Est-ce que tu voudrais de la députation? disait Hélène à son mari.
-
---Je n'en ai pas la moindre envie.
-
---Tant mieux!
-
---Après tout, où serait le mal?
-
---Nous sommes si bien, ici. Il me semble que le jour où nous
-quitterons le Val-Dieu, toute notre chance s'en ira.
-
---Que tu es enfant!
-
---Paris me déplaît. C'est de l'aversion qu'il m'inspire, presque de la
-haine.
-
---Qu'est-ce qu'il t'a fait?
-
---Rien. C'est d'instinct.
-
---D'abord, chère amie, quand je serais assez sot pour courir après des
-honneurs, creux comme cet arbre auquel il ne reste que son écorce, il
-n'est pas sûr que je puisse décrocher la timbale. Il y a le père
-Mahirel.
-
-C'était le député de la circonscription du Val-Dieu.
-
-La circonscription!
-
-Un nom furieusement barbare.
-
-Oh! la politique et sa langue!
-
---Il est collé à son poste comme une poix et il faudrait un
-tremblement de terre pour l'ébranler.
-
---Ici, reprit Hélène distraite et dont le bras frémissait sous celui
-de son mari, je t'ai à moi tout entier, sans partage. Là-bas, qui
-sait?
-
---Amour, dit Chazolles en baisant les cheveux de sa femme sous son
-ombrelle, qu'as-tu à craindre? Qu'est-ce que je pourrais donc aimer
-comme toi?
-
-
-
-
-V
-
-
-A quelque distance de l'ancienne abbaye, sous les massifs de la forêt
-du Perche, dans une enclave perdue au milieu des bois et dont le
-domaine de Chazolles occupe la plus grosse part, s'élève un village
-coquet, à moitié normand, à moitié percheron, et situé à peu près au
-centre de l'arrondissement de Mortagne, dans l'Orne.
-
-Rien de plus gracieux que ce hameau appelé le Val-Dieu, du nom du
-monastère qui l'avoisinait. Ses maisons étagées dans une oasis de
-verdure, et dominant des prairies coupées par un ruisseau et des
-étangs, sont construites en briques brunes et couvertes d'ardoises
-bleues ou de tuiles rouges.
-
-Les habitations sont plantées au milieu de jardins enclos de haies
-d'aubépine, de pâturages médiocres peuplés de vaches multicolores, ou
-de champs sablonneux d'où on tire d'excellentes pommes de terre.
-
-Mais les bruyères roses et les touffes de bouleaux ou de châtaigniers
-envahissent malgré tout les vastes défrichements conquis sur la lande
-et opérés il y a des siècles par les moines du Val-Dieu.
-
-L'église bâtie en grison,--une vieille pierre qu'on ne retrouve
-plus,--se dessine avec son clocher aigu surmonté d'un coq doré
-tournant au caprice du vent, sur les fonds verts des futaies qui
-s'enlèvent au-dessus des pacages d'herbes courtes semées de
-marguerites des prés et de jonquilles sauvages.
-
-Du communal, vaste terrain gazonné, qui s'étend devant le porche de
-l'église et autour duquel, comme dans la plupart des bourgades de
-l'arrondissement, se rangent le cimetière avec ses croix de pierre ou
-de bois noir, le presbytère, l'école et une demi-douzaine de
-maisonnettes occupées par les petits commerçants du lieu, on aperçoit
-dans le lointain, au delà du cours d'eau, les avenues du château et le
-manoir, avec ses fenêtres de chapelle, son porche ogival, ses
-colonnettes de cloître, environnant une cour oblongue, comme celle du
-palais de Jacques Coeur, à Bourges; ses tourelles en culs-de-lampe,
-suspendues aux angles extérieurs, et ses clochetons qui dominent les
-bosquets du voisinage.
-
-Au delà encore la ferme modèle exploitée par le châtelain.
-
-Le tout forme un ensemble pittoresque, le rêve du paysagiste, entouré
-de jardins féeriques au milieu desquels, sous des amoncellements de
-plantes rustiques, de fusains, de viornes ou de clématites, on
-remarque les vestiges de cloîtres écroulés, des fûts de colonnes
-restés debout, cachés par des glycines ou des bignonias, et çà et là
-des murs de réfectoire ou de préau qui soutiennent maintenant des
-espaliers comme de simples clôtures de potager.
-
-C'est, on le sait déjà, le centre du très important domaine qui
-appartient à une ancienne famille de robe, représentée par un fils
-unique, Maurice Chazolles. Le domaine, agrandi par des acquisitions
-successives, comprend des fermes, des prairies, des étangs, des landes
-et des bois très étendus qui confinent aux immenses forêts de l'État
-connues sous le nom du Perche et de la Trappe.
-
-Ce Maurice Chazolles, à cheval sur les deux plantureuses provinces du
-Perche et de la Normandie, était certes un des plus prospères richards
-qui existassent à vingt lieues à la ronde dans ces contrées
-privilégiées.
-
-Sa famille jouissait d'une fortune considérable depuis un temps
-immémorial. On y était solidement bâti, à chaux et à sable, comme on
-dit dans le pays. On y mourait vieux. Son père seul avait rompu la
-tradition en se laissant terrasser vers la soixantaine par une maladie
-due à des excès de jeunesse, quand ses ancêtres n'avaient jamais plié
-bagage avant quatre-vingt-dix ans bien comptés et révolus.
-
-Au Val-Dieu, en outre, on devait à l'air vivifiant, à l'odeur saine
-des bois, à l'activité des champs, aux exercices violents de la
-chasse, à l'absence surtout de ces soucis qui, la plupart du temps,
-énervent et abattent les plus fortes natures, une santé robuste, une
-belle humeur et une tranquillité d'esprit qui sont peut-être, avec un
-peu de modération dans les appétits, les biens les plus désirables et
-les plus faciles à conquérir, et, somme toute, les moins recherchés.
-
-Maurice Chazolles avait reçu de son père une centaine de mille francs
-de rentes en bonnes terres.
-
-Il aurait pu vivre à Paris, mais la grande ville ne l'avait pas séduit
-jusque-là. Il était enraciné au Val-Dieu comme une souche, et les
-délices de la moderne Circé n'exerçaient pas sur lui leur dépravante
-attraction.
-
-Au sortir de Louis-le-Grand, dont il avait été l'étoile, et après un
-court passage à l'École de droit, il était venu vivre auprès de son
-père, atteint déjà de la maladie qui devait l'emporter.
-
-Pour le fixer près de lui et occuper ses loisirs, le vieux Chazolles
-n'avait trouvé rien de mieux que de marier son fils de très bonne
-heure.
-
-Le seigneur roturier du Val-Dieu avait donc épousé, peu après son
-arrivée à la campagne, une fille charmante, Hélène Châtenay, l'une des
-deux héritières--l'autre venait de naître, en coûtant la vie à sa
-mère,--d'un banquier parisien retiré des affaires avec une très grosse
-fortune, et dont le château, Grandval, est situé à trois lieues du
-Val-Dieu, de l'autre côté de la forêt qui les sépare.
-
-Hélène Châtenay était une de ces femmes qui réalisent l'idéal qu'on se
-plaît à caresser dans ses rêveries d'amoureux pour le bon motif... et
-pour les autres.
-
-Brune, de moyenne taille, d'une santé de fer, bien faite, spirituelle,
-elle avait tout ce qu'il faut pour captiver l'affection d'un mari
-pendant une vie entière.
-
-Et quel caractère enchanteur!
-
-Quelle bonté sereine et pénétrante!
-
-Quel dévouement sans réserve à son mari et aux siens.
-
-Un véritable bijou, presque sans défauts, cette mignonne créature!
-
-Il était difficile de connaître l'ennui auprès d'elle.
-
-Sa gaieté calme et douce animait la maison. Sa grâce égayait le parc
-comme ces plantes à fleurs persistantes qui sont une caresse pour les
-yeux. Ses attentions fines et délicates prévenaient les moindres
-désirs de son mari, son maître, devant lequel elle était à genoux sans
-fausse humilité, simplement parce qu'elle sentait qu'elle lui
-appartenait et n'aurait pu vivre sans lui. Elle s'était donnée
-librement et ne se reprenait pas. Elle n'en aurait pas eu la force.
-
-Quand elle se moquait de ses voisins et de leurs travers,
-contrefaisant leur langage, leurs gestes, avec une irrésistible
-drôlerie, c'était un éclat de rire dans le salon, aux tons éteints et
-au luxe solide et artistique, où, grâce à elle, rien ne choquait et
-dont chaque meuble, chaque statuette, chaque tableau flattait le
-regard.
-
-Elle avait le don rare et précieux de relever les pauvres gens en les
-secourant, et de réconforter les malades par la suavité de ses paroles
-et de son sourire.
-
-Sa bonté ne trouvait pas de rebelles, et tout ce qui l'approchait
-était à ses pieds, comme elle était elle-même aux pieds de son mari.
-
-Parisienne pur sang, élevée dans le magnifique hôtel de son père, au
-Cours-la-Reine, célèbre par ses collections de tableaux, de meubles
-rares et de tapisseries précieuses, elle avait eu la bravoure de se
-confiner au Val-Dieu par amour pour Maurice, élevant elle-même, sans
-jamais les confier à une main étrangère, ses deux filles, Thérèse et
-Marthe, toutes jeunes encore, adorée de ses domestiques, de ses amis
-et du pays entier, la joie de la maison, la vanité de son mari, et la
-coqueluche du village.
-
-Le lendemain de l'arrivée de Duvernet au Val-Dieu, c'était, comme
-l'avait dit Denise, l'assemblée du pays.
-
-Les assemblées de Normandie ressemblent aux pardons de Bretagne.
-
-Les hameaux, les bourgs du voisinage, les fermes isolées se vident au
-profit de la fête.
-
-On rend visite à ses amis, à charge de revanche.
-
-Ce jour-là, c'était le Val-Dieu qui pratiquait l'hospitalité au
-bénéfice de ses voisins.
-
-Dès le matin, les cloches, des tintenelles qui suppléaient à la
-puissance par le nombre, s'étaient mises en branle. Le clocher en
-tremblait sur sa base de pierre noire, émaillée de paillettes de mica.
-On les entendait jusqu'aux Barres ou à Soligny, et de Brezolettes à
-Prépotin, les bourgades les plus rapprochées.
-
-Les biches et les cerfs de la forêt en bramaient de peur, et les
-chevreuils par bandes s'éloignaient avec empressement de ces quartiers
-bruyants, tandis que les lièvres dressaient les oreilles dans leurs
-gîtes, à l'abri des halliers et des bruyères.
-
-Dans les maisons du village, on se disposait à recevoir les amis.
-
-Le feu pétillait dans l'âtre, et la broche tournait devant le foyer.
-Plus d'un coq chanteur s'était vu tordre le cou par les ménagères sans
-pitié, et le pot-au-feu se prélassait dans les cendres en attendant
-l'issue de la messe que le curé avançait pour la commodité de ses
-ouailles.
-
-Toutefois, quand le chef-lieu du pays est aussi peu important que le
-Val-Dieu, les réjouissances sont modestes et la solennité ne cause
-qu'une médiocre émotion et une piètre affluence de populaire.
-
-Les boutiques installées sur le communal à l'aide de deux tréteaux et
-de quatre planches de sapin abritées sous une toile grise, se bornent
-à vendre des échaudés vaporeux et quelques pâtisseries primitives
-d'une légèreté de cailloux, des pintes de cidre, et après la course en
-sacs, le tir à la cible, le mât de cocagne, garni de prix variés,
-montres d'argent, vestes, bagues ou gigots, et un feu d'artifice
-sommaire, il ne faut pas exiger de magnificences supplémentaires.
-
-Du reste, on ne va point à l'assemblée pour le spectacle.
-
-On s'y rend pour se voir, causer un peu de ses affaires, de la récolte
-et surtout pour festiner chez les cousins.
-
-On échange de formidables poignées de mains, on se frotte les joues
-avec enthousiasme, on embrasse les parents et surtout les parentes
-avec frénésie.
-
-On s'informe des vacheries et des moutons. On se renseigne sur les
-étalons en renom. On cause du blé, s'il pousse comme il faut, et des
-pommiers, s'ils ont belle mine, et, le soir venu, on s'en retourne par
-les chemins, en carriole, s'il y a loin au logis, ou de son pied sans
-trébucher sur les cailloux, car on est sobre et rarement il reste un
-Percheron ou un Normand à cuver ses libations dans les fossés des
-routes ou le long des haies fleuries.
-
-Ceux-là ne comptent pas.
-
-On les toise avec une pitié dédaigneuse.
-
-Cependant au Val-Dieu, malgré l'exiguïté de la paroisse, le mât de
-cocagne est pourvu de prix de conséquence, et les amateurs de la
-course en sacs ne perdent pas leurs peines.
-
-Les maîtres de l'abbaye,--on appelle ainsi la maison de Chazolles,--y
-pourvoient.
-
-Il n'y a pas de commune dans le département où le gagnant de la cible
-soit aussi magnifiquement récompensé de son adresse et, d'un bout à
-l'autre de l'arrondissement, la générosité simple et facile du
-châtelain du Val-Dieu est universellement reconnue.
-
-Vers cinq heures du soir, la fête était dans son éclat.
-
-Le temps était propice. Il avait plu la nuit, une pluie bienfaisante;
-les ondées rafraîchissent l'herbe et l'empêchent de brûler au soleil,
-mais la chaleur avait vaporisé la pluie et séché les herbages.
-
-Les gens des Barres et de Crulay étaient arrivés par escouades; ceux
-de Tourouvre ne manquaient point; Lignerolles rendait visite à son
-voisin. Les fondeurs de Randonnay serraient la main aux chaufourniers
-d'Iray, et les gars de Sainte-Anne avaient traversé la forêt pour se
-trouver au rendez-vous.
-
-Sur le communal, on s'attablait aux cantines improvisées, on écrasait
-les bancs de bois brut cloués à la diable, et on se rafraîchissait
-fraternellement, en devisant des choses agricoles.
-
-Dans ces honnêtes cantons, c'est à peu près l'unique sujet de
-causerie.
-
-A-t-on des pommes ou n'a-t-on pas de pommes?
-
-Les avoines donnent-elles?
-
-Les vaches se tiennent-elles à un bon prix?
-
-Combien le beurre? Vingt ou trente sous la livre? Qu'est-ce que vaut
-la douzaine d'oeufs?
-
-Tout est là.
-
-Le cours des boeufs à la Villette importe plus aux paysans que le
-renversement du ministère Labutte ou Bertuchoux et l'avènement du
-célèbre Fréminet à la présidence du conseil les laisse fort
-indifférents.
-
-Ce sont des sages.
-
-Dans ce paisible monde, Chazolles était à l'aise comme un homard sur
-son rocher, parmi les mousses et les plantes marines.
-
-Pour les paysans, il était des leurs.
-
-Chazolles était un a-gri-cul-teur, vous entendez bien.
-
-Avec sa ferme-modèle et ses reproducteurs primés aux comices, avec ses
-verrats perfectionnés, ses admirables verrats en forme de cervelas à
-pattes microscopiques, qu'il prêtait libéralement aux truies de ses
-voisins, avec ses taureaux bâtis à faire pâmer d'aise les génisses de
-la contrée, à dix lieues à la ronde, et dont les faveurs--très
-recherchées par parenthèse--ne se payaient pas plus cher que celles
-des magots du premier fermier venu, et parfois pas du tout--un mode de
-corruption électorale à signaler aux commissions d'un caractère
-vétilleux et difficile,--avec ses étalons percherons à deux fins, à la
-fois bêtes de trait et trotteurs distingués, dont les exploits
-retentissent sur les hippodromes spéciaux où Chazolles porte haut le
-drapeau de l'arrondissement; avec ses cultures soignées, mais où il se
-gardait de donner dans les absurdités novatrices des gens du monde,
-qui se mettent en tête de transformer une ferme en usine et de la
-féconder à l'aide de chimies extragavantes, le châtelain du Val-Dieu
-était traité par les laboureurs,--l'immense majorité des
-habitants,--comme un égal et un confrère, par tous comme un ami.
-
-Sa table était ouverte à ceux qui venaient lui parler d'affaires ou de
-services.
-
-Les campagnards aiment cette familiarité.
-
-Quand on les reçoit sèchement, ils disent du logis, si riche qu'il
-soit: C'est la maison du bon Dieu. On n'y boit ni ne mange.
-
-Chez Maurice Chazolles, on buvait et on mangeait à son aise.
-
-Hélène faisait les honneurs de sa table avec une égale sollicitude aux
-paysans ou aux richards, et les deux petites, la blonde et la brune,
-leurs cheveux sur le dos, tendaient gentiment leurs fronts roses aux
-invités pour leur souhaiter la bienvenue.
-
-Enfin Maurice Chazolles n'est pas fier. Aux champs, on connaît la
-valeur de ce mot.
-
-C'est instinctif chez lui et l'effet d'une bonté originelle.
-
-Aux foires et marchés, il se mêlait à la foule, causant amicalement
-aux fermiers, aux éleveurs, aux boutiquiers ses fournisseurs.
-
-Il n'y avait pas jusqu'aux braconniers dont il ne fût respecté, et
-Dieu sait s'il sont nombreux et indomptables dans ces parages hantés
-des sangliers, des cerfs et des chevreuils.
-
-Ce soir-là, vêtu de son complet de velours, sa cravate de soie molle
-et blanche négligemment nouée, un chapeau de paille brune, bossué,
-crânement posé sur sa tête énergique et douce, d'une expression
-satisfaite, il allait à travers les groupes, au bras de son ami
-Duvernet, mis avec la correction d'un député qui aspire aux plus
-hautes dignités de son pays et se montre amoureux de la forme.
-
-La course en sacs commençait.
-
-Des compagnons, amis du lucre, grotesques coursiers à deux pattes,
-dont la tête seule émergeait au-dessus d'une poche à blé, en bonne
-toile, liée à leur cou par une corde, allaient se disputer, en
-faisant, emprisonnés dans cette gaîne incommode, le tour d'un pré
-récemment fauché, une demi-douzaine de prix dont le plus élevé était
-un beau louis d'or de vingt francs et le moindre un lapin gras, de
-clapier, qui valait bien un petit écu.
-
-Les paris s'engageaient dans l'assistance qui observait, le cou tendu,
-cette lutte émouvante.
-
-Au signal donné, les concurrents s'élancèrent.
-
-Chazolles, indifférent à l'issue de la course, abordait les curieux
-avec une bonne parole de bienvenue et un salut cordial:
-
-Ce diable d'homme connaissait tout le monde:
-
---Ça va bien, vieux père? On a rentré ses foins?
-
---Pas mal, monsieur Chazolles. Et vous?
-
---Entre deux. Avec un peu d'orage, mais c'est fait.
-
---Vos pommiers sont superbes; je suis allé dans votre quartier. C'est
-soigné de main de maître. Vous aurez des pommes.
-
---Un peu, monsieur Chazolles; un quart d'année; pas davantage. Votre
-taureau bringé est toujours là?
-
---A votre service, mon père Lefèvre.
-
---Un rude animal, monsieur Chazolles, et d'une fameuse espèce. Et
-votre verrat?
-
---A votre service aussi, comme le reste.
-
---Ça n'est pas de refus. On ne fera pas mieux. A vous le bouquet!
-
-Les éclats de rire du public les interrompaient.
-
-Les coureurs trébuchaient à chaque instant sur le gazon, embarrassés
-dans leurs toiles, et s'étendaient tout du long, amusant la foule de
-leurs contorsions et des efforts qu'ils faisaient pour se relever et
-reprendre leur course.
-
-Chazolles riait comme les autres.
-
-Duvernet pinçait les lèvres, indifférent à ces plaisirs du populaire.
-
---Homme heureux, dit-il à son compagnon. En vérité, je te porte envie.
-
---Je suis heureux à peu de frais. Rien de plus facile que de m'imiter.
-
-L'autre fit tournoyer son stick et secoua la tête.
-
---Ah! non, par exemple! M'enterrer tout vif! Tu as raison, peut-être,
-mais pas encore! C'est plus fort que moi, je ne peux pas.
-
---Tu aimes ton Paris?
-
---C'est-à-dire que j'en raffole. Le boulevard m'est aussi nécessaire
-que l'eau à tes carpes et le soleil à tes blés. Les restaurants où je
-m'empoisonne lentement m'attirent comme une phalène qui va bourdonner
-aux vitres, la nuit. Le théâtre avec ses loges pleines de femmes, de
-fleurs et de diamants, me semble le plus riche parterre du monde et me
-fait prendre en pitié les jardins de Nice ou de Cannes; la plus belle
-rose pour moi, c'est une jolie femme, modiste, flâneuse ou couturière,
-qui s'en va trottinant sur l'asphalte avec ses bas bien tirés, sa
-jambe fine et son pied cambré. J'adore les jupes qui collent sur des
-hanches bien dessinées, les grands chapeaux hardiment campés sur des
-chignons ébouriffés avec art. Je veux que la nature soit complétée,
-ornée, embellie par ce je ne sais quoi de la Parisienne, qui en
-centuple la séduction. Tiens, là, dans le tas, il y a peut-être des
-Vénus callypiges, des merveilles ignorées. Je n'en sais rien. Pour que
-la plus splendide des paysannes me donne dans l'oeil à travers mon
-lorgnon, car je suis déplorablement myope, il lui faudrait un stage de
-deux ans, dans un grand magasin de robes et manteaux,--rue de la Paix
-ou au boulevard--ou à chiffonner chez Fanny Claude ou Valentine. Sans
-quoi, rien. Explique mon cas, si tu peux! Mon ami, le coeur est muet.
-Silence absolu!
-
---Moi, c'est le contraire, affirma Chazolles. Ton Paris ne me dit
-rien, rien du tout.
-
---Tu m'étonnes.
-
---Pourquoi?
-
---C'est difficile à dire.
-
---Va toujours.
-
---Tu es jeune assurément ou du moins admirablement conservé. Tu bats
-ton plein.
-
---L'air de la campagne, la vie tranquille, régulière, heureuse!
-
---Pourtant nous sommes nés la même année, le même mois. Il n'y a que
-le jour de changé. J'ai passé la quarantaine.
-
---On le voit bien! En y regardant de près, de tout près.
-
---Insolent!
-
---L'air de Paris, de ton admirable Paris. Le gaz des théâtres, les
-cabinets de Brébant, du Café anglais ou de Voisin! les petites femmes
-qui trottent avec des bas bien tirés! Vaurien!
-
---Enfin nous franchissons le sommet.
-
---Après?
-
---Le point culminant, mon ami. Or, suis-moi bien.
-
---Je t'écoute, dit Chazolles.
-
---A notre âge, de deux choses l'une.
-
---Voyons.
-
---On a fait comme moi. On a usé et abusé de la vie. On a--passe-moi
-l'expression, l'époque est au naturalisme,--jeté sa gourme, fait la
-noce, sablé le champagne, couru les avant-scènes des petits théâtres
-et des grands en joyeuse compagnie; on s'est bousculé dans la cohue au
-bal de l'Opéra; on a effeuillé sans gêne et à la diable les coeurs
-d'artichaut, payé des notes de robes et de chapeaux, meublé des
-entresols, écorné son patrimoine avec des fantaisies de toutes sortes,
-de petits coupés, de bracelets, de bijouteries pour dames, et alors...
-
---Et alors...
-
---Éreinté comme moi, le crâne dégarni...
-
---Comme le tien.
-
---Laisse-moi parler, mon ami!--On n'aime pas que les autres se mêlent
-de ces détails et nous fassent remarquer ce que nous savons trop,
-hélas!--les illusions envolées, le coeur envahi par la fatigue, par
-une lassitude inexplicable où il y a de l'écoeurement et de
-l'impuissance, on se tourne d'un autre côté. On déserte les cabinets,
-les baignoires, les bals, les boudoirs; en un mot, on se range et on
-devient...
-
---Ambitieux.
-
---Tu l'as dit.
-
---Et tu l'es.
-
---J'en conviens.
-
---Alors, tu dois être satisfait. Tu es né avec de la corde de pendu
-dans ta poche. Tu es député, riche...
-
---Comme toi.
-
---Fils unique.
-
---Comme toi.
-
---Beau garçon! Un peu fluet, mais beau de cette grâce qui séduit les
-femmes.
-
---Allons, d'Artagnan, ne te moque pas d'un chétif. N'abuse pas de tes
-avantages.
-
---De l'esprit jusqu'au bout des ongles et une chance! Tout te réussit.
-As-tu des obligations du Foncier?
-
---Non.
-
---Achètes-en une.
-
---Pourquoi faire?
-
---Tu gagneras le gros lot. C'est évident.
-
---Ne me fais pas perdre mon fil. Je dis donc qu'à notre âge, quand on
-a beaucoup vécu, on oublie les femmes; on se rejette sur l'ambition.
-Mais si, au contraire... Tu me prêtes tes oreilles?
-
---Je crois bien.
-
---Si, au contraire, jusqu'à cet âge mûr, on est resté d'une sagesse
-exemplaire, si le titulaire de nos quarante printemps s'est marié
-jeune, aux environs de vingt-deux ou vingt-trois ans, par exemple...
-
---Comme moi.
-
---Comme toi. S'il a passé sa verte jeunesse, occupé d'un amour unique,
-si perfectionné qu'en soit l'objet; s'il n'a pas subi sa crise--s'il
-s'est endormi dans le silence d'une maison des champs; s'il n'a pas
-vidé la coupe amère et enchantée des voluptés défendues, oh! alors,
-mon ami, gare l'avenir. Il se trouve dans la situation d'un villageois
-qui demeurerait à une lieue d'une capitale somptueuse dont il entend
-de loin les musiques, le tumulte, les cris de joie; dont il voit les
-dômes dorés, les toits gigantesques, et où il n'a pas mis les pieds.
-Un jour vient où on veut voir, ou on est pris d'un irrésistible désir
-de connaître. C'est une dette à payer; on la paie tôt ou tard. Tu la
-paieras, toi, comme les autres.
-
---Allons donc!
-
---Comme les autres.
-
---Jamais.
-
---Seulement, un conseil. Ce jour-là tâche, dans ton enthousiasme
-juvénile, de ne pas quitter la proie pour l'ombre, d'être discret et
-de ne pas gâcher ta félicité vraie.
-
---Je ne crains rien, dit Chazolles. J'ai un palladium. Veux-tu le
-voir? Regarde-le.
-
---Où ça?
-
---A deux pas. Tu l'as dans le dos.
-
-Le député du Havre se retourna.
-
-
-
-
-VI
-
-
-La châtelaine du Val-Dieu se promenait tenant ses fillettes par la
-main dans la foule des ruraux qui se répandaient de nouveau sur le
-communal.
-
-La course en sacs était finie; c'était le tour du mât de cocagne.
-
-Des rustres en blouse bleue retroussée, nouée sur l'échine, grimpaient
-à l'arbre dépouillé de son écorce, lisse et où les mains n'avaient pas
-de prise.
-
-Après des efforts infructueux, ils se laissaient glisser au bas,
-découragés.
-
-D'autres prenaient leur place.
-
-Thérèse la brune et Marthe la blonde, les cheveux épars sur leurs
-robes claires, l'une bleue comme des pétales de pervenche, l'autre
-rose comme une fleur d'églantier, souriaient à tous, se mêlant aux
-groupes des buveurs, regardant les joueurs de boules. Elles allaient,
-le nez en l'air, fixant le violoneux perché sur une estrade où il
-râclait ses boyaux avec ardeur sur un rhythme de polka dont les
-cadences grotesques déguisaient la banalité.
-
-Cette joie champêtre s'encadrait dans un magnifique paysage dont les
-rayons du soleil couchant augmentaient la splendeur.
-
-La forêt avec ses futaies s'étendait au-dessus du village, formant au
-fond un majestueux rideau de feuillages empourprés.
-
-Les tiges des chênes, d'un gris pâle, se dressaient pareilles à des
-cierges de Pâques et drues comme les piques d'un peloton de
-hallebardiers dans les dessins de Gustave Doré.
-
-A l'occident, les tourelles du Val-Dieu découpaient leurs toitures sur
-la rougeur de l'horizon, au-dessus des massifs qui les entouraient,
-pendant que les servitudes de la ferme-modèle aux formes de couvent,
-avec les contreforts étayant les murailles et les couvertures hautes
-comme des toits d'hôtel Henri II, s'étendaient brunes au milieu des
-champs de trèfle ou de l'or des blés mûrissants.
-
---Crois-moi, dit le député à son ami. Imite-moi.
-
---Comment?
-
---Regarde Hélène. La pauvre femme regrette, j'en suis sûr,
-quelquefois, sans le dire, le milieu où elle a été élevée et qu'elle
-te sacrifie. Son père, M. Châtenay, regrette ses collections superbes
-dont il était si orgueilleux. Denise, elle, ne regrette pas, mais elle
-désire, de toute l'ardeur de sa jeunesse, les distractions, les fêtes
-de ce Paris dont elle se sèvre pour vous. Pourquoi ne pas diviser ta
-vie en deux parts? L'une pour le monde, l'autre pour la solitude, plus
-séduisante au sortir du bruit de la grande ville?
-
---Je n'y ai pas même réfléchi. Le temps passe si vite.
-
---Veux-tu que je te dise? Il viendra un temps où ta tranquillité ne
-te suffira plus. Tu es aimé dans le pays. Profites-en.
-
---Et comment?
-
---Le père Mahirel n'ira pas loin.
-
---Qu'en sais-tu?
-
---Une idée. Gros, court, replet, sanguin, colère! Je lui
-pronostiquerais bien une fin prochaine. D'autres l'ont fait avant moi.
-
---Qui donc!
-
---Nos collègues, les docteurs. La Chambre en regorge. Le médecin est à
-la mode et fait prime sur la place.
-
---Alors?
-
---Le bonhomme a été frappé d'une attaque d'apoplexie et s'en est tiré.
-Mais la seconde sera désastreuse pour lui. Voilà le pronostic!
-
---Je ne lui souhaite pas de mal, dit Chazolles; qu'il vive, qu'il vote
-et soit heureux. Laisse-toi plutôt convaincre! Marie-toi.
-
---J'y ai pensé.
-
---Quand?
-
---Hier soir.
-
---En voyant Denise?
-
---Peut-être...
-
---Eh bien?
-
---Nous verrons plus tard. Je suis bien vieux pour cette jeunesse.
-
---Bah! Et ton prestige! Un futur ministre.
-
---Soit, donc! quand j'aurai conquis un portefeuille. Jusque-là,
-silence! D'ailleurs, il est douteux qu'elle consente.
-
---Veux-tu que je lui parle?
-
---Non, fit vivement Duvernet. Ne nous pressons pas. Je ne suis pas
-décidé. J'hésite encore et serais désolé d'un refus.
-
-Le jour se mourait dans un crépuscule mystérieux.
-
-On entendit dans le lointain la cloche du château qui sonnait le
-dîner.
-
-Peu à peu les paysans vidèrent les lieux.
-
-Le mât de cocagne avait été dépouillé de ses prix suspendus aux
-branches de la cime.
-
-Chazolles et Duvernet firent un dernier tour sur le communal bras
-dessus bras dessous.
-
-Il s'abandonnaient aux douceurs d'une causerie intime où leurs
-souvenirs se ravivaient.
-
-Ils se rappelaient les bonnes parties de leur enfance, car leurs
-parents étaient unis comme eux par une étroite amitié; les taloches
-échangées, les brouilles pour des riens, des polichinelles éventrés ou
-des billes perdues; et les raccommodements d'amoureux; puis le collège
-avec ses luttes, où Chazolles triomphait à coups de poing ou dans les
-concours de version et de discours, souple et robuste d'esprit et de
-corps.
-
---Tu étais le plus fort de la classe, dit Duvernet, et tu élèves des
-cochons!
-
-A la fin on s'était séparé. Les deux amis avaient tiré chacun de leur
-côté. Duvernet, après son doctorat, s'était fait inscrire au barreau
-de Paris.
-
-Il était devenu un remarquable conférencier, en attendant la
-députation que la grande situation de son père au Havre lui faisait
-espérer.
-
-Chazolles s'était marié au Val-Dieu. Il avait épousé sa voisine de
-Grandval, Hélène Châtenay, et Duvernet lui avait servi de témoin.
-
-En ce temps-là, Denise, la soeur d'Hélène, était encore une toute
-petite fille. On la tenait par ses lisières, et l'ami de Chazolles,
-qui venait fréquemment au Val-Dieu, s'était habitué à le faire danser
-sur ses genoux.
-
-Plus tard, il l'avait vue les doigts barbouillés d'encre et les
-cheveux coupés ras comme ceux d'un garçon.
-
-Ces souvenirs d'écoliers étaient présents à sa mémoire, et il ne
-pouvait s'habituer à l'idée que cette petite fille capricieuse,
-espiègle et folâtre était devenue presque une femme et une femme
-élégante, désirable et séduisante au dernier point.
-
-Il la revoyait toujours en robe courte, avec des souliers pleins de
-sable, et ses bas lui tombant en spirales sur les pieds, car M.
-Châtenay avait le bon esprit de ne pas la parer comme une châsse et de
-la laisser vagabonder aux champs et se rouler sur les gazons.
-
-Peu à peu, il avait commencé à sentir le vide de son existence de
-garçon, et les qualités d'Hélène, pour laquelle il nourrissait une
-profonde et respectueuse sympathie, l'avaient plus d'une fois rendu
-songeur.
-
-Denise était du même sang.
-
-Et il la revoyait tout à coup épanouie comme un lys qui vient de
-s'ouvrir.
-
-Souvent il avait caressé l'idée d'entraîner Chazolles à Paris avec
-lui.
-
-Ils avaient soutenu de rudes controverses à ce sujet. C'était leur
-champ de bataille.
-
---Si j'avais ta position dans ton arrondissement, je voudrais être
-nommé à une écrasante majorité et prétendre à tout.
-
-Chazolles était un libéral, assez indifférent. Sans conviction, comme
-tant d'autres, pourvu d'ailleurs des meilleures intentions.
-
-Il objectait ses goûts, son amour de la campagne, ses opinions.
-
-A ce mot, Duvernet avait des hoquets de gaieté.
-
---Qui est-ce qui en a?
-
-Son opinion à lui était d'arriver, en acceptant les faits, d'arriver
-vite et par le chemin le plus court.
-
-Le reste n'importait guère.
-
-Comme ils causaient de tout, passant d'un sujet à l'autre, de la
-politique aux betteraves qui étendaient leurs larges feuilles d'un
-vert vigoureux sur un champ voisin, de la chute du dernier ministère
-qui s'était aplati piteusement à terre comme un cheval fourbu tombé
-dans les brancards, ou des vaches qui pâturaient par bandes le long de
-la rivière, dans un pré, des étangs où les poissons frétillaient dans
-les joncs, et du préfet qui venait d'être renvoyé à ses bocks, au café
-de la Paix, sur la plainte d'un député hostile, Duvernet s'arrêta
-brusquement devant une maison de construction nouvelle.
-
---Connais pas, fit-il en braquant son lorgnon sur le bizarre monument.
-Très singulier!
-
-Très singulier, en effet.
-
-C'était une de ces petites maisons de boutiquiers parisiens retirés à
-la campagne. Cela tenait de l'Alhambra par la bizarrerie des couleurs
-et la disposition des briques; du chalet par les bois découpés qui
-tombaient sous le toit avancé en abri; du gothique par une tourelle
-grosse comme un soliveau de trente ans, de la niche à lapins par
-l'exiguïté, et du baraquement de troupes par la légèreté des
-murailles.
-
-La chose était implantée dans un carré de jardin grand comme
-l'emplacement d'une maison du boulevard et consciencieusement clos de
-murailles assez hautes pour en faire une cage à poulets où le soleil
-n'entrait que par le haut.
-
-Sur la façade, un petit mur d'appui fermait l'entrée aux passants, en
-gênant les propriétaires, et supportait une grille défensive dont les
-fers de lances étaient dorés.
-
-C'était un mélange de pseudo-luxe et de bizarrerie, de mauvais goût et
-de prétention.
-
-Les fenêtres étaient si rapprochées qu'il devait être impossible de
-placer un meuble utile dans leurs intervalles, mais en dépit de la
-gêne, le propriétaire était sûrement en extase devant ce produit de
-son génie.
-
-Duvernet examinait avec curiosité cette bicoque.
-
---A qui ça? dit-il.
-
---Ça, répliqua Chazolles, c'est le château d'un marchand de poissons.
-
---Du Val-Dieu?
-
---Tu ne le croirais pas. Le goût du citadin de la rue Montorgueil
-éclate ici dans toute sa gloire.
-
---Il se nomme?
-
---Gaspard Méraud.
-
---Un nouveau venu?
-
---En effet. C'est un gros homme à la face bourgeonnée, rubicond et
-entrelardé. Cinquante ans environ. Six mille livres de rentes. Une
-vieille bonne à tout faire, une ruine plâtrée, délabrée et madrée qui
-le mène par le bout du nez et répond au nom ambitieux d'Herminie. Pas
-mauvais diable au fond. Pradeau en retraite. J'ai fait sa conquête en
-lui donnant les permissions les plus étendues de pêcher à la ligne
-dans les étangs et de chasser le lapin où il veut.
-
---Drôle d'idée de venir s'échouer dans ce désert comme une baleine sur
-une plage de sable. Problème de la destinée qui nous ballotte à son
-gré et nous pousse çà et là comme des épaves.
-
-Si Duvernet avait connu l'histoire de ce vendeur de marée, il aurait
-aisément résolu ce problème.
-
-Gaspard Méraud était célibataire.
-
-Haut en couleur, d'une corpulence énorme dont la principale richesse
-se portait du côté de l'abdomen, une manière de futaille soutenue par
-deux courtes jambes, la face réjouie, le nez florissant à peau de
-fraise mûre, le visage orné d'un triple menton et de bajoues
-s'affaissant sur un col large comme un entonnoir et lui donnant
-l'aspect d'une pivoine dans un cornet de papier, cet homme puissant
-végétait sous la domination d'une servante maîtresse frisant comme lui
-la cinquantaine, fanée et fripée comme les blondes fades qui se
-défendent sans énergie contre les ans et s'écroulent subitement dans
-les abîmes de la décrépitude.
-
-Cette Herminie, jalouse comme une tigresse, redoutait pour son amant
-les séductions de Paris.
-
-Depuis dix ans elle prônait, sans relâche, les joies de la campagne,
-l'abondance facile et saine de la vie des champs.
-
-Gaspard Méraud était venu en partie de plaisir chez un de ses
-collègues, né à quelque distance, dans le Perche, et qui possédait une
-petite terre du côté de Brezolettes, dans les landes sablonneuses
-enclavées au milieu de la forêt de la Trappe.
-
-En passant au Val-Dieu, Gaspard Méraud avait admiré le site grandiose
-et s'était écrié comme Archimède:
-
---J'ai trouvé.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Trois mois après, il avait planté sa tente dans ce lieu plein de
-souvenirs monastiques qui, à vrai dire, ne le touchaient guère.
-
-Il s'était décidé tout à coup.
-
-En vérité, Herminie avait raison.
-
-Il en avait assez de son métier. Les affaires l'écoeuraient. L'odeur
-de la marée lui portait au coeur.
-
-Il avait fondé une sorte d'entrepôt pour la vente des huîtres; sa
-maison était très achalandée; on y réalisait de beaux bénéfices, mais
-la paresse lui venait avec l'âge.
-
-Se lever à trois heures du matin, c'était bon jadis quand il manquait
-de rentes et qu'il lui fallait trimer dans les halles comme tous les
-Méraud de père en fils depuis une éternité.
-
-En avait-il remué dans son enfance, des paniers de soles, des mannes
-d'anguilles de mer ou de rougets, des tas de langoustes qui lui
-piquaient les doigts avec leurs museaux épineux!
-
-Avait-il tourné et viré dans le carré de la criée devant les chaires
-des courtiers, dans les odeurs humides et fades, par les temps mous
-et les brouillards, comme un écureuil dans sa cage où il recommence
-sans fin la même course!
-
-Décidément il pouvait se retirer et prendre du bon temps.
-
-La vie n'est pas si longue et on ne l'enterrerait pas plus que les
-autres avec ses écus. La seule vue des amas de poissons avachis sur le
-pavé lui donnait des nausées comme s'il avait eu sur l'estomac de
-colossales quantités de nageoires, de têtes aux yeux vitreux et de
-peaux glauques et gluantes.
-
-Il se rendit donc.
-
-Il aimait Herminie. Il aimait toutes les femmes, mais Herminie par
-dessus les autres. Elle était son habitude, sa chose à lui. Il l'avait
-eue toute petite. A quinze ans ils se connaissaient, lui fils de la
-célèbre madame Méraud, une poissarde de haute volée, qui dépensait
-avec ses amants, en noces chez Baratte ou Bordier, l'argent qu'elle
-gagnait à son banc; elle, petite bonne à tout faire, simple et naïve,
-arrivant des environs de Vesoul dans la licence forte en gueule et la
-promiscuité des halles.
-
-La liaison avait été bientôt faite.
-
-La mère du beau Gaspard n'avait pas mis de bâtons dans les roues. Les
-Méraud se mariaient rarement et mères, filles ou cousines, jugeaient
-qu'il était tout naturel de s'amuser et de se rendre la vie joyeuse.
-
-On en disait de raides, les soirs, quand on se réunissait en famille,
-ce qui était rare; car chacun avait ses amis et, le travail de la
-journée terminé, tirait de son côté.
-
-Mais, en se liant avec la Franc-Comtoise, Gaspard, malgré sa rudesse
-et ses allures despotiques, avait rencontré là une vraie maîtresse
-dans toutes les acceptions du mot.
-
-Herminie, avec sa grâce de jolie blonde aux traits fins, soufflés par
-l'air de Paris, dans la fraîcheur de ses dix-sept ans, l'avait
-habitué, en supportant ses caprices, en flattant ses goûts, en se
-pliant à ses vices, à ne pouvoir se passer d'elle. Pour la garder, il
-aurait sacrifié le monde entier, si on le lui avait offert.
-
-C'est ce qu'il faisait à la première sommation de sa maîtresse, en se
-réfugiant au Val-Dieu.
-
-Là, Herminie le dominait. Il était son prisonnier. Elle n'avait pas à
-redouter de le voir s'échapper. Dans les forêts voisines, les
-concurrentes n'abondaient pas comme autour des corbeilles de la place
-du Châtelet ou aux encoignures de la rue Tiquetonne.
-
-La servante n'avait plus sa fraîcheur et son teint laiteux, mais elle
-avait gardé son astuce et sa volonté.
-
-Dans sa villa du Val-Dieu, Méraud était surveillé à son insu avec plus
-de vigilance qu'un détenu dans le préau de Mazas.
-
-Mais il était accablé de soins, bourré de prévenances.
-
-Sa bonne le comblait d'attentions, le gorgeait de petits plats
-cuisinés avec amour. Son linge était d'une entière blancheur, ses
-habits bien brossés, ses bottes brillantes.
-
-La maison flambait de propreté, malgré le fouillis des meubles
-entassés dans un espace trop étroit pour eux.
-
-Et pour surcroît de bonheur, Méraud sortait chaque matin, une ligne
-superbe à la main, et s'en allait pêcher dans les étangs, avec une
-patience de philosophe, prenant, sans grand mérite, à cause de leur
-abondance, des perches au dos armé d'arêtes, des tanches et des
-barbillons, qui lui rappelaient son ancien métier et lui procuraient
-des distractions agréables.
-
-Parfois même, s'il s'égarait, son fusil sur le dos, à la lisière des
-bois du châtelain, où les lièvres pullulent, les gardes ne se
-plaignaient pas.
-
-Au contraire, ils l'encourageaient, l'accueillant avec des: «Ça va
-bien, monsieur Méraud?» et des sourires qu'il récompensait d'une
-quantité incroyable de petits verres.
-
---Allez là, au coin du champ. Il y a une compagnie de perdreaux.
-
-Où:
-
---Tenez, sous les carottes, un bouquin superbe, au gîte!
-
-Il est juste de reconnaître qu'il faisait preuve en toute occasion
-d'une insigne maladresse, et que les lapins pouvaient picorer sur les
-talus ou s'asseoir sur le derrière à portée de ce chasseur inexpert,
-sans redouter d'accident sérieux.
-
-Giraudel, le plus vieux garde au service des Chazolles, un rusé
-forestier, était le plus ardent à l'exciter au meurtre.
-
---Allez, allez, disait-il, mon bon monsieur Méraud, ne vous gênez pas.
-Tuez tout. Il en restera bien de la graine.
-
-Il se félicitait donc de son choix, vivait en paix avec tout le monde
-et portait Maurice dans son coeur, sans arrière-pensée, car au fond
-ce déserteur des halles n'avait pas ombre de malice.
-
-Le député, toujours au bras de son ami, ne se lassait point d'admirer
-l'oeuvre de Gaspard et de sa bonne et le jardinet tiré à quatre
-épingles où pas un arbrisseau ne dépassait le mur.
-
---Pas seulement de quoi cultiver une pomme de terre! dit Chazolles.
-Comme si le plaisir de la campagne n'était pas dans l'espace, dans la
-satisfaction de voir pousser ses betteraves, ses laitues, ses choux et
-son persil. Ce n'est pas une maison, c'est une boîte.
-
-Néanmoins, Méraud était fier de sa construction.
-
-Il ne manquait pas de dire aux visiteurs:
-
---C'est moi qui ai bâti ça, tout seul, sans architecte.
-
---On le voit bien, lui répondit un jour le vieux curé, poliment.
-
-Ce jour-là, à cause de la fête, Herminie avait laissé les persiennes
-ouvertes, pour permettre aux passants d'admirer les splendeurs du
-mobilier, les rideaux en algérienne à rayures jaunes et ponceau et le
-tapis du guéridon d'un rouge formidable à mettre en fureur une bande
-de taureaux.
-
-Par les fenêtres, l'air vivifiant des champs entrait dans l'étroite
-maison, une bonbonnière, à ce que disait l'amie du maître.
-
-Chazolles et le député allaient s'éloigner quand tout à coup Maurice
-pressa le bras de son ami.
-
---Regarde donc, lui dit-il.
-
---Quoi?
-
---Cette jolie fille.
-
---Où ça?
-
---Là haut.
-
-Duvernet leva les yeux.
-
-A une fenêtre du premier étage, une tête pâle se montrait dans
-l'encadrement des rideaux.
-
-C'était une apparition lumineuse.
-
-Sous des cheveux d'or très abondants, le visage d'un blanc lacté se
-colorait aux joues des nuances de la verveine rose. Les lèvres d'un
-incarnat sanguin s'ouvraient pour montrer deux rangées de dents
-perlées, d'un émail éclatant, dans un malicieux sourire.
-
-Les deux mains posées sur l'appui de fonte bronzée, avec la
-coquetterie des actrices éclairant aux feux de la rampe leurs
-poitrines houleuses à certaines scènes pathétiques, cette jeune fille,
-le corsage serré dans une robe de satinette paille, boutonnée au cou,
-et coupée en dessous par une échancrure savante, triangulaire,
-enrubannée de satin plus foncé, offrait impudemment aux regards des
-deux promeneurs une poitrine éblouissante, soutenue par une taille
-irréprochable, souple et mince.
-
-Une rose d'un rouge velouté tranchait au centre sur la neige de son
-sein.
-
-Des cheveux à reflets fauves couronnaient comme un diadème cette tête
-à la fois enfantine et dédaigneuse, mutine et cruelle, et se
-répandaient en mèches folles sur le front, frisant et collées à la
-peau.
-
---Superbe fille! murmura Chazolles.
-
-Duvernet haussa les épaules.
-
---Une Parisienne.
-
---A quoi le vois-tu?
-
---A tout et à rien. Est-ce qu'on s'y trompe?
-
-Le député du Havre en avait vu d'autres.
-
-Sa jeunesse agitée lui avait appris à connaître les dessous de la
-grande ville.
-
-Son entresol de célibataire de l'avenue Montaigne aurait révélé
-d'étranges secrets si les meubles avaient parlé.
-
---Elle est merveilleuse, reprit Chazolles.
-
---Eh bien! après?
-
-Après en effet? Qu'est-ce que cela pouvait faire à Chazolles?
-
-Une cousine de là-bas, une amie, qui sait? était venue rendre visite à
-ce courtier en maquereaux et en saumons, à ce marchand d'huîtres,
-réfugié dans ce trou du Val-Dieu, quelle importance devait-il y
-attacher? Et en quoi, s'il vous plaît? la première minute de
-l'admiration passée, cette visite intéressait-elle l'a-gri-cul-teur du
-Val-Dieu, le mari de mademoiselle Hélène Châtenay, qui devait
-s'impatienter du retard des deux promeneurs, le père enfin de deux
-mignonnes fillettes qu'on ne pouvait trop chérir et adorer.
-
---Prends garde, dit Duvernet, tu vas faire attendre ton beau-père; le
-dîner ne vaudra rien.
-
-Et en s'en allant sous l'interminable avenue de tilleuls dont les
-branches se rejoignaient, formant une épaisse voûte sur leurs têtes,
-avec son style de viveur, avec sa verve primesautière, il dérida son
-ami.
-
---Elle est gentille certainement, lui dit-il, très gentille, si tu
-veux, mais je me méfie de sa vertu. Une vingtaine d'années! robe d'une
-coupe hardie, pose audacieuse, bras nus! un aplomb à faire baisser les
-yeux à un régiment de hussards! Dix francs contre un sou qu'elle est
-plus savante qu'une mariée de deux ans dans ton village.
-
---Mauvaise langue!
-
---Des mines coquettes, des yeux qui flambent, un museau langoureux qui
-rit en dedans; une fine mouche, mon ami!
-
---Une cocotte! Pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite?
-
---J'ai peut-être tort; affaire d'habitude. Je suis trop poli.
-
---Oh!
-
-Plusieurs fois, Chazolles tourna la tête du côté de la fenêtre.
-
-Le blanc visage s'y encadrait toujours.
-
-Enfin les deux amis disparurent sous les tilleuls, au fond, dans le
-lointain.
-
-Alors la jeune fille se pencha au dehors et appela:
-
---Mon cousin!
-
-Un pas lourd résonna dans le parterre étroit du chalet, sur un pavage
-en briques, et la face enluminée de l'ancien courtier vint se placer
-au-dessus de la figure délicate de sa visiteuse.
-
---Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? dit-il.
-
-Elle lui désigna d'un geste les deux hommes qui s'enfonçaient dans
-l'avenue, de l'autre côté du communal, en regardant à chaque instant
-en arrière.
-
---Quel est ce monsieur? demanda-t-elle.
-
---Le plus grand?
-
---Oui, à droite.
-
---C'est M. Chazolles. Tu ne le connais pas?
-
---Je ne l'ai jamais vu.
-
---Monsieur Maurice, comme on dit dans le pays.
-
---Qui ça? M. Maurice?
-
---Tu sais bien. Le propriétaire de ce château, là, dans les arbres.
-
---Ah! bon. Qu'est-ce qu'il fait?
-
---Lui? Rien, parbleu!
-
---Il flâne?
-
---Quand il veut.
-
---Il est donc très riche?
-
---Je crois bien. A millions!
-
---Marié?
-
---Oui. C'était sa femme, la petite brune, très bien, avec deux enfants
-dans ses jupes, tantôt, à la course en sacs.
-
---Ah! fit la jeune fille rêveuse.
-
-Et se reprenant:
-
---Elle est très bien, en effet, comme vous dites, madame Maurice
-Chazolles.
-
-Elle prononçait ce nom avec une aigreur mal dissimulée.
-
---N'est-ce pas? fit Méraud avec un claquement des lèvres, qui
-indiquait un certain enthousiasme. Et si bonne femme!
-
---Mais elle se fane, siffla la jeune fille.
-
-Méraud fit un haut-le-corps indigné, sincèrement.
-
---Et quand elle se fanerait, est-ce que cela te regarde? dit-il. Qu'y
-aurait-il d'étonnant? Tu te faneras aussi, à ton tour; mais d'abord ce
-n'est pas vrai. Elle ne se fane pas. Et une excellente femme,
-entends-tu, une crème.
-
---Oui. Elle vous permet de pêcher à la ligne et de tuer ses lapins
-parce qu'elle sait que vous n'êtes pas dangereux.
-
---Comment pas dangereux! s'écria Méraud piqué dans son amour-propre de
-Nemrod et de pêcheur.
-
---Je m'entends, fit la jeune fille. Mais elle n'est plus jeune tout de
-même.
-
---Dame! On ne peut pas avoir son temps et celui des autres, observa
-Méraud avec philosophie. Et puis les enfants qu'on élève...
-
---Ça use.
-
---C'est le bonheur.
-
---Oui, mais ça use.
-
-Au bout d'un silence, elle reprit:
-
---Il est encore gaillard, son mari.
-
---Ah!
-
---L'air d'un officier de cavalerie.
-
---Il n'est pas fané alors, lui?
-
---Pas du tout. Il demeure ici?
-
---Sans doute.
-
---Toujours?
-
---Toute l'année. Comme moi. J'y demeurerai toute l'année aussi. J'y
-compte.
-
---Vous avez raison.
-
---Est-ce qu'on n'y est pas bien?
-
---Je ne dis pas le contraire.
-
---Qu'est-ce que tu dis alors? Pourquoi ces questions? Tu ne veux pas
-l'épouser, je suppose.
-
---Non. A quoi passe-t-il son temps chez lui?
-
---A quoi? répéta Méraud ahuri.
-
---Oui.
-
---A toutes sortes de choses.
-
---Mais encore?
-
---Il élève des moutons, des porcs, des chevaux, des vaches. Il cultive
-ses champs.
-
---Lui-même?
-
---Que tu es sotte! Avec ses domestiques. Il récolte son blé; il fauche
-ses foins. Il chasse dans la saison; il monte à cheval; il va dîner
-chez ses voisins et ses voisins dînent chez lui. Il n'est pas à
-plaindre.
-
---Et le soir?
-
---Le soir? Elle est étonnante, ma parole.
-
---Il joue au loto avec sa femme et ses petites, hein?
-
---Tu m'embêtes. Tu te moques de moi.
-
---Pas du tout. Savez-vous! Il doit se faire de la bile ici, ce beau
-garçon-là! Qu'est-ce qu'il a de rentes?
-
---Je ne suis pas dans sa bourse.
-
---A peu près?
-
---Deux ou trois cent mille francs, peut-être.
-
---Tant que cela?
-
---On le dit.
-
---Alors pourquoi ne va-t-il pas à Paris?
-
---Il y va quand il veut.
-
---Mais pourquoi n'y demeure-t-il pas?
-
---A Paris? Il s'en fiche sans doute. Qu'est-ce qu'il y ferait?
-
---Ce que font les autres.
-
---Qui, les autres?
-
---Les gens riches, les rentiers, les millionnaires.
-
---Va le questionner, il te répondra, si ça lui plaît. Et puis, je ne
-sais pas comment ils s'arrangent, les autres.
-
---Je le sais bien, moi, dit-elle en laissant filtrer entre ses
-paupières un rayon de malice. Il y a des machines qui les attirent
-là-bas. Car autrement, ils seraient aussi bien à la campagne, en
-effet.
-
---Quoi donc?
-
---Je ne devrais pas vous répondre, à vous, mon cousin; vous en savez
-plus long que moi.
-
---Ma foi non.
-
---Devinez.
-
---Les théâtres?
-
---Un peu, mais cela ne suffit pas.
-
---Les bals, les fêtes, les amis, les visites?
-
---Non. Que vous êtes simple, mon cousin.
-
-Elle tempéra cette appréciation par un rire d'enfant et un regard qui
-lui chatouilla l'épiderme.
-
---Les bons dîners?
-
---On en fait partout.
-
---C'est vrai. Allons. Je brûle. Je mets dans le mille. Les femmes. J'y
-suis. Pas vrai?
-
---Ce n'était pas malin.
-
-Elle se mit à fredonner d'une voix fausse et pourtant mélodieuse, ô
-contradiction de la nature!
-
-«Les femmes, les femmes!»
-
-Puis elle continua:
-
---Alors, lui, il ne les aime pas, les femmes?
-
---Si, il aime la sienne, sans doute.
-
-Elle esquissa une moue incrédule.
-
---Un phénomène alors!
-
-Herminie furetait, dans la salle à manger, une niche dont la fenêtre
-donnait sur la grille d'entrée et le chemin.
-
-Le poissonnier l'appela et lui montrant la jeune fille:
-
---Ça, lui dit-il, tu vois ce que c'est. Une Méraud dont on a fait une
-demoiselle. Mademoiselle Angèle Méraud! Une enfant! C'est tendre comme
-du poulet. Ça vient de quitter le biberon et c'est déjà dépravé,
-pourri jusque dans les moelles. Ça ne croit ni à Dieu ni à diable. Ça
-ne vaut pas un clou. Et ça tournera mal, si ce n'est déjà fait. Si on
-m'avait écouté, elle vendrait des merlans et des crevettes aux halles,
-comme toutes les Méraud depuis cinquante ans. Ça vaudrait mieux, mais
-les Pivent avaient de l'ambition pour ce joli morceau! Ils la
-trouvaient trop gentille, trop mignonne.
-
-Il s'assit sur un banc, appela Angèle, qui dégringola les escaliers,
-légère comme une chevrette, l'attira sur ses genoux et la regardant de
-près, bien en face:
-
---C'est vrai qu'elle est superbe; une peau, des yeux, des dents! Tu
-m'en donnes la chair de poule. Ah! si je n'étais pas ton vieux cousin!
-
-Elle se dégagea vivement:
-
---Oui, mais vous l'êtes. On ne peut pas changer ça, fit-elle.
-
-Et nonchalante, avec de gracieux mouvements des hanches, en défripant
-sa robe, elle se mit à la grille, et passant ses doigts effilés dans
-les barreaux, elle regarda les paysans qui s'en allaient.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Elle fut tirée de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui
-l'appelait pour le dîner.
-
-A table, la conversation reprit son cours.
-
-Ce furent des questions sans fin sur les maîtres du Val-Dieu; s'ils
-avaient toujours vécu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de
-querelles.
-
-Angèle s'étonnait de l'union de ce ménage modèle.
-
-Elle en éprouvait du dépit et de la jalousie.
-
-Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait
-y plonger sa pensée, que des liaisons troublées dans sa famille,
-courtes, irrégulières; tantôt reprises et raccommodées tant bien que
-mal; des collages à la diable, que la moindre pluie endommage comme
-les façades blanchies à la chaux dont la peinture pleure et coule sous
-un orage.
-
-Les femmes de sa famille ne connaissaient guère la mairie ni l'église.
-
-C'étaient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son
-hôte, qui avait oublié de mener Herminie devant l'écharpe du magistrat
-municipal de son arrondissement, ou sa mère à elle, la belle marchande
-des halles, qui seule avait connu le nom du père de son enfant.
-
-Et encore!
-
-Elle était prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et
-virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens
-dont les siens avaient été privés et qui lui paraissaient des
-jouissances de privilégiés, en possession d'un bonheur qu'elle se
-serait fait une joie maligne de troubler.
-
-Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui
-demanda rudement:
-
---Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé?
-
-Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules.
-
---Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin?
-
---Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul
-reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les
-Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage,
-car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous
-avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.
-
---Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis
-franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de
-violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du
-bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir.
-Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur
-le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à
-pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand
-il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on
-roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre
-de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient
-une ablette en quatre et tondraient dessus.
-
-Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui
-m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la
-portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais
-d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de
-peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans
-le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires
-quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas
-qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre
-par quel moyen.
-
-Il est à la portée de ma bourse.
-
---Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet.
-Continue, ma fille!
-
---Je ne vous ennuie pas? dit Angèle.
-
---Pas du tout.
-
-Elle se mordit les lèvres.
-
---Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux!
-
-Et elle reprit:
-
---Quand je n'ai rien à faire et c'est tous les jours, puisque ma tante
-Pivent ne veut pas que j'apprenne un métier, je me promène. Le temps,
-c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris à
-Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, décorés souvent, qui
-m'écrasent mes bottines et me lancent des regards à mettre le feu à ma
-voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits
-appartements capitonnés; des banquiers qui m'offrent des valeurs en
-échange de la mienne. Ils appellent ça un capital. Quelquefois par
-désoeuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me déplaisent.
-En général,--excusez-moi, mon cousin--je trouve les hommes horribles
-et je les exècre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me
-demandent la mienne. Ils ont des noms très aristocratiques; ils
-demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils
-me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperçoive.
-Sont-ils drôles! Il me semble que j'aurais du plaisir à les faire
-souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des
-limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes!
-
---Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne
-détestes pas qu'ils te cajolent!
-
---Dame! par manière de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je
-voudrais en avoir à molester, comme des chiens, des chats ou des
-serins dans une cage.
-
---Petite vipère, fit en souriant Méraud. Et quand je pense que Paris
-est plein de ces méchantes bêtes!
-
-Il s'épanouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant
-d'aise. Angèle le divertissait avec ses mines futées et la liberté de
-ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Méraud, en dehors de la
-criée du poisson et du commerce des huîtres, n'avait qu'une vague
-notion du bien et du mal. Il avait mené une vie des plus débraillées,
-prenant son plaisir où il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le
-matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la
-rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et déposant ses
-oeufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords.
-
-La mère d'Angèle, sa cousine à lui, Claire Méraud, avait aussi dans
-son temps étalé ses dévergondages sur le pavé des halles; mais jamais
-ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des écarts de conduite
-dont le carré aux poissons retentissait d'un bout à l'autre.
-
-Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y
-traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences
-réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs
-méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils.
-
-A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari,
-un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du
-devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont
-les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées
-du quartier.
-
-Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux
-délicates beautés de la jeune fille.
-
-Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu.
-
-Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde.
-
-Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses
-manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême
-avec laquelle elle portait ses toilettes.
-
-Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de
-l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature.
-Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et
-de vachères.
-
-Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse
-qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une
-enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne
-seraient pas jaloux les uns des autres.
-
-C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et
-volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds,
-étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un
-parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracoenas, morbide,
-pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un
-climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des
-siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour
-eux.
-
-Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses
-disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez
-laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son
-silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle
-revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle.
-
-Le dîner finissait et la nuit était proche.
-
-Le brouillard léger des étangs couvrait les prairies d'un nuage
-blanchâtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se
-découpaient sur les rougeurs de l'horizon où le soleil ne laissait que
-la trace de son disque de pourpre, quand Méraud demanda tout à coup à
-la jeune fille qui se taisait:
-
---Est-ce que tu es toujours décidée à partir demain?
-
---Non, dit-elle nettement.
-
---Tu changes d'avis?
-
---Oui.
-
---Alors tu nous restes?
-
---Si vous voulez.
-
---Comment si je le veux!
-
-Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa
-poitrine bombée, bardée de graisse.
-
---Tu sais, ma petite Angèle, que tu es ici chez toi. Ne te gêne pas.
-Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'étais à marier, moi, je
-sais bien ce que je prendrais!
-
---Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre âge! Une jeunesse comme
-elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin!
-
-Angèle se pencha à son oreille:
-
---Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du
-côté du château de monsieur..... Comment dit-on?
-
---Chazolles.
-
---Oui, viens-tu?
-
-Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant
-avec bruit les bonnes odeurs qui s'en échappaient.
-
-
-
-
-IX
-
-
-La salle à manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalité
-rare et inimitable.
-
-Depuis un instant déjà, les feux du lustre allumé pour le dîner
-éclairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au génie
-laborieux et patient des moines et les pièces d'argenterie ancienne
-qui ornaient les dressoirs, du même style que le lambris.
-
-Par la spacieuse fenêtre à vitraux, ouverte sur les pelouses, on
-apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce
-aux bords de la pièce d'eau, où des cygnes gris et blancs glissaient
-dans leur dignité solennelle et impassible.
-
-Les deux petites filles en vedette sur le perron épiaient l'arrivée du
-châtelain.
-
-Dès qu'elles l'aperçurent arrivant au bras du député sous les
-tilleuls, elles coururent à lui.
-
---Arrivez donc, père, dirent-elles en même temps. Vous êtes en retard.
-
---Et grand-père s'impatiente.
-
-En effet, M. Châtenay, en homme ponctuel, habitué dès l'enfance, à
-calculer des échéances, avait déjà consulté plus d'une fois sa montre
-en comptant les minutes.
-
-La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'époque qui avait
-vu ses beaux jours.
-
-Il portait la tête haute, comme les parlementaires de la monarchie
-constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites
-d'une légère couche de vermillon naturel.
-
-Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orléanisme. Son
-ventre formait un ouvrage avancé assez considérable et sur son cou
-gros et court, son chef se balançait avec une majesté tempérée par le
-sourire bienveillant de l'homme heureux.
-
-M. Châtenay n'avait en effet point à se plaindre de sa part de
-félicité.
-
-Il était riche. Il vivait dans un pays superbe, entouré d'une famille
-florissante et, pour comble de prospérité, il possédait une
-manie,--une passion si l'on veut,--qui suffisait à le distraire, et
-abrégeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs,
-quand on n'y tient pas la hache du bûcheron ou les mancherons de la
-charrue.
-
-Il cultivait cette science vague qui consiste à faire revivre les
-époques nébuleuses perdues dans la nuit des âges.
-
-Il se livrait à des recherches incessantes, fouillant les déserts,
-étudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des
-murs détruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail
-d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les
-vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire à
-Grandval un immense bâtiment où il accumulait les objets les plus
-hétéroclites.
-
-C'était là, à tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait à personne.
-
-Il était accablé des sollicitations de plusieurs sociétés savantes qui
-se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes.
-
-Seulement avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne voulait
-accepter leurs offres que lorsqu'il se présenterait en ayant à la main
-son grand ouvrage sur les antiquités normandes, monument auquel il
-travaillait depuis le jour où il s'était retiré à la campagne.
-
-Ce soir-là il était particulièrement rayonnant.
-
-Depuis quelque temps il était sur la trace d'un trésor archéologique
-invraisemblable.
-
-En furetant dans la forêt du Perche, sur la route du Val-Dieu, du côté
-des futaies de Belavillet et des étangs de la Motte-Rouge, il avait,
-avec une sagacité prodigieuse,--il s'en flattait,--remarqué en un lieu
-nommé Rudelande, des ruines d'une étendue considérable.
-
-Il y avait là un camp romain reconnaissable à certains talus, fossés
-et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on fût
-doué de connaissances spéciales, et il possédait à fond la
-castramétation--un nom barbare--de ces maîtres du monde.
-
-Peut-être même était-ce une forteresse disparue et enfouie sous les
-végétations forestières.
-
-En tout cas, c'était une trouvaille.
-
-Sa nature importait peu.
-
-Avec du flair, on la déterminerait aisément.
-
-Même, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, à
-coup sûr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des
-armes, des poteries, et, à cette perspective, le toupet orléaniste du
-banquier se dressait avec un légitime orgueil.
-
-M. Châtenay se promenait donc les mains derrière le dos avec la
-gravité d'un académicien qui élabore son discours de réception et
-lançait à sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des
-regards glorieux.
-
-Les mines mystérieuses du père amenaient un sourire sur les lèvres de
-la jeune femme.
-
-Lorsque les deux amis entrèrent dans la salle où la table
-resplendissait, chargée de cristaux, de porcelaines et d'argenterie,
-Chazolles remarqua l'air gai de son beau-père.
-
---Vous êtes content! dit-il.
-
-Le banquier se rengorgea.
-
---Vous avez découvert quelque chose?
-
---Je le crois, répondit Châtenay en clignant de l'oeil d'une façon
-très expressive.
-
-Chazolles se tourna du côté de Duvernet.
-
---Regarde, dit-il, cette fraîcheur de la santé, cet embonpoint modéré,
-ce visage épanoui, et admire un philosophe de la bonne école. Ah! vous
-êtes un homme heureux, beau-père?
-
---Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains.
-Et vous, mon gendre?
-
---Monsieur Châtenay peut te répondre: Vous en êtes un autre, dit le
-député.
-
-En effet, jusque-là Maurice en avait été un autre.
-
-Ce mot le fit rentrer en lui-même. Dans son pittoresque ermitage,
-n'était-il pas un sage auquel rien ne manquait?
-
-Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses
-bêtes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi.
-
-En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la
-barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de
-regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et
-souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table
-opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses
-artistiques qui encombrent le Val-Dieu.
-
-Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon
-borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un
-trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait
-au fond de son âme sereine jusque-là.
-
-Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue,
-d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de
-traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital.
-
-Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des
-paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur
-magnétique.
-
-Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de
-quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne
-parvenait pas à leur échapper.
-
-Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui
-l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du
-passant et dont le parfum est pénétrant et mortel.
-
-Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante,
-imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens
-tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables.
-
-Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa
-petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de
-Marthe, la plus jeune.
-
-Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers,
-espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait
-livré.
-
-Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source
-d'un bonheur que rien n'avait altéré.
-
-Elle était là, épanouie dans sa splendeur de mère, plus belle qu'à sa
-vingtième année, sans rides, sa forêt de cheveux sombres lui formant
-une sorte de diadème, forte et douce, ayant des paroles aimables pour
-tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'oeil, un éclair,
-empreint d'une tendresse infinie.
-
-Il pensait à sa félicité qu'aucun orage n'avait obscurcie, à sa vie
-qui s'écoulait dans une retraite au seuil de laquelle les tempêtes du
-monde venaient expirer.
-
-Les vents déchaînés rident à peine la surface des étangs et
-bouleversent les mers.
-
-Et malgré tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec
-obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente
-qui le brûlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine
-poitrine.
-
-Dans la gaieté des convives, sa distraction passa inaperçue.
-
-Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses
-projets:
-
---Que ferez-vous quand vous serez aux sommets où vous prétendez
-parvenir?
-
---Je ferai comme les autres. Je dégringolerai.
-
-Mais le député observait son ami.
-
-Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui.
-
---Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il.
-
-Chazolles tressaillit et répondit vivement:
-
---Rien.
-
---Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce
-que tu as?
-
---Rien. Des idées.
-
-Il sortit, seul, pour éviter des questions auxquelles il ne voulait
-pas répondre; il s'en alla dans les bosquets du côté de la rivière, où
-le brouillard des prairies s'élevait et répandait une fraîcheur
-humide.
-
-Il aurait rougi d'avouer ses préoccupations.
-
-Quoi! lui, l'homme considéré, considérable de la contrée, entouré de
-l'estime de tous, de l'amitié du plus grand nombre; le privilégié,
-placé par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de
-fortune, dominant les voisins de son luxe, environné de tout ce qui
-peut plaire, d'enfants superbes, comblé de tendresses par une femme
-gracieuse, attrayante, pourvue de talents supérieurs qui donnaient un
-certain relief, une élégance de bon goût à ce qu'elle touchait; lui,
-le père de petits êtres frais, roses, bien bâtis, qui l'enlaçaient de
-leurs bras, avec ces paroles si touchantes au coeur de l'homme,
-murmurées chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort,
-solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier
-intrépide, aux nerfs robustes, trempés comme l'acier, à la tête ferme,
-il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une
-étrangère, d'une inconnue, pâle comme un soir d'automne, mièvre et
-frêle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un
-jardinier imprévoyant a négligé d'arroser.
-
-Ah! par exemple, ce serait trop drôle.
-
-Et humiliant, en vérité!
-
-Cela ne s'était jamais vu et ne se verrait pas.
-
-Il se secouait pour se bien convaincre qu'il était éveillé. Il se
-raidit et il lui vint au coeur une amertume en pensant à ce caprice du
-sort qui plaçait l'objet de ses méditations forcées, cette fille de
-rien qui l'occupait malgré lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien
-courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au
-Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,--inoffensive à la vérité,--depuis
-que le Méraud était venu s'établir dans le pays, y étalant son luxe
-criard qui jurait avec la simplicité rustique des cultivateurs parmi
-lesquels il s'était implanté comme un intrus.
