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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-07 15:21:46 -0800 |
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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Les français au pôle Nord - -Author: Louis Boussenard - -Illustrator: Charles Clérice - -Release Date: September 11, 2013 [EBook #43698] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS AU PÔLE NORD *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43698 ***</div> <div class="bbox"> -<p class="c"><em>LES GRANDES AVENTURES</em></p> +<p class="c"><i>LES GRANDES AVENTURES</i></p> -<h1><small>LES FRANÇAIS</small><br /> +<h1><small>LES FRANÇAIS</small><br /> <big>AU POLE NORD</big></h1> @@ -155,8 +111,8 @@ available by the Bibliothèque nationale de France <p class="c"><big>LOUIS BOUSSENARD</big></p> -<p class="c"><small><em>Illustré de dessins de -CLÉRICE</em></small></p> +<p class="c"><small><i>Illustré de dessins de +CLÉRICE</i></small></p> <div class="figcenter vsp"><img src="images/img-001.jpg" alt="couverture" /></div> @@ -165,18 +121,18 @@ alt="couverture" /></div> E. FLAMMARION, EDITEUR<br /> -<small><em>26, Rue Racine, près -l'Odéon</em> <br /> +<small><i>26, Rue Racine, près +l'Odéon</i> <br /> <br /> -Tous droits réservés.</small></p> +Tous droits réservés.</small></p> </div> <hr class="chap" /> -<h2><small>LES FRANÇAIS</small><br /> +<h2><small>LES FRANÇAIS</small><br /> AU POLE NORD</h2> @@ -184,7 +140,7 @@ AU POLE NORD</h2> <p class="c"><i>LES GRANDES AVENTURES</i></p> -<h1><small>LES FRANÇAIS</small><br /> +<h1><small>LES FRANÇAIS</small><br /> <big>AU POLE NORD</big></h1> @@ -195,22 +151,22 @@ AU POLE NORD</h2> <div class="figcenter vsp"><img src="images/img-001.jpg" alt="page de titre" /></div> -<p class="c"><i class="small">Illustré de dessins de -CLÉRICE</i></p> +<p class="c"><i class="small">Illustré de dessins de +CLÉRICE</i></p> <p class="c vsp">PARIS<br /> E. FLAMMARION, EDITEUR<br /> -<small>26, Rue Racine, près -l'Odéon <br /> +<small>26, Rue Racine, près +l'Odéon <br /> <br /> -Tous droits réservés.</small></p> +Tous droits réservés.</small></p> -<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> <p class="c"><b>LA ROUTE DU POLE</b></p> @@ -221,389 +177,389 @@ alt="Illustration" /></div> <h3><a name="I-I" id="I-I">I</a></h3> -<div class="cdesc">Congrès international.—Entre géographes.—A propos des explorations +<div class="cdesc">Congrès international.—Entre géographes.—A propos des explorations polaires. -—Russe, Anglais, Allemand et Français.—Grands voyages et grands +—Russe, Anglais, Allemand et Français.—Grands voyages et grands voyageurs. -—Un patriote.—Défi.—Lutte pacifique.—Pour la patrie!</div> +—Un patriote.—Défi.—Lutte pacifique.—Pour la patrie!</div> -<p>Le congrès géographique international, tenu à Londres en 1886, +<p>Le congrès géographique international, tenu à Londres en 1886, avait -rassemblé, dans la capitale du Royaume-Uni, nombre d'illustrations et +rassemblé, dans la capitale du Royaume-Uni, nombre d'illustrations et de -notabilités scientifiques.</p> +notabilités scientifiques.</p> -<p>De tous les points du monde civilisé, les délégués étaient -accourus à -l'invitation de sir Henry C. Rawlinson, major général des armées de Sa -Majesté la Reine et président du congrès.</p> +<p>De tous les points du monde civilisé, les délégués étaient +accourus à +l'invitation de sir Henry C. Rawlinson, major général des armées de Sa +Majesté la Reine et président du congrès.</p> -<p>Et déjà, depuis près de deux semaines, vieux messieurs à +<p>Et déjà , depuis près de deux semaines, vieux messieurs à lunettes, -sédentaires endurcis, qui, du fond de leur cabinet franchissent monts +sédentaires endurcis, qui, du fond de leur cabinet franchissent monts et -forêts, enjambent latitudes et longitudes, -gèlent au cercle polaire ou -cuisent sous l'équateur, mais par procuration et sans quitter le +forêts, enjambent latitudes et longitudes, +gèlent au cercle polaire ou +cuisent sous l'équateur, mais par procuration et sans quitter le bienheureux fauteuil... officiers de marine, vaillants, discrets et -corrects... professeurs érudits comme des dictionnaires... négociants -et armateurs pour qui la géographie n'est pas seulement une science -abstraite... et enfin explorateurs bronzés, fiévreux, anémiques encore, -mal à l'aise sous le frac noir qui a remplacé leur épique débraillé, -étourdis au milieu du va-et-vient incessant et du tumulte de la Cité... -bref, tous ceux qui, de près ou même de loin, touchent à la géographie, -l'aiment, l'étudient, l'enseignent, la cultivent à un titre quelconque, -en vivent et trop souvent, hélas! en meurent, se trouvaient réunis -quotidiennement, de deux à quatre heures, à la <em>National -Gallery</em>, où se -tenaient les assises du congrès.</p> - -<p>De ce congrès en lui-même, rien à dire. Ni meilleur ni pire +corrects... professeurs érudits comme des dictionnaires... négociants +et armateurs pour qui la géographie n'est pas seulement une science +abstraite... et enfin explorateurs bronzés, fiévreux, anémiques encore, +mal à l'aise sous le frac noir qui a remplacé leur épique débraillé, +étourdis au milieu du va-et-vient incessant et du tumulte de la Cité... +bref, tous ceux qui, de près ou même de loin, touchent à la géographie, +l'aiment, l'étudient, l'enseignent, la cultivent à un titre quelconque, +en vivent et trop souvent, hélas! en meurent, se trouvaient réunis +quotidiennement, de deux à quatre heures, à la <i>National +Gallery</i>, où se +tenaient les assises du congrès.</p> + +<p>De ce congrès en lui-même, rien à dire. Ni meilleur ni pire que les -précédents et sans doute que ceux qui suivront. Chaque jour les membres -arrivent avec l'implacable ponctualité de gens habitués à couper des +précédents et sans doute que ceux qui suivront. Chaque jour les membres +arrivent avec l'implacable ponctualité de gens habitués à couper des minutes en quatre et des secondes en huit, retirent leur pardessus, -apparaissent chamarrés de décorations polychromes, se saluent, -s'installent, semblent prêter l'oreille aux choses palpitantes qui -perdent sans doute à être nasillées par un personnage quelconque, et -attendent patiemment le coup de quatre heures frappé par le marteau de +apparaissent chamarrés de décorations polychromes, se saluent, +s'installent, semblent prêter l'oreille aux choses palpitantes qui +perdent sans doute à être nasillées par un personnage quelconque, et +attendent patiemment le coup de quatre heures frappé par le marteau de l'horloge monumentale.</p> -<p>La séance est finie. Et c'est alors seulement que l'assemblée +<p>La séance est finie. Et c'est alors seulement que l'assemblée semble se -dégeler. Il y a un de ces petits brouhahas de fin de classe, bien +dégeler. Il y a un de ces petits brouhahas de fin de classe, bien connus -des écoliers, puis des conversations s'engagent, des présentations -s'opèrent, des poignées de mains s'échangent, et on cause un peu de -tout, même de la question agitée en séance.</p> +des écoliers, puis des conversations s'engagent, des présentations +s'opèrent, des poignées de mains s'échangent, et on cause un peu de +tout, même de la question agitée en séance.</p> -<p>Enfin, après un temps plus ou moins long subordonné à l'état +<p>Enfin, après un temps plus ou moins long subordonné à l'état de -l'atmosphère, à l'intérêt de la chose exposée, au potin du jour, aux -affaires ou au plaisir, l'assemblée délibérante se dissout sans -délibérer.</p> +l'atmosphère, à l'intérêt de la chose exposée, au potin du jour, aux +affaires ou au plaisir, l'assemblée délibérante se dissout sans +délibérer.</p> <p>Les membres quittent Trafalgar-Square par petits groupes qui se forment -sous l'influence de la curiosité, de sympathies brusquement écloses, -parfois aussi de contrastes entre personnes ou de rivalités entre -citoyens de nationalités différentes. Et chacun s'en va où bon lui -semble en attendant la prochaine réunion.</p> +sous l'influence de la curiosité, de sympathies brusquement écloses, +parfois aussi de contrastes entre personnes ou de rivalités entre +citoyens de nationalités différentes. Et chacun s'en va où bon lui +semble en attendant la prochaine réunion.</p> -<p>Telle est, sauf légères variantes, la façon dont se comportent +<p>Telle est, sauf légères variantes, la façon dont se comportent les -congrès. On traite, au milieu de l'indifférence générale—indifférence +congrès. On traite, au milieu de l'indifférence générale—indifférence de bon ton, d'ailleurs—un certain nombre de questions qui demeurent -inconnues aux membres jusqu'à la publication du compte rendu, et on se -sépare après congratulations générales, interviews de reporters et -averses de médailles et de décorations.</p> +inconnues aux membres jusqu'à la publication du compte rendu, et on se +sépare après congratulations générales, interviews de reporters et +averses de médailles et de décorations.</p> <p>Mais ces assises scientifiques ont du moins cela d'utile qu'elles -rapprochent des hommes qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, créent -parfois des liaisons durables, excitent une nouvelle émulation et -produisent d'autre part des événements tout à fait inattendus.</p> +rapprochent des hommes qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, créent +parfois des liaisons durables, excitent une nouvelle émulation et +produisent d'autre part des événements tout à fait inattendus.</p> -<p>C'est positivement ce qui arriva le 13 mai—jour fatidique—à +<p>C'est positivement ce qui arriva le 13 mai—jour fatidique—à l'issue -d'une séance aussi incolore que les précédentes.</p> +d'une séance aussi incolore que les précédentes.</p> -<p>Un géographe allemand—un géographe de profession appartenant à -l'honorable corporation des sédentaires—avait pendant deux heures -consécutives, parlé des voies d'accès au pôle Nord et si -consciencieusement assommé l'auditoire, que chacun semblait, au sortir -de la <em>National Gallery</em>, porter la banquise sur -ses épaules.</p> +<p>Un géographe allemand—un géographe de profession appartenant à +l'honorable corporation des sédentaires—avait pendant deux heures +consécutives, parlé des voies d'accès au pôle Nord et si +consciencieusement assommé l'auditoire, que chacun semblait, au sortir +de la <i>National Gallery</i>, porter la banquise sur +ses épaules.</p> -<p>Quatre hommes heureux d'échapper aux frimas distillés goutte à +<p>Quatre hommes heureux d'échapper aux frimas distillés goutte à goutte -par l'implacable orateur, se rencontraient sous l'entrée monumentale et -échangeaient un shake-hand.</p> +par l'implacable orateur, se rencontraient sous l'entrée monumentale et +échangeaient un shake-hand.</p> -<p>«Ah! messieurs, quel «rasoir» que ce M. Ebermann avec son pôle +<p>«Ah! messieurs, quel «rasoir» que ce M. Ebermann avec son pôle Nord! dit -en français l'un d'eux avec une sorte d'effarement comique.</p> +en français l'un d'eux avec une sorte d'effarement comique.</p> -<p>«C'est à peine si la Néva est en débâcle depuis un mois... la -moitié -des Etats du tzar mon maître est encore sous la neige, +<p>«C'est à peine si la Néva est en débâcle depuis un mois... la +moitié +des Etats du tzar mon maître est encore sous la neige, j'accours ici comptant savourer ce petit rayon de soleil qui me fait risette, et votre -compatriote, mon cher Pregel, sans égard pour un malheureux qui mène -pendant six mois une existence d'ours blanc, parle... parle à me donner -des engelures.»</p> +compatriote, mon cher Pregel, sans égard pour un malheureux qui mène +pendant six mois une existence d'ours blanc, parle... parle à me donner +des engelures.»</p> -<p>Les trois autres se mettent à rire en entendant cette saillie, +<p>Les trois autres se mettent à rire en entendant cette saillie, et le -personnage désigné sous le nom de Pregel répond, également en français, -mais avec un léger accent allemand:</p> +personnage désigné sous le nom de Pregel répond, également en français, +mais avec un léger accent allemand:</p> -<p>«Oh! mon cher Sériakoff, prenez garde d'être injuste à l'égard +<p>«Oh! mon cher Sériakoff, prenez garde d'être injuste à l'égard de mon -compatriote... Il a dit des choses parfaitement sensées...</p> +compatriote... Il a dit des choses parfaitement sensées...</p> -<p>—Vous protestez contre l'expression de rasoir?... par égard +<p>—Vous protestez contre l'expression de rasoir?... par égard pour vous -et par amour de la couleur locale, je la remplace par celle de scie à -glace... là!</p> +et par amour de la couleur locale, je la remplace par celle de scie à +glace... là !</p> -<p>«Qu'en pensez-vous, monsieur d'Ambrieux?</p> +<p>«Qu'en pensez-vous, monsieur d'Ambrieux?</p> -<p>—Mais, répond évasivement ce dernier, je suis désintéressé +<p>—Mais, répond évasivement ce dernier, je suis désintéressé dans la question.</p> -<p>—C'est-à-dire que vous voulez, avec votre courtoisie toute -française, -éviter jusqu'à l'ombre d'une récrimination à l'égard de ce monsieur qui +<p>—C'est-à -dire que vous voulez, avec votre courtoisie toute +française, +éviter jusqu'à l'ombre d'une récrimination à l'égard de ce monsieur qui s'est appesanti si lourdement sur l'abstention de vos nationaux relativement aux questions polaires.</p> -<p>«Après tout, vous avez peut-être raison... un silence -méprisant...</p> +<p>«Après tout, vous avez peut-être raison... un silence +méprisant...</p> -<p>—Sériakoff! interrompt brusquement l'Allemand Pregel en +<p>—Sériakoff! interrompt brusquement l'Allemand Pregel en rougissant.</p> -<p>—Eh bien! messieurs, dit d'une voix calme le quatrième +<p>—Eh bien! messieurs, dit d'une voix calme le quatrième personnage, muet jusqu'alors, n'allez-vous pas vous quereller pour une chose aussi insignifiante!</p> -<p>«Allez-vous prendre feu au contact de la banquise?</p> +<p>«Allez-vous prendre feu au contact de la banquise?</p> -<p>«Songez plutôt que ma voiture vous attend, que mon cuisinier -français -élabore votre dîner, que mon maître d'hôtel fait tiédir mon vieux -<em>claret</em> et glace mon meilleur champagne...</p> +<p>«Songez plutôt que ma voiture vous attend, que mon cuisinier +français +élabore votre dîner, que mon maître d'hôtel fait tiédir mon vieux +<i>claret</i> et glace mon meilleur champagne...</p> -<p>—Oh! cher sir Arthur, voilà qui est parler d'or, et ce dernier +<p>—Oh! cher sir Arthur, voilà qui est parler d'or, et ce dernier mot me -raccommode avec les <em>icebergs</em>, les <em>hummocks</em>, -les <em>packs</em> +raccommode avec les <i>icebergs</i>, les <i>hummocks</i>, +les <i>packs</i> et autres -variétés de glaces, depuis la montagne jusqu'à l'aiguille.</p> +variétés de glaces, depuis la montagne jusqu'à l'aiguille.</p> -<p>«La glace a du moins cela de bon qu'elle sert à frapper le -champagne.»</p> +<p>«La glace a du moins cela de bon qu'elle sert à frapper le +champagne.»</p> -<p>... Le dîner offert à ses trois invités par sir Arthur Leslie +<p>... Le dîner offert à ses trois invités par sir Arthur Leslie fut exquis -et superlativement arrosé. Il se prolongea même fort longtemps et +et superlativement arrosé. Il se prolongea même fort longtemps et sembla -de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux proféré par -Sériakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le +de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux proféré par +Sériakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le tapis la question polaire.</p> -<p>«Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre -où -pétillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un -semblable nectar peut se désintéresser de bien des choses, fût-ce des -expéditions arctiques.</p> +<p>«Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre +où +pétillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un +semblable nectar peut se désintéresser de bien des choses, fût-ce des +expéditions arctiques.</p> -<p>—Quel enfant terrible vous faites, Sériakoff! interrompit avec +<p>—Quel enfant terrible vous faites, Sériakoff! interrompit avec une -sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus âgé +sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus âgé que le Russe.</p> -<p>«Ne dirait-on pas, à vous entendre, que la science des -découvertes vous -est indifférente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis -une juste notoriété parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire -de notre fin de siècle!</p> +<p>«Ne dirait-on pas, à vous entendre, que la science des +découvertes vous +est indifférente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis +une juste notoriété parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire +de notre fin de siècle!</p> -<p>—Trop aimable, en vérité, mon cher hôte, pour mes modestes +<p>—Trop aimable, en vérité, mon cher hôte, pour mes modestes exploits de -<em>globe-trotter</em>.</p> +<i>globe-trotter</i>.</p> -<p>«Mais...</p> +<p>«Mais...</p> <p>—Mais?</p> -<p>—Les appréciations de <em>meinherr</em> Ebermann -sur le rôle de la France -m'ont laissé comme un arrière-goût d'amertume.</p> +<p>—Les appréciations de <i>meinherr</i> Ebermann +sur le rôle de la France +m'ont laissé comme un arrière-goût d'amertume.</p> -<p>«Que voulez-vous, j'aime la France, moi!</p> +<p>«Que voulez-vous, j'aime la France, moi!</p> -<p>«Je l'aime pour sa générosité, pour son désintéressement, pour +<p>«Je l'aime pour sa générosité, pour son désintéressement, pour son -caractère chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses +caractère chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses vices... Je l'aime enfin parce que je l'aime, comme une seconde patrie, et je -ne suis pas le seul en Russie.»</p> +ne suis pas le seul en Russie.»</p> -<p>A ces paroles vibrantes d'émotion et de sincérité, M. +<p>A ces paroles vibrantes d'émotion et de sincérité, M. d'Ambrieux, -l'œil brillant, les narines frémissantes, tendit silencieusement, -par-dessus la table, sa main au Russe qui la serra énergiquement.</p> +l'œil brillant, les narines frémissantes, tendit silencieusement, +par-dessus la table, sa main au Russe qui la serra énergiquement.</p> -<p>«Eh! mon cher, j'approuve d'autant plus votre sympathie pour +<p>«Eh! mon cher, j'approuve d'autant plus votre sympathie pour la France, -qu'à notre époque de fer et de triple alliance, il est un peu de mode +qu'à notre époque de fer et de triple alliance, il est un peu de mode de -la décrier, reprit sir Arthur.</p> +la décrier, reprit sir Arthur.</p> -<p>«Elle a fort heureusement bec et ongles pour se défendre...</p> +<p>«Elle a fort heureusement bec et ongles pour se défendre...</p> -<p>«Du reste, la question n'est pas là.</p> +<p>«Du reste, la question n'est pas là .</p> -<p>«Voyons, nous sommes ici un petit comité d'esprits éclairés, -supérieurs -à toute mesquine susceptibilité... capables d'entendre et de proclamer -certaines vérités sans être froissés.</p> +<p>«Voyons, nous sommes ici un petit comité d'esprits éclairés, +supérieurs +à toute mesquine susceptibilité... capables d'entendre et de proclamer +certaines vérités sans être froissés.</p> <p>—Il est bien entendu que l'on peut tout dire quand on n'a pas d'intention blessante.</p> -<p>«Où voulez-vous en venir, cher sir Arthur?</p> +<p>«Où voulez-vous en venir, cher sir Arthur?</p> -<p>—A ceci, mais je solliciterai préalablement de M. d'Ambrieux +<p>—A ceci, mais je solliciterai préalablement de M. d'Ambrieux la faveur -de parler à mon point de vue:</p> +de parler à mon point de vue:</p> -<p>«Je connais, mon cher collègue, votre ardent patriotisme et je +<p>«Je connais, mon cher collègue, votre ardent patriotisme et je veux que -mon appréciation ne lui porte aucune atteinte, même la plus légère.</p> +mon appréciation ne lui porte aucune atteinte, même la plus légère.</p> -<p>—Mais, mon cher hôte, je ne suis pas un de ces chauvins +<p>—Mais, mon cher hôte, je ne suis pas un de ces chauvins ombrageux qui ne peuvent souffrir la moindre contradiction.</p> -<p>«Mon patriotisme n'est point aveugle, et le jugement, quel +<p>«Mon patriotisme n'est point aveugle, et le jugement, quel qu'il soit, -porté par un homme comme vous sur mon pays, ne peut être qu'impartial.</p> +porté par un homme comme vous sur mon pays, ne peut être qu'impartial.</p> -<p>«Parlez donc, je vous en prie.</p> +<p>«Parlez donc, je vous en prie.</p> -<p>—Je proclame volontiers que pendant près d'un siècle, -c'est-à-dire -depuis 1766 jusqu'à 1840, la France surpassa, et de beaucoup, les +<p>—Je proclame volontiers que pendant près d'un siècle, +c'est-à -dire +depuis 1766 jusqu'à 1840, la France surpassa, et de beaucoup, les autres -nations, y compris l'Angleterre, par le nombre et les résultats des -voyages maritimes entrepris pour la découverte de pays inconnus.</p> +nations, y compris l'Angleterre, par le nombre et les résultats des +voyages maritimes entrepris pour la découverte de pays inconnus.</p> -<p>«Je rappellerai avec admiration Bougainville, Kerguelen de +<p>«Je rappellerai avec admiration Bougainville, Kerguelen de Tremarec, La -Pérouse, Pagès, Marchand, Labillardière, d'Entrecasteaux, Freycinet, -Duperré, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Trehouart, Dumont +Pérouse, Pagès, Marchand, Labillardière, d'Entrecasteaux, Freycinet, +Duperré, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Trehouart, Dumont d'Urville, dont les noms illustres tiennent la place la plus glorieuse -dans les fastes géographiques.</p> +dans les fastes géographiques.</p> -<p>«Mais ne trouvez-vous pas, comme moi, que votre pays semble +<p>«Mais ne trouvez-vous pas, comme moi, que votre pays semble avoir, -depuis un demi-siècle, renoncé à ces brillantes expéditions?</p> +depuis un demi-siècle, renoncé à ces brillantes expéditions?</p> -<p>—D'où vous concluez, sir Arthur?</p> +<p>—D'où vous concluez, sir Arthur?</p> -<p>—Que dans le fond, sinon dans la forme, blâmable selon moi, en -dépit de -son apparente correction, meinherr Ebermann ne s'est point trop écarté -de la stricte vérité.</p> +<p>—Que dans le fond, sinon dans la forme, blâmable selon moi, en +dépit de +son apparente correction, meinherr Ebermann ne s'est point trop écarté +de la stricte vérité.</p> -<p>—Mais, vous faites erreur, interrompit avec vivacité M. +<p>—Mais, vous faites erreur, interrompit avec vivacité M. d'Ambrieux, et -quelques noms pris au hasard dans l'intrépide phalange de nos +quelques noms pris au hasard dans l'intrépide phalange de nos explorateurs contemporains vous convaincront du contraire.</p> -<p>«Le marquis de Compiègne et Alfred Marche au Gabon, de Brazza +<p>«Le marquis de Compiègne et Alfred Marche au Gabon, de Brazza au Congo, Jean Dupuis au Tonkin, Crevaux, Thouar, Coudreau et Wiener dans -l'Amérique du Sud, Soleillet au Sénégal, Caron à Tombouctou, Giraud aux +l'Amérique du Sud, Soleillet au Sénégal, Caron à Tombouctou, Giraud aux grands lacs d'Afrique, Brau de Saint-Pol-Lias en Malaisie, Pinart dans -l'Alaska, Neïs et Pavie en Indo-Chine, Bonvalot, Capus et Pepin en Asie +l'Alaska, Neïs et Pavie en Indo-Chine, Bonvalot, Capus et Pepin en Asie et tant d'autres, partis avec leurs seules ressources ou des subsides -insuffisants, presque dérisoires...</p> +insuffisants, presque dérisoires...</p> -<p>—Eh! c'est positivement là où je trouve blâmable l'inertie de +<p>—Eh! c'est positivement là où je trouve blâmable l'inertie de votre -gouvernement, qui en somme est riche, comme aussi l'indifférence des +gouvernement, qui en somme est riche, comme aussi l'indifférence des simples particuliers qui, se trouvant en possession de fortunes -considérables, aiment mieux thésauriser que de sacrifier leurs gros +considérables, aiment mieux thésauriser que de sacrifier leurs gros sous -à une œuvre glorieuse.</p> +à une œuvre glorieuse.</p> -<p>«L'épargne française, égoïste et liardeuse, n'a même pas su +<p>«L'épargne française, égoïste et liardeuse, n'a même pas su couvrir la -souscription de l'infortuné Gustave Lambert, tandis que chez nous ou en -Amérique, le premier millionnaire venu se fût empressé de subventionner -l'expédition.</p> +souscription de l'infortuné Gustave Lambert, tandis que chez nous ou en +Amérique, le premier millionnaire venu se fût empressé de subventionner +l'expédition.</p> -<p>«Tenez, mon cher collègue, trouvez-moi donc chez vous des -Mécène comme -notre Thomas Smith qui paya intégralement les frais des voyages de -Baffin, ou comme Booth qui offrit à Bass 18,000 livres (450,000 francs)!</p> +<p>«Tenez, mon cher collègue, trouvez-moi donc chez vous des +Mécène comme +notre Thomas Smith qui paya intégralement les frais des voyages de +Baffin, ou comme Booth qui offrit à Bass 18,000 livres (450,000 francs)!</p> -<p>«Et l'Américain Henry Grinnel qui commandita le docteur Kane; +<p>«Et l'Américain Henry Grinnel qui commandita le docteur Kane; et le -Suédois Oscar Dickson qui, après avoir fait les frais de six -expéditions polaires, équipa la <em>Véga</em> pour -Nordenskiöld; et cet autre -Américain, Pierre Lorillard, qui défraya votre compatriote Charnay au -Yucatan; et Gordon Bennett qui, après avoir envoyé Stanley à la -recherche de Livingstone, paya de ses deniers la <em>Jeannette</em>...</p> - -<p>«Et quand l'Etat ou les millionnaires chômaient, l'humble +Suédois Oscar Dickson qui, après avoir fait les frais de six +expéditions polaires, équipa la <i>Véga</i> pour +Nordenskiöld; et cet autre +Américain, Pierre Lorillard, qui défraya votre compatriote Charnay au +Yucatan; et Gordon Bennett qui, après avoir envoyé Stanley à la +recherche de Livingstone, paya de ses deniers la <i>Jeannette</i>...</p> + +<p>«Et quand l'Etat ou les millionnaires chômaient, l'humble obole des petits ne manquait pas aux voyageurs.</p> -<p>«N'est-ce pas une souscription nationale qui permit au +<p>«N'est-ce pas une souscription nationale qui permit au capitaine -américain Hall d'équiper le <em>Polaris</em>, comme aussi +américain Hall d'équiper le <i>Polaris</i>, comme aussi aux Allemands de -faire voguer sur les mers polaires la <em>Germania</em> et -la <em>Hansa</em>, et enfin -au lieutenant de l'armée américaine Greely d'atteindre 83° +faire voguer sur les mers polaires la <i>Germania</i> et +la <i>Hansa</i>, et enfin +au lieutenant de l'armée américaine Greely d'atteindre 83° 23″ et de -nous devancer glorieusement, nous autres Anglais, sur la route du pôle!</p> +nous devancer glorieusement, nous autres Anglais, sur la route du pôle!</p> -<p>«Voyons, mon cher d'Ambrieux, qu'avez-vous à répondre à cela?</p> +<p>«Voyons, mon cher d'Ambrieux, qu'avez-vous à répondre à cela?</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-012.jpg" alt="Illustration" /></div> -<div class="caption">Voyons, qu'avez-vous à répondre à +<div class="caption">Voyons, qu'avez-vous à répondre à cela?</div> </div> -<p>—D'autant plus, ajouta loyalement Pregel, que l'intrépidité +<p>—D'autant plus, ajouta loyalement Pregel, que l'intrépidité comme aussi -le désintéressement des explorateurs français, ainsi réduits, comme +le désintéressement des explorateurs français, ainsi réduits, comme vous -le disiez, à leurs seules ressources, n'en sont que plus méritoires.</p> +le disiez, à leurs seules ressources, n'en sont que plus méritoires.</p> -<p>«Il ne nous en coûte nullement de reconnaître leur vaillance +<p>«Il ne nous en coûte nullement de reconnaître leur vaillance et leurs -éminentes facultés.</p> +éminentes facultés.</p> -<p>«Ainsi, mon cher Sériakoff, nous sommes d'accord ou à peu -près, et voici -l'incident soulevé par vous au sujet de ce pauvre meinherr Ebermann, -réduit à ses proportions réelles.</p> +<p>«Ainsi, mon cher Sériakoff, nous sommes d'accord ou à peu +près, et voici +l'incident soulevé par vous au sujet de ce pauvre meinherr Ebermann, +réduit à ses proportions réelles.</p> -<p>—Eh! donc, mon cher, si je me suis ainsi emballé, c'est que ce +<p>—Eh! donc, mon cher, si je me suis ainsi emballé, c'est que ce vieux -géographe distillait mot à mot son venin avec une intention marquée -d'être désagréable aux Français.</p> +géographe distillait mot à mot son venin avec une intention marquée +d'être désagréable aux Français.</p> -<p>«Ma parole! s'il avait été plus jeune...</p> +<p>«Ma parole! s'il avait été plus jeune...</p> -<p>—Vous nous haïssez donc bien! vous, nos amis d'hier?</p> +<p>—Vous nous haïssez donc bien! vous, nos amis d'hier?</p> -<p>«Vraiment, à vous entendre, on dirait que vous êtes Français.</p> +<p>«Vraiment, à vous entendre, on dirait que vous êtes Français.</p> -<p>—Vous voudriez peut-être que mes amis de là-bas vous +<p>—Vous voudriez peut-être que mes amis de là -bas vous portassent dans leur cœur!</p> <p>—Je ne demande pas l'impossible.</p> -<p>«Je trouve seulement que les Français ont la rancune tenace.</p> +<p>«Je trouve seulement que les Français ont la rancune tenace.</p> -<p>—Sacrebleu! Comme vous pratiquez généreusement le pardon des +<p>—Sacrebleu! Comme vous pratiquez généreusement le pardon des injures que vous avez commises, vous autres Allemands.</p> @@ -611,211 +567,211 @@ que vous avez commises, vous autres Allemands.</p> <p>—Je m'explique.</p> -<p>«L'Allemagne s'est battue contre la France... un duel entre +<p>«L'Allemagne s'est battue contre la France... un duel entre nations... comme entre gentlemen.</p> -<p>«Rien de mieux.</p> +<p>«Rien de mieux.</p> -<p>«Mais que diriez-vous du gentleman qui, à l'issue d'un combat +<p>«Mais que diriez-vous du gentleman qui, à l'issue d'un combat singulier, -rançonnerait son adversaire vaincu et lui volerait sa montre ou son +rançonnerait son adversaire vaincu et lui volerait sa montre ou son portefeuille?