diff options
Diffstat (limited to '42896-8.txt')
| -rw-r--r-- | 42896-8.txt | 17277 |
1 files changed, 0 insertions, 17277 deletions
diff --git a/42896-8.txt b/42896-8.txt deleted file mode 100644 index a667156..0000000 --- a/42896-8.txt +++ /dev/null @@ -1,17277 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Angèle Méraud, by Charles Mérouvel - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Angèle Méraud - -Author: Charles Mérouvel - -Release Date: June 9, 2013 [EBook #42896] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÈLE MÉRAUD *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas -été repris. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine -sont marqués =ainsi=. - - - - -ANGÈLE MÉRAUD - - - - -LIBRAIRIE DE E. DENTU - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - =Mademoiselle de la Condemine=, 1 vol. 3 fr. - =Les Caprices de Laure=, 1 vol. 3 -- - =La Vertu de l'abbé Mirande=, 4e édition, 1 vol. 3 -- - =Le Péché de la Générale=, 3e édition, 1 vol. 3 -- - =La Filleule de la Duchesse=, 2e édition, 1 vol. 3 -- - =La Maîtresse de M. le Ministre=, 3e édition, 1 vol. 3 -- - =Jenny Fayelle=, 4e édition, 1 vol. 3 -- - =Le Krach=, moeurs du jour, 5e édition, 1 vol. 3 50 - =Les deux Maîtresses=, 4e édition, 1 vol. 3 -- - =Le Mari de la Florentine=, 3e édition, 1 vol. 3 -- - =Amours mondaines=, 1 vol. 3 -- - =Les derniers Kérandal=, 3e édition: - I. =Mademoiselle de Fonterose=, 1 vol. 3 -- - II. =Guana Trélan=, 1 vol. 3 -- - - -CHEZ OLLENDORFF: - - =Caprice des dames=, 5e édition, 1 vol. 3 50 - - -F. Aureau.--Imprimerie de Lagny. - - - - - LES SECRETS DE PARIS - - ANGÈLE MÉRAUD - - PAR - CHARLES MÉROUVEL - - QUATRIÈME ÉDITION - - [Illustration] - - PARIS - E. DENTU, ÉDITEUR - LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS - - 1883 - - Droits de traduction et de reproduction réservés - - - - -LES SECRETS DE PARIS - -ANGÈLE MÉRAUD - - - - -I - - -Il y a quelques années, un samedi de 187..., vers onze heures et -demie, un voyageur descendit de l'express venant de Paris et qui -s'arrêtait dans une gare assez importante de la ligne de Granville. - -Cette grande gare se trouve dans une petite ville qui a emprunté, on -ne sait pourquoi, aux temps les plus reculés, le nom du roi des airs. - -Cette petite ville n'est ni belle ni laide, remonte aux époques -gauloises, et possède comme ornements supérieurs, une très curieuse -tour d'église gothique et un château en décadence, élevé sur -l'emplacement d'une forteresse et attribué à Mansard dont la gloire -n'a rien à y gagner. - -Ses cinq ou six mille habitants n'ont ni plus ni moins de défauts que -les autres bipèdes qui fourmillent à la surface du globe. - -En revanche ils possèdent à peu près autant de vertus que leurs -semblables. - -Ainsi, ils se montrent aimables, hospitaliers et bienveillants. - -C'est quelque chose. - -L'homme n'est pas parfait. - -L'auteur de ces lignes moins que quiconque. - -Le voyageur qui descendait de son wagon de première classe, était -d'une taille moyenne, plutôt petite, fort bien prise. - -Sa figure un peu maigre, au nez droit, au teint blanc, offrait à -l'examen d'un observateur, comme caractère principal, une vive -intelligence, une grande finesse d'expression. Ses yeux gris -pétillaient d'esprit et de malice. - -Aucune trace de barbe n'ombrait ses lèvres minces. Elles étaient aussi -soigneusement rasées qu'une plaine de blé mûr où le feu a passé. - -Deux courts favoris, blonds comme les cheveux qui se faisaient rares -sur le front large, donnaient au personnage des airs de jurisconsulte, -de diplomate, ou encore d'homme politique, une nouvelle profession à -l'américaine, qui devient à la mode et rapporte. - -C'était en effet un avocat. Mais un avocat d'une espèce particulière, -peu commune. - -Il était vêtu d'une jaquette bleue et d'un pantalon de même nuance -dont la coupe révélait un excellent tailleur. Sa cravate, grise à pois -noirs, était nouée avec cette négligence des gens du monde qui vont à -la campagne. Un pardessus havane était jeté sur le bras gauche et la -main droite portait une valise de cuir noir, avec deux initiales en -argent, fixées par des agrafes: V. D. - -Un fort gaillard d'une quarantaine d'années, coiffé d'un chapeau mou -et couvert d'un complet en velours marron, qui s'harmonisait -divinement avec ses formes d'athlète et de magnifiques cheveux bruns, -se précipita à sa rencontre sur le quai et lui donna sans façon une -chaleureuse accolade. - -On aurait dit, avec un peu plus de distinction en faveur de ce -moderne, Porthos se jetant dans les bras d'Aramis après une séparation -de six mois. - ---Valéry! - ---Maurice! - ---Te voilà donc, mon vieux Labadens? - ---Eh! oui; en personne. - ---Tu as fait un bon voyage? - ---Excellent. - ---Du reste, reprit l'ami au complet de velours, on ne déraille pas sur -notre ligne. La Compagnie serait sans excuse; on va si lentement. On -dirait de trains à boeufs ou même d'un bon coche de famille. Comme ma -femme sera heureuse de te voir! Et les petites filles! Et tout le -monde! Ce bon M. Châtenay, surtout. Il t'adore, mon beau-père! On nous -attend, là-bas, pour déjeuner; allons, oust! en route! - ---Sapristi, fit l'avocat, en jetant un coup d'oeil d'angoisse à -l'horloge de la gare; onze heures et demie! J'ai les rats au ventre. -Et quatre lieues jusqu'au déjeuner. - ---Bah! en cinquante minutes nous serons au Val-Dieu; sortons par le -buffet! - -Le buffet de Laigle ne rivalise pas avec les plus confortables des -grandes lignes. Tonnerre et Dijon lui rendraient quelques points, mais -la buvetière est une femme des plus accortes. - -Elle trônait dans son établissement, une grande salle vert-d'eau, et -accueillit les deux copains avec un franc sourire et une de ces -poignées de mains qui font plaisir et se distribuent en Normandie avec -une cordialité réjouissante. - ---Vous avez trouvé votre ami, monsieur Chazolles? dit-elle au -campagnard qu'elle semblait fort bien connaître. - ---Oui, belle dame, et je vous le présente. - ---Le représente, rectifia l'autre. - ---En effet, j'ai déjà eu l'honneur de voir monsieur, dit la buvetière. -Monsieur Duvernet, je crois? - ---M. Valéry Duvernet, ajouta Chazolles, député de la Seine-Inférieure, -Parisien pur sang, un futur ministre. - ---N'anticipons pas, mon ami, je t'en prie, dit le député qui prenait -un viatique hâtif et avalait rapidement quelques gâteaux et plusieurs -verres de madère. - ---Bah! qui est-ce qui n'a été, n'est ou ne sera ministre! Tu le -deviendras comme les autres, à ton tour. - ---Et toi? qu'est-ce que tu seras? - -Chazolles secoua la tête. - ---Moi, j'élèverai mes chevaux, mes vaches et mes cochons! Voilà mon -avenir. - ---Pourquoi ne te fais-tu pas député? - ---Jamais de la vie! Une pareille corvée! Tu te moques, mon bon. - ---Tu le serais si tu voulais!... - ---Certainement, affirma la buvetière. M. Chazolles n'a que des amis. -Il n'aurait qu'à se présenter; mais on ne peut pas le nommer malgré -lui. - ---Me fourrer dans cette galère! Ah! Dieu, non! par exemple. As-tu fini -de t'empiffrer, Excellence! - ---Tout à l'heure. - ---Allons-nous en. Bonjour, belle dame. - ---Bon voyage, messieurs. - -La buvetière reconduisit courtoisement les deux amis jusqu'à la porte -après avoir pris le billet du Parisien, selon la consigne. - -Dans la cour de la gare, un cheval superbe piaffait entre les -brancards d'un léger phaéton. - -Un domestique en livrée bleu-marine descendit du siège et prit la -valise du voyageur qui lui donna la main en disant: - ---Ça va bien, Jacques? - ---Oui, monsieur Duvernet. - ---Et le fleuret? - ---Toujours solide. - ---Nous nous entretenons la main, dit Chazolles. Une heure tous les -matins, quelquefois deux, quand il pleut. - ---Mais monsieur est plus fort que moi, confessa Jacques, et ça me -vexe. - ---Dame! il a un poignet, cet animal-là, observa le député. C'est de -l'acier. - ---Filons, ordonna Chazolles qui rassemblait les rênes, pendant que le -domestique sautait à l'arrière avec le sac de l'invité. - -Le cheval, un excellent trotteur de demi-sang, noir comme du jais, -fila en effet bon train dans la rue étroite qui mène à la place du -marché, passa devant une église dont la tour, fort remarquable, en -pierre grise, a été bâtie au quinzième siècle par les Anglais qui -occupaient alors le pays; puis il se mit au pas et gravit à cette -allure une montée assez raide, entre deux rangs de maisons à panneaux -de silex encadrés dans la brique, comme la plupart des constructions -de la contrée. - -Chazolles portait à chaque instant la main à son chapeau et saluait -d'un signe de tête les gens qui se tenaient sur leurs portes ou -passaient à côté du phaéton. - ---Tu es aussi connu que le loup blanc, lui dit Duvernet. Tu reçois des -coups de chapeau comme un financier qui a une demi-douzaine de -demoiselles à marier. - ---Ce n'est pas étonnant. Je suis du pays. C'est à peine si je le -quitte de temps en temps pour quinze jours. Mon père s'absentait -encore moins que moi. Et je me plais là. J'y ai toujours vécu. Les -maisons, les gens, les prés, les bois, que je rencontre sur ma route -sont de vieux amis. C'est à Laigle et à Mortagne que nous prenons nos -provisions. Nous sommes à moitié chemin de ces deux villes. - ---De ces deux villages, fit Duvernet avec sa mine narquoise. - ---Que te voilà bien, beau Parisien! Hors Paris, point de salut! Il n'y -a que Paris de grand, de désirable, de superbe. Sais-tu ce qu'il me -fait, ton Paris? - ---Ma foi, non. - ---Il m'assomme, il m'agace, il m'horripile. - ---Patience. Il aura sa revanche. - ---Jamais. - ---Il ne faut pas dire: Fontaine! - -Chazolles haussa les épaules et se tut. - -Le phaéton avait gravi la côte et roulait maintenant entre les -dernières maisons de la ville, sur la route de Mortagne, au milieu de -champs couverts de moissons qui se doraient au soleil. - ---Cristi! qu'il fait chaud! murmura le député. - -Son ami le regardant avec compassion, prit un parasol de soie écrue -doublé de satinette bleue. - ---Tiens, dit-il, en l'ouvrant et en le tendant à Duvernet, protège ta -peau délicate sous cette ombrelle propice, amour d'homme. - ---Et toi? - ---Oh! moi, je n'ai rien à perdre. - -Et d'un geste, il lui montra son teint bronzé comme celui d'un -chasseur d'Afrique qui aurait fait campagne dans la Kabylie, sous les -ardeurs d'un ciel de plomb enflammé. - ---Et ton beau-père? demanda Duvernet. - ---Le vieux Châtenay se porte à merveille, grâce à l'air des champs et -à sa distraction favorite. - ---Il collectionne toujours? - ---Avec un zèle!... - ---Et il poursuit son grand ouvrage sur les antiquités normandes? - ---Avec acharnement. Il est en ce moment plongé dans un ravissement -sans bornes. - ---Pourquoi?... - ---Il a fait une découverte des plus heureuses. - ---Bah! conte-la moi. - -Chazolles posa un doigt sur ses lèvres: - ---Sous le sceau du secret, dit-il. - ---Science et mystère, fit l'autre avec un geste de conspirateur. - ---Tu sais, reprit Chazolles, que Grand-Val, le château de mon -beau-père, est situé de l'autre côté de la forêt du Perche. Tiens, -nous y entrons, dans le Perche. Regarde. Voilà la limite. - -En effet, le phaéton avait passé les Aspres, un bourg dont le nom ne -désigne pas précisément un Eden. Des deux côtés de la route, un vaste -fossé s'ouvrait au milieu des labours; sur son talus, visible encore, -des végétations variées, genêts aux fleurs jaunes, ajoncs épineux, -touffes de charme ou de bouleau s'étaient emparées de ce coin de terre -accidenté comme d'un domaine vague destiné à devenir la proie du -premier occupant. C'étaient les restes des limites royales qui -séparaient jadis les deux provinces du Perche et de la Normandie. - -Chazolles continua: - ---Nous n'avons donc, pour aller du Val-Dieu chez lui, que la futaie et -les taillis à traverser,--un paysage ravissant--deux lieues et demie -d'un parc qui semble avoir été mis là exprès pour nous, coupé de -sentiers et d'avenues. Une vraie promenade de philosophes ou -d'amoureux. Or, en le parcourant, M. Châtenay a remarqué à un certain -endroit qu'on nomme Rudelande, dans un coin de broussailles qui -appartiennent à un paysan, des mouvements de terrain qui ne lui ont -pas paru être l'oeuvre de la nature. Il s'est mis en tête, avec -l'obstination d'un savant, qu'il a dû y avoir là quelque vieille cité -gauloise ou romaine, très curieuse, ensevelie sous la forêt; avec -cette même obstination et quelques écus donnés à de pauvres diables, -il a commencé discrètement des fouilles qu'il entoure du plus profond -mystère et que tout le monde connaît. Et, à coups de pioche, il a mis -au jour des fondations, des restes de vieux murs, cimentés solidement, -et qu'il suppose être ceux d'une manière d'oppidum fortifié ou de -poste romain. Il n'est pas encore fixé, mais il se fixera. - ---Hum! fit le député, je me méfie des antiquaires et de leurs -trouvailles! - ---Enfin il jubile, mon bon. - ---C'est le principal. Laissons-lui ses illusions! - ---En attendant, sevré qu'il est des précieuses collections de son -hôtel de Paris où il met à peine les pieds, il a commencé à la -campagne un musée d'objets vermoulus et vénérables, glanés çà et là, -d'Alençon à Caen, et de Coutances à Lisieux. C'est son bonheur! - ---Innocente distraction! - -Le phaéton brûlait maintenant d'une vitesse plus grande, une route -transversale assez étroite, qui s'embranchait dans celle qu'il venait -de quitter et coupait à travers la forêt dont les massifs s'étendaient -à l'infini, tantôt avec des aspects de bois de pins plantés dans les -sables et la terre de bruyère, vers les hauteurs; tantôt de futaies de -hêtres ou de chênaies séculaires. - -Bientôt une éclaircie s'ouvrit à quelque distance devant les -voyageurs. - -Le cheval hennit de plaisir et descendit de son trot égal et souple -une rampe rapide. - -Au sortir des bois, dans une vallée profonde, une longue suite -d'étangs miroitait au soleil et, dans le lointain, sur le terrain qui -se relevait au delà de prairies étendues au bord des eaux, on -distinguait au-dessus des bosquets verts les clochetons aigus d'un -manoir aux toits bleus et violacés qui se découpaient avec leurs -girouettes étincelantes sur l'azur d'un ciel magnifique. - -Chazolles tira sa montre. - ---Cinquante minutes, ça y est, dit-il. Salue, mon ami, nous sommes au -Val-Dieu! - - - - -II - - -Le Val-Dieu! - -Ce nom éveille des idées d'un autre âge. En l'entendant, on voit -surgir du sol des murailles sombres percées de fenêtres à trèfle, -taillées en ogive; des cloîtres à colonnettes, autour d'un préau et -des chapelles où, dans la demi-obscurité sacrée,--le jour du dehors ne -filtrant sous les voûtes qu'à travers les vitraux peints des rosaces -gothiques,--on entend des chants monotones psalmodiés par des voix -caverneuses. On assiste à des défilés de fantômes, vêtus de longues -robes blanches avec des scapulaires noirs et des ceintures de cuir -d'où tombent des rosaires à croix de cuivre et à grains énormes. - -Et à cinq cents mètres Duvernet n'apercevait que le spectacle riant -d'une campagne plantureuse, des toits élégamment coupés, des bâtiments -de ferme immenses, enfouis sous les plantes grimpantes et perdus dans -la verdure des avenues et les boulingrins d'un parc taillé largement à -l'anglaise. - -De loin, rien ne justifiait le nom que porte cette résidence -champêtre. - -Mais à mesure que le phaéton approchait, lorsqu'il eut franchi les -étangs sur une route supportée par la chaussée du plus voisin, -dominant une nappe immense où s'ébattaient les poissons qui ridaient -de cercles la surface des eaux; lorsqu'il se fut engagé sous une voûte -de tilleuls centenaires et qu'il s'arrêta au seuil de la maison, le -caractère de l'architecture du logis se dessina nettement. - -C'était bien là un ancien couvent transformé en château par -d'intelligents propriétaires. - -Le Val-Dieu était, en effet, un monastère au siècle dernier. Il -appartenait à l'ordre des Cisterciens. - -Vendu à la Révolution, il fut racheté en 1834, après avoir passé en -diverses mains, par un ancien conseiller à la Cour de cassation, M. -Frédéric Chazolles, qui, possesseur d'une grande fortune, prit en -affection ce séjour délicieux et consacra ses dernières années à son -embellissement. - -C'est là que Maurice Chazolles, son fils unique, était né, il y avait -une quarantaine d'années. - -Après les plus brillantes études à Louis-le-Grand, en compagnie de -Valéry Duvernet, son intime, lié avec lui par une amitié d'enfance, -comme le vieux Chazolles et le père Duvernet, un armateur du Havre, -l'étaient avant eux, Maurice était venu se retirer auprès de son père, -veuf alors, atteint de la maladie des opulents, qui l'avait enlevé, -après une lutte désespérée dans laquelle la science avait été -impuissante, et sept à huit années de souffrances courageusement -supportées. - -Lorsqu'il avait perdu son père, Maurice avait vingt-quatre ans. - -Il venait d'épouser, quelques mois auparavant, une adorable femme, -mademoiselle Hélène Châtenay, l'aînée des deux filles d'un voisin de -campagne qui habitait l'été une fort belle terre située à trois lieues -du Val-Dieu, de l'autre côté de la forêt du Perche. - -Mademoiselle Hélène Châtenay avait alors dix-neuf ans. - -C'était une fille d'une grande beauté. Impossible pour une brune -d'être plus séduisante. Des yeux veloutés où se reflétait la pureté -d'une âme franche et loyale; des cheveux noirs à pleines mains; une -bouche mignonne dont deux rangées de perles sans défaut ornaient le -sourire; un nez fin, un cou et des épaules d'un dessin énergique, une -santé à défier les années et les fatigues, c'était plus qu'il n'en -fallait pour passionner Maurice. - -Les deux époux formaient le couple le mieux assorti qu'il fût possible -de rencontrer. - -Chazolles était grand, juste autant qu'il le fallait pour que sa femme -d'une taille moyenne, fût obligée de se hausser sur ses petits pieds -pour mettre ses lèvres au niveau de celles de son mari. - -Il était d'une force à soutenir tous les assauts. - -Cette vigueur se développait à l'aide des exercices auxquels il se -livrait chaque jour. - -Dès le matin, il visitait sa ferme principale, une exploitation modèle -dont il était fier à juste titre. C'était son premier soin. - -Ensuite il allait à la chasse derrière sa petite meute de bassets à -pattes droites, dans la forêt qu'il affermait de l'État, ou dans la -campagne où il était chez lui, sur les champs de ses voisins qui -l'adoraient, comme sur ses propres terres ou dans ses bois, fort -étendus et joignant la forêt. - -Après déjeuner, il faisait des armes avec son cocher, Jacques, ancien -prévôt au premier de dragons, excellente nature, un de ces bons et -rares types de serviteurs dont la race se perd. Jacques se serait fait -couper en quatre pour son maître. - -Souvent il montait à cheval seul ou en compagnie de sa femme. - -Dans la saison, il suivait avec passion les grandes chasses, au cerf -ou au sanglier, des équipages du pays, qui jouissent d'une réputation -méritée. - -En plein air, ses traits s'étaient colorés de cette nuance bistrée des -officiers d'Algérie. Les étrangers étaient tentés de le prendre, avec -sa moustache longue et brune, et ses cheveux crépus, taillés courts, -pour un capitaine de cuirassiers. - -Lorsque le cheval s'arrêta net au perron du château, Jacques sauta à -terre et se tint droit à la tête du vaillant animal qui secouait son -mors blanc d'écume. - -Deux charmantes fillettes d'une dizaine d'années, l'une brune et -l'autre blonde, en robes de toile claire, guettaient l'arrivée du -phaéton dans l'allée de tilleuls. - -Elles accoururent au moment où Chazolles descendait. - -Il les enleva en même temps chacune d'un bras et les tendit à son ami -qui les couvrit de baisers: - ---Bonjour, Thérèse, dit le Parisien à la brune qui semblait un peu -plus âgée et plus forte que la blonde, assez frêle et d'une exquise -délicatesse de traits; et à la dernière: Bonjour, Marthe! - -Et, s'adressant à Chazolles: - ---Comme ça pousse en six mois, car il y a six mois que je ne suis -venu. Heureux père! - -Heureux père, en effet! - -A une fenêtre du premier étage, la tête souriante de madame Chazolles -contemplait ce tableau du plus calme et du plus délicieux des -bonheurs: celui de la famille. Ses yeux pleins de tendresse, se -reposaient avec quiétude sur son mari et ses enfants. - ---Ça ne te donne pas envie de te marier? demanda le campagnard à son -ami. - ---Si. Chaque fois que je viens au Val-Dieu, j'ai des tentations... - ---Mais là-bas le vent tourne? - ---Comme tu dis. - -Hélène était descendue et le député l'embrassait comme une soeur, -pendant qu'un petit valet en casaque de panne rouge emportait les -bagages, fort légers, dans la chambre ordinaire de l'ami: la chambre -bleue. - -A la campagne, le plus souvent, chaque chambre a son nom et parfois -son histoire. - -Dans un campanile situé au-dessus d'un pavillon à l'extrémité d'une -aile, une cloche sonnait à toute volée. - ---Voilà un bruit qui fait toujours plaisir, dit Chazolles. Allons -déjeuner. - -Le château du Val-Dieu est une des plus attrayantes résidences qu'on -puisse rêver. - -De l'abbatiale construite au seizième siècle par les moines, fort -riches alors, l'ancien conseiller à la Cour de cassation avait fait un -logis dans le goût de la Renaissance, en y ajoutant quelques tourelles -et pavillons fouillés comme de la dentelle et bâtis avec des matériaux -provenant de la démolition des cloîtres ou des chapelles tombés en -ruines. - -Le site choisi par les disciples de saint Benoît est des plus -pittoresques. - -Ces ingénieux frocards savaient à merveille planter leurs tentes. - -L'eau, les bois, les champs, les pâturages sont là réunis et groupés -pour le plaisir des yeux. - -De la salle à manger, dont l'unique mais immense fenêtre était -ouverte, on apercevait--sans quitter la table où des sauces exquises -fumaient dans un service unique en vieille faïence de Rouen--les -pelouses du parc semées d'arbres rares, catalpas, tulipiers ou -magnolias à grandes feuilles et qui allaient, en s'abaissant peu à -peu, jusqu'aux eaux miroitantes d'un étang de trente arpents traversé -par un ruisseau qui l'alimente et se perd au-dessous à travers les -prairies. - -Plus loin, les champs de blé ou de trèfle se mêlent aux herbages -pleins de bêtes à cornes dont les clochettes tintent au moindre -mouvement, ou de poulinières suivies de leur progéniture, et le -clocher de la paroisse se dresse, environné du presbytère et de -quelques maisonnettes rustiques, dominé à l'horizon, au dernier plan, -par les massifs de la forêt qui s'étagent en frondaisons houleuses -comme les flots d'une mer agitée. - -C'était la paix dans la solitude, la poésie du désert jointes au -confortable de la civilisation la plus raffinée au fond d'une -thébaïde. - -Des boiseries de chêne, d'un prix inestimable, lambrissent le -réfectoire de cet Escurial bourgeois. Elles furent l'oeuvre des hôtes -du monastère quatre siècles avant nous; les révolutions et le temps -les ont épargnées. - -Le plafond est revêtu de lambris pareils, avec un pendentif du style -flamboyant, soutenant au milieu de la salle un lustre d'un artiste en -métaux que les orfèvres de Charles IX ou de Henri III n'auraient pas -désavoué. - ---N'est-ce pas qu'on est bien ici? dit Chazolles à son ami. - ---Je te crois. Verse-moi un peu de ce médoc. Il n'y a que les -provinciaux comme toi pour avoir des caves. - ---C'est qu'ils sont patients. - ---Pourquoi ne vous voit-on pas plus souvent, cher monsieur? dit -Hélène. Vous nous négligez. - ---Je vais tout vous expliquer en peu de mots. Je suis ambitieux, à -l'excès. - ---Tu l'es donc devenu? - ---Je l'ai toujours été. D'ailleurs, c'est comme un typhus. Ça se -gagne. - ---Et qu'est-ce que tu ambitionnes, mon ami? Ton père, avec ses flottes -du Havre, t'a laissé une jolie fortune. Tu as cinquante mille écus de -bonnes rentes. Tu es sage comme une image. Tu calcules comme feu -Barrême. Te voilà député depuis quatre ans et tu es sûr d'être réélu. -Pour moi, je n'y tiendrais pas, mais il y a des gens qui attachent du -prix à ces bagatelles. Que te manque-t-il donc? - ---Le couronnement de l'édifice. - ---Comprends pas! - ---Naïf! Je veux être... - ---Président?... - ---Non. - ---Non! tu as tort. C'est à la portée de tout le monde. Je parie qu'il -y a une trentaine de prétendants qui se croient sûrs d'arriver bons -premiers à un moment donné. - ---Je suis moins exigeant. Je me contenterai d'un portefeuille. Je veux -être ministre. C'est là mon but, ma toquade, si tu aimes mieux. - ---Pourquoi faire? - ---Pour jouir de ce plaisir divin: voir les hommes à mes pieds, les -sentir humiliés et prêts à toutes les bassesses pour obtenir une -faveur quelconque. C'est une satisfaction d'un genre spécial que je -tiens à me procurer pour compléter mes études. Je mettrai ensuite sur -ma carte: «ancien ministre», et il me restera après ma première -récolte de jouissances, lorsque je serai tombé à mon tour, car on -finit toujours par là, et d'ordinaire ce n'est pas long, cette seconde -volupté: la joie des souvenirs, qui me sera ce qu'est la vaine pâture -de tes champs après l'enlèvement des gerbes, ou le regain de tes -prairies après la coupe des foins. Voilà. - ---Peuh! fit Chazolles, tout cela est bien creux, mon pauvre Valéry. -Veux-tu que je te donne un conseil? - ---Soit. Mais écoute-moi d'abord. - ---Va, dit le châtelain du Val-Dieu. - ---Tu as quarante ans. - ---Sonnés. Nous sommes du même mois et de la même année. - ---Tu arrives comme moi à la période des ambitions. Fais-toi député. - ---Jamais. - ---La campagne a son charme, et j'en conviens, au Val-Dieu surtout, un -charme indicible, mais elle ne te suffira pas toujours. - ---Erreur. J'ai là--et Chazolles mit sa main nerveuse sur celle de sa -femme en admiration devant lui, tout ce qu'il faut pour m'y plaire et -n'y rien regretter de l'univers entier. - ---D'accord, dit galamment Duvernet; mais la députation te -constituerait un avantage de plus sans nuire aux autres. Cela occupe, -distrait, intéresse. - ---Jamais. - ---Bien. Tu es le maître. Ton conseil? - ---Je te renvoie ta phrase. Tu as quarante ans. - ---Sonnés, dit Duvernet. - ---Comme les miens. Tu es seul. Jusque-là tu as vagabondé dans le -monde. Tu n'y es vraiment pas établi. Il est temps de te ranger. Tu -touches à l'âge de la lassitude. Plus tard, ce sera pis. Profite de -l'exemple que je te donne depuis si longtemps. Marie-toi. - ---Avec qui? - ---Avec la première bonne et jolie créature qui consentira à s'unir à -tes restes, très présentables encore, à soigner tes rhumatismes... - ---Je n'en ai pas. - ---Ils viendront... à se plier aux exigences d'un caractère refroidi, -solidifié, durci; à flatter tes manies rugueuses de vieux garçon, à -devenir ta garde-malade! - ---Montre m'en une qui ait tant de vertus! - -Le galop de chasse d'un cheval se fit entendre sur le sol élastique -des allées empierrées de grès sous la couche de sable qui les -recouvrait et, au même moment, la tête intelligente d'un arabe pur -sang, d'un blanc de porcelaine, teinté de rose, se montra dans -l'encadrement de la fenêtre. - -Une jeune fille svelte, rieuse, blonde comme Cérès, la déesse de -Chazolles, le montait en écuyère consommée. - -Elle n'avait pas plus de dix-huit ans. Ses traits, un peu chiffonnés, -étaient empreints d'une gaieté qui ne devait pas être facile à -éteindre. - ---Bon appétit, vous autres, dit-elle. - ---Tiens, Denise! s'écria Maurice. - -Duvernet, à cette exclamation, se retourna. - -Madame Chazolles, en le regardant, avait sur les lèvres un sourire -énigmatique. - - - - -III - - -Denise Châtenay avait alors quinze ans de moins que sa soeur, avec -laquelle elle forme un contraste frappant. - -Hélène était rondelette, largement épanouie, très brune. - -Denise mince, élancée, très blonde. - -Hélène était sérieuse, tendre, contemplative. - -Denise pleine d'entrain, d'une gaieté exubérante, aimant le plaisir, -les fêtes, les chasses derrière les meutes hurlant à pleine voix, les -cavalcades. - -Hélène était simplement mise, tout en ayant un soin extrême--nous -dirions excessif--de sa personne, s'il pouvait y avoir excès dans -l'entretien de cet objet de luxe qui se nomme la femme. - -Denise était mondaine dans sa toilette; elle ne dédaignait pas -d'affecter un certain amour des belles choses, et sa nature -l'emportait, comme les ailes d'un oiseau, vers ce centre de plaisirs -et de somptuosités qui s'appelle Paris. - -Elle l'aimait de toute l'ardeur de sa jeunesse, de toute la vivacité -d'un sang généreux, de son énergie de fer cachée sous les formes -délicates et grêles en apparence d'une blonde que dans son adolescence -les princes de la science taxaient d'anémie--cette maladie à la -mode--et qu'ils avaient exilée à la campagne. - -C'était même à cause de la santé de sa fille, que M. Châtenay, qui -l'adorait, s'était confiné dans son domaine de Grandval, au sein d'un -pays perdu, au milieu de landes, de bruyères et de taillis où on voit -passer plus de hardes de biches et de cerfs que de diligences -antédiluviennes ou de caravanes de voyageurs. - -L'ancien maître d'armes était accouru et emmenait aux écuries le -cheval de la jeune fille quand elle entra dans la salle à manger du -manoir. - -Madame Chazolles la montra d'un geste à son voisin Duvernet. - ---Quelle métamorphose! dit-elle. - ---En effet. Une fraîcheur! un éclat! murmura le député qui s'était -levé. - -Mais Denise le contraignit à se rasseoir. - ---Si on bouge, je décampe, dit-elle. Je ne veux gêner personne. - -Elle était fort bien prise dans son amazone, qui la dessinait -nettement avec des lignes de statue grecque. La rapidité de sa course -lui avait donné une animation, un coloris de pêche mûre qui -l'embellissait. - -Elle secoua avec énergie la main de son beau-frère, appliqua deux -baisers retentissants aux joues de ses petites nièces, Thérèse et -Marthe, passa ses bras autour du cou de sa grande soeur qui se -renversait en arrière et lui colla ses lèvres longuement sur le front. - - ---Deux roses qui se becquètent, dit Chazolles en riant, une blanche et -une pourpre. - -Et regardant son ami: - ---Décidément, ça ne te donne pas envie de te marier? - ---N'insiste pas, dit gaiement le député. - ---Tu lui ferais commettre une sottise, affirma l'espiègle avec une -moue de dédain. Et les hommes d'État n'en commettent pas facilement. -Ils sont forts les hommes d'État! Humph! - ---Voilà la guerre qui commence, dit Hélène. M. Duvernet et Denise ne -peuvent se souffrir! - ---Et ils s'adorent, ajouta Chazolles. - ---C'est mademoiselle qui a tiré la première, dit le député. Je -constate un fait. Voyons, pourquoi m'en voulez-vous? Serait-ce parce -que vous supposez que je hais le mariage? - ---Peuh! répliqua la jeune fille qui s'était assise auprès de son -beau-frère, qu'est-ce que votre aversion pour le mariage peut bien me -faire? Est-ce que je l'aime tant que cela, le mariage? J'ai dix-huit -ans, oui, monsieur, dix-huit ans accomplis, et pas d'hier encore, -depuis le premier mai, s'il vous plaît. Or, on m'a demandée plusieurs -fois, oui, monsieur, plusieurs fois et pas les premiers venus. Et j'ai -toujours refusé net. Il y avait pourtant un marquis authentique, fort -bien, ma foi, le marquis de Beauchêne, un joli nom, n'est-ce pas? Un -voisin de papa, lequel voisin est toujours à Paris, et du Jockey, à ce -qu'il affirme. Il est très soigné de sa personne, vétilleux même, et -il a un très bon tailleur, Alfred ou Édouard, je ne sais pas. Et ce -qu'il sent bon, cet être-là! C'est comme un flacon de Lubin ou de -Rimmel. A vrai dire, je le crois décavé, à fond, et c'était plutôt ma -dot qui lui tirait l'oeil, mais enfin j'aurais été marquise, oui, -monsieur, marquise, et c'est flatteur. - ---En effet, mademoiselle. - ---Il y a aussi ces messieurs de Pontpercé, un drôle de nom, mais ils -ne l'ont pas fait, n'est-ce pas?--noblesse antique, des hobereaux sans -le sou, mais très intéressants! Ils m'ont demandée tous les deux, -successivement bien entendu. J'ai refusé. Une demi-douzaine d'autres -encore parmi lesquels un préfet... - ---Oh! fit dédaigneusement Duvernet. - ---Très sérieux le préfet, et bel homme! Et un général donc! J'aurais -commandé la force armée d'un département voisin. Il était un peu mûr, -mais très bien conservé pour un guerrier. J'ai refusé, toujours. Ce -n'est donc pas parce que vous détestez le mariage que je ne vous aime -pas, quoique vous ayez tort, c'est parce qu'il y a antipathie entre -nous, voilà. - ---Mais enfin, d'où vient-elle, cette antipathie, mademoiselle? - ---Je ne sais pas au juste. Ça se sent, ça ne s'explique pas ces -choses-là. - ---Mais encore? - ---D'abord vous êtes moqueur. - ---Oh! - ---Vous êtes ironique, il n'y a pas à le nier; vous êtes très ironique. -C'est peut-être parce que vous ne croyez à rien. - ---Oh! mademoiselle! vous me calomniez. Il y a beaucoup de choses -auxquelles je crois. - ---Citez-les. - ---D'abord je crois à mes électeurs. - ---Vous voyez bien! L'ironie! Toujours! - ---Ensuite, quand je viens au Val-Dieu, je crois au bonheur! - ---A quel bonheur? Il y en a de tant de sortes. - ---A celui que j'ai sous les yeux, à ce bonheur calme des champs, au -bonheur de la famille dont Chazolles me donne le consolant spectacle. - ---Mais dont vous ne voulez pas! - ---C'est-à-dire dont je suis indigne. - ---Et après? - ---Je crois à la beauté dont vous êtes l'incarnation! - ---Oh! des madrigaux! L'ironie! Plus que jamais! C'est dans le sang. On -ne s'en guérit pas! - ---A la poésie des bois chantés par les bardes du dix-neuvième siècle, -par Lamartine entre autres, et à mille choses encore... - ---Dont nous parlerons plus tard. Enfin vous voilà. C'est toujours -bien gentil d'être venu. Nous allons donc nous amuser; on -imaginera des parties pour vous délasser de vos travaux--comment -dit-on?--parlementaires, de vos luttes oratoires. Mes compliments, -cher monsieur! Les trompettes de la renommée apportent vos louanges -jusqu'au fond de nos retraites! Mon père me communique chaque matin un -récit succinct de vos exploits. Vous faites du chemin et un de ces -jours nous allons apprendre que M. Valéry Duvernet, qui daigne nous -honorer de son amitié... - ---Dites de toute son affection, mademoiselle, car mon ami Chazolles et -vous tous, vous êtes ce que j'aime le mieux au monde. - ---Ah! c'est bien cela, dit la jeune fille, dont la peau se colora d'un -nuage rose. Salue, Maurice, salue, Hélène, et vous, les petites, -levez-vous, et allez embrasser tout de suite notre hôte! Je disais -donc que nous allons apprendre au premier moment que vous êtes promu à -des dignités extraordinaires, que vous êtes bombardé sous-secrétaire -d'État, ou mieux, qui sait? président du conseil peut-être. Le -ministère Duvernet! Ce jour-là, monsieur, il y aura fête au Val-Dieu -et à Grandval. On boira à la santé de Votre Excellence, à la bonne -franquette. - -Elle leva son verre à la hauteur de son nez. - ---Au fait, ajouta-t-elle, rien ne nous empêche de commencer séance -tenante. Maurice, buvons au maroquin de M. Valéry et sortons. - -Un hourrah de joie accueillit cette proposition. - -Les verres se choquèrent, les bras s'allongeaient sur la table pour se -rencontrer; les deux petites firent le tour leurs coupes à la main. - -Duvernet eut un éclair d'inspiration. - -N'était-ce pas là le bonheur en effet? Et il était à portée de ses -lèvres, comme le vin couleur de topaze qui tremblait dans son verre. - -Il avait trop d'expérience pour ne pas deviner que la guerre -malicieuse et taquine que lui déclarait l'adorable blonde cachait un -entraînement secret, que leurs interminables disputes n'étaient que le -prélude d'une entente qu'elle désirait peut-être; que d'ailleurs tout -s'accordait pour cette union, si Denise en manifestait la volonté. -Leurs fortunes étaient à peu près égales et le fossé que la différence -d'âge pouvait creuser entre eux était comblé par ce prestige de -l'homme arrivé à une certaine renommée et en passe d'aspirer aux -dignités les plus considérables de son pays. - -Mais Paris le tenait; il avait contracté dans sa vie de garçon des -pratiques de liberté avec lesquelles il lui en coûtait de rompre. - -Paris l'attirait par une aspiration incessante et irrésistible. Il -aimait ses lumières, son éclat, son bruit, et jusqu'à ses odeurs -fétides auxquelles il était habitué. Il en aimait les distractions et -presque les vices, comme un amant aveuglé par sa passion aime -jusqu'aux défauts d'une maîtresse adorée. - -Et Denise avait touché du doigt une des plaies de son âme lorsqu'elle -avait dit qu'il ne croyait à rien. - -A cette époque de doute universel où mille exemples, d'en haut et d'en -bas, font nier par des esprits inquiets et remplis de trouble le -devoir, le droit et la vertu, il en était arrivé à redouter les -protestations muettes de cet amour pur qu'il soupçonnait, comme une -fleur qu'on ne voit pas encore, mais dont on respire déjà le parfum; -il en éprouvait une sorte d'effroi comme d'un marché dans lequel on -risque d'être trompé par un adversaire de mauvaise foi. - -Il refoula donc l'envie délicieuse qui lui montait au coeur à l'aspect -de cette félicité suave et l'attendrissement involontaire qu'elle lui -causait, et comme on levait le siège, il offrit son bras à madame -Chazolles. - -Denise s'était suspendue à celui de son beau-frère. - ---Je me marierai, lui dit-elle à l'oreille, quand on me donnera un -mari qui te ressemble. - -Hélène l'entendit et jeta à celui qu'elle aimait de toutes les forces -de son âme, et qui avait été son unique passion, un regard chargé de -caresses et presque de reconnaissance. - -C'était son remerciement pour quinze ans de bonheur sans nuage. - ---Viens nous montrer tes bêtes, Maurice, reprit la jeune fille. - -Et commandant avec un geste impérieux le départ, elle fit signe aux -deux petites, qui mettaient sur leurs têtes de grands chapeaux de -paille grossière, d'ouvrir la marche. - ---En avant, les poupées! - -Le cortège traversa les allées du parc, sous les arceaux de verdure -des charmilles, où les disciples de saint Bernard ont jadis promené -leurs méditations. - -Le ciel était d'une sérénité merveilleuse. - -Des myriades d'hirondelles volaient dans l'air à ces hauteurs -prodigieuses qui indiquent une série de beaux jours. Elles avaient -suspendu leurs nids en guirlandes aux fenêtres romanes des communs, -sous les feuillages des glycines et des lierres d'où on se serait fait -un crime de déloger ces hôtes accoutumés qui reviennent à chaque -printemps établir leurs familles au même lieu, comme si le Val-Dieu -était pour eux une maison de campagne hospitalière et sûre. - -Dans les gazons, les corbeilles de verveines, de géraniums ou -d'héliotropes étalaient leurs couleurs joyeuses. - -Les arbres résineux mêlaient leurs feuillages sombres aux verdures -plus tendres des platanes, ou des bouleaux au tronc argenté. - -C'était un véritable paradis terrestre où on ne pouvait éprouver une -minute d'ennui, à la condition d'avoir auprès de soi une Ève -complaisante qui sût animer ce paysage vraiment grandiose. - -Hélène soupira. - ---Et dire que cette vie ne vous sourit pas! fit-elle tout à coup en -s'arrêtant pour cueillir une branche d'églantier chargée de petites -roses sauvages. Voilà ce que je ne peux comprendre! - ---Vous êtes donc vraiment bien heureuse? lui demanda Duvernet. - ---Trop. - ---Pourquoi donc? L'est-on jamais trop? - ---Oui, j'ai peur. Il me semble parfois que nous prenons, Maurice et -moi, un peu de la part des autres et que nous aurons notre lot de -chagrins! Pensez donc! Quinze ans sans une peine, sans une ombre. Deux -filles ravissantes! un père bon comme du pain, qui n'aime que ses -enfants! Denise qui devient belle comme le jour! Maurice de plus en -plus... indulgent pour moi, pour nous tous, aimé de tout le pays! Nous -n'avons que des amis! Nous sommes riches, trop riches; nous habitons -une terre qui s'embellit chaque jour, un lieu béni où tout se -rencontre, tout ce qui peut plaire! - ---Eh bien! dit le député, vous êtes la première femme à qui j'entende -vanter sa félicité et surtout son mari! Et, en effet, je crois -fermement que vous êtes la seule femme heureuse que j'aie rencontrée. - -Hélène ne répondit pas, mais elle avait dit vrai. Elle était -épouvantée de la continuité de son bonheur qui coulait comme l'eau -d'une source vive dans un lit de sable fin où rien ne l'interrompt, ni -rochers, ni cailloux, ni racines envahissantes. - - - - -IV - - -Derrière un rideau de peupliers, au bord d'un ruisseau, ou plutôt d'un -mince filet d'eau qui s'échappe d'une source à mi-côte pour aller se -jeter, après avoir serpenté à travers le parc, dans les étangs, au -fond de la vallée, les bâtiments de la ferme élèvent leurs murailles -de grison étayées par de rustiques contreforts de granit. - -Cette ferme est une vraie merveille et l'orgueil de Chazolles. - -Elle forme une enceinte d'étables, de bergeries, de granges et autres -constructions rurales plus anciennes que l'abbatiale et dans laquelle -on accède par un porche ogival dont la clef de voûte, produit de -l'imagination en délire d'un artiste du treizième siècle, est un -mascaron grotesque qui tire la langue effroyablement aux passants. - ---Venez, monsieur le sceptique, dit Denise qui s'était arrêtée, à son -ennemi Duvernet, et admirez. Si vous ne comprenez pas les beautés de -cette exploitation--c'est le mot,--vous êtes indigne de vivre aux -champs et vous n'avez qu'à retourner dare dare à votre vilain Paris. - -Et, se suspendant à son bras, elle lui glissa ces mots à l'oreille, -d'un ton plaintif: - ---C'est joli la campagne, mais on s'y ennuie bien quelquefois, allez. - ---Je m'en doutais. - ---Moi, pas les autres. - ---Que faire? - ---Tâchez donc que Maurice et Hélène aillent un peu à Paris pour -m'emmener. - ---Eh! précisément, s'il était député, fit Duvernet. - ---Oh! quelle idée; mais oui. Est-ce que cela se peut? - ---Sans doute. - ---Alors, chut! Vous êtes un sauveur! Suivez la troupe et ne ménagez -pas votre admiration. - -La cour, immense, était tenue avec une propreté de parterre. - -Au milieu verdoyait un gazon ayant à son centre une fontaine -jaillissante. - -L'aspect général rappelle les fermes d'opéra-comique. - -La mare aux fumiers est honteusement reléguée dans un enclos spécial -où ils se dérobent à la vue et à l'odorat des visiteurs. - -Le châtelain du Val-Dieu est fier de son oeuvre et montrait ses élèves -avec une vanité de créateur et d'artiste. - -Il en avait le droit. - -Dans les écuries, une douzaine d'étalons percherons se prélassaient, -bien campés sur leurs jambes solides comme des piliers de halles, -avec leurs larges croupes et leurs naseaux d'où sortaient des -hennissements pareils à des sonneries de trompette. - -Plus loin c'étaient les vacheries, où il y avait place pour soixante -laitières; mais les étables étaient vides pour l'instant. Les bonnes -bêtes pâturaient dans les trèfles et les regains de luzernes ou de -sainfoins. - -Duvernet en déplorait l'absence. - -Mais Denise le rassura. - ---Soyez tranquille, dit-elle. Maurice ne vous fera pas grâce d'un veau -et vous traînera à sa suite jusqu'à ce que vous ayez tout vu. C'est un -bouvier idyllique! - -Ailleurs, les moutons se reposaient à l'ombre autour des crèches, où -pendaient à travers les barreaux polis des fourrages verts auxquels -ils ne touchaient pas, saouls qu'ils étaient de leurs festins du -dehors. - -Il y avait là des mérinos à laine fine, à la toison blanche, des -southdowns ou des dishley au museau roux; des béliers primés aux -comices agricoles et des brebis d'une beauté remarquable... pour les -connaisseurs. - -Duvernet s'extasiait. - ---C'est idéal, disait-il. - -Mais Denise le rembarrait: - ---Taisez-vous, cher monsieur. Vous êtes un profane. Pas deux liards de -sincérité. - -Mais c'est surtout devant les porcheries que son enthousiasme ne -connut plus de bornes. - -Il aperçut des animaux qui n'avaient que des groins aussi courts que -possible, avec de petites jambes grosses comme rien du tout, -supportant un corps énorme, rond comme un immense boudin et où l'on -sentait que rien ne devait être perdu. - -C'était un perfectionnement des races anglaises absolument prodigieux. - -Des saucisses ambulantes. - -Ces cochons affectaient des airs de sybarites et leurs yeux, enfouis -dans la graisse, fort expressifs, annonçaient le contentement béat -d'une vie de paresse et de bien-être ininterrompus. - -Les petits avaient des mines spirituelles. - ---Je crois, mon cher ami, dit Chazolles avec quelque fatuité, que -c'est là le dernier mot de l'art. - ---Du lard, rectifia Duvernet. - -Denise lui lança un regard foudroyant. - ---Vous voyez bien, dit-elle; vous ne serez jamais un campagnard -sérieux. - -Les murs étaient couverts de médailles obtenues dans les concours -régionaux où Chazolles jouissait de l'estime de ses confrères, les -cultivateurs, d'abord parce qu'il était des leurs, ensuite, parce -qu'il ne leur refusait jamais aucun service, leur donnant ses élèves, -prêtant ses étalons, ou trinquant au cabaret quand il allait aux -marchés et foires de l'arrondissement. - ---Et tu ne profites pas de tes avantages, dit Duvernet. - ---Pourquoi faire? - ---Pour parvenir aux grandeurs. - ---Je les méprise. - ---Tu irais aux astres comme un autre. - ---Tu m'ennuies; je ne suis pas au courant du métier. - ---Ah! mon cher, que dis-tu? mais c'est le seul auquel on soit propre -sans l'avoir étudié. Si tu crois, pour gouverner le monde, qu'il faut -avoir inventé le picrate, tu te trompes. Le premier venu ne peut pas -être horloger, tailleur ou savetier. Tout s'apprend. Pour guérir ou -tuer les gens, il faut prendre ses grades. Pour plaider, il est -nécessaire d'avoir payé un certain nombre d'inscriptions et subi -quelques examens; pour passer maître laboureur, il convient de tenir -d'abord deux ou trois ans les mancherons de la charrue. Ton berger -n'est pas devenu d'emblée le pasteur de ton troupeau, et la vachère -qui fait ton beurre a reçu des leçons de sa mère ou de sa tante. Pour -un pasteur des peuples, on n'en demande pas tant. D'un décret inséré à -l'_Officiel_, on devient par miracle apte à diriger des départements -dont on ne soupçonnait pas l'existence, et la faveur du chef de l'État -vous improvise, en dix minutes, homme de guerre, financier, ingénieur -ou magistrat. C'est merveilleux. J'ajouterai même que le ministre le -plus... infime a du génie pour son armée de subordonnés depuis l'heure -de sa nomination jusqu'à la minute précise où un vote de défiance le -jette à bas de son piédestal. - -Denise intervint de nouveau: - ---Incorrigible! Je vous y prends encore. Toujours sardonique! C'est -agaçant à la fin. - ---Je vous jure que je n'exagère pas. Et pourtant, je suis ambitieux, -je vous le répète. On peut m'offrir le portefeuille qu'on voudra, les -postes et les télégraphes, les travaux publics, les cultes, ou -l'intérieur. Je le prendrai, là, d'emblée, sans hésiter, et tous mes -confrères des Chambres me ressemblent. J'ai dit. - -Le cortège, les fillettes en tête, était entré dans les champs. - -Les blés mûrissaient. Les trèfles répandaient de bonnes odeurs de -miel. - -Les liserons et les bleuets penchaient leurs corolles sous la chaleur -qui les altérait. - -Dans les luzernes aux fleurs violettes, des faucheurs couchaient sur -le sol de larges andains que les faneuses étendaient avec leurs -fourches en bois. - -Des attelages de boeufs bariolés, au pas tranquille, labouraient les -sillons d'où les récoltes étaient enlevées. - -Les pommes de terre couvraient d'énormes carrés, mêlant le lilas pâle -des fleurs aux tons foncés de leur feuillage, et on découvrait de -petites pommes vertes aux pommiers. - -Thérèse et Marthe s'arrêtaient çà et là, cueillant des bottes de -bleuets ou de coquelicots dans les blés et se perdaient dans les -seigles plus hauts qu'elles. - -Hélène s'était suspendue au bras de son mari, suivant sa soeur qui -maintenant discutait tout à l'aise avec Duvernet. Le député la -trouvait singulièrement embellie et ne la reconnaissait plus. - -Denise, en effet, après avoir été lente à se former, de chrysalide -était devenue papillon presque subitement, comme le Parisien mièvre et -blême qui passe six mois au régiment et que l'air de la province, les -fatigues et l'exercice ont soudainement bronzé, dégourdi et rendu -robuste et solide. - ---Ainsi, disait le député, on vous a beaucoup demandée en mariage -depuis quelque temps? - ---Oui. - ---Ce n'est pas étonnant. - ---Vous dites?... - ---Que ce n'est pas étonnant. Le contraire me surprendrait. - ---A cause de ma dot? fit malicieusement Denise. - ---A cause de votre dot d'abord, c'est possible. - ---Vous n'êtes pas galant! - ---Je parle pour les autres. Le siècle est positif. A défaut d'autres -majestés, sa majesté l'argent est fort adulée. - ---C'est un roman de Montépin que vous me contez là. - ---C'est de l'histoire. M. Châtenay possède une si belle fortune -qu'elle doit éblouir les adorateurs du veau d'or. A propos, où est-il, -M. Châtenay? Nous l'avons bien oublié, il me semble. - ---Où voulez-vous qu'il soit, sinon à sa grande affaire. - ---A ses fouilles mystérieuses? - ---Oui. A son oppidum, à sa ville gallo-romaine ou à son camp, on ne -sait pas au juste, et il est probable qu'on ne saura jamais. -Figurez-vous qu'il est arrivé triomphant hier soir. Il apportait des -fers rouillés qu'on avait retirés de terre, à une grande profondeur, à -ce qu'il paraît. Il prétend que ce serait quelque hache antique des -époques préhistoriques. Moi, je crois que ces objets inestimables, -mais informes, sont tout bonnement des socs de charrue qui remontent à -une cinquantaine d'années. Mais c'est comme pour l'oppidum, à moins -d'un hasard spécial, je dirais un miracle si vous aviez la foi, on ne -saura jamais. - ---Il va venir? - ---Oui, ce soir, pour le dîner. Nous couchons au Val-Dieu cette nuit. -De cette façon, nous serons tout portés pour la fête de demain. - ---Quelle fête? - ---Ah! vous ignorez ce détail. Quel Parisien vous êtes! C'est la fête -du pays, la fête du Val-Dieu, autrement dite: l'assemblée. - ---Qu'est-ce que c'est que ça, l'assemblée? - ---Quelle éducation à compléter, Seigneur! L'assemblée d'un village, -c'est une solennité qui revient une fois l'an. - ---Et cela consiste? - ---En ce que ce jour-là, un dimanche toujours, les gens des hameaux et -des bourgs voisins viennent visiter ceux du privilégié. On se promène -sur le communal. Il y a des marchands d'échaudés et de pain d'épice, -des réjouissances variées, telles que courses en sacs, mâts de -cocagne, jeux de boule, parfois des steeples d'ânes et de bourricots, -et un violon qui râcle mélancoliquement une contredanse sur un -tonneau. - ---Et demain? - ---C'est l'assemblée du Val-Dieu. Cela ne vous touche pas? - ---Du tout. - ---Vous êtes blasé. - ---Non. Ce qui me touche, c'est que vous restez là ce soir. - ---Vraiment. Vous devenez aimable. Enfin! - ---Je l'ai toujours été, chère petite! - ---Je ne m'en suis pas aperçue. - ---C'est que vous étiez distraite. - -Ils s'en allèrent en marivaudant à travers champs, le long des haies -d'aubépines ou dans les sentiers verts. - -Et souvent, en pressant légèrement le bras de Duvernet, l'espiègle lui -répétait: - ---Oh! tâchez donc que Maurice soit forcé d'aller quelquefois à Paris. -C'est si gai, là-bas, et c'est si triste, ici, quand il pleut par -exemple. Et vous savez, en Normandie il pleut toujours! Et puis, mon -père et moi, seuls dans cette immense masure, brrr! - -Chazolles et sa femme les contemplaient de loin. - ---Est-ce que tu voudrais de la députation? disait Hélène à son mari. - ---Je n'en ai pas la moindre envie. - ---Tant mieux! - ---Après tout, où serait le mal? - ---Nous sommes si bien, ici. Il me semble que le jour où nous -quitterons le Val-Dieu, toute notre chance s'en ira. - ---Que tu es enfant! - ---Paris me déplaît. C'est de l'aversion qu'il m'inspire, presque de la -haine. - ---Qu'est-ce qu'il t'a fait? - ---Rien. C'est d'instinct. - ---D'abord, chère amie, quand je serais assez sot pour courir après des -honneurs, creux comme cet arbre auquel il ne reste que son écorce, il -n'est pas sûr que je puisse décrocher la timbale. Il y a le père -Mahirel. - -C'était le député de la circonscription du Val-Dieu. - -La circonscription! - -Un nom furieusement barbare. - -Oh! la politique et sa langue! - ---Il est collé à son poste comme une poix et il faudrait un -tremblement de terre pour l'ébranler. - ---Ici, reprit Hélène distraite et dont le bras frémissait sous celui -de son mari, je t'ai à moi tout entier, sans partage. Là-bas, qui -sait? - ---Amour, dit Chazolles en baisant les cheveux de sa femme sous son -ombrelle, qu'as-tu à craindre? Qu'est-ce que je pourrais donc aimer -comme toi? - - - - -V - - -A quelque distance de l'ancienne abbaye, sous les massifs de la forêt -du Perche, dans une enclave perdue au milieu des bois et dont le -domaine de Chazolles occupe la plus grosse part, s'élève un village -coquet, à moitié normand, à moitié percheron, et situé à peu près au -centre de l'arrondissement de Mortagne, dans l'Orne. - -Rien de plus gracieux que ce hameau appelé le Val-Dieu, du nom du -monastère qui l'avoisinait. Ses maisons étagées dans une oasis de -verdure, et dominant des prairies coupées par un ruisseau et des -étangs, sont construites en briques brunes et couvertes d'ardoises -bleues ou de tuiles rouges. - -Les habitations sont plantées au milieu de jardins enclos de haies -d'aubépine, de pâturages médiocres peuplés de vaches multicolores, ou -de champs sablonneux d'où on tire d'excellentes pommes de terre. - -Mais les bruyères roses et les touffes de bouleaux ou de châtaigniers -envahissent malgré tout les vastes défrichements conquis sur la lande -et opérés il y a des siècles par les moines du Val-Dieu. - -L'église bâtie en grison,--une vieille pierre qu'on ne retrouve -plus,--se dessine avec son clocher aigu surmonté d'un coq doré -tournant au caprice du vent, sur les fonds verts des futaies qui -s'enlèvent au-dessus des pacages d'herbes courtes semées de -marguerites des prés et de jonquilles sauvages. - -Du communal, vaste terrain gazonné, qui s'étend devant le porche de -l'église et autour duquel, comme dans la plupart des bourgades de -l'arrondissement, se rangent le cimetière avec ses croix de pierre ou -de bois noir, le presbytère, l'école et une demi-douzaine de -maisonnettes occupées par les petits commerçants du lieu, on aperçoit -dans le lointain, au delà du cours d'eau, les avenues du château et le -manoir, avec ses fenêtres de chapelle, son porche ogival, ses -colonnettes de cloître, environnant une cour oblongue, comme celle du -palais de Jacques Coeur, à Bourges; ses tourelles en culs-de-lampe, -suspendues aux angles extérieurs, et ses clochetons qui dominent les -bosquets du voisinage. - -Au delà encore la ferme modèle exploitée par le châtelain. - -Le tout forme un ensemble pittoresque, le rêve du paysagiste, entouré -de jardins féeriques au milieu desquels, sous des amoncellements de -plantes rustiques, de fusains, de viornes ou de clématites, on -remarque les vestiges de cloîtres écroulés, des fûts de colonnes -restés debout, cachés par des glycines ou des bignonias, et çà et là -des murs de réfectoire ou de préau qui soutiennent maintenant des -espaliers comme de simples clôtures de potager. - -C'est, on le sait déjà, le centre du très important domaine qui -appartient à une ancienne famille de robe, représentée par un fils -unique, Maurice Chazolles. Le domaine, agrandi par des acquisitions -successives, comprend des fermes, des prairies, des étangs, des landes -et des bois très étendus qui confinent aux immenses forêts de l'État -connues sous le nom du Perche et de la Trappe. - -Ce Maurice Chazolles, à cheval sur les deux plantureuses provinces du -Perche et de la Normandie, était certes un des plus prospères richards -qui existassent à vingt lieues à la ronde dans ces contrées -privilégiées. - -Sa famille jouissait d'une fortune considérable depuis un temps -immémorial. On y était solidement bâti, à chaux et à sable, comme on -dit dans le pays. On y mourait vieux. Son père seul avait rompu la -tradition en se laissant terrasser vers la soixantaine par une maladie -due à des excès de jeunesse, quand ses ancêtres n'avaient jamais plié -bagage avant quatre-vingt-dix ans bien comptés et révolus. - -Au Val-Dieu, en outre, on devait à l'air vivifiant, à l'odeur saine -des bois, à l'activité des champs, aux exercices violents de la -chasse, à l'absence surtout de ces soucis qui, la plupart du temps, -énervent et abattent les plus fortes natures, une santé robuste, une -belle humeur et une tranquillité d'esprit qui sont peut-être, avec un -peu de modération dans les appétits, les biens les plus désirables et -les plus faciles à conquérir, et, somme toute, les moins recherchés. - -Maurice Chazolles avait reçu de son père une centaine de mille francs -de rentes en bonnes terres. - -Il aurait pu vivre à Paris, mais la grande ville ne l'avait pas séduit -jusque-là. Il était enraciné au Val-Dieu comme une souche, et les -délices de la moderne Circé n'exerçaient pas sur lui leur dépravante -attraction. - -Au sortir de Louis-le-Grand, dont il avait été l'étoile, et après un -court passage à l'École de droit, il était venu vivre auprès de son -père, atteint déjà de la maladie qui devait l'emporter. - -Pour le fixer près de lui et occuper ses loisirs, le vieux Chazolles -n'avait trouvé rien de mieux que de marier son fils de très bonne -heure. - -Le seigneur roturier du Val-Dieu avait donc épousé, peu après son -arrivée à la campagne, une fille charmante, Hélène Châtenay, l'une des -deux héritières--l'autre venait de naître, en coûtant la vie à sa -mère,--d'un banquier parisien retiré des affaires avec une très grosse -fortune, et dont le château, Grandval, est situé à trois lieues du -Val-Dieu, de l'autre côté de la forêt qui les sépare. - -Hélène Châtenay était une de ces femmes qui réalisent l'idéal qu'on se -plaît à caresser dans ses rêveries d'amoureux pour le bon motif... et -pour les autres. - -Brune, de moyenne taille, d'une santé de fer, bien faite, spirituelle, -elle avait tout ce qu'il faut pour captiver l'affection d'un mari -pendant une vie entière. - -Et quel caractère enchanteur! - -Quelle bonté sereine et pénétrante! - -Quel dévouement sans réserve à son mari et aux siens. - -Un véritable bijou, presque sans défauts, cette mignonne créature! - -Il était difficile de connaître l'ennui auprès d'elle. - -Sa gaieté calme et douce animait la maison. Sa grâce égayait le parc -comme ces plantes à fleurs persistantes qui sont une caresse pour les -yeux. Ses attentions fines et délicates prévenaient les moindres -désirs de son mari, son maître, devant lequel elle était à genoux sans -fausse humilité, simplement parce qu'elle sentait qu'elle lui -appartenait et n'aurait pu vivre sans lui. Elle s'était donnée -librement et ne se reprenait pas. Elle n'en aurait pas eu la force. - -Quand elle se moquait de ses voisins et de leurs travers, -contrefaisant leur langage, leurs gestes, avec une irrésistible -drôlerie, c'était un éclat de rire dans le salon, aux tons éteints et -au luxe solide et artistique, où, grâce à elle, rien ne choquait et -dont chaque meuble, chaque statuette, chaque tableau flattait le -regard. - -Elle avait le don rare et précieux de relever les pauvres gens en les -secourant, et de réconforter les malades par la suavité de ses paroles -et de son sourire. - -Sa bonté ne trouvait pas de rebelles, et tout ce qui l'approchait -était à ses pieds, comme elle était elle-même aux pieds de son mari. - -Parisienne pur sang, élevée dans le magnifique hôtel de son père, au -Cours-la-Reine, célèbre par ses collections de tableaux, de meubles -rares et de tapisseries précieuses, elle avait eu la bravoure de se -confiner au Val-Dieu par amour pour Maurice, élevant elle-même, sans -jamais les confier à une main étrangère, ses deux filles, Thérèse et -Marthe, toutes jeunes encore, adorée de ses domestiques, de ses amis -et du pays entier, la joie de la maison, la vanité de son mari, et la -coqueluche du village. - -Le lendemain de l'arrivée de Duvernet au Val-Dieu, c'était, comme -l'avait dit Denise, l'assemblée du pays. - -Les assemblées de Normandie ressemblent aux pardons de Bretagne. - -Les hameaux, les bourgs du voisinage, les fermes isolées se vident au -profit de la fête. - -On rend visite à ses amis, à charge de revanche. - -Ce jour-là, c'était le Val-Dieu qui pratiquait l'hospitalité au -bénéfice de ses voisins. - -Dès le matin, les cloches, des tintenelles qui suppléaient à la -puissance par le nombre, s'étaient mises en branle. Le clocher en -tremblait sur sa base de pierre noire, émaillée de paillettes de mica. -On les entendait jusqu'aux Barres ou à Soligny, et de Brezolettes à -Prépotin, les bourgades les plus rapprochées. - -Les biches et les cerfs de la forêt en bramaient de peur, et les -chevreuils par bandes s'éloignaient avec empressement de ces quartiers -bruyants, tandis que les lièvres dressaient les oreilles dans leurs -gîtes, à l'abri des halliers et des bruyères. - -Dans les maisons du village, on se disposait à recevoir les amis. - -Le feu pétillait dans l'âtre, et la broche tournait devant le foyer. -Plus d'un coq chanteur s'était vu tordre le cou par les ménagères sans -pitié, et le pot-au-feu se prélassait dans les cendres en attendant -l'issue de la messe que le curé avançait pour la commodité de ses -ouailles. - -Toutefois, quand le chef-lieu du pays est aussi peu important que le -Val-Dieu, les réjouissances sont modestes et la solennité ne cause -qu'une médiocre émotion et une piètre affluence de populaire. - -Les boutiques installées sur le communal à l'aide de deux tréteaux et -de quatre planches de sapin abritées sous une toile grise, se bornent -à vendre des échaudés vaporeux et quelques pâtisseries primitives -d'une légèreté de cailloux, des pintes de cidre, et après la course en -sacs, le tir à la cible, le mât de cocagne, garni de prix variés, -montres d'argent, vestes, bagues ou gigots, et un feu d'artifice -sommaire, il ne faut pas exiger de magnificences supplémentaires. - -Du reste, on ne va point à l'assemblée pour le spectacle. - -On s'y rend pour se voir, causer un peu de ses affaires, de la récolte -et surtout pour festiner chez les cousins. - -On échange de formidables poignées de mains, on se frotte les joues -avec enthousiasme, on embrasse les parents et surtout les parentes -avec frénésie. - -On s'informe des vacheries et des moutons. On se renseigne sur les -étalons en renom. On cause du blé, s'il pousse comme il faut, et des -pommiers, s'ils ont belle mine, et, le soir venu, on s'en retourne par -les chemins, en carriole, s'il y a loin au logis, ou de son pied sans -trébucher sur les cailloux, car on est sobre et rarement il reste un -Percheron ou un Normand à cuver ses libations dans les fossés des -routes ou le long des haies fleuries. - -Ceux-là ne comptent pas. - -On les toise avec une pitié dédaigneuse. - -Cependant au Val-Dieu, malgré l'exiguïté de la paroisse, le mât de -cocagne est pourvu de prix de conséquence, et les amateurs de la -course en sacs ne perdent pas leurs peines. - -Les maîtres de l'abbaye,--on appelle ainsi la maison de Chazolles,--y -pourvoient. - -Il n'y a pas de commune dans le département où le gagnant de la cible -soit aussi magnifiquement récompensé de son adresse et, d'un bout à -l'autre de l'arrondissement, la générosité simple et facile du -châtelain du Val-Dieu est universellement reconnue. - -Vers cinq heures du soir, la fête était dans son éclat. - -Le temps était propice. Il avait plu la nuit, une pluie bienfaisante; -les ondées rafraîchissent l'herbe et l'empêchent de brûler au soleil, -mais la chaleur avait vaporisé la pluie et séché les herbages. - -Les gens des Barres et de Crulay étaient arrivés par escouades; ceux -de Tourouvre ne manquaient point; Lignerolles rendait visite à son -voisin. Les fondeurs de Randonnay serraient la main aux chaufourniers -d'Iray, et les gars de Sainte-Anne avaient traversé la forêt pour se -trouver au rendez-vous. - -Sur le communal, on s'attablait aux cantines improvisées, on écrasait -les bancs de bois brut cloués à la diable, et on se rafraîchissait -fraternellement, en devisant des choses agricoles. - -Dans ces honnêtes cantons, c'est à peu près l'unique sujet de -causerie. - -A-t-on des pommes ou n'a-t-on pas de pommes? - -Les avoines donnent-elles? - -Les vaches se tiennent-elles à un bon prix? - -Combien le beurre? Vingt ou trente sous la livre? Qu'est-ce que vaut -la douzaine d'oeufs? - -Tout est là. - -Le cours des boeufs à la Villette importe plus aux paysans que le -renversement du ministère Labutte ou Bertuchoux et l'avènement du -célèbre Fréminet à la présidence du conseil les laisse fort -indifférents. - -Ce sont des sages. - -Dans ce paisible monde, Chazolles était à l'aise comme un homard sur -son rocher, parmi les mousses et les plantes marines. - -Pour les paysans, il était des leurs. - -Chazolles était un a-gri-cul-teur, vous entendez bien. - -Avec sa ferme-modèle et ses reproducteurs primés aux comices, avec ses -verrats perfectionnés, ses admirables verrats en forme de cervelas à -pattes microscopiques, qu'il prêtait libéralement aux truies de ses -voisins, avec ses taureaux bâtis à faire pâmer d'aise les génisses de -la contrée, à dix lieues à la ronde, et dont les faveurs--très -recherchées par parenthèse--ne se payaient pas plus cher que celles -des magots du premier fermier venu, et parfois pas du tout--un mode de -corruption électorale à signaler aux commissions d'un caractère -vétilleux et difficile,--avec ses étalons percherons à deux fins, à la -fois bêtes de trait et trotteurs distingués, dont les exploits -retentissent sur les hippodromes spéciaux où Chazolles porte haut le -drapeau de l'arrondissement; avec ses cultures soignées, mais où il se -gardait de donner dans les absurdités novatrices des gens du monde, -qui se mettent en tête de transformer une ferme en usine et de la -féconder à l'aide de chimies extragavantes, le châtelain du Val-Dieu -était traité par les laboureurs,--l'immense majorité des -habitants,--comme un égal et un confrère, par tous comme un ami. - -Sa table était ouverte à ceux qui venaient lui parler d'affaires ou de -services. - -Les campagnards aiment cette familiarité. - -Quand on les reçoit sèchement, ils disent du logis, si riche qu'il -soit: C'est la maison du bon Dieu. On n'y boit ni ne mange. - -Chez Maurice Chazolles, on buvait et on mangeait à son aise. - -Hélène faisait les honneurs de sa table avec une égale sollicitude aux -paysans ou aux richards, et les deux petites, la blonde et la brune, -leurs cheveux sur le dos, tendaient gentiment leurs fronts roses aux -invités pour leur souhaiter la bienvenue. - -Enfin Maurice Chazolles n'est pas fier. Aux champs, on connaît la -valeur de ce mot. - -C'est instinctif chez lui et l'effet d'une bonté originelle. - -Aux foires et marchés, il se mêlait à la foule, causant amicalement -aux fermiers, aux éleveurs, aux boutiquiers ses fournisseurs. - -Il n'y avait pas jusqu'aux braconniers dont il ne fût respecté, et -Dieu sait s'il sont nombreux et indomptables dans ces parages hantés -des sangliers, des cerfs et des chevreuils. - -Ce soir-là, vêtu de son complet de velours, sa cravate de soie molle -et blanche négligemment nouée, un chapeau de paille brune, bossué, -crânement posé sur sa tête énergique et douce, d'une expression -satisfaite, il allait à travers les groupes, au bras de son ami -Duvernet, mis avec la correction d'un député qui aspire aux plus -hautes dignités de son pays et se montre amoureux de la forme. - -La course en sacs commençait. - -Des compagnons, amis du lucre, grotesques coursiers à deux pattes, -dont la tête seule émergeait au-dessus d'une poche à blé, en bonne -toile, liée à leur cou par une corde, allaient se disputer, en -faisant, emprisonnés dans cette gaîne incommode, le tour d'un pré -récemment fauché, une demi-douzaine de prix dont le plus élevé était -un beau louis d'or de vingt francs et le moindre un lapin gras, de -clapier, qui valait bien un petit écu. - -Les paris s'engageaient dans l'assistance qui observait, le cou tendu, -cette lutte émouvante. - -Au signal donné, les concurrents s'élancèrent. - -Chazolles, indifférent à l'issue de la course, abordait les curieux -avec une bonne parole de bienvenue et un salut cordial: - -Ce diable d'homme connaissait tout le monde: - ---Ça va bien, vieux père? On a rentré ses foins? - ---Pas mal, monsieur Chazolles. Et vous? - ---Entre deux. Avec un peu d'orage, mais c'est fait. - ---Vos pommiers sont superbes; je suis allé dans votre quartier. C'est -soigné de main de maître. Vous aurez des pommes. - ---Un peu, monsieur Chazolles; un quart d'année; pas davantage. Votre -taureau bringé est toujours là? - ---A votre service, mon père Lefèvre. - ---Un rude animal, monsieur Chazolles, et d'une fameuse espèce. Et -votre verrat? - ---A votre service aussi, comme le reste. - ---Ça n'est pas de refus. On ne fera pas mieux. A vous le bouquet! - -Les éclats de rire du public les interrompaient. - -Les coureurs trébuchaient à chaque instant sur le gazon, embarrassés -dans leurs toiles, et s'étendaient tout du long, amusant la foule de -leurs contorsions et des efforts qu'ils faisaient pour se relever et -reprendre leur course. - -Chazolles riait comme les autres. - -Duvernet pinçait les lèvres, indifférent à ces plaisirs du populaire. - ---Homme heureux, dit-il à son compagnon. En vérité, je te porte envie. - ---Je suis heureux à peu de frais. Rien de plus facile que de m'imiter. - -L'autre fit tournoyer son stick et secoua la tête. - ---Ah! non, par exemple! M'enterrer tout vif! Tu as raison, peut-être, -mais pas encore! C'est plus fort que moi, je ne peux pas. - ---Tu aimes ton Paris? - ---C'est-à-dire que j'en raffole. Le boulevard m'est aussi nécessaire -que l'eau à tes carpes et le soleil à tes blés. Les restaurants où je -m'empoisonne lentement m'attirent comme une phalène qui va bourdonner -aux vitres, la nuit. Le théâtre avec ses loges pleines de femmes, de -fleurs et de diamants, me semble le plus riche parterre du monde et me -fait prendre en pitié les jardins de Nice ou de Cannes; la plus belle -rose pour moi, c'est une jolie femme, modiste, flâneuse ou couturière, -qui s'en va trottinant sur l'asphalte avec ses bas bien tirés, sa -jambe fine et son pied cambré. J'adore les jupes qui collent sur des -hanches bien dessinées, les grands chapeaux hardiment campés sur des -chignons ébouriffés avec art. Je veux que la nature soit complétée, -ornée, embellie par ce je ne sais quoi de la Parisienne, qui en -centuple la séduction. Tiens, là, dans le tas, il y a peut-être des -Vénus callypiges, des merveilles ignorées. Je n'en sais rien. Pour que -la plus splendide des paysannes me donne dans l'oeil à travers mon -lorgnon, car je suis déplorablement myope, il lui faudrait un stage de -deux ans, dans un grand magasin de robes et manteaux,--rue de la Paix -ou au boulevard--ou à chiffonner chez Fanny Claude ou Valentine. Sans -quoi, rien. Explique mon cas, si tu peux! Mon ami, le coeur est muet. -Silence absolu! - ---Moi, c'est le contraire, affirma Chazolles. Ton Paris ne me dit -rien, rien du tout. - ---Tu m'étonnes. - ---Pourquoi? - ---C'est difficile à dire. - ---Va toujours. - ---Tu es jeune assurément ou du moins admirablement conservé. Tu bats -ton plein. - ---L'air de la campagne, la vie tranquille, régulière, heureuse! - ---Pourtant nous sommes nés la même année, le même mois. Il n'y a que -le jour de changé. J'ai passé la quarantaine. - ---On le voit bien! En y regardant de près, de tout près. - ---Insolent! - ---L'air de Paris, de ton admirable Paris. Le gaz des théâtres, les -cabinets de Brébant, du Café anglais ou de Voisin! les petites femmes -qui trottent avec des bas bien tirés! Vaurien! - ---Enfin nous franchissons le sommet. - ---Après? - ---Le point culminant, mon ami. Or, suis-moi bien. - ---Je t'écoute, dit Chazolles. - ---A notre âge, de deux choses l'une. - ---Voyons. - ---On a fait comme moi. On a usé et abusé de la vie. On a--passe-moi -l'expression, l'époque est au naturalisme,--jeté sa gourme, fait la -noce, sablé le champagne, couru les avant-scènes des petits théâtres -et des grands en joyeuse compagnie; on s'est bousculé dans la cohue au -bal de l'Opéra; on a effeuillé sans gêne et à la diable les coeurs -d'artichaut, payé des notes de robes et de chapeaux, meublé des -entresols, écorné son patrimoine avec des fantaisies de toutes sortes, -de petits coupés, de bracelets, de bijouteries pour dames, et alors... - ---Et alors... - ---Éreinté comme moi, le crâne dégarni... - ---Comme le tien. - ---Laisse-moi parler, mon ami!--On n'aime pas que les autres se mêlent -de ces détails et nous fassent remarquer ce que nous savons trop, -hélas!