-
-Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnières ou de Bougival, lui avait
-gâté un coin de son paysage.
-
-Vingt fois, il l'avait donné au diable avec sa servante équivoque,
-cette haridelle efflanquée, étiolée, qui frottait du matin au soir ses
-fenêtres et ses murailles, même à l'extérieur, avec la religion d'un
-sacristain qui fourbirait la châsse remplie des reliques d'un saint
-vénéré.
-
-Et c'était là, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du
-manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son
-idole, admirer la divinité qui lui tirait les yeux, l'étoile qu'il
-voyait scintiller quand toutes ses félicités réelles, solides,
-certaines se trouvaient repoussées dans les ténèbres par cet éclat de
-strass et de clinquant!
-
-Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les
-allées les plus écartées, lorsqu'il fut frappé par un bruit de voix
-qui se rapprochaient de lui.
-
-La nuit arrivait, une nuit claire et tiède de juillet. Sous les
-bosquets, on ne distinguait plus rien.
-
-Il se retrancha contre ces importuns à l'abri d'un chêne creux, énorme
-et bas, si vieux qu'il tombait en poussière et que la sève ne
-circulait plus que dans l'épaisseur des écorces, seules restées
-debout.
-
-C'étaient l'antiquaire et le député qui se promenaient bras dessus
-bras dessous, en causant avec animation.
-
-Ils s'arrêtèrent auprès du chêne.
-
---Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller à
-votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est très aimé
-dans le pays. Il n'a qu'à étendre la main. Le préfet me l'a déclaré
-vingt fois.
-
---Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous
-dise, je la crois jalouse, très jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici,
-entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence à redouter.
-Tandis que dans ce damné Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce
-pas? Les tentations sont si communes!
-
---Et si violentes!
-
---A qui le dites-vous?
-
---Gredin!
-
-Le banquier donna un léger coup sur le ventre du député qui se mit à
-rire.
-
---Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet.
-
---S'ennuyer! Il n'en a pas le temps.
-
---Oui, je connais l'argument. Ses étalons, ses bêtes à cornes, ses
-cultures, le colza, les trèfles, les luzernes, les mérinos
-perfectionnés, ses coqs Brahma, ses Crèvecoeur!
-
---N'est-ce rien?
-
---C'est beaucoup, mais...
-
---Ce n'est pas tout dans la vie. Voilà ce que vous entendez.
-
---Certainement. Et votre fille, elle-même, doit parfois regretter de
-se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa
-véritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais
-les contrastes en font valoir les qualités. Voyez donc la différence.
-Dans votre splendide hôtel du Cours-la-Reine vous réuniriez tout votre
-monde, la couvée entière, et les distractions ne vous manqueraient
-pas. Ce serait un fête perpétuelle. Et puis...
-
---Et puis quoi? demanda Châtenay.
-
---Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du
-plaisir.
-
---Denise?
-
---Oui, Denise. Il faudra la marier.
-
---Rien ne presse.
-
---Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite
-qu'on lui impose un peu dure, parfois.
-
---Hé! Hé! Il y a du vrai dans ce que vous dites.
-
---Il y en a beaucoup. Elle adore sa soeur. Elles ne peuvent pas se
-quitter. Il faut donc que la smala émigre à Paris tout entière.
-
---C'est bon, mais lui, Maurice, habitué à une vie active, qu'est-ce
-qu'il fera là-bas?
-
---Député? Tout ce qu'il voudra.
-
---Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse,
-un déluge. Nous sommes noyés dans les discours. Je ne dis pas cela
-pour les vôtres.
-
---Ne vous gênez pas.
-
---Raisonnons. Vous êtes un avocat distingué, vous, mon cher Duvernet;
-vous arriverez au pinacle. On dira le ministère Duvernet sous peu.
-Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice!
-
---Ne riez pas. Si votre gendre était député, qui est-ce qui
-l'empêcherait d'avoir aussi son portefeuille?
-
---Bah!
-
---Mais vous savez qu'il nous enfonçait comme il voulait au lycée. Il
-avait tous les prix. Une facilité de travail incroyable! Lauréat du
-grand concours!
-
---Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous là?
-
---Pourquoi non?
-
---Y pensez-vous?
-
---Très sérieusement.
-
---Quel portefeuille?
-
---Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein?
-
-Châtenay posa sa main sur la manche de Duvernet.
-
---Ah! non, pas celui-là, mon ami!
-
---A mon tour, je vous demanderai pourquoi?
-
---Voyons, un agriculteur! Ça ne peut pas être ministre de
-l'agriculture. Un quincaillier, un avoué, un médecin, tout ce que vous
-voudrez, mais pas un agriculteur. Ça ne s'est jamais vu.
-
---Vous êtes facétieux, cher monsieur Châtenay, agréablement facétieux!
-
---Non, riposta le banquier, je suis réactionnaire.
-
-Les deux hommes se levèrent du banc où ils s'étaient assis et
-s'éloignèrent en riant.
-
-Chazolles quitta son chêne, la retraite d'où il les avait écoutés.
-
-
-
-
-X
-
-
-Il se dirigea lentement vers le château.
-
-Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu
-que la perspective d'une candidature à la députation ne le mettrait
-pas en colère, si on avait osé prétendre qu'elle ne serait pas
-repoussée brutalement, avec dédain, il aurait offert de tenir
-n'importe quel pari contraire.
-
-Ou il aurait supposé qu'il devenait fou et qu'il était prudent de
-l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou à quelqu'un de ses
-émules.
-
-Échanger son indépendance, sa bonne liberté contre cette servitude,
-mal déguisée sous un manteau honorifique, qui consiste à se tenir à la
-discrétion de ses électeurs, à abdiquer le droit d'aller et venir à
-son gré, de surveiller à l'aise ses blés naissants, ses étables, ses
-jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au
-midi, dans ses prés verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs
-mystérieuses de la forêt, se faire le serviteur des autres, cette
-perspective lui aurait semblé des plus absurdes.
-
-Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caressé agréablement,
-comme une brise d'avril chargée de bonnes odeurs, qui vous souffle au
-visage par une tiède matinée.
-
-Cette idée le choquait moins.
-
-Elle ne le choquait même plus du tout.
-
-Député! Ce mot était gros de promesses.
-
-Les beaux yeux de la Parisienne le réconciliaient avec Paris et la
-députation expliquerait naturellement un changement dans ses
-habitudes.
-
-L'obligation de se métamorphoser, pour lui raide et fier au fond
-malgré ses allures ouvertes et cordiales, en quémandeur de suffrages,
-de rédiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincères
-ou fardées, de se mettre aux genoux des électeurs en tendant vers eux
-des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend
-sa sébile au pont des Arts, la pensée de voir sa personne livrée aux
-controverses et son nom collé sur toutes les murailles de
-l'arrondissement, ce tapage enfin et cet éclat, dont il avait horreur
-le matin encore, ne l'effrayaient plus.
-
-Parce que là-bas, tout au fond, dans les ténèbres de son âme
-soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remué la vase,
-il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages
-l'étoile biblique qui les menait à travers le désert à la crèche où
-ils cherchaient le Messie.
-
-Et lorsque, rafraîchi par l'air du soir, il rentra au salon, où Hélène
-et sa soeur jouaient à quatre mains le menuet de Boccherini, il fut
-tout heureux quand, les derniers accords plaqués sur le piano à queue
-d'Erard, Hélène se leva, et, posant ses deux bras à demi nus sur les
-épaules de son mari, elle lui dit:
-
---Tu sais la nouvelle?
-
---Quelle nouvelle?
-
---Le père Mahirel est à l'extrémité.
-
-Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarité le père
-Mahirel, était un riche marchand de bois d'opinions flottantes et
-plutôt réactionnaires, comme celles de M. Châtenay.
-
-Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de
-boyard ou de pacha qui lui fussent comparables.
-
-S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rétabli la gehenne,
-la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison,
-haut et court, au premier chêne venu.
-
-Mais, en paysan narquois et madré comme pas un, il comprenait son
-temps.
-
-Il s'était procuré une peau de mouton à longue laine et l'endossait
-par dessus sa peau d'ours mal léché.
-
-Sa principale finesse était de compter sur l'incommensurable sottise
-des autres.
-
-Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la
-réduction des impôts, point de service militaire, la paix permanente,
-ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si bêtes, il le
-garantissait sans vergogne.
-
-Les petits surtout étaient l'objet de ses flatteries et de ses
-prédilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mérite
-du nombre.
-
-Naturellement les promesses ne lui coûtaient rien.
-
-Il est juste de reconnaître qu'elles ne rapportaient pas davantage.
-
-Son élection, à l'entendre, était une panacée universelle.
-
-Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!
-
-A la Chambre, il s'était acquis une agréable notoriété par ses motions
-périodiquement reproduites.
-
-Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture.
-
-C'était creux, c'était vague, c'était nébuleux; l'agriculture n'en
-était pas plus encouragée et râlait dans le marasme, mais les
-électeurs se frottaient les mains et disaient:
-
---Il pense à nous!
-
-Il ne leur en faut pas davantage pour être heureux!
-
-Bon peuple! Et on te calomnie!
-
-Le père Mahirel avait d'autres cordes à son arc.
-
-Il distribuait des quantités incroyables de poignées de main.
-
-C'était la seule aumône dont il ne se montrât point avare.
-
-Et il invitait par fournées les électeurs à son château, car il en
-avait un.
-
-A la vérité, cette résidence n'a aucune prétention à rivaliser avec
-Chambord ou Chenonceaux.
-
-C'est une assez vaste masure, située à l'entrée d'un village indigent,
-au milieu de pâturages maigres et dans un site dépourvu de poésie.
-
-L'ancien marchand de bois avait acheté la ferme qui accompagne cette
-bicoque délabrée, à vil prix, et rafistolé les bâtiments tant bien que
-mal.
-
-Là, il tenait en réserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi
-qu'il versait libéralement à ses visiteurs en décorant ce breuvage du
-nom des vignobles les plus honorables.
-
-C'est la foi qui sauve.
-
-Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse.
-Leur réputation est faite, mais le père Mahirel était plus fin que les
-autres. Il débitait avec un aplomb imperturbable de si colossales
-bourdes qu'on s'y laissait prendre.
-
-Très actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied dès
-l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchés populeux, à tous
-les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de
-traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux
-facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tournée, et
-même aux mendiants, ne négligeant personne et réalisant cette
-condition que les savants déclarent irréalisable: l'ubiquité.
-
-Sa guimbarde crottée, dont la splendeur n'offusquait personne, était
-connue d'un bout à l'autre de l'arrondissement.
-
-Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bête de labour qui
-traînait, essoufflée, cette sale relique d'un autre âge, on disait:
-
---Voilà notre député.
-
-Depuis qu'il avait supplanté son prédécesseur, à l'aide de ses trucs
-et de ses manoeuvres champêtres, il s'était emparé, non sans adresse,
-de ses électeurs, grands enfants faciles à éblouir, et s'était établi
-dans la contrée comme un lord anglais dans un bourg pourri.
-
-Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si
-généreux en paroles, la main et le coeur constamment ouverts:
-
---Ce pauvre M. Mahirel, il s'ôterait le pain de la bouche pour nous.
-
-En somme, il ne s'ôtait rien du tout, encaissait son traitement,
-économisait ses rentes, poussait sa progéniture, casait ses amis, et
-vaquait à ses petites affaires, gratis, à l'aide de cette bonne loi du
-parcours gratuit qu'il avait votée avec enthousiasme.
-
-Au demeurant, le meilleur député du monde.
-
-Il ne fallait donc pas songer à le renverser du piédestal où il
-s'était juché, comme un perroquet sur son perchoir.
-
-C'était un malin.
-
-Aussi, à la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui
-dissimulait avec elle pour la première fois de sa vie, se sentit
-intérieurement flatté de l'ouverture prochaine de cette succession.
-
-Mais il se contenta de répondre:
-
---C'est un bruit qu'il répand pour se rendre intéressant. Un roublard,
-va donc!
-
---Non, c'est très grave, à ce qu'on assure.
-
---Les médecins le guériront.
-
-Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se
-retourna:
-
---Tu les flattes, dit-il.
-
---Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles.
-
-Hélène se serra contre lui et lui soupira à l'oreille:
-
---Si, ce serait un moyen.
-
---Un moyen de quoi?
-
---De te distraire.
-
-Elle avait hésité un moment et le regardait en face, de tout près,
-dans les yeux.
-
-Il vit son anxiété:
-
---Mais je ne m'ennuie pas, s'écria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me
-calomnie.
-
---Duvernet me le disait pourtant tout à l'heure.
-
---C'est un traître. On devrait le poursuivre pour délit de fausses
-nouvelles. Pourquoi pense-t-il?...
-
---Bien vrai?
-
---Ah! çà, tu ne l'as pas cru, toi, au moins?
-
-Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et
-l'entraîna au dehors dans le parterre dont les corbeilles répandaient
-dans la nuit leurs parfums pénétrants:
-
---Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manquât quelque
-chose. Et il ne me manque rien.
-
---Qu'en sait-on?
-
---Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hélène, une perle? Est-ce que tu
-n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux
-un reproche, une lassitude, une malice?
-
---Je vieillis.
-
---Quelle erreur!
-
---Pense donc! Trente-quatre ans.
-
---Tu peux être coquette et n'en avouer que vingt-cinq.
-
---Un jour viendra où je serai laide.
-
---Jamais.
-
---Hélas!
-
---Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours fraîche, jeune et belle.
-Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hélène de nos
-vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hélène de la
-jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous désunir nous
-rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un
-sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour!
-
-Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute
-taille et leurs lèvres se rencontrèrent.
-
-Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme
-aux premiers temps de leur union.
-
---Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux
-petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans
-d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies
-que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les
-moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en
-secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui
-aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et
-les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on
-fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent
-par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans
-les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui
-font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les
-terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je
-serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies
-innocentes! Ta soeur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du
-coeur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!
-
-Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie.
-
-Ce Duvernet lui avait fait une peur!
-
-Elle le dit et Maurice la rassura.
-
---Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car
-aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes.
-
-Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue.
-
-La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire
-dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la
-pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition
-malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux.
-
---Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du
-bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te
-manque quelque chose, à toi?
-
---Non.
-
---Et à moi, donc?
-
---Duvernet et mon père soutiennent qu'il te faut une distraction, et
-si vraiment le père Mahirel venait à disparaître!...
-
---Tu consentirais à me voir prendre sa place?
-
---A tout ce qui te flatte, mon ami.
-
---Nous irions à Paris?
-
---Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier
-Denise. Elle a bientôt vingt ans.
-
---Non, dix-huit seulement.
-
-Elle parlait doucement, avec une certaine timidité, attendant sa
-réponse.
-
-Il la prit dans ses bras nerveux et l'éleva jusqu'à ses lèvres.
-
---Chère et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la
-campagne, las de notre félicité tranquille, et tu te sacrifierais,
-comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de
-Valéry. Peut-être aussi de Denise. Elle aime les fêtes, le monde, le
-théâtre. C'est de son âge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en
-reparlerons. Il veut être ministre, lui. C'est son idée; moi je ne
-désire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu
-veux.
-
---Tout ce qui peut te plaire.
-
---Tout?
-
---Oui.
-
-Elle ajouta en cachant sa tête sur l'épaule de son mari:
-
---Pourvu que tu me restes!
-
-
-
-
-XI
-
-
-Quelques jours s'écoulèrent, paisibles pour les hôtes du Val-Dieu.
-
-La maison suivait son train accoutumé.
-
-Chazolles se levait dès l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une
-heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques
-excellents au poil blanc semé de taches orangées, qui marchaient à
-quinze pas du maître, flairant, le nez haut, les sainfoins où les
-perdrix se glissaient dans les touffes serrées qui étaient à ces
-volatiles ce que sont les taillis de la forêt pour les chevreuils et
-les cerfs qui s'y promènent en hardes nombreuses.
-
-Ou il passait sa revue dans les cours, à la porte des étables où les
-boeufs indolents ruminaient endormis sur la litière fraîche.
-
-Les servantes arrivaient des pâturages où les vaches laitières
-paissaient en liberté, avec leurs pots à lait en cuivre jaune, à la
-mode du Cotentin, cruches banales que M. Châtenay était tenté de
-prendre pour des amphores étrusques ou des buires antiques.
-
-Ou encore il faisait des armes avec son fidèle Joseph.
-
-L'heure du déjeuner sonnait bientôt au campanile du manoir et la
-famille prenait joyeusement son repas du matin, les fenêtres ouvertes,
-en jouissant de la perspective riante du parc et de la forêt qui
-ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumière du mois
-d'août qui commençait.
-
-Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans
-l'air balsamique de la campagne.
-
-Le soir, ils allaient dîner à Grandval, en escortant la voiture des
-dames, ou Denise et son père venaient au Val-Dieu.
-
-Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point
-de secrets, Maurice ne desserrait pas les lèvres au sujet de
-l'apparition qui l'avait si fortement impressionné le dimanche
-d'avant.
-
-Il évitait avec soin toute allusion à cette excitante créature qui
-devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie.
-
-Il redoublait aussi d'empressement auprès de sa femme. Plus souvent et
-avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux
-de ses filles.
-
-On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces
-êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il
-n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné.
-
-Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la
-tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme
-s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des
-alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne
-se sentait pas le plus fort.
-
-Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et
-pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il
-entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers
-prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux
-lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou
-au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient
-péniblement, trop jeunes encore.
-
-Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit
-bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du
-poissonnier devenu villageois.
-
-Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre
-de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant
-avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la
-grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux
-brûlés, le passage des deux cavaliers.
-
-D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le
-remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre
-but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières,
-elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence.
-
-Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se
-comprenaient à merveille.
-
-Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.
-
-Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était
-appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de
-l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti
-qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait
-entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en
-communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre;
-qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction
-qui les réunirait.
-
-On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de
-Chazolles.
-
-Chaque jour elle était plus ravissante avec ses cheveux tombant en
-torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose éclatante tranchant
-sur la neige de sa peau, dans l'échancrure de sa robe claire, avec ses
-bas de soie tirés avec soin et ses petits souliers découverts moulant
-un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudées à ses bras par
-un poignet d'une aristocratique délicatesse.
-
-Dans cette muette comédie de l'amour, tous les avantages étaient de
-son côté.
-
-Elle savait ce qu'elle voulait et où elle allait.
-
-Elle n'avait plus besoin de s'initier à la science du libertinage,
-dont elle avait à loisir pris les dernières leçons.
-
-Sous un visage d'une sérénité de vierge, elle cachait les instincts
-les plus dépravés.
-
-Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire à
-sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du
-matin, Angèle venait, rayonnante et parée, dans ses toilettes
-fraîches, embrasser à deux bras la grosse poissonnière.
-
---Elle est jolie comme un ange, votre nièce, disait Florence.
-Qu'est-ce qu'elle fait?
-
---Rien.
-
---C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux à plumes,
-madame Pivent?
-
-Un hoquet montait à la gorge de la marchande, mais elle répondait
-tout de même, avec un étranglement qui passait:
-
---Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gâtée, cette petite.
-Pivent ne voulait pas la voir se gâcher à un banc, comme nous. Il n'y
-avait rien de trop beau pour elle. Elle était orpheline. Ma soeur
-Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis
-cette pauvre fillette était si fluette, que Pivent avait des
-faiblesses pour elle. On l'a fourrée en pension à Sceaux, comme une
-demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a changé dix
-fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La
-dernière fois, c'était dans un pensionnat du côté de Sèvres qu'on
-l'avait casée. Personne n'en voulait à cause de ses caprices. Quand
-elle est revenue à la maison, c'était la même vie. Du vif-argent dans
-les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fâcher contre elle.
-Une enjôleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en
-passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il
-lui semblait que la maison était vide. Malheureusement, depuis la
-perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il
-faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se
-promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracassé par un tas de
-gens. Tout à fait sa pauvre mère! Elle était trop coquette et il ne
-manque pas de propres à rien qui rôdent autour des jolies filles.
-
-Elle prit un maquereau et de colère elle le jeta violemment sur le
-marbre où les poissons s'étalaient, dans l'humidité gluante, avec
-leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin.
-
---Je voudrais les aplatir comme ça, conclut-elle en écrasant une
-écrevisse entre ses doigts.
-
-Elle ne disait pas la colère qu'elle gardait dans l'âme, non contre sa
-nièce, il lui était impossible de la haïr, mais contre ceux qui la lui
-avaient prise.
-
-Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa soeur, mais elle se
-taisait sur Angèle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute
-maternelle.
-
---Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son père, on ne l'a jamais
-connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle
-nous a dit qu'il était mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours
-soupçonné un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre
-étal, un de ces jolis coeurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas
-et ne se privent de rien tout de même. Miséricorde! ma pauvre
-Florence, on aurait pu le mettre à l'étalage! Claire était faible et
-bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et fraîche comme un
-printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est
-morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son père
-dans les veines et c'est un mauvais lot.
-
-Son blâme n'allait jamais plus loin.
-
-Elle continuait:
-
---On ne pouvait pas l'abandonner pour ça, n'est-ce pas? Nous autres,
-nous étions économes comme des fourmis. Gaspard de même. Il a arrondi
-sa pelote. Tout ce bien-là doit revenir à la petite. Elle nous est
-restée toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tête
-d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pavé, à grelotter l'hiver
-sous la voûte des halles, les pieds dans l'eau. C'était un meurtre, un
-massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant
-pis. Nous n'aurons rien à nous reprocher.
-
-Si elle avait poussé plus loin ses confidences, elle serait entrée
-dans des détails lamentables.
-
-Elle aurait appris à ses voisines, à ses confidentes, que cette enfant
-pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son--homme--leur
-avait, à seize ans, glissé entre les doigts avec la vivacité de
-l'équille plongeant dans le sable au bord du flot.
-
-On ne savait seulement pas où la repêcher ni ce qu'elle était devenue.
-
-Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant
-partout comme un furet.
-
-Sa désolation faisait peine à voir et il était devenu, de chagrin,
-plus sec qu'une merluche.
-
-Il en perdait la tête et négligeait les plus chers intérêts de son
-commerce.
-
-A la criée, il laissait passer les meilleures occasions sans en
-profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou
-des lots de merlans à des prix dérisoires de cherté.
-
-Madame Pivent s'était vue obligée de prendre le gouvernail et de
-diriger la barque.
-
-Le mari avait donc pu se livrer en toute liberté à ses recherches.
-
-Un soir, après plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive
-à l'Élysée-Montmartre en compagnie d'un grand bohème dégingandé d'une
-tenue extravagante, au moment où ce fantoche,--un poète!--initiait la
-jeune fille aux principes d'un chahut accentué.
-
-Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta
-immobile une seconde, puis il se précipita sur le bohème et lui
-administra une épouvantable volée.
-
-Le poète resta sur le carreau, cassé en deux.
-
-Le vainqueur, dûment appréhendé, fut conduit au poste, et huit jours
-après, expira de colère rentrée.
-
-A la vérité, il avait rossé le séducteur enamouré, mais ce qu'il
-voulait, c'était sa petite, et pendant la bagarre, elle avait filé au
-bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel
-elle était allée poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au
-Salon, malgré l'incontestable perfection du modèle. Tout lui était
-bon.
-
-Le sang de son père et des Méraud mélangés!
-
-Madame Pivent était bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme
-un portefaix, taillée à coups d'eustache, comme un bûcheron,
-légèrement barbue à la lèvre supérieure. C'était à croire qu'au
-dernier moment le créateur s'était trompé de sexe, mais elle possédait
-une qualité essentielle et dominante, le dévouement entier, vaillant
-et solide.
-
-Malgré ses accès de colère contre sa nièce, malgré ses rancunes pour
-le mal qu'elle leur faisait, à eux qui la traitaient comme une fille
-bien-aimée, malgré même la mort de son mari dont Angèle était la seule
-cause, peut-être même en raison de ces grosses peines dont cette fille
-aussi légère qu'attrayante avait été la source, elle gardait au fond
-du coeur une immense tendresse, une affection irritée contre cette
-créature indomptable et vicieuse, un amour pareil à l'emportement
-insensé d'un amant pour la maîtresse qui le trompe.
-
-Angèle, pour madame Pivent, représentait l'objet qu'il faut cultiver,
-sur lequel on dirige les élans d'une âme qui ne peut rester vide, sa
-seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifiée avec
-l'irrésistible passion qui veut qu'on se dévoue à quelqu'un ou à
-quelque chose.
-
-La petite Angèle était la seule défaillance de cette virago des
-halles.
-
-Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrième d'une vieille
-maison délabrée, elle éprouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant
-elle ouvrait la chambre de sa nièce, ou mieux de sa fille, et qu'elle
-apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux
-rideaux de mousseline fraîche, intact et sans un pli, les chaises
-soigneusement rangées, la toilette de marbre blanc dans le même état
-qu'elle l'avait laissée le matin. Elle appelait sa bonne, une petite
-Bretonne du Morbihan, qui répondait au nom de Brigitte et commençait
-son apprentissage sous les ordres de la poissonnière:
-
---Brigitte, as-tu vu ma nièce?
-
-Le plus souvent la Morbihannaise répondait:
-
---Non, madame; elle n'est point venue, bien sûr.
-
-Quelquefois, au contraire, Angèle avait fait une apparition dans la
-journée aux yeux émerveillés de la petite bonne.
-
-Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, très soignées depuis la
-bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse.
-
-Elle avait l'instinct de l'élégance et, ses premières armes faites
-dans le monde de la galanterie, elle s'était promptement classée parmi
-les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au
-Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux
-premières des petits théâtres et ornent les cabinets des cabarets à la
-mode comme une pièce rare de Sèvres ou de Rouen décore les crédences
-d'une salle à manger de millionnaire.
-
-Sans renoncer à ses liaisons du début, elle en était venue à les
-dissimuler et le hasard l'avait lancée dans une sphère plus brillante.
-
-Ce hasard s'était manifesté sous la forme d'un jeune seigneur qui
-porte un nom célèbre, et lui prête un nouveau relief auquel ses aïeux
-n'ont certes pas songé.
-
-Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle à
-laquelle il a fallu un nom nouveau.
-
-Il l'a trouvée sans peine, et son imagination étiolée, rachitique
-comme sa personne ne s'est pas mise en frais.
-
-Le pschutt est né grâce à lui; grâce à lui il a été baptisé.
-
-Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes où rayonne
-la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur,
-ineffable de goût et neuf dans la mode, la déesse du groupe présidé
-par ce Brummel maladif et malingre.
-
-Il est très pschutt de faire un souper à cinq louis par tête, au grand
-Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont
-également décolletés; très pschutt de porter au doigt, à sa cravate ou
-à sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient à
-leurs femmes; très pschutt encore de se prélasser aux courses, à
-Longchamp ou à Chantilly, en compagnie d'une admirable drôlesse qu'on
-lance, et plus pschutt, de cent coudées, de la céder, fleur
-effeuillée, avec indifférence et lassitude à ses amis et
-connaissances, après en avoir froissé quelques pétales; pschutt, de
-manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de
-compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de
-veston originale et de la commander à son tailleur; pschutt,
-d'éconduire ses créanciers en les faisant bâtonner par ses laquais...
-si on osait.
-
-Le jeune duc de Charnay règne sans contestation dans le royaume du
-pschutt.
-
-Il a même une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui
-l'imitent et sont ridicules, là où sa suprême impertinence triomphe.
-
-C'est à lui qu'Angèle Méraud a dû son admission aux couches
-supérieures de la société parisienne et sa découverte fait honneur au
-coup d'oeil de ce rejeton d'une race illustre.
-
-Il cheminait une après-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue
-des Champs-Élysées.
-
-Sa victoria attelée de deux alezans d'une légèreté surprenante
-l'attendait au bord du promenoir des piétons.
-
-Il allait rêvant à des points désagréables qui se montraient à son
-horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux
-noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient
-dans leur bec des papiers couverts de lignes serrées de fines
-écritures et timbrés, au coin, du sceau de l'État.
-
-Le pschutt est agréable et bruyant, mais parfois il est cher. A
-renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an; à changer sans
-cesse les meubles de son hôtel, à voyager de Nice à Trouville et de
-Bagnères-de-Luchon à Contrexéville ou à Vichy en traînant à sa suite
-tout un monde de courtisans et de valets, à imaginer de triomphants
-costumes pour les bals masqués et les redoutes et à sabler du
-champagne chez Bignon ou à la Maison Dorée sans rime ni raison, on
-dépense des sommes et les revenus du jeune duc n'étaient pas à la
-hauteur de l'illustration de sa famille.
-
-Le papier timbré pleuvait chez le concierge à son petit hôtel de la
-rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource:
-épouser la demoiselle d'un banquier fraîchement enrichi à la Bourse
-dans quelque émission véreuse, ou l'héritière d'un fabricant de
-bonneterie assez calé pour se payer la coûteuse vanité de restaurer le
-blason dédoré des Charnay.
-
-Le duc envisageait d'ailleurs cette éventualité avec une impassibilité
-britannique.
-
-Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque
-aspire à figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt.
-
-Ce soir-là, Charnay était préoccupé, mais il ne le laissait voir à
-personne.
-
-Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aiguës du bout
-d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse émeraude,
-brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussière de son
-pantalon gris perle à petits coups de ladite canne.
-
-Le lorgnon à l'oeil, il dévisageait avec son sourire insolent les
-femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'était une
-merveille de voir cet élégant jeune homme, trop petit pour être
-imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour
-plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire
-qui le croisaient sur l'asphalte.
-
-Le temps était très doux, par une belle journée de mai. Les
-Parisiennes arboraient pour la première fois leurs toilettes
-printanières. Elles avaient renoncé aux fourrures qui voilent la grâce
-des formes.
-
-Le duc remarqua bientôt une jeune fille qui marchait devant lui,
-délicieusement cambrée, la robe adorablement seyante, le chapeau à la
-Gainsborough hardiment campé sur une forêt de cheveux d'un blond
-vénitien à reflets d'or rouge.
-
-Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel était ce personnage qui
-s'obstinait à la suivre, se tenant toujours à deux pas derrière elle,
-et gardant la même distance, quelle que fût son allure rapide ou
-calme.
-
-Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'étonna de
-ne pas connaître.
-
-Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta
-dans un petit coupé où un jeune homme était déjà installé et qui
-partit au grand trot du côté des boulevards.
-
-Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M.
-Abraham Saller, le fils du banquier de la Chaussée-d'Antin.
-
-Il en savait assez.
-
-Le soir même, à la rue Royale, il aborda son collègue, un brun
-anguleux, maigre et sombre, le type raté des races sémitiques, qui ne
-manquait que d'esprit et de formes pour être présentable. Il est vrai
-que la fortune de son père comblait avantageusement ces lacunes.
-
---Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conquêtes.
-
-Saller fit une grimace:
-
---Je ne comprends pas, dit-il.
-
-Il comprenait parfaitement.
-
-Depuis huit jours il avait rencontré Angèle et commencé une cour
-assidue, sans résultat jusque-là.
-
-Pour la première fois de sa vie peut-être, la nièce de madame Méraud
-se faisait prier.
-
-Au moment où Charnay l'avait aperçue, elle allait recevoir la clef
-d'un entresol que Saller lui avait meublé rue de Londres. C'est là que
-le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours
-après,--un caprice d'Angèle qui imposait ces conditions.
-
-Le duc arracha ces détails au jeune Hébreu en jouant avec lui une
-partie d'écarté qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui
-inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia à
-la fête.
-
-Cet enlèvement fut considéré comme très pschutt.
-
-Naturellement Abraham Saller fut exclu et mécontent.
-
-Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son
-adversaire, et reçut le lendemain, à la frontière belge, un maître
-coup d'épée qui, sans mettre en danger sa précieuse vie, le tint, six
-semaines, sur son grabat en bois des Iles, livré à des rêves que
-l'image d'Angèle dut parfois assombrir et dont il se vengea en
-achetant quelques créances sur son heureux rival.
-
-Tels furent les débuts de l'héritière des Méraud dans la haute vie!
-
-
-
-
-XII
-
-
-Ce fut un beau feu qui dura une quinzaine et brûla le peu de sang qui
-restait dans les veines de l'héritier des Charnay, espoir de cette
-race tombée en décrépitude.
-
-Mais l'amour même illégitime n'habite pas longtemps avec la gêne.
-
-L'enfant de Juda, pour se consoler de son coup d'épée, se donna la
-jouissance d'envoyer à l'usurpateur les notes d'installation de
-l'entresol d'Angèle et sur cette sommation muette mais expressive, il
-fallut s'exécuter.
-
-Il eût sans doute été très pschutt d'user sans vergogne des meubles
-payés par un autre, mais le duc manqua d'audace et recula devant cette
-économie.
-
-Les vaillants même ont leurs faiblesses.
-
-Les notes s'élevaient à la somme de dix-sept mille cinq cent quinze
-francs.
-
-Ce n'était pas un total effrayant, mais il suffit d'une goutte d'eau
-pour combler la mesure.
-
-D'autre part, le jeune duc n'était pas en veine et la dame de pique
-lui tenait rigueur depuis quelques semaines.
-
-Bref, quand il eut promené dans sa victoria et exhibé aux avant-scènes
-son enviable conquête, il s'avisa de penser que sa vanité était
-satisfaite, qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il était de
-bon goût de passer la main à d'autres.
-
-C'était d'ailleurs plus lucratif et ses journées lui resteraient
-entières pour courir chez les usuriers et se procurer de nouvelles
-ressources, des lingots à fondre dans le creuset où tant d'autres
-avaient déjà passé.
-
-Ce fut le triomphe de l'adorateur évincé.
-
-Sa blessure était guérie et il eut la joie de coucher dans ses meubles
-qui ne lui coûtaient rien.
-
-Alors il arrangea une existence fort à souhait pour sa capricieuse
-maîtresse.
-
-S'il ne pouvait lui offrir d'armoiries et si, en sa compagnie, elle
-perdait le droit de broder des couronnes sur ses mouchoirs, du moins
-il puisait, sans observations, les billets de banque par liasses dans
-la caisse paternelle dont on ne craignait pas la ruine.
-
-Angèle put avoir une femme de chambre et vivre chez elle à sa guise.
-
-Le jeune M. Saller lui donnait quinze cents francs par mois et ne se
-montrait pas exigeant.
-
-D'ailleurs il eût été autoritaire en pure perte.
-
-Inutile d'essayer de réduire cette fantasque fille à une obéissance
-quelconque.
-
-Elle ne faisait que ce qu'elle voulait, disparaissait au moment où on
-y pensait le moins et pour toute explication se contentait de jeter à
-la tête de sa camériste ou de son banquier cette explication:
-
---Je vais chez ma tante.
-
-Il fallait s'en contenter.
-
-Elle revenait quand c'était sa fantaisie.
-
-Du reste, pleine d'esprit et de gaieté, riant toujours, entraînante et
-folâtre. La séduction en chair et en os.
-
-Et sans leçons, d'instinct ou peut-être à cause de l'harmonie de tout
-son être, elle était devenue rapidement supérieure aux autres femmes
-dans l'art de la coquetterie.
-
-Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe fût
-drapée sur son corps de statue pour qu'elle parût un chef-d'oeuvre
-sans défauts.
-
-Au fond, ses liaisons avec ce duc mièvre et dégénéré, qui ne parlait,
-en zézayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se
-parait comme une femme et restait volontiers des heures entières en
-face d'une glace reflétant son personnage; avec ce faux grand seigneur
-dont le jargon de convention, masquant la stérilité de son esprit,
-l'avait séduite d'abord, aidé de son titre, et qui était réduit aux
-expédients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac,
-moins adroit et plus honnête que les grecs qui le plumaient; son
-intimité avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait
-d'exploiter à outrance la bêtise des masses; avec cet Abraham, inepte
-au premier chef et fort heureux que ses pères fussent nés avant lui,
-dépourvus de préjugés et bien armés pour la conquête de la Toison
-d'Or; avec ce crétin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se
-serait couché à plat ventre devant ce fétiche d'où il tenait sa seule
-force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vidés
-n'ayant pour toute supériorité que les coupés qui les attendaient aux
-portes des restaurants en vogue, leurs habits taillés par des
-artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux hôtels où des
-domestiques de haut style, plus dignes que leurs maîtres, étaient
-payés pour se moquer d'eux; ces amitiés qui l'amusaient d'abord
-avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des
-regrets de l'Élysée-Montmartre, de son poète du Rat-Mort qui signait
-maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son
-rapin dont la réputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une
-troisième médaille au dernier Salon.
-
-Un jour elle n'y put résister.
-
-Elle était écoeurée.
-
-En vain elle s'était réfugiée plus souvent rue du Cygne, chez sa tante
-Pivent, qu'elle avait comblée de joie et qui en versait des larmes
-d'attendrissement; en vain aussi elle était allée revoir, à l'atelier
-de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux,
-avait corrigé de mémoire, sa mélancolie devenait plus profonde.
-
-Elle en avait assez.
-
-Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon à ces amants qu'elle
-aurait jetés par la fenêtre, si elle en avait eu la force, mais aux
-plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou
-aux Variétés, promenades au Bois, soupers fins et triomphes
-d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des
-disparitions imprévues, par des malices qu'ils supportaient avec la
-platitude d'esclaves domptés.
-
-C'est ainsi qu'un jour, après une querelle entre elle et le jeune
-Abraham qu'elle avait fort maltraité en paroles, à propos d'un
-bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'était souvenue de
-son cousin Gaspard Méraud, retiré à la campagne, au fond d'une
-bourgade moitié normande, moitié percheronne.
-
-Il lui était venu à la pensée qu'elle accomplirait un devoir de
-famille en allant rendre visite à ce néophyte de la vie des champs et
-qu'il était à propos de passer quelques jours auprès de lui pour
-changer d'air.
-
-Elle lui avait donc adressé subitement ce billet laconique:
-
-
- «Mon cher cousin Gaspard,
-
- »Je m'ennuie à Paris. Vous avez bien fait de le quitter. C'est un
- vilain endroit et les gens y deviennent d'un bête à faire peur.
- Venez me chercher à la gare de Laigle après-demain jeudi au train
- de onze heures trente. J'arriverai avec armes et bagages. Je dis
- Laigle. Je me suis acheté une carte et je vois que c'est la
- station la plus rapprochée de vous. Le Val-Dieu? Est-ce que vous
- êtes dans un couvent?
-
- »A bientôt. Je vous embrasse à deux mains.
-
- »Votre petite,
-
- »ANGÈLE.»
-
-
-En recevant cette lettre, Méraud essuya un pleur de joie.
-
-Il était aussi faible que sa cousine Pivent.
-
-La malicieuse fée les ensorcelait.
-
-Il courut au château et pria le cocher, maître Jacques, le chef des
-écuries de Chazolles, de lui prêter une carriole pour aller au-devant
-d'une jeune parente qui venait passer quelques jours chez lui.
-
-A l'abbaye, on ne savait rien refuser à un voisin.
-
-Méraud était donc arrivé à la gare à l'heure dite, traîné
-majestueusement par une forte bête de labour dans une charrette
-anglaise, et il avait ramené sa cousine, en épiant l'effet d'une aussi
-gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut
-satisfait. Angèle était radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer
-au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller,
-sa bête noire, lui prêtait une animation et un éclat extraordinaires.
-
-C'est à peine si elle avait quitté Paris et sa banlieue avant le
-voyage.
-
-La nouveauté du paysage vraiment grandiose qui se déroule pendant la
-traversée de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au
-milieu d'une explosion de joie naïve qu'elle arriva à la maison du
-rentier.
-
-On sait le reste.
-
-Lorsque, le jour de l'assemblée, l'attention de Chazolles fut attirée
-par la vue de la belle fille, elle était à la villa Méraud depuis
-quelque temps et personne à Paris ne connaissait le chemin qu'elle
-avait pris, à l'exception de sa tante Pivent à laquelle elle avait
-recommandé le silence que la bonne dame n'était pas disposée à rompre,
-heureuse que sa nièce allât se retremper dans l'air pur de la
-Normandie et se refaire une virginité dans le village où elle se
-confinait comme un pécheur qui se met en retraite.
-
-La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si
-mobile de la jeune fille.
-
-Peu à peu elle se piqua au jeu.
-
-Le châtelain du Val-Dieu lui semblait une proie désirable.
-
-Certainement ce campagnard à tournure de mousquetaire valait mieux,
-malgré la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohèmes
-drôlatiques et râpés qui avaient profité de ses débuts; mieux que les
-petits-maîtres, les gens du pschutt, les frelatés, les éreintés, les
-étiolés et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la révélation
-continue de leurs pauvretés.
-
-Il aurait étourdi d'une chiquenaude le petit duc de Charnay qui
-l'avait lancée dans la haute, le printemps dernier, et envoyé d'un
-revers de main dans le fossé de la route le jeune monsieur Saller,
-même lesté de quelques-uns des lingots de son auteur.
-
-Chazolles lui plaisait peut-être par le contraste de leurs natures.
-
-Il l'avait prise dès le premier regard.
-
-Il ne ressemblait pas aux jolis jeunes gens des samedis du Cirque et
-des fauteuils de la Renaissance, quand Granier roucoule ses ariettes.
-
-Elle n'en était pas amoureuse, pas encore, du moins. Non. Son
-éducation première la disposait mal à ce sentiment qui veut une
-certaine probité du coeur, mais elle s'en toquait, mot populaire qui
-rend à merveille la nature de ses impressions.
-
-Il est hors de doute qu'elle aurait donné dix ans de la vie d'Herminie
-pour quelques semaines de liaison avec ce gentleman farmer d'une
-espèce inconnue pour elle.
-
-De jour en jour ce désir s'exalta, devint plus violent, et à mesure
-qu'il gagnait en vivacité, elle rétrécit le cercle de ses promenades
-autour du Val-Dieu, poussant ses reconnaissances plus loin à chaque
-sortie, d'abord dans les champs de blé où elle vagabondait comme une
-écolière en congé, cueillant des bleuets et des coquelicots pour en
-faire des bottes.
-
-Elle rapportait à la villa bizarre de son cousin de véritables gerbes
-grosses comme celles des glaneuses qui viennent après les moissonneurs
-et fondent l'espoir de leur hiver sur le grain ramassé dans les
-sillons du riche.
-
-Puis elle se hasarda dans les bosquets et taillis de bouleaux et de
-châtaigniers qui servent, aux alentours du parc, de couvert au gibier
-de la plaine.
-
-Plus tard on la vit errer, avec des attitudes penchées et des poses
-mélancoliques, dans les allées sinueuses qui se rapprochent des
-jardins, et un soir, après une journée chaude, alors que les grillons,
-mis en joie par les vapeurs brûlantes de la terre, chantaient dans
-l'herbe, au bord de leurs souterrains; pendant que les grenouilles
-coassaient dans les joncs des rivières, annonçant le beau temps du
-lendemain, que les moineaux se battaient dans les branchages en
-cherchant leur gîte et que les hirondelles volaient haut, avec de
-petits cris, avant de regagner leurs nids suspendus en chapelets aux
-corniches des toitures, elle se glissa dans une longue charmille au
-fond de laquelle on distinguait, comme au bout d'une lorgnette, la
-silhouette en miniature du château, avec ses clochetons découpés sur
-le bleu ténébreux du ciel, où la nuit jetait des voiles légers encore.
-
-Justement, le hasard voulut que le châtelain passât à l'autre bout de
-l'avenue et qu'il aperçût sous les arceaux de verdure cette ombre
-lointaine, à la robe pâle, errante dans cette solitude, sur le gazon
-foulé jadis par les sandales des religieux méditant le néant des
-félicités humaines.
-
-Il était huit heures et demie.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Les hôtes du Val-Dieu étaient réunis au salon dont les fenêtres
-jetaient, dans l'ombre du soir, une lumière jaune tamisée par la gaze
-des rideaux, et, dans le lointain, on entendait le rhythme net d'une
-valse, à quatre mains, lestement enlevée.
-
-Duvernet, accoudé sur le piano, contemplait avec une admiration
-croissante, le visage délicat de Denise, assise près de sa soeur.
-
-Il se disait, sentant naître des désirs qu'il essayait de combattre
-quand il s'éloignait d'elle, que c'était le port où il serait sage de
-se réfugier après les orageuses traversées de la vie de garçon pour
-ménager à sa vieillesse cette affection sereine si désirable qui en
-assure le repos.
-
-Il se disait encore, en éventant l'intrigue qui se déroulait depuis
-son arrivée à la campagne, que si son ami Maurice avait rencontré, à
-quarante ans seulement, le soir de l'assemblée du village, l'aînée des
-demoiselles Châtenay après avoir brûlé les exubérances de sa jeunesse
-aux flammes de la vie parisienne, il aurait été moins accessible aux
-passions critiques de l'âge mûr et que la soudaine apparition d'une
-fille d'Ève pâle et vicieuse ne l'aurait pas troublé une minute; qu'il
-se serait contenté de sourire à l'aspect de cette créature en proie à
-la chlorose, de ses lueurs d'étoile perdue au fond des firmaments et
-de ses clartés de lune anémique et mourante.
-
-Tout au plus aurait-il admiré la gracieuse jeune fille comme un
-amateur, habitué à parcourir les musées et les ventes, admire une
-statue de prix ou un tableau de maître en estimant jusqu'où les
-enchères du public pourront s'élever.
-
-Le charme qui se dégageait des vingt ans de Denise l'attirait, lui
-Duvernet. Elle possédait les qualités qui doivent séduire et
-enchaîner. Elle était svelte, souple, satinée. Ses grands yeux qui se
-fixaient droit devant eux semblaient vous interroger, franchement, sur
-un secret mystérieux qu'elle aurait voulu connaître et qu'il devait
-être si doux de lui apprendre. Elle n'avait rien de la pruderie des
-filles qui ont la science et veulent se donner des airs d'ingénuité.
-On sentait en toute sa personne une grande et profonde loyauté.
-
-Évidemment, avec son entrain et sa gaieté débordante, Denise serait,
-comme sa soeur, une honnête femme, pleine de coeur et de dévouement.
-
-Et belle!
-
-Quand le temps, dans un ou deux ans, aurait mis la dernière main à
-cette oeuvre de Dieu, ce serait une femme accomplie.
-
-La valse était finie.
-
-Denise leva les yeux sur Duvernet, pendant que sa soeur feuilletait
-des recueils, cherchant une étude à jouer.
-
---Monsieur le député, fit-elle avec une grimace narquoise, savez-vous
-que vos cheveux commencent à grisonner?
-
---Désobligeante remarque, mademoiselle.
-
---Et que sur le front, là-haut, au sommet de l'édifice, il se découvre
-des ravages. Vous avez beau faire et ramener avec rage, il se forme
-là, aux deux côtés, une manière de croissant qui rappelle l'étendard
-du Prophète. Voulez-vous m'écouter?
-
---De toutes mes oreilles.
-
---Mariez-vous.
-
---Avec qui, grand Dieu?
-
---Avec une femme, fille ou veuve.
-
---Malgré mes cheveux grisonnants!
-
---Malgré tout. Vous êtes encore possible, mais...
-
---Voilà un mais terrible. Continuez.
-
---Plus vous irez, plus le temps...
-
---Me démonétisera?
-
---Dame! Mon idée ne vous va pas, soyez franc!
-
---J'aime beaucoup la liberté.
-
---C'est beau quand on a vingt ans, mais plus tard il vous faut des
-gardes-malades pour soigner vos douleurs. N'attendez pas trop. Vous ne
-trouveriez plus qu'une soeur de charité.
-
---Comme vous me détestez!
-
---Pas du tout. Si je vous haïssais--ce dont je n'ai aucun sujet--je ne
-vous donnerais pas cet avis qui est bon.
-
---Soit, mais quelle femme serait assez abandonnée de Dieu et des
-hommes pour vouloir d'un vieux garçon comme moi? Vous l'avez dit, il
-n'est que temps, tout juste. Je blanchis.
-
---Ce n'est encore qu'une petite nuance argentée qui vous sied. Un peu
-de poudre.
-
---J'ai quarante ans.
-
---Vous n'en paraissez pas plus de trente-neuf. Et Maurice les a comme
-vous, ce qui ne l'empêche pas d'être un beau cavalier, un grand
-chasseur et un bon mari.
-
---Les soucis de la politique m'absorbent.
-
---Prenez une ambitieuse.
-
---Il y en a donc?
-
---Vous l'êtes bien, vous. Pourquoi les femmes ne le seraient-elles
-pas?
-
---Nous verrons. Quand je rencontrerai cette ambitieuse invisible
-jusque-là.
-
-Il soupira.
-
-Hélène avait ouvert un volume de sonates et tirait sa soeur par la
-manche.
-
---Tenez, fit Denise en riant, écoutez cela, du Mozart. C'est plus
-vieux que vous et c'est encore très bien tout de même.
-
-Le banquier, dans une embrasure, expliquait au curé qu'il avait
-harponné par un bouton de sa vieille soutane, couleur de tabac
-d'Espagne, les merveilles des camps romains, en songeant, avec la
-délicieuse sensation du savant, à sa fameuse découverte, le camp des
-bois de Rudelande--car ce devait être un camp décidément--qu'il avait
-d'autant plus de mérite à exhumer que les légionnaires n'ont jamais
-passé là.
-
---Mon bon curé, disait-il, le camp des Romains était défendu par un
-fossé formidable, dont la terre se relevait à l'intérieur, en manière
-de muraille et de parapet. Sur ce parapet, on plantait des palissades,
-des sortes de chevaux de frise. De ce retranchement aux tentes, on
-ménageait un espace considérable, afin que les traits de l'ennemi ne
-pussent atteindre les cohortes.
-
-Et il se lançait dans des dissertations à n'en plus finir, et, à la
-vérité, très obscures, comme doit être toute bonne démonstration de
-savant, sur les rues du camp, le forum, les emplacements destinés aux
-généraux, aux questeurs, à l'arsenal, à la cavalerie et aux
-fantassins.
-
-Heureusement pour lui, le vieux desservant était sourd comme un vase
-étrusque et ne comprenait pas un traître mot de cette divagation
-scientifique.
-
-M. Châtenay lui-même était atteint d'une surdité plus légère.
-
---J'ai fait une magnifique trouvaille, disait le banquier, criant du
-haut de la tête.
-
-Le curé formait un cornet acoustique de sa main droite:
-
---La volaille, répliquait-il, elle est hors de prix.
-
---Je ferai mon rapport à l'Association normande. Elle sera contente de
-moi, continuait l'antiquaire.
-
---La race normande! disait le curé, elle est très bonne laitière. Ma
-vache est parfaite, monsieur Châtenay, parfaite.
-
-Et la conversation, parfois indécise et flottante, reprenait son
-train.
-
-Les deux causeurs avaient l'air de bêtes attelées à un coche et tirant
-chacune de leur côté, mais qui avanceraient tout de même, avec
-opiniâtreté, dans un mauvais chemin.
-
-Madame Chazolles était occupée de sa soeur, de sa musique et de ses
-petites qui jouaient dans ses jupes.
-
-Maurice était donc tranquille.
-
-Aussi se dirigea-t-il d'un pas rapide du côté de l'ombre errante sous
-les charmilles.
-
-Bientôt, il la rejoignit.
-
-Elle n'était pas fugace. C'était une ombre apprivoisée et familière.
-
-A son approche, Angèle s'arrêta.
-
-Une rougeur modeste lui monta au front et, dans une feinte confusion,
-elle s'excusa de son audace.
-
---Vous allez me juger bien indiscrète, monsieur, dit-elle d'une voix
-profonde qui remua le châtelain jusqu'aux entrailles.
-
-Elle était à ravir, appuyée sur son ombrelle dont le bout rayait le
-sable de l'allée, dans la pose d'une délinquante surprise par un
-garde-champêtre.
-
---Mais non, mademoiselle, fit Chazolles, non, du tout.
-
---On m'a conté que le Val-Dieu est si pittoresque, si intéressant à
-visiter, que je me suis hasardée à le venir voir, de loin, à la chute
-du jour, persuadée qu'il n'y aurait personne que moi dehors, à
-pareille heure. Excusez-moi, monsieur.
-
-Elle s'inclina dans une révérence savante et fit mine de se retirer.
-
-Chazolles la retint.
-
-Elle s'y attendait bien.
-
-Il s'approcha d'elle, tout près, et avec la douceur soumise d'un amant
-parlant à celle qu'il aime:
-
---Vous trouvez donc cet endroit joli?
-
---Admirable. C'est de la poésie pure. Le recueillement, la paix, les
-eaux murmurantes, les ombrages épais, les charmilles qui se rejoignent
-comme des voûtes de chapelles, c'est unique et idéal.
-
---On n'est pas d'une ironie plus aimable. Franchement vous ne vous y
-plairiez pas?
-
---Vraiment! Je ne sais que vous répondre. Peut-être, en effet.
-
---Vous adorez Paris, d'où vous venez. Votre cousin me l'a dit.
-
---Ah! vous lui avez parlé?
-
---De vous.
-
---Et que lui avez-vous dit?
-
---Que vous êtes charmante et qu'il est heureux de vous avoir près de
-lui.
-
---J'y resterai peu de temps.
-
---Vous ne vous trouvez bien que là-bas.
-
---Non. Je me plairais partout où serait l'homme que j'aimerais.
-
---Heureux celui-là, fit vivement Chazolles.
-
-Elle répliqua non moins précipitamment:
-
---Mais je ne me plais nulle part.
-
---Ah! vraiment?
-
---Nulle part. Non, monsieur!
-
---Ce qui signifie que vous n'aimez personne.
-
---En effet.
-
---Vous me surprenez.
-
---Pourquoi?
-
---Vous avez dû rencontrer plus d'un adorateur.
-
---C'est une supposition polie.
-
---Une vérité. Vous êtes si jolie!
-
---Vous trouvez!...
-
---Plus que jolie, adorable.
-
---Donc?
-
---On vous l'a répété souvent.
-
---Je ne m'en souviens pas, mais on pourrait le supposer puisque, ici
-même, dans cette solitude où il n'y a qu'un homme, on me le dit
-encore.
-
-Chazolles ne répondit pas.
-
-Il soupirait.
-
-Elle fit un pas pour s'éloigner en haussant les épaules légèrement,
-avec un geste d'inimitable coquetterie.
-
---C'est drôle tout de même, fit-elle, les hommes! On n'en peut pas
-voir un qui ne se mette à marivauder tout de suite. Même au Val-Dieu,
-c'est un comble. Trouver un...--Elle chercha le mot. Il lui en venait
-un autre trop naturaliste sur les lèvres,--galant dans les savanes,
-dans le désert! Oui, en vérité, c'est un comble.
-
-Ils marchèrent quelque temps en silence l'un près de l'autre.
-
-Angèle arrachait une feuille aux arbres du bout de ses gants,
-distraite, attendant la déclaration qu'elle pressentait, qu'elle
-désirait.
-
---Serait-ce donc, dit Chazolles avec un tremblement dans la voix,
-qu'on ne peut vous voir sans vous aimer? Je le crois. Je ne sais pas
-si vous êtes le type de la beauté rêvée par les classiques de l'art,
-par les académiciens de la sculpture ou de la palette, mais ce dont je
-suis sûr, c'est que vous êtes faite à donner le vertige, que vous êtes
-tout entière charme, attrait et séduction.
-
---Et patati et patata. On n'entend que des refrains comme ça.
-
-Elle fredonnait ces bouts-rimés avec une raillerie provocante.
-
-Puis brusquement elle reprit:
-
---Alors vous voilà parti comme les autres et vous m'aimez aussi vite
-qu'eux.
-
---Et quand ce serait?
-
---Vous me le dites à la première occasion comme cela, sans me
-connaître, sans même savoir mon nom, la nuit, au fond d'un bois!
-
---Qu'importe le lieu si je suis sincère?
-
---Vous êtes hardi, en vérité.
-
---Et vous ne vous y attendiez pas?
-
-Elle le regarda de ses yeux à demi clos, sous ses paupières abaissées:
-
---Si, dit-elle.
-
---Et je vous fâche?
-
---Non.
-
-Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colère et la tint
-suspendue entre eux, comme une barrière naturelle.
-
---Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous
-autres on ne se gêne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques
-successions de marchands des halles en perspective. Pour le présent,
-rien. Je n'ai pas connu mon père, je n'hésite pas à l'avouer. Ce n'est
-pas ma faute. Ma mère est morte quand j'étais encore toute petite.
-Elle vendait du poisson avec sa soeur et ne m'a pas laissé un radis.
-Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est à peu près riche, à force
-de travailler; elle a une maison à Montrouge, des rentes sur l'État,
-des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille,
-et je l'aime comme ma mère.
-
-Mon cousin Méraud est aussi un ancien vendeur d'huîtres. C'est un
-brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop même. Il
-est vrai qu'il n'est ni mon père ni mon oncle. Ça ne lui est pas
-défendu, excepté par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux.
-Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous
-m'inspirez de la confiance et après tout c'est vous qui avez commencé
-en me contant une partie des vôtres. Il ne me reste que ces
-parents-là. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi
-une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu'à seize ans. Je m'y
-ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai changé plus d'une
-fois. J'ai été élevée comme une rentière et je n'ai pas le sou. Il
-faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge.
-
-J'ai une jolie chambre à la rue du Cygne. J'y suis comme dans une
-châsse et c'est là que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais
-quand elle est partie à ses crevettes, à la criée, à ses affaires
-enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je
-employer mon temps? Que feriez-vous à ma place? Je me promène. On a
-voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en
-marchandises, des maraîchers du côté de Clamart, qui ont du foin dans
-leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est
-pas mon goût et, de plus, ils me déplaisaient tous. Je n'aurais pas
-vécu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la
-mienne. Or, la journée est longue. Quand ma tante est à sa besogne,
-moi je flâne. Elle pourrait quitter son métier; elle n'en a pas besoin
-pour vivre, mais elle y tient. Ça lui plaît de se tirailler avec les
-restaurateurs, les maîtres d'hôtel et les cordons bleus.
-
-Pendant ce temps-là, je vais à l'aventure quand il fait beau. Et ce
-que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les
-zingueurs, les pâtissiers qui m'apostrophent avec des mots à faire
-rougir un escadron,--vous comprenez, une fille toute seule--jusqu'aux
-jolis coeurs des cercles qui me lorgnent à la place de l'Opéra et
-m'envoient des cartes par des larbins galonnés, c'est une averse de
-déclarations, comme la vôtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai
-laissé là-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans
-Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe où, au Val-Dieu sans être
-apostrophée de la même façon. Et des voyous aux beaux messieurs du
-Jockey ou des Éclaireurs, c'est la même pensée qui s'exprime par des
-phrases différentes, et entre nous, bien entre nous...
-
---Quoi?
-
---Vous ne m'en voudrez pas?--Souvent c'est le voyou qui a le plus
-d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en
-colère. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des
-congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air
-d'entendre, de paraître ne pas comprendre, même quand on comprend à
-merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais.
-
-On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son exposé de
-principes.
-
-S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune
-ailleurs. Si c'est un étranger ou un imbécile et qu'il insiste en
-arrivant à des propositions trop crues, il faut lui mettre les points
-sur les i ou appeler les sergents de ville.
-
-C'est une extrémité fâcheuse et rare.
-
-Mon histoire est celle des femmes seules qui ne sont pas entourées de
-domestiques pour les servir et les garder. Pas de différence. Les
-filles sont créées pour l'amusement des hommes, à ce qu'il paraît. Dès
-qu'il y a un chapeau, une robe et des bottines, ils n'y regardent pas
-de près. J'ai des amies laides. Il leur en arrive tout autant.
-
-Elle se tut.
-
-Chazolles demeurait interdit.
-
-Elle le fixa avec ses yeux bleus d'une douceur pénétrante.
-
-Les rayons de ses prunelles filtraient entre ses longs cils plus
-sombres que ses cheveux, une beauté de blonde, et ce fut d'une voix
-mélodieuse et caressante qu'elle ajouta:
-
---Vous voyez bien que je ne peux pas me fâcher de ce que vous me
-dites, vous!
-
-Maurice se sentait remué plus qu'il n'aurait voulu. Jamais une voix de
-femme n'avait fait passer un pareil frisson dans ses veines.
-
-Pas même Hélène, son Hélène qui lui appartenait à lui seul, dont il
-avait eu le printemps. Cette fleur qui s'était épanouie à son souffle
-et dont il avait respiré les premiers parfums, son Hélène si soumise à
-toutes ses volontés, à ses caprices; son Hélène qui ne l'abordait
-qu'avec un sourire, ce sourire caressant de la femme qui se sent aimée
-et qui aime de toute son âme, sans crainte, sans fausse pudeur, libre
-devant Dieu et devant les hommes, pour qui le devoir est un plaisir,
-et qui s'appuie, confiante et radieuse, sur le bras qui doit la
-protéger et la conduire à travers le monde, à travers la vie.
-
-Hélène disparaissait à présent devant cette fille impudente et naïve,
-d'une beauté licencieuse et dépravante qui parlait avec un inquiétant
-aplomb, sans gêne, comme si elle eût connu Chazolles depuis dix ans,
-l'amusant avec ses gestes délurés, ses mots hardis, tandis que ses
-yeux le brûlaient comme si la puissance de leurs rayons avait été
-centuplée par une lentille de cristal.
-
-Il ne pouvait détacher son regard, attiré par une force inconnue, des
-mèches folles qui se collaient à son front d'une blancheur lactée, des
-tresses dorées et soyeuses qui se tordaient sur sa nuque, ni de sa
-poitrine aux contours si parfaits qu'elle semblait taillée dans un
-marbre sans défaut.
-
-Insouciante, sûre de l'effet qu'elle voulait produire, elle attendait
-en jouant avec une branche de sureau qu'elle venait de casser.
-
-Ils se taisaient.
-
-Dans le lointain, on entendait, du côté du château, les notes envolées
-du piano, claires dans le silence de la nuit qui s'épaississait et du
-côté des bois, des cris d'oiseaux nocturnes qui s'éveillaient au
-moment où la nature allait s'endormir.
-
-Elle se dirigeait lentement vers le village.
-
---Il est temps de rentrer, dit-elle; dans un moment on n'y verra plus
-et...
-
-Il lui mit la main sur la bouche, pour retenir sur ses lèvres ce mot
-qui en sortait: Adieu.
-
---Ne partez pas, dit-il. J'étais si heureux de vous contempler à mon
-aise. Cette heure est la plus délicieuse de ma vie. Ne me quittez pas
-encore. Pourquoi troubler ce bonheur que j'éprouve auprès de vous? La
-belle nuit! Et quels souvenirs elle me laissera!
-
---Vous êtes sentimental, fit-elle en minaudant.
-
---Je ne sais pas, répliqua-t-il, je vous aime.
-
---Déjà!
-
---Est-ce que l'amour dépend du temps? Sommes-nous maîtres de le
-repousser ou de l'appeler en nous? Du jour où je vous ai aperçue à
-votre fenêtre, il est entré là--il frappa sa poitrine--et je sens
-qu'il n'en sortira plus.
-
---Vous voyez bien, fit-elle, vous voilà comme les autres.
-
---Non, dit-il, pas comme les autres. Moi, je vous aime sincèrement,
-profondément, avec respect.
-
---Oh! avec respect? fit-elle en effeuillant sa branche de sureau.
-
---Oui, avec respect, avec passion, de toute mon âme.
-
---Pour une heure?
-
---Pour toujours.
-
---C'est bien long, murmura-t-elle.
-
-Elle laissa échapper un soupir.
-
---Et penser, dit-elle, que vous ne savez seulement pas mon petit nom!
-
---C'est vrai; mais que me fait ce nom? C'est vous que j'aime.
-
---Voulez-vous le connaître? Les autres le demandent, vous savez?
-
---Dites-le moi.
-
---Angèle.
-
---Il est joli.
-
---Vous trouvez?
-
---Oui, et il vous va si bien!
-
---C'est un compliment; enfin il vous plaît?
-
---Certes!
-
---C'est peut-être parce que je le porte.
-
---En effet.
-
---Allons, continuez, vous êtes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien,
-car l'obscurité s'accroît et je pourrais me perdre. Vous me parlerez
-en me reconduisant.
-
---C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet.
-
-Un éclat de rire argentin et perlé lui répondit.
-
-Elle le regarda avec une mine effarouchée, très drôle.
-
---Inquiet, répéta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle idée
-vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les
-châtelains. Vous avez donc vécu dans les nuages.
-
-Inquiet, mon cousin Méraud? Gaspard Méraud? En voilà un qui ne s'est
-jamais avisé de prendre du souci pour ces vétilles. Vous pensez à vos
-enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient
-de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous
-croyez que les filles comme nous sont gardées et qu'on les tient par
-leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de
-femmes de chambre derrière elles avec des bonnets cauchois ou des
-capuches à rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier
-courant, moi. On m'a lâché la bride et je n'en ai pas abusé, j'ose le
-dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journées et je
-n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle,
-si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens étaient enfoncés
-dans la marée du matin au soir.
-
-Je me suis donc élevée comme j'ai pu, tantôt au couvent, tantôt à la
-grâce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de
-vagabonder. J'aime l'école buissonnière au soleil de Paris, ce soleil,
-pâlot l'hiver, qui nous rôtit l'été quand les murs de plâtre sont
-chauds comme des mottes de four. Et me voilà.
-
---Ainsi vous êtes libre?
-
---Comme les hirondelles de vos fenêtres.
-
---Que faites-vous de votre liberté?
-
---Pourquoi cette question?
-
---Parce que je m'intéresse à vous; parce que depuis que je vous ai
-aperçue, dimanche, en quittant l'assemblée, j'ai été frappé comme d'un
-coup de foudre; parce que je sens que vous êtes liée à mon existence,
-que vous me révélez un monde inconnu, une vie nouvelle; parce que je
-ne peux plus respirer où vous n'êtes pas, qu'il m'est venu une passion
-unique: vous voir, vous posséder; parce qu'enfin je suis décidé à
-faire ce qui est humainement possible pour gagner votre amitié et vous
-obtenir de vous-même. Je veux que vous soyez à moi et que vous
-m'aidiez à réaliser cette espérance.
-
---Et quand je le voudrais, est-ce que je le pourrais?
-
---Pourquoi non? puisque vous êtes indépendante.
-
---Oui.
-
---C'est donc facile.
-
---Sans doute, ma tante ne me gêne pas, la pauvre femme et, quant à mon
-cousin Méraud, pourvu qu'il pêche à la ligne dans vos étangs, les
-révolutions de la terre ne l'occupent guère, mais vous! Vous n'y
-songez pas! Vous vous emballez comme un cheval de steeple qu'on
-attellerait à la guimbarde d'un maraîcher! Vous ne voyez pas les
-obstacles.
-
---Ces obstacles, où sont-ils?
-
-Elle lui posa sa main gantée, une petite main nerveuse, sur le bras et
-s'arrêtant:
-
---Et votre femme, monsieur Chazolles, qu'en faites-vous dans vos
-arrangements?
-
-Il resta frappé de stupeur.
-
-Sa femme, ses enfants! Il les aimait passionnément. Comment les
-oubliait-il auprès de cette charmeresse, si vite, si complètement?
-
-Il se mordit les lèvres et réfléchit.
-
-En causant, ils étaient arrivés au village.
-
-De l'autre côté du communal, dans l'obscurité, une seule lumière
-brillait à la maison de Méraud.
-
-Peut-être les écouterait-on. Il passa le bras de la jeune fille sous
-le sien et l'entraîna au pied d'un hêtre énorme, situé à l'entrée de
-la place.
-
-Et là, il se pencha à l'oreille d'Angèle et lui murmura:
-
---N'y a-t-il pas un mot que les amants ont répété des milliers de
-fois?
-
---Lequel?
-
---Mystère!
-
-Le mystère! En effet, il paraît à tous les inconvénients, à tous les
-dangers de la situation. Il ménageait l'affection de l'épouse et les
-plaisirs de la maîtresse.
-
---Au Val-Dieu? Y pensez-vous? objecta Angèle sans discuter la
-déclaration de Chazolles. Mais je n'entrerais pas deux fois dans ce
-parc, que tout le pays en serait informé. Ah! vrai! Pour un amoureux
-de passage, vous devez bien aimer, vous, si j'en juge par votre
-aveuglement. Franchement, vous perdez la tête avec une facilité
-désespérante.
-
---Si vous m'écoutiez, dit gravement Maurice, je ne voudrais pas être
-un amoureux de passage. Je voudrais vous aimer longtemps, toujours. Je
-voudrais vous posséder à moi seul. Je vous garderais avec un soin
-jaloux. Je me dévouerais à votre bonheur, et je tâcherais de le rendre
-aussi sûr, aussi parfait que possible.
-
---Toujours au Val-Dieu, dans votre cloître, afin d'éviter les
-querelles de ménage!
-
---Non; où il vous plairait d'aller.
-
---A Paris, par exemple?
-
---A Paris, si c'est votre désir. C'est là, en effet, qu'on peut vivre
-inconnu, protégé par la foule, isolé au milieu du monde. Je vous y
-arrangerais un coin doux et soyeux, une retraite ignorée où nous
-cacherions notre liaison à tous les yeux. Sans troubler la
-tranquillité des autres, nous songerions à notre félicité mystérieuse.
-Je mettrais votre avenir à l'abri de toutes les inquiétudes.
-
---Voilà des promesses qu'on fait et qu'on ne réalise pas!
-
---Mettez-moi à l'épreuve. Dites-moi que vous consentez, que vous
-n'avez rien dans le coeur qui m'en dispute l'entrée et me le ferme.
-
-Il la serrait dans ses bras. Elle se dégagea vivement et dans
-l'obscurité ses yeux brillants prirent une expression dure, presque
-cruelle.
-
---Non rien, dit-elle, rien du tout.
-
---Tu n'as jamais aimé?
-
-Elle répondit hardiment:
-
---Jamais.
-
---On t'a pourtant dit souvent qu'on te trouvait belle.
-
---Souvent, oui. Des banalités comme celles que je viens d'entendre.
-
---Ah! dit-il en la repoussant, tu n'as pas de coeur!
-
---C'est vrai, je ne suis pas bonne. Que voulez-vous? Je ressemble à
-beaucoup d'autres. Les hommes m'ont humiliée. Ils m'ont traitée comme
-une fille de rien, quelques-uns comme une marchandise à vendre ou une
-machine à plaisir. Je me suis habituée à les voir d'un mauvais oeil, à
-les haïr peut-être. Je crois que je les haïssais tous en effet.
-
---Tous?
-
---Oui, jusque-là.
-
---Sans exception?
-
---Sans exception.
-
-Chazolles l'aurait étouffée pour la remercier de cet aveu.
-
---Et maintenant? demanda-t-il.
-
---Je ne sais plus. Vous me parlez un autre langage. Vous dites des
-choses qui me troublent tandis que les autres me faisaient rire de
-pitié ou me soulevaient le coeur de dégoût. Vous me jetez dans un
-embarras! Depuis huit jours, vous passez à cheval sous ma fenêtre, et
-je sens bien que c'est moi qui vous attire. Je me suis informée près
-de mon cousin, sans faire semblant de rien. Autrefois, vous veniez par
-là, mais c'était très rare, tandis que maintenant vous êtes régulier
-comme une horloge pneumatique. Vous semblez avoir du goût pour moi,
-réellement, mais tant de gens me l'ont dit qui n'en pensaient pas un
-mot qu'il m'est bien permis de douter de votre sincérité.
-
---Et si vous n'en doutiez pas?
-
-Elle fit claquer ses lèvres avec un air d'incertitude.
-
---Nous y réfléchirons, dit-elle, chacun de notre côté.