</p> -<p>«Vous, moi, sir Arthur Leslie, d'Ambrieux, tout le monde +<p>«Vous, moi, sir Arthur Leslie, d'Ambrieux, tout le monde enfin, dirait -que c'est un... ma foi! je ne sais pas le mot allemand équivalent au +que c'est un... ma foi! je ne sais pas le mot allemand équivalent au mot -français, très énergique, qui me brûle les lèvres.</p> +français, très énergique, qui me brûle les lèvres.</p> -<p>«Je voudrais cependant le connaître pour qualifier le rôle de -l'Allemagne vis-à-vis de la France, car l'Alsace-Lorraine est un bijou +<p>«Je voudrais cependant le connaître pour qualifier le rôle de +l'Allemagne vis-à -vis de la France, car l'Alsace-Lorraine est un bijou de prix...</p> -<p>—Sériakoff!...</p> +<p>—Sériakoff!...</p> <p>—Eh! mon cher, voici la seconde fois que vous criez mon nom -d'une façon +d'une façon toute bizarre...</p> -<p>«On dirait l'éternuement d'un chat qui a une arête dans le +<p>«On dirait l'éternuement d'un chat qui a une arête dans le gosier.</p> -<p>«Si mes paroles vous sont désagréables, dites-le.</p> +<p>«Si mes paroles vous sont désagréables, dites-le.</p> -<p>«L'Angleterre produit le meilleur acier du monde, et avec un +<p>«L'Angleterre produit le meilleur acier du monde, et avec un peu de -bonne volonté, nous pourrions trouver une jolie paire de lames pour +bonne volonté, nous pourrions trouver une jolie paire de lames pour nous -faire la barbe demain matin.»</p> +faire la barbe demain matin.»</p> -<p>Très pâle, mais calme et résolu, Pregel allait riposter par un +<p>Très pâle, mais calme et résolu, Pregel allait riposter par un mot susceptible de rendre toute conciliation impossible.</p> <p>Sir Arthur Leslie, en bon Anglais amateur de sport, flairant une -rencontre dont il serait le témoin obligé, n'avait pas fait un geste -pour arrêter la querelle naissante.</p> +rencontre dont il serait le témoin obligé, n'avait pas fait un geste +pour arrêter la querelle naissante.</p> -<p>Du reste, le digne gentleman était un peu gris, et cela +<p>Du reste, le digne gentleman était un peu gris, et cela l'amusait, de -voir ses convives s'asticoter. Fidèle à la politique de son pays qui -consiste à faire battre les autres pour en tirer profit ou distraction, -il attendait l'intervention du Français.</p> +voir ses convives s'asticoter. Fidèle à la politique de son pays qui +consiste à faire battre les autres pour en tirer profit ou distraction, +il attendait l'intervention du Français.</p> <p>Elle ne se fit pas attendre.</p> -<p>«Messieurs, dit-il en développant lentement sa stature de géant, -permettez-moi de vous mettre d'accord, en ma qualité de principal -intéressé, ou tout au moins d'assumer les responsabilités d'une affaire -dont je suis la cause occasionnelle.»</p> +<p>«Messieurs, dit-il en développant lentement sa stature de géant, +permettez-moi de vous mettre d'accord, en ma qualité de principal +intéressé, ou tout au moins d'assumer les responsabilités d'une affaire +dont je suis la cause occasionnelle.»</p> -<p>Pregel et Sériakoff voulurent l'interrompre et protester.</p> +<p>Pregel et Sériakoff voulurent l'interrompre et protester.</p> -<p>«Je vous en prie, messieurs, laissez-moi parler; vous jugerez +<p>«Je vous en prie, messieurs, laissez-moi parler; vous jugerez ensuite et ferez ce que la raison commandera.</p> -<p>«Si la France a de tout temps été, comme on le répète encore, +<p>«Si la France a de tout temps été, comme on le répète encore, assez -riche pour payer sa gloire, elle ne l'était pas moins pour payer sa -défaite.</p> +riche pour payer sa gloire, elle ne l'était pas moins pour payer sa +défaite.</p> -<p>«Elle a soldé sans récriminer les milliards conquis et n'eût -conservé -des jours sombres de l'année maudite qu'un souvenir dont l'amertume se -fût bientôt atténuée, si on ne lui eût imposé une atroce mutilation.</p> +<p>«Elle a soldé sans récriminer les milliards conquis et n'eût +conservé +des jours sombres de l'année maudite qu'un souvenir dont l'amertume se +fût bientôt atténuée, si on ne lui eût imposé une atroce mutilation.</p> -<p>«Vous, Anglais, vous, Russes, lui avez-vous tenu rancune de +<p>«Vous, Anglais, vous, Russes, lui avez-vous tenu rancune de ses -victoires et vous a-t-elle haïs pour ses défaites?</p> +victoires et vous a-t-elle haïs pour ses défaites?</p> -<p>«Jamais! Car si elle a été magnanime aux jours de succès, vous +<p>«Jamais! Car si elle a été magnanime aux jours de succès, vous lui avez -épargné, après ses revers, la suprême honte et l'affreuse douleur du -démembrement.</p> +épargné, après ses revers, la suprême honte et l'affreuse douleur du +démembrement.</p> -<p>«Et vous semblez étonnés, vous, Allemands, si après avoir si +<p>«Et vous semblez étonnés, vous, Allemands, si après avoir si cruellement -pesé sur elle de tout le poids de vos victoires, elle conserve un +pesé sur elle de tout le poids de vos victoires, elle conserve un souvenir amer de sa mutilation!</p> -<p>«En présence de ce lambeau de sa chair brutalement arraché, +<p>«En présence de ce lambeau de sa chair brutalement arraché, devant cette -plaie incurable qui saigne toujours à son flanc, vous vous dites: -«C'est -extraordinaire! on ne nous aime pas en France, et on pense toujours à +plaie incurable qui saigne toujours à son flanc, vous vous dites: +«C'est +extraordinaire! on ne nous aime pas en France, et on pense toujours à la -revanche...»</p> +revanche...»</p> -<p>«Mettez-vous à ma place, vous, monsieur Pregel, que je regarde +<p>«Mettez-vous à ma place, vous, monsieur Pregel, que je regarde comme un patriote, et dites-moi ce que vous penseriez de nous, si nous -acceptions de gaîté de cœur cette clause lugubre imposée par vos -plénipotentiaires.</p> +acceptions de gaîté de cœur cette clause lugubre imposée par vos +plénipotentiaires.</p> -<p>«Ne demandez donc pas notre amitié, parce que cette amitié +<p>«Ne demandez donc pas notre amitié, parce que cette amitié serait absurde; ne demandez pas davantage l'oubli, parce que cet oubli serait monstrueux.</p> -<p>«Et surtout, ne trouvez pas étrange si l'on se recueille -là-bas, à +<p>«Et surtout, ne trouvez pas étrange si l'on se recueille +là -bas, à l'occident des Vosges.</p> -<p>«Aussi, avant de songer au superflu, nous devons préparer le -nécessaire. -Ce superflu, c'est pour nous cette gloire que procurent les expéditions -périlleuses dont nous nous abstenons, au grand regret de votre -compatriote meinherr Ebermann; le nécessaire, c'est le souci de notre -sécurité.</p> +<p>«Aussi, avant de songer au superflu, nous devons préparer le +nécessaire. +Ce superflu, c'est pour nous cette gloire que procurent les expéditions +périlleuses dont nous nous abstenons, au grand regret de votre +compatriote meinherr Ebermann; le nécessaire, c'est le souci de notre +sécurité.</p> -<p>«En ces temps de triple alliance, où le vieux dicton: <em>si +<p>«En ces temps de triple alliance, où le vieux dicton: <i>si vis pacem para -bellum</em> transforme l'Europe en un formidable camp retranché, +bellum</i> transforme l'Europe en un formidable camp retranché, notre -défense nationale a besoin de tous ses moyens. Elle exige qu'aucune -unité, même la plus infime, ne soit distraite au profit d'une œuvre -étrangère à notre régénération.</p> +défense nationale a besoin de tous ses moyens. Elle exige qu'aucune +unité, même la plus infime, ne soit distraite au profit d'une œuvre +étrangère à notre régénération.</p> -<p>«Nous restons chez nous, monsieur! Et jusqu'à nouvel ordre, -notre pôle +<p>«Nous restons chez nous, monsieur! Et jusqu'à nouvel ordre, +notre pôle Nord, c'est l'Alsace-Lorraine.</p> -<p>—Bravo! s'écrie le Russe enthousiasmé, bravo! mon vaillant -Français.</p> +<p>—Bravo! s'écrie le Russe enthousiasmé, bravo! mon vaillant +Français.</p> -<p>—Mon cher d'Ambrieux, dit à son tour sir Arthur Leslie, vous +<p>—Mon cher d'Ambrieux, dit à son tour sir Arthur Leslie, vous parlez en gentleman et en patriote.</p> -<p>«Croyez à ma vive sympathie et à ma profonde estime.»</p> +<p>«Croyez à ma vive sympathie et à ma profonde estime.»</p> -<p>Pregel, ne trouvant rien à répondre, s'inclina courtoisement.</p> +<p>Pregel, ne trouvant rien à répondre, s'inclina courtoisement.</p> -<p>«Cependant, continua d'Ambrieux de sa voix vibrante, ce que +<p>«Cependant, continua d'Ambrieux de sa voix vibrante, ce que notre -gouvernement, sollicité par de si graves intérêts, ne peut pas, ne doit -pas entreprendre, un simple particulier aurait peut-être la faculté de +gouvernement, sollicité par de si graves intérêts, ne peut pas, ne doit +pas entreprendre, un simple particulier aurait peut-être la faculté de le tenter.</p> -<p>«Somme toute, il n'y a pas, que je sache, péril en la demeure, +<p>«Somme toute, il n'y a pas, que je sache, péril en la demeure, et en cas -de conflit immédiat, ce ne serait toujours qu'un volontaire de moins.</p> +de conflit immédiat, ce ne serait toujours qu'un volontaire de moins.</p> -<p>«Monsieur Pregel, voulez-vous accepter un défi?</p> +<p>«Monsieur Pregel, voulez-vous accepter un défi?</p> -<p>—Monsieur d'Ambrieux, répondit l'Allemand, sans entrer dans +<p>—Monsieur d'Ambrieux, répondit l'Allemand, sans entrer dans des -considérations d'ordre purement sentimental que j'admets et respecte -chez vos concitoyens, j'accepte votre défi, à la condition toutefois +considérations d'ordre purement sentimental que j'admets et respecte +chez vos concitoyens, j'accepte votre défi, à la condition toutefois qu'il ne doive susciter aucun incident capable de mettre aux prises nos gouvernements.</p> <p>—Je l'entends bien ainsi.</p> -<p>«Je possède une fortune considérable... Vous aussi, peut-être.</p> +<p>«Je possède une fortune considérable... Vous aussi, peut-être.</p> -<p>«Du reste, peu importe!</p> +<p>«Du reste, peu importe!</p> -<p>«Vous pourrez, en invoquant le précédent de la <em>Germania</em> +<p>«Vous pourrez, en invoquant le précédent de la <i>Germania</i> et de la -<em>Hansa</em>, trouver un appui que ne vous refuseront pas +<i>Hansa</i>, trouver un appui que ne vous refuseront pas vos compatriotes, -surtout quand ils sauront qu'il s'agit de répondre au défi d'un -Français.</p> +surtout quand ils sauront qu'il s'agit de répondre au défi d'un +Français.</p> <p>—Que voulez-vous dire?</p> -<p>—Que je veux équiper à mes frais un navire et le conduire -là-bas, sur -la route du Pôle.</p> +<p>—Que je veux équiper à mes frais un navire et le conduire +là -bas, sur +la route du Pôle.</p> -<p>«... Je vous propose d'en faire autant, et d'accepter un +<p>«... Je vous propose d'en faire autant, et d'accepter un rendez-vous, au -milieu de l'<em>Enfer de Glace</em>.</p> +milieu de l'<i>Enfer de Glace</i>.</p> -<p>«Au lieu de faire, comme à la <em>National Gallery</em>, -de la géographie en -chambre, nous nous élancerons, à travers l'inconnu, cherchant à +<p>«Au lieu de faire, comme à la <i>National Gallery</i>, +de la géographie en +chambre, nous nous élancerons, à travers l'inconnu, cherchant à devancer -ceux qui nous ont précédés sur la voie douloureuse, et luttant à armes -égales chacun pour la gloire de notre patrie.</p> +ceux qui nous ont précédés sur la voie douloureuse, et luttant à armes +égales chacun pour la gloire de notre patrie.</p> -<p>«Acceptez-vous?</p> +<p>«Acceptez-vous?</p> -<p>—J'accepte, monsieur, répondit gravement Pregel sans hésiter.</p> +<p>—J'accepte, monsieur, répondit gravement Pregel sans hésiter.</p> -<p>«Votre proposition est trop belle pour que j'en décline le -périlleux -honneur, et ce ne sera pas de ma faute, je vous le jure, si là-bas le -drapeau allemand ne s'avance pas plus loin que le pavillon français.</p> +<p>«Votre proposition est trop belle pour que j'en décline le +périlleux +honneur, et ce ne sera pas de ma faute, je vous le jure, si là -bas le +drapeau allemand ne s'avance pas plus loin que le pavillon français.</p> <p>—Plus la lutte sera vive, plus l'honneur sera grand pour le vainqueur -et je vous assure que, de mon côté, je ferai tout au monde pour assurer -le triomphe de l'étendard aux trois couleurs.</p> +et je vous assure que, de mon côté, je ferai tout au monde pour assurer +le triomphe de l'étendard aux trois couleurs.</p> <p>—Monsieur, vous avez ma parole.</p> @@ -823,608 +779,608 @@ le triomphe de l'étendard aux trois couleurs.</p> <p>—Quand voulez-vous partir?</p> -<p>—Mais, de suite, si vous ne voyez nul inconvénient à ce départ -précipité.</p> +<p>—Mais, de suite, si vous ne voyez nul inconvénient à ce départ +précipité.</p> <p>—Aucun.</p> <p>—Eh bien! messieurs, au revoir.</p> -<p>«Merci de votre aimable hospitalité, sir Arthur Leslie.</p> +<p>«Merci de votre aimable hospitalité, sir Arthur Leslie.</p> -<p>«Merci à vous, mon cher Sériakoff, d'avoir provoqué cet +<p>«Merci à vous, mon cher Sériakoff, d'avoir provoqué cet incident.</p> <p>—Et vous m'emmenez, hein! d'Ambrieux?...</p> -<p>«En ma qualité de Russe, je suis un peu parent de la banquise.</p> +<p>«En ma qualité de Russe, je suis un peu parent de la banquise.</p> -<p>—Impossible, à mon grand regret, cher ami.</p> +<p>—Impossible, à mon grand regret, cher ami.</p> -<p>«L'expédition doit être exclusivement française.</p> +<p>«L'expédition doit être exclusivement française.</p> <p>—Allons, tant pis!</p> -<p>«J'eusse été pourtant bien heureux de vous accompagner, et de -contribuer, dans la limite de mes moyens, à la victoire que je vous -souhaite de tout cœur au pavillon français.</p> +<p>«J'eusse été pourtant bien heureux de vous accompagner, et de +contribuer, dans la limite de mes moyens, à la victoire que je vous +souhaite de tout cœur au pavillon français.</p> <p>—Encore une fois, messieurs, au revoir, termina d'Ambrieux en prenant -congé.</p> +congé.</p> -<p>«Nous sommes en mai et le temps presse.</p> +<p>«Nous sommes en mai et le temps presse.</p> -<p>—Celui-là, messieurs, ira loin! dit sir Arthur Leslie quand +<p>—Celui-là , messieurs, ira loin! dit sir Arthur Leslie quand d'Ambrieux fut sorti.</p> -<p>—Et il ne sera pas seul!» riposta Pregel en se retirant à son +<p>—Et il ne sera pas seul!» riposta Pregel en se retirant à son tour.</p> <h3><a name="I-II" id="I-II">II</a></h3> <div class="cdesc">Avant l'appareillage.—Le capitaine d'Ambrieux.—Pour la patrie!—Un -brave.—Descendant des Gaulois.—Construction de la <em>Gallia</em>.—Equipement -d'un navire.—Matériel que comporte une expédition polaire.—Soins -minutieux donnés à l'approvisionnement et à l'habillement.—Equipage -bigarré mais irréprochable.—Tous Français.—Instant solennel.—Départ.</div> +brave.—Descendant des Gaulois.—Construction de la <i>Gallia</i>.—Equipement +d'un navire.—Matériel que comporte une expédition polaire.—Soins +minutieux donnés à l'approvisionnement et à l'habillement.—Equipage +bigarré mais irréprochable.—Tous Français.—Instant solennel.—Départ.</div> -<p class="right">«Le Havre, 1<sup>er</sup> mai 1887.</p> +<p class="right">«Le Havre, 1<sup>er</sup> mai 1887.</p> -<p class="left">«Mes chers parents,</p> +<p class="left">«Mes chers parents,</p> -<p>«Si je mets la main à la plume, c'est pour vous annoncer que +<p>«Si je mets la main à la plume, c'est pour vous annoncer que nous -appareillons aujourd'hui, à la marée du soir, c'est-à-dire dans deux -heures, et à seule fin finale de vous donner de mes nouvelles, vu que -d'ici à longtemps je ne trouverais pas de boîte aux lettres ni de +appareillons aujourd'hui, à la marée du soir, c'est-à -dire dans deux +heures, et à seule fin finale de vous donner de mes nouvelles, vu que +d'ici à longtemps je ne trouverais pas de boîte aux lettres ni de facteurs.</p> -<p>«Pour quant à vous dire que je suis content de mon engagement, je suis +<p>«Pour quant à vous dire que je suis content de mon engagement, je suis content. Mais je dois vous faire part d'abord que je ne navigue ni -pour l'Etat, puisque j'ai achevé mon temps, ni pour une compagnie +pour l'Etat, puisque j'ai achevé mon temps, ni pour une compagnie maritime, comme qui dirait Transatlantique ou Chargeurs, ni pour le -compte d'un armateur faisant pêche ou négoce.</p> +compte d'un armateur faisant pêche ou négoce.</p> -<p>«Je suis sur un navire appartenant à un homme riche qui voyage pour -son agrément, et qui s'en va dans un endroit qu'on appelle -pôle -Nord, peu connu des matelots et même des amiraux.</p> +<p>«Je suis sur un navire appartenant à un homme riche qui voyage pour +son agrément, et qui s'en va dans un endroit qu'on appelle +pôle +Nord, peu connu des matelots et même des amiraux.</p> -<p>«Mais ça ne fait rien, car paraît que nous partons en découverte. Une -idée de -particulier calé en monnaie, qu'a du temps à perdre et de -l'argent à faire gagner à de fins matelots.</p> +<p>«Mais ça ne fait rien, car paraît que nous partons en découverte. Une +idée de +particulier calé en monnaie, qu'a du temps à perdre et de +l'argent à faire gagner à de fins matelots.</p> -<p>«Ainsi, moi qui vous parle, je suis engagé pour trois ans, à -quatre-vingts francs par mois pour la première année, cent francs pour -la seconde et cent vingt francs pour la troisième.</p> +<p>«Ainsi, moi qui vous parle, je suis engagé pour trois ans, à +quatre-vingts francs par mois pour la première année, cent francs pour +la seconde et cent vingt francs pour la troisième.</p> -<p>«Pour être une somme conséquente, on pourra pas dire que ça soit pas -une somme conséquente.</p> +<p>«Pour être une somme conséquente, on pourra pas dire que ça soit pas +une somme conséquente.</p> -<p>«Bien mieux que ça encore. Paraît que tout un chacun touchera un -dixième de sa solde en plus, à partir du jour où que le navire aura +<p>«Bien mieux que ça encore. Paraît que tout un chacun touchera un +dixième de sa solde en plus, à partir du jour où que le navire aura franchi le cercle polaire.</p> -<p>«Vous devez connaître ça, vous, mon ancien, qu'avez couru la bordée du -côté des mers glaciales.</p> +<p>«Vous devez connaître ça, vous, mon ancien, qu'avez couru la bordée du +côté des mers glaciales.</p> -<p>«Paraît que ce cercle polaire, c'est comme qui dirait la ligne pour -les pays froids. Le maître nous a expliqué ça, rapport à la chose de -la haute paye; mais, pour tant qu'à moi, je n'ai rien compris, sinon -que ça me rapporterait un bitord de vingt-cinq ou trente pièces de +<p>«Paraît que ce cercle polaire, c'est comme qui dirait la ligne pour +les pays froids. Le maître nous a expliqué ça, rapport à la chose de +la haute paye; mais, pour tant qu'à moi, je n'ai rien compris, sinon +que ça me rapporterait un bitord de vingt-cinq ou trente pièces de cent sous par an.</p> -<p> «Mais, bien plus fort que tout le reste. Notre engagement, à tout un +<p> «Mais, bien plus fort que tout le reste. Notre engagement, à tout un chacun, porte qu'au retour, il y aura pour chaque homme une prime de -mille francs, si on monte à une certaine hauteur du côté de ce nommé -Pôle.</p> +mille francs, si on monte à une certaine hauteur du côté de ce nommé +Pôle.</p> -<p>«Dans ces conditions-là, c'est un vrai beurre de bourlinguer. Une -campagne vous enrichit un matelot et lui permet de s'établir en +<p>«Dans ces conditions-là , c'est un vrai beurre de bourlinguer. Une +campagne vous enrichit un matelot et lui permet de s'établir en rentrant.</p> -<p>«Faudra donc pas vous étonner si vous restez sans nouvelles, ni vous +<p>«Faudra donc pas vous étonner si vous restez sans nouvelles, ni vous tourmenter sur mon compte.</p> -<p>«Pour lors, je vous annonce que je suis en bonne santé, et que je -souhaite que la présente vous trouve de même, et je vous embrasse -tous, le pé, la mé, les petits, en vous promettant que je ferai mon +<p>«Pour lors, je vous annonce que je suis en bonne santé, et que je +souhaite que la présente vous trouve de même, et je vous embrasse +tous, le pé, la mé, les petits, en vous promettant que je ferai mon devoir de bon matelot normand.</p> -<p class="left">«Votre fils et frère pour la +<p class="left">«Votre fils et frère pour la vie,</p> <p class="right"><span class="smcap">Constant Guinard</span>.</p> -<p class="right"><span class="small">«Matelot à -bord du navire <em>Gallia</em>, pour deux heures encore au -bassin Bellot.»</span></p> +<p class="right"><span class="small">«Matelot à +bord du navire <i>Gallia</i>, pour deux heures encore au +bassin Bellot.»</span></p> -<p class="vsp">Après avoir élaboré avec de grands gestes d'écolier malhabile +<p class="vsp">Après avoir élaboré avec de grands gestes d'écolier malhabile cette -lettre dont la forme un peu fantaisiste est scrupuleusement respectée, +lettre dont la forme un peu fantaisiste est scrupuleusement respectée, le marin plia le papier en quatre, l'insinua dans une enveloppe, cacheta celle-ci en appuyant de toute la force de son gros poing sur la portion -gommée et se pencha au-dessus du bastingage.</p> +gommée et se pencha au-dessus du bastingage.</p> -<p>«Hé!... moussaillon... dit-il en hélant un gamin qui flânait +<p>«Hé!... moussaillon... dit-il en hélant un gamin qui flânait en curieux -sur le quai de la première darse du bassin.</p> +sur le quai de la première darse du bassin.</p> -<p>—Voilà, mon ancien.</p> +<p>—Voilà , mon ancien.</p> -<p>—Prends ce bout de billet et c'te pièce de dix sous.</p> +<p>—Prends ce bout de billet et c'te pièce de dix sous.</p> -<p>«Cours acheter un timbre, colle-le sur la lettre et mets-la +<p>«Cours acheter un timbre, colle-le sur la lettre et mets-la dans le -pertuis d'une boîte à poste.</p> +pertuis d'une boîte à poste.</p> -<p>«Tu boiras une bolée de cidre avec la monnaie.</p> +<p>«Tu boiras une bolée de cidre avec la monnaie.</p> -<p>—C'est inutile, mon garçon, dit un homme de haute taille, de +<p>—C'est inutile, mon garçon, dit un homme de haute taille, de belle et -noble figure, qui, accoudé sur la lisse, a entendu la recommandation du +noble figure, qui, accoudé sur la lisse, a entendu la recommandation du matelot.</p> <p>—A vos souhaits, capitaine, mais, pourtant, le bout de billet pour mes -vieux de là-bas...</p> +vieux de là -bas...</p> -<p>—Le maître va tout à l'heure se rendre à la poste, il +<p>—Le maître va tout à l'heure se rendre à la poste, il emportera ta -lettre avec les miennes et celles de tes camarades.»</p> +lettre avec les miennes et celles de tes camarades.»</p> -<p>Puis il ajoute, en s'adressant à un marin qui inspecte +<p>Puis il ajoute, en s'adressant à un marin qui inspecte minutieusement -les agrès du navire:</p> +les agrès du navire:</p> -<p>«Guénic, rassemble l'équipage.»</p> +<p>«Guénic, rassemble l'équipage.»</p> -<p>Ce dernier porte à ses lèvres un sifflet d'argent, et en tire -une série +<p>Ce dernier porte à ses lèvres un sifflet d'argent, et en tire +une série de sons stridents qui font surgir du panneau de la machine et de la -grande écoutille les hommes occupés à l'intérieur.</p> +grande écoutille les hommes occupés à l'intérieur.</p> -<p>En moins d'une minute tout le monde est rangé au pied du grand -mât, en +<p>En moins d'une minute tout le monde est rangé au pied du grand +mât, en face du capitaine.</p> -<p>«Mes amis, dit-il sans préambule, quand vous vous êtes engagés +<p>«Mes amis, dit-il sans préambule, quand vous vous êtes engagés pour la -campagne que nous allons entreprendre, on ne vous a pas caché les +campagne que nous allons entreprendre, on ne vous a pas caché les dangers et les souffrances qui vous attendaient.</p> -<p>«Vous avez signé en toute connaissance de cause, et pourtant, -j'éprouve -comme un dernier scrupule, avant de vous emmener là-bas, au pays +<p>«Vous avez signé en toute connaissance de cause, et pourtant, +j'éprouve +comme un dernier scrupule, avant de vous emmener là -bas, au pays inconnu dont tant de vaillants matelots ne sont pas revenus.</p> -<p>«Dans deux heures et demie, le navire aura quitté la France +<p>«Dans deux heures et demie, le navire aura quitté la France pour deux ou -trois années... peut-être pour toujours...</p> +trois années... peut-être pour toujours...</p> -<p>«Voyons, mes amis, pas de fausse honte... pas d'hésitation, +<p>«Voyons, mes amis, pas de fausse honte... pas d'hésitation, car -l'instant est grave... êtes-vous toujours fermement résolus à me suivre +l'instant est grave... êtes-vous toujours fermement résolus à me suivre quoi qu'il arrive?...</p> -<p>«S'il en est quelques-uns parmi vous qui craignent les +<p>«S'il en est quelques-uns parmi vous qui craignent les souffrances, les -privations, la maladie et la mort... qu'ils parlent sans appréhension -et demandent à débarquer... je romprai de bon gré leur engagement et ne +privations, la maladie et la mort... qu'ils parlent sans appréhension +et demandent à débarquer... je romprai de bon gré leur engagement et ne conserverai nul grief contre eux.</p> -<p>«Bien plus, je vais remettre à chacun de vous deux cents -francs, à titre -de gratification pour votre excellente conduite à bord, pour les soins -exceptionnels que vous avez donnés à l'armement du navire et à -l'arrimage de tout le matériel; cette somme est et demeure acquise à +<p>«Bien plus, je vais remettre à chacun de vous deux cents +francs, à titre +de gratification pour votre excellente conduite à bord, pour les soins +exceptionnels que vous avez donnés à l'armement du navire et à +l'arrimage de tout le matériel; cette somme est et demeure acquise à quiconque manifesterait l'intention d'abandonner mon bord.</p> -<p>«Quoique vos résolutions doivent être prises depuis longtemps, -réfléchissez cinq minutes encore... Consultez vos forces, faites appel -à votre énergie, concertez-vous et donnez votre réponse définitive au -maître d'équipage Guénic, qui me la transmettra.»</p> +<p>«Quoique vos résolutions doivent être prises depuis longtemps, +réfléchissez cinq minutes encore... Consultez vos forces, faites appel +à votre énergie, concertez-vous et donnez votre réponse définitive au +maître d'équipage Guénic, qui me la transmettra.»</p> -<p>Il allait se retirer sur le gaillard d'arrière pour ne pas +<p>Il allait se retirer sur le gaillard d'arrière pour ne pas influencer -par sa présence le groupe immobile des matelots, quand un jeune homme +par sa présence le groupe immobile des matelots, quand un jeune homme de -moyenne taille, plutôt petit que grand, mais d'aspect singulièrement -agile et vigoureux, quitte brusquement ses camarades, ôte son bonnet, -salue crânement son chef et s'écrie:</p> +moyenne taille, plutôt petit que grand, mais d'aspect singulièrement +agile et vigoureux, quitte brusquement ses camarades, ôte son bonnet, +salue crânement son chef et s'écrie:</p> -<p>«Merci pour vos bonnes paroles et vos bonnes intentions, +<p>«Merci pour vos bonnes paroles et vos bonnes intentions, capitaine; mais -je vous déclare sans embardées, au nom de l'équipage, que nous vous -suivrons partout!... fût-ce au diable s'il vous plaît d'y aller!</p> +je vous déclare sans embardées, au nom de l'équipage, que nous vous +suivrons partout!... fût-ce au diable s'il vous plaît d'y aller!</p> -<p>«Tous, tant que nous sommes ici, Provençaux et Bretons, +<p>«Tous, tant que nous sommes ici, Provençaux et Bretons, Normands et -Gascons, Flamands et Alsaciens, car il y a de tout, même des Parisiens, -sur ce crâne bateau, pas un ne flanchera...</p> +Gascons, Flamands et Alsaciens, car il y a de tout, même des Parisiens, +sur ce crâne bateau, pas un ne flanchera...</p> -<p>«Je vous le jure!... Pas vrai, les autres?...</p> +<p>«Je vous le jure!... Pas vrai, les autres?...</p> -<p>—Nous le jurons!» répondent d'une seule voix les hommes en +<p>—Nous le jurons!» répondent d'une seule voix les hommes en agitant leurs bonnets.</p> -<p>Puis éclate un immense cri: «Vive le capitaine!» qui se -répercute +<p>Puis éclate un immense cri: «Vive le capitaine!» qui se +répercute jusqu'au fond du bassin.</p> -<p>«A la bonne heure, mes braves! reprend l'officier dont l'œil +<p>«A la bonne heure, mes braves! reprend l'officier dont l'œil rayonne; -voilà qui est parlé en vaillants Français.</p> +voilà qui est parlé en vaillants Français.</p> -<p>«... L'œuvre à laquelle vous êtes associés désormais est -périlleuse +<p>«... L'œuvre à laquelle vous êtes associés désormais est +périlleuse autant que grandiose... J'ajouterai qu'elle est en quelque sorte nationale, puisque, j'en ai le ferme espoir, nous planterons le drapeau -tricolore là où jamais humain n'a mis le pied, et que l'honneur de nos -découvertes rejaillira sur notre pays.</p> +tricolore là où jamais humain n'a mis le pied, et que l'honneur de nos +découvertes rejaillira sur notre pays.</p> -<p>«En avant!... matelots!... En avant et pour la patrie!</p> +<p>«En avant!... matelots!... En avant et pour la patrie!</p> -<p>«Vive la France!</p> +<p>«Vive la France!</p> -<p>—Vive la France!» rugissent en trépignant d'enthousiasme les +<p>—Vive la France!» rugissent en trépignant d'enthousiasme les matelots -électrisés.</p> +électrisés.</p> -<p>Un fier homme, en vérité, que cet officier vibrant de +<p>Un fier homme, en vérité, que cet officier vibrant de patriotisme et qui -domine de toute la tête son équipage frémissant.</p> +domine de toute la tête son équipage frémissant.</p> -<p>Oui, un fier homme, que l'on a déjà reconnu aux termes de son +<p>Oui, un fier homme, que l'on a déjà reconnu aux termes de son allocution -et surtout à sa physionomie entrevue au Congrès géographique de +et surtout à sa physionomie entrevue au Congrès géographique de Londres, car elle est de celles qu'on n'oublie pas.</p> -<p>Physionomie qui est essentiellement celle d'un Français, comme +<p>Physionomie qui est essentiellement celle d'un Français, comme aussi le nom: d'Ambrieux.