--les illusions envolées, le coeur envahi par la fatigue, par -une lassitude inexplicable où il y a de l'écoeurement et de -l'impuissance, on se tourne d'un autre côté. On déserte les cabinets, -les baignoires, les bals, les boudoirs; en un mot, on se range et on -devient... - ---Ambitieux. - ---Tu l'as dit. - ---Et tu l'es. - ---J'en conviens. - ---Alors, tu dois être satisfait. Tu es né avec de la corde de pendu -dans ta poche. Tu es député, riche... - ---Comme toi. - ---Fils unique. - ---Comme toi. - ---Beau garçon! Un peu fluet, mais beau de cette grâce qui séduit les -femmes. - ---Allons, d'Artagnan, ne te moque pas d'un chétif. N'abuse pas de tes -avantages. - ---De l'esprit jusqu'au bout des ongles et une chance! Tout te réussit. -As-tu des obligations du Foncier? - ---Non. - ---Achètes-en une. - ---Pourquoi faire? - ---Tu gagneras le gros lot. C'est évident. - ---Ne me fais pas perdre mon fil. Je dis donc qu'à notre âge, quand on -a beaucoup vécu, on oublie les femmes; on se rejette sur l'ambition. -Mais si, au contraire... Tu me prêtes tes oreilles? - ---Je crois bien. - ---Si, au contraire, jusqu'à cet âge mûr, on est resté d'une sagesse -exemplaire, si le titulaire de nos quarante printemps s'est marié -jeune, aux environs de vingt-deux ou vingt-trois ans, par exemple... - ---Comme moi. - ---Comme toi. S'il a passé sa verte jeunesse, occupé d'un amour unique, -si perfectionné qu'en soit l'objet; s'il n'a pas subi sa crise--s'il -s'est endormi dans le silence d'une maison des champs; s'il n'a pas -vidé la coupe amère et enchantée des voluptés défendues, oh! alors, -mon ami, gare l'avenir. Il se trouve dans la situation d'un villageois -qui demeurerait à une lieue d'une capitale somptueuse dont il entend -de loin les musiques, le tumulte, les cris de joie; dont il voit les -dômes dorés, les toits gigantesques, et où il n'a pas mis les pieds. -Un jour vient où on veut voir, ou on est pris d'un irrésistible désir -de connaître. C'est une dette à payer; on la paie tôt ou tard. Tu la -paieras, toi, comme les autres. - ---Allons donc! - ---Comme les autres. - ---Jamais. - ---Seulement, un conseil. Ce jour-là tâche, dans ton enthousiasme -juvénile, de ne pas quitter la proie pour l'ombre, d'être discret et -de ne pas gâcher ta félicité vraie. - ---Je ne crains rien, dit Chazolles. J'ai un palladium. Veux-tu le -voir? Regarde-le. - ---Où ça? - ---A deux pas. Tu l'as dans le dos. - -Le député du Havre se retourna. - - - - -VI - - -La châtelaine du Val-Dieu se promenait tenant ses fillettes par la -main dans la foule des ruraux qui se répandaient de nouveau sur le -communal. - -La course en sacs était finie; c'était le tour du mât de cocagne. - -Des rustres en blouse bleue retroussée, nouée sur l'échine, grimpaient -à l'arbre dépouillé de son écorce, lisse et où les mains n'avaient pas -de prise. - -Après des efforts infructueux, ils se laissaient glisser au bas, -découragés. - -D'autres prenaient leur place. - -Thérèse la brune et Marthe la blonde, les cheveux épars sur leurs -robes claires, l'une bleue comme des pétales de pervenche, l'autre -rose comme une fleur d'églantier, souriaient à tous, se mêlant aux -groupes des buveurs, regardant les joueurs de boules. Elles allaient, -le nez en l'air, fixant le violoneux perché sur une estrade où il -râclait ses boyaux avec ardeur sur un rhythme de polka dont les -cadences grotesques déguisaient la banalité. - -Cette joie champêtre s'encadrait dans un magnifique paysage dont les -rayons du soleil couchant augmentaient la splendeur. - -La forêt avec ses futaies s'étendait au-dessus du village, formant au -fond un majestueux rideau de feuillages empourprés. - -Les tiges des chênes, d'un gris pâle, se dressaient pareilles à des -cierges de Pâques et drues comme les piques d'un peloton de -hallebardiers dans les dessins de Gustave Doré. - -A l'occident, les tourelles du Val-Dieu découpaient leurs toitures sur -la rougeur de l'horizon, au-dessus des massifs qui les entouraient, -pendant que les servitudes de la ferme-modèle aux formes de couvent, -avec les contreforts étayant les murailles et les couvertures hautes -comme des toits d'hôtel Henri II, s'étendaient brunes au milieu des -champs de trèfle ou de l'or des blés mûrissants. - ---Crois-moi, dit le député à son ami. Imite-moi. - ---Comment? - ---Regarde Hélène. La pauvre femme regrette, j'en suis sûr, -quelquefois, sans le dire, le milieu où elle a été élevée et qu'elle -te sacrifie. Son père, M. Châtenay, regrette ses collections superbes -dont il était si orgueilleux. Denise, elle, ne regrette pas, mais elle -désire, de toute l'ardeur de sa jeunesse, les distractions, les fêtes -de ce Paris dont elle se sèvre pour vous. Pourquoi ne pas diviser ta -vie en deux parts? L'une pour le monde, l'autre pour la solitude, plus -séduisante au sortir du bruit de la grande ville? - ---Je n'y ai pas même réfléchi. Le temps passe si vite. - ---Veux-tu que je te dise? Il viendra un temps où ta tranquillité ne -te suffira plus. Tu es aimé dans le pays. Profites-en. - ---Et comment? - ---Le père Mahirel n'ira pas loin. - ---Qu'en sais-tu? - ---Une idée. Gros, court, replet, sanguin, colère! Je lui -pronostiquerais bien une fin prochaine. D'autres l'ont fait avant moi. - ---Qui donc! - ---Nos collègues, les docteurs. La Chambre en regorge. Le médecin est à -la mode et fait prime sur la place. - ---Alors? - ---Le bonhomme a été frappé d'une attaque d'apoplexie et s'en est tiré. -Mais la seconde sera désastreuse pour lui. Voilà le pronostic! - ---Je ne lui souhaite pas de mal, dit Chazolles; qu'il vive, qu'il vote -et soit heureux. Laisse-toi plutôt convaincre! Marie-toi. - ---J'y ai pensé. - ---Quand? - ---Hier soir. - ---En voyant Denise? - ---Peut-être... - ---Eh bien? - ---Nous verrons plus tard. Je suis bien vieux pour cette jeunesse. - ---Bah! Et ton prestige! Un futur ministre. - ---Soit, donc! quand j'aurai conquis un portefeuille. Jusque-là, -silence! D'ailleurs, il est douteux qu'elle consente. - ---Veux-tu que je lui parle? - ---Non, fit vivement Duvernet. Ne nous pressons pas. Je ne suis pas -décidé. J'hésite encore et serais désolé d'un refus. - -Le jour se mourait dans un crépuscule mystérieux. - -On entendit dans le lointain la cloche du château qui sonnait le -dîner. - -Peu à peu les paysans vidèrent les lieux. - -Le mât de cocagne avait été dépouillé de ses prix suspendus aux -branches de la cime. - -Chazolles et Duvernet firent un dernier tour sur le communal bras -dessus bras dessous. - -Il s'abandonnaient aux douceurs d'une causerie intime où leurs -souvenirs se ravivaient. - -Ils se rappelaient les bonnes parties de leur enfance, car leurs -parents étaient unis comme eux par une étroite amitié; les taloches -échangées, les brouilles pour des riens, des polichinelles éventrés ou -des billes perdues; et les raccommodements d'amoureux; puis le collège -avec ses luttes, où Chazolles triomphait à coups de poing ou dans les -concours de version et de discours, souple et robuste d'esprit et de -corps. - ---Tu étais le plus fort de la classe, dit Duvernet, et tu élèves des -cochons! - -A la fin on s'était séparé. Les deux amis avaient tiré chacun de leur -côté. Duvernet, après son doctorat, s'était fait inscrire au barreau -de Paris. - -Il était devenu un remarquable conférencier, en attendant la -députation que la grande situation de son père au Havre lui faisait -espérer. - -Chazolles s'était marié au Val-Dieu. Il avait épousé sa voisine de -Grandval, Hélène Châtenay, et Duvernet lui avait servi de témoin. - -En ce temps-là, Denise, la soeur d'Hélène, était encore une toute -petite fille. On la tenait par ses lisières, et l'ami de Chazolles, -qui venait fréquemment au Val-Dieu, s'était habitué à le faire danser -sur ses genoux. - -Plus tard, il l'avait vue les doigts barbouillés d'encre et les -cheveux coupés ras comme ceux d'un garçon. - -Ces souvenirs d'écoliers étaient présents à sa mémoire, et il ne -pouvait s'habituer à l'idée que cette petite fille capricieuse, -espiègle et folâtre était devenue presque une femme et une femme -élégante, désirable et séduisante au dernier point. - -Il la revoyait toujours en robe courte, avec des souliers pleins de -sable, et ses bas lui tombant en spirales sur les pieds, car M. -Châtenay avait le bon esprit de ne pas la parer comme une châsse et de -la laisser vagabonder aux champs et se rouler sur les gazons. - -Peu à peu, il avait commencé à sentir le vide de son existence de -garçon, et les qualités d'Hélène, pour laquelle il nourrissait une -profonde et respectueuse sympathie, l'avaient plus d'une fois rendu -songeur. - -Denise était du même sang. - -Et il la revoyait tout à coup épanouie comme un lys qui vient de -s'ouvrir. - -Souvent il avait caressé l'idée d'entraîner Chazolles à Paris avec -lui. - -Ils avaient soutenu de rudes controverses à ce sujet. C'était leur -champ de bataille. - ---Si j'avais ta position dans ton arrondissement, je voudrais être -nommé à une écrasante majorité et prétendre à tout. - -Chazolles était un libéral, assez indifférent. Sans conviction, comme -tant d'autres, pourvu d'ailleurs des meilleures intentions. - -Il objectait ses goûts, son amour de la campagne, ses opinions. - -A ce mot, Duvernet avait des hoquets de gaieté. - ---Qui est-ce qui en a? - -Son opinion à lui était d'arriver, en acceptant les faits, d'arriver -vite et par le chemin le plus court. - -Le reste n'importait guère. - -Comme ils causaient de tout, passant d'un sujet à l'autre, de la -politique aux betteraves qui étendaient leurs larges feuilles d'un -vert vigoureux sur un champ voisin, de la chute du dernier ministère -qui s'était aplati piteusement à terre comme un cheval fourbu tombé -dans les brancards, ou des vaches qui pâturaient par bandes le long de -la rivière, dans un pré, des étangs où les poissons frétillaient dans -les joncs, et du préfet qui venait d'être renvoyé à ses bocks, au café -de la Paix, sur la plainte d'un député hostile, Duvernet s'arrêta -brusquement devant une maison de construction nouvelle. - ---Connais pas, fit-il en braquant son lorgnon sur le bizarre monument. -Très singulier! - -Très singulier, en effet. - -C'était une de ces petites maisons de boutiquiers parisiens retirés à -la campagne. Cela tenait de l'Alhambra par la bizarrerie des couleurs -et la disposition des briques; du chalet par les bois découpés qui -tombaient sous le toit avancé en abri; du gothique par une tourelle -grosse comme un soliveau de trente ans, de la niche à lapins par -l'exiguïté, et du baraquement de troupes par la légèreté des -murailles. - -La chose était implantée dans un carré de jardin grand comme -l'emplacement d'une maison du boulevard et consciencieusement clos de -murailles assez hautes pour en faire une cage à poulets où le soleil -n'entrait que par le haut. - -Sur la façade, un petit mur d'appui fermait l'entrée aux passants, en -gênant les propriétaires, et supportait une grille défensive dont les -fers de lances étaient dorés. - -C'était un mélange de pseudo-luxe et de bizarrerie, de mauvais goût et -de prétention. - -Les fenêtres étaient si rapprochées qu'il devait être impossible de -placer un meuble utile dans leurs intervalles, mais en dépit de la -gêne, le propriétaire était sûrement en extase devant ce produit de -son génie. - -Duvernet examinait avec curiosité cette bicoque. - ---A qui ça? dit-il. - ---Ça, répliqua Chazolles, c'est le château d'un marchand de poissons. - ---Du Val-Dieu? - ---Tu ne le croirais pas. Le goût du citadin de la rue Montorgueil -éclate ici dans toute sa gloire. - ---Il se nomme? - ---Gaspard Méraud. - ---Un nouveau venu? - ---En effet. C'est un gros homme à la face bourgeonnée, rubicond et -entrelardé. Cinquante ans environ. Six mille livres de rentes. Une -vieille bonne à tout faire, une ruine plâtrée, délabrée et madrée qui -le mène par le bout du nez et répond au nom ambitieux d'Herminie. Pas -mauvais diable au fond. Pradeau en retraite. J'ai fait sa conquête en -lui donnant les permissions les plus étendues de pêcher à la ligne -dans les étangs et de chasser le lapin où il veut. - ---Drôle d'idée de venir s'échouer dans ce désert comme une baleine sur -une plage de sable. Problème de la destinée qui nous ballotte à son -gré et nous pousse çà et là comme des épaves. - -Si Duvernet avait connu l'histoire de ce vendeur de marée, il aurait -aisément résolu ce problème. - -Gaspard Méraud était célibataire. - -Haut en couleur, d'une corpulence énorme dont la principale richesse -se portait du côté de l'abdomen, une manière de futaille soutenue par -deux courtes jambes, la face réjouie, le nez florissant à peau de -fraise mûre, le visage orné d'un triple menton et de bajoues -s'affaissant sur un col large comme un entonnoir et lui donnant -l'aspect d'une pivoine dans un cornet de papier, cet homme puissant -végétait sous la domination d'une servante maîtresse frisant comme lui -la cinquantaine, fanée et fripée comme les blondes fades qui se -défendent sans énergie contre les ans et s'écroulent subitement dans -les abîmes de la décrépitude. - -Cette Herminie, jalouse comme une tigresse, redoutait pour son amant -les séductions de Paris. - -Depuis dix ans elle prônait, sans relâche, les joies de la campagne, -l'abondance facile et saine de la vie des champs. - -Gaspard Méraud était venu en partie de plaisir chez un de ses -collègues, né à quelque distance, dans le Perche, et qui possédait une -petite terre du côté de Brezolettes, dans les landes sablonneuses -enclavées au milieu de la forêt de la Trappe. - -En passant au Val-Dieu, Gaspard Méraud avait admiré le site grandiose -et s'était écrié comme Archimède: - ---J'ai trouvé. - - - - -VII - - -Trois mois après, il avait planté sa tente dans ce lieu plein de -souvenirs monastiques qui, à vrai dire, ne le touchaient guère. - -Il s'était décidé tout à coup. - -En vérité, Herminie avait raison. - -Il en avait assez de son métier. Les affaires l'écoeuraient. L'odeur -de la marée lui portait au coeur. - -Il avait fondé une sorte d'entrepôt pour la vente des huîtres; sa -maison était très achalandée; on y réalisait de beaux bénéfices, mais -la paresse lui venait avec l'âge. - -Se lever à trois heures du matin, c'était bon jadis quand il manquait -de rentes et qu'il lui fallait trimer dans les halles comme tous les -Méraud de père en fils depuis une éternité. - -En avait-il remué dans son enfance, des paniers de soles, des mannes -d'anguilles de mer ou de rougets, des tas de langoustes qui lui -piquaient les doigts avec leurs museaux épineux! - -Avait-il tourné et viré dans le carré de la criée devant les chaires -des courtiers, dans les odeurs humides et fades, par les temps mous -et les brouillards, comme un écureuil dans sa cage où il recommence -sans fin la même course! - -Décidément il pouvait se retirer et prendre du bon temps. - -La vie n'est pas si longue et on ne l'enterrerait pas plus que les -autres avec ses écus. La seule vue des amas de poissons avachis sur le -pavé lui donnait des nausées comme s'il avait eu sur l'estomac de -colossales quantités de nageoires, de têtes aux yeux vitreux et de -peaux glauques et gluantes. - -Il se rendit donc. - -Il aimait Herminie. Il aimait toutes les femmes, mais Herminie par -dessus les autres. Elle était son habitude, sa chose à lui. Il l'avait -eue toute petite. A quinze ans ils se connaissaient, lui fils de la -célèbre madame Méraud, une poissarde de haute volée, qui dépensait -avec ses amants, en noces chez Baratte ou Bordier, l'argent qu'elle -gagnait à son banc; elle, petite bonne à tout faire, simple et naïve, -arrivant des environs de Vesoul dans la licence forte en gueule et la -promiscuité des halles. - -La liaison avait été bientôt faite. - -La mère du beau Gaspard n'avait pas mis de bâtons dans les roues. Les -Méraud se mariaient rarement et mères, filles ou cousines, jugeaient -qu'il était tout naturel de s'amuser et de se rendre la vie joyeuse. - -On en disait de raides, les soirs, quand on se réunissait en famille, -ce qui était rare; car chacun avait ses amis et, le travail de la -journée terminé, tirait de son côté. - -Mais, en se liant avec la Franc-Comtoise, Gaspard, malgré sa rudesse -et ses allures despotiques, avait rencontré là une vraie maîtresse -dans toutes les acceptions du mot. - -Herminie, avec sa grâce de jolie blonde aux traits fins, soufflés par -l'air de Paris, dans la fraîcheur de ses dix-sept ans, l'avait -habitué, en supportant ses caprices, en flattant ses goûts, en se -pliant à ses vices, à ne pouvoir se passer d'elle. Pour la garder, il -aurait sacrifié le monde entier, si on le lui avait offert. - -C'est ce qu'il faisait à la première sommation de sa maîtresse, en se -réfugiant au Val-Dieu. - -Là, Herminie le dominait. Il était son prisonnier. Elle n'avait pas à -redouter de le voir s'échapper. Dans les forêts voisines, les -concurrentes n'abondaient pas comme autour des corbeilles de la place -du Châtelet ou aux encoignures de la rue Tiquetonne. - -La servante n'avait plus sa fraîcheur et son teint laiteux, mais elle -avait gardé son astuce et sa volonté. - -Dans sa villa du Val-Dieu, Méraud était surveillé à son insu avec plus -de vigilance qu'un détenu dans le préau de Mazas. - -Mais il était accablé de soins, bourré de prévenances. - -Sa bonne le comblait d'attentions, le gorgeait de petits plats -cuisinés avec amour. Son linge était d'une entière blancheur, ses -habits bien brossés, ses bottes brillantes. - -La maison flambait de propreté, malgré le fouillis des meubles -entassés dans un espace trop étroit pour eux. - -Et pour surcroît de bonheur, Méraud sortait chaque matin, une ligne -superbe à la main, et s'en allait pêcher dans les étangs, avec une -patience de philosophe, prenant, sans grand mérite, à cause de leur -abondance, des perches au dos armé d'arêtes, des tanches et des -barbillons, qui lui rappelaient son ancien métier et lui procuraient -des distractions agréables. - -Parfois même, s'il s'égarait, son fusil sur le dos, à la lisière des -bois du châtelain, où les lièvres pullulent, les gardes ne se -plaignaient pas. - -Au contraire, ils l'encourageaient, l'accueillant avec des: «Ça va -bien, monsieur Méraud?» et des sourires qu'il récompensait d'une -quantité incroyable de petits verres. - ---Allez là, au coin du champ. Il y a une compagnie de perdreaux. - -Où: - ---Tenez, sous les carottes, un bouquin superbe, au gîte! - -Il est juste de reconnaître qu'il faisait preuve en toute occasion -d'une insigne maladresse, et que les lapins pouvaient picorer sur les -talus ou s'asseoir sur le derrière à portée de ce chasseur inexpert, -sans redouter d'accident sérieux. - -Giraudel, le plus vieux garde au service des Chazolles, un rusé -forestier, était le plus ardent à l'exciter au meurtre. - ---Allez, allez, disait-il, mon bon monsieur Méraud, ne vous gênez pas. -Tuez tout. Il en restera bien de la graine. - -Il se félicitait donc de son choix, vivait en paix avec tout le monde -et portait Maurice dans son coeur, sans arrière-pensée, car au fond -ce déserteur des halles n'avait pas ombre de malice. - -Le député, toujours au bras de son ami, ne se lassait point d'admirer -l'oeuvre de Gaspard et de sa bonne et le jardinet tiré à quatre -épingles où pas un arbrisseau ne dépassait le mur. - ---Pas seulement de quoi cultiver une pomme de terre! dit Chazolles. -Comme si le plaisir de la campagne n'était pas dans l'espace, dans la -satisfaction de voir pousser ses betteraves, ses laitues, ses choux et -son persil. Ce n'est pas une maison, c'est une boîte. - -Néanmoins, Méraud était fier de sa construction. - -Il ne manquait pas de dire aux visiteurs: - ---C'est moi qui ai bâti ça, tout seul, sans architecte. - ---On le voit bien, lui répondit un jour le vieux curé, poliment. - -Ce jour-là, à cause de la fête, Herminie avait laissé les persiennes -ouvertes, pour permettre aux passants d'admirer les splendeurs du -mobilier, les rideaux en algérienne à rayures jaunes et ponceau et le -tapis du guéridon d'un rouge formidable à mettre en fureur une bande -de taureaux. - -Par les fenêtres, l'air vivifiant des champs entrait dans l'étroite -maison, une bonbonnière, à ce que disait l'amie du maître. - -Chazolles et le député allaient s'éloigner quand tout à coup Maurice -pressa le bras de son ami. - ---Regarde donc, lui dit-il. - ---Quoi? - ---Cette jolie fille. - ---Où ça? - ---Là haut. - -Duvernet leva les yeux. - -A une fenêtre du premier étage, une tête pâle se montrait dans -l'encadrement des rideaux. - -C'était une apparition lumineuse. - -Sous des cheveux d'or très abondants, le visage d'un blanc lacté se -colorait aux joues des nuances de la verveine rose. Les lèvres d'un -incarnat sanguin s'ouvraient pour montrer deux rangées de dents -perlées, d'un émail éclatant, dans un malicieux sourire. - -Les deux mains posées sur l'appui de fonte bronzée, avec la -coquetterie des actrices éclairant aux feux de la rampe leurs -poitrines houleuses à certaines scènes pathétiques, cette jeune fille, -le corsage serré dans une robe de satinette paille, boutonnée au cou, -et coupée en dessous par une échancrure savante, triangulaire, -enrubannée de satin plus foncé, offrait impudemment aux regards des -deux promeneurs une poitrine éblouissante, soutenue par une taille -irréprochable, souple et mince. - -Une rose d'un rouge velouté tranchait au centre sur la neige de son -sein. - -Des cheveux à reflets fauves couronnaient comme un diadème cette tête -à la fois enfantine et dédaigneuse, mutine et cruelle, et se -répandaient en mèches folles sur le front, frisant et collées à la -peau. - ---Superbe fille! murmura Chazolles. - -Duvernet haussa les épaules. - ---Une Parisienne. - ---A quoi le vois-tu? - ---A tout et à rien. Est-ce qu'on s'y trompe? - -Le député du Havre en avait vu d'autres. - -Sa jeunesse agitée lui avait appris à connaître les dessous de la -grande ville. - -Son entresol de célibataire de l'avenue Montaigne aurait révélé -d'étranges secrets si les meubles avaient parlé. - ---Elle est merveilleuse, reprit Chazolles. - ---Eh bien! après? - -Après en effet? Qu'est-ce que cela pouvait faire à Chazolles? - -Une cousine de là-bas, une amie, qui sait? était venue rendre visite à -ce courtier en maquereaux et en saumons, à ce marchand d'huîtres, -réfugié dans ce trou du Val-Dieu, quelle importance devait-il y -attacher? Et en quoi, s'il vous plaît? la première minute de -l'admiration passée, cette visite intéressait-elle l'a-gri-cul-teur du -Val-Dieu, le mari de mademoiselle Hélène Châtenay, qui devait -s'impatienter du retard des deux promeneurs, le père enfin de deux -mignonnes fillettes qu'on ne pouvait trop chérir et adorer. - ---Prends garde, dit Duvernet, tu vas faire attendre ton beau-père; le -dîner ne vaudra rien. - -Et en s'en allant sous l'interminable avenue de tilleuls dont les -branches se rejoignaient, formant une épaisse voûte sur leurs têtes, -avec son style de viveur, avec sa verve primesautière, il dérida son -ami. - ---Elle est gentille certainement, lui dit-il, très gentille, si tu -veux, mais je me méfie de sa vertu. Une vingtaine d'années! robe d'une -coupe hardie, pose audacieuse, bras nus! un aplomb à faire baisser les -yeux à un régiment de hussards! Dix francs contre un sou qu'elle est -plus savante qu'une mariée de deux ans dans ton village. - ---Mauvaise langue! - ---Des mines coquettes, des yeux qui flambent, un museau langoureux qui -rit en dedans; une fine mouche, mon ami! - ---Une cocotte! Pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite? - ---J'ai peut-être tort; affaire d'habitude. Je suis trop poli. - ---Oh! - -Plusieurs fois, Chazolles tourna la tête du côté de la fenêtre. - -Le blanc visage s'y encadrait toujours. - -Enfin les deux amis disparurent sous les tilleuls, au fond, dans le -lointain. - -Alors la jeune fille se pencha au dehors et appela: - ---Mon cousin! - -Un pas lourd résonna dans le parterre étroit du chalet, sur un pavage -en briques, et la face enluminée de l'ancien courtier vint se placer -au-dessus de la figure délicate de sa visiteuse. - ---Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? dit-il. - -Elle lui désigna d'un geste les deux hommes qui s'enfonçaient dans -l'avenue, de l'autre côté du communal, en regardant à chaque instant -en arrière. - ---Quel est ce monsieur? demanda-t-elle. - ---Le plus grand? - ---Oui, à droite. - ---C'est M. Chazolles. Tu ne le connais pas? - ---Je ne l'ai jamais vu. - ---Monsieur Maurice, comme on dit dans le pays. - ---Qui ça? M. Maurice? - ---Tu sais bien. Le propriétaire de ce château, là, dans les arbres. - ---Ah! bon. Qu'est-ce qu'il fait? - ---Lui? Rien, parbleu! - ---Il flâne? - ---Quand il veut. - ---Il est donc très riche? - ---Je crois bien. A millions! - ---Marié? - ---Oui. C'était sa femme, la petite brune, très bien, avec deux enfants -dans ses jupes, tantôt, à la course en sacs. - ---Ah! fit la jeune fille rêveuse. - -Et se reprenant: - ---Elle est très bien, en effet, comme vous dites, madame Maurice -Chazolles. - -Elle prononçait ce nom avec une aigreur mal dissimulée. - ---N'est-ce pas? fit Méraud avec un claquement des lèvres, qui -indiquait un certain enthousiasme. Et si bonne femme! - ---Mais elle se fane, siffla la jeune fille. - -Méraud fit un haut-le-corps indigné, sincèrement. - ---Et quand elle se fanerait, est-ce que cela te regarde? dit-il. Qu'y -aurait-il d'étonnant? Tu te faneras aussi, à ton tour; mais d'abord ce -n'est pas vrai. Elle ne se fane pas. Et une excellente femme, -entends-tu, une crème. - ---Oui. Elle vous permet de pêcher à la ligne et de tuer ses lapins -parce qu'elle sait que vous n'êtes pas dangereux. - ---Comment pas dangereux! s'écria Méraud piqué dans son amour-propre de -Nemrod et de pêcheur. - ---Je m'entends, fit la jeune fille. Mais elle n'est plus jeune tout de -même. - ---Dame! On ne peut pas avoir son temps et celui des autres, observa -Méraud avec philosophie. Et puis les enfants qu'on élève... - ---Ça use. - ---C'est le bonheur. - ---Oui, mais ça use. - -Au bout d'un silence, elle reprit: - ---Il est encore gaillard, son mari. - ---Ah! - ---L'air d'un officier de cavalerie. - ---Il n'est pas fané alors, lui? - ---Pas du tout. Il demeure ici? - ---Sans doute. - ---Toujours? - ---Toute l'année. Comme moi. J'y demeurerai toute l'année aussi. J'y -compte. - ---Vous avez raison. - ---Est-ce qu'on n'y est pas bien? - ---Je ne dis pas le contraire. - ---Qu'est-ce que tu dis alors? Pourquoi ces questions? Tu ne veux pas -l'épouser, je suppose. - ---Non. A quoi passe-t-il son temps chez lui? - ---A quoi? répéta Méraud ahuri. - ---Oui. - ---A toutes sortes de choses. - ---Mais encore? - ---Il élève des moutons, des porcs, des chevaux, des vaches. Il cultive -ses champs. - ---Lui-même? - ---Que tu es sotte! Avec ses domestiques. Il récolte son blé; il fauche -ses foins. Il chasse dans la saison; il monte à cheval; il va dîner -chez ses voisins et ses voisins dînent chez lui. Il n'est pas à -plaindre. - ---Et le soir? - ---Le soir? Elle est étonnante, ma parole. - ---Il joue au loto avec sa femme et ses petites, hein? - ---Tu m'embêtes. Tu te moques de moi. - ---Pas du tout. Savez-vous! Il doit se faire de la bile ici, ce beau -garçon-là! Qu'est-ce qu'il a de rentes? - ---Je ne suis pas dans sa bourse. - ---A peu près? - ---Deux ou trois cent mille francs, peut-être. - ---Tant que cela? - ---On le dit. - ---Alors pourquoi ne va-t-il pas à Paris? - ---Il y va quand il veut. - ---Mais pourquoi n'y demeure-t-il pas? - ---A Paris? Il s'en fiche sans doute. Qu'est-ce qu'il y ferait? - ---Ce que font les autres. - ---Qui, les autres? - ---Les gens riches, les rentiers, les millionnaires. - ---Va le questionner, il te répondra, si ça lui plaît. Et puis, je ne -sais pas comment ils s'arrangent, les autres. - ---Je le sais bien, moi, dit-elle en laissant filtrer entre ses -paupières un rayon de malice. Il y a des machines qui les attirent -là-bas. Car autrement, ils seraient aussi bien à la campagne, en -effet. - ---Quoi donc? - ---Je ne devrais pas vous répondre, à vous, mon cousin; vous en savez -plus long que moi. - ---Ma foi non. - ---Devinez. - ---Les théâtres? - ---Un peu, mais cela ne suffit pas. - ---Les bals, les fêtes, les amis, les visites? - ---Non. Que vous êtes simple, mon cousin. - -Elle tempéra cette appréciation par un rire d'enfant et un regard qui -lui chatouilla l'épiderme. - ---Les bons dîners? - ---On en fait partout. - ---C'est vrai. Allons. Je brûle. Je mets dans le mille. Les femmes. J'y -suis. Pas vrai? - ---Ce n'était pas malin. - -Elle se mit à fredonner d'une voix fausse et pourtant mélodieuse, ô -contradiction de la nature! - -«Les femmes, les femmes!» - -Puis elle continua: - ---Alors, lui, il ne les aime pas, les femmes? - ---Si, il aime la sienne, sans doute. - -Elle esquissa une moue incrédule. - ---Un phénomène alors! - -Herminie furetait, dans la salle à manger, une niche dont la fenêtre -donnait sur la grille d'entrée et le chemin. - -Le poissonnier l'appela et lui montrant la jeune fille: - ---Ça, lui dit-il, tu vois ce que c'est. Une Méraud dont on a fait une -demoiselle. Mademoiselle Angèle Méraud! Une enfant! C'est tendre comme -du poulet. Ça vient de quitter le biberon et c'est déjà dépravé, -pourri jusque dans les moelles. Ça ne croit ni à Dieu ni à diable. Ça -ne vaut pas un clou. Et ça tournera mal, si ce n'est déjà fait. Si on -m'avait écouté, elle vendrait des merlans et des crevettes aux halles, -comme toutes les Méraud depuis cinquante ans. Ça vaudrait mieux, mais -les Pivent avaient de l'ambition pour ce joli morceau! Ils la -trouvaient trop gentille, trop mignonne. - -Il s'assit sur un banc, appela Angèle, qui dégringola les escaliers, -légère comme une chevrette, l'attira sur ses genoux et la regardant de -près, bien en face: - ---C'est vrai qu'elle est superbe; une peau, des yeux, des dents! Tu -m'en donnes la chair de poule. Ah! si je n'étais pas ton vieux cousin! - -Elle se dégagea vivement: - ---Oui, mais vous l'êtes. On ne peut pas changer ça, fit-elle. - -Et nonchalante, avec de gracieux mouvements des hanches, en défripant -sa robe, elle se mit à la grille, et passant ses doigts effilés dans -les barreaux, elle regarda les paysans qui s'en allaient. - - - - -VIII - - -Elle fut tirée de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui -l'appelait pour le dîner. - -A table, la conversation reprit son cours. - -Ce furent des questions sans fin sur les maîtres du Val-Dieu; s'ils -avaient toujours vécu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de -querelles. - -Angèle s'étonnait de l'union de ce ménage modèle. - -Elle en éprouvait du dépit et de la jalousie. - -Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait -y plonger sa pensée, que des liaisons troublées dans sa famille, -courtes, irrégulières; tantôt reprises et raccommodées tant bien que -mal; des collages à la diable, que la moindre pluie endommage comme -les façades blanchies à la chaux dont la peinture pleure et coule sous -un orage. - -Les femmes de sa famille ne connaissaient guère la mairie ni l'église. - -C'étaient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son -hôte, qui avait oublié de mener Herminie devant l'écharpe du magistrat -municipal de son arrondissement, ou sa mère à elle, la belle marchande -des halles, qui seule avait connu le nom du père de son enfant. - -Et encore! - -Elle était prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et -virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens -dont les siens avaient été privés et qui lui paraissaient des -jouissances de privilégiés, en possession d'un bonheur qu'elle se -serait fait une joie maligne de troubler. - -Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui -demanda rudement: - ---Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé? - -Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules. - ---Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin? - ---Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul -reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les -Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage, -car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous -avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre. - ---Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis -franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de -violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du -bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir. -Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur -le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à -pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand -il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on -roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre -de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient -une ablette en quatre et tondraient dessus. - -Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui -m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la -portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais -d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de -peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans -le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires -quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas -qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre -par quel moyen. - -Il est à la portée de ma bourse. - ---Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet. -Continue, ma fille! - ---Je ne vous ennuie pas? dit Angèle. - ---Pas du tout. - -Elle se mordit les lèvres. - ---Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux! - -Et elle reprit: - ---Quand je n'ai rien à faire et c'est tous les jours, puisque ma tante -Pivent ne veut pas que j'apprenne un métier, je me promène. Le temps, -c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris à -Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, décorés souvent, qui -m'écrasent mes bottines et me lancent des regards à mettre le feu à ma -voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits -appartements capitonnés; des banquiers qui m'offrent des valeurs en -échange de la mienne. Ils appellent ça un capital. Quelquefois par -désoeuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me déplaisent. -En général,--excusez-moi, mon cousin--je trouve les hommes horribles -et je les exècre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me -demandent la mienne. Ils ont des noms très aristocratiques; ils -demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils -me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperçoive. -Sont-ils drôles! Il me semble que j'aurais du plaisir à les faire -souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des -limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes! - ---Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne -détestes pas qu'ils te cajolent! - ---Dame! par manière de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je -voudrais en avoir à molester, comme des chiens, des chats ou des -serins dans une cage. - ---Petite vipère, fit en souriant Méraud. Et quand je pense que Paris -est plein de ces méchantes bêtes! - -Il s'épanouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant -d'aise. Angèle le divertissait avec ses mines futées et la liberté de -ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Méraud, en dehors de la -criée du poisson et du commerce des huîtres, n'avait qu'une vague -notion du bien et du mal. Il avait mené une vie des plus débraillées, -prenant son plaisir où il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le -matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la -rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et déposant ses -oeufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords. - -La mère d'Angèle, sa cousine à lui, Claire Méraud, avait aussi dans -son temps étalé ses dévergondages sur le pavé des halles; mais jamais -ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des écarts de conduite -dont le carré aux poissons retentissait d'un bout à l'autre. - -Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y -traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences -réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs -méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils. - -A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari, -un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du -devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont -les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées -du quartier. - -Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux -délicates beautés de la jeune fille. - -Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu. - -Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde. - -Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses -manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême -avec laquelle elle portait ses toilettes. - -Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de -l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature. -Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et -de vachères. - -Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse -qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une -enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne -seraient pas jaloux les uns des autres. - -C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et -volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds, -étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un -parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracoenas, morbide, -pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un -climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des -siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour -eux. - -Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses -disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez -laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son -silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle -revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle. - -Le dîner finissait et la nuit était proche. - -Le brouillard léger des étangs couvrait les prairies d'un nuage -blanchâtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se -découpaient sur les rougeurs de l'horizon où le soleil ne laissait que -la trace de son disque de pourpre, quand Méraud demanda tout à coup à -la jeune fille qui se taisait: - ---Est-ce que tu es toujours décidée à partir demain? - ---Non, dit-elle nettement. - ---Tu changes d'avis? - ---Oui. - ---Alors tu nous restes? - ---Si vous voulez. - ---Comment si je le veux! - -Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa -poitrine bombée, bardée de graisse. - ---Tu sais, ma petite Angèle, que tu es ici chez toi. Ne te gêne pas. -Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'étais à marier, moi, je -sais bien ce que je prendrais! - ---Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre âge! Une jeunesse comme -elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin! - -Angèle se pencha à son oreille: - ---Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du -côté du château de monsieur..... Comment dit-on? - ---Chazolles. - ---Oui, viens-tu? - -Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant -avec bruit les bonnes odeurs qui s'en échappaient. - - - - -IX - - -La salle à manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalité -rare et inimitable. - -Depuis un instant déjà, les feux du lustre allumé pour le dîner -éclairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au génie -laborieux et patient des moines et les pièces d'argenterie ancienne -qui ornaient les dressoirs, du même style que le lambris. - -Par la spacieuse fenêtre à vitraux, ouverte sur les pelouses, on -apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce -aux bords de la pièce d'eau, où des cygnes gris et blancs glissaient -dans leur dignité solennelle et impassible. - -Les deux petites filles en vedette sur le perron épiaient l'arrivée du -châtelain. - -Dès qu'elles l'aperçurent arrivant au bras du député sous les -tilleuls, elles coururent à lui. - ---Arrivez donc, père, dirent-elles en même temps. Vous êtes en retard. - ---Et grand-père s'impatiente. - -En effet, M. Châtenay, en homme ponctuel, habitué dès l'enfance, à -calculer des échéances, avait déjà consulté plus d'une fois sa montre -en comptant les minutes. - -La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'époque qui avait -vu ses beaux jours. - -Il portait la tête haute, comme les parlementaires de la monarchie -constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites -d'une légère couche de vermillon naturel. - -Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orléanisme. Son -ventre formait un ouvrage avancé assez considérable et sur son cou -gros et court, son chef se balançait avec une majesté tempérée par le -sourire bienveillant de l'homme heureux. - -M. Châtenay n'avait en effet point à se plaindre de sa part de -félicité. - -Il était riche. Il vivait dans un pays superbe, entouré d'une famille -florissante et, pour comble de prospérité, il possédait une -manie,--une passion si l'on veut,--qui suffisait à le distraire, et -abrégeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs, -quand on n'y tient pas la hache du bûcheron ou les mancherons de la -charrue. - -Il cultivait cette science vague qui consiste à faire revivre les -époques nébuleuses perdues dans la nuit des âges. - -Il se livrait à des recherches incessantes, fouillant les déserts, -étudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des -murs détruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail -d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les -vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire à -Grandval un immense bâtiment où il accumulait les objets les plus -hétéroclites. - -C'était là, à tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait à personne. - -Il était accablé des sollicitations de plusieurs sociétés savantes qui -se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes. - -Seulement avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne voulait -accepter leurs offres que lorsqu'il se présenterait en ayant à la main -son grand ouvrage sur les antiquités normandes, monument auquel il -travaillait depuis le jour où il s'était retiré à la campagne. - -Ce soir-là il était particulièrement rayonnant. - -Depuis quelque temps il était sur la trace d'un trésor archéologique -invraisemblable. - -En furetant dans la forêt du Perche, sur la route du Val-Dieu, du côté -des futaies de Belavillet et des étangs de la Motte-Rouge, il avait, -avec une sagacité prodigieuse,--il s'en flattait,--remarqué en un lieu -nommé Rudelande, des ruines d'une étendue considérable. - -Il y avait là un camp romain reconnaissable à certains talus, fossés -et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on fût -doué de connaissances spéciales, et il possédait à fond la -castramétation--un nom barbare--de ces maîtres du monde. - -Peut-être même était-ce une forteresse disparue et enfouie sous les -végétations forestières. - -En tout cas, c'était une trouvaille. - -Sa nature importait peu. - -Avec du flair, on la déterminerait aisément. - -Même, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, à -coup sûr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des -armes, des poteries, et, à cette perspective, le toupet orléaniste du -banquier se dressait avec un légitime orgueil. - -M. Châtenay se promenait donc les mains derrière le dos avec la -gravité d'un académicien qui élabore son discours de réception et -lançait à sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des -regards glorieux. - -Les mines mystérieuses du père amenaient un sourire sur les lèvres de -la jeune femme. - -Lorsque les deux amis entrèrent dans la salle où la table -resplendissait, chargée de cristaux, de porcelaines et d'argenterie, -Chazolles remarqua l'air gai de son beau-père. - ---Vous êtes content! dit-il. - -Le banquier se rengorgea. - ---Vous avez découvert quelque chose? - ---Je le crois, répondit Châtenay en clignant de l'oeil d'une façon -très expressive. - -Chazolles se tourna du côté de Duvernet. - ---Regarde, dit-il, cette fraîcheur de la santé, cet embonpoint modéré, -ce visage épanoui, et admire un philosophe de la bonne école. Ah! vous -êtes un homme heureux, beau-père? - ---Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains. -Et vous, mon gendre? - ---Monsieur Châtenay peut te répondre: Vous en êtes un autre, dit le -député. - -En effet, jusque-là Maurice en avait été un autre. - -Ce mot le fit rentrer en lui-même. Dans son pittoresque ermitage, -n'était-il pas un sage auquel rien ne manquait? - -Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses -bêtes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi. - -En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la -barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de -regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et -souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table -opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses -artistiques qui encombrent le Val-Dieu. - -Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon -borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un -trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait -au fond de son âme sereine jusque-là. - -Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue, -d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de -traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital. - -Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des -paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur -magnétique. - -Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de -quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne -parvenait pas à leur échapper. - -Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui -l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du -passant et dont le parfum est pénétrant et mortel. - -Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante, -imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens -tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables. - -Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa -petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de -Marthe, la plus jeune. - -Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers, -espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait -livré. - -Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source -d'un bonheur que rien n'avait altéré. - -Elle était là, épanouie dans sa splendeur de mère, plus belle qu'à sa -vingtième année, sans rides, sa forêt de cheveux sombres lui formant -une sorte de diadème, forte et douce, ayant des paroles aimables pour -tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'oeil, un éclair, -empreint d'une tendresse infinie. - -Il pensait à sa félicité qu'aucun orage n'avait obscurcie, à sa vie -qui s'écoulait dans une retraite au seuil de laquelle les tempêtes du -monde venaient expirer. - -Les vents déchaînés rident à peine la surface des étangs et -bouleversent les mers. - -Et malgré tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec -obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente -qui le brûlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine -poitrine. - -Dans la gaieté des convives, sa distraction passa inaperçue. - -Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses -projets: - ---Que ferez-vous quand vous serez aux sommets où vous prétendez -parvenir? - ---Je ferai comme les autres. Je dégringolerai. - -Mais le député observait son ami. - -Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui. - ---Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il. - -Chazolles tressaillit et répondit vivement: - ---Rien. - ---Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce -que tu as? - ---Rien. Des idées. - -Il sortit, seul, pour éviter des questions auxquelles il ne voulait -pas répondre; il s'en alla dans les bosquets du côté de la rivière, où -le brouillard des prairies s'élevait et répandait une fraîcheur -humide. - -Il aurait rougi d'avouer ses préoccupations. - -Quoi! lui, l'homme considéré, considérable de la contrée, entouré de -l'estime de tous, de l'amitié du plus grand nombre; le privilégié, -placé par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de -fortune, dominant les voisins de son luxe, environné de tout ce qui -peut plaire, d'enfants superbes, comblé de tendresses par une femme -gracieuse, attrayante, pourvue de talents supérieurs qui donnaient un -certain relief, une élégance de bon goût à ce qu'elle touchait; lui, -le père de petits êtres frais, roses, bien bâtis, qui l'enlaçaient de -leurs bras, avec ces paroles si touchantes au coeur de l'homme, -murmurées chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort, -solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier -intrépide, aux nerfs robustes, trempés comme l'acier, à la tête ferme, -il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une -étrangère, d'une inconnue, pâle comme un soir d'automne, mièvre et -frêle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un -jardinier imprévoyant a négligé d'arroser. - -Ah! par exemple, ce serait trop drôle. - -Et humiliant, en vérité! - -Cela ne s'était jamais vu et ne se verrait pas. - -Il se secouait pour se bien convaincre qu'il était éveillé. Il se -raidit et il lui vint au coeur une amertume en pensant à ce caprice du -sort qui plaçait l'objet de ses méditations forcées, cette fille de -rien qui l'occupait malgré lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien -courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au -Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,--inoffensive à la vérité,--depuis -que le Méraud était venu s'établir dans le pays, y étalant son luxe -criard qui jurait avec la simplicité rustique des cultivateurs parmi -lesquels il s'était implanté comme un intrus. - -Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnières ou de Bougival, lui avait -gâté un coin de son paysage. - -Vingt fois, il l'avait donné au diable avec sa servante équivoque, -cette haridelle efflanquée, étiolée, qui frottait du matin au soir ses -fenêtres et ses murailles, même à l'extérieur, avec la religion d'un -sacristain qui fourbirait la châsse remplie des reliques d'un saint -vénéré. - -Et c'était là, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du -manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son -idole, admirer la divinité qui lui tirait les yeux, l'étoile qu'il -voyait scintiller quand toutes ses félicités réelles, solides, -certaines se trouvaient repoussées dans les ténèbres par cet éclat de -strass et de clinquant! - -Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les -allées les plus écartées, lorsqu'il fut frappé par un bruit de voix -qui se rapprochaient de lui. - -La nuit arrivait, une nuit claire et tiède de juillet. Sous les -bosquets, on ne distinguait plus rien. - -Il se retrancha contre ces importuns à l'abri d'un chêne creux, énorme -et bas, si vieux qu'il tombait en poussière et que la sève ne -circulait plus que dans l'épaisseur des écorces, seules restées -debout. - -C'étaient l'antiquaire et le député qui se promenaient bras dessus -bras dessous, en causant avec animation. - -Ils s'arrêtèrent auprès du chêne. - ---Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller à -votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est très aimé -dans le pays. Il n'a qu'à étendre la main. Le préfet me l'a déclaré -vingt fois. - ---Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous -dise, je la crois jalouse, très jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici, -entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence à redouter. -Tandis que dans ce damné Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce -pas? Les tentations sont si communes! - ---Et si violentes! - ---A qui le dites-vous? - ---Gredin! - -Le banquier donna un léger coup sur le ventre du député qui se mit à -rire. - ---Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet. - ---S'ennuyer! Il n'en a pas le temps. - ---Oui, je connais l'argument. Ses étalons, ses bêtes à cornes, ses -cultures, le colza, les trèfles, les luzernes, les mérinos -perfectionnés, ses coqs Brahma, ses Crèvecoeur! - ---N'est-ce rien? - ---C'est beaucoup, mais... - ---Ce n'est pas tout dans la vie. Voilà ce que vous entendez. - ---Certainement. Et votre fille, elle-même, doit parfois regretter de -se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa -véritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais -les contrastes en font valoir les qualités. Voyez donc la différence. -Dans votre splendide hôtel du Cours-la-Reine vous réuniriez tout votre -monde, la couvée entière, et les distractions ne vous manqueraient -pas. Ce serait un fête perpétuelle. Et puis... - ---Et puis quoi? demanda Châtenay. - ---Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du -plaisir. - ---Denise? - ---Oui, Denise. Il faudra la marier. - ---Rien ne presse. - ---Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite -qu'on lui impose un peu dure, parfois. - ---Hé! Hé! Il y a du vrai dans ce que vous dites. - ---Il y en a beaucoup. Elle adore sa soeur. Elles ne peuvent pas se -quitter. Il faut donc que la smala émigre à Paris tout entière. - ---C'est bon, mais lui, Maurice, habitué à une vie active, qu'est-ce -qu'il fera là-bas? - ---Député? Tout ce qu'il voudra. - ---Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse, -un déluge. Nous sommes noyés dans les discours. Je ne dis pas cela -pour les vôtres. - ---Ne vous gênez pas. - ---Raisonnons. Vous êtes un avocat distingué, vous, mon cher Duvernet; -vous arriverez au pinacle. On dira le ministère Duvernet sous peu. -Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice! - ---Ne riez pas. Si votre gendre était député, qui est-ce qui -l'empêcherait d'avoir aussi son portefeuille? - ---Bah! - ---Mais vous savez qu'il nous enfonçait comme il voulait au lycée. Il -avait tous les prix. Une facilité de travail incroyable! Lauréat du -grand concours! - ---Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous là? - ---Pourquoi non? - ---Y pensez-vous? - ---Très sérieusement. - ---Quel portefeuille? - ---Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein? - -Châtenay posa sa main sur la manche de Duvernet. - ---Ah! non, pas celui-là, mon ami! - ---A mon tour, je vous demanderai pourquoi? - ---Voyons, un agriculteur! Ça ne peut pas être ministre de -l'agriculture. Un quincaillier, un avoué, un médecin, tout ce que vous -voudrez, mais pas un agriculteur. Ça ne s'est jamais vu. - ---Vous êtes facétieux, cher monsieur Châtenay, agréablement facétieux! - ---Non, riposta le banquier, je suis réactionnaire. - -Les deux hommes se levèrent du banc où ils s'étaient assis et -s'éloignèrent en riant. - -Chazolles quitta son chêne, la retraite d'où il les avait écoutés. - - - - -X - - -Il se dirigea lentement vers le château. - -Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu -que la perspective d'une candidature à la députation ne le mettrait -pas en colère, si on avait osé prétendre qu'elle ne serait pas -repoussée brutalement, avec dédain, il aurait offert de tenir -n'importe quel pari contraire. - -Ou il aurait supposé qu'il devenait fou et qu'il était prudent de -l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou à quelqu'un de ses -émules. - -Échanger son indépendance, sa bonne liberté contre cette servitude, -mal déguisée sous un manteau honorifique, qui consiste à se tenir à la -discrétion de ses électeurs, à abdiquer le droit d'aller et venir à -son gré, de surveiller à l'aise ses blés naissants, ses étables, ses -jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au -midi, dans ses prés verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs -mystérieuses de la forêt, se faire le serviteur des autres, cette -perspective lui aurait semblé des plus absurdes. - -Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caressé agréablement, -comme une brise d'avril chargée de bonnes odeurs, qui vous souffle au -visage par une tiède matinée. - -Cette idée le choquait moins. - -Elle ne le choquait même plus du tout. - -Député! Ce mot était gros de promesses. - -Les beaux yeux de la Parisienne le réconciliaient avec Paris et la -députation expliquerait naturellement un changement dans ses -habitudes. - -L'obligation de se métamorphoser, pour lui raide et fier au fond -malgré ses allures ouvertes et cordiales, en quémandeur de suffrages, -de rédiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincères -ou fardées, de se mettre aux genoux des électeurs en tendant vers eux -des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend -sa sébile au pont des Arts, la pensée de voir sa personne livrée aux -controverses et son nom collé sur toutes les murailles de -l'arrondissement, ce tapage enfin et cet éclat, dont il avait horreur -le matin encore, ne l'effrayaient plus. - -Parce que là-bas, tout au fond, dans les ténèbres de son âme -soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remué la vase, -il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages -l'étoile biblique qui les menait à travers le désert à la crèche où -ils cherchaient le Messie. - -Et lorsque, rafraîchi par l'air du soir, il rentra au salon, où Hélène -et sa soeur jouaient à quatre mains le menuet de Boccherini, il fut -tout heureux quand, les derniers accords plaqués sur le piano à queue -d'Erard, Hélène se leva, et, posant ses deux bras à demi nus sur les -épaules de son mari, elle lui dit: - ---Tu sais la nouvelle? - ---Quelle nouvelle? - ---Le père Mahirel est à l'extrémité. - -Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarité le père -Mahirel, était un riche marchand de bois d'opinions flottantes et -plutôt réactionnaires, comme celles de M. Châtenay. - -Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de -boyard ou de pacha qui lui fussent comparables. - -S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rétabli la gehenne, -la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison, -haut et court, au premier chêne venu. - -Mais, en paysan narquois et madré comme pas un, il comprenait son -temps. - -Il s'était procuré une peau de mouton à longue laine et l'endossait -par dessus sa peau d'ours mal léché. - -Sa principale finesse était de compter sur l'incommensurable sottise -des autres. - -Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la -réduction des impôts, point de service militaire, la paix permanente, -ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si bêtes, il le -garantissait sans vergogne. - -Les petits surtout étaient l'objet de ses flatteries et de ses -prédilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mérite -du nombre. - -Naturellement les promesses ne lui coûtaient rien. - -Il est juste de reconnaître qu'elles ne rapportaient pas davantage. - -Son élection, à l'entendre, était une panacée universelle. - -Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! - -A la Chambre, il s'était acquis une agréable notoriété par ses motions -périodiquement reproduites. - -Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture. - -C'était creux, c'était vague, c'était nébuleux; l'agriculture n'en -était pas plus encouragée et râlait dans le marasme, mais les -électeurs se frottaient les mains et disaient: - ---Il pense à nous! - -Il ne leur en faut pas davantage pour être heureux! - -Bon peuple! Et on te calomnie! - -Le père Mahirel avait d'autres cordes à son arc. - -Il distribuait des quantités incroyables de poignées de main. - -C'était la seule aumône dont il ne se montrât point avare. - -Et il invitait par fournées les électeurs à son château, car il en -avait un. - -A la vérité, cette résidence n'a aucune prétention à rivaliser avec -Chambord ou Chenonceaux. - -C'est une assez vaste masure, située à l'entrée d'un village indigent, -au milieu de pâturages maigres et dans un site dépourvu de poésie. - -L'ancien marchand de bois avait acheté la ferme qui accompagne cette -bicoque délabrée, à vil prix, et rafistolé les bâtiments tant bien que -mal. - -Là, il tenait en réserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi -qu'il versait libéralement à ses visiteurs en décorant ce breuvage du -nom des vignobles les plus honorables. - -C'est la foi qui sauve. - -Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse. -Leur réputation est faite, mais le père Mahirel était plus fin que les -autres. Il débitait avec un aplomb imperturbable de si colossales -bourdes qu'on s'y laissait prendre. - -Très actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied dès -l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchés populeux, à tous -les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de -traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux -facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tournée, et -même aux mendiants, ne négligeant personne et réalisant cette -condition que les savants déclarent irréalisable: l'ubiquité. - -Sa guimbarde crottée, dont la splendeur n'offusquait personne, était -connue d'un bout à l'autre de l'arrondissement. - -Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bête de labour qui -traînait, essoufflée, cette sale relique d'un autre âge, on disait: - ---Voilà notre député. - -Depuis qu'il avait supplanté son prédécesseur, à l'aide de ses trucs -et de ses manoeuvres champêtres, il s'était emparé, non sans adresse, -de ses électeurs, grands enfants faciles à éblouir, et s'était établi -dans la contrée comme un lord anglais dans un bourg pourri. - -Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si -généreux en paroles, la main et le coeur constamment ouverts: - ---Ce pauvre M. Mahirel, il s'ôterait le pain de la bouche pour nous. - -En somme, il ne s'ôtait rien du tout, encaissait son traitement, -économisait ses rentes, poussait sa progéniture, casait ses amis, et -vaquait à ses petites affaires, gratis, à l'aide de cette bonne loi du -parcours gratuit qu'il avait votée avec enthousiasme. - -Au demeurant, le meilleur député du monde. - -Il ne fallait donc pas songer à le renverser du piédestal où il -s'était juché, comme un perroquet sur son perchoir. - -C'était un malin. - -Aussi, à la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui -dissimulait avec elle pour la première fois de sa vie, se sentit -intérieurement flatté de l'ouverture prochaine de cette succession. - -Mais il se contenta de répondre: - ---C'est un bruit qu'il répand pour se rendre intéressant. Un roublard, -va donc! - ---Non, c'est très grave, à ce qu'on assure. - ---Les médecins le guériront. - -Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se -retourna: - ---Tu les flattes, dit-il. - ---Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles. - -Hélène se serra contre lui et lui soupira à l'oreille: - ---Si, ce serait un moyen. - ---Un moyen de quoi? - ---De te distraire. - -Elle avait hésité un moment et le regardait en face, de tout près, -dans les yeux. - -Il vit son anxiété: - ---Mais je ne m'ennuie pas, s'écria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me -calomnie. - ---Duvernet me le disait pourtant tout à l'heure. - ---C'est un traître. On devrait le poursuivre pour délit de fausses -nouvelles. Pourquoi pense-t-il?... - ---Bien vrai? - ---Ah! çà, tu ne l'as pas cru, toi, au moins? - -Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et -l'entraîna au dehors dans le parterre dont les corbeilles répandaient -dans la nuit leurs parfums pénétrants: - ---Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manquât quelque -chose. Et il ne me manque rien. - ---Qu'en sait-on? - ---Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hélène, une perle? Est-ce que tu -n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux -un reproche, une lassitude, une malice? - ---Je vieillis. - ---Quelle erreur! - ---Pense donc! Trente-quatre ans. - ---Tu peux être coquette et n'en avouer que vingt-cinq. - ---Un jour viendra où je serai laide. - ---Jamais. - ---Hélas! - ---Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours fraîche, jeune et belle. -Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hélène de nos -vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hélène de la -jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous désunir nous -rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un -sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour! - -Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute -taille et leurs lèvres se rencontrèrent. - -Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme -aux premiers temps de leur union. - ---Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux -petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans -d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies -que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les -moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en -secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui -aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et -les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on -fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent -par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans -les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui -font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les -terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je -serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies -innocentes! Ta soeur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du -coeur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable! - -Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie. - -Ce Duvernet lui avait fait une peur! - -Elle le dit et Maurice la rassura. - ---Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car -aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes. - -Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue. - -La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire -dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la -pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition -malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux. - ---Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du -bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te -manque quelque chose, à toi? - ---Non. - ---Et à moi, donc? - ---Duvernet et mon père soutiennent qu'il te faut une distraction, et -si vraiment le père Mahirel venait à disparaître!... - ---Tu consentirais à me voir prendre sa place? - ---A tout ce qui te flatte, mon ami. - ---Nous irions à Paris? - ---Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier -Denise. Elle a bientôt vingt ans. - ---Non, dix-huit seulement. - -Elle parlait doucement, avec une certaine timidité, attendant sa -réponse. - -Il la prit dans ses bras nerveux et l'éleva jusqu'à ses lèvres. - ---Chère et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la -campagne, las de notre félicité tranquille, et tu te sacrifierais, -comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de -Valéry. Peut-être aussi de Denise. Elle aime les fêtes, le monde, le -théâtre. C'est de son âge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en -reparlerons. Il veut être ministre, lui. C'est son idée; moi je ne -désire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu -veux. - ---Tout ce qui peut te plaire. - ---Tout? - ---Oui. - -Elle ajouta en cachant sa tête sur l'épaule de son mari: - ---Pourvu que tu me restes! - - - - -XI - - -Quelques jours s'écoulèrent, paisibles pour les hôtes du Val-Dieu. - -La maison suivait son train accoutumé. - -Chazolles se levait dès l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une -heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques -excellents au poil blanc semé de taches orangées, qui marchaient à -quinze pas du maître, flairant, le nez haut, les sainfoins où les -perdrix se glissaient dans les touffes serrées qui étaient à ces -volatiles ce que sont les taillis de la forêt pour les chevreuils et -les cerfs qui s'y promènent en hardes nombreuses. - -Ou il passait sa revue dans les cours, à la porte des étables où les -boeufs indolents ruminaient endormis sur la litière fraîche. - -Les servantes arrivaient des pâturages où les vaches laitières -paissaient en liberté, avec leurs pots à lait en cuivre jaune, à la -mode du Cotentin, cruches banales que M. Châtenay était tenté de -prendre pour des amphores étrusques ou des buires antiques. - -Ou encore il faisait des armes avec son fidèle Joseph. - -L'heure du déjeuner sonnait bientôt au campanile du manoir et la -famille prenait joyeusement son repas du matin, les fenêtres ouvertes, -en jouissant de la perspective riante du parc et de la forêt qui -ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumière du mois -d'août qui commençait. - -Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans -l'air balsamique de la campagne. - -Le soir, ils allaient dîner à Grandval, en escortant la voiture des -dames, ou Denise et son père venaient au Val-Dieu. - -Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point -de secrets, Maurice ne desserrait pas les lèvres au sujet de -l'apparition qui l'avait si fortement impressionné le dimanche -d'avant. - -Il évitait avec soin toute allusion à cette excitante créature qui -devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie. - -Il redoublait aussi d'empressement auprès de sa femme. Plus souvent et -avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux -de ses filles. - -On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces -êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il -n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné. - -Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la -tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme -s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des -alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne -se sentait pas le plus fort. - -Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et -pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il -entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers -prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux -lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou -au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient -péniblement, trop jeunes encore. - -Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit -bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du -poissonnier devenu villageois. - -Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre -de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant -avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la -grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux -brûlés, le passage des deux cavaliers. - -D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le -remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre -but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières, -elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence. - -Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se -comprenaient à merveille. - -Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour. - -Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était -appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de -l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti -qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait -entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en -communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre; -qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction -qui les réunirait. - -On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de -Chazolles. - -Chaque jour elle était plus ravissante avec ses cheveux tombant en -torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose éclatante tranchant -sur la neige de sa peau, dans l'échancrure de sa robe claire, avec ses -bas de soie tirés avec soin et ses petits souliers découverts moulant -un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudées à ses bras par -un poignet d'une aristocratique délicatesse. - -Dans cette muette comédie de l'amour, tous les avantages étaient de -son côté. - -Elle savait ce qu'elle voulait et où elle allait. - -Elle n'avait plus besoin de s'initier à la science du libertinage, -dont elle avait à loisir pris les dernières leçons. - -Sous un visage d'une sérénité de vierge, elle cachait les instincts -les plus dépravés. - -Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire à -sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du -matin, Angèle venait, rayonnante et parée, dans ses toilettes -fraîches, embrasser à deux bras la grosse poissonnière. - ---Elle est jolie comme un ange, votre nièce, disait Florence. -Qu'est-ce qu'elle fait? - ---Rien. - ---C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux à plumes, -madame Pivent? - -Un hoquet montait à la gorge de la marchande, mais elle répondait -tout de même, avec un étranglement qui passait: - ---Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gâtée, cette petite. -Pivent ne voulait pas la voir se gâcher à un banc, comme nous. Il n'y -avait rien de trop beau pour elle. Elle était orpheline. Ma soeur -Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis -cette pauvre fillette était si fluette, que Pivent avait des -faiblesses pour elle. On l'a fourrée en pension à Sceaux, comme une -demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a changé dix -fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La -dernière fois, c'était dans un pensionnat du côté de Sèvres qu'on -l'avait casée. Personne n'en voulait à cause de ses caprices. Quand -elle est revenue à la maison, c'était la même vie. Du vif-argent dans -les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fâcher contre elle. -Une enjôleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en -passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il -lui semblait que la maison était vide. Malheureusement, depuis la -perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il -faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se -promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracassé par un tas de -gens. Tout à fait sa pauvre mère! Elle était trop coquette et il ne -manque pas de propres à rien qui rôdent autour des jolies filles. - -Elle prit un maquereau et de colère elle le jeta violemment sur le -marbre où les poissons s'étalaient, dans l'humidité gluante, avec -leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin. - ---Je voudrais les aplatir comme ça, conclut-elle en écrasant une -écrevisse entre ses doigts. - -Elle ne disait pas la colère qu'elle gardait dans l'âme, non contre sa -nièce, il lui était impossible de la haïr, mais contre ceux qui la lui -avaient prise. - -Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa soeur, mais elle se -taisait sur Angèle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute -maternelle. - ---Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son père, on ne l'a jamais -connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle -nous a dit qu'il était mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours -soupçonné un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre -étal, un de ces jolis coeurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas -et ne se privent de rien tout de même. Miséricorde! ma pauvre -Florence, on aurait pu le mettre à l'étalage! Claire était faible et -bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et fraîche comme un -printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est -morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son père -dans les veines et c'est un mauvais lot. - -Son blâme n'allait jamais plus loin. - -Elle continuait: - ---On ne pouvait pas l'abandonner pour ça, n'est-ce pas? Nous autres, -nous étions économes comme des fourmis. Gaspard de même. Il a arrondi -sa pelote. Tout ce bien-là doit revenir à la petite. Elle nous est -restée toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tête -d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pavé, à grelotter l'hiver -sous la voûte des halles, les pieds dans l'eau. C'était un meurtre, un -massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant -pis. Nous n'aurons rien à nous reprocher. - -Si elle avait poussé plus loin ses confidences, elle serait entrée -dans des détails lamentables. - -Elle aurait appris à ses voisines, à ses confidentes, que cette enfant -pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son--homme--leur -avait, à seize ans, glissé entre les doigts avec la vivacité de -l'équille plongeant dans le sable au bord du flot. - -On ne savait seulement pas où la repêcher ni ce qu'elle était devenue. - -Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant -partout comme un furet. - -Sa désolation faisait peine à voir et il était devenu, de chagrin, -plus sec qu'une merluche. - -Il en perdait la tête et négligeait les plus chers intérêts de son -commerce. - -A la criée, il laissait passer les meilleures occasions sans en -profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou -des lots de merlans à des prix dérisoires de cherté. - -Madame Pivent s'était vue obligée de prendre le gouvernail et de -diriger la barque. - -Le mari avait donc pu se livrer en toute liberté à ses recherches. - -Un soir, après plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive -à l'Élysée-Montmartre en compagnie d'un grand bohème dégingandé d'une -tenue extravagante, au moment où ce fantoche,--un poète!