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-The Project Gutenberg EBook of De la démonialité des animaux incubes et
-succubes, by Louis Marie Sinistrari d'Ameno
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: De la démonialité des animaux incubes et succubes
-
-Author: Louis Marie Sinistrari d'Ameno
-
-Translator: Isidore Liseux
-
-Release Date: September 10, 2013 [EBook #43686]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA DÉMONIALITÉ DES ***
-
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Ian Swainson and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Print project.)
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-
-DE LA
-DÉMONIALITÉ
-
-[Marque d'imprimeur]
-
-
-DE LA
-Démonialité
-_ET DES ANIMAUX_
-INCUBES ET SUCCUBES
-
-
-_où l'on prouve qu'il existe sur terre des créatures
-raisonnables autres que l'homme, ayant comme lui
-un corps et une âme, naissant et mourant comme
-lui, rachetées par N. S. Jésus-Christ et capables
-de salut ou de damnation,_
-
-Par le R. P.
-Louis Marie SINISTRARI d'Ameno
-de l'Ordre des Mineurs Réformés de l'étroite Observance
-de Saint-François (XVIIe siècle)
-
-_Publié d'après le Manuscrit original découvert
-à Londres en 1872 et traduit du Latin par_
-ISIDORE LISEUX
-SECONDE ÉDITION
-
-PARIS
-_Isidore LISEUX, 5, Rue Scribe_
-_1876_
-
-
-
-
-_La première édition de cet ouvrage, publiée il y a quelques mois à
-peine, est aujourd'hui épuisée._
-
-_En le réimprimant, l'Éditeur est heureux de pouvoir remercier les
-lecteurs d'élite qui ont si favorablement accueilli, dès son apparition,
-le chef-d'oeuvre du Père Sinistrari. Comme il fallait s'y attendre,
-une bonne part de ces remercîments revient au Clergé catholique: avec
-leur perspicacité habituelle, les Ecclésiastiques réguliers et séculiers
-ont compris ce qu'un tel livre ajoutait d'éclat à l'enseignement de
-l'Église Romaine; leur concours seul devait suffire pour en assurer le
-succès._
-
-_Mais ce qui a le plus touché l'Éditeur, il l'avoue ingénument, c'est le
-témoignage tout spontané de satisfaction qui lui a été adressé par l'un
-des supérieurs de l'Ordre même auquel appartenait son auteur, par le R.
-P. Provincial des Capucins pour la province de P..... On trouvera à la
-fin du volume la lettre du Révérend Père A.....: elle est de nature à
-éclairer les personnes défiantes qui, ne voulant croire à la sincérité
-de cette publication, avaient osé formuler leurs soupçons par le vilain
-mot de «facétie bibliographique». Ces hommes de peu de foi sont
-excusables peut-être de ne pas pousser le Christianisme jusqu'à dire
-avec Saint Augustin, _Credo quia absurdum_: ils devraient au moins ne
-pas se montrer plus incrédules que la sagesse payenne, et observer avec
-Horace qu'il ne faut s'étonner de rien, _nil admirari_._
-
-Mai 1876.
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-DE LA PREMIÈRE ÉDITION (_Paris, 1875_)
-
-
-
-
-J'étais à Londres en l'année 1872, et j'y bouquinais,
-
- Car que faire _là-bas_, à moins qu'on ne _bouquine_?
-
-Les vieux livres me faisaient vivre dans les âges passés, heureux
-d'échapper au présent, d'échanger les petites passions du jour contre la
-tranquille intimité des Alde, des Dolet ou des Estienne.
-
-Un de mes libraires favoris était M. Allen, respectable vieillard,
-établi dans l'_Euston Road_, presque à la porte de _Regent's Park_. Non
-que sa boutique fût particulièrement riche en bouquins poudreux: au
-contraire, elle était fort petite, et cependant jamais remplie. A peine
-quatre ou cinq cents volumes à la fois, bien époussetés, bien luisants,
-rangés avec symétrie sur des rayons à portée de la main; ceux du haut
-restaient vides. A droite, la Théologie; à gauche, les Classiques Grecs
-et Latins, en majorité, avec quelques livres Français et Italiens; car
-telles étaient les spécialités de M. Allen: on eût dit qu'il ignorait
-absolument Shakespeare et Byron, et que la littérature de sa nation
-n'allait pas pour lui au delà des sermons de Blair ou de Macculloch.
-
-Ce qui, au premier coup d'oeil, frappait dans ces livres, c'était la
-modicité de leur prix, comparée à leur excellent état de conservation.
-Évidemment ils n'avaient pas été achetés au tas, au mètre cube, comme
-les rebuts des ventes publiques, et pourtant les plus beaux, les plus
-anciens, les plus vénérables par leur format, in-folio ou in-quarto,
-n'étaient pas cotés plus de 2 à 3 shillings; les in-octavo se vendaient
-1 shilling, les in-douze six pence: chacun suivant sa taille. Ainsi le
-décidait M. Allen, homme méthodique s'il en fut, et bien il s'en
-trouvait, car sa clientèle de _clergymen_, de _scholars_ et de
-_collectors_ lui restant fidèle, son _stock_ se renouvelait avec une
-rapidité que des spéculateurs plus prétentieux eussent peut-être enviée.
-
-Mais comment se procurait-il ces volumes bien reliés et bien conservés,
-qui, partout ailleurs, eussent été cotés cinq ou six fois plus cher?
-Ici, encore, M. Allen avait sa méthode, sûre et régulière. Personne ne
-suivait plus assidûment que lui les ventes publiques qui se font chaque
-jour à Londres: sa place était marquée au bas du pupitre de
-l'_auctioneer_. Les livres les plus rares, les plus précieux, passaient
-devant lui, disputés à des prix souvent fabuleux par les Quaritch, les
-Sotheran, les Pickering, les Toovey, et autres bibliopoles de la
-capitale Britannique; M. Allen souriait de ces folies: une fois
-l'enchère mise par tout autre, il n'eût pas ajouté un _penny_, se fût-il
-agi d'un _Gutenberg_ inconnu ou du Boccace de _Valdarfer_. Mais si de
-temps à autre, soit distraction, soit lassitude, la concurrence des
-acheteurs faiblissait (_habent sua fata libelli_), M. Allen était là:
-_six pence!_ murmurait-il, et parfois l'article lui restait; parfois
-même, deux numéros consécutifs, réunis faute de trouver acheteur
-isolément, lui étaient adjugés, toujours pour ce minimum de _six pence_,
-qui était, à lui, son maximum.
-
-Beaucoup de ces dédaignés méritaient sans doute leur sort; mais il
-pouvait s'en glisser dans le nombre qui n'étaient pas indignes des
-honneurs du catalogue, et que, à tout autre moment, des acheteurs plus
-attentifs ou moins capricieux eussent peut-être couverts d'or. Ceci,
-toutefois, n'entrait pour rien dans les calculs de M. Allen: la seule
-règle de son estimation, c'était le format.
-
-Or, un jour qu'à la suite d'une vente publique considérable, il avait
-exhibé dans sa boutique des achats plus nombreux que d'ordinaire, je
-remarquai spécialement quelques Manuscrits en langue Latine, dont le
-papier, l'écriture, la reliure, dénotaient une origine Italienne, et qui
-pouvaient avoir deux cents ans d'existence. L'un avait pour titre, je
-crois: _De Venenis_, un autre: _De Viperis_, un troisième (c'est le
-présent ouvrage): _De Dæmonialitate_, _et Incubis_, _et Succubis_. Tous
-trois, d'ailleurs, d'auteurs différents, et indépendants l'un de
-l'autre. Poisons, vipères, démons, que d'horreurs réunies! pourtant, ne
-fût-ce que par politesse, il fallait acheter quelque chose; après un peu
-d'hésitation, ce fut le dernier que je choisis: Démons il est vrai, mais
-Incubes, mais Succubes, le sujet n'est pas vulgaire, et moins vulgaire
-encore était la façon dont il me semblait traité. Bref, j'eus le volume
-pour _six pence_ (63 centimes), un prix de faveur pour un in-quarto: M.
-Allen jugeait sans doute ce gribouillage au-dessous du tarif de la
-lettre moulée.
-
-Ce manuscrit, en papier fort du XVIIe siècle, relié en parchemin
-d'Italie, et d'une conservation parfaite, a 86 pages de texte. Le titre
-et la première page sont de la main de l'auteur, une écriture de
-vieillard; le reste est fort nettement écrit par une autre main, mais
-sous sa direction, comme en témoignent des additions et rectifications
-_autographes_ répandues dans tout le corps de l'ouvrage. C'est donc bien
-le Manuscrit original, selon toute apparence unique et inédit.
-
-Notre bouquiniste avait fait cette acquisition quelques jours auparavant
-à la salle _Sotheby_, où avait eu lieu (du 6 au 16 Décembre 1871) la
-vente des livres du baron Seymour Kirkup, collectionneur Anglais, mort à
-Florence. Le Manuscrit était ainsi indiqué dans le Catalogue de la
-vente:
-
-
- Nº 145. AMENO (_R. P. Ludovicus Maria_ [Cotta] de).
- De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis, _Manuscript_.
- _Sæc. XVII-XVIII._
-
-
-Quel est cet écrivain? a-t-il laissé des ouvrages imprimés? c'est une
-question que j'abandonne aux bibliographes, car, malgré de nombreuses
-recherches dans les Dictionnaires spéciaux, je n'ai rien pu apprendre à
-cet égard. Brunet (_Manuel du libraire_, art. Cotta d'Ameno) soupçonne
-vaguement son existence, mais il le confond avec son homonyme, et sans
-doute aussi son compatriote, Lazaro Agostino Cotta d'Ameno, avocat et
-littérateur Novarais. «L'auteur», dit-il, «dont, à ce qu'il paraît, les
-véritables prénoms seraient _Ludovico-Maria_, a écrit plusieurs ouvrages
-sérieux...» L'erreur est évidente. Ce qui est certain, c'est que notre
-auteur vivait dans les dernières années du XVIIe siècle, comme il
-résulte de son propre témoignage, et qu'il avait professé la théologie à
-Pavie.
-
-Quoi qu'il en soit, son livre m'a paru très-intéressant à divers points
-de vue, et je le donne en toute confiance à ce public choisi, pour qui
-le monde invisible n'est pas une chimère. Je serais fort étonné qu'après
-l'avoir ouvert à une page quelconque, on ne fût pas tenté de revenir sur
-ses pas et d'aller jusqu'au bout. Le philosophe, le confesseur, le
-médecin, y trouveront, avec la foi robuste du Moyen-âge, des aperçus
-neufs et ingénieux; le lettré, le curieux apprécieront la solidité du
-raisonnement, la clarté du style, la gaîté des récits (car il y a des
-historiettes, et finement contées). Tous les théologiens ont consacré
-plus ou moins de pages à la question des rapports matériels de l'homme
-avec le démon; de gros volumes ont été écrits sur la sorcellerie, et le
-mérite de ce travail serait assez mince s'il se bornait à développer la
-thèse ordinaire; mais tel n'est pas son caractère. Le fond de l'ouvrage,
-ce qui lui donne un cachet vraiment original et philosophique, c'est la
-démonstration toute nouvelle de l'existence des Incubes et des Succubes
-en tant qu'animaux raisonnables, corporels à la fois et spirituels comme
-nous, vivant au milieu de nous, naissant et mourant comme nous, comme
-nous enfin rachetés par les mérites de Jésus-Christ et capables de salut
-ou de damnation. Pour le Père d'Ameno, ces créatures douées de sens et
-de raison, entièrement distinctes des Anges ou des Démons purs esprits,
-ne sont autres que les Faunes, les Sylvains, les Satyres du paganisme,
-continués par nos Sylphes, nos Lutins, nos Follets; et ainsi se trouve
-renouée la chaîne des croyances. A ce titre seulement, et sans parler de
-l'intérêt des détails, ce livre appellerait l'attention des lecteurs
-sérieux: je suis persuadé qu'elle ne lui fera pas défaut.
-
-I. L.
-
-_Mai 1875._
-
-* * * * *
-
-L'Avertissement qui précède était _composé_ à l'imprimerie et prêt à
-mettre sous presse, lorsque, en me promenant sur les quais, je
-rencontrai par hasard un exemplaire de l'_Index librorum prohibitorum_.
-Machinalement je l'ouvris, et la première chose qui me tomba sous les
-yeux fut l'article suivant:
-
- de Ameno Ludovicus Maria. _Vide_ Sinistrari.
-
-Mon coeur battait très-fort, je l'avoue. Étais-je enfin sur la trace
-de mon auteur? était-ce la _Démonialité_ que j'allais voir clouée au
-pilori de l'_Index_? Je courus aux dernières pages du redoutable volume,
-et je lus:
-
- SINISTRARI (Ludovicus Maria) de Ameno, De Delictis
- et Poenis Tractatus absolutissimus. _Donec corrigatur.
- Decr. 4 Martii 1709._
-
- _Correctus autem juxta editionem Romanam anni
- 1753 permittitur._
-
-C'était bien lui. Le vrai nom du Père d'Ameno était _Sinistrari_, et je
-possédais le titre d'un au moins de ces «ouvrages sérieux» auxquels le
-bibliographe Brunet faisait allusion. Ce titre même, _De Delictis et
-Poenis_, n'était pas sans rapport avec celui de mon Manuscrit, et
-j'avais lieu de supposer que la _Démonialité_ était au nombre des délits
-examinés et jugés par le Père Sinistrari: en d'autres termes, ce
-manuscrit, en apparence inédit, se trouvait peut-être publié dans le
-volumineux ouvrage qui m'était révélé; peut-être encore était-ce à cette
-monographie de la _Démonialité_ que le _Tractatus de Delictis et
-Poenis_ devait sa condamnation par la Congrégation de l'_Index_. Tous
-ces points étaient à vérifier.
-
-Mais il faut avoir tenté des investigations de ce genre pour en
-connaître les difficultés. J'interrogeai les Catalogues de livres
-anciens qui me tombèrent sous la main; je fouillai les arrière-boutiques
-des bouquinistes, des _antiquaires_, comme on dit en Allemagne,
-m'adressant particulièrement aux deux ou trois maisons qui exploitent à
-Paris la vieille Théologie; j'écrivis aux principaux libraires de
-Londres, de Milan, de Florence, de Rome, de Naples: le tout sans
-résultat; le nom même du P. Sinistrari d'Ameno semblait inconnu.
-J'aurais dû sans doute commencer par une enquête à notre Bibliothèque
-Nationale; force me fut d'y recourir, et là du moins j'eus un
-commencement de satisfaction. On me présenta deux ouvrages de mon
-auteur: un in-4º de 1704, _De Incorrigibilium expulsione ab Ordinibus
-Regularibus_, et le premier tome d'une collection de ses OEuvres
-complètes: _R. P. Ludovici Mariæ Sinistrari de Ameno Opera omnia (Romæ,
-in domo Caroli Giannini_, 1753-1754, 3 vol. in-folio). Malheureusement
-ce premier tome ne contenait que la _Practica Criminalis Minorum
-illustrata_: le _De Delictis et Poenis_ faisait l'objet du tome
-troisième, et ce dernier volume, aussi bien que le second, manquait à la
-Bibliothèque.
-
-J'avais cependant un renseignement positif, et je continuai mes
-recherches. Peut-être serais-je plus heureux à la Bibliothèque du
-Séminaire de Saint-Sulpice. Elle n'est pas publique, il est vrai, mais
-les Pères Sulpiciens sont hospitaliers: n'ont-ils pas jadis donné asile
-à Des Grieux repentant, et Manon Lescaut elle-même n'a-t-elle pas foulé
-les dalles de leur parloir? J'osai donc m'aventurer dans cette sainte
-Maison; il était midi et demi, le dîner finissait; je demandai le
-bibliothécaire, et au bout de quelques minutes, je vis venir à moi un
-petit vieillard d'une politesse irréprochable, lequel me fit traverser
-le parloir commun pour m'introduire dans un autre beaucoup plus étroit,
-une simple cellule donnant sur un corridor, vitrée dans toute sa largeur
-et ouverte ainsi à tous les yeux. Précaution ingénieuse dont l'évasion
-de Des Grieux avait bien montré l'urgence. Ce ne fut pas sans peine que
-je fis comprendre au bon père, qui était sourd et myope, le but de ma
-visite. Il me laissa pour se rendre à la bibliothèque, et revint
-bientôt, mais les mains vides: là aussi, dans ce sanctuaire de la
-Théologie Catholique, le Père Sinistrari d'Ameno était entièrement
-ignoré. Je n'avais plus qu'une ressource: c'était d'aller trouver ses
-frères en Saint François, les Pères Capucins, en leur couvent de la Rue
-de la Santé! Cruelle extrémité, on en conviendra, car j'avais peu de
-chance d'y rencontrer comme ici l'ombre aimable de Manon.
-
-Enfin, une lettre de Milan vint me tirer d'embarras. Le livre
-introuvable était trouvé; je recevais à la fois la première édition du
-_De Delictis et Poenis_ (_Venetiis, apud Hieronymum Albriccium,
-1700_), et l'édition de _Rome, 1754_.
-
-C'est un traité complet, _tractatus absolutissimus_, de tous les crimes,
-délits, péchés imaginables; mais, hâtons-nous de le dire, dans l'un
-comme dans l'autre de ces volumineux in-folio, la _Démonialité_ occupe à
-peine cinq pages, sans aucune différence de texte entre les deux
-éditions. Et ces cinq pages ne sont même pas un résumé de l'ouvrage
-manuscrit que je donne aujourd'hui au public, elles en comprennent
-seulement l'exposition et la conclusion (Nºs 1 à 27 et 112 à 115). Quant
-à ce qui fait l'originalité du livre: à savoir, la théorie de ces
-animaux raisonnables, incubes et succubes, doués comme nous de corps et
-d'âme et capables de salut ou de damnation, on l'y chercherait
-vainement. Ainsi, après tant d'efforts, j'étais fixé sur tous les points
-que je m'étais proposé d'élucider: j'avais découvert l'identité du Père
-d'Ameno;[1] la comparaison des deux éditions du _De Delictis et
-Poenis_, la première condamnée, la seconde permise par la Congrégation
-de l'_Index_, m'avait appris que les fragments imprimés de la
-_Démonialité_ n'étaient pour rien dans la condamnation du livre,
-puisqu'ils n'avaient subi aucune correction; enfin, j'étais arrivé à la
-conviction que, sauf pour quelques pages, mon Manuscrit était absolument
-inédit. Heureuse terminaison de cette Odyssée bibliographique, qu'on me
-pardonnera d'avoir contée tout au long «pour l'esbattement» des
-Bibliophiles «et non aultres».
-
-I. L.
-
-_Août 1875._
-
-
-
-
-NOTE
-
-[1] Voir la notice biographique à la fin de ce volume.
-
-* * * * *
-
-
-
-
-DÉMONIALITÉ
-ou
-INCUBES ET SUCCUBES
-
-
-DÆMONIALITAS
-
-
-_Vocabulum _Dæmonialitatis_ primo inventum reperio a Jo. Caramuele in
-sua _Theologia fundamentali_, nec ante illum inveni Auctorem, qui de hoc
-crimine tanquam distincto a _Bestialitate_ locutus sit. Omnes enim
-Theologi Morales, secuti D. Thomam, 2.2., q. 154. _in corp._, sub
-specie _Bestialitatis_ recensent _omnem concubitum cum re non ejusdem
-speciei_, ut ibi loquitur D. Thomas, et proinde Cajetanus, in
-Commentario illius quæstionis et articuli, 2.2., q. 154., ad 3. dub.,
-coitum cum Dæmone ponit in specie Bestialitatis; et Cajetanum sequitur
-Silvester, vº _Luxuria_, Bonacina, _de Matrim._, q. 4., et alii._
-
-
-DÉMONIALITÉ
-
-
-Le premier auteur qui, à ma connaissance, ait imaginé le mot de
-_Démonialité_, est Jean Caramuel, dans sa _Théologie fondamentale_, et
-personne avant lui ne me paraît avoir distingué ce crime de celui de
-_Bestialité_. En effet, tous les Théologiens Moralistes, à la suite de
-S. Thomas (2, 2, question 154), comprennent, sous le titre spécifique de
-_Bestialité_, «_toute sorte de commerce charnel avec un objet quelconque
-d'espèce différente_»: ce sont les propres termes de S. Thomas. Cajetan,
-par exemple, dans son Commentaire sur cette question, classe le commerce
-avec le Démon dans l'espèce de Bestialité; de même Sylvestre, au mot
-_Luxuria_, Bonacina, _de Matrimonio_, question 4, et les autres.
-
-_2. Sed revera D. Thomas in illo loco considerationem non habuit ad
-coitum cum Dæmone: ut enim infra probabimus, hic coitus non potest in
-specie specialissima _Bestialitatis_ comprehendi; et ut veritati
-cohæreat sententia S. Doctoris, dicendum est, quod in citato loco,
-quando ait, quod peccatum contra naturam, _alio modo si fiat per
-concubitum ad rem non ejusdem speciei vocatur Bestialitas_: sub nomine
-_rei non ejusdem speciei_ intellexerit animal vivens, non ejusdem
-speciei cum homine: non enim usurpare potuit ibi nomen _rei_ pro re,
-puta, ente communi ad animatum et inanimatum: si enim quis coiret cum
-cadavere humano, concubitum haberet ad rem non ejusdem speciei cum
-homine (maxime apud Thomistas, qui formam corporeitatis humanæ negant in
-cadavere), quod etiam esset si cadaveri bestiali copularetur; et tamen
-talis coitus non esset bestialitas, sed mollities. Voluit igitur ibi D.
-Thomas præcise intelligere concubitum cum re vivente non ejusdem speciei
-cum homine, hoc est cum bruto, nullo autem modo comprehendere voluit
-coitum cum Dæmone._
-
-2. Cependant il est certain que S. Thomas, dans le passage en question,
-n'a eu nullement en vue le commerce avec le Démon. Comme je le prouverai
-plus loin, ce commerce ne peut être compris dans l'espèce très-spéciale
-de la _Bestialité_; et, pour faire cadrer avec le vrai cette sentence du
-saint Docteur, il faut admettre qu'en disant du péché contre nature, que
-«_lorsqu'il se commet par commerce avec un objet d'espèce différente, il
-prend le nom de Bestialité_», sous cette dénomination _d'objet d'espèce
-différente_, S. Thomas entend désigner un animal vivant, d'une autre
-espèce que l'homme; car il n'a pu employer ici le mot _objet_ ou _chose_
-dans son sens le plus général, pour exprimer indifféremment un être
-animé ou inanimé. Qu'un homme, en effet, s'avise de forniquer _cum
-cadavere humano_, il aura affaire à un objet d'une autre espèce que lui
-(surtout pour les Thomistes, qui refusent au cadavre la forme de
-corporéité humaine); même chose _si cadaveri bestiali copularetur_; et
-pourtant _talis coitus_ ne sera pas bestialité, mais pollution ou
-mollesse. Ce que S. Thomas a donc voulu préciser ici, c'est le commerce
-charnel avec un objet vivant d'une autre espèce que l'homme,
-c'est-à-dire avec une bête, et il n'a pas songé le moins du monde au
-commerce avec le Démon.
-
-_3. Coitus igitur cum Dæmone, sive Incubo, sive Succubo (qui proprie est
-Dæmonialitas), specie differt a Bestialitate, nec cum ea facit unam
-speciem specialissimam, ut opinatus est Cajetanus: peccata enim contra
-naturam specie inter se distingui contra opinionem nonnullorum
-Antiquorum, et Caramuelis, Summ. Armill., v. _Luxur._ n. 5., Jabien.,
-eo. v. n. 6., Asten. lib. 2. tit. 46. art. 7., Caram. _Theol. fundam._
-post Filliucium, et Crespinum a Borgia, est opinio communis; et
-contraria est damnata in proposit. 24. ex damnatis ab Alexandro VII.;
-tum quia singula continent peculiarem, et distinctam turpitudinem
-repugnantem castitati, et humanæ generationi; tum quia quodlibet ex iis
-privat bono aliquo secundum naturam, et institutionem actus venerei,
-ordinati ad finem generationis humanæ; tum quia quodlibet ipsorum habet
-diversum motivum, per se sufficiens ad privandum eodem bono diversimode,
-ut optime philosophatur Filliuc., tom. 2. c. 8. tract. 30. qu. 3. nº
-142.; Cresp., q. mor. sel. contro.; Caramuel. q. 5. _per tot.__
-
-3. Donc, le commerce avec le Démon, soit Incube, soit Succube (qui est
-proprement _Démonialité_), diffère en espèce de la Bestialité, et ne
-saurait être confondu avec ce dernier crime, comme le pense à tort
-Cajetan, sous la qualification d'espèce très-spéciale; car, malgré qu'en
-aient dit quelques Anciens, et après eux Caramuel, dans sa _Théologie
-fondamentale_, les péchés contre nature sont entre eux d'espèce bien
-distincte. C'est du moins la doctrine générale, et l'opinion contraire a
-été condamnée par Alexandre VII: d'abord, parce que chacun de ces péchés
-porte avec lui sa turpitude particulière et distincte, contraire à la
-chasteté et à la génération humaine; ensuite, parce qu'en le commettant,
-on sacrifie chaque fois quelque avantage naturellement attaché à
-l'institution de l'acte vénérien, lequel a pour but normal la génération
-humaine; enfin, parce que tous ont un motif différent, mais suffisant en
-soi pour produire de diverses manières la privation du même bien, comme,
-le déduisent excellemment Filliucius, Crespin et Caramuel.
-
-_4. Ex his autem infertur, quod etiam Dæmonialitas specie differt a
-Bestialitate: singula enim ipsarum peculiarem, et distinctam
-turpitudinem castitati, ac humanæ generationi repugnantem involvit;
-siquidem Bestialitas est copula cum bruto vivente, ac sensibus et motu
-proprio prædito: Dæmonialitas autem est commixtio cum cadavere (stando
-in sententia communi, quam infra examinabimus), nec sensum, nec motum
-vitalem habente; et per accidens est, quod a Dæmone moveatur. Quod si
-immunditia commissa cum brutali cadavere, vel humano, differt specie a
-Sodomia et Bestialitate, ab ista differt pariter specie etiam
-_Dæmonialitas_, in qua, juxta communem sententiam, homo cum cadavere
-concumbit accidentaliter moto._
-
-4. Il suit de là que la Démonialité diffère en espèce de la Bestialité,
-car chacune d'elles a sa turpitude particulière et distincte, contraire
-à la chasteté et à la génération humaine. La Bestialité est l'union avec
-une bête vivante, douée de sentiments et de mouvements qui lui sont
-propres: la Démonialité, au contraire, est la copulation avec un cadavre
-(au moins d'après la doctrine générale, que j'examinerai ci-après),
-lequel cadavre n'a ni sentiment ni mouvement, et ne se trouve mû
-qu'accidentellement, par un artifice du Démon. Or, si la fornication
-commise avec un cadavre d'homme, de femme ou de bête, diffère en espèce
-de la Sodomie et de la Bestialité, la même différence existe pour la
-_Démonialité_ qui, dans l'opinion commune, est le commerce de l'homme
-avec un cadavre mû accidentellement.
-
-_5. Et confirmatur: quia in peccatis contra naturam, seminatio
-innaturalis (hoc est, ea ad quam regulariter non potest sequi generatio)
-habet rationem generis; subjectum vero talis seminationis est
-differentia constituens species sub tali genere, unde si seminatio fiat
-in terram, aut corpus inanime, est mollities: si fiat cum homine in vase
-præpostero, est Sodomia; si fiat cum bruto, est bestialitas; quæ absque
-controversia inter se specie differunt, eo quod terra, seu cadaver,
-homo, et brutum, quæ sunt subjecta talis seminationis, specie differunt
-inter se. Sed Dæmon a bruto non solum differt specie, sed plusquam
-specie: differunt enim per corporeum, et incorporeum, quæ sunt
-differentiæ genericæ. Sequitur ergo quod seminationes factæ cum aliis
-differunt inter se specie, quod est intentum._
-
-5. Autre preuve: dans les péchés contre nature, la sémination
-anti-naturelle (c'est-à-dire qui ne peut être régulièrement suivie de
-génération) constitue un genre; mais le sujet de cette sémination est la
-différence qui constitue les espèces classées sous le genre. Ainsi, que
-la sémination ait lieu sur la terre, ou sur un corps inanimé, c'est
-pollution; qu'elle s'opère _cum homine in vase præpostero_, c'est
-Sodomie; avec une bête, c'est bestialité: tous crimes qui, sans
-contredit, diffèrent en espèce entre eux, par la même raison que la
-terre, le cadavre, l'homme et la bête, sujets passifs _talis
-seminationis_, sont entre eux d'espèce différente. Mais la différence du
-Démon avec la bête n'est pas seulement spécifique, elle est plus que
-spécifique: la nature de l'une est corporelle, l'autre incorporelle, ce
-qui établit une différence générique. D'où il suit _quod seminationes_
-pratiquées sur des sujets différents diffèrent en espèce entre elles; ce
-qu'il fallait démontrer.
-
-_6. Pariter, trita est doctrina Moralistarum fundata in Tridentino,
-sess. 14. c. 5. D. Th. in 4. dist. 16. q. 3. art. 2., Vasquez, q. 91.
-art. 1. dub. 2. n. 6., Reginald. Valenz. Medin. Zerola. Pesant. Sajir.
-Sott. Pitig. Henriquez apud Bonac. _de Sac._ disp. 5. q. 5. sect. 2.
-punct. 2. § 3. diffic. 3. n. 5., et tradita per Theologos, quod in
-confessione manifestandæ sint tantum circumstantiæ quæ mutant speciem
-peccatorum. Si igitur Dæmonialitas et Bestialitas sunt ejusdem speciei
-specialissimæ, sufficit in confessione dicere: _Bestialitatis peccatum
-commisi_, quantumvis confitens cum Dæmone concubuerit. Hoc autem falsum
-est: igitur non sunt ejusdem speciei specialissimæ._
-
-6. J'invoquerai encore la doctrine bien connue des Moralistes, établie
-dans le Concile de Trente, session 14, et admise par les Théologiens, à
-savoir: que, dans la confession, il suffit d'énoncer les circonstances
-qui modifient l'espèce des péchés. Si donc la Démonialité et la
-Bestialité sont d'une même espèce très-spéciale, il suffira au pénitent,
-chaque fois qu'il aura forniqué avec le Démon, de dire à son confesseur:
-_J'ai commis le péché de Bestialité_. Or, ceci est faux: donc ces deux
-péchés ne sont pas de même espèce très-spéciale.
-
-_7. Quod si dicatur, aperiendum esse in confessione circumstantiam
-concubitus cum Dæmone ratione peccati contra Religionem: peccatum contra
-Religionem committitur, aut ex cultu, aut ex reverentia, aut ex
-deprecatione, aut ex pacto, aut ex societate cum Dæmone (D. Thomas, 2.
-2. q. 90. art. 2. et q. 95. art. 4. in corp.); sed, ut infra dicemus,
-dantur Succubi, et Incubi, quibus nullum prædictorum exhibetur, et tamen
-copula sequitur: igitur respectu istorum nulla intervenit
-irreligiositas, et commixtio cum istis nullam habebit rationem
-ulteriorem, quam puri et simplicis coitus, qui, si est ejusdem speciei
-cum _Bestialitate_, sufficienter exprimetur dicendo: _Bestialitatem
-commisi_; quod tamen falsum est._
-
-7. On dira peut-être que si les circonstances du commerce avec le Démon
-doivent être révélées au confesseur, c'est à cause de l'atteinte qu'il
-porte à la Religion; cette atteinte résulte, en effet, soit du culte
-rendu au Démon, soit des hommages ou des prières qu'on lui adresse, soit
-du pacte de société conclu avec lui (_S. Thomas_, quest. 90). Mais,
-comme on le verra dans la suite, il est des Incubes et des Succubes
-auxquels rien de tout cela ne s'applique, et cependant _copula
-sequitur_. Il n'y a donc, dans ce cas spécial, aucun élément d'impiété,
-aucun caractère autre _quam puri et simplicis coitus_; et, s'il est de
-même espèce que la _Bestialité_, on l'énoncera suffisamment en disant:
-_J'ai commis le péché de Bestialité_, ce qui est faux.
-
-_8. Ulterius in confesso est apud omnes Theologos Morales, quod longe
-gravior est copula cum Dæmone, quam cum quolibet bruto; in eadem autem
-specie specialissima peccati non datur unum peccatum gravius altero, sed
-omnia æque gravia sunt; perinde enim est coire cum cane, aut asina, aut
-equa; sequitur ergo, quod si _Dæmonialitas_ est gravior Bestialitate,
-non sint ambo ejusdem speciei. Nec dicendum gravitatem majorem in
-_Dæmonialitate_ petendam esse ab irreligiositate, seu superstitione ex
-societate cum Dæmone, ut scribit Cajetanus ad 2. 2. q. 154., ar. 11. §
-ad 3. in fine, quia hoc fallit in aliquibus Succubis et Incubis, ut
-supra dictum est; tum quia gravitas major statuitur in _Dæmonialitate_
-præ Bestialitate, in genere vitii contra naturam: major autem gravitas
-in illa supra istam ratione irreligiositatis exorbitat ex illo genere,
-proinde non facit in illo genere, et ex se graviorem._
-
-8. En outre, de l'aveu de tous les Théologiens Moralistes, _copula cum
-Dæmone_ est beaucoup plus grave que pareil acte commis avec n'importe
-quelle bête. Or, dans une même espèce très-spéciale de péché, un péché
-n'est pas plus grave qu'un autre, mais tous sont également graves: c'est
-même chose d'avoir commerce avec une chienne, ou une ânesse, ou une
-jument; d'où il suit que, si la _Démonialité_ est plus grave que la
-Bestialité, ces deux actes ne sont pas de même espèce. Et qu'on ne
-prétende pas, comme le fait Cajetan, attribuer plus de gravité à la
-_Démonialité_, à cause de l'outrage que recevrait la Religion du culte
-rendu au Démon ou du pacte de société conclu avec lui: ceci, en effet,
-on l'a vu plus haut, ne se rencontre pas toujours dans le commerce de
-l'homme avec les Incubes et les Succubes; de plus si, dans le genre du
-péché contre nature, la _Démonialité_ est plus grave que la Bestialité,
-l'outrage à la Religion n'est pour rien dans cette aggravation,
-puisqu'il est étranger à ce genre lui-même.
-
-_9. Statuta igitur differentia specifica _Dæmonialitatis_ a
-Bestialitate, ut gravitas illius percipiatur in ordine ad poenam de
-qua principaliter nobis tractandum est, est necessarium inquirere
-quotupliciter _Dæmonialitas_ accidat. Non desunt qui sibi nimis scioli
-negant quod gravissimi Auctores scripsere, et quod quotidiana constat
-experientia, Dæmonem scilicet tum Incubum, tum Succubum, non solum
-hominibus, sed etiam brutis carnaliter conjungi. Aiunt proinde esse
-hominum imaginationem, phantasmatibus a Dæmone perturbatis læsam, seu
-dæmoniaca esse præstigia: sicuti etiam Sagæ, seu Striges, sola
-imaginatione perturbata a Dæmone, sibi videntur assistere ludis,
-choreis, conviviis, et conventibus nocturnis, et carnaliter Dæmoni
-commisceri; nullo vero reali modo deferuntur corpore ad ejusmodi loca,
-et actiones, prout textualiter dicitur in quodam Capitulo, ac duobus
-Conciliis. _Cap. Episcop._ 26. q. 5., _Conc. Ancyr._ c. 24., _Conc.
-Rom._ 4. _sub Damaso_, c. 5. _apud Laur. Epitom._ vº _Saga_._
-
-9. Or, ayant établi la différence spécifique de la _Démonialité_ d'avec
-la Bestialité, de telle sorte qu'on puisse en apprécier la gravité et
-déterminer le degré de pénitence qu'elle mérite (ce qui, pour nous, est
-le point capital), il nous faut maintenant rechercher de combien de
-manières différentes ce péché de _Démonialité_ peut être commis. Il ne
-manque pas de gens, trop infatués de leur petit savoir, qui osent nier
-ce qu'ont écrit les plus graves Auteurs et ce qu'atteste l'expérience de
-chaque jour: à savoir que le Démon, soit Incube, soit Succube, s'unit
-charnellement, non-seulement aux hommes ou aux femmes, mais aussi aux
-bêtes. A les en croire, tout cela n'a de fondement que dans
-l'imagination humaine, troublée par l'artifice du Démon; ce ne sont que
-fantasmagories et prestiges diaboliques. Pareille chose, disent-ils,
-arrive aux Sorcières ou Sagas qui, sous l'empire d'une illusion produite
-par le Démon, s'imaginent assister aux jeux, danses, festins et sabbats
-nocturnes, et avoir avec le Démon un commerce charnel, sans y être en
-réalité présentes ou agissantes de corps, ainsi que l'ont textuellement
-défini un Capitule et deux Conciles.
-
-_10. Sed non negatur, quin aliquando mulierculæ, illusæ a Dæmonibus,
-videantur nocturnis Sagarum ludis corporaliter interesse, dum tamen sola
-imaginaria visione ipsis hoc accidit: sicut etiam in somnis videtur
-nonnullis cum foemina aliqua concumbere, et semen vere excernitur, non
-tamen concubitus ille realis est, sed tantum phantasticus, paratus non
-raro per illusionem diabolicam; et in hoc verissimum est quod habent
-citatum Capitulum et Concilia. Sed hoc non semper est; sed ut in
-pluribus, corpore deferuntur Sagæ ad ludos nocturnos, et vere carnaliter
-corpore conjunguntur Dæmoni, et Malefici non minus Dæmoni succubo
-miscentur, et hæc est sententia Theologorum, et jure consultorum
-Catholicorum, quos abunde citat Frater Franciscus Maria Guaccius in suo
-libro intitulato _Compendium Maleficarum_; Grilland. Remig. Petr.
-Damian. Sylvest. Alphon. a Cast. Abul. Cajet. Senon. Crespet. Spine.
-Anan. apud Guaccium, _Comp. Malef._, c. 15. _§ Altera, quam
-verissimam_... n. 69. lib. p.; quæ sententia confirmatur decem et octo
-exemplis, ibidem allatis et relatis per viros doctos et veridicos de
-quorum fide ambigendum non est, quibus probatur Maleficos et Sagas
-corporaliter ad ludos convenire, et cum Dæmonibus succubis et incubis
-corporaliter turpissime commisceri. Et pro omnibus sufficere debet
-auctoritas Divi Augustini, qui loquens de concubitu hominum cum
-Dæmonibus, sic ait lib. 15. de _Civitate Dei_, c. 23.:_ «Et quoniam
-creberrima fama est, multique se expertos, vel ab eis qui experti
-essent, de quorum fide dubitandum non est, audivisse confirmant,
-Sylvanos et Faunos, quos vulgo Incubos vocant, improbos sæpe extitisse
-mulieribus, et earum appetiisse et peregisse concubitum. Et quosdam
-Dæmones, quos Dusios Galli nuncupant, hanc assidue immunditiam et
-tentare et efficere, plures talesque asseverant, ut hoc negare
-impudentia videatur.» _Hæc Augustinus._
-
-10. Mais, sans doute, on ne conteste pas que parfois de jeunes femmes,
-trompées par le Démon, se figurent prendre part, en chair et en os, aux
-sabbats nocturnes des Sorcières, sans qu'il y ait là autre chose qu'une
-vision imaginaire. C'est ainsi qu'en rêve, on s'imagine assez souvent
-_cum foemina aliqua concumbere, et semen vere excernitur, non tamen
-concubitus ille realis est_, mais seulement fantastique et fréquemment
-l'oeuvre d'une illusion diabolique: en quoi le Capitule et les
-Conciles ci-dessus cités ont parfaitement raison. Mais ceci n'est pas
-toujours le cas; il arrive, au contraire, le plus souvent, que les
-Sorcières sont bien présentes de corps aux sabbats nocturnes, qu'elles
-ont avec le Démon un commerce parfaitement charnel et corporel, et que
-tout pareillement les Sorciers s'accolent au Démon femelle ou succube.
-C'est là l'opinion des Théologiens comme des Jurisconsultes catholiques,
-qu'on trouvera cités tout au long dans le _Compendium Maleficarum_, ou
-_Répertoire des Sorcières_, de Frère François-Marie Guaccius. On y verra
-cette doctrine confirmée par dix-huit exemples tirés des récits d'hommes
-savants et véridiques, dont le témoignage est au-dessus du soupçon, et
-qui prouvent que les Sorciers et Sorcières sont bien présents de corps
-aux sabbats, et font bel et bien l'oeuvre de chair avec les Démons
-incubes ou succubes. En définitive, nous avons, pour trancher la
-question, l'autorité de S. Augustin, lequel, parlant du commerce charnel
-des hommes avec le Démon, s'exprime ainsi au livre 15, chap. 23, de la
-_Cité de Dieu_: «_C'est une opinion très-répandue, et confirmée par les
-témoignages directs ou indirects de personnes absolument dignes de foi,
-que les Sylvains et les Faunes, vulgairement appelés Incubes, ont
-souvent tourmenté les femmes, sollicité et obtenu d'elles le coït. Il y
-a même des Démons, nommés par les Gaulois Duses (_ou_ lutins), qui se
-livrent très-régulièrement à ces pratiques impures: ceci est attesté par
-des autorités si nombreuses et si graves, qu'il y aurait impudence à
-vouloir le nier._» Tels sont les propres termes de S. Augustin.
-
-_11. Prout autem apud diversos Auctores legitur, et pluribus
-experimentis comprobatur, duplici modo Dæmon hominibus carnaliter
-copulatur: uno modo quo Maleficis et Sagis jungitur, alio modo quo aliis
-hominibus minime maleficis miscetur._
-
-11. Or divers Auteurs nous enseignent, et leur opinion est confirmée par
-de nombreuses expériences, que le Démon a deux manières de s'unir
-charnellement aux hommes ou aux femmes: l'une qu'il emploie à l'égard
-des Sorciers ou des Sorcières, l'autre à l'égard d'autres hommes ou
-femmes parfaitement étrangers à toute sorcellerie.