</p> <p>Quarante-deux ou quarante-trois ans, mais paraissant plus jeune que son -âge, une taille de géant, des membres d'athlète. Ce qui frappe tout -d'abord à son aspect, c'est la coupe du visage aux traits énergiques et -pleins d'audace. Par une étrange rétrogradation vers le prototype de +âge, une taille de géant, des membres d'athlète. Ce qui frappe tout +d'abord à son aspect, c'est la coupe du visage aux traits énergiques et +pleins d'audace. Par une étrange rétrogradation vers le prototype de notre race, ce visage rappelle, -à s'y méprendre, celui des anciens -Gaulois, nos ancêtres qui ne craignaient qu'une chose, la chute du ciel!</p> +à s'y méprendre, celui des anciens +Gaulois, nos ancêtres qui ne craignaient qu'une chose, la chute du ciel!</p> -<p>Même front de statue antique, même chevelure fauve, mêmes yeux +<p>Même front de statue antique, même chevelure fauve, mêmes yeux couleur -d'aigue-marine, même nez à la fière courbure aquiline, rien ne manque à -ce masque d'une époque héroïque, pas même les longues moustaches, +d'aigue-marine, même nez à la fière courbure aquiline, rien ne manque à +ce masque d'une époque héroïque, pas même les longues moustaches, fauves comme la chevelure, et qui retombent en deux pointes jusqu'au-dessous de -la mâchoire.</p> +la mâchoire.</p> <p>Issu d'une opulente famille ardennaise, dont l'origine se perd dans la -nuit des siècles, puisqu'elle remonte, dit-on, à Ambiorix, dont le nom +nuit des siècles, puisqu'elle remonte, dit-on, à Ambiorix, dont le nom se retrouve presque lettre pour lettre dans le sien<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a> <a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, -il venait d'être -promu enseigne de vaisseau quand éclata la guerre franco-allemande.</p> +il venait d'être +promu enseigne de vaisseau quand éclata la guerre franco-allemande.</p> -<p>Envoyé à l'armée de la Loire, il fut, après des prodiges de +<p>Envoyé à l'armée de la Loire, il fut, après des prodiges de valeur, -décoré à la bataille d'Arthenay. Blessé grièvement à la retraite du -Mans, le gouvernement de la Défense nationale le nomma lieutenant de -vaisseau à titre auxiliaire.</p> +décoré à la bataille d'Arthenay. Blessé grièvement à la retraite du +Mans, le gouvernement de la Défense nationale le nomma lieutenant de +vaisseau à titre auxiliaire.</p> -<p>Remis simple enseigne, alors qu'il méritait mieux, par la +<p>Remis simple enseigne, alors qu'il méritait mieux, par la commission de -révision des grades, il fut tellement exaspéré de cette injustice, +révision des grades, il fut tellement exaspéré de cette injustice, qu'il -fit un coup de tête et donna sa démission, malgré les instances de -l'amiral Jauréguiberry qui, ayant pu apprécier ses hautes capacités, -l'affectionnait particulièrement.</p> +fit un coup de tête et donna sa démission, malgré les instances de +l'amiral Jauréguiberry qui, ayant pu apprécier ses hautes capacités, +l'affectionnait particulièrement.</p> -<p>Rendu maître d'une fortune colossale par la mort prématurée de +<p>Rendu maître d'une fortune colossale par la mort prématurée de ses -parents, il se garda bien de verser dans l'ornière où trop souvent -s'abattent les désœuvrés de notre époque.</p> +parents, il se garda bien de verser dans l'ornière où trop souvent +s'abattent les désœuvrés de notre époque.</p> -<p>Ayant conservé, fort heureusement, de son ancienne profession +<p>Ayant conservé, fort heureusement, de son ancienne profession qu'il -regrettait toujours, le goût de l'étude et des voyages, il se passionna -pour la géographie et devint un de nos plus vaillants explorateurs.</p> +regrettait toujours, le goût de l'étude et des voyages, il se passionna +pour la géographie et devint un de nos plus vaillants explorateurs.</p> -<p>Délégué par la Société de Géographie de France au Congrès international -de Londres, on sait comment il brûla la politesse à ses collègues, à la -suite du dîner offert par sir Arthur Leslie.</p> +<p>Délégué par la Société de Géographie de France au Congrès international +de Londres, on sait comment il brûla la politesse à ses collègues, à la +suite du dîner offert par sir Arthur Leslie.</p> -<p>Comme il l'avait dit en prenant congé, le temps pressait, car -on était -au 13 mai, et la future expédition polaire n'existait encore qu'à -l'état -de projet, ou plutôt de défi.</p> +<p>Comme il l'avait dit en prenant congé, le temps pressait, car +on était +au 13 mai, et la future expédition polaire n'existait encore qu'à +l'état +de projet, ou plutôt de défi.</p> <p>Mais que ne peut l'argent, surtout quand il est mis en œuvre par un homme de la trempe de l'ancien officier de marine!</p> -<p>Il prit sans désemparer le train de Southampton, puis le +<p>Il prit sans désemparer le train de Southampton, puis le bateau du -Havre, débarqua douze heures après et courut d'une haleine aux +Havre, débarqua douze heures après et courut d'une haleine aux chantiers de M. Normand.</p> -<p>Il lui fallait, coûte que coûte, un navire spécial, et dans le +<p>Il lui fallait, coûte que coûte, un navire spécial, et dans le plus bref -délai. Ainsi pris à l'improviste, mais jugeant aussitôt de l'envergure -de l'homme à la grandeur de l'entreprise, l'éminent constructeur se mit -à l'œuvre sans perdre un instant.</p> +délai. Ainsi pris à l'improviste, mais jugeant aussitôt de l'envergure +de l'homme à la grandeur de l'entreprise, l'éminent constructeur se mit +à l'œuvre sans perdre un instant.</p> -<p>Ayant reçu carte blanche pour la dépense, il étudia +<p>Ayant reçu carte blanche pour la dépense, il étudia minutieusement, avec -d'Ambrieux, les plans du bâtiment à improviser et fit telle diligence, -que trois semaines après, ces plans étaient établis, ainsi que le devis.</p> +d'Ambrieux, les plans du bâtiment à improviser et fit telle diligence, +que trois semaines après, ces plans étaient établis, ainsi que le devis.</p> -<p>Le vingt-deuxième jour, on mettait en chantier la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Le vingt-deuxième jour, on mettait en chantier la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Sur ces entrefaites, l'ancien officier, qui s'occupait déjà de +<p>Sur ces entrefaites, l'ancien officier, qui s'occupait déjà de recruter -des hommes pour son équipage, retrouva le capitaine au long cours -Berchou qu'il avait eu sous ses ordres, comme sergent d'armes, à -l'armée +des hommes pour son équipage, retrouva le capitaine au long cours +Berchou qu'il avait eu sous ses ordres, comme sergent d'armes, à +l'armée de la Loire.</p> <p>Devenu capitaine de la marine marchande, Berchou, fin manœuvrier, -homme de haute probité, d'action et de résolution, accepta avec +homme de haute probité, d'action et de résolution, accepta avec enthousiasme la place de second.</p> -<p>Il entra aussitôt en fonctions et fut d'un précieux secours à +<p>Il entra aussitôt en fonctions et fut d'un précieux secours à son chef, -très ferré sans doute en théorie nautique, mais ignorant maintes -questions pratiques familières à Berchou qui avait l'œil à tout et ne -passait sur aucun détail.</p> +très ferré sans doute en théorie nautique, mais ignorant maintes +questions pratiques familières à Berchou qui avait l'œil à tout et ne +passait sur aucun détail.</p> -<p>Quatre mois après sa mise en chantier, la <em>Gallia</em> -était lancée. On -était alors à la mi-septembre. Après deux autres mois, elle était -pourvue de sa machine, de ses mâts, de ses agrès, et toute prête à être -approvisionnée en vue de sa destination.</p> +<p>Quatre mois après sa mise en chantier, la <i>Gallia</i> +était lancée. On +était alors à la mi-septembre. Après deux autres mois, elle était +pourvue de sa machine, de ses mâts, de ses agrès, et toute prête à être +approvisionnée en vue de sa destination.</p> -<p>C'est un superbe spécimen d'architecture navale, malgré ses +<p>C'est un superbe spécimen d'architecture navale, malgré ses dimensions relativement restreintes, et son apparence un peu massive, sous laquelle -un observateur superficiel ne soupçonnerait pas des qualités de premier -ordre. Tout le superflu de l'élégance a été sacrifié à la solidité, car -la <em>Gallia</em> doit, le cas échéant, résister comme un +un observateur superficiel ne soupçonnerait pas des qualités de premier +ordre. Tout le superflu de l'élégance a été sacrifié à la solidité, car +la <i>Gallia</i> doit, le cas échéant, résister comme un bloc plein aux -terribles pressions des glaces. Elle est gréée en goélette, jauge +terribles pressions des glaces. Elle est gréée en goélette, jauge seulement trois cents tonneaux, et porte une machine de deux cents -chevaux, qui a fourni aux essais une vitesse de dix nœuds à l'heure; -vitesse et capacité suffisantes, car s'il importe peu de posséder une -rapidité plus ou moins grande, entre les chenaux encombrés de glaçons, -il n'est pas besoin d'un emplacement bien considérable pour +chevaux, qui a fourni aux essais une vitesse de dix nœuds à l'heure; +vitesse et capacité suffisantes, car s'il importe peu de posséder une +rapidité plus ou moins grande, entre les chenaux encombrés de glaçons, +il n'est pas besoin d'un emplacement bien considérable pour transporter, -sur le lieu de l'hivernage, les membres et le matériel de l'expédition.</p> - -<p>Son avant renforcé d'une façon extraordinaire au moyen de -pièces de bois -ingénieusement disposées, est recouvert en outre d'une plaque d'acier -qui se termine en un coin aigu formant l'étrave. L'élancement de cette -étrave est nul, en ce sens qu'elle forme un angle droit avec la quille, -de façon à permettre au navire de se frayer, sous l'impulsion de sa -machine, un chemin à travers les glaces.</p> - -<p>L'hélice et le gouvernail ont été disposés de façon à pouvoir -être -facilement ramenés à bord, au cas où une circonstance fortuite +sur le lieu de l'hivernage, les membres et le matériel de l'expédition.</p> + +<p>Son avant renforcé d'une façon extraordinaire au moyen de +pièces de bois +ingénieusement disposées, est recouvert en outre d'une plaque d'acier +qui se termine en un coin aigu formant l'étrave. L'élancement de cette +étrave est nul, en ce sens qu'elle forme un angle droit avec la quille, +de façon à permettre au navire de se frayer, sous l'impulsion de sa +machine, un chemin à travers les glaces.</p> + +<p>L'hélice et le gouvernail ont été disposés de façon à pouvoir +être +facilement ramenés à bord, au cas où une circonstance fortuite menacerait de mettre hors d'usage ces organes si essentiels.</p> -<p>En plus d'une petite chaloupe à vapeur bien saisie sur ses +<p>En plus d'une petite chaloupe à vapeur bien saisie sur ses dromes, la -<em>Gallia</em> possède trois baleinières et un bateau -plat, de sept mètres de -long sur un mètre quarante de large, pouvant contenir vingt hommes avec +<i>Gallia</i> possède trois baleinières et un bateau +plat, de sept mètres de +long sur un mètre quarante de large, pouvant contenir vingt hommes avec quatre tonnes de vivres et que quatre matelots peuvent transporter sur -les épaules.</p> +les épaules.</p> -<p>Le navire avant été construit en vue de plusieurs hivernages -consécutifs -sous des latitudes où la vie semble de prime abord impossible, les -précautions les plus minutieuses ont été prises pour combattre le +<p>Le navire avant été construit en vue de plusieurs hivernages +consécutifs +sous des latitudes où la vie semble de prime abord impossible, les +précautions les plus minutieuses ont été prises pour combattre le froid, l'implacable et mortel ennemi.</p> -<p>Le logement de l'équipage, fractionné en trois chambres, est -placé à -l'avant et reçoit la chaleur d'un calorifère chauffé à la houille. +<p>Le logement de l'équipage, fractionné en trois chambres, est +placé à +l'avant et reçoit la chaleur d'un calorifère chauffé à la houille. Entre -la paroi extérieure de ces chambres, garnies d'un épais revêtement de -feutre, et la paroi intérieure de la coque, se trouve un espace libre -rempli de sciure de bois pour empêcher l'invasion du froid et de -l'humidité. Et toutes les issues par où pourrait s'introduire le plus -léger souffle de la bise glacée, sont hermétiquement closes.</p> - -<p>Les soutes aux vivres, qui regorgent littéralement, sont -approvisionnées -pour quatre ans. Peu de viande et de poisson salé. Mais en revanche, de -véritables montagnes de conserves en boîtes, qui donnent presque +la paroi extérieure de ces chambres, garnies d'un épais revêtement de +feutre, et la paroi intérieure de la coque, se trouve un espace libre +rempli de sciure de bois pour empêcher l'invasion du froid et de +l'humidité. Et toutes les issues par où pourrait s'introduire le plus +léger souffle de la bise glacée, sont hermétiquement closes.</p> + +<p>Les soutes aux vivres, qui regorgent littéralement, sont +approvisionnées +pour quatre ans. Peu de viande et de poisson salé. Mais en revanche, de +véritables montagnes de conserves en boîtes, qui donnent presque l'illusion des vivres frais et permettent de varier l'ordinaire; sans -omettre le pemmican, d'une conservation si facile, et particulièrement +omettre le pemmican, d'une conservation si facile, et particulièrement nutritif sous un petit volume. Les vins et les spiritueux, tous de -premier choix, surabondent, comme aussi le thé et le café, ces toniques +premier choix, surabondent, comme aussi le thé et le café, ces toniques par excellence.</p> <p>Notons en passant le jus de citron en tablettes, les pastilles de chaux -et de chlorate de potasse, des graines de cresson et de cochléaria, et -autres antiscorbutiques destinés à combattre l'éventualité du scorbut, -cet autre ennemi des expéditions polaires.</p> +et de chlorate de potasse, des graines de cresson et de cochléaria, et +autres antiscorbutiques destinés à combattre l'éventualité du scorbut, +cet autre ennemi des expéditions polaires.</p> -<p>Puis le matériel scientifique, très complet, ainsi que la +<p>Puis le matériel scientifique, très complet, ainsi que la pharmacie; -puis la bibliothèque, un piano et divers instruments de musique; puis -encore un assortiment d'explosifs les plus énergiques, une puissante -batterie d'accumulateurs Planté, plusieurs centaines de mètres de fils -métalliques enduits de gutta-percha, des scies à glace, des tarières -immenses, des haches énormes, un appareil d'éclairage électrique, une +puis la bibliothèque, un piano et divers instruments de musique; puis +encore un assortiment d'explosifs les plus énergiques, une puissante +batterie d'accumulateurs Planté, plusieurs centaines de mètres de fils +métalliques enduits de gutta-percha, des scies à glace, des tarières +immenses, des haches énormes, un appareil d'éclairage électrique, une vaste poche en caoutchouc que l'on gonfle en insufflant de l'air, et qui se transforme en radeau, bref, tout un monde.</p> -<p>Enfin, la sollicitude éclairée du chef n'a pas négligé +<p>Enfin, la sollicitude éclairée du chef n'a pas négligé l'importante -question de l'habillement qui, sous la zone hyperboréenne, est affaire +question de l'habillement qui, sous la zone hyperboréenne, est affaire de vie ou de mort.</p> -<p>Le magasin spécial renferme une collection réellement +<p>Le magasin spécial renferme une collection réellement incomparable -d'étoffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouatés et -doublés de flanelles, chemises, caleçons et pantalons de laine douce, -pourvus de boutons en ivoire végétal, et cousus avec du fil en poil de -chèvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous +d'étoffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouatés et +doublés de flanelles, chemises, caleçons et pantalons de laine douce, +pourvus de boutons en ivoire végétal, et cousus avec du fil en poil de +chèvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous l'influence -du froid. Bottes en toile à voile, bien préférables au cuir qui se +du froid. Bottes en toile à voile, bien préférables au cuir qui se racornit et se fendille dans la neige, bachelicks en fourrure couvrant -complètement la tête, le cou et les épaules, gants en peau de loutre de +complètement la tête, le cou et les épaules, gants en peau de loutre de mer, montant jusqu'au coude, et assez amples pour recouvrir la main -déjà -munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'élan -et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrés sur les deux faces, -dans lesquels trois hommes peuvent se blottir côte à côte, pour +déjà +munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'élan +et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrés sur les deux faces, +dans lesquels trois hommes peuvent se blottir côte à côte, pour bivouaquer en plein air.</p> -<p>Bref, le capitaine a su pourvoir à tout et procurer à son -équipage un -nécessaire à un point surabondant, que des gens inexpérimentés +<p>Bref, le capitaine a su pourvoir à tout et procurer à son +équipage un +nécessaire à un point surabondant, que des gens inexpérimentés pourraient le regarder comme superflu.</p> <p>Un exemple, entre cent, de cette sollicitude qui n'a omis -aucun détail: -toutes les cuillères sont en corne, de façon à éviter aux matelots de +aucun détail: +toutes les cuillères sont en corne, de façon à éviter aux matelots de la -<em>Gallia</em>, le contact de leur bouche avec le métal!</p> +<i>Gallia</i>, le contact de leur bouche avec le métal!</p> -<p>... Tous ces préparatifs, malgré leur longueur, leur -multiplicité, leur -minutie, n'avaient pas duré plus de onze mois, y compris -l'établissement -des plans, la construction du navire, son équipement, ses essais et +<p>... Tous ces préparatifs, malgré leur longueur, leur +multiplicité, leur +minutie, n'avaient pas duré plus de onze mois, y compris +l'établissement +des plans, la construction du navire, son équipement, ses essais et jusqu'au recrutement du personnel.</p> -<p>Cette dernière opération, dont le second Berchou s'était tiré -à son -honneur, n'était pas une petite affaire, étant donné que le capitaine -d'Ambrieux voulait des sujets d'élite, moralement et physiquement -irréprochables.</p> +<p>Cette dernière opération, dont le second Berchou s'était tiré +à son +honneur, n'était pas une petite affaire, étant donné que le capitaine +d'Ambrieux voulait des sujets d'élite, moralement et physiquement +irréprochables.</p> -<p>Tous Français, d'ailleurs, c'était là une condition +<p>Tous Français, d'ailleurs, c'était là une condition indispensable, car -la <em>Gallia</em> ne devait, à aucun prix, embarquer -d'étranger à bord.</p> +la <i>Gallia</i> ne devait, à aucun prix, embarquer +d'étranger à bord.</p> -<p>Donc, tous Français, mais pris un peu de tous côtés et offrant +<p>Donc, tous Français, mais pris un peu de tous côtés et offrant les -échantillons les plus divers des races composant notre population +échantillons les plus divers des races composant notre population maritime.</p> -<p>Témoin la liste suivante, dressée par le maître d'équipage: 1<sup>o</sup> +<p>Témoin la liste suivante, dressée par le maître d'équipage: 1<sup>o</sup> (A tout -seigneur tout honneur) Guénic Trégastel, 46 ans, Breton.—2<sup>o</sup> Fritz -Hermann, 40 ans, Alsacien, maître mécanicien.—3<sup>o</sup> +seigneur tout honneur) Guénic Trégastel, 46 ans, Breton.—2<sup>o</sup> Fritz +Hermann, 40 ans, Alsacien, maître mécanicien.—3<sup>o</sup> Justin Henriot, 26 -ans, Parisien, second maître mécanicien.—4<sup>o</sup> Jean Itourria, 27 ans, +ans, Parisien, second maître mécanicien.—4<sup>o</sup> Jean Itourria, 27 ans, charpentier, Basque.—5<sup>o</sup> Pierre Le Guern, 35 ans, matelot baleinier, Breton.—6<sup>o</sup> Michel Elimberri, 35 ans, matelot baleinier, Basque.—7<sup>o</sup> -Elisée Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.—8<sup>o</sup> Constant Guignard, -26 ans, matelot, Normand.—9<sup>o</sup> Joseph Courapied, dit Marche-à-Terre, 29 +Elisée Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.—8<sup>o</sup> Constant Guignard, +26 ans, matelot, Normand.—9<sup>o</sup> Joseph Courapied, dit Marche-à -Terre, 29 ans, matelot, Normand.—10<sup>o</sup> Julien Montbartier, 30 ans, matelot, -Gascon.—11<sup>o</sup> Chéri Bédarrides, 27 ans, matelot, Provençal.—12<sup>o</sup> Isidore +Gascon.—11<sup>o</sup> Chéri Bédarrides, 27 ans, matelot, Provençal.—12<sup>o</sup> Isidore Castelnau, 31 ans, armurier, Gascon.—13<sup>o</sup> Jean Nick, dit Bigorneau, 24 ans, chauffeur, Flamand.—14<sup>o</sup> Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, 25 ans, chauffeur, Parisien.—15<sup>o</sup> Abel Dumas, dit Tartarin, cuisinier, -Provençal.</p> +Provençal.</p> -<p>De cette collection très hétérogène de braves gens, tous +<p>De cette collection très hétérogène de braves gens, tous francs -matelots, avaient surgi, dès le premier jour, des types +matelots, avaient surgi, dès le premier jour, des types extraordinaires, -comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient à leurs +comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient à leurs camarades -quelques bonnes heures de douce gaieté. Entre autres, Jean Nick, dit -Bigorneau, un ancien mineur têtu, naïf, n'aimant rien au monde que sa +quelques bonnes heures de douce gaieté. Entre autres, Jean Nick, dit +Bigorneau, un ancien mineur têtu, naïf, n'aimant rien au monde que sa chaufferie, heureux de tripoter le charbon, et avalant par douzaines les -bourdes les plus insensées. Il y a encore Arthur Farin, dit -Plume-au-Vent, un ancien virtuose de café-concert, cœur d'or et -caractère de fer, mais blagueur enragé, mystificateur à froid, et cet -épique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le -héros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en -fin de compte, que c'est arrivé, s'emballe et accomplit des prodiges.</p> - -<p>On a pu voir précédemment combien, en dépit de la diversité de +bourdes les plus insensées. Il y a encore Arthur Farin, dit +Plume-au-Vent, un ancien virtuose de café-concert, cœur d'or et +caractère de fer, mais blagueur enragé, mystificateur à froid, et cet +épique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le +héros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en +fin de compte, que c'est arrivé, s'emballe et accomplit des prodiges.</p> + +<p>On a pu voir précédemment combien, en dépit de la diversité de leur -origine, ces hommes sont unis déjà dans une même pensée d'abnégation, +origine, ces hommes sont unis déjà dans une même pensée d'abnégation, et -prêts, comme l'a déclaré Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de -l'équipage, à suivre toujours et quand même leur capitaine.</p> +prêts, comme l'a déclaré Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de +l'équipage, à suivre toujours et quand même leur capitaine.</p> -<p>Il est temps, pour finir ce rapide exposé, de présenter en +<p>Il est temps, pour finir ce rapide exposé, de présenter en deux mots le second capitaine, M. Berchou, un Havrais de 41 ans, le lieutenant, M. -Vasseur, un Charentais de 32 ans, et le docteur Gélin, petit homme sec, -grisonnant, vif comme un salpêtre, médecin distingué, chasseur -intrépide, naturaliste éminent et connaissant à fond les questions -polaires étudiées sur nature, soit à Terre-Neuve soit au Groenland, où -il a longtemps stationné.</p> +Vasseur, un Charentais de 32 ans, et le docteur Gélin, petit homme sec, +grisonnant, vif comme un salpêtre, médecin distingué, chasseur +intrépide, naturaliste éminent et connaissant à fond les questions +polaires étudiées sur nature, soit à Terre-Neuve soit au Groenland, où +il a longtemps stationné.</p> <hr class="tb" /> -<p>Cependant, les dernières minutes s'écoulent, et la <em>Gallia</em>, +<p>Cependant, les dernières minutes s'écoulent, et la <i>Gallia</i>, dont la -machine est en pression, frémit sur ses câbles d'amarrage. Guénic vient +machine est en pression, frémit sur ses câbles d'amarrage. Guénic vient d'arriver du bureau de poste et rapporte une volumineuse correspondance. -Il s'enlève à bord d'un seul élan par les tire-veilles et va prendre +Il s'enlève à bord d'un seul élan par les tire-veilles et va prendre son poste.</p> -<p>L'instant solennel est arrivé, car la mer est étale.</p> +<p>L'instant solennel est arrivé, car la mer est étale.</p> -<p>Le capitaine fait hisser au mât de misaine le pavillon du +<p>Le capitaine fait hisser au mât de misaine le pavillon du Yacht-Club de -France, une flamme tricolore avec une étoile blanche dans le bleu et le -pavillon national à la corne, puis remet le commandement au pilote qui -doit conduire le bâtiment en pleine mer.</p> +France, une flamme tricolore avec une étoile blanche dans le bleu et le +pavillon national à la corne, puis remet le commandement au pilote qui +doit conduire le bâtiment en pleine mer.</p> -<p>Les amarres sont larguées, un coup de sifflet strident +<p>Les amarres sont larguées, un coup de sifflet strident retentit, la -machine pousse un long halètement et la <em>Gallia</em> +machine pousse un long halètement et la <i>Gallia</i> s'avance avec une -prudente lenteur vers l'écluse qui s'ouvre devant elle.</p> +prudente lenteur vers l'écluse qui s'ouvre devant elle.</p> -<p>Elle traverse en biaisant le bassin de l'Eure, s'écluse de +<p>Elle traverse en biaisant le bassin de l'Eure, s'écluse de nouveau, -gagne l'avant-port, accélère son allure, franchit l'entrée de la jetée, -puis s'élance vers la haute mer, traînant à sa remorque le cotre du -pilote qui bondit derrière elle sur les lames.</p> +gagne l'avant-port, accélère son allure, franchit l'entrée de la jetée, +puis s'élance vers la haute mer, traînant à sa remorque le cotre du +pilote qui bondit derrière elle sur les lames.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-028.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">La <em>Gallia</em> -franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance vers la haute mer.</div> +<div class="caption">La <i>Gallia</i> +franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance vers la haute mer.</div> </div> @@ -1432,516 +1388,516 @@ franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance vers la haute mer.</div> <div class="cdesc">Le premier iceberg.—Enthousiasme du docteur pour les terres -boréales.—Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.—Constant +boréales.—Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.—Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.—A travers la -brume.—Première escale.—Un pilote comme on en voit peu.—Julianeshaab.</div> +brume.—Première escale.—Un pilote comme on en voit peu.—Julianeshaab.</div> -<p>«Ma parole! c'est un glaçon... une véritable montagne de glace -flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un <em>iceberg</em>... +<p>«Ma parole! c'est un glaçon... une véritable montagne de glace +flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un <i>iceberg</i>... pas -vrai, Le Guern, toi qu'as pincé dans les temps de la grande pêche.</p> +vrai, Le Guern, toi qu'as pincé dans les temps de la grande pêche.</p> <p>—Foi de matelot! t'as raison, Parisien, c'est un iceberg!</p> -<p>«Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... +<p>«Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... autant dire un rat de cambuse ou un terrien.</p> <p>—Moi! farceur, va!</p> -<p>«A Paris, j'aperçois l'heure de l'Observatoire au +<p>«A Paris, j'aperçois l'heure de l'Observatoire au Luxembourg... en -tournant le dos à l'horloge.</p> +tournant le dos à l'horloge.</p> -<p>«Dis donc, le Maître a promis la goutte à celui qui signalerait +<p>«Dis donc, le Maître a promis la goutte à celui qui signalerait la -première glace... allons lui refiler la chose, hein!</p> +première glace... allons lui refiler la chose, hein!</p> -<p>«Je t'invite à partager ma ration de tripoli.</p> +<p>«Je t'invite à partager ma ration de tripoli.</p> -<p>—Plume-au-Vent, t'es un frère!</p> +<p>—Plume-au-Vent, t'es un frère!</p> -<p>«Qué malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu +<p>«Qué malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu ferais un -gabier de beaupré.»</p> +gabier de beaupré.»</p> -<p>Puis, élevant la voix, il crie à tue-tête:</p> +<p>Puis, élevant la voix, il crie à tue-tête:</p> -<p>«Glace par l'avant!</p> +<p>«Glace par l'avant!</p> -<p>«Maître, à nous la goutte.»</p> +<p>«Maître, à nous la goutte.»</p> -<p>Le lieutenant, alors de quart, fait aussitôt prévenir le +<p>Le lieutenant, alors de quart, fait aussitôt prévenir le capitaine qui -déjeune avec le second et le docteur, et tous trois s'élancent sur le -pont, une lorgnette à la main, pour reconnaître le premier ennemi.</p> +déjeune avec le second et le docteur, et tous trois s'élancent sur le +pont, une lorgnette à la main, pour reconnaître le premier ennemi.</p> -<p>Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximité du +<p>Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximité du moins -relative de la terre groenlandaise, le capitaine étend à l'équipage la -largesse promise par Guénic et retourne au carré, terminer son repas.</p> +relative de la terre groenlandaise, le capitaine étend à l'équipage la +largesse promise par Guénic et retourne au carré, terminer son repas.</p> -<p>—Eh bien! docteur, dit-il au médecin qui vient de se hisser +<p>—Eh bien! docteur, dit-il au médecin qui vient de se hisser dans les -premières enfléchures, vous laissez en souffrance le déjeuner?</p> +premières enfléchures, vous laissez en souffrance le déjeuner?</p> <p>—Ma foi oui, capitaine, sauf toutefois votre bon plaisir.