-
-Elle s'enfuit, mais Chazolles la retint par sa robe, au bord du
-communal baigné d'une vapeur claire qui rasait l'herbe drue et courte.
-
-Il prit la tête de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sans
-qu'elle essayât de se défendre.
-
-Elle s'arracha pourtant de son étreinte et courut à la grille de la
-villa Méraud.
-
-Si Chazolles, cloué à sa place, avait pu lire sur le visage d'Angèle,
-il y aurait surpris une expression de triomphe et en même temps ce
-sourire dédaigneux de la fille habituée aux courtisaneries des hommes
-qu'elle dompte et asservit à ses caprices.
-
-Il s'éloigna lorsqu'il eut entendu le bruit sec de la grille qui se
-refermait et retourna lentement, le coeur plein d'une ivresse
-maladive, à travers les allées sinueuses, au château, dont les
-fenêtres étaient toujours éclairées.
-
-Lorsqu'il gravit le perron, Duvernet se précipita à sa rencontre:
-
---Où diable étais-tu fourré? lui dit-il. On te cherche depuis une
-heure.
-
---Pourquoi faire?
-
---Pour t'apprendre une nouvelle.
-
---Bonne ou mauvaise?
-
---Bonne pour toi, si tu as de l'ambition. Veux-tu être député?
-
---Et le père Mahirel?
-
---Il est mort.
-
---Pauvre bonhomme!
-
---Il a rendu au Créateur son âme astucieuse et madrée. La place est
-libre.
-
-Chazolles regarda sa femme.
-
---Hélène est la maîtresse. Je ferai ce qu'elle décidera.
-
-Madame Chazolles jeta ses bras autour du cou de son mari et, le fixant
-de ses grands yeux limpides:
-
---Je n'ai pas d'autre volonté que la tienne, dit-elle. Pourtant nous
-étions si heureux ici!
-
---Eh bien! Restons-y.
-
---Non. Mon père et Duvernet ont peut-être raison. Ils veulent que tu
-sois quelque chose. Je ne tente pas de les combattre. Essaie. Tu feras
-plaisir à Denise.
-
-Il lui prit la tête dans ses deux mains comme il venait de prendre
-celle d'Angèle, et l'embrassa longuement sur le front.
-
-Denise, dans une embrasure, disait à Duvernet:
-
---Je suis contente de cet arrangement. Nous irons donc à Paris.
-
-Et le député galamment riposta:
-
---C'est pour vous ce que j'en ai fait. Le hasard nous rapproche, mais
-je l'ai aidé de toutes mes forces. Suis-je bien inspiré?
-
-Denise inclina plusieurs fois la tête, lentement, avec un beau
-sourire.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Au moment où elle avait disparu comme une étoile filante, Angèle
-Méraud était en passe de devenir une des plus brillantes planètes de
-ce firmament où les élégantes sont aussi communes que les astres de la
-voie lactée, mais où les véritables beautés sont aussi rares que les
-comètes chevelues dans la voûte éthérée.
-
-Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay était plongé
-dans la consternation.
-
-D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait à l'aigu.
-
-Le bac dévorait les dernières largesses des usuriers comme de simples
-bottes de paille rôtissent dans un incendie de ferme.
-
-Les citations, protêts, commandements, notes diverses, jugements,
-saisies, récolements, sommations, affiches de vente, injures timbrées
-ou non, s'écroulaient sur lui en avalanches énormes.
-
-Son portier était enseveli sous ces libelles de style barbare mais
-lumineux.
-
-Il était temps que le salut vînt sous les espèces d'une fille laide ou
-contrefaite, mais richement dotée.
-
-Tous les marieurs, patentés ou non, s'occupaient de cette pressante
-opération de sauvetage.
-
-On avait parlé au noble décavé d'une demoiselle célèbre dans la
-galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de
-rentes amassées dans l'exercice de ses utiles et délicates fonctions,
-mais il avait flanqué à la porte le courtier téméraire...
-provisoirement.
-
-C'était une ressource pour les cas désespérés.
-
-Et il n'en était pas encore tombé là.
-
-On verrait.
-
-D'autre part, ce roi du pschutt avait gardé dans un coin de l'organe
-en caoutchouc qui fonctionne dans son étroite poitrine, à la place du
-coeur, un goût prononcé pour Angèle.
-
-Non pas qu'elle l'émût ou le fît palpiter avec violence.
-
-Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile à toucher. Son
-impassibilité anglaise ne se trouble pas pour ces produits inférieurs
-qui s'appellent des femmes; il se serait cru déshonoré par un élan de
-passion qui dût déranger les frisures plates de sa perruque, marquer
-d'une poussière les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le
-noeud harmonieux de sa cravate.
-
-Mais Angèle lui avait procuré de véritables triomphes. Notamment aux
-redoutes de son cercle et aux bals de l'Opéra, elle avait obtenu un
-succès tapageur. Dans son avant-scène, elle était le point de mire des
-lorgnettes. Elle avait arboré une étourdissante robe de satin blanc,
-d'un décolleté extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les
-habits noirs restaient abîmés dans une de ces extases dont la mémoire
-ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours.
-
-Elle était moulée dans le satin comme une baigneuse dans la batiste,
-au fond de l'eau transparente.
-
-Sur sa forêt de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une
-audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura légendaire.
-
-Il n'y avait pas jusqu'à la foule grouillante des clodoches, des
-pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vêtus
-des costumes les plus bariolés et les plus grotesques, qui n'eût
-manifesté pour la jeune fille à la poitrine étincelante, au cou
-sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des
-lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit à
-l'amant d'une belle et lui montent à la tête comme des fumées de
-champagne.
-
-Et puis, faut-il le dire?
-
-Angèle ne tenait pas à l'argent. C'est une rareté par ces temps-ci.
-Très fantasque, très capricieuse sur les autres points, très exigeante
-sur certaines matières, elle ne l'était pas sur la question de prix.
-On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner même
-jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne
-demandait rien. Et le duc très prodigue quand il s'agit d'éblouir le
-populaire, dépensier pour l'ostentation, ses écuries, ses meubles, ses
-habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui
-concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fête, soldait la
-note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se
-bornaient à cet effort.
-
-Sur ce point, il ressemble à une quantité considérable de sectateurs
-du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en évidence
-et en gardent très peu au fond de leur porte-monnaie.
-
-L'autre, Abraham Saller, dont Angèle, effrayée de l'ennui qu'il
-distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se
-lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans
-accompagnement de lyre, à tous les échos.
-
-Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait
-eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de
-sa maîtresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplanté après
-l'avoir été lui-même.
-
-Le duc avait gagné la première manche; Abraham la seconde.
-
-Restait la belle.
-
-Mais les joueurs étaient disposés à s'entendre.
-
-Sans se parler, ils se comprenaient.
-
-Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidélité absolue.
-
-Abraham Saller, pour qui l'amour même était une affaire, aurait
-volontiers accepté une commandite dans laquelle chacun eût apporté sa
-part et prélevé ses bénéfices. Il y a dans la corruption moderne de
-ces compromissions.
-
-Ce qu'il voulait, c'est Angèle aux heures où il s'ennuyait et elles
-étaient nombreuses.
-
-Elle le divertissait, très amusante, très spirituelle à la façon des
-gavroches, intelligente autant que vicieuse.
-
-Eux ils la plongeaient, au bout d'une soirée, dans un hébétement
-complet. Elle ne tardait pas à s'apercevoir du vide de ces Lauzuns
-ratés qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans
-couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons
-mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur tempérament; mesquins
-dans leurs générosités, idiots dans leurs causeries râlant sur des
-sujets rebattus, toujours les mêmes, les chevaux ou les cabotines,
-usés par les nuits du cercle et les émotions du jeu, fripés enfin à
-vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des
-celliers, vers Pâques ou l'Ascension.
-
-Il n'y avait pas trois mois qu'elle était la maîtresse d'Abraham
-Saller, que malgré ses absences, ses fugues au _Chat noir_ ou au _Rat
-mort_, deux établissements célèbres hantés par les rapins et les
-poètes, malgré ses échappées au refuge de la tante Pivent, où elle se
-retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprégné d'odeurs de
-marée et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait
-plus résister à cette vie.
-
-Les galanteries de ces amoureux éreintés comme des chevaux fourbus lui
-soulevaient le coeur.
-
-C'est alors qu'elle avait appelé sa femme de chambre de la rue de
-Londres, une Malouine ramenée de Dinard ou de Paramé, rondelette, très
-éveillée, bonne et dévouée.
-
-Le dévouement est une vertu bretonne.
-
---Rose, lui avait-elle dit, écoutez-moi bien.
-
---Oui, madame.
-
---Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou
-dans six semaines.
-
---Où va madame?
-
---C'est mon secret.
-
---Quand monsieur viendra?...
-
---Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'écrit, vous jetterez
-les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez pêle-mêle. Je
-les trouverai plus tard. Dites à mes amis qu'ils se consolent. Je ne
-suis pas perdue. Je me retrouverai.
-
-De là elle était allée chez sa tante et lui avait confié qu'elle était
-triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son
-cousin Méraud et respirer le bon air des champs.
-
---Si on te demande où je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce
-serait le président qui se dérangerait.
-
-Elle s'était jetée au cou de la bonne femme et l'avait couverte de
-baisers à pleines lèvres, de ces baisers qui effaçaient toutes ses
-fautes et arrachaient au coeur de la poissonnière une effusion de
-tendresse et de joie.
-
-Puis elle s'était précipitée dans l'escalier en lui criant:
-
---Je t'écrirai. Soigne-toi bien, ma tante.
-
-Elle avait pris l'express de Granville et au moment où le jeune M.
-Abraham, qui ne se levait qu'à midi, dormait encore, à l'heure où il
-étirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres
-endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prêtée par maître
-Jacques à Méraud, et le cheval de labour l'emmenait à travers des
-campagnes plantées de pommiers et coupées d'herbages clos de haies
-d'aubépine.
-
-L'astucieuse Herminie l'avait reçue à bras ouverts pour complaire au
-maître, mais elle se défiait, redoutant l'influence de la jeune fille
-et tremblant pour ses rentes futures.
-
-Elle avait tort.
-
-Si Angèle était pétrie de vices, elle offrait au moins un type
-accompli de désintéressement.
-
-Cette bizarre créature ne considérait l'or que comme un métal en
-fusion destiné à lui couler entre les doigts.
-
-Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les
-beaux chevaux, les hôtels, les villas, les toilettes exquises, les
-diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les oeuvres d'art
-doivent aller d'eux-mêmes aux belles filles.
-
-Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses
-mérites, opinion confirmée par les hommages dont on l'accablait, elle
-se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle
-pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalité.
-
-Ce qu'elle faisait.
-
-D'ailleurs, il lui restait de son éducation première, et du sang dont
-elle sortait, un fonds de courage contre la misère et l'adversité.
-Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle
-aurait souffert, comme sa mère morte et sa tante Pivent, le froid
-humide des matins d'hiver, les courants d'air glacé qui sifflent sous
-les voûtes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son
-visage bleu, plutôt que de céder aux exigences d'un amant et de subir
-le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadré avec le sien.
-
-Elle était indomptable peut-être, mais il fallait lui reconnaître un
-caractère.
-
-Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard,
-comme une barque d'enfant abandonnée au vent sur le bassin des
-Tuileries.
-
-La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude.
-
-Vers quatre heures, en sortant de la Bourse où il allait flâner, le
-jeune monsieur Saller était arrivé à la porte de sa belle.
-
-Le cheval attelé à sa victoria était orné, à la bride, de deux roses
-microscopiques.
-
-Le groom et le cocher bien bottés comme des héros d'Homère, se
-tenaient sur le siège dans une attitude d'une irréprochable
-correction.
-
-Le maître était descendu de son équipage non sans promener son regard
-dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie
-au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi
-l'escalier et posé son doigt, ganté dans la perfection, sur le bouton
-de la sonnette.
-
-L'héritier des banquiers de la Chaussée-d'Antin était bien
-délicieusement habillé.
-
-Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fraîcheur, faisait
-oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop
-rares, sa tête trop étroite, en lame de couteau, et un torse étranglé
-qui ne rappelait pas celui d'Antinoüs.
-
-Mais on ne se pétrit point soi-même.
-
-Rose ouvrit et le maître fit un pas en avant, la pomme d'améthyste de
-sa canne aux lèvres, son carreau dans l'oeil et le chapeau légèrement
-incliné en arrière.
-
---C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camériste.
-
---Monsieur vient chercher madame?
-
---Oui. Je viens chercher madame.
-
---Pour faire un tour au Bois? Comme à l'ordinaire?
-
---Pour faire un tour au Bois, comme à l'ordinaire. Parfaitement.
-A-t-elle du nez, cette petite!
-
---Pas tant que monsieur.
-
---Et de l'esprit, du pointu, coquine!
-
---Monsieur est bien bon.
-
---Voyons. Elle est prête, ta maîtresse? A-t-elle mis la jolie robe que
-je lui ai envoyée? Elle va être épatante, ma bonne!
-
---Vous croyez?
-
---Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas
-de pimbêches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons.
-
-Abraham était entré dans le salon, la plus jolie pièce de l'entresol
-avec sa tenture de peluche bleue encadrée de bandes de fausse
-tapisserie.
-
-Ce lanceur des émissions de l'avenir n'est pas précisément un
-Richelieu pour la prodigalité.
-
-Il est juste de reconnaître qu'il n'a pas pillé le Hanovre.
-
-A la porte de la chambre, le silence commença à l'inquiéter.
-
-D'ordinaire, Angèle chantait avec une voix douteuse les airs des
-opérettes en vogue.
-
-Abraham se tourna du côté de la Bretonne.
-
---C'est drôle, fit-il. On est bien sage ici ce soir.
-
-Il souleva la portière.
-
-La fameuse robe était étendue intacte sur le lit.
-
---Est-ce qu'Angèle serait absente? demanda-t-il avec effroi.
-
-Ce qui l'inquiétait, c'était de manquer l'heure où il convient de
-paraître dans la file des voitures autour du lac, cette file où on ne
-peut pas trotter, où on est pris comme dans un embarras au boulevard
-et où on marche aussi solennellement qu'une procession de la
-Fête-Dieu.
-
-C'était aussi de ne pas triompher en compagnie de sa maîtresse et de
-ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt
-mille francs ou un collier de pierres fines.
-
---Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du côté de Rose
-qui jouissait de son effet.
-
---C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce
-matin.
-
---Est sortie, rectifia Abraham.
-
---Non, partie.
-
---Pour aller où?
-
---Je n'en sais rien.
-
---Elle ne t'a pas donné son adresse?
-
---Non, monsieur.
-
---C'est impossible.
-
---Non, monsieur, puisque cela est.
-
-Abraham aurait reçu dans les jambes la décharge d'une torpille à faire
-sauter un navire à trois ponts qu'il n'aurait pas été plus étonné.
-
-Il mordit une minute la pomme de son stick, très embarrassé de sa
-contenance.
-
---Ainsi, reprit-il, en sortant de ses méditations, tu ne sais rien?
-
---Rien.
-
---C'est mystérieux, cette éclipse. Elle est partie seule?
-
---Je le pense.
-
---Pour combien de temps?
-
---Madame a dit: huit jours ou six semaines.
-
---Singulier!
-
---Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait.
-
---Abraham bondit sur place.
-
-S'ennuyer! En sa compagnie? Était-ce possible! Il n'en revenait pas.
-Malgré les plaisirs dont il la rassasiait! Dîners fins, à la Maison
-Dorée ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Café de Paris;
-malgré le cirque, les promenades, les avant-scènes de la Renaissance,
-des Variétés ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres!
-Et les joies de la vanité: les victorias menées par des gentlemen en
-bottes à revers, des fleurs à la tête des chevaux, à la livrée des
-domestiques, à sa boutonnière à lui, le fils des millionnaires de
-l'usure et de l'émission productive, au corsage rebondi de la robe! Et
-les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu
-des saillies heureuses de cette jeunesse dorée en goguette, animée par
-les vins généreux et le fumet des truffes!
-
-Si ce n'était pas là le bonheur, où était-il donc?
-
-Qu'on le dise!
-
-Elle était extraordinaire, cette Angèle!
-
-Et cet ennui bien invraisemblable!
-
-Il est vrai qu'il oubliait dans le détail des joies qu'il offrait à la
-malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si
-hautes satisfactions.
-
-Au surplus, il ne pouvait rien changer à la situation.
-
-Il était avéré qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor
-dans les profondeurs des bois.
-
-Le propriétaire dépossédé s'en alla tête basse et remonta seul dans
-son équipage, très vexé car la satiété était loin d'être venue.
-
-Cette Angèle était vraiment capiteuse et d'un galbe!
-
-Capiteuse comme un chambertin de grande année, excitante comme un
-élixir souverain.
-
-Par comparaison, le fils des races à qui tout l'or du globe va comme
-l'humus des montagnes roule aux vallées, savait à n'en pas douter
-qu'elle n'était pas facile à remplacer et qu'il existait peu de femmes
-capables de procurer autant de triomphes de vanité, d'aussi vives
-jouissances des sens.
-
-Elle était faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les
-doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de
-blasés qu'elle ne remuât. Abraham voyait sa peau satinée si douce aux
-doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou
-fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses
-révoltes, ses soumissions, et ses tresses dorées qui se répandaient
-sur ses épaules blondes où passaient des lueurs roses.
-
-En filant vers l'arc de l'Étoile par le boulevard Hausmann, il se
-grattait le front.
-
-Comme on allait se moquer de lui au cercle!
-
-Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus
-indisciplinée qu'avant.
-
-En effet, dès le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlèvement sans
-doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui bâillent démesurément en
-criant qu'ils s'amusent à outrance.
-
-On prodiguait des consolations ironiques au malheureux délaissé; on
-cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait
-au whist et la table de bac avait ses fidèles.
-
-On parlait donc d'Angèle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville
-à la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa
-fortune est faite, si elle y tient.
-
-La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main.
-
-Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du
-Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses
-oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les
-jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils
-tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se
-raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession
-hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de
-le donner à croquer à ses dents blanches.
-
-Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées
-derrière elle.
-
-Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu.
-
-Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour,
-pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme
-de quarante ans qui lui inspirait cette première passion.
-
-A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente,
-mais aussi éphémère que les autres.
-
-Qui pourrait analyser et comprendre un coeur de femme?
-
-Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en
-attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace,
-défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une
-poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une
-beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles,
-belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls
-êtres dont son coeur ou ses yeux fussent épris.
-
-Elle s'acharnait, sûre de sa victoire.
-
-Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes.
-
-Ils avaient combiné leurs plans.
-
-Chazolles serait député.
-
-C'était convenu. Elle l'avait converti à l'ambition.
-
-La lutte était ouverte.
-
-Le candidat s'agitait avec une activité que seul son amour lui
-donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi
-bilieux qui se présente à chaque élection, effrayant les paisibles
-populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce
-qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il
-se déteste lui-même, on ne serait peut-être pas loin de la vérité.
-
-Le châtelain du Val-Dieu n'avait rien à craindre d'une telle rivalité.
-
-Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces
-parages où la culture du sol est l'occupation à peu près universelle,
-un visage épanoui, une main généreuse et loyale, un sourire franc aux
-lèvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches.
-
-Chazolles ne mettait donc pas son élection en doute.
-
-Ses opinions étaient de nature à n'effaroucher personne. Ce n'était
-pas lui qui révolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses
-établi. Sa devise était: Ne détruisons pas, perfectionnons. Elle ne
-compromettait rien et pouvait s'interpréter de diverses façons.
-
-Son ami Duvernet était parti pour Paris, mais il reviendrait afin de
-lui prêter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas à se
-présenter car le décret convoquant les électeurs était signé et la
-bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre.
-
-Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour
-l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui
-exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer.
-
-Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies
-inconnues.
-
-Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage
-plairait à l'oiseau.
-
-Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante
-autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart
-du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux
-de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui
-aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance.
-
-Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers
-amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du
-Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son
-éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif
-Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle
-y recevait.
-
-Dans la jeunesse de son coeur, dans l'aveuglement de son amour,
-Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor.
-
-Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait
-dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de
-ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons
-qu'elle a reçues.
-
-Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés.
-
-Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à
-l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait
-court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de
-choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la
-famille.
-
-Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets,
-elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait
-ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être
-aveugle.
-
-Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille,
-le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés,
-hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur
-l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait
-placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se
-résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits,
-gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de
-la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique
-riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se
-levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur
-d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs
-charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit.
-
-Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant
-autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient
-aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui
-blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent
-acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de
-rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du
-métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les
-écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la
-fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et
-leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair,
-les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux
-leurs échines verdâtres.
-
-C'était là son univers.
-
-Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui
-tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes
-de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des
-halles.
-
-Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?
-
-Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il
-aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se
-penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les
-odeurs de ses cheveux.
-
-
-
-
-XV
-
-
-C'était un soir de la fin d'août. Les blés étaient à moitié coupés et
-les travailleurs regagnaient leurs lits, d'où ils allaient se relever
-aux premières lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne
-séchaient sur le champ et les trèfles répandaient dans l'air leur
-parfum de miel.
-
-La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies
-noirâtres qui bordent l'horizon.
-
-Les perdrix s'appelaient au coin des haies où elles s'étaient blotties
-fuyant la faux des moissonneurs.
-
-Pas un souffle de vent n'agitait les feuillages et pas un nuage ne
-courait sur le bleu sombre du ciel.
-
-C'était une de ces nuits sereines qui portent à la rêverie et élèvent
-les âmes.
-
-Angèle était sortie du chalet après dîner, seule. L'ancien courtier
-aurait bien voulu l'accompagner.
-
-Mais il n'osait.
-
-Herminie veillait au grain.
-
-Elle tenait son Méraud sous une domination si solidement établie que
-l'esclave n'essayait même plus de secouer le joug.
-
-Angèle était vêtue de sa robe de satinette, très ouverte et coiffée
-d'un chapeau de paille à la Marie Stuart sous lequel elle était à
-peindre.
-
-Un rustre même se serait arrêté pour admirer la distinction de sa
-démarche, et c'était un plaisir de la voir, paresseuse et nonchalante,
-allant au rendez-vous qu'avec prudence, malgré le trouble où elle le
-jetait, le châtelain du Val-Dieu changeait chaque jour.
-
-Elle suivait, d'un pas incertain, un sentier vert entre deux haies
-d'aubépine, s'appuyant sur une de ces grandes ombrelles qui servent de
-canne ou de bâton de promenade aux bains de mer, s'arrêtant à chaque
-instant, écoutant le vol d'un oisillon niché dans les branchages qui
-s'esquivait à son approche, ou le passage furtif d'un lézard qui se
-glissait entre deux touffes d'herbe.
-
-Ce sentier vert conduisait aux étangs.
-
-De ce côté, la campagne était déserte.
-
-Les gens du hameau ou de la ferme, las d'un jour pénible sous le
-soleil ardent, s'étaient renfermés dans leurs dortoirs, sous leurs
-toits de tuiles violacées.
-
-Les serviteurs de l'ancienne abbaye n'avaient pas coutume d'errer si
-tard de ce côté. Les promenades du soir, de la famille Chazolles,
-étaient limitées aux allées du parc.
-
-Angèle frissonnait un peu dans cette solitude.
-
-A mesure qu'elle s'approchait des étangs, une fraîcheur de marécages
-avec des odeurs de joncs séchés et de plantes aquatiques lui frappait
-le visage; elle s'enveloppa d'une mantille noire et continua son
-chemin.
-
-Bientôt elle découvrit, à l'extrémité du sentier, une vaste étendue
-d'eau où des grouillements de poissons paissant aux bordages, comme
-des troupeaux dans les herbes et des battements d'ailes de hérons ou
-de canards qui s'envolaient au bruit de ses pas, lui vinrent aux
-oreilles.
-
-A sa gauche, c'était la plaine d'eau unie comme un miroir sous les
-frondaisons luxuriantes de la forêt.
-
-A droite, de l'autre côté d'une double rangée de peupliers et
-d'aulnes, s'étendait un champ de blés fauchés, couchés sur le sol et
-par places ramassés en gerbes prêtes à enlever.
-
-A peine était-elle parvenue au pied d'un énorme tremble planté à
-l'angle du champ, sur le talus d'un fossé, qu'un pas rapide se fit
-entendre derrière elle et bientôt un homme se dirigea vers l'arbre au
-tronc duquel elle s'appuyait.
-
-C'était Maurice.
-
-Le candidat à la députation arrivait très vite comme un retardataire
-qui veut regagner le temps perdu.
-
-Il avait besoin de se secouer et de se rafraîchir dans l'air humide de
-la nuit.
-
-Pour la première fois, il avait surpris une inquiétude dans les yeux
-de sa femme.
-
-Elle la lui avait manifestée à diverses reprises.
-
-Au moment où il rentrait à cheval, avant le dîner, d'une excursion
-dans les deux cent cinquante hectares de terre qu'il faisait valoir,
-elle l'attendait à l'extrémité du parc, au bout de l'avenue des
-tilleuls.
-
-En l'apercevant, il rougit légèrement.
-
---D'où viens-tu? dit-elle avec douceur.
-
---De la ferme.
-
---Par le village?
-
-Il se troubla, hésitant à répondre.
-
-Ce n'était pas le chemin le plus court; au contraire. Derrière
-l'église, il n'y avait que la forêt pendant des lieues entières.
-
---J'allais inviter le curé à dîner, dit-il.
-
-C'était un mensonge, mais facile à réparer.
-
-La vérité est qu'il avait fait ce qu'on nomme là-bas un crochet pour
-passer sous les fenêtres de son adorée.
-
-Car il en arrivait à devenir amoureux comme un bachelier ne le fut
-jamais.
-
-Au point d'exaltation où Angèle l'avait monté par ses coquetteries, il
-était capable de toutes les extravagances. Il aurait roucoulé des
-cantilènes sous le balcon, si elle en avait eu un, enrôlé des
-mandolines et des guitares pour lui donner des sérénades; il lui
-aurait dédié des sonnets et se serait déguisé en professeur ou en
-médecin pour se glisser jusqu'à elle, si elle avait été flanquée d'un
-mari jaloux ou d'un tuteur ridicule.
-
-Madame Chazolles ne laissait échapper aucun signe d'impatience, mais
-intérieurement elle souffrait.
-
-Son mari essayait en vain de se montrer plus prévenant, plus empressé
-que jamais; il était changé. Une préoccupation l'absorbait.
-
-De quelle nature?
-
-Ses affaires ne pouvaient lui donner aucune inquiétude. Il était
-au-dessus des événements. Sa candidature n'était qu'un jeu sans
-importance! Sa distraction était donc ailleurs.
-
-Une femme ne se méprend pas sur l'origine de ces métamorphoses.
-
-Il se jouait entre le mari et l'épouse un de ces drames intimes où les
-deux coeurs saignent: l'un du mal qu'il fait, l'autre de la blessure
-dont il souffre.
-
-Pendant le dîner, on parla des progrès de Maurice dans le pays. La
-candidature allait bon train; elle était accueillie avec joie par les
-électeurs de toutes les opinions. Il arrivait à chaque courrier des
-encouragements très précis, des promesses d'appui sur lesquelles on
-pouvait faire fond.
-
-Paroles de paysans!
-
-Et, quoi qu'on dise, en dépit de la fâcheuse réputation traditionnelle
-des Normands, quand un paysan de l'arrondissement, Percheron ou
-Normand, a donné sa foi et engagé sa parole, il ne tourne pas comme
-une girouette.
-
-Madame Chazolles pesait les chances.
-
-Tout à coup elle s'interrompit.
-
---Maurice! fit-elle.
-
---Quoi?
-
---Qu'est-ce que cette jeune fille qui est chez les Méraud?
-
---Chez les Méraud!
-
---Oui.
-
-Il s'empourpra sous le hâle dont l'été avait couvert son visage.
-
---Je ne sais pas.
-
---Tu ne l'as pas remarquée?
-
---Non. Il y a une jeune fille chez les Méraud?
-
---Oui, une beauté véritable. Une de ces têtes saisissantes qui
-plaisent tant aux hommes. Pâle, avec une abondance de cheveux qui lui
-fait comme une auréole dorée.
-
---Je ne sais pas, répéta Maurice. Si jolie que cela? Tu exagères. Une
-parente, sans doute. Je ne l'ai pas aperçue.
-
---Elle sort peu, mais le jour de l'assemblée, elle se promenait dans
-la foule.
-
-Chazolles secoua la tête.
-
---Tiens! il faudra que je la voie, dit-il.
-
---Est-ce qu'elle va rester dans le pays? demanda Hélène.
-
---Je ne le suppose pas. Qu'y ferait-elle? Est-elle élégante?
-
---Trop pour une honnête fille, conclut madame Chazolles.
-
-L'entretien en resta là.
-
-Mais quand on sortit de la salle à manger, pendant que les petites
-jouaient dans le sable, devant le perron, auprès des corbeilles de
-cannas, de géraniums roses et d'héliotropes, Hélène posa ses deux
-mains sur les épaules de son mari et d'une voix tremblante où il y
-avait une plainte chastement étouffée:
-
---Tu es inquiet, lui dit-elle. Tu as quelque chose.
-
---Moi, non.
-
---Si; tu es bien changé.
-
-Il essaya de sourire:
-
---En mieux ou en pis?
-
---Pas en mieux, dit-elle. Est-ce que cela se pourrait?
-
---Ce sera la politique, répéta-t-il. Nous avons eu tort d'écouter ce
-misérable Duvernet.
-
---Puisqu'il te faut une distraction!
-
---Tu m'en veux? Avoue-le.
-
---Non, dit-elle, en pesant ses paroles. S'il t'en faut une, j'aime
-mieux que ce soit la politique qu'autre chose. Me comprends-tu?
-
-Il l'enlaça dans ses bras.
-
---Mauvaise! dit-il. Quelle abominable idée! Qu'ai-je à désirer?
-N'êtes-vous pas mes adorées toutes les trois? Est-ce que je ne songe
-pas constamment à vous? Ai-je autre chose en vue que votre bonheur?
-
---Dieu t'entende!
-
---Tu doutes de moi?
-
-Il l'enleva jusqu'à sa bouche, comme un enfant, et leurs lèvres se
-confondirent dans un baiser.
-
---Non, soupira-t-elle.
-
-Mais il y avait en elle une sorte d'affaissement, une résignation
-craintive qui n'échappa pas à Maurice.
-
-Lorsqu'après avoir embrassé ses deux filles, il se dirigea vers la
-campagne:
-
---Il faut en finir, se dit-il. Elle se doute de ce qui se passe.
-
-Il arrivait donc au rendez-vous fiévreux, agité, mécontent de lui-même
-et d'Angèle.
-
-Il se reprochait cette intrigue qui détruisait la tranquillité des
-êtres pour lesquels il nourrissait une affection pure et tendre et
-causait la première larme qu'il avait vue obscurcir les grands yeux
-noirs de son Hélène, larme silencieuse que l'orgueil blessé de
-l'épouse refoulait au fond de son coeur.
-
-Il ne distingua pas d'abord la jeune fille dont la svelte silhouette
-se confondait dans la demi-obscurité avec le tronc du tremble dont les
-feuilles s'agitaient comme les doigts d'un malade atteint d'une
-maladie nerveuse.
-
-Il se tournait, cherchant dans le sentier vert l'ombre blanche qu'il
-attendait.
-
-Elle, de sa voix d'espiègle, siffla discrètement:
-
---Coucou!
-
-Et au même moment il sentit deux mains fraîches qui s'abattaient sur
-ses yeux.
-
---Vous étiez là? dit-il.
-
---Hélas! la première au rendez-vous.
-
-Et elle ajouta en laissant retomber ses bras avec désolation:
-
---Déjà!
-
-Alors il s'excusa.
-
-A la fin sa femme se doutait de quelque intrigue et il serait au
-désespoir de lui causer la moindre peine.
-
-Il était sincère. Malgré la passion furieuse que lui inspirait Angèle,
-il aurait renoncé à cette maîtresse qui n'était pas encore à lui, s'il
-avait dû compromettre à la fois cette sorte d'honneur bourgeois qui
-résulte d'une vie régulière et la paix des siens en affichant une
-pareille liaison.
-
-Il fallait donc qu'Angèle se décidât à retourner à Paris, pas tout de
-suite, dans quelques jours seulement.
-
-Il s'y rendrait d'abord, en simulant des affaires, et lui préparerait
-avant son retour un nid pour le bonheur qui les attendait.
-
-Ce serait là qu'ils passeraient leur nuit de noces!
-
-Si la lune avait éclairé le visage de la jeune fille, Chazolles aurait
-vu un sourire errer sur ses lèvres.
-
-Leur nuit de noces! Ce mot soulevait en elle un monde de réflexions
-drôlatiques.
-
-Elle en avait vu d'autres.
-
-Certes, il lui plaisait, c'était incontestable, mais est-ce qu'il
-croyait que cette union serait éternelle et qu'on mettrait tant de
-cérémonie à une si mince affaire?
-
-Il était vraiment trop de son village et naïf pour un futur gouverneur
-des peuples!
-
-Mais il faisait noir. Les petites étoiles blanches, qui maintenant
-émaillaient le fond du ciel comme des marguerites des prés, jetaient
-seules leurs lueurs bleues sur les deux amoureux.
-
-Chazolles énumérait les raisons qu'il imaginerait pour s'absenter et
-la rejoindre, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Elle était
-devenue son espoir, sa vie. C'était une sorcellerie dont il ne se
-doutait pas. Jamais femme ne lui avait produit pareille impression.
-C'est à peine, jusque-là, s'il les regardait, indifférent et ne se
-demandant seulement pas si elles étaient bien ou mal faites.
-
-Heureusement la politique était une inépuisable mine de prétextes.
-C'est la seule raison qui l'avait fait adopter avec enthousiasme les
-plans de son ami Duvernet, un bon pilote pour louvoyer dans ces passes
-où il ne se serait pas aventuré sans lui.
-
-Sa candidature réussirait. Elle était nettement annoncée et il s'en
-occupait avec d'autant plus d'ardeur que l'amour était son unique
-mobile et que sa nomination serait la sauvegarde de leur liaison en
-lui permettant de garder sa maîtresse, sa bien-aimée, et de tromper
-aisément sa famille.
-
-Il avait dressé son plan.
-
-Il fallait à tout prix que le monde ignorât une union dont le mystère
-accroîtrait les délices.
-
-En galant homme, il entendait sauver l'honneur en se ménageant le
-plaisir.
-
-Le calcul était adroit et les moyens de réaliser ce double but fort
-simples.
-
-Angèle écoutait avec étonnement ces déclarations étranges où il était
-question de politique, de famille, de maîtresse, d'épouse et d'amour
-violent.
-
-Elle en était étourdie, mais l'homme lui plaisait.
-
-Chazolles était si bon, si dévoué, si épris, et puis, il faut en
-convenir, il avait si haute mine, que la frêle Parisienne le trouvait
-de cent coudées plus émouvant que les jolis messieurs qui l'avaient
-courtisée jusque-là.
-
---Tu verras, lui dit-il, en baisant la main qu'il tenait, chaude dans
-les siennes, comme je te rendrai heureuse et quelle jolie prison je
-t'arrangerai.
-
---Mais ce sera une prison?
-
---D'où tu sortiras sans peine autant qu'il te plaira...
-
---Et si je refusais?
-
-Il souleva mille objections et, réchauffé par le voisinage de cette
-fée de l'amour, enhardi par la douceur de sa voix, par les rayons de
-ses yeux qui perçaient l'obscurité, par le souffle parfumé de ses
-lèvres qui effleuraient les siennes, il devint plus pressant.
-
---Refuser? Est-ce que c'était possible? Ne comprenait-elle pas à quel
-point il lui appartenait? Il était prêt à lui sacrifier tout, à lui
-obéir comme à un tyran qui aurait le droit de disposer de son temps,
-de son avenir, de ses biens. Il lui offrait tout, tout sans exception.
-Ah! si, pourtant! Une seule, le repos de ceux auxquels il avait dû
-jusque-là la sérénité de ses belles années et l'estime de ses
-voisins, de ses amis, des gens de son monde.
-
---Et si j'exigeais ce sacrifice? dit-elle malicieusement.
-
-Il se révolta. Elle ne le voudrait pas. Dans quel but? En quoi le mal
-des autres pouvait-il augmenter leur félicité à eux? Ce serait une
-méchanceté inutile; il n'irait pas au-delà de ce qu'il proposait.
-
-Il défendit sa maison avec chaleur. Il fut presque éloquent. Il
-représenta à cette folle créature, à cette glu toute mignonne,
-volontaire et rieuse, ne songeant qu'à s'amuser, qu'un honnête homme
-comme lui pouvait l'aimer avec emportement, de toutes ses forces,
-presque sans bornes, mais en respectant encore celle qui portait son
-nom, la mère de ses enfants, la femme qui lui avait donné tant de
-preuves de dévouement et de tendresse.
-
-Sur ce point, il fut inébranlable.
-
-Il lutta pour l'honneur avec énergie.
-
-Il ne voulait pas de malentendu au début d'une liaison qui durerait
-autant que lui et serait la fleur de son existence. Il aimait Angèle
-d'un amour sans rival. Toutes les fièvres du désir lui brûlaient les
-veines. Mais en même temps, il lui représenta l'horreur du scandale,
-la nécessité de maintenir la paix de sa maison et de marcher la tête
-haute. Si c'était pour lui un regret de ne pouvoir se parer aux yeux
-de tous de la beauté de sa maîtresse, il lui tiendrait compte de ses
-sacrifices, quand elle s'isolerait pour lui plaire, se tiendrait dans
-l'ombre et cacherait son amour comme ces fleurs délicates que la
-lumière flétrit et que tuent les rayons de soleil.
-
-A cette heure tardive, il y avait dans l'air tiède encore d'une
-délicieuse soirée d'été, comme une langueur répandue, une odeur
-énervante de foins qui séchaient, de blés murs et de miel dont étaient
-imprégnés les trèfles et les sainfoins de la plaine.
-
-Les plantes crépitaient, livrant à la terre leurs graines qui
-tombaient des coques entr'ouvertes.
-
-Bientôt les deux amants ne parlèrent plus.
-
-Chazolles tenait la jeune fille serrée contre lui, et il croyait
-sentir les palpitations du coeur d'Angèle, tant le sien battait avec
-force.
-
-Elle, à peine troublée, flattée de son triomphe sur cette nature
-vigoureuse et droite, si supérieure à tout ce qu'elle avait rencontré
-dans ses folies, s'abandonnait entre les bras de son amant.
-
-La nuit de noces n'était pas si éloignée que Chazolles l'avait cru.
-
---Allons-nous-en, dit-elle en soupirant.
-
-Comme ils passaient auprès d'une meule de gerbes entassées, leurs yeux
-se rencontrèrent.
-
---Je suis lasse, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j'éprouve. Un
-éblouissement!
-
-Et mollement elle se laissa tomber sur la paille dorée, avec un doux
-sourire.
-
-Et comme Chazolles se jetait à genoux auprès d'elle, elle lui passa
-ses bras autour du cou:
-
---Jure-moi, dit-elle très bas, que tu m'aimeras toujours.
-
---Oui, toujours!
-
-Leurs lèvres se joignirent.
-
-Et les petites étoiles blanches furent les veilleuses qui éclairèrent
-ce boudoir magnifique que l'amant d'Angèle n'avait pas rêvé.
-
-Chazolles ne devait plus oublier jamais, jamais, cette tête pâle
-renversée sur les gerbes blondes avec lesquelles la chevelure de la
-jeune fille se confondait, ces bras satinés qui le serraient dans un
-spasme fiévreux, ces yeux entr'ouverts baignés dans une humidité
-nacrée, le fixant, éperdus et noyés, et ces mains douces qui le
-caressaient, se livrant sans réserve et sans regret.
-
-Ce fut la minute de volupté qui marquait la fin de sa vie heureuse et
-commençait pour lui cette existence nouvelle, mêlée de tourments
-incessants, acharnés, d'agitations cruelles, de bonheurs rares et
-courts et de jalousies atroces que l'amour d'une femme née avec des
-nerfs de courtisane et des instincts de fille, entraîne à sa suite.
-
-Le passé, pur et bleu comme un ciel de printemps, s'effaçait en se
-voilant.
-
-L'horizon de l'amant d'Angèle,--car maintenant, il était bien son
-amant,--allait s'assombrir et recéler des orages.
-
-Le contrat était paraphé.
-
-Seulement le châtelain du Val-Dieu était seul de bonne foi.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Au numéro 66 de la rue du Colisée, se trouve une vaste maison de
-rapport formant un quadrilatère massif, construit par quelqu'un de ces
-richards parisiens qui ont un gros sac et ne regardent pas à la
-dépense quand ils savent que le revenu la suivra.
-
-La cour est spacieuse, pavée de dalles carrées très épaisses, liées
-par du ciment bleuâtre.
-
-Les cinq étages de la maison ouvrent leurs fenêtres sur cette cour
-comme des yeux immenses et, l'hiver, les femmes de chambre, les
-cuisinières, les cochers s'y livrent à leurs caquetages.
-
-L'été, cette maison est presque toujours vide.
-
-Les locataires sont riches et prennent leur volée vers les châteaux de
-province, les bains de mer ou les stations thermales qu'il est de bon
-ton de fréquenter.
-
-Deux jours après la scène que nous venons de raconter, Chazolles, vers
-six heures du soir, entrait dans la cour de cet important immeuble.
-
-Il lui appartient.
-
-C'est la dot de sa femme.
-
-M. Châtenay l'a donné à sa fille Hélène avec quelques accessoires,
-mais les soixante-dix mille francs de rentes nettes que produit cette
-maison constituaient déjà un assez notable apanage.
-
-Au moment où Chazolles pénétra dans le vestibule, une femme d'une
-quarantaine d'années, aux traits agréables encore, mince, svelte, mais
-d'un aspect qui révélait dans l'ensemble une lassitude maladive, était
-assise ou plutôt étendue dans un large fauteuil, au seuil d'une loge
-qui aurait pu rivaliser pour le luxe avec plus d'un salon de notaire
-de province.
-
-Cette femme avait des cheveux châtains très abondants, collés aux
-tempes en bandeaux, le teint rosé aux pommettes, blafard ailleurs, de
-cette nuance des plantes et des femmes étiolées par une température de
-serre, l'air étouffé qu'elles respirent et le défaut d'exercice sous
-le ciel libre, dans les champs ou les bois, au milieu des odeurs de
-résine et des richesses d'une féconde et vigoureuse végétation.
-
-Elle semblait sommeiller, laissant errer ses regards vagues aux
-plafonds à caissons ou sur la colonnade de cette entrée vraiment
-monumentale, colonnade aux fûts cannelés couronnés de chapiteaux à
-feuilles d'acanthe.
-
-C'était madame Adrien, la concierge de la maison, veuve d'un ancien
-valet de chambre de Chazolles, mort quelques années auparavant.
-
-Malgré la difficulté pour une femme seule de gérer une maison de cette
-importance, Maurice avait eu pitié d'elle et, comptant avec raison sur
-l'intelligence très vive de la jeune veuve, il lui avait laissé sa
-place en augmentant les émoluments.
-
-Madame Adrien lui en avait gardé une très profonde reconnaissance et,
-pour elle, Chazolles était un dieu qui tenait la première place dans
-son esprit et son coeur.
-
-A son aspect, elle se leva vivement.
-
---Vous, monsieur, dit-elle.
-
---Oui. J'ai à vous parler, madame Adrien.
-
-Et lui montrant la porte de la loge:
-
---Entrons.
-
-Madame Adrien s'effaça pour laisser entrer le maître, étonnée de la
-gravité inaccoutumée de son abord.
-
-Que se passait-il donc d'extraordinaire? Et qu'allait-elle apprendre?
-
-Elle approcha un fauteuil de la fenêtre et en offrit un autre à
-Chazolles, qui avait fermé la porte pour plus de sûreté.
-
-Très intriguée et légèrement émue, car une pauvre femme seule, placée
-à Paris, en servitude chez les autres, peut toujours trembler, ne
-fût-ce que de la crainte de perdre sa place, son gagne-pain, si
-difficile à retrouver.
-
---Je vous inquiète, ma chère madame Adrien, avec mes façons de
-conspirateur, commença Chazolles, mais n'ayez pas peur. Il ne s'agit
-de rien qui puisse vous atteindre. Au contraire, j'ai un service à
-vous demander, un grand service.
-
-La concierge respira.
-
---Parlez, monsieur, dit-elle. Vous savez bien que je suis toute à
-vous.
-
---Avez-vous un appartement libre dans la maison?
-
---Monsieur ne s'en souvient donc plus? Un seul, depuis le terme de
-juillet.
-
---Au quatrième?
-
---En effet.
-
---C'est un peu haut.
-
---L'escalier est très doux.
-
---Et l'appartement!
-
---Très joli.
-
---En bon état?
-
---En parfait état.
-
---De combien?
-
---Il était loué quatre mille cinq cents francs à M. le vicomte de
-Férolles. Il l'a quitté...
-
---Parce qu'il se mariait. Je sais. De quoi se compose-t-il?
-
---Vestibule, deux salons dont l'un servait de cabinet de travail à M.
-le vicomte, et deux chambres à coucher; de la plus petite, il avait
-fait son cabinet de toilette; salle à manger et les accessoires. Le
-tout très vaste et décoré avec goût. Chambres de bonnes au sixième.
-
---Pour une femme, ce serait convenable?
-
---Pour une femme seule? demanda la concierge en hésitant.
-
---Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je venais vous demander un
-service?
-
-Madame Adrien inclina la tête en signe d'assentiment.
-
-Elle comprenait.
-
---Je sais que je puis compter sur vous, reprit Chazolles. Je vais donc
-tout vous dire. C'est une folie, je le confesse, mais on en fait à
-tout âge et je voudrais être raisonnable. Je ne peux pas. J'ai une
-faute à cacher. Dans cette maison qui est à moi, où je ne viens
-jamais, où je ne viendrai que rarement, le soir, en secret, on me
-soupçonnera moins qu'ailleurs. C'est toujours où la preuve se trouve
-qu'on ne va pas la chercher. Je sais que les malins agiraient
-autrement; ils iraient à l'autre bout de Paris dérober leur sottise.
-Je me fie à vous et je la mets ici sous votre garde.
-
-L'hôtel de mon beau-père est au Cours-la-Reine; nous devons y venir
-demeurer tous, sans doute dans cinq ou six semaines. Je vais être
-nommé député. Du moins j'y compte. C'est un prétexte de séjour à
-Paris, d'absences pour des commissions, des rendez-vous. Il me sera
-facile de consacrer quelques instants à cette petite. Vous la verrez,
-une fille charmante, madame Adrien, et digne qu'on s'intéresse à elle,
-ce que je fais. Maintenant vous savez tout. Je serais au désespoir que
-madame Chazolles, une femme admirable et que j'aime toujours, pas de
-la même façon, se doutât de ma trahison, car bel et bien c'en est une
-et je me la reproche. Vous serez là pour parer aux inconvénients, s'il
-en survenait. Je connais votre intelligence. Vous êtes bonne et vous
-êtes femme. Vous comprendrez ma faiblesse et vous l'excuserez.
-
-La concierge avait écouté, sans donner aucun signe d'approbation, le
-petit discours du maître. Le respect lui liait la langue.
-
---Et que faut-il faire? demanda-t-elle.
-
---Ah! voici. Vous allez chercher un tapissier dans le quartier.
-
---Bien.
-
---Il y a peu de locataires dans la maison en ce moment?
-
---Le baron Germain seulement.
-
---A l'entresol?
-
---Oui. Les autres sont aux eaux ou chez eux, à la campagne.
-
---Le baron passe peu de temps chez lui, dans la journée?
-
---Il y dort... quelquefois. Pour le reste, il vit aux Mirlitons.
-
---Bon.
-
---Le cocher et le valet de chambre sont rarement ici. Le cocher est
-marié et vit chez sa femme qui tient un petit magasin de modes à cent
-pas, dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Le valet de chambre, son
-service fait, va je ne sais où, mais il ne reste pas à la maison.
-
---C'est parfait. Nous aurons donc peu d'indiscrétions à redouter. Vous
-ferez meubler l'appartement pour une femme jolie, très jolie et toute
-jeune.
-
---Blonde ou brune?
-
---Blonde. Comme c'était pour M. de Férolles. Les deux salons très
-coquets. Une des chambres à coucher en boudoir. Pas de clinquant. Du
-vrai, du solide et du beau.
-
---Quelle somme monsieur veut-il dépenser?
-
---Ce qu'il faudra. J'ai amassé des économies depuis quinze ans à la
-campagne. Ce sera la première somme que je jetterai par la fenêtre
-dans un but d'amusement. Je peux me permettre un extra.
-
---De l'argent mal placé, pensa la concierge; mais son visage resta
-impassible.
-
---Pour vous mettre à l'aise, reprit Chazolles en comptant sur ses
-doigts certaines fournitures, vous pourrez aller jusqu'à une
-quarantaine de mille francs. Est-ce suffisant?
-
---C'est trop.
-
---Tant mieux. Pensez à la chambre surtout. Je vous la recommande.
-Qu'elle soit très bien.
-
---Si monsieur voulait, j'irais chercher le tapissier et sans paraître
-s'intéresser à la chose il assisterait à la conversation. Je dirai que
-c'est pour une dame étrangère qui doit arriver... Quand?
-
---Dans une huitaine.
-
---C'est bref, mais il n'y a rien d'impossible.
-
---Ah! j'oubliais, cette jeune fille a sa tante à Paris. Elle demeure
-chez elle. Elle s'absentera souvent. Il faut une femme de chambre
-intelligente, honnête surtout, pour garder l'appartement et
-l'entretenir. Vous en trouverez une. Je m'en rapporte à votre choix.
-Je donnerai à cette enfant, car c'est une enfant, madame Adrien, vingt
-ans à peine, deux mille francs par mois pour sa maison. Est-ce assez?
-
---C'est trop, répéta nettement la concierge.
-
---Je vois que vous êtes pour les économies. Elle vaut mieux que cela,
-chère madame Adrien; elle vaut tous les trésors du monde! C'est un
-trésor elle-même!
-
-Madame Adrien sourit.
-
---Enthousiaste comme un collégien, pensait-elle. Quelles déceptions il
-se prépare! C'est dommage. Un si brave homme!
-
-Elle songeait à un mot du baron Germain, un blasé qui lui faisait
-quelquefois l'honneur de s'arrêter dans sa loge et de lui causer une
-minute par hasard.
-
---Il n'y a que les imbéciles qui entretiennent des maîtresses pour les
-autres!
-
-Chazolles n'était pas un imbécile pourtant, mais il était épris et il
-devenait aveugle parce qu'il aimait.
-
-La concierge se leva et jeta sur sa robe noire une visite de
-cachemire.
-
---Vous allez chez le tapissier? dit Chazolles.
-
---Il y en a un à quelques maisons d'ici. Je serai de retour dans un
-instant.
-
---Je m'en vais. Je ne veux pas être vu. Vous ferez pour le mieux. Je
-connais votre goût et suis sûr de votre bonne volonté. C'est tout ce
-qu'il me faut.
-
---Puisque vous l'exigez, c'est bien. Quand reviendrez-vous?
-
-Il s'était levé et jouait avec ses gants, prêt à sortir, l'air
-préoccupé et mécontent comme s'il avait compris qu'il s'engageait dans
-une impasse. Il y avait dans l'attitude de la concierge, son obligée
-pourtant, comme un reproche et un blâme.
-
---Quand ce sera prêt, répondit-il.
-
---Dans huit jours alors. C'est autant de délai qu'il en faut et ce
-sera fini, je vous le garantis.
-
-Elle le reconduisait jusqu'à la grande porte de la rue.
-
-Sur le seuil il s'arrêta.
-
---C'est un sacrifice que je sollicite de vous, je le sais, dit-il.
-Consentez-vous à vous l'imposer?
-
-Elle le regarda bien en face, de ses yeux limpides et intelligents.
-
---Pour vous, oui, dit-elle en appuyant sur chaque mot. Ne vous dois-je
-pas tout, moi? Que pourrais-je donc vous refuser?
-
---Merci.
-
-Un fiacre l'attendait. Il y monta et disparut au tournant des
-Champs-Élysées.
-
---Le malheureux! songea madame Adrien. Dans quel guêpier il se fourre,
-lui si bien partagé par le sort!
-
-Et en rentrant dans sa loge, elle ajouta mentalement avec un soupir:
-
---Et si digne d'être aimé!
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Trois semaines après, les murailles de l'arrondissement étaient
-bariolées d'affiches multicolores annonçant aux populations de la
-circonscription--un mot sauvage, décidément!--la candidature de leur
-féal et dévoué serviteur, Maurice Chazolles.
-
-L'homme indépendant et libre s'était déguisé en un plat solliciteur.
-Il briguait les suffrages de ses concitoyens les plus humbles,
-mendiants même, traînards et gueux de toute sorte. Ses professions de
-foi élaborées avec un soin méticuleux pour contenter les électeurs des
-opinions les plus ondoyantes et diverses étaient placardées jusque sur
-les piliers des grilles et les sacro-saintes murailles des églises.
-
-Chazolles, aidé de son ami Duvernet, accouru à la rescousse, menait
-rondement la campagne.
-
-Il avait écrasé de besogne les typos de la circonscription--un mot à
-écorcher le larynx!--fait gémir toutes les presses, soudoyé les
-paresseux, les braillards, les politiques d'estaminet, les gardes
-champêtres et les facteurs ruraux pour répandre ses bulletins et
-semer la bonne parole dans les moindres recoins des localités les plus
-écartées du pays.
-
-Il n'avait négligé aucune chance et n'abandonnait rien au hasard.
-
-Il voulait réussir, et tout ce qui l'entourait était dévoré du même
-enthousiasme.
-
-M. Châtenay lui-même s'échauffait.
-
-Il en était arrivé à négliger ses collections de tessons de bouteilles
-et de poteries informes, ses études, ses fouilles, et jusqu'à son
-oppidum, qui était peut-être un camp romain.
-
-Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un
-antiquaire de bonne foi en a toujours.
-
-Ce phénix des beaux-pères offrait de participer à la dépense et de
-payer une partie des frais de la guerre.
-
-Il devenait ambitieux pour son gendre.
-
-Duvernet électrisait tout le monde.
-
-Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise.
-
---Nous réussirons, lui disait-il.
-
-Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre--discrètement--de ne
-point refuser de liquides à ceux qui leur en demanderaient aux frais
-du candidat et de tenir table ouverte pour les affamés.
-
-Maurice lui-même aurait mis ses chevaux sur la paille, si les
-vaillantes bêtes avaient été moins solides.
-
-En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et
-jusqu'aux fermes isolées pour gagner les électeurs et les convaincre
-de ses bonnes intentions.
-
-Le peuple souverain ne dédaigne pas les flatteries.
-
-Avant de payer ses mandataires, il les humiliait déjà. Depuis qu'ils
-sont à sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort.
-
-De ce côté, il est vraiment roi et il le prouve.
-
-Chazolles lui passait la main sur l'échine comme un bon écuyer sur le
-dos d'une monture rétive.
-
-Du reste il faut reconnaître que naturellement affable et cordial, il
-accomplissait ces démarches--tranchons le mot--ces corvées sans
-répugnance, avec entrain et gaieté.
-
-Il poussait, selon son expression, sa charrette électorale avec un
-courage extrême et une bonne humeur intarissable.
-
-Il voulait vaincre--pour sa dame!
-
-Et certes, ce n'était pas le désir des honneurs qui lui donnait tant
-d'énergie.
-
-Son concurrent n'avait qu'à se bien tenir.
-
-Ce concurrent, vaincu d'avance, était bilieux, malingre et jaloux,
-universellement détesté et partant peu redoutable.
-
-Il maniait très adroitement une arme toujours dangereuse--la
-calomnie--mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme
-Chazolles dont la vie était à jour et la maison de verre.
-
-Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposés à
-soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indifférente
-qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre
-et la tranquillité, devaient l'emporter dans la lutte et amener le
-triomphe facile de leur ami du Val-Dieu.
-
-Malgré ses courses, malgré ses tracas, Chazolles trouvait le temps
-d'aller à Paris, sous les prétextes les plus variés, une ou deux fois
-par semaine.
-
-En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient à la gare, où il
-prenait l'express de Paris et à cinq heures il descendait de fiacre à
-la porte de sa maison de la rue du Colisée.
-
-Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidité incroyable et
-un goût parfait.
-
-C'était simple et flatteur.
-
-Le vestibule tendu d'étoffes japonaises, la salle à manger avec ses
-verdures et ses crédences hollandaises, le salon en peluche vieil or,
-étaient frais et coquets.
-
-Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'était la chambre à
-coucher, un réduit printanier et enchanteur, où l'amour devait se
-plaire, où tout était harmonieux et doux.
-
-Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angèle avait à peine excédé son
-chiffre.
-
-Les mémoires s'élevaient à quarante-cinq mille francs.
-
-Chazolles ne regrettait pas son argent.
-
-Les nuits riantes qu'il passerait là valaient bien cette faible somme
-qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles économies.
-
-Qu'avait-il dépensé au Val-Dieu?
-
-Peu de chose. Son bonheur si parfait de là-bas ne lui coûtait rien, au
-contraire.
-
-Il était donc tout entier à la joie de posséder son idole.
-
-Angèle, il faut lui rendre cette justice, s'était montrée à la hauteur
-du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'était
-rien, mais de la violence que son amant s'était faite pour rompre les
-liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu.
-
-Il est vrai qu'elle était elle-même sous le charme.
-
-Il était impossible, maintenant que la glace était rompue, de ne pas
-subir l'ascendant de ce grand et naïf paysan, si distingué, si
-énergique dans sa passion, si délicat dans l'expression de ses
-sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette
-jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la
-pierre d'un temple.
-
-Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire
-sincèrement aimé.
-
-Il l'était en effet.
-
-Angèle oubliait dans la nouveauté de cette liaison qui la laissait
-libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satiété, son
-rapin de l'Élysée-Montmartre et son poète du Rat-Mort et du Chat-Noir.
-
-Elle oubliait les désoeuvrés qui l'avaient eue sans attacher d'autre
-prix à sa conquête que celui qu'on met à une distraction, à une
-aquarelle qui plaît, à un cheval de hautes allures. Ces oisifs
-l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un
-voyageur altéré qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier
-sur un chemin normand et poursuit sa route.
-
-Elle prenait en pitié le petit duc de Charnay et les bijoux avec
-lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette;
-Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il étalait sans cesse
-les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une
-femme pût avoir de s'attacher à lui.
-
-Ce rural robuste, actif, à la fois violent et plein d'attentions,
-impérieux et tendre, l'avait subjuguée à son tour.
-
-Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volontés, si
-empressée à lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si
-caressante, il se berçait d'un espoir de longs jours tranquilles et
-d'un bonheur inconnu, âcre et délicieux, soigneusement tenu dans
-l'ombre et bien gardé.
-
-Madame Adrien n'avait pas les mêmes illusions.
-
-Dès leur première entrevue elle avait été fixée.
-
-D'un coup d'oeil, à la première minute, elle avait jugé, sans se
-tromper, cette jolie fille à laquelle dès la première heure aussi,
-elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se démentit pas.
-
-Voici ce qui s'était passé:
-
-La concierge avait exécuté les instructions du maître.
-
-Elle avait surveillé le tapissier et son oeuvre.
-
-Elle avait aussi choisi la femme de chambre demandée.
-
-C'était une grosse et fraîche Flamande aux vives couleurs qui venait
-de Rosendaël, près de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nommé sans
-doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets.
-
-Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses
-pensées, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale.
-
-Madame Adrien l'avait prise à cause de ce détail. Elle serait moins
-facilement indiscrète qu'une autre.
-
-Lorsque tout fut prêt dans la cage pour la réception de l'oiseau,
-Chazolles en annonça l'arrivée à sa femme de confiance par un mot
-laconique.
-
-A l'entendre, c'était une jeune fille toute mignonne, douée
-d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant à rire. Mais n'était-ce
-pas de son âge?
-
-Elle descendrait à la rue du Colisée vers l'heure du dîner.
-
-Le billet se terminait par ces mots, qui résumaient le programme:
-
---Mystère et diplomatie!
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-A l'heure dite, un fiacre s'arrêta à la porte de la maison.
-
-La Flamande était sous les armes.
-
-Avec une complaisance de bonne à tout faire, elle avait cuisiné de
-petits plats très appétissants, qui répandaient des odeurs suaves.
-
-Puis, en tablier blanc bordé de dentelles écrues, travestie en
-camériste du Gymnase, elle avait préparé dans la salle à manger un
-couvert d'un goût exquis.
-
-Sur la nappe éblouissante au chiffre d'Angèle un service de
-porcelaine, des cristaux toujours à son chiffre, et une argenterie
-artistique flattaient les yeux sous une suspension de Lerolle, un
-artiste digne de la grande époque des Florentins.
-
-Le cabinet de toilette sentait bon. La chambre fraîche éveillait une
-nichée de désirs de sommeil et de volupté.
-
-La pendule Louis XVI du style le plus pur ne devait marquer, à ce
-qu'il semblait, que des minutes joyeuses.
-
-Elle sonnait sept heures lorsque le timbre de la porte retentit.
-
-Madame Adrien, que la curiosité avait attirée dans ce bijou
-d'appartement, s'effaça pour laisser passer une jeune voyageuse en
-robe claire, son waterproof anglais sur le bras, qui, en entrant, se
-jeta sur un divan chinois placé dans le vestibule.
-
---Ouf! fit-elle en s'épongeant le front, nous y voilà. Ce n'est pas
-sans peine. C'est haut comme la colonne Vendôme! On ne loge pas ici,
-on perche.
-
-Madame Adrien fut scandalisée.
-
-Si haut! Pour une péronnelle, une sans le sou, une pas grand'chose que
-la faveur du maître relevait seule, c'était encore bien bon!
-
-Pourtant, tandis que la descendante des poissonnières s'éventait avec
-son mouchoir de la batiste la plus souple, la concierge contemplait
-ses traits fins, adorables, pleins de grâce et de distinction.
-
-Elle s'étonnait moins de l'entraînement de Chazolles et sa jalousie
-s'en irritait.
-
-Angèle était bien tentante en effet!
-
-On comprenait qu'un homme dût se laisser prendre à tant de charmes.
-
-D'ailleurs, la jeune fille, le premier moment de lassitude passé, jeta
-un regard satisfait autour d'elle:
-
---C'est assez gentil cette boîte, fit-elle. L'escalier est propre.
-
-Madame Adrien fut enlevée par un soubresaut involontaire. Elle faillit
-manquer aux instructions du maître.
-
---L'escalier propre! Comment, propre, mademoiselle! mais il est
-superbe et d'une douceur.
-
---Oui, mais il est trop long. Après tout, pour ce que je le monterai!
-
-Elle ajouta avec un geste de gavroche:
-
---Je m'en fiche!
-
-Et avant que madame Adrien eût le temps de revenir de sa surprise,
-Angèle qui s'était dégantée fit craquer son ongle rose sur ses
-quenottes blanches et ajouta en riant:
-
---Comme de ça!
-
-Quelle éducation, juste ciel! D'où sortait cette espèce?
-
-Angèle se leva.
-
-Du vestibule elle passa dans le salon ouvert sur la salle à manger.
-
---Sainte Gomme! dit-elle, quel luxe!
-
---Monsieur a voulu que vous puissiez vous plaire chez vous, observa la
-concierge.
-
---Attention aimable! Mince de genre!
-
-Et apercevant la table mise:
-
---Pour qui ça? demanda-t-elle.
-
---C'est votre dîner que la femme de chambre vient de servir.
-
---Ah! j'ai une femme de chambre?
-
---C'est moi, madame, murmura Michelle dans un langage inintelligible.
-
---Qu'est-ce que vous dites?
-
-La concierge intervint.
-
---C'est une Flamande, fit-elle. Elle sait peu de français.
-
---Eh bien! si elle sait le javanais, dit tranquillement Angèle, nous
-pourrons nous entendre. Elle s'appelle?
-
---Michelle.
-
-Et s'adressant à la Flamande qui la suivait de ses grands yeux
-effarés:
-
---Vous croyez donc que je vas m'ennuyer à dîner là toute seule? Ce
-serait crevant. Je mourrais d'inanition. J'aime mieux aller chez ma
-tante. Voyons le reste.
-
-Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle ne put retenir un cri de
-plaisir.
-
---Ah! ça, par exemple, c'est galbeux, fit-elle émerveillée. Amour
-d'homme, va! Un bijou, ce grand lit avec son baldaquin. Je serai là
-dedans comme un saint-sacrement sous un dais.
-
-Elle s'étendit sur la couverture de satin bleu et se balança sur le
-sommier qui craquait.
-
---On y pioncera à poings fermés, fit-elle en se relevant.
-
-Elle flairait avec son nez aux ailes vibrantes, les bonnes senteurs du
-cabinet.
-
---C'est parfumé comme une chapelle, mais ce n'est pas l'encens qu'on
-renifle! Pristi! qu'est-ce que dirait ma tante si elle venait me voir
-là dedans! Et des cuvettes à mon chiffre, tout à mon chiffre! Il n'a
-rien oublié. Il se figure donc que je vas me cloîtrer là, tout le
-temps! Mais, ma bonne, ce que je m'y ferais vieille toute seule!
-
-Elle allait d'un objet à l'autre, joyeuse, en sautillant comme une
-bergeronnette devant une charrue, maniant les flambeaux en vermeil,
-les riens entassés sur les étagères, sur les commodes à ventre
-rebondi, à coins de bronze doré.
-
-Et soudain elle se retourna vers madame Adrien qui la considérait
-avec stupeur, tant son langage libre et populacier jurait avec sa
-physionomie de vierge, aristocratique à la prendre pour la fille d'une
-princesse.
-
---Vous l'avez vu ces jours-ci?
-
---Oui, monsieur a veillé à ce que rien ne manquât.
-
---Vous croyez donc qu'il m'aime, là, vraiment, cet être-là?
-
---Il me semble qu'il essaie de vous le prouver.
-
---Eh bien, je le trouve naïf, fit-elle, rêveuse. Moi, je ne comprends
-pas qu'un homme puisse aimer une femme de cette façon; surtout une
-femme comme moi.
-
---Pourquoi donc?
-
---Parce que je me connais et que je me rends justice, ma belle. Je ne
-vaux pas cher. Non, là, tout de bon, sans pose!
-
-Elle disait vrai.
-
-Le cocher qui l'avait amenée venait de remettre la malle de sa cliente
-à un commissionnaire qui stationnait à deux pas de là.
-
-Elle arrivait cette malle, une jolie malle en cuir russe avec des
-initiales dorées, un cadeau du duc de Charnay, lors d'une excursion
-qu'ils avaient faite ensemble en Savoie, au pays des marmottes, comme
-elle disait dans son franc parler.
-
-Elle tira de sa poche une pièce de cent sous et la donna au porteur:
-
---Tiens, fouchtra, fit-elle. Va boire à ma santé et à celle de ces
-dames.
-
---Est-elle chandille! dit la Flamande à la concierge.
-
-Cet éloge, toujours flatteur à l'oreille d'une femme, décida de la
-sympathie d'Angèle pour sa bonne.
-
---Vous, dit-elle, vous n'aurez pas trop de mal. Je ne veux pas me
-claquemurer là comme une limace dans sa coquille. Vous pouvez manger
-votre dîner, en invitant des amis. Moi, je prends de la poudre
-d'escampette. J'ai ma famille à visiter; elle ne se consolerait pas de
-ma perte. Bonsoir, mes belles.
-
-Mais elle se ravisa:
-
---Si vous voulez entrer en fonctions, mademoiselle Michelle,
-reprit-t-elle, je change d'avis. Je m'habille pour aller dîner dans le
-monde. Ensuite je rentrerai chez ma tante. Vous ne la connaissez pas,
-ma tante? C'est dommage. Madame Pivent, aux Halles, troisième rang, au
-coin, du côté de Saint-Eustache! Une crème. Vous verrez ça.
-
-Au bout de dix minutes passées dans sa chambre, elle reparut avec la
-Flamande.
-
---Adieu, mes chéries, dit-elle. Je reviendrai un de ces jours.
-
-La concierge et Michelle restèrent seules en face l'une de l'autre.
-
---Elle est trôle, dit la Flamande.
-
-Madame Adrien écoutait à la porte du vestibule.
-
---Elle dégringole les escaliers en fredonnant des chansons. Où
-va-t-elle?
-
---Je ne sais pas.
-
---Elle n'a rien dit?
-
---Si. Qu'elle allait tîner à la Crante Chatte ou aux Ampassateurs.
-
---A la Grande-Jatte ou aux Ambassadeurs! s'écria la concierge, mais
-alors c'est une cocotte!
-
---Eh pien! fit brutalement la Flamande en découvrant une jolie
-soupière d'argent d'où s'échappa une délicieuse odeur de potage;
-qu'est-ce que fous foulez que ça soit? Une rocière!
-
-Madame Adrien haussa les épaules.
-
-Pauvre M. Chazolles, pensa-t-elle.
-
---Ma foi, dit la Flamande, si fous m'en groyez, nous allons tout
-ponnement mancher le tîner. Elle n'en aura pas un pareil à la
-Crante-Chatte ou aux Ampassateurs!
-
-Madame Adrien était tentée par le parfum des sauces, mais elle
-hésitait à se commettre avec la valetaille de la maison où elle
-régnait.
-
-Elle résista dignement aux sollicitations de son estomac, objecta que
-sa loge ne pouvait pas rester indéfiniment à la garde d'un voisin
-obligeant et s'éloigna de cette prison dorée déjà vide de sa fantasque
-pensionnaire.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Le dernier dimanche de septembre aurait été un beau jour pour la
-vanité de Chazolles, si le châtelain du Val-Dieu avait eu de la
-vanité.
-
-Les campagnards étaient sur pied de bon matin pour soutenir leur
-candidat.
-
-Chazolles n'avait pas perdu son temps. Ce qu'il avait parcouru de
-kilomètres les jours précédents est invraisemblable. On l'avait vu
-partout à la fois, envahissant les villages avec impétuosité,
-encourageant ses fidèles, réchauffant les tièdes, pressant les
-fervents, trottant par les chemins de traverse ou galopant avec une
-rapidité vertigineuse, visitant les gardes, les fermiers, les petites
-gens dans leurs chaumières et jusqu'aux charbonniers dans leurs
-gourbis de branchages.
-
-Ce qu'il avait fait noircir de papier est invraisemblable.
-
-On aurait pu semer des petits papiers pour une course au clocher
-d'Alençon à Brest avec les bulletins qu'on tirait pour lui.
-
-Il publiait des journaux de renfort pour soutenir sa candidature.
-Toutes les feuilles de choux, à l'exception d'un _Progrès_ obscur mais
-hostile, chantaient ses louanges et poussaient aux roues de son char.
-Le bonhomme Percheron et les autres Bonshommes des localités voisines
-entonnaient des dithyrambes agrestes en son honneur.
-
-Les _Glaneurs_, les _Avenirs_, les _Échos_ de toutes sortes s'étaient
-ralliés à lui.
-
-L'homme de loi adverse le combattait cependant avec une opiniâtreté
-digne d'un meilleur sort et ne se rebutait pas devant les chances
-croissantes de ce dangereux rival.
-
-Mais les hostilités se passaient galamment.
-
-Jusque-là, la plume satirique de l'ennemi s'était bornée à dépeindre
-Chazolles comme un suppôt du despotisme, un partisan acharné des idées
-les plus rétrogrades, un esprit rebelle au progrès, un être pernicieux
-dont l'élection amènerait le triomphe des abus, la servitude des
-prolétaires et le prochain avènement de l'odieuse suprématie
-cléricale. On insinuait qu'il était ami de l'inquisition et ne serait
-pas éloigné d'admettre le rétablissement de la torture.