-
-_12. Quantum ad primum modum, non copulatur Dæmon Sagis, seu Maleficis,
-nisi præmissa solemni professione, qua iniquissimi homines Dæmoni
-addicuntur; quæ professio, ut ex variis Auctoribus referentibus
-confessiones Sagarum judiciales in tormentis factas, quas collegit
-Franciscus Maria Guaccius, _Comp. Malef._, c. 7., lib. 1., consistit in
-undecim ceremoniis._
-
-12. Dans le premier cas, le Démon ne s'accole aux Sorcières ou aux
-Sorciers qu'après une profession solennelle, en vertu de laquelle ces
-misérables créatures humaines s'abandonnent à lui. Suivant plusieurs
-auteurs, qui ont rapporté les aveux judiciaires arrachés aux Sorcières
-dans les tortures, et dont les récits ont été recueillis par
-François-Marie Guaccius, _Compend. Malef._, livre Ier, chap. 7, cette
-profession consiste en onze cérémonies:
-
-_13. Primo, ineunt pactum expressum cum Dæmone, aut alio Mago seu
-Malefico vicem Dæmonis gerente, et testibus præsentibus, de servitio
-diabolico suscipiendo: Dæmon vero viceversa honores, divitias, et
-carnales delectationes illis pollicetur. _Guacc._ loc. cit. fol. 34._
-
-13. Premièrement, les Novices doivent conclure un pacte exprès avec le
-Démon, ou avec quelque autre Sorcier ou Magicien agissant au lieu et
-place du Démon, par quoi, en présence de témoins, ils s'enrôlent au
-service du Diable. Le Démon, de son côté, leur garantit honneurs,
-richesses et plaisirs charnels.
-
-_14. Secundo, abnegant catholicam fidem, subducunt se obedientiæ Dei,
-renuntiant Christo, et protectioni Beatissimæ Virginis Mariæ, ac
-Ecclesiæ omnibus sacramentis. _Guacc._ loc. cit._
-
-14. Deuxièmement, ils abjurent la foi catholique, se soustraient à
-l'obéissance de Dieu, renoncent au Christ et à la protection de la
-Très-Bienheureuse Vierge Marie, et à tous les Sacrements de l'Église.
-
-_15. Tertio, projiciunt a se Coronam, seu Rosarium B. V. M., Chordam S.
-P. Francisci, aut Corrigiam S. Augustini, aut Scapulare Carmelitarum, si
-quod habent, Crucem, Medaleas, Agnos Dei, et quidquid sacri aut
-benedicti gestabant, et pedibus ea proculcant. _Guacc._ loc. cit. fol.
-35. Grilland._
-
-15. Troisièmement, ils jettent loin d'eux la Couronne ou le Rosaire de
-la Très-Bienheureuse Vierge Marie, le Cordon de S. François d'Assise ou
-la Courroie de S. Augustin, ou le Scapulaire des Carmélites, selon
-qu'ils appartiennent à tel ou tel ordre, la Croix, les Médailles, les
-_Agnus Dei_, enfin tout ce qu'ils pouvaient porter de saint ou de bénit,
-et ils foulent tout cela aux pieds.
-
-_16. Quarto, vovent in manibus Diaboli obedientiam, et subjectionem,
-eique præstant homagium et vassallagium, tangendo quoddam volumen
-nigerrimum. Spondent, quod nunquam redibunt ad fidem Christi, nec Dei
-præcepta servabunt, nec ulla bona opera facient, sed ad sola mandata
-Dæmonis attendent, et ad conventus nocturnos diligenter accedent.
-_Guacc._ loc. cit. fol. 36._
-
-16. Quatrièmement, ils jurent entre les mains du Diable obéissance et
-soumission; ils lui rendent hommage et vasselage, les doigts posés sur
-un certain volume très-noir. Ils s'engagent à ne jamais revenir à la foi
-du Christ, à ne tenir aucun compte des préceptes divins, à ne faire
-aucune bonne oeuvre, mais à obéir au Diable seul, et à fréquenter
-assidûment les réunions nocturnes.
-
-_17. Quinto, spondent se enixe curaturos, et omni studio ac sedulitate
-procuraturos adducere alios mares et foeminas ad suam sectam, et
-cultum Dæmonis. _Guacc._ loc. cit._
-
-17. Cinquièmement, ils promettent de faire tous leurs efforts,
-d'employer tout leur zèle et tous leurs soins, pour enrôler dans leur
-secte, au service du Diable, d'autres créatures mâles et femelles.
-
-_18. Sexto, baptizantur a Diabolo sacrilego quodam baptismo, et
-abnegatis Patrinis et Matrinis baptismi Christi, et Confirmationis, et
-nomine, quod sibi fuit primo impositum, a Diabolo sibi assignantur
-Patrinus et Matrina novi, qui ipsos instruant in arte maleficiorum, et
-imponitur nomen novum, quod plerumque scurrile est. _Guacc._ loc. cit._
-
-18. Sixièmement, le Diable leur administre une sorte de baptême
-sacrilége, et, après avoir renié les Parrains et Marraines qu'ils ont
-eus au Baptême du Christ et à la Confirmation, ils se font assigner par
-le Diable un Parrain et une Marraine nouveaux, chargés de les instruire
-dans l'art des maléfices; ils quittent le nom qu'ils portaient avant et
-en reçoivent un nouveau, qui le plus souvent est un sobriquet bouffon.
-
-_19. Septimo, abscindunt partem propriorum indumentorum, et illam
-offerunt Diabolo in signum homagii, et Diabolus illam asportat, et
-servat. _Guacc._ loc. cit. fol. 38._
-
-19. Septièmement, ils coupent une partie de leurs propres vêtements pour
-l'offrir au Diable en signe d'hommage, et le Diable l'emporte et la
-garde.
-
-_20. Octavo, format Diabolus circulum super terram, et in eo stantes
-Novitii Malefici et Sagæ firmant juramento omnia, quæ ut dictum est
-promiserunt. _Guacc._ loc. cit._
-
-20. Huitièmement, le Diable trace sur la terre un cercle, et dans ce
-cercle se tiennent les Novices, Sorciers et Sorcières, pour y confirmer
-tous les serments qu'ils ont faits comme il est dit ci-dessus.
-
-_21. Nono, petunt a Diabolo deleri a libro Christi, et describi in libro
-suo, et profertur liber nigerrimus, quem tetigerunt præstando homagium,
-ut dictum est supra, et ungue Diaboli in eo exarantur. _Guacc._ loc.
-cit._
-
-21. Neuvièmement, ils demandent au Diable de les rayer du livre du
-Christ, et de les immatriculer dans le sien. Alors paraît ce livre
-très-noir qu'ils ont touché en rendant hommage (voyez plus haut), et
-dans ce livre ils sont enregistrés par la griffe du Diable.
-
-_22. Decimo, promittunt Diabolo statis temporibus sacrificia, et
-oblationes; singulis quindecim diebus, vel singulo mense saltem necem
-alicujus infantis, aut mortale veneficium, et singulis hebdomadis alia
-mala in damnum humani generis, ut grandines, tempestates, incendia,
-mortem animalium, etc. _Guacc._ loc. cit. fol. 40._
-
-22. Dixièmement, ils promettent au Diable, à des époques déterminées,
-des sacrifices et des offrandes: tous les quinze jours, ou au moins tous
-les mois, le meurtre de quelque enfant, ou un sortilége homicide, et
-chaque semaine d'autres méfaits au préjudice du genre humain, tels que
-grêles, tempêtes, incendies, épizooties, etc.
-
-_23. Undecimo, sigillantur a Dæmone aliquo caractere, maxime ii, de
-quorum constantia dubitat. Caracter vero non est semper ejusdem formæ,
-aut figuræ: aliquando enim est simile lepori, aliquando pedi bufonis,
-aliquando araneæ, vel catello, vel gliri; imprimitur autem in locis
-corporeis magis occultis: viris quidem aliquando sub palpebris,
-aliquando sub axillis, aut labiis, aut humeris, aut sede ima, aut alibi;
-mulieribus autem plerumque in mammis, aut locis muliebribus. Porro
-sigillum, quo talia signa imprimuntur, est unguis Diaboli. Quibus
-peractis ad instructionem Magistrorum qui Novitios initiarunt, hi
-promittunt denuo, se nunquam Eucharistiam adoraturos; injuriosos Sanctis
-omnibus, et maxime B. V. M. futuros; conculcaturos ac conspurcaturos
-Sacras Imagines, Crucem, ac Sanctorum Reliquias; nunquam usuros
-Sacramentis, aut sacramentalibus, nisi ad maleficia; integram
-confessionem sacramentalem sacerdoti nunquam facturos, et suum cum
-Dæmone commercium semper celaturos. Et Diabolus vicissim pollicetur, se
-illis semper præsto futurum; se in hoc mundo votis eorum satisfacturum,
-et post mortem illos esse beaturum. Sic peracta professione solemni,
-assignatur singulis eorum Diabolus, qui appellatur _Magistellus_, cum
-quo in partes secedunt, et carnaliter commiscentur: ille quidem in
-specie foeminæ, si initiatus est vir; in forma autem viri, et
-aliquando satyri, aliquando hirci, si foemina est saga professa.
-_Guacc._ loc. cit. fol. 42 et 43._
-
-23. Onzièmement, ils sont marqués par le Démon de quelque signe, ceux
-surtout dont la constance lui est suspecte. Ce signe, du reste, n'est
-pas toujours de même forme ou figure: tantôt c'est l'image d'un lièvre,
-tantôt une patte de crapaud, tantôt une araignée, un petit chien, un
-loir. Il s'imprime dans les endroits du corps les plus cachés: chez les
-hommes, sous les paupières, ou sous l'aisselle, ou sur les lèvres, sur
-l'épaule, au fondement ou ailleurs; quant aux femmes, c'est généralement
-aux seins ou aux parties sexuelles. Maintenant, le cachet qui imprime
-ces marques n'est autre que la griffe du Diable. Tout ceci étant
-accompli suivant les instructions des Maîtres qui ont initié les
-Novices, ces derniers, pour conclure, promettent de n'adorer jamais
-l'Eucharistie; d'accabler d'insultes tous les Saints et surtout la
-Très-Bienheureuse Vierge Marie; de fouler aux pieds et vilipender les
-Saintes Images, la Croix et les Reliques des Saints; de ne jamais faire
-usage des Sacrements ou cérémonies sacramentelles, sinon pour les
-maléfices; de ne jamais faire au prêtre la confession sacramentelle
-complète, et de lui cacher toujours leur commerce avec le Démon. Le
-Démon, de son côté, s'engage à leur donner toujours prompte assistance;
-à combler leurs voeux en ce monde, et à les rendre heureux après leur
-mort. La profession solennelle ainsi accomplie, chacun d'eux se voit
-assigner un Diable, appelé _Magistelle_ ou Petit-Maître, avec lequel il
-se retire en particulier pour consommer l'union charnelle; ce Diable,
-naturellement, a la forme d'une femme si l'initié est un homme: ou la
-forme d'un homme, et quelquefois d'un satyre, quelquefois d'un bouc, si
-c'est une femme qui est reçue sorcière.
-
-_24. Quod si quæratur ab Auctoribus, quomodo possit Dæmon, qui corpus
-non habet, corporalem commixtionem habere cum homine? Respondent
-communiter, quod Dæmon aut assumit alterius maris, aut foeminæ, juxta
-exigentiam, cadaver, aut ex mixtione aliarum materiarum effingit sibi
-corpus, quod movet, et mediante quo homini unitur. Et subdunt, quod
-quando foeminæ gaudent imprægnari a Dæmone (quod non fit, nisi in
-gratiam foeminarum hoc optantium), Dæmon se transformat in succubam,
-et juncta homini semen ab eo recipit; aut per illusionem nocturnam in
-somnis procurat ab homine pollutionem, et semen prolectum in suo nativo
-calore, et cum vitali spiritu conservat, et incubando foeminæ infert
-in ipsius matricem, ex quo sequitur conceptio. Ita multis citatis docet
-Guaccius, l. 1. c. 12., per totum, qui prædicta multis exemplis
-desumptis a variis Doctoribus confirmat._
-
-24. Mais, demandera-t-on aux Auteurs, comment se fait-il que le Démon,
-qui n'a pas de corps, ait cependant avec l'homme ou la femme un commerce
-charnel? Ils vous répondent tout d'une voix que le Démon emprunte le
-cadavre d'un autre être humain, mâle ou femelle, suivant le cas, ou bien
-qu'il se forme avec d'autres matières un corps à l'aide duquel il s'unit
-à l'homme. Et lorsqu'il prend aux femmes la fantaisie de concevoir des
-oeuvres du Démon (ce qui n'a lieu que du consentement et suivant le
-désir exprès desdites femmes), le Démon se transforme en succube
-femelle, _et juncta homini semen ab eo recipit_; ou bien, il provoque
-chez cet homme, dans son sommeil, quelque rêve lascif suivi de
-pollution, _et semen prolectum in suo nativo calore, et cum vitali
-spiritu conservat, et incubando foeminæ infert in ipsius matricem_,
-d'où résulte la conception. C'est là ce qu'enseigne _Guaccius_, livre I,
-chap. 12, en apportant à l'appui de sa thèse une foule de citations et
-d'exemples empruntés à divers Docteurs.
-
-_25. Alio modo jungitur Dæmon tum Incubus, tum Succubus, hominibus,
-foeminis aut maribus, a quibus nec honorem, nec sacrificia,
-oblationes, maleficia, quæ a Sagis et Maleficis, ut supra dictum est,
-prætendit, recipit; sed ostendens deperdite amorem, nil aliud appetit,
-quam carnaliter commisceri cum iis quos amat. Multa sunt de hoc exempla,
-quæ ab Auctoribus referuntur, ut Menippi Lycii, qui fuit sollicitatus a
-quadam foemina ad sibi nubendum, postquam cum ea multoties coivit; et
-detecta foemina quænam esset a quodam Philosopho, qui convivio
-nuptiali intererat, et Menippo dixit illam esse _Compusam_, puta Dæmonem
-succubam, statim ejulans evanuit, ut narrat Coelius Rodiginus,
-_Antiq._ lib. 29, c. 5. Pariter adolescens quidam Scotus a Dæmone
-succuba omnium gratissima, quas vidisset, forma, quæ occlusis cubiculi
-foribus ad se ventitabat, blanditiis, osculis, amplexibus per multos
-menses fuit sollicitatus, ut secum coiret, ut scribit Hector Boethius,
-_Hist. Scotor._ lib. 8., quod tamen a casto juvene obtinere non potuit._
-
-25. D'autres fois aussi le Démon, soit incube, soit succube, s'accouple
-avec des hommes ou des femmes dont il ne reçoit rien des hommages,
-sacrifices ou offrandes qu'il a coutume d'imposer aux Sorciers et aux
-Sorcières, comme on l'a vu plus haut. C'est alors simplement un amoureux
-passionné, n'ayant qu'un but, un désir: posséder charnellement la
-personne qu'il aime. Il y a de ceci une foule d'exemples, qu'on peut
-trouver dans les Auteurs, entre autres celui de Menippus Lycius, lequel,
-après avoir maintes et maintes fois paillardé avec une femme, en fut
-prié de l'épouser; mais un certain Philosophe, qui assistait au repas de
-noces, ayant deviné ce qu'était cette femme, dit à Menippus qu'il avait
-affaire à une _Compuse_, c'est-à-dire à une Diablesse succube: aussitôt
-notre mariée de s'évanouir en gémissant..... Lisez là-dessus Coelius
-Rodiginus, _Antiq._, livre 29, chap. 5. Hector Boethius, _Hist. Scot._,
-raconte aussi le cas d'un jeune Écossais qui, pendant plusieurs mois,
-reçut dans sa chambre, quoique les portes et fenêtres en fussent
-hermétiquement fermées, les visites d'une Diablesse succube, de la plus
-ravissante beauté; caresses, baisers, embrassements, sollicitations,
-cette Diablesse mit tout en oeuvre _ut secum coiret_: ce qu'elle ne
-put toutefois obtenir de ce vertueux jeune homme.
-
-_26. Similiter, multas foeminas legimus ab Incubo Dæmone expetitas ad
-coitum, ipsisque repugnantibus facinus admittere, precibus, fletibus,
-blanditiis, non secus, ac perditissimus amasius procurasse animum
-ipsarum demulcere, et ad congressum inclinare; et quamvis aliquoties hoc
-eveniat ob maleficium, ut nempe Dæmon missus a maleficis hoc procuret:
-tamen non raro Dæmon ex se hoc agit, ut scribit Guaccius, _Comp. Mal._,
-lib. 3. c. 8., et non solum hoc evenit cum mulieribus, sed etiam cum
-equabus, cum quibus commiscetur; quæ si libenter coitum admittunt, ab eo
-curantur optime, ac ipsarum jubæ varie artificiosis et inextricabilibus
-nodis texuntur; si autem illum adversentur, eas male tractat, percutit,
-macras reddit, et tandem necat, ut quotidiana constat experientia._
-
-26. On peut lire encore nombre d'exemples de femmes sollicitées au coït
-par le Démon Incube, et qui, si elles répugnent d'abord à sauter le pas,
-se laissent bientôt fléchir par ses prières, ses larmes, ses caresses;
-c'est un amoureux fou, il faut lui céder. Et quoique ceci résulte
-parfois des maléfices de quelque sorcier, qui emploie le Démon comme
-intermédiaire, il n'est point rare cependant que le Démon agisse pour
-son propre compte, comme l'écrit Guaccius; et ce n'est pas seulement aux
-femmes qu'il s'attaque, mais aussi aux juments: sont-elles dociles à ses
-désirs, il les accable de soins, de caresses, il tresse leur crinière en
-une infinité de noeuds inextricables; mais si elles résistent, il les
-maltraite, les frappe, leur donne la morve, et finalement les tue, comme
-il est constaté par l'expérience de chaque jour.
-
-_27. Et quod mirum est, et pene incapabile, tales Incubi, qui Italice
-vocantur _Folletti_, Hispanice _Duendes_, Gallice _Follets_, nec
-Exorcistis obediunt, nec exorcismos pavent, nec res sacras reverentur ad
-earum approximationem timorem ostendendo, sicuti faciunt Dæmones, qui
-obsessos vexant; quantumvis enim maligni Spiritus sint obstinati, nec
-parere velint Exorcistæ præcipienti, ut exeant a corporibus quæ
-obsident, tamen ad prolationem Sanctissimi Nominis Jesu, aut Mariæ, aut
-aliquorum Versuum Sacræ Scripturæ, impositionem Reliquiarum, maxime
-Ligni Sanctæ Crucis, approximationem Sacrarum Imaginum, ad os obsessi
-rugiunt, strident, frendent, concutiuntur, et timorem, ac horrorem
-ostendunt. Folletti vero nihil horum, ut dictum est, ostendunt, nec a
-divexatione, nisi post longum tempus, cessant. Hujus rei testis sum
-oculatus, et historiam recito quæ reipsa humanam fidem superat: sed
-testis mihi sit Deus quod puram veritatem multorum testimonio
-comprobatam describo._
-
-27. Enfin, chose prodigieuse et presque incompréhensible, ces Incubes,
-qu'on appelle en Italien _Folletti_, en Espagnol _Duendes_, en Français
-_Follets_, n'obéissent pas aux Exorcistes, n'ont aucune peur des
-exorcismes, aucune vénération pour les objets sacrés, à l'approche
-desquels ils ne manifestent pas la moindre frayeur: bien différents en
-cela des Démons qui tourmentent les possédés; car, si obstinés que
-soient ces malins Esprits, si rétifs qu'ils se montrent à l'injonction
-de l'Exorciste qui leur commande de déloger du corps du possédé, il
-suffit pourtant de prononcer le très-saint nom de Jésus ou de Marie ou
-quelques versets des Saintes Écritures, d'imposer des Reliques,
-principalement le Bois de la Sainte Croix, ou d'approcher les Saintes
-Images, pour qu'aussitôt on les entende rugir à la bouche du possédé, et
-qu'on les voie grincer des dents, s'agiter, frémir, montrer, en un mot,
-tous les signes de la crainte et de l'horreur. Mais ces coquins de
-Follets, rien de tout cela n'a d'effet sur eux: s'ils discontinuent
-leurs vexations, ce n'est qu'après longtemps et quand ils le veulent
-bien. De ceci je suis témoin oculaire, et je vais en conter une histoire
-qui réellement passe toute croyance humaine: mais, que Dieu m'en soit
-témoin! c'est la pure vérité, confirmée d'ailleurs par de nombreux
-témoignages.
-
-_28. Viginti quinque abhinc annis plus, minusve, dum essem Lector Sacræ
-Theologiæ in Conventu Sanctæ Crucis Papiæ, reperiebatur in illa civitate
-honesta quædam foemina maritata optimæ conscientiæ, et bonum habens ab
-omnibus eam agnoscentibus, maxime Religiosis, testimonium, quæ vocabatur
-Hieronyma; et habitabat in Parochia Sancti Michaelis. Hæc quadam die
-domi suæ panem pinserat, et per furnarium miserat ad illum decoquendum.
-Reportat panes coctos furnarius, et cum illis grandem quamdam placentam
-curiose elaboratam, conditam butyro, et pastulis Venetis, ut in ea
-civitate solent fieri placentæ hujusmodi. Renuit illa placentam
-recipere, dicens, se talem nullam fecisse. Replicat furnarius, se illa
-die alium panem coquendum non habuisse, nisi illum quem ab ea habuerat;
-oportere proinde, etiam placentam a se fuisse factam, licet minime de
-illa recordaretur. Acquievit foemina, et placentam cum viro suo, filia
-quam habebat triennem, et famula comedit. Sequenti nocte, dum cubaret
-mulier cum viro suo, et ambo dormirent, expergefacta est a quadam
-tenuissima voce, velut acutissimi sibili ad ipsius aures susurrante,
-verbis tamen distinctis: interrogavit autem foeminam, _num placenta
-illi placuisset_? Pavens foemina coepit se munire signo Crucis, et
-invocare sæpius nomina Jesu et Mariæ. Replicabat vox, ne paveret, se
-nolle illi nocere, immo quæcumque illi placerent paratum exequi, esse
-filo captum pulchritudinis suæ, et nil amplius desiderare, quam ejus
-amplexu frui. Tum foemina sensit aliquem suaviantem ipsius genas, sed
-tactus ita levis, ac mollis, ac si esset gossipium subtilissime
-carminatum id, a quo tacta fuit. Respuit illa invitantem, nec ullum
-responsum illi dedit: sed jugiter nomen Jesu, et Mariæ repetebat, et se
-Crucis signo muniebat, et sic per spatium quasi horæ dimidiæ tentata
-fuit, et postea abscessit tentator._
-
-28. Il y a environ vingt-cinq ans, alors que j'étais Professeur de
-Théologie Sacrée au couvent de Sainte-Croix, à Pavie, habitait dans
-cette ville une femme mariée, d'excellentes moeurs, et dont tous ceux
-qui la connaissaient, principalement les Moines, disaient le plus grand
-bien. Elle se nommait Hieronyma, et demeurait sur la paroisse de
-Saint-Michel. Un jour, cette femme avait pétri chez elle du pain,
-qu'elle confia ensuite au fournier pour le faire cuire. Le fournier lui
-rapporte le pain cuit, et en même temps une grande galette de forme
-très-curieuse, arrangée au beurre et aux pâtes de Venise, comme on a
-coutume de faire les gâteaux dans ce pays-là. Elle refuse de recevoir
-cette galette, disant qu'elle n'a rien fait de pareil. «Mais, dit le
-fournier, je n'ai pas eu aujourd'hui d'autre pain à cuire que le vôtre:
-il faut bien que la galette aussi vienne de chez vous; votre mémoire est
-en défaut.» Notre bonne dame se laisse convaincre; elle accepte la
-galette, et la mange en compagnie de son mari, de sa petite fille âgée
-de trois ans et de sa servante. La nuit d'après, tandis qu'elle était
-couchée avec son mari et que tous deux dormaient, la voici qui s'éveille
-au son d'une voix extrêmement fine, quelque chose comme un sifflement
-aigu, mais qui cependant lui murmurait à l'oreille des paroles
-très-distinctes: cette voix lui demandait «si le gâteau avait été de son
-goût.» Effrayée, notre bonne dame commence à se munir du signe de la
-Croix, et à invoquer coup sur coup les noms de Jésus et de Marie, «Ne
-crains rien,» disait la voix, «je ne te veux pas de mal; bien au
-contraire, il n'est rien que je ne fasse pour t'être agréable, je suis
-épris de ta beauté, et mon plus grand désir, c'est de jouir de tes
-embrassements.» En même temps, elle sentait quelqu'un qui lui baisait
-les joues, mais si légèrement, si mollement, qu'elle se serait crue
-frôlée par un duvet de coton de la plus extrême finesse. Elle résista,
-sans rien répondre, se bornant à répéter maintes et maintes fois le nom
-de Jésus et de Marie, et à faire le signe de la Croix: la tentation dura
-ainsi près d'une demi-heure, après quoi le tentateur se retira.
-
-_Sequenti mane fuit mulier ad Confessarium virum prudentem ac doctum, a
-quo fuit in fide confirmata et exhortata, ut viriliter, sicut fecerat,
-resisteret, et sacris Reliquiis se muniret. Sequentibus noctibus par
-priori fuit tentatio, et verbis, et osculis, et par etiam in muliere
-constantia. Hæc pertæsa talem ac tantam molestiam, ad Confessarii
-consultationem, et aliorum gravium virorum, per Exorcistas peritos fecit
-se exorcizare ad sciendum, num esset obsessa; et cum invenissent a nullo
-malo spiritu possideri, benedixerunt domui, cubiculo, lecto, et
-præceptum Incubo fecerunt, ne auderet molestiam amplius mulieri inferre.
-Sed omnia incassum; siquidem tentationem inceptam prosequebatur, ac si
-præ amore langueret, ploratus, et ejulatus emittebat ad mulierem
-demulcendam, quæ tamen gratia Dei adjuta semper viriliter restitit.
-Renovavit Incubus tentationem, ipsi apparens interdiu in forma pusionis,
-seu parvi homunculi pulcherrimi, cæsariem habens rutilam et crispam,
-barbamque fulvam ac splendentem velut aurum, glaucosque oculos, ut flos
-lini, incedebatque indutus habitu Hispanico. Apparebat autem illi
-quamvis cum ea alii morarentur; et questus, prout faciunt amantes,
-exercens, et jactando basia, solitasque preces repetendo tentabat
-mulierem, ut ad illius amplexus admitteretur. Videbatque, et audiebat
-illa sola præsentem ac loquentem, minime autem cæteri adstantes._
-
-Le matin venu, la dame alla trouver son Confesseur, homme grave et
-savant, lequel la confirma dans la foi, et l'exhorta à continuer la
-résistance vigoureuse qu'elle avait faite et à se munir de quelques
-saintes Reliques. Les nuits suivantes, pareille tentation, avec paroles
-et baisers de même sorte; pareille constance aussi chez la dame.
-Fatiguée cependant d'épreuves si pénibles et si prolongées, elle prit le
-parti, sur le conseil de son Confesseur et d'autres hommes sérieux, de
-se faire exorciser par des Exorcistes expérimentés pour savoir si, par
-hasard, elle n'était pas possédée. Les Exorcistes, n'ayant rien trouvé
-en elle qui indiquât la présence de l'Esprit malin, bénirent la maison,
-la chambre à coucher, le lit, et firent injonction à l'Incube d'avoir à
-cesser ses importunités. Mais chansons que tout cela! la tentation
-continua de plus belle; le galant faisant mine de mourir d'amour, et
-pleurant, et gémissant pour attendrir la dame, qui pourtant, avec la
-grâce de Dieu, resta invincible. L'Incube, alors, s'y prit d'une autre
-manière: il apparut à sa belle sous la forme d'un jeune garçon ou petit
-homme de la plus grande beauté, à la chevelure dorée et frisée, à la
-barbe blonde et resplendissante comme l'or, aux yeux glauques pareils à
-la fleur du lin, et, pour ajouter au charme, élégamment vêtu à
-l'Espagnole. D'ailleurs, il ne laissait pas de lui apparaître, malgré
-qu'elle se trouvât en compagnie; il se plaignait, comme font les amants,
-il pleurait, il lui envoyait des baisers, employait en un mot tous les
-moyens de séduction possibles pour obtenir ses faveurs. Elle seule le
-voyait et l'entendait: pour tout autre qu'elle, il n'y avait rien.
-
-_Perseverabat in illa constantia mulier, donec contra eam iratus
-Incubus, post aliquos menses blanditiarum novum persecutionis genus
-adortus est. Primo abstulit ab ea crucem argenteam plenam Reliquiis
-Sanctorum, et ceram benedictam, sive Agnum papalem B. Pontificis Pii V.,
-quæ secum semper portabat; mox etiam annulos et alia jocalia aurea et
-argentea ipsius, intactis seris, sub quibus custodiebantur, in arca
-suffuratus est. Exinde coepit illam acriter percutere, et apparebant
-post verbera contusiones, et livores in facie, brachiis, aliisque
-corporis partibus, quæ per diem unum, vel alterum perdurabant, mox in
-momento disparebant contra ordinem contusionis naturalis, quæ sensim
-paulatimque decrescit. Aliquoties ipsius infantulam lactentem cunis
-eripiebat, et illam, nunc super tecta in limine præcipitii locabat, nunc
-occultabat, nihil tamen mali in illa apparuit. Aliquoties totam domus
-supellectilem evertebat; aliquoties ollas, paropsides, et alia vasa
-testea minutatim frangebat, subinde fracta restituebat integra. Semel
-dum ipsa cum viro suo cubaret, apparens Incubus in forma solita, enixe
-deprecabatur ab ea concubitum, et dum ipsa de more constans resisteret,
-in furorem actus Incubus abscessit, et infra breve temporis spatium
-reversus est, secum ferens magnam copiam laminarum saxearum, quibus
-Genuenses in civitate sua et universa Liguria domos tegunt, et ex ipsis
-fabricavit murum circa lectum tantæ altitudinis, ut ejus conopeum
-adæquaret, unde necesse fuit scalis uti, si debuerunt de cubili surgere.
-Murus autem fuit absque calce, et ipso destructo, saxa in angulo
-seposita, quæ ibi per duos dies remanserunt visa a multis, qui ad
-spectaculum convenerant; et post biduum disparuerunt._
-
-Notre bonne dame, donc, persévérait dans cette admirable constance,
-quand enfin, au bout de quelques mois, l'Incube irrité recourut à un
-nouveau genre de persécutions. D'abord il lui enleva une croix d'argent
-remplie de saintes Reliques, et une cire bénite ou Agneau papal du
-Bienheureux Pontife Pie V, qu'elle portait toujours sur elle; puis, ce
-fut le tour des bagues et autres bijoux d'or et d'argent, qu'il déroba,
-sans toucher aux serrures, dans la cassette où ils étaient enfermés.
-Ensuite il commença à la frapper cruellement, et après chaque volée de
-coups on lui voyait à la figure, au bras et à d'autres endroits du
-corps, des contusions et des bleus qui duraient un jour ou deux, et tout
-à coup disparaissaient en un moment, au rebours des contusions
-naturelles, qui décroissent peu à peu et par degrés. Quelquefois, tandis
-qu'elle donnait à teter à sa petite fille, il la lui enlevait de dessus
-ses genoux, pour la placer sur le toit, au bord de la gouttière, ou bien
-il la cachait, mais sans jamais lui occasionner aucun mal. Tantôt il
-mettait sens dessus dessous tout le ménage, tantôt il cassait en mille
-pièces les marmites, les assiettes et autres vases de terre, et en un
-clin d'oeil les rétablissait dans leur état primitif. Une nuit qu'elle
-était couchée avec son mari, l'Incube, lui apparaissant sous sa forme
-habituelle, la pria énergiquement de se laisser faire; elle résista
-comme de coutume. Furieux, l'Incube se retire et, fort peu de temps
-après, le voici qui rentre avec une charge énorme de ces plaquettes de
-pierre, dont les habitants de Gênes et de la Ligurie en général se
-servent pour couvrir leurs maisons. De ces pierres, il bâtit autour du
-lit un mur si élevé qu'il en atteignait le ciel et que nos époux, pour
-en sortir, eurent besoin de se faire apporter une échelle. Ce mur, du
-reste, était construit sans chaux; on le détruisit, et on mit les
-pierres dans un coin, où elles restèrent exposées à tous les regards
-pendant deux jours, après quoi elles disparurent.
-
-_Invitaverat Maritus ejus in die S. Stephani quosdam amicos viros
-militares ad prandium, et pro hospitum dignitate dapes paraverat; dum de
-more lavantur manus ante accubitum, disparet in momento mensa parata in
-triclinio; disparent obsonia cuncta, olla, caldaria, patinæ, ac omnia
-vasa in coquina; disparent amphoræ, canthari, calices parati ad potum.
-Attoniti ad hoc stupent commensales, qui erant octo, inter quos Dux
-peditum Hispanus ad alios conversus ait: Ne paveatis, ista est illusio,
-sed pro certo mensa in loco in quo erat, adhuc est, et modo modo eam
-tactu percipiam. Hisque dictis circuibat coenaculum manibus extentis
-tentans mensam deprehendere, sed cum post multos circuitus incassum
-laborasset, et nil præter ærem tangeret, irrisus fuit a cæteris; cumque
-jam grandis esset prandii hora, pallium proprium eorum unusquisque
-sumpsit propriam domum petiturus. Jam erant omnes prope januam domus in
-procinctu eundi associati a marito vexatæ mulieris, urbanitatis causa;
-cum grandem quendam strepitum in coenaculo audiunt. Subsistunt
-parumper ad cognoscendum causam strepitus, et accurrens famula nuntiat
-in coquina vasa nova obsoniis plena apparuisse, mensamque in coenaculo
-jam paratam esse restitutam. Revertuntur in coenaculum, et stupent
-mensam mappis et manutergiis insolitis, salino, et lancibus insolitis
-argenteis, salsamentis, ac obsoniis, quæ domi parata non fuerant,
-instructam. A latere magna erecta erat credentia, supra quam optimo
-ordine stabant calices crystallini, argentini, et aurei cum variis
-amphoris, lagenis, cantharis plenis vinis exteris, puta Cretensi,
-Campano, Canariensi, Rhenano, etc. In coquina pariter in ollis, et vasis
-itidem in ea domo nunquam visis varia obsonia. Dubitarunt prius nonnulli
-ex iis eas dapes gustare, sed confirmati ab aliis accubuerunt, et
-exquisitissime omnia condita repererunt; ac immediate a prandio, dum
-omnes pro usu illius temporis ad ignem sedent, omnia ustensilia cum
-reliquiis ciborum disparuere, et repertæ sunt antiquæ domus
-supellectiles simul cum dapibus, quæ prius paratæ fuerant; et quod mirum
-est, convivæ omnes saturati sunt, ita ut nullus eorum coenam sumpserit
-præ prandii lautitia. Quo convincitur cibos appositos reales fuisse, et
-non ex præstigio repræsentatos._
-
-Le jour de la Saint-Etienne, le mari avait invité à dîner quelques
-braves militaires de ses amis, et, pour faire honneur à ses hôtes, avait
-préparé un repas respectable. Tandis que, suivant l'usage, on se lave
-les mains avant de s'asseoir, zest! voilà tout à coup la table disparue:
-disparus aussi tous les mets, les marmites, les chaudrons, les plats et
-toute la vaisselle dans la cuisine; disparus les cruches, les flacons,
-les verses. Je vous laisse à penser l'étonnement, la stupeur de nos
-convives; ils étaient huit, et dans le nombre un capitaine d'infanterie
-Espagnol, lequel, se tournant vers ses camarades, leur dit: «N'ayez pas
-peur, c'est une farce, mais sacrebleu! il y avait une table ici, elle y
-est encore; minute, je vais la retrouver.» Ceci dit, notre brave fait le
-tour de la salle, les mains étendues, essayant de saisir la table; mais
-après bien des tours, voyant qu'il n'arrivait à rien qu'à toucher de
-l'air, les autres se moquèrent de lui; et comme il était déjà grand
-temps de dîner, chacun prit sa capote et se mit en devoir de rentrer
-chez soi. Ils étaient déjà tous à la porte de la maison avec le mari
-qui, par politesse, leur faisait un bout de conduite, lorsqu'ils
-entendent un grand bruit dans la salle à manger. Ils s'arrêtent pour en
-savoir la cause, et bientôt la servante accourt leur annoncer que la
-cuisine est pleine de vases nouveaux chargés de mets, et que la table
-est remise en place dans la salle à manger. Ils y reviennent, et ne sont
-pas peu surpris de voir la table couverte de nappes, de serviettes, de
-salières, de plateaux qui n'appartenaient pas à la maison, et de mets
-qui n'y avaient pas été préparés. Sur le côté était une grande crédence,
-où l'on admirait, disposés dans le meilleur ordre, des calices de
-cristal, d'argent et d'or, avec toutes sortes d'amphores, de flacons, de
-coupes, remplis de vins étrangers: vin de Crète, de Campanie, des
-Canaries, du Rhin, etc. Dans la cuisine aussi, une abondante variété de
-mets dans des marmites et des plats qu'on n'avait jamais vus. Plusieurs
-de nos convives hésitèrent d'abord à goûter de ces mets; toutefois,
-encouragés par d'autres, ils se mirent à table, et tous eurent bientôt
-fait leur affaire du repas, qu'ils trouvèrent exquis. Immédiatement
-après, comme ils étaient assis devant le feu suivant l'habitude de la
-saison, tout disparut à la fois, vaisselle et desserte, et à la place
-reparut l'ancien couvert du logis avec les plats qui avaient été
-préparés; mais, chose étonnante, tous les convives étaient rassasiés, si
-bien que personne n'eut envie de souper après un dîner de cette
-magnificence. Ce qui prouve assez que les mets substitués aux premiers
-étaient réels et non imaginaires.
-
-_Interea effluxerant multi menses, ex quo coeperat hujusmodi
-persecutio: et mulier votum fecit B. Bernardino Feltrensi, cujus sacrum
-corpus veneratur in Ecclesia S. Jacobi prope murum illius urbis,
-incedendi per annum integrum indutam panno griseo, et chordulato, quo
-utuntur Fratres Minores, de quorum ordine fuit B. Bernardinus, ut per
-ipsius patrocinium a tanta incubi vexatione liberaretur. Et de facto die
-28. Septembris, qui est pervigilium Dedicationis S. Michaelis
-Archangeli, et festum B. Bernardini, ipsa veste votiva induta est. Mane
-sequenti, quod est festum S. Michaelis, ibat vexata ad ecclesiam S.
-Michaelis, quæ ut diximus erat parochialis ipsius, circa medium mane,
-dum frequens populus ad illam confluebat; et cum pervenisset ad medium
-plateæ ecclesiæ, omnia ipsius indumenta et ornamenta ceciderunt in
-terram et rapta vento statim disparuerunt, ipsa relicta nuda. Adfuerunt
-sorte inter alios duo equites viri longævi, qui factum videntes dejectis
-ab humero propriis palliis mulieris nuditatem, ut potuerunt, velarunt,
-et rhedæ impositam ad propriam domum duxerunt. Vestes et jocalia quæ
-rapuerat Incubus, non restituit nisi post sex menses._
-
-Cependant il y avait plusieurs mois que durait cette persécution,
-lorsque la dame s'adressa au Bienheureux Bernardin de Feltre, dont on
-vénère le corps dans l'église de Saint-Jacques, à une petite distance
-des murs de la ville. Elle lui fit voeu de rester une année entière
-revêtue d'un froc gris, serré avec une corde, pareil à ceux que portent
-les Frères Mineurs, à l'Ordre desquels appartenait ce Bienheureux
-Bernardin, espérant, par son intercession, être enfin délivrée des
-persécutions de l'Incube. Et de fait, le 28 septembre, qui est la Vigile
-de la Dédicace de Saint-Michel Archange, et la fête du Bienheureux
-Bernardin, elle revêtit la robe votive. Le lendemain matin, fête de
-Saint-Michel, notre affligée prit le chemin de l'église de Saint-Michel,
-qui était, comme je l'ai dit, sa propre paroisse; c'était vers les dix
-heures, au moment où une foule énorme se rendait à la messe. Or, la
-pauvrette n'eut pas plutôt mis le pied sur le parvis de l'église, que
-tout à coup ses vêtements et ornements tombèrent à terre, et disparurent
-enlevés par le vent, la laissant elle-même nue comme la main. Il se
-trouva là fort heureusement, parmi la foule, deux cavaliers d'un âge
-mûr, lesquels, voyant la chose, s'empressèrent de quitter leurs
-manteaux, pour en cacher tant bien que mal la nudité de cette femme; et,
-l'ayant mise dans une voiture, la reconduisirent chez elle. Quant aux
-vêtements et aux bijoux dérobés par l'Incube, il ne les rendit qu'au
-bout de six mois.
-
-_Multa alia, et quidem stupenda operatus est contra eam Incubus, quæ
-tædet excribere, et per multos annos in ea tentatione permansit,
-tandemque Incubus videns operam in ea perdere, destitit a tam importuna
-et insolita vexatione._
-
-Bref, je pourrais vous conter bien d'autres tours, et des plus drôles,
-que lui joua encore cet Incube, mais il y a terme à tout. Qu'il suffise
-de savoir que, pendant nombre d'années, il persista dans sa tentation;
-mais, enfin, voyant qu'il y perdait son temps et sa peine, force lui fut
-de lever le siége.
-
-_29. In hoc casu, et similibus qui passim audiuntur et leguntur, Incubus
-ad nullum actum contra Religionem tentat, sed solum contra castitatem.
-Hinc fit quod ipsi consentiens non peccat irreligiositate, sed
-incontinentia._
-
-29. Dans le cas ci-dessus, comme dans quelques autres de même sorte
-qu'on peut lire ou entendre raconter de temps en temps, l'Incube ne fait
-tentation d'aucun acte contraire à la Religion, mais seulement à la
-chasteté. En conséquence, si l'on cède à la tentation, on ne pèche point
-par impiété, mais par incontinence.
-
-_30. In confesso autem est apud Theologos et Philosophos, quod ex
-commixtione hominis, cum Dæmone aliquoties nascuntur homines et tali
-modo nasciturum esse Antichristum opinantur nonnulli Doctores: Bellarm.,
-lib. 1. _de Rom. Pont._ cap. 12., Suarez, tom. 2. disp. 54. sec. 1.;
-Maluend., _de Antichr._ l. 2. c. 8. Immo observant, quod, qui gignuntur
-ab hujusmodi Incubis, naturali causa etiam evenit, ut nascantur grandes,
-robustissimi, ferocissimi, superbissimi, ac nequissimi ut scripsit
-Maluenda, _loc. cit. § Ad illud_; et hujus rationem recitat ex Vallesio
-Archiat. Reggio. _Sac. Philosoph._ c. 8., dicente quod Incubi
-_summittunt in uteros non qualecumque, neque quantumcumque semen, sed
-plurimum, crassissimum, calidissimum, spiritibus affluens et seri
-expers. Id vero est eis facile conquirere, deligendo homines calidos,
-robustos, et abundantes multo semine, quibus succumbant, deinde, et
-mulieres tales, quibus incumbant, atque utrisque voluptatem solito
-majorem afferendo, tanto enim abundantius emittitur semen, quanto cum
-majori voluptate excernitur_. Hæc Vallesius. Confirmat vero Maluenda
-supradicta, probando, ex variis et classicis Auctoribus, ex hujusmodi
-concubitu natos: Romulum ac Remum, Liv. _decad. 1._; Plutarch. _in vit.