--initiait la -jeune fille aux principes d'un chahut accentué. - -Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta -immobile une seconde, puis il se précipita sur le bohème et lui -administra une épouvantable volée. - -Le poète resta sur le carreau, cassé en deux. - -Le vainqueur, dûment appréhendé, fut conduit au poste, et huit jours -après, expira de colère rentrée. - -A la vérité, il avait rossé le séducteur enamouré, mais ce qu'il -voulait, c'était sa petite, et pendant la bagarre, elle avait filé au -bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel -elle était allée poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au -Salon, malgré l'incontestable perfection du modèle. Tout lui était -bon. - -Le sang de son père et des Méraud mélangés! - -Madame Pivent était bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme -un portefaix, taillée à coups d'eustache, comme un bûcheron, -légèrement barbue à la lèvre supérieure. C'était à croire qu'au -dernier moment le créateur s'était trompé de sexe, mais elle possédait -une qualité essentielle et dominante, le dévouement entier, vaillant -et solide. - -Malgré ses accès de colère contre sa nièce, malgré ses rancunes pour -le mal qu'elle leur faisait, à eux qui la traitaient comme une fille -bien-aimée, malgré même la mort de son mari dont Angèle était la seule -cause, peut-être même en raison de ces grosses peines dont cette fille -aussi légère qu'attrayante avait été la source, elle gardait au fond -du coeur une immense tendresse, une affection irritée contre cette -créature indomptable et vicieuse, un amour pareil à l'emportement -insensé d'un amant pour la maîtresse qui le trompe. - -Angèle, pour madame Pivent, représentait l'objet qu'il faut cultiver, -sur lequel on dirige les élans d'une âme qui ne peut rester vide, sa -seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifiée avec -l'irrésistible passion qui veut qu'on se dévoue à quelqu'un ou à -quelque chose. - -La petite Angèle était la seule défaillance de cette virago des -halles. - -Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrième d'une vieille -maison délabrée, elle éprouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant -elle ouvrait la chambre de sa nièce, ou mieux de sa fille, et qu'elle -apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux -rideaux de mousseline fraîche, intact et sans un pli, les chaises -soigneusement rangées, la toilette de marbre blanc dans le même état -qu'elle l'avait laissée le matin. Elle appelait sa bonne, une petite -Bretonne du Morbihan, qui répondait au nom de Brigitte et commençait -son apprentissage sous les ordres de la poissonnière: - ---Brigitte, as-tu vu ma nièce? - -Le plus souvent la Morbihannaise répondait: - ---Non, madame; elle n'est point venue, bien sûr. - -Quelquefois, au contraire, Angèle avait fait une apparition dans la -journée aux yeux émerveillés de la petite bonne. - -Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, très soignées depuis la -bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse. - -Elle avait l'instinct de l'élégance et, ses premières armes faites -dans le monde de la galanterie, elle s'était promptement classée parmi -les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au -Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux -premières des petits théâtres et ornent les cabinets des cabarets à la -mode comme une pièce rare de Sèvres ou de Rouen décore les crédences -d'une salle à manger de millionnaire. - -Sans renoncer à ses liaisons du début, elle en était venue à les -dissimuler et le hasard l'avait lancée dans une sphère plus brillante. - -Ce hasard s'était manifesté sous la forme d'un jeune seigneur qui -porte un nom célèbre, et lui prête un nouveau relief auquel ses aïeux -n'ont certes pas songé. - -Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle à -laquelle il a fallu un nom nouveau. - -Il l'a trouvée sans peine, et son imagination étiolée, rachitique -comme sa personne ne s'est pas mise en frais. - -Le pschutt est né grâce à lui; grâce à lui il a été baptisé. - -Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes où rayonne -la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur, -ineffable de goût et neuf dans la mode, la déesse du groupe présidé -par ce Brummel maladif et malingre. - -Il est très pschutt de faire un souper à cinq louis par tête, au grand -Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont -également décolletés; très pschutt de porter au doigt, à sa cravate ou -à sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient à -leurs femmes; très pschutt encore de se prélasser aux courses, à -Longchamp ou à Chantilly, en compagnie d'une admirable drôlesse qu'on -lance, et plus pschutt, de cent coudées, de la céder, fleur -effeuillée, avec indifférence et lassitude à ses amis et -connaissances, après en avoir froissé quelques pétales; pschutt, de -manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de -compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de -veston originale et de la commander à son tailleur; pschutt, -d'éconduire ses créanciers en les faisant bâtonner par ses laquais... -si on osait. - -Le jeune duc de Charnay règne sans contestation dans le royaume du -pschutt. - -Il a même une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui -l'imitent et sont ridicules, là où sa suprême impertinence triomphe. - -C'est à lui qu'Angèle Méraud a dû son admission aux couches -supérieures de la société parisienne et sa découverte fait honneur au -coup d'oeil de ce rejeton d'une race illustre. - -Il cheminait une après-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue -des Champs-Élysées. - -Sa victoria attelée de deux alezans d'une légèreté surprenante -l'attendait au bord du promenoir des piétons. - -Il allait rêvant à des points désagréables qui se montraient à son -horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux -noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient -dans leur bec des papiers couverts de lignes serrées de fines -écritures et timbrés, au coin, du sceau de l'État. - -Le pschutt est agréable et bruyant, mais parfois il est cher. A -renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an; à changer sans -cesse les meubles de son hôtel, à voyager de Nice à Trouville et de -Bagnères-de-Luchon à Contrexéville ou à Vichy en traînant à sa suite -tout un monde de courtisans et de valets, à imaginer de triomphants -costumes pour les bals masqués et les redoutes et à sabler du -champagne chez Bignon ou à la Maison Dorée sans rime ni raison, on -dépense des sommes et les revenus du jeune duc n'étaient pas à la -hauteur de l'illustration de sa famille. - -Le papier timbré pleuvait chez le concierge à son petit hôtel de la -rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource: -épouser la demoiselle d'un banquier fraîchement enrichi à la Bourse -dans quelque émission véreuse, ou l'héritière d'un fabricant de -bonneterie assez calé pour se payer la coûteuse vanité de restaurer le -blason dédoré des Charnay. - -Le duc envisageait d'ailleurs cette éventualité avec une impassibilité -britannique. - -Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque -aspire à figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt. - -Ce soir-là, Charnay était préoccupé, mais il ne le laissait voir à -personne. - -Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aiguës du bout -d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse émeraude, -brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussière de son -pantalon gris perle à petits coups de ladite canne. - -Le lorgnon à l'oeil, il dévisageait avec son sourire insolent les -femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'était une -merveille de voir cet élégant jeune homme, trop petit pour être -imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour -plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire -qui le croisaient sur l'asphalte. - -Le temps était très doux, par une belle journée de mai. Les -Parisiennes arboraient pour la première fois leurs toilettes -printanières. Elles avaient renoncé aux fourrures qui voilent la grâce -des formes. - -Le duc remarqua bientôt une jeune fille qui marchait devant lui, -délicieusement cambrée, la robe adorablement seyante, le chapeau à la -Gainsborough hardiment campé sur une forêt de cheveux d'un blond -vénitien à reflets d'or rouge. - -Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel était ce personnage qui -s'obstinait à la suivre, se tenant toujours à deux pas derrière elle, -et gardant la même distance, quelle que fût son allure rapide ou -calme. - -Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'étonna de -ne pas connaître. - -Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta -dans un petit coupé où un jeune homme était déjà installé et qui -partit au grand trot du côté des boulevards. - -Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M. -Abraham Saller, le fils du banquier de la Chaussée-d'Antin. - -Il en savait assez. - -Le soir même, à la rue Royale, il aborda son collègue, un brun -anguleux, maigre et sombre, le type raté des races sémitiques, qui ne -manquait que d'esprit et de formes pour être présentable. Il est vrai -que la fortune de son père comblait avantageusement ces lacunes. - ---Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conquêtes. - -Saller fit une grimace: - ---Je ne comprends pas, dit-il. - -Il comprenait parfaitement. - -Depuis huit jours il avait rencontré Angèle et commencé une cour -assidue, sans résultat jusque-là. - -Pour la première fois de sa vie peut-être, la nièce de madame Méraud -se faisait prier. - -Au moment où Charnay l'avait aperçue, elle allait recevoir la clef -d'un entresol que Saller lui avait meublé rue de Londres. C'est là que -le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours -après,--un caprice d'Angèle qui imposait ces conditions. - -Le duc arracha ces détails au jeune Hébreu en jouant avec lui une -partie d'écarté qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui -inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia à -la fête. - -Cet enlèvement fut considéré comme très pschutt. - -Naturellement Abraham Saller fut exclu et mécontent. - -Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son -adversaire, et reçut le lendemain, à la frontière belge, un maître -coup d'épée qui, sans mettre en danger sa précieuse vie, le tint, six -semaines, sur son grabat en bois des Iles, livré à des rêves que -l'image d'Angèle dut parfois assombrir et dont il se vengea en -achetant quelques créances sur son heureux rival. - -Tels furent les débuts de l'héritière des Méraud dans la haute vie! - - - - -XII - - -Ce fut un beau feu qui dura une quinzaine et brûla le peu de sang qui -restait dans les veines de l'héritier des Charnay, espoir de cette -race tombée en décrépitude. - -Mais l'amour même illégitime n'habite pas longtemps avec la gêne. - -L'enfant de Juda, pour se consoler de son coup d'épée, se donna la -jouissance d'envoyer à l'usurpateur les notes d'installation de -l'entresol d'Angèle et sur cette sommation muette mais expressive, il -fallut s'exécuter. - -Il eût sans doute été très pschutt d'user sans vergogne des meubles -payés par un autre, mais le duc manqua d'audace et recula devant cette -économie. - -Les vaillants même ont leurs faiblesses. - -Les notes s'élevaient à la somme de dix-sept mille cinq cent quinze -francs. - -Ce n'était pas un total effrayant, mais il suffit d'une goutte d'eau -pour combler la mesure. - -D'autre part, le jeune duc n'était pas en veine et la dame de pique -lui tenait rigueur depuis quelques semaines. - -Bref, quand il eut promené dans sa victoria et exhibé aux avant-scènes -son enviable conquête, il s'avisa de penser que sa vanité était -satisfaite, qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il était de -bon goût de passer la main à d'autres. - -C'était d'ailleurs plus lucratif et ses journées lui resteraient -entières pour courir chez les usuriers et se procurer de nouvelles -ressources, des lingots à fondre dans le creuset où tant d'autres -avaient déjà passé. - -Ce fut le triomphe de l'adorateur évincé. - -Sa blessure était guérie et il eut la joie de coucher dans ses meubles -qui ne lui coûtaient rien. - -Alors il arrangea une existence fort à souhait pour sa capricieuse -maîtresse. - -S'il ne pouvait lui offrir d'armoiries et si, en sa compagnie, elle -perdait le droit de broder des couronnes sur ses mouchoirs, du moins -il puisait, sans observations, les billets de banque par liasses dans -la caisse paternelle dont on ne craignait pas la ruine. - -Angèle put avoir une femme de chambre et vivre chez elle à sa guise. - -Le jeune M. Saller lui donnait quinze cents francs par mois et ne se -montrait pas exigeant. - -D'ailleurs il eût été autoritaire en pure perte. - -Inutile d'essayer de réduire cette fantasque fille à une obéissance -quelconque. - -Elle ne faisait que ce qu'elle voulait, disparaissait au moment où on -y pensait le moins et pour toute explication se contentait de jeter à -la tête de sa camériste ou de son banquier cette explication: - ---Je vais chez ma tante. - -Il fallait s'en contenter. - -Elle revenait quand c'était sa fantaisie. - -Du reste, pleine d'esprit et de gaieté, riant toujours, entraînante et -folâtre. La séduction en chair et en os. - -Et sans leçons, d'instinct ou peut-être à cause de l'harmonie de tout -son être, elle était devenue rapidement supérieure aux autres femmes -dans l'art de la coquetterie. - -Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe fût -drapée sur son corps de statue pour qu'elle parût un chef-d'oeuvre -sans défauts. - -Au fond, ses liaisons avec ce duc mièvre et dégénéré, qui ne parlait, -en zézayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se -parait comme une femme et restait volontiers des heures entières en -face d'une glace reflétant son personnage; avec ce faux grand seigneur -dont le jargon de convention, masquant la stérilité de son esprit, -l'avait séduite d'abord, aidé de son titre, et qui était réduit aux -expédients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac, -moins adroit et plus honnête que les grecs qui le plumaient; son -intimité avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait -d'exploiter à outrance la bêtise des masses; avec cet Abraham, inepte -au premier chef et fort heureux que ses pères fussent nés avant lui, -dépourvus de préjugés et bien armés pour la conquête de la Toison -d'Or; avec ce crétin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se -serait couché à plat ventre devant ce fétiche d'où il tenait sa seule -force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vidés -n'ayant pour toute supériorité que les coupés qui les attendaient aux -portes des restaurants en vogue, leurs habits taillés par des -artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux hôtels où des -domestiques de haut style, plus dignes que leurs maîtres, étaient -payés pour se moquer d'eux; ces amitiés qui l'amusaient d'abord -avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des -regrets de l'Élysée-Montmartre, de son poète du Rat-Mort qui signait -maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son -rapin dont la réputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une -troisième médaille au dernier Salon. - -Un jour elle n'y put résister. - -Elle était écoeurée. - -En vain elle s'était réfugiée plus souvent rue du Cygne, chez sa tante -Pivent, qu'elle avait comblée de joie et qui en versait des larmes -d'attendrissement; en vain aussi elle était allée revoir, à l'atelier -de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux, -avait corrigé de mémoire, sa mélancolie devenait plus profonde. - -Elle en avait assez. - -Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon à ces amants qu'elle -aurait jetés par la fenêtre, si elle en avait eu la force, mais aux -plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou -aux Variétés, promenades au Bois, soupers fins et triomphes -d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des -disparitions imprévues, par des malices qu'ils supportaient avec la -platitude d'esclaves domptés. - -C'est ainsi qu'un jour, après une querelle entre elle et le jeune -Abraham qu'elle avait fort maltraité en paroles, à propos d'un -bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'était souvenue de -son cousin Gaspard Méraud, retiré à la campagne, au fond d'une -bourgade moitié normande, moitié percheronne. - -Il lui était venu à la pensée qu'elle accomplirait un devoir de -famille en allant rendre visite à ce néophyte de la vie des champs et -qu'il était à propos de passer quelques jours auprès de lui pour -changer d'air. - -Elle lui avait donc adressé subitement ce billet laconique: - - - «Mon cher cousin Gaspard, - - »Je m'ennuie à Paris. Vous avez bien fait de le quitter. C'est un - vilain endroit et les gens y deviennent d'un bête à faire peur. - Venez me chercher à la gare de Laigle après-demain jeudi au train - de onze heures trente. J'arriverai avec armes et bagages. Je dis - Laigle. Je me suis acheté une carte et je vois que c'est la - station la plus rapprochée de vous. Le Val-Dieu? Est-ce que vous - êtes dans un couvent? - - »A bientôt. Je vous embrasse à deux mains. - - »Votre petite, - - »ANGÈLE.» - - -En recevant cette lettre, Méraud essuya un pleur de joie. - -Il était aussi faible que sa cousine Pivent. - -La malicieuse fée les ensorcelait. - -Il courut au château et pria le cocher, maître Jacques, le chef des -écuries de Chazolles, de lui prêter une carriole pour aller au-devant -d'une jeune parente qui venait passer quelques jours chez lui. - -A l'abbaye, on ne savait rien refuser à un voisin. - -Méraud était donc arrivé à la gare à l'heure dite, traîné -majestueusement par une forte bête de labour dans une charrette -anglaise, et il avait ramené sa cousine, en épiant l'effet d'une aussi -gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut -satisfait. Angèle était radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer -au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller, -sa bête noire, lui prêtait une animation et un éclat extraordinaires. - -C'est à peine si elle avait quitté Paris et sa banlieue avant le -voyage. - -La nouveauté du paysage vraiment grandiose qui se déroule pendant la -traversée de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au -milieu d'une explosion de joie naïve qu'elle arriva à la maison du -rentier. - -On sait le reste. - -Lorsque, le jour de l'assemblée, l'attention de Chazolles fut attirée -par la vue de la belle fille, elle était à la villa Méraud depuis -quelque temps et personne à Paris ne connaissait le chemin qu'elle -avait pris, à l'exception de sa tante Pivent à laquelle elle avait -recommandé le silence que la bonne dame n'était pas disposée à rompre, -heureuse que sa nièce allât se retremper dans l'air pur de la -Normandie et se refaire une virginité dans le village où elle se -confinait comme un pécheur qui se met en retraite. - -La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si -mobile de la jeune fille. - -Peu à peu elle se piqua au jeu. - -Le châtelain du Val-Dieu lui semblait une proie désirable. - -Certainement ce campagnard à tournure de mousquetaire valait mieux, -malgré la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohèmes -drôlatiques et râpés qui avaient profité de ses débuts; mieux que les -petits-maîtres, les gens du pschutt, les frelatés, les éreintés, les -étiolés et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la révélation -continue de leurs pauvretés. - -Il aurait étourdi d'une chiquenaude le petit duc de Charnay qui -l'avait lancée dans la haute, le printemps dernier, et envoyé d'un -revers de main dans le fossé de la route le jeune monsieur Saller, -même lesté de quelques-uns des lingots de son auteur. - -Chazolles lui plaisait peut-être par le contraste de leurs natures. - -Il l'avait prise dès le premier regard. - -Il ne ressemblait pas aux jolis jeunes gens des samedis du Cirque et -des fauteuils de la Renaissance, quand Granier roucoule ses ariettes. - -Elle n'en était pas amoureuse, pas encore, du moins. Non. Son -éducation première la disposait mal à ce sentiment qui veut une -certaine probité du coeur, mais elle s'en toquait, mot populaire qui -rend à merveille la nature de ses impressions. - -Il est hors de doute qu'elle aurait donné dix ans de la vie d'Herminie -pour quelques semaines de liaison avec ce gentleman farmer d'une -espèce inconnue pour elle. - -De jour en jour ce désir s'exalta, devint plus violent, et à mesure -qu'il gagnait en vivacité, elle rétrécit le cercle de ses promenades -autour du Val-Dieu, poussant ses reconnaissances plus loin à chaque -sortie, d'abord dans les champs de blé où elle vagabondait comme une -écolière en congé, cueillant des bleuets et des coquelicots pour en -faire des bottes. - -Elle rapportait à la villa bizarre de son cousin de véritables gerbes -grosses comme celles des glaneuses qui viennent après les moissonneurs -et fondent l'espoir de leur hiver sur le grain ramassé dans les -sillons du riche. - -Puis elle se hasarda dans les bosquets et taillis de bouleaux et de -châtaigniers qui servent, aux alentours du parc, de couvert au gibier -de la plaine. - -Plus tard on la vit errer, avec des attitudes penchées et des poses -mélancoliques, dans les allées sinueuses qui se rapprochent des -jardins, et un soir, après une journée chaude, alors que les grillons, -mis en joie par les vapeurs brûlantes de la terre, chantaient dans -l'herbe, au bord de leurs souterrains; pendant que les grenouilles -coassaient dans les joncs des rivières, annonçant le beau temps du -lendemain, que les moineaux se battaient dans les branchages en -cherchant leur gîte et que les hirondelles volaient haut, avec de -petits cris, avant de regagner leurs nids suspendus en chapelets aux -corniches des toitures, elle se glissa dans une longue charmille au -fond de laquelle on distinguait, comme au bout d'une lorgnette, la -silhouette en miniature du château, avec ses clochetons découpés sur -le bleu ténébreux du ciel, où la nuit jetait des voiles légers encore. - -Justement, le hasard voulut que le châtelain passât à l'autre bout de -l'avenue et qu'il aperçût sous les arceaux de verdure cette ombre -lointaine, à la robe pâle, errante dans cette solitude, sur le gazon -foulé jadis par les sandales des religieux méditant le néant des -félicités humaines. - -Il était huit heures et demie. - - - - -XIII - - -Les hôtes du Val-Dieu étaient réunis au salon dont les fenêtres -jetaient, dans l'ombre du soir, une lumière jaune tamisée par la gaze -des rideaux, et, dans le lointain, on entendait le rhythme net d'une -valse, à quatre mains, lestement enlevée. - -Duvernet, accoudé sur le piano, contemplait avec une admiration -croissante, le visage délicat de Denise, assise près de sa soeur. - -Il se disait, sentant naître des désirs qu'il essayait de combattre -quand il s'éloignait d'elle, que c'était le port où il serait sage de -se réfugier après les orageuses traversées de la vie de garçon pour -ménager à sa vieillesse cette affection sereine si désirable qui en -assure le repos. - -Il se disait encore, en éventant l'intrigue qui se déroulait depuis -son arrivée à la campagne, que si son ami Maurice avait rencontré, à -quarante ans seulement, le soir de l'assemblée du village, l'aînée des -demoiselles Châtenay après avoir brûlé les exubérances de sa jeunesse -aux flammes de la vie parisienne, il aurait été moins accessible aux -passions critiques de l'âge mûr et que la soudaine apparition d'une -fille d'Ève pâle et vicieuse ne l'aurait pas troublé une minute; qu'il -se serait contenté de sourire à l'aspect de cette créature en proie à -la chlorose, de ses lueurs d'étoile perdue au fond des firmaments et -de ses clartés de lune anémique et mourante. - -Tout au plus aurait-il admiré la gracieuse jeune fille comme un -amateur, habitué à parcourir les musées et les ventes, admire une -statue de prix ou un tableau de maître en estimant jusqu'où les -enchères du public pourront s'élever. - -Le charme qui se dégageait des vingt ans de Denise l'attirait, lui -Duvernet. Elle possédait les qualités qui doivent séduire et -enchaîner. Elle était svelte, souple, satinée. Ses grands yeux qui se -fixaient droit devant eux semblaient vous interroger, franchement, sur -un secret mystérieux qu'elle aurait voulu connaître et qu'il devait -être si doux de lui apprendre. Elle n'avait rien de la pruderie des -filles qui ont la science et veulent se donner des airs d'ingénuité. -On sentait en toute sa personne une grande et profonde loyauté. - -Évidemment, avec son entrain et sa gaieté débordante, Denise serait, -comme sa soeur, une honnête femme, pleine de coeur et de dévouement. - -Et belle! - -Quand le temps, dans un ou deux ans, aurait mis la dernière main à -cette oeuvre de Dieu, ce serait une femme accomplie. - -La valse était finie. - -Denise leva les yeux sur Duvernet, pendant que sa soeur feuilletait -des recueils, cherchant une étude à jouer. - ---Monsieur le député, fit-elle avec une grimace narquoise, savez-vous -que vos cheveux commencent à grisonner? - ---Désobligeante remarque, mademoiselle. - ---Et que sur le front, là-haut, au sommet de l'édifice, il se découvre -des ravages. Vous avez beau faire et ramener avec rage, il se forme -là, aux deux côtés, une manière de croissant qui rappelle l'étendard -du Prophète. Voulez-vous m'écouter? - ---De toutes mes oreilles. - ---Mariez-vous. - ---Avec qui, grand Dieu? - ---Avec une femme, fille ou veuve. - ---Malgré mes cheveux grisonnants! - ---Malgré tout. Vous êtes encore possible, mais... - ---Voilà un mais terrible. Continuez. - ---Plus vous irez, plus le temps... - ---Me démonétisera? - ---Dame! Mon idée ne vous va pas, soyez franc! - ---J'aime beaucoup la liberté. - ---C'est beau quand on a vingt ans, mais plus tard il vous faut des -gardes-malades pour soigner vos douleurs. N'attendez pas trop. Vous ne -trouveriez plus qu'une soeur de charité. - ---Comme vous me détestez! - ---Pas du tout. Si je vous haïssais--ce dont je n'ai aucun sujet--je ne -vous donnerais pas cet avis qui est bon. - ---Soit, mais quelle femme serait assez abandonnée de Dieu et des -hommes pour vouloir d'un vieux garçon comme moi? Vous l'avez dit, il -n'est que temps, tout juste. Je blanchis. - ---Ce n'est encore qu'une petite nuance argentée qui vous sied. Un peu -de poudre. - ---J'ai quarante ans. - ---Vous n'en paraissez pas plus de trente-neuf. Et Maurice les a comme -vous, ce qui ne l'empêche pas d'être un beau cavalier, un grand -chasseur et un bon mari. - ---Les soucis de la politique m'absorbent. - ---Prenez une ambitieuse. - ---Il y en a donc? - ---Vous l'êtes bien, vous. Pourquoi les femmes ne le seraient-elles -pas? - ---Nous verrons. Quand je rencontrerai cette ambitieuse invisible -jusque-là. - -Il soupira. - -Hélène avait ouvert un volume de sonates et tirait sa soeur par la -manche. - ---Tenez, fit Denise en riant, écoutez cela, du Mozart. C'est plus -vieux que vous et c'est encore très bien tout de même. - -Le banquier, dans une embrasure, expliquait au curé qu'il avait -harponné par un bouton de sa vieille soutane, couleur de tabac -d'Espagne, les merveilles des camps romains, en songeant, avec la -délicieuse sensation du savant, à sa fameuse découverte, le camp des -bois de Rudelande--car ce devait être un camp décidément--qu'il avait -d'autant plus de mérite à exhumer que les légionnaires n'ont jamais -passé là. - ---Mon bon curé, disait-il, le camp des Romains était défendu par un -fossé formidable, dont la terre se relevait à l'intérieur, en manière -de muraille et de parapet. Sur ce parapet, on plantait des palissades, -des sortes de chevaux de frise. De ce retranchement aux tentes, on -ménageait un espace considérable, afin que les traits de l'ennemi ne -pussent atteindre les cohortes. - -Et il se lançait dans des dissertations à n'en plus finir, et, à la -vérité, très obscures, comme doit être toute bonne démonstration de -savant, sur les rues du camp, le forum, les emplacements destinés aux -généraux, aux questeurs, à l'arsenal, à la cavalerie et aux -fantassins. - -Heureusement pour lui, le vieux desservant était sourd comme un vase -étrusque et ne comprenait pas un traître mot de cette divagation -scientifique. - -M. Châtenay lui-même était atteint d'une surdité plus légère. - ---J'ai fait une magnifique trouvaille, disait le banquier, criant du -haut de la tête. - -Le curé formait un cornet acoustique de sa main droite: - ---La volaille, répliquait-il, elle est hors de prix. - ---Je ferai mon rapport à l'Association normande. Elle sera contente de -moi, continuait l'antiquaire. - ---La race normande! disait le curé, elle est très bonne laitière. Ma -vache est parfaite, monsieur Châtenay, parfaite. - -Et la conversation, parfois indécise et flottante, reprenait son -train. - -Les deux causeurs avaient l'air de bêtes attelées à un coche et tirant -chacune de leur côté, mais qui avanceraient tout de même, avec -opiniâtreté, dans un mauvais chemin. - -Madame Chazolles était occupée de sa soeur, de sa musique et de ses -petites qui jouaient dans ses jupes. - -Maurice était donc tranquille. - -Aussi se dirigea-t-il d'un pas rapide du côté de l'ombre errante sous -les charmilles. - -Bientôt, il la rejoignit. - -Elle n'était pas fugace. C'était une ombre apprivoisée et familière. - -A son approche, Angèle s'arrêta. - -Une rougeur modeste lui monta au front et, dans une feinte confusion, -elle s'excusa de son audace. - ---Vous allez me juger bien indiscrète, monsieur, dit-elle d'une voix -profonde qui remua le châtelain jusqu'aux entrailles. - -Elle était à ravir, appuyée sur son ombrelle dont le bout rayait le -sable de l'allée, dans la pose d'une délinquante surprise par un -garde-champêtre. - ---Mais non, mademoiselle, fit Chazolles, non, du tout. - ---On m'a conté que le Val-Dieu est si pittoresque, si intéressant à -visiter, que je me suis hasardée à le venir voir, de loin, à la chute -du jour, persuadée qu'il n'y aurait personne que moi dehors, à -pareille heure. Excusez-moi, monsieur. - -Elle s'inclina dans une révérence savante et fit mine de se retirer. - -Chazolles la retint. - -Elle s'y attendait bien. - -Il s'approcha d'elle, tout près, et avec la douceur soumise d'un amant -parlant à celle qu'il aime: - ---Vous trouvez donc cet endroit joli? - ---Admirable. C'est de la poésie pure. Le recueillement, la paix, les -eaux murmurantes, les ombrages épais, les charmilles qui se rejoignent -comme des voûtes de chapelles, c'est unique et idéal. - ---On n'est pas d'une ironie plus aimable. Franchement vous ne vous y -plairiez pas? - ---Vraiment! Je ne sais que vous répondre. Peut-être, en effet. - ---Vous adorez Paris, d'où vous venez. Votre cousin me l'a dit. - ---Ah! vous lui avez parlé? - ---De vous. - ---Et que lui avez-vous dit? - ---Que vous êtes charmante et qu'il est heureux de vous avoir près de -lui. - ---J'y resterai peu de temps. - ---Vous ne vous trouvez bien que là-bas. - ---Non. Je me plairais partout où serait l'homme que j'aimerais. - ---Heureux celui-là, fit vivement Chazolles. - -Elle répliqua non moins précipitamment: - ---Mais je ne me plais nulle part. - ---Ah! vraiment? - ---Nulle part. Non, monsieur! - ---Ce qui signifie que vous n'aimez personne. - ---En effet. - ---Vous me surprenez. - ---Pourquoi? - ---Vous avez dû rencontrer plus d'un adorateur. - ---C'est une supposition polie. - ---Une vérité. Vous êtes si jolie! - ---Vous trouvez!... - ---Plus que jolie, adorable. - ---Donc? - ---On vous l'a répété souvent. - ---Je ne m'en souviens pas, mais on pourrait le supposer puisque, ici -même, dans cette solitude où il n'y a qu'un homme, on me le dit -encore. - -Chazolles ne répondit pas. - -Il soupirait. - -Elle fit un pas pour s'éloigner en haussant les épaules légèrement, -avec un geste d'inimitable coquetterie. - ---C'est drôle tout de même, fit-elle, les hommes! On n'en peut pas -voir un qui ne se mette à marivauder tout de suite. Même au Val-Dieu, -c'est un comble. Trouver un...--Elle chercha le mot. Il lui en venait -un autre trop naturaliste sur les lèvres,--galant dans les savanes, -dans le désert! Oui, en vérité, c'est un comble. - -Ils marchèrent quelque temps en silence l'un près de l'autre. - -Angèle arrachait une feuille aux arbres du bout de ses gants, -distraite, attendant la déclaration qu'elle pressentait, qu'elle -désirait. - ---Serait-ce donc, dit Chazolles avec un tremblement dans la voix, -qu'on ne peut vous voir sans vous aimer? Je le crois. Je ne sais pas -si vous êtes le type de la beauté rêvée par les classiques de l'art, -par les académiciens de la sculpture ou de la palette, mais ce dont je -suis sûr, c'est que vous êtes faite à donner le vertige, que vous êtes -tout entière charme, attrait et séduction. - ---Et patati et patata. On n'entend que des refrains comme ça. - -Elle fredonnait ces bouts-rimés avec une raillerie provocante. - -Puis brusquement elle reprit: - ---Alors vous voilà parti comme les autres et vous m'aimez aussi vite -qu'eux. - ---Et quand ce serait? - ---Vous me le dites à la première occasion comme cela, sans me -connaître, sans même savoir mon nom, la nuit, au fond d'un bois! - ---Qu'importe le lieu si je suis sincère? - ---Vous êtes hardi, en vérité. - ---Et vous ne vous y attendiez pas? - -Elle le regarda de ses yeux à demi clos, sous ses paupières abaissées: - ---Si, dit-elle. - ---Et je vous fâche? - ---Non. - -Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colère et la tint -suspendue entre eux, comme une barrière naturelle. - ---Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous -autres on ne se gêne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques -successions de marchands des halles en perspective. Pour le présent, -rien. Je n'ai pas connu mon père, je n'hésite pas à l'avouer. Ce n'est -pas ma faute. Ma mère est morte quand j'étais encore toute petite. -Elle vendait du poisson avec sa soeur et ne m'a pas laissé un radis. -Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est à peu près riche, à force -de travailler; elle a une maison à Montrouge, des rentes sur l'État, -des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille, -et je l'aime comme ma mère. - -Mon cousin Méraud est aussi un ancien vendeur d'huîtres. C'est un -brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop même. Il -est vrai qu'il n'est ni mon père ni mon oncle. Ça ne lui est pas -défendu, excepté par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux. -Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous -m'inspirez de la confiance et après tout c'est vous qui avez commencé -en me contant une partie des vôtres. Il ne me reste que ces -parents-là. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi -une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu'à seize ans. Je m'y -ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai changé plus d'une -fois. J'ai été élevée comme une rentière et je n'ai pas le sou. Il -faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge. - -J'ai une jolie chambre à la rue du Cygne. J'y suis comme dans une -châsse et c'est là que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais -quand elle est partie à ses crevettes, à la criée, à ses affaires -enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je -employer mon temps? Que feriez-vous à ma place? Je me promène. On a -voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en -marchandises, des maraîchers du côté de Clamart, qui ont du foin dans -leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est -pas mon goût et, de plus, ils me déplaisaient tous. Je n'aurais pas -vécu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la -mienne. Or, la journée est longue. Quand ma tante est à sa besogne, -moi je flâne. Elle pourrait quitter son métier; elle n'en a pas besoin -pour vivre, mais elle y tient. Ça lui plaît de se tirailler avec les -restaurateurs, les maîtres d'hôtel et les cordons bleus. - -Pendant ce temps-là, je vais à l'aventure quand il fait beau. Et ce -que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les -zingueurs, les pâtissiers qui m'apostrophent avec des mots à faire -rougir un escadron,--vous comprenez, une fille toute seule--jusqu'aux -jolis coeurs des cercles qui me lorgnent à la place de l'Opéra et -m'envoient des cartes par des larbins galonnés, c'est une averse de -déclarations, comme la vôtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai -laissé là-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans -Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe où, au Val-Dieu sans être -apostrophée de la même façon. Et des voyous aux beaux messieurs du -Jockey ou des Éclaireurs, c'est la même pensée qui s'exprime par des -phrases différentes, et entre nous, bien entre nous... - ---Quoi? - ---Vous ne m'en voudrez pas?--Souvent c'est le voyou qui a le plus -d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en -colère. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des -congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air -d'entendre, de paraître ne pas comprendre, même quand on comprend à -merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais. - -On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son exposé de -principes. - -S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune -ailleurs. Si c'est un étranger ou un imbécile et qu'il insiste en -arrivant à des propositions trop crues, il faut lui mettre les points -sur les i ou appeler les sergents de ville. - -C'est une extrémité fâcheuse et rare. - -Mon histoire est celle des femmes seules qui ne sont pas entourées de -domestiques pour les servir et les garder. Pas de différence. Les -filles sont créées pour l'amusement des hommes, à ce qu'il paraît. Dès -qu'il y a un chapeau, une robe et des bottines, ils n'y regardent pas -de près. J'ai des amies laides. Il leur en arrive tout autant. - -Elle se tut. - -Chazolles demeurait interdit. - -Elle le fixa avec ses yeux bleus d'une douceur pénétrante. - -Les rayons de ses prunelles filtraient entre ses longs cils plus -sombres que ses cheveux, une beauté de blonde, et ce fut d'une voix -mélodieuse et caressante qu'elle ajouta: - ---Vous voyez bien que je ne peux pas me fâcher de ce que vous me -dites, vous! - -Maurice se sentait remué plus qu'il n'aurait voulu. Jamais une voix de -femme n'avait fait passer un pareil frisson dans ses veines. - -Pas même Hélène, son Hélène qui lui appartenait à lui seul, dont il -avait eu le printemps. Cette fleur qui s'était épanouie à son souffle -et dont il avait respiré les premiers parfums, son Hélène si soumise à -toutes ses volontés, à ses caprices; son Hélène qui ne l'abordait -qu'avec un sourire, ce sourire caressant de la femme qui se sent aimée -et qui aime de toute son âme, sans crainte, sans fausse pudeur, libre -devant Dieu et devant les hommes, pour qui le devoir est un plaisir, -et qui s'appuie, confiante et radieuse, sur le bras qui doit la -protéger et la conduire à travers le monde, à travers la vie. - -Hélène disparaissait à présent devant cette fille impudente et naïve, -d'une beauté licencieuse et dépravante qui parlait avec un inquiétant -aplomb, sans gêne, comme si elle eût connu Chazolles depuis dix ans, -l'amusant avec ses gestes délurés, ses mots hardis, tandis que ses -yeux le brûlaient comme si la puissance de leurs rayons avait été -centuplée par une lentille de cristal. - -Il ne pouvait détacher son regard, attiré par une force inconnue, des -mèches folles qui se collaient à son front d'une blancheur lactée, des -tresses dorées et soyeuses qui se tordaient sur sa nuque, ni de sa -poitrine aux contours si parfaits qu'elle semblait taillée dans un -marbre sans défaut. - -Insouciante, sûre de l'effet qu'elle voulait produire, elle attendait -en jouant avec une branche de sureau qu'elle venait de casser. - -Ils se taisaient. - -Dans le lointain, on entendait, du côté du château, les notes envolées -du piano, claires dans le silence de la nuit qui s'épaississait et du -côté des bois, des cris d'oiseaux nocturnes qui s'éveillaient au -moment où la nature allait s'endormir. - -Elle se dirigeait lentement vers le village. - ---Il est temps de rentrer, dit-elle; dans un moment on n'y verra plus -et... - -Il lui mit la main sur la bouche, pour retenir sur ses lèvres ce mot -qui en sortait: Adieu. - ---Ne partez pas, dit-il. J'étais si heureux de vous contempler à mon -aise. Cette heure est la plus délicieuse de ma vie. Ne me quittez pas -encore. Pourquoi troubler ce bonheur que j'éprouve auprès de vous? La -belle nuit! Et quels souvenirs elle me laissera! - ---Vous êtes sentimental, fit-elle en minaudant. - ---Je ne sais pas, répliqua-t-il, je vous aime. - ---Déjà! - ---Est-ce que l'amour dépend du temps? Sommes-nous maîtres de le -repousser ou de l'appeler en nous? Du jour où je vous ai aperçue à -votre fenêtre, il est entré là--il frappa sa poitrine--et je sens -qu'il n'en sortira plus. - ---Vous voyez bien, fit-elle, vous voilà comme les autres. - ---Non, dit-il, pas comme les autres. Moi, je vous aime sincèrement, -profondément, avec respect. - ---Oh! avec respect? fit-elle en effeuillant sa branche de sureau. - ---Oui, avec respect, avec passion, de toute mon âme. - ---Pour une heure? - ---Pour toujours. - ---C'est bien long, murmura-t-elle. - -Elle laissa échapper un soupir. - ---Et penser, dit-elle, que vous ne savez seulement pas mon petit nom! - ---C'est vrai; mais que me fait ce nom? C'est vous que j'aime. - ---Voulez-vous le connaître? Les autres le demandent, vous savez? - ---Dites-le moi. - ---Angèle. - ---Il est joli. - ---Vous trouvez? - ---Oui, et il vous va si bien! - ---C'est un compliment; enfin il vous plaît? - ---Certes! - ---C'est peut-être parce que je le porte. - ---En effet. - ---Allons, continuez, vous êtes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien, -car l'obscurité s'accroît et je pourrais me perdre. Vous me parlerez -en me reconduisant. - ---C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet. - -Un éclat de rire argentin et perlé lui répondit. - -Elle le regarda avec une mine effarouchée, très drôle. - ---Inquiet, répéta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle idée -vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les -châtelains. Vous avez donc vécu dans les nuages. - -Inquiet, mon cousin Méraud? Gaspard Méraud? En voilà un qui ne s'est -jamais avisé de prendre du souci pour ces vétilles. Vous pensez à vos -enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient -de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous -croyez que les filles comme nous sont gardées et qu'on les tient par -leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de -femmes de chambre derrière elles avec des bonnets cauchois ou des -capuches à rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier -courant, moi. On m'a lâché la bride et je n'en ai pas abusé, j'ose le -dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journées et je -n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle, -si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens étaient enfoncés -dans la marée du matin au soir. - -Je me suis donc élevée comme j'ai pu, tantôt au couvent, tantôt à la -grâce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de -vagabonder. J'aime l'école buissonnière au soleil de Paris, ce soleil, -pâlot l'hiver, qui nous rôtit l'été quand les murs de plâtre sont -chauds comme des mottes de four. Et me voilà. - ---Ainsi vous êtes libre? - ---Comme les hirondelles de vos fenêtres. - ---Que faites-vous de votre liberté? - ---Pourquoi cette question? - ---Parce que je m'intéresse à vous; parce que depuis que je vous ai -aperçue, dimanche, en quittant l'assemblée, j'ai été frappé comme d'un -coup de foudre; parce que je sens que vous êtes liée à mon existence, -que vous me révélez un monde inconnu, une vie nouvelle; parce que je -ne peux plus respirer où vous n'êtes pas, qu'il m'est venu une passion -unique: vous voir, vous posséder; parce qu'enfin je suis décidé à -faire ce qui est humainement possible pour gagner votre amitié et vous -obtenir de vous-même. Je veux que vous soyez à moi et que vous -m'aidiez à réaliser cette espérance. - ---Et quand je le voudrais, est-ce que je le pourrais? - ---Pourquoi non? puisque vous êtes indépendante. - ---Oui. - ---C'est donc facile. - ---Sans doute, ma tante ne me gêne pas, la pauvre femme et, quant à mon -cousin Méraud, pourvu qu'il pêche à la ligne dans vos étangs, les -révolutions de la terre ne l'occupent guère, mais vous! Vous n'y -songez pas! Vous vous emballez comme un cheval de steeple qu'on -attellerait à la guimbarde d'un maraîcher! Vous ne voyez pas les -obstacles. - ---Ces obstacles, où sont-ils? - -Elle lui posa sa main gantée, une petite main nerveuse, sur le bras et -s'arrêtant: - ---Et votre femme, monsieur Chazolles, qu'en faites-vous dans vos -arrangements? - -Il resta frappé de stupeur. - -Sa femme, ses enfants! Il les aimait passionnément. Comment les -oubliait-il auprès de cette charmeresse, si vite, si complètement? - -Il se mordit les lèvres et réfléchit. - -En causant, ils étaient arrivés au village. - -De l'autre côté du communal, dans l'obscurité, une seule lumière -brillait à la maison de Méraud. - -Peut-être les écouterait-on. Il passa le bras de la jeune fille sous -le sien et l'entraîna au pied d'un hêtre énorme, situé à l'entrée de -la place. - -Et là, il se pencha à l'oreille d'Angèle et lui murmura: - ---N'y a-t-il pas un mot que les amants ont répété des milliers de -fois? - ---Lequel? - ---Mystère! - -Le mystère! En effet, il paraît à tous les inconvénients, à tous les -dangers de la situation. Il ménageait l'affection de l'épouse et les -plaisirs de la maîtresse. - ---Au Val-Dieu? Y pensez-vous? objecta Angèle sans discuter la -déclaration de Chazolles. Mais je n'entrerais pas deux fois dans ce -parc, que tout le pays en serait informé. Ah! vrai! Pour un amoureux -de passage, vous devez bien aimer, vous, si j'en juge par votre -aveuglement. Franchement, vous perdez la tête avec une facilité -désespérante. - ---Si vous m'écoutiez, dit gravement Maurice, je ne voudrais pas être -un amoureux de passage. Je voudrais vous aimer longtemps, toujours. Je -voudrais vous posséder à moi seul. Je vous garderais avec un soin -jaloux. Je me dévouerais à votre bonheur, et je tâcherais de le rendre -aussi sûr, aussi parfait que possible. - ---Toujours au Val-Dieu, dans votre cloître, afin d'éviter les -querelles de ménage! - ---Non; où il vous plairait d'aller. - ---A Paris, par exemple? - ---A Paris, si c'est votre désir. C'est là, en effet, qu'on peut vivre -inconnu, protégé par la foule, isolé au milieu du monde. Je vous y -arrangerais un coin doux et soyeux, une retraite ignorée où nous -cacherions notre liaison à tous les yeux. Sans troubler la -tranquillité des autres, nous songerions à notre félicité mystérieuse. -Je mettrais votre avenir à l'abri de toutes les inquiétudes. - ---Voilà des promesses qu'on fait et qu'on ne réalise pas! - ---Mettez-moi à l'épreuve. Dites-moi que vous consentez, que vous -n'avez rien dans le coeur qui m'en dispute l'entrée et me le ferme. - -Il la serrait dans ses bras. Elle se dégagea vivement et dans -l'obscurité ses yeux brillants prirent une expression dure, presque -cruelle. - ---Non rien, dit-elle, rien du tout. - ---Tu n'as jamais aimé? - -Elle répondit hardiment: - ---Jamais. - ---On t'a pourtant dit souvent qu'on te trouvait belle. - ---Souvent, oui. Des banalités comme celles que je viens d'entendre. - ---Ah! dit-il en la repoussant, tu n'as pas de coeur! - ---C'est vrai, je ne suis pas bonne. Que voulez-vous? Je ressemble à -beaucoup d'autres. Les hommes m'ont humiliée. Ils m'ont traitée comme -une fille de rien, quelques-uns comme une marchandise à vendre ou une -machine à plaisir. Je me suis habituée à les voir d'un mauvais oeil, à -les haïr peut-être. Je crois que je les haïssais tous en effet. - ---Tous? - ---Oui, jusque-là. - ---Sans exception? - ---Sans exception. - -Chazolles l'aurait étouffée pour la remercier de cet aveu. - ---Et maintenant? demanda-t-il. - ---Je ne sais plus. Vous me parlez un autre langage. Vous dites des -choses qui me troublent tandis que les autres me faisaient rire de -pitié ou me soulevaient le coeur de dégoût. Vous me jetez dans un -embarras! Depuis huit jours, vous passez à cheval sous ma fenêtre, et -je sens bien que c'est moi qui vous attire. Je me suis informée près -de mon cousin, sans faire semblant de rien. Autrefois, vous veniez par -là, mais c'était très rare, tandis que maintenant vous êtes régulier -comme une horloge pneumatique. Vous semblez avoir du goût pour moi, -réellement, mais tant de gens me l'ont dit qui n'en pensaient pas un -mot qu'il m'est bien permis de douter de votre sincérité. - ---Et si vous n'en doutiez pas? - -Elle fit claquer ses lèvres avec un air d'incertitude. - ---Nous y réfléchirons, dit-elle, chacun de notre côté. - -Elle s'enfuit, mais Chazolles la retint par sa robe, au bord du -communal baigné d'une vapeur claire qui rasait l'herbe drue et courte. - -Il prit la tête de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sans -qu'elle essayât de se défendre. - -Elle s'arracha pourtant de son étreinte et courut à la grille de la -villa Méraud. - -Si Chazolles, cloué à sa place, avait pu lire sur le visage d'Angèle, -il y aurait surpris une expression de triomphe et en même temps ce -sourire dédaigneux de la fille habituée aux courtisaneries des hommes -qu'elle dompte et asservit à ses caprices. - -Il s'éloigna lorsqu'il eut entendu le bruit sec de la grille qui se -refermait et retourna lentement, le coeur plein d'une ivresse -maladive, à travers les allées sinueuses, au château, dont les -fenêtres étaient toujours éclairées. - -Lorsqu'il gravit le perron, Duvernet se précipita à sa rencontre: - ---Où diable étais-tu fourré? lui dit-il. On te cherche depuis une -heure. - ---Pourquoi faire? - ---Pour t'apprendre une nouvelle. - ---Bonne ou mauvaise? - ---Bonne pour toi, si tu as de l'ambition. Veux-tu être député? - ---Et le père Mahirel? - ---Il est mort. - ---Pauvre bonhomme! - ---Il a rendu au Créateur son âme astucieuse et madrée. La place est -libre. - -Chazolles regarda sa femme. - ---Hélène est la maîtresse. Je ferai ce qu'elle décidera. - -Madame Chazolles jeta ses bras autour du cou de son mari et, le fixant -de ses grands yeux limpides: - ---Je n'ai pas d'autre volonté que la tienne, dit-elle. Pourtant nous -étions si heureux ici! - ---Eh bien! Restons-y. - ---Non. Mon père et Duvernet ont peut-être raison. Ils veulent que tu -sois quelque chose. Je ne tente pas de les combattre. Essaie. Tu feras -plaisir à Denise. - -Il lui prit la tête dans ses deux mains comme il venait de prendre -celle d'Angèle, et l'embrassa longuement sur le front. - -Denise, dans une embrasure, disait à Duvernet: - ---Je suis contente de cet arrangement. Nous irons donc à Paris. - -Et le député galamment riposta: - ---C'est pour vous ce que j'en ai fait. Le hasard nous rapproche, mais -je l'ai aidé de toutes mes forces. Suis-je bien inspiré? - -Denise inclina plusieurs fois la tête, lentement, avec un beau -sourire. - - - - -XIV - - -Au moment où elle avait disparu comme une étoile filante, Angèle -Méraud était en passe de devenir une des plus brillantes planètes de -ce firmament où les élégantes sont aussi communes que les astres de la -voie lactée, mais où les véritables beautés sont aussi rares que les -comètes chevelues dans la voûte éthérée. - -Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay était plongé -dans la consternation. - -D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait à l'aigu. - -Le bac dévorait les dernières largesses des usuriers comme de simples -bottes de paille rôtissent dans un incendie de ferme. - -Les citations, protêts, commandements, notes diverses, jugements, -saisies, récolements, sommations, affiches de vente, injures timbrées -ou non, s'écroulaient sur lui en avalanches énormes. - -Son portier était enseveli sous ces libelles de style barbare mais -lumineux. - -Il était temps que le salut vînt sous les espèces d'une fille laide ou -contrefaite, mais richement dotée. - -Tous les marieurs, patentés ou non, s'occupaient de cette pressante -opération de sauvetage. - -On avait parlé au noble décavé d'une demoiselle célèbre dans la -galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de -rentes amassées dans l'exercice de ses utiles et délicates fonctions, -mais il avait flanqué à la porte le courtier téméraire... -provisoirement. - -C'était une ressource pour les cas désespérés. - -Et il n'en était pas encore tombé là. - -On verrait. - -D'autre part, ce roi du pschutt avait gardé dans un coin de l'organe -en caoutchouc qui fonctionne dans son étroite poitrine, à la place du -coeur, un goût prononcé pour Angèle. - -Non pas qu'elle l'émût ou le fît palpiter avec violence. - -Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile à toucher. Son -impassibilité anglaise ne se trouble pas pour ces produits inférieurs -qui s'appellent des femmes; il se serait cru déshonoré par un élan de -passion qui dût déranger les frisures plates de sa perruque, marquer -d'une poussière les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le -noeud harmonieux de sa cravate. - -Mais Angèle lui avait procuré de véritables triomphes. Notamment aux -redoutes de son cercle et aux bals de l'Opéra, elle avait obtenu un -succès tapageur. Dans son avant-scène, elle était le point de mire des -lorgnettes. Elle avait arboré une étourdissante robe de satin blanc, -d'un décolleté extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les -habits noirs restaient abîmés dans une de ces extases dont la mémoire -ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours. - -Elle était moulée dans le satin comme une baigneuse dans la batiste, -au fond de l'eau transparente. - -Sur sa forêt de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une -audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura légendaire. - -Il n'y avait pas jusqu'à la foule grouillante des clodoches, des -pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vêtus -des costumes les plus bariolés et les plus grotesques, qui n'eût -manifesté pour la jeune fille à la poitrine étincelante, au cou -sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des -lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit à -l'amant d'une belle et lui montent à la tête comme des fumées de -champagne. - -Et puis, faut-il le dire? - -Angèle ne tenait pas à l'argent. C'est une rareté par ces temps-ci. -Très fantasque, très capricieuse sur les autres points, très exigeante -sur certaines matières, elle ne l'était pas sur la question de prix. -On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner même -jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne -demandait rien. Et le duc très prodigue quand il s'agit d'éblouir le -populaire, dépensier pour l'ostentation, ses écuries, ses meubles, ses -habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui -concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fête, soldait la -note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se -bornaient à cet effort. - -Sur ce point, il ressemble à une quantité considérable de sectateurs -du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en évidence -et en gardent très peu au fond de leur porte-monnaie. - -L'autre, Abraham Saller, dont Angèle, effrayée de l'ennui qu'il -distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se -lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans -accompagnement de lyre, à tous les échos. - -Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait -eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de -sa maîtresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplanté après -l'avoir été lui-même. - -Le duc avait gagné la première manche; Abraham la seconde. - -Restait la belle. - -Mais les joueurs étaient disposés à s'entendre. - -Sans se parler, ils se comprenaient. - -Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidélité absolue. - -Abraham Saller, pour qui l'amour même était une affaire, aurait -volontiers accepté une commandite dans laquelle chacun eût apporté sa -part et prélevé ses bénéfices. Il y a dans la corruption moderne de -ces compromissions. - -Ce qu'il voulait, c'est Angèle aux heures où il s'ennuyait et elles -étaient nombreuses. - -Elle le divertissait, très amusante, très spirituelle à la façon des -gavroches, intelligente autant que vicieuse. - -Eux ils la plongeaient, au bout d'une soirée, dans un hébétement -complet. Elle ne tardait pas à s'apercevoir du vide de ces Lauzuns -ratés qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans -couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons -mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur tempérament; mesquins -dans leurs générosités, idiots dans leurs causeries râlant sur des -sujets rebattus, toujours les mêmes, les chevaux ou les cabotines, -usés par les nuits du cercle et les émotions du jeu, fripés enfin à -vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des -celliers, vers Pâques ou l'Ascension. - -Il n'y avait pas trois mois qu'elle était la maîtresse d'Abraham -Saller, que malgré ses absences, ses fugues au _Chat noir_ ou au _Rat -mort_, deux établissements célèbres hantés par les rapins et les -poètes, malgré ses échappées au refuge de la tante Pivent, où elle se -retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprégné d'odeurs de -marée et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait -plus résister à cette vie. - -Les galanteries de ces amoureux éreintés comme des chevaux fourbus lui -soulevaient le coeur. - -C'est alors qu'elle avait appelé sa femme de chambre de la rue de -Londres, une Malouine ramenée de Dinard ou de Paramé, rondelette, très -éveillée, bonne et dévouée. - -Le dévouement est une vertu bretonne. - ---Rose, lui avait-elle dit, écoutez-moi bien. - ---Oui, madame. - ---Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou -dans six semaines. - ---Où va madame? - ---C'est mon secret. - ---Quand monsieur viendra?... - ---Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'écrit, vous jetterez -les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez pêle-mêle. Je -les trouverai plus tard. Dites à mes amis qu'ils se consolent. Je ne -suis pas perdue. Je me retrouverai. - -De là elle était allée chez sa tante et lui avait confié qu'elle était -triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son -cousin Méraud et respirer le bon air des champs. - ---Si on te demande où je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce -serait le président qui se dérangerait. - -Elle s'était jetée au cou de la bonne femme et l'avait couverte de -baisers à pleines lèvres, de ces baisers qui effaçaient toutes ses -fautes et arrachaient au coeur de la poissonnière une effusion de -tendresse et de joie. - -Puis elle s'était précipitée dans l'escalier en lui criant: - ---Je t'écrirai. Soigne-toi bien, ma tante. - -Elle avait pris l'express de Granville et au moment où le jeune M. -Abraham, qui ne se levait qu'à midi, dormait encore, à l'heure où il -étirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres -endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prêtée par maître -Jacques à Méraud, et le cheval de labour l'emmenait à travers des -campagnes plantées de pommiers et coupées d'herbages clos de haies -d'aubépine. - -L'astucieuse Herminie l'avait reçue à bras ouverts pour complaire au -maître, mais elle se défiait, redoutant l'influence de la jeune fille -et tremblant pour ses rentes futures. - -Elle avait tort. - -Si Angèle était pétrie de vices, elle offrait au moins un type -accompli de désintéressement. - -Cette bizarre créature ne considérait l'or que comme un métal en -fusion destiné à lui couler entre les doigts. - -Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les -beaux chevaux, les hôtels, les villas, les toilettes exquises, les -diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les oeuvres d'art -doivent aller d'eux-mêmes aux belles filles. - -Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses -mérites, opinion confirmée par les hommages dont on l'accablait, elle -se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle -pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalité. - -Ce qu'elle faisait. - -D'ailleurs, il lui restait de son éducation première, et du sang dont -elle sortait, un fonds de courage contre la misère et l'adversité. -Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle -aurait souffert, comme sa mère morte et sa tante Pivent, le froid -humide des matins d'hiver, les courants d'air glacé qui sifflent sous -les voûtes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son -visage bleu, plutôt que de céder aux exigences d'un amant et de subir -le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadré avec le sien. - -Elle était indomptable peut-être, mais il fallait lui reconnaître un -caractère. - -Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard, -comme une barque d'enfant abandonnée au vent sur le bassin des -Tuileries. - -La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude. - -Vers quatre heures, en sortant de la Bourse où il allait flâner, le -jeune monsieur Saller était arrivé à la porte de sa belle. - -Le cheval attelé à sa victoria était orné, à la bride, de deux roses -microscopiques. - -Le groom et le cocher bien bottés comme des héros d'Homère, se -tenaient sur le siège dans une attitude d'une irréprochable -correction. - -Le maître était descendu de son équipage non sans promener son regard -dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie -au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi -l'escalier et posé son doigt, ganté dans la perfection, sur le bouton -de la sonnette. - -L'héritier des banquiers de la Chaussée-d'Antin était bien -délicieusement habillé. - -Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fraîcheur, faisait -oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop -rares, sa tête trop étroite, en lame de couteau, et un torse étranglé -qui ne rappelait pas celui d'Antinoüs. - -Mais on ne se pétrit point soi-même. - -Rose ouvrit et le maître fit un pas en avant, la pomme d'améthyste de -sa canne aux lèvres, son carreau dans l'oeil et le chapeau légèrement -incliné en arrière. - ---C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camériste. - ---Monsieur vient chercher madame? - ---Oui. Je viens chercher madame. - ---Pour faire un tour au Bois? Comme à l'ordinaire? - ---Pour faire un tour au Bois, comme à l'ordinaire. Parfaitement. -A-t-elle du nez, cette petite! - ---Pas tant que monsieur. - ---Et de l'esprit, du pointu, coquine! - ---Monsieur est bien bon. - ---Voyons. Elle est prête, ta maîtresse? A-t-elle mis la jolie robe que -je lui ai envoyée? Elle va être épatante, ma bonne! - ---Vous croyez? - ---Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas -de pimbêches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons. - -Abraham était entré dans le salon, la plus jolie pièce de l'entresol -avec sa tenture de peluche bleue encadrée de bandes de fausse -tapisserie. - -Ce lanceur des émissions de l'avenir n'est pas précisément un -Richelieu pour la prodigalité. - -Il est juste de reconnaître qu'il n'a pas pillé le Hanovre. - -A la porte de la chambre, le silence commença à l'inquiéter. - -D'ordinaire, Angèle chantait avec une voix douteuse les airs des -opérettes en vogue. - -Abraham se tourna du côté de la Bretonne. - ---C'est drôle, fit-il. On est bien sage ici ce soir. - -Il souleva la portière. - -La fameuse robe était étendue intacte sur le lit. - ---Est-ce qu'Angèle serait absente? demanda-t-il avec effroi. - -Ce qui l'inquiétait, c'était de manquer l'heure où il convient de -paraître dans la file des voitures autour du lac, cette file où on ne -peut pas trotter, où on est pris comme dans un embarras au boulevard -et où on marche aussi solennellement qu'une procession de la -Fête-Dieu. - -C'était aussi de ne pas triompher en compagnie de sa maîtresse et de -ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt -mille francs ou un collier de pierres fines. - ---Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du côté de Rose -qui jouissait de son effet. - ---C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce -matin. - ---Est sortie, rectifia Abraham. - ---Non, partie. - ---Pour aller où? - ---Je n'en sais rien. - ---Elle ne t'a pas donné son adresse? - ---Non, monsieur. - ---C'est impossible. - ---Non, monsieur, puisque cela est. - -Abraham aurait reçu dans les jambes la décharge d'une torpille à faire -sauter un navire à trois ponts qu'il n'aurait pas été plus étonné. - -Il mordit une minute la pomme de son stick, très embarrassé de sa -contenance. - ---Ainsi, reprit-il, en sortant de ses méditations, tu ne sais rien? - ---Rien. - ---C'est mystérieux, cette éclipse. Elle est partie seule? - ---Je le pense. - ---Pour combien de temps? - ---Madame a dit: huit jours ou six semaines. - ---Singulier! - ---Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait. - ---Abraham bondit sur place. - -S'ennuyer! En sa compagnie? Était-ce possible! Il n'en revenait pas. -Malgré les plaisirs dont il la rassasiait! Dîners fins, à la Maison -Dorée ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Café de Paris; -malgré le cirque, les promenades, les avant-scènes de la Renaissance, -des Variétés ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres! -Et les joies de la vanité: les victorias menées par des gentlemen en -bottes à revers, des fleurs à la tête des chevaux, à la livrée des -domestiques, à sa boutonnière à lui, le fils des millionnaires de -l'usure et de l'émission productive, au corsage rebondi de la robe! Et -les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu -des saillies heureuses de cette jeunesse dorée en goguette, animée par -les vins généreux et le fumet des truffes! - -Si ce n'était pas là le bonheur, où était-il donc? - -Qu'on le dise! - -Elle était extraordinaire, cette Angèle! - -Et cet ennui bien invraisemblable! - -Il est vrai qu'il oubliait dans le détail des joies qu'il offrait à la -malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si -hautes satisfactions. - -Au surplus, il ne pouvait rien changer à la situation. - -Il était avéré qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor -dans les profondeurs des bois. - -Le propriétaire dépossédé s'en alla tête basse et remonta seul dans -son équipage, très vexé car la satiété était loin d'être venue. - -Cette Angèle était vraiment capiteuse et d'un galbe! - -Capiteuse comme un chambertin de grande année, excitante comme un -élixir souverain. - -Par comparaison, le fils des races à qui tout l'or du globe va comme -l'humus des montagnes roule aux vallées, savait à n'en pas douter -qu'elle n'était pas facile à remplacer et qu'il existait peu de femmes -capables de procurer autant de triomphes de vanité, d'aussi vives -jouissances des sens. - -Elle était faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les -doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de -blasés qu'elle ne remuât. Abraham voyait sa peau satinée si douce aux -doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou -fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses -révoltes, ses soumissions, et ses tresses dorées qui se répandaient -sur ses épaules blondes où passaient des lueurs roses. - -En filant vers l'arc de l'Étoile par le boulevard Hausmann, il se -grattait le front. - -Comme on allait se moquer de lui au cercle! - -Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus -indisciplinée qu'avant. - -En effet, dès le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlèvement sans -doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui bâillent démesurément en -criant qu'ils s'amusent à outrance. - -On prodiguait des consolations ironiques au malheureux délaissé; on -cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait -au whist et la table de bac avait ses fidèles. - -On parlait donc d'Angèle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville -à la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa -fortune est faite, si elle y tient. - -La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main. - -Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du -Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses -oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les -jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils -tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se -raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession -hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de -le donner à croquer à ses dents blanches. - -Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées -derrière elle. - -Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu. - -Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour, -pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme -de quarante ans qui lui inspirait cette première passion. - -A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente, -mais aussi éphémère que les autres. - -Qui pourrait analyser et comprendre un coeur de femme? - -Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en -attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace, -défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une -poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une -beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles, -belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls -êtres dont son coeur ou ses yeux fussent épris. - -Elle s'acharnait, sûre de sa victoire. - -Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes. - -Ils avaient combiné leurs plans. - -Chazolles serait député. - -C'était convenu. Elle l'avait converti à l'ambition. - -La lutte était ouverte. - -Le candidat s'agitait avec une activité que seul son amour lui -donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi -bilieux qui se présente à chaque élection, effrayant les paisibles -populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce -qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il -se déteste lui-même, on ne serait peut-être pas loin de la vérité. - -Le châtelain du Val-Dieu n'avait rien à craindre d'une telle rivalité. - -Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces -parages où la culture du sol est l'occupation à peu près universelle, -un visage épanoui, une main généreuse et loyale, un sourire franc aux -lèvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches. - -Chazolles ne mettait donc pas son élection en doute. - -Ses opinions étaient de nature à n'effaroucher personne. Ce n'était -pas lui qui révolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses -établi. Sa devise était: Ne détruisons pas, perfectionnons. Elle ne -compromettait rien et pouvait s'interpréter de diverses façons. - -Son ami Duvernet était parti pour Paris, mais il reviendrait afin de -lui prêter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas à se -présenter car le décret convoquant les électeurs était signé et la -bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre. - -Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour -l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui -exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer. - -Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies -inconnues. - -Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage -plairait à l'oiseau. - -Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante -autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart -du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux -de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui -aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance. - -Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers -amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du -Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son -éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif -Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle -y recevait. - -Dans la jeunesse de son coeur, dans l'aveuglement de son amour, -Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor. - -Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait -dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de -ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons -qu'elle a reçues. - -Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés. - -Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à -l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait -court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de -choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la -famille. - -Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets, -elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait -ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être -aveugle. - -Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille, -le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés, -hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur -l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait -placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se -résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits, -gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de -la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique -riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se -levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur -d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs -charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit. - -Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant -autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient -aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui -blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent -acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de -rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du -métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les -écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la -fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et -leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair, -les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux -leurs échines verdâtres. - -C'était là son univers. - -Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui -tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes -de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des -halles. - -Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie? - -Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il -aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se -penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les -odeurs de ses cheveux. - - - - -XV - - -C'était un soir de la fin d'août. Les blés étaient à moitié coupés et -les travailleurs regagnaient leurs lits, d'où ils allaient se relever -aux premières lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne -séchaient sur le champ et les trèfles répandaient dans l'air leur -parfum de miel. - -La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies -noirâtres qui bordent l'horizon. - -Les perdrix s'appelaient au coin des haies où elles s'étaient blotties -fuyant la faux des moissonneurs. - -Pas un souffle de vent n'agitait les feuillages et pas un nuage ne -courait sur le bleu sombre du ciel. - -C'était une de ces nuits sereines qui portent à la rêverie et élèvent -les âmes. - -Angèle était sortie du chalet après dîner, seule. L'ancien courtier -aurait bien voulu l'accompagner. - -Mais il n'osait. - -Herminie veillait au grain. - -Elle tenait son Méraud sous une domination si solidement établie que -l'esclave n'essayait même plus de secouer le joug. - -Angèle était vêtue de sa robe de satinette, très ouverte et coiffée -d'un chapeau de paille à la Marie Stuart sous lequel elle était à -peindre. - -Un rustre même se serait arrêté pour admirer la distinction de sa -démarche, et c'était un plaisir de la voir, paresseuse et nonchalante, -allant au rendez-vous qu'avec prudence, malgré le trouble où elle le -jetait, le châtelain du Val-Dieu changeait chaque jour. - -Elle suivait, d'un pas incertain, un sentier vert entre deux haies -d'aubépine, s'appuyant sur une de ces grandes ombrelles qui servent de -canne ou de bâton de promenade aux bains de mer, s'arrêtant à chaque -instant, écoutant le vol d'un oisillon niché dans les branchages qui -s'esquivait à son approche, ou le passage furtif d'un lézard qui se -glissait entre deux touffes d'herbe. - -Ce sentier vert conduisait aux étangs. - -De ce côté, la campagne était déserte. - -Les gens du hameau ou de la ferme, las d'un jour pénible sous le -soleil ardent, s'étaient renfermés dans leurs dortoirs, sous leurs -toits de tuiles violacées. - -Les serviteurs de l'ancienne abbaye n'avaient pas coutume d'errer si -tard de ce côté. Les promenades du soir, de la famille Chazolles, -étaient limitées aux allées du parc. - -Angèle frissonnait un peu dans cette solitude. - -A mesure qu'elle s'approchait des étangs, une fraîcheur de marécages -avec des odeurs de joncs séchés et de plantes aquatiques lui frappait -le visage; elle s'enveloppa d'une mantille noire et continua son -chemin. - -Bientôt elle découvrit, à l'extrémité du sentier, une vaste étendue -d'eau où des grouillements de poissons paissant aux bordages, comme -des troupeaux dans les herbes et des battements d'ailes de hérons ou -de canards qui s'envolaient au bruit de ses pas, lui vinrent aux -oreilles. - -A sa gauche, c'était la plaine d'eau unie comme un miroir sous les -frondaisons luxuriantes de la forêt. - -A droite, de l'autre côté d'une double rangée de peupliers et -d'aulnes, s'étendait un champ de blés fauchés, couchés sur le sol et -par places ramassés en gerbes prêtes à enlever. - -A peine était-elle parvenue au pied d'un énorme tremble planté à -l'angle du champ, sur le talus d'un fossé, qu'un pas rapide se fit -entendre derrière elle et bientôt un homme se dirigea vers l'arbre au -tronc duquel elle s'appuyait. - -C'était Maurice. - -Le candidat à la députation arrivait très vite comme un retardataire -qui veut regagner le temps perdu. - -Il avait besoin de se secouer et de se rafraîchir dans l'air humide de -la nuit. - -Pour la première fois, il avait surpris une inquiétude dans les yeux -de sa femme. - -Elle la lui avait manifestée à diverses reprises. - -Au moment où il rentrait à cheval, avant le dîner, d'une excursion -dans les deux cent cinquante hectares de terre qu'il faisait valoir, -elle l'attendait à l'extrémité du parc, au bout de l'avenue des -tilleuls. - -En l'apercevant, il rougit légèrement. - ---D'où viens-tu? dit-elle avec douceur. - ---De la ferme. - ---Par le village? - -Il se troubla, hésitant à répondre. - -Ce n'était pas le chemin le plus court; au contraire. Derrière -l'église, il n'y avait que la forêt pendant des lieues entières. - ---J'allais inviter le curé à dîner, dit-il. - -C'était un mensonge, mais facile à réparer. - -La vérité est qu'il avait fait ce qu'on nomme là-bas un crochet pour -passer sous les fenêtres de son adorée. - -Car il en arrivait à devenir amoureux comme un bachelier ne le fut -jamais. - -Au point d'exaltation où Angèle l'avait monté par ses coquetteries, il -était capable de toutes les extravagances. Il aurait roucoulé des -cantilènes sous le balcon, si elle en avait eu un, enrôlé des -mandolines et des guitares pour lui donner des sérénades; il lui -aurait dédié des sonnets et se serait déguisé en professeur ou en -médecin pour se glisser jusqu'à elle, si elle avait été flanquée d'un -mari jaloux ou d'un tuteur ridicule. - -Madame Chazolles ne laissait échapper aucun signe d'impatience, mais -intérieurement elle souffrait. - -Son mari essayait en vain de se montrer plus prévenant, plus empressé -que jamais; il était changé. Une préoccupation l'absorbait. - -De quelle nature? - -Ses affaires ne pouvaient lui donner aucune inquiétude. Il était -au-dessus des événements. Sa candidature n'était qu'un jeu sans -importance! Sa distraction était donc ailleurs. - -Une femme ne se méprend pas sur l'origine de ces métamorphoses. - -Il se jouait entre le mari et l'épouse un de ces drames intimes où les -deux coeurs saignent: l'un du mal qu'il fait, l'autre de la blessure -dont il souffre. - -Pendant le dîner, on parla des progrès de Maurice dans le pays. La -candidature allait bon train; elle était accueillie avec joie par les -électeurs de toutes les opinions. Il arrivait à chaque courrier des -encouragements très précis, des promesses d'appui sur lesquelles on -pouvait faire fond. - -Paroles de paysans! - -Et, quoi qu'on dise, en dépit de la fâcheuse réputation traditionnelle -des Normands, quand un paysan de l'arrondissement, Percheron ou -Normand, a donné sa foi et engagé sa parole, il ne tourne pas comme -une girouette. - -Madame Chazolles pesait les chances. - -Tout à coup elle s'interrompit. - ---Maurice! fit-elle. - ---Quoi? - ---Qu'est-ce que cette jeune fille qui est chez les Méraud? - ---Chez les