-
-Mais on ne disait pas que Chazolles eût assassiné personne ni
-dépouillé les voyageurs forcés de traverser, la nuit, ses parages
-déserts.
-
-La guerre se faisait donc en douceur et ne dépassait point les
-convenances.
-
-Duvernet, d'autre part, était là pour le coup de feu de la fin,
-défendait son ami des ongles et du bec, de la parole et de la plume,
-et ripostait vertement.
-
-Ce fut surtout à la veille du scrutin que la querelle s'envenima.
-
-Les presses étaient réquisitionnées et ne manquèrent pas de besogne.
-
-Le légiste usait ses dernières cartouches et mitraillait l'ennemi de
-son mieux.
-
-Alors qu'il pensait que Chazolles avait désarmé, comme les troupes qui
-trempent la soupe après le dernier coup de canon, des afficheurs en
-manteaux couleur de murailles, se glissèrent dans l'ombre et collèrent
-aux portes mêmes de Chazolles, sur son territoire, des pancartes dans
-lesquelles on accusait le Val-Dieu d'être un foyer de conspiration
-contre les institutions et l'ordre de choses établi.
-
-Mais Duvernet veillait par bonheur et sa vigilance n'était pas facile
-à mettre en défaut.
-
-Les typographes amis vinrent à l'aide et dans de monstrueuses affiches
-de toutes couleurs mirent à néant cette coupable insinuation en en
-démontrant l'inanité.
-
-Les percherons du châtelain emportèrent aux quatre coins du pays cette
-riposte sans réplique possible à cause du temps qui manquait, et
-Duvernet put dire à son ami:
-
---Enfin, nous avons le dernier!
-
-Ainsi fut annulée cette manoeuvre de la dernière heure.
-
-Dans toute élection qui se respecte, il y a une manoeuvre de la
-dernière heure.
-
-Autrement la fête ne serait pas complète.
-
-Chazolles avait déployé une activité dévorante.
-
-Depuis la rentrée d'Angèle à Paris, il n'avait pas laissé passer trois
-ou quatre jours sans s'échapper vingt-quatre heures pour visiter son
-adorée dans le boudoir où elle l'attendait, grâce aux dépêches qui le
-précédaient comme des courriers ailés.
-
-Dans ce frais appartement qu'il lui avait donné, il s'enivrait de
-l'amour élégant, neuf pour lui, libre dans ses caresses, ravivé par la
-science, habilement déguisée sous certaines minauderies ingénues, de
-cette fille qui l'irritait et l'énervait en l'amusant de ses saillies
-et de son esprit faubourien et primesautier.
-
-Lorsqu'il revenait au Val-Dieu et que sa femme le revoyait plus
-empressé auprès d'elle, plus tendre pour ses enfants, elle ne lui
-demandait même pas les causes de ses absences et il se taisait, dans
-son horreur du mensonge et de la duplicité.
-
-Le dimanche matin, la bataille cessa entre les adversaires.
-
-Désormais, c'était au jury des électeurs à rendre son verdict.
-
-Duvernet avait merveilleusement organisé le service.
-
-Chazolles possédait le nerf de la guerre.
-
-Il ne doutait pas qu'il ne fût battu dans les petites villes.
-
-Les cloutiers, les fabricants de chaudrons, les tisserands et les
-chaufourniers étaient acquis au candidat avancé.
-
-C'était de tradition.
-
-Mais on attendait à la rescousse les ruraux qui forment une majorité
-imposante.
-
-Le soir, vers sept heures et demie, à la chute du jour, les amis de
-Chazolles étaient réunis dans le salon, attendant les nouvelles.
-
-On avait le coeur serré.
-
-Décidément, l'amour-propre se mettait de la partie.
-
-M. Châtenay lui-même, malgré sa passion, en oubliait ses collections
-d'antiques, ses fouilles, son oppidum et le reste.
-
-Il prenait fait et cause pour son gendre, et on lui eût demandé une
-forte somme pour assurer la victoire, qu'il n'eût pas hésité une
-seconde à la verser en un bon chèque sur la Banque, pour abréger ces
-moments d'anxiété.
-
-Hélène et Denise, très agitées, assises à une table en pleine lumière
-sous le lustre étincelant, se préparaient à noter les résultats qu'on
-attendait d'un instant à l'autre.
-
-Duvernet seul était calme.
-
-Chazolles se promenait à pas lents, la tête basse, sous l'allée de
-tilleuls, étudiant les bruits des chemins.
-
-Des émissaires montant la cavalerie de labour ou de luxe du Val-Dieu,
-en station aux télégraphes, devaient apporter successivement les
-résultats connus.
-
-Chazolles avait obtenu un premier succès sur son terrain.
-
-Ses voisins l'avaient élu à l'unanimité, mais les nouvelles des
-petites villes assombrirent les visages.
-
-Les cloutiers avaient voté pour le Robespierre de l'arrondissement.
-Les tisserands étaient douteux, les chaufourniers nettement hostiles,
-à l'exception des fournisseurs du Val-Dieu.
-
-Hélène, qui se passionnait comme les autres, plus que les autres, car
-elle aurait voulu épargner, au prix de tous les sacrifices, une
-déception, une peine à son mari, se montrait inquiète.
-
-Mais l'incertitude ne fut pas de longue durée.
-
-Les gens de Bazoches, les éleveurs de Moulins, les fermiers de
-Saint-Maurice et de Tourouvre avaient tenu parole.
-
-Les campagnards donnaient à leur collègue des majorités énormes.
-
-Sur le coup de dix heures, la victoire se dessina, superbe, éclatante.
-
-Alors M. Châtenay harponna le curé par un bouton de sa soutane et lui
-exposa ses projets.
-
-Il donnerait son hôtel du Cours la Reine à son gendre, s'il était
-député.
-
-Denise n'y perdrait rien.
-
-Il lui en achèterait un autre dans le voisinage pour rétablir
-l'égalité.
-
-Qui sait? elle épouserait peut-être aussi un homme politique.
-
-Et il clignait de l'oeil avec intention du côté de Duvernet livré à
-des calculs qui l'absorbaient auprès de la jeune fille triomphante.
-
-De minute en minute, les chevaux de labour, les étalons percherons,
-les François, les Baptiste, les Jean, arrivaient en sueur au perron du
-manoir, las d'avoir pilé du poivre sur le dos des bonnes bêtes
-étonnées de cette activité inusitée.
-
-Enfin, à onze heures précises, le résultat fut complet.
-
-Les pur sang de Chazolles qu'on avait gardés pour la fin arrivaient
-les derniers.
-
-Longny avait fait son devoir, Beaufay, Saint-Hilaire, à l'autre bout
-du territoire, s'étaient conduits comme il faut.
-
-La campagne l'emportait sur toute la ligne.
-
-Le triomphe du Marat de la sous préfecture était renvoyé aux calendes.
-
-Il était outrageusement battu.
-
-Dans le salon, autour de l'élu, la joie devint du délire.
-
-Les petites filles grimpèrent sur son fauteuil et se pendirent à son
-cou.
-
-Hélène embrassa passionnément son adoré en lui murmurant à l'oreille:
-
---Es-tu heureux au moins?
-
-Il baissa la tête et n'osa répondre.
-
-Et M. Châtenay, électrisé, versait de grands verres de champagne aux
-voisins accourus, à Méraud, au curé, aux domestiques rassemblés et
-s'écriait d'une voix émue:
-
---A notre député!
-
-Ce fut dans la maison une fête, un tumulte, une explosion de joies et
-de fanfares; les cors sonnaient dans les cours; les chiens étonnés de
-ce tapage aboyaient, les enfants dansaient pendant que Maurice, devenu
-fou lui-même, envoyait son fidèle Jacques porter à franc étrier cette
-lettre au train poste.
-
- «Ma mignonne,
-
- »Nous avons réussi. Je suis nommé. Je ne m'en réjouis que pour
- toi. Tendres baisers et à bientôt. Je t'adore.
-
- »MAURICE.»
-
-
-
-
-XX
-
-
-Les dix mois qui suivirent son élection furent pour Chazolles une
-série d'enchantements.
-
-Il était en possession de la confiance de son arrondissement.
-
-Elle est facile à conquérir dans cette contrée privilégiée.
-
-Avec de bonnes paroles, une largesse faite à propos à une commune
-pauvre, un renseignement aux ignorants, une protection pour caser un
-parent d'électeur dans un pauvre emploi, maigrement rétribué, un congé
-obtenu par un jeune soldat atteint du mal du pays ou de la nostalgie
-de la ferme paternelle, on est porté aux nues.
-
-Si on refuse, une aspersion cordiale d'eau bénite de cour suffit et le
-suppliant s'en va en disant:
-
---C'est un brave homme tout de même que notre député; mais il ne peut
-pas.
-
-Chazolles se multipliait.
-
-Non pas qu'il tînt énormément à son mandat.
-
-Il s'en souciait comme un rajah de la justice.
-
-Mais il en avait besoin pour masquer son aventure.
-
-Il n'est pas déjà si aisé de se ménager des prétextes plausibles aux
-yeux d'une femme jalouse à juste titre, pour des absences de chaque
-jour, des soirées passées hors du domicile conjugal, et parfois des
-nuits entières.
-
-L'activité de Chazolles expliquait tout.
-
-Il voulait grimper aux cimes, escalader aussi son ministère.
-
-C'était lui maintenant qui gourmandait Duvernet de son inaction.
-
-Le député du Havre grandissait chaque jour, mais n'arrivait pas à la
-place Beauvau, son but.
-
-Il avait déjà vu trois cabinets tués par ses batteries et une quantité
-d'Excellences déconfites.
-
-Et il refusait tout ce qu'on lui proposait, la préfecture de police,
-les travaux publics, la justice même.
-
-Quand Chazolles se révoltait contre ses temporisations, Duvernet se
-contentait de hausser les épaules.
-
---Notre heure n'est pas venue, disait-il.
-
-En attendant, sa verve caustique, son éloquence sûre d'elle-même, très
-mesurée, très parisienne, son bon sens, sa modération adroite,
-ménageant toutes les opinions et n'en froissant aucune, lui ralliaient
-des amis qui devaient nécessairement l'amener au pouvoir.
-
-A la tribune, il plaisait aux femmes. Il était leur leader de
-prédilection. Il y apportait une sorte de grâce mondaine qui les
-séduisait.
-
-On voyait souvent aux places de choix une jeune fille d'une vingtaine
-d'années, blonde, grande, mise avec une extrême élégance, surtout les
-jours où Duvernet devait prendre la parole.
-
-C'était mademoiselle Denise Châtenay.
-
-Malgré les millions de son père et de nombreuses demandes, elle
-résistait à toutes les instances.
-
---Je ne veux pas me marier, disait-elle. Rien ne me manque.
-
-Rien ne lui manquait en effet.
-
-L'élection de son beau-frère avait été une vraie joie pour elle.
-
-Maintenant elle n'était plus confinée à Grandval dont les sites
-pittoresques ne suffisaient pas à conjurer les ennuis de la solitude.
-
-Toute la famille demeurait à l'hôtel du Cours la Reine.
-
-De là on allait et venait à la campagne.
-
-Mais Chazolles très affairé avait toujours une raison pour rester à
-Paris.
-
-Il était de toutes les commissions, de tous les dîners officiels. Pas
-de soirées diplomatiques sans lui.
-
-Et, le matin, c'étaient des correspondances à lire qui lui arrivaient
-par paquets de son arrondissement pour des vétilles; il fallait
-répondre à tout, aller au Val-Dieu rapidement ou à la préfecture pour
-en revenir au galop.
-
-Les heures, les heures bénies du tête-à-tête avec Hélène étaient
-passées.
-
-D'ailleurs à l'hôtel on ne s'apercevait de rien.
-
-Le beau-père s'était remis à collectionner avec fureur et ses
-recherches l'absorbaient.
-
-Pas de jour qu'il n'enrichît ses magnifiques collections,--superbes
-celles-là--de tableaux, de coffrets, de bronzes, de meubles, de
-tapisseries, de quelque merveille nouvelle.
-
-D'un autre côté, il s'était mis en tête d'achever son grand ouvrage
-sur les antiquités normandes. Il voulait aussi son illustration.
-
-L'excellent homme tenait table ouverte pour créer des relations à
-Chazolles qu'il aimait comme un fils.
-
-Chaque soir, c'étaient des réceptions d'intimes, des dîners fins où
-les deux amis invitaient leurs collègues.
-
-Les deux amis! Car Duvernet avait droit de commander dans la maison
-qui était comme son quartier général et sa place forte, son oppidum,
-comme il le disait en plaisantant à l'antiquaire.
-
-Chazolles s'était acquis de puissantes sympathies aux Chambres. Sa
-fortune, son savoir, la cordialité de ses manières, la facilité d'une
-parole dont il n'abusait pas, l'avaient porté aux premiers rangs.
-
-L'hôtel du Cours la Reine était donc habité en apparence par une
-heureuse famille.
-
-Les domestiques crevaient de santé; le cuisinier était soufflé comme
-une crème fouettée, les femmes de chambre n'avaient rien à craindre de
-l'anémie, les cochers étaient ronds comme des muids, à l'exception de
-Jacques qui faisait des armes à Paris comme au Val-Dieu avec son
-maître.
-
-Hélène tenait la maison silencieusement, dirigeant tout en maîtresse
-accomplie.
-
-Denise remplissait l'hôtel de sa gaieté et du bruit de son piano.
-
-Ses deux nièces, Thérèse et Marthe, grandissaient fraîches et roses
-sous l'aile de leur mère.
-
-Seul, un coeur souffrait, mais sans un murmure, sans une plainte, sans
-que personne, ni père, ni soeur, ni amis, pût voir couler les gouttes
-de sang qui s'en échappaient lentement, une à une.
-
-C'était le coeur d'Hélène.
-
-Et cependant son visage était toujours aussi calme; seulement malgré
-elle, en dépit de ses efforts, sa physionomie avait revêtu une teinte
-de mélancolie qu'elle était impuissante à effacer.
-
-Quand on la questionnait à ce sujet, elle répondait doucement, en
-essayant de sourire:
-
---Que voulez-vous? on ne peut pas toujours être jeune!
-
-Sa consolation était de s'occuper de ses enfants.
-
-Excellente musicienne, élève de Lecouppey, elle donnait elle-même des
-leçons à ses fillettes qu'elle ne confiait pas à des mains étrangères.
-
-Duvernet seul avait depuis longtemps percé à jour l'intrigue de son
-ami.
-
-Mais comme Chazolles ne lui en avait pas dit un mot, il évitait avec
-délicatesse de lui laisser entrevoir qu'il connaissait une partie de
-son secret.
-
-Toutefois, il était devenu plus affectueux encore vis-à-vis d'Hélène.
-
-Cette admirable femme qu'il sentait souffrir, dont il saisissait, avec
-son expérience du monde, les plus secrètes palpitations, lui imposait
-un respect sans bornes et une sorte d'admiration exaltée.
-
-Il l'adorait comme une sainte, comme une martyre du devoir, mais une
-martyre qui n'était pas soutenue par les applaudissements de la foule
-et qui subissait sa torture dans les ténèbres, sans défaillance et
-sans orgueil.
-
-Le mari, avec la cruauté des gens heureux, à qui rien ne manque,
-étouffait les remords qui parfois grondaient en lui à la pensée de
-cette souffrance imméritée.
-
-Mais il était tout entier à la fièvre de cette vie nouvelle qui
-l'étourdissait.
-
-Quand il rentrait dans ce splendide hôtel, plein de bruit et de
-lumières, où il délaissait sa victime, il n'y trouvait que l'accueil
-gracieux qu'on ne lui refusait jamais.
-
-Tout était à sa place.
-
-Madame Chazolles recevait, sans détourner la tête, le froid baiser de
-son mari.
-
-Les petites, quittant leurs jeux ou leur ouvrage, se levaient et
-couraient à leur père.
-
-C'est à peine s'il entendait un mot de reproche sortir des lèvres de
-ses enfants, jamais de la bouche de la mère.
-
---Il y a bien longtemps qu'on ne t'a vu, père.
-
---Où étais-tu donc, hier?
-
---Pourquoi n'es-tu pas venu dîner?
-
-Encore ces hardiesses de la blonde et de la brune étaient-elles
-aussitôt réprimées par un geste d'Hélène.
-
-Denise aussi commençait à s'étonner des fréquentes absences de son
-beau-frère, et parfois elle le taquinait à ce sujet.
-
-Mais Maurice était si prévenant pour elle, il allait si bien au devant
-de ses volontés; il la menait si souvent et au moindre signe, dans le
-monde, au théâtre, qu'elle n'avait pas le courage d'approfondir ce qui
-se passait et d'en vouloir à un être si gai, si bon enfant, d'une
-sorte d'indifférence dont, après tout, elle n'avait pas la preuve et
-qu'elle rejetait sur le compte de la vie parisienne, cette vie si
-fiévreuse, si agitée, si pleine que les jours et les nuits passent
-avec une rapidité vertigineuse.
-
-A la longue pourtant, elle fut mise sur la trace de la vérité.
-
-Souvent madame Chazolles conduisait ses filles à l'Opéra-Comique.
-C'était aux jours où l'on donnait de vertueux ouvrages, d'une
-innocuité consacrée par le temps, comme le _Chalet_ par exemple ou les
-_Noces de Jeannette_; quelqu'une de ces honnêtes berquinades qui ne
-remuent pas le coeur violemment et ne prédisposent point les jeunes
-personnes à la névrose.
-
-La famille alors se divisait en deux bandes.
-
-Denise accompagnait son beau-frère à des théâtres plus joyeux, aux
-Variétés ou aux Bouffes.
-
-Presque toujours, de sa loge, il leur arrivait d'apercevoir à quelque
-distance, au balcon d'en face, une jeune femme à la taille élégante et
-fine, divinement mise, fort belle et toujours seule.
-
-Cette figure d'une blancheur éclatante, ces formes accomplies
-l'étonnèrent.
-
-Et, à diverses reprises, il lui sembla surprendre quelques signes
-d'intelligence presque imperceptibles, entre cette jeune femme et
-Maurice.
-
-Était-ce une illusion?
-
-L'inconnue était trop saisissante pour qu'on dût l'oublier aisément.
-
-Ses traits restèrent gravés dans la mémoire de Denise qui s'habitua à
-les revoir au théâtre en face d'elle, jamais aux rares circonstances
-où sa soeur les accompagnait.
-
-Était-ce l'effet du hasard ou le résultat d'une entente?
-
-L'esprit frappé, elle étudia ce problème, sans rien révéler à
-personne, et s'efforça de le résoudre.
-
-Peu à peu l'idée fit du chemin et Denise en vint à s'imaginer qu'elle
-surprenait une partie du mystère de la vie de son beau-frère.
-
-C'était là cette rivale d'Hélène, la cause de sa tristesse.
-
-A dater de cette découverte, elle commença contre l'ennemi une guerre
-d'escarmouches.
-
-Ce fut elle qui porta le premier coup à Chazolles et par elle qu'il
-souffrit la première torture de l'atroce jalousie qui lui mordit le
-coeur.
-
-A ce moment, il était fou d'Angèle.
-
-L'année qui venait de s'écouler avait été pour lui, grâce à l'adresse
-de sa maîtresse, une succession de plaisirs presque sans remords et
-sans nuages.
-
-Cette plébéienne des Halles, si admirable qu'une femme pouvait être
-belle autrement mais non l'être davantage, si drôle dans ses
-expressions qu'elle aurait déridé un condamné à mort, s'était efforcée
-d'épaissir le bandeau que l'amour avait étendu sur les yeux de
-Maurice, et de le rassasier de toutes les jouissances dont une fille
-de vingt ans, fraîche, ardente et spirituelle, est la source vive pour
-un amoureux qui a franchi les sommets et descend le revers de la
-montagne.
-
-Maurice, avec la simplicité des gens qui aiment passionnément, croyait
-en elle.
-
-Il ignorait tout de son passé et comment l'aurait-il connu?
-
-Il ne fréquentait aucun des mondes où elle avait pris ses premiers
-amants, les plus infimes et les plus élevés.
-
-Elle expliquait ses absences par la nécessité de vivre avec sa tante
-sous peine de perdre ses bonnes grâces et de se montrer d'une noire
-ingratitude envers elle.
-
-Elle racontait à Chazolles qu'elle avait dû confesser à madame Pivent
-sa chute et ses faiblesses pour un amant dont elle lui cachait le nom;
-que la poissonnière, après avoir jeté feu et flamme, avait fini par
-s'adoucir et pardonner.
-
-Angèle semblait si sincère, ses histoires étaient si naturelles, ses
-mensonges se mêlaient à tant de vérités; elle les enveloppait de tant
-de miel comme une pilule roulée dans le sucre, que Chazolles croyait
-tout ce qu'elle voulait, trop fier pour l'espionner.
-
-Est-ce que ces yeux limpides qui se fixaient droit sur vous avec tant
-d'assurance pouvaient mentir? Est-ce que cette figure de vierge
-pouvait servir de masque à une âme vicieuse?
-
-Cet homme fort, énergique, vraiment intelligent, était dominé par
-cette fille frêle et pâle, languissante par moments, qui s'était
-emparée de lui et dont il ne pouvait plus se passer.
-
-D'ailleurs, sage jusque dans ses folies, il ne se ruinait pas pour
-elle.
-
-Angèle ne l'aurait pas voulu et, au fond, Chazolles, avec sa nature
-restée paysanne en quelques détails, aurait résisté à la pente et
-enrayé à temps avant de dégringoler dans les abîmes.
-
-Cette maîtresse brillante, soumise, facile, ne lui coûtait pas plus
-d'une trentaine de mille francs par an.
-
-Elle ne demandait rien, prenait ce qu'il donnait, mais ne prononçait
-jamais ce mot qui lui semblait odieux: l'argent.
-
-Il faut reconnaître qu'elle n'était pas de la race des femmes qui
-estiment l'amour une marchandise à vendre avec un bénéfice énorme,
-dressent leurs inventaires avec régularité et calculent le moment où
-elles se retireront des affaires, munies de bonnes rentes, ayant des
-terres, des valeurs et pignon sur rue, comme un bon boutiquier dont la
-fortune est faite.
-
-Par son détachement des richesses, elle se distinguait de la
-génération présente.
-
-Elle retardait, pour le moins, d'un demi-siècle, et c'est son éloge.
-
-C'était, d'ailleurs, le seul qu'on pût faire d'elle.
-
-Mais Chazolles la jugeait sans défauts comme un brillant de la plus
-belle eau.
-
-Le premier doute lui vint de Denise.
-
-Un soir, ils étaient à la Renaissance.
-
-On jouait le _Petit Duc_.
-
-L'essaim des amoureux de la diva s'était abattu aux fauteuils
-d'orchestre, sous les armes, le gardénia à la boutonnière des habits
-noirs.
-
-Duvernet et un rentier de ses amis occupaient avec Chazolles et Denise
-l'avant-scène de droite.
-
-En face d'eux, au balcon, Angèle brillait au premier rang, à l'angle
-le plus rapproché de la scène.
-
-Elle accaparait l'attention de la jeunesse dorée de l'orchestre, dans
-sa robe paille à rubans bleu clair, très ouverte. A ses oreilles, des
-modèles de délicatesse, deux superbes saphirs entourés de diamants
-étincelaient sous les feux du lustre.
-
-Ce n'était plus une femme, mais une constellation.
-
-Denise, espiègle comme une pensionnaire en congé, se pencha sur
-l'épaule de son beau-frère.
-
---Dieu! la jolie femme! dit-elle.
-
-Chazolles se laissa aller à ce mouvement de joie vaniteuse de l'homme
-qui entend louer l'objet de sa passion, mais un signe imperceptible de
-Duvernet qui avait dressé l'oreille, un coup d'oeil, l'avertirent de
-se tenir sur ses gardes.
-
---Où ça? fit-il en ayant l'air de ne pas comprendre.
-
---Ne faites pas l'ignorant, monsieur; en face de nous.
-
---Je t'assure...
-
---Là, devant toi.
-
---Ah! reprit-il, oui; cette grande brune en robe caroubier.
-
---Mais non, cette blonde en robe paille avec des rubans couleur du
-ciel, quand il fait beau.
-
---Je ne trouve pas. Très ordinaire.
-
-Pour le coup, c'était trop fort. Le seigneur du Val-Dieu se moquait
-d'elle.
-
-Vivement elle donna sur le bras de Duvernet un léger coup d'éventail.
-
---Dites donc, vous, fit-elle, venez çà et écoutez-moi.
-
---J'écoute.
-
---N'est-il pas vrai que cette dame là-bas, au balcon, la robe paille,
-est admirable.
-
---Hou! hou! fit Duvernet, qui avait reconnu vingt fois en pareille
-occurrence la Parisienne du Val-Dieu.
-
---Vous êtes dégoûtés, vous autres! peste!
-
---Vous savez, chère miss, les hommes n'ont pas sur cet objet les yeux
-des femmes.
-
---Prenez garde, fit Denise, vous! A force d'être si difficile, vous
-ressemblerez dans quelques années au héron de la fable.
-
---Ce qu'elle a de mieux, ce sont ses boucles d'oreilles, dit Duvernet,
-rompant les chiens. C'est ce que je vois de plus clair.
-
---Des saphirs de toute beauté. Quand je me marierai, je voudrais que
-mon mari m'en offrît de pareils.
-
---De plus beaux, dit Valéry, je lui rappellerai ce voeu, si j'ai
-l'honneur de le connaître.
-
---Vous le connaîtrez certainement.
-
---Je l'espère.
-
---Car vous ne pouvez faire moins que d'être un des témoins de ma noce.
-
---Qui aura lieu?
-
---Le plus tard possible. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me
-semble que je passe le plus heureux temps de ma vie.
-
---Ce n'est pas flatteur pour le futur.
-
---Oh! les hommes, vous savez, fit Denise, en jetant un regard à
-Chazolles, pour ce qu'ils valent, il n'y a pas tant à se presser de
-courir après.
-
-Duvernet s'inclina:
-
---Merci.
-
---Je voudrais aussi, continua Denise, connaître les fournisseurs de
-cette belle. Sa toilette est d'un goût que je qualifierai d'exquis,
-tout: la robe, la polonaise, le chapeau. Quel chien! Il est vrai
-qu'il faudrait avoir aussi ses cheveux de cuivre rouge et son cou de
-neige. Pas vrai, Maurice?
-
-Chazolles se tut.
-
-Il fit seulement un léger mouvement des épaules qui marquait son
-indifférence.
-
---Qu'est-ce qu'il a donc ce soir qu'il est muet? demanda Denise à
-Duvernet.
-
-Le député comprenait bien ce silence. Chazolles était absorbé dans la
-contemplation de son bien.
-
-Ils étaient habitués à rencontrer, aux théâtres où ils allaient
-ensemble, ce minois séducteur toujours en pleine lumière en face
-d'eux, et Valéry saisissait les relations magnétiques entre les deux
-sujets, relations dont il comprenait à la fois la force et le danger.
-
---Tenez, reprit Denise, puisque vous dites que les hommes ne jugent
-pas les femmes avec les mêmes yeux que nous, je vais vous prouver
-qu'il y en a qui pensent comme moi au sujet de ma blonde.
-
---Comment donc?
-
---Regardez à l'avant-scène, devant nous.
-
---Le duc de Charnay, dit l'ami qui accompagnait Duvernet.
-
---Ah! c'est M. le duc de Charnay, ce petit jeune homme aux diamants.
-J'aurais dû m'en douter. Je ne suis pas fâchée de le voir. C'est un
-curieux type. Vous le connaissez?
-
---Il est de mon cercle, dit l'ami.
-
---Recevez mes compliments, cher monsieur. Les femmes se tuent pour les
-membres de votre cercle. C'est flatteur.
-
---Pour celui-là, observa l'ami.
-
-Denise lorgna le duc un instant.
-
---Eh bien, cela m'étonne, fit-elle. En vaut-il vraiment la peine?
-
---Aucun homme ne vaut qu'une femme se tue pour lui, affirma
-gracieusement l'ami.
-
---Et je crois que la réciproque est vraie, ajouta Duvernet
-silencieusement.
-
---Vous vous trompez, cher monsieur, dit Denise. J'en sais au moins
-une.
-
---Vous, peut-être?
-
---Oh! non. Moi, qu'on se contente de m'aimer! C'est tout ce que je
-demande.
-
---Qui donc alors?
-
---Ma soeur Hélène.
-
---Ne l'aime-t-on pas aussi? dit Duvernet.
-
-Denise pinça le bras de son beau-frère.
-
---Écoutez ça, vous, fit-elle.
-
-Et regardant Duvernet:
-
---Je le croyais; maintenant je n'en sais rien. Mais nous nous
-éloignons de notre sujet.
-
---L'étoile du balcon?
-
---Revenons-y.
-
---Le duc de Charnay est de mon avis sur son compte. Depuis le
-commencement de l'acte, c'est-à-dire depuis qu'il est arrivé, il la
-dévore des yeux.
-
---Ah! fit Chazolles.
-
---Et, mon cher, je crois qu'il y a entre eux des correspondances, des
-effluves comme disent les romanciers à la mode. Il en est affolé.
-
---Et la jeune personne? demanda Duvernet.
-
---Elle se cache sous son éventail et sourit. Je suis sûre qu'ils
-s'entendent à merveille. Regarde donc, Maurice.
-
-Chazolles abaissa les coins de ses lèvres d'un air dédaigneux.
-
---Qu'est-ce que cela me fait? dit-il.
-
-Mais une étrange jalousie venait de lui serrer la poitrine dans un
-étau.
-
-Elle avait peut-être raison, cette Denise.
-
---Le duc n'est pas le seul à manifester son admiration, reprit-elle.
-
---Comment, il y en a d'autres? dit perfidement Valéry.
-
---Oui.
-
---Où ça?
-
---A l'orchestre.
-
---Qui donc?
-
---Ce vieux monsieur, au crâne nu, en oeuf d'autruche, avec une petite
-couronne de cheveux comme un capucin et qu'il ramène! au troisième
-rang!
-
---En effet. Il se tourne à chaque minute.
-
---Est-il décati pourtant! Un débris! Une ruine!
-
---Il est tout jeune, dit le financier.
-
---Vous le connaissez?
-
---Parfaitement, il est de mon cercle.
-
---Ah! çà, fit Denise, ils sont donc tous de votre cercle, les
-admirateurs de cette petite?
-
---Dame! quand il y en a un qui connaît une jolie femme, il s'en vante
-et donne envie aux autres de la connaître aussi.
-
---C'est comme les officiers d'un régiment alors, observa Duvernet.
-
---Qu'est-ce que vous voulez! Le monde! Il est le même partout.
-
---Alors vous la cultivez?
-
---Moi, non. Je sais seulement qu'elle demeure rue de Londres. Je suis
-du cercle, mais j'y vais à peine. Je ne compte pas.
-
---Rue de Londres? répéta Chazolles qui tressaillit.
-
---Oui. Du moins elle y est souvent et on l'y trouve, à ce que
-j'entends dire.
-
---Et il se nomme ce vieux-là? demanda Denise.
-
---Il n'est pas vieux, je vous dis, quarante ans au plus.
-
---Et si décrépit, mon Dieu! Qu'est-ce qu'il a fait?
-
---Il a cultivé les femmes dont on parle au cercle.
-
---Il y en a donc beaucoup? insinua Duvernet.
-
---Pas mal, dit avec son flegme le clubman.
-
---Attendez donc; je le connais; c'est le baron Germain. Il est du
-ministère des finances.
-
---Oui, chef de bureau, mais il y va si peu.
-
---Sa façade est en bien triste état!
-
---Mais on refait les plâtres de temps en temps, dit l'ami.
-
---Et c'est là un homme à bonnes fortunes? demanda la jeune fille.
-
---Trop, hélas! vous le voyez bien. Il est au mieux avec la petite du
-balcon.
-
-En effet, le baron était très bien avec Angèle.
-
-Elle ne se gênait même pas pour lui envoyer, de temps en temps, un
-petit salut de connaissance, malgré la présence de Chazolles, dont les
-pieds brûlaient sur les planches de l'avant-scène.
-
---Qu'est-ce que tu as? lui demanda Denise. Tu ne peux pas rester en
-place.
-
---Cette opérette m'assomme.
-
---Tu es difficile. Du Meilhac assisté de son ami Ludovic, musique de
-Lecocq.
-
---Et Granier est très gentille, affirma l'ami.
-
---Sois tranquille, ce sera bientôt fini.
-
-On était au dernier acte.
-
-Le petit duc dans sa tente roucoulait avec sa duchesse le langoureux
-duo de leur nuit de noces qui s'était fait bien attendre.
-
-Le supplice de Chazolles touchait à son terme, mais les réflexions de
-sa belle-soeur, une enfant terrible, avaient mis le feu aux poudres et
-fait sauter la chaumière où il s'endormait de confiance sur un coeur
-dont il se croyait sûr.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Le baron Germain est un célibataire comme il y en a beaucoup dans les
-entresols des quartiers aristocratiques de Paris.
-
-Fils d'un préfet de la monarchie parlementaire, il a hérité des
-habitudes d'ordre et de parcimonie de ce régime bourgeois.
-
-Il est né vers mil huit cent trente-huit, comme Chazolles, et, son
-père étant mort peu de temps après son entrée dans le monde, il fut
-élevé par un vieil oncle, garçon et sectateur d'Épicure, dans les
-principes les plus larges pour ce qui concernait les jouissances de ce
-monde éphémère, les plus étroits pour ce qui avait trait à
-l'administration de sa fortune.
-
-Elle était convenable.
-
-Le baron qui n'avait d'autre charge que sa propre guenille, qui lui
-était très chère, jouissait d'une cinquantaine de mille livres de
-rentes, en valeurs sûres, à l'abri des éventualités.
-
-Il réglait son existence avec une sagesse exceptionnelle et un ordre
-admirable. Il dressait son budget avec plus de prévoyance que celui
-de n'importe quel État du globe et ne livrait rien aux hasards.
-
-Le baron savait choisir ses officieux. Il en avait deux; un cocher qui
-soignait son cheval et son coupé, un valet de chambre attaché à sa
-personne et qu'il avait baptisé lui-même du nom de Jasmin.
-
-Il connaissait la plupart des femmes de Paris et possédait cet esprit
-facile qui court les rues et qu'on ramasse partout, sur l'asphalte où
-les gamins le laissent tomber, dans les journaux, au théâtre, surtout
-dans les salons, et qui s'enflamme comme une allumette par le
-frottement, au choc des conversations.
-
-Ce célibataire spirituel occupait à l'entresol de la maison de
-Chazolles un appartement de cinq mille francs très sévère et très
-confortable.
-
-Sa sagesse aurait été sans défaut, comme une cuirasse modèle, s'il
-avait moins adoré le sexe contraire.
-
-Mais le baron était d'une nature aussi inflammable que le bois mort,
-la paille sèche ou l'amadou.
-
-Il ne pouvait voir trotter sur l'asphalte un petit soulier cambré,
-avec un bas bien tiré, de soie et même de fil ou de coton, sans
-s'acharner à sa poursuite.
-
-Les épaules nues des femmes du monde lui causaient des titillations
-étranges et il se pâmait d'aise devant une cantatrice à la poitrine
-haletante qui se penchait sur la rampe pour lancer une déclaration au
-public en roucoulant son grand air.
-
-La femme, c'était la crevasse de ses tuyaux, la fissure de son
-amphore, la lézarde de sa muraille.
-
-Aussi, à quarante ans, alors que Chazolles était d'une vigueur de
-cariatide, il marchait, le dos voûté, en toussant à chaque minute et
-sa tête branlait au moindre coup de vent, mal soutenue par un cou
-tremblant comme celui d'un octogénaire usé et décrépit.
-
-A chaque pas, malgré ses efforts pour se tenir droit, il penchait
-comme un navire affalé sur la côte, prêt à échouer.
-
-Il ne résistait à la décadence qu'à force de cosmétiques, de
-maquillage et grâce à l'habileté de son tailleur, de son chemisier et
-aux talents de Jasmin.
-
-Et pourtant il avait encore une foule de succès auprès des femmes, de
-succès dangereux et imprudents.
-
-Il vivait sur sa réputation d'esprit, car pour le reste il était jaugé
-comme une vieille futaille, qui fuit d'usure et se mange aux vers.
-
-Certes, il ne semblait pas, pour qui n'était point au courant de sa
-vie, un rival à redouter.
-
-Cependant, le duc de Charnay causa moins d'inquiétude à Chazolles que
-ce ramolli vacillant et caduc.
-
-Dans l'esprit du châtelain du Val-Dieu, Angèle, qui demeurait sous le
-même toit que le baron Germain, avait dû le rencontrer plus d'une
-fois.
-
-Évidemment ce jouisseur s'était épris des charmes de sa voisine et la
-courtisait. Il était en passe d'obtenir ses faveurs et s'entendait au
-mieux avec elle, puisqu'ils se donnaient rendez-vous au théâtre.
-
-Il ne supposa pas un instant que le hasard fût entré pour quelque
-chose dans cette rencontre.
-
-Elle était l'effet d'un concert entre eux.
-
-Cependant, soit qu'Angèle se fût aperçue de l'attention dont elle
-était l'objet, soit pour toute autre cause, Chazolles ne saisit aucun
-signe suspect entre les deux coupables présumés.
-
-Vainement le baron se retourna plusieurs fois vers la jolie blonde du
-balcon.
-
-Elle s'abritait nonchalamment sous son éventail et l'étendait entre
-elle et cet adorateur compromettant, comme un bouclier.
-
-Lorsque la pièce s'acheva au milieu des applaudissements de la salle
-qui rappelait le petit duc de Parthenay et sa suite, Chazolles aurait
-voulu attendre à la sortie sa maîtresse pour tenter une explication,
-la première, car jusque-là il avait eu foi en elle, mais il fut
-contraint d'échanger seulement à la dérobée un regard avec Angèle.
-
-Denise le retenait.
-
-Il lui donna le bras et la conduisit à son coupé qui l'attendait à la
-porte.
-
---Nous accompagnes-tu? dit-il à Duvernet.
-
-Il essaya de l'entraîner.
-
-Mais l'autre objecta un rendez-vous au café de la Paix.
-
-Il suivrait le boulevard avec son ami le clubman, en prenant l'air.
-
-Il serra la main de Chazolles avec une énergie significative et lui
-glissa ces deux mots:
-
---Sois prudent!
-
-Puis le futur ministre referma, comme un simple ramasseur de bouts de
-cigares, la portière de la voiture qu'un excellent carrossier anglais
-emporta rapidement sur le macadam.
-
-Duvernet suivit des yeux le coupé qui disparut bientôt dans
-l'encombrement des fiacres qui s'éloignaient dans toutes les
-directions.
-
-La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu fermaient et des milliers de
-spectateurs regagnaient leurs logis.
-
-Le député du Havre, au bras du clubman, s'en allait tranquillement
-après avoir allumé un cigare.
-
-La soirée était d'une douceur exceptionnelle.
-
-On touchait au printemps.
-
-Les cafés, éclairés par des milliers de lumières, étaient pleins de
-buveurs. On aurait pu se croire au mois de juin, par une nuit d'été.
-
-Duvernet songeait à la figure si loyale de Denise, à ce bon sourire
-aux dents blanches, à ses beaux cheveux châtains, à ses couleurs de
-pêche veloutée et rougissante.
-
-Franchement, elle était bien tentante.
-
-Et il croyait deviner que, malgré sa calvitie naissante, il ne
-déplairait pas.
-
-Mais le mariage, c'était bien aléatoire.
-
-N'avait-il pas un exemple de plus sous les yeux?
-
-Chazolles, son meilleur ami, l'homme le plus droit, le plus digne
-qu'il connût, finissait comme les autres.
-
-La satiété était venue, malgré les qualités si touchantes de cette
-admirable Hélène, et lui aussi, il trompait sa femme, toujours belle
-pourtant, toujours séduisante, entourée de ses fillettes, deux perles,
-rehaussant le charme d'une mère qu'on aurait pu prendre pour leur
-soeur aînée.
-
-Et pour qui?
-
-Pour une fille de rien, car un Parisien de vieille date ne pouvait s'y
-méprendre. Angèle Méraud n'était qu'une femme galante que tous les
-gilets à coeur de l'orchestre et les habitués des avant-scènes
-courtisaient avec ensemble.
-
-Chazolles en était épris au point de n'oser en parler même à son
-intime.
-
-C'était donc grave!
-
-Il entourait cette mystérieuse passion de silence et d'ombre!
-
-Comme il s'éloignait rêvant à cette bizarrerie du coeur humain qui
-fait qu'on délaisse le bien pour le pire, et qu'on quitte les belles
-routes droites et faciles pour les chemins de traverse où l'on
-s'enfonce en pataugeant dans les fondrières, un coupé passa rapidement
-auprès de lui.
-
-Ce coupé, petit, était attelé d'un cheval alezan très vite, et au
-vasistas de la portière, Duvernet crut entrevoir, comme dans un
-éclair, la jolie figure de la jeune fille du balcon.
-
---C'est une commandite, pensa-t-il.
-
-Et après un moment de réflexion, il ajouta:
-
---A moins pourtant que cet imbécile de Chazolles ne lui ait donné une
-voiture.
-
-Et il soupira:
-
---Pauvre Hélène!
-
-Place de l'Opéra, il entra au café de la Paix.
-
-Le baron Germain était assis à une table dans la grande salle, à
-droite.
-
-Duvernet s'approcha de lui et lui tendit la main. Son compagnon
-l'imita.
-
---Seul? dit-il.
-
---Oui! c'est notre lot! De vieux garçons!
-
---Oh! fit le clubman, il y a des compensations. N'étiez-vous pas à la
-Renaissance?
-
---Ce soir? En effet, j'en sors.
-
---Et vous entreteniez une correspondance télégraphique avec une
-charmante personne...
-
---Au balcon? N'est-ce pas qu'elle est ravissante. Un galbe! Un
-montant!
-
---C'est vrai.
-
---Vous avez cru, reprit le baron, que je suis du dernier bien avec
-elle?
-
---Dame!
-
---Vous vous tromperiez. C'est une amie simplement, même pas une amie,
-une connaissance, une voisine.
-
---Ah! fit Duvernet intrigué.
-
---Elle demeure dans ma maison.
-
---Depuis quand?
-
---Dix-huit mois.
-
---Diable! pensa l'ami de Chazolles, le drôle n'a pas perdu de temps.
-Aussitôt vue, aussitôt enlevée.
-
---Je viens même de la renvoyer chez elle dans ma voiture. Une
-complaisance...
-
---Désintéressée? fit le clubman.
-
---Provisoirement, riposta le baron. Pour l'avenir, on n'en peut pas
-répondre.
-
-Duvernet vit clair dans le passé.
-
-D'un mot le baron Germain l'avait illuminé.
-
-Ainsi Chazolles était fou de cette fille, car s'il avait changé d'avis
-en quelques jours, s'il s'était fait nommer député, s'il avait quitté
-la maison, le pays où il se plaisait depuis son mariage, depuis quinze
-ans, c'était à cause d'elle.
-
-C'est pour elle qu'il avait transformé sa vie; pour elle qu'il
-délaissait ses enfants, pour elle qu'il faisait subir à sa femme les
-tortures de la jalousie, les amertumes de l'abandon.
-
-Cette fille l'avait rendu égoïste de bon qu'il était, injuste, cruel,
-impitoyable. Il lui sacrifiait tout, famille, devoir, repos, et
-n'avait fait qu'un marché de dupe, car elle le trompait odieusement et
-se moquait de lui.
-
-En un instant, il la prit en haine à cause du mal dont elle était la
-source.
-
---Elle doit être au mieux avec le duc de Charnay, dit-il au baron.
-
---Pourquoi le supposez-vous?
-
---Pour rien. Des coups d'oeil échangés! Des gestes éloquents!
-
---C'est bien possible, fit le ramolli avec indifférence. Elle mérite
-qu'on s'en occupe, mais ses fredaines ne me regardent pas. C'est
-l'affaire du monsieur qui l'entretient.
-
---Il n'a pas mal choisi au physique. Sait-on qui?
-
---Non. Un inconnu qui vient rarement et qu'on ne voit pas. Elle n'en
-parle jamais.
-
-En effet, grâce à la complicité de la concierge, il était difficile
-qu'on rencontrât Chazolles dans la maison, car il ne s'y glissait
-qu'avec les plus grandes précautions et lorsque madame Adrien s'était
-assurée qu'il pouvait monter sans être aperçu.
-
---Oh! pensa Duvernet, il faut le tirer de là.
-
-Mais par quel moyen?
-
-Le baron et son collègue du cercle se levaient.
-
-Duvernet en fit autant, les salua et s'en alla lentement du côté de
-l'avenue Montaigne.
-
-Arrivé chez lui, dans sa chambre où un bon feu flambait, il s'assit
-dans un excellent fauteuil, étendit ses jambes devant le foyer et
-prépara, à propos de la politique extérieure, un discours sur lequel
-il comptait pour ébranler le ministère déjà chancelant sur sa base et
-peut-être le jeter par terre.
-
---Attendons un peu, se dit-il en pensant à Chazolles, je prendrai
-l'intérieur. J'aurai la police à mes ordres et je saurai--pour
-rien--ce que je veux savoir. Ensuite à nous deux, ma petite Méraud!
-Vous n'aurez qu'à vous bien tenir.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe à son
-cocher.
-
-Ce signe voulait dire:
-
---Allez vite.
-
-L'ordre était facile à exécuter en quittant le boulevard encombré de
-voitures de toutes sortes.
-
-Le cocher fila par la tangente.
-
-Denise manifesta son étonnement de ce nouvel itinéraire.
-
---Les boulevards sont trop étroits, dit laconiquement Maurice. Dans
-dix ans on sera forcé de les élargir.
-
-La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence.
-
-Son beau-frère lui semblait bien préoccupé.
-
-Elle repassait dans son esprit les incidents de la soirée, et se
-disait que le trouble du mari d'Hélène n'était pas naturel, mais avec
-sa réserve, elle pressentait qu'en essayant de pénétrer un secret
-qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit.
-
-Elle rentra chez elle mécontente, se laissa embrasser froidement,
-contre son ordinaire, par Maurice et disparut.
-
-Chazolles rendu à sa liberté, traversa la chambre de ses enfants,
-souleva les rideaux de l'alcôve où les deux soeurs dormaient dans
-leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des
-coeurs ignorants, passa chez Hélène qui fermait les yeux, la contempla
-une seconde, posa ses lèvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis
-il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait,
-ouvrit une porte étroite sur la rue, et, parvenu à l'avenue d'Antin,
-héla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse:
-
---66, rue du Colisée.
-
-Il lui était impossible d'attendre une minute de plus.
-
-Il lui fallait son explication.
-
-Les soupçons que Denise avait semés dans son esprit y germaient avec
-une effrayante rapidité.
-
-Pour la première fois, il comprit à quel point cette Angèle était
-devenue nécessaire à son existence, avec quelle puissance elle s'était
-emparée de tout son être et la place qu'elle tenait en lui.
-
-La seule pensée qu'elle le trompait lui faisait bondir le coeur dans
-la poitrine, bouillir le sang dans les veines.
-
-Il voyait trouble.
-
-Jusque-là cette affection avait été tranquille. Il avait puisé dans la
-nouveauté de cet amour facile, rieur et jeune, parfumé comme une
-branche de lilas, des jouissances qu'aucune préoccupation n'avait
-altérées. Il avait pu croire que son secret était ignoré de tous, que
-rien n'en transpirait ni dans son intérieur ni au dehors.
-
-Angèle, sous sa frêle apparence, était douée d'une sorte de vigueur
-printanière. Elle avait une santé exubérante, une fraîcheur de
-violette, de fleur qui vient d'éclore sous les baisers du soleil et
-les perles de la rosée.
-
-Dans l'enivrement des premières caresses, de l'abandon sans bornes,
-sans réserves, où l'adorable fille savait allier la licence effrénée
-du fond à une certaine pudeur de la forme, chaste dans ses plus grands
-oublis, comme une statue de la grâce dans la nudité du marbre; au
-milieu des tracas de sa vie nouvelle, coupée de voyages forcés, de
-séances tumultueuses au Parlement, des obligations de la vie mondaine,
-il n'avait eu le temps de songer ni qu'il courait le danger d'être
-surpris ni qu'une infidélité de sa maîtresse fût possible.
-
-Avec ses habitudes d'homme rangé, de cultivateur qui sait compter, et
-dont les plus larges générosités sont mesurées à l'aune du nécessaire,
-il croyait avoir assez fait pour enchaîner éternellement à lui cet
-être frivole, changeant, cruel et charmant qui s'appelle une fille.
-
-Il avait dans les veines du bon sang bourgeois de ses aïeux, les gens
-de robe, qui notaient la dépense à la fin du jour sur les registres,
-véritables annales de l'économie de leur race, et se seraient fait un
-cas de conscience de jeter les écus de six livres dans les aumônières
-des quêteuses, ou, par les fenêtres, aux mendiants en loques de la
-rue.
-
-Tout se passait honorablement mais avec une utile surveillance.
-
-Hélène était faite d'autre sorte.
-
-Elle avait apporté dans la maison de son mari, tenue d'ailleurs de
-tout temps sur un pied convenable, une générosité grandiose qui lui
-était naturelle, un esprit de bienfaisance princière qui lui avait
-conquis bien des amitiés.
-
-Elle avait communiqué à Maurice une partie de la chaleur de son âme
-d'élite mais, malgré tout, le vieil homme perçait sous le nouveau.
-
-Les Chazolles de la magistrature assise revivaient dans leur fils.
-
-Il était rangé comme un banquier de province, ne se laissant pas
-entraîner plus loin que certaines limites, au delà desquelles il
-aurait cru voir le Vésuve et l'Etna se livrer à leurs éruptions
-volcaniques dans sa maison.
-
-Nous ne le blâmons pas, nous constatons.
-
-Chazolles ne doutait donc pas, avec ses idées d'ordre, qu'il ne se fût
-montré d'une générosité sans bornes envers cette petite qu'un néfaste
-hasard avait jetée sur son chemin et dans ses bras.
-
-Trente mille francs de dépense annuelle représentaient à ses yeux les
-trésors de Golconde et l'extrême prix qu'un bon capitaliste bourgeois
-dont le cerveau fonctionne droit, dût mettre à un objet d'art de cette
-sorte.
-
-Il oubliait, le malheureux, qu'il y a des tableaux, de vieux meubles,
-des épées rouillées, des vases ébréchés, des manuscrits souillés de la
-vénérable et malpropre poussière des siècles, que les amateurs portent
-à des chiffres fabuleux; que M. Châtenay achetait de laides potiches
-leur pesant d'or, et que le plus magnifique tableau ne vaut pas, dès
-qu'on estime la femme une chose à vendre, le bout du doigt d'une
-créature animée, vibrante, source de jouissances indicibles, de
-triomphes de vanité autrement vifs que ceux d'un propriétaire de
-galerie ou de musée, de plaisirs enfin sans pairs, les seuls qui
-rendent praticable une traversée de cinquante à soixante ans au milieu
-des sables altérés du désert de la vie; qu'enfin la Vénus de Milo, la
-Joconde et toutes les fresques de Raphaël réunies ne valent pas un
-baiser de ces statues sans égales, créées par le divin artiste qui
-fait les fleurs idéales, les horizons enflammés et les femmes
-splendides.
-
-Il faut rendre cet hommage à Angèle qu'elle ne se livrait jamais à ces
-réflexions, qu'elle ne craignait point la détresse, sans s'inquiéter
-d'où l'argent lui viendrait; qu'elle n'avait qu'une idée vague de la
-valeur de ce métal et le donnait comme elle le recevait, sans le
-compter ni l'honorer d'un regard attentif, n'y attachant qu'un intérêt
-tout à fait médiocre et subalterne.
-
-Lorsque le fiacre de Chazolles s'arrêta au seuil de sa maison, rue du
-Colisée, une lumière incertaine colorait les rideaux de tulle brodé
-des fenêtres de la jeune fille.
-
-Il respira.
-
-Il allait la voir.
-
-Il renvoya son fiacre et sonna.
-
-La porte s'ouvrit d'elle-même et il passa dans le vestibule désert
-sans parler à la concierge, madame Adrien, qui veillait encore dans sa
-loge où le gaz brûlait.
-
-Dans l'escalier, les tapis épais étouffaient le bruit des pas.
-
-Dès qu'il posa le doigt sur le timbre de la porte du quatrième, elle
-s'ouvrit et ce fut Angèle même, qui le reçut.
-
---Vous, dit-elle, surprise, en reculant d'un pas.
-
---Tu ne m'attendais pas?
-
---Si.
-
-Et elle ajouta avec indifférence:
-
---Je vous attends toujours.
-
---Et ta femme de chambre?
-
---Elle doit dormir comme une souche, la pauvre fille.
-
-Elle le regarda qui fermait la porte avec soin et regagna, à travers
-le vestibule et le salon, sa chambre à coucher où elle avait déjà jeté
-son manteau de fourrures sur un fauteuil.
-
---Il y a longtemps que tu es rentrée? demanda-t-il en se laissant
-tomber sur un siège.
-
---Non.
-
---Tu as pris une voiture qui marchait bien; mes compliments.
-
-Elle répondit tranquillement:
-
---On m'en a offert une.
-
---Qui donc?
-
---Le baron Germain.
-
---Tu le connais? fit Chazolles qui se leva et s'appuya à la cheminée.
-
---Oui et non. Je l'ai rencontré dans le vestibule deux ou trois fois.
-Il m'a saluée. Je lui ai rendu son salut. Il m'a adressé la parole. Je
-lui ai répondu. Il aurait cru que j'étais muette. Ce soir il m'a
-reconnue au théâtre, et dans un entr'acte, au foyer, il m'a offert de
-me renvoyer dans sa voiture qui revenait sans lui.
-
---Tu as accepté?
-
---Pourquoi non?
-
---C'est léger. Il est rentré, lui?
-
---Est-ce qu'il rentre! Il est à son cercle ou ailleurs. En voilà pour
-jusqu'à demain. Il fait comme tant d'autres. Il s'use le corps et
-l'âme devant un tapis vert. C'est idiot, mais c'est la mode. Il n'y a
-rien à dire.
-
---Tu connais le monde. Est-ce ta tante qui t'apprend ce qui se passe
-au club et ce que font les gens comme le baron Germain?
-
---Ah! ouiche! ma tante. Elle ne connaît que les limandes, les
-anguilles et les barbues.
-
---Qui alors?
-
---Est-ce que je sais? Tout le monde. Tu ne t'imagines pas que je ne
-vois que ma tante. Ça ne serait pas à faire. J'ai des amies un peu
-partout. La saison dernière, à Trouville, je m'en suis fait. J'ai le
-diable au corps. Dès qu'on me voit on m'aime.
-
---Les femmes?
-
---Et les hommes. Tu n'es pas une femme, toi!
-
-Elle parlait tranquillement, comme quelqu'un qui a la conscience
-nette.
-
---Tu n'aimes pas Trouville? reprit-elle. Moi si. C'est très gai. Tu
-m'as permis d'y aller, j'en ai profité et tu ne me l'aurais pas
-permis, j'y serais allée tout de même. Je ne peux pas rester des mois
-en cage. Autant me fourrer à Saint-Lazare tout de suite ou à Mazas. Tu
-ne veux pas me tenir au secret, hein?
-
---Ainsi tu as des amies?
-
---Oui, beaucoup; le plus que je peux.
-
---Où sont-elles tes amies? Rue de Londres?
-
-Angèle se déshabillait devant la glace avec autant de calme que si
-elle avait été seule, ou en compagnie d'un King-Charles familier
-étendu sur un coussin.
-
-Elle ôtait à ce moment ses superbes boucles d'oreilles en saphirs que
-Denise avait tant remarquées.
-
-Elle se retourna vivement, un bras replié sous sa tête, coquettement,
-dans une attitude sculpturale, sa chemise retombant sur son jupon de
-dessous en soie bleue garni de malines.
-
---Pourquoi dis-tu rue de Londres? fit-elle.
-
---Pour rien.
-
---Si; tu as une idée, dis-la.
-
---Parce qu'on te rencontre souvent de ce côté.
-
---Qui ça, on?
-
---Le premier venu; Duvernet, d'autres.
-
---Il ne m'aime pas ton ami Duvernet.
-
---Il te connaît à peine.
-
---Tu crois ça. Pourquoi donc me lance-t-il des regards farouches
-partout où il me voit?
-
---Laissons Duvernet.
-
---Je te dis qu'il me déteste. Qu'est-ce que je lui ai donc fait, à cet
-animal? Est-ce que je lui ai vendu des pois qui ne cuisent pas?
-
---Ne te fâche pas et réponds-moi. Où vas-tu, rue de Londres?
-
---Je vais où je veux. Chez des amies à moi qui y demeurent. Est-ce que
-je ne suis pas libre? Est-ce que je dépends de personne? Qu'est-ce que
-c'est que cette demoiselle qui était dans ta loge, au _Petit Duc_?
-
---Ma belle-soeur.
-
---Mademoiselle Châtenay?
-
---Oui.
-
---Elle est très jolie!
-
---Tu trouves? dit machinalement Chazolles.
-
---Parfaitement. Elle est très jolie, mais elle me reluquait tout le
-temps comme une bête curieuse. Je crois qu'elle se doute de quelque
-chose.
-
---Bah! Est-ce qu'on nous a jamais vus ensemble?
-
---Oh! mon cher, ça n'est pas nécessaire. Les femmes, vois-tu, si elles
-n'ont pas la force, elles ont la finesse. La plus sotte roulerait dix
-députés comme toi et ton ami Duvernet, le malin!
-
-Elle avait achevé sa toilette de nuit.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Elle vint se poser, légère comme un oiseau, sur la chaise longue
-auprès de Maurice, qui, la tête appuyée sur ses mains, semblait en
-proie à une incertitude qui l'exaspérait. Ses ongles égratignaient son
-crâne sous ses cheveux noirs, brillants et frisés. Il y avait dans le
-ton d'Angèle, malgré son calme et sa douceur apparente, une sorte
-d'ironie provocante et de dédain, une affirmation de liberté qui
-contrastait avec sa soumission habituelle.
-
-Elle prenait l'attitude d'un écolier surpris en faute, qui se redresse
-devant le pion et s'écrie en le regardant:
-
---Eh bien, après?
-
-Chazolles était furieux, furieux de son ignorance et de son
-impuissance. Il devinait une tromperie et n'en avait pas la preuve,
-insaisissable et fuyante.
-
-Il ne regardait pas Angèle toute fraîche, sentant bon, très excitante
-dans sa chemise de batiste, fine comme une toile d'araignée, avec des
-entre-deux de dentelles de prix. Elle avait encore ses bas de soie
-écrue, assortis à sa toilette de la soirée, et ses petits souliers
-qui découvraient un pied souple, fin comme celui d'un enfant.
-
---Voyons, dit-elle, en se laissant glisser à terre et en posant ses
-mains sur les genoux de Chazolles, qu'est-ce qui te prend? Toi qui es
-gentil d'ordinaire, qui ne m'as jamais fait une querelle, tu arrives
-comme un brutal avec tes questions de commissaire de police; tu boudes
-comme un jaloux ridicule; tu as l'air prêt à chicaner sur tout et sur
-rien; sur le baron Germain, un gâteux usé et sur la rue de Londres qui
-n'est pas plus ma rue qu'une autre. Qu'est-ce que tu lui veux à ce
-ramolli et en quoi te déplaît-elle cette rue? Est-ce qu'il ne te paye
-pas son loyer? Ou si c'est un crime d'être poli avec moi? C'est sa
-nature à ce baron.
-
-Quand il me rencontre, il a des manières aimables. Il se courbe comme
-il peut, car l'échine n'est pas flexible, il s'en faut! Et quelquefois
-il est assez téméraire pour me dire: Comment, c'est vous,
-mademoiselle? Si tôt ou si tard?--Ça dépend de l'heure.--Ou: Je ne
-m'attendais pas à cette bonne fortune de vous rencontrer! Vous allez
-me porter bonheur. Je suis sûr que je vais gagner aujourd'hui.--Un
-jour même il s'est enhardi jusqu'à cette bêtise: Je parierais que vous
-êtes une vraie mascotte! Vous mettez la guigne en fuite.
-
-Ce soir il m'a vue au balcon. S'il m'a fait de l'oeil, c'est ta faute.
-J'étais seule. Il était dans son droit. Est-il cause si tu es marié et
-si, avec toi, il faut des tas de précautions? Une femme au balcon d'un
-boui-boui, que veux-tu qu'on en pense? Qu'elle est là pour qu'on lui
-fasse la cour! Je te défie de me prouver le contraire. J'ai accepté
-son coupé pour revenir. Fallait-il le refuser? Il est vrai qu'il est
-resté trois minutes dedans jusqu'à la place de l'Opéra. Je ne pouvais
-pas le jeter sur le macadam. Là, il est entré à son cercle ou au café.
-Est-ce grave? Et tu t'avises d'être jaloux d'un vieux délabré comme le
-baron! Un être que tu flanquerais le nez sur le tapis avec une
-chiquenaude! Allons, monsieur! Vous ne me faites pas honneur. J'ai
-plus de goût.
-
---Et le duc?
-
---Quel duc?
-
---Charnay, le duc de l'avant-scène.
-
-Elle chercha dans sa mémoire, les yeux au plafond.
-
---J'y suis, fit-elle, très bien, celui-là. De la jeunesse! une
-élégance, un chic! Je l'aimerais mieux. Il n'est pas à se tuer pour
-lui, mais moins défait que le pauvre baron. Et un nom qui sonne.
-
---Il t'a beaucoup regardée...
-
---Ah! tu as vu?...
-
---Très bien.
-
---Tu as dû être flatté.
-
---Pourquoi?
-
---Si on me regarde, c'est qu'on me trouve à peu près... Et c'est
-agréable pour le monsieur. Tandis que s'il a une maîtresse et que les
-autres crachent dessus, il est vexé.
-
-Il n'osa insister. L'assurance d'Angèle le renversait. Il jouait un
-sot rôle, s'il l'accusait pour des riens.
-
-Elle se fit câline, caressa Maurice avec des mots balbutiés à son
-oreille et enfin parvint à le dérider.
-
---Ainsi, lui dit-elle, tu me fais l'honneur d'être jaloux! Je pensais
-tous ces temps: Il ne m'aime pas. Il me laisse courir à droite et à
-gauche où je veux, sans s'informer, sans craindre qu'on me vole. Il ne
-tient pas à moi. Ce soir tu me fais plaisir. Enfin! tu t'aperçois donc
-que je vaux quelque chose, qu'ils peuvent être tentés et te souffler
-ton bien. J'en suis presque fière. D'autres se fâcheraient, moi, je te
-sais gré de ta colère. Ainsi tu m'aimes?
-
-Il la releva et l'attira sur ses genoux.
-
-Longtemps il la regarda de tout près jouant avec ses cheveux blonds,
-qu'il s'amusa à dénouer et à répandre sur ses épaules.
-
-Il contempla ces traits si purs, ces yeux limpides, qui ne se
-baissaient pas devant les siens, ces lèvres de pourpre qui appelaient
-les baisers.
-
---Si je t'aime, dit-il. Hélas! tu ne sauras jamais à quel point.
-
-Et avec une violence dont il ne lui avait pas donné d'exemple, il se
-répandit en aveux, en prières et en menaces.
-
---Ce que m'a coûté ton apparition là-bas, au Val-Dieu, tu ne peux pas
-le comprendre. J'ai gâché ma vie entière pour toi. Quand j'y songe, il
-me semble que c'est un rêve et que je ne suis pas vraiment éveillé. Il
-a fallu pour que je rompe avec mon passé, une attraction plus violente
-que celle du pôle sur la boussole, plus forte que l'électricité, que
-la dynamite et les puissances des inventions modernes. Je prospérais
-dans ma paisible existence comme un arbre planté dans une terre
-féconde.
-
-Aujourd'hui, je suis comme une épave de navire abandonnée aux vents et
-à la mer. Je ne sais plus où je vais. Sans toi, Paris me fait
-horreur. Seule, tu m'y retiens et m'y attaches. Ce que j'y vois me
-froisse et m'écoeure. Ces courses effrénées après la fortune, ces
-bousculades brutales de gens escaladant le pouvoir, ces discours
-sonores et creux, futiles dans leur solennité, me donnent des nausées.
-
-Je suis député et, ma parole, je me demande à quoi je sers et si je ne
-vole pas les sommes que je coûte à mon pays. Je ne suis bon à rien,
-qu'à penser à toi.
-
-Mais le mal n'est pas là; j'ose à peine me montrer dans ma famille et
-j'y reste le moins que je peux.
-
-Ces mensonges, ces fourberies auxquels je suis astreint, m'exaspèrent.
-La duplicité me répugne. Je me fais honte à moi-même. Et, quand mes
-filles me tendent le front, comme à l'ordinaire, j'ai des tentations
-de leur crier: Mais allez-vous-en donc, je suis indigne de votre
-affection.
-
-Je supporte pourtant tout à cause de toi. Dès que je te vois, que je
-repose mes yeux sur ton éclatante beauté, comme ce soir, j'oublie le
-reste. Tu es devenue pour moi l'étoile du berger qui me guide à
-travers les événements et, en te regardant, je marche la tête dans les
-nuages, sans penser à ce que je foule aux pieds sur la terre. Je ne
-vois rien de plus et, dans ce petit coin où tu es, j'ai concentré
-toutes mes affections.
-
-Je n'ignore pas que tu es exposée à mille pièges, que tu ne peux faire
-un pas sans être en butte à des sollicitations qui te viennent de
-toutes parts. Je te voudrais laide pour être sûr que personne ne porte
-envie à ton mystérieux amant, ou enfermée sous des verrous pour mettre
-une barrière entre le monde et toi.
-
-Par malheur, une femme qui te ressemble n'est pas faite pour être
-cachée sous un boisseau. Tu crèves les yeux des gens qui sont à la
-recherche des belles filles comme la lumière électrique frapperait un
-sauvage qui ne l'aurait jamais vue. Qu'on t'admire, c'est bien, mais
-je ne veux pas que tu sois à d'autres, entends-tu?
-
---Et si cela était?
-
---Je ne sais pas ce que je ferais.
-
---Un éclat peut-être.
-
---Qui sait?
-
---Un législateur! Ce serait du propre. Du scandale! Pourquoi me
-regardez-vous avec ces vilains yeux? Vous me faites peur, en vérité.
-
---Ce n'est pas mon intention, mais je t'aime tant.
-
---C'est entendu.
-
---Tu as été bien coquette ce soir et...
-
---Quelle femme ne l'est pas?
-
---J'en ai beaucoup souffert.
-
---Je ne vous croyais pas tant de nerfs.
-
---Ni moi non plus. Je m'étonne moi-même. Je me supposais plus fort
-contre une pensée qui m'est venue, celle que tu me trompes sans doute.
-
-Elle haussa les épaules et se leva.
-
---Vous avez des papillons noirs, ce soir, monseigneur; laissez-moi
-dormir.
-
-Il voulut la retenir, mais elle se dégagea et s'en alla vers son lit
-du pas indécis et avec le regard en arrière d'une nymphe qui fuit aux
-saules.
-
---Des papillons noirs, en effet, mais gros comme des chauves-souris ou
-des hiboux, dit Chazolles.
-
-Il se secoua comme pour chasser un frisson.
-
---Je m'en vais. Décidément je suis trop triste.
-
---Bonne nuit donc, mon ami, dit-elle en se glissant sous les
-couvertures. Allez et regagnez le sanctuaire de la famille. Allez,
-despote; allez, tyranneau.
-
-Il s'assit une minute au chevet du lit, indécis, la serra dans ses
-bras nerveux en la berçant comme une petite fille, avec des
-précautions et des délicatesses de père. Il déposa sur son front
-qu'elle lui tendait un baiser en lui glissant à l'oreille ces mots:
-
---A demain.
-
---Bien, fit-elle, et tâchez de noyer vos soucis dans la Seine, avant
-de revenir. En sortant fermez bien la porte, de peur des amoureux. Ah!
-Vous éteindrez le gaz de l'antichambre, s'il vous plaît.
-
-Elle écouta, l'oreille tendue, le bruit des pas sur le tapis, entendit
-la porte qui se refermait et, se levant rapidement, elle griffonna à
-la hâte quelques lignes, à la lueur de sa veilleuse.
-
- «Mon petit duc,
-
- »Prends-moi demain pour les courses, rue de Londres. Je serai
- flattée de me pavaner dans ton coupé, à cause des armoiries, si
- toutefois ces gredins d'huissiers ne te l'ont pas saisi. Un
- conseil: mets cinq louis sur Mohican, si tu les as. Il gagnera,
- on me l'assure et, à douze contre un, il te tirera de la panne
- pour vingt-quatre heures. Une autre fois tâche d'être moins
- expressif dans tes oeillades. Tu as failli me compromettre. Un
- comble!
-
- »Ton ancienne et toujours nouvelle,
-
- »ANGÈLE.»
-
-Puis elle alluma une bougie et la posa sur la fenêtre.
-
---Le signal du baron, fit-elle. Si Chazolles le voyait, c'est lui qui
-ne serait pas content. Tant pis. Il m'ennuie à la fin avec ses
-phrases. Il m'aime! Eh bien! Et les autres!
-
-Elle réfléchit:
-
---Il est vrai qu'il vaut mieux que le baron, le duc, le jeune Abraham
-et le reste. Tous crevants! Des petits vieux dont les poumons et la
-bourse agonisent. Pas celle du juif. Ces gens-là ont des trucs pour se
-remplumer avec le duvet des autres! Mais ce qu'il est prétentieux et
-embêtant! C'est à le gifler!
-
-Elle s'était mise à genoux devant le foyer et remuait les charbons
-dans la cendre, lorsque le bruit d'un coupé qui s'arrêtait dans la rue
-se fit entendre. Puis la grande porte s'ouvrit et la voiture roula
-sous le vestibule avec un bruit qui ébranla l'immeuble comme un
-château de cartes.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Cinq minutes après elle entre-bâilla sa porte de nouveau et prêta
-l'oreille.
-
-Un pas lourd accompagné d'un gémissement asthmatique, pareil à celui
-d'un soufflet de forge, gravissait l'escalier et bientôt un habit noir
-se glissa dans l'antichambre, en murmurant avec difficulté ces mots:
-
---C'est vous?
-
---Oui.
-
-Le personnage se jeta sur le divan de peluche jaune qui garnissait un
-côté de l'antichambre.
-
---Laissez-moi reprendre haleine, dit-il; c'est le mont Blanc ici!
-Dieu! que c'est haut! Vous permettez?
-
-Il le fallait bien.
-
-Un étage de plus et l'habit noir tombait sans connaissance.
-
---C'est mal ce que je fais là, m'sieu le baron, dit la jeune fille
-avec une pose contrite et moqueuse.
-
---Je ne trouve pas, répliqua l'autre en respirant entre chaque mot.
-
---Je trompe mon ami.
-
---S'il n'en sait rien, où est le mal, puisqu'il n'en souffre pas?
-Vaudrez-vous un liard de moins au lever du soleil? Non. Alors où est
-le préjudice causé?
-
---Vous avez réponse à tout. Vous êtes un être bien dangereux!
-
---Sommes-nous faits pour violer les lois de la nature? Non. Les hommes
-et les femmes ont été créés pour se tromper réciproquement. C'est le
-divin auteur qui l'a voulu. Nous suivons le précepte.
-
---Vous allez mieux?
-
---Merci, je commence à me remettre. Je me souviens d'une ascension
-dans ce genre-là. C'était au Righi, mais il y a un chemin de fer. Ici,
-il n'y a pas même d'ascenseur. Cette bicoque retarde horriblement.