-Romul., et Parallel._; Servium Tullium, sextum regem Romanorum, Dionys.
-Halicar. lib. 4., Plin. lib. 36. c. 27.; Platonem Philosophum, Laer. l.
-9. de _Vit. Philos._, D. Hyeron. l. 1. _Controvers. Jovinian._;
-Alexandrum Magnum, Plutarch., _in vit. Alex. M._; Quint. Curt., l. 4.
-_de Gest. Alex. M._; Seleucum, regem Syriæ, Just., _Hist._ l. 15.,
-Appian., _in Syriac._; Scipionem Africanum Majorem, Liv., _decad._ 3.
-lib. 6.; Cæsarem Augustum Imperatorem, Sueton., _in Octa._ c. 94.;
-Aristomenem Messenium, strenuissimum ducem Græcorum, Strabo, _de Sit.
-Orb._ lib. 8., Pausan. _de Rebus Græcor._ lib. 3.; et Merlinum, seu
-Melchinum Anglicum ex Incubo et Filia Caroli Magni Moniali, Hauller,
-volum. 2. Generat. 7.; quod etiam de Martino Luthero, perditissimo
-Heresiarca, scribit Cocleus apud Maluendam, de _Antich._ lib. 2. c. 6.
-_§ Cæterum_._
-
-30. Or, il est avéré pour les Théologiens et les Philosophes, que de la
-copulation de l'homme, mâle ou femelle, avec le Démon, naissent
-quelquefois des hommes; et c'est de la sorte que doit naître
-l'Antechrist, suivant bon nombre de Docteurs: Bellarmin, Suarez,
-Maluenda, etc. Ils observent en outre que, par une cause toute
-naturelle, les enfants ainsi procréés par les Incubes, sont grands,
-très-robustes, très-audacieux, très-superbes et très-méchants. Voyez
-là-dessus Maluenda; quant à la cause en question, il nous la donne
-d'après Vallesius, Archiatre de Reggio. «Ce que les Incubes introduisent
-_in uteros_, n'est pas _qualecumque, neque quantumcumque semen_, mais
-abondant, très-épais, très-chaud, très-chargé d'esprits et sans aucune
-sérosité. Ceci est d'ailleurs pour eux chose facile: ils n'ont qu'à
-choisir des hommes chauds, robustes, _et abundantes multo semine, quibus
-succumbant_; puis des femmes de même tempérament, _quibus incumbant_, en
-ayant soin de procurer aux uns et aux autres _voluptatem solito majorem,
-tanto enim abundantius emittitur semen, quanto cum majori voluptate
-excernitur_.» Tels sont les termes de Vallesius. Maluenda confirme ce
-qui a été dit plus haut, prouvant, par le témoignage de divers Auteurs,
-classiques la plupart, que c'est à pareilles unions que doivent leur
-naissance: Romulus et Rémus, d'après _Tite-Live_ et _Plutarque_;
-Servius-Tullius, sixième roi des Romains, d'après _Denys d'Halicarnasse_
-et _Pline l'Ancien_; Platon le Philosophe, d'après _Diogène Laërce_ et
-_Saint Jérôme_; Alexandre le Grand, d'après _Plutarque_ et
-_Quinte-Curce_; Séleucus, roi de Syrie, d'après _Justin_ et _Appien_;
-Scipion l'Africain, premier du nom, d'après _Tite-Live_; l'empereur
-César-Auguste, d'après _Suétone_; Aristomène de Messénie, illustre
-général Grec, d'après _Strabon_ et _Pausanias_. Ajoutons encore
-l'Anglais Merlin ou Melchin, né d'un Incube et d'une Religieuse, fille
-de Charlemagne; et, enfin, comme l'écrit Cocleus, cité par Maluenda, ce
-damné Hérésiarque, qui a nom Martin Luther.
-
-_31. Salva tamen tot, et tantorum Doctorum, qui in ea opinione
-conveniunt, reverentia, non video, quomodo ipsorum sententia possit
-subsistere; tum quia, ut optime opinatur Pererius, tom. 2. _in Genes._
-cap. 6. disp. 5., tota vis et efficacia humani seminis consistit in
-spiritibus, qui difflantur, et evanescunt, statim ac sunt extra
-genitalia vasa, a quibus foventur, et conservantur, ut scribunt Medici.
-Nequit proinde Dæmon semen acceptum conservare, ita ut aptum sit
-generationi, quia vas, quodcumque sit illud, in quo semen conservare
-tentaret, oporteret, quod caleret calore assimetro a nativo organorum
-humanæ generationis; similarem enim a nullo alio præterquam ab organis
-ipsis habere potest. In vase autem non calente vi tali calore, sed
-alieno, spiritus resolvuntur, nec sequi potest generatio. Tum quia
-generatio actus vitalis est, per quem homo generans de propria
-substantia semen defert per organa naturalia ad locum generationi
-congruentem. In casu autem delatio seminis non potest esse actus vitalis
-hominis generantis, quia ab eo non infertur in matricem; proinde nec
-dici potest, quod homo cujus est semen, generet foetum, qui ex eo
-nascitur. Neque Incubus ipsius pater dici potest; quia de ipsius
-substantia semen non est. Hinc fiet, quod nascetur homo, cujus nemo
-pater sit, quod est incongruum. Tum quia in patre naturaliter generante
-duplex causalitas concurrit, nempe materialis, quia semen, quod materia
-generationis, ministrat, et efficiens, quia agens principale est in
-generatione, ut communiter statuunt Philosophi. In casu autem nostro
-homo ministrando solum semen, puram materiam exhiberet absque ulla
-actione in ordine ad generationem; proinde non posset dici pater filii,
-qui nasceretur: et hoc est contra id, quod homo genitus ab Incubo non
-est illius filius, sed est filius ejus viri, a quo Incubus semen
-sumpsit._
-
-31. Cependant, sauf le respect dû à tant et de si grands Docteurs, je ne
-vois pas comment leur opinion pourrait résister à l'examen. En effet,
-comme l'observe très-bien Pererius, dans son _Commentaire sur la Genèse,
-chap. 6_, toute la force, toute l'efficacité du sperme humain consiste
-dans les esprits, qui s'évaporent et s'évanouissent aussitôt sortis des
-vases génitaux, où ils étaient chaudement emmagasinés: les Médecins sont
-d'accord là-dessus. Il n'est donc pas possible au Démon de conserver le
-sperme qu'il a reçu, dans un état d'intégrité suffisant pour produire
-génération; car, quel que soit le vase où il essayerait de le retenir,
-il faudrait que le vase eût une chaleur égale à la chaleur naturelle des
-organes génitaux humains, laquelle ne se trouve nulle part que dans ces
-mêmes organes. Or, dans un vase où cette chaleur n'est pas naturelle,
-mais factice, les esprits se résolvent, et aucune génération n'est
-possible. Une seconde objection, c'est que la génération est un acte
-vital par lequel l'homme, engendrant de sa propre substance, introduit
-le sperme, au moyen d'organes naturels, dans le lieu propre à la
-génération. Au contraire, dans le cas spécial qui nous occupe,
-l'introduction du sperme ne peut pas être un acte vital de l'homme
-engendrant, puisque ce n'est point par lui qu'il est introduit dans la
-matrice; et, par la même raison, on ne peut pas dire que l'homme, à qui
-appartenait le sperme, ait engendré le foetus qui en est procréé.
-L'Incube, non plus, ne saurait être considéré comme son père, puisque le
-sperme n'est pas de sa propre substance. Voilà donc un enfant mis au
-monde, et n'ayant personne pour père, ce qui est absurde. Troisième
-objection: quand le père engendre naturellement, il y a concours de deux
-causalités: l'une matérielle, car il fournit le sperme, qui est la
-matière de la génération; l'autre efficiente, car il est l'agent
-principal dans la génération, suivant l'opinion commune des Philosophes.
-Mais, dans notre espèce, l'homme, se bornant à fournir le sperme, ne
-ferait l'apport que d'une matière pure et simple, sans aucune action
-tendant à génération; donc, il ne pourrait être considéré comme le père
-de l'enfant procréé dans ces circonstances: et ceci est contraire à la
-notion que l'enfant engendré par un Incube n'est pas le fils de
-l'Incube, mais le fils de l'homme dont cet Incube a emprunté le sperme.
-
-_32. Præterea omni probabilitate caret quod scribit Vallesius, et ex eo
-recitavimus supra nº 30.; mirorque a doctissimi viri calamo talia
-excidisse. Notissimum enim est apud Physicos, quod magnitudo foetus
-non est a quantitate molis, sed est a quantitate virtutis, hoc est
-spirituum in semine: ab ea enim tota generationis ratio dependet, ut
-optime testatur Michael Ettmullerus, _Instit. Medic. Physiolog._ car.
-22. thes. 1. fol. m. 39., scribens: _Tota generationis ratio dependet a
-spiritu genitali sub crassioris materiæ involucro excreto; ista materia
-seminis crassa nullo modo, vel in utero subsistente, vel ceu materia
-foetum constituente: sed solus spiritus genitalis maris unitus cum
-spiritu genitali mulieris in poros uteri, seu quod rarius fit in tubos
-uteri se insinuat, indeque uterum fecundum reddit_. Quid ergo facere
-potest magna quantitas seminis ad foetus magnitudinem? Præterea nec
-semper verum est, quod tales geniti ab Incubis magnitudine molis
-corporeæ insignes sint: Alexander enim Magnus, qui, ut diximus, natus
-taliter scribitur, statura pusillus erat; unde carmen,_
-
- Magnus Alexander corpore parvus erat.
-
-32. En outre, ce qu'écrit Vallesius, et que nous avons cité d'après lui
-(voir plus haut, nº 30), n'a pas la moindre probabilité; et je m'étonne
-qu'une telle énormité ait pu tomber de la plume d'un si docte
-personnage. Les Médecins, en effet, savent parfaitement que la grandeur
-du foetus ne tient pas à la quantité de matière, mais à la quantité
-de vertu, c'est-à-dire d'esprits contenus dans la semence; là est tout
-le secret de la génération, comme le remarque très-bien Michel
-Ettmuller, _Institut. Medic. Physiolog._: «La génération,» dit-il,
-«dépend entièrement de l'esprit génital contenu dans une enveloppe de
-matière plus épaisse; cette matière spermatique ne reste pas dans
-l'utérus, et ne contribue en rien à former le foetus; seul,
-l'esprit génital du mâle, uni à l'esprit génital de la femme, pénètre
-dans les pores, ou, plus rarement, dans les tubes de l'utérus, qu'il
-féconde par ce moyen.» Quel peut donc être l'effet d'une grande quantité
-de sperme, au point de vue de la grandeur du foetus? De plus, il
-n'est pas toujours vrai que les hommes ainsi engendrés par des Incubes,
-soient remarquables par la grandeur de leur corps; Alexandre le Grand,
-par exemple, qu'on raconte être né de cette manière, comme nous l'avons
-dit, était de fort petite taille, d'où ce vers:
-
- _Magnus Alexander corpore parvus erat._
-
-_Item quamvis taliter concepti supra cæteros homines excellant, non
-tamen hoc semper est in vitiis, sed aliquando in virtutibus etiam in
-moralibus, ut patet in Scipione Africano, Cæsare Augusto, et Platone
-Philosopho, de quibus Livius, Suetonius et Laertius respective scribunt,
-quod optimi in moribus fuere; ut proinde arguere possimus, quod si alii
-eodem modo geniti pessimi fuere, hoc non fuerit ex hoc, quod fuerint ab
-Incubo geniti, sed quia tales ex proprio arbitrio extitere._
-
-Enfin, quoique les personnages conçus dans ces conditions soient
-généralement supérieurs aux autres hommes, ce n'est pas toujours dans
-les vices qu'ils excellent, mais quelquefois aussi dans les vertus, même
-morales; exemple: Scipion l'Africain, César-Auguste et Platon le
-Philosophe, qui, d'après les témoignages respectifs de Tite-Live,
-Suétone et Diogène Laërce, étaient de moeurs excellentes. De quoi nous
-pouvons conclure que si d'autres individus, engendrés de même manière,
-ont été de parfaits coquins, ce n'est pas parce qu'ils devaient la vie à
-un Incube, mais parce que, de leur libre arbitre, il leur avait plu
-d'être tels.
-
-_Pariter ex textu Sacræ Scripturæ, _Gen._ c. 6. v. 4., habemus quod
-gigantes nati sunt ex concubitu filiorum Dei cum filiabus hominum, et
-hoc ad litteram sacri textus. Gigantes autem homines erant _statura
-magna_, ut eos vocat Baruch, c. 3. v. 26, et excedente communem hominum
-proceritatem. Monstruosa statura, robore, latrociniis, et tyrannide
-insignes; unde Gigantes per sua scelera fuerunt maxima, et potissima
-causa Diluvii, ait Cornelius a Lapid. _in Gen._ c. 6. v. 4. _§
-Burgensis_. Non quadrat autem quorumdam expositio, quod nomine filiorum
-Dei veniant filii Seth, et vocabulo filiarum hominum filiæ Cain, eo quod
-illi erant pietati, Religioni, et cæteris virtutibus addicti,
-descendentes autem a Cain viceversa: nam salva opinantium, Chrysost.
-Cyrill. Theodor. Rupert. Ab., et Hilar. in Psalm. 132. apud Cornel. a
-Lap. c. 6. G. v. 2. _§ Verum dies_, reverentia, talis expositio non
-cohæret sensui patenti litteræ; ait enim Scriptura, quod ex conjunctione
-talium nati sunt homines monstruosæ proceritatis corporeæ: ante illam
-ergo tales gigantes non extiterunt: quod si ex ea orti sunt, hoc non
-potuit esse ex eo, quod filii Seth coivissent cum filiabus Cain, quia
-illi erant staturæ ordinariæ, prout etiam filiæ Cain, unde oriri ex his
-naturaliter non potuerunt, nisi filii staturæ ordinariæ; si ergo
-monstruosa statura filii nati sunt ex tali conjunctione, hoc fuit, quia
-non fuerunt prognati ex ordinaria conjunctione viri cum muliere, sed ex
-Incubis dæmonibus qui ratione naturæ ipsorum optime possunt vocari filii
-Dei, et in hac sententia sunt Philosophi Platonici, et Franciscus
-Georgius Venetus, tom. 1. problem. 74.: nec dissentiunt ab eadem Joseph.
-Hebræus, Philo Judæus, S. Justinus Martyr, Clemens Alexandrinus, et
-Tertullianus. Joseph. Hebræus, _Antiq._ l. 1., Philo, l. _de Gigant._,
-S. Justinus M., _Apolog._ 1., Clemens Alex., lib. 3., Tertull., lib. _de
-Habit. Mul._, apud Cornel., loc. cit., Hugo de S. Victor., _Annot. in
-Gen._, c. 6., qui opinantur illos fuisse Angelos quosdam corporeos qui
-in luxuriam cum mulieribus delapsi sunt, ut enim infra ostendemus istæ
-duæ sententiæ in unam, et eamdem conveniunt._
-
-On lit aussi dans la Sainte Écriture, _Genèse, chap. 6, verset 4_, que
-des géants sont nés du commerce des fils de Dieu avec les filles des
-hommes: ceci est la lettre même du texte sacré. Or, ces géants étaient
-des hommes de _grande stature_, comme il est dit dans _Baruch, chap. 3,
-verset 26_, et de beaucoup supérieurs aux autres hommes. Outre cette
-taille monstrueuse, ils se signalaient encore par leur force, leurs
-rapines, leur tyrannie; aussi est-ce aux crimes des Géants qu'il
-convient d'attribuer la cause première et principale du Déluge, suivant
-Cornelius a Lapide, dans son _Commentaire sur la Genèse_. Quelques-uns
-prétendent que, sous le nom de Fils de Dieu, il faut entendre les fils
-de Seth, et, sous celui de Filles des hommes, les filles de Caïn, parce
-que les premiers pratiquaient la piété, la religion et toutes les autres
-vertus, au rebours des enfants de Caïn, qui se signalaient par tout le
-contraire; mais, sauf le respect dû à Chrysostome, Cyrille, Hilaire et
-autres qui partagent cette opinion, on avouera qu'elle est en désaccord
-avec le sens patent du texte. Que dit en effet l'Écriture? Que de la
-conjonction des susdits sont nés des hommes d'une monstrueuse grandeur
-corporelle: donc, ces géants n'existaient pas auparavant; et si leur
-naissance a été le résultat de cette union, il n'est pas admissible
-qu'on puisse l'attribuer au commerce des fils de Seth avec les filles de
-Caïn, lesquels, étant eux-mêmes de taille ordinaire, n'ont pu procréer
-que des enfants de taille ordinaire. Par conséquent, si la conjonction
-dont il s'agit a donné le jour à des êtres d'une monstrueuse stature, il
-faut y voir, non le commerce ordinaire de l'homme avec la femme, mais
-l'opération des Démons Incubes, qui, à raison de leur nature, peuvent
-très-bien être appelés fils de Dieu. Cet avis est celui des Philosophes
-Platoniciens et de François Georges de Venise; et il n'est pas en
-contradiction avec celui de Josèphe l'Historien, Philon de Judée, S.
-Justin martyr, Clément d'Alexandrie et Tertullien, d'après lesquels ces
-Incubes seraient des Anges corporels qui se sont laissés glisser dans le
-péché de luxure avec les femmes. En effet, comme nous le montrerons plus
-loin, il n'y a là, sous une apparence double, qu'une seule et même
-opinion.
-
-_33. Si ergo Incubi tales, ut fert communis sententia, Gigantes
-genuerunt, accepto semine ab homine, juxta id, quod supra dictum est,
-non potuerunt ex illo semine nasci nisi homines ejusdem staturæ plus,
-minusve, cum eo a quo semen acceptum est: nec enim facit ad altiorem
-corporis staturam major seminis quantitas, ita ut attracta insolite a
-Dæmone, dum succubus fit homini, augeat ultra illius staturam enormiter
-corpus ab eo geniti; quia, ut supra diximus, hoc residet in spiritu, et
-non in mole seminis: ut proinde necesse sit concludere, quod ab alio
-semine, quam humano hujusmodi gigantes nati sint, et proinde Dæmon
-Incubus non humano, sed alio semine utatur ad generationem. Quid igitur
-dicendum?_
-
-33. Si donc ces Incubes, d'après l'avis commun, ont engendré des Géants
-au moyen de sperme emprunté à l'homme ainsi qu'il a été dit plus haut,
-il est impossible qu'il soit né de ce sperme autre chose que des hommes
-de même taille, plus ou moins, que celui qui l'avait fourni; car ce
-serait en vain que le Démon, en jouant avec l'homme son rôle de Succube,
-lui soutirerait une dose extraordinaire de liqueur prolifique pour en
-procréer des enfants de plus forte taille: la dose ici ne fait rien à
-l'affaire, puisque, comme nous l'avons dit, tout dépend de la vitalité
-de cette liqueur, non de sa quantité. Nous arrivons donc forcément à
-cette conclusion: que les Géants sont nés d'un sperme autre que celui de
-l'homme, et que, par conséquent, le Démon Incube, pour engendrer,
-emploie un sperme qui n'est pas emprunté à l'homme. Mais alors, que
-faut-il dire?
-
-_34. Quantum ad hoc, sub correctione Sanctæ Matris Ecclesiæ, et mere
-opinative dico, Incubum Dæmonem dum mulieribus commiscetur, ex proprio
-ipsius semine hominem generare._
-
-34. Sous le contrôle de Notre Sainte Mère Église, et à titre de simple
-opinion, je dis que le Démon Incube, dans son commerce avec les femmes,
-engendre le foetus humain de sa propre semence.
-
-_35. Paradoxa in fide, et parum sana nonnullis videbitur hæc opinio; sed
-lectorem meum deprecor, ut judicium non præcipitet de ea: ut enim
-incivile est nondum tota lege perspecta judicare, ut Celsus, lib. 24.
-ff. de legib. et S. C., ait, ita neque damnanda est opinio, nisi prius
-examinatis, ac solutis argumentis, quibus innititur. Ad probandam igitur
-supradatam conclusionem, nonnulla sunt necessario præmittenda._
-
-35. Beaucoup de gens trouveront cette proposition hétérodoxe et peu
-sensée, mais je supplie mon lecteur de ne pas la condamner à la légère;
-car si, comme l'observe Celse, il n'est pas convenable de prononcer un
-jugement sans avoir examiné la loi sous toutes ses faces, de même il est
-injuste de condamner une opinion avant d'avoir pesé et réfuté les
-arguments sur lesquels elle s'appuie. Il s'agit donc de prouver ma
-conclusion, et je dois nécessairement, à cet effet, entrer dans quelques
-développements.
-
-_36. Præmittendum primo de fide est, quod dentur Creaturæ pure
-spirituales nullo modo de materia corporea participantes, prout habetur
-ex Concillio Lateranensi, sub Innocentio Tertio, c. Firm. de Sum. Trin.
-et Fid. Cath. Conc. Eph. in Epist. Cyrill. ad Reggia, et alibi.
-Hujusmodi autem sunt Angeli beati, et Dæmones damnati ad ignem
-perpetuum. Quamvis vero nonnulli Doctores, Bann. par. 1. q. 5. ar. 1.
-Can. _de Loc. Theol._ l. 5. c. 5. Sixt. seu _Bibliot. San._ l. 5. annot.
-8., Mirand. _Sum. Concil._ vº. _Angelus_, Molina, p. 1. q. 50., a. 1.,
-Carranz., _Annot. ad Synod._ 7., etiam post Concilium illud docuerint
-spiritualitatem Angelorum et Dæmonum non esse de fide, ita ut nonnulli
-alii, Bonav. in lib. 2. sent. dist. 3. q. 1., Scot. _de Anim._ q. 15.,
-Cajet. _in Gen._ c. 4., Franc. Georg. _Problem._ l. 2. c. 57., August.
-Hyph., _de Dæmon._, l. 3. c. 3., scripserint illos esse corporeos, et
-proinde Angelos Dæmonesque corpore et spiritu constare non esse
-propositionem hæreticam, neque erroneam probet Bonaventura Baro, _Scot.
-Defens._ tom. 9. apolog. 2., act. 1., p. § 7.: tamen quia Concilium
-ipsum statuit de fide tenendum, _Deum esse Creatorem omnium visibilium,
-et invisibilium, spiritualium, et corporalium, qui utramque de nihilo
-condidit creaturam spiritualem et corporalem Angelicam, videlicet ut
-mundanam_: ideo dico de fide esse quasdam creaturas dari mere
-spirituales, et tales esse Angelos, non quidem omnes, sed quosdam._
-
-36. En premier lieu, je constate, comme un article de foi, l'existence
-de Créatures purement spirituelles, n'ayant aucun rapport avec la
-matière corporelle, ainsi que l'a décidé le Concile de Latran, sous
-Innocent III. Tels sont les Anges bienheureux, et les Démons condamnés
-au feu éternel. Un certain nombre de Docteurs, il est vrai, ont
-enseigné, même après ce Concile, que la spiritualité des Anges et des
-Démons n'était pas article de foi; d'autres même, allant plus loin, ont
-affirmé qu'ils étaient corporels, d'où Bonaventure Baron a conclu qu'il
-n'y avait rien d'hérétique ni d'incohérent à donner aux Anges et aux
-Démons une double substance, corporelle et spirituelle. Cependant, en
-présence de la déclaration formelle du Concile, qu'il est de foi que
-_Dieu est le Créateur de toutes choses visibles et invisibles,
-spirituelles et corporelles, qui a tiré du néant toute créature
-spirituelle et corporelle, Angélique ou terrestre_, je dis qu'il est de
-foi d'admettre l'existence de certaines créatures purement spirituelles,
-et que tels sont les Anges: non pas tous, mais un certain nombre.
-
-_37. Inaudita forsan erit sententia hæc, sed non destituta erit
-probabilitate. Si enim a Theologis tanta inter Angelos diversitas
-specifica, et proinde essentialis statuitur, ut in via D. Thomæ, p. p.,
-q. 50., ar. 4., plures Angeli nequeant esse in eadem specie, sed
-quilibet Angelus propriam speciem constituat, profecto nulla invenitur
-repugnantia, quod Angelorum nonnulli sint purissimi spiritus, et proinde
-excellentissimæ naturæ, alii autem corporei, et minus excellentes, et
-eorum differentia petatur per corporeum, et incorporeum. Accedit quod
-hac sententia facile solvitur alias insolubilis contradictio inter duo
-Concilia OEcumenica, nempe Septimam Synodum generalem, et dictum
-Concilium Lateranense: siquidem in illa Synodo, quæ est secunda Nicæna,
-actione quinta, productus est liber Joannis Thessalonicensis scriptus
-contra quemdam Philosophum gentilem, in quo ita habetur: _De Angelis, et
-Archangelis, atque eorum Potestatibus, quibus nostras Animas adjungo,
-ipsa Catholica Ecclesia sic sentit, esse quidem intelligibiles, sed non
-omnino corporis expertes, et insensibiles, ut vos Gentiles dicitis,
-verum tenui corpore præditos, et æreo, sive igneo, sicut scriptum est:
-qui facit Angelos suos spiritus, et ministros suos ignem urentem._ Et
-infra: _Quamquam autem non sint ut nos, corporei, utpote ex quatuor
-elementis, nemo tamen vel Angelos, vel Dæmones, vel Animas dixerit
-incorporeas: multoties enim in proprio corpore visi sunt ab illis,
-quibus Dominus oculos aperuit._ Et cum omnia lecta fuissent coram
-Patribus synodaliter congregatis, Tharasius, Patriarcha
-Constantinopolitanus, poposcit adprobationem Sanctæ Synodi his verbis:
-_Ostendit Pater, quod Angelos pingi oporteat, quoniam circumscribi
-possunt, et ut homines apparuerunt_. Synodus autem uno ore respondit:
-_Etiam, Domine_._
-
-37. Ceci paraîtra étrange peut-être, mais on conviendra que ce n'est pas
-improbable. Si en effet les Théologiens s'accordent à constater parmi
-les Anges une diversité spécifique, et par suite essentielle, si grande
-que, à en croire S. Thomas, il n'existe pas deux Anges de même espèce,
-mais que chacun d'eux constitue une espèce à lui seul, quelle difficulté
-trouvera-t-on à ce que certains Anges soient des esprits très-purs,
-conséquemment de nature très-supérieure, et qu'il y en ait d'autres qui
-soient corporels et de nature moins parfaite, différant ainsi les uns
-des autres par leur substance corporelle et incorporelle? Cette
-doctrine, remarquons-le, a l'avantage de concilier aisément les
-décisions, autrement incompatibles, de deux Conciles OEcuméniques,
-savoir le Septième Synode Général, et le susdit Concile de Latran. En
-effet, dans la cinquième séance de ce Synode, qui est le deuxième de
-Nicée, on produisit un livre de Jean de Thessalonique, écrit contre un
-Philosophe païen, où se trouvent les propositions suivantes: «_A l'égard
-des Anges, des Archanges et de leurs Puissances, auxquelles j'adjoindrai
-nos propres Ames, l'avis réel de l'Église Catholique est que ce sont des
-intelligences, mais non tout à fait dépourvues de corps et insensibles
-comme vous autres Gentils le prétendez; elle leur reconnaît au contraire
-un corps subtil, de la nature de l'air ou du feu, suivant ce qui est
-écrit: Il fait des esprits ses Anges, et du feu ardent son Ministre._»
-Et encore: «_Bien qu'ils ne soient pas corporels à notre manière,
-c'est-à-dire composés des quatre éléments, il est néanmoins impossible
-de dire que les Anges, les Démons et les Ames sont incorporels; car ils
-sont apparus nombre de fois, revêtus de leur propre corps, à ceux dont
-le Seigneur a daigné ouvrir les yeux._» Et après que ce livre eut été lu
-dans son entier devant tous les Pères réunis en synode, Tharasius,
-Patriarche de Constantinople, le soumit en ces termes à l'approbation du
-Saint Synode: «_La démonstration du Père conclut à ce que les Anges
-doivent être représentés en peinture, puisque leur forme est
-circonscrite, et qu'on les a vus sous la figure humaine._» A quoi le
-Synode, d'une voix unanime, répondit: «_Oui, Monseigneur._»
-
-_38. Hanc autem Conciliarem adprobationem de materia ad longum
-pertractata a D. Joanne in libro coram Patribus lecto, statuere
-articulum fidei circa corporeitatem Angelorum, perspicuum est: unde ad
-tollendam contradictionem hujus, cum allata definitione Concilii
-Lateranensis multum desudant Theologi. Unus enim, Suarez, _de Angelis_,
-ait, quod Patres non contradixerunt tali asserto de corporeitate
-Angelorum, quia non de illa re agebatur. Alius, Bann., in p. p. q. 10.,
-ait, quod Synodus adprobavit conclusionem, nempe Angelos pingi posse,
-non tamen adprobavit rationem, _quia corporei sunt_. Alius, Molin., in
-p. p., q. 50. a. 1., ait, quod definitiones Conciliares in illa Synodo
-factæ sunt solum _actione septima_, proinde ea quæ habentur in
-actionibus præcedentibus non esse definitiones de fide. Alii, Joverc. et
-Mirand., Sum. Conc., scribunt nec Nicænum, nec Lateranense Concilium
-intendisse definere de fide quæstionem; et Nicænum quidem locutum fuisse
-juxta opinionem Platonicorum, quæ ponit Angelos corporeos, et tunc
-prævalebat; Lateranense autem locutum esse juxta mentem Aristotelis,
-qui, l. 12. _Metaphys._, tex. 49., ponit intelligentias incorporeas, quæ
-sententia contra Platonicos apud plerosque Doctores invaluit expost._
-
-38. Maintenant, que cette approbation par un Concile de la doctrine
-exposée tout au long dans le livre de Jean, constitue un article de foi
-à l'égard de la corporéité des Anges, ceci ne fait pas l'ombre d'un
-doute: aussi les Théologiens suent-ils sang et eau pour enlever à cette
-décision ce qu'elle a de contradictoire avec la définition, rapportée
-plus haut, du Concile de Latran. A en croire Suarez, si les Pères n'ont
-pas contredit une telle assertion de la corporéité des Anges, c'est que
-ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Un autre prétend que le Synode
-a bien approuvé la conclusion, à savoir qu'on pouvait peindre les Anges,
-mais non le motif donné, _qu'ils sont corporels_. Un troisième, Molina,
-fait observer que les définitions conciliaires émises par ce Synode,
-l'ont été seulement dans _la septième séance_, d'où il conclut que
-celles des séances précédentes ne sont pas des définitions de foi.
-D'autres, enfin, écrivent que ni le Concile de Nicée, ni celui de Latran
-n'ont entendu définir une question de foi: le Concile de Nicée ayant
-parlé suivant l'opinion des Platoniciens, qui fait des Anges des êtres
-corporels et qui prévalait alors; le Concile de Latran, au contraire,
-ayant suivi l'autorité d'Aristote, lequel, au livre 12 de sa
-_Métaphysique_, établit l'existence d'intelligences incorporelles,
-doctrine qui, depuis, a eu gain de cause contre les Platoniciens auprès
-de la plupart des Docteurs.
-
-_39. Sed quam frigidæ sint istæ responsiones nemo non videt, ac eas
-minime satisfacere oppositioni palmariter demonstrat Bonaventura Baro,
-_Scot. Defens._, tom. 9., apolog. 2., actio. 1., § 2. per totum. Proinde
-ad tollendam contradictionem Conciliorum dicendum est, Nicænum locutum
-esse de una, Lateranense autem de alia specie Angelorum, et illam quidem
-corpoream, hanc vero penitus incorpoream; et sic conciliantur, aliter
-irreconciliabilia Concilia._
-
-39. Mais il est aisé de voir combien ces réponses sont faibles, et
-Bonaventure Baron (_Scot. Defens._, tome 9), démontre jusqu'à l'évidence
-qu'elles ne supportent pas l'examen. Donc, pour mettre d'accord ces deux
-Conciles, il faut dire que celui de Nicée a voulu parler d'une espèce
-d'Anges, et celui de Latran d'une autre espèce: la première corporelle,
-la seconde, au contraire, absolument incorporelle; et c'est ainsi que se
-concilient deux Conciles autrement inconciliables.
-
-_40. Præmittendum 2º., nomen Angeli esse nomen officii, non naturæ, ut
-concorditer scribunt S. S. Patres: Ambros. in c. 1. _epist. ad Hebr._,
-Hilarius, l. 5. _de Trin._, Augustinus, lib. 15. _de Civit. Dei._ c.
-23., Gregorius, _Hom. 34. in Evang._, Isidorus, l. _de Sum. Bonit._, c.
-12.; unde præclare ait D. Ambrosius: Angelus non ex eo quod est
-spiritus, ex eo quod agit, Angelus, quia _Angelus_ Græce, Latine
-_Nuntius_ dicitur; sequitur igitur ex hoc, quod illi, qui ad aliquod
-ministerium a Deo mittuntur, sive spiritus sint, sive homines, Angeli
-vocari possunt; et de facto ita vocantur in Scripturis Sacris: nam de
-Sacerdotibus, Concionatoribus, ac Doctoribus, qui tanquam Nuntii Dei
-explicant hominibus divinam voluntatem, dicitur, _Malach._ c. 2. v. 7.:
-_Labia Sacerdotis custodient scientiam, et legem requirent ex ore ejus,
-quia Angelus Domini exercituum est_. D. Joannes Baptista ab eodem
-Propheta, c. 3. v. 1., vocatur Angelus, dum ait: _Ecce ego mitto Angelum
-meum, et præparabit viam ante faciem meam._ Et hanc prophetiam esse ad
-litteram de S. Joanne Baptista testatur Christus Dominus in _Evangelio
-Matthæi_, 11., v. 10. Immo et ipse Deus, quia fuit missus a Patre in
-mundum ad evangelizandum legem gratiæ, vocatur Angelus. Ita in prophetia
-Isaiæ, c. 9. v. 6., juxta versionem Septuaginta: _Vocabitur nomen ejus
-magni consilii Angelus_, et clarius in Malachiæ c. 3. v. 1.,: _Veniet ad
-templum sanctum suum Dominator quem vos quæritis, et Angelus testamenti,
-quem vos vultis_. Quæ prophetia ad litteram est de Christo Domino.
-Sequitur igitur nullum absurdum sequi ex hoc, quod dicimus Angelos
-quosdam esse corporeos, nam et homines, qui corpore constant, Angeli
-vocabulo efferuntur._
-
-40. En deuxième lieu, nous devons observer que le nom d'Ange ne
-s'applique pas à la nature, mais à la fonction: là-dessus les Saints
-Pères sont d'accord (S. Ambroise, sur l'_Épître aux Hébreux_; S.
-Augustin, _Cité de Dieu_; S. Grégoire, _Homélie 34 sur les Évangiles_;
-S. Isidore, _de la Suprême Bonté_). L'Ange, dit très-bien S. Ambroise,
-n'est pas ainsi appelé pour sa qualité d'esprit, mais pour la fonction
-qu'il remplit: [Grec: Angelos] en Grec, en Latin _Nuntius_, c'est-à-dire
-_Envoyé_; d'où il résulte que ceux à qui Dieu confie quelque mission,
-esprits ou hommes, peuvent recevoir la qualification d'Anges, et c'est
-réellement ce qui a lieu dans les Saintes Écritures, où se lisent les
-paroles suivantes appliquées aux Prêtres, aux Prédicateurs et aux
-Docteurs qui, en qualité d'Envoyés de Dieu, expliquent aux hommes la
-volonté divine (_Malachie_, chap. 2, v. 7): «_Les lèvres du prêtre
-seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche qu'on
-recherchera la connaissance de la loi, parce qu'il est l'Ange du
-Seigneur des armées_.» Le même prophète, chap. 3, v. 1, donne le nom
-d'Ange à S. Jean-Baptiste, dans ce passage: «_Je vais vous envoyer mon
-ange, qui préparera ma voie devant ma face._» Que cette prophétie se
-rapporte à la lettre à S. Jean-Baptiste, c'est ce qu'atteste
-Notre-Seigneur Jésus-Christ, _Evangile selon S. Mathieu_, 11, v. 10. Il
-y a plus: Dieu lui-même est appelé Ange, parce qu'il a été envoyé par
-son Père pour annoncer au monde la loi de grâce. Témoin la prophétie
-d'Isaïe, chap. 9, v. 6, suivant la version des Septante: «_Il sera
-appelé Ange de grand conseil._» Et plus clairement encore dans Malachie,
-chap. 3, v. 1: «_Le Dominateur que vous cherchez, et l'Ange de
-l'alliance si désiré de vous, viendra dans son temple_», prophétie qui
-s'applique littéralement au Seigneur Christ. Il n'y a donc, de notre
-part, aucune absurdité à dire que certains Anges sont corporels, puisque
-ce nom d'Ange est donné à des hommes, qui, assurément, ont un corps.
-
-_41. Præmittendum 3º., nondum rerum naturalium, quæ sunt in Mundo, satis
-perspectam esse existentiam, aut naturam, ut proinde aliquid negandum
-sit ex eo, quod de illo nunquam alias dictum, aut scriptum fuerit. Patet
-enim tractu temporis detectas esse novas terras, quas Antiqui nostri
-ignorarunt, novaque animalia, herbas, plantas, fructus, semina nunquam
-alias visa; et si pervia esset Terra Australis incognita, cujus
-indagatio, et lustratio a multis hucusque incassum tentata est, adhuc
-nova nobis alia panderentur. Patet adhuc, quod per inventionem
-Microscopii, et alias machinas, et organa Philosophiæ experimentales
-modernæ, sicut etiam per exactiorem indaginem Anatomistarum, multarum
-rerum naturalium existentiam, vires, naturamque tum innotuisse, tum
-dietim innotescere, quæ præcedentes Philosophi ignorarunt, ut patet in
-auro fulminante, phosphoro, et centum aliis chymicis experimentis,
-circulatione sanguinis, venis lacteis, vasis lymphaticis, et aliis
-hujusmodi quæ nuper Anatomistæ adinvenerunt. Proinde ineptum erit
-aliquod exsibillare ex hoc quod de eo nullus Antiquorum scripserit,
-attento maxime Logicorum axiomate, quod locus ab auctoritate negativa
-non tenet._
-
-41. En troisième lieu, il faut bien convenir que l'on n'a pas encore
-assez scruté l'existence ni la nature des choses naturelles de ce monde,
-pour qu'il soit permis de nier un fait, par cela seul que d'autres n'en
-ont jamais rien dit ou écrit. N'est-il pas avéré que, dans le cours des
-temps, de nouvelles terres ont été découvertes que nos Anciens avaient
-ignorées? de même des animaux nouveaux, des herbes, des plantes, des
-fruits, des semences que nulle part ailleurs on n'avait vus? Et si l'on
-arrivait enfin à explorer cette mystérieuse Terre Australe, comme tant
-de voyageurs l'ont vainement tenté jusqu'ici, combien de choses
-nouvelles nous seraient encore révélées! N'est-ce pas aussi un fait
-avéré que l'invention du Microscope et d'autres instruments employés par
-la Philosophie expérimentale moderne, jointe aux procédés
-d'investigation plus exacts des Anatomistes, a mis ou met tous les jours
-en lumière l'existence, les propriétés, le caractère d'une foule de
-choses naturelles inconnues aux anciens Philosophes, telles que l'or
-fulminant, le phosphore, et cent autres compositions chimiques, la
-circulation du sang, les veines lactées, les vases lymphatiques et
-autres phénomènes semblables récemment découverts par les Anatomistes?
-Persifler une doctrine parce qu'on n'en trouve mention dans aucun auteur
-ancien, est donc chose inepte, surtout si l'on veut bien tenir compte de
-cet axiome de Logique: _locus ab auctoritate negativa non tenet_.
-
-_42. Præmittendum 4º., quod in Sacra Scriptura, et Ecclesiasticis
-traditionibus non traditur nisi id, quod ad Animæ salutem necessarium
-est, quoad credendum, sperandum et amandum; unde inferre non licet ex
-eo, quod nec ex Scriptura, nec ex traditione aliquod habetur, proinde
-negandum sit, quod illud tale existat: aut nos quidem Fides docet, Deum
-per Verbum suum omnia creasse visibilia, et invisibilia; pariterque ex
-Jesu Christi Domini nostri meritis tum gratiam, tum gloriam omni, et
-cuivis rationali creaturæ conferri. Num autem alius Mundus a nostro,
-quem incolimus, sit; et in eo alii homines non ab Adam prognati, sed
-alio modo a Deo creati existant (sicut ponunt illi, qui lunarem globum
-habitatum opinantur); pariterque num in hoc Mundo, quem incolimus, aliæ
-existant creaturæ rationales ultra homines, et Spiritus Angelicos, quæ
-regulariter hominibus sint invisibiles, et per accidens, et earum
-executiva potentia fiant visibiles: hoc nullo modo spectat ad fidem, et
-hoc scire, aut ignorare non est ad salutem hominis necessarium, sicut
-nec scire rerum omnium physicarum numerum aut naturam._
-
-42. En quatrième lieu, observons que la Sainte Écriture et les
-traditions ecclésiastiques ne nous enseignent rien au delà de ce qui est
-nécessaire au salut de l'âme, c'est-à-dire à la Foi, à l'Espérance et à
-la Charité. Donc, de ce qu'une chose n'est constatée ni par l'Écriture,
-ni par la tradition, il ne faut pas conclure que cette chose n'existe
-pas. Par exemple, la Foi nous enseigne que Dieu, par son Verbe, a créé
-des choses visibles et invisibles; et pareillement, que toute créature
-raisonnable obtient personnellement la grâce et la gloire par les
-mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Maintenant, qu'il existe un
-Monde, autre que celui que nous habitons; que dans ce monde-là il y ait
-des hommes non issus d'Adam, mais créés par Dieu de quelque autre
-manière, comme le supposent ceux qui logent des habitants dans la lune;
-ou encore, que dans ce Monde même que nous habitons, il y ait des
-créatures raisonnables indépendamment des hommes et des Esprits
-Angéliques, lesquelles créatures nous sont généralement invisibles et ne
-se découvrent à l'homme que par accident, par un acte de leur propre
-puissance: tout cela n'a rien à faire avec la Foi, et le savoir ou
-l'ignorer n'est pas plus nécessaire au salut de l'homme, que de savoir
-le nombre ou la nature de toutes les choses physiques.