</p> -<p>«Voyez-vous, je suis un hyperboréen passionné, moi, et vous -l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coupé l'appétit.</p> +<p>«Voyez-vous, je suis un hyperboréen passionné, moi, et vous +l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coupé l'appétit.</p> -<p>«Il faut que je l'examine à l'aise, que je le voie +<p>«Il faut que je l'examine à l'aise, que je le voie s'approcher, que je -le salue au passage, comme tant d'autres saluent la première hirondelle.</p> +le salue au passage, comme tant d'autres saluent la première hirondelle.</p> -<p>—Faites donc comme vous l'entendrez.»</p> +<p>—Faites donc comme vous l'entendrez.»</p> -<p>Le capitaine était redescendu depuis deux minutes à peine, +<p>Le capitaine était redescendu depuis deux minutes à peine, qu'on signalait, par tribord, une seconde masse flottante, mais infiniment -moins volumineuse que la première. Puis une troisième, et bientôt une -quatrième, également de petites dimensions.</p> +moins volumineuse que la première. Puis une troisième, et bientôt une +quatrième, également de petites dimensions.</p> -<p>«Allons, ça va bien!... ça va bien, murmurait le docteur tout +<p>«Allons, ça va bien!... ça va bien, murmurait le docteur tout radieux, -sans se préoccuper de la bise aigre qui commençait à lui rougir le nez.</p> +sans se préoccuper de la bise aigre qui commençait à lui rougir le nez.</p> -<p>—Paraît, dit à voix basse le Parisien, que le docteur a une +<p>—Paraît, dit à voix basse le Parisien, que le docteur a une passion folle pour le pays des engelures.</p> -<p>—Mais oui, mon loustic, répond celui-ci, en homme habitué à +<p>—Mais oui, mon loustic, répond celui-ci, en homme habitué à percevoir -les moindres bruits par l'auscultation, et possédant, de ce chef, une +les moindres bruits par l'auscultation, et possédant, de ce chef, une oreille superlativement fine.</p> -<p>«Et vous l'aimerez comme moi, après votre première campagne, +<p>«Et vous l'aimerez comme moi, après votre première campagne, quand vous -en aurez admiré la magnificence.</p> +en aurez admiré la magnificence.</p> -<p>—Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gêné malgré son +<p>—Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gêné malgré son aplomb habituel, je ne croyais pas que vous m'entendiez.</p> -<p>—Il n'y a pas de mal, mon garçon.</p> +<p>—Il n'y a pas de mal, mon garçon.</p> -<p>«Tiens!... encore une autre là-bas... par tribord!</p> +<p>«Tiens!... encore une autre là -bas... par tribord!</p> -<p>«Ma parole! il en pleut!... est-ce que la débâcle serait -commencée?</p> +<p>«Ma parole! il en pleut!... est-ce que la débâcle serait +commencée?</p> -<p>«Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 +<p>«Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 mai.</p> -<p>—Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hésitant le +<p>—Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hésitant le Parisien qui n'ose interroger, mais voudrait bien savoir.</p> -<p>—Quoi? mon garçon.</p> +<p>—Quoi? mon garçon.</p> -<p>—C'est donc véritablement beau, un pays tout en glaces...</p> +<p>—C'est donc véritablement beau, un pays tout en glaces...</p> -<p>—Superbe! éblouissant! stupéfiant!</p> +<p>—Superbe! éblouissant! stupéfiant!</p> -<p>«Vous trouvez là des collines, des montagnes, des précipices, +<p>«Vous trouvez là des collines, des montagnes, des précipices, des -arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentées, +arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentées, aux -formes étranges, des flamboiements incomparables de lumière, que +formes étranges, des flamboiements incomparables de lumière, que sais-je encore!...</p> -<p>—Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientôt?</p> +<p>—Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientôt?</p> -<p>—Certainement avant peu, car nous allons être, d'ici +<p>—Certainement avant peu, car nous allons être, d'ici vingt-quatre -heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe inférieure du -Groenland, par 60° environ de latitude Nord.</p> +heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe inférieure du +Groenland, par 60° environ de latitude Nord.</p> <p>—C'est extraordinaire, continue le Parisien en s'enhardissant devant la bienveillante bonhomie de son interlocuteur, je croyais, moi, que la -glace était là-bas comme chez nous... comme partout, c'est-à-dire unie -comme la surface d'un étang gelé.»</p> +glace était là -bas comme chez nous... comme partout, c'est-à -dire unie +comme la surface d'un étang gelé.»</p> -<p>Le docteur, après avoir quitté les haubans, s'est avancé, tout +<p>Le docteur, après avoir quitté les haubans, s'est avancé, tout en -causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense éclat de rire +causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense éclat de rire qui fait retourner les matelots de quart.</p> -<p>Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une énormité, rougit, +<p>Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une énormité, rougit, balbutie et ne sait trop quelle contenance garder.</p> -<p>«Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, -si c'est là -l'idée que vous vous faites du Pôle, il fallait rester à Paris et vous +<p>«Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, +si c'est là +l'idée que vous vous faites du Pôle, il fallait rester à Paris et vous mettre marchand de marrons.</p> -<p>«Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement +<p>«Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement vastes qu'ils -mesurent jusqu'à cent kilomètres de largeur, et jusqu'à cent et cent -cinquante mètres de hauteur au-dessus de la surface des eaux.</p> +mesurent jusqu'à cent kilomètres de largeur, et jusqu'à cent et cent +cinquante mètres de hauteur au-dessus de la surface des eaux.</p> -<p>«Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils +<p>«Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils descendent -jusqu'à cinq et six cents mètres de profondeur.</p> +jusqu'à cinq et six cents mètres de profondeur.</p> -<p>—Tonnerre! s'écria le Parisien interloqué.</p> +<p>—Tonnerre! s'écria le Parisien interloqué.</p> -<p>—Et c'est de là que viennent les blocs flottants aperçus au +<p>—Et c'est de là que viennent les blocs flottants aperçus au large depuis un moment.</p> -<p>«Sous l'influence du pâle soleil groenlandais et surtout sous +<p>«Sous l'influence du pâle soleil groenlandais et surtout sous l'effort -incessant de la mer, ils se détachent par fragments plus ou moins gros, -et s'en vont en dérive, jusqu'à ce qu'ils se fondent.</p> +incessant de la mer, ils se détachent par fragments plus ou moins gros, +et s'en vont en dérive, jusqu'à ce qu'ils se fondent.</p> -<p>«Vous verrez quand vous aurez passé le cercle polaire... je ne +<p>«Vous verrez quand vous aurez passé le cercle polaire... je ne vous dis -que ça!</p> +que ça!</p> -<p>—Tenez, monsieur le docteur, puisque vous êtes si complaisant, +<p>—Tenez, monsieur le docteur, puisque vous êtes si complaisant, je me -permettrai... j'oserai vous adresser une prière.</p> +permettrai... j'oserai vous adresser une prière.</p> -<p>—Allez-y, mon garçon.</p> +<p>—Allez-y, mon garçon.</p> -<p>«Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au +<p>«Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au cours de -l'expédition, lorsque nous aurons vécu côte à côte, de la même vie, +l'expédition, lorsque nous aurons vécu côte à côte, de la même vie, pendant de longs mois.</p> -<p>«Voyons, qu'y a-t-il?</p> +<p>«Voyons, qu'y a-t-il?</p> -<p>—Eh bien! depuis que nous avons quitté les eaux françaises, +<p>—Eh bien! depuis que nous avons quitté les eaux françaises, l'entretien -a roulé, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damné Pôle!</p> +a roulé, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damné Pôle!</p> -<p>«Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, même les +<p>«Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, même les baleiniers, -n'a été fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que +n'a été fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que je -suis, et pas plus bête qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot.</p> +suis, et pas plus bête qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot.</p> <p>—C'est bien simple.</p> -<p>«Le mot: <em>pôle</em> vient d'un verbe grec, +<p>«Le mot: <i>pôle</i> vient d'un verbe grec, πολειν, signifiant -tourner, parce que le pôle est l'extrémité de l'axe autour duquel la -sphère terrestre semble tourner en vingt-quatre heures.</p> +tourner, parce que le pôle est l'extrémité de l'axe autour duquel la +sphère terrestre semble tourner en vingt-quatre heures.</p> <p>—Pas possible!</p> -<p>«Moi qui croyais que c'était un endroit très loin, au Nord, où +<p>«Moi qui croyais que c'était un endroit très loin, au Nord, où il n'y a -pas d'habitants, où il fait un froid de loup, et à l'entrée duquel les -voyageurs se sont jusqu'à présent cassé le nez.</p> +pas d'habitants, où il fait un froid de loup, et à l'entrée duquel les +voyageurs se sont jusqu'à présent cassé le nez.</p> -<p>«Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphère...</p> +<p>«Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphère...</p> <p>—Tenez: un exemple.</p> -<p>«Prenez une sphère quelconque... une boule en bois, une orange -plutôt: -percez-la complètement d'une brochette, et faites-la tourner.</p> +<p>«Prenez une sphère quelconque... une boule en bois, une orange +plutôt: +percez-la complètement d'une brochette, et faites-la tourner.</p> -<p>«La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe, -comparativement à celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Pôle, -c'est le point où la tige de bois sort de l'orange.</p> +<p>«La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe, +comparativement à celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Pôle, +c'est le point où la tige de bois sort de l'orange.</p> <p>—Mais il y en a deux!</p> -<p>—Sans doute, le pôle Nord et le pôle Sud.</p> +<p>—Sans doute, le pôle Nord et le pôle Sud.</p> -<p>«C'est compris?</p> +<p>«C'est compris?</p> -<p>—Tant qu'à peu près, monsieur le docteur.</p> +<p>—Tant qu'à peu près, monsieur le docteur.</p> -<p>«Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait +<p>«Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait loucher mon -camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pièces de cent sous.</p> +camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pièces de cent sous.</p> -<p>—Ah! oui, par rapport à la prime d'un dixième s'ajoutant aux -appointements de l'équipage quand la <em>Gallia</em> +<p>—Ah! oui, par rapport à la prime d'un dixième s'ajoutant aux +appointements de l'équipage quand la <i>Gallia</i> l'aura franchi.</p> -<p>«C'est tout simplement un parallèle à l'équateur terrestre, -mené à 23° -27′ 57″ du pôle Nord et du pôle Sud.</p> +<p>«C'est tout simplement un parallèle à l'équateur terrestre, +mené à 23° +27′ 57″ du pôle Nord et du pôle Sud.</p> -<p>—Ce qui revient à dire que nous serons à vingt-trois degrés +<p>—Ce qui revient à dire que nous serons à vingt-trois degrés environ du -fameux pôle.</p> +fameux pôle.</p> -<p>—Quant à l'équateur?...</p> +<p>—Quant à l'équateur?...</p> -<p>—C'est la ligne, avec son baptême... ce que j'ai été saucé, à +<p>—C'est la ligne, avec son baptême... ce que j'ai été saucé, à mon -premier voyage à Rio!</p> +premier voyage à Rio!</p> <p>—La ligne... la ligne de qui?... la ligne de quoi?... voyons un peu, -fichu étourneau.</p> +fichu étourneau.</p> <p>—Dame! m'sieu le docteur, c'est comme qui dirait... une chose... dont...</p> <p>—C'est le cercle, toujours imaginaire, qui fait le tour de la terre et -se trouve perpendiculaire à l'axe.</p> +se trouve perpendiculaire à l'axe.</p> -<p>—J'y suis!... j'ai pigé la chose!</p> +<p>—J'y suis!... j'ai pigé la chose!</p> -<p>«Si on coupait l'orange par son milieu, à égale distance des -deux pôles, -on en ferait deux calottes égales... deux hémisphères... vu que -l'angle formé par la tige de bois et la base de chaque moitié formerait +<p>«Si on coupait l'orange par son milieu, à égale distance des +deux pôles, +on en ferait deux calottes égales... deux hémisphères... vu que +l'angle formé par la tige de bois et la base de chaque moitié formerait un angle droit.</p> -<p>—C'est très bien, et vous n'avez pas la tête dure.</p> +<p>—C'est très bien, et vous n'avez pas la tête dure.</p> -<p>«Donc le Pôle est à 90 degrés et c'est là qu'il nous faut +<p>«Donc le Pôle est à 90 degrés et c'est là qu'il nous faut aller.</p> -<p>—Et où nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit +<p>—Et où nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit Parisien, -dit Plume-au-Vent.»</p> +dit Plume-au-Vent.»</p> -<p>Pendant cet entretien auquel s'est prêté avec son habituelle +<p>Pendant cet entretien auquel s'est prêté avec son habituelle bonhomie le -docteur Gélin, les matelots de quart se sont approchés lentement des +docteur Gélin, les matelots de quart se sont approchés lentement des deux interlocuteurs, et ont fait tous leurs efforts pour en comprendre les termes.</p> -<p>Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent +<p>Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent silencieux, -se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des -renseignements complémentaires.</p> +se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des +renseignements complémentaires.</p> -<p>Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, +<p>Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, pendant que le -docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de +docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de quart.</p> -<p>Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces -définitions -se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande -où -et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut -de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour -séparer les champs, on devrait placer des jalons, des <em>amers</em>, +<p>Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces +définitions +se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande +où +et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut +de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour +séparer les champs, on devrait placer des jalons, des <i>amers</i>, en un -mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre +mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre d'erreur.</p> -<p>Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir +<p>Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir la vitesse du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a -envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, +envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, pour -la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de -reconnaître les écueils mouvants.</p> +la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de +reconnaître les écueils mouvants.</p> <p>Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire -le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des -établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale.</p> +le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des +établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale.</p> -<p>Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la <em>Gallia</em> +<p>Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la <i>Gallia</i> n'en -a pas moins filé gaillardement ses huit nœuds à l'heure, et toujours -à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée +a pas moins filé gaillardement ses huit nœuds à l'heure, et toujours +à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand -largue sans avoir eu à changer d'amure.</p> +largue sans avoir eu à changer d'amure.</p> -<p>Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 -kilomètres, et -singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de +<p>Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 +kilomètres, et +singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner -plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand +plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand courant polaire et des glaces flottantes.</p> <p>S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en -dérive, il -est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras +dérive, il +est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras contournant -le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin, +le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin, pour remonter vers le Nord.</p> -<p>Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la +<p>Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la brume, de -manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à -trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à -peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du -fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait; +manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à +trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à +peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du +fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait; le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses vœux. Ayant fait ainsi -toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus -strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son -adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison.</p> +toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus +strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son +adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison.</p> -<p>De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des +<p>De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des recherches -les plus actives, il est demeuré introuvable.</p> +les plus actives, il est demeuré introuvable.</p> -<p>Inquiet d'une disparition au moins singulière, cachant -peut-être un -piège ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consulté +<p>Inquiet d'une disparition au moins singulière, cachant +peut-être un +piège ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consulté patiemment, jour par jour, la liste des navires partis de tous les ports d'Europe, et indiquant, avec leur destination, le nom de leur capitaine.</p> -<p>Il n'a rien trouvé se rattachant de près ou de loin à la -personnalité de -Pregel ou à une expédition polaire. Du reste il est à supposer que -Pregel se trouvait dans des conditions identiques à celles de son +<p>Il n'a rien trouvé se rattachant de près ou de loin à la +personnalité de +Pregel ou à une expédition polaire. Du reste il est à supposer que +Pregel se trouvait dans des conditions identiques à celles de son partenaire. Quelle raison, en effet, de penser qu'il aurait sous la main -un navire tout prêt, tout agencé, avec son équipage, afin de profiter, -l'année précédente, de la saison chaude pour gagner les latitudes -hyperboréennes.</p> +un navire tout prêt, tout agencé, avec son équipage, afin de profiter, +l'année précédente, de la saison chaude pour gagner les latitudes +hyperboréennes.</p> -<p>Il y a là, semble-t-il, une impossibilité matérielle.</p> +<p>Il y a là , semble-t-il, une impossibilité matérielle.</p> -<p>Donc, il paraît certain, avéré, que la <em>Gallia</em> -passera la première le -cercle polaire, dont Julianeshaab, située par 60° +<p>Donc, il paraît certain, avéré, que la <i>Gallia</i> +passera la première le +cercle polaire, dont Julianeshaab, située par 60° 44′ de latitude nord, -se trouve seulement à 5° 40′ sud.</p> +se trouve seulement à 5° 40′ sud.</p> -<p>Cette escale, au chef-lieu des établissements danois, a été -jugée de -prime abord indispensable et elle a contribué, en majeure partie, à -faire avancer de quinze jours le départ de la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Cette escale, au chef-lieu des établissements danois, a été +jugée de +prime abord indispensable et elle a contribué, en majeure partie, à +faire avancer de quinze jours le départ de la <i>Gallia</i>.</p> -<p>En appareillant seulement deux semaines après, d'Ambrieux +<p>En appareillant seulement deux semaines après, d'Ambrieux arrivait encore bon premier sur les navires baleiniers qui attendent la grande -débâcle, c'est-à-dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et -pénétrer dans les <em>eaux du Nord</em> où se trouvent les -cétacés.</p> +débâcle, c'est-à -dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et +pénétrer dans les <i>eaux du Nord</i> où se trouvent les +cétacés.</p> -<p>Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traîneaux +<p>Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traîneaux et des -équipages de chiens pour remonter là où la navigation est devenue -impossible, c'est-à-dire sur cette mer Paléocrystique entrevue par le -capitaine Nares, lors de la mémorable expédition de l'<em>Alert</em> +équipages de chiens pour remonter là où la navigation est devenue +impossible, c'est-à -dire sur cette mer Paléocrystique entrevue par le +capitaine Nares, lors de la mémorable expédition de l'<i>Alert</i> et de la -<em>Discovery</em>.</p> +<i>Discovery</i>.</p> -<p>Partisan absolu des idées de l'Américain Hall, cet intrépide +<p>Partisan absolu des idées de l'Américain Hall, cet intrépide et -malheureux explorateur, qui dort, là-bas, l'éternel sommeil sous la -formidable banquise, le traînage par les chiens lui paraît le seul +malheureux explorateur, qui dort, là -bas, l'éternel sommeil sous la +formidable banquise, le traînage par les chiens lui paraît le seul possible, le seul pratiquement admissible.</p> <p>Les chiens esquimaux sont en effet des auxiliaires incomparables dont le voyageur arctique ne saurait se passer.</p> -<p>Durs à la fatigue, d'une sobriété incroyable, insensibles à la -température au point de coucher dans la neige par des froids qui -solidifient le mercure, très vigoureux en outre, ils sont les agents -essentiels de la traction à travers les glaces et les compagnons +<p>Durs à la fatigue, d'une sobriété incroyable, insensibles à la +température au point de coucher dans la neige par des froids qui +solidifient le mercure, très vigoureux en outre, ils sont les agents +essentiels de la traction à travers les glaces et les compagnons indispensables de l'explorateur.</p> -<p>Réfléchissez un moment aux difficultés inouïes de la traction -opérée par -des hommes, au surcroît écrasant de fatigues nécessité par ce labeur -sans trêve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine +<p>Réfléchissez un moment aux difficultés inouïes de la traction +opérée par +des hommes, au surcroît écrasant de fatigues nécessité par ce labeur +sans trêve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine infinie, au milieu du chaos sans limites et sous un ciel de fer!</p> -<p>Pensez aux chutes incessantes, aux immersions fréquentes, aux +<p>Pensez aux chutes incessantes, aux immersions fréquentes, aux heurts, -aux glissades nécessitant une recherche constante de l'équilibre. Tenez +aux glissades nécessitant une recherche constante de l'équilibre. Tenez compte du froid qui parchemine la peau et mortifie la chair, et surtout -de son action déprimante sur des organismes débilités par deux et +de son action déprimante sur des organismes débilités par deux et quelquefois trois hivernages, et concluez aussi qu'il importe de -soustraire les hommes à cette manœuvre de bête de somme, consistant à -pousser les traîneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de +soustraire les hommes à cette manœuvre de bête de somme, consistant à +pousser les traîneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de campement.</p> <p>Donc il fallait, par l'adjonction d'une trentaine de chiens, -compléter -le matériel de l'expédition. Et comme on ne pouvait se les procurer -qu'à -Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson séché nécessaire à -leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord après avoir +compléter +le matériel de l'expédition. Et comme on ne pouvait se les procurer +qu'à +Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson séché nécessaire à +leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord après avoir reconnu le cap Farewell.</p> <hr class="tb" /> -<p>L'ordre donné par le capitaine de ralentir la marche du navire +<p>L'ordre donné par le capitaine de ralentir la marche du navire est on ne -peut plus sage. En effet, à mesure que la <em>Gallia</em>, +peut plus sage. En effet, à mesure que la <i>Gallia</i>, marchant sous petite -vapeur, s'élève au Nord, les glaces deviennent de plus en plus +vapeur, s'élève au Nord, les glaces deviennent de plus en plus nombreuses et encombrent la mer. Elle se trouve en outre soudain -enveloppée d'une brume qui va en s'épaississant, au point que du mât de -misaine on distingue à peine le beaupré.</p> +enveloppée d'une brume qui va en s'épaississant, au point que du mât de +misaine on distingue à peine le beaupré.</p> -<p>Les heures se passent au milieu d'inquiétudes que nul ne songe -à -dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidité +<p>Les heures se passent au milieu d'inquiétudes que nul ne songe +à +dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidité de son navire, soit rassurant.</p> -<p>De temps en temps, la goélette heurte quelque masse vagabonde, un choc -sourd retentit et une trépidation la secoue de l'étrave à l'étambot. -Puis l'iceberg glisse en grinçant sur son flanc et l'on passe.</p> +<p>De temps en temps, la goélette heurte quelque masse vagabonde, un choc +sourd retentit et une trépidation la secoue de l'étrave à l'étambot. +Puis l'iceberg glisse en grinçant sur son flanc et l'on passe.</p> -<p>La nuit vient. Les feux de position sont allumés pour la +<p>La nuit vient. Les feux de position sont allumés pour la forme, et le -fanal électrique remplace, à la misaine, le feu blanc habituel des -bateaux à vapeur.</p> +fanal électrique remplace, à la misaine, le feu blanc habituel des +bateaux à vapeur.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-040.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Voyons, Le fanal électrique est mis à +<div class="caption">Voyons, Le fanal électrique est mis à la misaine.</div> </div> <p>Comme d'Ambrieux est certain de sa direction, on avance toujours. Les -heures s'écoulent et l'aube blanchit à travers les buées impalpables +heures s'écoulent et l'aube blanchit à travers les buées impalpables qui -s'interposent comme une plaque de verre dépoli.</p> +s'interposent comme une plaque de verre dépoli.</p> -<p>Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a été -doublé. Le -chenal ne doit pas être loin. Le sifflet de la machine hurle sans -relâche, les canons à signaux tonnent de cinq en cinq minutes.</p> +<p>Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a été +doublé. Le +chenal ne doit pas être loin. Le sifflet de la machine hurle sans +relâche, les canons à signaux tonnent de cinq en cinq minutes.</p> <p>Est-ce une illusion? Il semble qu'on entende briser la vague -là-bas, sur +là -bas, sur tribord.</p> -<p>«Stop!»</p> +<p>«Stop!»</p> -<p>L'hélice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que, -à bord, le +<p>L'hélice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que, +à bord, le charivari devient de plus en plus intense.</p> -<p>Le navire semble immobile, mais, en réalité dérive au Nord. Le +<p>Le navire semble immobile, mais, en réalité dérive au Nord. Le capitaine -fait sonder, on ne trouve pas le fond à deux cents brasses.</p> +fait sonder, on ne trouve pas le fond à deux cents brasses.</p> -<p>«En avant!»</p> +<p>«En avant!»</p> -<p>La <em>Gallia</em> se remet en marche pour un -quart d'heure, et, tout à coup, -un hourra joyeux échappe à l'équipage.</p> +<p>La <i>Gallia</i> se remet en marche pour un +quart d'heure, et, tout à coup, +un hourra joyeux échappe à l'équipage.</p> -<p>Brusquement, le pan d'ouate se déchire et le soleil apparaît -éclairant -la côte ourlée de glaçons déchiquetés, stratifiés, érodés par les +<p>Brusquement, le pan d'ouate se déchire et le soleil apparaît +éclairant +la côte ourlée de glaçons déchiquetés, stratifiés, érodés par les vagues.</p> -<p>«Stop!... captain... stop!... crie une voix aiguë tout près du +<p>«Stop!... captain... stop!... crie une voix aiguë tout près du navire, mais au ras de l'eau.</p> @@ -1950,423 +1906,423 @@ amphibie.</p> <p>—Stop!... master captain!... Stop!...</p> -<p>«Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... +<p>«Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... reprend la -voix en anglais hyperboréen.</p> +voix en anglais hyperboréen.</p> -<p>—Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu.» On lui lance un +<p>—Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu.» On lui lance un bout d'amarre qu'il attrape au vol.</p> -<p>«Mais... sa péniche?» reprend un matelot, voulant désigner +<p>«Mais... sa péniche?» reprend un matelot, voulant désigner sans doute -le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu'à la ceinture.</p> +le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu'à la ceinture.</p> -<p>On se dispose à crocher par les deux extrémités la légère +<p>On se dispose à crocher par les deux extrémités la légère embarcation, -mais l'homme, sans lâcher son amarre, crie de son organe glapissant:</p> +mais l'homme, sans lâcher son amarre, crie de son organe glapissant:</p> -<p>«Hisse là!»