-Mais vous y êtes. Vous daignez l'habiter. Cette faveur permettra au
-propriétaire de louer son entresol à bon prix. Sans cette découverte
-je donnais congé ou j'exigeais un fort rabais.
-
-Ce visiteur tardif, évidemment attendu par mademoiselle Méraud,
-n'avait rien de parfaitement frais que sa toilette.
-
-Un homme du meilleur monde retour de soirée.
-
-Ses traits blafards étaient fatigués; de courts favoris, très clairs,
-frisés par le coiffeur, ombrageaient les joues molles, vers les
-oreilles. Le crâne était déplumé, les yeux mourants, la bouche usée,
-fripée comme une loque.
-
-L'ensemble était pauvre, flétri et cependant l'homme ne produisait pas
-une impression désagréable.
-
-Le masque était éclairé par une flamme intérieure, comme la corne
-d'une lanterne par un bout de bougie.
-
-Cette flamme, c'était l'esprit du célibataire narquois, toujours prêt
-aux saillies, aux critiques, aux mots qui relèvent la conversation
-comme le piment les sauces, amusent, raillent et souvent déchirent
-comme des griffes.
-
-Le baron Germain--car c'était lui--cachait les siennes sous le velours
-de ses politesses.
-
-Il s'était relevé, non sans peine, en portant la main gauche à son
-échine dépourvue de souplesse et devenue d'une inquiétante
-sensibilité.
-
---J'ai vu le signal, ange de ma vie, dit-il, et je suis accouru... à
-votre paradis.
-
---Ange de ma vie est exagéré. Combien en avez-vous eu comme moi!
-
---Je ne compte plus mes conquêtes,--il faut dire les femmes qui m'ont
-conquis,--mais je les estime à leur valeur. Jamais, jamais, non
-jamais, je n'ai vu une merveille qui vous puisse être comparée. Et
-s'il m'est permis de dire que j'ai vaincu parfois, nulle part ce ne
-fut avec tant de joie.
-
-Angèle se dirigeait vers sa chambre à coucher.
-
---Suivez-moi, dit-elle. Nous serons mieux ailleurs pour causer. On
-grelotte. Je ne comprends pas les oiseaux de nuit comme vous.
-
-Au milieu du salon, il s'arrêta en apercevant la clarté amoureusement
-voilée de la lampe du sanctuaire.
-
---Salut, demeure chaste et pure, fredonna-t-il avec un filet de voix
-exécrable.
-
-Un miracle de goût, le sanctuaire.
-
-Sur le seuil il fit une nouvelle station en joignant les mains.
-
---Asile enchanteur, dit-il, dont je voudrais être le seigneur
-suzerain. Savez-vous qu'il fait bien les choses, votre ténébreux
-adorateur, bien qu'il vous perche un peu haut.
-
---Cette chambre ne vous déplaît pas?
-
---Un duvet! Et comme c'est agréable à respirer ces odeurs subtiles qui
-circulent dans l'air et qu'on absorbe avec tant de plaisir. Femelle
-perfide! Et vous trompez cet esclave de vos beautés!
-
---Hélas!
-
---Seriez-vous femme s'il en était autrement? Après tout, il est
-peut-être mauvais?
-
---Non.
-
---Affreux et contrefait?
-
---Non.
-
---Jaloux?
-
---Quelquefois.
-
---D'un tempérament affaibli?
-
---Pas du tout. D'une pichenette il vous enverrait dans la rue à
-travers les carreaux.
-
---Sapristi! fit le baron, il n'est pas caché là quelque part, dans une
-armoire, au moins?
-
---Ne tremblez pas.
-
---Alors, dit le noctambule qui avait pris, sur la chaise longue devant
-le feu rallumé, la place de Chazolles, confiez-moi le secret. Soyez
-franche. J'aime à m'instruire et la question des femmes m'a toujours
-plus vivement intéressé que les douanes dont je suis chargé aux
-finances. Pourquoi le trompez-vous!
-
---Là, bien franchement, je ne sais pas.
-
---C'est par suite d'un penchant naturel.
-
---Je le crois.
-
---Une intrigue vous est nécessaire pour vivre comme du millet aux
-serins, sans comparaison.
-
---Pas une, plusieurs. Et puis les jours sont longs.
-
---Et les nuits? dit le baron en enlaçant de son bras, un peu raide, la
-taille de la jeune femme.
-
---Elles sont faites pour dormir. On a le sommeil.
-
---Pas celle-ci, fit amoureusement l'homme des douanes, avec une
-grimace de Priape.
-
---Si, celle-là plutôt qu'une autre.
-
---Vous voulez donc ma mort!
-
---Non, au contraire!
-
---Je vous affirme que cette désillusion me tuera!
-
-Elle prit sur une table, en allongeant son bras blanc, que le baron
-couvrit de baisers au passage, un miroir d'argent bruni, à main, et le
-tendit à son adorateur.
-
---Voyons, considérez-vous, de bonne foi, dit-elle. Vous avez besoin de
-repos plus que de folies. Soyez franc à votre tour et convenez-en.
-
-Le baron obéit; un soupir s'échappa de sa poitrine en même temps qu'un
-léger accès de toux.
-
---Peut-être, dit-il.
-
---Vous voyez bien.
-
---Mais pourquoi, enchanteresse, m'avez-vous accordé, cette nuit...
-
---Un rendez-vous?...
-
---Que je sollicite depuis si longtemps en vain.
-
---Vous allez le savoir. Il y a des moments où ma solitude me pèse. Mon
-amant a une famille qui le tient et dont il m'assomme. Je ne peux pas
-sortir avec lui. Jamais de parties fines, point de voyages; le
-spectacle comme ce soir, toute seule dans un coin.
-
---Mais il y a le duc de Charnay! il parle assez de son Angèle.
-
---Une ancienne liaison!
-
---Qui renaît de ses cendres de temps en temps.
-
---Vous savez; quand on a soupé ensemble, il est difficile de
-refuser...
-
---Ce qu'on a déjà donné.
-
---Mais il m'est insupportable avec ses manières de coquette, ses
-bijoux aux doigts, ses diamants à la chemise. Ce n'est pas un homme,
-c'est une poupée, un mannequin de tailleur, et je suis sûre qu'il ne
-passe pas auprès d'une fontaine sans se mirer dedans. Et pas le sou.
-Il est obligé de compter et nul besoin de savoir beaucoup
-d'arithmétique pour additionner ses biens. Prodigue en apparence,
-ladre au fond comme un usurier. Il ressemble aux papillons. De la
-poudre d'or sur les ailes. Quand on a soufflé dessus, il n'en reste
-rien.
-
---Et le jeune Abraham?
-
---Autre misère. Bête comme une oie et encore, s'il avait été au
-Capitole...
-
---Il ne l'aurait pas sauvé.
-
---Je le crains. Il m'agace les nerfs, celui-là.
-
---La vérité, c'est qu'il est mortel.
-
---Il ne parle que de ses amis, le marquis, le prince, le comte, ou du
-cheval qui va gagner le Derby de Chantilly ou le grand prix. C'est bon
-un quart d'heure, mais après!
-
---Il recommence.
-
---Un cheval de manège. Il tourne dans le même cercle, et...
-
---Il est vicieux?
-
---C'est ce qui vous trompe. Il n'a pas même assez d'esprit pour ça.
-
---Vous les traitez bien vos amis!
-
---Comme il faut.
-
---Et moi? Vous en direz autant dans huit jours. Ça promet.
-
---Vous n'avez rien à craindre.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que vous me plaisez.
-
---Vraiment?
-
---Puisque je vous le dis.
-
---C'est aimable.
-
---Vous n'êtes pas beau!
-
---Oh!
-
---Vous êtes vidé comme une noix de coco où une bande de guenons a
-fourré le museau.
-
---Continuez.
-
---Je ne vous suppose ni généreux, ni magnifique; au surplus, je n'y
-tiens pas.
-
---Allez toujours.
-
---Vous êtes chauve que c'en est scandaleux. Une nudité.
-
---Ensuite?
-
---Vous n'êtes pas de la première jeunesse.
-
---C'est vrai.
-
---Et je vous ferai remarquer que vous faites peu d'honneur aux femmes
-que vous accompagnez, car vous n'êtes même pas décoré!
-
---Vous plaît-il que je le sois demain?
-
---Je n'y tiens pas. Mais vous avez une qualité supérieure.
-
---Enfin!
-
---Vous connaissez le monde et vous êtes malin comme un singe. Il y a
-donc du plaisir à vous entendre.
-
---A m'entendre seulement?
-
---C'est déjà quelque chose. D'autre part vous êtes mûr pour le
-protectorat. Vous avez l'air d'un oncle qui mène sa nièce dans le
-monde. Vos façons galantes dans l'intimité font toujours plaisir aux
-femmes. On m'a conté qu'il y a une ancienne école de vieux polis. Vous
-en êtes, et je ne serais pas fâchée de la connaître. Jusque-là je n'ai
-vu que la nouvelle, et franchement...
-
---Elle manque de formes!
-
---Elle en a, mais de mauvaises.
-
---Mais l'autre, le protecteur mystérieux, l'inconnu, il est donc de la
-nouvelle?
-
---Lui! Il n'est d'aucune. Il ne ressemble à personne.
-
---C'est un original.
-
---Comme vous dites. Il aime gravement, passionnément, avec violence.
-Il a des phrases qui vous remuent, quoi qu'on veuille, et des doigts
-d'acier qui vous lanceraient par dessus une balustrade, celle de la
-colonne Vendôme par exemple, sans effort, de façon à vous aplatir sur
-le pavé d'en bas, comme une merluche. Pardon de cette comparaison. Un
-souvenir d'enfance!
-
---Je sais.
-
---On parle donc beaucoup de moi au club?
-
---Beaucoup!
-
---Lui, c'est un mélange de sévérité et de bonté extrême, de douceur et
-de brutalités subites, de colères et d'aménités passionnées. Je ne le
-compare à personne.
-
---Et vous l'aimez?
-
---Peut-être. S'il était constamment près de moi, je puis vous le
-confesser, il me semble que je l'adorerais comme un Dieu; mais c'est
-plus fort que moi, j'ai horreur de la solitude. Le désert me fait
-peur. Huit jours de réclusion me rendraient folle. J'ai besoin de
-bruit, de soleil, d'air, de paroles, d'intimités, de tout. C'est mon
-malheur et celui des gens qui s'attachent à moi. Maintenant, mon cher
-baron, vous me connaissez comme si vous m'aviez faite. Allez-vous-en!
-
---Déjà?
-
-La pendule sonnait trois heures du matin.
-
-Le baron ne se pressait pas de vider les lieux.
-
---On est si bien ici! dit-il.
-
---Oui, mais je ne veux pas suivre votre exemple, faire de la nuit le
-jour et du jour la nuit, pour me faner, attraper des pattes d'oie et
-perdre mes cheveux. Je n'ai que ma jeunesse et la beauté du diable. Je
-tiens à les garder. Allez-vous-en.
-
---Il le faut, soupira le voisin. Pourtant, j'espérais mieux.
-
---Je vous ôte une illusion. Vous me jugiez autrement, meilleure, plus
-facile.
-
---Vous êtes une petite fée.
-
---Et puis c'est commode, n'est-ce pas? Je suis là dans votre maison,
-sous la main. Pas de temps à perdre! Un bouquet de temps en temps, et
-des bonbons au jour de l'an! Avouez.
-
---Mais...
-
---Avouez donc. Vous n'y perdrez rien. Vous êtes un homme d'esprit, et
-votre devise est: Tout pour moi! Si elle ne me déplaît pas, pourquoi
-la tairiez-vous? Ainsi, nous serons bons amis à l'avenir.
-
---Je le veux bien. Avec les libertés nécessaires.
-
---Scélérat! profond scélérat!
-
---Quand scellons-nous le marché?
-
---Quand vous voudrez.
-
---Au café Anglais, dans un coin discret.
-
---Ou ailleurs. Rien ne presse; mais à une condition.
-
---Laquelle?
-
---Bouche cousue!
-
---Je le jure.
-
---Surtout dans la maison.
-
---Partout. En galant homme.
-
---Que vos gens eux-mêmes ne se doutent pas de cette liaison...
-
---Adultère!
-
---A peu près.
-
---Ce coup de canif sera ignoré. Ah! çà, dit le baron, vous l'aimez
-donc, l'inconnu, le maître que vous craignez tant de le perdre?
-
---Je n'en sais rien. Je l'ai bien aimé six mois! Ah! c'est un beau
-chevalier! Oui, je suis restée six mois fidèle!
-
---Six mois, soupira le viveur, une éternité! C'est incroyable et
-magnifique.
-
---Surtout à présent, n'est-ce pas? Il n'y a plus d'amours, il n'y a
-que des toquades.
-
---Beaucoup de vrai dans ce que vous dites!
-
---Et maintenant, pour la troisième fois, je vous en conjure, allez
-vous coucher, mon... ami!
-
-Le baron battit en retraite vers la porte en faisant de fréquentes
-conversions vers l'ennemi contre lequel il se livra à quelques
-tentatives repoussées sans difficulté.
-
---Vous allez me laisser des regrets, dit-il.
-
---Cela vaut mieux qu'une courbature.
-
-Elle était adorablement séduisante dans son peignoir de satin. Il lui
-baisa les mains avec un tremblement sénile qui agita son corps usé
-comme des feuilles sèches battues par un vent d'hiver.
-
---Oh! voir... murmura-t-il.
-
---Naples et mourir, acheva Angèle en lui fermant la porte au nez.
-
---Elle est diabolique, cette créature, pensait le chef du bureau des
-finances en descendant les quatre étages qui le séparaient de son
-entresol. Elle aura ma fin.
-
-Il ne pensait pas dire si vrai.
-
-Lorsqu'arrivé dans sa chambre, après avoir tourné sans bruit la petite
-clef qui ouvrait sa serrure, un bijou de Fichet, il s'étendit sur son
-lit avec une suprême sensation de bien-être:
-
---Ma foi, se dit-il, en rêvant aux jouissances d'un dîner fin, en
-compagnie de cette ravissante fille, elle réunit les conditions d'un
-confortable exquis. Capitonnage moelleux, taille souple, vingt ans, un
-sourire divin sur des lèvres de rose, et pour comble d'allégresse,
-dans ma maison, dans ma propre maison! Idéal.
-
-Il fut tiré de son extase par une douleur sourde qui lui courait dans
-le dos, du haut au bas de l'échine.
-
---Aïe! murmura-t-il, encore une indiscrétion de cette misérable et une
-invite à la sagesse!
-
-A la lueur de la veilleuse, il vit dans sa chambre, tendue de drap
-carmélite, le portrait de son père sortant du cadre d'or, en habit
-brodé, son habit de préfet. La tête souriait de ce sourire
-administratif du fonctionnaire, stéréotypé sur les lèvres, mais le
-peintre n'avait pu éviter les rides précoces que les excès avaient
-imprimées au visage du spirituel jouisseur.
-
-Une sorte de douleur continue, de souffrance habituelle perçait sous
-ce sourire faux et d'emprunt.
-
-Le baron n'avait que cinquante ans au moment de sa mort et on lui en
-aurait donné soixante-dix. Veuf de bonne heure, il était trépassé pour
-avoir abusé des plaisirs de toute sorte, la table, le jeu, et surtout
-les femmes.
-
-Son fils suivait ses traces et enchérissait sur ses vices.
-
---C'est héréditaire, pensa-t-il. Je n'y échapperai pas.
-
-Et il se souvint du conseil du célèbre docteur Guérin qui, la veille
-encore, lui avait répété à l'Opéra, au foyer de la danse, entre deux
-figurantes qui le lutinaient:
-
---Mon cher baron, il faut enrayer. Il n'est que temps.
-
-Enrayer, c'est-à-dire s'inhumer tout vivant!
-
---Bah! encore quelques jours. Encore cette folie. D'ailleurs cette
-petite me constituera une liaison sage, sans ardeurs dévorantes. La
-prendre, c'est presque me ranger. Rangeons-nous!
-
-Il se demanda quel était ce protecteur et pour quelle cause il
-s'entourait de tant de mystère.
-
-Mais cette énigme ne troubla pas son sommeil.
-
-Il s'endormit et revit dans ses songes de célibataire des légions de
-belles filles qui lui envoyaient des myriades de baisers et
-l'accablaient d'énervantes caresses. Une tentation de Saint-Antoine à
-laquelle il n'avait jamais résisté!
-
-De son côté, Angèle se mit au lit avec l'insouciance qui était la base
-de son caractère.
-
---A-t-il assez rôti le balai! pensa-t-elle. Est-il assez fripé, ce
-vieux-là!
-
-Elle le comparait à son amant. La belle tête brune de Maurice lui
-apparut avec son expression de colère quand il ravageait ses cheveux
-de ses ongles en supposant qu'elle le trompait peut-être.
-
---Mais je ne vaux pas mieux que les autres, mon pauvre ami, dit-elle
-en s'adressant à lui comme s'il avait été présent. Et elles ne font
-que cela, les autres!
-
-Le lendemain, au moment où elle s'éveillait vers onze heures, sa femme
-de chambre, Michelle, lui remit deux billets.
-
-L'un était de Maurice. Elle le lut en l'entrecoupant de réflexions.
-
- «Mon amour,
-
- »Je ne pourrai te voir aujourd'hui, on m'annonce une
- interpellation, des réunions!»
-
- --Qu'est ce que cela me fait, une interpellation?
-
- «C'est une conspiration contre le ministère qui pourrait bien
- rester sur le carreau.»
-
- --Ce n'est pas moi qui l'empêcherai de se casser le nez. Ceux-là
- ou d'autres.--Guibollard ou Beauminet, je m'en bats l'oeil.
-
- «On m'engage à prendre la parole. C'est peut-être l'occasion de
- me signaler comme mes collègues en alignant quelques périodes.»
-
- --Le besoin s'en faisait sentir, mon tendre ami!
-
- «Je veux m'y préparer et faire quelques visites. Je suis désolé
- de te laisser seule.»
-
- --C'est navrant et à fendre le coeur.
-
- «Demain nous nous reverrons. Viens à la Chambre et mets-toi en
- face de la tribune. Tu m'inspireras.»
-
- --O Égérie! Quel honneur!
-
- «Je t'envoie une carte pour le Palais-Bourbon.
-
- »Mille baisers.
-
- »T. M.»
-
---C'est gai les discours, pensa-t-elle. Nous verrons. Et voilà les
-parties de plaisir de mon député. L'amour à huis-clos et les discours
-en public! Pourquoi pas les enterrements?
-
-Elle ouvrit la seconde lettre timbrée de la poste:
-
- «Mon bijou précieux,
-
- »Ne remettons jamais au lendemain ce que nous pouvons faire tout
- de suite. Je vous attends ce soir, à sept heures et demie, au
- Café Anglais. Ensuite, j'ai une baignoire pour les Variétés. Nous
- verrons la _Femme à papa_. Cela vaut toujours bien une tragédie.
-
- »Mille et un baisers.
-
- »Ton esclave fidèle.
-
- »B. G.»
-
---Mille et un! Un de plus que l'autre! Pauvre baron! il sera mort
-avant d'avoir fini.
-
-Elle jeta les deux lettres sur la table et s'occupa de sa toilette.
-
---Réunion à Longchamp! Et le duc qui doit venir me prendre!
-
-Elle sonna Michelle:
-
---Quel temps fait-il?
-
---Superbe, madame, pas un nuage!
-
---Alors ma robe Henri III en velours bleu. Je veux être magnifique.
-
---Madame sort?
-
---Je vais aux courses.
-
---Seule?
-
---Sans doute. Est-ce que je ne sors pas toujours seule? La destinée!
-
---C'est vrai.
-
-Angèle tordait ses cheveux devant sa toilette, ses longs cheveux à
-pleines mains et d'une nuance si rare, si chatoyante, sous son toquet
-à plumes!
-
-Elle se prépara longuement, s'amusant aux mille soins de la mondaine,
-à ces futilités exquises qui la rendent si séduisante qu'on se
-damnerait pour elle.
-
-Elle attacha ses belles boucles de saphir à ses oreilles et, à une
-heure, elle se contemplait devant sa psyché, serrée dans sa robe
-bleue, fraîche comme un bouquet dans sa collerette, et pareille à une
-jeune et resplendissante comtesse de Sauves, ressuscitée et plus
-belle.
-
-Puis après avoir becqueté comme un oiseau quelques miettes de pain sur
-la nappe éclatante où son couvert était mis, elle descendit les
-escaliers en soutenant ses jupes de sa main gantée de longs gants de
-Suède et, arrivée devant la loge de la concierge, elle s'arrêta.
-
---Il n'y a pas de lettres, madame Adrien?
-
-Madame Adrien répondit avec une certaine raideur:
-
---Non, rien.
-
-Il était évident qu'elle méprisait énergiquement la favorite du
-maître.
-
-Pourtant elle se ravisa:
-
---Vous sortez? dit-elle plus courtoisement.
-
---Oui, madame.
-
---Et où allez-vous, si ce n'est point une indiscrétion?
-
---Devant moi, riposta Angèle qui se vengeait.
-
-Mais elle se ravisa à son tour.
-
-La concierge était une puissance à ménager.
-
---Il fait si beau qu'on ne peut pas se résoudre à rester en prison.
-
-Et avec un air de commisération:
-
---Je vous plains d'être attachée à votre chaîne. Moi, je vais respirer
-dehors, je ne sais où, au hasard. C'est si bon le printemps!
-
-Madame Adrien soupira.
-
-Elle n'en voyait rien des printemps qui se succédaient. Elle ne
-respirait d'air des champs que celui que le vent lui apportait dans
-une giboulée de mars ou une bourrasque d'orage. Elle ne voyait de
-soleil que ce qu'il en pénétrait, quand il était à son zénith, dans le
-gouffre de sa cour ou par la fenêtre de sa loge lorsqu'un rayon s'y
-égarait.
-
-C'était son désespoir. Elle avait la nostalgie de la campagne où elle
-courait dans son enfance sur les gazons émaillés de pâquerettes, comme
-d'autres ont la nostalgie du pays, ou les prisonniers celle de la
-liberté.
-
---Bonne promenade, madame, dit-elle.
-
-Et comme Angèle allait s'éloigner:
-
---Vous savez, reprit-elle, votre tante est venue s'informer. Il y a
-longtemps qu'elle ne vous a vue. Ce n'est donc pas chez elle que vous
-allez? Je le croyais.
-
-La flèche du Parthe!
-
---J'ai une amie, dit négligemment Angèle, rue de Londres et elle me
-donne une chambre quand je veux. Je ne sais pas comme vous faites pour
-rester seule. Moi, je ne peux pas.
-
-Elle s'en alla rapidement, très vexée.
-
-Qu'est-ce que sa tante avait donc besoin de venir la compromettre et
-de patauger dans ses affaires?
-
-Au coin de l'avenue Marigny, elle aperçut un coupé qui stationnait.
-
-C'était celui du duc de Charnay.
-
-A son approche, le valet de pied descendit et ouvrit la portière.
-
---Tiens, dit Angèle au duc, on ne t'a pas encore vendu tes chevaux,
-monseigneur?
-
---Non, ma petite. Mon créancier, le plus fort, Moïse Blunner, m'a même
-prêté cinq cents louis à une condition.
-
---Que tu te maries?
-
---Oui, avec une femme qu'il me propose.
-
---Du soigné, une femme de Blunner!
-
---C'est ce qui te trompe. Une fille adorable, la nièce d'un agent de
-change.
-
---De l'argent gagné facilement, alors! Tu acceptes?
-
---Si je ne peux pas éviter le coup.
-
---Et qui s'en ira facilement, conclut Angèle, comme il est venu.
-
-Les chevaux filaient du côté de l'Arc de l'Étoile.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Lorsque quelque orage parlementaire menace de foudroyer les Titans des
-ministères, il se manifeste une agitation autour de la Chambre,
-pareille à celle d'un cloaque ou d'une mare à grenouilles dans
-laquelle un polisson a lancé un caillou.
-
-Les cercles concentriques de cette agitation expirent vers les
-latitudes de l'_Officiel_, au quai Voltaire, et à l'avenue de
-Latour-Maubourg, au delà du ministère des affaires étrangères.
-
-Mais il existe deux endroits d'où un observateur peut à coup sûr
-prédire les événements et annoncer la tempête.
-
-C'est le restaurant du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne, et le café
-d'Orsay.
-
-On voit, aux approches des séances décisives, les députés, les
-secrétaires d'État, les ministres, les fonctionnaires, amis du cabinet
-qui s'en va,--ils sont rares--ou dévoués au cabinet qui vient,--on ne
-les compte plus,--se rassembler dans ces lieux où l'on mange, comme
-des corbeaux sur une plaine où la curée s'annonce, se serrer autour
-des huîtres succulentes, des beefsteaks du déjeuner et des cèpes à la
-bordelaise, avec des airs ténébreux, se confier, en savourant des
-soles frites, des choses excessivement importantes et se presser les
-doigts en dégustant le brie fondant ou le roquefort qui pique, avec
-des solennités de pose qui rappellent vaguement le serment des
-Horaces.
-
-C'est curieux et ce n'est pas rare.
-
-Cependant, le jour où Angèle s'en allait en tête-à-tête avec le petit
-duc de Charnay aux courses de Longchamp, il y avait très longtemps,
-plus de six mois, que la caissière du café d'Orsay,--une femme bien
-connue, qui a vu défiler des célébrités de toute sortes, s'engloutir
-des cabinets sans nombre et s'écrouler des régimes qui se croyaient
-inébranlables en dressant ses additions et en encaissant des billets
-de banque et des pièces d'or à diverses effigies,--n'avait signalé un
-de ces mouvements, précurseurs des tempêtes, dont elle reste le témoin
-imperturbable et indifférent.
-
-Dès onze heures du matin, les salons de cette antique maison
-regorgeaient de gens affamés qui se glissaient par groupes, cherchant
-les coins où l'on peut conspirer à l'aise.
-
-Et pourtant le grand débat sur l'interpellation Duvernet ne devait
-s'ouvrir que le lendemain.
-
-Il ne s'agissait encore que des escarmouches et les deux armées
-comptaient leurs forces.
-
-Duvernet avait habilement choisi son heure et son terrain.
-
-Le cabinet Ramet dont il sapait l'argile, avait hésité, flotté, disons
-le mot, barboté dans les affaires extérieures, à propos de la Grèce,
-du Maroc, de la Syrie, du grand Turc, des Anglais, et d'une foule de
-nationaux de petites régions montagneuses et misérables dont le pays
-ne se soucie point, mais qui fournissaient un ample prétexte à
-l'expulsion d'un ministère qui avait à son passif une faute grossière:
-celle d'avoir trop duré.
-
-Duvernet avait préparé depuis longtemps son coup de Jarnac; son siège
-était fait. Il avait flatté le centre droit, adulé le centre gauche,
-caressé les radicaux, cajolé les irréconciliables, accablé de
-promesses les intransigeants et rassuré les gens des opinions les plus
-variées; le tout avec des habiletés de langage et des façons accortes
-qui en faisaient l'homme de la situation.
-
-Son discours, soigneusement élaboré, n'attendait que la minute précise
-où il devait se produire. Il serait émaillé de mots spirituels,
-irrésistibles, de traits satiriques qui cribleraient ses adversaires
-en les atteignant aux endroits vulnérables.
-
-Vers midi, au moment où les conversations s'animaient, il entra et
-vint s'asseoir, en compagnie de son inséparable Chazolles, à une table
-qu'il avait eu la précaution de retenir.
-
-Il rayonnait... en dedans.
-
-Ce qu'il reçut de saluts plats et obséquieux à son entrée ne l'étonna
-point.
-
-Duvernet est un gaillard très fort qui connaît le monde et son temps.
-
---Tu vois, dit-il à Chazolles, on salue l'astre à son aurore. Ces
-gens-là lèveront la jambe comme des roquets sur mon soleil, quand il
-se couchera.
-
---Ne vends pas la peau de l'ours, observa le châtelain du Val-Dieu.
-
---Pas de danger. Ramet est perdu, et ce qu'il y a de singulier, c'est
-qu'il n'a pas su se faire un ami dans son passage aux affaires et
-pourtant il a tenu la corde longtemps.
-
---Sept mois et six jours.
-
---C'est un bail, mon bon. Nous n'aurons pas la vie si dure.
-
---Nous?
-
---Sans doute. Je te fais ministre.
-
---Merci!
-
---Tu acceptes?
-
---Je refuse!
-
---Voyons! un ami! Tu veux donc me mettre dans l'embarras? Rien n'est
-si difficile à constituer qu'un cabinet! J'ai compté sur toi. Il faut
-te dévouer. Qu'est-ce que tu prends?
-
---Il le faut?
-
---Certes!
-
---L'agriculture. Je ne connais que ça. Mais c'est bien pour t'obliger.
-
---L'agriculture? Peux pas. Je l'ai promise.
-
---A qui?
-
---A chose, tu sais bien, qui a une grande barbe blonde.
-
---Lasserre?
-
---Oui.
-
---Un avocat!
-
---Qu'est-ce que ça fait? Il s'y mettra. Le code embrasse tout.
-
---Pas les comices agricoles.
-
---Un détail.
-
---Ni les haras?
-
---Il y a des gens spéciaux. Et puis les bureaux sont là. Si tu crois
-que je vais me mêler de réformer les abus. Pas si bête. Est-ce qu'on
-aurait le temps? Veux-tu les travaux publics?
-
---Je suis incapable de bâtir un pont sur un ruisseau de deux mètres.
-
---L'instruction publique? Personne n'en veut, depuis que les potaches
-se révoltent.
-
---Décidément non.
-
---Oh! Maurice, c'est mal ce que tu fais là.
-
---Il fallait me prévenir. On ne propose pas des choses pareilles à un
-frère, à brûle-pourpoint, brusquement.
-
---Tu feras plaisir à ton beau-père.
-
---C'est une raison. Ce doux monsieur Châtenay!
-
---Tu le nommeras officier d'Académie.
-
---Ce n'est pas assez.
-
---Tu le feras décorer. Et qui sait, grâce à ta position, il sera
-peut-être de l'Institut.
-
---Il le mérite, malgré son oppidum auquel je ne crois que
-médiocrement.
-
---Alors, tu acceptes?
-
---Ne me tente pas.
-
---Et puis, fit en confidence Duvernet, ce sera une diversion aux
-ennuis de ta femme.
-
-Chazolles baissa la tête sur son assiette.
-
---Elle sera fière de te voir arrivé, et son orgueil, au moins, sera
-satisfait. Autant de sauvé!
-
---Tu m'en diras tant.
-
---Alors, c'est convenu?
-
---Si tu crois...
-
---Je l'exige. Le portefeuille ne t'importe guère.
-
---Oh! non. Cependant je ne voudrais pas être ridicule.
-
---Simplicité! Est-ce qu'un ministre l'est jamais!
-
---Va donc!
-
---Tu es mon meilleur ami. Tu me débarrasseras de ce qui me restera.
-
---C'est-à-dire que j'aurai ce dont personne ne veut. Je suis un
-pis-aller.
-
---Oui, et je compte même à ce point sur ton amitié que s'il y en a
-deux, tu te chargeras de l'intérim.
-
---Alors tu crois donc sérieusement qu'on finira par ne plus trouver de
-ministres?
-
---Dame! avec la consommation qui s'en fait!
-
-A chaque instant des gens affairés venaient glisser à la dérobée à
-Duvernet quelques mots très bas en le saluant avec un empressement
-exagéré.
-
-Chazolles entendait confusément des bouts de phrases qui se
-ressemblaient:
-
---Soyez sûr de mon vote, mais...
-
---Comptez sur ma parole.
-
---Une recette particulière pour mon neveu...
-
---La préfecture de mon département...
-
---Dévouement absolu!
-
---Une majorité superbe. Tout mon groupe... comme un seul homme,
-seulement...
-
---Sous-secrétaire. C'est compris.
-
-Et il s'échangeait des poignées de main aussi perfides que le baiser
-de l'Iscariote à Jésus le Nazaréen.
-
---Tous les mêmes, les hommes, mon cher, dit Chazolles, et dans tous
-les temps!
-
---Nous les bonifierons, riposta Duvernet.
-
---Par notre exemple?
-
---Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne
-pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands généraux
-dormaient avant la bataille, à ce qu'on assure. J'en ai toujours
-douté. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-là.
-J'ai la fièvre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai
-besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous
-promener. Tous ces conjurés qui clignent de l'oeil avec des mines
-futées, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se
-trompent avec une cordialité réciproque, me prennent sur les nerfs.
-Allons-nous-en.
-
---Tu as ta voiture?
-
---Deux heures. Elle doit être là.
-
---Où allons-nous?
-
---Où tu voudras. Aux courses?
-
---Volontiers.
-
-La victoria de Duvernet, attelée d'un cheval bai, très bon,
-stationnait en effet à la porte du café.
-
-Les deux amis y montèrent et, sur un ordre du maître, elle fila
-rapidement vers le Bois, par les quais ensoleillés, sur le macadam uni
-comme une allée de parc.
-
-L'air était doux et limpide. C'était une de ces belles journées de mai
-où l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se féconde
-et se dilate pour laisser échapper de son sein des fleurs, des
-feuillages et des moissons de toutes sortes.
-
---Ainsi tu crois au succès? dit Chazolles.
-
---J'en suis sûr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et
-je regarde autour de moi pour savoir d'où vient le vent. Il souffle
-pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra.
-
-Il se fit un silence.
-
-Vers le Trocadéro, Chazolles dit machinalement:
-
---Est-ce un vice, l'ambition?
-
---Je ne sais pas. Cela dépend des moyens qu'on emploie pour la
-satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prétentieux,
-cassant. Il avait à mes yeux tous les défauts, puisqu'il me
-déplaisait. Je l'ai attaqué par la base, à petits coups, comme un
-bûcheron qui abat un arbre. Il cède et tombe. Tant pis pour lui.
-D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-être
-un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un.
-
---Ah!
-
---Immense.
-
---Lequel?
-
---Tu me permets d'être franc?
-
---Je t'en prie.
-
---Tu es marié...
-
---Serait-ce un crime?
-
---Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme.
-
---Qui te l'a dit?
-
---Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement
-parce que je ne suis pas seul à deviner ton secret que je t'emmène
-avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tête-à-tête du
-côté de la cascade et de Suresnes, quand tu préférerais peut-être
-courir ailleurs, seul, on ne sait où.
-
-La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie, à peu
-près déserte et arrivait à la porte Dauphine.
-
-Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois où la
-victoria allait entrer; les lilas étaient en pleine floraison aux
-bosquets des villas et des hôtels qui bordent l'avenue.
-
-Chazolles était fort attentif au spectacle frais et printanier qui se
-déroulait devant lui, si attentif qu'il ne répondit pas aux propos de
-son ami.
-
-Duvernet fit un geste de résignation.
-
-Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc,
-cadenassait son coeur et y enfermait son secret.
-
---J'aborde un sujet délicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me
-connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien
-pour te servir. Je ne te blâme pas, je te plains. Tu n'as pas commis
-un crime mais une sottise. Et malgré ton esprit, elle ne m'a pas
-étonné. Elle était fatale.
-
---Je ne te comprends pas.
-
---Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment
-à l'autruche qui cache sa tête sous son aile et se croit à l'abri du
-danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de
-Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es
-amouraché d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est
-ravissante, tout à fait. C'est un Chaplin de la bonne manière, très
-réussi. Je l'ai vue.
-
---Où donc?
-
---Au Val-Dieu, d'abord, où tu t'endormais dans une sécurité facile et
-trompeuse. Avant son arrivée, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue
-et tu as été vaincu. Je te le répète, c'était fatal. Comment as-tu
-été élevé? Par un père très distingué, mais trop raide. Au sortir du
-collège où nous cultivions ensemble les racines grecques, après
-quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux
-aventures de soubrettes à la campagne, et encore je les suppose, tu te
-maries dans la fougue printanière d'un coeur qu'aucun amour sérieux
-n'avait effleuré, dans la primeur ingénue d'un être qui s'épanouit et
-que les premières brises du mois d'avril ont à peine agité.
-
-La curiosité d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la
-monotonie de ton histoire. On veut connaître, on cherche, on rêve des
-plaisirs étranges, des voluptés qui n'existent pas; l'imagination
-travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces créatures
-attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure
-qu'elles réalisent un idéal sublime et recèlent en leurs flancs toutes
-les laves de la passion, comme le Vésuve qui vomit des torrents de
-feu.
-
-On s'enflamme pour elles, sauf à reconnaître, l'expérience faite,
-qu'elles n'ont pas les supériorités dont on les ornait, et le tour est
-joué. Mais dans l'intervalle, on a foulé aux pieds des coeurs tendres,
-dédaigné des mérites qu'on apprécie trop tard à leur valeur et
-empoisonné une vie dont les voisins étaient jaloux et à laquelle rien
-ne manquait, pas même cet idéal de voluptés qu'on allait chercher bien
-loin quand on l'avait chez soi.
-
-Conclusion: Ce sont des études qui coûtent plus cher qu'elles ne
-valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non après, mon
-pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie
-pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirigé, nous ballottant
-à son gré et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis,
-vers un but qui nous échappe et qu'on ne voit qu'au moment où on le
-touche.
-
---Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout?
-
---On? Qui ça?
-
---Mon beau-père.
-
---M. Châtenay, ton beau-père et le mien, car, si je suis ministre, je
-brûle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-soeur, et
-j'espère qu'elle ne me refusera pas, malgré mon excès de lustres--au
-pluriel--M. Châtenay, cet excellent M. Châtenay est trop enfoncé dans
-ses bibelots pour penser à autre chose. D'ailleurs, on lui déguiserait
-la vérité, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il
-accepterait toutes les explications qui tendraient à démontrer ton
-innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis
-inquiet.--Pourquoi?--Au sujet de mon gendre.--J'ai tremblé une
-seconde, mais il a pris soin de me rassurer.--Il travaille trop,
-a-t-il ajouté.--J'ai failli lui rire au nez, mais mon amitié pour toi
-m'a évité cet accès intempestif.--Il est de toutes les commissions,
-en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilité
-de travail.--J'ai même expliqué qu'à mon sentiment, tu te
-surmenais.--Alors M. Châtenay m'a parlé d'autre chose; il s'est lancé
-dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du
-dix-huitième siècle.
-
-Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite à la faveur de
-l'entrée du baron Servière--un autre maniaque--qui possède une superbe
-collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits,
-guêtres et culottes, tant civils que militaires, depuis les âges les
-plus reculés jusqu'à nos jours, la plus riche qui existe en Europe et
-probablement dans l'univers. C'était une bonne fortune pour M.
-Châtenay, et j'en ai profité pour me dérober aux divagations de ces
-deux savants.
-
---Denise?
-
---Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les
-détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les
-conséquences. Elle peut avoir des soupçons,--elle en a,--saisir un
-indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les
-mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.
-
---Hélène? murmura Chazolles.
-
---Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper
-ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un coeur
-qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu
-lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas
-de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te
-défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne
-de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour
-t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à
-t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus
-cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller
-reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères.
-
-Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la
-porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux
-s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare
-aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience
-libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux
-petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te
-ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme
-tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans
-lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais
-rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu
-amoureux de sa soeur.
-
-Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des
-vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les
-félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en
-l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai
-pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe
-jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes
-lèvres après. Denise n'épousera pas--si elle accepte ma main--un mari
-de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet
-tentateur, un coeur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses,
-mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs
-inassouvis et de passions tardives.
-
-Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente
-plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères
-et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de
-femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je
-finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en
-m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à
-Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui
-seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les
-autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère?
-
-Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas.
-
---Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique
-comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et
-la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car
-elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.
-
-Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la
-rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et
-maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.
-
-Chazolles fit un geste d'impatience.
-
---Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour
-reculer. Je poursuis.
-
---Va donc!
-
---Cette petite Angèle Méraud est connue dans le monde où l'on ne
-s'ennuie pas. Tu as vu à la Renaissance, l'autre soir, le baron
-Germain, ce replâtré, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni
-rapière, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre
-eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne
-foi, que cette Parisienne qui s'est livrée à toi sans résistance, se
-soit mieux défendue contre les autres?
-
---Valéry!
-
---Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les
-femmes tombées. J'ai pour elles des miséricordes infinies et leur
-pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on
-achète un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux
-qu'on aimait, qu'on aime encore--car tu as trop de coeur pour les
-oublier--et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir
-si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il coûte, les peines qu'il nous
-impose à nous et à d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne
-veux pas examiner de plus près tes affaires et je tiens à ne pas
-m'initier à des aventures dont tu ne m'as point fait le confident,
-mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter.
-
-Réfléchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton
-inspiration. Moi j'ai flairé un précipice et je t'ai crié: Gare! Il y
-a une vipère sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les
-doigts.
-
-La victoria descendait la pente qui arrive à Longchamp. Elle longea le
-moulin à vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre côté
-de l'allée, à l'extrémité du champ de courses; puis elle roula pendant
-un instant entre deux pelouses et s'arrêta à la porte du pesage.
-
-Les deux amis descendirent et entrèrent.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Il régnait une animation extrême dans l'enceinte réservée.
-
-Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux
-estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances.
-Les femmes à la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes
-tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient
-courir ou qui venaient de quitter la piste.
-
-Bientôt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se
-tenant le bras, un landau sans escorte pénétra dans le pesage et
-s'arrêta à la porte de la tribune présidentielle.
-
-Un vieux monsieur, enveloppé dans un pardessus gris, à la figure
-impassible, blanche et ridée, en descendit appuyé sur un homme plus
-jeune que lui, solide encore, à la moustache poivre et sel, et de
-tournure militaire.
-
-Chazolles et son ami s'étaient trouvés pris dans la foule des curieux
-qui se groupaient autour du landau.
-
-Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le député du
-Havre auquel il adressa un pâle sourire presque imperceptible.
-
-Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher.
-
-Duvernet quitta le bras de Maurice et obéissant à cette invitation,
-disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune
-d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage.
-
-Chazolles resta seul.
-
-Il errait au milieu des groupes, ennuyé, mécontent.
-
-Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crécelle
-importune.
-
-Qu'est-ce qu'on avait donc à se mêler de ses affaires? Après tout,
-elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intérieur
-n'intéressaient pas les autres.
-
-Sa femme, son Hélène, passe. Elle avait le droit de lui adresser des
-reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des
-licences de l'amitié pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il
-aurait bien pu fermer les yeux.
-
-Il est vrai qu'il allait être de la famille s'il épousait Denise.
-
-C'était sa première confidence sur ses projets.
-
-Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui
-était inconnu auparavant: l'envie.
-
-Ah! certes, ce politique avait été plus fin que lui. Il avait épuisé
-les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; mené une joyeuse
-existence qui ne lui laissait rien à apprendre désormais. Il devait
-avoir dans ses secrétaires des cases pleines de portraits de femmes,
-de billets parfumés, de lettres d'amour.
-
-Il ne s'était rien refusé et maintenant il s'offrait, lorsque lui,
-Chazolles, était obligé de demander de nouvelles joies à une liaison
-illégitime, des plaisirs délicats dans un mariage qu'il pourrait
-publier à grand renfort de trompettes, sur lequel on le féliciterait
-de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle,
-riche, pure et ornée de tout ce qui donne le charme, excite
-l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme.
-
-Ce Duvernet avait toutes les chances!
-
-Chazolles s'en allait à la dérive, parmi les bookmakers, les chevaux,
-les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne
-saisissant aucun détail de ce panorama mouvant et bigarré qui se
-déroulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste.
-
-Des clameurs se firent entendre, à étourdir comme à Athènes, les
-corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camériste! avec un
-redoublement de fracas et, tout à coup, elles s'éteignirent.
-
-La course était finie.
-
-Bariolet l'avait emporté d'une tête sur Camériste.
-
-Mais le châtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas.
-
-En un clin d'oeil les tribunes se vidèrent comme par enchantement et
-la foule se précipita au pesage.
-
-Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait à l'angle du mur,
-lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, fraîche
-comme une pervenche éclose le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque
-Henri II, crânement posée sur sa tête mignonne, rayonnante de gaieté
-et d'animation, déboucha auprès de lui, au bras d'un gentleman sanglé
-dans un veston étroit, une rose à la boutonnière et le stick à la
-main.
-
-Instinctivement Chazolles arrêta la jeune femme au passage en lui
-posant brusquement sa main sur le bras.
-
-Elle étouffa un cri.
-
-Et au même moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du
-député.
-
-D'un mouvement rapide comme un éclair, Chazolles avait paré le coup et
-brisé le stick en morceaux.
-
-D'un coup de poing il envoya l'homme au veston à quinze pas, rouler
-sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait
-lentement au pesage et se cabra.
-
-La femme était Angèle.
-
-L'homme était le duc de Charnay.
-
-La scène avait été si rapide que les voisins même de ce groupe
-querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause.
-
-Chazolles était resté immobile à sa place.
-
---Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons.
-
-Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il écrivit rapidement au
-crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26.
-
---Quand vous voudrez.
-
---Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay.
-
-Et il s'éloigna seul.
-
-Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause évidente de cette
-algarade où il avait éprouvé la force du biceps de son rival.
-
-Elle avait disparu.
-
-Chazolles, resté seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme
-que si rien de fâcheux ne lui était survenu, mais intérieurement, une
-violente tempête bouillonnait en lui.
-
-Il lui montait à la tête des rages d'écraser entre ses doigts le
-hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette
-maîtresse à laquelle il vouait un mépris mortel. Quand elle l'avait
-regardé avec des yeux suppliants, il avait détourné la tête et ses
-lèvres s'étaient crispées de dégoût.
-
-Il ne la reverrait pas.
-
-Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du
-foyer domestique qui lui avait donné de longues années de bonheur,
-quand tant d'autres n'ont pas été à l'abri des peines, des
-inquiétudes, des privations, des misères de toute espèce, même
-l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil?
-
-Et il n'était pas content de son lot! Que voulait-il donc?
-
-Pendant cinq minutes il se livra aux réflexions les plus sages; il
-redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus sensés. Il
-s'éloignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces
-lieux où tout lui rappelait les enchantements du passé, les poésies de
-la nature, la tranquillité des bois et des champs.
-
-Il avait oublié le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient
-près de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en
-sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'épaule.
-
-C'était Duvernet avec sa figure d'une impassibilité diplomatique.
-
---Eh bien! fit machinalement Chazolles.
-
---D'où sors-tu? On dirait que tu rêves! Je te cherchais. Tu n'as pas
-bougé?
-
---Non.
-
---On va courir le prix du Printemps.
-
---Qu'est-ce que cela me fait?
-
---Diable. Tu es bien détaché des choses de ce monde?
-
---Allons-nous-en.
-
-Duvernet le considéra curieusement.
-
---Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleversée.
-
---J'ai un duel!
-
-Duvernet tressauta comme s'il avait marché sur la queue d'un aspic.
-
---Un duel? Pourquoi?
-
---Pour une querelle.
-
---Toi, le plus doux des hommes?
-
---Ça ne fait rien.
-
---Avec qui?
-
---Avec un jeune monsieur très bien...
-
---Qui se nomme?...
-
---Le duc de Charnay.
-
-Duvernet réfléchit et fit claquer sa langue avec impatience.
-
---Histoire de femme, sans doute! Diantre! voilà une tuile qui tombe
-mal. A la veille d'une séance décisive à la Chambre! Au moment où tu
-allais être ministre. Tu déranges mes combinaisons. Un scandale!
-
---Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tiré...
-
---Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger
-l'affaire?
-
---Non.
-
---C'est donc grave?
-
---Je ne sais pas. Cela dépend de la façon dont le duc comprend les
-choses. Il a levé sa canne pour me frapper et je l'ai envoyé d'un coup
-de poing rouler sur la ravine, dans l'allée.
-
---Mais la raison de cette insulte?
-
---Inutile de l'expliquer; les faits sont là. Ils suffisent.
-
---Il va t'envoyer ses témoins.
-
---Sans nul doute.
-
---Chez ton beau-père! Tu n'y songes pas. Il faut éviter à tout prix ce
-tapage.
-
---Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille;
-comme tu es garçon, j'ai donné mon adresse chez toi, avenue Montaigne.
-Ses témoins y seront dans un instant.
-
---Et les tiens?
-
---Je compte sur toi.
-
---Et mon discours demain?
-
---On peut terminer le tout dès le matin. Ce n'est qu'un coup d'épée à
-donner ou à recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes.
-
---Spadassin, va!
-
-Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le
-chiffonnait.
-
---Tu as raison; allons-nous-en, dit-il.
-
-Au moment de monter en voiture, il se ravisa:
-
---Tu n'as pas un second ami, ici, pour hâter la solution et ne pas
-remettre aux calendes les témoins du duc?
-
---Je n'ai vu personne. Et toi?
-
---Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du président. C'est un brave
-à tous crins. Enchanté de te rendre ce service. Et il sera discret.
-
---Emmenons-le.
-
-Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects,
-très scrupuleux sur le point d'honneur.
-
-En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans
-insister sur le motif.
-
-Très lié avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont
-on le chargeait.
-
-On mènerait les choses rondement, une petite saignée à la Broussais
-est hygiénique de temps en temps.
-
---Mais j'y pense. Vous êtes campagnard, dit-il à Chazolles. Aux champs
-on passe plutôt son temps à tuer des lapins qu'à faire des armes.
-Savez-vous tenir une épée?
-
---A peu près.
-
---C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bâti comme vous êtes, vous
-devez avoir un poignet du diable.
-
---Le duc en sait quelque chose, dit Valéry.
-
-Les deux amis enlevèrent le commandant, et la victoria du futur
-ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, où elle
-arriva juste une heure après la querelle.
-
-Au moment où elle passait sous la porte cochère, une autre victoria
-s'arrêtait au bord du trottoir.
-
-Le duc n'avait pas perdu de temps.
-
-Deux messieurs en descendirent et sonnèrent à l'entresol de Duvernet,
-qui les reçut dans son cabinet.
-
-Les deux messieurs étaient des amis de Charnay, fort gracieux
-d'aspect, souriants et d'une extrême politesse.
-
---Je pense, dit le plus âgé, le marquis de Kergor, qui n'avait pas
-trente ans, que notre affaire se traitera aisément. M. Chazolles a
-gravement offensé notre ami, le duc de Charnay. C'est à nous
-qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous être agréables en
-prenant l'épée.
-
---Accordé.
-
---A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses.
-
---Jamais. Quand fixez-vous la rencontre?
-
---Le plus tôt sera le mieux, dit Kergor.
-
---Comme cela se trouve, pensa Duvernet.
-
-Et tout haut:
-
---Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe.
-
---Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis.
-
---A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que
-le duel serait un crime sur notre bon territoire français? Nous ne
-sommes plus au temps où florissaient les édits du Cardinal.
-
---Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose à être dérangé
-par la police.
-
---Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gênante!
-
---Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possède une
-villa plantée dans un immense jardin. Je réponds du mystère.
-
-C'était un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait à
-son discours.
-
-En deux minutes, on fut d'accord:
-
-Six heures du matin. La maison du marquis, à Auteuil, rue Boileau.
-Chacun y arriverait de son côté, et les adversaires se serviraient
-d'épées de combat, neuves, que les témoins du duc se chargeaient
-d'apporter.
-
-Le contrat fut signé galamment, sans bruit et sans aigreur.
-
-Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des
-conventions à Chazolles, il sourit avec indifférence.
-
---Je compte sur ta sagesse, dit Valéry. Le duc passe pour une fine
-lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministère. Une égratignure à jouer
-et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne
-sur la conscience. Et quant à ce soir...
-
---Où dînes-tu?
-
---Chez ton beau-père. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est
-difficile à garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut
-obtenir du silence et il nous en faut à tout prix.
-
-Il était cinq heures.
-
-Les deux amis et le commandant se serrèrent la main et se séparèrent.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Gaspard Méraud venait de débarquer à Paris.
-
-Les Parisiens quand ils ont passé un an à leur caisse, à leurs
-comptoirs, dans l'air épais et lourd des boutiques ou la poussière de
-leurs bureaux ont besoin d'aller se retremper au bord de la mer, de se
-refaire à l'aide d'eaux ferrugineuses, de puiser une nouvelle force en
-gravissant des montagnes en Suisse ou en Savoie, ou de respirer les
-vapeurs iodées des plages bretonnes.
-
-L'ancien courtier, lui, éprouvait le besoin de se retremper dans la
-bonne odeur des amoncellements de poissons et de nourritures.
-
-Les bruits de la criée, le tapage des camions amenant la marée, le
-roulement des guimbardes de maraîchers encombrées de légumes, le
-grondement du Paris lointain qui s'éveille à peine, quand les gens des
-Halles ont déjà fini leur besogne, toutes ces activités, ce tapage, ce
-tumulte lui manquaient.
-
-Il avait donc laissé là-bas, au Val-Dieu, dans sa villa, Herminie, ses
-lignes à pêcher, son fusil inoffensif et il était tombé à
-l'improviste chez sa cousine, madame Pivent.
-
-Le pauvre femme vivait comme à l'ordinaire, partageant son temps entre
-son banc des Halles et son appartement de la rue du Cygne où elle
-contemplait avec un attendrissement désolé la chambre blanche de sa
-petite Angèle qui devenait rare.
-
-Gaspard, à son débarquement, le jour même où Chazolles avait eu cette
-querelle imprévue, avait vainement demandé la nièce aux échos de
-l'appartement de la tante.
-
-Brigitte, la bonne à tout faire, tricotait seule pendant que sa
-maîtresse était occupée à détailler les mannes de soles, les saumons
-et les turbots à sa clientèle qui ne faisait que croître et embellir.
-
-Il s'était informé:
-
---Et Angèle, où est-elle?
-
---Je ne sais pas, monsieur.
-
---Comment, tu ne sais pas?
-
---Non, monsieur.
-
---Elle ne vient donc pas tous les jours chez sa tante?
-
---Oh! monsieur Méraud, il s'en faut; non, pas tous les jours, pas
-souvent même.
-
---Mais c'est une ingrate, une pas grand'chose! Une femme si bonne pour
-elle... Où perche-t-elle?
-
---Madame Pivent va vous le dire. Du côté de l'Élysée.
-
---Bigre! Un quartier de la haute! Il lui est donc tombé des rentes, à
-cette petite?
-
---Je vas vous dire, monsieur Méraud. Elle a quelqu'un!
-
-Avoir quelqu'un! Ce mot-là était gros de révélations. Il aurait fait
-bondir un honnête père de famille breton ou cauchois. Mais Méraud
-était d'une autre pâte. Il avait bu la corruption ambiante avec ses
-premiers canons sur l'étain du mastroquet. Il ne s'étonna donc pas.
-
---Ça ne fait rien, dit-il. C'est mal de négliger des parents qui nous
-aiment. Je lui dirai son fait à l'enfant.
-
-Il sortit et alla flâner du côté de la rue Montorgueil pour causer aux
-amis, Dubourdeau, le marchand de salaisons, qui étalait ses
-charcuteries de tous les pays, ses jambons de Bayonne et de Francfort,
-ses saucissons de Bologne, et aussi ses morues et ses caques de
-harengs saurs et d'anchois, dans un immense magasin, ouvert sur la
-rue, à cause des odeurs, en face des _Fabriques de France_; Cadinet,
-l'épicier de la rue Mondétour, avec lequel il avait fait de si bonnes
-parties autrefois, un joyeux compagnon, qui avait toujours le mot pour
-rire; Courapied, le roi des marchands de beurre et de fromages, un
-autre compère à qui tout réussit et qui était en train de se faire
-construire un immeuble superbe au coin de la rue Pierre Lescot, à la
-place de masures branlantes, qu'il avait jetées bas, après les avoir
-eues pour un morceau de pain. Un riche marché. Mais c'était un animal
-qui avait de la veine comme pas un.
-
-Les trois copains, débauchés par l'arrivée de ce vieil ami, allèrent
-lamper des bocks à la brasserie des frères Lebigre et arranger une
-partie fine pour le lendemain.
-
-Puis, avec des libations copieuses, Gaspard retourna chez la cousine
-qui devait être rentrée depuis longtemps et avec qui il avait promis
-de dîner.
-
-Ce fut Angèle qui lui ouvrit la porte...
-
-Elle tomba dans ses bras et tout fut oublié pour un instant de
-câlineries de cette fée de la grâce et de l'amour.
-
---Tu es encore embellie, ma mignonne, lui dit-il, après l'avoir
-regardée à loisir et fait danser sur ses genoux comme lorsqu'elle
-était petite. Et une toilette! Etourdissante! Du velours! Tu restes
-avec nous, au moins, ce soir!
-
-Elle pensa que le baron Germain l'attendrait au Café Anglais; elle
-était indécise et aurait bien voulu ne pas manquer à sa parole.
-
-Elle était de celles qui ne craignent pas de duper dix amants et ont
-horreur d'en faire attendre--elles disent faire poser--un nouveau dix
-minutes.
-
-Bonnes natures!
-
---Je suis invitée, dit-elle. Quel contretemps!
-
---Par ton... ami? fit Méraud.
-
-Elle ne rougit pas.
-
---Non, par un ami, rectifia-t-elle effrontément.
-
---Et tu vas nous planter là?
-
---Oh! ma foi! tant pis, s'écria-t-elle. Je reste.
-
---C'est gentil ça, dit Méraud.
-
---Je cours envoyer une dépêche pour qu'on ne m'attende pas, et dans
-une minute je suis là.
-
-Elle remit sa toque sur sa tête, et descendit l'escalier quatre à
-quatre, avec une légèreté d'oiseau.
-
-Elle s'était enfuie des courses au moment de la querelle du duc et de
-Chazolles et s'était jetée dans un fiacre en disant au cocher:
-
---A Paris.
-
-D'abord elle voulait rentrer chez elle.
-
-Mais elle eut peur de son amant. Il lui avait lancé des regards si
-farouches qu'elle en tremblait malgré son intrépidité difficile à
-ébranler. A la rue de Londres, le duc serait venu la relancer. Alors
-elle songea au baron Germain qui allait être enchanté de la recevoir
-et de la dérober, pendant le premier moment, à la colère de cet
-hercule normand qui d'un revers de main envoyait les gens sur le dos à
-quinze pas dans la poussière. Mais le baron ne rentrait guère que vers
-les trois heures du matin et lui avait donné rendez-vous au Café
-Anglais. D'autre part ce serait répandre dans la maison le bruit de
-son incartade avec le locataire de l'entresol.
-
-Elle était donc venue se réfugier tout droit rue du Cygne, dans le
-giron de sa tante.
-
-C'était encore le parti le plus sage.
-
-Au bureau du télégraphe, elle prit une carte fermée et écrivit ce qui
-suit:
-
- «Mon cher baron,
-
- «Il me tombe un cousin de Normandie sur les bras. Impossible de
- souper ce soir. C'est partie remise. Choses promises sont dues et
- je suis une honnête femme... comme vous les voulez.
-
- »Soyez tranquille, je vous indemniserai.
-
- »Un baiser.
-
- »ANGÈLE.»
-
-Puis elle rentra toute joyeuse à la rue du Cygne, dîna gaiement entre
-son cousin Méraud et sa tante, et dormit comme un loir dans ses
-rideaux blancs, où madame Pivent vint jeter plus d'une fois son regard
-de mère attendrie.
-
-Chazolles avait quitté le cabinet de son ami Duvernet après le départ
-des témoins, dans un état de surexcitation indicible, mais il avait
-assez d'empire sur lui-même pour n'en laisser rien paraître sur ses
-traits.
-
-Ce n'était pas la perspective du duel qui le troublait; il aurait
-voulu en avoir une demi-douzaine et qu'ils eussent lieu sans plus
-tarder pour lui détendre l'esprit et le corps.
-
-Il était dans une de ces crises où on a besoin de casser quelqu'un ou
-quelque chose.
-
-Il pensait à Angèle et par un effet bizarre, mais fatal, de sa
-tromperie, il éprouvait pour elle un sentiment plus violent, sinon
-plus tendre, une sorte de rage haineuse, mêlée de désirs de
-possession, une volonté de se prouver à lui-même qu'elle était encore
-sa chose, son bien, et que les autres n'y toucheraient plus.
-
-Il fit quelques pas dans l'avenue des Champs-Élysées et se dirigea du
-côté du Cours-la-Reine, puis brusquement, il remonta, comme poussé par
-une tentation irrésistible vers la rue du Colisée.
-
-Lorsqu'il entra dans la loge de la concierge, une grosse dame, attifée
-comme une harengère dans l'exercice de ses fonctions, en sortait, un
-panier au bras.
-
---Je reviendrai, ma bonne madame Adrien, disait-elle, je reviendrai.
-Je n'y peux plus tenir, il faut que je la voie. Je reviendrai.
-
---Quelle est cette personne? demanda Chazolles.
-
---C'est madame Pivent, la tante.
-
---Elle reviendra, pourquoi?
-
---Pour voir sa nièce.
-
---Elle ne la voit donc pas chez elle?
-
---Sans doute.
-
-Chazolles s'assit familièrement. Cette circonstance lui permettait
-d'entrer en matière, sans chercher une explication qui lui venait
-d'elle-même.
-
---Alors, madame Adrien, quand cette petite s'absente et qu'elle vous
-dit qu'elle va chez cette dame, elle ment.
-
---La visite de la tante l'indiquerait.
-
-La fierté de Chazolles se révoltait aux questions qui lui venaient aux
-lèvres. Ce rôle d'espion lui répugnait.
-
---Alors, où va-t-elle donc? balbutia-t-il.
-
---Une femme ne se trahit pas aisément. Paris est grand et mademoiselle
-Méraud est trop fine pour donner des rendez-vous ici, si elle donne
-des rendez-vous, ce que j'ignore.
-
---Elle n'est pas rentrée?
-
---Non, monsieur. Du moins je ne l'ai pas aperçue et j'ai des yeux!
-mais voilà la femme de chambre.
-
-En effet la Flamande entrait dans la loge.
-
---Votre maîtresse n'est pas chez vous, Michelle? demanda la concierge.
-
---Non, Matame est sordie fers teux heures et n'est pas refenue,
-baragouina la bonne.
-
---Elle ne vous a rien dit?
-
---Rien.
-
---Elle ne doit pas rentrer pour dîner?
-
---Matame ne rendrera pas. Elle tine chez sa dande.
-
---C'est bien, dit la concierge en échangeant avec le maître un regard
-d'intelligence. Vous sortez, Michelle?
-
---Che fais chercher mon tîner.
-
---Vous voyez, reprit madame Adrien, quand la femme de chambre fut dans
-la rue, ni elle, ni moi, ni personne, nous ne saurons rien. Oh! les
-femmes!
-
---Vous êtes sûre de cette Michelle?
-
---Parfaitement sûre; mais il y a quelqu'un en qui j'ai plus de
-confiance encore!
-
---Qui donc?
-
---Moi. Eh bien! monsieur, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai
-l'instinct que cette petite Méraud vous causera des peines, à vous qui
-êtes si bon, si généreux.
-
-La concierge mit un grain de passion dans le ton avec lequel elle
-prononça cette phrase.
-
-Certainement, son propriétaire lui inspirait un sentiment plus vif que
-la reconnaissance.
-
-Chazolles n'y prit pas garde tant il était absorbé par la pensée de
-cette perfide Angèle qu'il avait sous les yeux, rayonnante dans sa
-toilette des courses.
-
-Enfin, vous ne savez rien, madame Adrien? dit-il.
-
---Rien du tout. Elle se méfie. Elle comprend avec raison, j'en
-conviens, que je lui suis hostile, sous les formes de la plus grande
-politesse d'ailleurs; et dans sa légèreté--car elle doit être bien
-légère, monsieur Maurice!--elle a cette habileté, cette astuce des
-femmes qui trompent leur amant ou leur mari et ne veulent pas qu'on
-s'en doute. Elle se tait. Quand elle sort, elle se borne à me saluer
-d'un: Bonjour, madame Adrien, vous allez bien?
-
-Et sans attendre la réponse, elle se sauve en me criant: Vous savez,
-je m'ennuie!
-
-La plupart du temps elle se sert d'une autre défaite:
-
---Je vais chez ma tante.--Sa tante? C'est son paravent, son parapluie,
-son paratonnerre! Vous concevez bien que je n'en suis pas la dupe, de
-la tante, la meilleure des femmes, à qui sa nièce cause bien des
-désagréments, par parenthèse.
-
-Chazolles tira sa montre. Elle marquait six heures et demie.
-
-Il quitta la concierge au moment où elle lui disait en manière de
-conclusion:
-
---Ah! si j'étais comme vous, monsieur; si je pouvais quitter ma loge
-et m'informer. Je saurais bien vite tout ce que j'ignore!
-
-Il ne répliqua rien, salua madame Adrien avec un sourire triste et
-s'en alla.
-
---Ah! pensa-t-il quand il fut dans la rue, c'est dégradant à la fin.
-Questionner des bonnes, des portières; espionner une femme! Faut-il en
-être tombé là!
-
-Il regagna l'hôtel Châtenay par l'avenue Montaigne.
-
-Lorsqu'il arriva au quai, les fenêtres de la maison resplendissaient
-et du salon ouvert des bruits de musique s'échappaient comme des
-envolées de cloches d'un campanile de village, un matin de grande
-fête.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-C'étaient Denise et sa nièce Thérèse qui jouaient à quatre mains
-l'ouverture de _Giralda_.
-
-Les deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, la nièce interrogeant
-des yeux la tante, lorsqu'une difficulté la mettait dans l'embarras.
-
-Accoudé sur le piano, Duvernet contemplait le tableau de genre de cet
-intérieur paisible.
-
-Lorsque Chazolles entra, d'un geste qui contenait tout un
-enseignement, son ami lui indiqua la différence de la vie qu'il se
-créait au dehors avec l'existence enchantée que le privilège de sa
-fortune et une divinité propice lui avaient octroyée.
-
-Par la porte de la salle à manger, on apercevait Hélène, sa petite
-Marthe la suivant attachée à ses jupes comme le faon derrière la
-biche, qui veillait aux préparatifs du couvert.
-
-Jamais elle n'abandonnait entièrement ce soin aux domestiques. C'était
-elle qui donnait le dernier coup d'oeil, celui de la maîtresse de
-maison, attentive, qui veut que tout soit à sa place et surveille les
-détails, les corbeilles de fleurs, l'argenterie, le menu.
-
-Lorsque la dernière mesure de l'ouverture résonna sur le piano, Denise
-leva les yeux sur son unique auditeur.
-
---Est-il vrai que vous renversez demain le ministère Ramet?
-demanda-t-elle.
-
---Les uns disent: Qui sait? Et les autres: Peut-être.
-
---Mais vous?
-
---Moi je dis: Je l'espère.
-
---Alors vous voilà forcé de prendre femme.
-
---Pour quelle cause?
-
---Vous allez être ministre, président du conseil.
-
-Duvernet secoua la tête.
-
---Rien de moins certain.
-
---Vous parliez cependant tout à l'heure encore de ces événements
-probables avec une grande animation.
-
---Où donc?
-
---Dans la tribune du président, aux courses.
-
---Vous m'avez vu?
-
---Non, une de nos amies me l'a rapporté. C'est le bruit du jour.
-
---Soit. Mais ce mariage et sa nécessité?
-
---Vous ne pourriez pas recevoir les dames, si vous êtes président du
-conseil, quand vous donnerez des fêtes, des soirées. Un célibataire!
-
---En effet.
-
---Ce serait une lacune. Pensez donc! Pas de bals, pas de toilettes.
-Rien que des habits noirs! Ce serait d'un lugubre!
-
---J'y songerai. Mais c'est si difficile...
-
---Quoi?
-
---De rencontrer une femme accomplie.
-
---Il y a longtemps que vous la cherchez?
-
---Dix ans.
-
---Et vous n'en avez jamais vu?
-
---Si. Une.
-
---Voulez-vous me la nommer?
-
---Certes. Elle est là, près de nous.
-
---Hélène?
-
---Oui, Hélène.
-
---Ah! mon cher, elle n'est plus libre et, vous avez raison, c'est un
-roman qui n'a pas de deuxième volume.
-
---Vous vous trompez; j'en connais un.
-
-Denise rougit légèrement.
-
-Chazolles s'était approché et sa fille aînée, Thérèse, venait de
-s'asseoir sur ses genoux. Les boucles de ses cheveux caressaient les
-lèvres de son père.
-
---Voyons, soyez franc, cher monsieur, dit Denise; aimerez-vous votre
-femme, au moins, vous!
-
-Elle montra d'un coup d'oeil son beau-frère à Duvernet.
-
---Si je l'aimerai! De toute mon âme, car il faut bien aimer une femme
-pour l'épouser, pour lier son existence et l'enchaîner pour toujours à
-la vie d'un autre, pour se dire: Je fixerai sur cet être fragile toute
-mes affections, tous mes désirs; nos deux âmes n'en formeront qu'une,
-et nous marcherons côte à côte, la main dans la main, n'ayant qu'une
-même foi, qu'un même honneur, une même fortune, jusqu'au bout, jusqu'à
-la fin, jusqu'à la tombe.
-
---Voyons, mon ami, dit Denise, ne vous attendrissez pas. Gardez votre
-éloquence pour demain.
-
---Et il faut ajouter, reprit Duvernet: cette enfant qu'on me livre,
-cette jeune fille pure et sans passé, c'est moi qui dois être son
-guide, son appui. Je serai le pilote de cette corvette qui n'a pas
-navigué et ne connaît rien de la mer ni de ses dangers! Pour se
-hasarder à prendre une si grave responsabilité, il faut avoir le pied
-marin et s'être livré à l'étude d'une certaine géographie spéciale qui
-ne s'apprend pas en un jour.
-
---Mais vous avez vingt ans de navigation, vous, mon ami! objecta
-Denise très railleuse.
-
---C'est vrai, et je m'en glorifie. Ce n'est pas de trop! Si j'avais eu
-l'honneur d'être un législateur comme Justinien ou le vénérable
-Lycurgue, j'aurais interdit expressément aux citoyens mâles de
-contracter mariage avant huit lustres révolus.
-
---Et aux filles?
-
---Oh! quand elles auraient voulu. Leur raison est plus précoce ou ne
-vient jamais.
-
---Alors, il faut que je refuse le prétendu qui se présente?
-
---Encore un?
-
---Encore un. Cela vous surprend, cher monsieur?
-
---Pas du tout. Ce qui m'étonnerait, c'est que M. Châtenay ne fût pas
-assailli de requêtes. Elles doivent pleuvoir ici comme la grêle.
-A-t-il huit lustres, ce prétendant?
-
---Non!
-
---Renvoyez-le sans autre examen.
-
---C'est fait. Et pourtant jeune--les femmes sont moins exigeantes que
-vous sur le chapitre de l'âge!--très bien, élégant, trop élégant même
-et titré, cher monsieur, un duc.
-
---De la vieille roche?
-
---De la vieille roche. Et il doit avoir le pied marin!
-
---Peste! Il se nomme?
-
---Puisqu'il est éconduit, je n'ose vous dire...
-
---Osez!
-
---Ah! tant pis. Le duc de Charnay.
-
-Chazolles et Duvernet se touchèrent du coude.
-
---Et qui a fait cette demande?
-
---Un notaire; maître Blondeau.
-
---Il ne vous a pas confié la situation de son client?
-
---Il est duc, et maître Blondeau pense qu'un nom pareil vaut la dot de
-toutes les bourgeoises de la finance.
-
---C'est un sot. Le titre vous flatte?
-
---Trouvez une femme qu'une couronne sur ses mouchoirs de poche laisse
-indifférente.
-
---Alors vous acceptez?
-
---Mon père a refusé nettement. Je n'ai plus d'avis à donner.