Méraud! - ---Oui. - -Il s'empourpra sous le hâle dont l'été avait couvert son visage. - ---Je ne sais pas. - ---Tu ne l'as pas remarquée? - ---Non. Il y a une jeune fille chez les Méraud? - ---Oui, une beauté véritable. Une de ces têtes saisissantes qui -plaisent tant aux hommes. Pâle, avec une abondance de cheveux qui lui -fait comme une auréole dorée. - ---Je ne sais pas, répéta Maurice. Si jolie que cela? Tu exagères. Une -parente, sans doute. Je ne l'ai pas aperçue. - ---Elle sort peu, mais le jour de l'assemblée, elle se promenait dans -la foule. - -Chazolles secoua la tête. - ---Tiens! il faudra que je la voie, dit-il. - ---Est-ce qu'elle va rester dans le pays? demanda Hélène. - ---Je ne le suppose pas. Qu'y ferait-elle? Est-elle élégante? - ---Trop pour une honnête fille, conclut madame Chazolles. - -L'entretien en resta là. - -Mais quand on sortit de la salle à manger, pendant que les petites -jouaient dans le sable, devant le perron, auprès des corbeilles de -cannas, de géraniums roses et d'héliotropes, Hélène posa ses deux -mains sur les épaules de son mari et d'une voix tremblante où il y -avait une plainte chastement étouffée: - ---Tu es inquiet, lui dit-elle. Tu as quelque chose. - ---Moi, non. - ---Si; tu es bien changé. - -Il essaya de sourire: - ---En mieux ou en pis? - ---Pas en mieux, dit-elle. Est-ce que cela se pourrait? - ---Ce sera la politique, répéta-t-il. Nous avons eu tort d'écouter ce -misérable Duvernet. - ---Puisqu'il te faut une distraction! - ---Tu m'en veux? Avoue-le. - ---Non, dit-elle, en pesant ses paroles. S'il t'en faut une, j'aime -mieux que ce soit la politique qu'autre chose. Me comprends-tu? - -Il l'enlaça dans ses bras. - ---Mauvaise! dit-il. Quelle abominable idée! Qu'ai-je à désirer? -N'êtes-vous pas mes adorées toutes les trois? Est-ce que je ne songe -pas constamment à vous? Ai-je autre chose en vue que votre bonheur? - ---Dieu t'entende! - ---Tu doutes de moi? - -Il l'enleva jusqu'à sa bouche, comme un enfant, et leurs lèvres se -confondirent dans un baiser. - ---Non, soupira-t-elle. - -Mais il y avait en elle une sorte d'affaissement, une résignation -craintive qui n'échappa pas à Maurice. - -Lorsqu'après avoir embrassé ses deux filles, il se dirigea vers la -campagne: - ---Il faut en finir, se dit-il. Elle se doute de ce qui se passe. - -Il arrivait donc au rendez-vous fiévreux, agité, mécontent de lui-même -et d'Angèle. - -Il se reprochait cette intrigue qui détruisait la tranquillité des -êtres pour lesquels il nourrissait une affection pure et tendre et -causait la première larme qu'il avait vue obscurcir les grands yeux -noirs de son Hélène, larme silencieuse que l'orgueil blessé de -l'épouse refoulait au fond de son coeur. - -Il ne distingua pas d'abord la jeune fille dont la svelte silhouette -se confondait dans la demi-obscurité avec le tronc du tremble dont les -feuilles s'agitaient comme les doigts d'un malade atteint d'une -maladie nerveuse. - -Il se tournait, cherchant dans le sentier vert l'ombre blanche qu'il -attendait. - -Elle, de sa voix d'espiègle, siffla discrètement: - ---Coucou! - -Et au même moment il sentit deux mains fraîches qui s'abattaient sur -ses yeux. - ---Vous étiez là? dit-il. - ---Hélas! la première au rendez-vous. - -Et elle ajouta en laissant retomber ses bras avec désolation: - ---Déjà! - -Alors il s'excusa. - -A la fin sa femme se doutait de quelque intrigue et il serait au -désespoir de lui causer la moindre peine. - -Il était sincère. Malgré la passion furieuse que lui inspirait Angèle, -il aurait renoncé à cette maîtresse qui n'était pas encore à lui, s'il -avait dû compromettre à la fois cette sorte d'honneur bourgeois qui -résulte d'une vie régulière et la paix des siens en affichant une -pareille liaison. - -Il fallait donc qu'Angèle se décidât à retourner à Paris, pas tout de -suite, dans quelques jours seulement. - -Il s'y rendrait d'abord, en simulant des affaires, et lui préparerait -avant son retour un nid pour le bonheur qui les attendait. - -Ce serait là qu'ils passeraient leur nuit de noces! - -Si la lune avait éclairé le visage de la jeune fille, Chazolles aurait -vu un sourire errer sur ses lèvres. - -Leur nuit de noces! Ce mot soulevait en elle un monde de réflexions -drôlatiques. - -Elle en avait vu d'autres. - -Certes, il lui plaisait, c'était incontestable, mais est-ce qu'il -croyait que cette union serait éternelle et qu'on mettrait tant de -cérémonie à une si mince affaire? - -Il était vraiment trop de son village et naïf pour un futur gouverneur -des peuples! - -Mais il faisait noir. Les petites étoiles blanches, qui maintenant -émaillaient le fond du ciel comme des marguerites des prés, jetaient -seules leurs lueurs bleues sur les deux amoureux. - -Chazolles énumérait les raisons qu'il imaginerait pour s'absenter et -la rejoindre, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Elle était -devenue son espoir, sa vie. C'était une sorcellerie dont il ne se -doutait pas. Jamais femme ne lui avait produit pareille impression. -C'est à peine, jusque-là, s'il les regardait, indifférent et ne se -demandant seulement pas si elles étaient bien ou mal faites. - -Heureusement la politique était une inépuisable mine de prétextes. -C'est la seule raison qui l'avait fait adopter avec enthousiasme les -plans de son ami Duvernet, un bon pilote pour louvoyer dans ces passes -où il ne se serait pas aventuré sans lui. - -Sa candidature réussirait. Elle était nettement annoncée et il s'en -occupait avec d'autant plus d'ardeur que l'amour était son unique -mobile et que sa nomination serait la sauvegarde de leur liaison en -lui permettant de garder sa maîtresse, sa bien-aimée, et de tromper -aisément sa famille. - -Il avait dressé son plan. - -Il fallait à tout prix que le monde ignorât une union dont le mystère -accroîtrait les délices. - -En galant homme, il entendait sauver l'honneur en se ménageant le -plaisir. - -Le calcul était adroit et les moyens de réaliser ce double but fort -simples. - -Angèle écoutait avec étonnement ces déclarations étranges où il était -question de politique, de famille, de maîtresse, d'épouse et d'amour -violent. - -Elle en était étourdie, mais l'homme lui plaisait. - -Chazolles était si bon, si dévoué, si épris, et puis, il faut en -convenir, il avait si haute mine, que la frêle Parisienne le trouvait -de cent coudées plus émouvant que les jolis messieurs qui l'avaient -courtisée jusque-là. - ---Tu verras, lui dit-il, en baisant la main qu'il tenait, chaude dans -les siennes, comme je te rendrai heureuse et quelle jolie prison je -t'arrangerai. - ---Mais ce sera une prison? - ---D'où tu sortiras sans peine autant qu'il te plaira... - ---Et si je refusais? - -Il souleva mille objections et, réchauffé par le voisinage de cette -fée de l'amour, enhardi par la douceur de sa voix, par les rayons de -ses yeux qui perçaient l'obscurité, par le souffle parfumé de ses -lèvres qui effleuraient les siennes, il devint plus pressant. - ---Refuser? Est-ce que c'était possible? Ne comprenait-elle pas à quel -point il lui appartenait? Il était prêt à lui sacrifier tout, à lui -obéir comme à un tyran qui aurait le droit de disposer de son temps, -de son avenir, de ses biens. Il lui offrait tout, tout sans exception. -Ah! si, pourtant! Une seule, le repos de ceux auxquels il avait dû -jusque-là la sérénité de ses belles années et l'estime de ses -voisins, de ses amis, des gens de son monde. - ---Et si j'exigeais ce sacrifice? dit-elle malicieusement. - -Il se révolta. Elle ne le voudrait pas. Dans quel but? En quoi le mal -des autres pouvait-il augmenter leur félicité à eux? Ce serait une -méchanceté inutile; il n'irait pas au-delà de ce qu'il proposait. - -Il défendit sa maison avec chaleur. Il fut presque éloquent. Il -représenta à cette folle créature, à cette glu toute mignonne, -volontaire et rieuse, ne songeant qu'à s'amuser, qu'un honnête homme -comme lui pouvait l'aimer avec emportement, de toutes ses forces, -presque sans bornes, mais en respectant encore celle qui portait son -nom, la mère de ses enfants, la femme qui lui avait donné tant de -preuves de dévouement et de tendresse. - -Sur ce point, il fut inébranlable. - -Il lutta pour l'honneur avec énergie. - -Il ne voulait pas de malentendu au début d'une liaison qui durerait -autant que lui et serait la fleur de son existence. Il aimait Angèle -d'un amour sans rival. Toutes les fièvres du désir lui brûlaient les -veines. Mais en même temps, il lui représenta l'horreur du scandale, -la nécessité de maintenir la paix de sa maison et de marcher la tête -haute. Si c'était pour lui un regret de ne pouvoir se parer aux yeux -de tous de la beauté de sa maîtresse, il lui tiendrait compte de ses -sacrifices, quand elle s'isolerait pour lui plaire, se tiendrait dans -l'ombre et cacherait son amour comme ces fleurs délicates que la -lumière flétrit et que tuent les rayons de soleil. - -A cette heure tardive, il y avait dans l'air tiède encore d'une -délicieuse soirée d'été, comme une langueur répandue, une odeur -énervante de foins qui séchaient, de blés murs et de miel dont étaient -imprégnés les trèfles et les sainfoins de la plaine. - -Les plantes crépitaient, livrant à la terre leurs graines qui -tombaient des coques entr'ouvertes. - -Bientôt les deux amants ne parlèrent plus. - -Chazolles tenait la jeune fille serrée contre lui, et il croyait -sentir les palpitations du coeur d'Angèle, tant le sien battait avec -force. - -Elle, à peine troublée, flattée de son triomphe sur cette nature -vigoureuse et droite, si supérieure à tout ce qu'elle avait rencontré -dans ses folies, s'abandonnait entre les bras de son amant. - -La nuit de noces n'était pas si éloignée que Chazolles l'avait cru. - ---Allons-nous-en, dit-elle en soupirant. - -Comme ils passaient auprès d'une meule de gerbes entassées, leurs yeux -se rencontrèrent. - ---Je suis lasse, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j'éprouve. Un -éblouissement! - -Et mollement elle se laissa tomber sur la paille dorée, avec un doux -sourire. - -Et comme Chazolles se jetait à genoux auprès d'elle, elle lui passa -ses bras autour du cou: - ---Jure-moi, dit-elle très bas, que tu m'aimeras toujours. - ---Oui, toujours! - -Leurs lèvres se joignirent. - -Et les petites étoiles blanches furent les veilleuses qui éclairèrent -ce boudoir magnifique que l'amant d'Angèle n'avait pas rêvé. - -Chazolles ne devait plus oublier jamais, jamais, cette tête pâle -renversée sur les gerbes blondes avec lesquelles la chevelure de la -jeune fille se confondait, ces bras satinés qui le serraient dans un -spasme fiévreux, ces yeux entr'ouverts baignés dans une humidité -nacrée, le fixant, éperdus et noyés, et ces mains douces qui le -caressaient, se livrant sans réserve et sans regret. - -Ce fut la minute de volupté qui marquait la fin de sa vie heureuse et -commençait pour lui cette existence nouvelle, mêlée de tourments -incessants, acharnés, d'agitations cruelles, de bonheurs rares et -courts et de jalousies atroces que l'amour d'une femme née avec des -nerfs de courtisane et des instincts de fille, entraîne à sa suite. - -Le passé, pur et bleu comme un ciel de printemps, s'effaçait en se -voilant. - -L'horizon de l'amant d'Angèle,--car maintenant, il était bien son -amant,--allait s'assombrir et recéler des orages. - -Le contrat était paraphé. - -Seulement le châtelain du Val-Dieu était seul de bonne foi. - - - - -XVI - - -Au numéro 66 de la rue du Colisée, se trouve une vaste maison de -rapport formant un quadrilatère massif, construit par quelqu'un de ces -richards parisiens qui ont un gros sac et ne regardent pas à la -dépense quand ils savent que le revenu la suivra. - -La cour est spacieuse, pavée de dalles carrées très épaisses, liées -par du ciment bleuâtre. - -Les cinq étages de la maison ouvrent leurs fenêtres sur cette cour -comme des yeux immenses et, l'hiver, les femmes de chambre, les -cuisinières, les cochers s'y livrent à leurs caquetages. - -L'été, cette maison est presque toujours vide. - -Les locataires sont riches et prennent leur volée vers les châteaux de -province, les bains de mer ou les stations thermales qu'il est de bon -ton de fréquenter. - -Deux jours après la scène que nous venons de raconter, Chazolles, vers -six heures du soir, entrait dans la cour de cet important immeuble. - -Il lui appartient. - -C'est la dot de sa femme. - -M. Châtenay l'a donné à sa fille Hélène avec quelques accessoires, -mais les soixante-dix mille francs de rentes nettes que produit cette -maison constituaient déjà un assez notable apanage. - -Au moment où Chazolles pénétra dans le vestibule, une femme d'une -quarantaine d'années, aux traits agréables encore, mince, svelte, mais -d'un aspect qui révélait dans l'ensemble une lassitude maladive, était -assise ou plutôt étendue dans un large fauteuil, au seuil d'une loge -qui aurait pu rivaliser pour le luxe avec plus d'un salon de notaire -de province. - -Cette femme avait des cheveux châtains très abondants, collés aux -tempes en bandeaux, le teint rosé aux pommettes, blafard ailleurs, de -cette nuance des plantes et des femmes étiolées par une température de -serre, l'air étouffé qu'elles respirent et le défaut d'exercice sous -le ciel libre, dans les champs ou les bois, au milieu des odeurs de -résine et des richesses d'une féconde et vigoureuse végétation. - -Elle semblait sommeiller, laissant errer ses regards vagues aux -plafonds à caissons ou sur la colonnade de cette entrée vraiment -monumentale, colonnade aux fûts cannelés couronnés de chapiteaux à -feuilles d'acanthe. - -C'était madame Adrien, la concierge de la maison, veuve d'un ancien -valet de chambre de Chazolles, mort quelques années auparavant. - -Malgré la difficulté pour une femme seule de gérer une maison de cette -importance, Maurice avait eu pitié d'elle et, comptant avec raison sur -l'intelligence très vive de la jeune veuve, il lui avait laissé sa -place en augmentant les émoluments. - -Madame Adrien lui en avait gardé une très profonde reconnaissance et, -pour elle, Chazolles était un dieu qui tenait la première place dans -son esprit et son coeur. - -A son aspect, elle se leva vivement. - ---Vous, monsieur, dit-elle. - ---Oui. J'ai à vous parler, madame Adrien. - -Et lui montrant la porte de la loge: - ---Entrons. - -Madame Adrien s'effaça pour laisser entrer le maître, étonnée de la -gravité inaccoutumée de son abord. - -Que se passait-il donc d'extraordinaire? Et qu'allait-elle apprendre? - -Elle approcha un fauteuil de la fenêtre et en offrit un autre à -Chazolles, qui avait fermé la porte pour plus de sûreté. - -Très intriguée et légèrement émue, car une pauvre femme seule, placée -à Paris, en servitude chez les autres, peut toujours trembler, ne -fût-ce que de la crainte de perdre sa place, son gagne-pain, si -difficile à retrouver. - ---Je vous inquiète, ma chère madame Adrien, avec mes façons de -conspirateur, commença Chazolles, mais n'ayez pas peur. Il ne s'agit -de rien qui puisse vous atteindre. Au contraire, j'ai un service à -vous demander, un grand service. - -La concierge respira. - ---Parlez, monsieur, dit-elle. Vous savez bien que je suis toute à -vous. - ---Avez-vous un appartement libre dans la maison? - ---Monsieur ne s'en souvient donc plus? Un seul, depuis le terme de -juillet. - ---Au quatrième? - ---En effet. - ---C'est un peu haut. - ---L'escalier est très doux. - ---Et l'appartement! - ---Très joli. - ---En bon état? - ---En parfait état. - ---De combien? - ---Il était loué quatre mille cinq cents francs à M. le vicomte de -Férolles. Il l'a quitté... - ---Parce qu'il se mariait. Je sais. De quoi se compose-t-il? - ---Vestibule, deux salons dont l'un servait de cabinet de travail à M. -le vicomte, et deux chambres à coucher; de la plus petite, il avait -fait son cabinet de toilette; salle à manger et les accessoires. Le -tout très vaste et décoré avec goût. Chambres de bonnes au sixième. - ---Pour une femme, ce serait convenable? - ---Pour une femme seule? demanda la concierge en hésitant. - ---Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je venais vous demander un -service? - -Madame Adrien inclina la tête en signe d'assentiment. - -Elle comprenait. - ---Je sais que je puis compter sur vous, reprit Chazolles. Je vais donc -tout vous dire. C'est une folie, je le confesse, mais on en fait à -tout âge et je voudrais être raisonnable. Je ne peux pas. J'ai une -faute à cacher. Dans cette maison qui est à moi, où je ne viens -jamais, où je ne viendrai que rarement, le soir, en secret, on me -soupçonnera moins qu'ailleurs. C'est toujours où la preuve se trouve -qu'on ne va pas la chercher. Je sais que les malins agiraient -autrement; ils iraient à l'autre bout de Paris dérober leur sottise. -Je me fie à vous et je la mets ici sous votre garde. - -L'hôtel de mon beau-père est au Cours-la-Reine; nous devons y venir -demeurer tous, sans doute dans cinq ou six semaines. Je vais être -nommé député. Du moins j'y compte. C'est un prétexte de séjour à -Paris, d'absences pour des commissions, des rendez-vous. Il me sera -facile de consacrer quelques instants à cette petite. Vous la verrez, -une fille charmante, madame Adrien, et digne qu'on s'intéresse à elle, -ce que je fais. Maintenant vous savez tout. Je serais au désespoir que -madame Chazolles, une femme admirable et que j'aime toujours, pas de -la même façon, se doutât de ma trahison, car bel et bien c'en est une -et je me la reproche. Vous serez là pour parer aux inconvénients, s'il -en survenait. Je connais votre intelligence. Vous êtes bonne et vous -êtes femme. Vous comprendrez ma faiblesse et vous l'excuserez. - -La concierge avait écouté, sans donner aucun signe d'approbation, le -petit discours du maître. Le respect lui liait la langue. - ---Et que faut-il faire? demanda-t-elle. - ---Ah! voici. Vous allez chercher un tapissier dans le quartier. - ---Bien. - ---Il y a peu de locataires dans la maison en ce moment? - ---Le baron Germain seulement. - ---A l'entresol? - ---Oui. Les autres sont aux eaux ou chez eux, à la campagne. - ---Le baron passe peu de temps chez lui, dans la journée? - ---Il y dort... quelquefois. Pour le reste, il vit aux Mirlitons. - ---Bon. - ---Le cocher et le valet de chambre sont rarement ici. Le cocher est -marié et vit chez sa femme qui tient un petit magasin de modes à cent -pas, dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Le valet de chambre, son -service fait, va je ne sais où, mais il ne reste pas à la maison. - ---C'est parfait. Nous aurons donc peu d'indiscrétions à redouter. Vous -ferez meubler l'appartement pour une femme jolie, très jolie et toute -jeune. - ---Blonde ou brune? - ---Blonde. Comme c'était pour M. de Férolles. Les deux salons très -coquets. Une des chambres à coucher en boudoir. Pas de clinquant. Du -vrai, du solide et du beau. - ---Quelle somme monsieur veut-il dépenser? - ---Ce qu'il faudra. J'ai amassé des économies depuis quinze ans à la -campagne. Ce sera la première somme que je jetterai par la fenêtre -dans un but d'amusement. Je peux me permettre un extra. - ---De l'argent mal placé, pensa la concierge; mais son visage resta -impassible. - ---Pour vous mettre à l'aise, reprit Chazolles en comptant sur ses -doigts certaines fournitures, vous pourrez aller jusqu'à une -quarantaine de mille francs. Est-ce suffisant? - ---C'est trop. - ---Tant mieux. Pensez à la chambre surtout. Je vous la recommande. -Qu'elle soit très bien. - ---Si monsieur voulait, j'irais chercher le tapissier et sans paraître -s'intéresser à la chose il assisterait à la conversation. Je dirai que -c'est pour une dame étrangère qui doit arriver... Quand? - ---Dans une huitaine. - ---C'est bref, mais il n'y a rien d'impossible. - ---Ah! j'oubliais, cette jeune fille a sa tante à Paris. Elle demeure -chez elle. Elle s'absentera souvent. Il faut une femme de chambre -intelligente, honnête surtout, pour garder l'appartement et -l'entretenir. Vous en trouverez une. Je m'en rapporte à votre choix. -Je donnerai à cette enfant, car c'est une enfant, madame Adrien, vingt -ans à peine, deux mille francs par mois pour sa maison. Est-ce assez? - ---C'est trop, répéta nettement la concierge. - ---Je vois que vous êtes pour les économies. Elle vaut mieux que cela, -chère madame Adrien; elle vaut tous les trésors du monde! C'est un -trésor elle-même! - -Madame Adrien sourit. - ---Enthousiaste comme un collégien, pensait-elle. Quelles déceptions il -se prépare! C'est dommage. Un si brave homme! - -Elle songeait à un mot du baron Germain, un blasé qui lui faisait -quelquefois l'honneur de s'arrêter dans sa loge et de lui causer une -minute par hasard. - ---Il n'y a que les imbéciles qui entretiennent des maîtresses pour les -autres! - -Chazolles n'était pas un imbécile pourtant, mais il était épris et il -devenait aveugle parce qu'il aimait. - -La concierge se leva et jeta sur sa robe noire une visite de -cachemire. - ---Vous allez chez le tapissier? dit Chazolles. - ---Il y en a un à quelques maisons d'ici. Je serai de retour dans un -instant. - ---Je m'en vais. Je ne veux pas être vu. Vous ferez pour le mieux. Je -connais votre goût et suis sûr de votre bonne volonté. C'est tout ce -qu'il me faut. - ---Puisque vous l'exigez, c'est bien. Quand reviendrez-vous? - -Il s'était levé et jouait avec ses gants, prêt à sortir, l'air -préoccupé et mécontent comme s'il avait compris qu'il s'engageait dans -une impasse. Il y avait dans l'attitude de la concierge, son obligée -pourtant, comme un reproche et un blâme. - ---Quand ce sera prêt, répondit-il. - ---Dans huit jours alors. C'est autant de délai qu'il en faut et ce -sera fini, je vous le garantis. - -Elle le reconduisait jusqu'à la grande porte de la rue. - -Sur le seuil il s'arrêta. - ---C'est un sacrifice que je sollicite de vous, je le sais, dit-il. -Consentez-vous à vous l'imposer? - -Elle le regarda bien en face, de ses yeux limpides et intelligents. - ---Pour vous, oui, dit-elle en appuyant sur chaque mot. Ne vous dois-je -pas tout, moi? Que pourrais-je donc vous refuser? - ---Merci. - -Un fiacre l'attendait. Il y monta et disparut au tournant des -Champs-Élysées. - ---Le malheureux! songea madame Adrien. Dans quel guêpier il se fourre, -lui si bien partagé par le sort! - -Et en rentrant dans sa loge, elle ajouta mentalement avec un soupir: - ---Et si digne d'être aimé! - - - - -XVII - - -Trois semaines après, les murailles de l'arrondissement étaient -bariolées d'affiches multicolores annonçant aux populations de la -circonscription--un mot sauvage, décidément!--la candidature de leur -féal et dévoué serviteur, Maurice Chazolles. - -L'homme indépendant et libre s'était déguisé en un plat solliciteur. -Il briguait les suffrages de ses concitoyens les plus humbles, -mendiants même, traînards et gueux de toute sorte. Ses professions de -foi élaborées avec un soin méticuleux pour contenter les électeurs des -opinions les plus ondoyantes et diverses étaient placardées jusque sur -les piliers des grilles et les sacro-saintes murailles des églises. - -Chazolles, aidé de son ami Duvernet, accouru à la rescousse, menait -rondement la campagne. - -Il avait écrasé de besogne les typos de la circonscription--un mot à -écorcher le larynx!--fait gémir toutes les presses, soudoyé les -paresseux, les braillards, les politiques d'estaminet, les gardes -champêtres et les facteurs ruraux pour répandre ses bulletins et -semer la bonne parole dans les moindres recoins des localités les plus -écartées du pays. - -Il n'avait négligé aucune chance et n'abandonnait rien au hasard. - -Il voulait réussir, et tout ce qui l'entourait était dévoré du même -enthousiasme. - -M. Châtenay lui-même s'échauffait. - -Il en était arrivé à négliger ses collections de tessons de bouteilles -et de poteries informes, ses études, ses fouilles, et jusqu'à son -oppidum, qui était peut-être un camp romain. - -Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un -antiquaire de bonne foi en a toujours. - -Ce phénix des beaux-pères offrait de participer à la dépense et de -payer une partie des frais de la guerre. - -Il devenait ambitieux pour son gendre. - -Duvernet électrisait tout le monde. - -Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise. - ---Nous réussirons, lui disait-il. - -Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre--discrètement--de ne -point refuser de liquides à ceux qui leur en demanderaient aux frais -du candidat et de tenir table ouverte pour les affamés. - -Maurice lui-même aurait mis ses chevaux sur la paille, si les -vaillantes bêtes avaient été moins solides. - -En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et -jusqu'aux fermes isolées pour gagner les électeurs et les convaincre -de ses bonnes intentions. - -Le peuple souverain ne dédaigne pas les flatteries. - -Avant de payer ses mandataires, il les humiliait déjà. Depuis qu'ils -sont à sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort. - -De ce côté, il est vraiment roi et il le prouve. - -Chazolles lui passait la main sur l'échine comme un bon écuyer sur le -dos d'une monture rétive. - -Du reste il faut reconnaître que naturellement affable et cordial, il -accomplissait ces démarches--tranchons le mot--ces corvées sans -répugnance, avec entrain et gaieté. - -Il poussait, selon son expression, sa charrette électorale avec un -courage extrême et une bonne humeur intarissable. - -Il voulait vaincre--pour sa dame! - -Et certes, ce n'était pas le désir des honneurs qui lui donnait tant -d'énergie. - -Son concurrent n'avait qu'à se bien tenir. - -Ce concurrent, vaincu d'avance, était bilieux, malingre et jaloux, -universellement détesté et partant peu redoutable. - -Il maniait très adroitement une arme toujours dangereuse--la -calomnie--mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme -Chazolles dont la vie était à jour et la maison de verre. - -Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposés à -soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indifférente -qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre -et la tranquillité, devaient l'emporter dans la lutte et amener le -triomphe facile de leur ami du Val-Dieu. - -Malgré ses courses, malgré ses tracas, Chazolles trouvait le temps -d'aller à Paris, sous les prétextes les plus variés, une ou deux fois -par semaine. - -En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient à la gare, où il -prenait l'express de Paris et à cinq heures il descendait de fiacre à -la porte de sa maison de la rue du Colisée. - -Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidité incroyable et -un goût parfait. - -C'était simple et flatteur. - -Le vestibule tendu d'étoffes japonaises, la salle à manger avec ses -verdures et ses crédences hollandaises, le salon en peluche vieil or, -étaient frais et coquets. - -Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'était la chambre à -coucher, un réduit printanier et enchanteur, où l'amour devait se -plaire, où tout était harmonieux et doux. - -Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angèle avait à peine excédé son -chiffre. - -Les mémoires s'élevaient à quarante-cinq mille francs. - -Chazolles ne regrettait pas son argent. - -Les nuits riantes qu'il passerait là valaient bien cette faible somme -qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles économies. - -Qu'avait-il dépensé au Val-Dieu? - -Peu de chose. Son bonheur si parfait de là-bas ne lui coûtait rien, au -contraire. - -Il était donc tout entier à la joie de posséder son idole. - -Angèle, il faut lui rendre cette justice, s'était montrée à la hauteur -du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'était -rien, mais de la violence que son amant s'était faite pour rompre les -liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu. - -Il est vrai qu'elle était elle-même sous le charme. - -Il était impossible, maintenant que la glace était rompue, de ne pas -subir l'ascendant de ce grand et naïf paysan, si distingué, si -énergique dans sa passion, si délicat dans l'expression de ses -sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette -jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la -pierre d'un temple. - -Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire -sincèrement aimé. - -Il l'était en effet. - -Angèle oubliait dans la nouveauté de cette liaison qui la laissait -libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satiété, son -rapin de l'Élysée-Montmartre et son poète du Rat-Mort et du Chat-Noir. - -Elle oubliait les désoeuvrés qui l'avaient eue sans attacher d'autre -prix à sa conquête que celui qu'on met à une distraction, à une -aquarelle qui plaît, à un cheval de hautes allures. Ces oisifs -l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un -voyageur altéré qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier -sur un chemin normand et poursuit sa route. - -Elle prenait en pitié le petit duc de Charnay et les bijoux avec -lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette; -Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il étalait sans cesse -les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une -femme pût avoir de s'attacher à lui. - -Ce rural robuste, actif, à la fois violent et plein d'attentions, -impérieux et tendre, l'avait subjuguée à son tour. - -Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volontés, si -empressée à lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si -caressante, il se berçait d'un espoir de longs jours tranquilles et -d'un bonheur inconnu, âcre et délicieux, soigneusement tenu dans -l'ombre et bien gardé. - -Madame Adrien n'avait pas les mêmes illusions. - -Dès leur première entrevue elle avait été fixée. - -D'un coup d'oeil, à la première minute, elle avait jugé, sans se -tromper, cette jolie fille à laquelle dès la première heure aussi, -elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se démentit pas. - -Voici ce qui s'était passé: - -La concierge avait exécuté les instructions du maître. - -Elle avait surveillé le tapissier et son oeuvre. - -Elle avait aussi choisi la femme de chambre demandée. - -C'était une grosse et fraîche Flamande aux vives couleurs qui venait -de Rosendaël, près de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nommé sans -doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets. - -Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses -pensées, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale. - -Madame Adrien l'avait prise à cause de ce détail. Elle serait moins -facilement indiscrète qu'une autre. - -Lorsque tout fut prêt dans la cage pour la réception de l'oiseau, -Chazolles en annonça l'arrivée à sa femme de confiance par un mot -laconique. - -A l'entendre, c'était une jeune fille toute mignonne, douée -d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant à rire. Mais n'était-ce -pas de son âge? - -Elle descendrait à la rue du Colisée vers l'heure du dîner. - -Le billet se terminait par ces mots, qui résumaient le programme: - ---Mystère et diplomatie! - - - - -XVIII - - -A l'heure dite, un fiacre s'arrêta à la porte de la maison. - -La Flamande était sous les armes. - -Avec une complaisance de bonne à tout faire, elle avait cuisiné de -petits plats très appétissants, qui répandaient des odeurs suaves. - -Puis, en tablier blanc bordé de dentelles écrues, travestie en -camériste du Gymnase, elle avait préparé dans la salle à manger un -couvert d'un goût exquis. - -Sur la nappe éblouissante au chiffre d'Angèle un service de -porcelaine, des cristaux toujours à son chiffre, et une argenterie -artistique flattaient les yeux sous une suspension de Lerolle, un -artiste digne de la grande époque des Florentins. - -Le cabinet de toilette sentait bon. La chambre fraîche éveillait une -nichée de désirs de sommeil et de volupté. - -La pendule Louis XVI du style le plus pur ne devait marquer, à ce -qu'il semblait, que des minutes joyeuses. - -Elle sonnait sept heures lorsque le timbre de la porte retentit. - -Madame Adrien, que la curiosité avait attirée dans ce bijou -d'appartement, s'effaça pour laisser passer une jeune voyageuse en -robe claire, son waterproof anglais sur le bras, qui, en entrant, se -jeta sur un divan chinois placé dans le vestibule. - ---Ouf! fit-elle en s'épongeant le front, nous y voilà. Ce n'est pas -sans peine. C'est haut comme la colonne Vendôme! On ne loge pas ici, -on perche. - -Madame Adrien fut scandalisée. - -Si haut! Pour une péronnelle, une sans le sou, une pas grand'chose que -la faveur du maître relevait seule, c'était encore bien bon! - -Pourtant, tandis que la descendante des poissonnières s'éventait avec -son mouchoir de la batiste la plus souple, la concierge contemplait -ses traits fins, adorables, pleins de grâce et de distinction. - -Elle s'étonnait moins de l'entraînement de Chazolles et sa jalousie -s'en irritait. - -Angèle était bien tentante en effet! - -On comprenait qu'un homme dût se laisser prendre à tant de charmes. - -D'ailleurs, la jeune fille, le premier moment de lassitude passé, jeta -un regard satisfait autour d'elle: - ---C'est assez gentil cette boîte, fit-elle. L'escalier est propre. - -Madame Adrien fut enlevée par un soubresaut involontaire. Elle faillit -manquer aux instructions du maître. - ---L'escalier propre! Comment, propre, mademoiselle! mais il est -superbe et d'une douceur. - ---Oui, mais il est trop long. Après tout, pour ce que je le monterai! - -Elle ajouta avec un geste de gavroche: - ---Je m'en fiche! - -Et avant que madame Adrien eût le temps de revenir de sa surprise, -Angèle qui s'était dégantée fit craquer son ongle rose sur ses -quenottes blanches et ajouta en riant: - ---Comme de ça! - -Quelle éducation, juste ciel! D'où sortait cette espèce? - -Angèle se leva. - -Du vestibule elle passa dans le salon ouvert sur la salle à manger. - ---Sainte Gomme! dit-elle, quel luxe! - ---Monsieur a voulu que vous puissiez vous plaire chez vous, observa la -concierge. - ---Attention aimable! Mince de genre! - -Et apercevant la table mise: - ---Pour qui ça? demanda-t-elle. - ---C'est votre dîner que la femme de chambre vient de servir. - ---Ah! j'ai une femme de chambre? - ---C'est moi, madame, murmura Michelle dans un langage inintelligible. - ---Qu'est-ce que vous dites? - -La concierge intervint. - ---C'est une Flamande, fit-elle. Elle sait peu de français. - ---Eh bien! si elle sait le javanais, dit tranquillement Angèle, nous -pourrons nous entendre. Elle s'appelle? - ---Michelle. - -Et s'adressant à la Flamande qui la suivait de ses grands yeux -effarés: - ---Vous croyez donc que je vas m'ennuyer à dîner là toute seule? Ce -serait crevant. Je mourrais d'inanition. J'aime mieux aller chez ma -tante. Voyons le reste. - -Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle ne put retenir un cri de -plaisir. - ---Ah! ça, par exemple, c'est galbeux, fit-elle émerveillée. Amour -d'homme, va! Un bijou, ce grand lit avec son baldaquin. Je serai là -dedans comme un saint-sacrement sous un dais. - -Elle s'étendit sur la couverture de satin bleu et se balança sur le -sommier qui craquait. - ---On y pioncera à poings fermés, fit-elle en se relevant. - -Elle flairait avec son nez aux ailes vibrantes, les bonnes senteurs du -cabinet. - ---C'est parfumé comme une chapelle, mais ce n'est pas l'encens qu'on -renifle! Pristi! qu'est-ce que dirait ma tante si elle venait me voir -là dedans! Et des cuvettes à mon chiffre, tout à mon chiffre! Il n'a -rien oublié. Il se figure donc que je vas me cloîtrer là, tout le -temps! Mais, ma bonne, ce que je m'y ferais vieille toute seule! - -Elle allait d'un objet à l'autre, joyeuse, en sautillant comme une -bergeronnette devant une charrue, maniant les flambeaux en vermeil, -les riens entassés sur les étagères, sur les commodes à ventre -rebondi, à coins de bronze doré. - -Et soudain elle se retourna vers madame Adrien qui la considérait -avec stupeur, tant son langage libre et populacier jurait avec sa -physionomie de vierge, aristocratique à la prendre pour la fille d'une -princesse. - ---Vous l'avez vu ces jours-ci? - ---Oui, monsieur a veillé à ce que rien ne manquât. - ---Vous croyez donc qu'il m'aime, là, vraiment, cet être-là? - ---Il me semble qu'il essaie de vous le prouver. - ---Eh bien, je le trouve naïf, fit-elle, rêveuse. Moi, je ne comprends -pas qu'un homme puisse aimer une femme de cette façon; surtout une -femme comme moi. - ---Pourquoi donc? - ---Parce que je me connais et que je me rends justice, ma belle. Je ne -vaux pas cher. Non, là, tout de bon, sans pose! - -Elle disait vrai. - -Le cocher qui l'avait amenée venait de remettre la malle de sa cliente -à un commissionnaire qui stationnait à deux pas de là. - -Elle arrivait cette malle, une jolie malle en cuir russe avec des -initiales dorées, un cadeau du duc de Charnay, lors d'une excursion -qu'ils avaient faite ensemble en Savoie, au pays des marmottes, comme -elle disait dans son franc parler. - -Elle tira de sa poche une pièce de cent sous et la donna au porteur: - ---Tiens, fouchtra, fit-elle. Va boire à ma santé et à celle de ces -dames. - ---Est-elle chandille! dit la Flamande à la concierge. - -Cet éloge, toujours flatteur à l'oreille d'une femme, décida de la -sympathie d'Angèle pour sa bonne. - ---Vous, dit-elle, vous n'aurez pas trop de mal. Je ne veux pas me -claquemurer là comme une limace dans sa coquille. Vous pouvez manger -votre dîner, en invitant des amis. Moi, je prends de la poudre -d'escampette. J'ai ma famille à visiter; elle ne se consolerait pas de -ma perte. Bonsoir, mes belles. - -Mais elle se ravisa: - ---Si vous voulez entrer en fonctions, mademoiselle Michelle, -reprit-t-elle, je change d'avis. Je m'habille pour aller dîner dans le -monde. Ensuite je rentrerai chez ma tante. Vous ne la connaissez pas, -ma tante? C'est dommage. Madame Pivent, aux Halles, troisième rang, au -coin, du côté de Saint-Eustache! Une crème. Vous verrez ça. - -Au bout de dix minutes passées dans sa chambre, elle reparut avec la -Flamande. - ---Adieu, mes chéries, dit-elle. Je reviendrai un de ces jours. - -La concierge et Michelle restèrent seules en face l'une de l'autre. - ---Elle est trôle, dit la Flamande. - -Madame Adrien écoutait à la porte du vestibule. - ---Elle dégringole les escaliers en fredonnant des chansons. Où -va-t-elle? - ---Je ne sais pas. - ---Elle n'a rien dit? - ---Si. Qu'elle allait tîner à la Crante Chatte ou aux Ampassateurs. - ---A la Grande-Jatte ou aux Ambassadeurs! s'écria la concierge, mais -alors c'est une cocotte! - ---Eh pien! fit brutalement la Flamande en découvrant une jolie -soupière d'argent d'où s'échappa une délicieuse odeur de potage; -qu'est-ce que fous foulez que ça soit? Une rocière! - -Madame Adrien haussa les épaules. - -Pauvre M. Chazolles, pensa-t-elle. - ---Ma foi, dit la Flamande, si fous m'en groyez, nous allons tout -ponnement mancher le tîner. Elle n'en aura pas un pareil à la -Crante-Chatte ou aux Ampassateurs! - -Madame Adrien était tentée par le parfum des sauces, mais elle -hésitait à se commettre avec la valetaille de la maison où elle -régnait. - -Elle résista dignement aux sollicitations de son estomac, objecta que -sa loge ne pouvait pas rester indéfiniment à la garde d'un voisin -obligeant et s'éloigna de cette prison dorée déjà vide de sa fantasque -pensionnaire. - - - - -XIX - - -Le dernier dimanche de septembre aurait été un beau jour pour la -vanité de Chazolles, si le châtelain du Val-Dieu avait eu de la -vanité. - -Les campagnards étaient sur pied de bon matin pour soutenir leur -candidat. - -Chazolles n'avait pas perdu son temps. Ce qu'il avait parcouru de -kilomètres les jours précédents est invraisemblable. On l'avait vu -partout à la fois, envahissant les villages avec impétuosité, -encourageant ses fidèles, réchauffant les tièdes, pressant les -fervents, trottant par les chemins de traverse ou galopant avec une -rapidité vertigineuse, visitant les gardes, les fermiers, les petites -gens dans leurs chaumières et jusqu'aux charbonniers dans leurs -gourbis de branchages. - -Ce qu'il avait fait noircir de papier est invraisemblable. - -On aurait pu semer des petits papiers pour une course au clocher -d'Alençon à Brest avec les bulletins qu'on tirait pour lui. - -Il publiait des journaux de renfort pour soutenir sa candidature. -Toutes les feuilles de choux, à l'exception d'un _Progrès_ obscur mais -hostile, chantaient ses louanges et poussaient aux roues de son char. -Le bonhomme Percheron et les autres Bonshommes des localités voisines -entonnaient des dithyrambes agrestes en son honneur. - -Les _Glaneurs_, les _Avenirs_, les _Échos_ de toutes sortes s'étaient -ralliés à lui. - -L'homme de loi adverse le combattait cependant avec une opiniâtreté -digne d'un meilleur sort et ne se rebutait pas devant les chances -croissantes de ce dangereux rival. - -Mais les hostilités se passaient galamment. - -Jusque-là, la plume satirique de l'ennemi s'était bornée à dépeindre -Chazolles comme un suppôt du despotisme, un partisan acharné des idées -les plus rétrogrades, un esprit rebelle au progrès, un être pernicieux -dont l'élection amènerait le triomphe des abus, la servitude des -prolétaires et le prochain avènement de l'odieuse suprématie -cléricale. On insinuait qu'il était ami de l'inquisition et ne serait -pas éloigné d'admettre le rétablissement de la torture. - -Mais on ne disait pas que Chazolles eût assassiné personne ni -dépouillé les voyageurs forcés de traverser, la nuit, ses parages -déserts. - -La guerre se faisait donc en douceur et ne dépassait point les -convenances. - -Duvernet, d'autre part, était là pour le coup de feu de la fin, -défendait son ami des ongles et du bec, de la parole et de la plume, -et ripostait vertement. - -Ce fut surtout à la veille du scrutin que la querelle s'envenima. - -Les presses étaient réquisitionnées et ne manquèrent pas de besogne. - -Le légiste usait ses dernières cartouches et mitraillait l'ennemi de -son mieux. - -Alors qu'il pensait que Chazolles avait désarmé, comme les troupes qui -trempent la soupe après le dernier coup de canon, des afficheurs en -manteaux couleur de murailles, se glissèrent dans l'ombre et collèrent -aux portes mêmes de Chazolles, sur son territoire, des pancartes dans -lesquelles on accusait le Val-Dieu d'être un foyer de conspiration -contre les institutions et l'ordre de choses établi. - -Mais Duvernet veillait par bonheur et sa vigilance n'était pas facile -à mettre en défaut. - -Les typographes amis vinrent à l'aide et dans de monstrueuses affiches -de toutes couleurs mirent à néant cette coupable insinuation en en -démontrant l'inanité. - -Les percherons du châtelain emportèrent aux quatre coins du pays cette -riposte sans réplique possible à cause du temps qui manquait, et -Duvernet put dire à son ami: - ---Enfin, nous avons le dernier! - -Ainsi fut annulée cette manoeuvre de la dernière heure. - -Dans toute élection qui se respecte, il y a une manoeuvre de la -dernière heure. - -Autrement la fête ne serait pas complète. - -Chazolles avait déployé une activité dévorante. - -Depuis la rentrée d'Angèle à Paris, il n'avait pas laissé passer trois -ou quatre jours sans s'échapper vingt-quatre heures pour visiter son -adorée dans le boudoir où elle l'attendait, grâce aux dépêches qui le -précédaient comme des courriers ailés. - -Dans ce frais appartement qu'il lui avait donné, il s'enivrait de -l'amour élégant, neuf pour lui, libre dans ses caresses, ravivé par la -science, habilement déguisée sous certaines minauderies ingénues, de -cette fille qui l'irritait et l'énervait en l'amusant de ses saillies -et de son esprit faubourien et primesautier. - -Lorsqu'il revenait au Val-Dieu et que sa femme le revoyait plus -empressé auprès d'elle, plus tendre pour ses enfants, elle ne lui -demandait même pas les causes de ses absences et il se taisait, dans -son horreur du mensonge et de la duplicité. - -Le dimanche matin, la bataille cessa entre les adversaires. - -Désormais, c'était au jury des électeurs à rendre son verdict. - -Duvernet avait merveilleusement organisé le service. - -Chazolles possédait le nerf de la guerre. - -Il ne doutait pas qu'il ne fût battu dans les petites villes. - -Les cloutiers, les fabricants de chaudrons, les tisserands et les -chaufourniers étaient acquis au candidat avancé. - -C'était de tradition. - -Mais on attendait à la rescousse les ruraux qui forment une majorité -imposante. - -Le soir, vers sept heures et demie, à la chute du jour, les amis de -Chazolles étaient réunis dans le salon, attendant les nouvelles. - -On avait le coeur serré. - -Décidément, l'amour-propre se mettait de la partie. - -M. Châtenay lui-même, malgré sa passion, en oubliait ses collections -d'antiques, ses fouilles, son oppidum et le reste. - -Il prenait fait et cause pour son gendre, et on lui eût demandé une -forte somme pour assurer la victoire, qu'il n'eût pas hésité une -seconde à la verser en un bon chèque sur la Banque, pour abréger ces -moments d'anxiété. - -Hélène et Denise, très agitées, assises à une table en pleine lumière -sous le lustre étincelant, se préparaient à noter les résultats qu'on -attendait d'un instant à l'autre. - -Duvernet seul était calme. - -Chazolles se promenait à pas lents, la tête basse, sous l'allée de -tilleuls, étudiant les bruits des chemins. - -Des émissaires montant la cavalerie de labour ou de luxe du Val-Dieu, -en station aux télégraphes, devaient apporter successivement les -résultats connus. - -Chazolles avait obtenu un premier succès sur son terrain. - -Ses voisins l'avaient élu à l'unanimité, mais les nouvelles des -petites villes assombrirent les visages. - -Les cloutiers avaient voté pour le Robespierre de l'arrondissement. -Les tisserands étaient douteux, les chaufourniers nettement hostiles, -à l'exception des fournisseurs du Val-Dieu. - -Hélène, qui se passionnait comme les autres, plus que les autres, car -elle aurait voulu épargner, au prix de tous les sacrifices, une -déception, une peine à son mari, se montrait inquiète. - -Mais l'incertitude ne fut pas de longue durée. - -Les gens de Bazoches, les éleveurs de Moulins, les fermiers de -Saint-Maurice et de Tourouvre avaient tenu parole. - -Les campagnards donnaient à leur collègue des majorités énormes. - -Sur le coup de dix heures, la victoire se dessina, superbe, éclatante. - -Alors M. Châtenay harponna le curé par un bouton de sa soutane et lui -exposa ses projets. - -Il donnerait son hôtel du Cours la Reine à son gendre, s'il était -député. - -Denise n'y perdrait rien. - -Il lui en achèterait un autre dans le voisinage pour rétablir -l'égalité. - -Qui sait? elle épouserait peut-être aussi un homme politique. - -Et il clignait de l'oeil avec intention du côté de Duvernet livré à -des calculs qui l'absorbaient auprès de la jeune fille triomphante. - -De minute en minute, les chevaux de labour, les étalons percherons, -les François, les Baptiste, les Jean, arrivaient en sueur au perron du -manoir, las d'avoir pilé du poivre sur le dos des bonnes bêtes -étonnées de cette activité inusitée. - -Enfin, à onze heures précises, le résultat fut complet. - -Les pur sang de Chazolles qu'on avait gardés pour la fin arrivaient -les derniers. - -Longny avait fait son devoir, Beaufay, Saint-Hilaire, à l'autre bout -du territoire, s'étaient conduits comme il faut. - -La campagne l'emportait sur toute la ligne. - -Le triomphe du Marat de la sous préfecture était renvoyé aux calendes. - -Il était outrageusement battu. - -Dans le salon, autour de l'élu, la joie devint du délire. - -Les petites filles grimpèrent sur son fauteuil et se pendirent à son -cou. - -Hélène embrassa passionnément son adoré en lui murmurant à l'oreille: - ---Es-tu heureux au moins? - -Il baissa la tête et n'osa répondre. - -Et M. Châtenay, électrisé, versait de grands verres de champagne aux -voisins accourus, à Méraud, au curé, aux domestiques rassemblés et -s'écriait d'une voix émue: - ---A notre député! - -Ce fut dans la maison une fête, un tumulte, une explosion de joies et -de fanfares; les cors sonnaient dans les cours; les chiens étonnés de -ce tapage aboyaient, les enfants dansaient pendant que Maurice, devenu -fou lui-même, envoyait son fidèle Jacques porter à franc étrier cette -lettre au train poste. - - «Ma mignonne, - - »Nous avons réussi. Je suis nommé. Je ne m'en réjouis que pour - toi. Tendres baisers et à bientôt. Je t'adore. - - »MAURICE.» - - - - -XX - - -Les dix mois qui suivirent son élection furent pour Chazolles une -série d'enchantements. - -Il était en possession de la confiance de son arrondissement. - -Elle est facile à conquérir dans cette contrée privilégiée. - -Avec de bonnes paroles, une largesse faite à propos à une commune -pauvre, un renseignement aux ignorants, une protection pour caser un -parent d'électeur dans un pauvre emploi, maigrement rétribué, un congé -obtenu par un jeune soldat atteint du mal du pays ou de la nostalgie -de la ferme paternelle, on est porté aux nues. - -Si on refuse, une aspersion cordiale d'eau bénite de cour suffit et le -suppliant s'en va en disant: - ---C'est un brave homme tout de même que notre député; mais il ne peut -pas. - -Chazolles se multipliait. - -Non pas qu'il tînt énormément à son mandat. - -Il s'en souciait comme un rajah de la justice. - -Mais il en avait besoin pour masquer son aventure. - -Il n'est pas déjà si aisé de se ménager des prétextes plausibles aux -yeux d'une femme jalouse à juste titre, pour des absences de chaque -jour, des soirées passées hors du domicile conjugal, et parfois des -nuits entières. - -L'activité de Chazolles expliquait tout. - -Il voulait grimper aux cimes, escalader aussi son ministère. - -C'était lui maintenant qui gourmandait Duvernet de son inaction. - -Le député du Havre grandissait chaque jour, mais n'arrivait pas à la -place Beauvau, son but. - -Il avait déjà vu trois cabinets tués par ses batteries et une quantité -d'Excellences déconfites. - -Et il refusait tout ce qu'on lui proposait, la préfecture de police, -les travaux publics, la justice même. - -Quand Chazolles se révoltait contre ses temporisations, Duvernet se -contentait de hausser les épaules. - ---Notre heure n'est pas venue, disait-il. - -En attendant, sa verve caustique, son éloquence sûre d'elle-même, très -mesurée, très parisienne, son bon sens, sa modération adroite, -ménageant toutes les opinions et n'en froissant aucune, lui ralliaient -des amis qui devaient nécessairement l'amener au pouvoir. - -A la tribune, il plaisait aux femmes. Il était leur leader de -prédilection. Il y apportait une sorte de grâce mondaine qui les -séduisait. - -On voyait souvent aux places de choix une jeune fille d'une vingtaine -d'années, blonde, grande, mise avec une extrême élégance, surtout les -jours où Duvernet devait prendre la parole. - -C'était mademoiselle Denise Châtenay. - -Malgré les millions de son père et de nombreuses demandes, elle -résistait à toutes les instances. - ---Je ne veux pas me marier, disait-elle. Rien ne me manque. - -Rien ne lui manquait en effet. - -L'élection de son beau-frère avait été une vraie joie pour elle. - -Maintenant elle n'était plus confinée à Grandval dont les sites -pittoresques ne suffisaient pas à conjurer les ennuis de la solitude. - -Toute la famille demeurait à l'hôtel du Cours la Reine. - -De là on allait et venait à la campagne. - -Mais Chazolles très affairé avait toujours une raison pour rester à -Paris. - -Il était de toutes les commissions, de tous les dîners officiels. Pas -de soirées diplomatiques sans lui. - -Et, le matin, c'étaient des correspondances à lire qui lui arrivaient -par paquets de son arrondissement pour des vétilles; il fallait -répondre à tout, aller au Val-Dieu rapidement ou à la préfecture pour -en revenir au galop. - -Les heures, les heures bénies du tête-à-tête avec Hélène étaient -passées. - -D'ailleurs à l'hôtel on ne s'apercevait de rien. - -Le beau-père s'était remis à collectionner avec fureur et ses -recherches l'absorbaient. - -Pas de jour qu'il n'enrichît ses magnifiques collections,--superbes -celles-là--de tableaux, de coffrets, de bronzes, de meubles, de -tapisseries, de quelque merveille nouvelle. - -D'un autre côté, il s'était mis en tête d'achever son grand ouvrage -sur les antiquités normandes. Il voulait aussi son illustration. - -L'excellent homme tenait table ouverte pour créer des relations à -Chazolles qu'il aimait comme un fils. - -Chaque soir, c'étaient des réceptions d'intimes, des dîners fins où -les deux amis invitaient leurs collègues. - -Les deux amis! Car Duvernet avait droit de commander dans la maison -qui était comme son quartier général et sa place forte, son oppidum, -comme il le disait en plaisantant à l'antiquaire. - -Chazolles s'était acquis de puissantes sympathies aux Chambres. Sa -fortune, son savoir, la cordialité de ses manières, la facilité d'une -parole dont il n'abusait pas, l'avaient porté aux premiers rangs. - -L'hôtel du Cours la Reine était donc habité en apparence par une -heureuse famille. - -Les domestiques crevaient de santé; le cuisinier était soufflé comme -une crème fouettée, les femmes de chambre n'avaient rien à craindre de -l'anémie, les cochers étaient ronds comme des muids, à l'exception de -Jacques qui faisait des armes à Paris comme au Val-Dieu avec son -maître. - -Hélène tenait la maison silencieusement, dirigeant tout en maîtresse -accomplie. - -Denise remplissait l'hôtel de sa gaieté et du bruit de son piano. - -Ses deux nièces, Thérèse et Marthe, grandissaient fraîches et roses -sous l'aile de leur mère. - -Seul, un coeur souffrait, mais sans un murmure, sans une plainte, sans -que personne, ni père, ni soeur, ni amis, pût voir couler les gouttes -de sang qui s'en échappaient lentement, une à une. - -C'était le coeur d'Hélène. - -Et cependant son visage était toujours aussi calme; seulement malgré -elle, en dépit de ses efforts, sa physionomie avait revêtu une teinte -de mélancolie qu'elle était impuissante à effacer. - -Quand on la questionnait à ce sujet, elle répondait doucement, en -essayant de sourire: - ---Que voulez-vous? on ne peut pas toujours être jeune! - -Sa consolation était de s'occuper de ses enfants. - -Excellente musicienne, élève de Lecouppey, elle donnait elle-même des -leçons à ses fillettes qu'elle ne confiait pas à des mains étrangères. - -Duvernet seul avait depuis longtemps percé à jour l'intrigue de son -ami. - -Mais comme Chazolles ne lui en avait pas dit un mot, il évitait avec -délicatesse de lui laisser entrevoir qu'il connaissait une partie de -son secret. - -Toutefois, il était devenu plus affectueux encore vis-à-vis d'Hélène. - -Cette admirable femme qu'il sentait souffrir, dont il saisissait, avec -son expérience du monde, les plus secrètes palpitations, lui imposait -un respect sans bornes et une sorte d'admiration exaltée. - -Il l'adorait comme une sainte, comme une martyre du devoir, mais une -martyre qui n'était pas soutenue par les applaudissements de la foule -et qui subissait sa torture dans les ténèbres, sans défaillance et -sans orgueil. - -Le mari, avec la cruauté des gens heureux, à qui rien ne manque, -étouffait les remords qui parfois grondaient en lui à la pensée de -cette souffrance imméritée. - -Mais il était tout entier à la fièvre de cette vie nouvelle qui -l'étourdissait. - -Quand il rentrait dans ce splendide hôtel, plein de bruit et de -lumières, où il délaissait sa victime, il n'y trouvait que l'accueil -gracieux qu'on ne lui refusait jamais. - -Tout était à sa place. - -Madame Chazolles recevait, sans détourner la tête, le froid baiser de -son mari. - -Les petites, quittant leurs jeux ou leur ouvrage, se levaient et -couraient à leur père. - -C'est à peine s'il entendait un mot de reproche sortir des lèvres de -ses enfants, jamais de la bouche de la mère. - ---Il y a bien longtemps qu'on ne t'a vu, père. - ---Où étais-tu donc, hier? - ---Pourquoi n'es-tu pas venu dîner? - -Encore ces hardiesses de la blonde et de la brune étaient-elles -aussitôt réprimées par un geste d'Hélène. - -Denise aussi commençait à s'étonner des fréquentes absences de son -beau-frère, et parfois elle le taquinait à ce sujet. - -Mais Maurice était si prévenant pour elle, il allait si bien au devant -de ses volontés; il la menait si souvent et au moindre signe, dans le -monde, au théâtre, qu'elle n'avait pas le courage d'approfondir ce qui -se passait et d'en vouloir à un être si gai, si bon enfant, d'une -sorte d'indifférence dont, après tout, elle n'avait pas la preuve et -qu'elle rejetait sur le compte de la vie parisienne, cette vie si -fiévreuse, si agitée, si pleine que les jours et les nuits passent -avec une rapidité vertigineuse. - -A la longue pourtant, elle fut mise sur la trace de la vérité. - -Souvent madame Chazolles conduisait ses filles à l'Opéra-Comique. -C'était aux jours où l'on donnait de vertueux ouvrages, d'une -innocuité consacrée par le temps, comme le _Chalet_ par exemple ou les -_Noces de Jeannette_; quelqu'une de ces honnêtes berquinades qui ne -remuent pas le coeur violemment et ne prédisposent point les jeunes -personnes à la névrose. - -La famille alors se divisait en deux bandes. - -Denise accompagnait son beau-frère à des théâtres plus joyeux, aux -Variétés ou aux Bouffes. - -Presque toujours, de sa loge, il leur arrivait d'apercevoir à quelque -distance, au balcon d'en face, une jeune femme à la taille élégante et -fine, divinement mise, fort belle et toujours seule. - -Cette figure d'une blancheur éclatante, ces formes accomplies -l'étonnèrent. - -Et, à diverses reprises, il lui sembla surprendre quelques signes -d'intelligence presque imperceptibles, entre cette jeune femme et -Maurice. - -Était-ce une illusion? - -L'inconnue était trop saisissante pour qu'on dût l'oublier aisément. - -Ses traits restèrent gravés dans la mémoire de Denise qui s'habitua à -les revoir au théâtre en face d'elle, jamais aux rares circonstances -où sa soeur les accompagnait. - -Était-ce l'effet du hasard ou le résultat d'une entente? - -L'esprit frappé, elle étudia ce problème, sans rien révéler à -personne, et s'efforça de le résoudre. - -Peu à peu l'idée fit du chemin et Denise en vint à s'imaginer qu'elle -surprenait une partie du mystère de la vie de son beau-frère. - -C'était là cette rivale d'Hélène, la cause de sa tristesse. - -A dater de cette découverte, elle commença contre l'ennemi une guerre -d'escarmouches. - -Ce fut elle qui porta le premier coup à Chazolles et par elle qu'il -souffrit la première torture de l'atroce jalousie qui lui mordit le -coeur. - -A ce moment, il était fou d'Angèle. - -L'année qui venait de s'écouler avait été pour lui, grâce à l'adresse -de sa maîtresse, une succession de plaisirs presque sans remords et -sans nuages. - -Cette plébéienne des Halles, si admirable qu'une femme pouvait être -belle autrement mais non l'être davantage, si drôle dans ses -expressions qu'elle aurait déridé un condamné à mort, s'était efforcée -d'épaissir le bandeau que l'amour avait étendu sur les yeux de -Maurice, et de le rassasier de toutes les jouissances dont une fille -de vingt ans, fraîche, ardente et spirituelle, est la source vive pour -un amoureux qui a franchi les sommets et descend le revers de la -montagne. - -Maurice, avec la simplicité des gens qui aiment passionnément, croyait -en elle. - -Il ignorait tout de son passé et comment l'aurait-il connu? - -Il ne fréquentait aucun des mondes où elle avait pris ses premiers -amants, les plus infimes et les plus élevés. - -Elle expliquait ses absences par la nécessité de vivre avec sa tante -sous peine de perdre ses bonnes grâces et de se montrer d'une noire -ingratitude envers elle. - -Elle racontait à Chazolles qu'elle avait dû confesser à madame Pivent -sa chute et ses faiblesses pour un amant dont elle lui cachait le nom; -que la poissonnière, après avoir jeté feu et flamme, avait fini par -s'adoucir et pardonner. - -Angèle semblait si sincère, ses histoires étaient si naturelles, ses -mensonges se mêlaient à tant de vérités; elle les enveloppait de tant -de miel comme une pilule roulée dans le sucre, que Chazolles croyait -tout ce qu'elle voulait, trop fier pour l'espionner. - -Est-ce que ces yeux limpides qui se fixaient droit sur vous avec tant -d'assurance pouvaient mentir? Est-ce que cette figure de vierge -pouvait servir de masque à une âme vicieuse? - -Cet homme fort, énergique, vraiment intelligent, était dominé par -cette fille frêle et pâle, languissante par moments, qui s'était -emparée de lui et dont il ne pouvait plus se passer. - -D'ailleurs, sage jusque dans ses folies, il ne se ruinait pas pour -elle. - -Angèle ne l'aurait pas voulu et, au fond, Chazolles, avec sa nature -restée paysanne en quelques détails, aurait résisté à la pente et -enrayé à temps avant de dégringoler dans les abîmes. - -Cette maîtresse brillante, soumise, facile, ne lui coûtait pas plus -d'une trentaine de mille francs par an. - -Elle ne demandait rien, prenait ce qu'il donnait, mais ne prononçait -jamais ce mot qui lui semblait odieux: l'argent. - -Il faut reconnaître qu'elle n'était pas de la race des femmes qui -estiment l'amour une marchandise à vendre avec un bénéfice énorme, -dressent leurs inventaires avec régularité et calculent le moment où -elles se retireront des affaires, munies de bonnes rentes, ayant des -terres, des valeurs et pignon sur rue, comme un bon boutiquier dont la -fortune est faite. - -Par son détachement des richesses, elle se distinguait de la -génération présente. - -Elle retardait, pour le moins, d'un demi-siècle, et c'est son éloge. - -C'était, d'ailleurs, le seul qu'on pût faire d'elle. - -Mais Chazolles la jugeait sans défauts comme un brillant de la plus -belle eau. - -Le premier doute lui vint de Denise. - -Un soir, ils étaient à la Renaissance. - -On jouait le _Petit Duc_. - -L'essaim des amoureux de la diva s'était abattu aux fauteuils -d'orchestre, sous les armes, le gardénia à la boutonnière des habits -noirs. - -Duvernet et un rentier de ses amis occupaient avec Chazolles et Denise -l'avant-scène de droite. - -En face d'eux, au balcon, Angèle brillait au premier rang, à l'angle -le plus rapproché de la scène. - -Elle accaparait l'attention de la jeunesse dorée de l'orchestre, dans -sa robe paille à rubans bleu clair, très ouverte. A ses oreilles, des -modèles de délicatesse, deux superbes saphirs entourés de diamants -étincelaient sous les feux du lustre. - -Ce n'était plus une femme, mais une constellation. - -Denise, espiègle comme une pensionnaire en congé, se pencha sur -l'épaule de son beau-frère. - ---Dieu! la jolie femme! dit-elle. - -Chazolles se laissa aller à ce mouvement de joie vaniteuse de l'homme -qui entend louer l'objet de sa passion, mais un signe imperceptible de -Duvernet qui avait dressé l'oreille, un coup d'oeil, l'avertirent de -se tenir sur ses gardes. - ---Où ça? fit-il en ayant l'air de ne pas comprendre. - ---Ne faites pas l'ignorant, monsieur; en face de nous. - ---Je t'assure... - ---Là, devant toi. - ---Ah! reprit-il, oui; cette grande brune en robe caroubier. - ---Mais non, cette blonde en robe paille avec des rubans couleur du -ciel, quand il fait beau. - ---Je ne trouve pas. Très ordinaire. - -Pour le coup, c'était trop fort. Le seigneur du Val-Dieu se moquait -d'elle. - -Vivement elle donna sur le bras de Duvernet un léger coup d'éventail. - ---Dites donc, vous, fit-elle, venez çà et écoutez-moi. - ---J'écoute. - ---N'est-il pas vrai que cette dame là-bas, au balcon, la robe paille, -est admirable. - ---Hou! hou! fit Duvernet, qui avait reconnu vingt fois en pareille -occurrence la Parisienne du Val-Dieu. - ---Vous êtes dégoûtés, vous autres! peste! - ---Vous savez, chère miss, les hommes n'ont pas sur cet objet les yeux -des femmes. - ---Prenez garde, fit Denise, vous! A force d'être si difficile, vous -ressemblerez dans quelques années au héron de la fable. - ---Ce qu'elle a de mieux, ce sont ses boucles d'oreilles, dit Duvernet, -rompant les chiens. C'est ce que je vois de plus clair. - ---Des saphirs de toute beauté. Quand je me marierai, je voudrais que -mon mari m'en offrît de pareils. - ---De plus beaux, dit Valéry, je lui rappellerai ce voeu, si j'ai -l'honneur de le connaître. - ---Vous le connaîtrez certainement. - ---Je l'espère. - ---Car vous ne pouvez faire moins que d'être un des témoins de ma noce. - ---Qui aura lieu? - ---Le plus tard possible. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me -semble que je passe le plus heureux temps de ma vie. - ---Ce n'est pas flatteur pour le futur. - ---Oh! les hommes, vous savez, fit Denise, en jetant un regard à -Chazolles, pour ce qu'ils valent, il n'y a pas tant à se presser de -courir après. - -Duvernet s'inclina: - ---Merci. - ---Je voudrais aussi, continua Denise, connaître les fournisseurs de -cette belle. Sa toilette est d'un goût que je qualifierai d'exquis, -tout: la robe, la polonaise, le chapeau. Quel chien! Il est vrai -qu'il faudrait avoir aussi ses cheveux de cuivre rouge et son cou de -neige. Pas vrai, Maurice? - -Chazolles se tut. - -Il fit seulement un léger mouvement des épaules qui marquait son -indifférence. - ---Qu'est-ce qu'il a donc ce soir qu'il est muet? demanda Denise à -Duvernet. - -Le député comprenait bien ce silence. Chazolles était absorbé dans la -contemplation de son bien. - -Ils étaient habitués à rencontrer, aux théâtres où ils allaient -ensemble, ce minois séducteur toujours en pleine lumière en face -d'eux, et Valéry saisissait les relations magnétiques entre les deux -sujets, relations dont il comprenait à la fois la force et le danger. - ---Tenez, reprit Denise, puisque vous dites que les hommes ne jugent -pas les femmes avec les mêmes yeux que nous, je vais vous prouver -qu'il y en a qui pensent comme moi au sujet de ma blonde. - ---Comment donc? - ---Regardez à l'avant-scène, devant nous. - ---Le duc de Charnay, dit l'ami qui accompagnait Duvernet. - ---Ah! c'est M. le duc de Charnay, ce petit jeune homme aux diamants. -J'aurais dû m'en douter. Je ne suis pas fâchée de le voir. C'est un -curieux type. Vous le connaissez? - ---Il est de mon cercle, dit l'ami. - ---Recevez mes compliments, cher monsieur. Les femmes se tuent pour les -membres de votre cercle. C'est flatteur. - ---Pour celui-là, observa l'ami. - -Denise lorgna le duc un instant. - ---Eh bien, cela m'étonne, fit-elle. En vaut-il vraiment la peine? - ---Aucun homme ne vaut qu'une femme se tue pour lui, affirma -gracieusement l'ami. - ---Et je crois que la réciproque est vraie, ajouta Duvernet -silencieusement. - ---Vous vous trompez, cher monsieur, dit Denise. J'en sais au moins -une. - ---Vous, peut-être? - ---Oh! non. Moi, qu'on se contente de m'aimer! C'est tout ce que je -demande. - ---Qui donc alors? - ---Ma soeur Hélène. - ---Ne l'aime-t-on pas aussi? dit Duvernet. - -Denise pinça le bras de son beau-frère. - ---Écoutez ça, vous, fit-elle. - -Et regardant Duvernet: - ---Je le croyais; maintenant je n'en sais rien. Mais nous nous -éloignons de notre sujet. - ---L'étoile du balcon? - ---Revenons-y. - ---Le duc de Charnay est de mon avis sur son compte. Depuis le -commencement de l'acte, c'est-à-dire depuis qu'il est arrivé, il la -dévore des yeux. - ---Ah! fit Chazolles. - ---Et, mon cher, je crois qu'il y a entre eux des correspondances, des -effluves comme disent les romanciers à la mode. Il en est affolé. - ---Et la jeune personne? demanda Duvernet. - ---Elle se cache sous son éventail et sourit. Je suis sûre qu'ils -s'entendent à merveille. Regarde donc, Maurice. - -Chazolles abaissa les coins de ses lèvres d'un air dédaigneux. - ---Qu'est-ce que cela me fait? dit-il. - -Mais une étrange jalousie venait de lui serrer la poitrine dans un -étau. - -Elle avait peut-être raison, cette Denise. - ---Le duc n'est pas le seul à manifester son admiration, reprit-elle. - ---Comment, il y en a d'autres? dit perfidement Valéry. - ---Oui. - ---Où ça? - ---A l'orchestre. - ---Qui donc? - ---Ce vieux monsieur, au crâne nu, en oeuf d'autruche, avec une petite -couronne de cheveux comme un capucin et qu'il ramène! au troisième -rang! - ---En effet. Il se tourne à chaque minute. - ---Est-il décati pourtant! Un débris! Une ruine! - ---Il est tout jeune, dit le financier. - ---Vous le connaissez? - ---Parfaitement, il est de mon cercle. - ---Ah! çà, fit Denise, ils sont donc tous de votre cercle, les -admirateurs de cette petite? - ---Dame! quand il y en a un qui connaît une jolie femme, il s'en vante -et donne envie aux autres de la connaître aussi. - ---C'est comme les officiers d'un régiment alors, observa Duvernet. - ---Qu'est-ce que vous voulez! Le monde! Il est le même partout. - ---Alors vous la cultivez? - ---Moi, non. Je sais seulement qu'elle demeure rue de Londres. Je suis -du cercle, mais j'y vais à peine. Je ne compte pas. - ---Rue de Londres? répéta Chazolles qui tressaillit. - ---Oui. Du moins elle y est souvent et on l'y trouve, à ce que -j'entends dire. - ---Et il se nomme ce vieux-là? demanda Denise. - ---Il n'est pas vieux, je vous dis, quarante ans au plus. - ---Et si décrépit, mon Dieu! Qu'est-ce qu'il a fait? - ---Il a cultivé les femmes dont on parle au cercle. - ---Il y en a donc beaucoup? insinua Duvernet. - ---Pas mal, dit avec son flegme le clubman. - ---Attendez donc; je le connais; c'est le baron Germain. Il est du -ministère des finances. - ---Oui, chef de bureau, mais il y va si peu. - ---Sa façade est en bien triste état! - ---Mais on refait les plâtres de temps en temps, dit l'ami. - ---Et c'est là un homme à bonnes fortunes? demanda la jeune fille. - ---Trop, hélas! vous le voyez bien. Il est au mieux avec la petite du -balcon. - -En effet, le baron était très bien avec Angèle. - -Elle ne se gênait même pas pour lui envoyer, de temps en temps, un -petit salut de connaissance, malgré la présence de Chazolles, dont les -pieds brûlaient sur les planches de l'avant-scène. - ---Qu'est-ce que tu as? lui demanda Denise. Tu ne peux pas rester en -place. - ---Cette opérette m'assomme. - ---Tu es difficile. Du Meilhac assisté de son ami Ludovic, musique de -Lecocq. - ---Et Granier est très gentille, affirma l'ami. - ---Sois tranquille, ce sera bientôt fini. - -On était au dernier acte. - -Le petit duc dans sa tente roucoulait avec sa duchesse le langoureux -duo de leur nuit de noces qui s'était fait bien attendre. - -Le supplice de Chazolles touchait à son terme, mais les réflexions de -sa belle-soeur, une enfant terrible, avaient mis le feu aux poudres et -fait sauter la chaumière où il s'endormait de confiance sur un coeur -dont il se croyait sûr. - - - - -XXI - - -Le baron Germain est un célibataire comme il y en a beaucoup dans les -entresols des quartiers aristocratiques de Paris. - -Fils d'un préfet de la monarchie parlementaire, il a hérité des -habitudes d'ordre et de parcimonie de ce régime bourgeois. - -Il est né vers mil huit cent trente-huit, comme Chazolles, et, son -père étant mort peu de temps après son entrée dans le monde, il fut -élevé par un vieil oncle, garçon et sectateur d'Épicure, dans les -principes les plus larges pour ce qui concernait les jouissances de ce -monde éphémère, les plus étroits pour ce qui avait trait à -l'administration de sa fortune. - -Elle était convenable. - -Le baron qui n'avait d'autre charge que sa propre guenille, qui lui -était très chère, jouissait d'une cinquantaine de mille livres de -rentes, en valeurs sûres, à l'abri des éventualités. - -Il réglait son existence avec une sagesse exceptionnelle et un ordre -admirable. Il dressait son budget avec plus de prévoyance que celui -de n'importe quel État du globe et ne livrait rien aux hasards. - -Le baron savait choisir ses officieux. Il en avait deux; un cocher qui -soignait son cheval et son coupé, un valet de chambre attaché à sa -personne et qu'il avait baptisé lui-même du nom de Jasmin. - -Il connaissait la plupart des femmes de Paris et possédait cet esprit -facile qui court les rues et qu'on ramasse partout, sur l'asphalte où -les gamins le laissent tomber, dans les journaux, au théâtre, surtout -dans les salons, et qui s'enflamme comme une allumette par le -frottement, au choc des conversations. - -Ce célibataire spirituel occupait à l'entresol de la maison de -Chazolles un appartement de cinq mille francs très sévère et très -confortable. - -Sa sagesse aurait été sans défaut, comme une cuirasse modèle, s'il -avait moins adoré le sexe contraire. - -Mais le baron était d'une nature aussi inflammable que le bois mort, -la paille sèche ou l'amadou. - -Il ne pouvait voir trotter sur l'asphalte un petit soulier cambré, -avec un bas bien tiré, de soie et même de fil ou de coton, sans -s'acharner à sa poursuite. - -Les épaules nues des femmes du monde lui causaient des titillations -étranges et il se pâmait d'aise devant une cantatrice à la poitrine -haletante qui se penchait sur la rampe pour lancer une déclaration au -public en roucoulant son grand air. - -La femme, c'était la crevasse de ses tuyaux, la fissure de son -amphore, la lézarde de sa muraille. - -Aussi, à quarante ans, alors que Chazolles était d'une vigueur de -cariatide, il marchait, le dos voûté, en toussant à chaque minute et -sa tête branlait au moindre coup de vent, mal soutenue par un cou -tremblant comme celui d'un octogénaire usé et décrépit. - -A chaque pas, malgré ses efforts pour se tenir droit, il penchait -comme un navire affalé sur la côte, prêt à échouer. - -Il ne résistait à la décadence qu'à force de cosmétiques, de -maquillage et grâce à l'habileté de son tailleur, de son chemisier et -aux talents de Jasmin. - -Et pourtant il avait encore une foule de succès auprès des femmes, de -succès dangereux et imprudents. - -Il vivait sur sa réputation d'esprit, car pour le reste il était jaugé -comme une vieille futaille, qui fuit d'usure et se mange aux vers. - -Certes, il ne semblait pas, pour qui n'était point au courant de sa -vie, un rival à redouter. - -Cependant, le duc de Charnay causa moins d'inquiétude à Chazolles que -ce ramolli vacillant et caduc. - -Dans l'esprit du châtelain du Val-Dieu, Angèle, qui demeurait sous le -même toit que le baron Germain, avait dû le rencontrer plus d'une -fois. - -Évidemment ce jouisseur s'était épris des charmes de sa voisine et la -courtisait. Il était en passe d'obtenir ses faveurs et s'entendait au -mieux avec elle, puisqu'ils se donnaient rendez-vous au théâtre. - -Il ne supposa pas un instant que le hasard fût entré pour quelque -chose dans cette rencontre. - -Elle était l'effet d'un concert entre eux. - -Cependant, soit qu'Angèle se fût aperçue de l'attention dont elle -était l'objet, soit pour toute autre cause, Chazolles ne saisit aucun -signe suspect entre les deux coupables présumés. - -Vainement le baron se retourna plusieurs fois vers la jolie blonde du -balcon. - -Elle s'abritait nonchalamment sous son éventail et l'étendait entre -elle et cet adorateur compromettant, comme un bouclier. - -Lorsque la pièce s'acheva au milieu des applaudissements de la salle -qui rappelait le petit duc de Parthenay et sa suite, Chazolles aurait -voulu attendre à la sortie sa maîtresse pour tenter une explication, -la première, car jusque-là il avait eu foi en elle, mais il fut -contraint d'échanger seulement à la dérobée un regard avec Angèle. - -Denise le retenait. - -Il lui donna le bras et la conduisit à son coupé qui l'attendait à la -porte. - ---Nous accompagnes-tu? dit-il à Duvernet. - -Il essaya de l'entraîner. - -Mais l'autre objecta un rendez-vous au café de la Paix. - -Il suivrait le boulevard avec son ami le clubman, en prenant l'air. - -Il serra la main de Chazolles avec une énergie significative et lui -glissa ces deux mots: - ---Sois prudent! - -Puis le futur ministre referma, comme un simple ramasseur de bouts de -cigares, la portière de la voiture qu'un excellent carrossier anglais -emporta rapidement sur le macadam. - -Duvernet suivit des yeux le coupé qui disparut bientôt dans -l'encombrement des fiacres qui s'éloignaient dans toutes les -directions. - -La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu fermaient et des milliers de -spectateurs regagnaient leurs logis. - -Le député du Havre, au bras du clubman, s'en allait tranquillement -après avoir allumé un cigare. - -La soirée était d'une douceur exceptionnelle. - -On touchait au printemps. - -Les cafés, éclairés par des milliers de lumières, étaient pleins de -buveurs. On aurait pu se croire au mois de juin, par une nuit d'été. - -Duvernet songeait à la figure si loyale de Denise, à ce bon sourire -aux dents blanches, à ses beaux cheveux châtains, à ses couleurs de -pêche veloutée et rougissante. - -Franchement, elle était bien tentante. - -Et il croyait deviner que, malgré sa calvitie naissante, il ne -déplairait pas. - -Mais le mariage, c'était bien aléatoire. - -N'avait-il pas un exemple de plus sous les yeux? - -Chazolles, son meilleur ami, l'homme le plus droit, le plus digne -qu'il connût, finissait comme les autres. - -La satiété était venue, malgré les qualités si touchantes de cette -admirable Hélène, et lui aussi, il trompait sa femme, toujours belle -pourtant, toujours séduisante, entourée de ses fillettes, deux perles, -rehaussant le charme d'une mère qu'on aurait pu prendre pour leur -soeur aînée. - -Et pour qui? - -Pour une fille de rien, car un Parisien de vieille date ne pouvait s'y -méprendre. Angèle Méraud n'était qu'une femme galante que tous les -gilets à coeur de