-
-_43. Præmittendum 5º., nullam inveniri repugnantiam, nec in Philosophia,
-nec in Theologia, quod dari possint creaturæ rationales constantes
-spiritu et corpore, aliæ ab homine, quia si esset repugnantia hoc esset
-vel ex parte Dei (et hoc non quia ipse omnipotens est), vel ex parte rei
-creabilis; et neque hoc, quia sicut creatura mere spiritualis, ut
-Angeli, creata est, et mere materialis, ut Mundus, et partim
-spiritualis, partim corporea, corporeitate terrestri, et crassa, ut
-homo, ita creabilis est creatura constans spiritu rationali, et
-corporeitate minus crassa, sed subtiliore, quam sit homo. Et profecto
-post Resurrectionem Anima Beatorum erit unita corpori glorioso dote
-subtilitatis donato: ut proinde concludi posset, potuisse Deum creare
-creaturam rationalem corpoream, cui naturaliter indita sit corporis
-subtilitas, sicut per gratiam corpori glorioso confertur._
-
-43. En cinquième lieu, ni la Philosophie, ni la Théologie ne fournissent
-aucune objection à cette donnée de créatures raisonnables ayant esprit
-et corps, et distinctes de l'homme. L'objection, en effet, ne saurait
-être qu'une impossibilité tirée soit de Dieu (ce qui est faux puisque
-Dieu est tout-puissant); soit de la chose à créer, ce qui est faux
-encore, car, de même qu'il existe des créatures purement spirituelles,
-comme les Anges, ou purement matérielles, comme le Monde, ou enfin
-moitié spirituelles, moitié corporelles, et d'une corporéité terrestre
-et épaisse, comme l'homme, de même peut-on admettre une créature douée
-d'un esprit raisonnable, et d'une corporéité moins épaisse et plus
-subtile que l'homme. Il n'est pas douteux d'ailleurs qu'après la
-Résurrection, l'âme des Bienheureux sera unie à un corps glorieux et
-subtil: d'où il est permis de conclure que Dieu a pu créer un être
-raisonnable et corporel, dont le corps est naturellement subtil comme le
-corps glorieux transfiguré par la grâce.
-
-_44. Astruitur autem magis talium creaturarum possibilitas ex solutione
-argumentorum, quæ contra positam conclusionem fieri possunt, pariterque
-ex responsione ad interrogationes, quæ possunt circa eam formari._
-
-44. Mais, pour mieux établir la possibilité de ces créatures, nous
-allons résoudre les arguments qu'on peut former contre notre conclusion
-et répondre aux questions qu'elle soulève.
-
-_45. Prima interrogatio est, an tales creaturæ dicendæ essent animalia
-rationalia? Quod si sic, quomodo different ab homine, cum quo communem
-haberent definitionem?_
-
-45. Première question: ces créatures devraient-elles être appelées
-animaux raisonnables? et dans l'affirmative, en quoi différeraient-elles
-de l'homme, avec lequel cette définition leur serait commune?
-
-_46. Respondeo quod essent animalia rationalia sensibus, et organis
-corporis prædita, sicut homo: differrent autem ab homine non solum
-ratione corporis tenuioris, sed etiam materiæ. Homo siquidem ex
-crassiore elementorum omnium parte, puta ex luto, nempe aqua et terra
-crassa formatus est, ut constat ex Scriptura, _Gen. 2._ v. 7.; ista vero
-formata essent ex subtiliore parte omnium, aut unius, seu alterius
-elementorum; ut proinde alia essent terrea, alia aquea, alia ærea, et
-alia ignea, et ut eorum definitio cum hominis definitione non
-conveniret, addendum esset definitioni hominis crassa materialitas sui
-corporis, per quam a dictis animalibus differret._
-
-46. Je réponds: oui, ce seraient des animaux raisonnables, munis de sens
-et d'organes corporels, ainsi que l'homme; toutefois, elles
-différeraient de l'homme, non-seulement par la nature plus subtile de
-leur corps, mais par la matière. En effet, l'homme a été formé, comme le
-constate l'Écriture, de la partie la plus épaisse de tous les éléments,
-c'est-à-dire de boue, mélange épais d'eau et de terre: ces créatures, au
-contraire, seraient formées de la partie la plus subtile de tous les
-éléments, ou de l'un d'eux; ainsi les unes tiendraient de la terre, les
-autres de l'eau, ou de l'air, ou du feu, et pour éviter de les définir
-dans les mêmes termes que l'homme, il faudrait ajouter à la définition
-de ce dernier la mention de la matérialité épaisse de son corps, par où
-il différerait de ces créatures.
-
-_47. Secunda interrogatio est, quandonam hujus modi animalia fuissent
-condita, et num cum brutis producta a terra, aut ab aqua, ut
-quadrupedia, et aves respective; an vero a Domino Deo formata, ut fuit
-homo?_
-
-47. Seconde question: A quelle époque faudrait-il assigner l'origine de
-ces animaux, et seraient-ils le produit de la terre ou de l'eau, comme
-les bêtes, quadrupèdes, oiseaux, etc.; ou, au contraire, auraient-ils
-été créés, ainsi que l'homme, par le Seigneur Dieu?
-
-_48. Respondeo quod de fide est, quod posito, quod existant de facto,
-creata sint a principio Mundi: sic enim definitur a Concilia Lateranensi
-(Firm. de Sum. Trinit. et Fide cathol.); nempe quod Deus sua omnipotenti
-virtute simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam,
-spiritualem et corporalem. Sub illa etenim Creaturarum generalitate
-etiam illa animalia essent comprehensa. Quo vero ad eorum formationem,
-decuisse ipsorum corpus a Deo ministerio Angelorum formatum fuisse,
-sicut a Deo formatum legimus corpus hominis, quia ipsi copulandus erat
-spiritus immortalis, quandoquidem spiritus incorporeus, et proinde
-nobilissimus corpori pariter originaliter nobiliori cæteris brutis
-jungendus erat._
-
-48. Je réponds: Il est de foi, et le Concile de Latran l'a expressément
-défini, que tout ce qui existe de fait et actuellement, a été créé dès
-le commencement du monde. Par sa vertu toute-puissante, Dieu a tiré
-ensemble du néant, à l'origine des siècles, les deux ordres de
-créatures, spirituelles et corporelles. Or, les animaux en question
-seraient compris dans la généralité des créatures. Quant à leur
-formation, on pourrait dire que c'est Dieu lui-même qui, par le
-ministère des Anges, a fait leur corps comme il a fait celui de l'homme,
-auquel devait être uni un esprit immortel. En effet, ce corps étant, de
-sa nature, plus noble que celui des autres animaux, il y avait lieu d'y
-joindre un esprit incorporel et très-noble.
-
-_49. Tertia interrogatio, an talia animalia habuissent originem ab uno
-solo, velut omnes homines ab Adam, an vero plura simul formata essent
-sicut fuit de cæteris animantibus a terra, et aqua productis, in quibus
-fuerunt Mares, et Foeminæ quæ speciem per generationem conservant? Et
-si hoc oporteret inter talia animalia esse distinctionem sexus; ipsa
-nasci, et interire; passionibus sensus affici, nutriri, crescere; et
-tunc quo alimenta vescerentur, esset quærendum; præterea an vitam
-socialem ducerent, ut homines; qua politica regerentur; num urbes ad
-habitandum struxissent; num artes, studia, possessiones, et bella inter
-ea essent, sicut est in hominibus._
-
-49. Troisième question: Ces animaux descendraient-ils d'un seul
-individu, comme tous les hommes d'Adam; ou, au contraire, y en aurait-il
-eu plusieurs de créés en même temps, comme dans les différentes espèces
-produites de la terre et de l'eau, où se sont trouvés des mâles et des
-femelles pour se perpétuer par la génération? Ensuite, y aurait-il entre
-eux des distinctions de sexes? Seraient-ils sujets à naître et à mourir?
-Auraient-ils des sens, des passions, besoin de nourriture, faculté de
-croissance? Et alors, quels seraient leurs aliments? Enfin,
-vivraient-ils en société, comme les hommes? Par quelles lois
-seraient-ils régis? Bâtiraient-ils des villes pour y habiter?
-Cultiveraient-ils les arts et les lettres? Posséderaient-ils des biens
-et se feraient-ils la guerre entre eux, comme les hommes?
-
-_50. Respondeo: potuit esse quod omnia ab uno, velut homines ab Adam,
-sint progenita; potuit pariter esse, quod ex iis multi mares, et plures
-foeminæ fuissent formatæ, a quibus per generationem eorum species
-essent propagatæ. Ultro admitteremus talia animalia oriri, et mori;
-mares alios, alias foeminas inter ea esse; passionibus, sensibus
-agitari velut homines; nutriri et crescere secundum molem sui corporis;
-cibum autem ipsorum non crassum qualem requirit crassities corporis
-humani, sed substantiam tenuem, et vaporosam emanantem per effluvia
-spirituosa a rebus physicis pollentibus corpusculis maxime volatilibus,
-ut nidor carnium maxime assatarum, vapor vini, fructuum, florum,
-aromatum, a quibus copiosa hujusmodi effluvia usque ad totalem partium
-subtiliorum, ac volatilium evaporationem scaturiunt. Talia autem
-animalia civilem vitam ducere posse, et inter ea distinctos esse gradus
-dominantium ac servientium pro conditione naturæ ipsorum, artesque,
-scientias, ministeria, exercitia, loca, mansiones, ac alia necessaria ad
-eorum conservationem, nullam penitus importat repugnantiam._
-
-50. Je réponds: Il se peut que tous descendent d'un seul individu, comme
-les hommes d'Adam; il se peut aussi qu'il en ait été créé, dès
-l'origine, un certain nombre, mâles et femelles, qui ont servi à
-propager l'espèce. Nous admettrons encore qu'ils naissent et qu'ils
-meurent; qu'ils se divisent en mâles et en femelles; qu'ils ont, comme
-les hommes, des sens et des passions; que leur corps se nourrit et se
-développe: toutefois, leur nourriture ne doit pas être grossière comme
-celle qu'exige le corps humain, mais une substance délicate et
-vaporeuse, émanant par effluves spiritueuses de tout ce qui, dans la
-nature, abonde en corpuscules très-volatils, comme le fumet des viandes,
-et spécialement des viandes rôties, la vapeur du vin, des fruits, des
-fleurs, des aromates, d'où se dégagent des effluves de ce genre, jusqu'à
-évaporation parfaite des parties subtiles et volatiles. Que, du reste,
-ils puissent vivre en société; qu'il y ait entre eux différentes
-conditions de rang et de préséance; qu'ils cultivent les arts et les
-sciences; qu'ils exercent des fonctions, entretiennent des armées,
-bâtissent des villes, et fassent enfin tout ce qui est nécessaire à leur
-conservation: c'est à quoi je ne verrais, au fond, rien à objecter.
-
-_51. Quarta interrogatio est, qualis esset eorum corporis figuratio, an
-humanam, an aliam formam, et qualem haberent, et an partes corporis
-ipsorum haberent ordinem essentialem inter se, ut corpora cæterorum
-animalium, an vero accidentalem tantum, ut corpora fluidarum
-substantiarum, ut olei, aquæ, nubis, fumi, etc.; et num substantiæ
-suarum partium organicarum diversimode constarent, ut organa hominum, in
-quibus sunt aliæ partes crassissimæ, ut ossa, aliæ minus crassæ, ut
-cartilagines, aliæ tenues, ut membranæ._
-
-51. Quatrième question: Quelle serait la forme de leur corps? Serait-ce
-la forme humaine ou quelque autre? Y aurait-il, entre les diverses
-parties de leur corps, un ordre essentiel, comme on le voit dans les
-autres animaux, ou seulement accidentel, comme dans les substances
-fluides, telles que l'huile, l'eau, les nuées, la fumée, etc.? Ces
-parties organiques seraient-elles composées de substances différentes,
-comme les organes du corps humain, où se trouvent des parties
-très-épaisses, telles que les os; d'autres moins épaisses, telles que
-les cartilages; et d'autres minces, telles que les membranes?
-
-_52. Respondeo, quod quantum ad figuram corpoream nihil certi affirmare
-debemus, aut possumus, cum talis figura non sit exacte nobis sensibilis,
-nec quoad visum, nec quoad tactum præ sui corporis tenuitate, ac
-perspicacitate; qualis proinde vere sit, noverent ipsi, aliique, qui
-substantias immateriales intuitive cognoscere possunt. Quoad
-congruentiam et probabilitatem dico, illa referre speciem corporis
-humani, cum aliquo distinctivo a corpore humano, nisi forte ad hoc
-sufficiat sua ipsorum tenuitas. Ducor, quia corpus humanum plasmatum a
-Deo perfectissimum est, inter animalia quæque, et cum cætera bruta in
-terram sint prona, eo quia anima eorum mortalis est, Deus, ut ait poeta
-Ovid., _Metamorphos._:_
-
- Os homini sublime dedit, coelumque tueri
- Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;
-
-_quia anima hominis immortalis ordinata est ad coelestem mansionem.
-Cum igitur animalia, de quibus loquimur, spiritum haberent immaterialem,
-rationalem, ac immortalem, et proinde capacem beatitudinis, ac
-damnationis, congruum est, quod corpus, cui talis spiritus copulatur,
-simile sit omnium animalium nobilissimo, corpori humano. Ex hac
-positione sequitur, quod ejus corporis partes ordinem inter se
-essentialem habere deberent; nec enim pes capiti, aut ventri manus
-conjungi deberet: sed congrua membrorum essentiali dispositione
-ordinata, ut essent idonea ministeriis propriis perficiendis. Quo autem
-ad partes componentes ipsarum organa, dico quod necessarium esset, ut
-nonnullæ ipsarum essent solidiores, aliæ minus solidæ, aliæ tenues, aliæ
-tenuissimæ pro necessitate operationis organicæ. Nec contra hanc
-positionem facile potest asseri tenuitas ipsorum corporum: quippe
-soliditas aut crassities organicarum partium, de qua dicimus, non esset
-talis simpliciter, sed comparative ad alias partes tenuiores. Et hoc
-patere potest in omnibus corporibus fluidis naturalibus, ut vino, oleo,
-lacte, etc.; quantumvis enim omnes partes in ipsis videantur homogeneæ,
-ac similares, non tamen ita est; nam in ipsis est pars terrea, pars
-aquea, sal fixum, sal volatile, et pars sulfurea, quæ omnia
-manipulatione spargirica oculis subjici possunt. Ita esset in casu
-nostro: posito enim quod talium animalium corpora subtilia, et tenuia,
-ut corpora naturalia fluida, velut aqua, et ær, essent, non tamen
-tolleretur, quin in ipsorum partibus diversæ inter se essent qualitates,
-et aliquæ ipsarum comparative ad alias essent solidæ, et aliæ tenuiores,
-quamvis totum corpus ex ipsis compositum tenue dici posset._
-
-52. Je réponds: En ce qui concerne la forme de leur corps, nous ne
-devons ni ne pouvons rien affirmer de certain, puisque cette forme ne
-tombe pas sous nos sens, étant trop délicate pour notre vue et notre
-toucher. Laissons donc cette connaissance à eux-mêmes et à ceux qui ont
-le privilége de discerner intuitivement les substances immatérielles.
-Mais, en tant que probabilité, je dis que cette forme doit se rapporter
-à celle du corps humain, avec quelque particularité distinctive, si la
-délicatesse même de leur corps n'en est pas une suffisante. Et ce qui me
-confirme dans cette opinion, c'est de considérer que le corps humain, de
-tous les ouvrages de Dieu, est le plus parfait; que, tandis que tous les
-autres animaux, dont l'âme est mortelle, sont courbés vers la terre,
-Dieu, comme dit le poète Ovide, en ses _Métamorphoses_,
-
- _A donné à l'homme un visage sublime, lui ordonnant de contempler le
- ciel,
- Et de tenir tes yeux élevés vers les astres,_
-
-et cela, parce que l'âme de l'homme a été créée immortelle, en vue de la
-demeure céleste. Or, les animaux dont nous parlons, possédant un esprit
-immatériel, rationnel et immortel, conséquemment capable de béatitude et
-de damnation, il est logique d'admettre que le corps, auquel cet esprit
-est uni, soit semblable au corps le plus noble qui existe dans l'ordre
-animal, c'est-à-dire au corps humain. D'où il suit que les différentes
-parties de ce corps doivent avoir entre elles un ordre essentiel; que,
-par exemple, le pied n'est pas un appendice de la tête, ni la main du
-ventre, mais que chaque organe est bien à sa place, suivant les
-fonctions auxquelles il est destiné. Maintenant, pour ce qui est des
-parties constitutives desdits organes, il est, à mon avis, nécessaire
-qu'il y en ait de plus ou moins solides, de plus ou moins délicates,
-afin de répondre aux exigences de l'opération organique. Et si l'on
-objectait, sur ce point, la délicatesse même de leur corps, je dirais
-que la solidité, la consistance des parties organiques dont nous
-parlons, ne serait pas absolue, mais seulement relative aux autres
-parties plus délicates. C'est, d'ailleurs, ce qu'on peut observer dans
-tous les corps fluides naturels, comme le vin, l'huile, le lait, etc.:
-si homogènes, si semblables entre elles que paraissent toutes les
-parties dont ils se composent, il n'en est cependant pas ainsi; car les
-unes sont argileuses, les autres aqueuses: il y a du sel fixe, du sel
-volatil, du soufre; et tout cela n'a besoin, pour sauter aux yeux, que
-d'être soumis à l'analyse chimique. De même dans le cas qui nous occupe;
-car, en supposant que les corps de ces animaux fussent subtils et
-délicats comme les corps naturels fluides: l'eau, l'air, etc., il n'en
-faudrait pas moins reconnaître des différences dans la qualité de leurs
-parties constitutives, dont les unes seraient solides en comparaison
-d'autres plus menues, sans que les corps ainsi composés, pris dans leur
-ensemble, cessassent de pouvoir être dits délicats.
-
-_53. Quod si dicatur, quod hæc repugnant positioni supra firmatæ, circa
-partium essentialem ordinationem inter se: quandoquidem videmus, quod in
-corporibus fluidis, ac tenuibus una pars non servat ordinem essentialem
-ad aliam, sed accidentalem tantum, ita ut hæc pars vini, quæ modo alteri
-parti contigua est, mox inverso vase, aut moto vino, alteri parti
-unitur, et sic omnes partes diversam positionem habent quantumvis semper
-idem vinum sit, et ex hoc sequeretur, quod talium animalium corpora
-figurata stabiliter non essent, et consequenter, nec organica._
-
-53. Mais, objectera-t-on, ceci répugne à ce qui a été dit plus haut de
-l'ordination essentielle des parties entre elles; car il est visible
-que, dans les corps fluides et subtils, une partie n'est pas coordonnée
-essentiellement, mais seulement accidentellement avec une autre: ainsi,
-telle partie de vin qui, tout à l'heure, était contiguë à telle autre
-partie, se trouve bientôt, soit qu'on renverse le vase ou qu'on agite le
-vin, en contact avec une troisième; et toutes les parties changent à la
-fois de position, quoique ce soit toujours le même vin. D'où il suivrait
-que les corps de ces animaux n'auraient pas de figure stable et,
-conséquemment, ne seraient pas organiques.
-
-_54. Respondeo negando assumptum; etenim in corporibus fluidis, quamvis
-non appareat, manet tamen essentialis partium ordinatio, qua stante stat
-in suo esse compositum, et hoc patet manifeste in vino: expressum enim
-ab uvis videtur liquor totaliter homogeneus, non tamen ita est; in eo
-enim sunt partes crassæ, quæ tractu temporis subsident in doliis: sunt
-etiam partes tenues, quæ evaporant: sunt partes fixæ, ut tartarus, sunt
-partes volatiles, ut sulphur, sive spiritus ardens; sunt partes mediæ
-inter volatile ac fixum, ut phlegma. Partes istæ ordinem essentialem
-inter se mutant; nam statim, ac expressum est ab uvis, et mustum dicitur
-sulphur, sive spiritus volatilis, ita implicatum manet particulis
-tartari, qui fixus est, ut nullo modo avolare valeat._
-
-54. Ma réponse est bien simple: je nie la mineure. En effet si, dans les
-corps fluides, l'ordination essentielle des parties n'est pas apparente,
-elle n'en est pas moins réelle, et c'est par là qu'un corps composé
-reste ce qu'il est. Voyez, par exemple, le vin: à peine exprimé de la
-grappe, on dirait une liqueur tout à fait homogène, et qui ne l'est
-point pourtant; car il y a des parties épaisses qui, à la longue,
-déposent au fond du tonneau; il y a aussi des parties menues, qui
-s'évaporent; des parties fixes, comme le tartre; des parties volatiles,
-comme le soufre ou l'alcool; enfin des parties intermédiaires entre le
-volatil et le fixe, comme le flegme. Ces diverses parties ne gardent pas
-respectivement un ordre essentiel; car, aussitôt que le moût a été
-exprimé des grappes, et qu'il prend le nom de soufre ou esprit volatil,
-il demeure si étroitement lié aux particules du tartre, qui sont fixes,
-qu'il lui est impossible de s'échapper.
-
-_55. Hinc est, quod a musto recenter ab uvis expresso nullo modo potest
-distillari spiritus sulphureus, qui communiter vocatur _aqua vitæ_: sed
-post quadraginta dies fermentationis particulæ vini ordinem mutant, ita
-ut spiritus, qui alligati erant particulis tartareis, et propria
-volatilitate eas suspensas tenebant, et vicissim ab eis, ne possent
-avolare detinebantur, ac tartareis particulis separantur, et divulsi, ac
-confusi remanent cum partibus phlegmaticis, a quibus per actionem ignis
-faciliter separantur, et avolant; sicque per distillationem fit aqua
-vitæ, quæ aliud non est quam sulphur vini volatile cum tenuiore parte
-phlegmatis simul cum dicto sulphure vi ignis elevata. Post quadraginta
-dies, alia incipit vini fermentatio, quæ longiori, aut minus longo
-tempore perficitur, pro vini perfectiori, aut imperfectiori maturitate,
-et alio, atque alio modo terminatur, pro minore aut majore spiritus
-sulphurei abundantia. Si enim abundat in vino sulphur, acescit
-fermentatione, et evadit acetum; si autem parum sulphuris continet,
-lentescit vinum, et Italice dicitur _vino molle_, aut _vino guasto_.
-Quod si vinum maturum sit, ut cæteris paribus est, vinum dulce breviori
-tempore, aut acescit, aut lentescit, ut quotidiana constat experientia.
-In dicta autem fermentatione ordo essentialis partium vini mutatur; non
-enim ipsius quantitas, aut materia imminuitur, aut mutatur: videmus enim
-lagenam vino plenam tractu temporis evadere plenam aceto, nullatenus
-mutata circa quantitatem materiæ, quæ prius ibi extabat, sed tantum
-mutato partium essentiali ordine: nam sulphur, quod, ut diximus, erat
-phlegmati unitum, ac a tartaro separatum, iterum tartaro implicatur, et
-cum eo fixatur, et proinde si distilletur acetum, primo prodit phlegma
-insipidum, et post spiritus aceti, qui est sulphur vini illaqueatum
-particulis tartari minus fixi. Mutatio autem essentialis partium
-supradictarum variat substantiam liquoris expressi ab uva, quod
-manifeste patet ex variis, et contrariis effectibus, quos causant
-mustum, vinum, et acetum, et vinum lentum, quod vocatur corruptum, ut
-proinde duo prima apta materia sint ad consecrationem, secus alia duo.
-Hanc porro vini economiam hausimus ab erudito opere Nicolai Lemerii,
-Regis Galliarum Aromatarii, _Curs. de Chimi._, p. 2. c. 9._
-
-55. C'est pour cela que le moût récemment exprimé des grappes, ne se
-prête en aucune façon à la distillation de l'esprit sulfureux,
-vulgairement nommé _eau-de-vie_; mais, après quarante jours de
-fermentation, les particules du vin se déplacent; les esprits qui, étant
-liés aux particules tartriques, les tenaient suspendues par leur propre
-volatilité, tandis que celles-ci les retenaient eux-mêmes, de manière à
-en empêcher l'évaporation, se séparent de ces particules, et demeurent
-mêlés confusément aux parties flegmatiques, puis s'en dégagent
-facilement par l'action du feu, et s'évaporent: ainsi, au moyen de la
-distillation, se fait l'eau-de-vie, qui n'est pas autre chose que le
-soufre contenu dans le vin, volatilisé par la chaleur avec la partie la
-plus délicate du flegme. Au bout de quarante jours, commence une autre
-fermentation qui se prolonge plus ou moins, suivant que la maturité du
-vin est plus ou moins parfaite, et se termine d'une façon ou d'une
-autre, selon que l'esprit sulfureux est plus ou moins abondant. En
-effet, s'il y a dans le vin abondance de soufre, il s'aigrit par la
-fermentation et tourne au vinaigre; si, au contraire, il contient peu de
-soufre, le vin s'amollit, et c'est ce qu'on appelle en Italien: _vino
-molle_, ou _vino guasto_. Si le vin est mûr tout d'abord, comme il
-arrive dans d'autres cas, il tourne en moins de temps du doux à l'aigre,
-ou s'amollit, comme le démontre l'expérience de chaque jour. Or, dans la
-fermentation dont il est parlé, l'ordre essentiel des parties du vin
-subit un changement, mais non sa quantité ou sa matière, qui ne change,
-ni ne diminue: une bouteille pleine de vin, par exemple, au bout d'un
-certain temps, se trouve être pleine de vinaigre, sans qu'il y ait rien
-de changé quant à la quantité de matière; l'ordre essentiel des parties
-est seul changé: le soufre qui, comme nous l'avons dit, était uni au
-flegme et séparé du tartre, se mêle de nouveau au tartre et reste fixé
-avec lui; de sorte que si l'on distille le vinaigre, il en sort d'abord
-un flegme insipide, puis un esprit de vinaigre, qui est le soufre de vin
-entremêlé de particules de tartre moins fixe. Or, la mutation
-essentielle des susdites parties affecte la substance de la liqueur
-exprimée du raisin, comme le prouvent manifestement les effets
-contraires et variés du moût, du vin, du vinaigre et du vin mou ou
-corrompu; ce qui fait que les deux premiers sont matière propre à la
-consécration, mais non les deux autres.--Nous avons emprunté cette
-exposition de l'économie du vin au savant ouvrage de Nicolas Lémery,
-Parfumeur du Roi de France, _Cours de chimie_, p. 2. c. 9.
-
-_56. Datam ergo naturalem doctrinam applicando consequenter dico, quod
-data dictorum animalium corporeitate subtili, et tenui, sicut corpora
-liquidorum, et data pariter eorundem organizatione et figuratione, quæ
-partium essentialem ordinationem exigunt, non sequerentur inconvenientia
-ex adverso illata: nam sicut (quemadmodum dicebamus) ex confusione
-partium vini, et diversa ipsarum accidentali positione non variatur
-ordinatio earumdem essentialis, ita esset in corpore tenui dictorum
-animalium._
-
-56. Maintenant, si nous appliquons à notre sujet la doctrine naturelle
-ci-dessus, je dis qu'étant donné la corporéité subtile et délicate des
-animaux en question, analogue à la substance des liquides; étant donné
-pareillement leur organisation et leur figure, qui exigent une
-ordination essentielle des parties, il n'y aurait, à supposer le
-contraire, aucun argument à élever contre leur existence: car de même,
-avons-nous dit, que la confusion des parties du vin et la diversité de
-leurs positions accidentelles n'affectent en rien l'ordination
-essentielle de ces parties, de même il en serait à l'égard du corps
-subtil de nos animaux.
-
-_57. Quinta interrogatio est, an talia obnoxia essent ægritudinibus, ac
-aliis imperfectionibus, quibus homines laborant, ut ignorantia, metu,
-segnitie, sensuum impedimentis, etc.? An laborando lassarentur, et ad
-virium reparationem egerent somno, cibo, ac potu, et quo? et
-consequenter an interirent, et subinde, an a cæteris animalibus casu,
-aut ruina possent occidi?_
-
-57. Cinquième question: Ces animaux seraient-ils sujets aux maladies et
-autres infirmités dont souffrent les hommes, telles que l'ignorance, la
-peur, la paresse, la paralysie des sens, etc.? Se fatigueraient-ils par
-le travail, et auraient-ils besoin, pour réparer leurs forces, de
-dormir, de manger, de boire? Quelles seraient leur nourriture et leur
-boisson? Seraient-ils destinés à mourir, et pourraient-ils être tués
-soit par accident, soit par le fait d'autres animaux?
-
-_58. Respondeo, quod ex quo corpora ipsorum, quamvis tenuia, essent
-materiata, essent quidem corruptioni obnoxia; et ex consequenti possent
-pati ab agentibus contrariis, et ita ægrotare, puta, aut simpliciter,
-aut nisi ægre, perverse, aut vitiose præstare non posse munera, ad quæ
-eorum organa essent ordinata; in hoc siquidem consistit animalium
-quorumdam ægritudo quævis: ut resolutive docet præstantissimus Michael
-Ettmullerus, _Physiol._ c. 5., thes. 1. Verum est, quod ex eo, quod
-tantam materiæ crassitatem non haberent, et forte ex tot elementorum
-mixtione eorum corpus non constaret, et minus compositum esset, quam
-humanum, non tam facile paterentur a contrariis, et consequenter non tot
-ægritudinibus velut homines essent obnoxia, et longiorem, etiam homine,
-vitam ducerent: quo enim perfectius est animal, a tota specie, etiam
-cæteris, diutius vivit, ut patet de specie humana, cujus vita longior
-cæteris animalibus est. Nec enim admitto sæcularem vitam cornicum,
-cervorum, corvorum, et similium, de quibus more suo fabulatur Plinius,
-et ejus somnia sine prævia discussione secuti sunt cæteri: quandoquidem
-nullus est, qui talium animalium natale et interitum fideliter
-adnotaverit, ut pari modo de eo scripserit; sed insolitam diu fabulam
-quisque secutus est; sicut etiam illud, quod de Phoenice dicitur, quod
-ut quid fabulosum, circa ejus vitæ spatium recenset Tacitus, l. 6.
-_Annal._ Inferendum subinde esset quod illorum animalium vita etiam
-humana deberet esse diuturnior: ut enim infra dicemus, illa essent
-homine nobiliora, consequenter dicendum esset, quod essent obnoxia
-cæteris corporeis pathematis, et quiete, et cibo indigerent, quale
-diximus supra nº 50. Quia vero rationalia, et proinde disciplinabilia
-essent, ex consequenti etiam capacia ignorantiæ, si eorum ingenia non
-essent exculta studiis, et disciplina, et inter ea pro intellectus eorum
-majori, et minori acumine essent aliqua magis, aliqua minus in scientiis
-excellentia: universaliter vero, et a tota specie essent homine
-doctiora, non ob eorum corpoream subtilitatem, tum forte, ob majorem
-spirituum activitatem, tum ob diuturniorem vitæ durationem, in qua
-plura, quam homines discere possent, quas causas assignat D. Augustinus,
-lib. de _Divin. Dæm._ c. 3. init. tom. 3., et lib. de _Spir. et Anima_,
-c. 37., pro futurorum prænotione in Dæmonibus. Ab agentibus autem
-naturalibus pati quidem possent, ac difficulter occidi ratione
-velocitatis, qua possunt se subtrahere a nocentibus; quapropter, nec a
-brutis, nec ab homine armis naturalibus, seu artificialibus nisi maxima
-difficultate possent occidi, aut mutilari, et maxima eorumdem velocitate
-in declinando contrarium impetum. Possent vero in somno, aut in non
-advertentia occidi, et mutilari a corpore solido, ut ense vibrato ab
-homine, aut lapide delapso per ruinam, quia eorum corpus licet tenue,
-tamen et quantum, et divisibile esset, velut ær qui ferro, fuste, aut
-alio corpore solido dividitur quamvis tenuis sit. Eorum autem spiritus
-impartibilis esset, et ceu anima hominis totus in toto, et totus in
-quavis corporis parte. Hinc fieret quod diviso corpore ipsorum, ut
-præfertur, per aliud corpus, sequi posset mutilatio, et proinde etiam
-mors: non enim fieri posset ut diviso corpore idem spiritus utramque
-partem informaret, cum ipse indivisibilis esset. Verum est quod sicut
-partes æris divisæ, per intermedium corpus, hoc sublato iterum uniuntur,
-et evadit idem ær, possent pariter partes corporis divisæ, ut supra
-ponitur, reuniri, et ab eodem spiritu revivificari. Sed hoc modo
-nequirent talia animalia ab agentibus naturalibus, aut artificialibus
-occidi: sed rationabilior esset prima positio; ex hoc enim, quod
-communicarent cum cæteris in materia, æquum est, ut a cæteris, etiam
-usque ad eorum interitum pati possent, ut fit cum cæteris._
-
-58. Je réponds: Du moment que leurs corps, quoique subtils, seraient
-matériels, ils seraient par cela même sujets à corruption;
-conséquemment, ils pourraient souffrir des agents contraires et, par
-suite, être malades, c'est-à-dire que leurs organes se refuseraient à
-remplir, ou ne rempliraient qu'avec peine et imparfaitement les
-fonctions qui leur seraient assignées, car c'est en cela que consiste
-toute maladie quelconque chez certains animaux, comme l'enseigne
-doctoralement le très-illustre Michel Ettmuller, _Physiologie_, c. 5,
-thèse 1. A la vérité, comme la matière de leur corps serait moins
-épaisse que celle du corps humain, comme elle serait formée de moins
-d'éléments mêlés ensemble, partant moins composite, ils ne souffriraient
-pas aussi aisément de l'action des contraires, ils seraient donc moins
-sujets que l'homme aux maladies, et leur vie serait aussi plus longue:
-car, plus l'animal est parfait, pris dans son espèce, plus il vit
-longtemps, témoin l'espèce humaine, dont l'existence est plus longue que
-celle des autres animaux. Je n'admets pas, en effet, la vie séculaire
-des corneilles, des cerfs, des corbeaux et autres semblables, dont Pline
-nous conte des fables à sa manière; et, quoique ses rêveries aient été
-reproduites, sans examen préalable, par divers auteurs, il n'en est pas
-moins certain que personne, pour écrire ainsi, n'a exactement pris note
-de la naissance et de la mort de ces créatures: on s'est contenté
-d'adopter la fable courante, comme on l'a fait à l'égard du Phénix, dont
-la longévité est traitée de conte par Tacite, _Annales_, l. 6. Il
-faudrait donc inférer que les animaux dont nous parlons surpasseraient
-l'homme lui-même en longévité; car, ainsi que nous le dirons plus bas,
-ils seraient plus nobles que l'homme; conséquemment aussi, ils seraient
-sujets aux autres affections corporelles, et auraient besoin de repos et
-de nourriture comme nous l'avons dit au nº 50. Maintenant, en leur
-qualité d'êtres raisonnables et, par suite, éducables, ils pourraient
-aussi rester ignorants si leurs esprits n'étaient pas cultivés par
-l'étude et la discipline, et il s'en trouverait parmi eux de plus ou
-moins versés dans les sciences, de plus ou moins habiles, suivant que
-leur intelligence aurait été plus ou moins exercée. Toutefois, à les
-prendre en général et dans l'universalité de leur espèce, ils seraient
-plus instruits que l'homme, non à cause de la subtilité de leur corps,
-mais peut-être soit parce que leur esprit serait plus actif, soit parce
-que leur vie serait plus longue et leur permettrait d'apprendre plus de
-choses que les hommes: telles sont effectivement les causes assignées
-par Saint Augustin (_Divin. Démon._, ch. 3, et de _l'Esprit et de
-l'Ame_, ch. 37), à la prescience des choses futures chez les Démons. Il
-pourraient, d'ailleurs, souffrir par le fait d'agents naturels, mais
-difficilement être tués, à cause de la vitesse avec laquelle ils
-échappent au danger; aussi paraît-il à peine concevable qu'ils puissent
-être tués ou mutilés par les bêtes ou par l'homme, au moyen d'armes
-naturelles ou artificielles, tant ils sont prompts à éviter le coup qui
-les menace. Cependant, ils pourraient être tués ou mutilés pendant leur
-sommeil, ou dans un moment d'inadvertance, au moyen d'un corps solide,
-tel qu'une épée vibrée par un homme ou une pierre lancée avec force;
-car, quoique subtil, leur corps serait divisible, comme l'air qui, tout
-vaporeux qu'il soit, est cependant divisé par une épée, un bâton, ou
-quelque autre corps solide. Quant à leur esprit, il serait indivisible
-et, comme l'âme humaine, tout entier dans tout et dans chaque partie du
-corps. Conséquemment, la division de leur corps effectuée, comme il est
-dit ci-dessus, par un autre corps, peut causer une mutilation et même la
-mort, car il ne serait pas possible à l'esprit, qui est lui-même
-indivisible, d'animer l'une et l'autre partie d'un corps divisé. Sans
-doute, de même que les parties de l'air, divisées par l'intermédiaire
-d'un corps, se réunissent aussitôt ce corps retiré, pour former le même
-air qu'auparavant; de même les parties du corps divisé, comme il est dit
-plus haut, pourraient se réunir et revivre avec le même esprit. Mais, de
-cette manière, il faudrait conclure que nos animaux ne pourraient être
-tués par des agents naturels ou artificiels: il serait plus raisonnable
-de nous en tenir à notre première position; car, du moment qu'ils
-seraient communs en matière avec les autres créatures, il est naturel
-qu'ils soient exposés à souffrir du fait de ces créatures, suivant la
-loi commune, et jusqu'à la mort même.
-
-_59. Sexta interrogatio est, an ipsorum corpora possent alia corpora
-penetrare, ut parietes, ligna, metalla, vitrum, etc., et an multa
-ipsorum possent in eodem loco materiali consistere, et ad quantum
-spatium extenderetur, seu restringeretur eorum corpus?_
-
-59. Sixième question: Leur corps pourrait-il pénétrer d'autres corps,
-comme les murs, le bois, les métaux, le verre, etc.? Pourraient-ils
-résider en grand nombre dans un même lieu matériel, et à quel espace
-s'étendrait ou se restreindrait leur corps?
-
-_60. Respondeo, quod cum in omnibus corporibus quantumvis compactis
-dentur pori, ut ad sensum patet in metallis, de quibus major esset
-ratio, quod in ipsis non darentur pori: microscopio perfecte elaborato
-discernuntur pori metallorum, cum suis diversis figuris, utique possent
-per poros insinuari quibusvis corporibus, et hoc modo ista penetrare,
-quantumvis tales pori penetrari non possent ab alio liquore, aut spiritu
-materiali, aut vini, salis ammoniaci, aut similium, quia longe tenuiora
-essent istis liquoribus illorum corpora. Quamvis autem plures Angeli
-possint esse in eodem loco materiali, et etiam restringi ad locum
-minorem minore non tamen in infinitum, ut probat Scotus in 2. dist. 2.
-q. 6. § _Ad proposi._ et quæst. 8., per totum, hoc tamen concedendum non
-esset de corporibus talium animalium; tum quia corpora ipsa essent
-quanta, et eorum dimensio non esset reciproce penetrabilis; tum quia si
-duo corpora gloriosa non possunt esse in eodem loco, quamvis possint
-simul esse gloriosum, et non gloriosum, ut voluit Gotofredus de
-Fontibus, quodlibet 6. q. 5., a quo non discordat Scotus in 2. distinct.
-2. q. 8. in fine; multo minus possent simul esse istorum corpora, quæ,
-licet subtilia, non tamen æquarent subtilitatem corporis gloriosi. Quo
-autem ad extensionem, et restrictionem dicendum esset, quod sicut ex
-rarefactione, et condensatione majus, aut minus spatium occupatur ab
-ære, qui etiam arte potest constringi, ut in minori loco contineatur,
-quam sit suæ quantitati naturaliter debitus, ut patet in magnis pilis
-lusoriis, quæ per fistulam seu tubum inflatorium inflantur: in his
-siquidem ær violenter immittitur, et constringitur, et ejus major ibi
-continetur quantitas, quam naturalis pilæ capacitas exigat; ita
-pariformiter talia corpora ex ipsorum naturali virtute possent ad majus
-spatium non tamen excedens eorumdem quantitatem, extendi: ut pariter
-etiam restringi, non tamen circa determinatum locum suæ quantitati
-debitum. Et quia ipsorum nonnulla prout etiam in hominibus est, essent
-magna, et nonnulla parva, congruum esset, ut magna possent plus extendi,
-quam parva et hæc ad minorem locum restringi, quam magna._
-
-60. Je réponds: Tous les corps, si compactes qu'ils soient, ont des
-pores, témoin les métaux qui, plus que tous les autres, sembleraient
-devoir en être privés; en effet, à l'aide d'un microscope parfaitement
-organisé, on discerne les pores des métaux, avec leurs différentes
-figures. Or, ces animaux pourraient s'insinuer par les pores dans
-d'autres corps quelconques et ainsi les pénétrer, encore bien que ces
-mêmes pores soient impénétrables à des liqueurs ou esprits matériels, de
-vin, de sel ammoniac ou autres semblables, parce que leurs corps
-seraient de beaucoup plus subtils que ces liqueurs. Cependant, quoique
-plusieurs Anges puissent résider dans un même lieu matériel, et même se
-resserrer dans un espace de plus en plus étroit, non toutefois jusqu'à
-l'infini, comme le prouve Scott, il serait téméraire d'accorder la même
-faculté aux corps des animaux dont il s'agit; leurs corps, en effet,
-sont déterminés en substance, impénétrables l'un à l'autre; et si deux
-corps glorieux ne peuvent être dans un même lieu, bien qu'un glorieux et
-un non glorieux puissent s'y trouver ensemble, comme le veulent certains
-docteurs, bien moins encore le pourraient les corps de ces animaux,
-subtils sans doute, mais non jusqu'à égaler la subtilité du corps
-glorieux. En ce qui regarde leur pouvoir d'extension ou de compression,
-nous prendrions exemple de l'air, qui, raréfié et condensé, occupe un
-espace plus ou moins grand, et peut même, par des moyens artificiels,
-être resserré au point de tenir dans un espace plus étroit que son
-volume naturel ne l'exigerait; c'est en effet ce qu'on voit dans ces
-ballons qu'on enfle pour s'amuser, au moyen d'un chalumeau ou d'un tube:
-l'air y est introduit et comprimé violemment, et le ballon en contient
-une quantité plus grande que sa capacité naturelle ne l'exigerait. Tout
-pareillement, les corps des animaux dont il s'agit pourraient, par leur
-vertu naturelle, s'étendre à un espace plus grand, mais qui n'excéderait
-pas cependant leur propre substance; ils pourraient aussi se comprimer,
-mais non en deçà de l'espace déterminé exigé par cette même substance.