-
---C'est très beau, l'obéissance; mais, ma chère Denise, avec ce
-système invariable, vous découragerez les intrépides et vous
-coifferez...
-
---Sainte Catherine, fit la jeune fille. Non, j'ai foi en mon étoile.
-
---Et cette étoile vous a dit?...
-
---Que j'épouserai un personnage!
-
-Un bruit de portes se fit au salon, et M. Châtenay opéra son entrée
-avec une certaine expression d'orgueil répandue sur sa bonne face de
-savant.
-
-Il tenait sur sa poitrine un in-quarto relié somptueusement, avec des
-fers gothiques et au centre les armes des ducs de Normandie.
-
---Enfin le voilà, s'écria-t-il. Le voilà cet ouvrage auquel j'ai
-consacré dix ans de soins et de labeurs.
-
-Il déposa sur le piano dont la queue était recouverte de soieries
-japonaises le respectable volume, son oeuvre tant caressée.
-
-C'était en effet un superbe livre imprimé avec luxe par les Didot et
-tiré sur papier de Chine avec des dessins des plus remarquables
-illustrateurs du temps.
-
---C'est mon troisième enfant, fit-il gaiement.
-
---Je crois bien, père, dit Hélène, que vous sacrifieriez les autres
-pour lui. Convenez-en!
-
---Quelle idée! Je brûlerais la Bibliothèque nationale plutôt qu'un des
-cheveux de ta tête!
-
---Toi, dit Chazolles à Duvernet, si tu deviens chef du cabinet et que
-tu ne fasses pas décorer M. Châtenay!...
-
---Je ne peux pas. On m'accuserait de partialité, de népotisme, que
-sais-je! On crierait à l'iniquité, à l'injustice! Est-ce que je ne
-suis pas de la famille?
-
---Puritain!
-
---Mais je pourrai faire la cour au ministre de l'instruction publique.
-C'est lui qui endossera la responsabilité. D'ailleurs, est-ce que vous
-y tenez, monsieur Châtenay, à ce bout de ruban?
-
---Eh! eh! je ne serais pas de mon pays, si je pensais autrement que
-les autres. Et c'est une question d'économie domestique. Avec un bout
-de ruban, un vieil habit semble toujours neuf.
-
---Et l'oppidum? Est-ce qu'il est décrit là dedans?
-
---Les travaux n'avancent guère et ce qu'on découvre me plonge dans une
-grande incertitude. Mais patience. Les monuments d'archéologie ne se
-font pas en un jour. Tout vient à point...
-
---On sait le reste.
-
-Le domestique prononçait, en ouvrant la porte à deux battants, le
-sacramentel:
-
---Madame est servie!
-
-Duvernet offrit son bras à Hélène, et la conduisit à sa place.
-
---Est-ce que vous étiez aux courses? lui dit-elle.
-
---En effet.
-
---Une de mes amies, madame de Fresnes, qui en arrivait il y a une
-heure, me contait une fâcheuse histoire.
-
---Bah! De quelle nature?
-
---Une querelle entre deux messieurs du meilleur monde.
-
---Elle vous les a nommés?
-
---Un seulement que tout Paris connaît pour ses excentricités. Le duc
-de Charnay!
-
---Le duc de Charnay? Un querelleur. Il a des discussions pour rien,
-avec tout le monde. C'est d'ailleurs, avec ses bijoux de mignon
-ridicule, sa seule manière d'attirer l'attention. Vous savez qu'il a
-demandé votre soeur en mariage?
-
---Oui. Denise a trop de bon sens pour vouloir de cet écervelé. Il lui
-faudrait un homme sage, rangé, raisonnable...
-
---Spirituel, bon, doux, ferme, amusant et pourtant grave; toutes les
-qualités, toutes les herbes de la Saint-Jean, n'est-ce pas, et aucun
-défaut!
-
---Non, un homme simple et qui l'aimerait longtemps.
-
---Toujours?
-
---Oui, toujours, dit-elle en frissonnant; mais c'est impossible à
-rencontrer.
-
---Ce serait un phénix.
-
---Et ils n'existent pas. C'est ce que vous voulez dire.
-
---C'est vrai. Vous me devinez.
-
-Hélène parlait avec lassitude. Après avoir montré tant de fermeté au
-début de son abandon, elle commençait à se désespérer. Elle se
-révoltait à la fin contre cette cruauté du sort qui la frappait comme
-les autres, quand elle avait tout fait pour mériter un amour sans
-bornes et alors qu'elle n'avait ni une minute d'oubli, ni un mouvement
-d'humeur, ni même une ride à se reprocher.
-
-L'amertume débordait de son coeur et tremblait au bord comme la
-liqueur d'un vase trop plein qui va se répandre.
-
---Allez, dit doucement Duvernet, je vous entends, mais consolez-vous.
-L'hiver passé, le soleil reviendra et avec lui les fleurs d'un
-printemps qui se renouvelle pour tout le monde.
-
-Elle le regarda avec son angélique sourire.
-
---Dieu le veuille! murmura-t-elle, si bas que Duvernet ne devina les
-mots qu'au frémissement des lèvres.
-
-Le soir, les visiteurs affluèrent à l'hôtel où l'on s'attendait à
-rencontrer le futur ministre.
-
-Ramet était abandonné par ses plus fidèles partisans. Ils se
-tournaient vers l'aurore nouvelle et pourtant ils n'étaient pas
-vertueux. Il s'en fallait.
-
-A onze heures du soir M. Châtenay, triomphant, avait fait admirer son
-ouvrage sur les antiquités normandes à plus de soixante thuriféraires,
-qui l'avaient déclaré simplement un monument de science, d'esprit et
-de goût.
-
-Duvernet avait passé une heure à pointer les votes présumés d'où il
-ressortait qu'il obtiendrait une majorité de plus de deux cents voix,
-certaine, écrasante.
-
-Denise l'aidait dans ce calcul.
-
-Au moment où ils se quittèrent, Duvernet lui baisa les doigts avec une
-passion qui fut un aveu.
-
---C'est vous qui m'avez fait ambitieux, dit-il.
-
-Dans l'escalier, la jeune fille porta à son tour ses doigts à ses
-lèvres.
-
-O joies du premier amour!
-
-Hélène et ses enfants étaient remontées chez elles avant que le salon
-ne fût vide.
-
-Chazolles appela Jacques, son fidèle Jacques.
-
---Tu m'éveilleras demain à cinq heures, lui dit-il.
-
---Monsieur peut compter sur moi.
-
---C'est pour une affaire grave.
-
---Un duel, peut-être, dit le domestique qui comprit.
-
---Silence et pas un mot à personne!
-
-Chazolles en montant chez lui, traversa la chambre de ses enfants.
-
-Elles dormaient étendues sur leur lit et leurs souffles se
-confondaient.
-
-Il les embrassa longuement.
-
-Hélène l'entendit qui s'approchait et ferma les yeux.
-
-Il se pencha sur elle et au moment où ses lèvres allaient se poser sur
-son front, elle tourna la tête doucement avec un long soupir, et le
-baiser se perdit dans ses cheveux.
-
-Puis il s'enferma et s'endormit à son tour, d'un sommeil lourd et
-peuplé de songes funèbres comme des oiseaux de nuit.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Le duc de Charnay est un gentleman froid et flegmatique comme tout
-adepte du _pschutt_ doit être quand il a la plus simple notion de sa
-dignité.
-
-Le flegme, en toute circonstance, est infiniment pschutt.
-
-Il rentra à son hôtel, très nerveux, et après avoir confié à ses deux
-amis le soin de son honneur, il envoya chercher son professeur
-d'escrime, le célèbre maître d'armes, Georges Reboul, une des
-classiques épées de Paris.
-
-L'illustre bretteur arriva en même temps que les témoins du duc,
-retour de leur ambassade.
-
-Ils rapportaient la convention arrêtée.
-
-L'épée, le lendemain, sept heures du matin, dans le jardin de Kergor à
-Auteuil, un lieu commode pour ferrailler où personne ne dérangerait
-les combattants.
-
-Le jeune duc, en tête à tête avec son professeur, expliqua ses vues.
-
-Il avait reçu une injure grave.
-
-Un butor, député de province, l'avait irrespectueusement lancé d'une
-bourrade de brute, entre les pattes d'une haridelle, devant témoins,
-au pesage des courses.
-
-Il ne pourrait plus se montrer en public après un pareil outrage, s'il
-ne le lavait dans le sang de ce pataud, auquel il voulait apprendre à
-vivre en l'envoyant dans l'autre monde. Il lui fallait un coup qui fît
-honneur à son maître dans l'art noble de l'escrime.
-
---Vous ne voulez pas tuer votre homme? dit Georges Reboul, débonnaire
-comme les gens vraiment forts.
-
---Non sans doute, fit le duc irrésolu; pourtant ce grossier personnage
-mérite une correction.
-
---Vous la lui donnerez aisément, je présume, monsieur le duc. Les
-campagnards connaissent mieux la charrue que l'épée.
-
---Qui sait?
-
---Vous n'aurez en tout cas pas de peine à vous défendre. Voulez-vous
-que nous répétions quelques coups?
-
---C'est dans ce but que je vous ai prié de venir.
-
-Les deux hommes passèrent dans une salle basse autour de laquelle des
-fleurets, des masques, des plastrons et quelques épées de combat
-étaient accrochés.
-
-Pendant une heure ils s'escrimèrent avec entrain.
-
-Le duc était une fine lame, plus dangereuse qu'on n'aurait pu le
-supposer, à le voir débile et fluet.
-
-Il avait de la tenue, du poignet et une bonne vitesse.
-
---Je suis content de vous, dit Reboul; je crois que nous pouvons
-dormir en paix. Vous serez encore de ce monde demain soir et je
-voudrais en dire autant de votre adversaire. Bonsoir, monsieur le duc.
-
-Cette précaution prise, Charnay monta en voiture et se fit conduire
-au cercle, où il joua et gagna une centaine de louis en quelques
-instants, puis chez Bignon, où il dîna avec appétit. De là, il rentra
-pour dormir et apaiser ses nerfs surexcités par la scène des courses
-et surtout par l'effort auquel il se livrait pour paraître aussi
-insouciant qu'un spleenétique Anglais qui va se suicider.
-
-Duvernet était plus agité que les deux ennemis.
-
-Cette aventure pouvait causer un éclat fâcheux et compromettre son
-succès. Il avait hâte de la voir terminée.
-
-Dès cinq heures il était sur pied.
-
-A sept, il arrivait dans un landau de louage à la rue Boileau, en
-compagnie de son ami Chazolles et du commandant Des Brosses, un
-vaillant ferrailleur, qui souhaitait que la mode fût conservée entre
-les seconds de dégainer pendant que les combattants étaient aux
-prises.
-
-Malheureusement ces moeurs primitives ont fait place à d'autres et
-force était au brave commandant de se contenter du rôle pacifique de
-spectateur.
-
-Le duc et ses témoins étaient déjà au rendez-vous.
-
-La maison du marquis de Kergor, une vraie folie de grand seigneur du
-dix-huitième siècle, destinée aux fredaines galantes, est invisible de
-la rue.
-
-Une simple grille assez étroite donne accès par un chemin couvert,
-sous les lilas et les cytises, dans un parc admirablement dessiné et
-dont on peut à peine soupçonner l'existence du dehors.
-
-Au fond, une élégante villa à l'italienne, pareille à celles qui
-bordent le lac Majeur, s'élève blanche avec ses persiennes grises,
-fermées, car la propriété est presque toujours inhabitée.
-
-Le ciel était clair et sans nuage.
-
---Si vous m'en croyez, dit le marquis, vous vous placerez sous cette
-allée de charmes. C'est un endroit on ne peut plus convenable pour se
-couper la gorge.
-
-Des gens qui vont se tuer doivent, pour suivre les règles, se tenir
-dans les limites d'une politesse extrême.
-
-Les deux adversaires s'étaient salués courtoisement.
-
-Kergor avait pris des épées chez son armurier.
-
-Le duc épiait Chazolles.
-
-Maurice était fort calme.
-
-A la façon dont il prit son arme et en essaya la pointe sur le sol,
-Charnay reconnut qu'il n'avait point affaire à un novice.
-
-Il en fut encore plus certain dès que, placé en face de cet ennemi
-qu'il ne connaissait pas la veille, il le vit se mettre en garde.
-
-Les lames s'engagèrent et, après quelques tâtonnements, le duc essaya
-une feinte qui ne lui réussit pas.
-
-Il redoubla; même insuccès.
-
-L'épée de Chazolles, retenue par un poignet de fer, menaçait
-constamment sa poitrine.
-
-On s'anima.
-
-Bientôt il devint évident pour les témoins que le jeu du rural était
-de lasser son pétulant adversaire.
-
-Charnay, qui le comprit, mit en oeuvre toute sa science. Il porta à
-Chazolles des bottes rapides qui furent déjouées par l'épée inflexible
-du Normand.
-
-Alors la colère gagna le duc. En face de ce rude et robuste gaillard,
-qui demeurait tranquille et presque souriant, il devint agité,
-nerveux, inégal. Il perdit son sang-froid et tenta des coups
-extravagants, dont à plusieurs reprises Chazolles aurait pu profiter
-pour l'embrocher comme un poulet.
-
-Finalement, après deux reprises, entre lesquelles le redoutable
-agriculteur lui laissa le temps de se remettre, il se jeta lui-même
-sur le fer de l'amant d'Angèle, qui n'eut que le temps de le
-détourner.
-
-Grâce à cette indulgence, visible pour les témoins, la pointe de
-l'épée, au lieu de lui trouer la poitrine, pénétra dans l'épaule de
-quelques centimètres seulement.
-
-Charnay poussa un léger cri et laissa tomber son arme en s'affaissant
-dans les bras de ses témoins.
-
-Le docteur Guérin, qui assistait les combattants, examina la blessure.
-
---Une misère, dit-il. Le blessé en sera quitte pour quelques jours de
-repos.
-
---Vous en répondez, docteur? demanda Duvernet.
-
---Sur ma tête.
-
-Charnay, remis de sa première émotion, sourit à son adversaire.
-
---Vous êtes un brave homme, monsieur, lui dit-il, et une rude lame.
-Vous avez un poignet! Vertudieu!
-
---Monsieur le duc, dit Chazolles, croyez que je ne vous souhaite aucun
-mal.
-
-Charnay lui fit signe de s'approcher et lui tendit la main:
-
---C'est votre maîtresse, cette petite Angèle? lui demanda-t-il.
-
---Pourquoi cette question?
-
---Pour rien. Si vous y tenez, cher monsieur, mettez-la sous les
-verrous. Et encore, je ne sais pas si vous réussirez à la garder! Les
-femmes! Adieu, monsieur.
-
-Il souffrait beaucoup et fit une grimace involontaire.
-
---Ce ne sera rien, répéta le docteur. Nous allons vous reconduire à
-votre hôtel. Un peu de courage, monsieur le duc.
-
-Duvernet était aux anges.
-
-En s'en allant, il complimentait son ami.
-
---Un beau coup, mon cher, disait-il. Ni trop ni trop peu, et vite
-fait. Tu as comblé mes voeux. Nous allons tâcher maintenant d'expédier
-le Ramet.
-
---Et le secret, y crois-tu? demanda Chazolles inquiet.
-
---Si j'y crois! Comment donc. L'affaire s'est passée à sept heures du
-matin, à huis-clos, entre quatre murs. Les adversaires sont gens
-d'honneur, les témoins aussi. Tu comprends que le duc va publier son
-exploit--un duel pose--mais il m'a promis de taire ton nom. C'est
-l'important! Ce soir tous les journaux vont contenir le récit détaillé
-de l'aventure, sans te désigner, à moins que ces damnés reporters...
-
---Mais alors, Hélène?
-
---Hélène ne lit pas les journaux.
-
---Et Denise?
-
---Elle se taira.
-
---Et M. Châtenay?
-
---Tu lui diras que tu t'es battu pour une discussion à propos de
-terres cuites ou de vieilles croûtes. Il en serait bien capable, lui.
-
---Donc cette sottise sera étouffée. Je respire.
-
---Je l'espère, mais ne la recommence pas! Cette fois, c'est le duc qui
-paye. Que la leçon te profite! Je te disais hier: Pour qui trompes-tu
-ta femme? Ce matin, je te dis: Pour qui te bats-tu? Ne me réponds pas,
-je ne te demande rien! Conclus! Et maintenant à nous deux, mons Ramet!
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation
-extraordinaire.
-
-On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis
-son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de
-réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et
-de fièvre.
-
-A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et
-excitaient leur zèle.
-
-Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair,
-respirait le triomphe.
-
-Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement
-comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à
-l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires.
-
-L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de
-l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste
-à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou
-au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter
-encore, monter toujours et surtout émarger!
-
-Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le
-public des grandes soirées.
-
-Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages
-roses et poudrés emplissaient les tribunes.
-
-Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude.
-
-Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de
-Duvernet dont on ne doutait pas.
-
-Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les
-conversations particulières couvrirent la voix des orateurs.
-
-Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la
-politique extérieure.
-
-Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu,
-dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur
-l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé
-pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il
-avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et
-s'élança à la tribune.
-
-Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.
-
-On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux.
-
-Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à
-Duvernet qui le contemplait d'un air navré.
-
---La clôture! la clôture!
-
-On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite
-tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes
-les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée,
-des plaines et de la montagne:
-
-La clôture! la clôture!
-
-Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant
-en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et
-impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par
-débris, par loques au pied du Capitole.
-
-Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il
-voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal
-gré.
-
-Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un
-Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un
-nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous
-les coups de vent sur sa coquille de noix.
-
-Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le
-petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença
-_ab irato_ son discours.
-
-Une révélation!
-
-On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles
-claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises
-dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les
-luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots
-inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour
-l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts
-personnels et jamais pour la France.
-
-Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol
-natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui
-fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette
-source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à
-qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers,
-en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop
-lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir
-sous la pierre de son caveau.
-
-Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans
-enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant
-péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée
-par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux
-possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des
-pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence
-rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les
-flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs
-et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que
-nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il
-invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et
-laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales
-ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent
-et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.
-
-Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce
-vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec
-des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention.
-
-Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui
-occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure,
-amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde
-sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut
-obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel
-sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et
-qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre
-l'arrêt qui les frappe.
-
-Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui
-tombait.
-
-C'était un événement.
-
-Et ce fut celui de la journée.
-
-On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu.
-
-Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une
-amitié exempte de ces bassesses.
-
-En montant à la tribune, il serra la main de son ami:
-
---Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras
-l'agriculture.
-
-Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle
-Labadens l'avait élevée.
-
-Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut
-au-dessous du médiocre.
-
-Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre
-gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure.
-
-Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet.
-L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre
-ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites,
-lui signifiait son congé.
-
-Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.
-
-Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la
-chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant
-dans les ténèbres souterraines.
-
-Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et
-d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi,
-comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.
-
-Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté
-par une majorité de trois cents voix.
-
-Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien
-appelé au trône.
-
-Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet.
-
-Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet,
-électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami.
-
---Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton
-début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre
-rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et
-vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.
-
-Hélène était pensive.
-
---Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un
-vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là.
-
---On ne m'avait pas convoquée.
-
---C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a
-escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu!
-Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur
-Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi.
-Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par
-politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je
-veux garder mon prestige.
-
---Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise.
-
---C'est mon secret.
-
---Soyez généreux, confiez-le-moi!
-
---J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay.
-
-Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans
-la racine de son éclatante chevelure.
-
---Oh! alors se serait grave, dit-elle.
-
---Très grave!
-
-Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'oeil suppliant à sa
-soeur, qui ne le vit pas.
-
-Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui
-l'absorbait.
-
---Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille.
-
-La soeur aînée sortit de son engourdissement.
-
---Rien.
-
---Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence?
-
---Non.
-
---Tu es bien détachée des pompes de la terre.
-
---Oui.
-
---Diantre! tu as des idées noires, ma chérie.
-
---En effet.
-
---Elles vont s'envoler tout à l'heure.
-
---Peut-être.
-
-Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le coeur de son mari
-comme un charbon enflammé.
-
-Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé,
-incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre
-l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de
-son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et
-fripée.
-
-Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de
-fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue.
-
-Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les
-insomnies.
-
-La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le
-sacrifice du silence dépassait ses forces.
-
-Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle
-ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des
-coeurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de
-ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se
-gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de
-se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner
-sans retour.
-
-Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna
-dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa soeur de ses
-bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir.
-
---Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose
-de gai, de vif.
-
---Non. Je suis triste.
-
---Moi, c'est le contraire. Pauvre soeur!
-
-Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie
-débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.
-
-Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.
-
-Les deux soeurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des
-larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de
-Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le
-soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron,
-en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les
-charbons de la vaste cheminée.
-
---Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande soeur.
-
---Du chagrin.
-
---Pourquoi?
-
-Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper.
-
---Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.
-
-Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée:
-
---Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin.
-
-En être loin!
-
-Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées.
-
---Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton
-mari est ministre!
-
---Qu'est-ce que cela me fait!
-
---Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère!
-
---Que m'importe!
-
---Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons,
-recommençons.
-
-Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une
-verve excessives. Les vitres en tremblaient.
-
---Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le
-piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde.
-
---Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air.
-Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je
-partirai.
-
---Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait
-l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma soeur qui veut
-partir demain.
-
---Pour aller où?
-
---Au Val-Dieu, dit Hélène.
-
---Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles.
-
---C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai
-seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas
-quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas
-très long.
-
---Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les
-morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les
-renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur
-portefeuille. Il pleut et ça se décolle.
-
-Chazolles, embarrassé, essaya des objections.
-
-Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les
-domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.
-
---C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien.
-
---Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de
-Denise.
-
---Je ne sais pas. Ça dépend de mon père.
-
-Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un
-entretien fort animé:
-
---Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps?
-
-Elle s'en doutait bien un peu.
-
---Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.
-
---Non, répondit l'antiquaire.
-
---Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.
-
---En êtes vous sûr? fit-elle avec malice.
-
-Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas.
-
-Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay:
-
---J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais
-vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était
-avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler
-beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont
-je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le
-pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai
-essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage
-elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?
-
-L'ancien banquier était ému.
-
-Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une
-autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses
-bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers,
-ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il
-en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus
-précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy,
-ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.
-
-Et il fallait s'en séparer.
-
-L'heure était venue.
-
---Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet.
-
-Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux
-en coulisse.
-
---Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui
-nous fait l'honneur de demander ta main.
-
-Elle baissa la tête, rouge comme une cerise.
-
---Que faut-il lui répondre?
-
-Elle cacha son visage sur l'épaule de son père.
-
---Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.
-
---Non, c'est à toi de décider.
-
-Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste
-charmant de pudeur et de grâce.
-
---Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils
-n'ont rien plus à coeur que de nous quitter.
-
---Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que
-nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?
-
---Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le
-collectionneur.
-
---Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette
-auberge! Je ne me fais pas d'illusions.
-
---Quand le mariage? demanda le banquier.
-
---Quand il vous plaira.
-
---Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de
-retarder des mois entiers votre bonheur.
-
---Vous en fixerez vous-même l'époque.
-
---Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente.
-Est-ce trop?
-
---Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur
-les doigts de sa fiancée.
-
---Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir.
-
---Partir? Où va-t-elle?
-
---Au Val-Dieu.
-
---Quand?
-
---Demain.
-
---Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay.
-
-Hélène s'était approchée.
-
-Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes.
-
---Oui, mon père, dit-elle.
-
---Pourquoi ce départ?
-
---Je suis inquiète, troublée, malade.
-
---Et tu me le cachais?
-
---Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai.
-
---Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise.
-
---Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un
-fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?
-
---Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande soeur nous le permet.
-N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère?
-
---Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les
-pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses
-sensations de ma vie.
-
-Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air
-sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était
-inébranlable.
-
-Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui
-s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il
-espérait le guérir.
-
-M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant
-lui.
-
-Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un
-délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les
-appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de
-son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte
-à ajouter un appendice en cas de succès à son livre.
-
-Et puis le soleil de mai l'attirait.
-
-Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du
-Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les
-propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles,
-ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au
-bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses
-peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure
-des prairies.
-
-Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des
-gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui
-faisaient honneur au talent des artistes.
-
-M. Châtenay n'avait rien négligé pour la beauté de son oeuvre.
-
-Intérieurement, Maurice était heureux de la détermination de sa femme.
-
-Il se sentait en face d'Hélène dans la situation d'un accusé devant
-son juge. Il aurait voulu tomber à ses pieds, par moments, lui avouer
-tout et lui demander grâce. Mais parfois aussi il désirait qu'elle
-l'accablât de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris
-d'aversion pour cette femme sans défauts dont la supériorité
-l'écrasait et qui était un obstacle entre lui et l'indépendance dont
-il avait soif. Il était astreint à des devoirs de famille qui le
-clouaient à la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu être
-auprès d'Angèle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour où il
-l'avait soupçonnée d'infidélité.
-
-Maintenant il éprouvait pour sa maîtresse une sorte d'emportement, une
-rage d'amour mêlée de haine et de désirs farouches. Quand le sentiment
-de sa dignité lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner à
-l'existence décousue et désordonnée qui lui plaisait, de n'écouter ni
-ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie
-exaspérée de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire
-payer par l'expression de son mépris les tromperies dont elle l'avait
-rendu victime.
-
-L'amant qui éprouve de pareilles colères est bien épris encore. C'est
-un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de
-regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter
-aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait
-désespéré de perdre.
-
-Le départ de sa famille allait donc lui rendre cette liberté après
-laquelle il aspirait.
-
-Madame Chazolles serait allée au-devant de ses désirs qu'elle n'aurait
-pas agi autrement.
-
-Au moment où elle allait se retirer avec ses filles, il se leva,
-ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrassé:
-
---Ainsi, tu veux partir? lui dit-il à voix basse.
-
---Oui.
-
---Pourquoi? Tu es souffrante?
-
---Oui.
-
---Crois-tu que l'air du Val-Dieu te guérisse?
-
---Non.
-
---Mais alors reste ici.
-
---A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse.
-
---Que vois-tu donc? dit-il en hésitant.
-
-Elle lui remit un carnet, tombé de sa poche sur le parquet de sa
-chambre.
-
-Il frissonna.
-
-Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angèle et des lettres.
-
---Je suis entrée ce matin dans votre chambre. J'étais inquiète. Vous
-êtes sorti de bien bonne heure. J'ai aperçu ce carnet et l'ai ouvert
-par mégarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous êtes libre. Tantôt
-au Bois, le landau s'est trouvé pris dans un embarras de voitures. Une
-victoria élégante est passée près de nous. J'étais avec mes filles.
-Dans cette victoria, il y avait une jeune femme très belle qui en
-accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernière était
-l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute.
-
---Hélène! dit Chazolles d'un ton suppliant.
-
---Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez.
-
-Elle lui tendit un journal: la _France_.
-
-Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystérieux ainsi conçu:
-
-«Un personnage très en vue dans le high life, dont le père a occupé,
-sous le gouvernement déchu, une haute position, le duc de C... s'est
-battu en duel ce matin, à Auteuil--nous précisons--dans les conditions
-les plus extraordinaires.
-
-»Son adversaire, M. C***, un député de Normandie, était assisté d'un
-autre député, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de
-gagner sa bataille d'Austerlitz à l'heure où nous mettons sous presse.
-
-»Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp--nous
-précisons encore--amenée par une rivalité au sujet d'une jeune fille
-du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beauté réelle
-produit partout une véritable sensation.
-
-»Le duel a eu lieu à l'épée.
-
-»Le duc est un des plus brillants élèves de l'excellent professeur
-Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la
-prestance d'un maître sous les armes.
-
-»Après un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reçu un coup
-d'épée à l'épaule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le
-dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et
-l'oblige à garder la chambre et à s'entourer des lumières de la
-Faculté.
-
-»Les deux adversaires se sont comportés en parfaits gentlemen.
-
-»Amour, tu perdis Troie!»
-
-Rien n'est plus difficile à garder qu'un secret... si ce n'est une
-belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient éventé la mine.
-
-Chazolles courba la tête sous cette roche qui se détachait de la
-montagne et roulait sur lui.
-
---Ainsi, dit Hélène, vous en êtes venu là d'exposer votre vie, sans
-songer à vos enfants, à votre... famille, car c'est bien de vous qu'il
-s'agit, n'est-ce pas?
-
-Il se tut.
-
---Et c'est là que Paris nous a conduits! Et vous vous étonnez que je
-le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas,
-Maurice, après quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de
-joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que
-je pourrais assister ici, sans me trahir, à l'effondrement de ce
-bonheur, à la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que
-j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de
-moi. Vous êtes trop généreux encore, mon ami, pour m'imposer une
-pareille tâche! Elle est au-dessus de mes forces, et voilà pourquoi je
-m'éloigne!
-
---Hélène, dit encore Chazolles...
-
---Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le
-voulez, j'imiterai Denise, je vous écrirai... quelquefois, pour vous
-donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez être bien
-occupé, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule.
-Guérissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi
-que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans
-doute une fatalité. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse
-ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais là-bas, où tous les
-arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; où
-pas un coin isolé ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main
-et marchant côte à côte, confiants, heureux, comme j'espérais l'être
-jusqu'à la fin.
-
-C'était un rêve.
-
-Il s'est envolé, évanoui. C'est fini. Il n'en survit rien.
-
-Mes enfants me restent.
-
-Elle eut un sourire mélancolique et doux, d'une douceur ineffable.
-
---Vous pouvez être sûr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui
-puisse les détacher de leur père. J'ai un désir: c'est qu'ils
-partagent également leur affection entre nous et qu'après avoir été le
-gage d'un amour que je croyais éternel, ils soient encore le lien qui
-nous réunisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous
-avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre
-femme...
-
-Elle prononça ces mots, agitée par un tremblement convulsif qui la
-secoua une seconde...
-
---Mais je serai toujours votre meilleure amie.
-
-Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main.
-
-Elle retira la sienne.
-
---Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le
-mal est fait et il est sans remède.
-
-Denise, qui causait avec son père et Duvernet, vint à sa soeur:
-
---Ah! çà, dit-elle joyeusement, que faites-vous là depuis une heure?
-Vous nous intriguez avec vos allures mystérieuses.
-
---Les ministres devraient être comme les confesseurs, célibataires,
-dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'État à leurs
-femmes.
-
---Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes
-des autres.
-
-Hélène tenait toujours à la main le journal.
-
---C'est bien intéressant la _France_, ce soir, que vous la lisez
-ensemble? demanda M. Châtenay, en avançant la main pour le prendre.
-
-Madame Chazolles froissa négligemment le journal entre ses doigts;
-elle en fit une boulette et la jeta au feu.
-
---Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il coûte.
-Rien de neuf. Pas une ligne à lire.
-
-Et passant son bras sous celui de Duvernet:
-
---Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le
-cache à mon père.
-
-Duvernet porta la main d'Hélène à ses lèvres.
-
---Vous êtes un ange, ma soeur, dit-il, et vous méritez qu'on vous
-adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin.
-
---Hélas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps.
-
-Et précipitamment, elle s'éloigna et, s'enfermant dans sa chambre,
-elle laissa couler les larmes qui l'étouffaient.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Il était dix heures du matin. L'hôtel du Cours-la-Reine était vide et
-morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses hôtes.
-
-La petite porte du pavillon habité par Chazolles et donnant sur le
-quai s'ouvrit sans bruit.
-
-Un homme correctement vêtu d'une redingote boutonnée sortit et, avant
-de fermer cette porte, se retourna.
-
---Je ne sais à quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai.
-
---Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins?
-
---Sois tranquille.
-
---Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministère?
-
---C'est inutile. Merci.
-
-La petite porte se referma derrière le fidèle Jacques, qui suivit du
-regard son maître en restant sur le quai.
-
---Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste
-et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein
-d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas
-sain. Et pourtant, le voilà ministre! Ministre! Monsieur est ministre!
-Nous sommes ministres!
-
-Pour l'ancien maître d'armes du 2e dragons, être ministre, c'était
-dépasser les autres pékins de vingt coudées; c'était poser son pied
-superbe sur le front du menu peuple; c'était s'élever si haut, si haut
-qu'on marchait dans sa gloire, la tête dans les nuages, et qu'on
-devait se sentir inaccessible aux misères humaines.
-
-Et pourtant Chazolles, au moment où il était parvenu au comble des
-ambitions satisfaites, n'en éprouvait pas la moindre jouissance.
-
-Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant.
-
-Il rongeait son frein de colère vaine, et tout lui échappait.
-
-Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonné, sans plainte,
-sans cri, sans murmure même; mais il sentait que c'était bien fini,
-que le mal était irréparable. Entre Hélène et lui la rupture était
-complète. C'était pour le monde qu'elle avait le courage de conserver
-son secret en elle comme un martyr à qui un serpent enfermé dans sa
-tunique rongerait la poitrine.
-
-Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni
-estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle
-s'éloignait en toute hâte, ne voulant pas rester un jour de plus sous
-le même toit que lui.
-
-Et cette Angèle qui n'était pas revenue!
-
-Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus.
-
-Tout s'en allait donc à la fois, sa femme froissée par l'outrage qu'il
-lui avait infligé, sa maîtresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait
-jamais aimé.
-
-Et pourtant, en ce moment même, malgré la certitude de la fausseté de
-cette blonde aux yeux languissants, malgré le rôle ridicule qu'elle
-lui imposait et l'odieuse comédie dont il avait été la dupe, malgré le
-flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se
-sentait plus épris que jamais des charmes de cette rouée élégante et
-perverse qui le plantait là, sans façon, sans regret et ne lui donnait
-même pas signe de vie.
-
-Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait.
-
-Il consulta sa montre.
-
-Il devait se rendre à l'Élysée à dix heures.
-
-Il était déjà en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le
-gouvernement, dont il était, ses collègues et son chef, c'était grave.
-
-Néanmoins, il ne put résister au désir de parler d'Angèle et se
-dirigea à grands pas vers la rue du Colisée.
-
---Elle n'est pas revenue? dit-il à la concierge.
-
---Non, monsieur, répondit madame Adrien.
-
-Et comme elle remarqua l'abattement de son maître:
-
---Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se
-faire tant de mauvais sang pour une...
-
---Pour une quoi? dit-il vivement.
-
---Pour une fille comme il y en a tant à Paris! Laissez donc! Elle
-reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les
-néglige, plus elles vous adorent; plus on court après elles, plus
-elles vous tyrannisent.
-
-Il sortait lorsqu'il heurta, au détour de la porte cochère, la boîte
-d'un facteur qui entrait dans le vestibule.
-
---Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en
-s'adressant à la concierge.
-
-Le ministre entendit son nom et revint.
-
-Le facteur arpentait déjà le trottoir.
-
---C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun
-doute. Vous voyez bien. Elle revient!
-
-Chazolles prit la lettre et s'éloigna.
-
-Il n'osait rompre le cachet.
-
-Enfin il s'y décida.
-
-La lettre était écrite sur du papier parfumé, satiné, teinté d'azur,
-avec une initiale sur l'enveloppe.
-
-C'était bien du papier de femme.
-
-Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honoré.
-
-En savourant cette prose, il oubliait le président, ses collègues, son
-ami et les affaires publiques.
-
-Le char de l'État pouvait s'embourber dans les ornières, il n'y
-songeait guère.
-
-Le billet était d'Angèle, en effet.
-
-La capricieuse fille n'était pas restée chez sa tante. Elle n'était
-pas assez stable pour passer trois jours dans le même lieu, fût-il
-égayé par la présence de son cousin Gaspard Méraud et de l'excellente
-madame Pivent.
-
-Elle avait exploré de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du
-boulevard de Clichy. Elle avait visité les amis du Rat Mort et du Chat
-Noir, mais elle les avait trouvés lugubres.
-
-Sa grâce jeune, ses fraîches toilettes, ses cheveux blonds comme les
-blés et sa blancheur détonnaient dans ce milieu banal et dans ces
-orgies d'estaminet enfumé. Elle en avait eu assez au bout d'une heure.
-
-Et puis elle était mécontente.
-
-Au fond, elle aimait Chazolles.
-
-S'il l'avait gardée auprès de lui, sans la livrer à elle-même, il
-l'aurait dominée de sa force, de son attraction, du feu de ses grands
-yeux brillants qui la fascinaient... quand il était là.
-
-Seule, elle avait besoin de s'étourdir et d'oublier.
-
-Elle était donc redescendue à la Chaussée-d'Antin. Là, elle rencontra
-le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'écoeura.
-
-La mode et les ministres pouvaient changer.
-
-Ce jeune financier ne changeait pas.
-
-Il était toujours aussi empesé, aussi vain, aussi fade, et aussi
-gonflé de ses mérites que par le passé.
-
-Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay.
-
-Il n'était pas en danger, mais la fièvre se déclarait et la porte
-était défendue pour tout le monde.
-
-Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune
-fille s'envolait ailleurs.
-
-Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrépide, ce ferrailleur au
-bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par
-ses victoires.
-
-Il n'y a que les soeurs de charité qui aillent aux blessés, aux
-pauvres, aux malades ou aux faibles.
-
-La femme est au victorieux, au triomphant.
-
-Angèle appartenait à Chazolles.
-
-Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans
-une explication préalable.
-
-Elle écrivit donc.
-
-Le visage du ministre s'éclairait en parcourant ces lignes folles
-qu'elle avait tracées à la hâte, dans l'énervement d'une heure de
-désir et d'excitation fébrile.
-
- «Mon adoré Maurice,
-
- »Tu as dû me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences
- étaient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de
- Charnay est lié avec une de mes amies et m'avait offert son bras
- pour un instant. Que vous êtes violent, monseigneur! Est-ce donc
- un crime d'être au bras d'un homme de son nom et de sa figure
- dans un lieu public, encombré d'hommes et de chevaux? Tu es un
- sauvage et tu n'entends rien à la vie parisienne. Autrement tu
- saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause à un
- monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes.
- Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une
- révolution!
-
- »Ah! vous êtes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut
- pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte à bon compte,
- s'il n'en a que pour deux mois à garder la chambre. Quel bretteur
- vous faites! Le duc m'est indifférent et je donnerais toute sa
- personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de
- vous exposer à vous faire tuer quand votre vie m'appartient!
- J'espère que vous allez me pardonner ma légèreté à cause de la
- peur que j'ai eue, dès que vous aurez reçu cet aveu de votre
- Angèle!
-
- »Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes
- sentiments et je me jette à la Seine ou je me couche dans ma
- chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop
- de son métier. Il paraît que c'est une mort douce et j'ai dans
- l'idée que je serai réduite un jour ou l'autre à en finir de
- cette façon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que
- c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me
- reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne
- m'écris pas de méchancetés! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi
- tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je
- t'aime, je t'aime, je t'aime!
-
- »Ton ANGÈLE.»
-
- »_P.-S._--Il paraît que tu es devenu ministre depuis ces derniers
- événements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour
- être ta maîtresse.
-
- »Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta
- servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tête! Je
- suis à toi, entends-tu, toute à toi, et tant que tu daigneras me
- garder. Viens.
-
- »A. M.»
-
-Chazolles fut réconforté du coup.
-
-Il respirait à pleins poumons; le ciel, qui était gris, lui semblait
-aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui
-produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans
-ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi étonnamment. Sa
-tête était pour le moins à la hauteur des corniches d'un premier
-étage.
-
-Il ne pesait pas plus à terre que s'il avait eu des ailes.
-
-La vue du factionnaire aux portes de l'Élysée le rappela aux banales
-réalités de la vie.
-
-Il traversa la cour du palais, la tête haute, et les gens de service
-purent croire qu'il était, comme beaucoup d'autres, enflé de son
-élévation aux honneurs.
-
-Il n'en était rien pourtant.
-
-C'est à peine si son portefeuille comptait dans son existence.
-
-Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux
-vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de
-damas fanés, où plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec
-animation dans les coins.
-
-Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste
-pièce et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages
-chargés, pour le moment, des destinées de la France.
-
-Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage,
-causait avec un monsieur au teint pâle, flegmatique, qui l'écoutait
-patiemment, mais avec une indifférence stéréotypée sur ses traits
-effacés.
-
---Bonnes nouvelles, monsieur le président, disait le nouveau chef du
-cabinet. La Bourse a monté hier soir. Le cinq a fait un joli saut.
-C'est une hausse d'un franc.
-
-Le personnage au teint pâle secoua la tête:
-
---C'est toujours comme ça, dit-il, au début. Le salut d'usage.
-
---Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministère,
-un ministère jeune, vigoureux, bien intentionné.
-
---Le pays ne les accueille pas autrement.
-
---La presse est unanime. Le ministère Ramet n'avait décidément pas de
-partisans.
-
---Un ministère tombé, pensez donc, mon bon ami!
-
---Vous êtes sceptique, monsieur le président!
-
---Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un
-peu, mon cher ministre!
-
-Duvernet mit son binocle à cheval sur son nez et compta ses collègues.
-
-Ils étaient au complet.
-
-Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangèrent autour
-du tapis vert.
-
-Un silence régna, silence de recueillement. Les visages se
-consultèrent.
-
-Il y en avait de rudes, à la moustache grisonnante, aux sourcils en
-broussailles, aux cheveux revêches, ramenés avec effort, en virgule,
-au-dessus des oreilles évasées. Ils représentaient la force armée.
-
-Il y en avait de rasés, aux courts favoris, à la lèvre supérieure
-dégagée, aux rides en éventail aux coins de la bouche et à l'angle
-externe des yeux.
-
-C'était l'élément civil et judiciaire.
-
-La magistrature et le barreau.
-
-Le barreau domine dans ces assemblées. La toge mène à tout. _Cedant
-arma._
-
-Les uns et les autres s'observèrent pendant une minute. On s'épiait.
-Le cabinet était jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais
-il n'était peut-être pas encore parfaitement homogène.
-
-Un cabinet est rarement homogène; il contient toujours quelqu'habile
-homme qui prend ses précautions et songe à faire partie de la
-combinaison prochaine.
-
-Chazolles était là matériellement mais son esprit était ailleurs. Il
-relisait mentalement la lettre d'Angèle.
-
-L'ardente fille l'avait reconquis.
-
-Duvernet appuyé sur ses cent cinquante mille francs de rentes et
-l'espoir de son prochain mariage, avait l'air joyeux et déterminé.
-
-Il voyait tout en bleu et en rose et des effluves printanières lui
-caressaient le dos.
-
-L'homme au teint pâle promenait son regard éteint sur l'assemblée qui
-restait muette.
-
---Vous n'avez pas de nouvelles, dit-il? Rien d'urgent?
-
-Personne ne dit mot.
-
---Point de complications?
-
-Même silence.
-
---Aucune réforme à proposer?
-
---Pas encore, dit Duvernet; elles sont à l'étude.
-
-L'oracle eut un sourire équivoque.
-
---Alors nous pouvons lever la séance?
-
-Il se tourna vers Chazolles qui revenu à lui-même et intéressé par la
-nouveauté du spectacle, étudiait non sans étonnement cette manière de
-gouverner les peuples et semblait prêt à protester.
-
---Avez-vous quelque projet pour votre département, mon cher ministre,
-dit-il, avec une extrême politesse.
-
-Son département?
-
-Il y avait bien songé. Vraiment c'était peut-être de son département
-qu'il retournait depuis deux jours. Un duel, sa femme exaspérée, sa
-maîtresse perdue et retrouvée! Il avait bien eu le temps d'y songer à
-son département!
-
---Mais non, monsieur le président, dit-il confus et rougissant.
-
---Eh bien! alors, rien ne nous empêche d'aller déjeuner, comme de
-simples mortels. Nous n'avons plus besoin ici.
-
---Sans doute, dit Chazolles abasourdi.
-
-Il allait peut-être demander pourquoi on y était venu.
-
---Pardon, dit le militaire qui se leva, je demande la parole.
-
---Vous l'avez, mon cher général.
-
---On a parlé de réformes. Je désirerais en soumettre une au conseil et
-des plus impérieuses. J'entends qu'elle s'impose. Il s'agit de
-l'habillement des troupes.
-
---C'est juste, dit avec son flegme l'homme au teint pâle. Vous
-arrivez.
-
-Et il poussa un soupir résigné en pensant:
-
---Allons-y.
-
-Le militaire s'exprimait difficilement. Il cherchait son exorde.
-
-Le président lui vint en aide.
-
---Ah! j'en ai bien vu, allez, dit-il. Ne vous gênez pas. Qu'est ce que
-vous voulez changer, vous? Les godillots?
-
---Non, monsieur le président.
-
---Les capotes?
-
---Non, monsieur le président.
-
---Les guêtres? Les sacs? Les tentes?
-
---Non, monsieur le président.
-
---Les képis, les shakos?
-
---Non, monsieur le président.
-
---Les boutons de culotte?
-
---Non, monsieur le président.
-
---Ah diable! alors de quoi s'agit-il?
-
---D'une mesure des plus hygiéniques.
-
---Déjà? dit Chazolles très ironique.
-
-Le militaire jeta sous son bras, d'un geste furibond, son portefeuille
-qu'il ouvrait pour en extraire des papiers, et se rassit.
-
-Son auditoire était narquois et mal disposé.
-
---En effet, dit-il en mordillant sa moustache grise, peut-être est-ce
-aller un peu vite, bien qu'il ne soit jamais trop tôt de procéder à
-des réformes bienfaisantes pour le soldat, qui est l'âme de la nation.
-J'attendrai que la bienveillance de mes collègues m'autorise à
-présenter ce projet élaboré avec un soin pieux, j'ose le dire, et qui
-est le résultat des études de toute ma vie. J'attendrai.
-
---Et j'espère, mon cher ministre, dit l'homme au regard endormi, avec
-sa courtoisie parfaite, que nous ne perdrons pas pour attendre.
-Personne n'a plus rien à dire?
-
---J'ai lu ce matin, dans un journal réactionnaire, dit un fabricant de
-quelque chose, devenu ministre des finances, que vous assistiez à la
-représentation d'_Hernani_ aux Français, oserai-je vous demander
-comment vous trouvez Sarah Bernhardt, monsieur le président?
-
---Maigre.
-
---Et le vieux Ruy Gomez?
-
---Trop d'aïeux.
-
---Et Charles-Quint?
-
---Prolixe.
-
---Et Hernani?
-
---Excentrique. Pourquoi se tue-t-il?
-
---Pour la foi jurée!
-
---Je me suis fort ennuyé.
-
-Il se reprit:
-
---Pourtant il y a eu une lueur. En entendant le cor du vieillard, un
-spectateur du genre gai a crié: Tiens! le tramway! Impossible
-d'achever la scène. Autant de gagné! On ne comprend plus les vertus
-grandioses, mon cher ministre. On ne les comprend plus!
-
-Il se leva.
-
---Messieurs, quand vous voudrez, conclut-il, je suis toujours prêt.
-Les affaires du pays avant tout. Je vais déjeuner.
-
-Les ministres se saluèrent et sortirent.
-
-Dans la rue, en reconduisant Duvernet à la place Beauvau:
-
---C'est ce qu'on appelle un conseil des ministres, dit Chazolles.
-
---Probablement.
-
---Eh bien! Je m'en faisais une autre idée, comme tout le monde.
-
---T'imagines-tu, toi, l'agriculteur, que nous allons faire marcher le
-soleil comme un réserviste et pousser le blé en vingt-huit jours?
-
---Non, sans doute, mais...
-
---Mais quoi? Nous sommes aux affaires; elles n'en vont ni pis ni mieux
-qu'avant. Es-tu content de ta boîte?
-
---Tout à fait.
-
---Qu'y as-tu vu?
-
---Mes employés et un chef de bureau très intelligent qui m'a dit ceci:
-«Monsieur le ministre, vous pouvez vous reposer sur nous pour
-l'expédition de la besogne courante. Il n'y à rien à faire.» C'est
-textuel. J'avais déposé ma canne et mon chapeau dans un coin. Je les
-ai repris et je suis sorti comme j'étais entré. Le temps était très
-beau. Je suis allé me promener.
-
---Et ton duel?
-
---Les journaux en ont parlé, en me désignant assez clairement bien
-qu'avec des initiales. Ils ont l'art des sous-entendus, ces
-animaux-là.
-
---Quelques-uns oui, ce sont les plus dangereux.
-
---Enfin, j'espère que M. Châtenay n'en aura rien su. Denise non plus.
-Pour Hélène, le mal est fait.
-
---Hélas! si cette fâcheuse aventure pouvait te guérir! Déjeunes-tu
-avec moi?
-
---Si tu veux.
-
---Tu n'es pas installé à la rue de Varennes?
-
---Pas encore. J'ai même l'intention de ne pas m'y installer du tout.
-
---Il le faut.
-
---Oh! si peu je suis ministre. L'agriculture! c'est à peine si elle a
-un budget. Je me nourrirai bien sans elle, en picorant un peu partout,
-chez toi et ailleurs.
-
---Je te vois venir. Ailleurs, surtout! O fou, qui as deux ménages où
-tu n'es aimé de personne, car tu détacherais de toi la meilleure des
-femmes, et qui pourrais en avoir un, le plus beau, le plus doux, le
-plus riant, le plus fidèle, le plus charmant. Enfin! j'espère que nous
-te convertirons en t'ouvrant les yeux. Maintenant que j'ai la police
-sous mes ordres!
-
-Le président du conseil traversa les salons du ministère, encombrés de
-solliciteurs de tous grades.
-
-Il y avait là des collections de têtes officielles extraordinaires, de
-préfets accourus du fond de leurs provinces, pimpants, alertes, rasés
-de frais; d'aspirants sous-préfets, le binocle à l'oeil; de vieilles
-perruques de chefs de bureau abrutis; des gens chauves, au nez orné de
-besicles d'or; des financiers au ventre proéminent, lanceurs
-d'affaires; de pauvres diables aussi, qui venaient mendier on ne sait
-quoi.
-
-Le ministre fit signe à un huissier:
-
---Vincent, dit-il, annoncez que je ne recevrai qu'à une heure. Il n'y
-a pas de séance à la Chambre aujourd'hui.
-
-Le déjeuner était servi dans la magnifique salle à manger où l'univers
-officiel a passé.
-
---Ne te gêne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes à l'auberge.
-Valets d'emprunt, vaisselle banale, marquée au chiffre de tous les
-régimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous
-servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un étranger dans mes
-affaires.
-
-Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi
-simple que celle d'un savetier--il n'y a pas de façon royale ou
-ministérielle de faire une omelette aux fines herbes--Duvernet entama
-le sujet qui lui tenait au coeur.
-
---Voyons, Maurice, commença-t-il, causons en frères que nous sommes:
-tu dois être au comble de tes voeux. Tu ne seras peut-être pas
-longtemps ministre, mais tu l'auras été. Et pourtant il te manque
-quelque chose.
-
---Quoi?
-
---Le contentement de l'âme. Laisse-moi te parler à coeur ouvert. Tu es
-mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais après toi, ce que j'aime le
-mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais
-une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que
-des bottes. Je veux te rendre à eux. Tu n'as qu'un pas à faire. Ils te
-recevront à bras ouverts. Hélène a eu le courage de garder son secret
-pour elle seule. Si elle était restée ici, il l'aurait étouffée. Elle
-est partie. Là-bas, l'air des champs, l'éloignement la remettront.
-Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un côté
-et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entraînante, bien
-irrésistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une
-girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des
-qualités bien supérieures, bien transcendantes!
-
---Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la
-connaissais mieux, tu ne t'étonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce
-sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je
-n'ai point vécu jusque-là! J'ai été enfermé dans ma terre du Val-Dieu,
-un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas
-connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces
-fleurs du mal, éclatantes et vénéneuses qui ne poussent qu'à Paris.
-
-Que te dirai-je?
-
-Ce que j'éprouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbécile ni un
-être autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y
-vois clair surtout quand la vérité me crève les yeux. Eh bien! malgré
-tout, malgré moi, en dépit de ma volonté, j'aime en la méprisant cette
-fille étrange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement
-peut-être elle me force à commettre, mais je ne peux pas m'en passer.
-Il me semble que quand elle n'est pas là, je perds la tête, que je
-deviens une brute incapable de tout travail, de toute volonté. C'est
-une obsession et je ne saurais m'y soustraire.
-
-Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en
-défierais bien; je suis possédé et me sens incapable de résistance.
-Quand je l'ai rencontrée au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dépit
-de la foule, j'ai commis une sottise irrémédiable qui pouvait me
-perdre, car d'un coup de poing je m'étonne de n'avoir pas assommé cet
-être sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne
-restât inanimé sur le carreau. C'était plus fort que moi. Tiens, si
-elle n'était pas revenue, je devenais fou.
-
-Ce matin elle m'a écrit une longue lettre; des mensonges, je n'en
-doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme
-ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur maîtresse
-en flagrant délit, se jetteraient à ses genoux pour obtenir une
-excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie.
-C'est lâche, c'est bête, c'est déshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois
-que je ne farde pas la vérité. N'essaye donc pas de me détromper
-puisque je ne veux pas l'être, pas encore.
-
---Allons, dit Duvernet, tu es plus malade que je ne pensais et ta
-femme a bien fait de partir. Pauvre Hélène!
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-L'ancien vendeur d'huîtres était retourné à sa villa du Val-Dieu, à la
-grande satisfaction d'Herminie qui tremblait de tous ses membres que
-les séductions de la capitale ne lui reprissent son captif. Le malheur
-de ces maîtresses devenues par une sorte de prescription trentenaire
-quasi légitimes, c'est que leur lien est si fragile qu'elles en
-redoutent à tout instant la rupture.
-
-Herminie ne fut rassurée qu'à l'heure où le jovial pêcheur à la ligne
-reprit ses habitudes, dans son désert, et se renferma de nouveau dans
-la régularité de sa vie de campagne, tout en regrettant parfois, à
-voix haute, les bonnes parties qu'il avait faites en compagnie de ses
-anciens complices, Courapied, Dubourdeau et Cadinet.
-
-Il apportait des nouvelles.
-
-Angèle était devenue une incomparable créature, mais elle se
-dérangeait. La tante, madame Pivent, était si faible qu'elle la
-laissait vivre à sa guise, en toute liberté, et Dieu sait comme on en
-usait.
-
-Si c'était une manière de mener les jeunes personnes!
-
-Méraud qui, en secret, était très épris de la beauté d'Angèle, et
-jaloux des heureux mortels qui avaient le don de lui plaire, ne
-tarissait pas en diatribes contre sa jolie cousine et son éducation.
-
-Mais en manière de conclusion, il arrivait toujours par un chemin ou
-un autre aux circonstances atténuantes en faveur de la mignonne
-pécheresse.
-
-Après tout, c'était Paris qui était coupable, ce misérable Paris où le
-luxe tentait les pauvres filles, par toutes les ouvertures des
-magasins de nouveautés, ces boutiques damnées où les femmes allaient
-ruiner leurs maris et s'entretenir dans la coquetterie et le
-gaspillage; où des vendeurs frisés, musqués, un tas de propres à rien,
-de «feignants» leur faisaient la bouche en coeur en dépliant les
-étoffes tentatrices avec des prix qui trompaient le monde, et des
-occasions qui n'en étaient pas, toujours des deux francs le mètre,
-avec quatre-vingt-quinze centimes qu'on ne voyait pas sur l'étiquette,
-ou il fallait chausser ses lunettes et regarder de près.
-
-Et les voleurs de bijoutiers aussi, ils étaient là, avec leurs
-vitrines pleines de boucles d'oreilles de diamants et de cailloux du
-Rhin.
-
-Les petites des ateliers s'y arrêtaient le soir sous le gaz qui
-flambait et elles se prenaient à désirer d'en avoir aux bras et aux
-doigts comme les filles qui sans travailler en portent qui ne leur
-coûtent guère.
-
-Autant d'araignées tapies derrière leurs toiles, ces brigands de
-boutiquiers.
-
-Oh! ce Paris! Il lui en voulait d'avoir dévoré--sans lui--cette petite
-Angèle si fraîche, si pimpante, si bien tournée.
-
-Ce n'était pas sa faute à cette enfant.
-
-Et toujours bonne fille!
-
-Il racontait à Herminie le duel qui avait eu lieu à Auteuil et dont il
-n'avait entendu que quelques mots échappés à Angèle, chez sa tante,
-dans l'effarement de la première heure.
-
-Le duc avait été blessé, un duc, ma bonne!
-
-Mais on ne savait pas le nom de son adversaire. Angèle n'avait pas
-voulu le nommer. Elle s'y était refusée obstinément.
-
---Ça n'était pas des choses à dire; elle avait promis le secret. Un
-homme marié!
-
-C'était tout ce qu'on avait pu en arracher.
-
-Au Val-Dieu, les Chazolles étaient réinstallés à la grande joie de
-leurs voisins, mais le mari ne revenait toujours pas.
-
-Sa grandeur le retenait à Paris et les bonnes gens de son village
-étaient fiers d'avoir envoyé à la Chambre un ministre.
-
-On chantait ses louanges dans l'arrondissement.
-
-Ce n'était pas que les champs rapportassent deux récoltes au lieu
-d'une ou que les pommes de terre fussent moins sujettes à la maladie,
-mais c'est flatteur de se dire qu'on possède un ministre dans sa
-circonscription.--Éternuez!--Et l'arrondissement n'avait pas été
-favorisé jusque-là. Ses mandataires étaient d'un terne! Enfin,
-celui-là était au pinacle et ses électeurs triomphaient avec lui. Les
-cantons limitrophes étaient dans la joie. Tourouvre jubilait! Moulins
-préparait un banquet pour célébrer l'élévation de son candidat sur le
-pavois, Bazoches organisait un comice monstre.
-
-Et le héros de ces fêtes rurales ne se montrait point.
-
-Il fallait qu'il fût accablé de travaux pour ne pas se presser de
-jouir des félicitations qui l'attendaient.
-
-Il aurait passé pour un ingrat, oublieux de ses devoirs les plus
-sacrés, étranger aux plus simples lois de la reconnaissance, si Hélène
-ne s'était multipliée pour le remplacer.
-
-Pas de pauvre commune à laquelle elle n'envoyât ses offrandes, cinq
-cents francs pour la réparation d'une église, mille pour une école,
-trois cents pour la détresse imprévue d'une pauvre famille, six cents
-pour un chemin vicinal qu'on ouvrait sans ressources.
-
-Nul ne recourait à elle en vain, et on le savait.
-
-Quand sa bourse était vide, celle de son père s'ouvrait, et elle était
-inépuisable.
-
-Le vieil antiquaire était enchanté d'avoir un gendre dans le Cabinet,
-deux bientôt, car Denise préparait le trousseau pour son prochain
-mariage.
-
-Sa grande soeur l'aidait dans ce travail, qui met de douces larmes
-dans les yeux des jeunes filles et qui lui arrachait à elle des larmes
-amères.
-
-Chaque jour, Duvernet envoyait des bouquets superbes avec des lettres
-où il disait de ces choses que la plume d'un amant sait rendre si
-touchantes et qu'on relit vingt fois la nuit, dans un coin de
-l'alcôve, sous la clarté pâle de la lampe mystérieusement voilée.
-
-Il y avait toujours au bas un mot tendre pour Hélène avec une
-espérance énigmatique que Denise comprenait à demi.
-
-Chazolles écrivait peu, des lettres courtes, dans un style
-télégraphique, un style ministre, disait M. Châtenay, quand les
-fouilles de son camp romain lui donnaient des loisirs.
-
-Les terrassiers piochaient; on avait mis à nu des fondations
-considérables et des caveaux où on découvrait des débris curieux, si
-on veut, des ossements variés, des ustensiles domestiques, des vases
-en terre d'une forme entièrement primitive.
-
-Toutefois, rien de décisif.
-
-Mais un savant s'obstine aisément et le seigneur de Grandval était
-d'une ténacité à déterrer une ville entière pour y trouver un document
-de valeur, une urne funéraire d'une forme inconnue, une figuline ou
-une arme comme on n'en connaît pas.
-
-Hélène répondait à son mari des lettres de quatre pages pleines de
-détails sur les enfants, la ferme, le troupeau de moutons, la
-vacherie, les animaux de toute sorte, cette famille agricole à
-laquelle il était autrefois si attaché.
-
-Elle s'effaçait, ne parlant jamais d'elle et terminant par un baiser
-que les petites envoyaient à leur père.
-
-Souvent au-dessous de la signature, Marthe et Thérèse ajoutaient deux
-mots de tendresses, quelquefois un reproche:
-
---C'est ennuyeux, père, que tu sois ministre. Quand reviendras-tu? On
-est si bien ici.
-
-Ce n'était pas le ministère qui retenait Maurice.
-
-Avec une extrême facilité, il s'était mis au courant de ses affaires.
-
-Le brillant élève du lycée s'était retrouvé. Il avait étudié à fond
-toutes les questions économiques intéressant la campagne dans son
-manoir du Val-Dieu. En quelques jours, ses chefs de bureau n'avaient
-eu rien à lui apprendre sur la routine de son administration.
-
-Le matin, il recevait tous ceux qui voulaient lui parler, les gagnant
-par son affabilité.
-
-Ensuite, il allait déjeuner avec Duvernet, et ne remettait plus les
-pieds au ministère.
-
---A quoi bon? disait-il à son ami. Mon budget est à peine suffisant
-pour les dépenses traditionnelles. Les employés le dévorent comme une
-légion de rats, et il ne me reste à distribuer que de bonnes paroles.
-
-Il se rendait aux séances de la Chambre.
-
-Parfois il prenait la parole avec une logique et un bon sens
-écrasants. Il était concis et précis, deux rarissimes qualités.
-
-Il parlait, car il voulait qu'on vît son nom à l'_Officiel_. C'était
-une excuse pour l'abandon dans lequel il tenait les siens, et M.
-Châtenay pouvait s'écrier en brandissant son journal:
-
---Hélène, encore un discours superbe de ton mari. Il fait son chemin,
-le gaillard!
-
-Ce n'était pas seulement dans la politique. Il ne s'en occupait
-qu'avec répugnance, haïssant les discussions oiseuses, les avidités de
-places, les courses au clocher de fonctionnaires se ruant les uns sur
-les autres.
-
-Duvernet lui-même commençait à se lasser de sa tâche.
-
-Après un mois de pouvoir, il était empêtré dans la glu des bureaux,
-comme les autres, harcelé par les milliers de subalternes inutiles,
-embarrassé par la multitude des rouages de la machine gouvernementale
-comme un plaideur dans le dédale de la procédure ou une armée par ses
-bagages. Il en avait assez de ces travailleurs qui arrivent à dix
-heures, taillent une plume, calligraphient cinq lignes à leur belle et
-s'en vont déjeuner pour rentrer à deux heures, tailler une seconde
-plume, lire un journal, écrire une seconde lettre à une autre belle,
-l'expédier par le municipal, remettre leurs papiers et leurs
-instruments de _travail_ en place, brosser leurs habits, en secouant
-la poussière des paperasses, et s'acheminer doucement, sur les quatre
-heures, vers les Champs-Élysées et le Bois, où ils étendent leurs
-abatis au bon soleil de la flânerie parisienne.
-
-Il n'essayait plus de faire le bien et de rien changer aux engrenages
-dans lesquels il se laminait à son tour; il se garait des sottises et
-des fautes, comme un cocher qui se tire à côté des ornières sans
-entreprendre de réparer le chemin.
-
-Entre deux visites, il écrivait des lettres interminables, pleines de
-sentiment et de désillusion de tout, excepté de l'amour pur dans
-lequel il voulait désormais cloîtrer sa vie.
-
-Il avait voulu tout connaître; il était désabusé.
-
-Quinze jours après son entrée aux affaires, il pria son ami, le préfet
-de police, de lui prêter un homme sûr pour une mission secrète.
-
-Ce préfet de police était un ancien magistrat sérieux, très sûr de
-relations, le Labadens aussi du chef du cabinet. Ils arrivent, comme
-cela, par fournées, les uns portant les autres.
-
---Il s'agit du repos d'une famille, dit Duvernet. Rien de politique.
-Un secret à découvrir.
-
-Le lendemain vers dix heures, l'huissier passa une carte à
-l'Excellence.
-
-C'était celle du préfet avec un mot au crayon:
-
-«L'homme demandé.»
-
-Duvernet considéra avec curiosité l'agent choisi par son ancien
-camarade.
-
-Mise soignée, tournure de procureur, face rasée.
-
-Une cinquantaine d'années, infiniment de dignité.
-
---C'est vous que l'on m'envoie?
-
---Oui, Excellence.
-
---Dites monsieur le ministre.
-
---Je suis de l'ancienne police. C'est une habitude que j'ai conservée.
-
---Il faut la perdre. Nous nous démocratisons.
-
-L'homme s'inclina.
-
---Votre nom?
-
---Pavie Melchior.
-
---Pavie? Un nom de bataille perdue.
-
---Je tâche de gagner les miennes.
-
---J'ai un service à vous demander.
-
---Dites des ordres à me donner, monsieur le ministre.
-
---Non, un service à réclamer. Il est inutile de vous recommander la
-discrétion.
-
---C'est professionnel.
-
---Vous ne rendrez compte qu'à moi seul du résultat de vos démarches.
-
-Pavie s'inclina de nouveau.
-
---Voici ce dont il s'agit. Un de mes amis est fou d'une jeune fille.
-Cette jeune fille l'entraîne à des fautes dont la principale est de
-délaisser une famille où, jusque-là, il a trouvé un bonheur parfait.
-Cette fille le trompe odieusement, mais pour ouvrir les yeux de cet
-aveugle, il faut l'éclairer avec une lumière éblouissante. Je tiens à
-connaître les faits et démarches de cette petite à laquelle,
-d'ailleurs, je ne souhaite aucun mal. On l'indemnisera. Elle n'aura
-pas à regretter le temps perdu.
-
---Elle se nomme?
-
---Angèle Méraud.
-
---Elle demeure?
-
---Je ne sais où. Vingt ans, blonde, taille moyenne, un modèle exquis
-de Parisienne. Figure ravissante, des toilettes d'un goût parfait.
-C'est la nièce d'une poissonnière des halles, riche, veuve, sans
-enfants, madame Event, Piment ou Pivent. Elle a un cousin en
-Normandie, dans l'Orne, près du Val-Dieu, une petite commune perdue.
-Il se nomme Méraud, comme elle. Voici les notes, avec le signalement.
-Cela suffit?
-
---Oui, Excellence!
-
---Je vous en prie, oubliez ce mot. Cela me changerait trop qu'on
-m'appelât monsieur quand je serai tombé sur le nez, comme mes
-prédécesseurs.
-
---Monsieur le ministre est le premier qui m'ait fait cette
-observation. J'ai souvent été appelé pour affaires de confiance.
-
---Vous allez agir?
-
---Ce soir, je saurai où demeure cette jeune fille. Dans huit jours je
-vous indiquerai heure par heure l'emploi de son temps détaillé. Si
-monsieur le ministre souhaite un rapport plus prompt...
-
---C'est inutile.
-
-Duvernet prit un rouleau de louis dans son secrétaire et le donna à
-l'agent qui le fit disparaître, avec un geste distingué, dans les
-gouffres de sa poche.
-
---C'est comme dans les comédies, mon cher monsieur Pavie, dit
-Duvernet. La vie n'en est-elle pas une! Allez.
-
---Monsieur le ministre peut compter sur mon zèle. Il sera satisfait.
-
-Il s'inclina très bas et disparut.
-
---Je ne sais pas où ce mime a fait ses études, pensa Duvernet, mais
-pendant qu'il me parlait, il a changé trois fois de figure, aussi vite
-que d'autres changent d'opinion. Très fort.
-
-Il se frotta les mains.
-
-Allons, cette petite Angèle n'avait qu'à se bien tenir. Elle avait
-contre elle le gouvernement et la police.
-
-Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministère portent au
-galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le
-cou, en brûlant le pavé!
-
-Des messages ministériels!
-
-O Juvénal, où est ton stylet!
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Quand une femme, douée de toutes les séductions, belle de cette beauté
-qui attire, énerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion
-d'un homme à l'imagination jeune encore, dans la force culminante de
-la vie; lorsqu'elle a pour armes l'expérience de la faiblesse des
-autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur
-lâcheté, de leurs colères soudainement écloses et plus vite éteintes
-sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse,
-et, à moins d'être blasé comme Duvernet par vingt ans d'études sur le
-vif, usé comme le baron Germain par les abus du plaisir à outrance,
-infatué de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable
-d'éprouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement
-bondé d'écus et de liasses de billets volés, comme le jeune Abraham
-Saller, la victime de cette femme, après s'être endormie sous les
-fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer à
-rien, sinon à la douceur de la main qui la conduit.
-
-Depuis le soir où Angèle était revenue à la rue du Colisée, Chazolles
-était plongé dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait à l'aide
-des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa
-printanière beauté.
-
-Pendant la première entrevue, elle s'était montrée humble, soumise,
-passionnée, repentante.
-
-Elle avait pleuré de vraies larmes.
-
---T'exposer à te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine?
-Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le
-besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends
-pas ces choses-là, toi!
-
-Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est
-pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voilà des semaines
-qu'il s'acharne après moi. Il était là, tout prêt, chez mon amie que
-j'allais voir à la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans
-sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous
-quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances
-qui l'a emmenée dans les tribunes. Moi, je suis restée avec le duc,
-tout naturellement. Je n'allais pas le planter là comme une ordure!
-
-Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te précipites sur ce pauvre
-Charnay, un être qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies
-culbuter à quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur
-et encore plus de honte! Je me suis sauvée. Et pourtant j'étais bien
-heureuse!
-
-Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'écoutait
-attentivement, les dents serrées, ne sachant que croire dans ce flot
-de paroles.
-
-Elle l'enlaçait de ses bras potelés et roses sortant de ses manches
-courtes.
-
---Comme j'aurais été fière d'être à ton bras, de me promener dans les
-groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garçon-là, c'est mon
-amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne
-veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me
-trouves laide peut-être, indigne de toi, surtout depuis que tu es
-devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres,
-car c'est ennuyeux à la fin d'errer toute seule dans le monde comme
-une âme en peine, comme une pauvre petite abandonnée que je suis! Et
-tu te fâches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle!
-
-Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son passé, risquant des
-aveux pleins de ténèbres.
-
---Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilière
-de Paris, car c'est être seule que de se voir forcée de passer ses
-journées près d'une fenêtre, à la rue du Cygne, en attendant que sa
-tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un
-joli trou. Rien que des petits camions chargés de légumes qui
-circulent tout le temps et des voitures à bras pleines de moules ou de
-poissons de quatre sous.
-
-C'est bon à voir une heure, mais une semaine seulement, c'est
-impossible.
-
-On a voulu me marier. Me vois-tu la femme d'un jardinier de Clamart ou
-d'un marchand de beurre, même en gros, rue Coquillère. C'était
-pourtant ce que j'aurais trouvé! Pas mieux! J'aimerais autant être
-morte. Je ne sais pas pourquoi. Ils ne sont pas pires que d'autres;
-peut-être même qu'ils valent des notaires ou des avoués, mais le coeur
-ne m'en dirait pas! Toi, quand je t'ai vu, tu m'as plu tout de suite.
-Ah! tu es mieux que tous. Tu ressembles à d'Artagnan, et les yeux
-doux, tout vifs qu'ils sont. J'ai bien compris aussi que je ne te
-déplaisais pas. Tu t'es retourné dix fois dans ton allée pour regarder
-si je restais à la fenêtre. Est-ce que les femmes se trompent à ces
-choses-là? Je devais partir le lendemain; mais c'était fini. Je ne
-pensais plus à m'en aller. Est-ce que tu as eu besoin de me prier? Je
-suis allée te chercher à ta porte et j'ai fait tout ce que tu as
-voulu. Je me serais coulée dans un terrier de lapin pour te plaire.
-
-Chazolles, s'abandonnant au charme, écoutait cette musique avec
-ravissement. Ce soir-là, Angèle était arrivée à son appartement
-longtemps avant lui.