l'orchestre et les habitués des avant-scènes -courtisaient avec ensemble. - -Chazolles en était épris au point de n'oser en parler même à son -intime. - -C'était donc grave! - -Il entourait cette mystérieuse passion de silence et d'ombre! - -Comme il s'éloignait rêvant à cette bizarrerie du coeur humain qui -fait qu'on délaisse le bien pour le pire, et qu'on quitte les belles -routes droites et faciles pour les chemins de traverse où l'on -s'enfonce en pataugeant dans les fondrières, un coupé passa rapidement -auprès de lui. - -Ce coupé, petit, était attelé d'un cheval alezan très vite, et au -vasistas de la portière, Duvernet crut entrevoir, comme dans un -éclair, la jolie figure de la jeune fille du balcon. - ---C'est une commandite, pensa-t-il. - -Et après un moment de réflexion, il ajouta: - ---A moins pourtant que cet imbécile de Chazolles ne lui ait donné une -voiture. - -Et il soupira: - ---Pauvre Hélène! - -Place de l'Opéra, il entra au café de la Paix. - -Le baron Germain était assis à une table dans la grande salle, à -droite. - -Duvernet s'approcha de lui et lui tendit la main. Son compagnon -l'imita. - ---Seul? dit-il. - ---Oui! c'est notre lot! De vieux garçons! - ---Oh! fit le clubman, il y a des compensations. N'étiez-vous pas à la -Renaissance? - ---Ce soir? En effet, j'en sors. - ---Et vous entreteniez une correspondance télégraphique avec une -charmante personne... - ---Au balcon? N'est-ce pas qu'elle est ravissante. Un galbe! Un -montant! - ---C'est vrai. - ---Vous avez cru, reprit le baron, que je suis du dernier bien avec -elle? - ---Dame! - ---Vous vous tromperiez. C'est une amie simplement, même pas une amie, -une connaissance, une voisine. - ---Ah! fit Duvernet intrigué. - ---Elle demeure dans ma maison. - ---Depuis quand? - ---Dix-huit mois. - ---Diable! pensa l'ami de Chazolles, le drôle n'a pas perdu de temps. -Aussitôt vue, aussitôt enlevée. - ---Je viens même de la renvoyer chez elle dans ma voiture. Une -complaisance... - ---Désintéressée? fit le clubman. - ---Provisoirement, riposta le baron. Pour l'avenir, on n'en peut pas -répondre. - -Duvernet vit clair dans le passé. - -D'un mot le baron Germain l'avait illuminé. - -Ainsi Chazolles était fou de cette fille, car s'il avait changé d'avis -en quelques jours, s'il s'était fait nommer député, s'il avait quitté -la maison, le pays où il se plaisait depuis son mariage, depuis quinze -ans, c'était à cause d'elle. - -C'est pour elle qu'il avait transformé sa vie; pour elle qu'il -délaissait ses enfants, pour elle qu'il faisait subir à sa femme les -tortures de la jalousie, les amertumes de l'abandon. - -Cette fille l'avait rendu égoïste de bon qu'il était, injuste, cruel, -impitoyable. Il lui sacrifiait tout, famille, devoir, repos, et -n'avait fait qu'un marché de dupe, car elle le trompait odieusement et -se moquait de lui. - -En un instant, il la prit en haine à cause du mal dont elle était la -source. - ---Elle doit être au mieux avec le duc de Charnay, dit-il au baron. - ---Pourquoi le supposez-vous? - ---Pour rien. Des coups d'oeil échangés! Des gestes éloquents! - ---C'est bien possible, fit le ramolli avec indifférence. Elle mérite -qu'on s'en occupe, mais ses fredaines ne me regardent pas. C'est -l'affaire du monsieur qui l'entretient. - ---Il n'a pas mal choisi au physique. Sait-on qui? - ---Non. Un inconnu qui vient rarement et qu'on ne voit pas. Elle n'en -parle jamais. - -En effet, grâce à la complicité de la concierge, il était difficile -qu'on rencontrât Chazolles dans la maison, car il ne s'y glissait -qu'avec les plus grandes précautions et lorsque madame Adrien s'était -assurée qu'il pouvait monter sans être aperçu. - ---Oh! pensa Duvernet, il faut le tirer de là. - -Mais par quel moyen? - -Le baron et son collègue du cercle se levaient. - -Duvernet en fit autant, les salua et s'en alla lentement du côté de -l'avenue Montaigne. - -Arrivé chez lui, dans sa chambre où un bon feu flambait, il s'assit -dans un excellent fauteuil, étendit ses jambes devant le foyer et -prépara, à propos de la politique extérieure, un discours sur lequel -il comptait pour ébranler le ministère déjà chancelant sur sa base et -peut-être le jeter par terre. - ---Attendons un peu, se dit-il en pensant à Chazolles, je prendrai -l'intérieur. J'aurai la police à mes ordres et je saurai--pour -rien--ce que je veux savoir. Ensuite à nous deux, ma petite Méraud! -Vous n'aurez qu'à vous bien tenir. - - - - -XXII - - -Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe à son -cocher. - -Ce signe voulait dire: - ---Allez vite. - -L'ordre était facile à exécuter en quittant le boulevard encombré de -voitures de toutes sortes. - -Le cocher fila par la tangente. - -Denise manifesta son étonnement de ce nouvel itinéraire. - ---Les boulevards sont trop étroits, dit laconiquement Maurice. Dans -dix ans on sera forcé de les élargir. - -La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence. - -Son beau-frère lui semblait bien préoccupé. - -Elle repassait dans son esprit les incidents de la soirée, et se -disait que le trouble du mari d'Hélène n'était pas naturel, mais avec -sa réserve, elle pressentait qu'en essayant de pénétrer un secret -qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit. - -Elle rentra chez elle mécontente, se laissa embrasser froidement, -contre son ordinaire, par Maurice et disparut. - -Chazolles rendu à sa liberté, traversa la chambre de ses enfants, -souleva les rideaux de l'alcôve où les deux soeurs dormaient dans -leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des -coeurs ignorants, passa chez Hélène qui fermait les yeux, la contempla -une seconde, posa ses lèvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis -il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait, -ouvrit une porte étroite sur la rue, et, parvenu à l'avenue d'Antin, -héla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse: - ---66, rue du Colisée. - -Il lui était impossible d'attendre une minute de plus. - -Il lui fallait son explication. - -Les soupçons que Denise avait semés dans son esprit y germaient avec -une effrayante rapidité. - -Pour la première fois, il comprit à quel point cette Angèle était -devenue nécessaire à son existence, avec quelle puissance elle s'était -emparée de tout son être et la place qu'elle tenait en lui. - -La seule pensée qu'elle le trompait lui faisait bondir le coeur dans -la poitrine, bouillir le sang dans les veines. - -Il voyait trouble. - -Jusque-là cette affection avait été tranquille. Il avait puisé dans la -nouveauté de cet amour facile, rieur et jeune, parfumé comme une -branche de lilas, des jouissances qu'aucune préoccupation n'avait -altérées. Il avait pu croire que son secret était ignoré de tous, que -rien n'en transpirait ni dans son intérieur ni au dehors. - -Angèle, sous sa frêle apparence, était douée d'une sorte de vigueur -printanière. Elle avait une santé exubérante, une fraîcheur de -violette, de fleur qui vient d'éclore sous les baisers du soleil et -les perles de la rosée. - -Dans l'enivrement des premières caresses, de l'abandon sans bornes, -sans réserves, où l'adorable fille savait allier la licence effrénée -du fond à une certaine pudeur de la forme, chaste dans ses plus grands -oublis, comme une statue de la grâce dans la nudité du marbre; au -milieu des tracas de sa vie nouvelle, coupée de voyages forcés, de -séances tumultueuses au Parlement, des obligations de la vie mondaine, -il n'avait eu le temps de songer ni qu'il courait le danger d'être -surpris ni qu'une infidélité de sa maîtresse fût possible. - -Avec ses habitudes d'homme rangé, de cultivateur qui sait compter, et -dont les plus larges générosités sont mesurées à l'aune du nécessaire, -il croyait avoir assez fait pour enchaîner éternellement à lui cet -être frivole, changeant, cruel et charmant qui s'appelle une fille. - -Il avait dans les veines du bon sang bourgeois de ses aïeux, les gens -de robe, qui notaient la dépense à la fin du jour sur les registres, -véritables annales de l'économie de leur race, et se seraient fait un -cas de conscience de jeter les écus de six livres dans les aumônières -des quêteuses, ou, par les fenêtres, aux mendiants en loques de la -rue. - -Tout se passait honorablement mais avec une utile surveillance. - -Hélène était faite d'autre sorte. - -Elle avait apporté dans la maison de son mari, tenue d'ailleurs de -tout temps sur un pied convenable, une générosité grandiose qui lui -était naturelle, un esprit de bienfaisance princière qui lui avait -conquis bien des amitiés. - -Elle avait communiqué à Maurice une partie de la chaleur de son âme -d'élite mais, malgré tout, le vieil homme perçait sous le nouveau. - -Les Chazolles de la magistrature assise revivaient dans leur fils. - -Il était rangé comme un banquier de province, ne se laissant pas -entraîner plus loin que certaines limites, au delà desquelles il -aurait cru voir le Vésuve et l'Etna se livrer à leurs éruptions -volcaniques dans sa maison. - -Nous ne le blâmons pas, nous constatons. - -Chazolles ne doutait donc pas, avec ses idées d'ordre, qu'il ne se fût -montré d'une générosité sans bornes envers cette petite qu'un néfaste -hasard avait jetée sur son chemin et dans ses bras. - -Trente mille francs de dépense annuelle représentaient à ses yeux les -trésors de Golconde et l'extrême prix qu'un bon capitaliste bourgeois -dont le cerveau fonctionne droit, dût mettre à un objet d'art de cette -sorte. - -Il oubliait, le malheureux, qu'il y a des tableaux, de vieux meubles, -des épées rouillées, des vases ébréchés, des manuscrits souillés de la -vénérable et malpropre poussière des siècles, que les amateurs portent -à des chiffres fabuleux; que M. Châtenay achetait de laides potiches -leur pesant d'or, et que le plus magnifique tableau ne vaut pas, dès -qu'on estime la femme une chose à vendre, le bout du doigt d'une -créature animée, vibrante, source de jouissances indicibles, de -triomphes de vanité autrement vifs que ceux d'un propriétaire de -galerie ou de musée, de plaisirs enfin sans pairs, les seuls qui -rendent praticable une traversée de cinquante à soixante ans au milieu -des sables altérés du désert de la vie; qu'enfin la Vénus de Milo, la -Joconde et toutes les fresques de Raphaël réunies ne valent pas un -baiser de ces statues sans égales, créées par le divin artiste qui -fait les fleurs idéales, les horizons enflammés et les femmes -splendides. - -Il faut rendre cet hommage à Angèle qu'elle ne se livrait jamais à ces -réflexions, qu'elle ne craignait point la détresse, sans s'inquiéter -d'où l'argent lui viendrait; qu'elle n'avait qu'une idée vague de la -valeur de ce métal et le donnait comme elle le recevait, sans le -compter ni l'honorer d'un regard attentif, n'y attachant qu'un intérêt -tout à fait médiocre et subalterne. - -Lorsque le fiacre de Chazolles s'arrêta au seuil de sa maison, rue du -Colisée, une lumière incertaine colorait les rideaux de tulle brodé -des fenêtres de la jeune fille. - -Il respira. - -Il allait la voir. - -Il renvoya son fiacre et sonna. - -La porte s'ouvrit d'elle-même et il passa dans le vestibule désert -sans parler à la concierge, madame Adrien, qui veillait encore dans sa -loge où le gaz brûlait. - -Dans l'escalier, les tapis épais étouffaient le bruit des pas. - -Dès qu'il posa le doigt sur le timbre de la porte du quatrième, elle -s'ouvrit et ce fut Angèle même, qui le reçut. - ---Vous, dit-elle, surprise, en reculant d'un pas. - ---Tu ne m'attendais pas? - ---Si. - -Et elle ajouta avec indifférence: - ---Je vous attends toujours. - ---Et ta femme de chambre? - ---Elle doit dormir comme une souche, la pauvre fille. - -Elle le regarda qui fermait la porte avec soin et regagna, à travers -le vestibule et le salon, sa chambre à coucher où elle avait déjà jeté -son manteau de fourrures sur un fauteuil. - ---Il y a longtemps que tu es rentrée? demanda-t-il en se laissant -tomber sur un siège. - ---Non. - ---Tu as pris une voiture qui marchait bien; mes compliments. - -Elle répondit tranquillement: - ---On m'en a offert une. - ---Qui donc? - ---Le baron Germain. - ---Tu le connais? fit Chazolles qui se leva et s'appuya à la cheminée. - ---Oui et non. Je l'ai rencontré dans le vestibule deux ou trois fois. -Il m'a saluée. Je lui ai rendu son salut. Il m'a adressé la parole. Je -lui ai répondu. Il aurait cru que j'étais muette. Ce soir il m'a -reconnue au théâtre, et dans un entr'acte, au foyer, il m'a offert de -me renvoyer dans sa voiture qui revenait sans lui. - ---Tu as accepté? - ---Pourquoi non? - ---C'est léger. Il est rentré, lui? - ---Est-ce qu'il rentre! Il est à son cercle ou ailleurs. En voilà pour -jusqu'à demain. Il fait comme tant d'autres. Il s'use le corps et -l'âme devant un tapis vert. C'est idiot, mais c'est la mode. Il n'y a -rien à dire. - ---Tu connais le monde. Est-ce ta tante qui t'apprend ce qui se passe -au club et ce que font les gens comme le baron Germain? - ---Ah! ouiche! ma tante. Elle ne connaît que les limandes, les -anguilles et les barbues. - ---Qui alors? - ---Est-ce que je sais? Tout le monde. Tu ne t'imagines pas que je ne -vois que ma tante. Ça ne serait pas à faire. J'ai des amies un peu -partout. La saison dernière, à Trouville, je m'en suis fait. J'ai le -diable au corps. Dès qu'on me voit on m'aime. - ---Les femmes? - ---Et les hommes. Tu n'es pas une femme, toi! - -Elle parlait tranquillement, comme quelqu'un qui a la conscience -nette. - ---Tu n'aimes pas Trouville? reprit-elle. Moi si. C'est très gai. Tu -m'as permis d'y aller, j'en ai profité et tu ne me l'aurais pas -permis, j'y serais allée tout de même. Je ne peux pas rester des mois -en cage. Autant me fourrer à Saint-Lazare tout de suite ou à Mazas. Tu -ne veux pas me tenir au secret, hein? - ---Ainsi tu as des amies? - ---Oui, beaucoup; le plus que je peux. - ---Où sont-elles tes amies? Rue de Londres? - -Angèle se déshabillait devant la glace avec autant de calme que si -elle avait été seule, ou en compagnie d'un King-Charles familier -étendu sur un coussin. - -Elle ôtait à ce moment ses superbes boucles d'oreilles en saphirs que -Denise avait tant remarquées. - -Elle se retourna vivement, un bras replié sous sa tête, coquettement, -dans une attitude sculpturale, sa chemise retombant sur son jupon de -dessous en soie bleue garni de malines. - ---Pourquoi dis-tu rue de Londres? fit-elle. - ---Pour rien. - ---Si; tu as une idée, dis-la. - ---Parce qu'on te rencontre souvent de ce côté. - ---Qui ça, on? - ---Le premier venu; Duvernet, d'autres. - ---Il ne m'aime pas ton ami Duvernet. - ---Il te connaît à peine. - ---Tu crois ça. Pourquoi donc me lance-t-il des regards farouches -partout où il me voit? - ---Laissons Duvernet. - ---Je te dis qu'il me déteste. Qu'est-ce que je lui ai donc fait, à cet -animal? Est-ce que je lui ai vendu des pois qui ne cuisent pas? - ---Ne te fâche pas et réponds-moi. Où vas-tu, rue de Londres? - ---Je vais où je veux. Chez des amies à moi qui y demeurent. Est-ce que -je ne suis pas libre? Est-ce que je dépends de personne? Qu'est-ce que -c'est que cette demoiselle qui était dans ta loge, au _Petit Duc_? - ---Ma belle-soeur. - ---Mademoiselle Châtenay? - ---Oui. - ---Elle est très jolie! - ---Tu trouves? dit machinalement Chazolles. - ---Parfaitement. Elle est très jolie, mais elle me reluquait tout le -temps comme une bête curieuse. Je crois qu'elle se doute de quelque -chose. - ---Bah! Est-ce qu'on nous a jamais vus ensemble? - ---Oh! mon cher, ça n'est pas nécessaire. Les femmes, vois-tu, si elles -n'ont pas la force, elles ont la finesse. La plus sotte roulerait dix -députés comme toi et ton ami Duvernet, le malin! - -Elle avait achevé sa toilette de nuit. - - - - -XXIII - - -Elle vint se poser, légère comme un oiseau, sur la chaise longue -auprès de Maurice, qui, la tête appuyée sur ses mains, semblait en -proie à une incertitude qui l'exaspérait. Ses ongles égratignaient son -crâne sous ses cheveux noirs, brillants et frisés. Il y avait dans le -ton d'Angèle, malgré son calme et sa douceur apparente, une sorte -d'ironie provocante et de dédain, une affirmation de liberté qui -contrastait avec sa soumission habituelle. - -Elle prenait l'attitude d'un écolier surpris en faute, qui se redresse -devant le pion et s'écrie en le regardant: - ---Eh bien, après? - -Chazolles était furieux, furieux de son ignorance et de son -impuissance. Il devinait une tromperie et n'en avait pas la preuve, -insaisissable et fuyante. - -Il ne regardait pas Angèle toute fraîche, sentant bon, très excitante -dans sa chemise de batiste, fine comme une toile d'araignée, avec des -entre-deux de dentelles de prix. Elle avait encore ses bas de soie -écrue, assortis à sa toilette de la soirée, et ses petits souliers -qui découvraient un pied souple, fin comme celui d'un enfant. - ---Voyons, dit-elle, en se laissant glisser à terre et en posant ses -mains sur les genoux de Chazolles, qu'est-ce qui te prend? Toi qui es -gentil d'ordinaire, qui ne m'as jamais fait une querelle, tu arrives -comme un brutal avec tes questions de commissaire de police; tu boudes -comme un jaloux ridicule; tu as l'air prêt à chicaner sur tout et sur -rien; sur le baron Germain, un gâteux usé et sur la rue de Londres qui -n'est pas plus ma rue qu'une autre. Qu'est-ce que tu lui veux à ce -ramolli et en quoi te déplaît-elle cette rue? Est-ce qu'il ne te paye -pas son loyer? Ou si c'est un crime d'être poli avec moi? C'est sa -nature à ce baron. - -Quand il me rencontre, il a des manières aimables. Il se courbe comme -il peut, car l'échine n'est pas flexible, il s'en faut! Et quelquefois -il est assez téméraire pour me dire: Comment, c'est vous, -mademoiselle? Si tôt ou si tard?--Ça dépend de l'heure.--Ou: Je ne -m'attendais pas à cette bonne fortune de vous rencontrer! Vous allez -me porter bonheur. Je suis sûr que je vais gagner aujourd'hui.--Un -jour même il s'est enhardi jusqu'à cette bêtise: Je parierais que vous -êtes une vraie mascotte! Vous mettez la guigne en fuite. - -Ce soir il m'a vue au balcon. S'il m'a fait de l'oeil, c'est ta faute. -J'étais seule. Il était dans son droit. Est-il cause si tu es marié et -si, avec toi, il faut des tas de précautions? Une femme au balcon d'un -boui-boui, que veux-tu qu'on en pense? Qu'elle est là pour qu'on lui -fasse la cour! Je te défie de me prouver le contraire. J'ai accepté -son coupé pour revenir. Fallait-il le refuser? Il est vrai qu'il est -resté trois minutes dedans jusqu'à la place de l'Opéra. Je ne pouvais -pas le jeter sur le macadam. Là, il est entré à son cercle ou au café. -Est-ce grave? Et tu t'avises d'être jaloux d'un vieux délabré comme le -baron! Un être que tu flanquerais le nez sur le tapis avec une -chiquenaude! Allons, monsieur! Vous ne me faites pas honneur. J'ai -plus de goût. - ---Et le duc? - ---Quel duc? - ---Charnay, le duc de l'avant-scène. - -Elle chercha dans sa mémoire, les yeux au plafond. - ---J'y suis, fit-elle, très bien, celui-là. De la jeunesse! une -élégance, un chic! Je l'aimerais mieux. Il n'est pas à se tuer pour -lui, mais moins défait que le pauvre baron. Et un nom qui sonne. - ---Il t'a beaucoup regardée... - ---Ah! tu as vu?... - ---Très bien. - ---Tu as dû être flatté. - ---Pourquoi? - ---Si on me regarde, c'est qu'on me trouve à peu près... Et c'est -agréable pour le monsieur. Tandis que s'il a une maîtresse et que les -autres crachent dessus, il est vexé. - -Il n'osa insister. L'assurance d'Angèle le renversait. Il jouait un -sot rôle, s'il l'accusait pour des riens. - -Elle se fit câline, caressa Maurice avec des mots balbutiés à son -oreille et enfin parvint à le dérider. - ---Ainsi, lui dit-elle, tu me fais l'honneur d'être jaloux! Je pensais -tous ces temps: Il ne m'aime pas. Il me laisse courir à droite et à -gauche où je veux, sans s'informer, sans craindre qu'on me vole. Il ne -tient pas à moi. Ce soir tu me fais plaisir. Enfin! tu t'aperçois donc -que je vaux quelque chose, qu'ils peuvent être tentés et te souffler -ton bien. J'en suis presque fière. D'autres se fâcheraient, moi, je te -sais gré de ta colère. Ainsi tu m'aimes? - -Il la releva et l'attira sur ses genoux. - -Longtemps il la regarda de tout près jouant avec ses cheveux blonds, -qu'il s'amusa à dénouer et à répandre sur ses épaules. - -Il contempla ces traits si purs, ces yeux limpides, qui ne se -baissaient pas devant les siens, ces lèvres de pourpre qui appelaient -les baisers. - ---Si je t'aime, dit-il. Hélas! tu ne sauras jamais à quel point. - -Et avec une violence dont il ne lui avait pas donné d'exemple, il se -répandit en aveux, en prières et en menaces. - ---Ce que m'a coûté ton apparition là-bas, au Val-Dieu, tu ne peux pas -le comprendre. J'ai gâché ma vie entière pour toi. Quand j'y songe, il -me semble que c'est un rêve et que je ne suis pas vraiment éveillé. Il -a fallu pour que je rompe avec mon passé, une attraction plus violente -que celle du pôle sur la boussole, plus forte que l'électricité, que -la dynamite et les puissances des inventions modernes. Je prospérais -dans ma paisible existence comme un arbre planté dans une terre -féconde. - -Aujourd'hui, je suis comme une épave de navire abandonnée aux vents et -à la mer. Je ne sais plus où je vais. Sans toi, Paris me fait -horreur. Seule, tu m'y retiens et m'y attaches. Ce que j'y vois me -froisse et m'écoeure. Ces courses effrénées après la fortune, ces -bousculades brutales de gens escaladant le pouvoir, ces discours -sonores et creux, futiles dans leur solennité, me donnent des nausées. - -Je suis député et, ma parole, je me demande à quoi je sers et si je ne -vole pas les sommes que je coûte à mon pays. Je ne suis bon à rien, -qu'à penser à toi. - -Mais le mal n'est pas là; j'ose à peine me montrer dans ma famille et -j'y reste le moins que je peux. - -Ces mensonges, ces fourberies auxquels je suis astreint, m'exaspèrent. -La duplicité me répugne. Je me fais honte à moi-même. Et, quand mes -filles me tendent le front, comme à l'ordinaire, j'ai des tentations -de leur crier: Mais allez-vous-en donc, je suis indigne de votre -affection. - -Je supporte pourtant tout à cause de toi. Dès que je te vois, que je -repose mes yeux sur ton éclatante beauté, comme ce soir, j'oublie le -reste. Tu es devenue pour moi l'étoile du berger qui me guide à -travers les événements et, en te regardant, je marche la tête dans les -nuages, sans penser à ce que je foule aux pieds sur la terre. Je ne -vois rien de plus et, dans ce petit coin où tu es, j'ai concentré -toutes mes affections. - -Je n'ignore pas que tu es exposée à mille pièges, que tu ne peux faire -un pas sans être en butte à des sollicitations qui te viennent de -toutes parts. Je te voudrais laide pour être sûr que personne ne porte -envie à ton mystérieux amant, ou enfermée sous des verrous pour mettre -une barrière entre le monde et toi. - -Par malheur, une femme qui te ressemble n'est pas faite pour être -cachée sous un boisseau. Tu crèves les yeux des gens qui sont à la -recherche des belles filles comme la lumière électrique frapperait un -sauvage qui ne l'aurait jamais vue. Qu'on t'admire, c'est bien, mais -je ne veux pas que tu sois à d'autres, entends-tu? - ---Et si cela était? - ---Je ne sais pas ce que je ferais. - ---Un éclat peut-être. - ---Qui sait? - ---Un législateur! Ce serait du propre. Du scandale! Pourquoi me -regardez-vous avec ces vilains yeux? Vous me faites peur, en vérité. - ---Ce n'est pas mon intention, mais je t'aime tant. - ---C'est entendu. - ---Tu as été bien coquette ce soir et... - ---Quelle femme ne l'est pas? - ---J'en ai beaucoup souffert. - ---Je ne vous croyais pas tant de nerfs. - ---Ni moi non plus. Je m'étonne moi-même. Je me supposais plus fort -contre une pensée qui m'est venue, celle que tu me trompes sans doute. - -Elle haussa les épaules et se leva. - ---Vous avez des papillons noirs, ce soir, monseigneur; laissez-moi -dormir. - -Il voulut la retenir, mais elle se dégagea et s'en alla vers son lit -du pas indécis et avec le regard en arrière d'une nymphe qui fuit aux -saules. - ---Des papillons noirs, en effet, mais gros comme des chauves-souris ou -des hiboux, dit Chazolles. - -Il se secoua comme pour chasser un frisson. - ---Je m'en vais. Décidément je suis trop triste. - ---Bonne nuit donc, mon ami, dit-elle en se glissant sous les -couvertures. Allez et regagnez le sanctuaire de la famille. Allez, -despote; allez, tyranneau. - -Il s'assit une minute au chevet du lit, indécis, la serra dans ses -bras nerveux en la berçant comme une petite fille, avec des -précautions et des délicatesses de père. Il déposa sur son front -qu'elle lui tendait un baiser en lui glissant à l'oreille ces mots: - ---A demain. - ---Bien, fit-elle, et tâchez de noyer vos soucis dans la Seine, avant -de revenir. En sortant fermez bien la porte, de peur des amoureux. Ah! -Vous éteindrez le gaz de l'antichambre, s'il vous plaît. - -Elle écouta, l'oreille tendue, le bruit des pas sur le tapis, entendit -la porte qui se refermait et, se levant rapidement, elle griffonna à -la hâte quelques lignes, à la lueur de sa veilleuse. - - «Mon petit duc, - - »Prends-moi demain pour les courses, rue de Londres. Je serai - flattée de me pavaner dans ton coupé, à cause des armoiries, si - toutefois ces gredins d'huissiers ne te l'ont pas saisi. Un - conseil: mets cinq louis sur Mohican, si tu les as. Il gagnera, - on me l'assure et, à douze contre un, il te tirera de la panne - pour vingt-quatre heures. Une autre fois tâche d'être moins - expressif dans tes oeillades. Tu as failli me compromettre. Un - comble! - - »Ton ancienne et toujours nouvelle, - - »ANGÈLE.» - -Puis elle alluma une bougie et la posa sur la fenêtre. - ---Le signal du baron, fit-elle. Si Chazolles le voyait, c'est lui qui -ne serait pas content. Tant pis. Il m'ennuie à la fin avec ses -phrases. Il m'aime! Eh bien! Et les autres! - -Elle réfléchit: - ---Il est vrai qu'il vaut mieux que le baron, le duc, le jeune Abraham -et le reste. Tous crevants! Des petits vieux dont les poumons et la -bourse agonisent. Pas celle du juif. Ces gens-là ont des trucs pour se -remplumer avec le duvet des autres! Mais ce qu'il est prétentieux et -embêtant! C'est à le gifler! - -Elle s'était mise à genoux devant le foyer et remuait les charbons -dans la cendre, lorsque le bruit d'un coupé qui s'arrêtait dans la rue -se fit entendre. Puis la grande porte s'ouvrit et la voiture roula -sous le vestibule avec un bruit qui ébranla l'immeuble comme un -château de cartes. - - - - -XXIV - - -Cinq minutes après elle entre-bâilla sa porte de nouveau et prêta -l'oreille. - -Un pas lourd accompagné d'un gémissement asthmatique, pareil à celui -d'un soufflet de forge, gravissait l'escalier et bientôt un habit noir -se glissa dans l'antichambre, en murmurant avec difficulté ces mots: - ---C'est vous? - ---Oui. - -Le personnage se jeta sur le divan de peluche jaune qui garnissait un -côté de l'antichambre. - ---Laissez-moi reprendre haleine, dit-il; c'est le mont Blanc ici! -Dieu! que c'est haut! Vous permettez? - -Il le fallait bien. - -Un étage de plus et l'habit noir tombait sans connaissance. - ---C'est mal ce que je fais là, m'sieu le baron, dit la jeune fille -avec une pose contrite et moqueuse. - ---Je ne trouve pas, répliqua l'autre en respirant entre chaque mot. - ---Je trompe mon ami. - ---S'il n'en sait rien, où est le mal, puisqu'il n'en souffre pas? -Vaudrez-vous un liard de moins au lever du soleil? Non. Alors où est -le préjudice causé? - ---Vous avez réponse à tout. Vous êtes un être bien dangereux! - ---Sommes-nous faits pour violer les lois de la nature? Non. Les hommes -et les femmes ont été créés pour se tromper réciproquement. C'est le -divin auteur qui l'a voulu. Nous suivons le précepte. - ---Vous allez mieux? - ---Merci, je commence à me remettre. Je me souviens d'une ascension -dans ce genre-là. C'était au Righi, mais il y a un chemin de fer. Ici, -il n'y a pas même d'ascenseur. Cette bicoque retarde horriblement. -Mais vous y êtes. Vous daignez l'habiter. Cette faveur permettra au -propriétaire de louer son entresol à bon prix. Sans cette découverte -je donnais congé ou j'exigeais un fort rabais. - -Ce visiteur tardif, évidemment attendu par mademoiselle Méraud, -n'avait rien de parfaitement frais que sa toilette. - -Un homme du meilleur monde retour de soirée. - -Ses traits blafards étaient fatigués; de courts favoris, très clairs, -frisés par le coiffeur, ombrageaient les joues molles, vers les -oreilles. Le crâne était déplumé, les yeux mourants, la bouche usée, -fripée comme une loque. - -L'ensemble était pauvre, flétri et cependant l'homme ne produisait pas -une impression désagréable. - -Le masque était éclairé par une flamme intérieure, comme la corne -d'une lanterne par un bout de bougie. - -Cette flamme, c'était l'esprit du célibataire narquois, toujours prêt -aux saillies, aux critiques, aux mots qui relèvent la conversation -comme le piment les sauces, amusent, raillent et souvent déchirent -comme des griffes. - -Le baron Germain--car c'était lui--cachait les siennes sous le velours -de ses politesses. - -Il s'était relevé, non sans peine, en portant la main gauche à son -échine dépourvue de souplesse et devenue d'une inquiétante -sensibilité. - ---J'ai vu le signal, ange de ma vie, dit-il, et je suis accouru... à -votre paradis. - ---Ange de ma vie est exagéré. Combien en avez-vous eu comme moi! - ---Je ne compte plus mes conquêtes,--il faut dire les femmes qui m'ont -conquis,--mais je les estime à leur valeur. Jamais, jamais, non -jamais, je n'ai vu une merveille qui vous puisse être comparée. Et -s'il m'est permis de dire que j'ai vaincu parfois, nulle part ce ne -fut avec tant de joie. - -Angèle se dirigeait vers sa chambre à coucher. - ---Suivez-moi, dit-elle. Nous serons mieux ailleurs pour causer. On -grelotte. Je ne comprends pas les oiseaux de nuit comme vous. - -Au milieu du salon, il s'arrêta en apercevant la clarté amoureusement -voilée de la lampe du sanctuaire. - ---Salut, demeure chaste et pure, fredonna-t-il avec un filet de voix -exécrable. - -Un miracle de goût, le sanctuaire. - -Sur le seuil il fit une nouvelle station en joignant les mains. - ---Asile enchanteur, dit-il, dont je voudrais être le seigneur -suzerain. Savez-vous qu'il fait bien les choses, votre ténébreux -adorateur, bien qu'il vous perche un peu haut. - ---Cette chambre ne vous déplaît pas? - ---Un duvet! Et comme c'est agréable à respirer ces odeurs subtiles qui -circulent dans l'air et qu'on absorbe avec tant de plaisir. Femelle -perfide! Et vous trompez cet esclave de vos beautés! - ---Hélas! - ---Seriez-vous femme s'il en était autrement? Après tout, il est -peut-être mauvais? - ---Non. - ---Affreux et contrefait? - ---Non. - ---Jaloux? - ---Quelquefois. - ---D'un tempérament affaibli? - ---Pas du tout. D'une pichenette il vous enverrait dans la rue à -travers les carreaux. - ---Sapristi! fit le baron, il n'est pas caché là quelque part, dans une -armoire, au moins? - ---Ne tremblez pas. - ---Alors, dit le noctambule qui avait pris, sur la chaise longue devant -le feu rallumé, la place de Chazolles, confiez-moi le secret. Soyez -franche. J'aime à m'instruire et la question des femmes m'a toujours -plus vivement intéressé que les douanes dont je suis chargé aux -finances. Pourquoi le trompez-vous! - ---Là, bien franchement, je ne sais pas. - ---C'est par suite d'un penchant naturel. - ---Je le crois. - ---Une intrigue vous est nécessaire pour vivre comme du millet aux -serins, sans comparaison. - ---Pas une, plusieurs. Et puis les jours sont longs. - ---Et les nuits? dit le baron en enlaçant de son bras, un peu raide, la -taille de la jeune femme. - ---Elles sont faites pour dormir. On a le sommeil. - ---Pas celle-ci, fit amoureusement l'homme des douanes, avec une -grimace de Priape. - ---Si, celle-là plutôt qu'une autre. - ---Vous voulez donc ma mort! - ---Non, au contraire! - ---Je vous affirme que cette désillusion me tuera! - -Elle prit sur une table, en allongeant son bras blanc, que le baron -couvrit de baisers au passage, un miroir d'argent bruni, à main, et le -tendit à son adorateur. - ---Voyons, considérez-vous, de bonne foi, dit-elle. Vous avez besoin de -repos plus que de folies. Soyez franc à votre tour et convenez-en. - -Le baron obéit; un soupir s'échappa de sa poitrine en même temps qu'un -léger accès de toux. - ---Peut-être, dit-il. - ---Vous voyez bien. - ---Mais pourquoi, enchanteresse, m'avez-vous accordé, cette nuit... - ---Un rendez-vous?... - ---Que je sollicite depuis si longtemps en vain. - ---Vous allez le savoir. Il y a des moments où ma solitude me pèse. Mon -amant a une famille qui le tient et dont il m'assomme. Je ne peux pas -sortir avec lui. Jamais de parties fines, point de voyages; le -spectacle comme ce soir, toute seule dans un coin. - ---Mais il y a le duc de Charnay! il parle assez de son Angèle. - ---Une ancienne liaison! - ---Qui renaît de ses cendres de temps en temps. - ---Vous savez; quand on a soupé ensemble, il est difficile de -refuser... - ---Ce qu'on a déjà donné. - ---Mais il m'est insupportable avec ses manières de coquette, ses -bijoux aux doigts, ses diamants à la chemise. Ce n'est pas un homme, -c'est une poupée, un mannequin de tailleur, et je suis sûre qu'il ne -passe pas auprès d'une fontaine sans se mirer dedans. Et pas le sou. -Il est obligé de compter et nul besoin de savoir beaucoup -d'arithmétique pour additionner ses biens. Prodigue en apparence, -ladre au fond comme un usurier. Il ressemble aux papillons. De la -poudre d'or sur les ailes. Quand on a soufflé dessus, il n'en reste -rien. - ---Et le jeune Abraham? - ---Autre misère. Bête comme une oie et encore, s'il avait été au -Capitole... - ---Il ne l'aurait pas sauvé. - ---Je le crains. Il m'agace les nerfs, celui-là. - ---La vérité, c'est qu'il est mortel. - ---Il ne parle que de ses amis, le marquis, le prince, le comte, ou du -cheval qui va gagner le Derby de Chantilly ou le grand prix. C'est bon -un quart d'heure, mais après! - ---Il recommence. - ---Un cheval de manège. Il tourne dans le même cercle, et... - ---Il est vicieux? - ---C'est ce qui vous trompe. Il n'a pas même assez d'esprit pour ça. - ---Vous les traitez bien vos amis! - ---Comme il faut. - ---Et moi? Vous en direz autant dans huit jours. Ça promet. - ---Vous n'avez rien à craindre. - ---Pourquoi? - ---Parce que vous me plaisez. - ---Vraiment? - ---Puisque je vous le dis. - ---C'est aimable. - ---Vous n'êtes pas beau! - ---Oh! - ---Vous êtes vidé comme une noix de coco où une bande de guenons a -fourré le museau. - ---Continuez. - ---Je ne vous suppose ni généreux, ni magnifique; au surplus, je n'y -tiens pas. - ---Allez toujours. - ---Vous êtes chauve que c'en est scandaleux. Une nudité. - ---Ensuite? - ---Vous n'êtes pas de la première jeunesse. - ---C'est vrai. - ---Et je vous ferai remarquer que vous faites peu d'honneur aux femmes -que vous accompagnez, car vous n'êtes même pas décoré! - ---Vous plaît-il que je le sois demain? - ---Je n'y tiens pas. Mais vous avez une qualité supérieure. - ---Enfin! - ---Vous connaissez le monde et vous êtes malin comme un singe. Il y a -donc du plaisir à vous entendre. - ---A m'entendre seulement? - ---C'est déjà quelque chose. D'autre part vous êtes mûr pour le -protectorat. Vous avez l'air d'un oncle qui mène sa nièce dans le -monde. Vos façons galantes dans l'intimité font toujours plaisir aux -femmes. On m'a conté qu'il y a une ancienne école de vieux polis. Vous -en êtes, et je ne serais pas fâchée de la connaître. Jusque-là je n'ai -vu que la nouvelle, et franchement... - ---Elle manque de formes! - ---Elle en a, mais de mauvaises. - ---Mais l'autre, le protecteur mystérieux, l'inconnu, il est donc de la -nouvelle? - ---Lui! Il n'est d'aucune. Il ne ressemble à personne. - ---C'est un original. - ---Comme vous dites. Il aime gravement, passionnément, avec violence. -Il a des phrases qui vous remuent, quoi qu'on veuille, et des doigts -d'acier qui vous lanceraient par dessus une balustrade, celle de la -colonne Vendôme par exemple, sans effort, de façon à vous aplatir sur -le pavé d'en bas, comme une merluche. Pardon de cette comparaison. Un -souvenir d'enfance! - ---Je sais. - ---On parle donc beaucoup de moi au club? - ---Beaucoup! - ---Lui, c'est un mélange de sévérité et de bonté extrême, de douceur et -de brutalités subites, de colères et d'aménités passionnées. Je ne le -compare à personne. - ---Et vous l'aimez? - ---Peut-être. S'il était constamment près de moi, je puis vous le -confesser, il me semble que je l'adorerais comme un Dieu; mais c'est -plus fort que moi, j'ai horreur de la solitude. Le désert me fait -peur. Huit jours de réclusion me rendraient folle. J'ai besoin de -bruit, de soleil, d'air, de paroles, d'intimités, de tout. C'est mon -malheur et celui des gens qui s'attachent à moi. Maintenant, mon cher -baron, vous me connaissez comme si vous m'aviez faite. Allez-vous-en! - ---Déjà? - -La pendule sonnait trois heures du matin. - -Le baron ne se pressait pas de vider les lieux. - ---On est si bien ici! dit-il. - ---Oui, mais je ne veux pas suivre votre exemple, faire de la nuit le -jour et du jour la nuit, pour me faner, attraper des pattes d'oie et -perdre mes cheveux. Je n'ai que ma jeunesse et la beauté du diable. Je -tiens à les garder. Allez-vous-en. - ---Il le faut, soupira le voisin. Pourtant, j'espérais mieux. - ---Je vous ôte une illusion. Vous me jugiez autrement, meilleure, plus -facile. - ---Vous êtes une petite fée. - ---Et puis c'est commode, n'est-ce pas? Je suis là dans votre maison, -sous la main. Pas de temps à perdre! Un bouquet de temps en temps, et -des bonbons au jour de l'an! Avouez. - ---Mais... - ---Avouez donc. Vous n'y perdrez rien. Vous êtes un homme d'esprit, et -votre devise est: Tout pour moi! Si elle ne me déplaît pas, pourquoi -la tairiez-vous? Ainsi, nous serons bons amis à l'avenir. - ---Je le veux bien. Avec les libertés nécessaires. - ---Scélérat! profond scélérat! - ---Quand scellons-nous le marché? - ---Quand vous voudrez. - ---Au café Anglais, dans un coin discret. - ---Ou ailleurs. Rien ne presse; mais à une condition. - ---Laquelle? - ---Bouche cousue! - ---Je le jure. - ---Surtout dans la maison. - ---Partout. En galant homme. - ---Que vos gens eux-mêmes ne se doutent pas de cette liaison... - ---Adultère! - ---A peu près. - ---Ce coup de canif sera ignoré. Ah! çà, dit le baron, vous l'aimez -donc, l'inconnu, le maître que vous craignez tant de le perdre? - ---Je n'en sais rien. Je l'ai bien aimé six mois! Ah! c'est un beau -chevalier! Oui, je suis restée six mois fidèle! - ---Six mois, soupira le viveur, une éternité! C'est incroyable et -magnifique. - ---Surtout à présent, n'est-ce pas? Il n'y a plus d'amours, il n'y a -que des toquades. - ---Beaucoup de vrai dans ce que vous dites! - ---Et maintenant, pour la troisième fois, je vous en conjure, allez -vous coucher, mon... ami! - -Le baron battit en retraite vers la porte en faisant de fréquentes -conversions vers l'ennemi contre lequel il se livra à quelques -tentatives repoussées sans difficulté. - ---Vous allez me laisser des regrets, dit-il. - ---Cela vaut mieux qu'une courbature. - -Elle était adorablement séduisante dans son peignoir de satin. Il lui -baisa les mains avec un tremblement sénile qui agita son corps usé -comme des feuilles sèches battues par un vent d'hiver. - ---Oh! voir... murmura-t-il. - ---Naples et mourir, acheva Angèle en lui fermant la porte au nez. - ---Elle est diabolique, cette créature, pensait le chef du bureau des -finances en descendant les quatre étages qui le séparaient de son -entresol. Elle aura ma fin. - -Il ne pensait pas dire si vrai. - -Lorsqu'arrivé dans sa chambre, après avoir tourné sans bruit la petite -clef qui ouvrait sa serrure, un bijou de Fichet, il s'étendit sur son -lit avec une suprême sensation de bien-être: - ---Ma foi, se dit-il, en rêvant aux jouissances d'un dîner fin, en -compagnie de cette ravissante fille, elle réunit les conditions d'un -confortable exquis. Capitonnage moelleux, taille souple, vingt ans, un -sourire divin sur des lèvres de rose, et pour comble d'allégresse, -dans ma maison, dans ma propre maison! Idéal. - -Il fut tiré de son extase par une douleur sourde qui lui courait dans -le dos, du haut au bas de l'échine. - ---Aïe! murmura-t-il, encore une indiscrétion de cette misérable et une -invite à la sagesse! - -A la lueur de la veilleuse, il vit dans sa chambre, tendue de drap -carmélite, le portrait de son père sortant du cadre d'or, en habit -brodé, son habit de préfet. La tête souriait de ce sourire -administratif du fonctionnaire, stéréotypé sur les lèvres, mais le -peintre n'avait pu éviter les rides précoces que les excès avaient -imprimées au visage du spirituel jouisseur. - -Une sorte de douleur continue, de souffrance habituelle perçait sous -ce sourire faux et d'emprunt. - -Le baron n'avait que cinquante ans au moment de sa mort et on lui en -aurait donné soixante-dix. Veuf de bonne heure, il était trépassé pour -avoir abusé des plaisirs de toute sorte, la table, le jeu, et surtout -les femmes. - -Son fils suivait ses traces et enchérissait sur ses vices. - ---C'est héréditaire, pensa-t-il. Je n'y échapperai pas. - -Et il se souvint du conseil du célèbre docteur Guérin qui, la veille -encore, lui avait répété à l'Opéra, au foyer de la danse, entre deux -figurantes qui le lutinaient: - ---Mon cher baron, il faut enrayer. Il n'est que temps. - -Enrayer, c'est-à-dire s'inhumer tout vivant! - ---Bah! encore quelques jours. Encore cette folie. D'ailleurs cette -petite me constituera une liaison sage, sans ardeurs dévorantes. La -prendre, c'est presque me ranger. Rangeons-nous! - -Il se demanda quel était ce protecteur et pour quelle cause il -s'entourait de tant de mystère. - -Mais cette énigme ne troubla pas son sommeil. - -Il s'endormit et revit dans ses songes de célibataire des légions de -belles filles qui lui envoyaient des myriades de baisers et -l'accablaient d'énervantes caresses. Une tentation de Saint-Antoine à -laquelle il n'avait jamais résisté! - -De son côté, Angèle se mit au lit avec l'insouciance qui était la base -de son caractère. - ---A-t-il assez rôti le balai! pensa-t-elle. Est-il assez fripé, ce -vieux-là! - -Elle le comparait à son amant. La belle tête brune de Maurice lui -apparut avec son expression de colère quand il ravageait ses cheveux -de ses ongles en supposant qu'elle le trompait peut-être. - ---Mais je ne vaux pas mieux que les autres, mon pauvre ami, dit-elle -en s'adressant à lui comme s'il avait été présent. Et elles ne font -que cela, les autres! - -Le lendemain, au moment où elle s'éveillait vers onze heures, sa femme -de chambre, Michelle, lui remit deux billets. - -L'un était de Maurice. Elle le lut en l'entrecoupant de réflexions. - - «Mon amour, - - »Je ne pourrai te voir aujourd'hui, on m'annonce une - interpellation, des réunions!» - - --Qu'est ce que cela me fait, une interpellation? - - «C'est une conspiration contre le ministère qui pourrait bien - rester sur le carreau.» - - --Ce n'est pas moi qui l'empêcherai de se casser le nez. Ceux-là - ou d'autres.--Guibollard ou Beauminet, je m'en bats l'oeil. - - «On m'engage à prendre la parole. C'est peut-être l'occasion de - me signaler comme mes collègues en alignant quelques périodes.» - - --Le besoin s'en faisait sentir, mon tendre ami! - - «Je veux m'y préparer et faire quelques visites. Je suis désolé - de te laisser seule.» - - --C'est navrant et à fendre le coeur. - - «Demain nous nous reverrons. Viens à la Chambre et mets-toi en - face de la tribune. Tu m'inspireras.» - - --O Égérie! Quel honneur! - - «Je t'envoie une carte pour le Palais-Bourbon. - - »Mille baisers. - - »T. M.» - ---C'est gai les discours, pensa-t-elle. Nous verrons. Et voilà les -parties de plaisir de mon député. L'amour à huis-clos et les discours -en public! Pourquoi pas les enterrements? - -Elle ouvrit la seconde lettre timbrée de la poste: - - «Mon bijou précieux, - - »Ne remettons jamais au lendemain ce que nous pouvons faire tout - de suite. Je vous attends ce soir, à sept heures et demie, au - Café Anglais. Ensuite, j'ai une baignoire pour les Variétés. Nous - verrons la _Femme à papa_. Cela vaut toujours bien une tragédie. - - »Mille et un baisers. - - »Ton esclave fidèle. - - »B. G.» - ---Mille et un! Un de plus que l'autre! Pauvre baron! il sera mort -avant d'avoir fini. - -Elle jeta les deux lettres sur la table et s'occupa de sa toilette. - ---Réunion à Longchamp! Et le duc qui doit venir me prendre! - -Elle sonna Michelle: - ---Quel temps fait-il? - ---Superbe, madame, pas un nuage! - ---Alors ma robe Henri III en velours bleu. Je veux être magnifique. - ---Madame sort? - ---Je vais aux courses. - ---Seule? - ---Sans doute. Est-ce que je ne sors pas toujours seule? La destinée! - ---C'est vrai. - -Angèle tordait ses cheveux devant sa toilette, ses longs cheveux à -pleines mains et d'une nuance si rare, si chatoyante, sous son toquet -à plumes! - -Elle se prépara longuement, s'amusant aux mille soins de la mondaine, -à ces futilités exquises qui la rendent si séduisante qu'on se -damnerait pour elle. - -Elle attacha ses belles boucles de saphir à ses oreilles et, à une -heure, elle se contemplait devant sa psyché, serrée dans sa robe -bleue, fraîche comme un bouquet dans sa collerette, et pareille à une -jeune et resplendissante comtesse de Sauves, ressuscitée et plus -belle. - -Puis après avoir becqueté comme un oiseau quelques miettes de pain sur -la nappe éclatante où son couvert était mis, elle descendit les -escaliers en soutenant ses jupes de sa main gantée de longs gants de -Suède et, arrivée devant la loge de la concierge, elle s'arrêta. - ---Il n'y a pas de lettres, madame Adrien? - -Madame Adrien répondit avec une certaine raideur: - ---Non, rien. - -Il était évident qu'elle méprisait énergiquement la favorite du -maître. - -Pourtant elle se ravisa: - ---Vous sortez? dit-elle plus courtoisement. - ---Oui, madame. - ---Et où allez-vous, si ce n'est point une indiscrétion? - ---Devant moi, riposta Angèle qui se vengeait. - -Mais elle se ravisa à son tour. - -La concierge était une puissance à ménager. - ---Il fait si beau qu'on ne peut pas se résoudre à rester en prison. - -Et avec un air de commisération: - ---Je vous plains d'être attachée à votre chaîne. Moi, je vais respirer -dehors, je ne sais où, au hasard. C'est si bon le printemps! - -Madame Adrien soupira. - -Elle n'en voyait rien des printemps qui se succédaient. Elle ne -respirait d'air des champs que celui que le vent lui apportait dans -une giboulée de mars ou une bourrasque d'orage. Elle ne voyait de -soleil que ce qu'il en pénétrait, quand il était à son zénith, dans le -gouffre de sa cour ou par la fenêtre de sa loge lorsqu'un rayon s'y -égarait. - -C'était son désespoir. Elle avait la nostalgie de la campagne où elle -courait dans son enfance sur les gazons émaillés de pâquerettes, comme -d'autres ont la nostalgie du pays, ou les prisonniers celle de la -liberté. - ---Bonne promenade, madame, dit-elle. - -Et comme Angèle allait s'éloigner: - ---Vous savez, reprit-elle, votre tante est venue s'informer. Il y a -longtemps qu'elle ne vous a vue. Ce n'est donc pas chez elle que vous -allez? Je le croyais. - -La flèche du Parthe! - ---J'ai une amie, dit négligemment Angèle, rue de Londres et elle me -donne une chambre quand je veux. Je ne sais pas comme vous faites pour -rester seule. Moi, je ne peux pas. - -Elle s'en alla rapidement, très vexée. - -Qu'est-ce que sa tante avait donc besoin de venir la compromettre et -de patauger dans ses affaires? - -Au coin de l'avenue Marigny, elle aperçut un coupé qui stationnait. - -C'était celui du duc de Charnay. - -A son approche, le valet de pied descendit et ouvrit la portière. - ---Tiens, dit Angèle au duc, on ne t'a pas encore vendu tes chevaux, -monseigneur? - ---Non, ma petite. Mon créancier, le plus fort, Moïse Blunner, m'a même -prêté cinq cents louis à une condition. - ---Que tu te maries? - ---Oui, avec une femme qu'il me propose. - ---Du soigné, une femme de Blunner! - ---C'est ce qui te trompe. Une fille adorable, la nièce d'un agent de -change. - ---De l'argent gagné facilement, alors! Tu acceptes? - ---Si je ne peux pas éviter le coup. - ---Et qui s'en ira facilement, conclut Angèle, comme il est venu. - -Les chevaux filaient du côté de l'Arc de l'Étoile. - - - - -XXV - - -Lorsque quelque orage parlementaire menace de foudroyer les Titans des -ministères, il se manifeste une agitation autour de la Chambre, -pareille à celle d'un cloaque ou d'une mare à grenouilles dans -laquelle un polisson a lancé un caillou. - -Les cercles concentriques de cette agitation expirent vers les -latitudes de l'_Officiel_, au quai Voltaire, et à l'avenue de -Latour-Maubourg, au delà du ministère des affaires étrangères. - -Mais il existe deux endroits d'où un observateur peut à coup sûr -prédire les événements et annoncer la tempête. - -C'est le restaurant du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne, et le café -d'Orsay. - -On voit, aux approches des séances décisives, les députés, les -secrétaires d'État, les ministres, les fonctionnaires, amis du cabinet -qui s'en va,--ils sont rares--ou dévoués au cabinet qui vient,--on ne -les compte plus,--se rassembler dans ces lieux où l'on mange, comme -des corbeaux sur une plaine où la curée s'annonce, se serrer autour -des huîtres succulentes, des beefsteaks du déjeuner et des cèpes à la -bordelaise, avec des airs ténébreux, se confier, en savourant des -soles frites, des choses excessivement importantes et se presser les -doigts en dégustant le brie fondant ou le roquefort qui pique, avec -des solennités de pose qui rappellent vaguement le serment des -Horaces. - -C'est curieux et ce n'est pas rare. - -Cependant, le jour où Angèle s'en allait en tête-à-tête avec le petit -duc de Charnay aux courses de Longchamp, il y avait très longtemps, -plus de six mois, que la caissière du café d'Orsay,--une femme bien -connue, qui a vu défiler des célébrités de toute sortes, s'engloutir -des cabinets sans nombre et s'écrouler des régimes qui se croyaient -inébranlables en dressant ses additions et en encaissant des billets -de banque et des pièces d'or à diverses effigies,--n'avait signalé un -de ces mouvements, précurseurs des tempêtes, dont elle reste le témoin -imperturbable et indifférent. - -Dès onze heures du matin, les salons de cette antique maison -regorgeaient de gens affamés qui se glissaient par groupes, cherchant -les coins où l'on peut conspirer à l'aise. - -Et pourtant le grand débat sur l'interpellation Duvernet ne devait -s'ouvrir que le lendemain. - -Il ne s'agissait encore que des escarmouches et les deux armées -comptaient leurs forces. - -Duvernet avait habilement choisi son heure et son terrain. - -Le cabinet Ramet dont il sapait l'argile, avait hésité, flotté, disons -le mot, barboté dans les affaires extérieures, à propos de la Grèce, -du Maroc, de la Syrie, du grand Turc, des Anglais, et d'une foule de -nationaux de petites régions montagneuses et misérables dont le pays -ne se soucie point, mais qui fournissaient un ample prétexte à -l'expulsion d'un ministère qui avait à son passif une faute grossière: -celle d'avoir trop duré. - -Duvernet avait préparé depuis longtemps son coup de Jarnac; son siège -était fait. Il avait flatté le centre droit, adulé le centre gauche, -caressé les radicaux, cajolé les irréconciliables, accablé de -promesses les intransigeants et rassuré les gens des opinions les plus -variées; le tout avec des habiletés de langage et des façons accortes -qui en faisaient l'homme de la situation. - -Son discours, soigneusement élaboré, n'attendait que la minute précise -où il devait se produire. Il serait émaillé de mots spirituels, -irrésistibles, de traits satiriques qui cribleraient ses adversaires -en les atteignant aux endroits vulnérables. - -Vers midi, au moment où les conversations s'animaient, il entra et -vint s'asseoir, en compagnie de son inséparable Chazolles, à une table -qu'il avait eu la précaution de retenir. - -Il rayonnait... en dedans. - -Ce qu'il reçut de saluts plats et obséquieux à son entrée ne l'étonna -point. - -Duvernet est un gaillard très fort qui connaît le monde et son temps. - ---Tu vois, dit-il à Chazolles, on salue l'astre à son aurore. Ces -gens-là lèveront la jambe comme des roquets sur mon soleil, quand il -se couchera. - ---Ne vends pas la peau de l'ours, observa le châtelain du Val-Dieu. - ---Pas de danger. Ramet est perdu, et ce qu'il y a de singulier, c'est -qu'il n'a pas su se faire un ami dans son passage aux affaires et -pourtant il a tenu la corde longtemps. - ---Sept mois et six jours. - ---C'est un bail, mon bon. Nous n'aurons pas la vie si dure. - ---Nous? - ---Sans doute. Je te fais ministre. - ---Merci! - ---Tu acceptes? - ---Je refuse! - ---Voyons! un ami! Tu veux donc me mettre dans l'embarras? Rien n'est -si difficile à constituer qu'un cabinet! J'ai compté sur toi. Il faut -te dévouer. Qu'est-ce que tu prends? - ---Il le faut? - ---Certes! - ---L'agriculture. Je ne connais que ça. Mais c'est bien pour t'obliger. - ---L'agriculture? Peux pas. Je l'ai promise. - ---A qui? - ---A chose, tu sais bien, qui a une grande barbe blonde. - ---Lasserre? - ---Oui. - ---Un avocat! - ---Qu'est-ce que ça fait? Il s'y mettra. Le code embrasse tout. - ---Pas les comices agricoles. - ---Un détail. - ---Ni les haras? - ---Il y a des gens spéciaux. Et puis les bureaux sont là. Si tu crois -que je vais me mêler de réformer les abus. Pas si bête. Est-ce qu'on -aurait le temps? Veux-tu les travaux publics? - ---Je suis incapable de bâtir un pont sur un ruisseau de deux mètres. - ---L'instruction publique? Personne n'en veut, depuis que les potaches -se révoltent. - ---Décidément non. - ---Oh! Maurice, c'est mal ce que tu fais là. - ---Il fallait me prévenir. On ne propose pas des choses pareilles à un -frère, à brûle-pourpoint, brusquement. - ---Tu feras plaisir à ton beau-père. - ---C'est une raison. Ce doux monsieur Châtenay! - ---Tu le nommeras officier d'Académie. - ---Ce n'est pas assez. - ---Tu le feras décorer. Et qui sait, grâce à ta position, il sera -peut-être de l'Institut. - ---Il le mérite, malgré son oppidum auquel je ne crois que -médiocrement. - ---Alors, tu acceptes? - ---Ne me tente pas. - ---Et puis, fit en confidence Duvernet, ce sera une diversion aux -ennuis de ta femme. - -Chazolles baissa la tête sur son assiette. - ---Elle sera fière de te voir arrivé, et son orgueil, au moins, sera -satisfait. Autant de sauvé! - ---Tu m'en diras tant. - ---Alors, c'est convenu? - ---Si tu crois... - ---Je l'exige. Le portefeuille ne t'importe guère. - ---Oh! non. Cependant je ne voudrais pas être ridicule. - ---Simplicité! Est-ce qu'un ministre l'est jamais! - ---Va donc! - ---Tu es mon meilleur ami. Tu me débarrasseras de ce qui me restera. - ---C'est-à-dire que j'aurai ce dont personne ne veut. Je suis un -pis-aller. - ---Oui, et je compte même à ce point sur ton amitié que s'il y en a -deux, tu te chargeras de l'intérim. - ---Alors tu crois donc sérieusement qu'on finira par ne plus trouver de -ministres? - ---Dame! avec la consommation qui s'en fait! - -A chaque instant des gens affairés venaient glisser à la dérobée à -Duvernet quelques mots très bas en le saluant avec un empressement -exagéré. - -Chazolles entendait confusément des bouts de phrases qui se -ressemblaient: - ---Soyez sûr de mon vote, mais... - ---Comptez sur ma parole. - ---Une recette particulière pour mon neveu... - ---La préfecture de mon département... - ---Dévouement absolu! - ---Une majorité superbe. Tout mon groupe... comme un seul homme, -seulement... - ---Sous-secrétaire. C'est compris. - -Et il s'échangeait des poignées de main aussi perfides que le baiser -de l'Iscariote à Jésus le Nazaréen. - ---Tous les mêmes, les hommes, mon cher, dit Chazolles, et dans tous -les temps! - ---Nous les bonifierons, riposta Duvernet. - ---Par notre exemple? - ---Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne -pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands généraux -dormaient avant la bataille, à ce qu'on assure. J'en ai toujours -douté. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-là. -J'ai la fièvre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai -besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous -promener. Tous ces conjurés qui clignent de l'oeil avec des mines -futées, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se -trompent avec une cordialité réciproque, me prennent sur les nerfs. -Allons-nous-en. - ---Tu as ta voiture? - ---Deux heures. Elle doit être là. - ---Où allons-nous? - ---Où tu voudras. Aux courses? - ---Volontiers. - -La victoria de Duvernet, attelée d'un cheval bai, très bon, -stationnait en effet à la porte du café. - -Les deux amis y montèrent et, sur un ordre du maître, elle fila -rapidement vers le Bois, par les quais ensoleillés, sur le macadam uni -comme une allée de parc. - -L'air était doux et limpide. C'était une de ces belles journées de mai -où l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se féconde -et se dilate pour laisser échapper de son sein des fleurs, des -feuillages et des moissons de toutes sortes. - ---Ainsi tu crois au succès? dit Chazolles. - ---J'en suis sûr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et -je regarde autour de moi pour savoir d'où vient le vent. Il souffle -pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra. - -Il se fit un silence. - -Vers le Trocadéro, Chazolles dit machinalement: - ---Est-ce un vice, l'ambition? - ---Je ne sais pas. Cela dépend des moyens qu'on emploie pour la -satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prétentieux, -cassant. Il avait à mes yeux tous les défauts, puisqu'il me -déplaisait. Je l'ai attaqué par la base, à petits coups, comme un -bûcheron qui abat un arbre. Il cède et tombe. Tant pis pour lui. -D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-être -un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un. - ---Ah! - ---Immense. - ---Lequel? - ---Tu me permets d'être franc? - ---Je t'en prie. - ---Tu es marié... - ---Serait-ce un crime? - ---Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme. - ---Qui te l'a dit? - ---Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement -parce que je ne suis pas seul à deviner ton secret que je t'emmène -avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tête-à-tête du -côté de la cascade et de Suresnes, quand tu préférerais peut-être -courir ailleurs, seul, on ne sait où. - -La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie, à peu -près déserte et arrivait à la porte Dauphine. - -Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois où la -victoria allait entrer; les lilas étaient en pleine floraison aux -bosquets des villas et des hôtels qui bordent l'avenue. - -Chazolles était fort attentif au spectacle frais et printanier qui se -déroulait devant lui, si attentif qu'il ne répondit pas aux propos de -son ami. - -Duvernet fit un geste de résignation. - -Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc, -cadenassait son coeur et y enfermait son secret. - ---J'aborde un sujet délicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me -connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien -pour te servir. Je ne te blâme pas, je te plains. Tu n'as pas commis -un crime mais une sottise. Et malgré ton esprit, elle ne m'a pas -étonné. Elle était fatale. - ---Je ne te comprends pas. - ---Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment -à l'autruche qui cache sa tête sous son aile et se croit à l'abri du -danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de -Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es -amouraché d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est -ravissante, tout à fait. C'est un Chaplin de la bonne manière, très -réussi. Je l'ai vue. - ---Où donc? - ---Au Val-Dieu, d'abord, où tu t'endormais dans une sécurité facile et -trompeuse. Avant son arrivée, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue -et tu as été vaincu. Je te le répète, c'était fatal. Comment as-tu -été élevé? Par un père très distingué, mais trop raide. Au sortir du -collège où nous cultivions ensemble les racines grecques, après -quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux -aventures de soubrettes à la campagne, et encore je les suppose, tu te -maries dans la fougue printanière d'un coeur qu'aucun amour sérieux -n'avait effleuré, dans la primeur ingénue d'un être qui s'épanouit et -que les premières brises du mois d'avril ont à peine agité. - -La curiosité d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la -monotonie de ton histoire. On veut connaître, on cherche, on rêve des -plaisirs étranges, des voluptés qui n'existent pas; l'imagination -travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces créatures -attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure -qu'elles réalisent un idéal sublime et recèlent en leurs flancs toutes -les laves de la passion, comme le Vésuve qui vomit des torrents de -feu. - -On s'enflamme pour elles, sauf à reconnaître, l'expérience faite, -qu'elles n'ont pas les supériorités dont on les ornait, et le tour est -joué. Mais dans l'intervalle, on a foulé aux pieds des coeurs tendres, -dédaigné des mérites qu'on apprécie trop tard à leur valeur et -empoisonné une vie dont les voisins étaient jaloux et à laquelle rien -ne manquait, pas même cet idéal de voluptés qu'on allait chercher bien -loin quand on l'avait chez soi. - -Conclusion: Ce sont des études qui coûtent plus cher qu'elles ne -valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non après, mon -pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie -pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirigé, nous ballottant -à son gré et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis, -vers un but qui nous échappe et qu'on ne voit qu'au moment où on le -touche. - ---Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout? - ---On? Qui ça? - ---Mon beau-père. - ---M. Châtenay, ton beau-père et le mien, car, si je suis ministre, je -brûle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-soeur, et -j'espère qu'elle ne me refusera pas, malgré mon excès de lustres--au -pluriel--M. Châtenay, cet excellent M. Châtenay est trop enfoncé dans -ses bibelots pour penser à autre chose. D'ailleurs, on lui déguiserait -la vérité, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il -accepterait toutes les explications qui tendraient à démontrer ton -innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis -inquiet.--Pourquoi?--Au sujet de mon gendre.--J'ai tremblé une -seconde, mais il a pris soin de me rassurer.--Il travaille trop, -a-t-il ajouté.--J'ai failli lui rire au nez, mais mon amitié pour toi -m'a évité cet accès intempestif.--Il est de toutes les commissions, -en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilité -de travail.--J'ai même expliqué qu'à mon sentiment, tu te -surmenais.--Alors M. Châtenay m'a parlé d'autre chose; il s'est lancé -dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du -dix-huitième siècle. - -Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite à la faveur de -l'entrée du baron Servière--un autre maniaque--qui possède une superbe -collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits, -guêtres et culottes, tant civils que militaires, depuis les âges les -plus reculés jusqu'à nos jours, la plus riche qui existe en Europe et -probablement dans l'univers. C'était une bonne fortune pour M. -Châtenay, et j'en ai profité pour me dérober aux divagations de ces -deux savants. - ---Denise? - ---Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les -détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les -conséquences. Elle peut avoir des soupçons,--elle en a,--saisir un -indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les -mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause. - ---Hélène? murmura Chazolles. - ---Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper -ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un coeur -qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu -lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas -de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te -défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne -de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour -t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à -t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus -cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller -reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères. - -Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la -porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux -s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare -aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience -libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux -petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te -ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme -tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans -lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais -rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu -amoureux de sa soeur. - -Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des -vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les -félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en -l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai -pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe -jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes -lèvres après. Denise n'épousera pas--si elle accepte ma main--un mari -de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet -tentateur, un coeur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses, -mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs -inassouvis et de passions tardives. - -Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente -plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères -et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de -femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je -finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en -m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à -Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui -seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les -autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère? - -Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas. - ---Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique -comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et -la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car -elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau. - -Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la -rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et -maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point. - -Chazolles fit un geste d'impatience. - ---Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour -reculer. Je poursuis. - ---Va donc! - ---Cette petite Angèle Méraud est connue dans le monde où l'on ne -s'ennuie pas. Tu as vu à la Renaissance, l'autre soir, le baron -Germain, ce replâtré, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni -rapière, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre -eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne -foi, que cette Parisienne qui s'est livrée à toi sans résistance, se -soit mieux défendue contre les autres? - ---Valéry! - ---Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les -femmes tombées. J'ai pour elles des miséricordes infinies et leur -pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on -achète un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux -qu'on aimait, qu'on aime encore--car tu as trop de coeur pour les -oublier--et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir -si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il coûte, les peines qu'il nous -impose à nous et à d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne -veux pas examiner de plus près tes affaires et je tiens à ne pas -m'initier à des aventures dont tu ne m'as point fait le confident, -mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter. - -Réfléchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton -inspiration. Moi j'ai flairé un précipice et je t'ai crié: Gare! Il y -a une vipère sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les -doigts. - -La victoria descendait la pente qui arrive à Longchamp. Elle longea le -moulin à vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre côté -de l'allée, à l'extrémité du champ de courses; puis elle roula pendant -un instant entre deux pelouses et s'arrêta à la porte du pesage. - -Les deux amis descendirent et entrèrent. - - - - -XXVI - - -Il régnait une animation extrême dans l'enceinte réservée. - -Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux -estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances. -Les femmes à la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes -tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient -courir ou qui venaient de quitter la piste. - -Bientôt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se -tenant le bras, un landau sans escorte pénétra dans le pesage et -s'arrêta à la porte de la tribune présidentielle. - -Un vieux monsieur, enveloppé dans un pardessus gris, à la figure -impassible, blanche et ridée, en descendit appuyé sur un homme plus -jeune que lui, solide encore, à la moustache poivre et sel, et de -tournure militaire. - -Chazolles et son ami s'étaient trouvés pris dans la foule des curieux -qui se groupaient autour du landau. - -Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le député du -Havre auquel il adressa un pâle sourire presque imperceptible. - -Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher. - -Duvernet quitta le bras de Maurice et obéissant à cette invitation, -disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune -d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage. - -Chazolles resta seul. - -Il errait au milieu des groupes, ennuyé, mécontent. - -Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crécelle -importune. - -Qu'est-ce qu'on avait donc à se mêler de ses affaires? Après tout, -elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intérieur -n'intéressaient pas les autres. - -Sa femme, son Hélène, passe. Elle avait le droit de lui adresser des -reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des -licences de l'amitié pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il -aurait bien pu fermer les yeux. - -Il est vrai qu'il allait être de la famille s'il épousait Denise. - -C'était sa première confidence sur ses projets. - -Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui -était inconnu auparavant: l'envie. - -Ah! certes, ce politique avait été plus fin que lui. Il avait épuisé -les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; mené une joyeuse -existence qui ne lui laissait rien à apprendre désormais. Il devait -avoir dans ses secrétaires des cases pleines de portraits de femmes, -de billets parfumés, de lettres d'amour. - -Il ne s'était rien refusé et maintenant il s'offrait, lorsque lui, -Chazolles, était obligé de demander de nouvelles joies à une liaison -illégitime, des plaisirs délicats dans un mariage qu'il pourrait -publier à grand renfort de trompettes, sur lequel on le féliciterait -de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle, -riche, pure et ornée de tout ce qui donne le charme, excite -l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme. - -Ce Duvernet avait toutes les chances! - -Chazolles s'en allait à la dérive, parmi les bookmakers, les chevaux, -les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne -saisissant aucun détail de ce panorama mouvant et bigarré qui se -déroulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste. - -Des clameurs se firent entendre, à étourdir comme à Athènes, les -corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camériste! avec un -redoublement de fracas et, tout à coup, elles s'éteignirent. - -La course était finie. - -Bariolet l'avait emporté d'une tête sur Camériste. - -Mais le châtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas. - -En un clin d'oeil les tribunes se vidèrent comme par enchantement et -la foule se précipita au pesage. - -Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait à l'angle du mur, -lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, fraîche -comme une pervenche éclose le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque -Henri II, crânement posée sur sa tête mignonne, rayonnante de gaieté -et d'animation, déboucha auprès de lui, au bras d'un gentleman sanglé -dans un veston étroit, une rose à la boutonnière et le stick à la -main. - -Instinctivement Chazolles arrêta la jeune femme au passage en lui -posant brusquement sa main sur le bras. - -Elle étouffa un cri. - -Et au même moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du -député. - -D'un mouvement rapide comme un éclair, Chazolles avait paré le coup et -brisé le stick en morceaux. - -D'un coup de poing il envoya l'homme au veston à quinze pas, rouler -sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait -lentement au pesage et se cabra. - -La femme était Angèle. - -L'homme était le duc de Charnay. - -La scène avait été si rapide que les voisins même de ce groupe -querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause. - -Chazolles était resté immobile à sa place. - ---Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons. - -Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il écrivit rapidement au -crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26. - ---Quand vous voudrez. - ---Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay. - -Et il s'éloigna seul. - -Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause évidente de cette -algarade où il avait éprouvé la force du biceps de son rival. - -Elle avait disparu. - -Chazolles, resté seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme -que si rien de fâcheux ne lui était survenu, mais intérieurement, une -violente tempête bouillonnait en lui. - -Il lui montait à la tête des rages d'écraser entre ses doigts le -hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette -maîtresse à laquelle il vouait un mépris mortel. Quand elle l'avait -regardé avec des yeux suppliants, il avait détourné la tête et ses -lèvres s'étaient crispées de dégoût. - -Il ne la reverrait pas. - -Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du -foyer domestique qui lui avait donné de longues années de bonheur, -quand tant d'autres n'ont pas été à l'abri des peines, des -inquiétudes, des privations, des misères de toute espèce, même -l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil? - -Et il n'était pas content de son lot! Que voulait-il donc? - -Pendant cinq minutes il se livra aux réflexions les plus sages; il -redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus sensés. Il -s'éloignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces -lieux où tout lui rappelait les enchantements du passé, les poésies de -la nature, la tranquillité des bois et des champs. - -Il avait oublié le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient -près de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en -sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'épaule. - -C'était Duvernet avec sa figure d'une impassibilité diplomatique. - ---Eh bien! fit machinalement Chazolles. - ---D'où sors-tu? On dirait que tu rêves! Je te cherchais. Tu n'as pas -bougé? - ---Non. - ---On va courir le prix du Printemps. - ---Qu'est-ce que cela me fait? - ---Diable. Tu es bien détaché des choses de ce monde? - ---Allons-nous-en. - -Duvernet le considéra curieusement. - ---Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleversée. - ---J'ai un duel! - -Duvernet tressauta comme s'il avait marché sur la queue d'un aspic. - ---Un duel? Pourquoi? - ---Pour une querelle. - ---Toi, le plus doux des hommes? - ---Ça ne fait rien. - ---Avec qui? - ---Avec un jeune monsieur très bien... - ---Qui se nomme?... - ---Le duc de Charnay. - -Duvernet réfléchit et fit claquer sa langue avec impatience. - ---Histoire de femme, sans doute! Diantre! voilà une tuile qui tombe -mal. A la veille d'une séance décisive à la Chambre! Au moment où tu -allais être ministre. Tu déranges mes combinaisons. Un scandale! - ---Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tiré... - ---Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger -l'affaire? - ---Non. - ---C'est donc grave? - ---Je ne sais pas. Cela dépend de la façon dont le duc comprend les -choses. Il a levé sa canne pour me frapper et je l'ai envoyé d'un coup -de poing rouler sur la ravine, dans l'allée. - ---Mais la raison de cette insulte? - ---Inutile de l'expliquer; les faits sont là. Ils suffisent. - ---Il va t'envoyer ses témoins. - ---Sans nul doute. - ---Chez ton beau-père! Tu n'y songes pas. Il faut éviter à tout prix ce -tapage. - ---Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille; -comme tu es garçon, j'ai donné mon adresse chez toi, avenue Montaigne. -Ses témoins y seront dans un instant. - ---Et les tiens? - ---Je compte sur toi. - ---Et mon discours demain? - ---On peut terminer le tout dès le matin. Ce n'est qu'un coup d'épée à -donner ou à recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes. - ---Spadassin, va! - -Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le -chiffonnait. - ---Tu as raison; allons-nous-en, dit-il. - -Au moment de monter en voiture, il se ravisa: - ---Tu n'as pas un second ami, ici, pour hâter la solution et ne pas -remettre aux calendes les témoins du duc? - ---Je n'ai vu personne. Et toi? - ---Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du président. C'est un brave -à tous crins. Enchanté de te rendre ce service. Et il sera discret. - ---Emmenons-le. - -Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects, -très scrupuleux sur le point d'honneur. - -En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans -insister sur le motif. - -Très lié avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont -on le chargeait. - -On mènerait les choses rondement, une petite saignée à la Broussais -est hygiénique de temps en temps. - ---Mais j'y pense. Vous êtes campagnard, dit-il à Chazolles. Aux champs -on passe plutôt son temps à tuer des lapins qu'à faire des armes. -Savez-vous tenir une épée? - ---A peu près. - ---C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bâti comme vous êtes, vous -devez avoir un poignet du diable. - ---Le duc en sait quelque chose, dit Valéry. - -Les deux amis enlevèrent le commandant, et la victoria du futur -ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, où elle -arriva juste une heure après la querelle. - -Au moment où elle passait sous la porte cochère, une autre victoria -s'arrêtait au bord du trottoir. - -Le duc n'avait pas perdu de temps. - -Deux messieurs en descendirent et sonnèrent à l'entresol de Duvernet, -qui les reçut dans son cabinet. - -Les deux messieurs étaient des amis de Charnay, fort gracieux -d'aspect, souriants et d'une extrême politesse. - ---Je pense, dit le plus âgé, le marquis de Kergor, qui n'avait pas -trente ans, que notre affaire se traitera aisément. M. Chazolles a -gravement offensé notre ami, le duc de Charnay. C'est à nous -qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous être agréables en -prenant l'épée. - ---Accordé. - ---A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses. - ---Jamais. Quand fixez-vous la rencontre? - ---Le plus tôt sera le mieux, dit Kergor. - ---Comme cela se trouve, pensa Duvernet. - -Et tout haut: - ---Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe. - ---Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis. - ---A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que -le duel serait un crime sur notre bon territoire français? Nous ne -sommes plus au temps où florissaient les édits du Cardinal. - ---Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose à être dérangé -par la police. - ---Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gênante! - ---Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possède une -villa plantée dans un immense jardin. Je réponds du mystère. - -C'était un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait à -son discours. - -En deux minutes, on fut d'accord: - -Six heures du matin. La maison du marquis, à Auteuil, rue Boileau. -Chacun y arriverait de son côté, et les adversaires se serviraient -d'épées de combat, neuves, que les témoins du duc se chargeaient -d'apporter. - -Le contrat fut signé galamment, sans bruit et sans aigreur. - -Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des -conventions à Chazolles, il sourit avec indifférence. - ---Je compte sur ta sagesse, dit Valéry. Le duc passe pour une fine -lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministère. Une égratignure à jouer -et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne -sur la conscience. Et quant à ce soir... - ---Où dînes-tu? - ---Chez ton beau-père. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est -difficile à garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut -obtenir du silence et il nous en faut à tout prix. - -Il était cinq heures. - -Les deux amis et le commandant se serrèrent la main et se séparèrent. - - - - -XXVII - - -Gaspard Méraud venait de débarquer à Paris. - -Les Parisiens quand ils ont passé un an à leur caisse, à leurs -comptoirs, dans l'air épais et lourd des boutiques ou la poussière de -leurs bureaux ont besoin d'aller se retremper au bord de la mer, de se -refaire à l'aide d'eaux ferrugineuses, de puiser une nouvelle force en -gravissant des montagnes en Suisse ou en Savoie, ou de respirer les -vapeurs iodées des plages bretonnes. - -L'ancien courtier, lui, éprouvait le besoin de se retremper dans la -bonne odeur des amoncellements de poissons et de nourritures. - -Les bruits de la criée, le tapage des camions amenant la marée, le -roulement des guimbardes de maraîchers encombrées de légumes, le -grondement du Paris lointain qui s'éveille à peine, quand les gens des -Halles ont déjà fini leur besogne, toutes ces activités, ce tapage, ce -tumulte lui manquaient. - -Il avait donc laissé là-bas, au Val-Dieu, dans sa villa, Herminie, ses -lignes à pêcher, son fusil inoffensif et il était tombé à -l'improviste chez sa cousine, madame Pivent. - -Le pauvre femme vivait comme à l'ordinaire, partageant son temps entre -son banc des Halles et son appartement de la rue du Cygne où elle -contemplait avec un attendrissement désolé la chambre blanche de sa -petite Angèle qui devenait rare. - -Gaspard, à son débarquement, le jour même où Chazolles avait eu cette -querelle imprévue, avait vainement demandé la nièce aux échos de -l'appartement de la tante. - -Brigitte, la bonne à tout faire, tricotait seule pendant que sa -maîtresse était occupée à détailler les mannes de soles, les saumons -et les turbots à sa clientèle qui ne faisait que croître et embellir. - -Il s'était informé: - ---Et Angèle, où est-elle? - ---Je ne sais pas, monsieur. - ---Comment, tu ne sais pas? - ---Non, monsieur. - ---Elle ne vient donc pas tous les jours chez sa tante? - ---Oh! monsieur Méraud, il s'en faut; non, pas tous les jours, pas -souvent même. - ---Mais c'est une ingrate, une pas grand'chose! Une femme si bonne pour -elle... Où perche-t-elle? - ---Madame Pivent va vous le dire. Du côté de l'Élysée. - ---Bigre! Un quartier de la haute! Il lui est donc tombé des rentes, à -cette petite? - ---Je vas vous dire, monsieur Méraud. Elle a quelqu'un! - -Avoir quelqu'un! Ce mot-là était gros de révélations. Il aurait fait -bondir un honnête père de famille breton ou cauchois. Mais Méraud -était d'une autre pâte. Il avait bu la corruption ambiante avec ses -premiers canons sur l'étain du mastroquet. Il ne s'étonna donc pas. - ---Ça ne fait rien, dit-il. C'est mal de négliger des parents qui nous -aiment. Je lui dirai son fait à l'enfant. - -Il sortit et alla flâner du côté de la rue Montorgueil pour causer aux -amis, Dubourdeau, le marchand de salaisons, qui étalait ses -charcuteries de tous les pays, ses jambons de Bayonne et de Francfort, -ses saucissons de Bologne, et aussi ses morues et ses caques de -harengs saurs et d'anchois, dans un immense magasin, ouvert sur la -rue, à cause des odeurs, en face des _Fabriques de France_; Cadinet, -l'épicier de la rue Mondétour, avec lequel il avait fait de si bonnes -parties autrefois, un joyeux compagnon, qui avait toujours le mot pour -rire; Courapied, le roi des marchands de beurre et de fromages, un -autre compère à qui tout réussit et qui était en train de se faire -construire un immeuble superbe au coin de la rue Pierre Lescot, à la -place de masures branlantes, qu'il avait jetées bas, après les avoir -eues pour un morceau de pain. Un riche marché. Mais c'était un animal -qui avait de la veine comme pas un. - -Les trois copains, débauchés par l'arrivée de ce vieil ami, allèrent -lamper des bocks à la brasserie des frères Lebigre et arranger une -partie fine pour le lendemain. - -Puis, avec des libations copieuses, Gaspard retourna chez la cousine -qui devait être rentrée depuis longtemps et avec qui il avait promis -de dîner. - -Ce fut Angèle qui lui ouvrit la porte... - -Elle tomba dans ses bras et tout fut oublié pour un instant de -câlineries de cette fée de la grâce et de l'amour. - ---Tu es encore embellie, ma mignonne, lui dit-il, après l'avoir -regardée à loisir et fait danser sur ses genoux comme lorsqu'elle -était petite. Et une toilette! Etourdissante! Du velours! Tu restes -avec nous, au moins, ce soir! - -Elle pensa que le baron Germain l'attendrait au Café Anglais; elle -était indécise et aurait bien voulu ne pas manquer à sa parole. - -Elle était de celles qui ne craignent pas de duper dix amants et ont -horreur d'en faire attendre--elles disent faire poser--un nouveau dix -minutes. - -Bonnes natures! - ---Je suis invitée, dit-elle. Quel contretemps! - ---Par ton... ami? fit Méraud. - -Elle ne rougit pas. - ---Non, par un ami, rectifia-t-elle effrontément. - ---Et tu vas nous planter là? - ---Oh! ma foi! tant pis, s'écria-t-elle. Je reste. - ---C'est gentil ça, dit Méraud. - ---Je cours envoyer une dépêche pour qu'on ne m'attende pas, et dans -une minute je suis là. - -Elle remit sa toque sur sa tête, et descendit l'escalier quatre à -quatre, avec une légèreté d'oiseau. - -Elle s'était enfuie des courses au moment de la querelle du duc et de -Chazolles et s'était jetée dans un fiacre en disant au cocher: - ---A Paris. - -D'abord elle voulait rentrer chez elle. - -Mais elle eut peur de son amant. Il lui avait lancé des regards si -farouches qu'elle en tremblait malgré son intrépidité difficile à -ébranler. A la rue de Londres, le duc serait venu la relancer. Alors -elle songea au baron Germain qui allait être enchanté de la recevoir -et de la dérober, pendant le premier moment, à la colère de cet -hercule normand qui d'un revers de main envoyait les gens sur le dos à -quinze pas dans la poussière. Mais le baron ne rentrait guère que vers -les trois heures du matin et lui avait donné rendez-vous au Café -Anglais. D'autre part ce serait répandre dans la maison le bruit de -son incartade avec le locataire de l'entresol. - -Elle était donc venue se réfugier tout droit rue du Cygne, dans le -giron de sa tante. - -C'était encore le parti le plus sage. - -Au bureau du télégraphe, elle prit une carte fermée et écrivit ce qui -suit: - - «Mon cher baron, - - «Il me tombe un cousin de Normandie sur les bras. Impossible de - souper ce soir. C'est partie remise. Choses promises sont dues et - je suis une honnête femme... comme vous les voulez. - - »Soyez tranquille, je vous indemniserai. - - »Un baiser. - - »ANGÈLE.» - -Puis elle rentra toute joyeuse à la rue du Cygne, dîna gaiement entre -son cousin Méraud et sa tante, et dormit comme un loir dans ses -rideaux blancs, où madame Pivent vint jeter plus d'une fois son regard -de mère attendrie. - -Chazolles avait quitté le cabinet de son ami Duvernet après le départ -des témoins, dans un état de surexcitation indicible, mais il avait -assez d'empire sur lui-même pour n'en laisser rien paraître sur ses -traits. - -Ce n'était pas la perspective du duel qui le troublait; il aurait -voulu en avoir une demi-douzaine et qu'ils eussent lieu sans plus -tarder pour lui détendre l'esprit et le corps. - -Il était dans une de ces crises où on a besoin de casser quelqu'un ou -quelque chose. - -Il pensait à Angèle et par un effet bizarre, mais fatal, de sa -tromperie, il éprouvait pour elle un sentiment plus violent, sinon -plus tendre, une sorte de rage haineuse, mêlée de désirs de -possession, une volonté de se prouver à lui-même qu'elle était encore -sa chose, son bien, et que les autres n'y toucheraient plus. - -Il fit quelques pas dans l'avenue des Champs-Élysées et se dirigea du -côté du Cours-la-Reine, puis brusquement, il remonta, comme poussé par -une tentation irrésistible vers la rue du Colisée. - -Lorsqu'il entra dans la loge de la concierge, une grosse dame, attifée -comme une harengère dans l'exercice de ses fonctions, en sortait, un -panier au bras. - ---Je reviendrai, ma bonne madame Adrien, disait-elle, je reviendrai. -Je n'y peux plus tenir, il faut que je la voie. Je reviendrai. - ---Quelle est cette personne? demanda Chazolles. - ---C'est madame Pivent, la tante. - ---Elle reviendra, pourquoi? - ---Pour voir sa nièce. - ---Elle ne la voit donc pas chez elle? - ---Sans doute. - -Chazolles s'assit familièrement. Cette circonstance lui permettait -d'entrer en matière, sans chercher une explication qui lui venait -d'elle-même. - ---Alors, madame Adrien, quand cette petite s'absente et qu'elle vous -dit qu'elle va chez cette dame, elle ment. - ---La visite de la tante l'indiquerait. - -La fierté de Chazolles se révoltait aux questions qui lui venaient aux -lèvres. Ce rôle d'espion lui répugnait. - ---Alors, où va-t-elle donc? balbutia-t-il. - ---Une femme ne se trahit pas aisément. Paris est grand et mademoiselle -Méraud est trop fine pour donner des rendez-vous ici, si elle donne -des rendez-vous, ce que j'ignore. - ---Elle n'est pas rentrée? - ---Non, monsieur. Du moins je ne l'ai pas aperçue et j'ai des yeux! -mais voilà la femme de chambre. - -En effet la Flamande entrait dans la loge. - ---Votre maîtresse n'est pas chez vous, Michelle? demanda la concierge. - ---Non, Matame est sordie fers teux heures et n'est pas refenue, -baragouina la bonne. - ---Elle ne vous a rien dit? - ---Rien. - ---Elle ne doit pas rentrer pour dîner? - ---Matame ne rendrera pas. Elle tine chez sa dande. - ---C'est bien, dit la concierge en échangeant avec le maître un regard -d'intelligence. Vous sortez, Michelle? - ---Che fais chercher mon tîner. - ---Vous voyez, reprit madame Adrien, quand la femme de chambre fut dans -la rue, ni elle, ni moi, ni personne, nous ne saurons rien. Oh! les -femmes! - ---Vous êtes sûre de cette Michelle? - ---Parfaitement sûre; mais il y a quelqu'un en qui j'ai plus de -confiance encore! - ---Qui donc? - ---Moi. Eh bien! monsieur, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai -l'instinct que cette petite Méraud vous causera des peines, à vous qui -êtes si bon, si généreux. - -La concierge mit un grain de passion dans le ton avec lequel elle -prononça cette phrase. - -Certainement, son propriétaire lui inspirait un sentiment plus vif que -la reconnaissance. - -Chazolles n'y prit pas garde tant il était absorbé par la pensée de -cette perfide Angèle qu'il avait sous les yeux, rayonnante dans sa -toilette des courses. - -Enfin, vous ne savez rien, madame Adrien? dit-il. - ---Rien du tout. Elle se méfie. Elle comprend avec raison, j'en -conviens, que je lui suis hostile, sous les formes de la plus grande -politesse d'ailleurs; et dans sa légèreté--car elle doit être bien -légère, monsieur Maurice!--elle a cette habileté, cette astuce des -femmes qui trompent leur amant ou leur mari et ne veulent pas qu'on -s'en doute. Elle se tait. Quand elle sort, elle se borne à me saluer -d'un: Bonjour, madame Adrien, vous allez bien? - -Et sans attendre la réponse, elle se sauve en me criant: Vous savez, -je m'ennuie! - -La plupart du temps elle se sert d'une autre défaite: - ---Je vais chez ma tante.--Sa tante? C'est son paravent, son parapluie, -son paratonnerre! Vous concevez bien que je n'en suis pas la dupe, de -la tante, la meilleure des femmes, à qui sa nièce cause bien des -désagréments, par parenthèse. - -Chazolles tira sa montre. Elle marquait six heures et demie. - -Il quitta la concierge au moment où elle lui disait en manière de -conclusion: - ---Ah! si j'étais comme vous, monsieur; si je pouvais quitter ma loge -et m'informer. Je saurais bien vite tout ce que j'ignore! - -Il ne répliqua rien, salua madame Adrien avec un sourire triste et -s'en alla. - ---Ah! pensa-t-il quand il fut dans la rue, c'est dégradant à la fin. -Questionner des bonnes, des portières; espionner une femme! Faut-il en -être tombé là! - -Il regagna l'hôtel Châtenay par l'avenue Montaigne. - -Lorsqu'il arriva au quai, les fenêtres de la maison resplendissaient -et du salon ouvert des bruits de musique s'échappaient comme des -envolées de cloches d'un campanile de village, un matin de grande -fête. - - - - -XXVIII - - -C'étaient Denise et sa nièce Thérèse qui jouaient à quatre mains -l'ouverture de _Giralda_. - -Les deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, la nièce interrogeant -des yeux la tante, lorsqu'une difficulté la mettait dans l'embarras. - -Accoudé sur le piano, Duvernet contemplait le tableau de genre de cet -intérieur paisible. - -Lorsque Chazolles entra, d'un geste qui contenait tout un -enseignement, son ami lui indiqua la différence de la vie qu'il se -créait au dehors avec l'existence enchantée que le privilège de sa -fortune et une divinité propice lui avaient octroyée. - -Par la porte de la salle à manger, on apercevait Hélène, sa petite -Marthe la suivant attachée à ses jupes comme le faon derrière la -biche, qui veillait aux préparatifs du couvert. - -Jamais elle n'abandonnait entièrement ce soin aux domestiques. C'était -elle qui donnait le dernier coup d'oeil, celui de la maîtresse de -maison, attentive, qui veut que tout soit à sa place et surveille les -détails, les corbeilles de fleurs, l'argenterie, le menu. - -Lorsque la dernière mesure de l'ouverture résonna sur le piano, Denise -leva les yeux sur son unique auditeur. - ---Est-il vrai que vous renversez demain le ministère Ramet? -demanda-t-elle. - ---Les uns disent: Qui sait? Et les autres: Peut-être. - ---Mais vous? - ---Moi je dis: Je l'espère. - ---Alors vous voilà forcé de prendre femme. - ---Pour quelle cause? - ---Vous allez être ministre, président du conseil. - -Duvernet secoua la tête. - ---Rien de moins certain. - ---Vous parliez cependant tout à l'heure encore de ces événements -probables avec une grande animation. - ---Où donc? - ---Dans la tribune du président, aux courses. - ---Vous m'avez vu? - ---Non, une de nos amies me l'a rapporté. C'est le bruit du jour. - ---Soit. Mais ce mariage et sa nécessité? - ---Vous ne pourriez pas recevoir les dames, si vous êtes président du -conseil, quand vous donnerez des fêtes, des soirées. Un célibataire! - ---En effet. - ---Ce serait une lacune. Pensez donc! Pas de bals, pas de toilettes. -Rien que des habits noirs! Ce serait d'un lugubre! - ---J'y songerai. Mais c'est si difficile... - ---Quoi? - ---De rencontrer une femme accomplie. - ---Il y a longtemps que vous la cherchez? - ---Dix ans. - ---Et vous n'en avez jamais vu? - ---Si. Une. - ---Voulez-vous me la nommer? - ---Certes. Elle est là, près de nous. - ---Hélène? - ---Oui, Hélène. - ---Ah! mon cher, elle n'est plus libre et, vous avez raison, c'est un -roman qui n'a pas de deuxième volume. - ---Vous vous trompez; j'en connais un. - -Denise rougit légèrement. - -Chazolles s'était approché et sa fille aînée, Thérèse, venait de -s'asseoir sur ses genoux. Les boucles de ses cheveux caressaient les -lèvres de son père. - ---Voyons, soyez franc, cher monsieur, dit Denise; aimerez-vous votre -femme, au moins, vous! - -Elle montra d'un coup d'oeil son beau-frère à Duvernet. - ---Si je l'aimerai! De toute mon âme, car il faut bien aimer une femme -pour l'épouser, pour lier son existence et l'enchaîner pour toujours à -la vie d'un autre, pour se dire: Je fixerai sur cet être fragile toute -mes affections, tous mes désirs; nos deux âmes n'en formeront qu'une, -et nous marcherons côte à côte, la main dans la main, n'ayant qu'une -même foi, qu'un même honneur, une même fortune, jusqu'au bout, jusqu'à -la fin, jusqu'à la tombe. - ---Voyons, mon ami, dit Denise, ne vous attendrissez pas. Gardez votre -éloquence pour demain. - ---Et il faut ajouter, reprit Duvernet: cette enfant qu'on me livre, -cette jeune fille pure et sans passé, c'est moi qui dois être son -guide, son appui. Je serai le pilote de cette corvette qui n'a pas -navigué et ne connaît rien de la mer ni de ses dangers! Pour se -hasarder à prendre une si grave responsabilité, il faut avoir le pied -marin et s'être livré à l'étude d'une certaine géographie spéciale qui -ne s'apprend pas en un jour. - ---Mais vous avez vingt ans de navigation, vous, mon ami! objecta -Denise très railleuse. - ---C'est vrai, et je m'en glorifie. Ce n'est pas de trop! Si j'avais eu -l'honneur d'être un législateur comme Justinien ou le vénérable -Lycurgue, j'aurais interdit expressément aux citoyens mâles de -contracter mariage avant huit lustres révolus. - ---Et aux filles? - ---Oh! quand elles auraient voulu. Leur raison est plus précoce ou ne -vient jamais. - ---Alors, il faut que je refuse le prétendu qui se présente? - ---Encore un? - ---Encore un. Cela vous surprend, cher monsieur? - ---Pas du tout. Ce qui m'étonnerait, c'est que M. Châtenay ne fût pas -assailli de requêtes. Elles doivent pleuvoir ici comme la grêle. -A-t-il huit lustres, ce prétendant? - ---Non! - ---Renvoyez-le sans autre examen. - ---C'est fait. Et pourtant jeune--les femmes sont moins exigeantes que -vous sur le chapitre de l'âge!--très bien, élégant, trop élégant même -et titré, cher monsieur, un duc. - ---De la vieille roche? - ---De la vieille roche. Et il doit avoir le pied marin! - ---Peste! Il se nomme? - ---Puisqu'il est éconduit, je n'ose vous dire... - ---Osez! - ---Ah! tant pis. Le duc de Charnay. - -Chazolles et Duvernet se touchèrent du coude. - ---Et qui a fait cette demande? - ---Un notaire; maître Blondeau. - ---Il ne vous a pas confié la situation de son client? - ---Il est duc, et maître Blondeau pense qu'un nom pareil vaut la dot de -toutes les bourgeoises de la finance. - ---C'est un sot. Le titre vous flatte? - ---Trouvez une femme qu'une couronne sur ses mouchoirs de poche laisse -indifférente. - ---Alors vous acceptez? - ---Mon père a refusé nettement. Je n'ai plus d'avis à donner. - ---C'est très beau, l'obéissance; mais, ma chère Denise, avec ce -système invariable, vous découragerez les intrépides et vous -coifferez... - ---Sainte Catherine, fit la jeune fille. Non, j'ai foi en mon étoile. - ---Et cette étoile vous a dit?... - ---Que j'épouserai un personnage! - -Un bruit de portes se fit au salon, et M. Châtenay opéra son entrée -avec une certaine expression d'orgueil répandue sur sa bonne face de -savant. - -Il tenait sur sa poitrine un in-quarto relié somptueusement, avec des -fers gothiques et au centre les armes des ducs de Normandie. - ---Enfin le voilà, s'écria-t-il. Le voilà cet ouvrage auquel j'ai -consacré dix ans de soins et de labeurs. - -Il déposa sur le piano dont la queue était recouverte de soieries -japonaises le respectable volume, son oeuvre tant caressée. - -C'était en effet un superbe livre imprimé avec luxe par les Didot et -tiré sur papier de Chine avec des dessins des plus remarquables -illustrateurs du temps. - ---C'est mon troisième enfant, fit-il gaiement. - ---Je crois bien, père, dit Hélène, que vous sacrifieriez les autres -pour lui. Convenez-en! - ---Quelle idée! Je brûlerais la Bibliothèque nationale plutôt qu'un des -cheveux de ta tête! - ---Toi, dit Chazolles à Duvernet, si tu deviens chef du cabinet et que -tu ne fasses pas décorer M. Châtenay!... - ---Je ne peux pas. On m'accuserait de partialité, de népotisme, que -sais-je! On crierait à l'iniquité, à l'injustice! Est-ce que je ne -suis pas de la famille? - ---Puritain! - ---Mais je pourrai faire la cour au ministre de l'instruction publique. -C'est lui qui endossera la responsabilité. D'ailleurs, est-ce que vous -y tenez, monsieur Châtenay, à ce bout de ruban? - ---Eh! eh! je ne serais pas de mon pays, si je pensais autrement que -les autres. Et c'est une question d'économie domestique. Avec un bout -de ruban, un vieil habit semble toujours neuf. - ---Et l'oppidum? Est-ce qu'il est décrit là dedans? - ---Les travaux n'avancent guère et ce qu'on découvre me plonge dans une -grande incertitude. Mais patience. Les monuments d'archéologie ne se -font pas en un jour. Tout vient à point... - ---On sait le reste. - -Le domestique prononçait, en ouvrant la porte à deux battants, le -sacramentel: - ---Madame est servie! - -Duvernet offrit son bras à Hélène, et la conduisit à sa place. - ---Est-ce que vous étiez aux courses? lui dit-elle. - ---En effet. - ---Une de mes amies, madame de Fresnes, qui en arrivait il y a une -heure, me contait une fâcheuse histoire. - ---Bah! De quelle nature? - ---Une querelle entre deux messieurs du meilleur monde. - ---Elle vous les a nommés? - ---Un seulement que tout Paris connaît pour ses excentricités. Le duc -de Charnay! - ---Le duc de Charnay? Un querelleur. Il a des discussions pour rien, -avec tout le monde. C'est d'ailleurs, avec ses bijoux de mignon -ridicule, sa seule manière d'attirer l'attention. Vous savez qu'il a -demandé votre soeur en mariage? - ---Oui. Denise a trop de bon sens pour vouloir de cet écervelé. Il lui -faudrait un homme sage, rangé, raisonnable... - ---Spirituel, bon, doux, ferme, amusant et pourtant grave; toutes les -qualités, toutes les herbes de la Saint-Jean, n'est-ce pas, et aucun -défaut! - ---Non, un homme simple et qui l'aimerait longtemps. - ---Toujours? - ---Oui, toujours, dit-elle en frissonnant; mais c'est impossible à -rencontrer. - ---Ce serait un phénix. - ---Et ils n'existent pas. C'est ce que vous voulez dire. - ---C'est vrai. Vous me devinez. - -Hélène parlait avec lassitude. Après avoir montré tant de fermeté au -début de son abandon, elle commençait à se désespérer. Elle se -révoltait à la fin contre cette cruauté du sort qui la frappait comme -les autres, quand elle avait tout fait pour mériter un amour sans -bornes et alors qu'elle n'avait ni une minute d'oubli, ni un mouvement -d'humeur, ni même une ride à se reprocher. - -L'amertume débordait de son coeur et tremblait au bord comme la -liqueur d'un vase trop plein qui va se répandre. - ---Allez, dit doucement Duvernet, je vous entends, mais consolez-vous. -L'hiver passé, le soleil reviendra et avec lui les fleurs d'un -printemps qui se renouvelle pour tout le monde. - -Elle le regarda avec son angélique sourire. - ---Dieu le veuille! murmura-t-elle, si bas que Duvernet ne devina les -mots qu'au frémissement des lèvres. - -Le soir, les visiteurs affluèrent à l'hôtel où l'on s'attendait à -rencontrer le futur ministre. - -Ramet était abandonné par ses plus fidèles partisans. Ils se -tournaient vers l'aurore nouvelle et pourtant ils n'étaient pas -vertueux. Il s'en fallait. - -A onze heures du soir M. Châtenay, triomphant, avait fait admirer son -ouvrage sur les antiquités normandes à plus de soixante thuriféraires, -qui l'avaient déclaré simplement un monument de science, d'esprit et -de goût. - -Duvernet avait passé une heure à pointer les votes présumés d'où il -ressortait qu'il obtiendrait une majorité de plus de deux cents voix, -certaine, écrasante. - -Denise l'aidait dans ce calcul. - -Au moment où ils se quittèrent, Duvernet lui baisa les doigts avec une -passion qui fut un aveu. - ---C'est vous qui m'avez fait ambitieux, dit-il. - -Dans l'escalier, la jeune fille porta à son tour ses doigts à ses -lèvres. - -O joies du premier amour! - -Hélène et ses enfants étaient remontées chez elles avant que le salon -ne fût vide. - -Chazolles appela Jacques, son fidèle Jacques. - ---Tu m'éveilleras demain à cinq heures, lui dit-il. - ---Monsieur peut compter sur moi. - ---C'est pour une affaire grave. - ---Un duel, peut-être, dit le domestique qui comprit. - ---Silence et pas un mot à personne! - -Chazolles en montant chez lui, traversa la chambre de ses enfants. - -Elles dormaient étendues sur leur lit et leurs souffles se -confondaient. - -Il les embrassa longuement. - -Hélène l'entendit qui s'approchait et ferma les yeux. - -Il se pencha sur elle et au moment où ses lèvres allaient se poser sur -son front, elle tourna la tête doucement avec un long soupir, et le -baiser se perdit dans ses cheveux. - -Puis il s'enferma et s'endormit à son tour, d'un sommeil lourd et -peuplé de songes funèbres comme des oiseaux de nuit. - - - - -XXIX - - -Le duc de Charnay est un gentleman froid et flegmatique comme tout -adepte du _pschutt_ doit être quand il a la plus simple notion de sa -dignité. - -Le flegme, en toute circonstance, est infiniment pschutt. - -Il rentra à son hôtel, très nerveux, et après avoir confié à ses deux -amis le soin de son honneur, il envoya chercher son professeur -d'escrime, le célèbre maître d'armes, Georges Reboul, une des -classiques épées de Paris. - -L'illustre bretteur arriva en même temps que les témoins du duc, -retour de leur ambassade. - -Ils rapportaient la convention arrêtée. - -L'épée, le lendemain, sept heures du matin, dans le jardin de Kergor à -Auteuil, un lieu commode pour ferrailler où personne ne dérangerait -les combattants. - -Le jeune duc, en tête à tête avec son professeur, expliqua ses vues. - -Il avait reçu une injure grave. - -Un butor, député de province, l'avait irrespectueusement lancé d'une -bourrade de brute, entre les pattes d'une haridelle, devant témoins, -au pesage des courses. - -Il ne pourrait plus se montrer en public après un pareil outrage, s'il -ne le lavait dans le sang de ce pataud, auquel il voulait apprendre à -vivre en l'envoyant dans l'autre monde. Il lui fallait un coup qui fît -honneur à son maître dans l'art noble de l'escrime. - ---Vous ne voulez pas tuer votre homme? dit Georges Reboul, débonnaire -comme les gens vraiment forts. - ---Non sans doute, fit le duc irrésolu; pourtant ce grossier personnage -mérite une correction. - ---Vous la lui donnerez aisément, je présume, monsieur le duc. Les -campagnards connaissent mieux la charrue que l'épée. - ---Qui sait? - ---Vous n'aurez en tout cas pas de peine à vous défendre. Voulez-vous -que nous répétions quelques coups? - ---C'est dans ce but que je vous ai prié de venir. - -Les deux hommes passèrent dans une salle basse autour de laquelle des -fleurets, des masques, des plastrons et quelques épées de combat -étaient accrochés. - -Pendant une heure ils s'escrimèrent avec entrain. - -Le duc était une fine lame, plus dangereuse qu'on n'aurait pu le -supposer, à le voir débile et fluet. - -Il avait de la tenue, du poignet et une bonne vitesse. - ---Je suis content de vous, dit Reboul; je crois que nous pouvons -dormir en paix. Vous serez encore de ce monde demain soir et je -voudrais en dire autant de votre adversaire. Bonsoir, monsieur le duc. - -Cette précaution prise, Charnay monta en voiture et se fit conduire -au cercle, où il joua et gagna une centaine de louis en quelques -instants, puis chez Bignon, où il dîna avec appétit. De là, il rentra -pour dormir et apaiser ses nerfs surexcités par la scène des courses -et surtout par l'effort auquel il se livrait pour paraître aussi -insouciant qu'un spleenétique Anglais qui va se suicider. - -Duvernet était plus agité que les deux ennemis. - -Cette aventure pouvait causer un éclat fâcheux et compromettre son -succès. Il avait hâte de la voir terminée. - -Dès cinq heures il était sur pied. - -A sept, il arrivait dans un landau de louage à la rue Boileau, en -compagnie de son ami Chazolles et du commandant Des Brosses, un -vaillant ferrailleur, qui souhaitait que la mode fût conservée entre -les seconds de dégainer pendant que les combattants étaient aux -prises. - -Malheureusement ces moeurs primitives ont fait place à d'autres et -force était au brave commandant de se contenter du rôle pacifique de -spectateur. - -Le duc et ses témoins étaient déjà au rendez-vous. - -La maison du marquis de Kergor, une vraie folie de grand seigneur du -dix-huitième siècle, destinée aux fredaines galantes, est invisible de -la rue. - -Une simple grille assez étroite donne accès par un chemin couvert, -sous les lilas et les cytises, dans un parc admirablement dessiné et -dont on peut à peine soupçonner l'existence du dehors. - -Au fond, une élégante villa à l'italienne, pareille à celles qui -bordent le lac Majeur, s'élève blanche avec ses persiennes grises, -fermées, car la propriété est presque toujours inhabitée. - -Le ciel était clair et sans nuage. - ---Si vous m'en croyez, dit le marquis, vous vous placerez sous cette -allée de charmes. C'est un endroit on ne peut plus convenable pour se -couper la gorge. - -Des gens qui vont se tuer doivent, pour suivre les règles, se tenir -dans les limites d'une politesse extrême. - -Les deux adversaires s'étaient salués courtoisement. - -Kergor avait pris des épées chez son armurier. - -Le duc épiait Chazolles. - -Maurice était fort calme. - -A la façon dont il prit son arme et en essaya la pointe sur le sol, -Charnay reconnut qu'il n'avait point affaire à un novice. - -Il en fut encore plus certain dès que, placé en face de cet ennemi -qu'il ne connaissait pas la veille, il le vit se mettre en garde. - -Les lames s'engagèrent et, après quelques tâtonnements, le duc essaya -une feinte qui ne lui réussit pas. - -Il redoubla; même insuccès. - -L'épée de Chazolles, retenue par un poignet de fer, menaçait -constamment sa poitrine. - -On s'anima. - -Bientôt il devint évident pour les témoins que le jeu du rural était -de lasser son pétulant adversaire. - -Charnay, qui le comprit, mit en oeuvre toute sa science. Il porta à -Chazolles des bottes rapides qui furent déjouées par l'épée inflexible -du Normand. - -Alors la colère gagna le duc. En face de ce rude et robuste gaillard, -qui demeurait tranquille et presque souriant, il devint agité, -nerveux, inégal. Il perdit son sang-froid et tenta des coups -extravagants, dont à plusieurs reprises Chazolles aurait pu profiter -pour l'embrocher comme un poulet. - -Finalement, après deux reprises, entre lesquelles le redoutable -agriculteur lui laissa le temps de se remettre, il se jeta lui-même -sur le fer de l'amant d'Angèle, qui n'eut que le temps de le -détourner. - -Grâce à cette indulgence, visible pour les témoins, la pointe de -l'épée, au lieu de lui trouer la poitrine, pénétra dans l'épaule de -quelques centimètres seulement. - -Charnay poussa un léger cri et laissa tomber son arme en s'affaissant -dans les bras de ses témoins. - -Le docteur Guérin, qui assistait les combattants, examina la blessure. - ---Une misère, dit-il. Le blessé en sera quitte pour quelques jours de -repos. - ---Vous en répondez, docteur? demanda Duvernet. - ---Sur ma tête. - -Charnay, remis de sa première émotion, sourit à son adversaire. - ---Vous êtes un brave homme, monsieur, lui dit-il, et une rude lame. -Vous avez un poignet! Vertudieu! - ---Monsieur le duc, dit Chazolles, croyez que je ne vous souhaite aucun -mal. - -Charnay lui fit signe de s'approcher et lui tendit la main: - ---C'est votre maîtresse, cette petite Angèle? lui demanda-t-il. - ---Pourquoi cette question? - ---Pour rien. Si vous y tenez, cher monsieur, mettez-la sous les -verrous. Et encore, je ne sais pas si vous réussirez à la garder! Les -femmes! Adieu, monsieur. - -Il souffrait beaucoup et fit une grimace involontaire. - ---Ce ne sera rien, répéta le docteur. Nous allons vous reconduire à -votre hôtel. Un peu de courage, monsieur le duc. - -Duvernet était aux anges. - -En s'en allant, il complimentait son ami. - ---Un beau coup, mon cher, disait-il. Ni trop ni trop peu, et vite -fait. Tu as comblé mes voeux. Nous allons tâcher maintenant d'expédier -le Ramet. - ---Et le secret, y crois-tu? demanda Chazolles inquiet. - ---Si j'y crois! Comment donc. L'affaire s'est passée à sept heures du -matin, à huis-clos, entre quatre murs. Les adversaires sont gens -d'honneur, les témoins aussi. Tu comprends que le duc va publier son -exploit--un duel pose--mais il m'a promis de taire ton nom. C'est -l'important! Ce soir tous les journaux vont contenir le récit détaillé -de l'aventure, sans te désigner, à moins que ces damnés reporters... - ---Mais alors, Hélène? - ---Hélène ne lit pas les journaux. - ---Et Denise? - ---Elle se taira. - ---Et M. Châtenay? - ---Tu lui diras que tu t'es battu pour une discussion à propos de -terres cuites ou de vieilles croûtes. Il en serait bien capable, lui. - ---Donc cette sottise sera étouffée. Je respire. - ---Je l'espère, mais ne la recommence pas! Cette fois, c'est le duc qui -paye. Que la leçon te profite! Je te disais hier: Pour qui trompes-tu -ta femme? Ce matin, je te dis: Pour qui te bats-tu? Ne me réponds pas, -je ne te demande rien! Conclus! Et maintenant à nous deux, mons Ramet! - - - - -XXX - - -Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation -extraordinaire. - -On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis -son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de -réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et -de fièvre. - -A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et -excitaient leur zèle. - -Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair, -respirait le triomphe. - -Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement -comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à -l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires. - -L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de -l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste -à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou -au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter -encore, monter toujours et surtout émarger! - -Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le -public des grandes soirées. - -Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages -roses et poudrés emplissaient les tribunes. - -Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude. - -Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de -Duvernet dont on ne doutait pas. - -Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les -conversations particulières couvrirent la voix des orateurs. - -Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la -politique extérieure. - -Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu, -dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur -l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé -pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il -avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et -s'élança à la tribune. - -Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance. - -On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux. - -Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à -Duvernet qui le contemplait d'un air navré. - ---La clôture! la clôture! - -On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite -tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes -les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée, -des plaines et de la montagne: - -La clôture! la clôture! - -Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant -en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et -impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par -débris, par loques au pied du Capitole. - -Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il -voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal -gré. - -Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un -Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un -nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous -les coups de vent sur sa coquille de noix. - -Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le -petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença -_ab irato_ son discours. - -Une révélation! - -On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles -claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises -dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les -luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots -inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour -l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts -personnels et jamais pour la France. - -Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol -natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui -fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette -source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à -qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers, -en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop -lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir -sous la pierre de son caveau. - -Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans -enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant -péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée -par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux -possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des -pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence -rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les -flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs -et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que -nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il -invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et -laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales -ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent -et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper. - -Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce -vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec -des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention. - -Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui -occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure, -amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde -sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut -obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel -sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et -qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre -l'arrêt qui les frappe. - -Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui -tombait. - -C'était un événement. - -Et ce fut celui de la journée. - -On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu. - -Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une -amitié exempte de ces bassesses. - -En montant à la tribune, il serra la main de son ami: - ---Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras -l'agriculture. - -Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle -Labadens l'avait élevée. - -Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut -au-dessous du médiocre. - -Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre -gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure. - -Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet. -L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre -ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites, -lui signifiait son congé. - -Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond. - -Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la -chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant -dans les ténèbres souterraines. - -Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et -d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi, -comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie. - -Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté -par une majorité de trois cents voix. - -Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien -appelé au trône. - -Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet. - -Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet, -électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami. - ---Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton -début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre -rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et -vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles. - -Hélène était pensive. - ---Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un -vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là. - ---On ne m'avait pas convoquée. - ---C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a -escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu! -Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur -Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi. -Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par -politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je -veux garder mon prestige. - ---Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise. - ---C'est mon secret. - ---Soyez généreux, confiez-le-moi! - ---J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay. - -Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans -la racine de son éclatante chevelure. - ---Oh! alors se serait grave, dit-elle. - ---Très grave! - -Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'oeil suppliant à sa -soeur, qui ne le vit pas. - -Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui -l'absorbait. - ---Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille. - -La soeur aînée sortit de son engourdissement. - ---Rien. - ---Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence? - ---Non. - ---Tu es bien détachée des pompes de la terre. - ---Oui. - ---Diantre! tu as des idées noires, ma chérie. - ---En effet. - ---Elles vont s'envoler tout à l'heure. - ---Peut-être. - -Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le coeur de son mari -comme un charbon enflammé. - -Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé, -incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre -l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de -son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et -fripée. - -Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de -fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue. - -Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les -insomnies. - -La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le -sacrifice du silence dépassait ses forces. - -Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle -ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des -coeurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de -ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se -gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de -se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner -sans retour. - -Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna -dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa soeur de ses -bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir. - ---Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose -de gai, de vif. - ---Non. Je suis triste. - ---Moi, c'est le contraire. Pauvre soeur! - -Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie -débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle. - -Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer. - -Les deux soeurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des -larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de -Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le -soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron, -en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les -charbons de la vaste cheminée. - ---Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande soeur. - ---Du chagrin. - ---Pourquoi? - -Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper. - ---Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie. - -Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée: - ---Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin. - -En être loin! - -Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées. - ---Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton -mari est ministre! - ---Qu'est-ce que cela me fait! - ---Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère! - ---Que m'importe! - ---Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons, -recommençons. - -Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une -verve excessives. Les vitres en tremblaient. - ---Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le -piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde. - ---Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air. -Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je -partirai. - ---Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait -l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma soeur qui veut -partir demain. - ---Pour aller où? - ---Au Val-Dieu, dit Hélène. - ---Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles. - ---C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai -seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas -quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas -très long. - ---Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les -morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les -renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur -portefeuille. Il pleut et ça se décolle. - -Chazolles, embarrassé, essaya des objections. - -Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les -domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles. - ---C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien. - ---Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de -Denise. - ---Je ne sais pas. Ça dépend de mon père. - -Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un -entretien fort animé: - ---Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps? - -Elle s'en doutait bien un peu. - ---Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle. - ---Non, répondit l'antiquaire. - ---Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet. - ---En êtes vous sûr? fit-elle avec malice. - -Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas. - -Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay: - ---J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais -vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était -avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler -beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont -je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le -pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai -essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage -elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main? - -L'ancien banquier était ému. - -Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une -autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses -bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers, -ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il -en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus -précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy, -ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise. - -Et il fallait s'en séparer. - -L'heure était venue. - ---Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet. - -Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux -en coulisse. - ---Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui -nous fait l'honneur de demander ta main. - -Elle baissa la tête, rouge comme une cerise. - ---Que faut-il lui répondre? - -Elle cacha son visage sur l'épaule de son père. - ---Ce que vous voudrez, murmura-t-elle. - ---Non, c'est à toi de décider. - -Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste -charmant de pudeur et de grâce. - ---Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils -n'ont rien plus à coeur que de nous quitter. - ---Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que -nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur? - ---Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le -collectionneur. - ---Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette -auberge! Je ne me fais pas d'illusions. - ---Quand le mariage? demanda le banquier. - ---Quand il vous plaira. - ---Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de -retarder des mois entiers votre bonheur. - ---Vous en fixerez vous-même l'époque. - ---Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente. -Est-ce trop? - ---Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur -les doigts de sa fiancée. - ---Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir. - ---Partir? Où va-t-elle? - ---Au Val-Dieu. - ---Quand? - ---Demain. - ---Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay. - -Hélène s'était approchée. - -Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes. - ---Oui, mon père, dit-elle. - ---Pourquoi ce départ? - ---Je suis inquiète, troublée, malade. - ---Et tu me le cachais? - ---Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai. - ---Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise. - ---Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un -fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus? - ---Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande soeur nous le permet. -N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère? - ---Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les -pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses -sensations de ma vie. - -Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air -sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était -inébranlable. - -Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui -s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il -espérait le guérir. - -M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant -lui. - -Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un -délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les -appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de -son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte -à ajouter un appendice en cas de succès à son livre. - -Et puis le soleil de mai l'attirait. - -Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du -Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les -propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles, -ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au -bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses -peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure -des prairies. - -Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des -gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui -faisaient honneur au talent des artistes. - -M. Châtenay n'avait rien négligé pour la beauté de son oeuvre. - -Intérieurement, Maurice était heureux de la détermination de sa femme. - -Il se sentait en face d'Hélène dans la situation d'un accusé devant -son juge. Il aurait voulu tomber à ses pieds, par moments, lui avouer -tout et lui demander grâce. Mais parfois aussi il désirait qu'elle -l'accablât de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris -d'aversion pour cette femme sans défauts dont la supériorité -l'écrasait et qui était un obstacle entre lui et l'indépendance dont -il avait soif. Il était astreint à des devoirs de famille qui le -clouaient à la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu être -auprès d'Angèle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour où il -l'avait soupçonnée d'infidélité. - -Maintenant il éprouvait pour sa maîtresse une sorte d'emportement, une -rage d'amour mêlée de haine et de désirs farouches. Quand le sentiment -de sa dignité lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner à -l'existence décousue et désordonnée qui lui plaisait, de n'écouter ni -ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie -exaspérée de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire -payer par l'expression de son mépris les tromperies dont elle l'avait -rendu victime. - -L'amant qui éprouve de pareilles colères est bien épris encore. C'est -un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de -regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter -aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait -désespéré de perdre. - -Le départ de sa famille allait donc lui rendre cette liberté après -laquelle il aspirait. - -Madame Chazolles serait allée au-devant de ses désirs qu'elle n'aurait -pas agi autrement. - -Au moment où elle allait se retirer avec ses filles, il se leva, -ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrassé: - ---Ainsi, tu veux partir? lui dit-il à voix basse. - ---Oui. - ---Pourquoi? Tu es souffrante? - ---Oui. - ---Crois-tu que l'air du Val-Dieu te guérisse? - ---Non. - ---Mais alors reste ici. - ---A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse. - ---Que vois-tu donc? dit-il en hésitant. - -Elle lui remit un carnet, tombé de sa poche sur le parquet de sa -chambre. - -Il frissonna. - -Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angèle et des lettres. - ---Je suis entrée ce matin dans votre chambre. J'étais inquiète. Vous -êtes sorti de bien bonne heure. J'ai aperçu ce carnet et l'ai ouvert -par mégarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous êtes libre. Tantôt -au Bois, le landau s'est trouvé pris dans un embarras de voitures. Une -victoria élégante est passée près de nous. J'étais avec mes filles. -Dans cette victoria, il y avait une jeune femme très belle qui en -accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernière était -l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute. - ---Hélène! dit Chazolles d'un ton suppliant. - ---Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez. - -Elle lui tendit un journal: la _France_. - -Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystérieux ainsi conçu: - -«Un personnage très en vue dans le high life, dont le père a occupé, -sous le gouvernement déchu, une haute position, le duc de C... s'est -battu en duel ce matin, à Auteuil--nous précisons--dans les conditions -les plus extraordinaires. - -»Son adversaire, M. C***, un député de Normandie, était assisté d'un -autre député, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de -gagner sa bataille d'Austerlitz à l'heure où nous mettons sous presse. - -»Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp--nous -précisons encore--amenée par une rivalité au sujet d'une jeune fille -du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beauté réelle -produit partout une véritable sensation. - -»Le duel a eu lieu à l'épée. - -»Le duc est un des plus brillants élèves de l'excellent professeur -Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la -prestance d'un maître sous les armes. - -»Après un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reçu un coup -d'épée à l'épaule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le -dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et -l'oblige à garder la chambre et à s'entourer des lumières de la -Faculté. - -»Les deux adversaires se sont comportés en parfaits gentlemen. - -»Amour, tu perdis Troie!» - -Rien n'est plus difficile à garder qu'un secret... si ce n'est une -belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient éventé la mine. - -Chazolles courba la tête sous cette roche qui se détachait de la -montagne et roulait sur lui. - ---Ainsi, dit Hélène, vous en êtes venu là d'exposer votre vie, sans -songer à vos enfants, à votre... famille, car c'est bien de vous qu'il -s'agit, n'est-ce pas? - -Il se tut. - ---Et c'est là que Paris nous a conduits! Et vous vous étonnez que je -le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas, -Maurice, après quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de -joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que -je pourrais assister ici, sans me trahir, à l'effondrement de ce -bonheur, à la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que -j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de -moi. Vous êtes trop généreux encore, mon ami, pour m'imposer une -pareille tâche! Elle est au-dessus de mes forces, et voilà pourquoi je -m'éloigne! - ---Hélène, dit encore Chazolles... - ---Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le -voulez, j'imiterai Denise, je vous écrirai... quelquefois, pour vous -donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez être bien -occupé, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule. -Guérissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi -que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans -doute une fatalité. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse -ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais là-bas, où tous les -arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; où -pas un coin isolé ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main -et marchant côte à côte, confiants, heureux, comme j'espérais l'être -jusqu'à la fin. - -C'était un rêve. - -Il s'est envolé, évanoui. C'est fini. Il n'en survit rien. - -Mes enfants me restent. - -Elle eut un sourire mélancolique et doux, d'une douceur ineffable. - ---Vous pouvez être sûr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui -puisse les détacher de leur père. J'ai un désir: c'est qu'ils -partagent également leur affection entre nous et qu'après avoir été le -gage d'un amour que je croyais éternel, ils soient encore le lien qui -nous réunisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous -avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre -femme... - -Elle prononça ces mots, agitée par un tremblement convulsif qui la -secoua une seconde... - ---Mais je serai toujours votre meilleure amie. - -Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main. - -Elle retira la sienne. - ---Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le -mal est fait et il est sans remède. - -Denise, qui causait avec son père et Duvernet, vint à sa soeur: - ---Ah! çà, dit-elle joyeusement, que faites-vous là depuis une heure? -Vous nous intriguez avec vos allures mystérieuses. - ---Les ministres devraient être comme les confesseurs, célibataires, -dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'État à leurs -femmes. - ---Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes -des autres. - -Hélène tenait toujours à la main le journal. - ---C'est bien intéressant la _France_, ce soir, que vous la lisez -ensemble? demanda M. Châtenay, en avançant la main pour le prendre. - -Madame Chazolles froissa négligemment le journal entre ses doigts; -elle en fit une boulette et la jeta au feu. - ---Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il coûte. -Rien de neuf. Pas une ligne à lire. - -Et passant son bras sous celui de Duvernet: - ---Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le -cache à mon père. - -Duvernet porta la main d'Hélène à ses lèvres. - ---Vous êtes un ange, ma soeur, dit-il, et vous méritez qu'on vous -adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin. - ---Hélas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps. - -Et précipitamment, elle s'éloigna et, s'enfermant dans sa chambre, -elle laissa couler les larmes qui l'étouffaient. - - - - -XXXI - - -Il était dix heures du matin. L'hôtel du Cours-la-Reine était vide et -morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses hôtes. - -La petite porte du pavillon habité par Chazolles et donnant sur le -quai s'ouvrit sans bruit. - -Un homme correctement vêtu d'une redingote boutonnée sortit et, avant -de fermer cette porte, se retourna. - ---Je ne sais à quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai. - ---Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins? - ---Sois tranquille. - ---Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministère? - ---C'est inutile. Merci. - -La petite porte se referma derrière le fidèle Jacques, qui suivit du -regard son maître en restant sur le quai. - ---Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste -et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein -d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas -sain. Et pourtant, le voilà ministre! Ministre! Monsieur est ministre! -Nous sommes ministres! - -Pour l'ancien maître d'armes du 2e dragons, être ministre, c'était -dépasser les autres pékins de vingt coudées; c'était poser son pied -superbe sur le front du menu peuple; c'était s'élever si haut, si haut -qu'on marchait dans sa gloire, la tête dans les nuages, et qu'on -devait se sentir inaccessible aux misères humaines. - -Et pourtant Chazolles, au moment où il était parvenu au comble des -ambitions satisfaites, n'en éprouvait pas la moindre jouissance. - -Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant. - -Il rongeait son frein de colère vaine, et tout lui échappait. - -Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonné, sans plainte, -sans cri, sans murmure même; mais il sentait que c'était bien fini, -que le mal était irréparable. Entre Hélène et lui la rupture était -complète. C'était pour le monde qu'elle avait le courage de conserver -son secret en elle comme un martyr à qui un serpent enfermé dans sa -tunique rongerait la poitrine. - -Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni -estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle -s'éloignait en toute hâte, ne voulant pas rester un jour de plus sous -le même toit que lui. - -Et cette Angèle qui n'était pas revenue! - -Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus. - -Tout s'en allait donc à la fois, sa femme froissée par l'outrage qu'il -lui avait infligé, sa maîtresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait -jamais aimé. - -Et pourtant, en ce moment même, malgré la certitude de la fausseté de -cette blonde aux yeux languissants, malgré le rôle ridicule qu'elle -lui imposait et l'odieuse comédie dont il avait été la dupe, malgré le -flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se -sentait plus épris que jamais des charmes de cette rouée élégante et -perverse qui le plantait là, sans façon, sans regret et ne lui donnait -même pas signe de vie. - -Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait. - -Il consulta sa montre. - -Il devait se rendre à l'Élysée à dix heures. - -Il était déjà en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le -gouvernement, dont il était, ses collègues et son chef, c'était grave. - -Néanmoins, il ne put résister au désir de parler d'Angèle et se -dirigea à grands pas vers la rue du Colisée. - ---Elle n'est pas revenue? dit-il à la concierge. - ---Non, monsieur, répondit madame Adrien. - -Et comme elle remarqua l'abattement de son maître: - ---Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se -faire tant de mauvais sang pour une... - ---Pour une quoi? dit-il vivement. - ---Pour une fille comme il y en a tant à Paris! Laissez donc! Elle -reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les -néglige, plus elles vous adorent; plus on court après elles, plus -elles vous tyrannisent. - -Il sortait lorsqu'il heurta, au détour de la porte cochère, la boîte -d'un facteur qui entrait dans le vestibule. - ---Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en -s'adressant à la concierge. - -Le ministre entendit son nom et revint. - -Le facteur arpentait déjà le trottoir. - ---C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun -doute. Vous voyez bien. Elle revient! - -Chazolles prit la lettre et s'éloigna. - -Il n'osait rompre le cachet. - -Enfin il s'y décida. - -La lettre était écrite sur du papier parfumé, satiné, teinté d'azur, -avec une initiale sur l'enveloppe. - -C'était bien du papier de femme. - -Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honoré. - -En savourant cette prose, il oubliait le président, ses collègues, son -ami et les affaires publiques. - -Le char de l'État pouvait s'embourber dans les ornières, il n'y -songeait guère. - -Le billet était d'Angèle, en effet. - -La capricieuse fille n'était pas restée chez sa tante. Elle n'était -pas assez stable pour passer trois jours dans le même lieu, fût-il -égayé par la présence de son cousin Gaspard Méraud et de l'excellente -madame Pivent. - -Elle avait exploré de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du -boulevard de Clichy. Elle avait visité les amis du Rat Mort et du Chat -Noir, mais elle les avait trouvés lugubres. - -Sa grâce jeune, ses fraîches toilettes, ses cheveux blonds comme les -blés et sa blancheur détonnaient dans ce milieu banal et dans ces -orgies d'estaminet enfumé. Elle en avait eu assez au bout d'une heure. - -Et puis elle était mécontente. - -Au fond, elle aimait Chazolles. - -S'il l'avait gardée auprès de lui, sans la livrer à elle-même, il -l'aurait dominée de sa force, de son attraction, du feu de ses grands -yeux brillants qui la fascinaient... quand il était là. - -Seule, elle avait besoin de s'étourdir et d'oublier. - -Elle était donc redescendue à la Chaussée-d'Antin. Là, elle rencontra -le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'écoeura. - -La mode et les ministres pouvaient changer. - -Ce jeune financier ne changeait pas. - -Il était toujours aussi empesé, aussi vain, aussi fade, et aussi -gonflé de ses mérites que par le passé. - -Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay. - -Il n'était pas en danger, mais la fièvre se déclarait et la porte -était défendue pour tout le monde. - -Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune -fille s'envolait ailleurs. - -Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrépide, ce ferrailleur au -bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par -ses victoires. - -Il n'y a que les soeurs de charité qui aillent aux blessés, aux -pauvres, aux malades ou aux faibles. - -La femme est au victorieux, au triomphant. - -Angèle appartenait à Chazolles. - -Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans -une explication préalable. - -Elle écrivit donc. - -Le visage du ministre s'éclairait en parcourant ces lignes folles -qu'elle avait tracées à la hâte, dans l'énervement d'une heure de -désir et d'excitation fébrile. - - «Mon adoré Maurice, - - »Tu as dû me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences - étaient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de - Charnay est lié avec une de mes amies et m'avait offert son bras - pour un instant. Que vous êtes violent, monseigneur! Est-ce donc - un crime d'être au bras d'un homme de son nom et de sa figure - dans un lieu public, encombré d'hommes et de chevaux? Tu es un - sauvage et tu n'entends rien à la vie parisienne. Autrement tu - saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause à un - monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes. - Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une - révolution! - - »Ah! vous êtes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut - pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte à bon compte, - s'il n'en a que pour deux mois à garder la chambre. Quel bretteur - vous faites! Le duc m'est indifférent et je donnerais toute sa - personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de - vous exposer à vous faire tuer quand votre vie m'appartient! - J'espère que vous allez me pardonner ma légèreté à cause de la - peur que j'ai eue, dès que vous aurez reçu cet aveu de votre - Angèle! - - »Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes - sentiments et je me jette à la Seine ou je me couche dans ma - chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop - de son métier. Il paraît que c'est une mort douce et j'ai dans - l'idée que je serai réduite un jour ou l'autre à en finir de - cette façon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que - c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me - reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne - m'écris pas de méchancetés! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi - tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je - t'aime, je t'aime, je t'aime! - - »Ton ANGÈLE.» - - »_P.