-Et comme parmi eux, de même que parmi les hommes, il y en aurait de
-grands et de petits, il serait naturel que les grands pussent s'étendre
-plus que les petits, et ceux-ci se comprimer plus que les grands.
-
-_61. Septima interrogatio est, an hujusmodi animalia in peccato
-originali nascerentur, et a Christo Domino fuissent redempta; an ipsis
-conferretur gratia, et per quæ sacramenta; sub qua lege viverent, et an
-Beatitudinis, et Damnationis essent capacia?_
-
-61. Septième question: Ces animaux naîtraient-ils dans le péché
-originel, et auraient-ils été rachetés par le Seigneur Christ? La grâce
-leur serait-elle conférée, et par quels sacrements? Sous quelle loi
-vivraient-ils, et seraient-ils capables de Béatitude et de Damnation?
-
-_62. Respondeo, quod articulus Fidei est, quod Christus Dominus pro
-universa creatura rationali gratiam, et gloriam meruit. Pariter
-articulus Fidei est, quod Creaturæ rationali gloria non confertur nisi
-præcedat in ea gratia, quæ est dispositio ad gloriam. Similis articulus
-est quod gloria non confertur nisi per merita. Hæc vero fundantur in
-observantia perfecta mandatorum Dei adimpleta per gratiam. Ex his satis
-fit positis interrogationibus. Incertum est an tales Creaturæ
-originaliter peccavissent, necne. Certum tamen est, quod si ipsarum
-Prothoparens peccasset, sicut peccavit Adam, ipsius descendentes in
-peccato originali nascerentur, quemadmodum nascuntur homines. Et quia
-Deus nunquam reliquit Creaturam rationalem sine remedio, dum ipsa est in
-via; si hujusmodi creaturæ in peccato originali, aut actuali
-inficerentur, Deus providisset illis de remedio, sed quale sit, an
-fecisset, noverit Deus, noverint ipsæ. Hoc certum est si inter ipsas
-essent eadem, aut alia Sacramenta, ac sunt in Ecclesia humana militanti,
-ipsa habuissent, et institutionem, et efficaciam a meritis Jesu Christi,
-qui omnium creaturarum rationalium Redemptor, et Satisfactor universalis
-est. Convenientissimum pariter, immo necessarium esset quod sub aliqua
-lege a Deo sibi data viverent, ut per ipsius observantiam possent sibi
-beatitudinem mereri; quænam autem lex fuisset, an naturalis tantum, aut
-scripta, Mosaica, aut Evangelica, aut alia ab his omnibus differens,
-prout Deo placuisset, hoc nobis incognitum. Quoquomodo autem fuisset,
-nulla resultaret repugnantia possibilitatem talium creaturarum
-excludens._
-
-62. Je réponds: C'est un article de foi, que le Christ a mérité la grâce
-et la gloire pour toute créature raisonnable. C'est encore un article de
-foi, que la gloire n'est conférée à la créature raisonnable qu'autant
-qu'elle a d'abord été dotée de la grâce, qui est la disposition à la
-gloire. Un autre article, c'est que la gloire n'est conférée que par les
-mérites. Or ces mérites ont leur fondement dans l'observance parfaite
-des commandements de Dieu, accomplie par la grâce. Les questions
-ci-dessus posées se trouvent ainsi résolues. Maintenant, ces créatures
-ont-elles péché originellement ou non, je ne saurais l'affirmer. Il est
-certain, toutefois, que si leur premier Père avait péché, comme a péché
-Adam, ses descendants naîtraient dans le péché originel, comme y
-naissent les hommes. Et comme Dieu ne laisse jamais sans remède la
-créature raisonnable, aussi longtemps qu'elle est dans la voie, si les
-créatures en question étaient entachées du péché, soit originel, soit
-actuel, Dieu les aurait pourvues d'un remède; mais est-ce le cas et de
-quelle sorte est ce remède, ceci est leur secret, à Lui et à elles.
-Assurément, si elles disposaient de Sacrements identiques ou analogues à
-ceux en usage dans l'Église humaine militante, elles en devraient
-l'institution et l'efficacité aux mérites de Jésus-Christ, qui est le
-Rédempteur et Sauveur universel de toutes les créatures raisonnables. Il
-serait également convenable, nécessaire même, d'admettre qu'elles
-vivraient sous quelque loi à elles donnée par Dieu, et dont l'observance
-leur pourrait mériter la béatitude; mais quelle serait cette loi,
-naturelle seulement ou écrite, Mosaïque ou Évangélique, ou entièrement
-distincte et spécialement instituée par Dieu, ceci nous est inconnu.
-Quelle qu'elle fût cependant, il n'en résulterait aucune objection
-contre l'existence de ces créatures.
-
-_63. Unicum porro argumentum, et quidem satis debile post longam
-meditationem mihi subit contra talium creaturarum possibilitatem: et est
-quod si tales creaturæ in Mundo existerent, de ipsis notitia aliqua
-tradita fuisset a Philosophis, Sacra Scriptura, Traditione
-Ecclesiastica, aut Sanctis Patribus; quod cum non fuerit, tales
-creaturas minime possibiles esse concludendum est._
-
-63. Le seul argument, et encore assez faible, qu'une longue méditation
-me suggère contre la possibilité de ces créatures, c'est que, s'il en
-existait réellement dans le Monde, nous les trouverions mentionnées
-quelque part dans les Philosophes, la Sainte Écriture, la Tradition
-Ecclésiastique ou les Saints Pères: pareille mention n'existant pas, il
-faudrait conclure à l'impossibilité absolue de ces créatures.
-
-_64. Sed hoc argumentum, quod revera magis pulsat existentiam, quam
-possibilitatem illarum, facili negotio solvitur ex iis quæ præmissimus
-supra nº 41. et 42. Argumentum enim ab auctoritate negativa non tenet.
-Præterquam quod falsum est, quod de illis notitiam non tradiderint tum
-Philosophi, tum Scriptura, tum Patres. Plato siquidem, ut refert
-Apuleius _de Deo Socratis_ et Plutarchus _de Isid._ apud Baronem, _Scot.
-Defens._, tom. 9. _Apparat._ p. 1. fol. 2., voluit Dæmones esse animalia
-genere, animo passiva, mente rationalia, corpore ærea, tempore æterna:
-creaturasque istas nomine _Dæmonum_ intitulavit; quod tamen nomen non
-male sonat ex se: importat enim _plenum sapientia_; unde cum Diabolum
-(Angelum nempe malum) volunt auctores exprimere, non simpliciter
-Dæmonem, sed _Cacodæmonem_ vocant: sicut _Eudæmonem_, quando bonum
-Angelum volunt intelligi. Similiter in Scriptura Sacra et Patribus, de
-dictis creaturis habetur mentio, et de hoc infra dicemus._
-
-64. Mais cet argument qui, en réalité, attaque plutôt leur existence que
-leur possibilité, se résout facilement par les prémisses que nous avons
-posées ci-dessus, nºs 41 et 42. En effet, un argument ne peut valoir par
-autorité négative. Ensuite, il est faux que ni les Philosophes, ni
-l'Écriture, ni les Pères, ne nous disent rien à leur sujet. Platon,
-comme le rapportent Apulée (_Démon de Socrate_) et Plutarque (_d'Isis et
-d'Osiris_), définit ainsi les Démons: des êtres du genre animal, âmes
-passives, intelligences raisonnables, corps aériens, éternels quant à la
-durée; et il donne à ces créatures le nom de _Démon_, qui en lui-même
-n'a rien de malsonnant, car il signifie _plein de sagesse_; aussi
-lorsque les auteurs veulent désigner le Diable (ou mauvais Ange), ils ne
-l'appellent pas simplement Démon, mais _Cacodémon_, et ils disent de
-même _Eudémon_ lorsqu'ils veulent parler du bon Ange. Quant à la Sainte
-Écriture et aux Pères, ils font également mention de ces créatures,
-comme nous le montrerons ci-après.
-
-_65. Stabilita huc usque talium creaturarum possibilitate, ad earumdem
-existentiam probandam descendamus. Supposita tot historiarum veritate de
-coitu hujusmodi Incuborum et Succuborum cum hominibus et brutis, ita ut
-hoc negare impudentia videatur, ut ait D. Augustinus quem dedimus, supra
-nº 10., ita arguo: Ubi reperitur propria passio sensus, ibidem
-necessario reperitur sensus ipse, cum juxta principia philosophica
-propria passio fluat a natura, sive ubi reperiuntur actiones, seu
-operationes sensus, ibidem reperitur sensus ipse, cum operationes et
-actiones sint a forma. Atqui in hujusmodi Incubis aut Succubis, sunt
-actiones, operationes, ac propriæ passiones, quæ sunt a sensibus; ergo
-in iisdem reperitur sensus: sed sensus reperiri nequit nisi adsint
-organa composita, nempe ex potentia animæ et determinata parte corporis:
-ergo in iisdem reperiuntur corpus et anima; erunt igitur animalia: sed
-etiam in ipsis et ab ipsis sunt actiones, et operationes animæ
-rationalis: ergo eorum anima erit rationalis: et ita de primo ad ultimum
-tales Incubi sunt animalia rationalia._
-
-65. Maintenant que nous avons établi la possibilité des créatures en
-question, allons plus loin et prouvons leur existence. Nous admettons
-d'abord la véracité des récits qui nous sont faits touchant le commerce
-des Incubes et des Succubes avec les hommes et les bêtes, récits
-tellement nombreux que ce serait impudence de nier le fait, comme dit S.
-Augustin, dont le témoignage est cité ci-dessus (nº 10). Ceci posé, nous
-arguons: Là où est la passion propre du sens, là est nécessairement le
-sens lui-même, car, suivant les principes philosophiques, la passion
-propre découle de la nature, c'est-à-dire que là où sont les actions ou
-opérations du sens, là est le sens lui-même, les opérations et actions
-n'étant que sa forme extérieure. Or, chez les Incubes et les Succubes
-qui nous occupent, on observe des actions, des opérations, des passions
-propres qui viennent des sens: donc ils possèdent le sens; mais le sens
-ne peut exister sans accompagnement d'organes composites, sans une
-combinaison d'âme et de corps: donc ils ont un corps et une âme, et
-conséquemment ce seront des animaux; mais leurs actions et opérations
-sont aussi celles d'une âme raisonnable: donc leur âme sera raisonnable;
-et ainsi, du premier au dernier point, ces Incubes sont des animaux
-raisonnables.
-
-_66. Minor probatur quoad singulas ejus partes. Passio siquidem
-appetitiva coitus est passio sensus; moeror, ac tristitia, ac
-iracundia et furor ex coitu denegato passiones sensus sunt, ut patet in
-quibusvis animalibus; generatio per coitum est operatio sensus, ut notum
-est. Hæc porro omnia in Incubis sunt, ut enim probavimus supra a nº 25.
-et seq.; ipsi coitum muliebrem, et quandoque virilem appetunt,
-tristantur, et furunt, ut amantes, amentes, si ipsis denegetur; coeunt
-perfecte et quandoque generant. Concludendum ergo quod polleant sensu,
-et proinde corpore; unde inferendum etiam perfecta animalia esse.
-Pariter clausis ostiis ac fenestris intrant ubivis locorum: igitur
-ipsorum corpus tenue est; item futura prænoscunt, annuntiant, componunt,
-ac dividunt; quæ operationes sunt propriæ animæ rationalis: ergo anima
-rationali pollent; et ita sunt vera animalia rationalia._
-
-66. Notre mineure se démontre facilement par l'analyse. En effet, la
-passion appétitive du coït est une passion du sens; le chagrin, la
-tristesse, la colère, la fureur causés par le refus de coït sont des
-passions du sens, comme on le voit chez tous les animaux; la génération
-par le coït est évidemment une opération du sens. Or tout cela s'observe
-chez les Incubes, ainsi que nous l'avons prouvé plus haut: ils
-sollicitent les femmes, quelquefois même les hommes; éprouvent-ils un
-refus, ils s'attristent, se mettent en fureur, comme les amants:
-_amantes, amentes_; ils pratiquent parfaitement le coït, et engendrent
-quelquefois. Donc il faut conclure qu'ils sont doués de sens, et
-conséquemment qu'ils ont un corps; conséquemment aussi, qu'ils sont des
-animaux parfaits. Il y a plus: portes et fenêtres closes, ils entrent
-partout à leur fantaisie, donc leur corps est subtil; enfin ils
-connaissent et annoncent l'avenir, ils composent et ils divisent, toutes
-opérations qui sont le propre d'une âme raisonnable, donc ils sont doués
-d'une âme raisonnable, et ce sont bien, en réalité, des animaux
-raisonnables.
-
-_Respondent communiter Doctores, quod malus Dæmon est ille qui tales
-impudicitias operatur, quod passiones, nempe amorem, tristitiamque
-simulat ex coitu denegato, ut animas ad peccandum alliciat, et eas
-perdat; et si coit, et generat, hoc est ex semine, et in corpore alieno,
-ut dictum fuit supra nº 24._
-
-A cela les Docteurs répondent communément que ces actes impurs sont le
-fait du Malin Esprit: lui seul simule les passions, l'amour, le chagrin
-du refus de coït, afin de faire tomber les âmes dans le péché et de les
-perdre; et si parfois il pratique le coït, s'il engendre, c'est d'une
-semence et à l'aide d'un corps empruntés, comme il a été dit plus haut
-(nº 24).
-
-_67. Sed contra Incubi nonnulli rem habent cum equis, equabus, aliisque
-etiam brutis, quæ si coitum adversentur, male ab ipsis tractantur, ut
-quotidiana constat experientia; sed in istis cessat ratio adducta, nempe
-quod fingat appetitum coitus, ut animas perdat, cum anima brutorum
-damnationis æternæ sit incapax. Præterea amoris et iræ passiones in ipso
-contrarios effectus reales producunt. Si enim aut mulier aut brutum
-amatum illis morem gerant, optime ab Incubis tractantur; viceversa
-pessime habentur, si ex denegato coitu irascantur et furant; et hoc
-firmatur quotidiana experientia; ergo in ipsis sunt veræ passiones
-sensus. Insuper mali Dæmones, ac incorporei, qui rem habent cum Sagis et
-Maleficis, ipsas cogunt ad eorum adorationem, ad denegandam Fidem
-Orthodoxam, ad maleficia et scelera enormia perpetranda tanquam pensum
-infamis coitus, ut supra nº 11. dictum fuit: nihil horum prætendunt
-Incubi, ergo mali Dæmones non sunt. Ulterius malus Dæmon, ut ex Peltano
-et Thyreo scribit Guaccius, _Compend. Malef._ lib. 1. c. 19. fol. 128.,
-ad prolationem nominis Jesu aut Mariæ, ad formationem signi Crucis, ad
-approximationem sacrarum Reliquiarum, sive rerum benedictarum, et ad
-exorcismos, adjurationes, aut præcepta sacerdotum, aut fugit aut pavet,
-concutiturque, et stridet, ut conspicitur quotidie in energumenis, et
-constat ex tot historiis, quas recitat Guaccius, ex quibus habetur, quod
-in nocturnis ludis Sagarum facto ab aliquo assistentium signo Crucis,
-aut pronuntiato nomine Jesu, Diaboli et secum Sagæ omnes disparuerunt.
-Sed Incubi ad supradicta nec fugiunt, nec pavent, quandoque cachinnis
-exorcismos excipiunt, et quandoque ipsos Exorcistas cædunt, et sacras
-vestes discerpunt. Quod si mali Dæmones, utpote a D. N. J. C. domiti, ad
-ipsius nomen, Crucem, et res sacras pavent: boni autem Angeli eisdem
-rebus gaudent, non tamen homines ad peccata et Dei offensam sollicitant:
-Incubi vero sacra non timent, et ad peccata provocant, convincitur ipsos
-nec malos Dæmones, nec bonos Angelos esse; sed patet, quod nec homines
-sunt, cum tamen ratione utantur. Quid ergo erunt? Si in termino sunt, et
-simplices spiritus sunt, erunt aut damnati aut beati: non enim in bona
-Theologia dantur puri spiritus viatores. Si damnati, nomen et Crucem
-Christi revererentur; si beati, homines ad peccandum non provocarent;
-ergo aliud erunt a puris spiritibus; et sic erunt corporati, et
-viatores._
-
-67. Mais répliquons-nous, il y a des Incubes qui s'attaquent à des
-chevaux, à des juments ou à d'autres bêtes, et qui, s'ils les trouvent
-rebelles à leur passion, les maltraitent, comme cela se voit tous les
-jours: là, pourtant, il n'est plus possible d'avancer que le Démon
-simule le désir du coït afin de perdre les âmes, puisque les âmes des
-brutes ne sont pas sujettes à damnation éternelle. De plus, l'amour et
-la colère produisent chez eux des effets entièrement opposés. Si, en
-effet, la femme ou l'animal aimé cèdent à leurs caprices, ces Incubes
-les traitent parfaitement; au contraire, il n'est pas de sévices qu'ils
-ne leur fassent subir sous l'impression de la colère, de la fureur
-causée par le refus de coït: l'expérience de chaque jour le démontre
-assez. Donc ces Incubes ont réellement les passions du sens. En outre,
-les Malins Esprits, les Démons incorporels qui ont affaire aux Sorcières
-et aux Possédées, les contraignent à les adorer, à renier la Foi
-Orthodoxe, à commettre des maléfices et des crimes énormes, le tout
-comme condition de l'infâme coït, ainsi qu'il a été dit ci-dessus (nº
-11): or les Incubes n'exigent rien de pareil, donc ce ne sont pas de
-Malins Esprits. Enfin, pour mettre en fuite le mauvais Démon, pour le
-faire trembler et frémir, il suffit, comme l'écrit Guaccius, du nom de
-Jésus ou de Marie, du signe de la Croix, de l'approche des saintes
-reliques ou des objets bénits, des exorcismes, adjurations ou
-injonctions des prêtres; c'est ce qu'on voit tous les jours dans le cas
-des énergumènes, et Guaccius en rapporte maints exemples tirés des jeux
-nocturnes des Sorcières, où, au signe de la Croix formé par l'un des
-assistants, au nom de Jésus simplement prononcé, Diables et Sorcières
-disparaissent tous ensemble. Les Incubes, au contraire, soumis à ces
-épreuves, ne prennent nullement la fuite, ne manifestent aucune frayeur;
-parfois même c'est par des ricanements qu'ils accueillent les
-exorcismes; il y en a qui battent les Exorcistes eux-mêmes et déchirent
-les vêtements sacrés. Or, si les mauvais Démons, subjugués par
-Notre-Seigneur Jésus-Christ, tremblent d'effroi au bruit de son nom, à
-la vue de la Croix et des objets sacrés; si, d'autre part, les bons
-Anges se réjouissent des mêmes choses, sans cependant exciter les hommes
-à pécher et à offenser Dieu, tandis que les Incubes, tout en n'ayant
-aucune peur des choses sacrées, provoquent au péché: il est clair que
-ces Incubes ne sont ni de mauvais Démons, ni de bons Anges; il est clair
-également que ce ne sont pas des hommes, encore qu'ils soient doués de
-raison. Que seront-ils donc? Si on les suppose arrivés au terme, et de
-purs esprits, ils seront damnés ou bienheureux, car, en bonne Théologie,
-il n'y a pas de purs esprits en voie de salut. Damnés, ils auraient en
-révération le nom et la Croix du Christ; bienheureux, ils ne
-provoqueraient pas les hommes au péché; donc ils seront autre chose que
-de purs esprits, et, par conséquent, ils auront un corps, et seront dans
-la voie du salut.
-
-_68. Præterea agens materiale non potest agere nisi in passum similiter
-materiale; tritum siquidem est axioma philosophorum, quod agens, et
-patiens debent communicare in subjecto; nec id quod materiatum est,
-potest agere in rem pure spiritualem. Dantur autem agentia naturalia,
-quæ agunt contra hujusmodi Dæmones Incubos; sequitur igitur quod isti
-materiati, seu corporei sunt. Minor probatur ex iis quæ scribunt
-Dioscorides, l. 2. c. 168. et l. 1. c. 100., Plinius, lib. 15. c. 4.,
-Aristoteles, _Probl. 34._, et Apuleius, _l. De Virtute Herbarum_, apud
-Guaccium, _Comp. Malef._, l. 3. c. 13. fol. 316., et confirmatur
-experientia, nempe de pluribus herbis, lapidibus ac animalibus, quæ
-Dæmones depellunt, ut ruta, hypericon, verbena, scordium, palma Christi,
-centaureum, adamas, corallium, gagates, jaspis, pellis capitis lupi aut
-asini, menstruum muliebre, et centum alia; unde habetur 26, q. 7. cap.
-final.: _Dæmonium sustinenti liceat petras, vel herbas habere sine
-incantatione_. Ex quo habetur, petras aut herbas posse sua vi naturali
-Dæmonis vires compescere, aliter Canon hoc non permitteret, sed ut
-superstitiosum vetaret. Et de hoc luculentum exemplum habemus in Sacra
-Scriptura, ubi Angelus Raphael dixit Tobiæ, c. 6. v. 8.: _cordis ejus_
-(nempe piscis, quem a Tigri attraxerat) _particulam, si super carbones
-ponas, fumus ejus extricat omne genus Dæmoniorum_. Et ejus virtutem
-experientia comprobavit: nam incenso jecore piscis, fugatus est Incubus,
-qui Saram deperiebat._
-
-68. Observons aussi qu'un agent matériel ne peut agir que sur un passif
-également matériel. C'est, en effet, un axiome philosophique bien connu,
-que l'agent et le patient doivent avoir un sujet commun: ce qui est
-purement matière ne peut agir sur un objet purement spirituel. Or, il y
-a des agents naturels qui agissent contre les Démons Incubes en
-question; il s'ensuit donc que ces Incubes sont matériels, ou corporels.
-Notre mineure est prouvée par les témoignages de Dioscoride, de Pline,
-d'Aristote et d'Apulée, cités par Guaccius, _Comp. Malef._, l. 3, chap.
-13, fol. 316; elle est confirmée par la connaissance que nous avons de
-plusieurs herbes, pierres et substances animales qui ont la vertu de
-chasser les Démons, comme la rue, le mille-pertuis, la verveine, la
-germandrée, le palma-christi, la centaurée, le diamant, le corail, le
-jais, le jaspe, la peau de la tête du loup ou de l'âne, les menstrues
-des femmes et cent autres: pour quoi il est écrit: _A celui qui soutient
-l'assaut du Démon, il est permis d'avoir des pierres, ou des herbes,
-mais sans recourir aux enchantements_. D'où il résulte que les pierres
-ou les herbes peuvent, par leur vertu naturelle, maîtriser l'effort du
-Démon: autrement le Canon susvisé n'en permettrait pas l'emploi, et
-l'interdirait au contraire comme superstitieux. Un exemple éclatant de
-ce fait est celui que nous trouvons dans la Sainte Écriture, où l'Ange
-Raphaël dit à Tobie, ch. 6, v. 8, en parlant du poisson qu'il avait
-péché dans le Tigre: «_Si tu jettes sur des charbons une parcelle de son
-foie, la fumée fera fuir toute espèce de Démons._» L'expérience démontra
-la vérité de ces paroles, car le foie du poisson ne fut pas plus tôt
-livré au feu, que l'Incube amoureux de Sara prit la fuite et disparut
-pour ne plus revenir.
-
-_69. Respondent ad hæc communiter Theologi, quod talia agentia naturalia
-inchoative tantum fugant Dæmonem, completive autem vis supernaturalis
-Dei aut Angeli, ita ut virtus supernaturalis sit causa primaria,
-directa, et principalis, naturalis autem secondaria, indirecta, et minus
-principalis. Unde ab probationem, quæ supra adducta est de Dæmone fugato
-a fumo jecoris piscis incensi a Tobia, respondet Vallesius, _De Sac.
-Philosoph._, c. 28., quod tali fumo indita fuit a Deo vis supernaturalis
-fugandi Incubum, sicut igni materiali Inferni data est virtus torquendi
-Dæmones et animas Damnatorum. Ad eamdem autem probationem respondet
-Lyranus, et Cornelius ad c. 6. Tob. v. 8., Abulentis in 1. Reg. c. 16.
-q. 46., Pererius in _Daniel._, pag. 272., apud Cornel. _loc. cit._,
-fumum cordis piscis expulisse Dæmonem inchoate vi naturali, sed complete
-vi angelica et coelesti: naturali autem impediendo actionem Dæmonis
-per dispositionem contrariam, quia hic agit per naturales causas et
-humores, quorum qualitates expugnantur a qualitatibus contrariis rerum
-naturalium, quæ dicuntur Dæmones fugare; et in eadem sententia sunt
-omnes loquentes de arte exorcista._
-
-69. A cela les Théologiens répondent d'ordinaire que ces agents naturels
-chassent bien le Démon, mais seulement inchoativement, et que l'effet
-complétif est dû à la force surnaturelle de Dieu ou de l'Ange: de telle
-sorte que la force surnaturelle est la cause première, directe et
-principale, la force naturelle n'étant que secondaire, indirecte et
-subordonnée. Ainsi, pour expliquer comment la fumée du foie de ce
-poisson brûlé par Tobie put mettre le Démon en fuite, Vallesius allègue
-que cette fumée avait reçu de Dieu le pouvoir surnaturel de chasser
-l'Incube, de même que le feu matériel de l'Enfer a le pouvoir de
-torturer les Démons et les âmes des Damnés. D'autres, comme Lyranus et
-Cornelius, enseignent que la fumée du coeur du poisson a chassé le
-Démon inchoativement par vertu naturelle, mais complétivement par vertu
-angélique et céleste: par vertu naturelle, en opposant à l'action du
-Démon une action contraire, car l'Esprit Malin met en oeuvre des
-causes et des humeurs naturelles, dont les qualités sont combattues par
-les qualités contraires de choses naturelles que l'on sait capables de
-chasser les Démons; et cette opinion est partagée par tous les auteurs
-qui traitent de l'art des exorcismes.
-
-_70. Sed hæc responsio, que tamen validas habet instantias, ad plus
-quadrare potest contra malos Dæmones obsidentes corpora, aut per
-maleficia inferentes ipsis ægritudines, aut alia incommoda, sed nullo
-modo facit ad propositum de Incubis: siquidem isti nec corpora obsident,
-nec ipsis officiunt per ægritudines habituales, sed ad plus ictibus et
-percussionibus torquent. Quod si equas coitum adversantes macras
-reddunt, hoc faciunt subducendo illis cibum, et hoc modo macrescere, et
-tandem interire eas faciunt. Ad hæc autem patranda non eget Incubus
-alicujus rei naturalis applicatione (qua tamen eget malus Dæmon inferens
-ægritudinem habitualem), ea enim potest ex sua vi organica naturali.
-Pariter Dæmon malus plerumque obsidet corpora, et infert ægritudines ad
-signa cum ipso conventa et posita a Saga aut Malefico, quæ signa
-multoties res naturales sunt, præditæ vi nativa nocendi, quibus
-naturaliter resistunt alia pariter naturalia contrariæ virtutis. Incubus
-vero non sic; quia ex se, et nulla concurrente aut Saga aut Malefico,
-suas vexationes infert. Præterea res naturales fugantes Incubos suam
-virtutem exercent, ac effectum sortiuntur absque interventu alicujus
-exorcismi aut sacræ benedictionis; ut proinde dici non possit, quod fuga
-Incubi inchoative sit a virtute naturali, completive autem a vi divina,
-quia ibi nulla particularis intervenit divini nominis invocatio, sed est
-purus effectus rei naturalis, ad quem non concurrit Deus, nisi concursu
-universali, tanquam auctor naturæ, et causa universalis, et prima in
-ordine efficientium._
-
-70. Mais cette explication, si plausibles que soient les faits sur
-lesquels elle se fonde, peut tout au plus être admise à l'égard des
-Esprits Malins qui obsèdent les corps ou, au moyen de maléfices, leur
-communiquent des maladies ou autres infirmités. En ce qui est des
-Incubes, elle manque absolument de portée. Ceux-ci, en effet, n'obsèdent
-pas les corps; ils ne leur communiquent pas de maladies, et leur
-méchanceté se borne à des coups, à des mauvais traitements. S'ils font
-maigrir les juments qui se refusent au coït, c'est en leur enlevant leur
-nourriture, par suite de quoi elles dépérissent et finissent par mourir.
-Pour ce faire, l'Incube n'a pas besoin d'employer un agent naturel,
-comme l'Esprit Malin lorsqu'il veut communiquer une maladie: il lui
-suffit d'exercer sa force organique naturelle. De même, quand l'Esprit
-Malin obsède les corps et leur communique des maladies, c'est le plus
-souvent à l'aide de signes convenus avec lui et disposés par une
-sorcière ou un sorcier, lesquels signes sont généralement des choses
-naturelles, ayant en elles-mêmes vertu de nuire, auxquelles on oppose
-naturellement d'autres choses également naturelles et douées de vertu
-contraire. L'Incube, lui, procède différemment: c'est de lui-même, et
-sans le concours d'aucun sorcier ou sorcière, qu'il inflige les mauvais
-traitements. En outre, les choses naturelles qui mettent les Incubes en
-fuite, exercent leur vertu et produisent ce résultat sans l'intervention
-d'aucun exorcisme ou bénédiction; on ne saurait dire par conséquent que
-l'Incube soit chassé inchoativement par vertu naturelle et
-complétivement par force divine, puisqu'il n'y a ici aucune invocation
-du nom divin, mais effet pur et simple d'une chose naturelle, auquel
-Dieu ne concourt qu'à titre d'agent universel, comme auteur de la
-nature, cause universelle et première dans l'ordre des efficientes.
-
-_71. Duas circa hoc historias do, quarum primam habui a Confessario
-Monialium, viro gravi, ac fide dignissimo. Alterius vero sum testis
-oculatus._
-
-71. Voici à ce sujet deux histoires: je tiens la première d'un
-Confesseur de Nonnes, homme grave et très-digne de foi; quant à la
-seconde, j'en suis témoin oculaire.
-
-_In quodam Sanctimonalium monasterio degebat ad educationem Virgo quædam
-nobilis tentata ab Incubo, qui diu noctuque ipsi apparebat, ipsam ad
-coitum sollicitando eniximis precibus, tamquam amasius præ amore
-dementatus; ipsa tamen semper restitit tentanti gratia Dei, ac
-sacramentorum frequentia roborata. Incassum abiere plures devotiones,
-jejunia et vota facta a puella vexata, exorcismi, benedictiones, et
-præcepta ab exorcistis facta Incubo, ut desisteret a molestia illa; nec
-quidquam proficiebatur multitudo reliquiarum, aliarumque rerum
-benedictarum disposita in camera virginis tentatæ, nec benedictæ candelæ
-noctu ibidem ardentes impediebant, quominus juxta consuetum appareret ad
-tentandum in forma speciosissimi juvenis. Consultas inter alios viros
-doctos fuit quidam Theologus magnæ eruditionis: iste advertens virginem
-tentatam esse temperamenti phlegmatici a toto, conjectavit Incubum esse
-dæmonem aqueum (dantur enim ut scribit Guaccius, _Comp. Malefic._ l. 1.
-c. 19. fol. 129., Dæmones ignei, ærei, phlegmatici, terrei, subterranei,
-et lucifugi), et consuluit quod in camera virginis tentatæ continue
-fieret suffimentum vaporosum sequens. Requirunt ollam novam figulinam
-vitreatam; in hac ponitur calami aromatici, cubebarum seminis,
-aristolochiæ utriusque radicum, cardamomi majoris et minoris,
-gingiberis, piperis longi, caryophyllorum, cinnamomi, canellæ
-caryophyllatæ, macis, nucum myristicarum, styracis calamitæ, benzoini,
-ligni ac radicis rodiæ, ligni aloes, triasantalorum una uncia, semiaquæ
-vitæ libræ tres; ponitur olla supra cineres calidas ut vapor suffimenti
-ascendat, et cella clausa tenetur. Facto suffimento advenit denuo
-Incubus, sed ingredi cellam nunquam ausus est: sed si tentata extra eam
-ibat, et per viridarium ac claustra spatiabatur, aliis invisibilis sibi
-visus apparebat Incubus, et puellæ collo injectis brachiis violenter, ac
-quasi furtive oscula rapiebat: quod molestissimum honestæ virgini erat.
-Consultus denuo Theologus ille ordinavit puellæ, ut deferret pixidulas
-unguentarias exquisitorum odorum, ut moschi, ambræ, zibetti, balsami
-Peruviani, ac aliorum compositorum; quod cum fecisset, deambulanti per
-viridarium puellæ apparuit Incubus faci minaci, ac furenti; non tamen ad
-illam approximavit, sed digitum sibi momordit tanquam meditans
-vindictam; tandem disparuit, nec amplius ab ea visus fuit._
-
-Dans un monastère de saintes Religieuses vivait comme pensionnaire une
-jeune vierge de noble famille, laquelle était tentée par un Incube qui
-lui apparaissait jour et nuit, et, avec les plus instantes prières, avec
-les allures de l'amant le plus passionné, la sollicitait sans cesse au
-péché: elle cependant, soutenue par la grâce de Dieu et la fréquentation
-des sacrements, demeurait ferme dans sa résistance. Mais malgré toutes
-ses dévotions, ses jeûnes, ses voeux; malgré les exorcismes, les
-bénédictions, les injonctions faites par les exorcistes à l'Incube de
-renoncer à ses persécutions; en dépit de la multitude de reliques et
-autres objets sacrés accumulés dans la chambre de la jeune fille, des
-flambeaux ardents qu'on y entretenait toute la nuit, l'Incube n'en
-persistait pas moins à lui apparaître comme de coutume sous la forme
-d'un très-beau jeune homme. Enfin, parmi les doctes personnages
-consultés à ce propos, se trouva un Théologien d'une grande érudition:
-lequel, observant que la jeune fille tentée était d'un tempérament tout
-à fait flegmatique, conjectura que cet Incube devait être un démon
-aqueux (il y a en effet, comme en témoigne Guaccius, des démons ignés,
-aériens, flegmatiques, terrestres, souterrains, ennemis du jour), et
-ordonna qu'on fît immédiatement dans la chambre de la jeune fille une
-fumigation de vapeur. On apporte en conséquence une marmite neuve en
-terre transparente; on y met une once de canne aromatique, de poivre
-cubèbe, de racines d'aristoloche des deux espèces, de cardamome grand et
-petit, de gingembre, de poivre long, de caryophylles, de cinnamome, de
-canelle caryophyllée, de macis, de noix muscades, de storax calamite, de
-benjoin, de bois d'aloès, et de trisanthes, le tout dans trois livres
-d'eau-de-vie demi-pure; on place la marmite sur des cendres chaudes,
-afin de faire monter la vapeur fumigante, et l'on tient la chambre
-close. La fumigation faite arrive l'Incube, mais qui, cette fois, n'osa
-jamais pénétrer dans la chambre; seulement, si la jeune fille en sortait
-pour se promener dans le jardin ou dans le cloître, il lui apparaissait
-aussitôt tout en restant invisible aux autres, et lui jetant ses bras
-autour du cou, lui dérobait ou plutôt lui arrachait des baisers, ce qui
-faisait cruellement souffrir cette honnête pucelle. Enfin, après
-nouvelle consultation, notre Théologien ordonna à la jeune fille de
-porter sur elle de petites boulettes composées de parfums exquis, tels
-que musc, ambre, civette, baume du Pérou et autres. Ainsi munie, elle
-s'en alla se promener dans le jardin où sur-le-champ lui apparut
-l'Incube, furieux et menaçant; toutefois il n'osa point l'approcher, et
-après s'être mordillé le doigt, comme s'il méditait une vengeance, il
-disparut pour ne plus revenir.
-
-_72. Alia historia est, quod in Conventu Magnæ Cartusiæ Ticinensis, fuit
-quidam Diaconus, nomine dictus Augustinus, maximas, ac inauditas, et
-pene incredibiles sustinens a quodam Dæmone vexationes; quæ tolli nullo
-remedio spirituali (quamvis plura juxta plures exorcistas, qui
-liberationem, sed incassum tentarunt, fuissent adhibita) potuerunt. Me
-consuluit illius Conventus vicarius, qui curam divexati, utpote Clerici
-ex officio habebat. Ego videns frustranea fuisse consueta exorcismorum
-remedia, exemplo historiæ suprarecensitæ consului suffimentum simile
-superiori, utque divexatus pixidulas odoramentorum supradictas deferret;
-et quia tabacchi usum habebat, et aqua vitæ delectabatur, suasi, ut et
-tabaccho et aqua vitæ moschata uteretur. Dæmon illi apparebat diu,
-noctuque ultra alias species, puta scheleti, suis, asini, Angeli, avis,
-modo in forma unius, modo alterius ex suis Religiosis, et semel in forma
-sui Prælati, nempe Prioris, qui hortatus est vexatum ad puritatem
-conscientiæ, ad confidentiam in Deum, et ad frequentiam confessionis;
-suasit ut sibi sacramentalem confessionem faceret, quod etiam fecit; et
-expost Psalmos _Exsurgat Deus_ et _Qui habitat_, et mox Evangelium S.
-Joannis simul cum vexato recitavit, et ad ea verba _Verbum caro factum
-est_ genuflexit, et accepta stola, quæ in cella erat, et aspergillo aquæ
-benedictæ benedixit cellæ, ac lecto vexati, et ac si revera fuisset
-ipsius Prior præceptum fecit Dæmoni, ne auderet illum suum subditum
-amplius divexare, et post hæc disparuit, sicque prodidit quisnam esset:
-aliter vexatus illum suum Prælatum esse reputaverat. Postquam igitur
-suffimentum, ac odores, ut supra dictum est, consulueram, non destitit
-Dæmon juxta solitum apparere; imo assumpta figura vexati fuit ad cameram
-Vicarii, et ab eo petiit aquam vitæ, ac tabaccum moschatum, dicens sibi
-talia valde placere. Vicarius utrumque illi dedit: quibus acceptis
-disparuit in momento, quo facto cognovit Vicarius se fuisse illusum a
-Dæmone tali pacto: quod magis confirmavit assertum vexati, qui cum
-juramento affirmavit, se illa die nullo modo fuisse in cella Vicarii.
-Iste mihi totum retulit, et ex tali facto conjeci Dæmonem illum non
-fuisse aqueum, ut erat Incubus, qui virginem ad coitum sollicitabat, ut
-dictum supra est, sed igneum, vel ad minus æreum, ex quo gaudebat
-vaporibus, ac odoribus, tabacco, et aqua vitæ, quæ calida sunt. Et
-conjecturæ vim addidit temperamentum divexati, quod erat colericum quo
-ad prædominium cum subdominio, tamen sanguineo. Dæmones enim tales non
-accedunt nisi ad eos, qui secum in temperamento symbolizant; ex quo
-validatur opinio mea de illorum corporeitate. Unde suasi Vicario, ut
-acciperet herbas natura frigidas, ut nymphæam, hepaticam, portulacam,
-mandragoram, sempervivam, plantaginem, hyoscyamum, et alias similes, et
-ex iis compositum fasciculum fenestræ, alium ostio cellæ suspenderet;
-similibusque herbis, tum cameram, tum lectum divexati sterneret. Mirum
-dictu! comparuit denuo Dæmon, manens tamen extra cameram, nec ingredi
-voluit, et cum divexatus illum interrogasset, quare de more intrare non
-auderet, multis verbis injuriosis jactatis contra me, qui talia
-consulueram, disparuit, nec amplius reversus est._
-
-72. Voici l'autre histoire: dans le Couvent de la Grande Chartreuse de
-Pavie vivait un Diacre nommé Augustin, lequel était en butte, de la part
-de certain démon, à des vexations excessives, inouïes et presque
-incroyables; plusieurs exorcistes avaient tenté en vain de le délivrer:
-tous les remèdes spirituels étaient restés sans effet. Le Vicaire du
-couvent, qui avait la charge spirituelle de ce pauvre clerc, vint me
-consulter. Moi, voyant l'inefficacité des exorcismes ordinaires, et me
-rappelant l'exemple ci-dessus rapporté, je conseillai une fumigation de
-parfums semblable à celle dont il a été question, et ordonnai au diacre
-de porter sur lui des boulettes odoriférantes de même nature; de plus,
-comme il avait l'usage du tabac et qu'il aimait beaucoup l'eau-de-vie,
-je lui recommandai le tabac et l'eau-de-vie musquée. Le démon lui
-apparaissait sous différentes formes: squelette, cochon, âne, Ange,
-oiseau; ou bien il empruntait les traits de quelques Religieux du
-couvent; une fois même ce fut son propre Abbé ou Prieur, lequel
-l'exhorta à purifier sa conscience, à se confier en Dieu, à user
-fréquemment de la confession; il lui persuada de lui faire sa confession
-sacramentelle, récita avec lui les psaumes _Exsurgat Deus_ et _Qui
-habitat_, et l'Évangile de Saint Jean: aux mots _Verbum caro factum est_
-il fléchit le genou, puis saisissant une étole qui était dans la cellule
-et le goupillon d'eau bénite, il bénit la cellule et le lit, et, comme
-s'il eût été réellement le Prieur, il enjoignit au démon de ne plus oser
-à l'avenir tourmenter son subordonné: après quoi il disparut, trahissant
-ainsi ce qu'il était, car autrement le jeune diacre le prenait pour son
-véritable Prieur. Or, nonobstant les fumigations et les parfums que
-j'avais conseillés, ce démon n'en continua pas moins ses obsessions;
-bien plus, il revêtit les traits de sa victime pour se présenter chez le
-Vicaire, auquel il demanda de l'eau-de-vie et du tabac musqué, choses
-qu'il aimait, disait-il, passionnément. Ayant obtenu l'un et l'autre, il
-disparut en un clin d'oeil, montrant ainsi au Vicaire qu'il avait été
-le jouet du Démon: et ceci fut amplement confirmé par le Diacre, qui
-affirma avec serment qu'il n'était pas allé ce jour-là dans la cellule
-du Vicaire. Le tout me fut rapporté, d'où je conclus que loin d'être
-aqueux, comme l'Incube amoureux de la jeune fille dont il a été parlé
-plus haut, ce démon était igné ou tout au moins aérien, puisqu'il se
-délectait de substances chaudes, comme vapeurs, parfums, tabac et
-eau-de-vie. Le tempérament du jeune diacre, bilieux et sanguin, mais où
-le bilieux l'emportait, ne fit que fortifier mes conjectures, car ces
-démons ne s'attaquent jamais qu'à ceux dont le tempérament est conforme
-au leur: nouvelle preuve de la vérité de mon opinion sur leur
-corporéité. Je recommandai en conséquence au Vicaire de faire prendre à
-son pénitent des herbes froides de leur nature, telles que nénuphar,
-hépatique, euphorbe, mandragore, joubarde, plantain, jusquiame, et
-autres semblables, pour en composer deux faisceaux dont il suspendrait
-l'un à la fenêtre, l'autre à la porte de la cellule, ayant soin
-également d'en joncher sa chambre et son lit. Chose prodigieuse! le
-Démon apparut encore, mais en restant hors de la cellule, sans vouloir
-entrer; et comme le diacre lui demandait la cause de cette réserve
-inusitée, pour toute réponse il se répandit en injures contre moi qui
-avais conseillé ces moyens de défense, puis il disparut et jamais plus
-ne revint.