-
-Elle avait fait pour cette entrevue décisive, où elle voulait obtenir
-son pardon et consolider son pouvoir en en mesurant l'étendue, une de
-ces toilettes que, seule, une de ces fées de l'amour sait imaginer.
-
-Elle était à moitié déshabillée dans un peignoir de satin rose, garni
-de noeuds de malines.
-
-Son cou ferme et blanc, où de petites veines bleues couraient sous la
-peau lactée, sa gorge de vierge, attiraient le regard de Chazolles et
-le retenaient en y allumant tous les feux du désir.
-
-Des bas de soie mince, au point d'être transparente, se collaient aux
-jambes, dessinant les attaches fines; le pied cambré sortait à demi de
-petites mules qui ne le cachaient pas.
-
-Ses cheveux en désordre, un désordre calculé, se répandaient en ondes
-dorées sur la nuque, et des parfums de violette et d'héliotrope s'en
-échappaient.
-
-Les yeux nacrés lançaient des flammes puis se fermant à demi
-semblaient mourir pendant que les lèvres entr'ouvertes s'offraient aux
-baisers.
-
-C'était bien la tentation vivante, idéale, irrésistible, que les
-ascètes les plus sévères ont connue dans leurs rêves, quand les démons
-leur soufflaient, au fond des cellules, les désirs combattus en vain
-des voluptés terrestres.
-
-Peu à peu, elle se serrait avec plus d'abandon auprès de lui, à mesure
-qu'elle sentait sa colère se détendre et les mains de Maurice chercher
-les siennes.
-
---Et quand j'aurais eu des amis avant toi, reprit-elle, quand j'aurais
-écouté ces paroles trompeuses des désoeuvrés qui courent après nous et
-nous persécutent de leurs offres et de leurs fourberies, où serait le
-mal? Est-ce que je ne suis pas à toi tout entière? Est-ce que je te
-demande compte de ce que tu as fait? Oh! ces jaloux qui ne sont pas
-contents de ce qu'on leur apporte, cherchent dans le passé des sujets
-de reproches et n'estiment rien ce qu'on leur donne s'ils supposent
-que d'autres ont pu l'avoir avant eux! Est-ce qu'un louis vaut moins
-parce qu'il sort de la poche d'un voisin? Est-ce que je suis jalouse
-des femmes qui t'ont aimé et que je ne veux pas connaître? Tout ce que
-je peux te jurer, tout ce qu'il t'importe de savoir, c'est que je
-n'aime que toi, que les hommes me paraissent petits, laids, mesquins
-et ridicules; que seul tu me remues l'âme et que s'il fallait renoncer
-à toi, je préférerais me jeter du haut du pont des Arts dans la Seine,
-même un de ces soirs où il pleut de la neige fondue, dans l'eau noire
-qui roule des glaçons. Et cependant rien que d'y penser, j'en ai le
-frisson! Brrr!
-
---C'est bien vrai, ce que tu me dis là? fit tout à coup Chazolles.
-
---Si c'est vrai! crois-tu par hasard que ce soit pour ton argent que
-me voilà ce soir? Crois-tu que j'y tienne à ton argent? Que j'en aie
-besoin? Tu m'en donnes trop; je ne sais qu'en faire. Tu m'as apporté
-des titres de rentes qui me font riche. Les veux-tu? Ils
-m'embarrassent. J'y tiens si peu que je les jetterais au feu, si tu
-pensais que c'est pour eux que j'essaie de te convaincre.
-
-Ah! l'argent, c'est lui qui m'est égal, par exemple. Je le foule aux
-pieds, l'argent; je le jette par les fenêtres, l'argent! Il ne me
-colle pas aux doigts. J'aurai bien assez de celui de ma tante Pivent,
-si je vieillis. Mais je mourrai jeune. J'ai consulté une somnambule
-qui m'a prédit une fin tragique, dans la fleur de l'âge. Elle s'est
-servie de ce mot. Et j'y crois, à sa prédiction. Je ne tiens donc pas
-aux économies. Non, je t'aime pour toi, parce que tu vaux mieux que
-les autres, tout brutal que tu es. Si tu savais comme ils sont
-mesquins, ladres, idiots, tu comprendrais qu'une femme préfère être
-battue par toi plutôt que cajolée par eux. Je n'ai rien aimé avant
-toi, je te le jure, rien, je te dis. Mais toi, tu ne m'aimes pas. Tu
-me l'as dit, mais tu ne le pensais pas. J'étais un jouet et rien de
-plus. Et maintenant tu en as assez. Avoue-le et je m'en vais, et je
-n'emporterai rien d'ici, pas même un bijou, pas une robe, pas un
-liard. Non, monsieur! Je veux de vous tout ou rien. Choisissez.
-
-Elle s'était posée devant lui, droite, frémissante, plongeant ses
-yeux dans ceux de Maurice qui avait relevé la tête.
-
---Eh bien! effaçons le passé! dit-il. Je ne te demande rien; je n'en
-veux rien connaître. Mais, si tu es sincère, promets-moi...
-
---D'être fidèle? Des bêtises? Celles qui le promettent ne le tiennent
-pas.
-
---Jure-le!
-
---Tu le veux?
-
---Oui, ou bien...
-
---Achevez, monsieur!
-
---Ou bien je ne réponds plus de moi, non, sur ma parole!
-
---Et que ferais-tu donc?
-
---Je ne sais pas. Je justifierais la prédiction de ta somnambule.
-
---Tu me tuerais, toi?
-
---Pourquoi pas?
-
---Tu ferais cela?
-
---Peut-être.
-
---Alors tu veux donc que je le croie? Tu m'aimes?
-
-Il étendit les bras, électrisé par les rayons qui s'échappaient des
-yeux d'Angèle, et l'attirant contre lui, il la serra à l'étouffer.
-
---Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je
-te veux, mais à moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux
-qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de
-la fille qui te sert et du lit où tu dors, de tout ce qui t'approche!
-J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me
-torturer le coeur. Ne me condamne pas à des bassesses, à me ravaler
-par des démarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent.
-A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tête en arrière; tu as
-raison, le passé n'est rien, le présent tout. Comprends-moi donc; il
-ne me reste que toi. C'est à peine si j'ai une famille. C'est à cause
-de toi que je l'ai froissée et qu'un jour elle s'est éloignée et sans
-retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut
-pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne
-sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je
-ne peux pas!
-
-Elle s'était jetée sur lui, le prenant par le cou, l'enlaçant dans ses
-bras, le couvrant de baisers, à demi-pâmée, et s'abandonnant comme une
-bacchante ivre.
-
---Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parlé ainsi?
-Tue-moi si tu veux. J'aurai donc été aimée une heure dans ma vie comme
-je le voulais!
-
-Elle était sincère.
-
-Les paroles de Chazolles l'avaient remuée jusque dans ses fibres les
-plus secrètes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comédie, que son
-irritation s'était fondue à l'ardeur de ses caresses, et que la
-passion qu'elle lui inspirait était assez forte pour lui arracher le
-pardon d'une tromperie dont il n'était pas la dupe.
-
-Mais elle était de celles dont les nerfs ont des crises rapprochées et
-changeantes.
-
-Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le
-désoeuvrement la reprirent et bientôt, tout en entourant son amant de
-l'atmosphère tiède de son amour, elle recommença le train ordinaire de
-sa vie, ses visites à la rue de Londres, consola le duc de Charnay de
-sa mésaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne
-fit plus que de courtes apparitions à la rue du Cygne.
-
-Seulement chaque soir, Chazolles à l'heure convenue la trouvait dans
-son boudoir, pelotonnée comme une chatte sur sa chaise longue, un
-roman à la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui
-brûlait au soleil de juillet.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Il y avait réception au ministère de l'intérieur; c'était fête dans
-les salons de l'hôtel Beauvau; Chazolles n'avait pu se dispenser
-d'assister son ami en cette occurrence. Le ministère entier
-s'épanouissait autour de son chef. Tout le monde officiel était là.
-
-Du reste, Duvernet était dans la lune de miel d'un pouvoir frais
-encore. Il n'avait pas d'adversaires visibles. On n'abat pas une
-maison le jour où les maçons viennent d'y planter leur drapeau. Il
-faut du temps à toute besogne.
-
-Peu à peu les tarets se glissent dans les charpentes, les rats
-creusent leurs galeries sous les tentures, les cours d'eau souterrains
-minent les fondations, les infiltrations des toits pourrissent les
-murailles et l'édifice s'écroule dans les catacombes qui cèdent ou sur
-la place publique au risque d'écraser les passants.
-
-Le cabinet Duvernet n'en était pas là.
-
-Il se tenait ferme sur ses bases, jusqu'à nouvel ordre. Les tarets et
-les rats parlementaires ne s'étaient pas mis en campagne. Ils se
-recueillaient en cherchant des fissures.
-
-Chazolles promenait dans les salons sa mine ennuyée en étouffant un
-bâillement.
-
-La veille il avait été retenu fort tard au ministère par un dîner
-qu'il offrait, en garçon, à ses collègues.
-
-Lorsqu'il était arrivé à la rue du Colisée, madame Adrien lui avait
-appris qu'Angèle, sortie dans l'après-midi, n'était pas de retour.
-
-Il l'avait attendue et elle n'était rentrée que vers une heure du
-matin, les cheveux en désordre, lasse et maussade.
-
-Il ne l'avait pas questionnée, car les scènes de jalousie trop souvent
-renouvelées depuis quelques jours lui faisaient horreur.
-
-Mais elle était allée au-devant d'une explication.
-
-Sa tante avait du monde, par extraordinaire; ses amis de Clamart. On
-l'avait gardée de force, malgré sa résistance. Elle était très fâchée
-d'abord de cette exigence mais, ensuite, elle avait pensé que M. le
-ministre--il y avait une pointe de moquerie dans la façon dont elle
-prononçait ce mot--retenu par ses graves affaires ne rentrerait que
-fort tard ou peut-être pas du tout.
-
-La vérité, c'est qu'elle avait passé la soirée au Chat Noir. Il lui
-revenait par bouffées des envies de ses escapades d'autrefois, une
-nostalgie de cette atmosphère de fumée épaisse, d'odeurs de caporal,
-de bière ou de whisky, un besoin de ce bruit de bocks, de dominos
-remués sur les tables de marbre, de discussions transcendantes et
-embrouillées sur l'esthétique et la philosophie, sur les poètes et les
-prosateurs de tous les temps et de tous les pays, et de querelles, en
-argot échevelé, d'impressionnistes à classiques, des adeptes de
-l'école et des élèves de la simple nature.
-
-Son apparition dans cette taverne pleine, à tout prendre, de jeunesse,
-de gaieté et d'esprit, parmi les rapins arrivés ou en chemin et les
-poètes en herbe ou déjà parvenus, produisait toujours son effet.
-
-On l'acclamait comme la déesse de la forme, le parangon des
-perfections féminines.
-
-Elle venait d'obtenir son triomphe.
-
-On ne l'avait pas élevée sur un pavois, mais bien sur un guéridon, au
-milieu de la brasserie, et un jeune lui avait récité un sonnet,
-langoureux et dithyrambique au début, mais qui finissait, selon la
-poétique nouvelle, sur une chute des plus naturalistes.
-
-Le sonnet avait été vigoureusement applaudi, et l'héroïne n'était
-parvenue à s'échapper que fort tard, très inquiète, et craignant
-d'être devancée chez elle par le ministre.
-
-Son explication achevée, elle passa dans son cabinet de toilette et
-jeta à la hâte sa robe dans le fond d'une armoire, car elle était
-imprégnée d'un parfum qui trahissait le milieu d'où elle sortait.
-
-Il est vrai qu'elle pouvait le rejeter sur les maraîchers de Clamart.
-
-Au fond, elle était lasse de la surveillance à laquelle elle se
-sentait soumise. Elle avait soif de liberté.
-
-Habituée à traiter le jeune Abraham Saller avec un dédain marqué et le
-duc de Charnay lui-même sans façon, elle regrettait les droits qu'elle
-avait laissé prendre à Chazolles.
-
-Sa flamme était déjà tombée, comme celle d'un foyer où le bois manque,
-sauf à renaître de ses cendres et à ressusciter tout à coup sans
-raison. Certainement, elle avait un faible pour son amant ténébreux,
-ou plutôt elle était sans force devant lui. Sous le feu de ses grands
-yeux noirs, elle palpitait comme une colombe fascinée par le vol
-circulaire d'un milan, mais elle était faite pour ne supporter aucune
-gêne, nulle contrainte; ce qu'elle s'en imposait pour mentir, pour
-déguiser à Maurice ses aventures, lui pesait horriblement. En son
-absence, elle éprouvait des rages d'émancipation; elle se disait avec
-un petit air crâne en posant devant les glaces, qu'elle aimait bien
-Chazolles, mais, qu'après tout, il y avait encore un bien plus
-précieux que cet être jaloux et soupçonneux: l'indépendance.
-
-Présent il redevenait le maître; absent, elle jetait son bonnet par
-dessus les toits, avec des gamineries mutines de gavroche faubourien.
-
-Dans quelle rage elle serait entrée, la veille, si dans un coin du
-Chat Noir, elle avait aperçu un homme attablé en face d'une
-demi-douzaine de bocks vides et l'étudiant avidement.
-
-A ses cheveux courts, à son visage glabre enfariné de poudre, à sa
-mise râpée, on pouvait le prendre pour un cabotin de province en quête
-d'engagement. Physionomie honnête d'ailleurs, très incolore et qui ne
-devait porter ombrage à personne.
-
-Cet homme était entré avec elle; lorsqu'elle sortit, il se leva sans
-bruit et se mit à sa suite, sans affectation, à distance.
-
-Il ne l'avait quittée qu'au moment où la porte cochère de la rue du
-Colisée se refermait sur elle.
-
-Un grand garçon, le poète lyrique qui avait déclamé des vers en son
-honneur, l'avait escortée jusqu'au faubourg Saint-Honoré.
-
-Ils marchaient familièrement bras dessus, bras dessous et Dieu me
-pardonne! elle l'avait embrassé sans façon, en se séparant de lui.
-
-Le cabotin en disponibilité avait même entendu distinctement ces mots
-qu'il avait transcrits avec soin sur son carnet, un instant après, à
-la lueur d'un bec de gaz:
-
---Pas ce soir, impossible! A bientôt.
-
-Le lendemain Chazolles était moins libre encore que la veille.
-
-Les honneurs lui semblaient lourds. Il aurait cédé son portefeuille
-pour rien au premier venu. Dîners, réceptions, saluts humbles des
-solliciteurs, compliments, coups d'encensoir lui donnaient sur les
-nerfs.
-
-Il lui était resté de la nuit une vague inquiétude. Il avait peur
-comme un locataire qui habite une maison dont les poutres craquent et
-s'affaissent.
-
-Angèle en le quittant avait eu un sourire frondeur:
-
---Amusez-vous bien, monsieur le ministre!
-
-On aurait dit, quand elle se penchait sur la balustrade de l'escalier,
-pour le voir plus loin, d'un oiseau sur une branche, prêt à prendre sa
-volée.
-
-En effet, à sept heures, au moment où les portes de la magnifique
-salle à manger de l'hôtel Beauvau s'ouvraient à deux battants pour les
-invités de M. le président du conseil, une victoria stoppait à la
-porte du célèbre restaurant de la place de la Madeleine, au coin de la
-rue Royale, en face du grand escalier qui conduit aux splendides
-salons du premier étage.
-
-Le baron Germain en descendit plus courbé en deux, plus cassé qu'à
-l'ordinaire. On aurait juré d'un vieillard de soixante-dix ans, à sa
-démarche.
-
-La figure restait plus jeune que le reste, grâce aux ressources de la
-science et à l'art consommé avec lequel le vieux beau réparait les
-dégâts et les avaries du temps sur sa personne.
-
-Il dit quelques mots à son cocher et la victoria disparut du côté du
-boulevard Malesherbes.
-
-Cinq minutes après, une fenêtre s'ouvrit au premier, laissant
-entrevoir le lustre élégant qui tombait du plafond d'un cabinet
-particulier, très doré, avec un ciel et des amours joufflus, et le
-baron vint s'accouder à l'appui de cette fenêtre.
-
-Si les passants avaient pu comprendre sa pensée, ils auraient su qu'il
-pestait contre les femmes en général qui sont rarement exactes et se
-font trop attendre.
-
-Ils auraient su encore qu'il était travaillé d'une anxiété poignante,
-car jusque-là, soit hasard, soit mauvais vouloir, ses batteries
-avaient échoué devant la place qu'il attaquait.
-
-Sous divers prétextes, Angèle, pour laquelle il s'était épris d'une de
-ces vives passions de blasé qui ont la durée d'un feu de paille, avait
-manqué à la parole donnée.
-
-Il se répétait avec une visible surexcitation:
-
---Viendra-t-elle?
-
-Elle l'avait promis.
-
-Par malheur, elle devait se souvenir de sa promesse.
-
-Un fiacre, un simple fiacre fermé s'arrêta à la place laissée vide par
-la voiture du baron, pendant qu'une victoria de l'Urbaine arrivait à
-sa suite et faisait halte de l'autre côté de la chaussée.
-
-Une jeune femme sauta du fiacre et se glissa comme une ombre dans le
-grand escalier du restaurant avec un froufrou de satin sur les
-moelleux tapis dont il est garni.
-
-A sa vue, les lèvres du baron s'agitèrent dans une expression
-papelarde et gourmande et il disparut derrière la fenêtre qui se
-referma.
-
-Dans l'Urbaine se prélassait un monsieur d'une cinquantaine d'années,
-d'aspect grave, avec des favoris blonds, d'une mise correcte.
-
-Sa course était terminée, sans doute, car il consulta sa montre, solda
-le cocher et alla s'asseoir à la porte du café où il se fit servir un
-madère.
-
-Sur son carnet il nota quelques mots:
-
-«Chez Durand à sept heures trente-cinq, baron Germain des finances.
-Cabinet. Attendue.»
-
-Et comme on peut être de la police secrète et dîner dans un restaurant
-de grand style, et qu'après tout le poste d'observation serait plus
-sûr et moins fatigant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il entra dans
-les salles du rez-de-chaussée et s'assit à une table isolée en face de
-l'escalier intérieur qui conduit aux cabinets.
-
-Melchior Pavie se trouvait là dans la meilleure société et il faut
-reconnaître à sa louange qu'il y tenait fort bien sa place.
-
-Tenue très distinguée, l'air d'un pur gentleman, cheveux blonds que la
-poudre argentait, mains soignées, il était méconnaissable et
-l'observateur le plus fin n'aurait pas deviné en lui le comique de
-province du Chat Noir.
-
-Il étudia avec patience la carte pour gagner du temps et se commanda
-des huîtres, un potage, une sole normande et du bordeaux.
-
-Puis il se plongea dans la lecture d'un journal du soir, sous lequel
-il se dissimula.
-
-De son poste, il dominait les deux sorties:
-
-Celle du grand escalier donnant sur la place de la Madeleine, à
-l'extérieur.
-
-Celle de l'escalier intérieur par où une femme en rupture de contrat
-peut dissimuler sa sortie.
-
-La position stratégique était donc admirablement choisie.
-
-Mais Melchior Pavie l'avait dit à Son Excellence: Il aimait à gagner
-ses batailles.
-
-Près de deux heures s'écoulèrent.
-
-Le baron n'avait pas reparu et l'agent était à bout d'expédients pour
-prolonger son séjour dans le restaurant que peu à peu les clients
-avaient déserté.
-
-Il avait entassé l'entremets sur le rôti; la glace sur l'entremets et
-les fraises sur le chester.
-
-Le café absorbé, il avait allumé un cigare de la Havane, et demandé
-son addition, par pudeur, quand tout à coup un garçon très ému se
-précipita par l'escalier intérieur en s'écriant d'une voix étouffée:
-
-Un médecin!
-
-C'était un coup du sort.
-
-Melchior se précipita au-devant du garçon.
-
---Qu'y a-t-il?
-
---Monsieur est médecin?
-
---Le docteur Pavie.
-
-Le garçon s'inclina.
-
-Ce nom de Pavie ne jouit pas dans la Faculté d'une célébrité
-comparable à celle des Récamier ou des Trousseau, mais en un danger
-pressant, on ne discute pas ces valeurs.
-
-Au surplus, l'homme était d'une respectabilité parfaite, selon les
-apparences. Les barbiers de village et les charlatans de foire ne
-s'attablent pas chez Durand.
-
---C'est dans un cabinet, dit le garçon. Venez, monsieur.
-
-L'agent ne se fit pas prier.
-
-Un spectacle effrayant s'offrit à ses yeux.
-
-Angèle, à demi défaite, les cheveux en désordre, le corsage ouvert,
-les bras nus, était à genoux sur le tapis de Smyrne, aux tons éteints,
-de ce délicieux réduit du plaisir.
-
-Au pied du canapé garni de satin marron comme les chaises dont l'une
-était renversée près de la table couverte encore d'argenterie et de
-cristaux, gisait inanimé le corps, bientôt le cadavre du baron.
-
-A l'aspect de l'homme de l'art, Angèle se redressa.
-
---Sauvez-le, monsieur, cria-t-elle. C'est horrible.
-
-En effet, c'était affreux.
-
-Le viveur débraillé, haletait sous une mortelle attaque d'apoplexie
-foudroyante. Ses yeux sanglants n'y voyaient plus. Dans la convulsion
-de l'agonie, il étendait au hasard ses mains qui battaient l'air.
-
-Melchior Pavie en savait assez.
-
---Qu'on coure chez un de mes confrères, ordonna-t-il, mais ce sera
-inutile. Rien à faire.
-
-Le baron eut un répit assez court que la mort lui accorda.
-
-Il rouvrit les yeux, les promena autour de lui, et, à l'aspect de ces
-meubles soyeux, des dorures et du plafond bleu, il parut éprouver une
-impression fugitive de bien-être.
-
-Ses lèvres, dans une grimace de satyre, sollicitèrent un suprême
-baiser de la belle fille penchée sur lui et on entendit ces mots
-saccadés et à peine articulés sortir de sa bouche:
-
---Bon, mourir ici! Adorable! Champagne! Lèvres rouges! Des yeux!
-Viens!
-
-Une dernière convulsion le secoua et il demeura immobile, abattu sur
-le tapis comme s'il avait été frappé d'un coup de massue.
-
-C'était fini.
-
-Angèle poussa un cri.
-
---Il est mort, dit Melchior Pavie. Les secours de la science lui sont
-inutiles.
-
-Le docteur Crestey, un voisin, très estimé de tous, qu'on venait de
-prévenir, arrivait à la hâte.
-
-Il ne put que constater le décès.
-
---La fin du régent, dit-il.
-
-Il n'y avait donc pas matière à discussion entre ces deux médecins, le
-faux et le vrai.
-
-Angèle, effarée, allait passer dans un appartement voisin, lorsque
-l'agent l'arrêta.
-
---Madame, dit-il, voulez-vous nous donner l'adresse du défunt?
-
---Sans doute, dit-elle: le baron Germain, 37, rue du Colisée.
-
-Elle se rajusta rapidement, mit au hasard son chapeau et s'enfuit par
-le grand escalier, sans qu'on songeât à la retenir.
-
-Melchior Pavie n'avait pas besoin de son nom pour la connaître.
-
-Il descendit lui-même dans la salle du rez-de-chaussée, solda son
-addition qui était aussi considérable que son dîner et disparut à son
-tour.
-
-Cette mort étrange, qui rappelait en effet celle du régent dans une
-imprudente orgie avec la duchesse de Phalaris, fut commentée le
-lendemain par les journaux du matin.
-
-Le baron Germain était un des jouisseurs les plus connus de Paris.
-
-Son opinion faisait autorité en matière de plaisirs mondains, comme
-celle de Wolff au Salon, de Sarcey ou de Vitu au théâtre.
-
-Il était de toutes les soirées, de toutes les petites fêtes du high
-life, et l'un des arbitres choisis sur les questions de point
-d'honneur.
-
-On rechercha quelle était sa compagne de cabinet; il ne fut pas
-difficile de l'apprendre à son cercle où, entre intimes, il s'était
-laissé aller à des indiscrétions fort excusables, étant donnée la
-légèreté des moeurs de mademoiselle Méraud.
-
-Les reporters, à l'affût des scandales, ne se gênèrent pas pour la
-désigner en toutes lettres, ou du moins à l'aide d'indications et
-d'initiales transparentes.
-
-Angèle, au sortir du restaurant, se rendit droit à la rue du Colisée.
-Elle avait perdu la tête.
-
-En entrant chez elle, elle trouva sa femme de chambre Michelle, qui
-dormait sur un divan dans le vestibule.
-
-La Flamande fut étonnée de l'effarement de la jeune fille.
-
---Bon Dieu! madame, lui dit-elle dans sa langue spéciale, que vous
-êtes pâle!
-
---Oui. Tu trouves?
-
---Madame est blanche comme un linge.
-
---C'est l'émotion.
-
---L'émotion? Il vous est arrivé un accident?
-
-Angèle vit qu'elle se trahissait.
-
---Non, pas à moi, fit-elle. Je revenais à pied; l'omnibus a écrasé un
-fiacre qu'il a accroché. Des cris terribles! J'ai eu une peur!
-Prépare-moi un verre d'eau! Je vais me coucher. Je ne me sens pas
-bien.
-
-La Flamande obéit.
-
-Angèle se laissa tomber sur un fauteuil.
-
---Qu'arrivera-t-il de tout ceci? pensa-t-elle. Pas de chance! Quelle
-horreur!
-
-Elle tremblait de tous ses membres.
-
-Comme elle se déshabillait, le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la
-porte la fit tressaillir.
-
-Elle ouvrit une fenêtre sur la rue et se pencha pour voir.
-
-C'était le baron que les garçons du restaurant ramenaient à son
-domicile.
-
-En un instant, toute la maison fut sur pied.
-
---Madame, cria la Flamande, c'est le monsieur de l'entresol qui est
-mort.
-
-La tête du baron, livide à la lueur du gaz, ballottait à droite et à
-gauche entre les bras des porteurs.
-
-Angèle poussa brusquement la fenêtre et s'enfonça dans sa chambre.
-
---Couche-moi, dit-elle à Michelle. J'ai la fièvre.
-
-Elle se mit au lit. Ses dents claquaient. Elle se représentait cette
-scène dont elle avait été l'actrice. La gaieté du baron au début du
-dîner, ses plaisanteries sur les maris trompés; plus tard ses ardeurs
-de vieux faune; les odieuses caresses qu'elle avait subies, et tout
-d'un coup, cet amant écroulé, murmurant des paroles incohérentes et
-s'affaissant sur le parquet, hideux, paralysé, les yeux hagards et
-l'écume aux lèvres.
-
-Et elle était là, presque nue, muette de saisissement et frappée de
-stupeur, dans la honte de sa situation à la fois horrible et
-grotesque. Elle n'avait eu que le temps de se rhabiller et de sonner
-les domestiques.
-
-Elle voyait toujours l'oeil vitreux du mort qui la suivait, de quelque
-côté qu'elle se tournât.
-
---Ne me quitte pas, Michelle, dit-elle. Fais un lit pour toi. J'ai
-peur. Cet homme m'épouvante.
-
-Il lui en venait des sueurs froides au front.
-
-Et c'était pour ce Priape édenté qu'elle trompait son mousquetaire,
-comme elle appelait Chazolles.
-
-La grosse Flamande essaya de la rassurer.
-
---Ce n'est pas votre faute s'il est trépassé, dit-elle. Vous ne l'avez
-pas tué, n'est-ce pas?
-
-Elle souriait. Ce n'est pas un mort de plus ou de moins dans la maison
-qui lui aurait troublé le cerveau à ce point. Elle avait une autre
-force de caractère!
-
---Ne vous inquiétez pas, fit-elle. Je dormirai bien sur la chaise
-longue. Les nuits ne sont pas froides.
-
-Vers onze heures et demie, Chazolles arriva. Il avait quitté la fête
-de son ami à son plus beau moment, alors que deux élégantes
-pensionnaires de la Comédie-Française récitaient les vers soporifiques
-d'un auteur plus célèbre que de raison.
-
-En deux mots la concierge le mit au courant de ce qui se passait.
-
-Mais c'est à peine s'il prêta quelqu'attention à l'accident de son
-locataire de l'entresol.
-
-Le baron était mort. C'était un malheur qui arrive à tout le monde. Un
-peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là. Il était tombé
-sur la brèche, sans souffrir. C'était une chance au-dessus de ses
-mérites. Il aurait pu s'en aller à la suite de mois entiers de
-tortures, comme tant d'autres. Et il ne l'avait pas volé. Un vieux
-garçon qui avait troublé tant de ménages et dont la chronique
-scandaleuse s'occupait depuis vingt ans! Il n'avait pas à se plaindre
-et méritait mieux.
-
-Ce fut l'oraison funèbre de ce viveur émérite.
-
-Chazolles ne s'intéressait plus qu'à un être au monde. Angèle seule
-avait le privilège de l'occuper et elle l'occupait trop, car il en
-était réduit à souffrir les piqûres d'aiguille, les coups d'épée,
-toutes les douleurs lancinantes de la crainte et de la jalousie.
-
---Où est-elle? dit-il à madame Adrien en coupant court à ses doléances
-sur le baron.
-
---Mademoiselle Angèle?
-
---Sans doute. De qui voulez-vous que je vous parle?
-
---Pardon. Je ne sais où j'ai la tête. Elle est rentrée.
-
---Quand?
-
---A neuf heures environ.
-
---D'où venait-elle?
-
---Je l'ignore. Vous savez bien que ce n'est pas à moi qu'elle conte
-ses affaires.
-
-Chazolles n'en écouta pas davantage.
-
-Il courut à l'appartement de sa maîtresse.
-
-Lorsque la Flamande l'introduisit, elle lui dit:
-
---Madame est malade.
-
---Depuis quand? demanda vivement Chazolles.
-
---Depuis son retour.
-
-Le châtelain du Val-Dieu en deux pas fut au chevet de sa maîtresse.
-
---Qu'as-tu donc? lui dit-il.
-
---Rien! une émotion.
-
---A quel propos?
-
---Une peur dans la rue! un accident d'omnibus, et ce mort que j'ai vu
-si vivant, il y a deux ou trois jours.
-
---Le baron Germain?
-
---Oui; tu sais bien. Je le rencontrais quelquefois dans l'escalier ou
-le vestibule. Il était très poli, ce pauvre homme! Il me parlait
-toujours.
-
---Il avait ses vues, murmura Chazolles. Un viveur!
-
---Qu'est-ce que tu dis?
-
---Je dis un viveur. C'est leur métier d'être polis avec les jolies
-femmes. Tu souffres?
-
---Beaucoup; mais ce ne sera rien. L'affaire de la nuit.
-
---Veux-tu que je reste auprès de toi?
-
-Elle le repoussa avec un geste caressant.
-
---Non, va-t'en, fit-elle. Je t'en prie. J'ai besoin d'être seule.
-
---Je te veillerai.
-
---Non, je ne veux pas. Je garde Michelle. Va-t'en!
-
-Elle y mit tant d'insistance avec des câlineries adorables et des
-regards noyés, que Chazolles, mécontent, se disposa à sortir.
-
-Au moment où il allait la quitter, elle lui passa ses deux bras autour
-du cou et lui dit:
-
---Que fais-tu demain?
-
---Je vais à Nevers.
-
---Pourquoi?
-
---Présider un banquet de comice. Cela rentre dans mes attributions.
-Pense donc! un ministre de l'agriculture.
-
---Et quand reviens-tu?
-
---Après-demain matin.
-
---Ton ami Duvernet, est-ce qu'il t'accompagne?
-
---Non! Il tient entre ses mains les destinées de la France pour le
-moment. Il ne les expose pas sur le P.-L.-M. C'est à moi la corvée!
-D'ailleurs, sans les comices et les concours hippiques ou de bestiaux
-gras, je ne vois pas à quoi je serais utile.
-
-Il ajouta en poussant un soupir désespéré:
-
---Encore un jour sans te voir!
-
-Et avec un geste tragique:
-
---Et tu me renvoies?
-
---Il le faut, dit-elle nettement. J'ai la fièvre. A ton retour je
-t'attendrai.
-
---Et tu m'aimes?
-
---Tu le demandes?
-
---Et tu n'aimes que moi, que moi seul?
-
---Je te le jure.
-
-Il colla ses lèvres à celles de la jeune fille qui lui dit en lui
-serrant la main:
-
---Adieu! Maintenant, je me sens déjà mieux. Je vais dormir. Bonne
-nuit.
-
-Une heure sonnait à la pendule de la chambre.
-
-Il s'éloigna à regret de ce lit chaud et moelleux, regarda une
-dernière fois les flots de cheveux d'or épars, ces tresses où le baron
-avait passé ses doigts crispés par l'agonie, et sortit suivi de la
-Flamande qui verrouilla la porte derrière lui.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Le train spécial qui emportait Chazolles et les personnages officiels
-au concours agricole de Nevers, filait avec une rapidité vertigineuse.
-Le salon ministériel était rempli d'une gaieté sereine.
-
-On n'y parlait pas politique.
-
-Les gens qui accompagnaient le ministre se sentaient inamovibles dans
-leurs sinécures.
-
-Le quartier de l'agriculture est à l'abri des révolutions. Les moeurs
-paisibles et la posture effacée des gens qui émargent à son maigre
-budget ont l'heur de ne porter point ombrage aux esprits remuants de
-l'intérieur, de la guerre ou de la justice.
-
-Aussi, il n'est point de personnage plus jovial que M. Olivier
-Plumartin, le quidam important, stable comme un roc, de ce département
-pacifique.
-
-M. Olivier Plumartin est absolument nécessaire, indispensable au
-mouvement de son ministère comme le chauffeur à sa locomotive.
-
-Il tient les fils de la routine dont on ne s'est départi dans son
-bâtiment à aucune époque et dont on ne se départira jamais.
-
-Il a été élevé dans le sérail.
-
-Il en connaît les abus et les respecte.
-
-Il sait par coeur les formules usuelles des discours de circonstance,
-destinés à contenter les hommes simples qui les écoutent entre
-l'aloyau du dîner par souscription et le fromage obligatoire.
-
-Il les souffle en temps opportun aux ministres égarés à la rue de
-Varennes et que le hasard des cabinets a cueillis dans l'horlogerie ou
-les sucres pour les placer à la tête des laboureurs de France. Ce sont
-eux qui sont l'espoir du pays, les nourriciers du peuple, la source
-féconde de cette richesse inépuisable que le monde nous envie. Ils
-soutiennent la patrie par le fer de la charrue et le fer de l'épée...
-_ense et aratro_.
-
-Et en avant les musiques! Dzing! Dzing! Boum!
-
---C'est avec ces phrases, monsieur le ministre, et leurs similaires,
-qu'on frappe les imaginations et qu'on enlève les applaudissements des
-citoyens simples et forts, attachés à la glèbe! Et quand on a les
-ruraux, on a tout. Le reste, une minorité infime! Un soupçon de crême
-dans une barrique de thé.
-
-Jusqu'à Fontainebleau, le salon se tordait aux facéties accoutumées
-d'Olivier Plumartin, mais on a beau être pétri d'esprit et débiter des
-sornettes du ton magistral d'un confident de tragédie, on ne peut pas
-entretenir une hilarité générale et bruyante pendant un voyage de
-cinquante lieues, fût-il accompli avec une vitesse de soixante-dix
-kilomètres à l'heure. Il y a des minutes d'accalmie même dans les plus
-terribles tempêtes.
-
-Le ministre ne riait pas comme les autres; il avait repris, dans la
-poche de son pardessus, une lettre qui lui avait été remise au moment
-de son départ.
-
-Elle était de ses deux filles.
-
-La mère s'effaçait.
-
-C'était comme un éloignement plus profond encore. Chazolles le sentit
-et baissa la tête. Le fossé qu'il avait creusé entre eux s'élargissait
-peu à peu.
-
-Bientôt il serait infranchissable.
-
-Évidemment elle avait inspiré la lettre, mais le post-scriptum qui
-contenait sa pensée n'en était que plus accablant.
-
- «Monsieur le ministre, tu ne nous aimes donc pas que nous ne te
- voyons plus et que nous resterions sans nouvelles si les journaux
- n'en donnaient quelquefois à grand-père et à Denise qui nous les
- apportent?
-
- »Nous venons de la ferme toutes deux, Marthe et moi, escortées de
- Castor,--c'était un terre-neuve énorme.--Les bêtes sont belles et
- la cour était pleine de trèfle vert, fleuri, et de feuilles de
- betteraves. Tu ne sais pas? Simon, le berger, et Nanette nous ont
- prises pour des garçons.
-
- »Maman nous a coupé les cheveux.
-
- »Elle dit que nous n'avons pas besoin d'être belles puisque tu ne
- viens plus!
-
- »Et puis aussi c'est parce que nous en avions trop. C'était
- lourd, lourd, et Marthe en avait des migraines.
-
- »Ils repousseront vite. Console-toi.
-
- »Olga, la trotteuse, a une petite pouliche. Elle est dans le pré
- aux biches, et si tu voyais les gambades qu'elles font! Elles se
- portent bien toutes deux.
-
- »Nous sommes revenues de la ferme par les champs et le village,
- toujours avec notre garde du corps.
-
- »Méraud, le Parisien, venait de pêcher à la Forge. Il a pris un
- gros brochet de dix livres qui se chauffait dans la queue de
- l'étang et il riait avec sa bonne figure rougeaude.
-
- »Il nous a embrassées comme du pain.
-
- »Voilà les nouvelles.
-
- »Pour les fouilles, ça va bien. Grand-père croit que c'est tantôt
- une chose et tantôt une autre.
-
- »Adieu, père chéri, reviens donc! Quitte ce vilain Paris. Tu
- l'aimes donc mieux que tu nous le préfère? On est si bien ici!
- Les rosiers sont fleuris, tous, et les fraises sont rouges.
-
- »Nous t'embrassons mille fois.
-
- »Tes petites filles,
-
- »MARTHE et THÉRÈSE.
-
- »_P. S._--Maman est un peu souffrante. C'est elle qui nous a dit
- de t'écrire. Elle n'en a pas le courage.»
-
-Elle n'en avait pas le courage. Non. Elle avait douté d'abord, espéré
-ensuite une rupture. C'était un caprice qui passerait. Elle attendait
-un retour sincère, sans réticence. On ne renonce pas à un amour si
-tendre, si dévoué, tout d'un coup, sans regret, sans raison. Quand
-elle se regardait dans les glaces, elle avait l'orgueil légitime de se
-dire qu'elle était belle encore, qu'elle n'avait rien perdu de cet
-attrait saisissant qui passionnait tant son mari jusqu'au jour de
-cette fatale rencontre au Val-Dieu, rien de cette splendeur de fleur
-épanouie qui allumait des flammes de convoitise dans les yeux des
-hommes de son monde, des campagnards eux-mêmes, flammes qu'elle
-éteignait avec la grâce de son sourire, si pur et si chaste qu'il
-s'élevait comme une barrière infranchissable entre elle et les plus
-hardis de ses admirateurs.
-
-Par moments, cette âme blonde avait des colères subites. Elle se
-demandait ce qu'elle avait à se reprocher pour être délaissée de la
-sorte, frappée dans ses plus intimes affections! Elle était prise de
-haine violente contre cette rivale qui lui prenait tout ce qu'elle
-avait de plus cher et lui enlevait le compagnon de sa solitude, l'âme
-de sa vie.
-
-A quoi donc servent la fidélité, le dévouement, les sacrifices et les
-résignations?
-
-Elle avait tout révélé dans cette phrase à son mari et il la
-comprenait.
-
-Elle n'avait même plus le courage de lui écrire.
-
-C'était la séparation finale, la lassitude désespérée.
-
-Pour la lui annoncer, elle avait eu la délicatesse de choisir les
-interprètes les plus aimées, les plus touchantes pour le coeur de cet
-égaré.
-
-Il baissait le front sur sa main pendant que le train glissait comme
-un ouragan le long des plaines désolées de la Sologne que la voie
-côtoyait avant d'arriver à Briare.
-
-Tout à coup, la voix stridente du chef de cabinet le tira de ses
-méditations.
-
-Olivier Plumartin tapotait de l'index sur un journal qu'il tenait à la
-main.
-
---Sapristi, dit-il, quelle aventure singulière! Ce que c'est que nous!
-Une fumée, en vérité, un souffle! une vapeur! Vieux Bossuet, où es-tu?
-
---Qu'y a-t-il? demanda le choeur.
-
---Tiens! mais vous, Coignet, mon cher, vous avez bien connu le baron
-Germain?
-
---Je crois bien.
-
---Il est de mon cercle, dit un autre.
-
---Et quand y êtes-vous allé à votre cercle?
-
---Avant-hier, pas plus tard. J'y ai même gagné cinq louis, ce qui m'a
-fait plaisir.
-
---Vous avez gagné!
-
---Cinq louis au bac et c'est une surprise, car je perds tout le temps,
-des misères. Je ne suis pas joueur.
-
---Et le baron Germain, quand l'avez-vous vu?
-
---Mais! avant-hier. Il n'en sortait pas lui, du cercle! Un garçon! Il
-y aurait couché, s'il y avait eu des femmes, mais c'est défendu!
-malheureusement.
-
---Oh! défendu, fit Olivier Plumartin; si on veut. J'en connais qui
-tournent la difficulté. Eh bien! mon cher, vous ne le verrez plus, le
-baron Germain!
-
---Pourquoi donc?
-
---Il a rendu sa belle âme à son créateur, autrement dit, il a cassé sa
-pipe.
-
---Comme ça, tout de suite, sans crier gare?
-
---Plus vite qu'il ne pensait certainement.
-
---Je sais bien quelqu'un qui n'en sera pas fâché.
-
---Ses héritiers?
-
---D'abord. On est toujours content d'hériter... d'un oncle ou d'un
-cousin. Et puis Bonnard.
-
---Ah! oui, pour sa place de chef de bureau.
-
---Encore un emploi qu'on pourrait supprimer sans difficulté.
-
---Ce n'est pas l'avis de Bonnard. Y a-t-il assez longtemps qu'il tire
-la langue, le malheureux! C'était prévu, la fin du baron. Quel noceur!
-En a-t-il fait des victimes! Mais je ne croyais pas que ce serait si
-vite arrivé. Je ne sais pas comment il s'y prenait; il était laid, on
-peut le dire puisqu'il n'est plus là, détraqué, fini; il n'était pas
-généreux. On peut même employer le mot ladre pour le qualifier et
-pourtant il plaisait aux femmes, à toutes les femmes, puisqu'il les
-avait comme il voulait. Expliquez-moi ça! si vous pouvez. Ah! de
-fichues créatures!
-
-Chazolles écoutait la conversation sans y prendre part, mais il n'en
-perdait pas un mot.
-
---Comment est-ce arrivé? demanda le nommé Coignet, un beau
-fonctionnaire, chauve et digne, orné de lunettes d'or.
-
---Comment? Voilà le curieux. Il était en partie fine.
-
---Où ça?
-
---Dans un cabinet, chez Durand. Il est mort sur le champ de bataille,
-presque en victorieux. Une congestion au moment psychologique, et
-patatras. C'était fini.
-
---Et la femme!
-
---La scène était curieuse. Éperdue--vous auriez été bouleversé comme
-elle, vous, Coignet, tout gravissime que vous êtes!--elle sonne, sans
-prendre la peine de se rajuster. Les garçons arrivent...
-
---Tableau!
-
---Oui, tableau! Le baron était à terre, au pied du divan! Ces coquins
-de cabinets! C'est machiné exprès! Siècle de corruption, va! La petite
-dans un costume... affriolant. Un médecin accourt. Deux médecins. Le
-baron était mort, et, ce qu'il y a d'étonnant, mort satisfait. Il a
-même expliqué son contentement en style télégraphique et de
-circonstance, si j'en crois cette gazette ordinairement bien informée.
-
---Mais la femme? répéta Coignet.
-
---Connais pas. Le journal la désigne sous ce signalement: blonde,
-petite, admirablement faite, des seins--qui poignardent le ciel--et
-très connue dans le monde où l'on aime... à se divertir.
-
---Rien de plus?
-
---Si; des initiales, mais de fantaisie, probablement.
-
---Quelles initiales?
-
---A. M. Mademoiselle A. M.
-
---Angèle Méraud, parbleu! dit le compagnon de cercle du baron.
-
-Chazolles se mordit les lèvres jusqu'au sang.
-
---Qui ça, Angèle Méraud?
-
---Une fille, dont le baron parlait toujours. Elle demeure dans sa
-maison. Il en faisait un éloge enthousiaste. Elle est entretenue par
-un inconnu et le baron se flattait d'arriver à ses fins avec elle
-comme avec les autres. Il ne se vantait pas. Vous voyez bien.
-
---Et c'est fâcheux pour lui, conclut Olivier Plumartin. Il ne faut
-abuser de rien, même des truffes et du champagne.
-
-Il passa le journal à ses collègues qui le parcoururent l'un après
-l'autre avec des exclamations variées.
-
---Très curieux!
-
---Une belle mort!
-
---Pauvre fille. Quelle passe!
-
-Chazolles, enfoncé dans son coin, les lèvres serrées, les yeux fixes,
-était en proie à une colère indicible.
-
-C'était donc la vraie cause du trouble d'Angèle, la veille, de sa
-fièvre, de la peur qui lui faisait garder sa femme de chambre auprès
-d'elle, comme si le mort avait dû se lever de son lit et la relancer
-jusque dans son alcôve.
-
-Et c'était pour cette... malheureuse qu'il avait délaissé tout, sa
-femme, ses enfants, gâché sa vie!
-
-La voix claire du chef de cabinet s'éleva de nouveau.
-
---Après tout, c'est vous, Bellemare, qui dites qu'il s'agit de cette
-fille. Rien ne le prouve. Il y a d'autres noms que le sien qui
-commencent par un A et un M et les reporters sont fantaisistes.
-
---Eh! naïfs, dit l'autre. Et après tout, qu'est-ce que cela nous fait?
-
-Le train s'approchait de Nevers.
-
-Le ministre se rattacha à cette épave que lui jetait, sans le savoir,
-son subalterne, et, faisant un effort, il se secoua et regarda la
-campagne, vaguement, en essayant de ressaisir ses idées qui lui
-échappaient.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Des fanfares à la gare, les rues pavoisées, les boeufs nivernais, ces
-grands boeufs blancs, nuance café au lait, rangés en bataille et
-passés en revue par le jury, les autorités se serrant autour des
-illustres personnages qui daignent honorer de leur présence cette
-grande solennité de la paix, Olivier Plumartin déployant sa faconde et
-tirant à la trois centième édition ses phrases stéréotypées sur la
-généreuse nourricière, l'agriculture; puis, le soir, les agapes
-fraternelles à huit francs par tête, les toasts se succédant pendant
-une heure, entrecoupés d'applaudissements, de hurrahs, du bruit des
-bouchons du champagne à cent sous la bouteille; enfin, l'événement
-attendu, le discours ministériel, très réussi, malgré les poignantes
-préoccupations de Chazolles, salué d'acclamations proportionnées au
-grade de l'orateur; et pour couronnement de la fête, le feu d'artifice
-obligatoire et peu coûteux tiré devant des milliers de paysans et de
-badauds qui attendent la dernière fusée pour se remettre en route, tel
-fut le bilan de cette journée pareille à toutes les réunions dont le
-prétexte est la distribution de prix aux bestiaux et à leurs
-éleveurs, et le but la petite causerie du candidat malin avec ses
-électeurs.
-
-On donne une demi-douzaine de médailles en vermeil, grand module, à un
-louis la pièce, et on garde cinq ans son précieux mandat et ses chers
-émoluments.
-
-La grande mine de Chazolles obtint un succès d'enthousiasme auprès des
-dames.
-
-Il rappelait les chevaliers du temps des ducs de Nevers.
-
-Ce moderne était taillé pour porter la cuirasse et l'épée et figurer
-aux tournois.
-
-Et puis il était ministre.
-
-A moins de manquer absolument de prestige, un homme qui est ministre
-paraît rarement laid à ses subordonnés.
-
-C'est comme un diminutif de roi et le roi est toujours magnifique pour
-les duchesses de sa cour, fût-il scrofuleux comme les derniers Valois,
-vieux comme Louis XII quand il épousa Marie d'Angleterre, ou grotesque
-et fantasque comme le Hutin.
-
-La dignité relève le physique du titulaire et Chazolles n'avait pas
-besoin de cette auréole.
-
-Toutefois, malgré les compliments dont on l'accablait et les
-platitudes dont il était le témoin et la cause, il déserta de bonne
-heure les superbes salons de la préfecture et se retira dans sa
-chambre en attendant l'heure du train matinal qui devait le ramener à
-Paris pour le moment du déjeuner.
-
-Le préfet lui avait remis un télégramme de son ami Duvernet, au milieu
-de la réception qui avait suivi le feu d'artifice.
-
-Ce télégramme mystérieux autant qu'officiel était ainsi conçu:
-
- «Je t'attends pour déjeuner demain matin, midi. Besoin de te
- voir. Urgent.
-
- »_Intérieur._»
-
-Voici ce qui avait motivé cette dépêche.
-
-Le ministre président du conseil venait de recevoir dans son cabinet
-un personnage très grave et d'un âge assez avancé.
-
-Perruque grisonnante, figure ravagée, mise de rentier réduit à la
-portion congrue par un krach quelconque.
-
-Il relisait la carte que le solliciteur lui avait fait passer:
-
- MELCHIOR PAVIE
-
---C'est moi, dit l'agent pour couper court à la surprise de
-l'Excellence. Monsieur le ministre ne me reconnaît pas?
-
---Du tout. Ce n'est ni votre voix ni votre figure.
-
---Monsieur le ministre me flatte, mais il ne m'étonne pas. Dans notre
-métier, il est indispensable de posséder à fond l'art des
-transformations.
-
---Vous m'apportez vos notes?
-
---Un rapport, monsieur le ministre, et j'espère que Votre Excellence
-sera satisfaite.
-
---C'est bon.
-
-L'agent tira de sa poche une enveloppe.
-
---Les renseignements utiles sont sous ce pli.
-
---C'est long?
-
---Les détails nécessaires. Monsieur le ministre peut les parcourir.
-C'est palpitant d'intérêt.
-
-A mesure qu'il s'enfonçait dans sa lecture, Duvernet poussait des
-exclamations de surprise.
-
---Oh!--Impossible!--Elle passe la mesure.
-
---Et c'est vrai tout ça? demanda-t-il à l'agent.
-
---Du premier au dernier mot.
-
---Vous m'en répondez?
-
---Sur ma réputation.
-
---C'est bien.
-
-Il se replongea dans son examen. De temps en temps il se grattait la
-nuque du bout du doigt.
-
---Et comment avez-vous surpris ces démarches?
-
---Oh! bien simplement. Affaire de patience, monsieur le ministre.
-
---Vous ne vous en êtes rapporté à personne?
-
---A qui que ce soit. J'ai voulu justifier votre confiance, m'assurer
-de la moindre des nuances que j'indique à Votre Excellence et j'ai
-tout vu.
-
---Par vos yeux?
-
---Par mes yeux.
-
---C'est bien.
-
-Duvernet prit dans un tiroir un rouleau de louis et le tendit à
-Melchior, qui le fit glisser prestement dans son gilet.
-
---J'espère que si monsieur le ministre a quelque étude spéciale à
-entreprendre, il voudra bien penser à moi.
-
---Parfaitement. Vous êtes un homme précieux. Je vous remercie.
-
-C'était un congé.
-
-Le policier sortait. Duvernet le rappela.
-
---Vous êtes très intelligent, dit-il.
-
-Melchior s'inclina.
-
---Vous savez beaucoup de choses, et vous appréciez justement les
-événements, j'en suis sûr.
-
-Melchior s'inclina derechef.
-
---Quand vous penserez que mon ministère vacille et touche à sa fin,
-avertissez-moi franchement.
-
---Votre Excellence ne me croira pas.
-
---Si.
-
---Alors c'est que Votre Excellence serait une exception.
-
---Vous êtes profond. Enfin, promettez-le-moi.
-
---Puisque Votre Excellence me l'ordonne.
-
---Vous aurez une forte gratification.
-
-L'agent sourit.
-
---Ce serait payer cher une mauvaise nouvelle.
-
---Mauvaise ou bonne, j'y suis tout préparé. Adieu.
-
-Melchior salua et sortit.
-
-Le ministre parcourut de nouveau la notice de l'agent, et l'ayant
-relue, la mit dans sa poche.
-
---Je crois que je tiens la guérison de ce pauvre Chazolles,
-pensa-t-il.
-
-Le lendemain, après une nuit blanche passée à rêver sous les tentures
-de son lit, dans l'immense chambre que le préfet avait fait disposer
-avec un luxe d'apparat pour son hôte, après un voyage égayé par les
-récits humoristiques de son chef de cabinet, Olivier Plumartin, dont
-les lazzis et les jeux de mots agrestes le laissèrent froid et pensif,
-Chazolles se rendit à l'hôtel Beauvau où il trouva son copain qui
-l'attendait, le sourire aux lèvres.
-
---Félicitations, lui cria Duvernet d'aussi loin qu'il l'aperçut. Tu as
-remporté un vrai succès qui rejaillit sur le cabinet tout entier.
-Festinons!
-
-La table était mise dans la salle où Chazolles et son ami s'étaient
-déjà réunis plus d'une fois. Ce jour-là, le valet s'était servi avec
-la plus complète indifférence d'assiettes marquées au chiffre
-impérial.
-
---Tu vois, dit philosophiquement Duvernet, découragé des mille liens
-de l'habitude qui lui enchaînaient les mains et le forçaient à se
-traîner dans les sentiers battus par ses prédécesseurs, ici la cuisine
-et le service sont les mêmes. Il n'y a que les invités qui changent.
-
-Chazolles était visiblement préoccupé.
-
-Il parla peu.
-
-Duvernet, lui, s'étendit avec une complaisance bien naturelle sur ses
-projets d'avenir.
-
-Il était las de son ministère. Le pouvoir lui pesait. C'est une lourde
-charge par le temps qui court et après tout ce n'était pas lui qui
-gouvernait. Il faudrait être un Titan pour supporter le fardeau des
-affaires, avec les secousses que le moindre Mirmidon peut imprimer à
-la machine gouvernementale par un amendement, une interpellation ou un
-projet de loi ridicule, éclos dans une cervelle mal équilibrée.
-
-On veut faire le bien et on ne peut pas.
-
-On tente d'agrandir l'influence de son pays par les voies les plus
-pacifiques. On se heurte à l'obstination de groupes entêtés qui
-veulent à tout prix stationner dans leur immobilité. Or, qui n'avance
-pas recule.
-
-Et puis il faut un désintéressement énorme, une abnégation puissante
-pour sacrifier les joies de la famille à une tâche ingrate.
-
-C'était bon quand il était garçon!
-
-Il le reconnaissait maintenant.
-
-Combien il avait eu tort d'entraîner son ami hors de la vie paisible
-et douce où il coulait des jours si heureux.
-
---Ma parole, quand j'y songe, dit-il, j'ai des remords cuisants et je
-suis tenté de te demander pardon à genoux. Je raisonnais en
-célibataire endurci, ne tenant à rien, sceptique, ne me doutant pas
-des exquises voluptés du bonheur domestique. Depuis qu'il est question
-de mon mariage, depuis que, séduit à la fois par la grâce de Denise et
-par ton exemple à toi, je me suis décidé à solliciter la main de cette
-charmante fille, je deviens bucolique en diable. Ah! je peux dire que
-le pouvoir ne me grise pas. Il me fait l'effet d'un mauvais vin; j'en
-bois le moins possible de peur de m'empoisonner. Je ne rêve que
-maisons de campagne, simples, à volets verts, ombragées sous de grands
-arbres, avec un entourage de parterres et de prés fleuris.
-
-Si j'avais le bonheur de posséder un bijou comme le Val-Dieu, je n'en
-sortirais pas.
-
-Et c'est dans une quinzaine qu'on nous marie!
-
-Que je voudrais être libéré de ma galère à ce moment pour me livrer
-tout entier à ce culte, le seul auquel j'entende désormais me
-consacrer!
-
-Chazolles l'écoutait mal.
-
-Ces banalités préparatoires lui résonnaient vaguement aux oreilles.
-
---Tu es fatigué, reprit l'autre. Je sais ce que c'est. Ces défilés de
-bêtes vous étourdissent. On a beau être fort comme un Turc et ferme
-comme un roc, on finit par défaillir sous l'obligation de la pose et
-du décorum. On se livre à des efforts inouïs pour ne pas tomber dans
-une gaucherie ou dire une sottise. C'est si vite fait et, ce qu'il y a
-de curieux, c'est qu'elles ne sont jamais perdues! Il y a toujours à
-point quelque bonne âme prête à les ramasser.
-
-Le domestique venait de déposer sur la table une cafetière d'argent
-qui appartenait au ministre, un bijou Louis XVI d'une finesse de
-ciselure et d'une élégance de lignes incomparables.
-
---Un cadeau de M. Châtenay, dit Duvernet. Quel excellent homme, ce roi
-du bibelot! Nous l'entourerons de soins. C'est la perle des
-beaux-pères. Sommes-nous assez heureux! Pas de belle-mère, mon ami! Un
-rêve! Et tu restes morose! Tu es difficile à contenter!
-
-Chazolles grillait sur des charbons ardents. Jamais une tempête
-pareille n'avait grondé sous le crâne d'un ministre de l'agriculture.
-Si près d'Angèle, il grinçait des dents d'être obligé de retarder d'un
-instant les questions sans nombre qu'il allait lui adresser.
-
-Enfin Duvernet, qui suivait ses impressions sur son visage, eut pitié
-de lui.
-
-Il se leva.
-
---J'ai à travailler, dit-il. Un discours à préparer pour répondre à
-cet enragé Chose, qui nous interpelle une fois par semaine. Et sur
-quoi? sur un agent de police qui a arrêté une vagabonde, comme s'ils
-n'étaient pas faits pour ça! Les premières attaques, mon ami! La
-fierté des honnêtes femmes! Le droit à la circulation, le mur de la
-vie privée. Que sais-je! Tu viens à la Chambre?
-
---Hélas! Il le faut!
-
---Ce sera bientôt fait. On va les licencier dans quelques jours, nos
-souverains, leur donner des vacances, comme à des collégiens! Alors
-nous serons tranquilles et nous pourrons nous marier à notre aise.
-
-Chazolles avait mis ses gants. Il prenait son chapeau.
-
---Je me sauve, dit-il.
-
---Oh! fit tout à coup Duvernet, j'oubliais l'essentiel. La police a du
-bon quand on sait s'en servir. Une note pour toi, mon ami.
-
-Il lui tendit le rapport de Melchior.
-
---Prends et médite ce factum dans le silence du cabinet. Mais tu sais,
-ne manque pas de venir à la boîte. On va t'y couvrir de fleurs. Et tu
-déposeras ton bulletin dans l'urne pour pulvériser nos adversaires.
-
-Il serra la main de son Labadens, le conduisit à la porte et rentra
-chez lui.
-
---Ouf! dit-il. C'est fait. Si le mal ne cède pas à l'énergie de la
-pilule, c'est qu'il est sans remède.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Il était une heure quand Chazolles se trouva dans la rue.
-
-Il tenait l'enveloppe que Duvernet lui avait remise et ne l'ouvrait
-pas.
-
-Il la dévisageait comme Socrate dut regarder la coupe de ciguë avant
-de l'approcher de ses lèvres.
-
-C'était trop fort.
-
-En quoi la police avait-elle osé se mêler de ses affaires?
-
-A cause d'Angèle certainement.
-
-La pauvre fille le lui avait souvent répété:
-
-Duvernet ne l'aimait pas. Elle le sentait. C'était d'instinct, comme
-dans les montagnes de la Lozère, du côté des fondrières de Mercoire ou
-dans les bruyères du Limousin, les agneaux sentent que sous les
-broussailles des côtes abruptes, au milieu des rochers déchirés par
-les grandes convulsions de la nature, dans les fourrés d'épines et de
-houx, il y a des nichées de loups qui ne sont pas leurs amis.
-
-Enfin, à l'avenue Marigny, sous les arbres qui longent le mur de
-l'Élysée, il se décida et déplia le papier de Melchior Pavie.
-
-La solitude était complète à cet endroit.
-
-Seul, le factionnaire se promenait en rêvant aux champs paternels, son
-fusil sur l'épaule.
-
-Melchior Pavie possède une de ces écritures fines, serrées, presque
-microscopiques, qu'il faudrait déchiffrer à la loupe et qui permettent
-de réunir une quantité de notes sur un étroit espace.
-
-Chazolles eut d'abord quelque peine à discerner les phrases courtes,
-mais nettes d'une précision qui crevait les yeux.
-
-Mais, après une minute d'examen, il lut couramment ces lignes où, dans
-leur ténuité qui rappelait la main du grand Théo, les lettres étaient
-admirablement formées, comme un nain sans défauts auquel il ne
-manquerait que la taille.
-
-Alors ce qu'il vit lui donna le frisson.
-
-Il fut saisi d'un tremblement nerveux qui l'agita, tout colosse qu'il
-était, comme une feuille sèche.
-
-Il se mordit les lèvres jusqu'au sang et furieux, il arpenta à pas
-pressés l'avenue Gabriel et courut, sans souci de sa dignité, comme
-s'il avait eu la police à ses trousses, jusqu'à la rue du Colisée.
-
-Madame Adrien le vit passer comme une foudre devant sa loge; il
-s'élança dans l'escalier et gravit les quatre étages au galop.
-
-Michelle vint lui ouvrir.
-
---Angèle? dit-il.
-
---Madame n'y est pas.
-
---Déjà sortie!
-
---Non, monsieur, je n'ai pas vu madame hier. Elle est allée chez sa
-tante.
-
-Chez sa tante! quelle ironie!
-
-Chazolles fut presque heureux de ce contretemps. Il n'était pas assez
-maître de lui-même pour une explication et se défiait de sa colère.
-
-Il s'arrêta dans le salon, épongea son front avec son mouchoir et
-oublia la Flamande qui se tenait debout devant lui, prête à répondre à
-ses questions.
-
-Au bout d'une minute, il se redressa.
-
---Et le baron Germain, qu'est-ce qu'on en a fait? demanda-t-il.
-
---Le baron? On l'a emmené en province ce matin, à une terre où il doit
-être inhumé avec sa famille.
-
---Ah!
-
---La maison est vide du haut en bas, monsieur. Il n'y a plus que nous.
-Les locataires sont aux eaux ou aux bains de mer. Madame la comtesse
-Roland, qui restait la dernière, est partie jeudi soir. Plus personne.
-
---Et vous vous ennuyez, Michelle?
-
---Dame, monsieur!
-
---Angèle est rarement ici?
-
---En effet, monsieur, rarement.
-
---Mais elle va chez sa tante, fit avec amertume Chazolles, comme s'il
-s'était parlé à lui-même. Mensonge et duperie! Faut-il qu'un homme
-soit aveugle et fou pour croire à de pareilles bourdes! A quelle heure
-Angèle est-elle sortie hier?
-
---Vers deux heures, monsieur.
-
---Cela suffit.
-
-La Flamande était une fille de la fraîcheur d'un Rubens, sans beauté,
-mais d'une figure avenante et bonne.
-
-Elle s'en allait, lentement, en femme qui a une confidence à faire et
-qui hésite.
-
-Elle surmonta sa timidité et se retourna.
-
---Monsieur n'a besoin de rien? dit-elle.
-
---Non, merci.
-
-Et, comme elle ne bougeait pas, se grattant le menton avec embarras,
-Chazolles fut frappé de son attitude, et la fixant:
-
---Michelle, dit-il vivement, vous n'osez parler et vous avez quelque
-chose à me confier.
-
---Mais, monsieur...
-
---Parlez sans crainte. Vous me cachez votre pensée. Allez, vous pouvez
-tout me dire. Vous n'y perdrez rien.
-
---Oh! monsieur, ce n'est pas l'argent qui me tente. Mais vous êtes bon
-et franchement cela me peine de vous voir souvent si triste, si fâché.
-Et vous avez peut-être raison. Quand je suis entrée chez madame,
-c'était sur les instances de madame Adrien, car il me déplaisait de
-servir une femme qui n'était pas mariée comme il le faut, mais on me
-dit que monsieur était si bon que je ne refusai pas.
-
-Eh bien! il y a des moments où je suis en colère contre madame.
-Monsieur la comble de tout, et ce n'est pas qu'elle soit mauvaise.
-Non. Au contraire; mais là, sincèrement, je crois qu'elle vous trompe,
-monsieur. Elle fait des toilettes pour sortir, elle se parfume, elle
-est cent fois plus coquette que si elle restait ici pour attendre
-monsieur. Souvent je lui dis:--Restez, madame, il va venir. Elle
-m'envoie promener.--Tant pis! qu'elle me fait. Je m'ennuie. Et
-toujours avec son petit air moqueur:--Je vais chez ma tante! Madame
-Adrien est furieuse aussi bien souvent contre elle, mais elle ne sait
-rien de précis. A peine êtes-vous sorti, madame s'habille, dégringole
-les escaliers en chantonnant, et la voilà dehors pour ne rentrer que
-le lendemain.
-
---Vous ne savez rien de plus?
-
---Rien, monsieur.
-
-Chazolles s'était arrêté près d'une fenêtre et tournait le dos à la
-femme de chambre.
-
---Sûrement, reprit la Flamande, il n'y a pas de quoi faire pendre
-quelqu'un avec ce que je vous dis, mais j'ai mon idée.
-
---C'est bon. Je penserai à vous. Elle n'a rien laissé pour moi?
-
---Non, monsieur.
-
---Vous ne savez pas quand elle reviendra?
-
---Non, monsieur, mais je pense que madame rentrera dans l'après-midi.
-
---Allons, merci, Michelle. Je vais à la Chambre.
-
-Il se leva lentement, passa ses gants et sortit.
-
-Il avait à peine fait cent pas dans la rue, qu'un fiacre s'arrêtait à
-la porte.
-
-C'était Angèle qui rentrait.
-
-Elle était très animée.
-
---Monsieur vient de sortir, lui dit la concierge. Il semblait très
-mécontent.
-
---Croyait-il que j'allais rester dans une maison où il y avait un
-mort? Qu'est-ce qu'on a fait de ce pauvre baron?
-
---Il est en chemin de fer pour sa dernière résidence.
-
---Il n'y a personne chez lui?
-
---Non.
-
---Ça va être gai, là dedans! Plus un chat. Je vais faire comme les
-autres, moi!
-
---Quoi donc?
-
---Je vais filer aussi à Trouville, à Cabourg ou à Dieppe. Je ne suis
-pas fixée. J'ai besoin de me refaire, madame Adrien!
-
---Toute seule?
-
---Est-ce que je ne trouverai pas du monde là-bas? Et puis on étouffe
-ici.
-
-Elle monta chez elle.
-
-La femme de chambre, étourdie par la chaleur, s'était étendue sur un
-divan et allait s'endormir.
-
-Elle la réveilla.
-
---Vite, fit-elle, donnez-moi une robe.
-
---Madame sort?
-
---Tout à l'heure.
-
---Madame rentre seulement?
-
---Eh bien! après. Est-ce qu'il ne faut pas entrer pour sortir?
-
---C'est vrai. Mais monsieur va venir, peut-être.
-
---Eh bien! il fera comme moi: il s'en retournera. D'ailleurs, monsieur
-est à la Chambre et la séance doit être longue. On m'a prévenue. Il y
-a une pique qui n'est pas finie. Ce qu'ils vont se conter de douceurs!
-Tas de blagueurs! C'est pour amuser la galerie. Je les ai assez vus.
-Et puis mon ministre est muet comme une tanche dix mois sur douze.
-
---Madame paraît gaie aujourd'hui. Ce n'est pas comme avant-hier!
-
---Tiens, vous avez remarqué cela, vous, Michelle? Oui, j'étais
-furieusement aplatie. Mais je me suis donné du mouvement, j'ai trotté,
-j'ai vu du monde, et me voilà remise. C'est fini. Il faut se secouer
-un peu dans la vie et ne pas rester sur son matelas à geindre. Et ma
-robe? Quand vous resterez plantée là sur vos deux flûtes à me
-dévisager. Je n'ai rien de changé.
-
-Elle s'était déshabillée à la hâte, jetant ses robes et ses jupons sur
-le tapis.
-
-Et devant sa psyché, elle dénouait ses cheveux et les rejetait sur ses
-épaules.
-
---Vous allez me coiffer, ordonna-t-elle en s'asseyant sur une chaise
-dorée, garnie en satin à ramages. Exercez vos talents. Si ça ne va
-pas, je vous aiderai. Je suis encore bonne personne.
-
---Madame veut être belle?
-
---Étourdissante.
-
-Pendant que la Flamande exerçait en effet ses talents d'artiste
-capillaire, la jeune femme continuait la conversation.
-
---Penser qu'il y a des malheureuses qui crient la faim dans ce Paris
-et ne trouvent pas seulement une petite place pour se caser, cela me
-renverse! Moi, je n'ai qu'à sortir, et il me sort des fortunes de tous
-les pavés. Trop de chance. Ça ne durera pas! Il y avait un vieux
-monsieur, tout à l'heure, au coin de la rue du Cirque, qui m'offrait
-un huit-ressorts. Je l'ai remercié poliment. Je n'ai pas besoin d'un
-huit-ressorts pour aller aux Halles visiter ma famille. On me
-jetterait des écailles d'huîtres à la tête. Il avait l'air tout drôle
-et déconfit de mon refus, le vieux birbe.
-
---Vous mettrez bien les chevaux avec la voiture, une écurie et de
-l'avoine, que je lui ai dit.
-
---Tout! ô divine beauté.
-
---Eh bien! j'y penserai.
-
-Je lui ai donné une poignée de main en attendant et je l'ai bien
-examiné.
-
-Il a l'air très comme il faut, pas plus de soixante-dix ans. Je pense
-qu'il me serait fidèle.
-
---Et madame?
-
---Oh! moi non. Je ne pourrais pas. Ce n'est pas dans ma nature. Frisez
-un peu mieux, s'il vous plaît, les petites boucles du front. Là. Très
-bien. Est-ce que je suis vraiment gentille?
-
---Madame est à croquer.
-
---Flatteuse. Et monsieur, qu'est-ce qu'il a dit? Il est furieux,
-n'est-ce pas?
-
---Pour être sincère...
-
---Oui, il rageait. Je ne peux pourtant pas être fixée, là, comme un
-pieu, à l'attendre. Je suis née pour le mouvement. Pourquoi ne
-vient-il pas maintenant puisque j'y suis, moi, au lieu d'écouter des
-sornettes qui durent des heures? C'est bon pour ceux qui ont besoin
-d'émarger, de palper un millier de francs par mois, mais, lui, il est
-au-dessus de ça. Il a des millions et le père Châtenay en a plus que
-lui. Et il se met au piquet comme une chèvre sur un gazon?
-
---Un ministre! fit Michelle scandalisée.
-
---Grand'chose! Quand il sera dégommé, qu'est-ce qui lui en restera?
-
-La coiffure était finie, charmante avec des boucles sur la nuque, aux
-tempes, sur le front et un chignon épais serré en torsades d'or rouge
-qui violentaient le regard et forçaient le désir.
-
---Dois-je faire à dîner? demanda Michelle.
-
---Inutile.
-
---Madame dînera dehors?
-
---C'est probable. Je n'en ai pas encore perdu l'habitude. Mon costume
-caroubier et le chapeau pareil, vite.
-
---Madame veut faire des victimes!
-
---Je veux plaire, oui, mademoiselle Michelle!
-
---A qui donc?
-
---A ma tante, fit-elle en riant.