</p> +<p>«Hisse là !»</p> -<p>Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matière inerte +<p>Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matière inerte et -animée, qui se dédouble, aussitôt à bord, en une sorte de périssoire un +animée, qui se dédouble, aussitôt à bord, en une sorte de périssoire un peu moins lourde qu'une valise de main, et un monstre marin, ruisselant -et aussi odorant que l'étal d'une harengère.</p> +et aussi odorant que l'étal d'une harengère.</p> -<p>Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit là-bas, un +<p>Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit là -bas, un Groenlandais, et pas -plus beau pour cela, du moins d'après notre esthétique européenne. Un -nez de dimensions tellement réduites, que le possesseur de ce rudiment -d'organe peut à peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des -yeux obliques rappelant deux pépins de poire, mais en revanche des +plus beau pour cela, du moins d'après notre esthétique européenne. Un +nez de dimensions tellement réduites, que le possesseur de ce rudiment +d'organe peut à peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des +yeux obliques rappelant deux pépins de poire, mais en revanche des joues -en lune, balafrées d'une bouche en tirelire, formant un ensemble où la -plastique n'a rien à voir. Ajoutez une longue crinière aux brins aussi -rigides que la moustache d'un phoque, un soupçon de barbe en balai, et -vous avez le signalement très sincère de maître Hans Igalliko, un des -plus fins lamaneurs de la côte.</p> +en lune, balafrées d'une bouche en tirelire, formant un ensemble où la +plastique n'a rien à voir. Ajoutez une longue crinière aux brins aussi +rigides que la moustache d'un phoque, un soupçon de barbe en balai, et +vous avez le signalement très sincère de maître Hans Igalliko, un des +plus fins lamaneurs de la côte.</p> -<p>Après avoir secoué, comme un barbet mouillé, l'odorante +<p>Après avoir secoué, comme un barbet mouillé, l'odorante fourrure en peau -de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familièrement la main -au capitaine qu'il reconnaît entre tous, tant la mâle prestance de M. -d'Ambrieux le désigne de prime abord comme le chef.</p> +de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familièrement la main +au capitaine qu'il reconnaît entre tous, tant la mâle prestance de M. +d'Ambrieux le désigne de prime abord comme le chef.</p> <p>Il absorbe ensuite comme du petit lait un quart de rhum -libéralement -versé par le cambusier, puis, aussi à l'aise que chez lui, va -s'installer près de l'homme de barre.</p> +libéralement +versé par le cambusier, puis, aussi à l'aise que chez lui, va +s'installer près de l'homme de barre.</p> -<p>Le brave garçon connaît, ma foi, admirablement son métier, et +<p>Le brave garçon connaît, ma foi, admirablement son métier, et la -<em>Gallia</em> ne pouvait trouver un meilleur guide pour -pénétrer dans le -canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glacé.</p> +<i>Gallia</i> ne pouvait trouver un meilleur guide pour +pénétrer dans le +canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glacé.</p> -<p>Grâce à la précision des renseignements qu'il fournit avec une -incroyable surabondance de gestes et de paroles, la goélette pouvait, -après deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite +<p>Grâce à la précision des renseignements qu'il fournit avec une +incroyable surabondance de gestes et de paroles, la goélette pouvait, +après deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite rade, -parfaitement abritée des vents soufflant du large et de la terre.</p> +parfaitement abritée des vents soufflant du large et de la terre.</p> -<p>«Julianeshaab!» dit le Groenlandais en étendant la main avec +<p>«Julianeshaab!» dit le Groenlandais en étendant la main avec un geste de -suprême orgueil.</p> +suprême orgueil.</p> -<p>Et soudain apparaissent aux yeux des matelots étonnés, une +<p>Et soudain apparaissent aux yeux des matelots étonnés, une cinquantaine -de misérables cabanes que dominent une petite église et un mât de +de misérables cabanes que dominent une petite église et un mât de pavillon.</p> -<p>C'est le chef-lieu des établissements danois.</p> +<p>C'est le chef-lieu des établissements danois.</p> <h3><a name="I-IV" id="I-IV">IV</a></h3> <div class="cdesc">Faux -dégel.—A propos de bottes.—Course de chiens.—Superbe culbute.—Le fouet -groenlandais.—Six lieues à l'heure.—Comment on coupe une -oreille.—Maître à bord.—Le capitaine des chiens.—Glaces partout.—La -gaieté ne se dément pas.—Pilote des glaces.—Pack.—Floe.—La <em>Glace -du Milieu</em> et les <em>Eaux du Nord</em>.—Le +dégel.—A propos de bottes.—Course de chiens.—Superbe culbute.—Le fouet +groenlandais.—Six lieues à l'heure.—Comment on coupe une +oreille.—Maître à bord.—Le capitaine des chiens.—Glaces partout.—La +gaieté ne se dément pas.—Pilote des glaces.—Pack.—Floe.—La <i>Glace +du Milieu</i> et les <i>Eaux du Nord</i>.—Le passage septentrional.—Alerte.</div> -<p>A mesure que la <em>Gallia</em> s'approchait du -continent si énergiquement -dénommé: <em>Terre de la Désolation</em>, le froid, tout +<p>A mesure que la <i>Gallia</i> s'approchait du +continent si énergiquement +dénommé: <i>Terre de la Désolation</i>, le froid, tout en devenant assez vif, -était néanmoins très supportable.</p> +était néanmoins très supportable.</p> -<p>Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à −24° -centigrades, avait marqué −4°, puis −7° -et s'y était maintenu.</p> +<p>Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à −24° +centigrades, avait marqué −4°, puis −7° +et s'y était maintenu.</p> -<p>Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, -surtout à -la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° -le jour où la -goélette entra dans le havre de Julianeshaab.</p> +<p>Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, +surtout à +la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° +le jour où la +goélette entra dans le havre de Julianeshaab.</p> <p>Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces -désagrégées -antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait -hocher la tête aux baleiniers.</p> +désagrégées +antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait +hocher la tête aux baleiniers.</p> -<p>«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades +<p>«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades plus -inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement -pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes.</p> +inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement +pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes.</p> -<p>Pendant quarante-huit heures, la température demeura +<p>Pendant quarante-huit heures, la température demeura stationnaire, et -sans transition le thermomètre accusa −10° en +sans transition le thermomètre accusa −10° en l'espace de quatre heures. -La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone -tempérée, couvrant la terre de +La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone +tempérée, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut -instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres.</p> +instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres.</p> -<p>S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux +<p>S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en -consola bien vite en songeant que cet abaissement de température +consola bien vite en songeant que cet abaissement de température pouvait -le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans +le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans le -port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des +port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique.</p> <p>Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais -très -utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on +très +utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire.</p> <p>D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus -d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de -mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son -monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il -avait fait confectionner en Norvège.</p> +d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de +mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son +monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il +avait fait confectionner en Norvège.</p> <p>La botte groenlandaise est en effet une œuvre d'art que les -<em>cordonnières</em> du pays savent accommoder d'une façon -merveilleuse à la -forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante.</p> +<i>cordonnières</i> du pays savent accommoder d'une façon +merveilleuse à la +forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante.</p> -<p>Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des +<p>Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des tendons de -l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une +l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et -à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées, -elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de -façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et -même de bleu.</p> +à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées, +elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de +façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et +même de bleu.</p> -<p>Séance tenante les bottières se mirent à l'œuvre, pendant que +<p>Séance tenante les bottières se mirent à l'œuvre, pendant que leurs -époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes -d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété.</p> +époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes +d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété.</p> -<p>Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante +<p>Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante citoyens, on y -trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre +trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre plus ou moins grand, dans toutes les habitations.</p> <p>D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix.</p> -<p>Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien +<p>Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien connu, -depuis que les splendides publications du <em>Tour du Monde</em> -ont vulgarisé, -par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, +depuis que les splendides publications du <i>Tour du Monde</i> +ont vulgarisé, +par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, mais -singulièrement trapus et râblés, l'œil vif, le museau pointu, +singulièrement trapus et râblés, l'œil vif, le museau pointu, l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie -narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en -panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une -longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les +narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en +panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une +longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les morsures de la bise polaire.</p> -<p>Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance -à la -fatigue. On les verra plus tard à l'œuvre.</p> +<p>Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance +à la +fatigue. On les verra plus tard à l'œuvre.</p> -<p>Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le +<p>Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le capitaine -imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les -mérites -des concurrents, d'improviser une course en traîneaux.</p> +imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les +mérites +des concurrents, d'improviser une course en traîneaux.</p> <p>Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette -enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité -d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui +enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité +d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui donnerait -le vertige à un jockey.</p> +le vertige à un jockey.</p> -<p>La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ +<p>La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ de neige -qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique.</p> +qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique.</p> -<p>Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué -d'intérêt, que -la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie, -parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au +<p>Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué +d'intérêt, que +la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie, +parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au coup de fouet qui doit servir de signal.</p> -<p>Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les +<p>Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les maisons. Les -hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que -les bottes multicolores piétinent la neige.</p> +hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que +les bottes multicolores piétinent la neige.</p> <p>Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait -relâche!</p> +relâche!</p> -<p>Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables -Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur +<p>Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables +Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable.</p> -<p>Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots -costumés aussi en +<p>Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots +costumés aussi en ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac.</p> -<p>Le «colonibestyrere<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>» de Julianeshaab +<p>Le «colonibestyrere<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>» de Julianeshaab <a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> remplit les importantes -fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet +fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet groenlandais en guise de drapeau.</p> -<p>«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le +<p>«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter -improvisé.</p> +improvisé.</p> -<p>—Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour -éviter le -choc du départ.</p> +<p>—Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour +éviter le +choc du départ.</p> -<p>La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens -bondissent, et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les +<p>La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens +bondissent, et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les fourrures -indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes -trépignent et gigotent éperdument.</p> +indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes +trépignent et gigotent éperdument.</p> -<p>Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante +<p>Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante cabriole, -et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la +et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la neige.</p> -<p>«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là!... Pétard!...»</p> +<p>«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là !... Pétard!...»</p> -<p>Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande +<p>Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande et... -disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des +disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les -claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier.</p> +claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier.</p> -<p>«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage -l'hilarité -générale.</p> +<p>«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage +l'hilarité +générale.</p> -<p>«Pas de bobo! hein! les gars?</p> +<p>«Pas de bobo! hein! les gars?</p> -<p>—Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix +<p>—Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix penaude, celle de Plume-au-Vent.</p> <p>—Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur.</p> -<p>«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, +<p>«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde -au coup dur du départ.</p> +au coup dur du départ.</p> -<p>«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, +<p>«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, un coup de gigot!...</p> -<p>—Vous y êtes? demande le capitaine.</p> +<p>—Vous y êtes? demande le capitaine.</p> -<p>—C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après -s'être -secoués comme des barbets.</p> +<p>—C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après +s'être +secoués comme des barbets.</p> -<p>Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs +<p>Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs font entendre un sifflement strident.</p> -<p>Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent +<p>Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent au milieu -d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri +d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri d'enthousiasme.</p> -<p>C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi -emporté -avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans +<p>C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi +emporté +avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu -de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige -soulevée par les pattes des enragés coureurs.</p> +de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige +soulevée par les pattes des enragés coureurs.</p> <p>Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on -peut, par le nez que protège le gros gant fourré.</p> +peut, par le nez que protège le gros gant fourré.</p> <p>Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve -empêtré dans son -harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons +empêtré dans son +harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons donc!</p> <p>Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb -on ne sait comment, et repart à fond de train.</p> +on ne sait comment, et repart à fond de train.</p> -<p>Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société +<p>Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société protectrice des -animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on +animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on ajouter: pas d'attelage.</p> <p>Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse -déjà, et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns +déjà , et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs, -ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse.</p> +ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse.</p> -<p>Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen +<p>Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen de coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait -librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de -chasser à vue un renard ou un lièvre polaire?</p> +librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de +chasser à vue un renard ou un lièvre polaire?</p> <p>Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, -répond à toutes +répond à toutes les exigences.</p> <p>Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un -mètre et demi +mètre et demi de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de -l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix -centimètres.</p> +l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix +centimètres.</p> -<p>La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, -terminée -par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu -habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à -volonté le sang.</p> +<p>La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, +terminée +par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu +habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à +volonté le sang.</p> -<p>Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la +<p>Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la voix du -maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un +maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un claquement.</p> -<p>S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui -enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils.</p> +<p>S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui +enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils.</p> -<p>Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une +<p>Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une faute -grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où +grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où jaillissent quelques gouttes vermeilles.</p> -<p>Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses +<p>Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses chiens -qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des -signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de -cette adresse proverbiale à manier le fouet.</p> +qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des +signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de +cette adresse proverbiale à manier le fouet.</p> -<p>«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de +<p>«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de fantaisie, la -damnée bête empêche les autres de marcher.</p> +damnée bête empêche les autres de marcher.</p> -<p>«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout -d'oreille.»</p> +<p>«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout +d'oreille.»</p> <p>Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible -lanière, la -projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé, -que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du -délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir.</p> +lanière, la +projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé, +que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du +délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir.</p> -<p>Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert +<p>Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert par les -jappements de ses congénères et se tint pour averti.</p> +jappements de ses congénères et se tint pour averti.</p> -<p>Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement +<p>Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement vertigineuse un -espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un -simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de +espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un +simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front, -devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ.</p> +devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ.</p> -<p>Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni +<p>Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus!</p> <p>Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des -bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun -propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans +bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun +propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans chaque attelage.</p> -<p>Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et -embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et +embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits +<p>Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits d'ailleurs -par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du -petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard +par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du +petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard d'avant.</p> -<p>Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte +<p>Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte plus d'un instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le -plaisir d'être préposé à leur garde.</p> +plaisir d'être préposé à leur garde.</p> -<p>«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un -surcroît de +<p>«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un +surcroît de besogne.</p> -<p>—Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà.</p> +<p>—Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà .</p> -<p>—Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils +<p>—Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent que l'esquimau.</p> @@ -2374,131 +2330,131 @@ que l'esquimau.</p> <p>—Allons! comme tu voudras.</p> -<p>«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.</p> +<p>«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.</p> <p>—Merci de tout mon cœur! et je vous jure, foi de Parisien, que -jamais bêtes n'auront été mieux soignées.»</p> +jamais bêtes n'auront été mieux soignées.»</p> -<p>Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes -groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens -étaient embarqués, et la <em>Gallia</em>, pilotée de +<p>Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes +groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens +étaient embarqués, et la <i>Gallia</i>, pilotée de nouveau par son lamaneur -indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.</p> +indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.</p> -<p>L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.</p> +<p>L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.</p> -<p>En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour +<p>En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire -prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la -subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette. -Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires +prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la +subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette. +Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.</p> -<p>D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de +<p>D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route, -arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au -moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement -son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de -lignite, découverte par la <em>Discovery</em>, et à celle -trouvée plus loin -encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné -compagnon du lieutenant américain Greely.</p> - -<p>Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les -événements -semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.</p> - -<p>Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la -navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que -difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.</p> +arriver le premier là -bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au +moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement +son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de +lignite, découverte par la <i>Discovery</i>, et à celle +trouvée plus loin +encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné +compagnon du lieutenant américain Greely.</p> + +<p>Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les +événements +semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.</p> + +<p>Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la +navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que +difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.</p> <p>Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes -campagnes à -la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans -un monde entièrement nouveau.</p> - -<p>Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par -bâbord, -glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces, -un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque -sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par -les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle +campagnes à +la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans +un monde entièrement nouveau.</p> + +<p>Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par +bâbord, +glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces, +un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque +sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par +les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance, -toute sombre, sous son panache de fumée, la <em>Gallia</em>, -dont la présence, -en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence +toute sombre, sous son panache de fumée, la <i>Gallia</i>, +dont la présence, +en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence humaine.</p> -<p>Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, +<p>Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se -heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent -comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le -petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu -de l'inénarrable tohu-bohu!