-
-_73. Ex his duabus historiis apparet tales odores, et herbas respective
-sua naturali virtute, nullaque interveniente vi supernaturali Dæmones
-propulisse; unde convincitur quod Incubi patiuntur a qualitatibus
-materialibus, ut proinde concludi debeat, quod communicant in materia
-cum iis rebus naturalibus, a quibus fugantur, et ex consequenti corpore
-sint præditi, quod est intentum._
-
-73. Ces deux histoires établissent clairement la mise en fuite des
-Démons par la seule vertu naturelle des herbes ou des parfums, suivant
-le cas, sans nulle intervention de force surnaturelle; donc les Incubes
-sont sujets à être affectés par des qualités matérielles; donc ils
-participent de la matière de ces mêmes choses naturelles qui ont le
-pouvoir de les mettre en fuite, et conséquemment ils ont un corps, ce
-que nous voulons démontrer.
-
-_74. Et magis conclusio firmatur, si impugnetur sententia Doctorum
-supracitatorum, dicentium, Incubum abactum a Sara fuisse vi Angeli
-Raphaelis, non vero jecoris piscis callionymi, qualis fuit piscis a
-Tobia apprehensus ad ripam Tigris, ut cum Vallesio, _Sacr. Philos._, c.
-42., scribit Cornelius a Lap. _in Tob._ c. 6., v. 2., _§ Quarto ergo_:
-salva enim tantorum Doctorum reverentia, talis expositio manifeste
-adversatur sensui patenti Textus, a quo nullo modo recedendum est
-dummodo non sequantur absurda. En verba Angeli ad Tobiam: «_Cordis ejus
-particulam, si super carbones ponas, fumus ejus extricat omne genus
-Dæmoniorum, sive a viro, sive a muliere, ita ut ultra non accedant ad
-eos, et fel valet ad unguendos oculos, in quibus fuerit albugo, et
-sanabuntur._» (_Tob._, c. 6. v. 8. et 9.) Notetur, quæso, assertio
-Angeli absoluta, et universalis de virtute cordis, seu jecoris, et
-fellis illius piscis: non enim dicit: _Si pones particulas cordis ejus
-super carbones, fugabis omne genus Dæmoniorum, et si felle unges oculos,
-in quibus fuerit albugo, sanabuntur_: si enim ita dixisset congrua esset
-expositio, quod nempe Raphael supernaturali sua virtute illos effectus
-patrasset, ad quos perficiendos inepta esset applicatio fumi, et fellis:
-sed non ita loquitur, sed ait talem esse virtutem fumi, et fellis
-absolute._
-
-74. Mais, pour mieux asseoir notre conclusion, il convient de signaler
-l'erreur où sont tombés certains docteurs, comme Vallesius et Cornelius
-a Lapide, quand ils prétendent que Sara fut délivrée de l'Incube par la
-vertu de l'Ange Raphaël, et non par celle du foie de ce poisson
-callionyme que Tobie avait pris sur les bords du Tigre. En effet, sauf
-le respect dû à de si grands docteurs, une telle interprétation est
-évidemment contraire au sens précis du Texte, dont il n'est jamais
-permis de s'écarter tant qu'il ne conduit pas à l'absurde. Or, voici les
-paroles de l'Ange à Tobie: «_Si tu jettes sur des charbons une parcelle
-de son foie, la fumée fait fuir toute espèce de Démons, et le possédé,
-homme ou femme, en est débarrassé pour toujours; quant à son fiel, il
-est souverain pour la guérison des yeux atteints d'albugo._» (_Tobie_,
-c. 6., v. 8 et 9.) Notez, je vous prie, que cette assertion de l'Ange
-touchant la vertu du coeur ou du foie et du fiel de ce poisson, est
-absolue, universelle; car il ne dit pas: «_Si tu jettes sur des charbons
-des parcelles de son foie, tu feras fuir toute espèce de Démons, et si
-tu appliques son fiel sur des yeux atteints d'albugo, ils seront
-guéris._» S'il eût dit cela, j'admettrais avec les commentateurs que
-Raphaël eût réalisé, par sa propre vertu surnaturelle, les effets que la
-simple application de la fumée et du fiel était impuissante à produire:
-mais il ne parle pas ainsi, il dit au contraire, et d'une façon absolue,
-que telle est la vertu de la fumée et du fiel.
-
-_75. Quæro modo, an Angelus veritatem puram dixerit de virtute rerum, an
-mentiri potuerit; pariter an albugo ab oculis Tobiæ senioris ablata sit
-vi naturali fellis piscis, aut virtute supernaturali Angeli Raphaelis?
-Angelum mentiri potuisse blasphemia hæreticalis est; sequitur igitur
-puram veritatem fuisse ab eo assertam; talis autem non esset, si omne
-genus Dæmoniorum non extricaretur a fumo jecoris piscis nisi addita vi
-supernaturali Angeli, maxime, si hæc esset causa principalis talis
-effectus, quemadmodum scribunt de hoc casu Doctores. Mentiretur absque
-dubio medicus qui diceret, talis herba curat taliter pleuritidem, sive
-epilepsiam, ut amplius non revertatur: si herba illa non curaret illas
-ægritudines nisi inchoate, et perfecta illarum sanatio esset ab alia
-herba conjuncta priori; sic pari modo mentitus fuisset Raphael asserens
-fumum jecoris extricare omne genus Dæmoniorum ita ut ultra non accedant,
-si talis effectus esset a fumo solum inchoate, principaliter vero, et
-perfecte a virtute Angeli. Præterea talis fuga Dæmonis, vel secutura
-erat universaliter, et semper posito jecore piscis super carbones a
-quoquam, vel debebat sequi in illo solummodo casu particulari, jecore
-incusso a juniore Tobia. Si primum, ergo oportet, quod cuicumque talem
-fumum per accensionem jecoris paranti, assistat Angelus qui
-supernaturali virtute Dæmonem miraculose abigat regulariter; et hoc est
-absurdum; ad positionem enim rei naturalis deberet regulariter sequi
-miraculum, quod est incongruum, et si absque Angeli operatione fuga
-Dæmonis non sequeretur, mentitus fuisset Raphael asserens eam esse
-virtutem jecoris. Si autem effectus ille sequi non debeat, nisi in illo
-casu particulari, mentitus fuisset Angelus enuncians universaliter
-virtutem piscis, in fugando omni Dæmoniorum genere, quod non est
-dicendum._
-
-75. On demandera si l'Ange a dit la vérité pure de la vertu des choses,
-ou s'il a pu mentir; et pareillement, si l'albugo a été enlevée des yeux
-du vieux Tobie par l'effet du fiel du poisson, ou par la vertu
-surnaturelle de l'Ange Raphaël? Dire que l'Ange a pu mentir serait
-blasphème et hérésie, donc il a exprimé la vérité pure; mais ce ne
-serait plus cette vérité si toute espèce de démons n'était pas chassée
-par la fumée du foie du poisson sans l'intervention de la force
-surnaturelle de l'Ange, et surtout si cette intervention était la cause
-principale de l'effet produit. Le médecin qui dirait: telle herbe guérit
-radicalement la pleurésie ou l'épilepsie, mentirait sans aucun doute si
-cette herbe ne guérissait que d'une façon inchoative et si, pour obtenir
-la parfaite guérison, il fallait ajouter une autre herbe à la première;
-de même que Raphaël aurait menti en affirmant que la fumée du foie
-chassait toute sorte de démons, sans qu'ils pussent revenir, si ce
-résultat était obtenu par la fumée d'une façon inchoative seulement, et
-principalement, complétement, par la vertu de l'Ange. En outre, ce
-phénomène de la mise en fuite du démon devait se produire
-universellement et par le seul fait du placement par n'importe qui du
-foie du poisson sur des charbons ardents, ou bien il ne devait se
-produire que dans ce seul cas particulier, à savoir du placement du foie
-par le jeune Tobie. En admettant la première hypothèse, il faut supposer
-que toute personne à qui il plaira de faire cette fumée en brûlant le
-foie, sera assistée d'un Ange pour chasser le Démon, par sa vertu
-surnaturelle, miraculeusement et régulièrement tout ensemble: ce qui est
-absurde, car, ou les mots n'ont plus de sens, ou un fait naturel ne
-saurait être régulièrement suivi de miracle; et si le Démon n'était pas
-mis en fuite sans le secours de l'Ange, Raphaël aurait menti en
-affirmant que le foie avait cette vertu. Si au contraire l'effet en
-question ne devait se produire que dans ce cas particulier, Raphaël
-aurait encore menti en attribuant à ce poisson, d'une manière générale
-et absolue, la propriété de mettre en fuite le Démon: or, que l'Ange ait
-menti, cela ne se peut dire.
-
-_76. Ulterius albugo oculorum detracta est ab oculis Tobiæ senioris, et
-ipsius cæcitas sanata est a virtute naturali fellis piscis illius, ut
-Doctores affirmant (Liran. Dyonisius; et Seraci. _apud Cornel. in
-Tobi._, c. 6. v. 9). Piscis enim Callionymus, qui vocatur Italice _bocca
-in capo_, et quo usus est Tobias, fel habet pro celeberrimo remedio ad
-detegendas albugines oculorum, ut scribunt concorditer Dioscorides, l.
-1. c. 96., Galenus, _De Simpl. Medicam._, Plinius, l. 32. c. 7.,
-Aclanius, _De Ver. Histor._, l. 13. c. 14. et Vallesius, _De Sacr.
-Philos._, c. 47. Textus Græcus _Tobiæ_, c. 11. v. 13., habet:
-«_Inspersit fel super oculos patris sui, dicens: Confide, Pater; ut
-autem erosi sunt, detrivit oculos suos, et disquamatæ sunt ab angulis
-oculorum albugines._» Cum igitur eodem contextu Angelus aperuerit Tobiæ
-virtutem jecoris, et fellis piscis, et hoc sua naturali virtute
-cæcitatem Tobiæ senioris curaverit, concludendum est, quod etiam fumus
-jecoris sua naturali vi Incubum fugaverit: quod concludenter confirmatur
-a Textu Græco, qui ad _Tobiæ_ c. 8. v. 2., ubi Vulgata habet: «_Partem
-jecoris posuit super carbones vivos_», sic habet: «_Accepit cinerem,
-sive prunam thimiamatum, et imposuit cor piscis, et hepar, fumumque
-fecit, et quando odoratus est Dæmon odores, fugit._» Et Textus Hebraicus
-ita cantat: «_Percepit Asmodeus odorem, et fugit._» Ex quibus textibus
-apparet, quod Dæmon fugit ad perceptionem fumi, sibi contrarii, ac
-nocentis, non autem a virtute Angeli supernaturali. Quod si in tali
-liberatione Saræ ab impetitione Incubi Asmodei, ultra fumum jecoris
-intervenit operatio Raphaelis, hoc fuit in alligatione Dæmonis in
-deserto superioris Ægypti, ut dicitur c. 8. v. 3. _Tobiæ_; fumus quippe
-jecoris nequibat in tanta distantia agere in Dæmonem, aut illum
-alligare. Quod inservire potest pro concordia supracitatorum Doctorum
-(qui voluerunt Saram perfecte liberatam a Dæmone virtute Raphaelis) cum
-sententia, quam tuemur: dico enim, quod ipsi senserint, quod perfecta
-curatio Saræ a Dæmone fuerit in alligatione ejus in deserto, quæ fuit ab
-Angelo, quod et nos concedimus; sed extricatio, sive fugatio ejusdem a
-cubiculo Saræ fuerit a vi innativa jecoris piscis, quod nos tuemur._
-
-76. Passons maintenant au vieux Tobie: l'albugo a été enlevée de ses
-yeux et sa cécité guérie par la vertu naturelle du fiel de ce même
-poisson, comme l'affirment les Docteurs. En effet le poisson callionyme,
-appelé en Italien _bocca in capo_, et dont s'est servi Tobie, possède un
-fiel très-renommé pour la guérison de l'albugo: là-dessus, tout le monde
-est d'accord, Dioscoride, Galien, Pline, Aclanius, Vallesius, etc. Le
-texte Grec de _Tobie_. c. 11, v. 13, porte ce qui suit: «_Il répandit le
-fiel sur les yeux de son père en disant: Ayez confiance, mon père; et
-comme il y avait érosion, il lui frotta les yeux et enleva l'albugo par
-écailles aux angles des paupières._» Or, puisque, d'après le même texte,
-l'Ange a révélé à Tobie la vertu du foie et du fiel du poisson, et que
-le fiel, par sa vertu naturelle, a guéri la cécité du vieux Tobie, il
-faut en conclure que c'est également par sa force naturelle que la fumée
-du foie a mis en fuite l'Incube. Et ceci est confirmé d'une façon
-concluante par le texte Grec, qui, dans _Tobie_, c. 8., v. 2, au lieu de
-cette leçon de la Vulgate: «_Il jeta des charbons ardents_,» porte tout
-au long: «_Il prit de la cendre ou de la braise de parfums, y mit le
-coeur et le foie du poisson, et fit de la fumée: le Démon n'eut pas
-plutôt senti l'odeur, qu'il s'enfuit._» Quant au texte Hébreu, il dit:
-«_Asmodée sentit l'odeur et s'enfuit._» De tous ces textes, il résulte
-que le Démon s'est sauvé pour avoir senti une fumée qui lui était
-contraire et nuisible, et nullement par l'effet de la vertu surnaturelle
-de l'Ange. Que si, dans cette délivrance de Sara des poursuites de
-l'Incube Asmodée, l'opération de la fumée du foie fut suivie d'une
-intervention de Raphaël, ce fut pour enchaîner le Démon dans le désert
-de la Haute-Égypte, comme il est dit dans _Tobie_, c. 8, v. 3; car, à
-une si grande distance, la fumée du foie ne pouvait agir sur le Démon,
-ni l'enchaîner. Et ici nous avons un moyen de concilier notre opinion
-avec celle des docteurs cités plus haut, lesquels attribuent la
-délivrance parfaite de Sara à l'opération de Raphaël: en effet, pour ces
-docteurs, Sara ne fut parfaitement guérie qu'après que le Démon eut été
-enchaîné dans le désert, ce qui fut l'oeuvre de l'Ange, et nous le
-concédons; mais la délivrance proprement dite, l'expulsion de la chambre
-à coucher de Sara, ce fut, nous le maintenons, l'effet direct de la
-vertu native du foie du poisson.
-
-_77. Probatur tertio principaliter nostra conclusio de existentia talium
-animalium, seu de Incuborum corporeitate, ex auctoritate D. Hieronymi,
-_in vita S. Pauli primi Eremitæ_. Refert is D. Antonium iter per
-desertum arripuisse, ut ad visendum D. Paulum perveniret, et post
-nonnullas diætas itineris Centaurum reperiisse, a quo cum fuisset
-percontatus mansionem D. Pauli, et ille barbarum quid infrendens potius,
-quam proloquens, dextræ protensione manus iter D. Antonio demonstrasset,
-in sylvam se abdidit cursu concitatissimo. Prosecutus iter S. Abbas in
-quadam valle invenit haud grandem quemdam homunculum, aduncis manibus,
-fronte cornibus asperata, cujus extrema pars corporis in caprarum pedes
-desinebat. Ad ejus aspectum substitit Antonius, et timens Diaboli artes
-signo Sanctæ Crucis se munivit. Ad tale signum nec fugit, nec metuit
-homuncio ille, immo ad sanctum senem actu humili appropinquans palmarum
-fructus ad viaticum quasi pacis obsides illi offerebat. Tum B. Antonius
-quisnam esset interrogans, hoc ab eo responsum accepit: «_Mortalis ego
-sum, et unus ex accolis Eremi, quos vario errore delusa Gentilitas
-Faunos, Satyros, et Incubos vocans colit; legatione fungor gregis mei;
-precamur, ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro salute mundi
-venisse cognovimus, et universam terram exiit sonus ejus._» Ad quæ
-gaudens D. Antonius de gloria Christi, conversus ad Alexandriam, et
-baculo terram percutiens, ait: «_Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro
-diis animalia veneraris!_» Hæc D. Hieronymus, qui late prosequitur hoc
-factum, ipsius virtutem longo comprobans sermone._
-
-77. Une troisième preuve principale de notre conclusion touchant
-l'existence des animaux dont il s'agit, en d'autres termes, touchant la
-corporéité des Incubes, c'est le témoignage de S. Jérôme dans la Vie de
-S. Paul, le premier ermite. S. Antoine, raconte ce docteur, se mit un
-jour en route pour aller voir S. Paul. Après plusieurs journées de
-voyage, il rencontra un Centaure, auquel il demanda la demeure de
-l'ermite: sur quoi le Centaure, en balbutiant quelques mots barbares et
-à peine intelligibles, lui indiqua de la main la route de l'ermitage et
-courut au galop se cacher dans la forêt. Le saint Abbé continua son
-chemin: nouvelle rencontre, cette fois d'un petit homme, presque un
-nain, au mains crochues, au front hérissé de cornes, et dont l'extrémité
-du corps se terminait en pieds de chèvre. A cette vue, S. Antoine
-s'arrêta et, craignant les artifices du diable, se munit du signe de la
-Sainte Croix. Mais, loin de fuir à ce signe, loin même d'en paraître
-effrayé, le petit homme s'approcha respectueusement du saint vieillard
-et lui offrit des fruits de palmier, comme pour témoigner de ses
-intentions pacifiques. Alors le bienheureux Antoine lui ayant demandé
-qui il était: «_Je suis mortel_,» répondit-il, «_et l'un des habitants
-du Désert, que la Gentilité, dans son erreur capricieuse, honore sous
-les noms divers de Faunes, de Satyres et d'Incubes; je suis envoyé en
-mission par mon troupeau; nous venons te demander de prier pour nous le
-Dieu commun, que nous savons être descendu pour le salut du monde et
-dont les louanges retentissent dans toute la terre._» A ces mots, à
-cette glorification du Christ, S. Antoine, transporté de joie, se tourna
-vers Alexandrie, et, frappant la terre de son bâton, s'écria: «_Malheur
-à toi, Ville prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_» Tel
-est le récit de S. Jérôme, qui s'étend au long sur ce fait et en
-développe toutes les conséquences.
-
-_78. De hujus historiæ veritate dubitare temerarium est, cum eam
-constanter referat SS. Ecclesiæ Doctorum maximus D. Hieronymus, de cujus
-auctoritate nullus Catholicus dubitabit. Addit _fol. 21. 25._ Notandæ
-proinde veniunt illius circumstantiæ, quæ sententiam nostram
-evidentissime confirmant._
-
-78. Douter de la vérité de cette histoire, quand elle est affirmée par
-le plus grand des Docteurs de l'Église, par S. Jérôme, dont aucun
-catholique ne contestera jamais l'autorité, serait assurément chose
-téméraire. Examinons-en donc les circonstances, et faisons voir à quel
-point elles confirment notre opinion.
-
-_79. Primo notandum est, quod si ullus Sanctorum artibus Dæmonis
-impetitus fuit; si ullus diversas ejus artes nocendi calluit; si ullus
-victorias, ac illustria de eodem trophea reportavit, is fuit D.
-Antonius, ut constat ex ejus vita a D. Athanasio descripta. Dum igitur
-D. Antonius homunculum illum non tanquam Diabolum agnovit, sed animal
-intitulavit dicens: _Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro Diis animalia
-veneraris!_ convincitur, quod ille nullo modo fuit Diabolus, seu purus
-spiritus de coelo dejectus, ac damnatus, sed aliquod aliud animal. Et
-confirmatur, quia D. Antonius erudiens suos monachos, eosque animans ad
-metuendas Dæmonis violentias, aiebat, prout habetur in lectionibus
-Breviarii Romani _in festo S. Antonii Abb._ l. 1., quæ recitantur in
-festo ipsius: «_Mihi credite, Fratres, pertimescit Satanas piorum
-vigilias, orationes, jejunia, voluntariam paupertatem, misericordiam, et
-humilitatem; maxime vero ardentem amorem in Christum Dominum, cujus
-unico Sanctissimæ Crucis signo debilitatus fugit._» Dum igitur
-homunculus ille, contra quem D. Antonius Crucis signo se munivit, ad
-ejus aspectum, nec pavit, nec fugit, immo confidenter, humiliterque
-accessit ad eum dactalos illi offerens, signum est, illum nullo modo
-Diabolum fuisse._
-
-79. Premièrement, il faut noter que si jamais saint fut en butte aux
-artifices du Démon, pénétra son art infernal et remporta sur lui
-victoires et trophées, à coup sûr ce fut S. Antoine, comme le constate
-sa vie, écrite par S. Athanase. Or S. Antoine ne reconnut pas un diable
-dans ce petit homme, mais un animal, disant: «_Malheur à toi, Ville
-prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_», d'où il ressort
-que ce n'était nullement un diable ou pur esprit, chassé du ciel et
-damné, mais un animal quelconque. Il y a plus: S. Antoine instruisant
-ses moines et les mettant en garde contre les entreprises du Démon, leur
-disait, comme le rapporte le Bréviaire Romain (_fête de S. Antoine,
-Abbé_): «_Croyez-moi, mes frères, ce que Satan redoute dans les hommes
-pieux, ce sont les veilles, les prières, les jeûnes, la pauvreté
-volontaire, la miséricorde, l'humilité: par-dessus tout, l'ardent amour
-du Christ Notre-Seigneur, puisque, pour le mettre en fuite, il suffit du
-signe de la Très-Sainte Croix._» Or le petit homme en question, lorsque
-S. Antoine crut devoir se munir contre lui du signe de la Croix, ne
-montra aucune frayeur, ne songea nullement à s'enfuir; bien au
-contraire, il s'approcha du saint d'un air confiant et respectueux, en
-lui offrant des dattes: preuve certaine que ce n'était pas un diable.
-
-_80. Secundo notandum, quod homunculus ille dixit: _Mortalis et ego
-sum_; ex quibus verbis docemur, quod ille erat animal morti obnoxium, et
-proinde, quod per generationem esse accepit: spiritus enim immaterialis
-immortalis est, quia simplex, et ideo non accipit esse per generationem
-ex præjacente materia, sed per creationem; unde nec amittit esse per
-corruptionem, quæ dicitur mors, sed per annihilationem tantum potest
-desinere esse. Quod si ille se mortalem esse dixit, professus est se
-esse animal._
-
-80. Secondement, il faut noter que ce petit homme dit: «_Je suis mortel,
-moi aussi_», d'où il résulte que c'était un animal sujet à la mort, et
-qui avait reçu l'être par génération; en effet, un esprit immatériel est
-immortel parce qu'il est simple, et conséquemment ne reçoit pas l'être
-par génération d'une manière préexistante, mais par création;
-conséquemment encore, il ne perd pas l'être par corruption, autrement
-dite mort; et il ne saurait cesser d'être que par annihilation. Donc, en
-se disant mortel, il a déclaré être un animal.
-
-_81. Tertio notandum, quod ait se cognovisse communem Deum in carne
-humana fuisse passum. Ex his verbis convincitur illud fuisse animal
-rationale: siquidem bruta nihil agnoscunt, nisi sensibile et præsens,
-unde ab ipsis Deus nullo modo cognosci potest. Quod si homunculus ille
-ait, se cum aliis suis cognovisse Deum in carne humana passum, hoc
-probat, quod aliquo revelante habuit notitiam de Deo, sicut etiam nos
-habemus de illo fidem revelatam; pariterque Deum carnem humanam
-assumpsisse, et in ea passum: quæ duo sunt articuli nostræ Fidei
-principales, nempe Dei unius, et Trini existentia, et ipsius Incarnatio,
-Passio, et Resurrectio; ex quibus omnibus habetur, ut dicebam, illud
-fuisse animal rationale capax divinæ cognitionis, per revelationem, ut
-nos, et proinde pollens anima rationali, et ex consequenti immortali._
-
-81. Troisième observation: Il sait, dit-il, que le Dieu commun a
-souffert dans la chair de l'homme. Ces paroles prouvent que c'était un
-animal raisonnable. En effet, les bêtes ne connaissent rien au delà du
-sensible et du présent, et ne peuvent conséquemment avoir aucune
-connaissance de Dieu. Si, comme le dit ce petit homme, lui et ses
-pareils savent que Dieu a souffert dans la chair humaine, cela prouve
-que, grâce à quelque révélation, il a eu connaissance de Dieu, de la
-même manière que nous en avons nous-mêmes la foi révélée; et cette
-notion, que Dieu a revêtu la chair humaine et y a souffert, constitue
-les deux principaux articles de notre Foi: d'abord, l'existence de Dieu
-un et triple, puis son Incarnation, sa Passion et sa Résurrection. Tout
-cela démontre, comme je l'ai dit, que c'était un animal raisonnable,
-capable de la connaissance divine par voie de révélation, ainsi que
-nous-mêmes, doué d'une âme raisonnable, et, par conséquent, immortelle.
-
-_82. Quarto notandum, quod oraverit nomine omnium gregis sui, cujus
-legatione fungi se profitebatur, D. Antonium, ut communem Deum pro illis
-deprecaretur. Ex his deducitur, quod homunculus ille capax erat
-beatitudinis, et damnationis, et quod non erat in termino, sed in via:
-ex hoc enim, quod, ut supra probatum est, se prodidit rationalem, et
-anima immortali consequenter donatum, consequens est, quod, et
-beatitudinis, et damnationis capax sit: hæc enim propria passio est
-Creaturæ rationalis, ut constat ex natura angelica, et humana. Item
-deducitur, quod ipse erat in via, et proinde capax meriti, et demeriti:
-si enim fuisset in termino, fuisset vel beatus, vel damnatus; neutrum
-autem potuit esse, quia orationes D. Antonii, quibus se commendabat,
-ipsi nullo modo prodesse potuissent, si fuisset finaliter damnatus; et
-si beatus fuisset illis non eguisset. Quod ipsi se commendavit, signum
-est eas sibi prodesse potuisse, et proinde in statu viæ, et meriti._
-
-82. Quatrième observation: Au nom de tout son troupeau, dont il se
-déclare le délégué, il demande à S. Antoine de prier pour eux le Dieu
-commun. D'où je déduis que ce petit homme était capable de béatitude et
-de damnation, et qu'il n'était pas _in termino_, mais _in via_; en
-effet, du moment qu'il est un animal raisonnable, et, conséquemment,
-doué d'une âme immortelle, comme il a été prouvé plus haut, la logique
-veut également qu'il soit capable de béatitude et de damnation: c'est
-là, effectivement, le propre de la créature raisonnable, ange ou homme.
-De même, je déduis qu'il était dans la voie, _in via_, c'est-à-dire
-capable de mérite et de démérite; car, s'il eût été au terme, _in
-termino_, il eût été ou bienheureux ou damné. Or, il ne pouvait être ni
-l'un, ni l'autre; car les prières de S. Antoine, auxquelles il se
-recommandait, ne pouvaient lui être d'aucun secours, s'il était
-définitivement damné; et, s'il était bienheureux, il n'en avait pas
-besoin. Puisqu'il se recommandait à ses prières, c'est qu'elles
-pouvaient lui servir, et qu'il était, par conséquent, dans la voie du
-salut, _in statu viæ et meriti_.
-
-_83. Quinto notandum, quod homunculus ille professus est, se esse
-legatum aliorum suæ speciei, dum dixit _legatione fungor gregis mei_, ex
-quibus verbis plura deducuntur. Unum est, quod homunculus ille non solus
-erat, unde potuisset credi monstrum raro contingens, sed quod plures
-erant ejusdem speciei; tum quia simul congregati gregem faciebant; tum
-quia nomine omnium veniebat: quod esse non posset si multorum voluntates
-in illum non convenissent. Aliud est, quod isti profitentur vitam
-socialem: ex quo nomine multorum unus ex ipsis missus est. Aliud est,
-quod quamvis dicantur habitare in Eremo, non tamen in eo fixa est eorum
-permanentia: siquidem cum D. Antonius in illa eremo alias non fuisset
-(distabat enim illa per multas dietas ab eremo D. Antonii), scire non
-potuerunt quisnam ille esset cujusve sanctitatis; necessarium igitur
-fuit, quod alibi eum cognoverint, et ex consequenti extra desertum illum
-vagaverint._
-
-83. Cinquième observation: Ce petit homme, en disant: «_Je suis envoyé
-en mission par mon troupeau_», se déclare le délégué d'autres créatures
-de son espèce. D'où nous pouvons tirer plusieurs conséquences: d'abord,
-que ce petit homme n'était pas seul, c'est-à-dire un monstre
-exceptionnel et rare, mais qu'il en existait plusieurs de même espèce,
-puisque, réunis ensemble, ils formaient un troupeau, et qu'il se
-présentait au nom de tous: ce qui n'eût pas été vrai, si un grand nombre
-de volontés n'eussent concouru à le déléguer. Ensuite, que ces animaux
-vivent en société, puisqu'ils envoient l'un d'eux pour les représenter
-tous. Enfin que, tout en habitant le Désert, ils n'y sont cependant pas
-fixés à l'état permanent: en effet, S. Antoine n'ayant jamais eu
-jusqu'alors l'occasion de visiter cette solitude, qui était
-très-éloignée de son ermitage, ils n'auraient pu savoir qui il était, ni
-à quel degré de sainteté il était parvenu; il était donc nécessaire
-qu'ils l'eussent connu ailleurs, et, conséquemment, qu'ils eussent
-voyagé hors de ce désert.
-
-_84. Ultimo notandum, quod homunculus ille ait esse ex iis, _quos cæco
-errore delusa Gentilitas Faunos, Satyros et Incubos_ appellant; et ex
-his verbis convincitur nostrum intentum principale, Incubos nempe esse
-animalia rationalia beatitatis, et damnationis capacia._
-
-84. Dernière observation: Ce petit homme dit être de ceux que _les
-Gentils, abusés par une erreur aveugle, appellent Faunes, Satyres et
-Incubes_: ce qui prouve bien la vérité de notre thèse principale,
-savoir: que les Incubes sont des animaux raisonnables, capables de
-béatitude et de damnation.
-
-_85. Talium homuncionum frequens est apparitio in metallorum fodinis, ut
-scribit Gregorius Agricola, lib. _De Animal. subterran._, prope finem.
-Isti nempe coram fossoribus minerarum comparent induti habitu, qualem
-habent fossores ipsi, et jocantur inter se, tripudiantque, ac rident et
-cachinnantur, parvosque lapides joco mittunt in metallarios, et tunc
-signum est, ait Auctor prædictus, optimi proventus, ac inventionis
-alicujus rami, aut trunci principalis arboris mineralis._
-
-85. L'apparition de petits hommes de cette sorte est fréquente dans les
-mines métalliques, comme l'enseigne Gregorius Agricola, dans son livre
-_De Animal. subterran_. Ils se font voir aux mineurs vêtus des mêmes
-habits qu'eux; ils jouent et badinent ensemble, rient, plaisantent,
-jettent aux mineurs de petites pierres en manière de jeu; et c'est alors
-bon signe, dit l'auteur précité: on est sûr de découvrir quelque riche
-rameau ou même un tronc d'arbre minéral.
-
-_86. Tales homunculos subterraneos negat Petrus Thyræus Novesianus, lib.
-_De Terrificatio. Noctur._, c. 2., _per totum_, nixus argumentis sane
-puerilibus, quæ sunt hæc: si darentur hujusmodi homunciones, ubinam
-degunt, et quænam, et ubi habent sua domicilia, qua ratione genus suum
-conservant, si per generationem, aut quomodo? si oriantur, et intereant,
-quo cibo vitam suam sustentent; si beatitudinis, et damnationis capaces
-sunt, et quibus mediis propriam salutem consequantur? Hæc sunt argumenta
-Thyræi, quibus permotus negat talem existentiam._
-
-86. Pierre Thyræus, de Neuss, dans son livre _De Terrification.
-Nocturn._, nie l'existence de ces petits hommes, en s'appuyant sur des
-arguments qu'on trouvera sans aucun doute puérils. Étant donné, dit-il,
-de petits hommes de cette espèce, où vivent-ils, comment et où
-logent-ils? de quelle manière se perpétue leur espèce, par génération ou
-autrement? naissent-ils, meurent-ils, usent-ils de nourriture pour
-soutenir leur vie? sont-ils capables de béatitude et de damnation? et
-par quels moyens obtiennent-ils leur salut? Tels sont les arguments qui
-suffisent à Thyræus pour nier cette existence.
-
-_87. Sed viri parum cordati est negare id, quod graves Aucthores,
-fideque digni scribunt, quodque quotidiana constat experientia.
-Argumenta Thyræi nec minimum cogunt, ac ea solvimus supra a nº 45. et
-seq. Remanet solum satisfacere quæstioni ubinam locorum habitent
-hujusmodi homunculi, seu Incubi? Ad quod dico, quod ut supra dedimus nº
-71. ex Guaccio, istorum alii sunt terrei, alii aquei, alii ærei, alii
-ignei, quorum nempe corpora, aut constant ex talium elementorum
-subtiliori parte, sive licet ex pluribus constent elementis, prævalet
-tamen in iis, aut aqua, aut ær pro ipsorum natura. Mansiones igitur, et
-domicilia eorum erunt in elemento illo cujus natura in eorum corporibus
-prævalet: ignei enim nisi violenter, et forte nullomodo in aquis aut
-locis palustribus morabuntur, cum hæc sint sibi contraria, nec aquei ad
-superiorem ætheris partem ascendere poterunt ob sibi repugnantem
-regionis illius subtilitatem, quod etiam videmus accidere hominibus, qui
-ad quorumdam Alpium summa juga pervenire nequeunt præ summa æris
-subtilitate, quæ homines crassiori æri assuetos nutrire nequit._
-
-87. Mais, on l'avouera, c'est faire preuve de peu de sens que d'oser
-nier ce qu'ont écrit des auteurs graves et dignes de foi, ce qu'atteste
-d'ailleurs une expérience de chaque jour. Les arguments de Thyræus n'ont
-pas la moindre portée, et nous les avons résolus d'avance, nºs 45 et
-suivants. La seule question à laquelle il reste à satisfaire est
-celle-ci: où demeurent ces petits hommes, ces Incubes? A cela je
-réponds: ainsi qu'il a été exposé plus haut (nº 71) d'après Guaccius,
-les uns sont terrestres, d'autres aqueux, d'autres aériens, d'autres
-ignés, c'est-à-dire que leurs corps sont composés de la partie la plus
-subtile de l'un des éléments, ou si plusieurs éléments s'y trouvent
-réunis, il y en a pourtant un qui domine, soit l'eau, soit l'air,
-suivant leur nature. Leurs demeures, conséquemment, se trouveront dans
-celui de ces éléments qui entrera comme partie dominante dans la
-composition de leur corps; les Incubes ignés, par exemple, ne résideront
-pas volontiers ou même ne résideront jamais dans l'eau ou dans les
-marécages, qui leur sont contraires, et les Incubes aqueux ne pourront
-s'élever jusqu'à la partie supérieure de l'éther, cette région étant
-trop subtile pour leur nature. Ceci même s'observe dans les hommes qui,
-accoutumés à un air épais, ne peuvent résider sur certains sommets des
-Alpes où l'air est trop subtil pour eux.
-
-_88. Pluribus sanctorum Patrum auctoritatibus, quas congerit Molina in
-p. p. D. Thom., q. 50., ar. 1. circa med., probare possemus Dæmonum
-corporeitatem; quæ tamen stante determinatione Concilii Lateranensis de
-incorporeitate Angelorum, ut dictum fuit supra nº 37., exponi debent de
-Dæmonibus istis Incubis, ac viatoribus adhuc, non autem de Damnatis.
-Tamen ne nimis longus sim, solius D. Augustini, summi Ecclesiæ Doctoris,
-aucthoritates damus, quibus evidenter convincitur illum fuisse in
-sententia, quam nos docemus._
-
-88. Molina, dans son _Commentaire de S. Thomas_, réunit plusieurs
-témoignages des Saints Pères, qui pourraient nous servir à prouver la
-corporéité des Démons; mais, en présence de la décision du Concile de
-Latran, rapportée plus haut (nº 87), touchant l'incorporéité des Anges,
-nous devons entendre que les Saints Pères ont eu en vue ces Démons
-Incubes, qui sont encore dans la voie du salut, et non les Anges damnés.
-Cependant, sans aller plus loin, nous nous bornerons à citer S.
-Augustin, ce grand Docteur de l'Église, et l'on verra à quel point sa
-doctrine concorde avec la nôtre.
-
-_89. D. Augustinus igitur, lib. 2. _super Genesim_ ad litteram c. 17.
-_de Dæmonibus_, sic habet: «_Quædam vera nosse, partim quia subtiliore
-sensus acumine, partim quia subtilioribus corporibus vigent_,» et lib.
-3. c. 1., «_etsi Dæmones ærea sunt animalia, quoniam corporum æreorum
-natura vigent_.» Et Epistola 115. ad Hebridium affirmat, eos esse
-«_animantia ærea, seu ætherea acerrimi sensus_.» Et _de Civit. Dei_ lib.
-11. c. 23, affirmat «_Dæmonem pessimum habere corpus æreum_.» Et lib.
-21. c. 10. scripsit: «_Sunt sua quædam etiam Dæmonibus corpora, sicut
-doctis hominibus visum est, ex isto ære crasso et humido_.» Et lib. 15.
-c. 23. ait «_se non audere definire, an Angeli corpore æreo, ita
-corporati possint etiam hanc pati libidinem, ut quomodo possint,
-sentientibus foeminis misceantur_.» Et in Enarrat. in Psal. 85. ait
-«_corpora beatorum futura post resurrectionem, qualia sunt corpora
-Angelorum_;» et Enarrat. in Psal. 14. 5. ait «_corpus Angelicum inferius
-esse anima_.» Et lib. _De Divinit. Dæmonum_, passim per totum, maxime c.
-23., docet «_Dæmones subtilia habere corpora_.»_
-
-89. S. Augustin donc, dans son _Commentaire de la Genèse_, liv. 2, ch.
-17, s'exprime ainsi au sujet des Démons: «_Ils connaissent certaines
-vérités, soit parce que leurs sens sont plus vifs et plus subtils, soit
-parce que leurs corps eux-mêmes sont plus subtils_,» et au livre 3, ch.
-1er: «_les Démons sont des animaux aériens, parce qu'ils participent de
-la nature des corps aériens_.» Dans son Épitre 115 à Hebridius, il
-affirme que ce sont «_des animaux aériens, ou éthérés, doués d'un sens
-très-délicat_.» Dans la _Cité de Dieu_, liv. 11, ch. 23, il dit que «_le
-pire Démon a un corps aérien_.» Au livre 21, ch. 10, il écrit:
-«_Certains Démons ont même des corps composés, comme l'ont cru des
-philosophes, de l'air épais et humide que nous respirons_.» Au livre 15,
-ch. 23: «_il n'ose définir si les Anges, doués d'un corps aérien,
-pourraient ressentir cette passion sensuelle qui les pousserait à s'unir
-aux femmes_.» Dans son commentaire du Psaume 85, il dit que «_les corps
-des bienheureux seront, après la résurrection, pareils aux corps des
-Anges_;» au Psaume 14, il observe que «_le corps des Anges est inférieur
-à l'âme_.» Enfin, dans son livre de la _Divination des Démons_,
-notamment ch. 23, il enseigne que «_les Démons ont des corps subtils_».
-
-_90. Potest etiam sententia nostra aucthoritatibus Sacræ Scripturæ
-comprobari, quæ licet ab Expositoribus aliter declarentur, non incongrue
-tamen ad nostrum intentum possunt aptari. Prima est Psalmi 77., v. 24.
-et 25., ubi habetur: _panem Angelorum manducavit homo, panem coeli
-dedit eis_. Hic loquitur David de Manna, qua cibatus fuit Populus Israel
-toto tempore, quo peregrinus fuit in deserto. Quærendum ergo venit, quo
-sensu Manna dici possit _panis Angelorum_. Scio quidem plerosque
-Doctores exponere hunc passum in sensu mystico, aientes in Manna
-figuratam esse _Sacram Eucharistiam_, quæ vocatur _panis Angelorum_,
-quia Angeli fruuntur visione Dei, qui per concomitantiam in Eucharistia
-reperitur._
-
-90. Notre doctrine peut également s'appuyer sur les témoignages des
-Saintes Écritures, quelque diverse que soit l'interprétation qu'en
-donnent les Commentateurs. Nous avons d'abord le Psaume 77, v. 24 et 25,
-où il est dit: «_l'homme a mangé le pain des Anges, il leur a donné le
-pain du ciel_.» David parle ici de la Manne, dont le peuple d'Israël
-s'est nourri tout le temps qu'il a erré dans le désert. Or, on demandera
-dans quel sens on peut dire de la Manne que c'est le _pain des Anges_.
-La plupart des Docteurs, je ne l'ignore pas, interprètent ce passage
-dans un sens mystique, disant que la Manne figure la _Sainte
-Eucharistie_, appelée aussi le _pain des Anges_, parce que les Anges
-jouissent de la vue de Dieu, qui se trouve par concomitance dans
-l'Eucharistie.