-
---En voilà une qui a bon dos, pensa la Flamande.
-
-Au moment de sortir, l'éventail, un bijou de Kees, pendu au côté,
-Angèle se retourna.
-
---Je ne sais pas ce que je vais faire, dit-elle. Peut-être ma tante
-sera libre. Je l'emmènerai au théâtre. Si monsieur vient, dites-lui
-que je serai ici vers minuit, certainement.
-
---Bien, madame.
-
-Elle revint et se déganta la main droite.
-
---Ou plutôt, non, fit-elle, je vais lui laisser un mot. C'est plus
-sûr. De cette façon vous pourrez monter à votre chambre et dormir,
-quand vous voudrez.
-
-Elle s'assit devant un bureau de laque japonaise, un cadeau de sa
-fête, et écrivit ce qui suit:
-
- «Mon meilleur ami,
-
- »Je suis rentrée au moment où tu venais de partir. C'est
- ennuyeux. J'ai des idées noires depuis deux jours. Je voulais
- aller me promener avec toi, en catimini, en voiture fermée, dans
- les coins du bois. Et tu es à ta vilaine Chambre. Est-ce qu'on
- ne fermera pas bientôt cette parlotte? Il paraît qu'il y aura une
- séance à tapage. J'ai des amies qui vont y courir comme au feu.
- Moi, je ne suis pas curieuse et je préfère autre chose. Je vais
- aller devant moi, je ne sais où, à l'aventure, pour me distraire,
- et peut-être au théâtre, avec ma tante si elle veut, ou des
- amies, si j'en racole. Ce n'est pas facile. Il commence à ne plus
- rester personne dans Paris et chez moi j'ai des frayeurs depuis
- qu'il y a eu ce mort dans la maison.
-
- »Si tu veux me voir, pour le cas où tu viendrais, je serai là
- vers minuit, au plus tard.
-
- »Ton blessé, le petit duc de Charnay, est guéri. Sa pâleur lui
- donne un air intéressant qui fait des conquêtes. Tu lui as rendu
- un fier service, car il commençait à ne plus faire d'argent avec
- sa pose.
-
- »Un baiser sur tes lèvres, d'Artagnan!
-
- »Ta petite ANGÈLE.»
-
-Elle ferma la lettre et la mit en évidence sous un poignard à manche
-d'ivoire très artistique qui lui servait à couper les feuillets des
-romans à l'aide desquels elle berçait ses ennuis.
-
---Comme cela, dit-elle à Michelle, pas de reproches à craindre. Allez
-vous coucher de bonne heure. Monsieur a sa clef. Ne vous fatiguez pas
-à l'attendre.
-
-Elle savait que les journaux avaient parlé de l'affaire du café Durand
-de façon à attirer l'attention de son amant, et si une explication
-devait avoir lieu, elle préférait que ce fût entre eux et sans
-témoins.
-
-Elle tira la porte avec fracas derrière elle et descendit l'escalier.
-
-Madame Adrien s'était étendue au frais sur son fauteuil à l'entrée de
-sa loge.
-
---Vous voilà déjà partie, dit-elle, quand la jeune femme passa devant
-elle.
-
---Oui, j'ai horreur de la solitude.
-
-Elle s'éloigna, en promenant dans la rue, avec l'incertitude d'une
-femme qui n'a pas de but fixe, sa grâce ondoyante et féline.
-
-Dix minutes après, une matrone d'une cinquantaine d'années, d'une
-corpulence exagérée, les seins débordants, la face large, rouge et
-bourgeonnée, aussi commune que la concierge était distinguée, le cou
-gros et court enfoncé dans les épaules comme un coin dans une bûche,
-les mains épaisses comme des battoirs et la taille sanglée dans une
-robe de satin broché, constellée de chaînes d'or et de massives
-breloques, envahit le vestibule avec un bruit de pas lourds, et posa
-sans façon un petit panier auprès de la concierge.
-
---Tiens, c'est vous, madame Pivent, dit l'autre. Déjà finie la
-journée!
-
---Ne m'en parlez pas. De cette chaleur, qui commence à devenir dure,
-on ferme dès qu'on peut.
-
---Asseyez-vous donc.
-
---Ne vous dérangez pas, mame Adrien, bredouilla la poissonnière d'une
-voix enrouée, je vas me servir toute seule.
-
-Elle entra dans la loge, prit un fauteuil et le traîna dans le
-vestibule.
-
-Puis elle s'y plongea avec un souffle de satisfaction, non sans un
-craquement inquiétant des membres du siège qu'elle faillit
-désarticuler.
-
---Quel silence dans votre turne! dit-elle.
-
---Il n'y a plus de locataires.
-
---Je crois bien. Tous à la campagne, des richards. C'est drôle. Je ne
-me vois pas du tout plantée sous un arbre, les bras croisés! J'aime
-encore mieux mon banc et mes cuisinières! On cause, on se querelle, on
-se tiraille, c'est la vie, ça, mame Adrien. Ça va bien? Il y a
-longtemps que je ne vous ai vue. Je n'aime pas à venir prendre des
-nouvelles, vous savez bien pourquoi?
-
---De mademoiselle Angèle?
-
---Bien sûr. Quand je suis deux jours sans la voir, cette enfant, j'ai
-des vapeurs comme les petites dames. Et pourtant Dieu sait si je
-devrais seulement lui ouvrir ma porte! Mais d'abord, laissez-moi me
-sécher. Je suis en nage, ma bonne mame Adrien! Un fichu coup de
-soleil! Ça prend tout d'un coup! On fond en eau. Mâtin! Il ferait bon
-être poisson, ma parole, comme les animaux qui me passent sous la
-main.
-
-En voilà qui ont de la chance quand les pêcheurs ne les tracassent
-pas! hein! Ce qui va aller ces jours-ci, c'est la limonade! Elle va
-gagner des sommes! Ce n'est pas comme nous autres. La marée on n'en
-vient pas à bout, d'une pareille chaleur. Et des odeurs, mame Adrien!
-Il y a de quoi sentir les maquereaux des buttes Chaumont à Montrouge.
-De sacrées affaires, ma pauvre dame!
-
---Oh! ce n'est pas l'argent qui vous taquine, vous, madame Pivent. Vos
-vendanges sont faites. Vous en avez amassé de ces rentes! Vous voilà à
-l'abri pour le reste de votre existence. Ce n'est pas comme moi.
-
---Ne vous plaignez pas. La loge est bonne. Une fière maison et de bons
-bénéfices.
-
---Euh! il n'y a pas de quoi mettre des mille et des cents de côté à la
-fin de l'année et quand on a noué les deux bouts!... Pourtant il y en
-a de plus malheureuses que moi et si je n'avais peur de l'avenir...
-
---Bah! Laissez donc! Il ne faut pas penser aux neiges de décembre
-quand on cuit au soleil. Et l'enfant, qu'est-ce que vous en faites?
-
---Je n'en sais rien. On ne la voit pas souvent.
-
---Ni moi non plus! C'est-à-dire que je me demande où elle peut passer
-tout son temps. Encore, ma pauvre mame Adrien, j'aime autant ne pas
-creuser ces choses-là.
-
-La concierge leva les yeux aux chapiteaux des colonnes et ne répondit
-pas.
-
---Voyez-vous, mame Adrien, reprit la poissonnière, il y a des
-fatalités. C'est plus fort qu'elle. Elle pouvait être heureuse en
-vivant honnêtement avec moi ou même avec un ami. Je lui passerais ça,
-car il faut de l'indulgence en ce monde. On n'est pas parfait. Mais
-c'est plus fort qu'elle. Tout le sang de son gredin de père! Il faut
-qu'elle coure! Et pourtant, voyez-vous, il y a quelque chose qui
-m'attire, moi! Elle a des moments où elle est bonne comme défunte ma
-pauvre soeur, une brebis du bon Dieu! On ne peut pas la haïr, moi du
-moins. Je me jetterais au feu pour elle. Cette gamine-là me remue
-quelque chose sous mon corset. Où croyez-vous qu'elle soit, mame
-Adrien?
-
---Elle ne le dit pas.
-
---Et quand elle le dirait, allez, autant de paroles, autant de
-couleurs!
-
-La bonne dame tira de sa vaste poitrine un énorme soupir.
-
---Encore une qui a mal tourné, mame Adrien. Mais ce n'est pas trop
-leur faute, à ces jeunesses. D'abord, il y a les hommes, les jolis
-coeurs qui leur tournent la tête. Et puis les boutiques, les étalages,
-les bijoux, les lingeries, les robes, les figures de cire chez les
-coiffeurs avec des perruques! Si ça devrait être permis, ces
-tentations-là, ma pauvre dame. Comment voulez-vous qu'elles résistent!
-Tenez, voulez-vous mon opinion? Si elle ne vous fait pas de bien, elle
-ne vous fera pas de mal. Je suis de l'avis de mon cousin Méraud.
-Paris, une sale ville pour les filles! Pas moyen d'y rester
-tranquille, à moins d'avoir la tête solide comme votre servante et de
-tomber sur un mari comme Pivent, un brave homme, mais ce sont toujours
-ceux-là qui partent les premiers, tandis qu'un tas de vauriens, des
-propres à rien, ma chère dame, que je pourrais mettre à mon étalage,
-ont la vie dure comme des crabes. Ainsi elle n'est pas là, mais elle
-se porte bien, dites?
-
---Très bien, madame Pivent.
-
---Je vais donc m'en retourner tranquille.
-
-Elle aperçut son panier qu'elle avait oublié.
-
---Suis-je assez sotte, fit-elle. Cette petite me tournera la tête
-comme à mon pauvre homme. Je laisse là dedans ce que je vous
-apportais, et par ce temps d'orage!
-
-Elle tira de son panier en jonc, très finement travaillé, une petite
-langouste cuite à point et de couleur cardinalesque.
-
---C'est à votre intention, mame Adrien. Vous êtes d'une pauvre santé,
-et pour vous éviter de la peine, ma bonne, Brigitte, l'a mise dans un
-court-bouillon de première. C'est frais comme une rose.
-
-Elle s'était levée; elle déposa le crustacé sur une assiette, dans le
-salon de la concierge, près de la fenêtre.
-
---Vous m'en direz des nouvelles quand je reviendrai.
-
-Madame Pivent avait cette qualité qui donne de la grâce au plus laid
-des visages. Elle aimait fermement ce qu'elle aimait. Elle était bonne
-autant que rude.
-
-Elle tira sa montre, une petite machine microscopique, attachée à une
-lourde chaîne très luisante, enroulée autour de son cou.
-
---Comme le temps passe auprès de vous, mame Adrien, dit-elle. Cinq
-heures déjà et je vous fais perdre votre après-midi avec mes
-bavardages. Je m'en vais. Je retourne à ma rue du Cygne. Ce n'est pas
-beau comme ici, dame non! C'est laid, c'est triste, c'est sombre, mais
-je m'y plais; l'habitude! Et je suis toute portée le matin pour la
-criée!
-
-La concierge écoutait, parlant peu, par phrases courtes, comme si elle
-avait eu peur de se fatiguer.
-
---Pourquoi y allez-vous? dit-elle. Vous êtes riche.
-
-La marchande de poissons fit claquer sa langue:
-
---Voilà! Qu'est-ce que je deviendrais? Le temps me durerait, toute
-seule. Si encore j'avais ma petite à cajoler. Mais non. Elle ne trouve
-pas la maison assez soignée pour elle.
-
-Elle avait remis son panier à son bras et rajusté ses jupes en les
-faisant bouffer d'un tour de main.
-
---Bonsoir, mame Adrien, dit-elle. Ne lui contez pas que je suis venue!
-Une ingrate! Je cours prendre l'omnibus dans l'avenue. A la revue.
-
-Elle s'en alla et la concierge resta seule dans sa maison vide.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Angèle avait annoncé que la séance serait longue à la Chambre, elle ne
-s'était pas trompée. C'était à supposer qu'elle avait consulté une
-pythonisse lucide.
-
-L'ordre du jour était chargé de quelques menues affaires telles que
-votes d'emprunts ou tarifs de douanes, qui furent expédiées avec une
-rapidité vertigineuse.
-
-Mais la grande question était la lutte d'un énergumène des extrêmes
-partis contre l'Arpin de la place Beauvau. Tout le Parlement était
-sens dessus dessous pour une femme de moeurs faciles, arrêtée dans
-l'exercice de ses fonctions.
-
-Il s'agissait de savoir lequel des deux forts tomberait l'autre.
-
-Partout ailleurs le succès de Duvernet n'eût pas été douteux, mais
-dans un pays où la foule est toujours du parti du voleur contre le
-commissaire, c'était différent. Il fallait voir.
-
-Ce fut une belle bataille.
-
-La tribune trembla sous les coups de poing du champion des hétaïres à
-dix francs l'heure et les voûtes du palais retentirent de ses accents
-d'ophicléide enrhumé.
-
-Mais il développa ses conclusions avec une prolixité qui compromit sa
-cause.
-
-Les estomacs des législateurs demandaient grâce, quand, vers l'heure
-du dîner, l'orateur descendit de la tribune en laissant le champ libre
-à son adversaire.
-
-Chazolles, étranger à ce qui se passait autour de lui, relisait, au
-banc des ministres, le rapport de Melchior Pavie, et une colère
-effrayante s'amassait en lui.
-
-Le président du conseil fut bref, incisif et cruel pour la cliente de
-son adversaire.
-
-Il démontra qu'elle pratiquait, quoique mariée, une industrie pour
-laquelle son conjoint lui laissait les plus larges libertés et dont il
-encaissait les recettes.
-
-Un monde intéressant!
-
-Puis prenant les choses de plus haut, il s'éleva contre les manoeuvres
-de certains êtres hargneux, querelleurs et amis du trouble, qui
-jetaient incessamment des cailloux sur les rails du train
-gouvernemental, au risque d'amener un déraillement et d'effrayer nos
-paisibles populations. Il soutint qu'il fallait aborder les grandes
-réformes, un mot magique! travailler utilement sans s'attarder à des
-questions oiseuses. Il observa qu'on perdait ainsi un temps précieux
-et n'oublia pas d'insinuer que c'était manquer de respect et d'égards
-envers des collègues que de les astreindre pour des vétilles, et des
-querelles méprisables, à prolonger au delà du nécessaire les séances
-déjà trop chargées et à ne trouver à leur retour qu'un de ces repas
-flétris par l'auteur de la _Gastronomie_:
-
- Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
-
-Il fut mordant, hautain et autoritaire, et d'acclamation il enleva un
-vote favorable, grâce surtout à l'heure avancée et au vers de
-Berchoux.
-
-Mais il était huit heures et demie.
-
-Chazolles se fit conduire chez sa maîtresse.
-
-La femme de chambre causait dans la loge avec la concierge.
-
---Eh bien?
-
---Madame est revenue. Elle a changé de toilette; elle est repartie.
-
-Une maîtresse Benoiton!
-
-Chazolles frappa le parquet de sa canne.
-
---Mais madame a laissé une lettre pour monsieur.
-
---Où donc?
-
---Sur le bureau du petit salon. Si monsieur veut...
-
---Non, j'y vais.
-
-Il monta rapidement à l'appartement d'Angèle.
-
-La lettre l'attendait.
-
-Il la parcourut avec avidité et la rejeta en la froissant à terre.
-
---Elle se moque de moi, pensa-t-il. C'est clair.
-
-Dans le boudoir et la chambre à coucher, on sentait des odeurs de
-jolie femme, de poudre de riz, d'essences légères et discrètes.
-
-Au dehors, la nuit tombait, une belle nuit d'été, claire, argentée par
-des lueurs d'étoiles scintillantes dans l'azur sombre et profond.
-
-Affaissé sur un fauteuil bas, Chazolles promenait ses regards, pendant
-que ses lèvres exprimaient la désillusion et le dégoût, sur les
-tentures de satin du lit, doublées de dentelles crémeuses, sur les
-murs chatoyants où, dans la soie et le velours, il avait cru enfermer
-et retenir un bonheur qui lui échappait, comme l'oiseau qui sort du
-nid dès que ses ailes lui sont poussées.
-
-Il entendit un bruit de voiture s'arrêtant dans la rue.
-
-Son coeur battit avec une violence extrême.
-
-Il y porta ses doigts crispés avec un geste furieux:
-
---Amour ignoble, pensa-t-il, est-ce que je ne pourrai pas t'arracher
-de là?
-
-Il laissa retomber son bras, découragé.
-
-Non, il ne pouvait pas.
-
-Il était contraint de courber la tête et de s'avouer vaincu.
-
-Malgré ce qu'il savait, il se sentait assez lâche pour pardonner
-encore si Angèle se jetait à ses genoux.
-
-Il se planta devant un portrait, le seul tableau qui est suspendu aux
-murailles capitonnées, et à la lueur d'une bougie qu'il promenait
-devant lui, il le considéra longtemps.
-
-Cette toile, un chef-d'oeuvre de Carolus Duran, rendait admirablement
-le blond bizarre des cheveux à reflets fauves, de ces cheveux
-magnifiques qui ruisselaient sur les épaules nues, d'une blancheur de
-neige, éclatante comme un rayon de lune.
-
-Les bras minces au poignet se rattachaient à l'épaule par une liaison
-harmonieuse; les mains délicates étaient faites pour les caresses.
-
-Le sourire de la bouche, petite et mignonne, et des lèvres de pourpre,
-sanglantes, appelait les baisers. Les yeux clairs, d'un bleu glauque,
-brillaient sous des sourcils plus foncés que les cheveux.
-
-Il y avait dans l'ensemble, je ne sais quel attrait mystérieux,
-charnel, qui la rendait désirable, enivrante, un charme passionnant
-qui s'emparait de l'homme, une sorte de volupté tyrannique dont elle
-était comme imprégnée et qui grisait en s'infiltrant dans le coeur et
-les sens, en dépit de toutes les résistances.
-
-En vérité, elle était de cette beauté insolente, idéale et saisissante
-qui fascine et fait commettre les crimes.
-
-Ce n'était pas une femme, c'était la femme dans son incarnation la
-plus vraie, dans sa toute-puissante et dominatrice faiblesse.
-
-Le ministre resta abîmé longtemps dans une douloureuse contemplation.
-
---Que m'a-t-elle donc fait, dit-il en se redressant, que je ne peux
-pas m'en défendre et que je deviens une chose à elle, le jouet de ses
-caprices, le complice de ses hontes, une manière de valet à ses
-ordres! Ah! je suis trop lâche! Il faut en finir.
-
-Et tout d'un coup, il se souvint qu'il n'avait pas dîné, en se
-rappelant la péroraison de son ami Duvernet. C'était un moyen de tuer
-le temps.
-
---Elle me donne rendez-vous à minuit, dit-il; soit, j'y serai.
-
-Il traversa les appartements plongés dans l'obscurité et sortit en
-fermant violemment la porte.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Les passants qui arpentaient les trottoirs du faubourg Saint-Honoré en
-flânant aux boutiques et qui croisaient ce beau garçon brun, grand et
-taillé en hercule, ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux un
-des personnages en vue dans les hautes régions du pouvoir.
-
-Chazolles allait machinalement devant lui, au hasard, comme un corps
-sans âme, ou un poète qui poursuit la rime capricieuse et oublie le
-monde entier, des nuages où il s'est envolé.
-
-Chazolles ne songeait ni aux passants, ni aux jolies femmes qu'il
-frôlait, ni aux palais qui se dressaient à sa droite et à sa gauche.
-
-Son esprit était fixé sur un seul point: cette fille qui avait dérangé
-sa vie, et s'était emparée de lui au point de le rendre insensible à
-tout ce qui n'était pas elle.
-
-Par quel philtre l'avait-elle enivré? De quelle puissance magique
-était donc douée sa prunelle vague et troublante? Quel parfum
-l'attirait vers cette chair pâle, pétrie pour le vice et l'orgie?
-
-Il aurait voulu être à cent lieues d'elle, s'enfuir, et il était
-enchaîné à sa suite par un lien impossible à rompre, retenu par un
-aimant irrésistible et magnétique.
-
-Et il ne se dégagerait pas de cette étreinte mortelle, avilissante!
-
-Il en était arrivé à des confidences de domestiques, à des stations
-chez les concierges, à des abaissements inconnus!
-
-A cette idée, il était pris de rage.
-
-Tout à coup, il se trouva à l'angle de la rue Royale, en face du café
-Durand brillamment éclairé.
-
-C'était là qu'était mort le baron Germain.
-
-La curiosité le poussant, il entra.
-
-Au dehors, les buveurs de bière étaient nombreux. Des couples
-élégants, aux tables de la terrasse, jouissaient, en se
-rafraîchissant, de la beauté de cette soirée superbe et de la vue des
-promeneurs qui se rendaient aux Champs-Élysées.
-
-La plupart des dîneurs étaient déjà sortis du restaurant.
-
-Quelques-uns seulement achevaient leur repas ou fumaient en causant.
-
-Par un hasard étrange, il s'assit à la table où Melchior Pavie avait
-dîné quelques jours auparavant.
-
-Les garçons s'empressèrent.
-
-Chazolles était de haute mine et de ceux pour lesquels on redouble de
-politesse.
-
-Il commanda un dîner banal et se plongea dans la lecture des journaux
-du soir.
-
-C'est à peine s'il voyait les lettres s'aligner devant lui.
-
-Sa pensée était vagabonde.
-
-Elle cherchait dans Paris, furetant dans tous les coins et se
-demandait où se trouvait Angèle.
-
-L'idée qu'elle se donnait à d'autres lui était insupportable.
-
-Un habitué, qui digérait dans une encoignure, en savourant à petits
-coups, de temps à autre, une liqueur qui devait être excellente, à en
-juger par ses mines de gourmet ravi, appela le maître d'hôtel, en
-habit noir, qui errait dans les salles vides.
-
-L'habitué était un monsieur très bien, aux cheveux gris qui semblaient
-poudrés, à la figure pleine, la moustache effilée et cirée aux
-extrémités en dards de hérisson.
-
-On aurait dit un marquis Louis XVI descendu de son cadre.
-
---Vous étiez là l'autre jour, dit-il. Vous avez vu l'accident?
-
---Oui, monsieur le comte.
-
---Le baron Germain était de mes connaissances. Je l'avais prévenu. Il
-passait les nuits au jeu, courtisait les femmes. Il brûlait la bougie
-par les deux bouts. Et la petite femme vous l'avez vue?
-
---Oui, monsieur le comte.
-
---Vous avez du goût, Joseph! Vous êtes un connaisseur. Donnez-moi
-votre avis. Comment était-elle?
-
---Ah! monsieur le comte, une ravissante personne! Une bague au doigt
-d'un millionnaire!
-
---En vérité?
-
---Oui, monsieur le comte. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris une
-plus mignonne femme! Des yeux, des dents, des lèvres, des cheveux
-surtout! Des cheveux comme il n'y en a pas! Et le reste!
-
-Le maître d'hôtel leva le bras droit avec un petit bruit sifflant qui
-s'échappa de sa bouche et valait un poème.
-
---Vous ne m'étonnez pas, Joseph! Le baron Germain était un expert, un
-raffiné. Ce qui me surprend, c'est qu'une si belle fille ait pu
-s'accommoder d'un débris pareil. Il craquait de toutes parts. Il
-devait s'écrouler.
-
-Le maître d'hôtel eut un sourire fin.
-
---Monsieur le baron était peut-être très généreux?
-
---Lui! trop égoïste! un pingre!
-
---Alors, acheva le maître d'hôtel, c'est que monsieur le baron
-achevait les éducations et lançait ses élèves. C'est un métier qui
-rapporte.
-
-Chazolles étouffait dans sa peau.
-
-Oh! ce Paris! Quel gouffre et tout son bonheur s'y était englouti.
-
-Hélène, sa femme, s'en était éloignée comme d'une ville de pestiférés,
-emmenant ses filles pour les soustraire à l'influence maligne de l'air
-qu'on y respire.
-
-Lui, il s'y débattait comme un malheureux enlisé dans les tangues
-d'une baie perfide, étouffé par l'eau boueuse qui lui envahit la
-bouche.
-
-Pour les autres, il était un favori de la fortune! Pour lui, il
-n'était qu'un mari justement odieux à sa femme, traître à ses
-promesses, renégat de son passé. L'amour d'une coquine roulée dans
-toutes les fanges de Paris, le tenait encagé dans cette passion
-odieuse et déshonorante comme un criminel attaché au pilori.
-
-Un flot de dégoût lui montait à la gorge. Et cependant il n'avait
-encore, en dépit de la dénonciation flagrante qu'il tenait à la main,
-malgré les mille preuves qui éclataient autour de lui comme des
-bombes de dynamite et réduisaient en pièces ses croyances et ses
-illusions imbéciles, qu'une seule volonté: la revoir; qu'un seul
-désir: l'entendre confesser, avec des cris d'effarement, les quelques
-légèretés que la malignité du monde transformait en trahisons
-grossières et sans excuse.
-
-L'habitué avait fini par se lever, prendre son chapeau, endosser son
-pardessus gris en homme méthodique et qui redoute les fraîcheurs des
-soirs d'été. Il se dirigea vers la porte non sans adresser le salut de
-connaissance à la gracieuse patronne qui siégeait à la caisse.
-
-Chazolles, resté seul, imita l'homme aux cheveux poudrés et à la
-moustache pointue, prit son chapeau et suivit l'habitué.
-
-Sur le boulevard, après avoir fait quelques pas au hasard, ne sachant
-où se diriger ni comment se distraire jusqu'à minuit, il prit un
-fiacre et se fit conduire aux Variétés.
-
-C'était une idée.
-
-Peut-être Angèle s'y trouvait-elle. Il la surprendrait ou se rendrait
-ailleurs jusqu'à ce qu'il l'ait découverte.
-
-Il ignorait ce qu'on jouait, mais que lui importait le spectacle?
-
-Il voulait chercher partout. Il aurait fouillé les théâtres l'un après
-l'autre, en brûlant le pavé avec un cocher de bonne volonté, quitte à
-payer la rosse fourbue, si une certaine pudeur ne l'avait retenu.
-
-Il était dix heures et demie.
-
-Le deuxième acte de _Niniche_ touchait à sa fin.
-
-Chazolles, indifférent à ce qu'on jouait et aux acteurs en scène, à
-Judic, Baron et Dupuis, malgré leur incontestable attraction, sonda
-toutes les loges, toutes les baignoires de la lorgnette qu'il emprunta
-à l'ouvreuse. Il ne négligea pas un coin et parcourut des yeux le
-balcon et les avant-scènes.
-
-Rien.
-
-A l'entr'acte, il fit le tour du foyer, mais inutilement.
-
-Angèle n'était pas là.
-
-Il sortit rapidement, courut aux Nouveautés et de là au Vaudeville, où
-il offrit aux caissiers le spectacle inouï d'un curieux qui prend son
-billet au moment précis où le rideau tombe sur des amants dont les
-feux ont été traversés par trois actes de contrariétés et qui vont
-célébrer leur mariage dans les coulisses, à la satisfaction du public
-qui s'écoule.
-
-Là, il recommença son manège de mari jaloux.
-
-Mais ce fut aussi vainement qu'ailleurs.
-
-Pas de robe caroubier, pas de chapeau caroubier, pas de plume
-caroubier contournant de splendides cheveux d'or.
-
-C'était désespérant.
-
-Le ministre se rongeait les doigts de colère.
-
-Où était-elle donc? Où?
-
-Ceux qui ont aimé avec passion, avec rage, ne fût-ce qu'un jour,
-qu'une heure, peuvent seuls comprendre le point d'exaltation où il
-montait par degrés.
-
-C'était jour d'Opéra.
-
-Il lui restait encore un espoir.
-
-Au sortir du Vaudeville, il se trouva sur les degrés du monument de
-l'illustre Garnier sans savoir comment il y était venu.
-
-Les premiers groupes commençaient à défiler pour la sortie et à
-l'angle gauche de la façade, au coin de la rue Auber, en se tournant,
-il aperçut, mais ce fut comme une ombre qui s'efface, une robe d'un
-rouge sombre qui s'engouffrait dans un petit coupé.
-
-Il se précipita.
-
-Mais, au même instant le coupé fila vers le boulevard Haussmann; une
-main s'abattait sur l'épaule de l'Excellence et une voix se fit
-entendre à son oreille.
-
-Cette voix était celle de Duvernet qui disait:
-
---Enfin! c'est donc toi! Que diable fais-tu là?
-
-Chazolles voulut se dégager en lançant un énergique:
-
---Laisse-moi donc, imbécile!
-
-Mais l'autre le retint par un pan de sa redingote.
-
---Imbécile est vif! Où as-tu l'esprit?
-
-Le coupé était loin.
-
-Il fallait prendre son parti.
-
---La soirée était belle à l'Opéra? dit-il machinalement.
-
-Le président du conseil passa son bras sous celui de son ami.
-
---Oh! fit-il avec indifférence. Pour le temps! Assez. Du monde. Pas
-mal de diplomates! De la finance. Quelques toilettes. Rien
-d'extraordinaire. Ah! si! Le petit duc de Charnay, ton ennemi.
-
-Chazolles tressauta.
-
---Déjà guéri?
-
---Parfaitement. Tu le regrettes?
-
---Oui, je voudrais l'avoir laissé sur le carreau.
-
---Ah çà! mais, cher ami, tu deviens féroce. Je ne te reconnais plus.
-
---Il était seul? demanda Chazolles.
-
---Je l'ignore. Il m'a paru dans sa baignoire dérober au public
-quelques amours nouvelles, mais pas moyen de pénétrer l'obscurité de
-cette caverne.
-
---C'était lui, pensa l'amant d'Angèle. Elle lui donne sa revanche.
-
---Tu as lu mon factum? dit Duvernet. Il est instructif! hein?
-
---En effet.
-
---Tu ne me remercies pas, ingrat?
-
---Si.
-
---Vois-tu, mon pauvre Maurice, plus je vais, plus je vois que ceux-là
-seuls sont heureux qui ne s'attachent à aucune femme si ce n'est à la
-leur, eût-elle de légers défauts, qui vivent en philosophes, jouissent
-de la comédie que le monde leur donne, et qui, après avoir usé de
-tout, abusé de tout peut-être--c'est notre cas à nous deux...
-maintenant!--se renferment dans la sagesse d'une vie calme, libérés
-des grandes passions qui troublent tout, contents des petits bonheurs
-du foyer et de la famille, entre une femme indulgente, et des enfants
-qui prennent leur place peu à peu et les repoussent dans les espaces
-inconnus d'où nous venons et où nous retournons tous, les uns en
-omnibus, les autres à pied, quelques rares privilégiés dans une bonne
-voiture capitonnée et suspendue. Nous sommes de ceux-là. Ne nous
-plaignons pas. Bonne nuit. Je vais écrire une grande lettre de quatre
-pages à Denise et lui annoncer ma visite. Nous irons ensemble.
-
-Sans attendre la réponse, il serra la main de Chazolles et s'éloigna.
-
-Il s'en allait à pied par les boulevards, respirant à pleins poumons,
-la tête haute, regardant les étoiles qui scintillaient, blanches et
-diamantées, dans la voûte profonde, léger comme un homme arrivé au
-comble d'un désir et dont les rêves sont réalisés, en se disant
-qu'après avoir gravi le Capitole il le descendrait comme les autres,
-mais sans blessure, en se ménageant une chute moelleuse sur un lit
-étendu à l'avance.
-
---Pauvre Maurice! pensait-il. Il a eu sa crise, tardive. Elle n'en est
-que plus violente. Espérons qu'elle va finir.
-
-Chazolles, dès que son ami se fut éloigné, retomba dans ses rêveries
-sombres.
-
-Décidément, cette fille se jouait de lui avec une rare impudence.
-
-Et quel personnage elle lui préférait, à lui, si généreux, si
-prévenant pour elle.
-
---Le duc de Charnay! Un poseur qui ne fait même pas aux femmes qui se
-laissent éblouir par son titre, l'honneur de les traiter en
-gentilhomme français! Un monsieur auquel on prêtait tous les vices,
-qui avait des manies de cosaque et cravachait ses maîtresses! Du moins
-la chronique scandaleuse le racontait. Un drôle infatué de sa personne
-qu'il orne comme une courtisane de bijoux et de brillants! Un bellâtre
-mièvre et musqué qu'il aurait cassé en deux d'un coup de poing! Un
-besogneux avec son blason, incapable d'entretenir une femme et trop
-heureux de la prendre des mains d'un autre et de promener à son bras
-des robes et des dentelles dont il ne paie pas les notes!
-
-Et c'était ce crevé, l'inventeur de ce mot idiot, le _pschutt_, que
-cette fille adorablement belle--car on ne pouvait nier sa beauté,--lui
-préférait, malgré les soins et les mille preuves d'amour dont il
-l'accablait.
-
-Il était arrivé au faubourg Saint-Honoré.
-
-Il se rappela l'adresse du duc de Charnay, rue de Berry, à l'angle de
-la rue de Ponthieu.
-
-En effet, il avait là un petit hôtel assez mesquin, à deux étages, et
-d'un ridicule style néo-grec.
-
-Cet hôtel date du premier empire.
-
-La grande porte était fermée.
-
-Deux fenêtres, éclairées, laissaient passer une lumière adoucie à
-travers les stores de gaze.
-
-Évidemment c'était la chambre du duc.
-
-Il demeure seul dans cet hôtel avec trois ou quatre domestiques.
-
-Dans la cour, on entendait un bruit de voitures roulées sur le pavé et
-de portes qui se refermaient.
-
-Le coeur de Chazolles se serra.
-
-Il restait là en vedette sur le trottoir opposé, cloué malgré lui sur
-l'asphalte au coin d'une porte comme un malfaiteur, examinant cette
-clarté qui ne s'éteignait pas.
-
-Il crut distinguer des ombres qui se dessinaient sur les rideaux, une
-silhouette de femme, reconnaissable à ses cheveux enroulés en nattes
-épaisses.
-
-Angèle, sans doute!
-
-Une sueur froide lui ruisselait des tempes.
-
-Au bout de quelques instants, il eut honte.
-
-Les agents qui se promenaient deux par deux l'observaient avec
-méfiance.
-
-De rares passants s'écartaient, prenant le milieu de la chaussée,
-comme s'ils avaient redouté une fâcheuse surprise.
-
-Lui, un ministre! Lui Chazolles, le brillant Chazolles, réduit à ce
-rôle de rôdeur et d'espion!
-
-Quelle honte!
-
-Il gagna la rue du Colisée, qui est à deux pas, et sonna.
-
-La porte s'ouvrit aussitôt.
-
-La loge de madame Adrien était plongée dans l'obscurité, mais les deux
-grands candélabres de la cour restaient allumés toute la nuit.
-
-Il entr'ouvrit la loge doucement:
-
---C'est moi, dit-il. Soyez sans inquiétude.
-
-Il ne demanda pas de renseignements et s'engagea dans l'escalier.
-
-L'appartement d'Angèle était vide.
-
-Le gaz brûlait dans l'antichambre.
-
-
-
-
-XL
-
-
-Chazolles laissa les portes ouvertes pour bien entendre les bruits de
-la maison, et, arrivé à la chambre de sa maîtresse, il s'arrêta de
-nouveau en face du portrait de la jeune fille qui le fixait, animée et
-vivante.
-
-C'était bien elle, avec ses traits de vierge, l'expression pleine de
-douceur abandonnée, sa grâce lumineuse, ses yeux tendres à demi
-éteints dans un spasme de volupté.
-
-Et surtout avec ce demi-sourire d'enfant heureuse à qui la vie ne
-jette que des fleurs.
-
-Il l'avait eue, bien à lui, il le croyait, pendant des mois entiers;
-elle lui avait inspiré une de ces passions frénétiques pour lesquelles
-on sacrifierait tout, père, mère, enfants et amis, et maintenant elle
-en avait assez; elle courait les aventures; en ce moment même, elle
-était aux mains d'un rival exécré; elle le payait de sa blessure et
-réparait de ses mains douces le mal d'un coup d'épée dont elle avait
-été la cause!
-
-Ah! si c'était à recommencer!
-
-Comme il ne l'épargnerait pas!
-
-La pendule sonna une heure et demie.
-
-Sa colère montait comme une marée qui roule et à chaque vague nouvelle
-envahit la grève et la couvre de son écume.
-
-Il tira de sa poche le rapport de Melchior.
-
-Il allait le relire pour la vingtième fois quand la clef tourna dans
-la serrure de la porte d'entrée qui se referma avec bruit.
-
-Un frôlement d'étoffes se fit entendre sur les tapis et l'original du
-portrait se montra sous la portière de la chambre.
-
-C'était Angèle.
-
-Enfin!
-
---Vous êtes là, dit-elle, durement, à cette heure-ci!
-
---Ne m'as-tu pas donné rendez-vous? répondit Chazolles, en se dominant
-par un effort surhumain.
-
---C'est vrai. Je l'avais oublié. Autrement je serais rentrée plus tôt.
-
---D'où viens-tu?
-
---De la rue de Londres, chez une de mes amies.
-
---Ah! tu n'es pas allée à l'Opéra?
-
-Elle jeta sa sortie de bal sur une chaise.
-
-D'un geste ravissant, sans s'occuper de la présence de son amant, en
-un tour de main, elle avait dégrafé sa robe qui gisait à ses pieds, et
-maintenant elle arrangeait sa forêt de cheveux, les rejetant en
-arrière, cambrée, les bras en l'air, et démêlant les torsades lâchées
-à la débandade avec un peigne d'écaille.
-
---Pourquoi me faites-vous cette question? dit-elle en se retournant.
-
---Pour savoir, pour rien.
-
---Oui, j'y suis allée, dit-elle.
-
---Seule?
-
---Qu'est-ce que cela vous fait, m'sieu le ministre? fit-elle, avec un
-accent de gavroche.
-
-Puis sans se presser, sans gêne, comme si elle avait été seule, elle
-s'occupa de sa toilette intime avec des bruits de flacons ouverts et
-refermés, des sons cristallins sur le marbre, et des clapotements
-d'eau dans les cuvettes de porcelaine dorée à son chiffre.
-
-Une seconde fugitive, Chazolles en extase devant cette statue de la
-jeunesse, saisit sur le visage de la jeune femme reflété dans la
-glace, sous la lueur des six bougies des appliques qu'elle avait
-allumées, un regard inquiet dirigé de son côté.
-
-Lorsqu'elle fut prête, rafraîchie et reposée par ce bain utile, elle
-passa devant lui et, étendant la main, elle ouvrit vivement la fenêtre
-donnant sur la cour.
-
---On étouffe ici, dit-elle. Une chaleur horrible. On ne sait où se
-fourrer. Ah! vous pouvez vous vanter d'être un bon tyran, vous!
-M'obliger à rester à Paris où il n'y a plus personne, quand je
-pourrais être au bord de la mer, à Étretat, à Trouville ou ailleurs!
-Enfin me voilà! Que me voulez-vous?
-
---Je veux une explication. Angèle, nous ne pouvons plus vivre ainsi.
-
---C'est mon avis.
-
---Alors, écoute-moi.
-
---Oh! pas cette nuit! Je tombe de sommeil. Je vais me coucher;
-bonsoir.
-
-Elle lui tendit son front négligemment et voulut s'éloigner.
-
-Il la retint, lui étreignant le bras dans sa main.
-
---Non, reste, dit-il. J'ai à te parler.
-
---Faites donc, mais vite. Qu'est-ce que ce papier que vous tenez là?
-
---Ce papier? C'est une accusation en règle.
-
---Contre qui?
-
---Veux-tu que je te le lise?
-
---Je n'y tiens pas.
-
---Et s'il te concerne?
-
---Je ne suis pas curieuse.
-
---Écoute cependant. Quel est cet appartement que tu as rue de Londres?
-
---Ah! vous savez?
-
---Oui.
-
---C'est un appartement que j'avais avant de vous connaître.
-
---Il te sert pour tes rendez-vous avec tes amants?
-
---Ah! vous savez encore?
-
---Oui.
-
---Alors, vous n'avez pas besoin de me questionner.
-
---Ainsi, jamais tu n'as été à moi seul?
-
---Suis-je votre femme?
-
---Mais tes serments, tes promesses?
-
---Des mots.
-
---Cette femme qui était avec le baron Germain au café Durand, dans un
-cabinet, le jour de sa mort, tu la connais?
-
---Vous aussi, sans doute, puisque votre police est si vigilante!
-
---Pas la mienne.
-
---Celle de M. Duvernet?
-
---Peut-être.
-
---Jolis ministres qui emploient leurs agents à surveiller une
-maîtresse!
-
---Réponds?
-
---Eh bien, oui! c'était moi. Est-ce tout?
-
---Et ce soir, d'où sors-tu, si ce n'est de l'hôtel, de la chambre de
-ce misérable duc de Charnay, avec qui tu étais à l'Opéra! Est-ce vrai?
-
---Parfaitement.
-
-Chazolles s'arrêta.
-
---Elle ne se défend même pas, elle n'essaie même pas de nier, par
-pudeur! s'écria-t-il.
-
---A quoi bon? dit insolemment Angèle en s'asseyant sur une chaise en
-face de lui. J'en ai assez de tes scènes. Je te connais maintenant
-comme si je t'avais fait. D'ailleurs, tu es comme les autres. Tous
-pareils. Quand tu te seras mis dans une colère atroce, quand tu auras
-fait le terrible, que tu m'auras menacée des plus méchants supplices
-qu'un amant puisse faire endurer à sa perfide maîtresse, tu te
-rouleras à mes genoux en les embrassant comme un tabernacle. Tu
-demanderas ta grâce comme un condamné à mort. J'y suis faite.
-Autrefois, j'étais assez sotte pour m'émouvoir. Il me venait des
-larmes d'attendrissement aux yeux; je m'apitoyais comme une bête.
-C'est fini. Mon noviciat est fait! Et depuis deux ans qu'il dure, tu
-penses que mon petit coeur s'est affermi, pétrifié et qu'il ne se met
-pas à battre la générale pour une comédie qui ira à sa trois centième
-comme les _Cloches de Corneville_. Mon parti est pris. Je ne veux plus
-de cette vie-là. Quittons-nous.
-
-Elle était à deux pas, ironique, provocante, moitié railleuse, moitié
-colère.
-
-Il l'attira brusquement à lui.
-
-Évidemment, elle attendait ce geste qui amena sur sa lèvre un faible
-et dédaigneux sourire.
-
---Voyons, dit-il, pourquoi me maltraites-tu de cette façon? Que
-t'ai-je fait? Il y a des heures où je me suis cru aimé sincèrement, et
-il faut que tu me haïsses pour me parler de la sorte. Que tu me
-trompes, je le conçois. C'est peut-être une fatalité de ta nature de
-femme. Tu marches sur les traces des autres. Mais pourquoi t'acharner
-à me faire souffrir? On dirait que tu cherches par quelles tortures tu
-peux ensanglanter, déchirer un être qui s'est donné à toi et n'a pas
-le courage de se reprendre. Je ne peux pas vivre sans toi.
-
---Tu vois bien, fit-elle en se dégageant. Moi je ne veux pas
-d'esclavage. Tout passe, tout lasse, tout casse.
-
---Qui aimes-tu donc? demanda-t-il.
-
---Moi, est-ce que je sais? toi peut-être, mais encore plus ma liberté.
-Je veux vivre comme l'oiseau qui va partout et n'a pas de maître.
-
-Et comme Chazolles se taisait, la tête cachée dans ses mains.
-
---Je savais bien ce qui m'attendait; une querelle, des reproches! De
-quel droit pourtant? Sommes-nous mariés? Le maire et le curé ne sont
-pour rien dans nos arrangements. Je vois ce que tu vas me dire. C'est
-toi qui m'entretiens! Apparemment parce que c'est ton plaisir!
-L'argent, je m'en moque. Est-ce que j'y tiens? J'ai ma tante Pivent et
-mon cousin Méraud. Ils m'aiment comme je suis! Je ne fais donc que ce
-qui me plaît. Il faut te fourrer cette idée-là sous les cheveux,
-Excellence. Si je me suis donnée à toi, c'est que je le voulais bien.
-J'ai le droit d'en faire autant pour les autres.
-
-Des gouttes de sueur perlaient au front de Chazolles.
-
-Il essuya avec son mouchoir ces larmes que la honte et l'indignation
-lui arrachaient.
-
-Il releva la tête et vit cette fille élégante, à la figure suave et
-sereine, qui s'exprimait comme une harengère et le traitait, lui,
-qu'elle nommait avec dérision: Excellence! comme elle n'eût pas traité
-un portefaix ou un chiffonnier.
-
-Ce contraste entre la virginité du visage, la candeur effarouchée des
-yeux, les blancheurs satinées de la peau, la perfection idéale des
-bras et des mains, et la banalité, la rudesse grossière et basse des
-paroles, le plongeait dans une stupeur hébétée.
-
---Ainsi, reprit-il, tu veux me quitter?
-
---Oui, si tu ne te contentes pas de ce que je te donne.
-
-Et tout à coup, par un de ces revirements si fréquents chez elle, elle
-reprit, câline:
-
---Ne te forge donc pas des peines et des ennuis. Pourquoi faire?
-
-Elle lui passa les deux bras autour du cou, en se frottant avec des
-ondulations félines, comme une chatte qui ronronne dans les jambes de
-son maître, mais il ne se dérida pas.
-
---Je serais déshonoré à mes yeux si j'acceptais un partage pareil!
-C'est impossible.
-
---Pourquoi?
-
---Tu ne comprends pas l'infamie d'un pareil marché? Je t'aime trop
-d'ailleurs pour te savoir à d'autres.
-
---Moi aussi, je t'aime, méchant jaloux.
-
---Alors, sois à moi, à moi seul!
-
-Elle secoua la tête et se mit à rire.
-
-Mais les notes de ce rire forcé sonnaient faux dans le silence de la
-grande cour où les lumières brillaient comme dans les profondeurs d'un
-puits.
-
---Tu en demandes trop, dit-elle.
-
-Si Angèle n'avait pas fixé les amours du plafond, elle aurait pu voir
-son amant blêmir jusqu'à la lividité et son front se plisser dans une
-contraction nerveuse réprimée avec peine.
-
---Le temps est à l'orage, fit-elle. C'est ennuyeux, les scènes. Il
-n'en faut plus. Je la reprends, ma liberté; oui, monsieur.
-
---Qu'en feras-tu?
-
---Ce que je voudrai.
-
---Tu es bien décidée?
-
---Oui.
-
---Ah! dit-il, tu ne m'as jamais aimé.
-
---Je crois que si. Qu'entends-tu par aimer?
-
---J'entends se dévouer au bonheur de son amant, lui sacrifier ses
-goûts personnels, éviter de le froisser, de le troubler; ne pas le
-cribler à chaque minute de coups d'épingle, ne pas surexciter sa
-jalousie qui prouve son amour, par des coquetteries sans nom, être
-indulgente enfin et douce pour lui.
-
---Et je n'ai pas ces qualités?
-
-Il la tint embrassée et plongea ses yeux ardents dans les prunelles de
-la jeune femme.
-
---Prends garde, dit-elle, tu me fais mal. Tu as tes nerfs.
-
---C'est vrai! je suis malade. Je tremble la fièvre.
-
-Et sa voix devint plus grave.
-
---Angèle, dit-il, je t'ai bien aimée, moi! Lorsque je t'ai vue pour la
-première fois, j'ai compris que ma destinée était liée à la tienne.
-Alors j'ai changé ma vie. Là-bas, au fond de ma province, le soleil,
-loin de toi, me semblait glacé, les bois étaient tristes, ces bois
-auparavant pleins de bruit et de fanfares; la musique des chiens
-courant le cerf m'ennuyait. La maison où m'accueillait le sourire de
-la sainte qui est ma femme, où des bébés blancs et roses m'ouvraient
-leurs bras, me parut vide et morne.
-
-Les jardins étaient tristes, les champs n'avaient plus de charmes.
-Qu'ai-je fait? J'ai déserté ce paradis de l'amour pur et sans
-reproche, pour cet enfer, pour cette odieuse fournaise de Paris. J'ai
-cherché un prétexte à mes absences et l'ai trouvé sans peine.
-Pourquoi, si tu me réservais de si cruelles déceptions, t'es-tu placée
-sur ma route? Pourquoi te faire un jeu de m'enivrer de tes regards, de
-tes caresses? Pourquoi m'as-tu promis ce que tu ne tiens pas? Pourquoi
-m'avoir menti quand rien ne t'y contraignait, quand la misère même,
-cette suprême excuse des femmes qui tombent, n'était pas là pour
-t'absoudre?
-
-As-tu quelque reproche à m'adresser? Non! J'ai assuré ton avenir. Tu
-es indépendante et libre pour la vie. J'en espérais quelque gratitude
-et tu m'exaspères avec tes insolences. Tu veux me quitter. Mais après?
-Que me restera-t-il à moi, qui t'ai tout sacrifié? Excepté toi, je
-n'ai plus rien! Voyons, fais un effort, rappelle-toi! Que nous
-disions-nous, seuls tous deux, sous les ombrages de nos bois, dans les
-profondeurs des bosquets du Val-Dieu?
-
-Et maintenant, quelle décadence! Après un an de félicité, parce que
-j'étais imbécile et crédule, sont venues les heures terribles. La
-jalousie a parlé. Alors sont arrivées les querelles, les colères de
-chaque jour, des blessures mortelles. Et de mon côté, j'en rougis, des
-emportements que tu te fais un malin plaisir d'exciter. Tu te plais à
-déchaîner une rage qui s'abaisse jusqu'à la brutalité, à aiguillonner
-un orgueil dont tu connais les violences. Mais c'est à se suicider
-pour cette dégradation où tu me fais descendre!
-
-Moi, un homme du monde, un galant homme, je suis devenu un jouet pour
-tes caprices, tu me foules aux pieds comme ce tapis sur lequel tu
-marches; tu me jettes à la face des mots qu'une fille du ruisseau
-garde pour les êtres abjects qui vivent de ses vices et de ses
-largesses! Plus mon respect et mes attentions s'humilient devant toi,
-plus tes audaces grandissent et tes dédains redoublent! Ah! quel mal
-tu causes, et avec quels raffinements tu enflammes les plaies que tu
-fais!
-
-Elle essaya de s'arracher de ses mains et n'y pouvant parvenir:
-
---As-tu fini? dit-elle.
-
---Oui, répliqua-t-il d'une voix altérée.
-
---Eh bien! voilà mon ultimatum, comme vous dites, vous autres. Tu as
-peut-être raison, mais je ne peux pas me changer. Tu réfléchiras. Je
-t'ai bien aimé, j'ai été sincère. Mais ce que j'ai promis je ne peux
-pas le tenir. Entends-tu? je ne peux pas? Nous ne sommes pas
-enchaînés, n'est-ce pas? Si tu ne me veux pas comme je suis,
-quittons-nous! Quittons-nous! Demain, je m'en irai à Trouville pour
-une dizaine de jours, c'est décidé. Tu réfléchiras!
-
---Tu iras seule?
-
---C'est mon affaire.
-
-Chazolles la repoussa brutalement en se levant; il s'approcha de la
-balustrade de fer forgé, pour baigner son front en feu, dans l'air
-humide de la nuit.
-
-Il resta une seconde penché sur l'abîme, et soudain il se recula, en
-passant ses doigts sur son front comme pour en arracher une idée
-tentatrice qui l'épouvantait.
-
-Angèle s'était renversée sur le dossier de son fauteuil, la gorge au
-vent, et contemplait Maurice avec une curiosité indifférente.
-
-Il se rapprochait d'elle.
-
---Ainsi c'est décidé?
-
---Quoi?
-
---Tu veux des amants?
-
---Tu as bien une femme et une maîtresse! Après tout, j'ai été élevée
-comme ça, moi! Je ne suis pas de ces demoiselles qu'on garde avec des
-escortes de bonnes pour les préserver d'un accroc à leur robe
-d'innocence. Tu aurais dû le savoir! Encore n'y parvient-on pas
-souvent!
-
---Ah! fit Chazolles avec dégoût, tout sombre dans ce naufrage sous ton
-souffle de femme perdue! Je ne sais plus ce que je fais, d'où je viens
-ni où je suis! J'ai peur de moi et je me sens capable d'un crime, d'un
-trait de folie sans remède. J'essaye de me raisonner, de me détacher
-de cette vile passion qui m'entraîne à ta suite. Je pense à tes
-perfidies, à tes chutes, rien n'y fait! Plus je m'efforce de sortir du
-bourbier, plus je m'y enfonce! Tes yeux sont pour moi ce qu'est la
-liqueur mortelle pour un alcoolique qu'elle abrutit et qu'elle tue!
-Malheureuse et tu te joues de moi! de mon honneur, de ma paix, de mon
-repos! Prends garde. Tu ressembles au dompteur qui se rit de la
-férocité de ses lions et finit par être dévoré.
-
---Comédie! Allons, dit-elle après un silence, c'est bien décidé; nous
-ne nous reverrons plus? Tu ne veux pas?
-
---Tu pars?
-
---Demain.
-
-Et, très calme en apparence, elle ajouta:
-
---Cela vaudra toujours mieux que d'être dévorée. Tu es féroce, mon
-pauvre Maurice, pour un ministre de l'agriculture. Va-t'en. Le temps
-est un grand maître. Il te guérira.
-
-Elle s'était levée encore une fois.
-
-Sa taille cambrée ondulait sous la batiste transparente qui dessinait
-ses formes sans défaut et se teintait de la couleur de sa chair rosée.
-
-Chazolles frissonna à la pensée qu'il la voyait pour la dernière fois.
-
-Il hésitait. Il ne pouvait pourtant pas renoncer à elle. Il aurait
-préféré la voir morte!
-
---Et si cette séparation me rend fou? Si je t'aime trop pour la
-supporter? Si je me tue dans un instant d'égarement; si je compromets
-l'honneur d'un nom jusque-là intact! Si la seule idée que tu es à
-d'autres me rend capable de tout, n'auras-tu pas pitié de moi?
-
---Des phrases! On ne tue pas sa maîtresse et on ne se tue pas parce
-qu'elle cesse de vous aimer. Paris serait dépeuplé en huit jours. Tu
-es stupide.
-
---Oui, stupide d'amour, fou de colère. Tu as été le poison! Tu as
-infiltré dans mes veines le feu qui me brûle. Depuis notre fatale
-rencontre, je n'ai pas eu une minute de joie. Tant que tu vivras, tu
-me causeras des tortures pareilles!
-
-J'ai tout fait pour m'étourdir. Rien n'a réussi.
-
-Malgré ton indignité, je te veux et je te veux à moi. Tes mensonges,
-tes dédains, tes trahisons irritent mon amour au lieu de l'éteindre.
-Toi vivante, je n'aurai pas un instant de repos! Ne vaut-il pas mieux
-mourir tout d'un coup plutôt que de s'avilir et de se dégrader?
-
-Il lui appuya la main sur l'épaule si rudement qu'elle tomba à ses
-genoux.
-
---Ah! cria-t-elle, tu es un lâche!
-
-Ce mot le fouetta au visage comme un coup de cravache. Jamais un homme
-n'aurait osé lui jeter cette insulte à la face.
-
-Dans une étreinte involontaire, il écrasa le bracelet de brillants
-qu'elle portait au bras.
-
-Le cercle d'or en éclats lui entra dans les chairs.
-
-Elle poussa un cri de douleur.
-
---Au secours!
-
-A la vue du sang qui coulait, Chazolles perdit la tête.
-
---Veux-tu être à moi seul? dit-il.
-
---Non.
-
---Tiens tes promesses.
-
---Je ne te dois rien.
-
---Tu me hais donc bien?
-
---Oui, cria-t-elle affolée, je te hais! oui, je veux être libre, je ne
-veux plus te revoir jamais, entends-tu, jamais!
-
---C'est ton dernier mot?
-
---Oui.
-
-D'un geste énergique, prompt comme l'éclair, il la saisit par la
-taille et la lança par la fenêtre.
-
-Un cri désespéré retentit dans le vide.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-A ce cri, Chazolles sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Saisi
-d'une indicible terreur, il s'abattit sur le fauteuil qu'il venait de
-quitter, et un mouvement convulsif le fit trembler, comme s'il avait
-vu sa victime ensanglantée lui reprocher son crime à la face de la
-justice des hommes.
-
-Ce cri sinistre, aigu, déchirant, l'avait dégrisé subitement de sa
-colère.
-
-Il comprit l'horreur de sa situation.
-
-Il n'était plus qu'un vulgaire assassin.
-
-Il chercha autour de lui une arme, un couteau pour faire justice et se
-tuer sur la place.
-
-Rien!
-
-Il écouta les bruits de la maison et de la rue, croyant qu'elles
-allaient s'éveiller à cette lugubre plainte qui avait traversé le
-silence de la nuit.
-
-Rien encore.
-
-Alors il osa s'approcher de la fenêtre et se pencha sur l'abîme.
-
-Au fond, à la lueur des deux candélabres qui brûlaient toujours, il
-aperçut une masse blanche inerte, écrasée sur le pavé.
-
-Il la fixa de ses yeux pleins de larmes brûlantes comme de la lave en
-fusion et tout à coup, il crut voir la morte se remuer; un faible
-gémissement monta jusqu'à lui.
-
-Effaré, il se précipita dans l'escalier. Arrivé à la loge de la
-concierge, il frappa vivement.
-
---Madame Adrien, dit-il, levez-vous.
-
-Déjà dans la cour, il se jetait à genoux à côté de la malheureuse
-fille.
-
-Elle respirait encore.
-
-Il essaya de la rappeler à la vie.
-
---Angèle, lui dit-il, c'est moi.
-
-Il l'appelait des noms les plus doux, la soutenant dans ses bras, la
-tête égarée, la suppliant de revenir à elle, ne sachant ce qu'il
-disait, prêt à donner toute sa fortune, sa vie, pour réparer sa féroce
-colère!
-
-Mais elle retombait inanimée sur les dalles de granit où elle s'était
-brisée.
-
-Alors, avec des précautions infinies, il l'emporta sur le lit de la
-concierge qui s'était habillée à la hâte.
-
---Grand Dieu, dit-elle, qu'y a-t-il?
-
---Il y a, répondit Chazolles, d'une voix sourde, que cette pauvre
-fille m'a exaspéré, que je l'ai tuée en la jetant par la fenêtre et
-que je vais me brûler la cervelle chez moi.
-
---Vous tuer!
-
---Sans doute, dit Chazolles, qui reprenait son sang-froid. Croyez-vous
-que je me laisserai traîner en prison comme un voleur!
-
---Vous n'y pensez pas. Et votre femme, vos enfants, votre nom?
-Voyons, monsieur Chazolles! du courage! Il y a peut-être un moyen.
-
---Non!
-
---Mais si. Tenez. Réfléchissez. La maison est vide. La bonne couche à
-l'extrémité sur le jardin. Elle n'a rien entendu. Moi, je vous
-appartiens, vous le savez. Je vous dois tout et je donnerais ma vie
-pour vous! Personne ne vous a vu. A cette heure-ci, la rue est
-déserte. Allez-vous en. Rentrez chez vous. Qu'est-ce que cette pauvre
-fille? Une malheureuse qui vous trompait. Vous ne pouvez pas la
-rappeler à la vie! Est-ce qu'elle ne peut pas s'être suicidée, jetée
-elle-même par la fenêtre? Ce sont des natures fantasques. Qui donc
-découvrira la vérité? S'il y a des lettres, enlevez-les! Mais
-sauvez-vous, sauvez votre famille, votre honneur, celui de vos
-enfants! Laissez-moi seule. Je m'expliquerai avec la police. Je ne
-veux pas qu'on vous accuse, vous, le meilleur des hommes! Allons, du
-coeur!
-
-Le ministre était penché sur le lit où sa maîtresse râlait dans les
-spasmes de l'agonie.
-
-Un combat acharné se livrait en lui.
-
-Madame Adrien, avec sa logique, venait de réveiller un espoir, celui
-du salut, et peut-être il allait succomber à cette tentation et
-abandonner la malheureuse expirante, quand les yeux d'Angèle
-s'ouvrirent et s'attachèrent sur les siens avec une expression de
-souffrance indicible et en même temps avec une angélique douceur.
-
-Il n'y avait pas un reproche dans ce regard.
-
---Non, dit-il, c'est impossible. Tant qu'il y aura une ombre de vie en
-elle je ne saurais l'abandonner. Ce serait un double crime! Courez,
-amenez un médecin!
-
---Mais c'est votre perte.
-
---Tant pis; que Dieu en décide!
-
-Madame Adrien se jeta aux genoux de son maître.
-
---Je vous en supplie, dit-elle! C'est un sacrifice inutile. Vous voyez
-bien qu'elle se meurt.
-
---Allez, je le veux.
-
-Il y avait à deux pas un docteur très connu.
-
-La concierge courut le chercher et en quelques instants il arriva.
-
-La blessée avait repris connaissance, mais elle était brisée. Sa vie
-ne tenait qu'à un fil. Sa tête seule avait été préservée dans la chute
-par une sorte de miracle.
-
-Étendue sur le lit, elle ne pouvait faire un mouvement sans laisser
-échapper une plainte, douce comme un vagissement d'enfant.
-
-Le docteur, un vieillard à cheveux blancs, examina avec attention
-cette tête si jeune et si belle où déjà la mort mettait ses ombres et
-que sa chevelure d'or entourait comme une auréole.
-
---Elle est tombée du quatrième dans la cour sur le pavé, expliqua la
-concierge qui tentait de sauver son maître.
-
---Elle sera morte dans un quart d'heure, mais, est-ce un accident ou
-un crime? demanda le docteur.
-
-La blessée entendit cette question.
-
-Elle reporta ses yeux vers Chazolles atterré.
-
-Elle avait compris.
-
-Il était perdu si elle voulait. Maintenant elle tenait sa vie entre
-ses mains comme il avait tenu la sienne, et il n'avait pas eu pitié,
-lui.
-
-Le sang l'étouffait. Elle ne pouvait parler; pourtant, en faisant un
-effort, qui lui arracha un cri de douleur, elle murmura ces mots que
-le docteur entendit:
-
---Du papier!
-
---Donnez-lui ce qu'elle veut, commanda Chazolles à la concierge, qui
-hésitait.
-
-Il pleurait silencieusement près du lit.
-
-Angèle le regarda une dernière fois, de ses doux yeux bleus, où deux
-grosses larmes roulaient, et, étendant la main, elle écrivit
-lisiblement, au milieu de souffrances indicibles, cette phrase:
-
- «Je l'adorais! Je me suis tuée parce qu'il ne m'aimait plus.»
-
-Et elle signa:
-
- ANGÈLE MÉRAUD.
-
-Chazolles se jeta à genoux et baisa la main qui était retombée
-immobile, lasse de ce suprême effort, sur le drap.
-
-Elle ne bougea plus.
-
-Bientôt une écume sanglante inonda ses lèvres.
-
-Elle poussa un dernier soupir.
-
---C'est fini, dit le médecin. Elle était bien jeune pour la mort.
-Pauvre enfant!
-
-Et quand Chazolles fut seul avec la concierge:
-
---Ah! dit-il, quand je l'aimais comme un insensé, je savais bien
-qu'il y avait de l'or dans cette fange! Oh! oui, pauvre, pauvre enfant
-perdue!
-
-Il passa la nuit auprès d'elle et ce ne fut qu'au point du jour que
-madame Adrien obtint de lui qu'il s'éloignât afin d'éviter un scandale
-inutile.
-
-La pauvre petite, que son amant avait reportée dans sa chambre et
-couchée comme une fiancée dans son lit aux riches tentures, dormait de
-son dernier sommeil, plus belle dans la mort qu'elle ne l'avait été
-dans la vie.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Les journaux parlèrent peu de cet accident.
-
-Personne ne connut la vérité, et cette fin, pareille à celle de
-beaucoup d'autres désespérées, passa presque inaperçue.
-
-Quelques-uns l'attribuèrent à une imagination frappée par l'histoire
-étrange du café Durand, histoire dont elle avait été l'héroïne.
-
-Huit jours après Chazolles donna sa démission de ministre et de
-député, au moment du mariage de sa soeur avec Duvernet, mariage qui
-fut célébré à Grandval au commencement d'août.
-
-Chazolles retrouva au Val-Dieu la tranquillité profonde de cette
-retraite si propice aux apaisements de l'âme et où on croit encore
-entendre, dans le murmure du vent, la nuit, les psalmodies des moines
-ou les voir errer, traversant en longues files les cloîtres et les
-grandes salles nues.
-
-Il y trouva aussi les caresses de ses enfants et les attentions
-délicates d'Hélène qui ne lui adressa ni une question, ni un reproche.
-
-Elle ne tarda pas néanmoins à deviner que son mari, toujours
-taciturne et sombre, lui cachait un secret.
-
-Un soir, comme la nuit tombait, et qu'il commençait dans le parc sa
-promenade solitaire, elle le suivit.
-
-Il s'enfonça dans les allées écartées, seul, et parvenu à la lisière
-de la forêt, après avoir franchi la rivière qui coupe la prairie, sur
-un pont rustique, il s'arrêta à l'extrémité d'une allée de chênes si
-vieux qu'ils tombent en poussière, auprès d'une petite chapelle dont
-l'origine se perd dans les âges légendaires.
-
-Là, il s'assit sur un banc de pierre et, la tête cachée dans ses
-mains, il pleura abondamment.
-
-Il était là depuis quelques instants, abîmé dans ses souvenirs, quand
-une main se posa sur son épaule et une douce voix murmura à son
-oreille:
-
---Pourquoi pleures-tu?
-
-Il se redressa vivement.
-
-Hélène était devant lui.
-
-Depuis son retour, unis devant le monde comme par le passé de façon à
-tromper les curiosités, ils vivaient en réalité séparés.
-
-Jamais Maurice ne franchissait le seuil de la chambre de sa femme.
-
-Et comme il se taisait:
-
---Heureux, reprit-elle avec une ineffable bonté, tu pouvais être à
-d'autres; malheureux, tu m'appartiens. Je veux tout savoir. Si tu as
-une peine, tu m'en dois la moitié. Tu me caches un secret!
-
---Eh bien! oui, murmura-t-il, j'en ai un; il m'étouffe et j'en meurs.
-
---Ah! s'écria-t-elle, parle et fût-ce un crime, s'il te rend à moi, je
-le bénirai.
-
-Alors, en se jetant aux pieds d'Hélène comme à ceux d'un confesseur,
-il lui raconta tout.
-
-Il repassa l'histoire de ses deux dernières années, de sa trahison
-envers elle, la plus sainte, la plus adorable des femmes, la meilleure
-des mères. Il lui raconta la fascination que cette fille exerçait sur
-lui, ses luttes, ses remords de la peine qu'il lui causait à elle, son
-Hélène, ses vains efforts pour se soustraire à la tyrannie d'une
-passion indomptable et toute-puissante; il lui expliqua les conseils
-discrets de Duvernet, conseils qu'il aurait voulu suivre et auxquels
-il résistait malgré lui; il entra dans tous les détails de sa vie, ne
-s'excusant jamais, s'accusant au contraire comme un criminel indigne
-de pardon. Enfin, il dit la vérité sur cette mort tragique de la
-malheureuse Angèle, son dévouement pour le sauver, lui qui l'avait
-tuée, assassinée dans un accès de folie!
-
-Hélène l'écoutait immobile, pâlie et frémissante sous l'éclat de la
-lune qui s'était levée et perçait la voûte de feuillages qui les
-recouvrait, belle de la beauté surnaturelle des femmes pures et douces
-dont la vie est une suite de résignations et de dévouements.
-
-Lui, courbé comme un coupable qui va entendre son arrêt, il attendait,
-anxieux et abattu, mais déchargé d'un poids qui l'écrasait.
-
-Elle lui tendit la main:
-
---Viens, dit-elle. Elle t'a pardonné; je te pardonne aussi, c'est le
-rôle des femmes! Nous ferons du bien pour elle!
-
---Ah! s'écria-t-il en la prenant dans ses bras et en l'élevant jusqu'à
-ses lèvres, tu es bonne comme les anges!
-
---Je ne suis pas bonne, dit-elle simplement. Je t'aime.
-
---Malgré mon crime!...
-
---Malgré tout et jusqu'à la tombe!
-
- * * * * *
-
-Duvernet a eu le sort de tous les ministres.
-
-Il est tombé comme les autres.
-
-Sa majorité a diminué graduellement, depuis la lune de miel de son
-cabinet, jusqu'à sa chute.
-
-Il a vécu onze mois et neuf jours.
-
-C'est un des plus longs ministères qu'on ait signalés depuis douze
-ans.
-
-Mais Duvernet a offert cette singularité qu'il est tombé gaiement et
-sans murmurer, aussi galant et satisfait le lendemain de sa chute que
-la veille de son élévation, toujours d'égale humeur et sans rancune
-contre ceux qui se sont groupés pour saper son autorité et lui ravir
-son portefeuille.
-
-Il possédait un talisman: Denise Châtenay, la soeur d'Hélène.
-
-Il a tenu parole.
-
-Il s'est retiré à la campagne.
-
-Il vit à Grandval avec M. Châtenay, la perle des beaux-pères.
-
-M. Châtenay n'en a pas encore fini avec son oppidum; il croit avoir
-découvert l'autre jour une tour d'une notable importance et qui devait
-jouer un rôle dans le système de défense de cette place dont l'origine
-n'est pas claire.
-
-Chazolles et Duvernet, qui possèdent les précieuses archives des
-Cisterciens, ont trouvé de leur côté, dans un coin de la vénérable
-bibliothèque du Val-Dieu un plan très précis concernant l'oppidum en
-litige.
-
-Il appert de ce document qu'au dix-septième siècle, les moines
-possédaient à Rudelande une ferme considérable, qu'ils détruisirent
-pour en convertir les terres en futaies.
-
-D'où il suit que la tour dont les fondations ont été mises au jour par
-des fouilles intelligentes était un simple pigeonnier.
-
-Mais ces deux gendres modèles n'ont point divulgué leur trouvaille
-pour laisser à M. Châtenay la jouissance de ses illusions.
-
-N'est-ce pas tout dans la vie?
-
-Gaspard Méraud a été navré six mois de la perte de sa cousine.
-
-Il l'aimait réellement.
-
-Il se console en assassinant les lapins du Val-Dieu, quand il peut, et
-en razziant les carpes et les brochets des étangs.
-
-Chazolles lui laisse toutes les permissions possibles et le comble
-d'attentions.
-
-Grâce au curé, Herminie arrive enfin au comble de ses désirs.
-
-Elle épouse Méraud.
-
-Madame Pivent s'est mariée de désespoir à un maraîcher de Clamart,
-celui dont le fils voulait épouser Angèle.
-
-Denise et Hélène sont parfaitement heureuses.
-
-Quant à Chazolles, il vit en véritable moine.
-
-Il affecte même de se choisir des formes et des couleurs de vêtements
-qui rappellent les robes à capuche des disciples de saint Benoît.
-
-Il ne touche à aucune arme, ne chasse jamais et passe son temps à
-cultiver ses terres et à lire dans la bibliothèque du Val-Dieu.
-
-Pour les autres, le Val-Dieu est un château adorable avec ses
-tourelles, ses fenêtres en ogive à vitraux coloriés et à trèfles de
-pierre; pour lui, le Val-Dieu est redevenu une abbaye où, dans le
-silence, la retraite et l'étude, il expie une minute de colère jalouse
-et d'amour furieux.
-
-Parfois, dans ses heures de solitude, un fantôme souriant et tendre,
-emporté dans les airs comme la Francesca du Dante, passe devant lui.
-
-Alors une larme brûlante lui monte du coeur aux yeux.
-
-Il serait mort de remords et de désespoir, mais il est gardé par trois
-anges terrestres.
-
-
-FIN
-
-
-F. Aureau,--Imprimerie de Lagny.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Angèle Méraud, by Charles Mérouvel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÈLE MÉRAUD ***
-
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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