-S._--Il paraît que tu es devenu ministre depuis ces derniers - événements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour - être ta maîtresse. - - »Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta - servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tête! Je - suis à toi, entends-tu, toute à toi, et tant que tu daigneras me - garder. Viens. - - »A. M.» - -Chazolles fut réconforté du coup. - -Il respirait à pleins poumons; le ciel, qui était gris, lui semblait -aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui -produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans -ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi étonnamment. Sa -tête était pour le moins à la hauteur des corniches d'un premier -étage. - -Il ne pesait pas plus à terre que s'il avait eu des ailes. - -La vue du factionnaire aux portes de l'Élysée le rappela aux banales -réalités de la vie. - -Il traversa la cour du palais, la tête haute, et les gens de service -purent croire qu'il était, comme beaucoup d'autres, enflé de son -élévation aux honneurs. - -Il n'en était rien pourtant. - -C'est à peine si son portefeuille comptait dans son existence. - -Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux -vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de -damas fanés, où plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec -animation dans les coins. - -Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste -pièce et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages -chargés, pour le moment, des destinées de la France. - -Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage, -causait avec un monsieur au teint pâle, flegmatique, qui l'écoutait -patiemment, mais avec une indifférence stéréotypée sur ses traits -effacés. - ---Bonnes nouvelles, monsieur le président, disait le nouveau chef du -cabinet. La Bourse a monté hier soir. Le cinq a fait un joli saut. -C'est une hausse d'un franc. - -Le personnage au teint pâle secoua la tête: - ---C'est toujours comme ça, dit-il, au début. Le salut d'usage. - ---Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministère, -un ministère jeune, vigoureux, bien intentionné. - ---Le pays ne les accueille pas autrement. - ---La presse est unanime. Le ministère Ramet n'avait décidément pas de -partisans. - ---Un ministère tombé, pensez donc, mon bon ami! - ---Vous êtes sceptique, monsieur le président! - ---Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un -peu, mon cher ministre! - -Duvernet mit son binocle à cheval sur son nez et compta ses collègues. - -Ils étaient au complet. - -Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangèrent autour -du tapis vert. - -Un silence régna, silence de recueillement. Les visages se -consultèrent. - -Il y en avait de rudes, à la moustache grisonnante, aux sourcils en -broussailles, aux cheveux revêches, ramenés avec effort, en virgule, -au-dessus des oreilles évasées. Ils représentaient la force armée. - -Il y en avait de rasés, aux courts favoris, à la lèvre supérieure -dégagée, aux rides en éventail aux coins de la bouche et à l'angle -externe des yeux. - -C'était l'élément civil et judiciaire. - -La magistrature et le barreau. - -Le barreau domine dans ces assemblées. La toge mène à tout. _Cedant -arma._ - -Les uns et les autres s'observèrent pendant une minute. On s'épiait. -Le cabinet était jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais -il n'était peut-être pas encore parfaitement homogène. - -Un cabinet est rarement homogène; il contient toujours quelqu'habile -homme qui prend ses précautions et songe à faire partie de la -combinaison prochaine. - -Chazolles était là matériellement mais son esprit était ailleurs. Il -relisait mentalement la lettre d'Angèle. - -L'ardente fille l'avait reconquis. - -Duvernet appuyé sur ses cent cinquante mille francs de rentes et -l'espoir de son prochain mariage, avait l'air joyeux et déterminé. - -Il voyait tout en bleu et en rose et des effluves printanières lui -caressaient le dos. - -L'homme au teint pâle promenait son regard éteint sur l'assemblée qui -restait muette. - ---Vous n'avez pas de nouvelles, dit-il? Rien d'urgent? - -Personne ne dit mot. - ---Point de complications? - -Même silence. - ---Aucune réforme à proposer? - ---Pas encore, dit Duvernet; elles sont à l'étude. - -L'oracle eut un sourire équivoque. - ---Alors nous pouvons lever la séance? - -Il se tourna vers Chazolles qui revenu à lui-même et intéressé par la -nouveauté du spectacle, étudiait non sans étonnement cette manière de -gouverner les peuples et semblait prêt à protester. - ---Avez-vous quelque projet pour votre département, mon cher ministre, -dit-il, avec une extrême politesse. - -Son département? - -Il y avait bien songé. Vraiment c'était peut-être de son département -qu'il retournait depuis deux jours. Un duel, sa femme exaspérée, sa -maîtresse perdue et retrouvée! Il avait bien eu le temps d'y songer à -son département! - ---Mais non, monsieur le président, dit-il confus et rougissant. - ---Eh bien! alors, rien ne nous empêche d'aller déjeuner, comme de -simples mortels. Nous n'avons plus besoin ici. - ---Sans doute, dit Chazolles abasourdi. - -Il allait peut-être demander pourquoi on y était venu. - ---Pardon, dit le militaire qui se leva, je demande la parole. - ---Vous l'avez, mon cher général. - ---On a parlé de réformes. Je désirerais en soumettre une au conseil et -des plus impérieuses. J'entends qu'elle s'impose. Il s'agit de -l'habillement des troupes. - ---C'est juste, dit avec son flegme l'homme au teint pâle. Vous -arrivez. - -Et il poussa un soupir résigné en pensant: - ---Allons-y. - -Le militaire s'exprimait difficilement. Il cherchait son exorde. - -Le président lui vint en aide. - ---Ah! j'en ai bien vu, allez, dit-il. Ne vous gênez pas. Qu'est ce que -vous voulez changer, vous? Les godillots? - ---Non, monsieur le président. - ---Les capotes? - ---Non, monsieur le président. - ---Les guêtres? Les sacs? Les tentes? - ---Non, monsieur le président. - ---Les képis, les shakos? - ---Non, monsieur le président. - ---Les boutons de culotte? - ---Non, monsieur le président. - ---Ah diable! alors de quoi s'agit-il? - ---D'une mesure des plus hygiéniques. - ---Déjà? dit Chazolles très ironique. - -Le militaire jeta sous son bras, d'un geste furibond, son portefeuille -qu'il ouvrait pour en extraire des papiers, et se rassit. - -Son auditoire était narquois et mal disposé. - ---En effet, dit-il en mordillant sa moustache grise, peut-être est-ce -aller un peu vite, bien qu'il ne soit jamais trop tôt de procéder à -des réformes bienfaisantes pour le soldat, qui est l'âme de la nation. -J'attendrai que la bienveillance de mes collègues m'autorise à -présenter ce projet élaboré avec un soin pieux, j'ose le dire, et qui -est le résultat des études de toute ma vie. J'attendrai. - ---Et j'espère, mon cher ministre, dit l'homme au regard endormi, avec -sa courtoisie parfaite, que nous ne perdrons pas pour attendre. -Personne n'a plus rien à dire? - ---J'ai lu ce matin, dans un journal réactionnaire, dit un fabricant de -quelque chose, devenu ministre des finances, que vous assistiez à la -représentation d'_Hernani_ aux Français, oserai-je vous demander -comment vous trouvez Sarah Bernhardt, monsieur le président? - ---Maigre. - ---Et le vieux Ruy Gomez? - ---Trop d'aïeux. - ---Et Charles-Quint? - ---Prolixe. - ---Et Hernani? - ---Excentrique. Pourquoi se tue-t-il? - ---Pour la foi jurée! - ---Je me suis fort ennuyé. - -Il se reprit: - ---Pourtant il y a eu une lueur. En entendant le cor du vieillard, un -spectateur du genre gai a crié: Tiens! le tramway! Impossible -d'achever la scène. Autant de gagné! On ne comprend plus les vertus -grandioses, mon cher ministre. On ne les comprend plus! - -Il se leva. - ---Messieurs, quand vous voudrez, conclut-il, je suis toujours prêt. -Les affaires du pays avant tout. Je vais déjeuner. - -Les ministres se saluèrent et sortirent. - -Dans la rue, en reconduisant Duvernet à la place Beauvau: - ---C'est ce qu'on appelle un conseil des ministres, dit Chazolles. - ---Probablement. - ---Eh bien! Je m'en faisais une autre idée, comme tout le monde. - ---T'imagines-tu, toi, l'agriculteur, que nous allons faire marcher le -soleil comme un réserviste et pousser le blé en vingt-huit jours? - ---Non, sans doute, mais... - ---Mais quoi? Nous sommes aux affaires; elles n'en vont ni pis ni mieux -qu'avant. Es-tu content de ta boîte? - ---Tout à fait. - ---Qu'y as-tu vu? - ---Mes employés et un chef de bureau très intelligent qui m'a dit ceci: -«Monsieur le ministre, vous pouvez vous reposer sur nous pour -l'expédition de la besogne courante. Il n'y à rien à faire.» C'est -textuel. J'avais déposé ma canne et mon chapeau dans un coin. Je les -ai repris et je suis sorti comme j'étais entré. Le temps était très -beau. Je suis allé me promener. - ---Et ton duel? - ---Les journaux en ont parlé, en me désignant assez clairement bien -qu'avec des initiales. Ils ont l'art des sous-entendus, ces -animaux-là. - ---Quelques-uns oui, ce sont les plus dangereux. - ---Enfin, j'espère que M. Châtenay n'en aura rien su. Denise non plus. -Pour Hélène, le mal est fait. - ---Hélas! si cette fâcheuse aventure pouvait te guérir! Déjeunes-tu -avec moi? - ---Si tu veux. - ---Tu n'es pas installé à la rue de Varennes? - ---Pas encore. J'ai même l'intention de ne pas m'y installer du tout. - ---Il le faut. - ---Oh! si peu je suis ministre. L'agriculture! c'est à peine si elle a -un budget. Je me nourrirai bien sans elle, en picorant un peu partout, -chez toi et ailleurs. - ---Je te vois venir. Ailleurs, surtout! O fou, qui as deux ménages où -tu n'es aimé de personne, car tu détacherais de toi la meilleure des -femmes, et qui pourrais en avoir un, le plus beau, le plus doux, le -plus riant, le plus fidèle, le plus charmant. Enfin! j'espère que nous -te convertirons en t'ouvrant les yeux. Maintenant que j'ai la police -sous mes ordres! - -Le président du conseil traversa les salons du ministère, encombrés de -solliciteurs de tous grades. - -Il y avait là des collections de têtes officielles extraordinaires, de -préfets accourus du fond de leurs provinces, pimpants, alertes, rasés -de frais; d'aspirants sous-préfets, le binocle à l'oeil; de vieilles -perruques de chefs de bureau abrutis; des gens chauves, au nez orné de -besicles d'or; des financiers au ventre proéminent, lanceurs -d'affaires; de pauvres diables aussi, qui venaient mendier on ne sait -quoi. - -Le ministre fit signe à un huissier: - ---Vincent, dit-il, annoncez que je ne recevrai qu'à une heure. Il n'y -a pas de séance à la Chambre aujourd'hui. - -Le déjeuner était servi dans la magnifique salle à manger où l'univers -officiel a passé. - ---Ne te gêne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes à l'auberge. -Valets d'emprunt, vaisselle banale, marquée au chiffre de tous les -régimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous -servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un étranger dans mes -affaires. - -Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi -simple que celle d'un savetier--il n'y a pas de façon royale ou -ministérielle de faire une omelette aux fines herbes--Duvernet entama -le sujet qui lui tenait au coeur. - ---Voyons, Maurice, commença-t-il, causons en frères que nous sommes: -tu dois être au comble de tes voeux. Tu ne seras peut-être pas -longtemps ministre, mais tu l'auras été. Et pourtant il te manque -quelque chose. - ---Quoi? - ---Le contentement de l'âme. Laisse-moi te parler à coeur ouvert. Tu es -mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais après toi, ce que j'aime le -mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais -une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que -des bottes. Je veux te rendre à eux. Tu n'as qu'un pas à faire. Ils te -recevront à bras ouverts. Hélène a eu le courage de garder son secret -pour elle seule. Si elle était restée ici, il l'aurait étouffée. Elle -est partie. Là-bas, l'air des champs, l'éloignement la remettront. -Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un côté -et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entraînante, bien -irrésistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une -girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des -qualités bien supérieures, bien transcendantes! - ---Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la -connaissais mieux, tu ne t'étonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce -sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je -n'ai point vécu jusque-là! J'ai été enfermé dans ma terre du Val-Dieu, -un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas -connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces -fleurs du mal, éclatantes et vénéneuses qui ne poussent qu'à Paris. - -Que te dirai-je? - -Ce que j'éprouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbécile ni un -être autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y -vois clair surtout quand la vérité me crève les yeux. Eh bien! malgré -tout, malgré moi, en dépit de ma volonté, j'aime en la méprisant cette -fille étrange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement -peut-être elle me force à commettre, mais je ne peux pas m'en passer. -Il me semble que quand elle n'est pas là, je perds la tête, que je -deviens une brute incapable de tout travail, de toute volonté. C'est -une obsession et je ne saurais m'y soustraire. - -Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en -défierais bien; je suis possédé et me sens incapable de résistance. -Quand je l'ai rencontrée au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dépit -de la foule, j'ai commis une sottise irrémédiable qui pouvait me -perdre, car d'un coup de poing je m'étonne de n'avoir pas assommé cet -être sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne -restât inanimé sur le carreau. C'était plus fort que moi. Tiens, si -elle n'était pas revenue, je devenais fou. - -Ce matin elle m'a écrit une longue lettre; des mensonges, je n'en -doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme -ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur maîtresse -en flagrant délit, se jetteraient à ses genoux pour obtenir une -excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie. -C'est lâche, c'est bête, c'est déshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois -que je ne farde pas la vérité. N'essaye donc pas de me détromper -puisque je ne veux pas l'être, pas encore. - ---Allons, dit Duvernet, tu es plus malade que je ne pensais et ta -femme a bien fait de partir. Pauvre Hélène! - - - - -XXXII - - -L'ancien vendeur d'huîtres était retourné à sa villa du Val-Dieu, à la -grande satisfaction d'Herminie qui tremblait de tous ses membres que -les séductions de la capitale ne lui reprissent son captif. Le malheur -de ces maîtresses devenues par une sorte de prescription trentenaire -quasi légitimes, c'est que leur lien est si fragile qu'elles en -redoutent à tout instant la rupture. - -Herminie ne fut rassurée qu'à l'heure où le jovial pêcheur à la ligne -reprit ses habitudes, dans son désert, et se renferma de nouveau dans -la régularité de sa vie de campagne, tout en regrettant parfois, à -voix haute, les bonnes parties qu'il avait faites en compagnie de ses -anciens complices, Courapied, Dubourdeau et Cadinet. - -Il apportait des nouvelles. - -Angèle était devenue une incomparable créature, mais elle se -dérangeait. La tante, madame Pivent, était si faible qu'elle la -laissait vivre à sa guise, en toute liberté, et Dieu sait comme on en -usait. - -Si c'était une manière de mener les jeunes personnes! - -Méraud qui, en secret, était très épris de la beauté d'Angèle, et -jaloux des heureux mortels qui avaient le don de lui plaire, ne -tarissait pas en diatribes contre sa jolie cousine et son éducation. - -Mais en manière de conclusion, il arrivait toujours par un chemin ou -un autre aux circonstances atténuantes en faveur de la mignonne -pécheresse. - -Après tout, c'était Paris qui était coupable, ce misérable Paris où le -luxe tentait les pauvres filles, par toutes les ouvertures des -magasins de nouveautés, ces boutiques damnées où les femmes allaient -ruiner leurs maris et s'entretenir dans la coquetterie et le -gaspillage; où des vendeurs frisés, musqués, un tas de propres à rien, -de «feignants» leur faisaient la bouche en coeur en dépliant les -étoffes tentatrices avec des prix qui trompaient le monde, et des -occasions qui n'en étaient pas, toujours des deux francs le mètre, -avec quatre-vingt-quinze centimes qu'on ne voyait pas sur l'étiquette, -ou il fallait chausser ses lunettes et regarder de près. - -Et les voleurs de bijoutiers aussi, ils étaient là, avec leurs -vitrines pleines de boucles d'oreilles de diamants et de cailloux du -Rhin. - -Les petites des ateliers s'y arrêtaient le soir sous le gaz qui -flambait et elles se prenaient à désirer d'en avoir aux bras et aux -doigts comme les filles qui sans travailler en portent qui ne leur -coûtent guère. - -Autant d'araignées tapies derrière leurs toiles, ces brigands de -boutiquiers. - -Oh! ce Paris! Il lui en voulait d'avoir dévoré--sans lui--cette petite -Angèle si fraîche, si pimpante, si bien tournée. - -Ce n'était pas sa faute à cette enfant. - -Et toujours bonne fille! - -Il racontait à Herminie le duel qui avait eu lieu à Auteuil et dont il -n'avait entendu que quelques mots échappés à Angèle, chez sa tante, -dans l'effarement de la première heure. - -Le duc avait été blessé, un duc, ma bonne! - -Mais on ne savait pas le nom de son adversaire. Angèle n'avait pas -voulu le nommer. Elle s'y était refusée obstinément. - ---Ça n'était pas des choses à dire; elle avait promis le secret. Un -homme marié! - -C'était tout ce qu'on avait pu en arracher. - -Au Val-Dieu, les Chazolles étaient réinstallés à la grande joie de -leurs voisins, mais le mari ne revenait toujours pas. - -Sa grandeur le retenait à Paris et les bonnes gens de son village -étaient fiers d'avoir envoyé à la Chambre un ministre. - -On chantait ses louanges dans l'arrondissement. - -Ce n'était pas que les champs rapportassent deux récoltes au lieu -d'une ou que les pommes de terre fussent moins sujettes à la maladie, -mais c'est flatteur de se dire qu'on possède un ministre dans sa -circonscription.--Éternuez!--Et l'arrondissement n'avait pas été -favorisé jusque-là. Ses mandataires étaient d'un terne! Enfin, -celui-là était au pinacle et ses électeurs triomphaient avec lui. Les -cantons limitrophes étaient dans la joie. Tourouvre jubilait! Moulins -préparait un banquet pour célébrer l'élévation de son candidat sur le -pavois, Bazoches organisait un comice monstre. - -Et le héros de ces fêtes rurales ne se montrait point. - -Il fallait qu'il fût accablé de travaux pour ne pas se presser de -jouir des félicitations qui l'attendaient. - -Il aurait passé pour un ingrat, oublieux de ses devoirs les plus -sacrés, étranger aux plus simples lois de la reconnaissance, si Hélène -ne s'était multipliée pour le remplacer. - -Pas de pauvre commune à laquelle elle n'envoyât ses offrandes, cinq -cents francs pour la réparation d'une église, mille pour une école, -trois cents pour la détresse imprévue d'une pauvre famille, six cents -pour un chemin vicinal qu'on ouvrait sans ressources. - -Nul ne recourait à elle en vain, et on le savait. - -Quand sa bourse était vide, celle de son père s'ouvrait, et elle était -inépuisable. - -Le vieil antiquaire était enchanté d'avoir un gendre dans le Cabinet, -deux bientôt, car Denise préparait le trousseau pour son prochain -mariage. - -Sa grande soeur l'aidait dans ce travail, qui met de douces larmes -dans les yeux des jeunes filles et qui lui arrachait à elle des larmes -amères. - -Chaque jour, Duvernet envoyait des bouquets superbes avec des lettres -où il disait de ces choses que la plume d'un amant sait rendre si -touchantes et qu'on relit vingt fois la nuit, dans un coin de -l'alcôve, sous la clarté pâle de la lampe mystérieusement voilée. - -Il y avait toujours au bas un mot tendre pour Hélène avec une -espérance énigmatique que Denise comprenait à demi. - -Chazolles écrivait peu, des lettres courtes, dans un style -télégraphique, un style ministre, disait M. Châtenay, quand les -fouilles de son camp romain lui donnaient des loisirs. - -Les terrassiers piochaient; on avait mis à nu des fondations -considérables et des caveaux où on découvrait des débris curieux, si -on veut, des ossements variés, des ustensiles domestiques, des vases -en terre d'une forme entièrement primitive. - -Toutefois, rien de décisif. - -Mais un savant s'obstine aisément et le seigneur de Grandval était -d'une ténacité à déterrer une ville entière pour y trouver un document -de valeur, une urne funéraire d'une forme inconnue, une figuline ou -une arme comme on n'en connaît pas. - -Hélène répondait à son mari des lettres de quatre pages pleines de -détails sur les enfants, la ferme, le troupeau de moutons, la -vacherie, les animaux de toute sorte, cette famille agricole à -laquelle il était autrefois si attaché. - -Elle s'effaçait, ne parlant jamais d'elle et terminant par un baiser -que les petites envoyaient à leur père. - -Souvent au-dessous de la signature, Marthe et Thérèse ajoutaient deux -mots de tendresses, quelquefois un reproche: - ---C'est ennuyeux, père, que tu sois ministre. Quand reviendras-tu? On -est si bien ici. - -Ce n'était pas le ministère qui retenait Maurice. - -Avec une extrême facilité, il s'était mis au courant de ses affaires. - -Le brillant élève du lycée s'était retrouvé. Il avait étudié à fond -toutes les questions économiques intéressant la campagne dans son -manoir du Val-Dieu. En quelques jours, ses chefs de bureau n'avaient -eu rien à lui apprendre sur la routine de son administration. - -Le matin, il recevait tous ceux qui voulaient lui parler, les gagnant -par son affabilité. - -Ensuite, il allait déjeuner avec Duvernet, et ne remettait plus les -pieds au ministère. - ---A quoi bon? disait-il à son ami. Mon budget est à peine suffisant -pour les dépenses traditionnelles. Les employés le dévorent comme une -légion de rats, et il ne me reste à distribuer que de bonnes paroles. - -Il se rendait aux séances de la Chambre. - -Parfois il prenait la parole avec une logique et un bon sens -écrasants. Il était concis et précis, deux rarissimes qualités. - -Il parlait, car il voulait qu'on vît son nom à l'_Officiel_. C'était -une excuse pour l'abandon dans lequel il tenait les siens, et M. -Châtenay pouvait s'écrier en brandissant son journal: - ---Hélène, encore un discours superbe de ton mari. Il fait son chemin, -le gaillard! - -Ce n'était pas seulement dans la politique. Il ne s'en occupait -qu'avec répugnance, haïssant les discussions oiseuses, les avidités de -places, les courses au clocher de fonctionnaires se ruant les uns sur -les autres. - -Duvernet lui-même commençait à se lasser de sa tâche. - -Après un mois de pouvoir, il était empêtré dans la glu des bureaux, -comme les autres, harcelé par les milliers de subalternes inutiles, -embarrassé par la multitude des rouages de la machine gouvernementale -comme un plaideur dans le dédale de la procédure ou une armée par ses -bagages. Il en avait assez de ces travailleurs qui arrivent à dix -heures, taillent une plume, calligraphient cinq lignes à leur belle et -s'en vont déjeuner pour rentrer à deux heures, tailler une seconde -plume, lire un journal, écrire une seconde lettre à une autre belle, -l'expédier par le municipal, remettre leurs papiers et leurs -instruments de _travail_ en place, brosser leurs habits, en secouant -la poussière des paperasses, et s'acheminer doucement, sur les quatre -heures, vers les Champs-Élysées et le Bois, où ils étendent leurs -abatis au bon soleil de la flânerie parisienne. - -Il n'essayait plus de faire le bien et de rien changer aux engrenages -dans lesquels il se laminait à son tour; il se garait des sottises et -des fautes, comme un cocher qui se tire à côté des ornières sans -entreprendre de réparer le chemin. - -Entre deux visites, il écrivait des lettres interminables, pleines de -sentiment et de désillusion de tout, excepté de l'amour pur dans -lequel il voulait désormais cloîtrer sa vie. - -Il avait voulu tout connaître; il était désabusé. - -Quinze jours après son entrée aux affaires, il pria son ami, le préfet -de police, de lui prêter un homme sûr pour une mission secrète. - -Ce préfet de police était un ancien magistrat sérieux, très sûr de -relations, le Labadens aussi du chef du cabinet. Ils arrivent, comme -cela, par fournées, les uns portant les autres. - ---Il s'agit du repos d'une famille, dit Duvernet. Rien de politique. -Un secret à découvrir. - -Le lendemain vers dix heures, l'huissier passa une carte à -l'Excellence. - -C'était celle du préfet avec un mot au crayon: - -«L'homme demandé.» - -Duvernet considéra avec curiosité l'agent choisi par son ancien -camarade. - -Mise soignée, tournure de procureur, face rasée. - -Une cinquantaine d'années, infiniment de dignité. - ---C'est vous que l'on m'envoie? - ---Oui, Excellence. - ---Dites monsieur le ministre. - ---Je suis de l'ancienne police. C'est une habitude que j'ai conservée. - ---Il faut la perdre. Nous nous démocratisons. - -L'homme s'inclina. - ---Votre nom? - ---Pavie Melchior. - ---Pavie? Un nom de bataille perdue. - ---Je tâche de gagner les miennes. - ---J'ai un service à vous demander. - ---Dites des ordres à me donner, monsieur le ministre. - ---Non, un service à réclamer. Il est inutile de vous recommander la -discrétion. - ---C'est professionnel. - ---Vous ne rendrez compte qu'à moi seul du résultat de vos démarches. - -Pavie s'inclina de nouveau. - ---Voici ce dont il s'agit. Un de mes amis est fou d'une jeune fille. -Cette jeune fille l'entraîne à des fautes dont la principale est de -délaisser une famille où, jusque-là, il a trouvé un bonheur parfait. -Cette fille le trompe odieusement, mais pour ouvrir les yeux de cet -aveugle, il faut l'éclairer avec une lumière éblouissante. Je tiens à -connaître les faits et démarches de cette petite à laquelle, -d'ailleurs, je ne souhaite aucun mal. On l'indemnisera. Elle n'aura -pas à regretter le temps perdu. - ---Elle se nomme? - ---Angèle Méraud. - ---Elle demeure? - ---Je ne sais où. Vingt ans, blonde, taille moyenne, un modèle exquis -de Parisienne. Figure ravissante, des toilettes d'un goût parfait. -C'est la nièce d'une poissonnière des halles, riche, veuve, sans -enfants, madame Event, Piment ou Pivent. Elle a un cousin en -Normandie, dans l'Orne, près du Val-Dieu, une petite commune perdue. -Il se nomme Méraud, comme elle. Voici les notes, avec le signalement. -Cela suffit? - ---Oui, Excellence! - ---Je vous en prie, oubliez ce mot. Cela me changerait trop qu'on -m'appelât monsieur quand je serai tombé sur le nez, comme mes -prédécesseurs. - ---Monsieur le ministre est le premier qui m'ait fait cette -observation. J'ai souvent été appelé pour affaires de confiance. - ---Vous allez agir? - ---Ce soir, je saurai où demeure cette jeune fille. Dans huit jours je -vous indiquerai heure par heure l'emploi de son temps détaillé. Si -monsieur le ministre souhaite un rapport plus prompt... - ---C'est inutile. - -Duvernet prit un rouleau de louis dans son secrétaire et le donna à -l'agent qui le fit disparaître, avec un geste distingué, dans les -gouffres de sa poche. - ---C'est comme dans les comédies, mon cher monsieur Pavie, dit -Duvernet. La vie n'en est-elle pas une! Allez. - ---Monsieur le ministre peut compter sur mon zèle. Il sera satisfait. - -Il s'inclina très bas et disparut. - ---Je ne sais pas où ce mime a fait ses études, pensa Duvernet, mais -pendant qu'il me parlait, il a changé trois fois de figure, aussi vite -que d'autres changent d'opinion. Très fort. - -Il se frotta les mains. - -Allons, cette petite Angèle n'avait qu'à se bien tenir. Elle avait -contre elle le gouvernement et la police. - -Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministère portent au -galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le -cou, en brûlant le pavé! - -Des messages ministériels! - -O Juvénal, où est ton stylet! - - - - -XXXIII - - -Quand une femme, douée de toutes les séductions, belle de cette beauté -qui attire, énerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion -d'un homme à l'imagination jeune encore, dans la force culminante de -la vie; lorsqu'elle a pour armes l'expérience de la faiblesse des -autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur -lâcheté, de leurs colères soudainement écloses et plus vite éteintes -sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse, -et, à moins d'être blasé comme Duvernet par vingt ans d'études sur le -vif, usé comme le baron Germain par les abus du plaisir à outrance, -infatué de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable -d'éprouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement -bondé d'écus et de liasses de billets volés, comme le jeune Abraham -Saller, la victime de cette femme, après s'être endormie sous les -fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer à -rien, sinon à la douceur de la main qui la conduit. - -Depuis le soir où Angèle était revenue à la rue du Colisée, Chazolles -était plongé dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait à l'aide -des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa -printanière beauté. - -Pendant la première entrevue, elle s'était montrée humble, soumise, -passionnée, repentante. - -Elle avait pleuré de vraies larmes. - ---T'exposer à te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine? -Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le -besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends -pas ces choses-là, toi! - -Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est -pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voilà des semaines -qu'il s'acharne après moi. Il était là, tout prêt, chez mon amie que -j'allais voir à la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans -sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous -quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances -qui l'a emmenée dans les tribunes. Moi, je suis restée avec le duc, -tout naturellement. Je n'allais pas le planter là comme une ordure! - -Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te précipites sur ce pauvre -Charnay, un être qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies -culbuter à quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur -et encore plus de honte! Je me suis sauvée. Et pourtant j'étais bien -heureuse! - -Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'écoutait -attentivement, les dents serrées, ne sachant que croire dans ce flot -de paroles. - -Elle l'enlaçait de ses bras potelés et roses sortant de ses manches -courtes. - ---Comme j'aurais été fière d'être à ton bras, de me promener dans les -groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garçon-là, c'est mon -amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne -veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me -trouves laide peut-être, indigne de toi, surtout depuis que tu es -devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres, -car c'est ennuyeux à la fin d'errer toute seule dans le monde comme -une âme en peine, comme une pauvre petite abandonnée que je suis! Et -tu te fâches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle! - -Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son passé, risquant des -aveux pleins de ténèbres. - ---Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilière -de Paris, car c'est être seule que de se voir forcée de passer ses -journées près d'une fenêtre, à la rue du Cygne, en attendant que sa -tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un -joli trou. Rien que des petits camions chargés de légumes qui -circulent tout le temps et des voitures à bras pleines de moules ou de -poissons de quatre sous. - -C'est bon à voir une heure, mais une semaine seulement, c'est -impossible. - -On a voulu me marier. Me vois-tu la femme d'un jardinier de Clamart ou -d'un marchand de beurre, même en gros, rue Coquillère. C'était -pourtant ce que j'aurais trouvé! Pas mieux! J'aimerais autant être -morte. Je ne sais pas pourquoi. Ils ne sont pas pires que d'autres; -peut-être même qu'ils valent des notaires ou des avoués, mais le coeur -ne m'en dirait pas! Toi, quand je t'ai vu, tu m'as plu tout de suite. -Ah! tu es mieux que tous. Tu ressembles à d'Artagnan, et les yeux -doux, tout vifs qu'ils sont. J'ai bien compris aussi que je ne te -déplaisais pas. Tu t'es retourné dix fois dans ton allée pour regarder -si je restais à la fenêtre. Est-ce que les femmes se trompent à ces -choses-là? Je devais partir le lendemain; mais c'était fini. Je ne -pensais plus à m'en aller. Est-ce que tu as eu besoin de me prier? Je -suis allée te chercher à ta porte et j'ai fait tout ce que tu as -voulu. Je me serais coulée dans un terrier de lapin pour te plaire. - -Chazolles, s'abandonnant au charme, écoutait cette musique avec -ravissement. Ce soir-là, Angèle était arrivée à son appartement -longtemps avant lui. - -Elle avait fait pour cette entrevue décisive, où elle voulait obtenir -son pardon et consolider son pouvoir en en mesurant l'étendue, une de -ces toilettes que, seule, une de ces fées de l'amour sait imaginer. - -Elle était à moitié déshabillée dans un peignoir de satin rose, garni -de noeuds de malines. - -Son cou ferme et blanc, où de petites veines bleues couraient sous la -peau lactée, sa gorge de vierge, attiraient le regard de Chazolles et -le retenaient en y allumant tous les feux du désir. - -Des bas de soie mince, au point d'être transparente, se collaient aux -jambes, dessinant les attaches fines; le pied cambré sortait à demi de -petites mules qui ne le cachaient pas. - -Ses cheveux en désordre, un désordre calculé, se répandaient en ondes -dorées sur la nuque, et des parfums de violette et d'héliotrope s'en -échappaient. - -Les yeux nacrés lançaient des flammes puis se fermant à demi -semblaient mourir pendant que les lèvres entr'ouvertes s'offraient aux -baisers. - -C'était bien la tentation vivante, idéale, irrésistible, que les -ascètes les plus sévères ont connue dans leurs rêves, quand les démons -leur soufflaient, au fond des cellules, les désirs combattus en vain -des voluptés terrestres. - -Peu à peu, elle se serrait avec plus d'abandon auprès de lui, à mesure -qu'elle sentait sa colère se détendre et les mains de Maurice chercher -les siennes. - ---Et quand j'aurais eu des amis avant toi, reprit-elle, quand j'aurais -écouté ces paroles trompeuses des désoeuvrés qui courent après nous et -nous persécutent de leurs offres et de leurs fourberies, où serait le -mal? Est-ce que je ne suis pas à toi tout entière? Est-ce que je te -demande compte de ce que tu as fait? Oh! ces jaloux qui ne sont pas -contents de ce qu'on leur apporte, cherchent dans le passé des sujets -de reproches et n'estiment rien ce qu'on leur donne s'ils supposent -que d'autres ont pu l'avoir avant eux! Est-ce qu'un louis vaut moins -parce qu'il sort de la poche d'un voisin? Est-ce que je suis jalouse -des femmes qui t'ont aimé et que je ne veux pas connaître? Tout ce que -je peux te jurer, tout ce qu'il t'importe de savoir, c'est que je -n'aime que toi, que les hommes me paraissent petits, laids, mesquins -et ridicules; que seul tu me remues l'âme et que s'il fallait renoncer -à toi, je préférerais me jeter du haut du pont des Arts dans la Seine, -même un de ces soirs où il pleut de la neige fondue, dans l'eau noire -qui roule des glaçons. Et cependant rien que d'y penser, j'en ai le -frisson! Brrr! - ---C'est bien vrai, ce que tu me dis là? fit tout à coup Chazolles. - ---Si c'est vrai! crois-tu par hasard que ce soit pour ton argent que -me voilà ce soir? Crois-tu que j'y tienne à ton argent? Que j'en aie -besoin? Tu m'en donnes trop; je ne sais qu'en faire. Tu m'as apporté -des titres de rentes qui me font riche. Les veux-tu? Ils -m'embarrassent. J'y tiens si peu que je les jetterais au feu, si tu -pensais que c'est pour eux que j'essaie de te convaincre. - -Ah! l'argent, c'est lui qui m'est égal, par exemple. Je le foule aux -pieds, l'argent; je le jette par les fenêtres, l'argent! Il ne me -colle pas aux doigts. J'aurai bien assez de celui de ma tante Pivent, -si je vieillis. Mais je mourrai jeune. J'ai consulté une somnambule -qui m'a prédit une fin tragique, dans la fleur de l'âge. Elle s'est -servie de ce mot. Et j'y crois, à sa prédiction. Je ne tiens donc pas -aux économies. Non, je t'aime pour toi, parce que tu vaux mieux que -les autres, tout brutal que tu es. Si tu savais comme ils sont -mesquins, ladres, idiots, tu comprendrais qu'une femme préfère être -battue par toi plutôt que cajolée par eux. Je n'ai rien aimé avant -toi, je te le jure, rien, je te dis. Mais toi, tu ne m'aimes pas. Tu -me l'as dit, mais tu ne le pensais pas. J'étais un jouet et rien de -plus. Et maintenant tu en as assez. Avoue-le et je m'en vais, et je -n'emporterai rien d'ici, pas même un bijou, pas une robe, pas un -liard. Non, monsieur! Je veux de vous tout ou rien. Choisissez. - -Elle s'était posée devant lui, droite, frémissante, plongeant ses -yeux dans ceux de Maurice qui avait relevé la tête. - ---Eh bien! effaçons le passé! dit-il. Je ne te demande rien; je n'en -veux rien connaître. Mais, si tu es sincère, promets-moi... - ---D'être fidèle? Des bêtises? Celles qui le promettent ne le tiennent -pas. - ---Jure-le! - ---Tu le veux? - ---Oui, ou bien... - ---Achevez, monsieur! - ---Ou bien je ne réponds plus de moi, non, sur ma parole! - ---Et que ferais-tu donc? - ---Je ne sais pas. Je justifierais la prédiction de ta somnambule. - ---Tu me tuerais, toi? - ---Pourquoi pas? - ---Tu ferais cela? - ---Peut-être. - ---Alors tu veux donc que je le croie? Tu m'aimes? - -Il étendit les bras, électrisé par les rayons qui s'échappaient des -yeux d'Angèle, et l'attirant contre lui, il la serra à l'étouffer. - ---Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je -te veux, mais à moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux -qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de -la fille qui te sert et du lit où tu dors, de tout ce qui t'approche! -J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me -torturer le coeur. Ne me condamne pas à des bassesses, à me ravaler -par des démarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent. -A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tête en arrière; tu as -raison, le passé n'est rien, le présent tout. Comprends-moi donc; il -ne me reste que toi. C'est à peine si j'ai une famille. C'est à cause -de toi que je l'ai froissée et qu'un jour elle s'est éloignée et sans -retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut -pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne -sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je -ne peux pas! - -Elle s'était jetée sur lui, le prenant par le cou, l'enlaçant dans ses -bras, le couvrant de baisers, à demi-pâmée, et s'abandonnant comme une -bacchante ivre. - ---Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parlé ainsi? -Tue-moi si tu veux. J'aurai donc été aimée une heure dans ma vie comme -je le voulais! - -Elle était sincère. - -Les paroles de Chazolles l'avaient remuée jusque dans ses fibres les -plus secrètes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comédie, que son -irritation s'était fondue à l'ardeur de ses caresses, et que la -passion qu'elle lui inspirait était assez forte pour lui arracher le -pardon d'une tromperie dont il n'était pas la dupe. - -Mais elle était de celles dont les nerfs ont des crises rapprochées et -changeantes. - -Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le -désoeuvrement la reprirent et bientôt, tout en entourant son amant de -l'atmosphère tiède de son amour, elle recommença le train ordinaire de -sa vie, ses visites à la rue de Londres, consola le duc de Charnay de -sa mésaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne -fit plus que de courtes apparitions à la rue du Cygne. - -Seulement chaque soir, Chazolles à l'heure convenue la trouvait dans -son boudoir, pelotonnée comme une chatte sur sa chaise longue, un -roman à la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui -brûlait au soleil de juillet. - - - - -XXXIV - - -Il y avait réception au ministère de l'intérieur; c'était fête dans -les salons de l'hôtel Beauvau; Chazolles n'avait pu se dispenser -d'assister son ami en cette occurrence. Le ministère entier -s'épanouissait autour de son chef. Tout le monde officiel était là. - -Du reste, Duvernet était dans la lune de miel d'un pouvoir frais -encore. Il n'avait pas d'adversaires visibles. On n'abat pas une -maison le jour où les maçons viennent d'y planter leur drapeau. Il -faut du temps à toute besogne. - -Peu à peu les tarets se glissent dans les charpentes, les rats -creusent leurs galeries sous les tentures, les cours d'eau souterrains -minent les fondations, les infiltrations des toits pourrissent les -murailles et l'édifice s'écroule dans les catacombes qui cèdent ou sur -la place publique au risque d'écraser les passants. - -Le cabinet Duvernet n'en était pas là. - -Il se tenait ferme sur ses bases, jusqu'à nouvel ordre. Les tarets et -les rats parlementaires ne s'étaient pas mis en campagne. Ils se -recueillaient en cherchant des fissures. - -Chazolles promenait dans les salons sa mine ennuyée en étouffant un -bâillement. - -La veille il avait été retenu fort tard au ministère par un dîner -qu'il offrait, en garçon, à ses collègues. - -Lorsqu'il était arrivé à la rue du Colisée, madame Adrien lui avait -appris qu'Angèle, sortie dans l'après-midi, n'était pas de retour. - -Il l'avait attendue et elle n'était rentrée que vers une heure du -matin, les cheveux en désordre, lasse et maussade. - -Il ne l'avait pas questionnée, car les scènes de jalousie trop souvent -renouvelées depuis quelques jours lui faisaient horreur. - -Mais elle était allée au-devant d'une explication. - -Sa tante avait du monde, par extraordinaire; ses amis de Clamart. On -l'avait gardée de force, malgré sa résistance. Elle était très fâchée -d'abord de cette exigence mais, ensuite, elle avait pensé que M. le -ministre--il y avait une pointe de moquerie dans la façon dont elle -prononçait ce mot--retenu par ses graves affaires ne rentrerait que -fort tard ou peut-être pas du tout. - -La vérité, c'est qu'elle avait passé la soirée au Chat Noir. Il lui -revenait par bouffées des envies de ses escapades d'autrefois, une -nostalgie de cette atmosphère de fumée épaisse, d'odeurs de caporal, -de bière ou de whisky, un besoin de ce bruit de bocks, de dominos -remués sur les tables de marbre, de discussions transcendantes et -embrouillées sur l'esthétique et la philosophie, sur les poètes et les -prosateurs de tous les temps et de tous les pays, et de querelles, en -argot échevelé, d'impressionnistes à classiques, des adeptes de -l'école et des élèves de la simple nature. - -Son apparition dans cette taverne pleine, à tout prendre, de jeunesse, -de gaieté et d'esprit, parmi les rapins arrivés ou en chemin et les -poètes en herbe ou déjà parvenus, produisait toujours son effet. - -On l'acclamait comme la déesse de la forme, le parangon des -perfections féminines. - -Elle venait d'obtenir son triomphe. - -On ne l'avait pas élevée sur un pavois, mais bien sur un guéridon, au -milieu de la brasserie, et un jeune lui avait récité un sonnet, -langoureux et dithyrambique au début, mais qui finissait, selon la -poétique nouvelle, sur une chute des plus naturalistes. - -Le sonnet avait été vigoureusement applaudi, et l'héroïne n'était -parvenue à s'échapper que fort tard, très inquiète, et craignant -d'être devancée chez elle par le ministre. - -Son explication achevée, elle passa dans son cabinet de toilette et -jeta à la hâte sa robe dans le fond d'une armoire, car elle était -imprégnée d'un parfum qui trahissait le milieu d'où elle sortait. - -Il est vrai qu'elle pouvait le rejeter sur les maraîchers de Clamart. - -Au fond, elle était lasse de la surveillance à laquelle elle se -sentait soumise. Elle avait soif de liberté. - -Habituée à traiter le jeune Abraham Saller avec un dédain marqué et le -duc de Charnay lui-même sans façon, elle regrettait les droits qu'elle -avait laissé prendre à Chazolles. - -Sa flamme était déjà tombée, comme celle d'un foyer où le bois manque, -sauf à renaître de ses cendres et à ressusciter tout à coup sans -raison. Certainement, elle avait un faible pour son amant ténébreux, -ou plutôt elle était sans force devant lui. Sous le feu de ses grands -yeux noirs, elle palpitait comme une colombe fascinée par le vol -circulaire d'un milan, mais elle était faite pour ne supporter aucune -gêne, nulle contrainte; ce qu'elle s'en imposait pour mentir, pour -déguiser à Maurice ses aventures, lui pesait horriblement. En son -absence, elle éprouvait des rages d'émancipation; elle se disait avec -un petit air crâne en posant devant les glaces, qu'elle aimait bien -Chazolles, mais, qu'après tout, il y avait encore un bien plus -précieux que cet être jaloux et soupçonneux: l'indépendance. - -Présent il redevenait le maître; absent, elle jetait son bonnet par -dessus les toits, avec des gamineries mutines de gavroche faubourien. - -Dans quelle rage elle serait entrée, la veille, si dans un coin du -Chat Noir, elle avait aperçu un homme attablé en face d'une -demi-douzaine de bocks vides et l'étudiant avidement. - -A ses cheveux courts, à son visage glabre enfariné de poudre, à sa -mise râpée, on pouvait le prendre pour un cabotin de province en quête -d'engagement. Physionomie honnête d'ailleurs, très incolore et qui ne -devait porter ombrage à personne. - -Cet homme était entré avec elle; lorsqu'elle sortit, il se leva sans -bruit et se mit à sa suite, sans affectation, à distance. - -Il ne l'avait quittée qu'au moment où la porte cochère de la rue du -Colisée se refermait sur elle. - -Un grand garçon, le poète lyrique qui avait déclamé des vers en son -honneur, l'avait escortée jusqu'au faubourg Saint-Honoré. - -Ils marchaient familièrement bras dessus, bras dessous et Dieu me -pardonne! elle l'avait embrassé sans façon, en se séparant de lui. - -Le cabotin en disponibilité avait même entendu distinctement ces mots -qu'il avait transcrits avec soin sur son carnet, un instant après, à -la lueur d'un bec de gaz: - ---Pas ce soir, impossible! A bientôt. - -Le lendemain Chazolles était moins libre encore que la veille. - -Les honneurs lui semblaient lourds. Il aurait cédé son portefeuille -pour rien au premier venu. Dîners, réceptions, saluts humbles des -solliciteurs, compliments, coups d'encensoir lui donnaient sur les -nerfs. - -Il lui était resté de la nuit une vague inquiétude. Il avait peur -comme un locataire qui habite une maison dont les poutres craquent et -s'affaissent. - -Angèle en le quittant avait eu un sourire frondeur: - ---Amusez-vous bien, monsieur le ministre! - -On aurait dit, quand elle se penchait sur la balustrade de l'escalier, -pour le voir plus loin, d'un oiseau sur une branche, prêt à prendre sa -volée. - -En effet, à sept heures, au moment où les portes de la magnifique -salle à manger de l'hôtel Beauvau s'ouvraient à deux battants pour les -invités de M. le président du conseil, une victoria stoppait à la -porte du célèbre restaurant de la place de la Madeleine, au coin de la -rue Royale, en face du grand escalier qui conduit aux splendides -salons du premier étage. - -Le baron Germain en descendit plus courbé en deux, plus cassé qu'à -l'ordinaire. On aurait juré d'un vieillard de soixante-dix ans, à sa -démarche. - -La figure restait plus jeune que le reste, grâce aux ressources de la -science et à l'art consommé avec lequel le vieux beau réparait les -dégâts et les avaries du temps sur sa personne. - -Il dit quelques mots à son cocher et la victoria disparut du côté du -boulevard Malesherbes. - -Cinq minutes après, une fenêtre s'ouvrit au premier, laissant -entrevoir le lustre élégant qui tombait du plafond d'un cabinet -particulier, très doré, avec un ciel et des amours joufflus, et le -baron vint s'accouder à l'appui de cette fenêtre. - -Si les passants avaient pu comprendre sa pensée, ils auraient su qu'il -pestait contre les femmes en général qui sont rarement exactes et se -font trop attendre. - -Ils auraient su encore qu'il était travaillé d'une anxiété poignante, -car jusque-là, soit hasard, soit mauvais vouloir, ses batteries -avaient échoué devant la place qu'il attaquait. - -Sous divers prétextes, Angèle, pour laquelle il s'était épris d'une de -ces vives passions de blasé qui ont la durée d'un feu de paille, avait -manqué à la parole donnée. - -Il se répétait avec une visible surexcitation: - ---Viendra-t-elle? - -Elle l'avait promis. - -Par malheur, elle devait se souvenir de sa promesse. - -Un fiacre, un simple fiacre fermé s'arrêta à la place laissée vide par -la voiture du baron, pendant qu'une victoria de l'Urbaine arrivait à -sa suite et faisait halte de l'autre côté de la chaussée. - -Une jeune femme sauta du fiacre et se glissa comme une ombre dans le -grand escalier du restaurant avec un froufrou de satin sur les -moelleux tapis dont il est garni. - -A sa vue, les lèvres du baron s'agitèrent dans une expression -papelarde et gourmande et il disparut derrière la fenêtre qui se -referma. - -Dans l'Urbaine se prélassait un monsieur d'une cinquantaine d'années, -d'aspect grave, avec des favoris blonds, d'une mise correcte. - -Sa course était terminée, sans doute, car il consulta sa montre, solda -le cocher et alla s'asseoir à la porte du café où il se fit servir un -madère. - -Sur son carnet il nota quelques mots: - -«Chez Durand à sept heures trente-cinq, baron Germain des finances. -Cabinet. Attendue.» - -Et comme on peut être de la police secrète et dîner dans un restaurant -de grand style, et qu'après tout le poste d'observation serait plus -sûr et moins fatigant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il entra dans -les salles du rez-de-chaussée et s'assit à une table isolée en face de -l'escalier intérieur qui conduit aux cabinets. - -Melchior Pavie se trouvait là dans la meilleure société et il faut -reconnaître à sa louange qu'il y tenait fort bien sa place. - -Tenue très distinguée, l'air d'un pur gentleman, cheveux blonds que la -poudre argentait, mains soignées, il était méconnaissable et -l'observateur le plus fin n'aurait pas deviné en lui le comique de -province du Chat Noir. - -Il étudia avec patience la carte pour gagner du temps et se commanda -des huîtres, un potage, une sole normande et du bordeaux. - -Puis il se plongea dans la lecture d'un journal du soir, sous lequel -il se dissimula. - -De son poste, il dominait les deux sorties: - -Celle du grand escalier donnant sur la place de la Madeleine, à -l'extérieur. - -Celle de l'escalier intérieur par où une femme en rupture de contrat -peut dissimuler sa sortie. - -La position stratégique était donc admirablement choisie. - -Mais Melchior Pavie l'avait dit à Son Excellence: Il aimait à gagner -ses batailles. - -Près de deux heures s'écoulèrent. - -Le baron n'avait pas reparu et l'agent était à bout d'expédients pour -prolonger son séjour dans le restaurant que peu à peu les clients -avaient déserté. - -Il avait entassé l'entremets sur le rôti; la glace sur l'entremets et -les fraises sur le chester. - -Le café absorbé, il avait allumé un cigare de la Havane, et demandé -son addition, par pudeur, quand tout à coup un garçon très ému se -précipita par l'escalier intérieur en s'écriant d'une voix étouffée: - -Un médecin! - -C'était un coup du sort. - -Melchior se précipita au-devant du garçon. - ---Qu'y a-t-il? - ---Monsieur est médecin? - ---Le docteur Pavie. - -Le garçon s'inclina. - -Ce nom de Pavie ne jouit pas dans la Faculté d'une célébrité -comparable à celle des Récamier ou des Trousseau, mais en un danger -pressant, on ne discute pas ces valeurs. - -Au surplus, l'homme était d'une respectabilité parfaite, selon les -apparences. Les barbiers de village et les charlatans de foire ne -s'attablent pas chez Durand. - ---C'est dans un cabinet, dit le garçon. Venez, monsieur. - -L'agent ne se fit pas prier. - -Un spectacle effrayant s'offrit à ses yeux. - -Angèle, à demi défaite, les cheveux en désordre, le corsage ouvert, -les bras nus, était à genoux sur le tapis de Smyrne, aux tons éteints, -de ce délicieux réduit du plaisir. - -Au pied du canapé garni de satin marron comme les chaises dont l'une -était renversée près de la table couverte encore d'argenterie et de -cristaux, gisait inanimé le corps, bientôt le cadavre du baron. - -A l'aspect de l'homme de l'art, Angèle se redressa. - ---Sauvez-le, monsieur, cria-t-elle. C'est horrible. - -En effet, c'était affreux. - -Le viveur débraillé, haletait sous une mortelle attaque d'apoplexie -foudroyante. Ses yeux sanglants n'y voyaient plus. Dans la convulsion -de l'agonie, il étendait au hasard ses mains qui battaient l'air. - -Melchior Pavie en savait assez. - ---Qu'on coure chez un de mes confrères, ordonna-t-il, mais ce sera -inutile. Rien à faire. - -Le baron eut un répit assez court que la mort lui accorda. - -Il rouvrit les yeux, les promena autour de lui, et, à l'aspect de ces -meubles soyeux, des dorures et du plafond bleu, il parut éprouver une -impression fugitive de bien-être. - -Ses lèvres, dans une grimace de satyre, sollicitèrent un suprême -baiser de la belle fille penchée sur lui et on entendit ces mots -saccadés et à peine articulés sortir de sa bouche: - ---Bon, mourir ici! Adorable! Champagne! Lèvres rouges! Des yeux! -Viens! - -Une dernière convulsion le secoua et il demeura immobile, abattu sur -le tapis comme s'il avait été frappé d'un coup de massue. - -C'était fini. - -Angèle poussa un cri. - ---Il est mort, dit Melchior Pavie. Les secours de la science lui sont -inutiles. - -Le docteur Crestey, un voisin, très estimé de tous, qu'on venait de -prévenir, arrivait à la hâte. - -Il ne put que constater le décès. - ---La fin du régent, dit-il. - -Il n'y avait donc pas matière à discussion entre ces deux médecins, le -faux et le vrai. - -Angèle, effarée, allait passer dans un appartement voisin, lorsque -l'agent l'arrêta. - ---Madame, dit-il, voulez-vous nous donner l'adresse du défunt? - ---Sans doute, dit-elle: le baron Germain, 37, rue du Colisée. - -Elle se rajusta rapidement, mit au hasard son chapeau et s'enfuit par -le grand escalier, sans qu'on songeât à la retenir. - -Melchior Pavie n'avait pas besoin de son nom pour la connaître. - -Il descendit lui-même dans la salle du rez-de-chaussée, solda son -addition qui était aussi considérable que son dîner et disparut à son -tour. - -Cette mort étrange, qui rappelait en effet celle du régent dans une -imprudente orgie avec la duchesse de Phalaris, fut commentée le -lendemain par les journaux du matin. - -Le baron Germain était un des jouisseurs les plus connus de Paris. - -Son opinion faisait autorité en matière de plaisirs mondains, comme -celle de Wolff au Salon, de Sarcey ou de Vitu au théâtre. - -Il était de toutes les soirées, de toutes les petites fêtes du high -life, et l'un des arbitres choisis sur les questions de point -d'honneur. - -On rechercha quelle était sa compagne de cabinet; il ne fut pas -difficile de l'apprendre à son cercle où, entre intimes, il s'était -laissé aller à des indiscrétions fort excusables, étant donnée la -légèreté des moeurs de mademoiselle Méraud. - -Les reporters, à l'affût des scandales, ne se gênèrent pas pour la -désigner en toutes lettres, ou du moins à l'aide d'indications et -d'initiales transparentes. - -Angèle, au sortir du restaurant, se rendit droit à la rue du Colisée. -Elle avait perdu la tête. - -En entrant chez elle, elle trouva sa femme de chambre Michelle, qui -dormait sur un divan dans le vestibule. - -La Flamande fut étonnée de l'effarement de la jeune fille. - ---Bon Dieu! madame, lui dit-elle dans sa langue spéciale, que vous -êtes pâle! - ---Oui. Tu trouves? - ---Madame est blanche comme un linge. - ---C'est l'émotion. - ---L'émotion? Il vous est arrivé un accident? - -Angèle vit qu'elle se trahissait. - ---Non, pas à moi, fit-elle. Je revenais à pied; l'omnibus a écrasé un -fiacre qu'il a accroché. Des cris terribles! J'ai eu une peur! -Prépare-moi un verre d'eau! Je vais me coucher. Je ne me sens pas -bien. - -La Flamande obéit. - -Angèle se laissa tomber sur un fauteuil. - ---Qu'arrivera-t-il de tout ceci? pensa-t-elle. Pas de chance! Quelle -horreur! - -Elle tremblait de tous ses membres. - -Comme elle se déshabillait, le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la -porte la fit tressaillir. - -Elle ouvrit une fenêtre sur la rue et se pencha pour voir. - -C'était le baron que les garçons du restaurant ramenaient à son -domicile. - -En un instant, toute la maison fut sur pied. - ---Madame, cria la Flamande, c'est le monsieur de l'entresol qui est -mort. - -La tête du baron, livide à la lueur du gaz, ballottait à droite et à -gauche entre les bras des porteurs. - -Angèle poussa brusquement la fenêtre et s'enfonça dans sa chambre. - ---Couche-moi, dit-elle à Michelle. J'ai la fièvre. - -Elle se mit au lit. Ses dents claquaient. Elle se représentait cette -scène dont elle avait été l'actrice. La gaieté du baron au début du -dîner, ses plaisanteries sur les maris trompés; plus tard ses ardeurs -de vieux faune; les odieuses caresses qu'elle avait subies, et tout -d'un coup, cet amant écroulé, murmurant des paroles incohérentes et -s'affaissant sur le parquet, hideux, paralysé, les yeux hagards et -l'écume aux lèvres. - -Et elle était là, presque nue, muette de saisissement et frappée de -stupeur, dans la honte de sa situation à la fois horrible et -grotesque. Elle n'avait eu que le temps de se rhabiller et de sonner -les domestiques. - -Elle voyait toujours l'oeil vitreux du mort qui la suivait, de quelque -côté qu'elle se tournât. - ---Ne me quitte pas, Michelle, dit-elle. Fais un lit pour toi. J'ai -peur. Cet homme m'épouvante. - -Il lui en venait des sueurs froides au front. - -Et c'était pour ce Priape édenté qu'elle trompait son mousquetaire, -comme elle appelait Chazolles. - -La grosse Flamande essaya de la rassurer. - ---Ce n'est pas votre faute s'il est trépassé, dit-elle. Vous ne l'avez -pas tué, n'est-ce pas? - -Elle souriait. Ce n'est pas un mort de plus ou de moins dans la maison -qui lui aurait troublé le cerveau à ce point. Elle avait une autre -force de caractère! - ---Ne vous inquiétez pas, fit-elle. Je dormirai bien sur la chaise -longue. Les nuits ne sont pas froides. - -Vers onze heures et demie, Chazolles arriva. Il avait quitté la fête -de son ami à son plus beau moment, alors que deux élégantes -pensionnaires de la Comédie-Française récitaient les vers soporifiques -d'un auteur plus célèbre que de raison. - -En deux mots la concierge le mit au courant de ce qui se passait. - -Mais c'est à peine s'il prêta quelqu'attention à l'accident de son -locataire de l'entresol. - -Le baron était mort. C'était un malheur qui arrive à tout le monde. Un -peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là. Il était tombé -sur la brèche, sans souffrir. C'était une chance au-dessus de ses -mérites. Il aurait pu s'en aller à la suite de mois entiers de -tortures, comme tant d'autres. Et il ne l'avait pas volé. Un vieux -garçon qui avait troublé tant de ménages et dont la chronique -scandaleuse s'occupait depuis vingt ans! Il n'avait pas à se plaindre -et méritait mieux. - -Ce fut l'oraison funèbre de ce viveur émérite. - -Chazolles ne s'intéressait plus qu'à un être au monde. Angèle seule -avait le privilège de l'occuper et elle l'occupait trop, car il en -était réduit à souffrir les piqûres d'aiguille, les coups d'épée, -toutes les douleurs lancinantes de la crainte et de la jalousie. - ---Où est-elle? dit-il à madame Adrien en coupant court à ses doléances -sur le baron. - ---Mademoiselle Angèle? - ---Sans doute. De qui voulez-vous que je vous parle? - ---Pardon. Je ne sais où j'ai la tête. Elle est rentrée. - ---Quand? - ---A neuf heures environ. - ---D'où venait-elle? - ---Je l'ignore. Vous savez bien que ce n'est pas à moi qu'elle conte -ses affaires. - -Chazolles n'en écouta pas davantage. - -Il courut à l'appartement de sa maîtresse. - -Lorsque la Flamande l'introduisit, elle lui dit: - ---Madame est malade. - ---Depuis quand? demanda vivement Chazolles. - ---Depuis son retour. - -Le châtelain du Val-Dieu en deux pas fut au chevet de sa maîtresse. - ---Qu'as-tu donc? lui dit-il. - ---Rien! une émotion. - ---A quel propos? - ---Une peur dans la rue! un accident d'omnibus, et ce mort que j'ai vu -si vivant, il y a deux ou trois jours. - ---Le baron Germain? - ---Oui; tu sais bien. Je le rencontrais quelquefois dans l'escalier ou -le vestibule. Il était très poli, ce pauvre homme! Il me parlait -toujours. - ---Il avait ses vues, murmura Chazolles. Un viveur! - ---Qu'est-ce que tu dis? - ---Je dis un viveur. C'est leur métier d'être polis avec les jolies -femmes. Tu souffres? - ---Beaucoup; mais ce ne sera rien. L'affaire de la nuit. - ---Veux-tu que je reste auprès de toi? - -Elle le repoussa avec un geste caressant. - ---Non, va-t'en, fit-elle. Je t'en prie. J'ai besoin d'être seule. - ---Je te veillerai. - ---Non, je ne veux pas. Je garde Michelle. Va-t'en! - -Elle y mit tant d'insistance avec des câlineries adorables et des -regards noyés, que Chazolles, mécontent, se disposa à sortir. - -Au moment où il allait la quitter, elle lui passa ses deux bras autour -du cou et lui dit: - ---Que fais-tu demain? - ---Je vais à Nevers. - ---Pourquoi? - ---Présider un banquet de comice. Cela rentre dans mes attributions. -Pense donc! un ministre de l'agriculture. - ---Et quand reviens-tu? - ---Après-demain matin. - ---Ton ami Duvernet, est-ce qu'il t'accompagne? - ---Non! Il tient entre ses mains les destinées de la France pour le -moment. Il ne les expose pas sur le P.-L.-M. C'est à moi la corvée! -D'ailleurs, sans les comices et les concours hippiques ou de bestiaux -gras, je ne vois pas à quoi je serais utile. - -Il ajouta en poussant un soupir désespéré: - ---Encore un jour sans te voir! - -Et avec un geste tragique: - ---Et tu me renvoies? - ---Il le faut, dit-elle nettement. J'ai la fièvre. A ton retour je -t'attendrai. - ---Et tu m'aimes? - ---Tu le demandes? - ---Et tu n'aimes que moi, que moi seul? - ---Je te le jure. - -Il colla ses lèvres à celles de la jeune fille qui lui dit en lui -serrant la main: - ---Adieu! Maintenant, je me sens déjà mieux. Je vais dormir. Bonne -nuit. - -Une heure sonnait à la pendule de la chambre. - -Il s'éloigna à regret de ce lit chaud et moelleux, regarda une -dernière fois les flots de cheveux d'or épars, ces tresses où le baron -avait passé ses doigts crispés par l'agonie, et sortit suivi de la -Flamande qui verrouilla la porte derrière lui. - - - - -XXXV - - -Le train spécial qui emportait Chazolles et les personnages officiels -au concours agricole de Nevers, filait avec une rapidité vertigineuse. -Le salon ministériel était rempli d'une gaieté sereine. - -On n'y parlait pas politique. - -Les gens qui accompagnaient le ministre se sentaient inamovibles dans -leurs sinécures. - -Le quartier de l'agriculture est à l'abri des révolutions. Les moeurs -paisibles et la posture effacée des gens qui émargent à son maigre -budget ont l'heur de ne porter point ombrage aux esprits remuants de -l'intérieur, de la guerre ou de la justice. - -Aussi, il n'est point de personnage plus jovial que M. Olivier -Plumartin, le quidam important, stable comme un roc, de ce département -pacifique. - -M. Olivier Plumartin est absolument nécessaire, indispensable au -mouvement de son ministère comme le chauffeur à sa locomotive. - -Il tient les fils de la routine dont on ne s'est départi dans son -bâtiment à aucune époque et dont on ne se départira jamais. - -Il a été élevé dans le sérail. - -Il en connaît les abus et les respecte. - -Il sait par coeur les formules usuelles des discours de circonstance, -destinés à contenter les hommes simples qui les écoutent entre -l'aloyau du dîner par souscription et le fromage obligatoire. - -Il les souffle en temps opportun aux ministres égarés à la rue de -Varennes et que le hasard des cabinets a cueillis dans l'horlogerie ou -les sucres pour les placer à la tête des laboureurs de France. Ce sont -eux qui sont l'espoir du pays, les nourriciers du peuple, la source -féconde de cette richesse inépuisable que le monde nous envie. Ils -soutiennent la patrie par le fer de la charrue et le fer de l'épée... -_ense et aratro_. - -Et en avant les musiques! Dzing! Dzing! Boum! - ---C'est avec ces phrases, monsieur le ministre, et leurs similaires, -qu'on frappe les imaginations et qu'on enlève les applaudissements des -citoyens simples et forts, attachés à la glèbe! Et quand on a les -ruraux, on a tout. Le reste, une minorité infime! Un soupçon de crême -dans une barrique de thé. - -Jusqu'à Fontainebleau, le salon se tordait aux facéties accoutumées -d'Olivier Plumartin, mais on a beau être pétri d'esprit et débiter des -sornettes du ton magistral d'un confident de tragédie, on ne peut pas -entretenir une hilarité générale et bruyante pendant un voyage de -cinquante lieues, fût-il accompli avec une vitesse de soixante-dix -kilomètres à l'heure. Il y a des minutes d'accalmie même dans les plus -terribles tempêtes. - -Le ministre ne riait pas comme les autres; il avait repris, dans la -poche de son pardessus, une lettre qui lui avait été remise au moment -de son départ. - -Elle était de ses deux filles. - -La mère s'effaçait. - -C'était comme un éloignement plus profond encore. Chazolles le sentit -et baissa la tête. Le fossé qu'il avait creusé entre eux s'élargissait -peu à peu. - -Bientôt il serait infranchissable. - -Évidemment elle avait inspiré la lettre, mais le post-scriptum qui -contenait sa pensée n'en était que plus accablant. - - «Monsieur le ministre, tu ne nous aimes donc pas que nous ne te - voyons plus et que nous resterions sans nouvelles si les journaux - n'en donnaient quelquefois à grand-père et à Denise qui nous les - apportent? - - »Nous venons de la ferme toutes deux, Marthe et moi, escortées de - Castor,--c'était un terre-neuve énorme.--Les bêtes sont belles et - la cour était pleine de trèfle vert, fleuri, et de feuilles de - betteraves. Tu ne sais pas? Simon, le berger, et Nanette nous ont - prises pour des garçons. - - »Maman nous a coupé les cheveux. - - »Elle dit que nous n'avons pas besoin d'être belles puisque tu ne - viens plus! - - »Et puis aussi c'est parce que nous en avions trop. C'était - lourd, lourd, et Marthe en avait des migraines. - - »Ils repousseront vite. Console-toi. - - »Olga, la trotteuse, a une petite pouliche. Elle est dans le pré - aux biches, et si tu voyais les gambades qu'elles font! Elles se - portent bien toutes deux. - - »Nous sommes revenues de la ferme par les champs et le village, - toujours avec notre garde du corps. - - »Méraud, le Parisien, venait de pêcher à la Forge. Il a pris un - gros brochet de dix livres qui se chauffait dans la queue de - l'étang et il riait avec sa bonne figure rougeaude. - - »Il nous a embrassées comme du pain. - - »Voilà les nouvelles. - - »Pour les fouilles, ça va bien. Grand-père croit que c'est tantôt - une chose et tantôt une autre. - - »Adieu, père chéri, reviens donc! Quitte ce vilain Paris. Tu - l'aimes donc mieux que tu nous le préfère? On est si bien ici! - Les rosiers sont fleuris, tous, et les fraises sont rouges. - - »Nous t'embrassons mille fois. - - »Tes petites filles, - - »MARTHE et THÉRÈSE. - - »_P. S._--Maman est un peu souffrante. C'est elle qui nous a dit - de t'écrire. Elle n'en a pas le courage.» - -Elle n'en avait pas le courage. Non. Elle avait douté d'abord, espéré -ensuite une rupture. C'était un caprice qui passerait. Elle attendait -un retour sincère, sans réticence. On ne renonce pas à un amour si -tendre, si dévoué, tout d'un coup, sans regret, sans raison. Quand -elle se regardait dans les glaces, elle avait l'orgueil légitime de se -dire qu'elle était belle encore, qu'elle n'avait rien perdu de cet -attrait saisissant qui passionnait tant son mari jusqu'au jour de -cette fatale rencontre au Val-Dieu, rien de cette splendeur de fleur -épanouie qui allumait des flammes de convoitise dans les yeux des -hommes de son monde, des campagnards eux-mêmes, flammes qu'elle -éteignait avec la grâce de son sourire, si pur et si chaste qu'il -s'élevait comme une barrière infranchissable entre elle et les plus -hardis de ses admirateurs. - -Par moments, cette âme blonde avait des colères subites. Elle se -demandait ce qu'elle avait à se reprocher pour être délaissée de la -sorte, frappée dans ses plus intimes affections! Elle était prise de -haine violente contre cette rivale qui lui prenait tout ce qu'elle -avait de plus cher et lui enlevait le compagnon de sa solitude, l'âme -de sa vie. - -A quoi donc servent la fidélité, le dévouement, les sacrifices et les -résignations? - -Elle avait tout révélé dans cette phrase à son mari et il la -comprenait. - -Elle n'avait même plus le courage de lui écrire. - -C'était la séparation finale, la lassitude désespérée. - -Pour la lui annoncer, elle avait eu la délicatesse de choisir les -interprètes les plus aimées, les plus touchantes pour le coeur de cet -égaré. - -Il baissait le front sur sa main pendant que le train glissait comme -un ouragan le long des plaines désolées de la Sologne que la voie -côtoyait avant d'arriver à Briare. - -Tout à coup, la voix stridente du chef de cabinet le tira de ses -méditations. - -Olivier Plumartin tapotait de l'index sur un journal qu'il tenait à la -main. - ---Sapristi, dit-il, quelle aventure singulière! Ce que c'est que nous! -Une fumée, en vérité, un souffle! une vapeur! Vieux Bossuet, où es-tu? - ---Qu'y a-t-il? demanda le choeur. - ---Tiens! mais vous, Coignet, mon cher, vous avez bien connu le baron -Germain? - ---Je crois bien. - ---Il est de mon cercle, dit un autre. - ---Et quand y êtes-vous allé à votre cercle? - ---Avant-hier, pas plus tard. J'y ai même gagné cinq louis, ce qui m'a -fait plaisir. - ---Vous avez gagné! - ---Cinq louis au bac et c'est une surprise, car je perds tout le temps, -des misères. Je ne suis pas joueur. - ---Et le baron Germain, quand l'avez-vous vu? - ---Mais! avant-hier. Il n'en sortait pas lui, du cercle! Un garçon! Il -y aurait couché, s'il y avait eu des femmes, mais c'est défendu! -malheureusement. - ---Oh! défendu, fit Olivier Plumartin; si on veut. J'en connais qui -tournent la difficulté. Eh bien! mon cher, vous ne le verrez plus, le -baron Germain! - ---Pourquoi donc? - ---Il a rendu sa belle âme à son créateur, autrement dit, il a cassé sa -pipe. - ---Comme ça, tout de suite, sans crier gare? - ---Plus vite qu'il ne pensait certainement. - ---Je sais bien quelqu'un qui n'en sera pas fâché. - ---Ses héritiers? - ---D'abord. On est toujours content d'hériter... d'un oncle ou d'un -cousin. Et puis Bonnard. - ---Ah! oui, pour sa place de chef de bureau. - ---Encore un emploi qu'on pourrait supprimer sans difficulté. - ---Ce n'est pas l'avis de Bonnard. Y a-t-il assez longtemps qu'il tire -la langue, le malheureux! C'était prévu, la fin du baron. Quel noceur! -En a-t-il fait des victimes! Mais je ne croyais pas que ce serait si -vite arrivé. Je ne sais pas comment il s'y prenait; il était laid, on -peut le dire puisqu'il n'est plus là, détraqué, fini; il n'était pas -généreux. On peut même employer le mot ladre pour le qualifier et -pourtant il plaisait aux femmes, à toutes les femmes, puisqu'il les -avait comme il voulait. Expliquez-moi ça! si vous pouvez. Ah! de -fichues créatures! - -Chazolles écoutait la conversation sans y prendre part, mais il n'en -perdait pas un mot. - ---Comment est-ce arrivé? demanda le nommé Coignet, un beau -fonctionnaire, chauve et digne, orné de lunettes d'or. - ---Comment? Voilà le curieux. Il était en partie fine. - ---Où ça? - ---Dans un cabinet, chez Durand. Il est mort sur le champ de bataille, -presque en victorieux. Une congestion au moment psychologique, et -patatras. C'était fini. - ---Et la femme! - ---La scène était curieuse. Éperdue--vous auriez été bouleversé comme -elle, vous, Coignet, tout gravissime que vous êtes!--elle sonne, sans -prendre la peine de se rajuster. Les garçons arrivent... - ---Tableau! - ---Oui, tableau! Le baron était à terre, au pied du divan! Ces coquins -de cabinets! C'est machiné exprès! Siècle de corruption, va! La petite -dans un costume... affriolant. Un médecin accourt. Deux médecins. Le -baron était mort, et, ce qu'il y a d'étonnant, mort satisfait. Il a -même expliqué son contentement en style télégraphique et de -circonstance, si j'en crois cette gazette ordinairement bien informée. - ---Mais la femme? répéta Coignet. - ---Connais pas. Le journal la désigne sous ce signalement: blonde, -petite, admirablement faite, des seins--qui poignardent le ciel--et -très connue dans le monde où l'on aime... à se divertir. - ---Rien de plus? - ---Si; des initiales, mais de fantaisie, probablement. - ---Quelles initiales? - ---A. M. Mademoiselle A. M. - ---Angèle Méraud, parbleu! dit le compagnon de cercle du baron. - -Chazolles se mordit les lèvres jusqu'au sang. - ---Qui ça, Angèle Méraud? - ---Une fille, dont le baron parlait toujours. Elle demeure dans sa -maison. Il en faisait un éloge enthousiaste. Elle est entretenue par -un inconnu et le baron se flattait d'arriver à ses fins avec elle -comme avec les autres. Il ne se vantait pas. Vous voyez bien. - ---Et c'est fâcheux pour lui, conclut Olivier Plumartin. Il ne faut -abuser de rien, même des truffes et du champagne. - -Il passa le journal à ses collègues qui le parcoururent l'un après -l'autre avec des exclamations variées. - ---Très curieux! - ---Une belle mort! - ---Pauvre fille. Quelle passe! - -Chazolles, enfoncé dans son coin, les lèvres serrées, les yeux fixes, -était en proie à une colère indicible. - -C'était donc la vraie cause du trouble d'Angèle, la veille, de sa -fièvre, de la peur qui lui faisait garder sa femme de chambre auprès -d'elle, comme si le mort avait dû se lever de son lit et la relancer -jusque dans son alcôve. - -Et c'était pour cette... malheureuse qu'il avait délaissé tout, sa -femme, ses enfants, gâché sa vie! - -La voix claire du chef de cabinet s'éleva de nouveau. - ---Après tout, c'est vous, Bellemare, qui dites qu'il s'agit de cette -fille. Rien ne le prouve. Il y a d'autres noms que le sien qui -commencent par un A et un M et les reporters sont fantaisistes. - ---Eh! naïfs, dit l'autre. Et après tout, qu'est-ce que cela nous fait? - -Le train s'approchait de Nevers. - -Le ministre se rattacha à cette épave que lui jetait, sans le savoir, -son subalterne, et, faisant un effort, il se secoua et regarda la -campagne, vaguement, en essayant de ressaisir ses idées qui lui -échappaient. - - - - -XXXVI - - -Des fanfares à la gare, les rues pavoisées, les boeufs nivernais, ces -grands boeufs blancs, nuance café au lait, rangés en bataille et -passés en revue par le jury, les autorités se serrant autour des -illustres personnages qui daignent honorer de leur présence cette -grande solennité de la paix, Olivier Plumartin déployant sa faconde et -tirant à la trois centième édition ses phrases stéréotypées sur la -généreuse nourricière, l'agriculture; puis, le soir, les agapes -fraternelles à huit francs par tête, les toasts se succédant pendant -une heure, entrecoupés d'applaudissements, de hurrahs, du bruit des -bouchons du champagne à cent sous la bouteille; enfin, l'événement -attendu, le discours ministériel, très réussi, malgré les poignantes -préoccupations de Chazolles, salué d'acclamations proportionnées au -grade de l'orateur; et pour couronnement de la fête, le feu d'artifice -obligatoire et peu coûteux tiré devant des milliers de paysans et de -badauds qui attendent la dernière fusée pour se remettre en route, tel -fut le bilan de cette journée pareille à toutes les réunions dont le -prétexte est la distribution de prix aux bestiaux et à leurs -éleveurs, et le but la petite causerie du candidat malin avec ses -électeurs. - -On donne une demi-douzaine de médailles en vermeil, grand module, à un -louis la pièce, et on garde cinq ans son précieux mandat et ses chers -émoluments. - -La grande mine de Chazolles obtint un succès d'enthousiasme auprès des -dames. - -Il rappelait les chevaliers du temps des ducs de Nevers. - -Ce moderne était taillé pour porter la cuirasse et l'épée et figurer -aux tournois. - -Et puis il était ministre. - -A moins de manquer absolument de prestige, un homme qui est ministre -paraît rarement laid à ses subordonnés. - -C'est comme un diminutif de roi et le roi est toujours magnifique pour -les duchesses de sa cour, fût-il scrofuleux comme les derniers Valois, -vieux comme Louis XII quand il épousa Marie d'Angleterre, ou grotesque -et fantasque comme le Hutin. - -La dignité relève le physique du titulaire et Chazolles n'avait pas -besoin de cette auréole. - -Toutefois, malgré les compliments dont on l'accablait et les -platitudes dont il était le témoin et la cause, il déserta de bonne -heure les superbes salons de la préfecture et se retira dans sa -chambre en attendant l'heure du train matinal qui devait le ramener à -Paris pour le moment du déjeuner. - -Le préfet lui avait remis un télégramme de son ami Duvernet, au milieu -de la réception qui avait suivi le feu d'artifice. - -Ce télégramme mystérieux autant qu'officiel était ainsi conçu: - - «Je t'attends pour déjeuner demain matin, midi. Besoin de te - voir. Urgent. - - »_Intérieur._» - -Voici ce qui avait motivé cette dépêche. - -Le ministre président du conseil venait de recevoir dans son cabinet -un personnage très grave et d'un âge assez avancé. - -Perruque grisonnante, figure ravagée, mise de rentier réduit à la -portion congrue par un krach quelconque. - -Il relisait la carte que le solliciteur lui avait fait passer: - - MELCHIOR PAVIE - ---C'est moi, dit l'agent pour couper court à la surprise de -l'Excellence. Monsieur le ministre ne me reconnaît pas? - ---Du tout. Ce n'est ni votre voix ni votre figure. - ---Monsieur le ministre me flatte, mais il ne m'étonne pas. Dans notre -métier, il est indispensable de posséder à fond l'art des -transformations. - ---Vous m'apportez vos notes? - ---Un rapport, monsieur le ministre, et j'espère que Votre Excellence -sera satisfaite. - ---C'est bon. - -L'agent tira de sa poche une enveloppe. - ---Les renseignements utiles sont sous ce pli. - ---C'est long? - ---Les détails nécessaires. Monsieur le ministre peut les parcourir. -C'est palpitant d'intérêt. - -A mesure qu'il s'enfonçait dans sa lecture, Duvernet poussait des -exclamations de surprise. - ---Oh!--Impossible!