-
-_91. Sed hæc expositio aptissima est quidem, et quam amplectitur
-Ecclesia in officio _Sanctissimi Corporis Christi_, sed in sensu
-spirituali est. Ego autem quæro sensum litteralem: neque enim in illo
-Psalmo David loquitur prophetice de futuris, sicut facit in aliis locis,
-ut proinde facile non sit sensum litteralem habere; sed loquitur
-historice de præteritis. Ille enim Psalmus, ut patet legenti, est pura
-anacephalestis, seu compendium omnium beneficiorum, quæ contulit Deus
-Populo Hebræo ab egressu ipsius de Aegypto, usque ad tempus Davidis, et
-in eo versu loquitur de Manna Deserti, ut proinde quæratur quomodo, et
-quo sensu Manna vocetur Panis Angelorum._
-
-91. Cette interprétation est assurément très-admissible, et elle est
-adoptée par l'Église dans l'office du _Très-Saint Corps de
-Jésus-Christ_, mais c'est là un sens spirituel. Or, ce que je cherche,
-c'est le sens littéral, car, dans ce psaume, David ne parle pas en
-prophète de choses futures, comme il le fait dans d'autres endroits où
-il est difficile de trouver un sens littéral; il parle ici en historien,
-de choses passées. Ce psaume, en effet, pour quiconque le lit, est une
-pure anacéphaléose, soit une récapitulation de tous les bienfaits
-conférés par Dieu au peuple Hébreu depuis sa sortie d'Égypte jusqu'au
-temps de David, et il y est parlé de la Manne du Désert, qu'il appelle
-le Pain des Anges: pourquoi et dans quel sens, voilà la question.
-
-_92. Scio alios, Lyran., Euthim., Bellarm., Titelman., Genebrard., in
-Psal. 77. v. 24. et 25., interpretari Panem Angelorum Panem ab Angelis
-paratum, seu Angelorum ministerio a Coelo demissum; Hugonem autem
-Cardinalem Panem Angelorum exponere: quia ille cibus hoc efficiebat in
-Judæis, quod in Angelis efficit cibus illorum, pro parte: Angeli enim
-non incurrunt infirmitatem. Voluerunt enim expositores Hebræi, ut etiam
-asseverat Josephus, quod Judæi in Deserto vescentes manna, nec
-senescerent, nec ægrotarent, nec lassarentur; proinde illa esset tanquam
-panis, quo vescuntur Angeli, qui nec senio, nec ægritudine, nec
-lassitudine unquam laborant._
-
-92. D'autres docteurs, je le sais encore, voient dans le _Pain des
-Anges_ un pain préparé par les Anges, ou envoyé du Ciel par le ministère
-des Anges. Le cardinal Hugo explique cette qualification, en disant que
-cette nourriture produisait en partie sur les Juifs l'effet que la
-nourriture des Anges produit sur ces derniers. Les Anges, effectivement,
-ne sont sujets à aucune infirmité; et d'un autre côté, les commentateurs
-Hébreux, et Josèphe lui-même, affirment que tout le temps que les Juifs
-sont restés dans le Désert, se nourrissant de la manne, ils n'ont connu
-ni vieillesse, ni maladie, ni fatigue; cette manne était donc semblable
-au pain dont se nourrissent les Anges, qui ne vieillissent pas et ne
-sont sujets à aucune fatigue ni maladie.
-
-_93. Istas quidem expositiones recipere æquum est, utpote tantorum
-Doctorum aucthoritate suffultas. Facessit tamen difficultatem, quod
-ministerio Angelorum Hebræis non minus parata fuere columna nubis, et
-ignis, coturnices, et aqua de petra, quam manna; nec tamen ista dicta
-fuere columna, aqua, aut potus Angelorum. Cur ergo potius vocari deberet
-manna, quia parata ministerio Angelorum, _Panis Angelorum_, quam _Potus
-Angelorum_ aqua eorumdem ministerio saxo educta? Insuper in sacra
-Scriptura panis dum dicitur _panis alicujus_, dicitur _panis ejus_ qui
-illo vescitur, non ejus qui illum parat, aut fabricat, et de hoc
-infinita habemus exempla in sacra Scriptura: ut _Exod._ c. 23. v. 25.
-_Benedicam panibus tuis, et aquis_; lib. 2. _Reg._ c. 12. v. 3. _De pane
-illius comedens;_ _Tob._ c. 4. v. 17. _Panem tuum cum egenis comede;_ et
-v. 18. _Panem tuum super sepulturam Justi constitue_; _Ecclesiast._ c.
-11. v. 1. _Mitte panem tuum super transeuntes aquas_; _Isai._ c. 58. v.
-7. _Frange esurienti panem tuum_; _Jerem._ c. 11. v. 19. _Mittamus
-lignum in panem ejus_; _Matth._ c. 15. v. 26. _Non est bonum sumere
-panem filiorum;_ _Luc._ c. 11. v. 3. _Panem nostrum quotidianum_. Ex
-quibus locis patenter habetur, quod panis dicitur ejus, qui eo vescitur,
-non vero, qui ipsum conficit, affert, aut parat. Commode igitur in loco
-citato Psalmi accipi potest _Panis Angelorum_, cibus quo vescuntur
-Angeli non quidem incorporei (isti enim materiali cibo non egent), sed
-corporei, ista nempe rationalia animalia, de quibus hucusque
-disseruimus, degentia in ære, et quæ ratione tenuitatis suorum corporum,
-ac rationalis naturæ, quam maxime ad Angelos immateriales accedunt, ut
-proinde nuncupentur._
-
-93. Ces interprétations, assurément, méritent d'être accueillies avec le
-respect dû à l'autorité de si grands Docteurs. Il y a cependant une
-difficulté: c'est que, indépendamment de la manne, le ministère des
-Anges a également procuré aux Hébreux la colonne de nuée et de feu, les
-cailles, l'eau du rocher, et que l'Écriture ne dit pas: la colonne des
-Anges, l'eau ou la boisson des Anges. Pourquoi donc appeler la manne le
-_Pain des Anges_, parce qu'elle était préparée par leur ministère, et ne
-pas appeler _Boisson des Anges_ cette eau qui était tirée du roc aussi
-par leur ministère? De plus, dans la Sainte Écriture, quand il est dit
-d'un pain que c'est le _pain de quelqu'un_, c'est toujours le _pain de
-celui_ qui s'en nourrit, non de celui qui le prépare ou le fabrique. Les
-exemples en sont infinis: ainsi, dans l'_Exode_, ch. 23, v. 25: «_Afin
-que je bénisse ton pain et ton eau_;» au livre 2 des _Rois_, ch. 12, v.
-3: «_Mangeant de son pain_;» dans _Tobie_, ch. 4, v. 17: «_Mange ton
-pain avec les pauvres_,» et v. 18: «_Répands ton pain sur la sépulture
-du Juste_;» dans l'_Ecclésiaste_ ch. 11, v. 1; «_Répands ton pain sur
-les eaux qui passent_;» dans _Isaïe_, ch. 58, v, 7: «_Romps ton pain
-avec celui qui a faim_;» dans Jérémie, c. 11, v. 19: «_Mettons du bois
-dans son pain_;» dans _S. Mathieu_, ch. 15, v. 26: «_Il n'est pas juste
-de prendre le pain des enfants_;» dans _S. Luc_, ch. 11, v. 3: «_Notre
-pain quotidien_.» Tous ces passages démontrent surabondamment que le
-pain de quelqu'un, dans le langage des Écritures, c'est le pain de celui
-qui s'en nourrit, et non de celui qui le fait, l'apporte ou le prépare.
-Il est donc très-naturel, dans l'endroit du Psaume que nous avons cité,
-d'entendre par _Pain des Anges_, la nourriture dont se servent non pas
-les Anges incorporels (puisque ceux-ci n'ont pas besoin de nourriture
-matérielle), mais les Anges corporels, c'est-à-dire ces animaux
-raisonnables dont nous traitons ici, qui vivent dans l'air, et qui, par
-la subtilité de leurs corps et leur qualité d'êtres raisonnables,
-approchent de si près des Anges immatériels, que la même dénomination
-leur est appliquée.
-
-_94. Ducor, quia cum animalia sint, et ideo generabilia et
-corruptibilia, egent cibo, ut restauretur substantia corporea, quæ per
-effluvia deperditur; vita enim sentientis non consistit nisi in motu
-partium corporearum quæ fluunt, ac refluunt, acquiruntur, ac
-deperduntur, ac iterum reparantur; quæ reparatio fit per substantias
-spirituosas, materiales tamen, attractas a vivente, tum per æris
-inspirationem, tum per fermentationem cibi, per quam substantia illius
-spiritualizatur, ut rationatur doctissimus Ettmullerus, _Instit. Medic.
-Physiolog._, c. 2._
-
-94. Je déduis: étant des animaux, c'est-à-dire se reproduisant par
-génération et sujets à corruption, ils ont besoin de nourriture pour
-restaurer leur substance corporelle, dont la déperdition a lieu par les
-effluves: la vie de tout être sentant ne consiste, en effet, que dans le
-va-et-vient des éléments corporels qui affluent et refluent,
-s'acquièrent, se perdent et se réparent, au moyen de substances
-spiritueuses, matérielles pourtant, que l'être vivant s'assimile soit
-par la respiration de l'air, soit par la fermentation de la nourriture,
-qui spiritualise sa substance, comme l'enseigne le très-docte Ettmuller
-(_Instit. Medic. Physiolog._, ch. 2).
-
-_95. Quia autem eorum corpus tenue est, tenui pariter, et subtili eget
-alimento. Hinc est quod sicut odoribus aliisque substantiis vaporosis,
-ac volatilibus suæ naturæ contrariis læduntur ac fugantur, ut constat ex
-historiis recitatis supra, nº 71. et 72., ita paribus rebus sibi
-convenientibus delectantur, et aluntur. Porro _manna non est aliud, quam
-halitus aquæ, terræque, solis calore exacte attenuatus et coctus, a
-frigore secutæ noctis in unum coactus, densatusque_, ut scribit
-Cornelius; manna dico, quam demissam de coelo comederunt Hebræi, quæ
-toto coelo differt a manna nostrate, quæ in medicinis adhibetur; nam
-hæc, ut scribit Ettmullerus Schroder, _Dilucid. Physiolog._, c. 1. _de
-Manna_, fol. m. 154., _nihil aliud est, quam succus quarumdam arborum
-tenuis, vel earum transsudatio, quæ nocturno tempore permixta cum rore,
-matutino tempore superventu caloris solis coagulatur, et inspissatur_.
-Manna autem Hebræorum diversis orta principiis calore solis non
-coagulabatur, sed vice versa liquefiebat, ut patet ex Scriptura, _Exod._
-c. 16. v. 22. Manna ergo Hebræorum utpote constans ex halitibus tenuibus
-terræ et aquæ, profecto tenuissimæ erat substantiæ, utpote, quæ a sole
-solvebatur, et disparebat; optime ergo potuit esse talium animalium
-cibus, ita ut diceretur a David _Panis Angelorum_._
-
-95. Or, comme leur corps est subtil, la nourriture qui lui convient doit
-être également délicate et subtile. Aussi, de même que les parfums et
-autres substances vaporeuses et volatiles, quand elles sont contraires à
-leur nature, les offusquent et les mettent en fuite, témoin ce que nous
-avons raconté ci-dessus (nºs 71 et 72), de même aussi, lorsque leur
-nature y est conforme, ils se délectent de ces substances ou autres
-pareilles et en font leur nourriture. Or, «_la manne n'est pas autre
-chose_,» comme l'écrit Cornelius, «_qu'une émanation d'eau et de terre
-raffinée et cuite par la chaleur du soleil, puis coagulée et condensée
-par la fraîcheur de la nuit_»: je parle, bien entendu, de la manne
-envoyée du ciel pour la nourriture des Hébreux, laquelle diffère du tout
-au tout de la manne nostrate ou médicinale: celle-ci en effet, suivant
-Ettmuller (_Dilucid. Physiol._, ch. 1), «_n'est pas autre chose que le
-suc ou la transsudation de certains arbres qui se mêle la nuit à la
-rosée et, le matin venu, se coagule et s'épaissit à la chaleur du
-soleil_.» La manne des Hébreux, au contraire, formée de principes
-différents, loin de se coaguler, se liquéfiait à la chaleur du soleil,
-comme l'atteste l'Écriture, _Exode_, ch. 16, v. 22. Cette manne des
-Hébreux était donc une substance extraordinairement subtile, puisqu'elle
-était composée d'émanations de terre et d'eau, et que le soleil la
-faisait dissoudre et disparaître; il se peut donc très-bien qu'elle soit
-la nourriture des animaux en question, et qu'ainsi David l'ait appelée
-avec raison le _Pain des Anges_.
-
-_96. Alia auctoritas habetur in Evangelio Joannis, in quo, _Joannes_, c.
-10. v. 16., ita dicitur: _Alias oves habeo, quæ non sunt ex hoc ovili,
-et illas oportet me adducere, et vocem meam audient, et fiet unum ovile,
-et unus Pastor_. Si quæramus quænam sint oves, quæ non sunt ex hoc
-ovili, et qualenam sit ovile de quo loquitur Christus Dominus,
-respondent communiter Expositores unum ovile Christi esse Ecclesiam, ad
-quam perducendi erant per prædicationem Evangelii Gentiles, qui erant
-oves alterius ovilis, ab ovili Hebræorum: opinantur enim Synagogam esse
-Christi ovile, quia dicebat David, _Psal._ 94. v. 9: _Nos populus ejus
-et oves pascuæ ejus_; et quia Messias promissus fuerat Abraham et David
-oriturus ex eorum semine, et a populo Hebræo expectatus, et a Prophetis
-qui Hebræi erant vaticinatus, et ejus adventus, conversatio, passio,
-mors et resurrectio in sacrificiis, cultu, et ceremoniis Hebræorum legis
-erant præfigurata._
-
-96. Nous avons de plus, à l'appui de notre thèse, l'Évangile de S. Jean,
-ch. 10, v. 16, où il est dit: «_J'ai encore d'autres brebis qui ne sont
-pas de cette bergerie; il faut aussi que je les amène, et elles
-entendront ma voix, et il n'y aura qu'une seule bergerie et qu'un seul
-berger_.» Si nous demandons quelles peuvent être ces brebis qui ne sont
-pas de cette bergerie, et quelle est cette bergerie dont parle le
-Seigneur Christ, tous les Commentateurs nous répondent que la seule
-bergerie du Christ, c'est l'Église, à laquelle la prédication de
-l'Évangile devait amener les Gentils, qui étaient d'une autre bergerie
-que celle des Hébreux. Pour eux, en effet, la bergerie du Christ,
-c'était la Synagogue, d'abord parce que David avait dit, _Psaume_ 94, v.
-7: «_Nous sommes son peuple et ses brebis qu'il nourrit dans ses
-pâturages_»; puis, parce que la promesse avait été faite à Abraham et à
-David que le Messie sortirait de leur race, parce qu'il était attendu
-par le peuple Hébreu, annoncé par les Prophètes, qui étaient Hébreux, et
-que son avénement, ses actes, sa passion, sa mort et sa résurrection
-étaient comme figurés d'avance dans les sacrifices, le culte et les
-cérémonies de la loi des Hébreux.
-
-_97. Sed salva semper Sanctorum Patrum, ac aliorum Doctorum reverentia,
-non videtur talis expositio ad plenum satisfacere. Habemus enim quod de
-fide est a principio mundi Ecclesiam Fidelium extitisse unam, usque ad
-finem sæculi duraturam. Cujus Ecclesiæ caput est mediator Dei et hominum
-Christus Jesus, cujus contemplatione creata sunt universa, et omnia per
-ipsum facta. Fides enim unius Dei Trini (quamvis non ita explicite), et
-Verbi Incarnatio revelata fuit primo homini, et ab ipso edocti ejus
-filii, et ab iis descendentes. Hinc est quod quamvis plerique homines ad
-idolatriam deflexerint, ac veram fidem deseruerint, multi tamen veram
-fidem a patribus sibi traditam retinuerunt, et legem naturæ servantes in
-vera Ecclesia Fidelium permanserunt, ut observat Cardinalis Toletus in
-_Job_, c. 10. v. 16., et apparet in Job, qui inter Gentiles Idololatras
-sanctus fuit. Quamvis autem Deus populo Hebræo speciales favores
-contulerit, peculiaremque legem, ac ceremonias illi præscripserit, ac a
-Gentilibus segregaverit, non tamen ad eam legem Gentes tenebantur, nec
-fideles Hebræi aliam Ecclesiam constituebant ab Ecclesia Gentilium, qui
-fidem unius Dei et Messiæ venturi profitebantur._
-
-97. Mais, sauf le respect dû aux Saints Pères et autres Docteurs, cette
-explication n'est pas de tout point satisfaisante. Il est de foi en
-effet que l'Église des Fidèles a été une et a existé depuis le
-commencement du monde, et qu'elle durera ainsi jusqu'à la fin des
-siècles. Le chef de cette Église est Jésus-Christ, médiateur de «Dieu et
-des hommes, créateur et auteur de toutes choses. La foi dans la Trinité
-divine, (quoique moins explicite) et l'Incarnation du Verbe ont été
-révélées au premier homme, lequel en a instruit ses fils, et ceux-ci à
-leur tour leurs descendants. Aussi, bien que la plupart des hommes se
-fussent laissé égarer dans l'idolâtrie et eussent déserté la vraie foi,
-beaucoup cependant gardèrent cette foi qui leur venait de leurs pères,
-et, observant la loi naturelle, restèrent dans la vraie Église des
-Fidèles. C'est la remarque que fait le Cardinal Tolet, à propos de Job,
-qui fut un saint au milieu des Gentils Idolâtres. Et quoique Dieu eût
-conféré des faveurs spéciales au peuple Hébreu, qu'il eût établi pour
-lui une loi et des cérémonies spéciales, et qu'il l'eût séparé des
-Gentils, cette loi n'était pas cependant obligatoire pour les Gentils,
-et les Hébreux fidèles ne constituaient pas une Église différente de
-l'Église des Gentils qui professaient la foi en un seul Dieu et en la
-venue du Messie.
-
-_98. Hinc est, quod etiam ex Gentilibus fuere, qui Christi adventum, et
-alia Christianæ fidei dogmata prophetarunt, ut patet de _Balaam,
-Mercurio Trismegisto, Hydaspe_, ac _Sibyllis_ de quibus loquitur
-Lactantius, lib. 1. c. 6., ut scribit Cardinalis Baronius in _Apparatu
-Annal._ nº 18. Et quod Messias erat a Gentilibus expectatus habet Isaias
-in pluribus locis, et luculentum testimonium de hoc est prophetia
-Patriarchæ Jacob de Messia, quæ sic ait, _Gen._ c. 49. v. 10: _Non
-auferetur sceptrum de Juda, et dux de femore ejus, donec veniat qui
-mittendus est, et ipse erit expectatio Gentium_. Item Prophetia Aggæi,
-c. 2. v. 8: _Movebo omnes Gentes, et veniet desideratus cunctis
-gentibus_, quem locum explicans Cornelius a Lap. _in Aggæ._ c. 2. v. 8.
-§ _Denique gentes_, ait: _Gentes ante Christum credentes in Deum lege
-naturæ, æque ac Judæi expectabant ac desiderabant Christum_. Pariter
-Christus ita se prodidit, et manifestavit Gentibus, sicut Judæis: si
-enim in ipsius nativitate per Angelum ejus notitia data fuit Pastoribus,
-per stellam miraculosam ad sui adorationem vocavit Magos, qui cum essent
-Gentiles fuerunt primitiæ Gentium in Christo agnoscendo, et adorando, ut
-ait S. Fulgentius, _Sermon. 6. de Epiph._, sicut Pastores fuerunt
-primitiæ Judæorum. Itidem manifestatio adventus Christi per
-prædicationem (non quidem Apostolorum) prius facta est Gentilibus, quam
-Judæis: siquidem ut scribit Ven. Mater Soror Maria de Agreda, in _Vita
-J. C. et B. M. V._, p. 1. l. 4. c. 26. n. 664: _Quando B. M. Virgo cum
-S. Joseph portavit Puerum Jesum in Aegyptum, fugiendo Herodis
-persecutionem, mansit ibi per septennium: quo tempore ipsa Beatissima
-Virgo prædicavit Aegyptiis veri Dei fidem, et Filii Dei in carne humana
-adventum_. Ulterius in Christi nativitate multa fuere prodigia non solum
-in Judæa, sed in Aegypto, ubi corruerunt idola, ac oracula conticuere;
-Romæ ubi fons olei scaturiit; visus globus aurei coloris de coelo in
-terram descendere; apparuere tres soles; ac contra naturam circulus
-variegatus ad modum Iridis solis discum circumscripsit; in Græcia, ubi
-oraculum Delphicum obmutuit, et interrogatus Apollo ab Augusto ipsi
-sacrificante in proprio palatio, ubi eidem aram extruxerat, de causa
-silentii sui, respondit, ut referunt Nicephorus, l. 1. c. 17., Suidas,
-verbo _Augustus_, et Cedrenus, _Compend. Histor._:_
-
-98. On remarquera de plus que, même parmi les Gentils, il y en eut qui
-prophétisèrent la venue du Christ et les autres dogmes de la foi
-Chrétienne, témoin Balaam, Mercure Trismégiste, Hydaspe et les Sibylles,
-dont parle Lactance, _livre 1, ch. 6_; voir aussi Baronius, _Apparat.
-Annal., nº 18_. Que le Messie fût attendu par les Gentils, nous en avons
-la preuve dans plusieurs passages d'Isaïe, et surtout dans la Prophétie
-du Patriarche Jacob touchant le Messie, ainsi conçue, _Genèse_, c. 49,
-v. 10: «_Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa
-postérité, jusqu'à ce que vienne celui qui doit être envoyé; et c'est
-lui qui sera l'attente des nations_.» De même dans la prophétie d'Aggée,
-c. 2, v. 8: «_J'ébranlerai toutes les Nations, et le désiré de toutes
-les nations viendra_», ce que Cornelius _a Lapide_ commente en ces
-termes: «_Les Gentils antérieurs à la venue du Christ, qui croyaient en
-Dieu et observaient la loi de nature, attendaient et désiraient le
-Christ aussi bien que les Juifs_.» Le Christ lui-même s'est annoncé et
-manifesté aux Gentils ainsi qu'aux Juifs; car en même temps que l'Ange
-donnait aux bergers la nouvelle de sa nativité, au moyen de l'étoile
-miraculeuse il conviait à l'adorer les Mages qui, étant Gentils, furent
-les premiers d'entre les Nations, comme les bergers le furent parmi les
-Juifs, à reconnaître et adorer le Christ (voyez S. Fulgence, _Sermon sur
-l'Épiphanie_). De même, ce furent les Gentils qui, avant les Juifs,
-connurent l'avénement du Christ par la prédication (je ne dis pas la
-prédication des Apôtres). En effet, comme l'écrit la Vénérable Mère
-Soeur Marie d'Agreda, dans sa _Vie de Jésus-Christ et de la
-Bienheureuse Vierge Marie_: «_Lorsque la Bienheureuse Vierge Marie,
-fuyant avec S. Joseph la persécution d'Hérode, emporta en Égypte
-l'Enfant Jésus, elle y resta sept ans; et pendant ce temps-là la
-Bienheureuse Vierge prêcha elle-même aux Égyptiens la foi du vrai Dieu
-et la venue du Fils de Dieu dans la chair humaine_.» En outre, lors de
-la nativité du Christ, il y eut de nombreux prodiges, non-seulement en
-Judée, mais en Égypte, où les idoles s'écroulèrent et les oracles se
-turent; à Rome, où jaillit une fontaine d'huile, où l'on vit un globe de
-couleur d'or descendre du ciel sur la terre, où trois soleils
-apparurent, et où un cercle extraordinaire, de nuances variées comme
-l'arc-en-ciel, entoura le disque du soleil; en Grèce, où l'oracle de
-Delphes devint muet; au sujet de quoi Apollon, interrogé par l'empereur
-Auguste qui lui sacrifiait dans son propre palais, où il lui avait élevé
-un autel, répondit:
-
-Me puer Hebræus, Divos Deus ipse gubernans, Cedere sede jubet,
-tristemque redire sub orcum; Aris ergo dehinc tacitis abscedito nostris.
-
-«_Un enfant Hébreu, qui commande aux Dieux et est Dieu lui-même,
-M'ordonne de quitter mon siége, et de rentrer dans les Enfers; Nos
-autels sont muets maintenant, il faut t'en éloigner._»
-
-_Et multa alia acciderunt prodigia, quibus prænuntiabatur Gentilibus
-Filii Dei adventus, quæ ex variis Aucthoribus recitat Baronius,
-_Apparat. Annal. Eccles._ nº 24. et seq., et Cornelius _in Aggæ._ c. 2.
-v. 8._
-
-Il y eut encore beaucoup d'autres prodiges annonçant aux Gentils
-l'avénement du Fils de Dieu: on les trouvera relatés dans Baronius,
-_Apparat. Annal. Eccles._, et dans Cornelius, _Commentaire d'Aggée_.
-
-_99. Ex istis patet, quod etiam Gentiles pertinebant ad ovile Christi
-idem, ad quod spectabant Judæi, puta ad Ecclesiam eamdem fidelem; igitur
-non potest recte dici, quod illa verba Christi: _Alias oves habeo, quæ
-non sunt ex hoc ovili_, accipienda sint de Gentilibus, qui communem cum
-Hebræis habuerunt de Deo fidem, de Messia spem, prophetiam,
-expectationem, et signa, et prædicationem._
-
-99. De tout ceci il appert que les Gentils eux-mêmes appartenaient,
-comme les Juifs, à la bergerie du Christ, c'est-à-dire à la même Église
-des fidèles. Par conséquent, ces paroles du Christ: «_J'ai d'autres
-brebis qui ne sont pas de cette bergerie_», ne sauraient s'entendre des
-Gentils qui eurent, de commun avec les Hébreux, la foi en Dieu,
-l'espérance du Messie, les prophéties, l'attente, les prodiges et la
-prédication de son avénement.
-
-_100. Dico igitur quod nomine _aliarum ovium_ commode possunt intelligi
-Creaturæ istæ rationales, sive animalia de quibus hucusque disseruimus.
-Cum enim, ut diximus, capaces sint beatitudinis, et damnationis, et
-Christus Jesus sit mediator Dei, et hominum, immo totius rationalis
-Creaturæ (creaturæ enim rationales, quæ beatitudinem consequuntur, hanc
-obtinent intuitu meritorum Christi per ab eo sibi collatam gratiam, sine
-qua nequit beatitudo obtineri), debuit omnis rationalis creatura de eo
-venturo spem habere, sicut de uno Deo fidem, et de ipsius in carne
-nativitate, et de præceptis legis gratiæ manifestationem. Istæ igitur
-erant oves, quæ non erant _ex hoc ovili humano_, et quas adducere
-Christum oportebat, et quæ ejus vocem nempe notitiam de ipsius adventu,
-et de evangelica doctrina, quantum per se, tum per Apostolos Christus
-erat manifestaturus audire debebant, et ex iis, ac hominibus in coelo
-beatificatis fieri _unum ovile, et unus Pastor_._
-
-100. Je dis donc que par ces mots: d'_autres brebis_, on peut fort bien
-entendre ces créatures ou animaux raisonnables dont nous avons traité
-jusqu'ici. En effet, nous avons établi qu'elles sont capables de
-béatitude et de damnation; or Jésus-Christ étant médiateur de Dieu et
-des hommes, ainsi que de toute créature raisonnable (car c'est par
-l'application des mérites du Christ que les créatures raisonnables
-obtiennent la béatitude, au moyen de la grâce qu'il leur confère), il en
-résulte que toute créature raisonnable a dû avoir, en même temps que la
-foi en un seul Dieu, l'espérance de l'avénement du Christ, et la
-révélation de sa naissance dans la chair et des préceptes de la loi de
-grâce. Voilà donc les brebis qui n'étaient pas _de cette bergerie
-humaine_, et qu'il lui fallait amener; les brebis qui devaient entendre
-sa voix, c'est-à-dire l'annonce de son avénement et de la doctrine
-évangélique, soit directement de lui-même, soit par l'intermédiaire des
-Apôtres; les brebis enfin qui, réunies aux hommes dans la béatitude
-céleste, devaient réaliser cette promesse _d'une seule bergerie et d'un
-seul berger_.
-
-_101. Huic expositioni quam incongruam non puto, vim addit id quod supra
-nº 77. ex D. Hieronymo retulimus de homunculo illo qui rogavit D.
-Antonium, ut communem Deum, quem in carne humana esse passum cognoverat,
-pro se et suis _deprecaretur_. Innuitur enim ex his, quod illi notitiam
-habuerunt de adventu, et morte Christi, quem tamquam Deum optabant sibi
-propitium, ut proinde ad hoc intercessionem D. Antonii expostularent._
-
-101. Cette interprétation, à mon avis très-raisonnable, tire une
-nouvelle force de ce que nous avons rapporté, d'après S. Jérôme, de ce
-petit homme qui demanda à S. Antoine de _prier_ pour lui et les siens le
-Dieu commun, qu'il savait avoir souffert dans la chair humaine. Ceci
-implique, en effet, qu'ils avaient connaissance de l'avénement et de la
-mort du Christ, et qu'ils désiraient, en sa qualité de Dieu, se le
-rendre favorable, puisqu'ils recouraient, dans ce but, à l'intercession
-de S. Antoine.
-
-_102. Facit ad idem id, quod ex Eusebio de _Præparat. Evang._ l. 5. c.
-9., et Plutarcho l. de _Defectu Oracul._, refert Cardinalis Baronius
-_Appar. Annal._ nº 129., et recenset inter prodigia, quæ tempore mortis
-Christi evenere. Recitat igitur ex citatis Aucthoribus quod Tiberii
-Imperatoris, sub quo passus est Christus, tempore, navigantibus
-nonnullis a Græcia in Italiam, circa Insulas Echinades, cessatis ventis,
-noctu navigium appulit prope terram. Audita fuit ab omnibus vox magna
-quæ vocavit Tramnum. Erat is Nauclerus navigii, quo respondente _Adsum_,
-replicavit vox: _Quando perveneris prope quandam paludem, annunciabis
-MAGNUM PANA MORTUUM ESSE_: quod cum Tramnus fecisset, auditi sunt
-repente multorum, imo multitudinis prope infinitæ gemitus, et ululatus.
-Profecto isti fuerunt Dæmones, seu Angeli corporei, seu animalia
-rationalia prope paludem degentia, utpote aquea, quæ audita morte
-Christi, qui nomine magni Pan efferebatur, in lacrymas, et lamenta
-effusa sunt; prout etiam Hebræi nonnulli visa Christi morte percutientes
-pectora sua revertebantur (_Luc._ c. 23. v. 48.). Ex hucusque igitur
-deductis patet, quod dantur hujusmodi Dæmones, succubi et incubi,
-constantes sensu, et ipsius passionibus obnoxii, ut probatum est; qui
-generantur, corrumpuntur, et capaces sunt beatitudinis, et damnationis,
-et ratione corporis subtilioris, nobiliores homine sunt, et qui si cum
-hominibus, maribus aut foeminis, carnaliter commiscentur, peccant, et
-eo peccato, quo peccat homo jungendo se cum bruto, quod est homine
-ignobilius; proinde non raro hi Dæmones consuetudinem habentes cum
-homine, equabus aut plurimum post longam habitam communicationem eas
-interficiunt. Causa porro hujus est, quod si inter tales datur peccatum,
-cum sint in via, dari etiam debet poenitentia; sicut ergo homini
-peccanti consuetudinaliter cum bruto, ad tollendam occasionem
-recidivandi, Confessarius injungit, ut brutum tollat de medio, ita tali
-Dæmoni consuetudinario in peccato, et tandem poenitenti accidit, ut
-animal cum quo peccavit, sive homo, sive brutum fuerit, occidat; nec
-enim tali Dæmoni mors data homini peccatum erit, sicut mors data bruto
-non imputatur tamquam peccatum homini: ratione enim essentialis
-differentiæ inter Dæmonem hujusmodi, et hominem, idem erit homo Dæmoni,
-quod est homini brutum._
-
-102. Un autre fait à l'appui de ma conclusion, c'est celui que mentionne
-le Cardinal Baronius (_Appar. Annal._, nº 129), d'après Eusèbe et
-Plutarque, comme un des prodiges qui signalèrent la mort du Christ. Au
-temps de l'Empereur Tibère, sous qui eut lieu la passion du Christ, des
-navigateurs allant de Grèce en Italie et se trouvant la nuit, par un
-temps calme, dans le voisinage des îles Échinades, leur navire vint à
-toucher la terre. Alors une grande voix fut entendue de tous, qui
-appelait Tramnus. C'était le nocher: «_Présent_,» répondit-il; et la
-même voix répliqua: «_Lorsque tu seras arrivé auprès de tel marais, tu
-annonceras que_ LE GRAND PAN EST MORT.» Tramnus obéit, et tout à coup
-une immense clameur s'éleva comme d'une multitude infinie, éclatant à la
-fois en gémissements et en sanglots. Qui étaient-ce donc, sinon des
-Démons ou Anges corporels, ou des animaux raisonnables habitant près de
-ces marais, à cause, sans doute, de leur nature aqueuse, et qui, à
-l'annonce de la mort du Christ désigné par ce nom de Grand Pan, se
-répandaient en larmes et en lamentations? Ainsi, parmi les Juifs qui
-avaient assisté à la mort du Christ, il y en eut un grand nombre qui
-s'en retournèrent en se frappant la poitrine (_S. Luc_, c. 23, v. 48).
-De toutes les déductions ci-dessus, il ressort donc qu'il existe des
-Démons de cette sorte, succubes et incubes, lesquels sont doués de sens,
-et sujets aux passions des sens, comme il a été prouvé; qui naissent par
-génération et meurent par corruption; qui sont capables de béatitude et
-de damnation; qui, à raison de la subtilité de leur corps, sont plus
-nobles que l'homme, et qui, s'il leur arrive d'avoir un commerce charnel
-avec l'homme ou la femme, commettent un péché analogue à celui dont
-l'homme se rend coupable en s'unissant avec la brute, qui lui est
-inférieure. Aussi n'est-il pas rare que ces démons, après avoir
-entretenu des rapports prolongés avec des hommes, des femmes ou des
-juments, finissent par tuer leur complice, et cela s'explique: étant
-sujets à pécher, ils doivent aussi, puisqu'ils sont dans la voie du
-salut, _in via_, pouvoir se repentir; or, de même que l'homme, qui pèche
-habituellement avec une bête, reçoit de son confesseur l'injonction de
-détruire cette bête afin de supprimer les occasions de récidive, de même
-il peut arriver au démon repentant de tuer l'homme ou la bête avec qui
-il péchait d'habitude; et ce démon, en donnant ainsi la mort à un homme,
-ne péchera pas, pas plus que ne pèche l'homme en donnant la mort à une
-bête: car, étant observé la différence essentielle qui sépare de l'homme
-un démon de cette sorte, l'homme sera au démon ce que la bête est à
-l'homme.
-
-_103. Scio multos, et forte plerosque, qui hæc legerint, dicturos de me,
-quod Epicurei, et Stoici Philosophi nonnulli dixerunt de Divo Paulo,
-_Actor._ c. 17. v. 18.: _Novorum Dæmoniorum videtur annunciator_, et
-datam doctrinam exsibillabunt. Sed isti tenebuntur solvere argumenta
-supra posita, et dicere quinam sint Dæmones isti Incubi vulgo
-_Folletti_, qui exorcismos, res sacras, et Christi Crucem non pavent, ac
-alios effectus istorum, ac phænomena salvare, quæ nos ex data doctrina
-ostendimus._
-
-103. Je sais que beaucoup de mes lecteurs, la plupart peut-être, diront
-de moi ce que les Épicuriens et bon nombre de Philosophes Stoïciens
-disaient de S. Paul (_Actes des Apôtres_, c. 17, v. 18): «_Il semble
-qu'il annonce des divinités nouvelles_», et tourneront ma doctrine en
-ridicule. Mais ils n'en seront pas moins tenus de détruire les arguments
-qui précèdent, de nous dire ce que c'est que ces Démons Incubes,
-vulgairement appelés _Follets_, qui n'ont peur ni des exorcismes, ni des
-objets sacrés, ni de la Croix du Christ, et enfin de nous expliquer les
-divers effets et phénomènes relatés par nous dans l'exposition de cette
-doctrine.
-
-_104. Solvitur ergo ex his, quæ hucusque deducta sunt, quæstio, quam
-proposuimus supra nº 30. et nº 34.: resolutive innuimus; quomodo mulier
-potest ingravidari a Dæmone Incubo. Non enim hoc præstare potest ex
-semine sumpto ab homine, ut fert communis opinio, quam confutavimus nº
-31 et 32: sequitur ergo, quod ipsa imprægnatur a semine Incubi, cum enim
-animal sit, et generet, proprio pollet semine: et hoc modo optime
-salvatur generatio Gigantum secuta ex commixtione Filiorum Dei cum
-Filiabus hominum; nati siquidem sunt ex tali concubitu Gigantes, qui
-licet homini essent similes, corpore tamen erant majores: et quamvis a
-Dæmonibus geniti, viribus proinde pollerent, non tamen Dæmonum vires et
-potentiam æquabant, ut sequitur in mulis, hinnis et burdonibus, qui
-medii quodammodo sunt inter eas species animalium, a quibus promiscue
-generantur, et superant quidem imperfectiorem, non attingunt autem
-perfectiorem speciem generantium: mulus enim superat asinum, sed non
-æquat perfectionem equæ, a quibus generatur._
-
-104. Les arguments déduits ci-dessus nous amènent donc à une solution du
-problème posé aux nºs 30 et 34, à savoir: comment une femme peut être
-fécondée par un Démon Incube. Ceci, en effet, ne peut provenir de sperme
-emprunté d'un homme, malgré l'opinion commune que nous avons réfutée,
-nºs 31 et 32; il s'ensuit donc qu'elle est directement imprégnée par le
-sperme de l'Incube, lequel, étant animal et capable d'engendrer, dispose
-d'un sperme qui lui est propre. Ainsi se trouve parfaitement expliquée
-la génération des Géants, résultat du commerce des Fils de Dieu avec les
-Filles des hommes: car, quoique semblables à l'homme, ces Géants étaient
-de plus haute stature; et quoique engendrés par des Démons qui leur
-communiquaient de leur force, ils ne les égalaient pourtant ni en
-vigueur, ni en pouvoir. C'est exactement le cas des mulets, des bardeaux
-ou des muletons, qui tiennent en quelque sorte le milieu entre les
-espèces d'animaux dont ils sont engendrés, surpassant la plus
-imparfaite, mais n'égalant pas la plus parfaite: exemple le mulet,
-produit de l'âne et de la jument, qui est supérieur au premier, mais
-n'atteint pas à la perfection de la seconde.
-
-_105. Confirmat autem hanc sententiam consideratio, quod animalia genita
-ex commixtione diversarum specierum non generant; sed sunt sterilia, ut
-patet in mulis. Gigantes autem non leguntur Gigantes generasse, sed
-natos a Filiis Dei, puta Incubis, et filiabus hominum: cum enim concepti
-fuerint ex semine Dæmoniaco mixto cum humano, non potuerunt, tamquam
-mediæ speciei inter Dæmonem et hominem, generare._
-
-105. A l'appui de cette conclusion, nous ferons observer que les animaux
-engendrés de l'union d'espèces différentes n'engendrent pas eux-mêmes,
-mais sont stériles, comme on le voit dans les mulets. Or nous ne lisons
-nulle part que les Géants aient été engendrés par d'autres Géants, mais
-bien qu'ils sont nés des Fils de Dieu, c'est-à-dire des Incubes, et des
-Filles des hommes: ainsi conçus du sperme démoniaque mêlé au sperme
-humain, formant une espèce mitoyenne entre le Démon et l'homme, ils
-n'avaient pas pouvoir d'engendrer.
-
-_106. Dicetur fortasse contra hoc, non posse, ex semine Dæmonum, quod
-pro sui natura oportet esse tenuissimum, fieri mixturam cum semine
-humano, quod crassum est; unde nec generatio sequi possit._
-
-106. On objectera peut-être que le sperme des Démons qui, de sa nature,
-doit nécessairement être très-fluide, ne saurait se mélanger avec le
-sperme humain, qui est épais; et que, par conséquent, il n'en pourrait
-suivre aucune génération.
-
-_107. Respondeo quod, ut dictum fuit supra nº 32: virtus generandi
-consistit in spiritu, qui simul cum materia spumosa et viscida deciditur
-a generante; sequitur ex hoc, quod semen Dæmonis quantumvis tenuissimum,
-quia tamen materiale, optime potest commisceri cum spiritu materiali
-seminis humani, ac fieri generatio._
-
-107. Je réponds, suivant ce qui a été dit plus haut, nº 32: la vertu
-génératrice consiste dans l'esprit qui est répandu par l'opérateur avec
-la matière spumeuse et visqueuse; donc le sperme du Démon, si fluide
-qu'il soit, étant cependant matériel, peut très-bien se mêler avec
-l'esprit matériel du sperme humain, et produire génération.
-
-_108. Replicabitur adhuc contra conclusionem, quod si vere fuisset
-Gigantum generatio ex semine Incuborum et Mulierum, nunc quoque Gigantes
-nascerentur, non desunt enim mulieres coeuntes cum Incubis, ut patet ex
-gestis SS. Bernardi et Petri de Alcantara, et aliarum historiarum, quæ
-passim ab Auctoribus recitantur._
-
-108. On répliquera que si la génération des Géants était réellement
-sortie du sperme combiné des Incubes et des Femmes, il naîtrait
-aujourd'hui encore des Géants; car il ne manque pas de femmes ayant
-commerce avec les Incubes, comme on le voit dans les Gestes de S.
-Bernard et de Pierre d'Alcantara, et d'autres histoires racontées par
-divers auteurs.