</p> +heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent +comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le +petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu +de l'inénarrable tohu-bohu!</p> -<p>La <em>Gallia</em> navigue le plus souvent à +<p>La <i>Gallia</i> navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou -moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil +moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de -feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat -incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes +feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat +incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent, -les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le -merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant -aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du -péril imminent.</p> +les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le +merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant +aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du +péril imminent.</p> -<p>Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne -sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste +<p>Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne +sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les -glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant.</p> +glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant.</p> -<p>En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se -dément -jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée +<p>En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se +dément +jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée sous la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard.</p> -<p>Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre -inconvénient -que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui -est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et -arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la <em>Gallia</em>, +<p>Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre +inconvénient +que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui +est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et +arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la <i>Gallia</i>, de remplir sa -fonction de bélier.</p> +fonction de bélier.</p> -<p>Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment +<p>Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment dont il -éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité, -et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route.</p> +éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité, +et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route.</p> -<p>Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment -d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues +<p>Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment +d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter.</p> -<p>Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les +<p>Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble -s'accroître avec elles.</p> +s'accroître avec elles.</p> -<p>«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de +<p>«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa chaufferie, encore de la glace!</p> -<p>«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer!</p> +<p>«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer!</p> -<p>«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!»</p> +<p>«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!»</p> -<p>Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en +<p>Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en colonnes -serrées.</p> +serrées.</p> -<p>«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la +<p>«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la pointe menace la vergue...</p> -<p>«Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement -vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque.</p> +<p>«Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement +vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque.</p> <div class="illu"> @@ -2509,66 +2465,66 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le -départ de -Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais -appellent: «icemaster».</p> +<p>C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le +départ de +Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais +appellent: «icemaster».</p> -<p>Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive +<p>Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive intelligence -n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup -révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce -qui a trait à la navigation dans les mers arctiques.</p> +n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup +révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce +qui a trait à la navigation dans les mers arctiques.</p> -<p>Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît +<p>Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît parfaitement les -parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où +parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où il -a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à -celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une -fois en qualité de second sur un baleinier.</p> +a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à +celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une +fois en qualité de second sur un baleinier.</p> -<p>Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses -camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa -valeur après un entretien sommaire.</p> +<p>Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses +camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa +valeur après un entretien sommaire.</p> -<p>«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me +<p>«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais -penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en -ce moment les yeux doux à des carafes frappées!</p> +penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en +ce moment les yeux doux à des carafes frappées!</p> -<p>«Et ici!... oh!... là! là!... mince de frigorifique!</p> +<p>«Et ici!... oh!... là ! là !... mince de frigorifique!</p> -<p>«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand +<p>«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand magasin des -degrés au-dessous de zéro.</p> +degrés au-dessous de zéro.</p> -<p>«Michel?</p> +<p>«Michel?</p> -<p>—Après? répond brièvement le Basque.</p> +<p>—Après? répond brièvement le Basque.</p> -<p>—Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, +<p>—Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, un joli bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui tirent la langue sous un Equateur quelconque?</p> -<p>—Enfoncée, l'idée!</p> +<p>—Enfoncée, l'idée!</p> -<p>—Ah! bah,... ça se fait.</p> +<p>—Ah! bah,... ça se fait.</p> -<p>—Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... +<p>—Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on -coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du +coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au -Mexique... à la Louisiane... à Cayenne...</p> +Mexique... à la Louisiane... à Cayenne...</p> -<p>—Ça doit coûter cher la livre, hein!</p> +<p>—Ça doit coûter cher la livre, hein!</p> <p>—Quatre sous!</p> -<p>—Pétard! Sont-y malins, ces Américains.</p> +<p>—Pétard! Sont-y malins, ces Américains.</p> -<p>«Michel!</p> +<p>«Michel!</p> <p>—Quoi encore?</p> @@ -2580,605 +2536,605 @@ bien m'expliquer...</p> <p>—C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles.</p> -<p>«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi.</p> +<p>«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi.</p> -<p>«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous +<p>«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous sommes dans un chenal d'eau libre.</p> -<p>—Je vois bien... mais, là-bas... par tribord... <em>le -floe</em>...</p> +<p>—Je vois bien... mais, là -bas... par tribord... <i>le +floe</i>...</p> <p>—Tu dis?...</p> -<p>—Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur +<p>—Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur place... -là!</p> +là !</p> -<p>«La goélette devra le contourner... impossible de passer.</p> +<p>«La goélette devra le contourner... impossible de passer.</p> -<p>—... Et là-bas... vois donc... à bâbord...</p> +<p>—... Et là -bas... vois donc... à bâbord...</p> -<p>«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à +<p>«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à perte de vue.</p> -<p>«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis.</p> +<p>«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis.</p> -<p>—C'est un <em>pack</em>.</p> +<p>—C'est un <i>pack</i>.</p> -<p>«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les -tempêtes... -entassées... superposées... gelées et réunies par le froid.</p> +<p>«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les +tempêtes... +entassées... superposées... gelées et réunies par le froid.</p> -<p>«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... +<p>«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui -s'en iront en dérive...</p> +s'en iront en dérive...</p> <p>—Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours!</p> -<p>«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon +<p>«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est d'un cramoisi!</p> -<p>—Thermomètre à 20° au-dessous de zéro.</p> +<p>—Thermomètre à 20° au-dessous de zéro.</p> <p>—Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le navire flotte encore.</p> -<p>—Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre.</p> +<p>—Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre.</p> <p>—Mais, plus loin?</p> -<p>—Nous trouverons le <em>Pack du Milieu</em>, la +<p>—Nous trouverons le <i>Pack du Milieu</i>, la grande banquise formant -barrière devant les eaux libres du Nord.</p> +barrière devant les eaux libres du Nord.</p> <p>—Comment passerons-nous?</p> -<p>—Il y aura débâcle.»</p> +<p>—Il y aura débâcle.»</p> -<p>Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel -l'état de -la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il -ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à -désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur -équivalent dans notre langue.</p> +<p>Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel +l'état de +la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il +ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à +désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur +équivalent dans notre langue.</p> -<p>«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les +<p>«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils -ont donné aux choses des noms de chez eux.»</p> +ont donné aux choses des noms de chez eux.»</p> -<p>Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, +<p>Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, continue -ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet +ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet de tirer bon profit.</p> -<p>Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le <em>Pack -du Milieu</em>, ou -comme il préfère l'appeler, <em>la banquise</em>, l'effroi +<p>Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le <i>Pack +du Milieu</i>, ou +comme il préfère l'appeler, <i>la banquise</i>, l'effroi des vaillants -pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de -Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner -l'espace libre des <em>Eaux du Nord</em>, contourner vers +pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de +Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner +l'espace libre des <i>Eaux du Nord</i>, contourner vers l'Est la terrible -barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas -intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui, +barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas +intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui, presque en tout temps, obstrue la baie de Melville.</p> <p>Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion -de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième -parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout -que le redoutable pack, appelé aussi: -<em>Glace du Milieu</em>, s'étend du 76e -au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900 -kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!</p> +de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième +parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout +que le redoutable pack, appelé aussi: +<i>Glace du Milieu</i>, s'étend du 76e +au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900 +kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!</p> <p>Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il -semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants +semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants venus -du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables. -Notamment la dérive extraordinaire du <em>Fox</em>, le -petit vapeur monté en -1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. +du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables. +Notamment la dérive extraordinaire du <i>Fox</i>, le +petit vapeur monté en +1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. Le -<em>Fox</em>, soudé à la banquise par le travers du cap +<i>Fox</i>, soudé à la banquise par le travers du cap York, descendit avec -les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle +les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle polaire.</p> -<p>Le <em>Pack du Milieu</em>, ou <em>banquise</em>, -se forme donc, selon toute évidence, -à l'extrême Nord, par l'agrégation des <em>floes</em> ou +<p>Le <i>Pack du Milieu</i>, ou <i>banquise</i>, +se forme donc, selon toute évidence, +à l'extrême Nord, par l'agrégation des <i>floes</i> ou champs de glaces -détachés, qui atteignent là-bas des hauteurs énormes, quarante et -cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir -notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à -quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la -banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est -profondément -entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit -continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il -s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, +détachés, qui atteignent là -bas des hauteurs énormes, quarante et +cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir +notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à +quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la +banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est +profondément +entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit +continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il +s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, et -n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale.</p> +n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale.</p> -<p>Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse -à quinze -mètres seulement au-dessus du niveau de la mer!</p> +<p>Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse +à quinze +mètres seulement au-dessus du niveau de la mer!</p> -<p>Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada +<p>Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada favori, le -Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois.</p> +Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois.</p> <p>Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa -prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne -s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant -stalactites à chacun des poils de sa barbe.</p> +prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne +s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant +stalactites à chacun des poils de sa barbe.</p> -<p>L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, -s'il n'eût -été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède +<p>L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, +s'il n'eût +été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède une -longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi.</p> +longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi.</p> <h3><a name="I-V" id="I-V">V</a></h3> <div class="cdesc">Chute -d'une montagne de glace.—Broyé ou submergé.—Un homme à la mer!—Héroïsme -joyeux.—La récompense d'un brave.—Possessions danoises.—A travers la -brume.—Dans le «Nid de Pie».—Regrets d'un pêcheur de baleines.—Toujours -en avant!—Le comble de la misère humaine.—Près de pénétrer dans le <em>cimetière -des navires</em>.</div> +d'une montagne de glace.—Broyé ou submergé.—Un homme à la mer!—Héroïsme +joyeux.—La récompense d'un brave.—Possessions danoises.—A travers la +brume.—Dans le «Nid de Pie».—Regrets d'un pêcheur de baleines.—Toujours +en avant!—Le comble de la misère humaine.—Près de pénétrer dans le <i>cimetière +des navires</i>.</div> -<p>Malgré le froid intense, les matelots, tout chauds encore du +<p>Malgré le froid intense, les matelots, tout chauds encore du soleil -natal, trouvent que cette monotonie, parfois si éclatante et plus -souvent lugubre, est relevée par le charme de la nouveauté.</p> +natal, trouvent que cette monotonie, parfois si éclatante et plus +souvent lugubre, est relevée par le charme de la nouveauté.</p> -<p>Ils ont des étonnements naïfs, des admirations bruyantes, des -métaphores -audacieuses à l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement -accidenté qui, bien que formé d'un seul élément, et n'affectant qu'une +<p>Ils ont des étonnements naïfs, des admirations bruyantes, des +métaphores +audacieuses à l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement +accidenté qui, bien que formé d'un seul élément, et n'affectant qu'une seule nuance, ne se ressemble jamais.</p> -<p>C'est au point que leur vigilance est parfois en défaut, tant +<p>C'est au point que leur vigilance est parfois en défaut, tant ce -féerique décor, sans cesse modifié, surexcite leur curiosité jusqu'à -leur enlever l'appréhension du danger.</p> +féerique décor, sans cesse modifié, surexcite leur curiosité jusqu'à +leur enlever l'appréhension du danger.</p> <p>Du reste, ils n'ont pas eu le temps de se familiariser avec la configuration des icebergs ne montrant, comme on sait, au-dessus des -eaux, que le quart de leur masse entière, et cachant sournoisement, +eaux, que le quart de leur masse entière, et cachant sournoisement, sous -les flots, une base très large, d'autant plus redoutable qu'on en +les flots, une base très large, d'autant plus redoutable qu'on en ignore la forme et les dimensions.</p> -<p>Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant à une +<p>Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant à une quinzaine de -mètres, et regardé comme inoffensif, eu égard à son éloignement +mètres, et regardé comme inoffensif, eu égard à son éloignement relatif, heurtera, par un de ses prolongements sous-marins, les œuvres vives du navire.</p> -<p>C'est ce qui se produit au moment où des cris violents +<p>C'est ce qui se produit au moment où des cris violents interrompirent l'entretien du Basque et du Parisien.</p> -<p>Le chenal où s'avançait la <em>Gallia</em> rasait -de près un immense glacier -collé aux falaises de la côte, et le courant, assez rapide, en érodait -profondément l'invisible piédestal.</p> +<p>Le chenal où s'avançait la <i>Gallia</i> rasait +de près un immense glacier +collé aux falaises de la côte, et le courant, assez rapide, en érodait +profondément l'invisible piédestal.</p> -<p>Il y avait là des ébauches colossales d'une architecture +<p>Il y avait là des ébauches colossales d'une architecture fruste et -tourmentée, où se confondaient, au milieu d'un pêle-mêle inouï, des -piliers déjetés, des croupes de cathédrales, des tours balafrées de -lézardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombés on ne sait -d'où, des pans ruinés, une cité de géants après un tremblement de terre.</p> +tourmentée, où se confondaient, au milieu d'un pêle-mêle inouï, des +piliers déjetés, des croupes de cathédrales, des tours balafrées de +lézardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombés on ne sait +d'où, des pans ruinés, une cité de géants après un tremblement de terre.</p> -<p>Toutes ces masses, reliées entre elles par le froid, et +<p>Toutes ces masses, reliées entre elles par le froid, et solidaires comme -si le meilleur ciment les unissait, éprouvaient, par cela même, des -trépidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur -base, en détachait un fragment.</p> +si le meilleur ciment les unissait, éprouvaient, par cela même, des +trépidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur +base, en détachait un fragment.</p> <p>Des craquements sonores, produits par le travail de -désagrégation, -retentissaient sans relâche, précédant, puis accompagnant la chute du -bloc qui s'abîmait dans une pluie diamantée, puis soulevait une vague -qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosités.</p> +désagrégation, +retentissaient sans relâche, précédant, puis accompagnant la chute du +bloc qui s'abîmait dans une pluie diamantée, puis soulevait une vague +qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosités.</p> -<p>En raison de cette solidarité, l'ébranlement se répercutait +<p>En raison de cette solidarité, l'ébranlement se répercutait sur la -totalité du glacier, produisant des dégringolades incessantes, et un -fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorité +totalité du glacier, produisant des dégringolades incessantes, et un +fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorité en -quelque sorte exaspérée.</p> +quelque sorte exaspérée.</p> -<p>La goélette venait de s'écarter sur bâbord pour éviter +<p>La goélette venait de s'écarter sur bâbord pour éviter l'approche d'un -iceberg colossal, haut de plus de vingt mètres, taillé presque à pic, +iceberg colossal, haut de plus de vingt mètres, taillé presque à pic, et dont la configuration bizarre rappelait celle d'un gigantesque bonnet de grenadier.</p> -<p>Le navire allait le laisser à trente mètres environ sur +<p>Le navire allait le laisser à trente mètres environ sur tribord, quand -tout à coup un pan tout entier se détache de la falaise de glace, tombe -dans le chenal, s'enfonce, disparaît, puis émerge, en soulevant une +tout à coup un pan tout entier se détache de la falaise de glace, tombe +dans le chenal, s'enfonce, disparaît, puis émerge, en soulevant une vague monstrueuse.</p> -<p>Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaçon -flottant, le fait osciller comme un fétu, et finalement le culbute sens +<p>Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaçon +flottant, le fait osciller comme un fétu, et finalement le culbute sens dessus dessous.</p> -<p>Cette scène, longue à raconter, n'a pas duré plus de quinze +<p>Cette scène, longue à raconter, n'a pas duré plus de quinze secondes, et -provoqua le cri d'angoisse échappé aux matelots.</p> +provoqua le cri d'angoisse échappé aux matelots.</p> -<p>Cependant, le navire n'eût couru aucun péril, sans la présence +<p>Cependant, le navire n'eût couru aucun péril, sans la présence de -l'iceberg malencontreusement placé par son travers.</p> +l'iceberg malencontreusement placé par son travers.</p> -<p>Mais la fatalité permit que, au moment précis où il culbutait +<p>Mais la fatalité permit que, au moment précis où il culbutait sous -l'irrésistible poussée de la lame, la portion immergée heurtât, dans +l'irrésistible poussée de la lame, la portion immergée heurtât, dans son mouvement de rotation, la coque...</p> -<p>La masse de bois gémit et semble près de se désarticuler. Les -mâts +<p>La masse de bois gémit et semble près de se désarticuler. Les +mâts oscillent, craquent jusque dans leur emplanture et menacent de venir en bas.</p> -<p>Un faux mouvement, une seconde d'hésitation, un de ces +<p>Un faux mouvement, une seconde d'hésitation, un de ces incidents qui -déroutent les prévisions humaines, et c'en est fait!</p> +déroutent les prévisions humaines, et c'en est fait!</p> -<p>La <em>Gallia</em> soulevée, puis brusquement -jetée sur un de ses bords, va +<p>La <i>Gallia</i> soulevée, puis brusquement +jetée sur un de ses bords, va chavirer sur place.</p> <p>Un frisson rapide secoue les plus braves qui se cramponnent machinalement au premier objet venu, et jettent sur leur chef un regard -angoissé.</p> +angoissé.</p> <p>Le capitaine a vu et pressenti le danger.</p> -<p>Impassible au milieu du cataclysme d'où surgit une effroyable +<p>Impassible au milieu du cataclysme d'où surgit une effroyable menace -d'anéantissement, il s'écrie d'une voix qui domine le tonnerre des +d'anéantissement, il s'écrie d'une voix qui domine le tonnerre des glaces et le rugissement des flots:</p> -<p>«Tiens bon, matelots!</p> +<p>«Tiens bon, matelots!</p> -<p>«La barre à bâbord!... toute!...»</p> +<p>«La barre à bâbord!... toute!...»</p> -<p>Puis, il met la main sur le télégraphe de la machine, et +<p>Puis, il met la main sur le télégraphe de la machine, et commande:</p> -<p>«A toute vapeur!»</p> +<p>«A toute vapeur!»</p> -<p>Pour la seconde fois l'organisme de bois et de métal frémit, +<p>Pour la seconde fois l'organisme de bois et de métal frémit, et une -poussée furieuse le projette d'arrière en avant.</p> +poussée furieuse le projette d'arrière en avant.</p> -<p>Pendant un instant bien court et qui paraît affreusement long, +<p>Pendant un instant bien court et qui paraît affreusement long, chacun -entend la fausse quille racler la glace, et l'hélice tourbillonner à +entend la fausse quille racler la glace, et l'hélice tourbillonner à vide.</p> -<p>Cela dure huit ou dix secondes à peine, mais quel moment +<p>Cela dure huit ou dix secondes à peine, mais quel moment terrible!</p> -<p>Et brusquement, la <em>Gallia</em> qui, chose à -peine croyable, a glissé sur -l'obstacle, comme sur le plan incliné d'un chantier, se trouve soulevée -par l'arrière, pique de l'avant et menace de s'abîmer.</p> +<p>Et brusquement, la <i>Gallia</i> qui, chose à +peine croyable, a glissé sur +l'obstacle, comme sur le plan incliné d'un chantier, se trouve soulevée +par l'arrière, pique de l'avant et menace de s'abîmer.</p> -<p>Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment où la lame s'abat +<p>Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment où la lame s'abat sur le gaillard d'avant.</p> -<p>En un clin d'œil le spardeck se trouve submergé. Les matelots, +<p>En un clin d'œil le spardeck se trouve submergé. Les matelots, qui -étreignent les haubans, les étais, et tout ce qui peut leur donner +étreignent les haubans, les étais, et tout ce qui peut leur donner prise, enflent le dos sous cette formidable douche. Les chiens, par -bonheur attachés solidement, poussent un hurlement lugubre.</p> +bonheur attachés solidement, poussent un hurlement lugubre.</p> -<p>La goélette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse à +<p>La goélette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse à mesure -que l'eau embarquée s'écoule par les dallots. Le pont est si -parfaitement étanche que pas une goutte n'a pénétré dans l'intérieur.</p> +que l'eau embarquée s'écoule par les dallots. Le pont est si +parfaitement étanche que pas une goutte n'a pénétré dans l'intérieur.</p> -<p>La téméraire mais admirable manœuvre de son capitaine l'a -sauvée!</p> +<p>La téméraire mais admirable manœuvre de son capitaine l'a +sauvée!</p> -<p>«Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement +<p>«Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement un peu -fraîche...»</p> +fraîche...»</p> <p>Mais un cri lugubre qui terrifie les plus braves interrompt soudain la plaisanterie de Plume-au-Vent.</p> -<p>«Un homme à la mer!</p> +<p>«Un homme à la mer!</p> -<p>—Paraît qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enragé +<p>—Paraît qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enragé loustic en -se dépouillant de sa veste fourrée.</p> +se dépouillant de sa veste fourrée.</p> -<p>«Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid.</p> +<p>«Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid.</p> -<p>«L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau.</p> +<p>«L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau.</p> -<p>—Stop!»</p> +<p>—Stop!»</p> -<p>Pendant que la goélette marche encore sur son erre, un canot -est armé.</p> +<p>Pendant que la goélette marche encore sur son erre, un canot +est armé.</p> -<p>La bouée de sauvetage a déjà été lancée à la mer.</p> +<p>La bouée de sauvetage a déjà été lancée à la mer.</p> -<p>A cinquante mètres, on aperçoit un homme qui se débat +<p>A cinquante mètres, on aperçoit un homme qui se débat convulsivement, -près d'être englouti.</p> +près d'être englouti.</p> -<p>«Mais il va y rester!...</p> +<p>«Mais il va y rester!...</p> -<p>«Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le +<p>«Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le Parisien... un amateur, quoi!</p> -<p>«A moi de faire le terre-neuve!»</p> +<p>«A moi de faire le terre-neuve!»