--Elle passe la mesure. - ---Et c'est vrai tout ça? demanda-t-il à l'agent. - ---Du premier au dernier mot. - ---Vous m'en répondez? - ---Sur ma réputation. - ---C'est bien. - -Il se replongea dans son examen. De temps en temps il se grattait la -nuque du bout du doigt. - ---Et comment avez-vous surpris ces démarches? - ---Oh! bien simplement. Affaire de patience, monsieur le ministre. - ---Vous ne vous en êtes rapporté à personne? - ---A qui que ce soit. J'ai voulu justifier votre confiance, m'assurer -de la moindre des nuances que j'indique à Votre Excellence et j'ai -tout vu. - ---Par vos yeux? - ---Par mes yeux. - ---C'est bien. - -Duvernet prit dans un tiroir un rouleau de louis et le tendit à -Melchior, qui le fit glisser prestement dans son gilet. - ---J'espère que si monsieur le ministre a quelque étude spéciale à -entreprendre, il voudra bien penser à moi. - ---Parfaitement. Vous êtes un homme précieux. Je vous remercie. - -C'était un congé. - -Le policier sortait. Duvernet le rappela. - ---Vous êtes très intelligent, dit-il. - -Melchior s'inclina. - ---Vous savez beaucoup de choses, et vous appréciez justement les -événements, j'en suis sûr. - -Melchior s'inclina derechef. - ---Quand vous penserez que mon ministère vacille et touche à sa fin, -avertissez-moi franchement. - ---Votre Excellence ne me croira pas. - ---Si. - ---Alors c'est que Votre Excellence serait une exception. - ---Vous êtes profond. Enfin, promettez-le-moi. - ---Puisque Votre Excellence me l'ordonne. - ---Vous aurez une forte gratification. - -L'agent sourit. - ---Ce serait payer cher une mauvaise nouvelle. - ---Mauvaise ou bonne, j'y suis tout préparé. Adieu. - -Melchior salua et sortit. - -Le ministre parcourut de nouveau la notice de l'agent, et l'ayant -relue, la mit dans sa poche. - ---Je crois que je tiens la guérison de ce pauvre Chazolles, -pensa-t-il. - -Le lendemain, après une nuit blanche passée à rêver sous les tentures -de son lit, dans l'immense chambre que le préfet avait fait disposer -avec un luxe d'apparat pour son hôte, après un voyage égayé par les -récits humoristiques de son chef de cabinet, Olivier Plumartin, dont -les lazzis et les jeux de mots agrestes le laissèrent froid et pensif, -Chazolles se rendit à l'hôtel Beauvau où il trouva son copain qui -l'attendait, le sourire aux lèvres. - ---Félicitations, lui cria Duvernet d'aussi loin qu'il l'aperçut. Tu as -remporté un vrai succès qui rejaillit sur le cabinet tout entier. -Festinons! - -La table était mise dans la salle où Chazolles et son ami s'étaient -déjà réunis plus d'une fois. Ce jour-là, le valet s'était servi avec -la plus complète indifférence d'assiettes marquées au chiffre -impérial. - ---Tu vois, dit philosophiquement Duvernet, découragé des mille liens -de l'habitude qui lui enchaînaient les mains et le forçaient à se -traîner dans les sentiers battus par ses prédécesseurs, ici la cuisine -et le service sont les mêmes. Il n'y a que les invités qui changent. - -Chazolles était visiblement préoccupé. - -Il parla peu. - -Duvernet, lui, s'étendit avec une complaisance bien naturelle sur ses -projets d'avenir. - -Il était las de son ministère. Le pouvoir lui pesait. C'est une lourde -charge par le temps qui court et après tout ce n'était pas lui qui -gouvernait. Il faudrait être un Titan pour supporter le fardeau des -affaires, avec les secousses que le moindre Mirmidon peut imprimer à -la machine gouvernementale par un amendement, une interpellation ou un -projet de loi ridicule, éclos dans une cervelle mal équilibrée. - -On veut faire le bien et on ne peut pas. - -On tente d'agrandir l'influence de son pays par les voies les plus -pacifiques. On se heurte à l'obstination de groupes entêtés qui -veulent à tout prix stationner dans leur immobilité. Or, qui n'avance -pas recule. - -Et puis il faut un désintéressement énorme, une abnégation puissante -pour sacrifier les joies de la famille à une tâche ingrate. - -C'était bon quand il était garçon! - -Il le reconnaissait maintenant. - -Combien il avait eu tort d'entraîner son ami hors de la vie paisible -et douce où il coulait des jours si heureux. - ---Ma parole, quand j'y songe, dit-il, j'ai des remords cuisants et je -suis tenté de te demander pardon à genoux. Je raisonnais en -célibataire endurci, ne tenant à rien, sceptique, ne me doutant pas -des exquises voluptés du bonheur domestique. Depuis qu'il est question -de mon mariage, depuis que, séduit à la fois par la grâce de Denise et -par ton exemple à toi, je me suis décidé à solliciter la main de cette -charmante fille, je deviens bucolique en diable. Ah! je peux dire que -le pouvoir ne me grise pas. Il me fait l'effet d'un mauvais vin; j'en -bois le moins possible de peur de m'empoisonner. Je ne rêve que -maisons de campagne, simples, à volets verts, ombragées sous de grands -arbres, avec un entourage de parterres et de prés fleuris. - -Si j'avais le bonheur de posséder un bijou comme le Val-Dieu, je n'en -sortirais pas. - -Et c'est dans une quinzaine qu'on nous marie! - -Que je voudrais être libéré de ma galère à ce moment pour me livrer -tout entier à ce culte, le seul auquel j'entende désormais me -consacrer! - -Chazolles l'écoutait mal. - -Ces banalités préparatoires lui résonnaient vaguement aux oreilles. - ---Tu es fatigué, reprit l'autre. Je sais ce que c'est. Ces défilés de -bêtes vous étourdissent. On a beau être fort comme un Turc et ferme -comme un roc, on finit par défaillir sous l'obligation de la pose et -du décorum. On se livre à des efforts inouïs pour ne pas tomber dans -une gaucherie ou dire une sottise. C'est si vite fait et, ce qu'il y a -de curieux, c'est qu'elles ne sont jamais perdues! Il y a toujours à -point quelque bonne âme prête à les ramasser. - -Le domestique venait de déposer sur la table une cafetière d'argent -qui appartenait au ministre, un bijou Louis XVI d'une finesse de -ciselure et d'une élégance de lignes incomparables. - ---Un cadeau de M. Châtenay, dit Duvernet. Quel excellent homme, ce roi -du bibelot! Nous l'entourerons de soins. C'est la perle des -beaux-pères. Sommes-nous assez heureux! Pas de belle-mère, mon ami! Un -rêve! Et tu restes morose! Tu es difficile à contenter! - -Chazolles grillait sur des charbons ardents. Jamais une tempête -pareille n'avait grondé sous le crâne d'un ministre de l'agriculture. -Si près d'Angèle, il grinçait des dents d'être obligé de retarder d'un -instant les questions sans nombre qu'il allait lui adresser. - -Enfin Duvernet, qui suivait ses impressions sur son visage, eut pitié -de lui. - -Il se leva. - ---J'ai à travailler, dit-il. Un discours à préparer pour répondre à -cet enragé Chose, qui nous interpelle une fois par semaine. Et sur -quoi? sur un agent de police qui a arrêté une vagabonde, comme s'ils -n'étaient pas faits pour ça! Les premières attaques, mon ami! La -fierté des honnêtes femmes! Le droit à la circulation, le mur de la -vie privée. Que sais-je! Tu viens à la Chambre? - ---Hélas! Il le faut! - ---Ce sera bientôt fait. On va les licencier dans quelques jours, nos -souverains, leur donner des vacances, comme à des collégiens! Alors -nous serons tranquilles et nous pourrons nous marier à notre aise. - -Chazolles avait mis ses gants. Il prenait son chapeau. - ---Je me sauve, dit-il. - ---Oh! fit tout à coup Duvernet, j'oubliais l'essentiel. La police a du -bon quand on sait s'en servir. Une note pour toi, mon ami. - -Il lui tendit le rapport de Melchior. - ---Prends et médite ce factum dans le silence du cabinet. Mais tu sais, -ne manque pas de venir à la boîte. On va t'y couvrir de fleurs. Et tu -déposeras ton bulletin dans l'urne pour pulvériser nos adversaires. - -Il serra la main de son Labadens, le conduisit à la porte et rentra -chez lui. - ---Ouf! dit-il. C'est fait. Si le mal ne cède pas à l'énergie de la -pilule, c'est qu'il est sans remède. - - - - -XXXVII - - -Il était une heure quand Chazolles se trouva dans la rue. - -Il tenait l'enveloppe que Duvernet lui avait remise et ne l'ouvrait -pas. - -Il la dévisageait comme Socrate dut regarder la coupe de ciguë avant -de l'approcher de ses lèvres. - -C'était trop fort. - -En quoi la police avait-elle osé se mêler de ses affaires? - -A cause d'Angèle certainement. - -La pauvre fille le lui avait souvent répété: - -Duvernet ne l'aimait pas. Elle le sentait. C'était d'instinct, comme -dans les montagnes de la Lozère, du côté des fondrières de Mercoire ou -dans les bruyères du Limousin, les agneaux sentent que sous les -broussailles des côtes abruptes, au milieu des rochers déchirés par -les grandes convulsions de la nature, dans les fourrés d'épines et de -houx, il y a des nichées de loups qui ne sont pas leurs amis. - -Enfin, à l'avenue Marigny, sous les arbres qui longent le mur de -l'Élysée, il se décida et déplia le papier de Melchior Pavie. - -La solitude était complète à cet endroit. - -Seul, le factionnaire se promenait en rêvant aux champs paternels, son -fusil sur l'épaule. - -Melchior Pavie possède une de ces écritures fines, serrées, presque -microscopiques, qu'il faudrait déchiffrer à la loupe et qui permettent -de réunir une quantité de notes sur un étroit espace. - -Chazolles eut d'abord quelque peine à discerner les phrases courtes, -mais nettes d'une précision qui crevait les yeux. - -Mais, après une minute d'examen, il lut couramment ces lignes où, dans -leur ténuité qui rappelait la main du grand Théo, les lettres étaient -admirablement formées, comme un nain sans défauts auquel il ne -manquerait que la taille. - -Alors ce qu'il vit lui donna le frisson. - -Il fut saisi d'un tremblement nerveux qui l'agita, tout colosse qu'il -était, comme une feuille sèche. - -Il se mordit les lèvres jusqu'au sang et furieux, il arpenta à pas -pressés l'avenue Gabriel et courut, sans souci de sa dignité, comme -s'il avait eu la police à ses trousses, jusqu'à la rue du Colisée. - -Madame Adrien le vit passer comme une foudre devant sa loge; il -s'élança dans l'escalier et gravit les quatre étages au galop. - -Michelle vint lui ouvrir. - ---Angèle? dit-il. - ---Madame n'y est pas. - ---Déjà sortie! - ---Non, monsieur, je n'ai pas vu madame hier. Elle est allée chez sa -tante. - -Chez sa tante! quelle ironie! - -Chazolles fut presque heureux de ce contretemps. Il n'était pas assez -maître de lui-même pour une explication et se défiait de sa colère. - -Il s'arrêta dans le salon, épongea son front avec son mouchoir et -oublia la Flamande qui se tenait debout devant lui, prête à répondre à -ses questions. - -Au bout d'une minute, il se redressa. - ---Et le baron Germain, qu'est-ce qu'on en a fait? demanda-t-il. - ---Le baron? On l'a emmené en province ce matin, à une terre où il doit -être inhumé avec sa famille. - ---Ah! - ---La maison est vide du haut en bas, monsieur. Il n'y a plus que nous. -Les locataires sont aux eaux ou aux bains de mer. Madame la comtesse -Roland, qui restait la dernière, est partie jeudi soir. Plus personne. - ---Et vous vous ennuyez, Michelle? - ---Dame, monsieur! - ---Angèle est rarement ici? - ---En effet, monsieur, rarement. - ---Mais elle va chez sa tante, fit avec amertume Chazolles, comme s'il -s'était parlé à lui-même. Mensonge et duperie! Faut-il qu'un homme -soit aveugle et fou pour croire à de pareilles bourdes! A quelle heure -Angèle est-elle sortie hier? - ---Vers deux heures, monsieur. - ---Cela suffit. - -La Flamande était une fille de la fraîcheur d'un Rubens, sans beauté, -mais d'une figure avenante et bonne. - -Elle s'en allait, lentement, en femme qui a une confidence à faire et -qui hésite. - -Elle surmonta sa timidité et se retourna. - ---Monsieur n'a besoin de rien? dit-elle. - ---Non, merci. - -Et, comme elle ne bougeait pas, se grattant le menton avec embarras, -Chazolles fut frappé de son attitude, et la fixant: - ---Michelle, dit-il vivement, vous n'osez parler et vous avez quelque -chose à me confier. - ---Mais, monsieur... - ---Parlez sans crainte. Vous me cachez votre pensée. Allez, vous pouvez -tout me dire. Vous n'y perdrez rien. - ---Oh! monsieur, ce n'est pas l'argent qui me tente. Mais vous êtes bon -et franchement cela me peine de vous voir souvent si triste, si fâché. -Et vous avez peut-être raison. Quand je suis entrée chez madame, -c'était sur les instances de madame Adrien, car il me déplaisait de -servir une femme qui n'était pas mariée comme il le faut, mais on me -dit que monsieur était si bon que je ne refusai pas. - -Eh bien! il y a des moments où je suis en colère contre madame. -Monsieur la comble de tout, et ce n'est pas qu'elle soit mauvaise. -Non. Au contraire; mais là, sincèrement, je crois qu'elle vous trompe, -monsieur. Elle fait des toilettes pour sortir, elle se parfume, elle -est cent fois plus coquette que si elle restait ici pour attendre -monsieur. Souvent je lui dis:--Restez, madame, il va venir. Elle -m'envoie promener.--Tant pis! qu'elle me fait. Je m'ennuie. Et -toujours avec son petit air moqueur:--Je vais chez ma tante! Madame -Adrien est furieuse aussi bien souvent contre elle, mais elle ne sait -rien de précis. A peine êtes-vous sorti, madame s'habille, dégringole -les escaliers en chantonnant, et la voilà dehors pour ne rentrer que -le lendemain. - ---Vous ne savez rien de plus? - ---Rien, monsieur. - -Chazolles s'était arrêté près d'une fenêtre et tournait le dos à la -femme de chambre. - ---Sûrement, reprit la Flamande, il n'y a pas de quoi faire pendre -quelqu'un avec ce que je vous dis, mais j'ai mon idée. - ---C'est bon. Je penserai à vous. Elle n'a rien laissé pour moi? - ---Non, monsieur. - ---Vous ne savez pas quand elle reviendra? - ---Non, monsieur, mais je pense que madame rentrera dans l'après-midi. - ---Allons, merci, Michelle. Je vais à la Chambre. - -Il se leva lentement, passa ses gants et sortit. - -Il avait à peine fait cent pas dans la rue, qu'un fiacre s'arrêtait à -la porte. - -C'était Angèle qui rentrait. - -Elle était très animée. - ---Monsieur vient de sortir, lui dit la concierge. Il semblait très -mécontent. - ---Croyait-il que j'allais rester dans une maison où il y avait un -mort? Qu'est-ce qu'on a fait de ce pauvre baron? - ---Il est en chemin de fer pour sa dernière résidence. - ---Il n'y a personne chez lui? - ---Non. - ---Ça va être gai, là dedans! Plus un chat. Je vais faire comme les -autres, moi! - ---Quoi donc? - ---Je vais filer aussi à Trouville, à Cabourg ou à Dieppe. Je ne suis -pas fixée. J'ai besoin de me refaire, madame Adrien! - ---Toute seule? - ---Est-ce que je ne trouverai pas du monde là-bas? Et puis on étouffe -ici. - -Elle monta chez elle. - -La femme de chambre, étourdie par la chaleur, s'était étendue sur un -divan et allait s'endormir. - -Elle la réveilla. - ---Vite, fit-elle, donnez-moi une robe. - ---Madame sort? - ---Tout à l'heure. - ---Madame rentre seulement? - ---Eh bien! après. Est-ce qu'il ne faut pas entrer pour sortir? - ---C'est vrai. Mais monsieur va venir, peut-être. - ---Eh bien! il fera comme moi: il s'en retournera. D'ailleurs, monsieur -est à la Chambre et la séance doit être longue. On m'a prévenue. Il y -a une pique qui n'est pas finie. Ce qu'ils vont se conter de douceurs! -Tas de blagueurs! C'est pour amuser la galerie. Je les ai assez vus. -Et puis mon ministre est muet comme une tanche dix mois sur douze. - ---Madame paraît gaie aujourd'hui. Ce n'est pas comme avant-hier! - ---Tiens, vous avez remarqué cela, vous, Michelle? Oui, j'étais -furieusement aplatie. Mais je me suis donné du mouvement, j'ai trotté, -j'ai vu du monde, et me voilà remise. C'est fini. Il faut se secouer -un peu dans la vie et ne pas rester sur son matelas à geindre. Et ma -robe? Quand vous resterez plantée là sur vos deux flûtes à me -dévisager. Je n'ai rien de changé. - -Elle s'était déshabillée à la hâte, jetant ses robes et ses jupons sur -le tapis. - -Et devant sa psyché, elle dénouait ses cheveux et les rejetait sur ses -épaules. - ---Vous allez me coiffer, ordonna-t-elle en s'asseyant sur une chaise -dorée, garnie en satin à ramages. Exercez vos talents. Si ça ne va -pas, je vous aiderai. Je suis encore bonne personne. - ---Madame veut être belle? - ---Étourdissante. - -Pendant que la Flamande exerçait en effet ses talents d'artiste -capillaire, la jeune femme continuait la conversation. - ---Penser qu'il y a des malheureuses qui crient la faim dans ce Paris -et ne trouvent pas seulement une petite place pour se caser, cela me -renverse! Moi, je n'ai qu'à sortir, et il me sort des fortunes de tous -les pavés. Trop de chance. Ça ne durera pas! Il y avait un vieux -monsieur, tout à l'heure, au coin de la rue du Cirque, qui m'offrait -un huit-ressorts. Je l'ai remercié poliment. Je n'ai pas besoin d'un -huit-ressorts pour aller aux Halles visiter ma famille. On me -jetterait des écailles d'huîtres à la tête. Il avait l'air tout drôle -et déconfit de mon refus, le vieux birbe. - ---Vous mettrez bien les chevaux avec la voiture, une écurie et de -l'avoine, que je lui ai dit. - ---Tout! ô divine beauté. - ---Eh bien! j'y penserai. - -Je lui ai donné une poignée de main en attendant et je l'ai bien -examiné. - -Il a l'air très comme il faut, pas plus de soixante-dix ans. Je pense -qu'il me serait fidèle. - ---Et madame? - ---Oh! moi non. Je ne pourrais pas. Ce n'est pas dans ma nature. Frisez -un peu mieux, s'il vous plaît, les petites boucles du front. Là. Très -bien. Est-ce que je suis vraiment gentille? - ---Madame est à croquer. - ---Flatteuse. Et monsieur, qu'est-ce qu'il a dit? Il est furieux, -n'est-ce pas? - ---Pour être sincère... - ---Oui, il rageait. Je ne peux pourtant pas être fixée, là, comme un -pieu, à l'attendre. Je suis née pour le mouvement. Pourquoi ne -vient-il pas maintenant puisque j'y suis, moi, au lieu d'écouter des -sornettes qui durent des heures? C'est bon pour ceux qui ont besoin -d'émarger, de palper un millier de francs par mois, mais, lui, il est -au-dessus de ça. Il a des millions et le père Châtenay en a plus que -lui. Et il se met au piquet comme une chèvre sur un gazon? - ---Un ministre! fit Michelle scandalisée. - ---Grand'chose! Quand il sera dégommé, qu'est-ce qui lui en restera? - -La coiffure était finie, charmante avec des boucles sur la nuque, aux -tempes, sur le front et un chignon épais serré en torsades d'or rouge -qui violentaient le regard et forçaient le désir. - ---Dois-je faire à dîner? demanda Michelle. - ---Inutile. - ---Madame dînera dehors? - ---C'est probable. Je n'en ai pas encore perdu l'habitude. Mon costume -caroubier et le chapeau pareil, vite. - ---Madame veut faire des victimes! - ---Je veux plaire, oui, mademoiselle Michelle! - ---A qui donc? - ---A ma tante, fit-elle en riant. - ---En voilà une qui a bon dos, pensa la Flamande. - -Au moment de sortir, l'éventail, un bijou de Kees, pendu au côté, -Angèle se retourna. - ---Je ne sais pas ce que je vais faire, dit-elle. Peut-être ma tante -sera libre. Je l'emmènerai au théâtre. Si monsieur vient, dites-lui -que je serai ici vers minuit, certainement. - ---Bien, madame. - -Elle revint et se déganta la main droite. - ---Ou plutôt, non, fit-elle, je vais lui laisser un mot. C'est plus -sûr. De cette façon vous pourrez monter à votre chambre et dormir, -quand vous voudrez. - -Elle s'assit devant un bureau de laque japonaise, un cadeau de sa -fête, et écrivit ce qui suit: - - «Mon meilleur ami, - - »Je suis rentrée au moment où tu venais de partir. C'est - ennuyeux. J'ai des idées noires depuis deux jours. Je voulais - aller me promener avec toi, en catimini, en voiture fermée, dans - les coins du bois. Et tu es à ta vilaine Chambre. Est-ce qu'on - ne fermera pas bientôt cette parlotte? Il paraît qu'il y aura une - séance à tapage. J'ai des amies qui vont y courir comme au feu. - Moi, je ne suis pas curieuse et je préfère autre chose. Je vais - aller devant moi, je ne sais où, à l'aventure, pour me distraire, - et peut-être au théâtre, avec ma tante si elle veut, ou des - amies, si j'en racole. Ce n'est pas facile. Il commence à ne plus - rester personne dans Paris et chez moi j'ai des frayeurs depuis - qu'il y a eu ce mort dans la maison. - - »Si tu veux me voir, pour le cas où tu viendrais, je serai là - vers minuit, au plus tard. - - »Ton blessé, le petit duc de Charnay, est guéri. Sa pâleur lui - donne un air intéressant qui fait des conquêtes. Tu lui as rendu - un fier service, car il commençait à ne plus faire d'argent avec - sa pose. - - »Un baiser sur tes lèvres, d'Artagnan! - - »Ta petite ANGÈLE.» - -Elle ferma la lettre et la mit en évidence sous un poignard à manche -d'ivoire très artistique qui lui servait à couper les feuillets des -romans à l'aide desquels elle berçait ses ennuis. - ---Comme cela, dit-elle à Michelle, pas de reproches à craindre. Allez -vous coucher de bonne heure. Monsieur a sa clef. Ne vous fatiguez pas -à l'attendre. - -Elle savait que les journaux avaient parlé de l'affaire du café Durand -de façon à attirer l'attention de son amant, et si une explication -devait avoir lieu, elle préférait que ce fût entre eux et sans -témoins. - -Elle tira la porte avec fracas derrière elle et descendit l'escalier. - -Madame Adrien s'était étendue au frais sur son fauteuil à l'entrée de -sa loge. - ---Vous voilà déjà partie, dit-elle, quand la jeune femme passa devant -elle. - ---Oui, j'ai horreur de la solitude. - -Elle s'éloigna, en promenant dans la rue, avec l'incertitude d'une -femme qui n'a pas de but fixe, sa grâce ondoyante et féline. - -Dix minutes après, une matrone d'une cinquantaine d'années, d'une -corpulence exagérée, les seins débordants, la face large, rouge et -bourgeonnée, aussi commune que la concierge était distinguée, le cou -gros et court enfoncé dans les épaules comme un coin dans une bûche, -les mains épaisses comme des battoirs et la taille sanglée dans une -robe de satin broché, constellée de chaînes d'or et de massives -breloques, envahit le vestibule avec un bruit de pas lourds, et posa -sans façon un petit panier auprès de la concierge. - ---Tiens, c'est vous, madame Pivent, dit l'autre. Déjà finie la -journée! - ---Ne m'en parlez pas. De cette chaleur, qui commence à devenir dure, -on ferme dès qu'on peut. - ---Asseyez-vous donc. - ---Ne vous dérangez pas, mame Adrien, bredouilla la poissonnière d'une -voix enrouée, je vas me servir toute seule. - -Elle entra dans la loge, prit un fauteuil et le traîna dans le -vestibule. - -Puis elle s'y plongea avec un souffle de satisfaction, non sans un -craquement inquiétant des membres du siège qu'elle faillit -désarticuler. - ---Quel silence dans votre turne! dit-elle. - ---Il n'y a plus de locataires. - ---Je crois bien. Tous à la campagne, des richards. C'est drôle. Je ne -me vois pas du tout plantée sous un arbre, les bras croisés! J'aime -encore mieux mon banc et mes cuisinières! On cause, on se querelle, on -se tiraille, c'est la vie, ça, mame Adrien. Ça va bien? Il y a -longtemps que je ne vous ai vue. Je n'aime pas à venir prendre des -nouvelles, vous savez bien pourquoi? - ---De mademoiselle Angèle? - ---Bien sûr. Quand je suis deux jours sans la voir, cette enfant, j'ai -des vapeurs comme les petites dames. Et pourtant Dieu sait si je -devrais seulement lui ouvrir ma porte! Mais d'abord, laissez-moi me -sécher. Je suis en nage, ma bonne mame Adrien! Un fichu coup de -soleil! Ça prend tout d'un coup! On fond en eau. Mâtin! Il ferait bon -être poisson, ma parole, comme les animaux qui me passent sous la -main. - -En voilà qui ont de la chance quand les pêcheurs ne les tracassent -pas! hein! Ce qui va aller ces jours-ci, c'est la limonade! Elle va -gagner des sommes! Ce n'est pas comme nous autres. La marée on n'en -vient pas à bout, d'une pareille chaleur. Et des odeurs, mame Adrien! -Il y a de quoi sentir les maquereaux des buttes Chaumont à Montrouge. -De sacrées affaires, ma pauvre dame! - ---Oh! ce n'est pas l'argent qui vous taquine, vous, madame Pivent. Vos -vendanges sont faites. Vous en avez amassé de ces rentes! Vous voilà à -l'abri pour le reste de votre existence. Ce n'est pas comme moi. - ---Ne vous plaignez pas. La loge est bonne. Une fière maison et de bons -bénéfices. - ---Euh! il n'y a pas de quoi mettre des mille et des cents de côté à la -fin de l'année et quand on a noué les deux bouts!... Pourtant il y en -a de plus malheureuses que moi et si je n'avais peur de l'avenir... - ---Bah! Laissez donc! Il ne faut pas penser aux neiges de décembre -quand on cuit au soleil. Et l'enfant, qu'est-ce que vous en faites? - ---Je n'en sais rien. On ne la voit pas souvent. - ---Ni moi non plus! C'est-à-dire que je me demande où elle peut passer -tout son temps. Encore, ma pauvre mame Adrien, j'aime autant ne pas -creuser ces choses-là. - -La concierge leva les yeux aux chapiteaux des colonnes et ne répondit -pas. - ---Voyez-vous, mame Adrien, reprit la poissonnière, il y a des -fatalités. C'est plus fort qu'elle. Elle pouvait être heureuse en -vivant honnêtement avec moi ou même avec un ami. Je lui passerais ça, -car il faut de l'indulgence en ce monde. On n'est pas parfait. Mais -c'est plus fort qu'elle. Tout le sang de son gredin de père! Il faut -qu'elle coure! Et pourtant, voyez-vous, il y a quelque chose qui -m'attire, moi! Elle a des moments où elle est bonne comme défunte ma -pauvre soeur, une brebis du bon Dieu! On ne peut pas la haïr, moi du -moins. Je me jetterais au feu pour elle. Cette gamine-là me remue -quelque chose sous mon corset. Où croyez-vous qu'elle soit, mame -Adrien? - ---Elle ne le dit pas. - ---Et quand elle le dirait, allez, autant de paroles, autant de -couleurs! - -La bonne dame tira de sa vaste poitrine un énorme soupir. - ---Encore une qui a mal tourné, mame Adrien. Mais ce n'est pas trop -leur faute, à ces jeunesses. D'abord, il y a les hommes, les jolis -coeurs qui leur tournent la tête. Et puis les boutiques, les étalages, -les bijoux, les lingeries, les robes, les figures de cire chez les -coiffeurs avec des perruques! Si ça devrait être permis, ces -tentations-là, ma pauvre dame. Comment voulez-vous qu'elles résistent! -Tenez, voulez-vous mon opinion? Si elle ne vous fait pas de bien, elle -ne vous fera pas de mal. Je suis de l'avis de mon cousin Méraud. -Paris, une sale ville pour les filles! Pas moyen d'y rester -tranquille, à moins d'avoir la tête solide comme votre servante et de -tomber sur un mari comme Pivent, un brave homme, mais ce sont toujours -ceux-là qui partent les premiers, tandis qu'un tas de vauriens, des -propres à rien, ma chère dame, que je pourrais mettre à mon étalage, -ont la vie dure comme des crabes. Ainsi elle n'est pas là, mais elle -se porte bien, dites? - ---Très bien, madame Pivent. - ---Je vais donc m'en retourner tranquille. - -Elle aperçut son panier qu'elle avait oublié. - ---Suis-je assez sotte, fit-elle. Cette petite me tournera la tête -comme à mon pauvre homme. Je laisse là dedans ce que je vous -apportais, et par ce temps d'orage! - -Elle tira de son panier en jonc, très finement travaillé, une petite -langouste cuite à point et de couleur cardinalesque. - ---C'est à votre intention, mame Adrien. Vous êtes d'une pauvre santé, -et pour vous éviter de la peine, ma bonne, Brigitte, l'a mise dans un -court-bouillon de première. C'est frais comme une rose. - -Elle s'était levée; elle déposa le crustacé sur une assiette, dans le -salon de la concierge, près de la fenêtre. - ---Vous m'en direz des nouvelles quand je reviendrai. - -Madame Pivent avait cette qualité qui donne de la grâce au plus laid -des visages. Elle aimait fermement ce qu'elle aimait. Elle était bonne -autant que rude. - -Elle tira sa montre, une petite machine microscopique, attachée à une -lourde chaîne très luisante, enroulée autour de son cou. - ---Comme le temps passe auprès de vous, mame Adrien, dit-elle. Cinq -heures déjà et je vous fais perdre votre après-midi avec mes -bavardages. Je m'en vais. Je retourne à ma rue du Cygne. Ce n'est pas -beau comme ici, dame non! C'est laid, c'est triste, c'est sombre, mais -je m'y plais; l'habitude! Et je suis toute portée le matin pour la -criée! - -La concierge écoutait, parlant peu, par phrases courtes, comme si elle -avait eu peur de se fatiguer. - ---Pourquoi y allez-vous? dit-elle. Vous êtes riche. - -La marchande de poissons fit claquer sa langue: - ---Voilà! Qu'est-ce que je deviendrais? Le temps me durerait, toute -seule. Si encore j'avais ma petite à cajoler. Mais non. Elle ne trouve -pas la maison assez soignée pour elle. - -Elle avait remis son panier à son bras et rajusté ses jupes en les -faisant bouffer d'un tour de main. - ---Bonsoir, mame Adrien, dit-elle. Ne lui contez pas que je suis venue! -Une ingrate! Je cours prendre l'omnibus dans l'avenue. A la revue. - -Elle s'en alla et la concierge resta seule dans sa maison vide. - - - - -XXXVIII - - -Angèle avait annoncé que la séance serait longue à la Chambre, elle ne -s'était pas trompée. C'était à supposer qu'elle avait consulté une -pythonisse lucide. - -L'ordre du jour était chargé de quelques menues affaires telles que -votes d'emprunts ou tarifs de douanes, qui furent expédiées avec une -rapidité vertigineuse. - -Mais la grande question était la lutte d'un énergumène des extrêmes -partis contre l'Arpin de la place Beauvau. Tout le Parlement était -sens dessus dessous pour une femme de moeurs faciles, arrêtée dans -l'exercice de ses fonctions. - -Il s'agissait de savoir lequel des deux forts tomberait l'autre. - -Partout ailleurs le succès de Duvernet n'eût pas été douteux, mais -dans un pays où la foule est toujours du parti du voleur contre le -commissaire, c'était différent. Il fallait voir. - -Ce fut une belle bataille. - -La tribune trembla sous les coups de poing du champion des hétaïres à -dix francs l'heure et les voûtes du palais retentirent de ses accents -d'ophicléide enrhumé. - -Mais il développa ses conclusions avec une prolixité qui compromit sa -cause. - -Les estomacs des législateurs demandaient grâce, quand, vers l'heure -du dîner, l'orateur descendit de la tribune en laissant le champ libre -à son adversaire. - -Chazolles, étranger à ce qui se passait autour de lui, relisait, au -banc des ministres, le rapport de Melchior Pavie, et une colère -effrayante s'amassait en lui. - -Le président du conseil fut bref, incisif et cruel pour la cliente de -son adversaire. - -Il démontra qu'elle pratiquait, quoique mariée, une industrie pour -laquelle son conjoint lui laissait les plus larges libertés et dont il -encaissait les recettes. - -Un monde intéressant! - -Puis prenant les choses de plus haut, il s'éleva contre les manoeuvres -de certains êtres hargneux, querelleurs et amis du trouble, qui -jetaient incessamment des cailloux sur les rails du train -gouvernemental, au risque d'amener un déraillement et d'effrayer nos -paisibles populations. Il soutint qu'il fallait aborder les grandes -réformes, un mot magique! travailler utilement sans s'attarder à des -questions oiseuses. Il observa qu'on perdait ainsi un temps précieux -et n'oublia pas d'insinuer que c'était manquer de respect et d'égards -envers des collègues que de les astreindre pour des vétilles, et des -querelles méprisables, à prolonger au delà du nécessaire les séances -déjà trop chargées et à ne trouver à leur retour qu'un de ces repas -flétris par l'auteur de la _Gastronomie_: - - Un dîner réchauffé ne valut jamais rien. - -Il fut mordant, hautain et autoritaire, et d'acclamation il enleva un -vote favorable, grâce surtout à l'heure avancée et au vers de -Berchoux. - -Mais il était huit heures et demie. - -Chazolles se fit conduire chez sa maîtresse. - -La femme de chambre causait dans la loge avec la concierge. - ---Eh bien? - ---Madame est revenue. Elle a changé de toilette; elle est repartie. - -Une maîtresse Benoiton! - -Chazolles frappa le parquet de sa canne. - ---Mais madame a laissé une lettre pour monsieur. - ---Où donc? - ---Sur le bureau du petit salon. Si monsieur veut... - ---Non, j'y vais. - -Il monta rapidement à l'appartement d'Angèle. - -La lettre l'attendait. - -Il la parcourut avec avidité et la rejeta en la froissant à terre. - ---Elle se moque de moi, pensa-t-il. C'est clair. - -Dans le boudoir et la chambre à coucher, on sentait des odeurs de -jolie femme, de poudre de riz, d'essences légères et discrètes. - -Au dehors, la nuit tombait, une belle nuit d'été, claire, argentée par -des lueurs d'étoiles scintillantes dans l'azur sombre et profond. - -Affaissé sur un fauteuil bas, Chazolles promenait ses regards, pendant -que ses lèvres exprimaient la désillusion et le dégoût, sur les -tentures de satin du lit, doublées de dentelles crémeuses, sur les -murs chatoyants où, dans la soie et le velours, il avait cru enfermer -et retenir un bonheur qui lui échappait, comme l'oiseau qui sort du -nid dès que ses ailes lui sont poussées. - -Il entendit un bruit de voiture s'arrêtant dans la rue. - -Son coeur battit avec une violence extrême. - -Il y porta ses doigts crispés avec un geste furieux: - ---Amour ignoble, pensa-t-il, est-ce que je ne pourrai pas t'arracher -de là? - -Il laissa retomber son bras, découragé. - -Non, il ne pouvait pas. - -Il était contraint de courber la tête et de s'avouer vaincu. - -Malgré ce qu'il savait, il se sentait assez lâche pour pardonner -encore si Angèle se jetait à ses genoux. - -Il se planta devant un portrait, le seul tableau qui est suspendu aux -murailles capitonnées, et à la lueur d'une bougie qu'il promenait -devant lui, il le considéra longtemps. - -Cette toile, un chef-d'oeuvre de Carolus Duran, rendait admirablement -le blond bizarre des cheveux à reflets fauves, de ces cheveux -magnifiques qui ruisselaient sur les épaules nues, d'une blancheur de -neige, éclatante comme un rayon de lune. - -Les bras minces au poignet se rattachaient à l'épaule par une liaison -harmonieuse; les mains délicates étaient faites pour les caresses. - -Le sourire de la bouche, petite et mignonne, et des lèvres de pourpre, -sanglantes, appelait les baisers. Les yeux clairs, d'un bleu glauque, -brillaient sous des sourcils plus foncés que les cheveux. - -Il y avait dans l'ensemble, je ne sais quel attrait mystérieux, -charnel, qui la rendait désirable, enivrante, un charme passionnant -qui s'emparait de l'homme, une sorte de volupté tyrannique dont elle -était comme imprégnée et qui grisait en s'infiltrant dans le coeur et -les sens, en dépit de toutes les résistances. - -En vérité, elle était de cette beauté insolente, idéale et saisissante -qui fascine et fait commettre les crimes. - -Ce n'était pas une femme, c'était la femme dans son incarnation la -plus vraie, dans sa toute-puissante et dominatrice faiblesse. - -Le ministre resta abîmé longtemps dans une douloureuse contemplation. - ---Que m'a-t-elle donc fait, dit-il en se redressant, que je ne peux -pas m'en défendre et que je deviens une chose à elle, le jouet de ses -caprices, le complice de ses hontes, une manière de valet à ses -ordres! Ah! je suis trop lâche! Il faut en finir. - -Et tout d'un coup, il se souvint qu'il n'avait pas dîné, en se -rappelant la péroraison de son ami Duvernet. C'était un moyen de tuer -le temps. - ---Elle me donne rendez-vous à minuit, dit-il; soit, j'y serai. - -Il traversa les appartements plongés dans l'obscurité et sortit en -fermant violemment la porte. - - - - -XXXIX - - -Les passants qui arpentaient les trottoirs du faubourg Saint-Honoré en -flânant aux boutiques et qui croisaient ce beau garçon brun, grand et -taillé en hercule, ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux un -des personnages en vue dans les hautes régions du pouvoir. - -Chazolles allait machinalement devant lui, au hasard, comme un corps -sans âme, ou un poète qui poursuit la rime capricieuse et oublie le -monde entier, des nuages où il s'est envolé. - -Chazolles ne songeait ni aux passants, ni aux jolies femmes qu'il -frôlait, ni aux palais qui se dressaient à sa droite et à sa gauche. - -Son esprit était fixé sur un seul point: cette fille qui avait dérangé -sa vie, et s'était emparée de lui au point de le rendre insensible à -tout ce qui n'était pas elle. - -Par quel philtre l'avait-elle enivré? De quelle puissance magique -était donc douée sa prunelle vague et troublante? Quel parfum -l'attirait vers cette chair pâle, pétrie pour le vice et l'orgie? - -Il aurait voulu être à cent lieues d'elle, s'enfuir, et il était -enchaîné à sa suite par un lien impossible à rompre, retenu par un -aimant irrésistible et magnétique. - -Et il ne se dégagerait pas de cette étreinte mortelle, avilissante! - -Il en était arrivé à des confidences de domestiques, à des stations -chez les concierges, à des abaissements inconnus! - -A cette idée, il était pris de rage. - -Tout à coup, il se trouva à l'angle de la rue Royale, en face du café -Durand brillamment éclairé. - -C'était là qu'était mort le baron Germain. - -La curiosité le poussant, il entra. - -Au dehors, les buveurs de bière étaient nombreux. Des couples -élégants, aux tables de la terrasse, jouissaient, en se -rafraîchissant, de la beauté de cette soirée superbe et de la vue des -promeneurs qui se rendaient aux Champs-Élysées. - -La plupart des dîneurs étaient déjà sortis du restaurant. - -Quelques-uns seulement achevaient leur repas ou fumaient en causant. - -Par un hasard étrange, il s'assit à la table où Melchior Pavie avait -dîné quelques jours auparavant. - -Les garçons s'empressèrent. - -Chazolles était de haute mine et de ceux pour lesquels on redouble de -politesse. - -Il commanda un dîner banal et se plongea dans la lecture des journaux -du soir. - -C'est à peine s'il voyait les lettres s'aligner devant lui. - -Sa pensée était vagabonde. - -Elle cherchait dans Paris, furetant dans tous les coins et se -demandait où se trouvait Angèle. - -L'idée qu'elle se donnait à d'autres lui était insupportable. - -Un habitué, qui digérait dans une encoignure, en savourant à petits -coups, de temps à autre, une liqueur qui devait être excellente, à en -juger par ses mines de gourmet ravi, appela le maître d'hôtel, en -habit noir, qui errait dans les salles vides. - -L'habitué était un monsieur très bien, aux cheveux gris qui semblaient -poudrés, à la figure pleine, la moustache effilée et cirée aux -extrémités en dards de hérisson. - -On aurait dit un marquis Louis XVI descendu de son cadre. - ---Vous étiez là l'autre jour, dit-il. Vous avez vu l'accident? - ---Oui, monsieur le comte. - ---Le baron Germain était de mes connaissances. Je l'avais prévenu. Il -passait les nuits au jeu, courtisait les femmes. Il brûlait la bougie -par les deux bouts. Et la petite femme vous l'avez vue? - ---Oui, monsieur le comte. - ---Vous avez du goût, Joseph! Vous êtes un connaisseur. Donnez-moi -votre avis. Comment était-elle? - ---Ah! monsieur le comte, une ravissante personne! Une bague au doigt -d'un millionnaire! - ---En vérité? - ---Oui, monsieur le comte. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris une -plus mignonne femme! Des yeux, des dents, des lèvres, des cheveux -surtout! Des cheveux comme il n'y en a pas! Et le reste! - -Le maître d'hôtel leva le bras droit avec un petit bruit sifflant qui -s'échappa de sa bouche et valait un poème. - ---Vous ne m'étonnez pas, Joseph! Le baron Germain était un expert, un -raffiné. Ce qui me surprend, c'est qu'une si belle fille ait pu -s'accommoder d'un débris pareil. Il craquait de toutes parts. Il -devait s'écrouler. - -Le maître d'hôtel eut un sourire fin. - ---Monsieur le baron était peut-être très généreux? - ---Lui! trop égoïste! un pingre! - ---Alors, acheva le maître d'hôtel, c'est que monsieur le baron -achevait les éducations et lançait ses élèves. C'est un métier qui -rapporte. - -Chazolles étouffait dans sa peau. - -Oh! ce Paris! Quel gouffre et tout son bonheur s'y était englouti. - -Hélène, sa femme, s'en était éloignée comme d'une ville de pestiférés, -emmenant ses filles pour les soustraire à l'influence maligne de l'air -qu'on y respire. - -Lui, il s'y débattait comme un malheureux enlisé dans les tangues -d'une baie perfide, étouffé par l'eau boueuse qui lui envahit la -bouche. - -Pour les autres, il était un favori de la fortune! Pour lui, il -n'était qu'un mari justement odieux à sa femme, traître à ses -promesses, renégat de son passé. L'amour d'une coquine roulée dans -toutes les fanges de Paris, le tenait encagé dans cette passion -odieuse et déshonorante comme un criminel attaché au pilori. - -Un flot de dégoût lui montait à la gorge. Et cependant il n'avait -encore, en dépit de la dénonciation flagrante qu'il tenait à la main, -malgré les mille preuves qui éclataient autour de lui comme des -bombes de dynamite et réduisaient en pièces ses croyances et ses -illusions imbéciles, qu'une seule volonté: la revoir; qu'un seul -désir: l'entendre confesser, avec des cris d'effarement, les quelques -légèretés que la malignité du monde transformait en trahisons -grossières et sans excuse. - -L'habitué avait fini par se lever, prendre son chapeau, endosser son -pardessus gris en homme méthodique et qui redoute les fraîcheurs des -soirs d'été. Il se dirigea vers la porte non sans adresser le salut de -connaissance à la gracieuse patronne qui siégeait à la caisse. - -Chazolles, resté seul, imita l'homme aux cheveux poudrés et à la -moustache pointue, prit son chapeau et suivit l'habitué. - -Sur le boulevard, après avoir fait quelques pas au hasard, ne sachant -où se diriger ni comment se distraire jusqu'à minuit, il prit un -fiacre et se fit conduire aux Variétés. - -C'était une idée. - -Peut-être Angèle s'y trouvait-elle. Il la surprendrait ou se rendrait -ailleurs jusqu'à ce qu'il l'ait découverte. - -Il ignorait ce qu'on jouait, mais que lui importait le spectacle? - -Il voulait chercher partout. Il aurait fouillé les théâtres l'un après -l'autre, en brûlant le pavé avec un cocher de bonne volonté, quitte à -payer la rosse fourbue, si une certaine pudeur ne l'avait retenu. - -Il était dix heures et demie. - -Le deuxième acte de _Niniche_ touchait à sa fin. - -Chazolles, indifférent à ce qu'on jouait et aux acteurs en scène, à -Judic, Baron et Dupuis, malgré leur incontestable attraction, sonda -toutes les loges, toutes les baignoires de la lorgnette qu'il emprunta -à l'ouvreuse. Il ne négligea pas un coin et parcourut des yeux le -balcon et les avant-scènes. - -Rien. - -A l'entr'acte, il fit le tour du foyer, mais inutilement. - -Angèle n'était pas là. - -Il sortit rapidement, courut aux Nouveautés et de là au Vaudeville, où -il offrit aux caissiers le spectacle inouï d'un curieux qui prend son -billet au moment précis où le rideau tombe sur des amants dont les -feux ont été traversés par trois actes de contrariétés et qui vont -célébrer leur mariage dans les coulisses, à la satisfaction du public -qui s'écoule. - -Là, il recommença son manège de mari jaloux. - -Mais ce fut aussi vainement qu'ailleurs. - -Pas de robe caroubier, pas de chapeau caroubier, pas de plume -caroubier contournant de splendides cheveux d'or. - -C'était désespérant. - -Le ministre se rongeait les doigts de colère. - -Où était-elle donc? Où? - -Ceux qui ont aimé avec passion, avec rage, ne fût-ce qu'un jour, -qu'une heure, peuvent seuls comprendre le point d'exaltation où il -montait par degrés. - -C'était jour d'Opéra. - -Il lui restait encore un espoir. - -Au sortir du Vaudeville, il se trouva sur les degrés du monument de -l'illustre Garnier sans savoir comment il y était venu. - -Les premiers groupes commençaient à défiler pour la sortie et à -l'angle gauche de la façade, au coin de la rue Auber, en se tournant, -il aperçut, mais ce fut comme une ombre qui s'efface, une robe d'un -rouge sombre qui s'engouffrait dans un petit coupé. - -Il se précipita. - -Mais, au même instant le coupé fila vers le boulevard Haussmann; une -main s'abattait sur l'épaule de l'Excellence et une voix se fit -entendre à son oreille. - -Cette voix était celle de Duvernet qui disait: - ---Enfin! c'est donc toi! Que diable fais-tu là? - -Chazolles voulut se dégager en lançant un énergique: - ---Laisse-moi donc, imbécile! - -Mais l'autre le retint par un pan de sa redingote. - ---Imbécile est vif! Où as-tu l'esprit? - -Le coupé était loin. - -Il fallait prendre son parti. - ---La soirée était belle à l'Opéra? dit-il machinalement. - -Le président du conseil passa son bras sous celui de son ami. - ---Oh! fit-il avec indifférence. Pour le temps! Assez. Du monde. Pas -mal de diplomates! De la finance. Quelques toilettes. Rien -d'extraordinaire. Ah! si! Le petit duc de Charnay, ton ennemi. - -Chazolles tressauta. - ---Déjà guéri? - ---Parfaitement. Tu le regrettes? - ---Oui, je voudrais l'avoir laissé sur le carreau. - ---Ah çà! mais, cher ami, tu deviens féroce. Je ne te reconnais plus. - ---Il était seul? demanda Chazolles. - ---Je l'ignore. Il m'a paru dans sa baignoire dérober au public -quelques amours nouvelles, mais pas moyen de pénétrer l'obscurité de -cette caverne. - ---C'était lui, pensa l'amant d'Angèle. Elle lui donne sa revanche. - ---Tu as lu mon factum? dit Duvernet. Il est instructif! hein? - ---En effet. - ---Tu ne me remercies pas, ingrat? - ---Si. - ---Vois-tu, mon pauvre Maurice, plus je vais, plus je vois que ceux-là -seuls sont heureux qui ne s'attachent à aucune femme si ce n'est à la -leur, eût-elle de légers défauts, qui vivent en philosophes, jouissent -de la comédie que le monde leur donne, et qui, après avoir usé de -tout, abusé de tout peut-être--c'est notre cas à nous deux... -maintenant!--se renferment dans la sagesse d'une vie calme, libérés -des grandes passions qui troublent tout, contents des petits bonheurs -du foyer et de la famille, entre une femme indulgente, et des enfants -qui prennent leur place peu à peu et les repoussent dans les espaces -inconnus d'où nous venons et où nous retournons tous, les uns en -omnibus, les autres à pied, quelques rares privilégiés dans une bonne -voiture capitonnée et suspendue. Nous sommes de ceux-là. Ne nous -plaignons pas. Bonne nuit. Je vais écrire une grande lettre de quatre -pages à Denise et lui annoncer ma visite. Nous irons ensemble. - -Sans attendre la réponse, il serra la main de Chazolles et s'éloigna. - -Il s'en allait à pied par les boulevards, respirant à pleins poumons, -la tête haute, regardant les étoiles qui scintillaient, blanches et -diamantées, dans la voûte profonde, léger comme un homme arrivé au -comble d'un désir et dont les rêves sont réalisés, en se disant -qu'après avoir gravi le Capitole il le descendrait comme les autres, -mais sans blessure, en se ménageant une chute moelleuse sur un lit -étendu à l'avance. - ---Pauvre Maurice! pensait-il. Il a eu sa crise, tardive. Elle n'en est -que plus violente. Espérons qu'elle va finir. - -Chazolles, dès que son ami se fut éloigné, retomba dans ses rêveries -sombres. - -Décidément, cette fille se jouait de lui avec une rare impudence. - -Et quel personnage elle lui préférait, à lui, si généreux, si -prévenant pour elle. - ---Le duc de Charnay! Un poseur qui ne fait même pas aux femmes qui se -laissent éblouir par son titre, l'honneur de les traiter en -gentilhomme français! Un monsieur auquel on prêtait tous les vices, -qui avait des manies de cosaque et cravachait ses maîtresses! Du moins -la chronique scandaleuse le racontait. Un drôle infatué de sa personne -qu'il orne comme une courtisane de bijoux et de brillants! Un bellâtre -mièvre et musqué qu'il aurait cassé en deux d'un coup de poing! Un -besogneux avec son blason, incapable d'entretenir une femme et trop -heureux de la prendre des mains d'un autre et de promener à son bras -des robes et des dentelles dont il ne paie pas les notes! - -Et c'était ce crevé, l'inventeur de ce mot idiot, le _pschutt_, que -cette fille adorablement belle--car on ne pouvait nier sa beauté,--lui -préférait, malgré les soins et les mille preuves d'amour dont il -l'accablait. - -Il était arrivé au faubourg Saint-Honoré. - -Il se rappela l'adresse du duc de Charnay, rue de Berry, à l'angle de -la rue de Ponthieu. - -En effet, il avait là un petit hôtel assez mesquin, à deux étages, et -d'un ridicule style néo-grec. - -Cet hôtel date du premier empire. - -La grande porte était fermée. - -Deux fenêtres, éclairées, laissaient passer une lumière adoucie à -travers les stores de gaze. - -Évidemment c'était la chambre du duc. - -Il demeure seul dans cet hôtel avec trois ou quatre domestiques. - -Dans la cour, on entendait un bruit de voitures roulées sur le pavé et -de portes qui se refermaient. - -Le coeur de Chazolles se serra. - -Il restait là en vedette sur le trottoir opposé, cloué malgré lui sur -l'asphalte au coin d'une porte comme un malfaiteur, examinant cette -clarté qui ne s'éteignait pas. - -Il crut distinguer des ombres qui se dessinaient sur les rideaux, une -silhouette de femme, reconnaissable à ses cheveux enroulés en nattes -épaisses. - -Angèle, sans doute! - -Une sueur froide lui ruisselait des tempes. - -Au bout de quelques instants, il eut honte. - -Les agents qui se promenaient deux par deux l'observaient avec -méfiance. - -De rares passants s'écartaient, prenant le milieu de la chaussée, -comme s'ils avaient redouté une fâcheuse surprise. - -Lui, un ministre! Lui Chazolles, le brillant Chazolles, réduit à ce -rôle de rôdeur et d'espion! - -Quelle honte! - -Il gagna la rue du Colisée, qui est à deux pas, et sonna. - -La porte s'ouvrit aussitôt. - -La loge de madame Adrien était plongée dans l'obscurité, mais les deux -grands candélabres de la cour restaient allumés toute la nuit. - -Il entr'ouvrit la loge doucement: - ---C'est moi, dit-il. Soyez sans inquiétude. - -Il ne demanda pas de renseignements et s'engagea dans l'escalier. - -L'appartement d'Angèle était vide. - -Le gaz brûlait dans l'antichambre. - - - - -XL - - -Chazolles laissa les portes ouvertes pour bien entendre les bruits de -la maison, et, arrivé à la chambre de sa maîtresse, il s'arrêta de -nouveau en face du portrait de la jeune fille qui le fixait, animée et -vivante. - -C'était bien elle, avec ses traits de vierge, l'expression pleine de -douceur abandonnée, sa grâce lumineuse, ses yeux tendres à demi -éteints dans un spasme de volupté. - -Et surtout avec ce demi-sourire d'enfant heureuse à qui la vie ne -jette que des fleurs. - -Il l'avait eue, bien à lui, il le croyait, pendant des mois entiers; -elle lui avait inspiré une de ces passions frénétiques pour lesquelles -on sacrifierait tout, père, mère, enfants et amis, et maintenant elle -en avait assez; elle courait les aventures; en ce moment même, elle -était aux mains d'un rival exécré; elle le payait de sa blessure et -réparait de ses mains douces le mal d'un coup d'épée dont elle avait -été la cause! - -Ah! si c'était à recommencer! - -Comme il ne l'épargnerait pas! - -La pendule sonna une heure et demie. - -Sa colère montait comme une marée qui roule et à chaque vague nouvelle -envahit la grève et la couvre de son écume. - -Il tira de sa poche le rapport de Melchior. - -Il allait le relire pour la vingtième fois quand la clef tourna dans -la serrure de la porte d'entrée qui se referma avec bruit. - -Un frôlement d'étoffes se fit entendre sur les tapis et l'original du -portrait se montra sous la portière de la chambre. - -C'était Angèle. - -Enfin! - ---Vous êtes là, dit-elle, durement, à cette heure-ci! - ---Ne m'as-tu pas donné rendez-vous? répondit Chazolles, en se dominant -par un effort surhumain. - ---C'est vrai. Je l'avais oublié. Autrement je serais rentrée plus tôt. - ---D'où viens-tu? - ---De la rue de Londres, chez une de mes amies. - ---Ah! tu n'es pas allée à l'Opéra? - -Elle jeta sa sortie de bal sur une chaise. - -D'un geste ravissant, sans s'occuper de la présence de son amant, en -un tour de main, elle avait dégrafé sa robe qui gisait à ses pieds, et -maintenant elle arrangeait sa forêt de cheveux, les rejetant en -arrière, cambrée, les bras en l'air, et démêlant les torsades lâchées -à la débandade avec un peigne d'écaille. - ---Pourquoi me faites-vous cette question? dit-elle en se retournant. - ---Pour savoir, pour rien. - ---Oui, j'y suis allée, dit-elle. - ---Seule? - ---Qu'est-ce que cela vous fait, m'sieu le ministre? fit-elle, avec un -accent de gavroche. - -Puis sans se presser, sans gêne, comme si elle avait été seule, elle -s'occupa de sa toilette intime avec des bruits de flacons ouverts et -refermés, des sons cristallins sur le marbre, et des clapotements -d'eau dans les cuvettes de porcelaine dorée à son chiffre. - -Une seconde fugitive, Chazolles en extase devant cette statue de la -jeunesse, saisit sur le visage de la jeune femme reflété dans la -glace, sous la lueur des six bougies des appliques qu'elle avait -allumées, un regard inquiet dirigé de son côté. - -Lorsqu'elle fut prête, rafraîchie et reposée par ce bain utile, elle -passa devant lui et, étendant la main, elle ouvrit vivement la fenêtre -donnant sur la cour. - ---On étouffe ici, dit-elle. Une chaleur horrible. On ne sait où se -fourrer. Ah! vous pouvez vous vanter d'être un bon tyran, vous! -M'obliger à rester à Paris où il n'y a plus personne, quand je -pourrais être au bord de la mer, à Étretat, à Trouville ou ailleurs! -Enfin me voilà! Que me voulez-vous? - ---Je veux une explication. Angèle, nous ne pouvons plus vivre ainsi. - ---C'est mon avis. - ---Alors, écoute-moi. - ---Oh! pas cette nuit! Je tombe de sommeil. Je vais me coucher; -bonsoir. - -Elle lui tendit son front négligemment et voulut s'éloigner. - -Il la retint, lui étreignant le bras dans sa main. - ---Non, reste, dit-il. J'ai à te parler. - ---Faites donc, mais vite. Qu'est-ce que ce papier que vous tenez là? - ---Ce papier? C'est une accusation en règle. - ---Contre qui? - ---Veux-tu que je te le lise? - ---Je n'y tiens pas. - ---Et s'il te concerne? - ---Je ne suis pas curieuse. - ---Écoute cependant. Quel est cet appartement que tu as rue de Londres? - ---Ah! vous savez? - ---Oui. - ---C'est un appartement que j'avais avant de vous connaître. - ---Il te sert pour tes rendez-vous avec tes amants? - ---Ah! vous savez encore? - ---Oui. - ---Alors, vous n'avez pas besoin de me questionner. - ---Ainsi, jamais tu n'as été à moi seul? - ---Suis-je votre femme? - ---Mais tes serments, tes promesses? - ---Des mots. - ---Cette femme qui était avec le baron Germain au café Durand, dans un -cabinet, le jour de sa mort, tu la connais? - ---Vous aussi, sans doute, puisque votre police est si vigilante! - ---Pas la mienne. - ---Celle de M. Duvernet? - ---Peut-être. - ---Jolis ministres qui emploient leurs agents à surveiller une -maîtresse! - ---Réponds? - ---Eh bien, oui! c'était moi. Est-ce tout? - ---Et ce soir, d'où sors-tu, si ce n'est de l'hôtel, de la chambre de -ce misérable duc de Charnay, avec qui tu étais à l'Opéra! Est-ce vrai? - ---Parfaitement. - -Chazolles s'arrêta. - ---Elle ne se défend même pas, elle n'essaie même pas de nier, par -pudeur! s'écria-t-il. - ---A quoi bon? dit insolemment Angèle en s'asseyant sur une chaise en -face de lui. J'en ai assez de tes scènes. Je te connais maintenant -comme si je t'avais fait. D'ailleurs, tu es comme les autres. Tous -pareils. Quand tu te seras mis dans une colère atroce, quand tu auras -fait le terrible, que tu m'auras menacée des plus méchants supplices -qu'un amant puisse faire endurer à sa perfide maîtresse, tu te -rouleras à mes genoux en les embrassant comme un tabernacle. Tu -demanderas ta grâce comme un condamné à mort. J'y suis faite. -Autrefois, j'étais assez sotte pour m'émouvoir. Il me venait des -larmes d'attendrissement aux yeux; je m'apitoyais comme une bête. -C'est fini. Mon noviciat est fait! Et depuis deux ans qu'il dure, tu -penses que mon petit coeur s'est affermi, pétrifié et qu'il ne se met -pas à battre la générale pour une comédie qui ira à sa trois centième -comme les _Cloches de Corneville_. Mon parti est pris. Je ne veux plus -de cette vie-là. Quittons-nous. - -Elle était à deux pas, ironique, provocante, moitié railleuse, moitié -colère. - -Il l'attira brusquement à lui. - -Évidemment, elle attendait ce geste qui amena sur sa lèvre un faible -et dédaigneux sourire. - ---Voyons, dit-il, pourquoi me maltraites-tu de cette façon? Que -t'ai-je fait? Il y a des heures où je me suis cru aimé sincèrement, et -il faut que tu me haïsses pour me parler de la sorte. Que tu me -trompes, je le conçois. C'est peut-être une fatalité de ta nature de -femme. Tu marches sur les traces des autres. Mais pourquoi t'acharner -à me faire souffrir? On dirait que tu cherches par quelles tortures tu -peux ensanglanter, déchirer un être qui s'est donné à toi et n'a pas -le courage de se reprendre. Je ne peux pas vivre sans toi. - ---Tu vois bien, fit-elle en se dégageant. Moi je ne veux pas -d'esclavage. Tout passe, tout lasse, tout casse. - ---Qui aimes-tu donc? demanda-t-il. - ---Moi, est-ce que je sais? toi peut-être, mais encore plus ma liberté. -Je veux vivre comme l'oiseau qui va partout et n'a pas de maître. - -Et comme Chazolles se taisait, la tête cachée dans ses mains. - ---Je savais bien ce qui m'attendait; une querelle, des reproches! De -quel droit pourtant? Sommes-nous mariés? Le maire et le curé ne sont -pour rien dans nos arrangements. Je vois ce que tu vas me dire. C'est -toi qui m'entretiens! Apparemment parce que c'est ton plaisir! -L'argent, je m'en moque. Est-ce que j'y tiens? J'ai ma tante Pivent et -mon cousin Méraud. Ils m'aiment comme je suis! Je ne fais donc que ce -qui me plaît. Il faut te fourrer cette idée-là sous les cheveux, -Excellence. Si je me suis donnée à toi, c'est que je le voulais bien. -J'ai le droit d'en faire autant pour les autres. - -Des gouttes de sueur perlaient au front de Chazolles. - -Il essuya avec son mouchoir ces larmes que la honte et l'indignation -lui arrachaient. - -Il releva la tête et vit cette fille élégante, à la figure suave et -sereine, qui s'exprimait comme une harengère et le traitait, lui, -qu'elle nommait avec dérision: Excellence! comme elle n'eût pas traité -un portefaix ou un chiffonnier. - -Ce contraste entre la virginité du visage, la candeur effarouchée des -yeux, les blancheurs satinées de la peau, la perfection idéale des -bras et des mains, et la banalité, la rudesse grossière et basse des -paroles, le plongeait dans une stupeur hébétée. - ---Ainsi, reprit-il, tu veux me quitter? - ---Oui, si tu ne te contentes pas de ce que je te donne. - -Et tout à coup, par un de ces revirements si fréquents chez elle, elle -reprit, câline: - ---Ne te forge donc pas des peines et des ennuis. Pourquoi faire? - -Elle lui passa les deux bras autour du cou, en se frottant avec des -ondulations félines, comme une chatte qui ronronne dans les jambes de -son maître, mais il ne se dérida pas. - ---Je serais déshonoré à mes yeux si j'acceptais un partage pareil! -C'est impossible. - ---Pourquoi? - ---Tu ne comprends pas l'infamie d'un pareil marché? Je t'aime trop -d'ailleurs pour te savoir à d'autres. - ---Moi aussi, je t'aime, méchant jaloux. - ---Alors, sois à moi, à moi seul! - -Elle secoua la tête et se mit à rire. - -Mais les notes de ce rire forcé sonnaient faux dans le silence de la -grande cour où les lumières brillaient comme dans les profondeurs d'un -puits. - ---Tu en demandes trop, dit-elle. - -Si Angèle n'avait pas fixé les amours du plafond, elle aurait pu voir -son amant blêmir jusqu'à la lividité et son front se plisser dans une -contraction nerveuse réprimée avec peine. - ---Le temps est à l'orage, fit-elle. C'est ennuyeux, les scènes. Il -n'en faut plus. Je la reprends, ma liberté; oui, monsieur. - ---Qu'en feras-tu? - ---Ce que je voudrai. - ---Tu es bien décidée? - ---Oui. - ---Ah! dit-il, tu ne m'as jamais aimé. - ---Je crois que si. Qu'entends-tu par aimer? - ---J'entends se dévouer au bonheur de son amant, lui sacrifier ses -goûts personnels, éviter de le froisser, de le troubler; ne pas le -cribler à chaque minute de coups d'épingle, ne pas surexciter sa -jalousie qui prouve son amour, par des coquetteries sans nom, être -indulgente enfin et douce pour lui. - ---Et je n'ai pas ces qualités? - -Il la tint embrassée et plongea ses yeux ardents dans les prunelles de -la jeune femme. - ---Prends garde, dit-elle, tu me fais mal. Tu as tes nerfs. - ---C'est vrai! je suis malade. Je tremble la fièvre. - -Et sa voix devint plus grave. - ---Angèle, dit-il, je t'ai bien aimée, moi! Lorsque je t'ai vue pour la -première fois, j'ai compris que ma destinée était liée à la tienne. -Alors j'ai changé ma vie. Là-bas, au fond de ma province, le soleil, -loin de toi, me semblait glacé, les bois étaient tristes, ces bois -auparavant pleins de bruit et de fanfares; la musique des chiens -courant le cerf m'ennuyait. La maison où m'accueillait le sourire de -la sainte qui est ma femme, où des bébés blancs et roses m'ouvraient -leurs bras, me parut vide et morne. - -Les jardins étaient tristes, les champs n'avaient plus de charmes. -Qu'ai-je fait? J'ai déserté ce paradis de l'amour pur et sans -reproche, pour cet enfer, pour cette odieuse fournaise de Paris. J'ai -cherché un prétexte à mes absences et l'ai trouvé sans peine. -Pourquoi, si tu me réservais de si cruelles déceptions, t'es-tu placée -sur ma route? Pourquoi te faire un jeu de m'enivrer de tes regards, de -tes caresses? Pourquoi m'as-tu promis ce que tu ne tiens pas? Pourquoi -m'avoir menti quand rien ne t'y contraignait, quand la misère même, -cette suprême excuse des femmes qui tombent, n'était pas là pour -t'absoudre? - -As-tu quelque reproche à m'adresser? Non! J'ai assuré ton avenir. Tu -es indépendante et libre pour la vie. J'en espérais quelque gratitude -et tu m'exaspères avec tes insolences. Tu veux me quitter. Mais après? -Que me restera-t-il à moi, qui t'ai tout sacrifié? Excepté toi, je -n'ai plus rien! Voyons, fais un effort, rappelle-toi! Que nous -disions-nous, seuls tous deux, sous les ombrages de nos bois, dans les -profondeurs des bosquets du Val-Dieu? - -Et maintenant, quelle décadence! Après un an de félicité, parce que -j'étais imbécile et crédule, sont venues les heures terribles. La -jalousie a parlé. Alors sont arrivées les querelles, les colères de -chaque jour, des blessures mortelles. Et de mon côté, j'en rougis, des -emportements que tu te fais un malin plaisir d'exciter. Tu te plais à -déchaîner une rage qui s'abaisse jusqu'à la brutalité, à aiguillonner -un orgueil dont tu connais les violences. Mais c'est à se suicider -pour cette dégradation où tu me fais descendre! - -Moi, un homme du monde, un galant homme, je suis devenu un jouet pour -tes caprices, tu me foules aux pieds comme ce tapis sur lequel tu -marches; tu me jettes à la face des mots qu'une fille du ruisseau -garde pour les êtres abjects qui vivent de ses vices et de ses -largesses! Plus mon respect et mes attentions s'humilient devant toi, -plus tes audaces grandissent et tes dédains redoublent! Ah! quel mal -tu causes, et avec quels raffinements tu enflammes les plaies que tu -fais! - -Elle essaya de s'arracher de ses mains et n'y pouvant parvenir: - ---As-tu fini? dit-elle. - ---Oui, répliqua-t-il d'une voix altérée. - ---Eh bien! voilà mon ultimatum, comme vous dites, vous autres. Tu as -peut-être raison, mais je ne peux pas me changer. Tu réfléchiras. Je -t'ai bien aimé, j'ai été sincère. Mais ce que j'ai promis je ne peux -pas le tenir. Entends-tu? je ne peux pas? Nous ne sommes pas -enchaînés, n'est-ce pas? Si tu ne me veux pas comme je suis, -quittons-nous! Quittons-nous! Demain, je m'en irai à Trouville pour -une dizaine de jours, c'est décidé. Tu réfléchiras! - ---Tu iras seule? - ---C'est mon affaire. - -Chazolles la repoussa brutalement en se levant; il s'approcha de la -balustrade de fer forgé, pour baigner son front en feu, dans l'air -humide de la nuit. - -Il resta une seconde penché sur l'abîme, et soudain il se recula, en -passant ses doigts sur son front comme pour en arracher une idée -tentatrice qui l'épouvantait. - -Angèle s'était renversée sur le dossier de son fauteuil, la gorge au -vent, et contemplait Maurice avec une curiosité indifférente. - -Il se rapprochait d'elle. - ---Ainsi c'est décidé? - ---Quoi? - ---Tu veux des amants? - ---Tu as bien une femme et une maîtresse! Après tout, j'ai été élevée -comme ça, moi! Je ne suis pas de ces demoiselles qu'on garde avec des -escortes de bonnes pour les préserver d'un accroc à leur robe -d'innocence. Tu aurais dû le savoir! Encore n'y parvient-on pas -souvent! - ---Ah! fit Chazolles avec dégoût, tout sombre dans ce naufrage sous ton -souffle de femme perdue! Je ne sais plus ce que je fais, d'où je viens -ni où je suis! J'ai peur de moi et je me sens capable d'un crime, d'un -trait de folie sans remède. J'essaye de me raisonner, de me détacher -de cette vile passion qui m'entraîne à ta suite. Je pense à tes -perfidies, à tes chutes, rien n'y fait! Plus je m'efforce de sortir du -bourbier, plus je m'y enfonce! Tes yeux sont pour moi ce qu'est la -liqueur mortelle pour un alcoolique qu'elle abrutit et qu'elle tue! -Malheureuse et tu te joues de moi! de mon honneur, de ma paix, de mon -repos! Prends garde. Tu ressembles au dompteur qui se rit de la -férocité de ses lions et finit par être dévoré. - ---Comédie! Allons, dit-elle après un silence, c'est bien décidé; nous -ne nous reverrons plus? Tu ne veux pas? - ---Tu pars? - ---Demain. - -Et, très calme en apparence, elle ajouta: - ---Cela vaudra toujours mieux que d'être dévorée. Tu es féroce, mon -pauvre Maurice, pour un ministre de l'agriculture. Va-t'en. Le temps -est un grand maître. Il te guérira. - -Elle s'était levée encore une fois. - -Sa taille cambrée ondulait sous la batiste transparente qui dessinait -ses formes sans défaut et se teintait de la couleur de sa chair rosée. - -Chazolles frissonna à la pensée qu'il la voyait pour la dernière fois. - -Il hésitait. Il ne pouvait pourtant pas renoncer à elle. Il aurait -préféré la voir morte! - ---Et si cette séparation me rend fou? Si je t'aime trop pour la -supporter? Si je me tue dans un instant d'égarement; si je compromets -l'honneur d'un nom jusque-là intact! Si la seule idée que tu es à -d'autres me rend capable de tout, n'auras-tu pas pitié de moi? - ---Des phrases! On ne tue pas sa maîtresse et on ne se tue pas parce -qu'elle cesse de vous aimer. Paris serait dépeuplé en huit jours. Tu -es stupide. - ---Oui, stupide d'amour, fou de colère. Tu as été le poison! Tu as -infiltré dans mes veines le feu qui me brûle. Depuis notre fatale -rencontre, je n'ai pas eu une minute de joie. Tant que tu vivras, tu -me causeras des tortures pareilles! - -J'ai tout fait pour m'étourdir. Rien n'a réussi. - -Malgré ton indignité, je te veux et je te veux à moi. Tes mensonges, -tes dédains, tes trahisons irritent mon amour au lieu de l'éteindre. -Toi vivante, je n'aurai pas un instant de repos! Ne vaut-il pas mieux -mourir tout d'un coup plutôt que de s'avilir et de se dégrader? - -Il lui appuya la main sur l'épaule si rudement qu'elle tomba à ses -genoux. - ---Ah! cria-t-elle, tu es un lâche! - -Ce mot le fouetta au visage comme un coup de cravache. Jamais un homme -n'aurait osé lui jeter cette insulte à la face. - -Dans une étreinte involontaire, il écrasa le bracelet de brillants -qu'elle portait au bras. - -Le cercle d'or en éclats lui entra dans les chairs. - -Elle poussa un cri de douleur. - ---Au secours! - -A la vue du sang qui coulait, Chazolles perdit la tête. - ---Veux-tu être à moi seul? dit-il. - ---Non. - ---Tiens tes promesses. - ---Je ne te dois rien. - ---Tu me hais donc bien? - ---Oui, cria-t-elle affolée, je te hais! oui, je veux être libre, je ne -veux plus te revoir jamais, entends-tu, jamais! - ---C'est ton dernier mot? - ---Oui. - -D'un geste énergique, prompt comme l'éclair, il la saisit par la -taille et la lança par la fenêtre. - -Un cri désespéré retentit dans le vide. - - - - -XLI - - -A ce cri, Chazolles sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Saisi -d'une indicible terreur, il s'abattit sur le fauteuil qu'il venait de -quitter, et un mouvement convulsif le fit trembler, comme s'il avait -vu sa victime ensanglantée lui reprocher son crime à la face de la -justice des hommes. - -Ce cri sinistre, aigu, déchirant, l'avait dégrisé subitement de sa -colère. - -Il comprit l'horreur de sa situation. - -Il n'était plus qu'un vulgaire assassin. - -Il chercha autour de lui une arme, un couteau pour faire justice et se -tuer sur la place. - -Rien! - -Il écouta les bruits de la maison et de la rue, croyant qu'elles -allaient s'éveiller à cette lugubre plainte qui avait traversé le -silence de la nuit. - -Rien encore. - -Alors il osa s'approcher de la fenêtre et se pencha sur l'abîme. - -Au fond, à la lueur des deux candélabres qui brûlaient toujours, il -aperçut une masse blanche inerte, écrasée sur le pavé. - -Il la fixa de ses yeux pleins de larmes brûlantes comme de la lave en -fusion et tout à coup, il crut voir la morte se remuer; un faible -gémissement monta jusqu'à lui. - -Effaré, il se précipita dans l'escalier. Arrivé à la loge de la -concierge, il frappa vivement. - ---Madame Adrien, dit-il, levez-vous. - -Déjà dans la cour, il se jetait à genoux à côté de la malheureuse -fille. - -Elle respirait encore. - -Il essaya de la rappeler à la vie. - ---Angèle, lui dit-il, c'est moi. - -Il l'appelait des noms les plus doux, la soutenant dans ses bras, la -tête égarée, la suppliant de revenir à elle, ne sachant ce qu'il -disait, prêt à donner toute sa fortune, sa vie, pour réparer sa féroce -colère! - -Mais elle retombait inanimée sur les dalles de granit où elle s'était -brisée. - -Alors, avec des précautions infinies, il l'emporta sur le lit de la -concierge qui s'était habillée à la hâte. - ---Grand Dieu, dit-elle, qu'y a-t-il? - ---Il y a, répondit Chazolles, d'une voix sourde, que cette pauvre -fille m'a exaspéré, que je l'ai tuée en la jetant par la fenêtre et -que je vais me brûler la cervelle chez moi. - ---Vous tuer! - ---Sans doute, dit Chazolles, qui reprenait son sang-froid. Croyez-vous -que je me laisserai traîner en prison comme un voleur! - ---Vous n'y pensez pas. Et votre femme, vos enfants, votre nom? -Voyons, monsieur Chazolles! du courage! Il y a peut-être un moyen. - ---Non! - ---Mais si. Tenez. Réfléchissez. La maison est vide. La bonne couche à -l'extrémité sur le jardin. Elle n'a rien entendu. Moi, je vous -appartiens, vous le savez. Je vous dois tout et je donnerais ma vie -pour vous! Personne ne vous a vu. A cette heure-ci, la rue est -déserte. Allez-vous en. Rentrez chez vous. Qu'est-ce que cette pauvre -fille? Une malheureuse qui vous trompait. Vous ne pouvez pas la -rappeler à la vie! Est-ce qu'elle ne peut pas s'être suicidée, jetée -elle-même par la fenêtre? Ce sont des natures fantasques. Qui donc -découvrira la vérité? S'il y a des lettres, enlevez-les! Mais -sauvez-vous, sauvez votre famille, votre honneur, celui de vos -enfants! Laissez-moi seule. Je m'expliquerai avec la police. Je ne -veux pas qu'on vous accuse, vous, le meilleur des hommes! Allons, du -coeur! - -Le ministre était penché sur le lit où sa maîtresse râlait dans les -spasmes de l'agonie. - -Un combat acharné se livrait en lui. - -Madame Adrien, avec sa logique, venait de réveiller un espoir, celui -du salut, et peut-être il allait succomber à cette tentation et -abandonner la malheureuse expirante, quand les yeux d'Angèle -s'ouvrirent et s'attachèrent sur les siens avec une expression de -souffrance indicible et en même temps avec une angélique douceur. - -Il n'y avait pas un reproche dans ce regard. - ---Non, dit-il, c'est impossible. Tant qu'il y aura une ombre de vie en -elle je ne saurais l'abandonner. Ce serait un double crime! Courez, -amenez un médecin! - ---Mais c'est votre perte. - ---Tant pis; que Dieu en décide! - -Madame Adrien se jeta aux genoux de son maître. - ---Je vous en supplie, dit-elle! C'est un sacrifice inutile. Vous voyez -bien qu'elle se meurt. - ---Allez, je le veux. - -Il y avait à deux pas un docteur très connu. - -La concierge courut le chercher et en quelques instants il arriva. - -La blessée avait repris connaissance, mais elle était brisée. Sa vie -ne tenait qu'à un fil. Sa tête seule avait été préservée dans la chute -par une sorte de miracle. - -Étendue sur le lit, elle ne pouvait faire un mouvement sans laisser -échapper une plainte, douce comme un vagissement d'enfant. - -Le docteur, un vieillard à cheveux blancs, examina avec attention -cette tête si jeune et si belle où déjà la mort mettait ses ombres et -que sa chevelure d'or entourait comme une auréole. - ---Elle est tombée du quatrième dans la cour sur le pavé, expliqua la -concierge qui tentait de sauver son maître. - ---Elle sera morte dans un quart d'heure, mais, est-ce un accident ou -un crime? demanda le docteur. - -La blessée entendit cette question. - -Elle reporta ses yeux vers Chazolles atterré. - -Elle avait compris. - -Il était perdu si elle voulait. Maintenant elle tenait sa vie entre -ses mains comme il avait tenu la sienne, et il n'avait pas eu pitié, -lui. - -Le sang l'étouffait. Elle ne pouvait parler; pourtant, en faisant un -effort, qui lui arracha un cri de douleur, elle murmura ces mots que -le docteur entendit: - ---Du papier! - ---Donnez-lui ce qu'elle veut, commanda Chazolles à la concierge, qui -hésitait. - -Il pleurait silencieusement près du lit. - -Angèle le regarda une dernière fois, de ses doux yeux bleus, où deux -grosses larmes roulaient, et, étendant la main, elle écrivit -lisiblement, au milieu de souffrances indicibles, cette phrase: - - «Je l'adorais! Je me suis tuée parce qu'il ne m'aimait plus.» - -Et elle signa: - - ANGÈLE MÉRAUD. - -Chazolles se jeta à genoux et baisa la main qui était retombée -immobile, lasse de ce suprême effort, sur le drap. - -Elle ne bougea plus. - -Bientôt une écume sanglante inonda ses lèvres. - -Elle poussa un dernier soupir. - ---C'est fini, dit le médecin. Elle était bien jeune pour la mort. -Pauvre enfant! - -Et quand Chazolles fut seul avec la concierge: - ---Ah! dit-il, quand je l'aimais comme un insensé, je savais bien -qu'il y avait de l'or dans cette fange! Oh! oui, pauvre, pauvre enfant -perdue! - -Il passa la nuit auprès d'elle et ce ne fut qu'au point du jour que -madame Adrien obtint de lui qu'il s'éloignât afin d'éviter un scandale -inutile. - -La pauvre petite, que son amant avait reportée dans sa chambre et -couchée comme une fiancée dans son lit aux riches tentures, dormait de -son dernier sommeil, plus belle dans la mort qu'elle ne l'avait été -dans la vie. - - - - -XLII - - -Les journaux parlèrent peu de cet accident. - -Personne ne connut la vérité, et cette fin, pareille à celle de -beaucoup d'autres désespérées, passa presque inaperçue. - -Quelques-uns l'attribuèrent à une imagination frappée par l'histoire -étrange du café Durand, histoire dont elle avait été l'héroïne. - -Huit jours après Chazolles donna sa démission de ministre et de -député, au moment du mariage de sa soeur avec Duvernet, mariage qui -fut célébré à Grandval au commencement d'août. - -Chazolles retrouva au Val-Dieu la tranquillité profonde de cette -retraite si propice aux apaisements de l'âme et où on croit encore -entendre, dans le murmure du vent, la nuit, les psalmodies des moines -ou les voir errer, traversant en longues files les cloîtres et les -grandes salles nues. - -Il y trouva aussi les caresses de ses enfants et les attentions -délicates d'Hélène qui ne lui adressa ni une question, ni un reproche. - -Elle ne tarda pas néanmoins à deviner que son mari, toujours -taciturne et sombre, lui cachait un secret. - -Un soir, comme la nuit tombait, et qu'il commençait dans le parc sa -promenade solitaire, elle le suivit. - -Il s'enfonça dans les allées écartées, seul, et parvenu à la lisière -de la forêt, après avoir franchi la rivière qui coupe la prairie, sur -un pont rustique, il s'arrêta à l'extrémité d'une allée de chênes si -vieux qu'ils tombent en poussière, auprès d'une petite chapelle dont -l'origine se perd dans les âges légendaires. - -Là, il s'assit sur un banc de pierre et, la tête cachée dans ses -mains, il pleura abondamment. - -Il était là depuis quelques instants, abîmé dans ses souvenirs, quand -une main se posa sur son épaule et une douce voix murmura à son -oreille: - ---Pourquoi pleures-tu? - -Il se redressa vivement. - -Hélène était devant lui. - -Depuis son retour, unis devant le monde comme par le passé de façon à -tromper les curiosités, ils vivaient en réalité séparés. - -Jamais Maurice ne franchissait le seuil de la chambre de sa femme. - -Et comme il se taisait: - ---Heureux, reprit-elle avec une ineffable bonté, tu pouvais être à -d'autres; malheureux, tu m'appartiens. Je veux tout savoir. Si tu as -une peine, tu m'en dois la moitié. Tu me caches un secret! - ---Eh bien! oui, murmura-t-il, j'en ai un; il m'étouffe et j'en meurs. - ---Ah! s'écria-t-elle, parle et fût-ce un crime, s'il te rend à moi, je -le bénirai. - -Alors, en se jetant aux pieds d'Hélène comme à ceux d'un confesseur, -il lui raconta tout. - -Il repassa l'histoire de ses deux dernières années, de sa trahison -envers elle, la plus sainte, la plus adorable des femmes, la meilleure -des mères. Il lui raconta la fascination que cette fille exerçait sur -lui, ses luttes, ses remords de la peine qu'il lui causait à elle, son -Hélène, ses vains efforts pour se soustraire à la tyrannie d'une -passion indomptable et toute-puissante; il lui expliqua les conseils -discrets de Duvernet, conseils qu'il aurait voulu suivre et auxquels -il résistait malgré lui; il entra dans tous les détails de sa vie, ne -s'excusant jamais, s'accusant au contraire comme un criminel indigne -de pardon. Enfin, il dit la vérité sur cette mort tragique de la -malheureuse Angèle, son dévouement pour le sauver, lui qui l'avait -tuée, assassinée dans un accès de folie! - -Hélène l'écoutait immobile, pâlie et frémissante sous l'éclat de la -lune qui s'était levée et perçait la voûte de feuillages qui les -recouvrait, belle de la beauté surnaturelle des femmes pures et douces -dont la vie est une suite de résignations et de dévouements. - -Lui, courbé comme un coupable qui va entendre son arrêt, il attendait, -anxieux et abattu, mais déchargé d'un poids qui l'écrasait. - -Elle lui tendit la main: - ---Viens, dit-elle. Elle t'a pardonné; je te pardonne aussi, c'est le -rôle des femmes! Nous ferons du bien pour elle! - ---Ah! s'écria-t-il en la prenant dans ses bras et en l'élevant jusqu'à -ses lèvres, tu es bonne comme les anges! - ---Je ne suis pas bonne, dit-elle simplement. Je t'aime. - ---Malgré mon crime!... - ---Malgré tout et jusqu'à la tombe! - - * * * * * - -Duvernet a eu le sort de tous les ministres. - -Il est tombé comme les autres. - -Sa majorité a diminué graduellement, depuis la lune de miel de son -cabinet, jusqu'à sa chute. - -Il a vécu onze mois et neuf jours. - -C'est un des plus longs ministères qu'on ait signalés depuis douze -ans. - -Mais Duvernet a offert cette singularité qu'il est tombé gaiement et -sans murmurer, aussi galant et satisfait le lendemain de sa chute que -la veille de son élévation, toujours d'égale humeur et sans rancune -contre ceux qui se sont groupés pour saper son autorité et lui ravir -son portefeuille. - -Il possédait un talisman: Denise Châtenay, la soeur d'Hélène. - -Il a tenu parole. - -Il s'est retiré à la campagne. - -Il vit à Grandval avec M. Châtenay, la perle des beaux-pères. - -M. Châtenay n'en a pas encore fini avec son oppidum; il croit avoir -découvert l'autre jour une tour d'une notable importance et qui devait -jouer un rôle dans le système de défense de cette place dont l'origine -n'est pas claire. - -Chazolles et Duvernet, qui possèdent les précieuses archives des -Cisterciens, ont trouvé de leur côté, dans un coin de la vénérable -bibliothèque du Val-Dieu un plan très précis concernant l'oppidum en -litige. - -Il appert de ce document qu'au dix-septième siècle, les moines -possédaient à Rudelande une ferme considérable, qu'ils détruisirent -pour en convertir les terres en futaies. - -D'où il suit que la tour dont les fondations ont été mises au jour par -des fouilles intelligentes était un simple pigeonnier. - -Mais ces deux gendres modèles n'ont point divulgué leur trouvaille -pour laisser à M. Châtenay la jouissance de ses illusions. - -N'est-ce pas tout dans la vie? - -Gaspard Méraud a été navré six mois de la perte de sa cousine. - -Il l'aimait réellement. - -Il se console en assassinant les lapins du Val-Dieu, quand il peut, et -en razziant les carpes et les brochets des étangs. - -Chazolles lui laisse toutes les permissions possibles et le comble -d'attentions. - -Grâce au curé, Herminie arrive enfin au comble de ses désirs. - -Elle épouse Méraud. - -Madame Pivent s'est mariée de désespoir à un maraîcher de Clamart, -celui dont le fils voulait épouser Angèle. - -Denise et Hélène sont parfaitement heureuses. - -Quant à Chazolles, il vit en véritable moine. - -Il affecte même de se choisir des formes et des couleurs de vêtements -qui rappellent les robes à capuche des disciples de saint Benoît. - -Il ne touche à aucune arme, ne chasse jamais et passe son temps à -cultiver ses terres et à lire dans la bibliothèque du Val-Dieu. - -Pour les autres, le Val-Dieu est un château adorable avec ses -tourelles, ses fenêtres en ogive à vitraux coloriés et à trèfles de -pierre; pour lui, le Val-Dieu est redevenu une abbaye où, dans le -silence, la retraite et l'étude, il expie une minute de colère jalouse -et d'amour furieux. - -Parfois, dans ses heures de solitude, un fantôme souriant et tendre, -emporté dans les airs comme la Francesca du Dante, passe devant lui. - -Alors une larme brûlante lui monte du coeur aux yeux. - -Il serait mort de remords et de désespoir, mais il est gardé par trois -anges terrestres. - - -FIN - - -F. Aureau,--Imprimerie de Lagny. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Angèle Méraud, by Charles Mérouvel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÈLE MÉRAUD *** - -***** This file should be named 42896-8.txt or 42896-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/8/9/42896/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