-
-_109. Respondeo, quod prout ex Guaccio dictum fuit supra nº 81: alii
-sunt hujusmodi Dæmones terrei, alii aquei, ærei alii, et alii ignei, qui
-respective in propriis eorum elementis habitant. Videmus autem animalia
-eo majora esse, quo majus est elementum in quo degunt, ut patet in
-piscibus, inter quos licet multi sint minuti, ut etiam sunt plura
-animalia terrestria minutissima, et tamen quia elementum aquæ majus est
-elemento terræ (utpote continens majus semper est contento), ideo pisces
-a tota specie superant in magnitudine molis animalia terrestria, ut
-patet in balenis, orcynis, pistis seu pistricibus, thynnis, ac aliis
-piscibus cetaceis, seu viviparis, qui quodvis animal terrestre longe
-superant. Porro cum Dæmones hujusmodi animalia sint, ut hucusque
-probatum est, eo erunt majores in magnitudine quo elementum majus pro
-sui natura inhabitabunt. Et cum ær excedat aquam, et ignis ære major
-sit, sequitur, quod Dæmones ætherei, ac ignei longe superabunt
-terrestres et aqueos, tum in mole corporis, tum in virtute. Nec contra
-hoc facit instantia de avibus, qui licet incolant ærem, qui major est
-aqua, tamen corpore minores sunt a tota specie piscibus et
-quadrupedibus, quia aves licet per ærem volatu spatientur, revera tamen
-pertinent ad elementum terræ, in qua quiescunt; aliter enim pisces
-nonnulli qui volant, ut hirundo marina, et alii, dici deberent animalia
-ærea, quod falsum est._
-
-109. Je réponds, suivant ce qui a été dit ci-dessus, nº 81, d'après
-Guaccius: des Démons dont il s'agit, les uns sont terrestres, les autres
-aqueux, les autres aériens, les autres ignés, et chacun réside dans
-l'élément qui lui est propre. Or un fait connu, c'est que les animaux
-sont d'autant plus grands, que plus grand est l'élément où ils
-demeurent, témoin les poissons: beaucoup sans doute sont très-petits,
-comme il arrive pour les animaux terrestres, mais de même que l'élément
-aqueux est plus grand que l'élément terrestre (le contenant étant
-toujours plus grand que le contenu), de même les poissons dans toute
-leur espèce dépassent en grandeur la masse des animaux terrestres: ceci
-est clair à voir les baleines, les thons, les cachalots et autres
-poissons cétacés ou vivipares, qui l'emportent de beaucoup sur n'importe
-quel animal terrestre. Conséquemment, les Démons dont il s'agit étant
-des animaux, comme nous l'avons prouvé, leur grandeur corporelle sera en
-proportion de la grandeur de l'élément où ils habiteront suivant leur
-nature. Et comme l'air l'emporte sur l'eau, et le feu sur l'air, il
-s'ensuit que les Démons éthérés et ignés l'emporteront de beaucoup sur
-leurs congénères terrestres et aqueux, soit en grandeur corporelle, soit
-en vigueur. On objectera peut-être que les oiseaux, habitants de l'air,
-qui est plus grand que l'eau, sont néanmoins, pris en général, plus
-petits que les poissons et les quadrupèdes; mais ceci ne prouve rien,
-car les oiseaux, tout en parcourant l'air de leur vol, n'en
-appartiennent pas moins à la terre, où ils se reposent; autrement il
-faudrait classer certains poissons volants, comme l'hirondelle de mer,
-parmi les animaux aériens, ce qui est faux.
-
-_110. Advertendum autem, quod post diluvium ær iste terraqueo globo
-citissimus magis incrassatus est ex humiditate aquarum, quam fuerit ante
-diluvium, et hinc forte est, quod ex tali humido, quod est principium
-corruptionis, fiat, quod homines non ætatem ita producant, ut faciebant
-ante diluvium. Ex ista autem æris crassitie fit, quod Dæmones ætherei,
-ac ignei, cæteris corpulentiores, nequeunt diutius manere in hoc ære
-crasso, et si descendunt aliquando hoc fit violenter, et eo modo quo
-urinatores ad ima maris descendunt._
-
-110. Maintenant, une remarque essentielle, c'est qu'après le déluge, cet
-air qui enveloppe notre globe terrestre et aqueux est devenu, par suite
-de l'humidité des eaux, plus épais qu'il n'était avant le déluge; et
-comme l'humidité est le principe de la corruption, c'est peut-être pour
-cela que la vie des hommes ne se prolonge plus autant que dans les âges
-antédiluviens. Cette épaisseur de l'air est aussi cause que les Démons
-éthérés et ignés, d'une corpulence plus forte que les autres, ne peuvent
-plus demeurer dans cet air épais, et s'ils y descendent quelquefois,
-c'est violemment et de la même manière que les plongeurs descendent au
-fond de la mer.
-
-_111. Ante diluvium autem, cum adhuc ær non ita crassus erat, veniebant
-Dæmones, et cum mulieribus miscebantur, et gigantes procreabant, qui
-magnitudinem corpoream Dæmonum generantium æmulabantur. Nunc vero ita
-non est: Dæmones enim Incubi, qui foeminas incessunt, sunt aquei
-quorum corporis moles magna non est: et proinde in forma homuncionum
-apparent, et quia aquei etiam salacissimi sunt; luxuria enim in humido
-est: ut proinde Venerem e mari natam Poetæ finxerint, quod Mythologi
-explicant de libidine, quæ oritur ab humiditate. Cum ergo Dæmones, qui
-corpore parvi sunt, his temporibus mulieres imprægnent, non gigantes,
-sed staturæ ordinariæ filii nascuntur. Sciendum porro quod si miscentur
-corporaliter cum mulieribus Dæmones in sua ipsorum corpulentia naturali,
-nulla facta immutatione aut artificio, mulieres illos non vident, nisi
-tanquam umbram pæne incertam, ac quasi insensibilem, ut patet in muliere
-illa, de qua diximus supra nº 28., quæ osculabatur ab incubo, cujus
-tactus vix ab ea sentiebatur. Quando vero volunt se visibiles amasiis
-reddere, atque ipsis delectationem in congressu carnali afferre, sibi
-indumentum visibile assumunt, et corpus crassum reddunt. Qua vero hoc
-arte fiat, ipsi norunt. Nobis curta nostra Philosophia hoc non pandit.
-Unum scire possumus, et est, quod tale indumentum seu corpus ex solo ære
-concreto constare nequiret, hoc enim esse deberet per condensationem, et
-proinde per frigus; unde oporteret, quod corpus illud ad tactum esset
-veluti glacies, et ita in coitu mulieres non delectaret, sed torqueret,
-cum tamen contrarium eveniat._
-
-111. Or avant le déluge, lorsque l'air n'était pas encore aussi épais,
-les Démons venaient sur la terre et avaient commerce avec les femmes,
-procréant de la sorte des Géants d'une stature presque égale à celle des
-Démons leurs pères. Mais à présent il n'en est plus ainsi: les Démons
-Incubes qui accolent les femmes sont aqueux et de taille restreinte;
-aussi les voit-on paraître sous la forme de petits hommes, et, par la
-raison qu'ils sont aqueux, ils sont excessivement lascifs. Luxure et
-humidité sont deux termes correspondants: ce n'est pas sans raison que
-les Poëtes ont fait naître Vénus de la mer, voulant indiquer, comme
-l'expliquent les Mythologues, que la luxure a sa source dans l'humidité.
-Donc lorsque les Démons, qui sont de petite stature, engrossent
-aujourd'hui les femmes, ils leur font des enfants de taille ordinaire et
-non des géants. Ici se place une observation: lorsque ces Incubes
-s'unissent charnellement aux femmes dans leur corps propre et naturel,
-sans métamorphose ni artifice, les femmes ne les voient pas, ou, si
-elles les voient, c'est comme une ombre presque incertaine et à peine
-sensible: tel était le cas de cette dame dont nous avons parlé au nº 28,
-qui recevait les baisers d'un incube dont elle sentait à peine le
-contact. Quand, au contraire, les galants veulent se rendre visibles à
-leurs maîtresses, _atque ipsis delectationem in congressu carnali
-afferre_, alors ils revêtent une enveloppe visible, et leur corps
-devient palpable. Par quel art, ceci est leur secret. Notre philosophie
-à courte vue est impuissante à le découvrir. Tout ce que nous savons,
-c'est que cette enveloppe ou ce corps ne pourrait consister seulement en
-air concret, car ceci ne s'effectuerait que par la condensation, et
-conséquemment par le froid; un corps ainsi formé produirait au toucher
-l'effet de la glace; _et ita in coitu mulieres non delectaret_, il les
-ferait plutôt souffrir, lorsque cependant c'est le contraire qui arrive.
-
-_112. Visa igitur differentia Dæmonum spiritualium, qui cum sagis
-coeunt, et Incuborum, qui cum foeminis minime sagis rem habent,
-perpendenda est gravitas hujus criminis in utroque casu._
-
-112. Etant donc admis la distinction des Démons spirituels, qui ont
-commerce avec les sorcières, et des Incubes, qui ont affaire à des
-femmes pas du tout sorcières, il nous reste à peser la gravité du crime
-dans l'un et l'autre cas.
-
-_113. In coitu Sagarum cum Dæmonibus, eo quia non fit nisi cum apostasia
-a Fide, et Diaboli cultu, et tot aliis impietatibus quas recensuimus
-supra a nº 12. ad 24., est maximum quorumque peccatorum, quæ ab
-hominibus fieri possunt: et ratione tantæ enormitatis contra Religionem,
-quæ præsupponitur coitu cum Diabolo, profecto Dæmonialitas maximum est
-criminum carnalium. Sed spectato delicto carnis ut sic, et ut abstracto
-a peccatis contra Religionem, Dæmonialitas redigenda est ad simplicem
-pollutionem. Ratio, et quidem convincentissima, est quia Diabolus, qui
-rem habet cum sagis, purus spiritus est, et est in termino ac damnatus
-ut dictum supra fuit; proinde si cum sagis coit, hoc facit in corpore
-assumpto, aut a se formato, ut sentiunt communiter Theologi. Porro
-corpus illud quamvis moveatur, non tamen vivens est; sequitur ergo quod
-coiens cum tali corpore, sive mas sive foemina fuerit, idem delictum
-committit, ac si cum corpore inanimato, aut cadavere coiret, quod esset
-simplex mollities, ut alias demonstravimus. Verum est, quod, ut
-observavit etiam Cajetanus, talis coitus effective potest habere
-deformitates aliorum criminum juxta corpus a Diabolo assumptum, et vas:
-si enim assumeret corpus virginis consanguineæ, aut sacræ, effective
-esset tale crimen incestus aut sacrilegium, et si in figura bruti
-coiret, aut in vase præpostero, evaderet bestialitas, aut Sodomia._
-
-113. Le commerce des Sorcières avec les Démons, par les circonstances
-qui l'accompagnent: apostasie de la Foi, culte du Diable, et tant
-d'autres impiétés que nous avons énumérées plus haut, nºs 12 à 24, est
-le plus grand de tous les péchés qu'il soit donné à l'homme de
-commettre; et si l'on considère l'énormité de cet attentat contre la
-Religion, que présuppose le coït avec le Diable, assurément la
-Démonialité est le plus grand, de tous les crimes de la chair. Mais à
-envisager le péché de la chair comme tel, et abstraction faite du péché
-contre la Religion, la Démonialité n'est plus que pollution simple. La
-raison, et une raison très-convaincante, c'est que le Diable qui a
-affaire aux Sorcières, est un pur esprit, arrivé au terme et damné,
-comme il a été dit plus haut; conséquemment, s'il paillarde avec les
-Sorcières, c'est au moyen d'un corps emprunté, ou qu'il s'est formé
-lui-même, suivant l'opinion commune des Théologiens. Or, quoique mis en
-mouvement, ce corps, toutefois, n'est pas vivant; d'où suit que l'être
-humain, mâle ou femelle, _coiens cum tali corpore_, commet le même délit
-que s'il le faisait avec un corps inanimé, un cadavre: ce qui serait
-pollution simple ou mollesse, comme nous l'avons démontré ailleurs. Il
-est vrai, du reste, ainsi que l'a observé Cajetan, qu'un commerce de
-cette nature peut très-bien revêtir les caractères honteux d'autres
-crimes, suivant le corps emprunté par le Démon et l'organe employé: car
-s'il empruntait le corps d'une parente ou d'une religieuse, le crime
-serait effectivement inceste ou sacrilége; et s'il paillardait sous la
-forme d'une bête, ou _in vase præpostero_, ce serait bestialité ou
-Sodomie.
-
-_114. In coitu autem cum Incubo, in quo nulla habetur qualitas, vel
-minima, criminis contra Religionem, difficile est rationem invenire, per
-quam tale delictum Bestialitate et Sodomia gravior esset. Siquidem
-gravitas Bestialitatis præ Sodomia, prout supra diximus, consistit in
-hoc, quod homo vilificat dignitatem suæ speciei jungendose cum bruto,
-quod est speciei longe inferioris sua. In coitu autem cum Incubo diversa
-est ratio: nam Incubus ratione spiritus rationalis, ac immortalis,
-æqualis est homini; ratione vero corporis nobilioris, nempe subtilioris,
-est perfectior, et dignior homine; et hoc modo homo jungens se Incubo
-non vilificat, immo dignificat suam naturam, et ita, juxta hanc
-considerationem, Dæmonialitas nequit esse gravior Bestialitate._
-
-114. Quant au commerce avec l'Incube, où ne se rencontre aucun élément,
-si faible soit-il, d'offense contre la Religion, il est difficile de
-voir pourquoi ce délit serait plus grave que la Bestialité et la
-Sodomie. En effet, si la Bestialité est plus grave que la Sodomie, comme
-nous l'avons dit plus haut, c'est que l'homme avilit la dignité de son
-espèce en s'unissant avec la brute, qui est d'une espèce bien inférieure
-à la sienne. Mais dans le commerce avec l'Incube, c'est le contraire qui
-a lieu: car l'Incube, du chef de son esprit raisonnable et immortel, est
-égal à l'homme; du chef de son corps plus noble et plus subtil, il est
-plus parfait et plus digne que l'homme. Conséquemment, l'homme qui
-s'unit à l'Incube n'avilit pas sa nature, il la dignifie plutôt; et à
-considérer la chose à ce point de vue, la Démonialité ne saurait être
-plus grave que la Bestialité.
-
-_115. Tamen gravior communiter censetur, et ratio, meo videri, potest
-esse: quia peccatum contra Religionem est, quævis communicatio cum
-Diabolo, sive ex pacto, sive non; puta habendo cum eo consuetudinem aut
-familiaritatem, seu ab eo petendo auxilium consilium, favorem, aut ab
-ipso quærendo revelationem futurorum, relationem præteritorum,
-absentium, aut alias occultorum. Hujusmodi autem homines, seu mulieres,
-concumbendo cum Incubis, quos nesciunt animalia esse, sed putant esse
-diabolos, contra conscientiam erroneam delinquunt; et hoc modo ex
-conscientia erronea ita peccant cum Incubis se jungendo, ac si cum
-diabolis coirent: unde et gravitatem ejusdem criminis incurrunt._
-
-_FINIS_
-
-115. Cependant l'opinion commune veut qu'elle soit plus grave; et voici,
-à mon sens, ce qui peut justifier cette manière de voir: c'est qu'il y a
-péché contre la Religion dans toute communication avec le Diable, soit
-en vertu d'un pacte, soit sans pacte, comme, par exemple, en ayant avec
-lui des relations d'habitude ou de familiarité, ou en lui demandant
-secours, avis, faveur, ou en cherchant à obtenir de lui la révélation
-des choses futures, la connaissance des choses passées, absentes ou
-cachées. Hommes et femmes, en s'unissant ainsi avec des Incubes qu'ils
-ne savent pas être des animaux, mais croient être des diables, pèchent
-par intention ou erreur de conscience, _ex conscientia erronea_, et leur
-péché est le même en ayant affaire à des Incubes que s'ils avaient
-commerce avec des diables; d'où il suit que la gravité de leur crime est
-exactement la même.
-
-FIN.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-Le Manuscrit de la _Démonialité_ s'arrête sur la conclusion qu'on vient
-de lire. Au point de vue purement philosophique et théorique, l'oeuvre
-est complète: car il suffisait à l'auteur de déterminer en termes
-généraux la gravité du crime, sans s'occuper de la procédure à suivre
-pour en établir la _preuve_, ni de la _peine_ à édicter. Ces deux
-questions, au contraire, avaient leur place naturellement marquée dans
-le grand ouvrage _De Delictis et Poenis_, qui est un véritable _Code
-de l'Inquisiteur_; et le Père Sinistrari d'Ameno ne pouvait manquer de
-les y traiter avec tout le soin et toute la conscience dont il a donné
-tant de preuves dans les pages qui précèdent.
-
-On sera bien aise de trouver ici cette conclusion pratique de la
-_Démonialité_.
-
-_(Note de l'Éditeur.)_
-
-
-Probatio Dæmonialitatis
-
-SUMMARIUM
-
-
- 1. De probatione criminis Dæmonialitatis, distinguendum est.
-
- 2. Indicia probantia coitum Sagæ cum Diabolo.
-
- 3. Requiritur confessio ipsius malefici ad plenam probationem.
-
- 4. Historia de Moniali habente consuetudinem cum Incubo.
-
- 5. Si adsint indicia visa in recitata historia, potest ad torturam
-deveniri.
-
-
-_Preuve de la Démonialité_
-
-_SOMMAIRE_
-
-
- _1. Distinctions à établir dans la preuve du crime de Démonialité._
-
- _2. Indices servant à prouver le commerce d'une Sorcière avec
-le Diable._
-
- _3. Pour la preuve absolue, l'aveu du Sorcier lui-même est
-indispensable._
-
- _4. Histoire d'une Nonne qui entretenait de relations avec un Incube._
-
- _5. Si l'accusation s'appuie sur des récits de témoins oculaires,
-on peut recourir à la torture._
-
-
-
-
-_1. Quantum ad probationem hujus criminis attinet, distinguendum est de
-Dæmonialitate, puta, vel ejus, quæ a Sagis, seu Maleficis fit cum
-Diabolis; sive de ea, quæ ab aliis fit cum Incubis._
-
-1. En ce qui touche la preuve de ce crime, il faut distinguer l'espèce
-de Démonialité: à savoir celle qui se pratique entre Sorcières ou
-Sorciers et le Diable, d'une part, et d'autre part, celle que d'autres
-personnes pratiquent avec les Incubes.
-
-_2. Quoad primam, probato crimine pacti facti cum Diabolo, probata
-remanet _Dæmonialitas_ ex consequentia necessaria; nam scopus tum
-Sagarum, tum Maleficorum in ludis nocturnis, ultra convivia, et choreas,
-est hujusmodi infamis congressus: aliter, illius criminis nullus potest
-esse testis, quia Diabolus, qui Sagæ visibilis est, aliorum oculos
-effugit. Verum est, quod aliquoties visæ sunt mulieres in sylvis, agris,
-et nemoribus, supinæ jacentes, ad umbilicum tenus denudatæ, et juxta
-dispositionem actus venerei, divaricatis, et adductis cruribus, clunes
-agitare, prout scribit Guacc., lib. p. cap. 12, v. _Sciendum est sæpius,
-fol. 65_. Tali casu emergeret suspicio vehemens talis criminis, dummodo
-esset aliunde adminiculata, et crederem talem actum per testes
-sufficienter probatum, sufficere Judici ad indagandam tormentis
-veritatem; et hoc maxime, si post aliqualem moram in illo actu, visus
-fuisset a muliere elevari quasi fumus niger, et tunc mulierem surgere,
-prout ibidem scribit Guaccius; talis enim fumus, aut umbra, Dæmonem
-fuisse concumbentem cum foemina inferre potest. Sicut etiam, si mulier
-visa fuisset concumbere cum homine, qui post actum de repente evanuit,
-ut non semel accidisse idem auctor ibidem narrat._
-
-2. Quant à la première, étant prouvé le pacte fait avec le Diable, la
-_Démonialité_ se trouve par là même prouvée; car le but des Sorcières,
-aussi bien que des Sorciers, dans leurs sabbats nocturnes, après les
-festins et les danses, est le commerce infâme dont il s'agit: autrement,
-il ne peut exister aucun témoin de ce crime, parce que le Diable, qui
-est visible pour la Sorcière, se dérobe aux yeux des autres.
-Quelquefois, il est vrai, des femmes ont été vues dans les forêts, dans
-les champs, dans les bocages, couchées sur le dos, _ad umbilicum tenus
-nudatæ, et juxta dispositionem actus venerei_, les jambes _divaricatis
-et adductis, clunes agitare_, ainsi que l'écrit Guaccius, liv. 1, chap.
-12, v. _Sciendum est sæpius_, fol. 65. En pareil cas, la présomption du
-crime de Démonialité serait très-forte, pourvu qu'il existât d'ailleurs
-d'autres indices; et je croirais qu'un tel acte, suffisamment prouvé par
-témoins, autoriserait le Juge à employer la torture pour connaître la
-vérité; surtout si, peu après cet acte, on avait vu s'élever de la femme
-comme une fumée noire, et alors la femme se redresser, comme l'écrit
-encore _Guaccius_; car dans cette fumée ou cette ombre on pourrait voir
-le Démon lui-même, _concumbentem cum foemina_. Même conclusion, si,
-comme il est arrivé plus d'une fois au rapport du même auteur, on a vu
-une femme _concumbere cum homine_, lequel, l'acte fini, disparaît tout à
-coup.
-
-_3. Cæterum, ad probandum concludenter aliquem esse Maleficum, seu
-Maleficam, requiritur propria Confessio; nullus enim haberi potest de
-hoc testis, nisi forte sint alii Malefici, qui in judicio deponunt de
-complicibus; sed quia socii criminis sunt, eorum dictum non concludit,
-nec etiam ad torturam sufficit, nisi alia exstent indicia, puta,
-sigillum Diaboli impressum in eorum corpore, prout diximus supra _num.
-23._; et in eorum domibus, facta perquisitione, inveniantur signa, ac
-instrumenta artis diabolicæ, ut ossa mortuorum, præsertim calvariam;
-crines artificiose contextos; nodos plumarum intricatos; alas, aut
-pedes, aut ossicula vespertilionum, aut bufonum, aut serpentium; ignotas
-seminum species; figuras cereas; vasculos plenos incognito pulvere, aut
-oleo, aut unguentis minime notis, etc., ut ordinarie contingit reperiri
-a Judicibus, qui, accepta accusatione de hujusmodi Sagis, ad capturam,
-et domus visitationem deveniunt, ut scribit _Delbene_, de Off. S.
-Inquis., _Par. 2. Dub. 206. num. 7_._
-
-3. Du reste, pour prouver d'une manière concluante qu'un homme est un
-Sorcier ou une femme une Sorcière, il faut avoir obtenu son propre aveu:
-car il ne peut exister de ce fait aucun témoin si ce n'est peut-être
-d'autres Sorciers qui déposent au procès contre leurs complices; mais,
-par cela même qu'ils sont associés dans le crime, leur dire n'est pas
-concluant et ne suffit pas pour autoriser la torture. Il faudrait pour
-cela qu'il y eût d'autres indices, comme, par exemple, le cachet du
-Diable imprimé sur leur corps, ainsi que nous avons dit plus haut (nº
-23), ou qu'après perquisition faite dans leurs maisons, on eût trouvé
-des signes et des instruments de l'art diabolique, tels que des os de
-morts et surtout un crâne; des cheveux artistement arrangés; des
-noeuds de plumes embrouillés; des ailes, ou des pieds, ou des
-ossements de chauves-souris, de crapauds, de serpents; des sortes de
-graines, des figures en cire, des vases remplis de poudre ou d'huile, ou
-d'onguents inconnus, etc., comme en découvrent ordinairement les Juges
-qui, sur une accusation de ce genre portée contre des Sorciers,
-procèdent à leur arrestation et à une visite domiciliaire.
-
-_4. Quantum vero ad probationem congressus cum Incubo, par est
-difficultas; non minus enim Incubus, ac alii Diaboli effugiunt, quando
-volunt, visum aliorum, ut videri se faciunt a sola amasia. Tamen non
-raro accidit, quod etiam visi sint Incubi modo sub una, modo sub alia
-specie in actu carnali cum mulieribus._
-
-4. Quant à la preuve du commerce avec un Incube, la difficulté est la
-même; car l'Incube, tout aussi bien que les Diables, se rend quand il le
-veut invisible à tout autre qu'à sa maîtresse. Cependant, il arrive
-encore plus d'une fois aux Incubes de se laisser surprendre, tantôt sous
-une forme, tantôt sous une autre, en flagrant délit de cohabitation
-charnelle avec les femmes.
-
-_In quodam Monasterio (nomen ejus et urbis taceo, ne veterem ignominiam
-memoriæ refricem) quædam fuit Monialis, quæ cum alia Moniali, quæ cellam
-habebat suæ contiguam, simultatem ex levibus causis, ut assolet inter
-Mulieres, maxime Religiosas, habebat. Hæc sagax in observando quascunque
-actiones Monialis sibi adversæ, per plures dies vidit, quod ista in
-diebus æstivis, statim a prandio non spatiabatur per viridarium cum
-aliis, sed ab iis sequestra, se retrahebat in cellam, quam sera
-obserabat. Observatrix igitur æmula curiositate investigans, quid tali
-tempore illa facere posset, etiam ipsa in propriam cellam se recipiebat;
-coepit autem audire submissam quasi duorum insimul colloquentium vocem
-(quod facile erat, nam cella parvo simplicis, scilicet lateris unius,
-disterminio dividebatur), mox sonitum poppysmatum[1], concussionis
-lecti, gannitus, ac anhelitus, quasi duorum concumbentium; unde aucta in
-æmula curiositate, accuratius stetit in observatione, ut sciret, quinam
-in illa cella essent. Postquam autem per tres vices vidit, nullam aliam
-Monialem egressam e cella illa, præter æmulam, dominam cellæ, suspicata
-est, Monialem in camera absconditum aliquem virum, clanculum introductum
-retinere; unde et rem detulit ad Abbatissam, quæ consilio habita cum
-Discretis, voluit audire sonitus, et observare indicia relata ab
-accusatrice, ne præcipitanter, et inconsiderate ageret. Abbatissa igitur
-cum Discretis se receperunt in Cellam observatricis, et audierunt
-strepitus, et voces, quas accusatrix detulerat. Facta igitur
-inquisitione, an ulla Monialium potuisset secum in illa Cella clausa
-esse, et reperto, quod non; Abbatissa cum Discretis fuit ad ostium Cellæ
-clausæ, et pulsato frustra pluries ostio, cum Monialis nec respondere,
-nec aperire vellet; Abbatissa minata est, se velle ostium prosterni
-facere, et vecte aggredi opus fecit a quadam conversa. Tunc aperuit
-ostium Monialis, et facta perquisitione, nullus inventus est in camera.
-Interrogata Monialis cum quonam loqueretur, et de causa concussionis
-lecti, anhelituum, etc., omnia negavit._
-
-Dans un Monastère (je ne cite ni son nom, ni celui de la ville où il est
-situé, pour ne pas rafraîchir la mémoire d'un vieux scandale), il y
-avait une Nonne, laquelle, à propos de riens, comme c'est l'habitude des
-femmes, et surtout des Religieuses, s'était brouillée avec une autre
-Nonne qui occupait la cellule contiguë à la sienne. Celle-ci, fine
-mouche, s'étant mise à épier tous les pas et démarches de son ennemie,
-remarqua plusieurs jours de suite, pendant l'été, qu'au lieu de se
-promener avec les autres dans le jardin au sortir de table, elle
-s'éloignait pour se retirer dans sa chambre, dont elle fermait la porte
-à double tour. Vivement intriguée, notre observatrice voulut savoir ce
-qu'elle pouvait bien faire tout ce temps-là, et dans ce but, elle
-s'enferma de son côté dans sa cellule. Bientôt, elle entendit comme deux
-personnes qui parlaient ensemble à voix basse (c'était facile, car les
-deux cellules n'étaient séparées que par une simple cloison très-mince);
-puis certain bruit de frottement, des craquements de lit, des
-gémissements, des soupirs, _quasi duorum concumbentium_; c'en était
-assez pour surexciter sa curiosité: elle redoubla d'attention, afin de
-savoir qui était dans la cellule. Mais, comme par trois fois elle n'en
-vit sortir que la Nonne son ennemie, elle soupçonna qu'un homme s'y
-était secrètement introduit, et qu'elle l'y tenait caché. Alors elle
-rapporta la chose à l'Abbesse qui, après avoir pris conseil de personnes
-discrètes, voulut entendre les bruits et observer les indices qu'on lui
-dénonçait, de peur d'agir précipitamment et sans réflexion. En
-conséquence, l'Abbesse et ses affidées se postèrent dans la chambre de
-l'observatrice, d'où elles entendirent parfaitement les voix et autres
-bruits signalés. On fit une enquête pour s'assurer qu'aucune des
-Religieuses ne pouvait être enfermée avec l'autre dans cette cellule, et
-le résultat se trouvant négatif, l'Abbesse et sa suite se présentèrent à
-la porte de la cellule fermée, où elles frappèrent à plusieurs reprises,
-mais en vain: la Nonne ne voulait ni répondre, ni ouvrir. L'Abbesse dut
-la menacer de faire enfoncer la porte, et ordonna même à une soeur
-converse de l'attaquer avec un levier. Sur cette menace, la Nonne ouvrit
-sa porte: perquisition faite, on ne trouva rien. On l'interrogea: avec
-qui parlait-elle? pourquoi ces craquements de lit, ces soupirs, etc.?
-elle nia tout.
-
-_Cum vero res perseveraret, accuratior, ac curiosior reddita Monialis
-æmula perforavit tabulas lacunaris, ut posset Cellam introspicere; et
-vidit elegantem quemdam juvenem cum Moniali concumbentem, quem etiam
-eodem modo ab aliis Monialibus videndum curavit. Delata mox accusatione
-ad Episcopum, ipsaque Moniali omnia negante, tandem metu tormentorum
-comminatorum adacta, confessa est, se cum Incubo consuetudinem
-habuisse._
-
-Enfin, comme le manége continuait de plus belle, la Nonne rivale devenue
-plus attentive, plus curieuse que jamais, imagina de faire un trou à la
-cloison, de manière à voir ce qui se passait dans la cellule; et que
-vit-elle? un élégant jouvenceau couché avec la Religieuse. Les autres
-Nonnes vinrent à la suite, à qui elle fit voir la même chose.
-L'accusation fut bientôt portée devant l'Évêque: la Nonne coupable
-voulut tout nier encore, mais, effrayée par la menace de la torture,
-elle finit par avouer qu'elle avait eu commerce avec un Incube.
-
-_5. Quando igitur adessent talia indicia, sicut in recitata historia
-intervenerunt, posset utique in rigoroso examine Rea constitui; sine
-tamen ejus confessione, non censendum est delictum plene probatum,
-quantumvis a testibus visus fuisset congressus; siquidem aliquando
-accidit, quod Diabolus ut infamiam alicui innocenti pararet, præstigiose
-talem concubitum repræsentaverit. Unde in his casibus debet Judex
-Ecclesiasticus esse perfecte oculatus._
-
-5. Lors donc qu'il existe des indices de la nature de ceux qui viennent
-d'être relatés, il y aurait lieu, après un rigoureux examen, à prononcer
-la mise en accusation; toutefois, à défaut de l'aveu de l'accusée, le
-délit ne doit pas être considéré comme pleinement prouvé, lors même que
-le congrès serait attesté par des témoins oculaires, car il arrive
-parfois que le Diable, afin de perdre une innocente, simule ce congrès
-par quelque apparence fantastique. C'est pourquoi le Juge Ecclésiastique
-doit, en pareil cas, ne s'en rapporter qu'à ses propres yeux.
-
-
-
-
-Poenæ
-
-
-_Quantum ad poenas _Dæmonialitatis_, nulla lex Civilis, aut Canonica,
-quam legerim, reperitur, quæ poenam sanciat contra crimen hujusmodi.
-Tamen, quia crimen hoc supponit pactum, ac societatem cum Dæmone, ac
-apostasiam a fide, ultra veneficia, atque alia infinita propemodum
-damna, quæ a Maleficis inferuntur, regulariter extra Italiam, suspendio,
-et incendio punitur. In Italia autem, rarissime traduntur hujusmodi
-Malefici ab Inquisitoribus Curiæ sæculari._
-
-
-
-
-_Peines_
-
-
-Quant aux peines afférentes à la _Démonialité_, aucune loi civile ni
-canonique, que je sache, n'édicte de peine contre un crime de ce genre.
-Cependant, comme un tel crime suppose pacte et société avec le Démon,
-apostasie de la foi, sans parler des maléfices et autres scélératesses
-en nombre presque infini que commettent les Sorciers, il est puni
-régulièrement, hors d'Italie, de la hart et du feu. Mais, en Italie, il
-est très-rare que les Inquisiteurs livrent ces malheureux au bras
-séculier.
-
-
-
-
-NOTICE BIOGRAPHIQUE[2]
-
-
-Le Père Louis Marie Sinistrari, de l'Ordre des Mineurs Réformés de
-l'étroite Observance de Saint-François, naquit à Ameno, petite ville du
-district de Saint-Jules, dans le diocèse de Novare, le 26 Février 1622.
-Il reçut une éducation libérale et fit ses humanités à Pavie, où il
-entra, en 1647, dans l'Ordre des Franciscains. Se consacrant alors à
-l'enseignement, il fut d'abord professeur de Philosophie; puis il
-enseigna dans la même ville la Théologie pendant quinze années
-consécutives, au milieu d'un concours nombreux d'étudiants que sa
-réputation avait attirés de tous les pays de l'Europe. Ses prédications
-dans les principales villes de l'Italie, en même temps qu'elles firent
-admirer son éloquence, produisirent pour la piété les meilleurs
-résultats. Également cher au Siècle et à la Religion, il avait reçu de
-la nature les dons les plus brillants: stature carrée, haute taille,
-visage ouvert, front large, oeil vif, teint coloré, conversation
-agréable et pleine de saillies;[3] mais ce qui était plus précieux, il
-possédait aussi les dons de la grâce, qui lui faisait supporter avec une
-résignation invincible les attaques d'une maladie arthritique à laquelle
-il était sujet; remarquable d'ailleurs par son humilité, sa candeur et
-sa soumission absolue aux règles de son Ordre. Homme de toutes
-sciences,[4] il avait appris sans maître les langues étrangères, et
-souvent, dans les Comices généraux de son Ordre, tenus à Rome, il
-soutint des thèses publiques _de omni scibili_. Toutefois, il s'adonna
-plus particulièrement à l'étude des Droits Civil et Canonique. Il occupa
-à Rome le poste de Consulteur au Tribunal suprême de la Sainte
-Inquisition; fut pendant près de deux ans Vicaire-Général de
-l'Archevêque d'Avignon, et ensuite Théologien attaché à l'Archevêque de
-Milan. En 1688, chargé par les Comices généraux des Franciscains de
-compiler les statuts de l'Ordre, il s'acquitta de cette tâche dans son
-traité intitulé _Practica criminalis Minorum illustrata_. Il mourut l'an
-de grâce 1701, le 6 Mars, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.[5]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-Avant-propos
-
-Démonialité: origine du mot--En quoi ce crime diffère de ceux de
-Bestialité et de Sodomie.--Opinion de Saint Thomas. Nºs 1 à 8.
-
-Le commerce matériel avec les Incubes et les Succubes n'est pas
-imaginaire; témoignage de Saint Augustin. Nºs 9 et 10.
-
-Sorciers et Sorcières; leurs rapports avec le Diable; cérémonies de leur
-profession. Nºs 11 à 23.
-
-Artifices employés par le Diable pour se donner un corps. Nº 24.
-
-Les Incubes ne s'attaquent pas seulement aux femmes. Nº 26.
-
-Esprits _Follets_: n'ont aucune frayeur des exorcismes. Nº 27.
-
-Histoire plaisante de la signora Hieronyma: le repas enchanté. Nº 28.
-
-Hommes procréés par les Incubes: Romulus et Rémus, Platon, Alexandre le
-Grand, César-Auguste, Merlin l'Enchanteur, Martin Luther.--C'est d'un
-Incube que doit naître l'Antechrist. Nº 30.
-
-Les Incubes ne sont pas de purs esprits: ils engendrent, donc ils ont un
-corps qui leur est propre.--Observation sur les Géants. Nºs 31 à 33.
-
-Les Anges ne sont pas tous de purs esprits: décision conforme du
-deuxième Concile de Nicée. Nº 37.
-
-Existence de créatures ou animaux raisonnables, autres que l'homme, et
-ayant comme lui un corps et une âme. Nºs 38 à 43.
-
-En quoi ces animaux diffèrent-ils de l'homme? Quelle est leur origine?
-Descendent-ils, comme tous les hommes d'Adam, d'un seul individu? Y
-a-t-il entre eux distinction de sexes? Quelles sont leurs moeurs,
-leurs lois, leurs habitudes sociales? Nºs 44 à 50.
-
-Quelles sont la forme et l'organisation de leur corps? Comparaison tirée
-de la formation du vin. Nºs 51 à 56.
-
-Ces animaux sont-ils sujets aux maladies, aux infirmités physiques et
-morales, à la mort? Nºs 57 et 58.
-
-Naissent-ils dans le péché originel? Ont-ils été rachetés par
-Jésus-Christ, et sont-ils capables de béatitude et de damnation? Nºs 61
-et 62.
-
-Preuves de leur existence. Nºs 65 à 70.
-
-Histoire d'un Incube et d'une jeune nonne. Nº 71.
-
-Histoire d'un jeune diacre. Nº 72.
-
-Les Incubes sont affectés par des substances matérielles: donc ils
-participent de la matière de ces substances. Nº 73.
-
-Exemple tiré de l'histoire de Tobie: expulsion de l'Incube qui
-tourmentait Sara; guérison du vieux Tobie. Nºs 74 à 76.
-
-Saint Antoine rencontre un Faune dans le désert: leur conversation. Nºs
-77 à 84.
-
-Autres preuves de la corporéité des Incubes, notamment la Manne des
-Hébreux ou Pain des Anges. Nºs 90 à 95.
-
-Comment il faut entendre ces paroles du Christ: «_J'ai d'autres brebis
-qui ne sont pas de cette bergerie_».--Discours d'Apollon à l'Empereur
-Auguste: la fin des Dieux. Nºs 96 à 101.
-
-«LE GRAND PAN EST MORT», ou la mort du Christ annoncée aux Faunes,
-Sylvains et Satyres; leurs lamentations. Nº 102.
-
-Solution du problème: Comment une femme peut être fécondée par un
-Incube.--Comparaison des Géants avec les mulets. Nºs 104 à 105.
-
-En quoi consiste la vertu génératrice; pourquoi il ne naît plus de
-Géants. _Luxuria in humido._ Nºs 106 à 111.
-
-Appréciation du crime de Démonialité: 1º commis avec le Diable; 2º
-commis avec l'Incube. Nºs 112 à 114.
-
-La Démonialité est-elle plus grave que la Bestialité?--Conclusion. Nº
-115.
-
-APPENDICE.
-
-NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
-
-
-
-
-LETTRE
-du
-_R. P. PROVINCIAL DES CAPUCINS_
-POUR LA PROVINCE DE P....
-
-_P..., vendredi [8 octobre 1875]._
-+
-Pax
-
-MONSIEUR ISIDORE LISEUX,
-5, rue Scribe, Paris.
-
-_J'ai parcouru l'ouvrage que vous m'avez envoyé hier et, vraiment, j'ai
-été content de l'édition; ce n'est pas encore le moment de donner mon
-avis sur la valeur de l'oeuvre en elle-même. Ici vous n'auriez
-trouvé, en fait d'ouvrages du R. P. Louis-Marie d'Ameno, que son livre:
-_Practica criminalis Minorum_; le _De Delictis et Poenis_ se trouve,
-je crois, dans un autre de nos couvents; mais vous auriez reçu un
-excellent accueil. Je crois que Des Grieux n'a guère habité le
-Saint-Sulpice actuel, qui ne date que de 1816._
-
-_J'ai remarqué, à la page 132-133, une erreur de traduction assez grave:
-vous rendez _Carthusia Ticinensis_ par _Chartreuse du Tessin_, quand il
-s'agit de la fameuse Chartreuse de Pavie, fort connue de tous les
-voyageurs en Italie. Il y a aussi, autant qu'un coup d'oeil
-superficiel m'a permis de m'en rendre compte, quelques autres erreurs;
-mais, en somme, l'oeuvre est bonne, et vous pouvez recevoir les
-félicitations de_
-
-_Votre tout petit serviteur_,
-_Fr. A....._
-o. m. c.
-m. p.
-
-_Couvent des Capucins, rue..._
-
-
-Paris.--Typographie MOTTEROZ, 31, rue du Dragon.
-
-
-
-
-NOTES
-
-
-[1] _Poppysmatum._ Cette expression étant peu usitée, il n'est pas
-inutile de consigner ici la définition qu'en donne le _Glossarium
-eroticum linguæ Latinæ_ (auctore P. P., _Paris_, 1826):
-
- POPPYSMA.--_Oris pressi sonus, similis illi quo
- permulcentur equi et canes. Obscene vero de
- susurro cunni labiorum, quum frictu madescunt._
-
-Le P. Sinistrari, très-versé dans la littérature classique, avait fait
-son profit de l'épigramme suivante de Martial (l. VII, 18):
-
-_IN GALLAM_
-
- _Quum tibi sit facies, de qua nec foemina possit
- Dicere, quum corpus nulla litura notet;
- Cur te tam rarus cupiat, repetat que fututor,
- Miraris? Vitium est non leve, Galla, tibi.
- Accessi quoties ad opus, mixtisque movemur
- Inguinibus, cunnus non tacet, ipsa taces.
- Di facerent, ut tu loquereris, et ipse taceret!
- Offendor cunni garrulitate tui.
- Pedere te mallem: namque hoc nec inutile dicit
- Symmachus, et risum res movet ista simul.
- Quis ridere potest fatui _poppysmata_ cunni?
- Quum sonat hic, eut non mentula mensque cadit?
- Dic aliquid saltem, clamosoque obstrepe cunno:
- Et si adeo muta es, disce vel inde loqui._
-_(Note de l'éditeur.)_
-
-[2] Cette Notice est extraite du tome Ier des OEuvres complètes du P.
-Sinistrari (_Romæ_, 1753).
-
-[3] «Quadrato corpore, statura procera, facie liberali, fronte spatiosa,
-oculis rutilantibus, colore vivido, jucundæ conversationis, ac lepidorum
-salium.»
-
-[4] «Omnium scientiarum vir.»
-
-[5] Les OEuvres complètes du P. Sinistrari (_Romæ, Giannini_,
-1753-1754, 3 vol. in-folio), comprennent les livres suivants:
-_Practica criminalis Minorum illustrata,--Formularium criminale,--De
-Incorrigibilium expulsione ab Ordinibus Regularibus,--De Delictis
-et Poenis_, auxquels il convient d'ajouter le présent ouvrage:
-_De Dæmonialitate_, publié pour la première fois en 1875.
-
-
-
-
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-et succubes, by Louis Marie Sinistrari d'Ameno
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