</p> -<p>Et le voilà, sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, +<p>Et le voilà , sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, par -principe, une tête superbe, sans paraître songer à ce froid atroce de -20°.</p> +principe, une tête superbe, sans paraître songer à ce froid atroce de +20°.</p> -<p>«Courage! Parisien... courage!...» crient les camarades, +<p>«Courage! Parisien... courage!...» crient les camarades, pendant que le -vapeur s'éloigne encore, et avant que le canot ait glissé sur ses +vapeur s'éloigne encore, et avant que le canot ait glissé sur ses palans.</p> -<p>Et il va, l'intrépide sauveteur, filant comme un poisson sur +<p>Et il va, l'intrépide sauveteur, filant comme un poisson sur les flots -glacés, se dressant parfois jusqu'à mi-corps, pour chercher la place où -se débat le malheureux.</p> +glacés, se dressant parfois jusqu'à mi-corps, pour chercher la place où +se débat le malheureux.</p> -<p>Il l'aperçoit enfin, à une trentaine de mètres, n'ayant plus +<p>Il l'aperçoit enfin, à une trentaine de mètres, n'ayant plus la force de -se mouvoir, déjà raidi par le froid, et pouvant à peine râler un appel -suprême.</p> +se mouvoir, déjà raidi par le froid, et pouvant à peine râler un appel +suprême.</p> -<p>«Au... secours!</p> +<p>«Au... secours!</p> -<p>—Mais il a manqué la bouée, grogne le Parisien.</p> +<p>—Mais il a manqué la bouée, grogne le Parisien.</p> -<p>«Croche donc la bouée!... cachalot en détresse!</p> +<p>«Croche donc la bouée!... cachalot en détresse!</p> -<p>«Bon le v'là qui coule!»</p> +<p>«Bon le v'là qui coule!»</p> -<p>En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point où +<p>En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point où l'autre a -disparu. Il plonge à deux reprises et reparaît enfin, nageant d'une +disparu. Il plonge à deux reprises et reparaît enfin, nageant d'une main -et hâlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le +et hâlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le pauvre diable.</p> -<p>Par bonheur, la bouée a dérivé à portée de sa main.</p> +<p>Par bonheur, la bouée a dérivé à portée de sa main.</p> -<p>Il s'y accroche, à bout de force et d'haleine, mais joyeux +<p>Il s'y accroche, à bout de force et d'haleine, mais joyeux toujours, -joyeux par caractère, et plus encore du devoir accompli.</p> +joyeux par caractère, et plus encore du devoir accompli.</p> -<p>«Et tu sais, faut pas faire des manières et essayer de me +<p>«Et tu sais, faut pas faire des manières et essayer de me faire boire un -coup... sinon, je recommence à taper, comme tout à l'heure, là-dessous, -chez les phoques.»</p> +coup... sinon, je recommence à taper, comme tout à l'heure, là -dessous, +chez les phoques.»</p> -<p>Puis un éclat de rire s'échappe de ses lèvres violacées.</p> +<p>Puis un éclat de rire s'échappe de ses lèvres violacées.</p> -<p>«Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en +<p>«Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en reconnaissant -l'homme qu'il vient d'arracher à la mort.</p> +l'homme qu'il vient d'arracher à la mort.</p> -<p>«Guignard... le bien nommé... vrai!... quelle guigne!...</p> +<p>«Guignard... le bien nommé... vrai!... quelle guigne!...</p> -<p>«Ohé! du canot!... ohé!... par ici... s. v. p...! -dépêchez-vous... je -crois qu'on a oublié le robinet d'eau chaude.»</p> +<p>«Ohé! du canot!... ohé!... par ici... s. v. p...! +dépêchez-vous... je +crois qu'on a oublié le robinet d'eau chaude.»</p> <p>L'embarcation, qui volait sur les flots, arrive en ce moment.</p> <p>Le Parisien, transi jusqu'aux moelles, claquant des dents, raide comme -un glaçon, mais blaguant quand même, est hissé à bord en même temps que -l'autre, cramponné à la bouée avec l'inconsciente énergie des noyés.</p> +un glaçon, mais blaguant quand même, est hissé à bord en même temps que +l'autre, cramponné à la bouée avec l'inconsciente énergie des noyés.</p> -<p>Le maître, Guénic, est à la barre.</p> +<p>Le maître, Guénic, est à la barre.</p> -<p>«Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et +<p>«Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et chaude -fourrure, entortille-toi là dedans.</p> +fourrure, entortille-toi là dedans.</p> -<p>—C'est pas de refus, maître, vu que... ça doit être un -déplorable -métier que celui de phoque dans ces parages.</p> +<p>—C'est pas de refus, maître, vu que... ça doit être un +déplorable +métier que celui de phoque dans ces parages.</p> -<p>—Et siffle-moi ça, continue le maître en lui offrant une +<p>—Et siffle-moi ça, continue le maître en lui offrant une bouteille -pleine d'un liquide ambré.</p> +pleine d'un liquide ambré.</p> -<p>«C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de -vitriol... ça te réchauffera.</p> +<p>«C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de +vitriol... ça te réchauffera.</p> -<p>«Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix +<p>«Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix attendrie, -t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.»</p> +t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.»</p> -<p>Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionné à tour de +<p>Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionné à tour de bras, ouvrait lentement des yeux atones et demeurait incapable de prononcer un mot.</p> -<p>«Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien après une ample +<p>«Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien après une ample rasade, sirote aussi une bonne goutte.</p> -<p>«C'est souverain contre les pâmoisons...</p> +<p>«C'est souverain contre les pâmoisons...</p> -<p>«Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noyé... +<p>«Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noyé... rassure-toi -donc... t'es pas encore à point pour faire un figurant à la Morgue.»</p> +donc... t'es pas encore à point pour faire un figurant à la Morgue.»</p> -<p>Cinq minutes après, la baleinière accostait la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Cinq minutes après, la baleinière accostait la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Pendant que le Parisien sautait allégrement sur le pont au +<p>Pendant que le Parisien sautait allégrement sur le pont au milieu des -matelots qui ne lui ménageaient pas leur sympathie, le docteur faisait -transporter Guignard au poste des blessés, puis engageait le sauveteur -à +matelots qui ne lui ménageaient pas leur sympathie, le docteur faisait +transporter Guignard au poste des blessés, puis engageait le sauveteur +à l'y accompagner.</p> -<p>«Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre +<p>«Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre permission, dit-il, je vais aller me faire un brin rissoler devant mon fourneau de chauffe.</p> -<p>«Voyez-vous, après une bonne suée, il n'y paraîtra plus.</p> +<p>«Voyez-vous, après une bonne suée, il n'y paraîtra plus.</p> -<p>—Ma foi, mon garçon, c'est une idée.</p> +<p>—Ma foi, mon garçon, c'est une idée.</p> -<p>«Cependant, venez me voir quand vous serez réchauffé.»</p> +<p>«Cependant, venez me voir quand vous serez réchauffé.»</p> <p>Le brave Parisien allait enfiler l'escalier de la machine, quand il se -trouve en présence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles +trouve en présence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles et lui tend la main.</p> -<p>Confus de cet honneur et certes bien plus intimidé qu'au -moment où il se -précipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main -dans celle de son chef et demeure bouche béante, interloqué.</p> +<p>Confus de cet honneur et certes bien plus intimidé qu'au +moment où il se +précipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main +dans celle de son chef et demeure bouche béante, interloqué.</p> -<p>«Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et +<p>«Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et sympathique, au -nom de l'équipage et du mien, merci!...»</p> +nom de l'équipage et du mien, merci!...»</p> -<p>Et le chauffeur, de plus en plus troublé, ne trouvant pas un -mot à -répondre, mais tout fier de ce témoignage d'estime, porte la main à son -bonnet, salue militairement et disparaît dans l'écoutille.</p> +<p>Et le chauffeur, de plus en plus troublé, ne trouvant pas un +mot à +répondre, mais tout fier de ce témoignage d'estime, porte la main à son +bonnet, salue militairement et disparaît dans l'écoutille.</p> -<p>«Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit à part +<p>«Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit à part lui le -capitaine en se rendant lui-même à l'infirmerie.</p> +capitaine en se rendant lui-même à l'infirmerie.</p> -<p>«Oh! j'arriverai <em>là-bas</em>!... je le -sens... je le veux.»</p> +<p>«Oh! j'arriverai <i>là -bas</i>!... je le +sens... je le veux.»</p> -<p>La goélette avait repris sa marche à travers le chenal où les +<p>La goélette avait repris sa marche à travers le chenal où les obstacles -semblaient s'accumuler à plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit -dès le début anéantir l'expédition, ou tout au moins porter le deuil -dans l'équipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance.</p> +semblaient s'accumuler à plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit +dès le début anéantir l'expédition, ou tout au moins porter le deuil +dans l'équipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance.</p> <p>Et certes, jamais on n'en a plus besoin en remontant le cercle polaire -qui semble fuir devant l'étrave de la <em>Gallia</em>.</p> +qui semble fuir devant l'étrave de la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Le passage toujours obstrué par les glaces flottantes se +<p>Le passage toujours obstrué par les glaces flottantes se maintenait -libre, c'est-à-dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la -température, tout en restant assez basse, était moins rigoureuse depuis -que le soleil ne disparaissait presque plus à l'horizon. La série des -interminables journées arctiques allait commencer. Tout faisait prévoir -une prochaine désagrégation du colossal amas de glaçons contre lequel +libre, c'est-à -dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la +température, tout en restant assez basse, était moins rigoureuse depuis +que le soleil ne disparaissait presque plus à l'horizon. La série des +interminables journées arctiques allait commencer. Tout faisait prévoir +une prochaine désagrégation du colossal amas de glaçons contre lequel on -allait bientôt se heurter.</p> +allait bientôt se heurter.</p> -<p>Depuis longtemps on avait dépassé le fiord d'Arsuth, où se +<p>Depuis longtemps on avait dépassé le fiord d'Arsuth, où se trouve la -fameuse mine de cryolithe, nommée Iviktutk. Puis, Friedricshaab, -Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde <em>ville</em> de +fameuse mine de cryolithe, nommée Iviktutk. Puis, Friedricshaab, +Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde <i>ville</i> de l'inspectorat du -Sud. Une triste bourgade plus froide, plus désolée que Julianeshaab. Le -65° était franchi, mais aussi quelles fatigues -écrasantes, pour un -résultat aussi modeste!</p> +Sud. Une triste bourgade plus froide, plus désolée que Julianeshaab. Le +65° était franchi, mais aussi quelles fatigues +écrasantes, pour un +résultat aussi modeste!</p> <p>L'implacable brume persistait toujours et s'interposait -obstinément +obstinément devant le soleil, qui, pendant trois mois, allait rayonner sur le -désert +désert de glaces.</p> -<p>Et toujours la lutte sans trêve contre les écueils mouvants, -aperçus -vaguement à travers l'énervante opacité du brouillard! Les manœuvres -incessantes qui courbaturaient l'équipage, les arrêts interminables, +<p>Et toujours la lutte sans trêve contre les écueils mouvants, +aperçus +vaguement à travers l'énervante opacité du brouillard! Les manœuvres +incessantes qui courbaturaient l'équipage, les arrêts interminables, les -retours précipités, la vapeur instantanément renversée, tout cela pour -arriver à s'élever de quelques minutes!</p> +retours précipités, la vapeur instantanément renversée, tout cela pour +arriver à s'élever de quelques minutes!</p> -<p>Cependant cette brume, en dépit de son opacité, couvre la mer +<p>Cependant cette brume, en dépit de son opacité, couvre la mer d'une -couche très mince, à ce point que les matelots de vigie dans le -gréement, se trouvent en plein soleil<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a> +couche très mince, à ce point que les matelots de vigie dans le +gréement, se trouvent en plein soleil<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a> <a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> -<p>Là-haut, d'incomparables jeux de lumière sur les sommets des +<p>Là -haut, d'incomparables jeux de lumière sur les sommets des icebergs et des falaises, en bas, une houle de vapeurs humides, tourbillonnant comme -un suaire de gaze, et se résolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un +un suaire de gaze, et se résolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un enduit de givre les hommes et les choses.</p> -<p>Grâce à cette particularité, le capitaine, toujours alerte +<p>Grâce à cette particularité, le capitaine, toujours alerte comme un gabier, put prendre des hauteurs astronomiques en se hissant dans le -tonneau fixé au sommet du grand mât et auquel les baleiniers donnent le -nom de <em>nid-de-pie</em>.</p> +tonneau fixé au sommet du grand mât et auquel les baleiniers donnent le +nom de <i>nid-de-pie</i>.</p> <p>C'est ainsi que, le 30 mai, son observation lui donna la certitude que -le cercle polaire était enfin franchi.</p> +le cercle polaire était enfin franchi.</p> -<p>Il y eut à bord une petite fête remplaçant la cérémonie +<p>Il y eut à bord une petite fête remplaçant la cérémonie classique et -démodée du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et -de spiritueux et quelques chansons joyeuses où Plume-au-Vent déploya +démodée du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et +de spiritueux et quelques chansons joyeuses où Plume-au-Vent déploya ses talents de virtuose.</p> -<p>Puis le soleil, après la vue duquel on soupirait depuis +<p>Puis le soleil, après la vue duquel on soupirait depuis longtemps, -apparut enfin, et pour ne plus disparaître de trois mois.</p> +apparut enfin, et pour ne plus disparaître de trois mois.</p> <p>Les oiseaux, invisibles jusqu'alors, se montrent en essaims -innombrables, jacassant à tue-tête, familiers d'ailleurs, au point de -venir tourbillonner à travers le gréement du navire. Mouettes, damiers, -pétrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'ébattent en pleine -lumière, -piquent des têtes au milieu des eaux vertes, vont s'éplucher sur les -blocs errants, et repartent pour recommencer, indéfiniment.</p> - -<p>Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, éveillés +innombrables, jacassant à tue-tête, familiers d'ailleurs, au point de +venir tourbillonner à travers le gréement du navire. Mouettes, damiers, +pétrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'ébattent en pleine +lumière, +piquent des têtes au milieu des eaux vertes, vont s'éplucher sur les +blocs errants, et repartent pour recommencer, indéfiniment.</p> + +<p>Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, éveillés par cette -incandescence qui les met en belle humeur, folâtrent lourdement dans +incandescence qui les met en belle humeur, folâtrent lourdement dans les eaux libres. On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec -délices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en dérive, et -venir plonger curieusement jusque sous l'étrave du navire.</p> +délices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en dérive, et +venir plonger curieusement jusque sous l'étrave du navire.</p> <div class="illu"> @@ -3187,59 +3143,59 @@ alt="Illustration" /> </div> <div class="caption">On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec -délices.</div> +délices.</div> </div> -<p>Une ourse même se montra, flanquée de ses deux oursons, humant +<p>Une ourse même se montra, flanquée de ses deux oursons, humant de loin -les émanations parties du vapeur, inquiète du branle-bas occasionné par -sa présence.</p> +les émanations parties du vapeur, inquiète du branle-bas occasionné par +sa présence.</p> -<p>Le docteur Gélin, grand chasseur, parlait même de lui envoyer +<p>Le docteur Gélin, grand chasseur, parlait même de lui envoyer une balle -express, alléguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, fût-il polaire.</p> +express, alléguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, fût-il polaire.</p> <p>Mais le capitaine lui fit observer en souriant que le gibier se trouvait -au moins à mille mètres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall -serait inévitablement perdue.</p> +au moins à mille mètres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall +serait inévitablement perdue.</p> -<p>«Damnée réfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est +<p>«Damnée réfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est victime -d'une illusion d'optique très fréquente là-bas.</p> +d'une illusion d'optique très fréquente là -bas.</p> -<p>«Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit.</p> +<p>«Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit.</p> -<p>—Baleine par l'avant! s'écrie le maître d'équipage dont les +<p>—Baleine par l'avant! s'écrie le maître d'équipage dont les yeux -luisants aperçoivent une colonne de vapeur chassée par l'évent d'un -cétacé.</p> +luisants aperçoivent une colonne de vapeur chassée par l'évent d'un +cétacé.</p> <p>—Une baleine! riposte une voix bien connue.</p> -<p>«Plus que ça de goujon!</p> +<p>«Plus que ça de goujon!</p> -<p>—Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empêche que ça +<p>—Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empêche que ça me chavire, de ne pas seulement pouvoir lui loger quinze pouces de harpon -entre les côtes.</p> +entre les côtes.</p> -<p>—Voyons, maître Guénic, il y a temps pour tout.</p> +<p>—Voyons, maître Guénic, il y a temps pour tout.</p> -<p>«Que diable feriez-vous d'une pareille sardine?</p> +<p>«Que diable feriez-vous d'une pareille sardine?</p> -<p>«Son huile!... demandez-voir à notre camarade, Monsieur Dumas, +<p>«Son huile!... demandez-voir à notre camarade, Monsieur Dumas, dit Tartarin, ce qu'il en pense pour la cuisine.</p> -<p>«Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter...</p> +<p>«Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter...</p> -<p>«Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies?</p> +<p>«Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies?</p> -<p>—Gamin, va! dit le maître, incapable de tenir son sérieux.</p> +<p>—Gamin, va! dit le maître, incapable de tenir son sérieux.</p> -<p>—C'est p't-ête pour offrir à madame votre épouse une garniture +<p>—C'est p't-ête pour offrir à madame votre épouse une garniture pour son corset.</p> @@ -3247,737 +3203,737 @@ corset.</p> chevilles, toi.</p> -<p>«Mais si t'avais évu celui de pratiquer la grande pêche, tu +<p>«Mais si t'avais évu celui de pratiquer la grande pêche, tu verrais -voir, comme ça vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce -gabarit!»</p> +voir, comme ça vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce +gabarit!»</p> -<p>Mais la <em>Gallia</em> n'avait pas de temps à +<p>Mais la <i>Gallia</i> n'avait pas de temps à perdre, quelques pressantes que fussent les occasions.</p> -<p>Oiseaux, plantigrades et cétacés ne furent point inquiétés.</p> +<p>Oiseaux, plantigrades et cétacés ne furent point inquiétés.</p> -<p>Le surlendemain, à huit heures du matin, par trois degrés +<p>Le surlendemain, à huit heures du matin, par trois degrés au-dessous de -zéro, on se trouvait en vue de l'île Disco, dont la pointe est par 69° +zéro, on se trouvait en vue de l'île Disco, dont la pointe est par 69° 11′ de latitude Nord.</p> <p>C'est le chef-lieu de l'inspectorat septentrional du Groenland et le -lieu de résidence du second «colonibestyrere» qui séjourne à Godhawn, -situé au Nord de la baie du même nom, défendu contre la haute mer par +lieu de résidence du second «colonibestyrere» qui séjourne à Godhawn, +situé au Nord de la baie du même nom, défendu contre la haute mer par un -immense éperon granitique dont le prolongement s'étend fort loin.</p> +immense éperon granitique dont le prolongement s'étend fort loin.</p> -<p>La goélette, profitant de l'état du chenal pour l'instant -débarrassé des -icebergs, passa au large de l'île, continuant imperturbablement sa +<p>La goélette, profitant de l'état du chenal pour l'instant +débarrassé des +icebergs, passa au large de l'île, continuant imperturbablement sa route -vers les régions septentrionales.</p> +vers les régions septentrionales.</p> -<p>Elle reconnut le détroit de Waïgatz, puis le vaste fiord Onemak, barré -en son milieu par l'île Oubekjend; côtoya les gigantesques falaises et -le hardi promontoire découvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet +<p>Elle reconnut le détroit de Waïgatz, puis le vaste fiord Onemak, barré +en son milieu par l'île Oubekjend; côtoya les gigantesques falaises et +le hardi promontoire découvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet amas -de rochers que domine un cône majestueux de treize cents mètres, le -Kresarsoak des Esquimaux, nommé par l'intrépide navigateur «Hope -Sanderson», du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui être fatal, -alors qu'il courait à l'aventure, sur son petit navire de cinquante -hommes, le <em>Sunshine</em> (clair de soleil). Il trouva +de rochers que domine un cône majestueux de treize cents mètres, le +Kresarsoak des Esquimaux, nommé par l'intrépide navigateur «Hope +Sanderson», du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui être fatal, +alors qu'il courait à l'aventure, sur son petit navire de cinquante +hommes, le <i>Sunshine</i> (clair de soleil). Il trouva par bonheur une large -ouverture conduisant au Nord, et put se réfugier là où se trouve +ouverture conduisant au Nord, et put se réfugier là où se trouve aujourd'hui la station danoise d'Upernavik.</p> -<p>La goélette avait mieux à faire que de s'arrêter au mouillage, +<p>La goélette avait mieux à faire que de s'arrêter au mouillage, sinon -dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'élèvent -quelques huttes désolées où végètent les infortunés sujets de Sa -Majesté +dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'élèvent +quelques huttes désolées où végètent les infortunés sujets de Sa +Majesté Danoise. Si Julianeshaab est lugubre et Godhawn atroce, Upernavik est -pire; aussi l'Européen se demande avec un serrement de cœur comment -des êtres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection. -Passons sur la lèpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans -laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanières -transformées en charniers, sur les mangeailles en décomposition dont +pire; aussi l'Européen se demande avec un serrement de cœur comment +des êtres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection. +Passons sur la lèpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans +laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanières +transformées en charniers, sur les mangeailles en décomposition dont ils se gorgent...</p> <p>Aussi, le capitaine s'empressa-t-il de laisser sur tribord le chef-lieu, -faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'élever à tout -prix, craignant, non sans raison, d'être serré par la banquise, et de -perdre, comme le fait s'est souvent présenté, une année entière.</p> +faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'élever à tout +prix, craignant, non sans raison, d'être serré par la banquise, et de +perdre, comme le fait s'est souvent présenté, une année entière.</p> <p>Il est en effet une question urgente, essentielle, que le -voyageur à la -recherche des «eaux libres du Nord» ne doit jamais oublier, c'est de se -trouver de bonne heure en présence de la <em>banquise</em> -ou <em>Pack du Milieu</em>. -Si la saison navigable dure de juin à septembre, l'expérience chèrement -acquise par les baleiniers démontre que le moment le plus favorable +voyageur à la +recherche des «eaux libres du Nord» ne doit jamais oublier, c'est de se +trouver de bonne heure en présence de la <i>banquise</i> +ou <i>Pack du Milieu</i>. +Si la saison navigable dure de juin à septembre, l'expérience chèrement +acquise par les baleiniers démontre que le moment le plus favorable pour -gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car, à cette époque, on +gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car, à cette époque, on peut toujours, en cas -d'insuccès partiel, renouveler une ou plusieurs -fois la première tentative, sans courir trop grand risque d'être pris -dans les glaces. On se rappelle, à ce sujet, les échecs éprouvés en +d'insuccès partiel, renouveler une ou plusieurs +fois la première tentative, sans courir trop grand risque d'être pris +dans les glaces. On se rappelle, à ce sujet, les échecs éprouvés en 1849 -par l'<em>Etoile-du-Nord</em>, parce qu'elle n'atteignit la +par l'<i>Etoile-du-Nord</i>, parce qu'elle n'atteignit la banquise qu'en -juillet, et en 1857 par le <em>Fox</em> de Mac-Clintock -arrivé en août, et -presque aussitôt enserré.</p> +juillet, et en 1857 par le <i>Fox</i> de Mac-Clintock +arrivé en août, et +presque aussitôt enserré.</p> -<p>Une fois à la baie de Melville en temps opportun, le +<p>Une fois à la baie de Melville en temps opportun, le navigateur n'a plus -alors qu'à prendre corps à corps, et résolument, le dernier obstacle, -mais le plus redoutable de tous, car aussitôt ces colonnes d'Hercule +alors qu'à prendre corps à corps, et résolument, le dernier obstacle, +mais le plus redoutable de tous, car aussitôt ces colonnes d'Hercule franchies, il vogue enfin dans les eaux libres.</p> -<p>C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habileté, de vigilance +<p>C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habileté, de vigilance et -d'énergie, car malgré l'énorme supériorité des navires à vapeur sur les +d'énergie, car malgré l'énorme supériorité des navires à vapeur sur les anciens voiliers, la baie de Melville, autrefois la terreur des -baleiniers, ne vaut guère mieux aujourd'hui que sa réputation.</p> +baleiniers, ne vaut guère mieux aujourd'hui que sa réputation.</p> <p>Encore, comme en font foi les annales de la navigation arctique, arrive-t-il trop souvent que tous les efforts demeurent inutiles, en -présence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante à +présence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante à conjurer, notamment quand le vent du Sud souffle avec violence et pousse -les glaçons en dérive sur le pack. Alors, les navires, pressés entre +les glaçons en dérive sur le pack. Alors, les navires, pressés entre les -deux masses, sont écrasés comme des noix. C'est ainsi que périrent en +deux masses, sont écrasés comme des noix. C'est ainsi que périrent en quelques minutes, quatorze baleiniers, pendant la campagne de 1819. En -1821, il y en eut onze de broyés, et sept en 1822. Le désastre de 1830 -fut épouvantable. Le 19 juin, le vent se mit à souffler du +1821, il y en eut onze de broyés, et sept en 1822. Le désastre de 1830 +fut épouvantable. Le 19 juin, le vent se mit à souffler du Sud-Sud-Ouest, chassa les glaces dans la baie, et serra la flotte -entière contre la banquise. Dans la soirée, la tempête augmenta, et des -masses énormes montèrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une -véritable montagne de glace s'écroula sur les navires et en fracassa -dix-neuf, à ce point que les fragments en étaient méconnaissables. L'un -deux, le <em>Ratler</em>, complètement retourné, fut +entière contre la banquise. Dans la soirée, la tempête augmenta, et des +masses énormes montèrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une +véritable montagne de glace s'écroula sur les navires et en fracassa +dix-neuf, à ce point que les fragments en étaient méconnaissables. L'un +deux, le <i>Ratler</i>, complètement retourné, fut aplati, la quille en l'air!</p> -<p>Quelle résistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies +<p>Quelle résistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies de la -nature, un bateau, quelle que soit sa solidité?</p> +nature, un bateau, quelle que soit sa solidité?</p> <p>D'Ambrieux, qui connaissait ce douloureux martyrologe des baleiniers, se -préparait pourtant, avec son habituelle sérénité, à affronter la -terrible baie, sans s'émouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle -on la désigne encore à notre époque: <em>Le Cimetière des Navires</em>.</p> +préparait pourtant, avec son habituelle sérénité, à affronter la +terrible baie, sans s'émouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle +on la désigne encore à notre époque: <i>Le Cimetière des Navires</i>.</p> <h3><a name="I-VI" id="I-VI">VI</a></h3> <div class="cdesc">Dans -la passe.—Route barrée.—En avant!—Premier -assaut.—Victoire.—Désespoir d'un Vatel arctique.—Un homme dans la -sauce.—Pas de déjeuner.—Plume-au-Vent voudrait faire baigner Dumas, dit -Tartarin, dans la marmite de l'équipage.—Les deux principales routes du -Pôle.—Pourquoi la <em>Gallia</em> a pris celle du détroit +la passe.—Route barrée.—En avant!—Premier +assaut.—Victoire.—Désespoir d'un Vatel arctique.—Un homme dans la +sauce.—Pas de déjeuner.—Plume-au-Vent voudrait faire baigner Dumas, dit +Tartarin, dans la marmite de l'équipage.—Les deux principales routes du +Pôle.—Pourquoi la <i>Gallia</i> a pris celle du détroit de Smith.—Contradictions. </div> <p>Tessuissak, cap Shackleton, le Pouce-du-Diable, un rocher qui ressemble, -si l'on veut, à un pouce, et n'a rien de diabolique; cap Wilcox, -archipel aux Canards, la goélette a reconnu au passage tous ces points -qui jalonnent la voie, depuis Upernavik jusqu'à la baie de Melville. -Elle passe en vue de la Tête-de-Cheval, franchit le 75° +si l'on veut, à un pouce, et n'a rien de diabolique; cap Wilcox, +archipel aux Canards, la goélette a reconnu au passage tous ces points +qui jalonnent la voie, depuis Upernavik jusqu'à la baie de Melville. +Elle passe en vue de la Tête-de-Cheval, franchit le 75° de latitude et -se trouve enfin non loin des îles Sabine, en présence du formidable -champ de glace, large de cinq cents kilomètres!</p> +se trouve enfin non loin des îles Sabine, en présence du formidable +champ de glace, large de cinq cents kilomètres!</p> <p>C'est aujourd'hui 3 juin que la lutte va commencer avec sa terrible -intensité!</p> +intensité!</p> -<p>Vers le milieu de l'été, c'est-à-dire pendant la fin de juin +<p>Vers le milieu de l'été, c'est-à -dire pendant la fin de juin et le -courant de juillet, la glace, désagrégée par le soleil, est devenue -friable, comme spongieuse. Elle est «pourrie», selon le mot des -baleiniers. Les <em>floes</em> sont profondément ravinés, +courant de juillet, la glace, désagrégée par le soleil, est devenue +friable, comme spongieuse. Elle est «pourrie», selon le mot des +baleiniers. Les <i>floes</i> sont profondément ravinés, couverts de flaques -d'eau et de neige à moitié fondue. Un choc de moyenne intensité suffit +d'eau et de neige à moitié fondue. Un choc de moyenne intensité suffit pour les disloquer et les rendre le jouet du courant. Mais, aux premiers -jours de juin, ils sont encore très durs et notablement épais.</p> +jours de juin, ils sont encore très durs et notablement épais.</p> -<p>Jusqu'à présent la <em>Gallia</em> ne s'est pas -éloignée beaucoup du rivage. -Maintenant il lui faut gagner un peu au large, car les côtes sont -frangées de glaciers inaccessibles, de dimensions colossales, reliés à -la banquise par des prolongements très étendus.</p> +<p>Jusqu'à présent la <i>Gallia</i> ne s'est pas +éloignée beaucoup du rivage. +Maintenant il lui faut gagner un peu au large, car les côtes sont +frangées de glaciers inaccessibles, de dimensions colossales, reliés à +la banquise par des prolongements très étendus.</p> -<p>La goélette, sous son maximum de pression, côtoie latéralement +<p>La goélette, sous son maximum de pression, côtoie latéralement le vaste -champ aux tons bleuâtres, rappelant la nuance effacée de montagnes -entrevues de loin, et cherche une voie qui donne accès vers le Nord.</p> +champ aux tons bleuâtres, rappelant la nuance effacée de montagnes +entrevues de loin, et cherche une voie qui donne accès vers le Nord.</p> -<p>Voici enfin, après de longs tâtonnements, une vaste -anfractuosité dans -laquelle débouche un chenal d'eau libre, une <em>passe</em>, +<p>Voici enfin, après de longs tâtonnements, une vaste +anfractuosité dans +laquelle débouche un chenal d'eau libre, une <i>passe</i>, comme disent les -baleiniers. Du haut du nid-de-pie, le capitaine reconnaît, en personne, -la direction et les sinuosités de la passe, et cède bientôt la place à +baleiniers. Du haut du nid-de-pie, le capitaine reconnaît, en personne, +la direction et les sinuosités de la passe, et cède bientôt la place à Michel Elimberri, le pilote des glaces.</p> -<p>«La barre à bâbord!</p> +<p>«La barre à bâbord!</p> -<p>«Machine en avant!</p> +<p>«Machine en avant!</p> -<p>«La barre droite!»</p> +<p>«La barre droite!»</p> -<p>La goélette a embouqué le chenal.</p> +<p>La goélette a embouqué le chenal.</p> -<p>Les matelots, vêtus simplement de la vareuse, qui remplace le -vêtement -arctique trop chaud pour une température de −2°, +<p>Les matelots, vêtus simplement de la vareuse, qui remplace le +vêtement +arctique trop chaud pour une température de −2°, contemplent curieusement cette navigation sur un fleuve immobile entre deux berges plates, comme -coupées à la scie, et dont la nuance terne fait ressortir avec plus -d'intensité la couleur vert sombre de l'eau.</p> +coupées à la scie, et dont la nuance terne fait ressortir avec plus +d'intensité la couleur vert sombre de l'eau.</p> -<p>Peu à peu la passe, qui d'abord mesurait environ douze cents -mètres, se -rétrécit. C'est bientôt une simple rivière, puis un canal à peine large +<p>Peu à peu la passe, qui d'abord mesurait environ douze cents +mètres, se +rétrécit. C'est bientôt une simple rivière, puis un canal à peine large trois fois comme la coque du navire.</p> -<p>A chaque instant le Basque, pelotonné dans la barrique, -s'écrie, suivant +<p>A chaque instant le Basque, pelotonné dans la barrique, +s'écrie, suivant les circonstances:</p> -<p>«Bâbord!... tribord!... la barre droite!»</p> +<p>«Bâbord!... tribord!... la barre droite!»</p> -<p>Et le capitaine répète, d'une voix brève, les commandements au +<p>Et le capitaine répète, d'une voix brève, les commandements au timonier, attentif au moindre mot.</p> -<p>«Tribord! capitaine... tribord toute!» hurle bientôt le pilote +<p>«Tribord! capitaine... tribord toute!» hurle bientôt le pilote des glaces.</p> <p>—Pourquoi? demande l'officier.</p> -<p>—Les <em>floes</em> sont en mouvement... ils +<p>—Les <i>floes</i> sont en mouvement... ils chassent l'un sur l'autre... le -chenal se resserre... il va être trop étroit.</p> +chenal se resserre... il va être trop étroit.</p> -<p>«Il faut virer sur place.</p> +<p>«Il faut virer sur place.</p> <p>—Virer!... mais tu vois bien que nous manquons d'espace.</p> -<p>—Alors, machine en arrière!</p> +<p>—Alors, machine en arrière!</p> <p>—Jamais!</p> -<p>«La barre qui bouche le chenal... quelle largeur?</p> +<p>«La barre qui bouche le chenal... quelle largeur?</p> -<p>—Une encâblure.</p> +<p>—Une encâblure.</p> -<p>—Et après?</p> +<p>—Et après?</p> <p>—Les eaux libres.</p> <p>—Va bien!</p> -<p>«Timonier, attention!</p> +<p>«Timonier, attention!</p> -<p>«Gouverne droit!</p> +<p>«Gouverne droit!</p> -<p>«Machine en avant!... à toute vapeur!»</p> +<p>«Machine en avant!... à toute vapeur!»</p> -<p>Soudain, la <em>Gallia</em> pousse un long -halètement, et l'hélice tourne avec +<p>Soudain, la <i>Gallia</i> pousse un long +halètement, et l'hélice tourne avec rage dans le chenal empli de houle.</p> -<p>Elle court de plus en plus rapide, son éperon hors de l'eau, +<p>Elle court de plus en plus rapide, son éperon hors de l'eau, comme si -elle cherchait de loin la place où elle va se ruer.</p> +elle cherchait de loin la place où elle va se ruer.</p> -<p>Chacun s'accroche où il peut, en prévision du choc, et se +<p>Chacun s'accroche où il peut, en prévision du choc, et se demande avec -angoisse quelle va être l'issue de cette lutte inégale.</p> +angoisse quelle va être l'issue de cette lutte inégale.</p> -<p>Bientôt l'obstacle apparaît, fermant la passe qui n'est plus +<p>Bientôt l'obstacle apparaît, fermant la passe qui n'est plus qu'un cul-de-sac.</p> -<p>Quelques secondes encore... les secondes angoissées pendant +<p>Quelques secondes encore... les secondes angoissées pendant lesquelles -on se sent rouler au bord d'un abîme, puis un heurt brutal accompagné +on se sent rouler au bord d'un abîme, puis un heurt brutal accompagné d'un craquement terrible.</p> -<p>Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide, l'éclate, +<p>Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide, l'éclate, la broie, -l'entame en forme de coin, la désarticule...</p> +l'entame en forme de coin, la désarticule...</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-080.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le taille-mer en acier pénètre dans -l'écorce rigide.</div> +<div class="caption">Le taille-mer en acier pénètre dans +l'écorce rigide.</div> </div> -<p>La force intelligente va-t-elle triompher d'emblée de la -matière inerte?</p> +<p>La force intelligente va-t-elle triompher d'emblée de la +matière inerte?</p> -<p>Peut-être! Mais, à coup sûr, pas sans une lutte émouvante.</p> +<p>Peut-être! Mais, à coup sûr, pas sans une lutte émouvante.</p> -<p>Brusquement arrêté dans sa course vertigineuse, le vaillant +<p>Brusquement arrêté dans sa course vertigineuse, le vaillant navire, qui -paraît n'être pas seulement ébranlé, glisse par l'avant sur le floe, -comme pour s'y échouer. Mais la glace, +paraît n'être pas seulement ébranlé, glisse par l'avant sur le floe, +comme pour s'y échouer. Mais la glace, incapable de supporter un pareil -poids, fléchit, s'effondre et passe, de bout en bout, par fragments +poids, fléchit, s'effondre et passe, de bout en bout, par fragments sous la quille.</p> -<p>«En arrière!» crie le capitaine.</p> +<p>«En arrière!» crie le capitaine.</p> -<p>La <em>Gallia</em> recule de trois cent cinquante -à quatre cents mètres, prend +<p>La <i>Gallia</i> recule de trois cent cinquante +à quatre cents mètres, prend du champ et se rue de nouveau sur la barricade.</p> -<p>Le taille-mer pénètre exactement au point qu'il vient +<p>Le taille-mer pénètre exactement au point qu'il vient d'entamer, puis la -force d'impulsion n'étant pas épuisée, le navire pour la seconde fois -s'élance sur le floe, le fait écrouler sous sa masse, et gagne encore -près de deux longueurs.</p> +force d'impulsion n'étant pas épuisée, le navire pour la seconde fois +s'élance sur le floe, le fait écrouler sous sa masse, et gagne encore +près de deux longueurs.</p> -<p>Les matelots, qui s'échauffent à cette lutte, battent des +<p>Les matelots, qui s'échauffent à cette lutte, battent des mains et -trépignent d'enthousiasme. Le moins audacieux d'entre eux ne doute plus -du succès.</p> +trépignent d'enthousiasme. Le moins audacieux d'entre eux ne doute plus +du succès.</p> -<p>De nouveau retentit le commandement: «En arrière!» bientôt +<p>De nouveau retentit le commandement: «En arrière!» bientôt suivi de: -«Machine en avant!»</p> +«Machine en avant!»</p> -<p>Et la <em>Gallia</em> qui, sous la puissante main +<p>Et la <i>Gallia</i> qui, sous la puissante main du capitaine, semble -réellement douée de pensée, court, frappe, bondit, avance, recule, -attaque avec des attitudes de cétacé en fureur, souffle, rugit, et -semble prise de délire à mesure que l'obstacle cède sous ses coups.</p> +réellement douée de pensée, court, frappe, bondit, avance, recule, +attaque avec des attitudes de cétacé en fureur, souffle, rugit, et +semble prise de délire à mesure que l'obstacle cède sous ses coups.</p> -<p>Au loin, la banquise craque et détone sourdement. Les floes +<p>Au loin, la banquise craque et détone sourdement. Les floes voisins sont -agités de trépidations qui se répercutent à la masse totale. Puis, sous -les coups incessants du bélier qui martèle avec une rage toujours -nouvelle cette barre en principe infranchissable, la glace désarticulée -s'écarte enfin à droite et à gauche.</p> +agités de trépidations qui se répercutent à la masse totale. Puis, sous +les coups incessants du bélier qui martèle avec une rage toujours +nouvelle cette barre en principe infranchissable, la glace désarticulée +s'écarte enfin à droite et à gauche.</p> -<p>La voix du pilote basque, dominant du haut de la mâture le +<p>La voix du pilote basque, dominant du haut de la mâture le ronflement de -la machine et les crépitements des glaçons en dérive, crie avec un +la machine et les crépitements des glaçons en dérive, crie avec un accent de joie indicible:</p> -<p>«La passe est libre, capitaine!</p> +<p>«La passe est libre, capitaine!</p> -<p>«A tribord un peu!</p> +<p>«A tribord un peu!</p> -<p>«La barre droite!...</p> +<p>«La barre droite!...</p> -<p>«Machine en avant!»</p> +<p>«Machine en avant!»</p> <p>D'Ambrieux est vainqueur, et de haute main.</p> -<p>«Bravo! capitaine, dit le docteur enthousiasmé, en lâchant +<p>«Bravo! capitaine, dit le docteur enthousiasmé, en lâchant enfin la -manœuvre à laquelle il est resté cramponné pendant la lutte.</p> +manœuvre à laquelle il est resté cramponné pendant la lutte.</p> -<p>«Si, comme je n'en doute pas, la <em>Gallia</em> -est sans avarie, vous avez là +<p>«Si, comme je n'en doute pas, la <i>Gallia</i> +est sans avarie, vous avez là un fin navire.</p> -<p>—Je vous l'affirme avant tout examen, mon cher docteur, répond +<p>—Je vous l'affirme avant tout examen, mon cher docteur, répond l'officier dont les yeux vert de mer semblent flamboyer.</p> -<p>«Pas un boulon n'a sauté, pas une cheville n'a bougé, pas un +<p>«Pas un boulon n'a sauté, pas une cheville n'a bougé, pas un cordage n'a -fléchi.</p> +fléchi.</p> -<p>«Quant à la machine, Fritz répond de tout, et je réponds de +<p>«Quant à la machine, Fritz répond de tout, et je réponds de Fritz.</p> -<p>«Allons déjeuner.»</p> +<p>«Allons déjeuner.»</p> <p>La cloche piquait alors neuf heures. Les deux hommes descendaient au -carré où les repas de l'état-major se prenaient en commun, quand des -clameurs effarées se font entendre.</p> +carré où les repas de l'état-major se prenaient en commun, quand des +clameurs effarées se font entendre.</p> -<p>A la tonalité retentissante des mots expectorés avec un accent +<p>A la tonalité retentissante des mots expectorés avec un accent de -terroir tout particulier, on reconnaît une voix provençale, et du bon +terroir tout particulier, on reconnaît une voix provençale, et du bon cru.</p> -<p>«Millé Diou dé tron dé l'air... dé tonnerre... dé cent mille -milliasses dé dious!...</p> +<p>«Millé Diou dé tron dé l'air... dé tonnerre... dé cent mille +milliasses dé dious!...</p> -<p>«Zé n'ai plus qu'à mé pendre... Zé suis fiçu... flammbé... -déshônôré...</p> +<p>«Zé n'ai plus qu'à mé pendre... Zé suis fiçu... flammbé... +déshônôré...</p> -<p>«Qu'on mé flannnque à la fôôsse aux lîîonss... qu'on mé donne +<p>«Qu'on mé flannnque à la fôôsse aux lîîonss... qu'on mé donne la cale -sèche...»</p> +sèche...»</p> -<p>Et un grand gaillard, barbu jusqu'aux yeux, s'élance du +<p>Et un grand gaillard, barbu jusqu'aux yeux, s'élance du panneau en -gesticulant, menaçant d'arracher de ses doigts crispés les touffes -noires qui se tordent à ses joues et à son menton.</p> +gesticulant, menaçant d'arracher de ses doigts crispés les touffes +noires qui se tordent à ses joues et à son menton.</p> -<p>L'irruption de cet homme hagard, tragique, affolé, dont les +<p>L'irruption de cet homme hagard, tragique, affolé, dont les habits -disparaissent sous un enduit poisseux d'où s'exhale une violente +disparaissent sous un enduit poisseux d'où s'exhale une violente senteur d'ail et de barigoule, est tellement baroque dans sa dramatique -exubérance, que le docteur ne peut comprimer un fou rire, et que le -capitaine, malgré son habituelle gravité, partage cette hilarité.</p> +exubérance, que le docteur ne peut comprimer un fou rire, et que le +capitaine, malgré son habituelle gravité, partage cette hilarité.</p> -<p>«Eh bien! Dumas, qu'y a-t-il donc? mon garçon, dit-il au -désespéré.</p> +<p>«Eh bien! Dumas, qu'y a-t-il donc? mon garçon, dit-il au +désespéré.</p> <p>—Capitaine... il y a... qu'il y a que vous allez me faire flanquer aux fers.</p> -<p>—Il ne s'agit pas de cela, mais de déjeuner.</p> +<p>—Il ne s'agit pas de cela, mais de déjeuner.</p> -<p>—Eh!... bou Diou!... le dézeuner... c'est zustement la çose... +<p>—Eh!... bou Diou!... le dézeuner... c'est zustement la çose... dont -pour laquelle ze devrais me périr.</p> +pour laquelle ze devrais me périr.</p> <p>—Mais, pourquoi?</p> -<p>—Capitaine! il n'y a pas de dézeuner pour l'état-major!</p> +<p>—Capitaine! il n'y a pas de dézeuner pour l'état-major!</p> <p>—Bah! et qu'est-il devenu?</p> <p>—La sauce, il est dans ma barbe... sur ma vareuse... sur mon -pantalon... voyez!... la sauce, il pleut de mes vêtements...</p> +pantalon... voyez!... la sauce, il pleut de mes vêtements...</p> -<p>«Il y en a partout dans la cuisine... avec les morceaux de +<p>«Il y en a partout dans la cuisine... avec les morceaux de bœuf en -dôbe... de poisson... la mayonnaise il est dans le çarbon... les -assiettes, ils se promènent en tessons... ma cuisine, il est comme s'il -y aurait eu tremblement de terre... la pôvre!</p> +dôbe... de poisson... la mayonnaise il est dans le çarbon... les +assiettes, ils se promènent en tessons... ma cuisine, il est comme s'il +y aurait eu tremblement de terre... la pôvre!</p> -<p>«C'est un fracas, une misère... un tremblement de damnation...</p> +<p>«C'est un fracas, une misère... un tremblement de damnation...</p> <p>—Voyons, comment est survenue cette... catastrophe, interrompit enfin -le capitaine qui réussit à endiguer ce torrent de lamentations.</p> +le capitaine qui réussit à endiguer ce torrent de lamentations.</p> -<p>—Capitaine, quand le navire il s'est lancé sur la glace, mes +<p>—Capitaine, quand le navire il s'est lancé sur la glace, mes plats, mes -assiettes, mes casseroles, ils n'étaient pas saisis...</p> +assiettes, mes casseroles, ils n'étaient pas saisis...</p> -<p>«Pour lors, la violence du çoc il a tout jeté en pagale dans +<p>«Pour lors, la violence du çoc il a tout jeté en pagale dans la cuisine.</p> -<p>«Tout est cassé, démoli, que c'est un çambardement où un +<p>«Tout est cassé, démoli, que c'est un çambardement où un calfat ne se retrouverait pas!</p> <p>—Ce n'est que cela! continue le capitaine en souriant, console-toi, mon -garçon, et va changer de vêtements.</p> +garçon, et va changer de vêtements.</p> -<p>«Nous déjeunerons avec des conserves sans sauce, et avec non +<p>«Nous déjeunerons avec des conserves sans sauce, et avec non moins -d'appétit.</p> +d'appétit.</p> -<p>«Tu as un quart d'heure pour te nettoyer.»</p> +<p>«Tu as un quart d'heure pour te nettoyer.»</p> -<p>Le docteur et le capitaine venaient de descendre au carré, +<p>Le docteur et le capitaine venaient de descendre au carré, sans -s'arrêter aux protestations du pauvre diable qui se croyait réellement -coupable de négligence, quand maître Plume-au-Vent dont le quart -finissait à la machine, se trouva face à face avec le cuisinier dont le -désespoir était encore houleux.</p> +s'arrêter aux protestations du pauvre diable qui se croyait réellement +coupable de négligence, quand maître Plume-au-Vent dont le quart +finissait à la machine, se trouva face à face avec le cuisinier dont le +désespoir était encore houleux.</p> -<p>«Té vé!... mossieu Dumasse... qu'avez-vous donc?</p> +<p>«Té vé!... mossieu Dumasse... qu'avez-vous donc?</p> <p>—Rienne.</p> <p>—... Et comme vous sentez bon la cuisine chic, mossieu Dumasse...</p> -<p>«Ma parole, vous embaumez comme le soupirail d'un sous-sol de +<p>«Ma parole, vous embaumez comme le soupirail d'un sous-sol de restaurant.</p> -<p>—Qué que ça te fait, à toi, mauvais plaisant!</p> +<p>—Qué que ça te fait, à toi, mauvais plaisant!</p> -<p>—Ça me fait et beaucoup, mossieu Dumasse, car je suis très +<p>—Ça me fait et beaucoup, mossieu Dumasse, car je suis très gourmand et -j'aurais en conséquence une proposition à vous faire.</p> +j'aurais en conséquence une proposition à vous faire.</p> -<p>—Té! faudrait voir, dit le Provençal soupçonneux, flairant -peut-être +<p>—Té! faudrait voir, dit le Provençal soupçonneux, flairant +peut-être une mystification.</p> <p>—Voici: Le capitaine t'a dit d'aller enlever ta tenue de travail -imbibée d'un décalitre de bonne sauce.</p> +imbibée d'un décalitre de bonne sauce.</p> -<p>—Après?</p> +<p>—Après?</p> -<p>—Va donc tremper ta défroque dans la marmite de l'équipage...</p> +<p>—Va donc tremper ta défroque dans la marmite de l'équipage...</p> -<p>«Ce que ça corsera notre bouillon et lui donnera un montant!...</p> +<p>«Ce que ça corsera notre bouillon et lui donnera un montant!...</p> -<p>—Ah! Parisien de malheur!... ze te revaudrai ça en bloc.</p> +<p>—Ah! Parisien de malheur!... ze te revaudrai ça en bloc.</p> -<p>—Tu refuses?... à ton idée, mon vieux Vatel!</p> +<p>—Tu refuses?... à ton idée, mon vieux Vatel!</p> <p>—Coquine de Diou!... tu m'appelles... attends un peu!</p> -<p>—Vatel!... un défunt grand cuisinier, à ce qu'on dit.</p> +<p>—Vatel!... un défunt grand cuisinier, à ce qu'on dit.</p> -<p>«C'est décidé: tu refuses la petite friandise aux camarades?</p> +<p>«C'est décidé: tu refuses la petite friandise aux camarades?</p> -<p>—Prends garde, mouçeron!</p> +<p>—Prends garde, mouçeron!</p> <p>—Faut pourtant pas laisser perdre ce nanan...</p> -<p>«Fais-en profiter au moins les chiens.</p> +<p>«Fais-en profiter au moins les chiens.</p> -<p>«Viens avec moi, et laisse-toi licher par eux... qué régal +<p>«Viens avec moi, et laisse-toi licher par eux... qué régal pour mon personnel!</p> -<p>«Tu verras ce coup de faubert, et après, tu seras aussi propre +<p>«Tu verras ce coup de faubert, et après, tu seras aussi propre que les cuivres de l'habitacle.</p> <p>—Zut! pour toi et pour tes sales cabots!</p> -<p>—Mossieu Dumasse, vous n'aimez pas les bêtes et vous avez tort.</p> +<p>—Mossieu Dumasse, vous n'aimez pas les bêtes et vous avez tort.</p> -<p>«J'informerai, au retour, la Société protectrice des animaux, +<p>«J'informerai, au retour, la Société protectrice des animaux, et vous -n'aurez pas la médaille.</p> +n'aurez pas la médaille.</p> -<p>«Salut bien, cœur de banquise, de hummock, d'iceberg...</p> +<p>«Salut bien, cœur de banquise, de hummock, d'iceberg...</p> -<p>«Je conterai l'histoire à mes toutous et je les aguicherai -après vos -mollets.»</p> +<p>«Je conterai l'histoire à mes toutous et je les aguicherai +après vos +mollets.»</p> <p>Mais le cuisinier, furieux de la plaisanterie et des minutes perdues, vient de s'enfuir en lui montrant le poing.</p> -<p>En attendant que leur maître-queux ait réparé le désordre de +<p>En attendant que leur maître-queux ait réparé le désordre de sa -toilette, et improvisé un déjeuner de fortune, le capitaine et le -docteur, encore tout chauds de la lutte engagée contre le <em>pack</em>, +toilette, et improvisé un déjeuner de fortune, le capitaine et le +docteur, encore tout chauds de la lutte engagée contre le <i>pack</i>, en -arrivent, par une succession bien naturelle d'idées, à parler de la -route qui doit les conduire au Pôle.</p> +arrivent, par une succession bien naturelle d'idées, à parler de la +route qui doit les conduire au Pôle.</p> -<p>Tout en partageant absolument les idées de l'officier, le +<p>Tout en partageant absolument les idées de l'officier, le docteur, avec -sa vieille expérience de voyageur au pays des glaces, avait peine à -comprendre une telle hâte.</p> +sa vieille expérience de voyageur au pays des glaces, avait peine à +comprendre une telle hâte.</p> -<p>«Et l'<em>autre</em>! ripostait nerveusement +<p>«Et l'<i>autre</i>! ripostait nerveusement d'Ambrieux, croyez-vous qu'il attende!</p> -<p>«Voyez-vous, docteur, je connais la ténacité allemande, et je -suis sûr -que mon rival met à profit tous les instants.</p> +<p>«Voyez-vous, docteur, je connais la ténacité allemande, et je +suis sûr +que mon rival met à profit tous les instants.</p> <p>—Sans doute, mais il ne peut pas faire l'impossible, et les obstacles existent pour lui comme pour vous.</p> -<p>—C'est positivement pour cela que je veux, dès le début, +<p>—C'est positivement pour cela que je veux, dès le début, essayer de le -distancer, pour arriver à le battre, non pas d'une quantité -dérisoire... de quelques minutes... d'un quart de degré... mais haut la +distancer, pour arriver à le battre, non pas d'une quantité +dérisoire... de quelques minutes... d'un quart de degré... mais haut la main, en beau joueur!</p> -<p>—Si, par hasard, en sa qualité d'Allemand, il avait pris +<p>—Si, par hasard, en sa qualité d'Allemand, il avait pris l'autre voie, -celle qu'a si longtemps recommandée l'école dont feu Peterman était le +celle qu'a si longtemps recommandée l'école dont feu Peterman était le grand inspirateur?</p> -<p>—Ce serait un bonheur pour nous, car il irait à un échec +<p>—Ce serait un bonheur pour nous, car il irait à un échec certain.</p> <p>—Le croyez-vous?</p> -<p>—Autant qu'il est possible de s'en rapporter aux résultats +<p>—Autant qu'il est possible de s'en rapporter aux résultats obtenus par -cent années d'une expérience chèrement acquise.</p> +cent années d'une expérience chèrement acquise.</p> -<p>«Moi aussi j'avais devant moi deux routes,—je parle des mieux -connues—celle entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble, appelée route -du Spitzberg, et celle du détroit de Smith, à l'extrémité de la mer de +<p>«Moi aussi j'avais devant moi deux routes,—je parle des mieux +connues—celle entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble, appelée route +du Spitzberg, et celle du détroit de Smith, à l'extrémité de la mer de Baffin.</p> -<p>«J'ai consciencieusement étudié tout ce qui a été écrit sur la -matière, -et sans hésiter, j'ai choisi la seconde voie, celle que nous suivons.</p> +<p>«J'ai consciencieusement étudié tout ce qui a été écrit sur la +matière, +et sans hésiter, j'ai choisi la seconde voie, celle que nous suivons.</p> -<p>«Voici pourquoi: c'est que depuis 1595, depuis Barentz, toutes +<p>«Voici pourquoi: c'est que depuis 1595, depuis Barentz, toutes les -expéditions qui ont tenté de s'élever par la première, et elles sont -nombreuses, ont été sans exception refoulées par les masses de glaces -polaires dérivant constamment au Sud.</p> +expéditions qui ont tenté de s'élever par la première, et elles sont +nombreuses, ont été sans exception refoulées par les masses de glaces +polaires dérivant constamment au Sud.</p> -<p>«A ce point que pas une seule n'a pu dépasser 80°.</p> +<p>«A ce point que pas une seule n'a pu dépasser 80°.</p> -<p>—C'est parfaitement exact, car dans les années les plus +<p>—C'est parfaitement exact, car dans les années les plus favorables, -c'est à peine si l'on a pu gagner cent milles au Nord.</p> +c'est à peine si l'on a pu gagner cent milles au Nord.</p> -<p>—Donc, en dépit de l'engouement des géographes et des +<p>—Donc, en dépit de l'engouement des géographes et des voyageurs -allemands, dont mon patriotisme ne m'empêche pas de proclamer les -mérites, cette route, à mon avis, doit être abandonnée.</p> +allemands, dont mon patriotisme ne m'empêche pas de proclamer les +mérites, cette route, à mon avis, doit être abandonnée.</p> -<p>«D'autant plus qu'elle ne laisse aucun espoir d'explorer une +<p>«D'autant plus qu'elle ne laisse aucun espoir d'explorer une aire -étendue, et que, en toutes circonstances, les découvertes accessoires +étendue, et que, en toutes circonstances, les découvertes accessoires en -géologie, en botanique, en ethnologie, en géodésie ne sauraient être -opérées.</p> +géologie, en botanique, en ethnologie, en géodésie ne sauraient être +opérées.</p> -<p>«Voyez-vous, docteur, les faits sont là!</p> +<p>«Voyez-vous, docteur, les faits sont là !</p> -<p>«Pensez donc que depuis cent vingt ans, les Russes, les -Suédois, les -Hollandais et les Anglais se sont heurtés constamment à une difficulté -matérielle ne laissant pour ainsi dire aucun espoir.</p> +<p>«Pensez donc que depuis cent vingt ans, les Russes, les +Suédois, les +Hollandais et les Anglais se sont heurtés constamment à une difficulté +matérielle ne laissant pour ainsi dire aucun espoir.</p> -<p>«Jugez-en plutôt.</p> +<p>«Jugez-en plutôt.</p> -<p>«En 1764, Vassili Tchitchakoff est brutalement arrêté par les +<p>«En 1764, Vassili Tchitchakoff est brutalement arrêté par les glaces par -80° 26′. En 1773, les Anglais Phipps et -Lutwidge, ayant à bord un -volontaire qui devint notre ennemi acharné, Nelson, atteignirent 80° -30′. Puis, ce fut Buchan qui en 1818 arrive à 80°... +80° 26′. En 1773, les Anglais Phipps et +Lutwidge, ayant à bord un +volontaire qui devint notre ennemi acharné, Nelson, atteignirent 80° +30′. Puis, ce fut Buchan qui en 1818 arrive à 80°... Clavering et -Sabine, immobilisés comme Phipps et Lutwidge à 80° +Sabine, immobilisés comme Phipps et Lutwidge à 80° 30′... Parry, -incapable, en 1829, de dépasser 79° 33′.</p> +incapable, en 1829, de dépasser 79° 33′.</p> -<p>«Exceptionnellement, les Suédois atteignent en 1868 la -latitude 81° 42′. -Mais cette même année, l'Allemand Karl Koldeway, commandant la -<em>Germania</em>, s'arrête à 81° +<p>«Exceptionnellement, les Suédois atteignent en 1868 la +latitude 81° 42′. +Mais cette même année, l'Allemand Karl Koldeway, commandant la +<i>Germania</i>, s'arrête à 81° 5′, et en 1870 est pris dans les glaces par -77° 1′.</p> +77° 1′.</p> -<p>«Vous citerai-je enfin Leigh-Smith arrivant en 1871 à 81° +<p>«Vous citerai-je enfin Leigh-Smith arrivant en 1871 à 81° 24′, alors que -Scoresby, en 1806, montait à 81° 30′? Et l'échec -du lieutenant suédois -Palander... et celui plus récent de Leigh-Smith, qui par trois fois -lutte en désespéré pour revenir vaincu?... Et cette terrible campagne +Scoresby, en 1806, montait à 81° 30′? Et l'échec +du lieutenant suédois +Palander... et celui plus récent de Leigh-Smith, qui par trois fois +lutte en désespéré pour revenir vaincu?... Et cette terrible campagne du -<em>Tégetthoff</em> commandé par des hommes comme le +<i>Tégetthoff</i> commandé par des hommes comme le capitaine autrichien -Weyprecht et l'intrépide lieutenant Payer! Un désastre, docteur... un -désastre qui se termine par la perte du navire, sans autre résultat que -de pouvoir dresser un cairn par 79° 61′.</p> +Weyprecht et l'intrépide lieutenant Payer! Un désastre, docteur... un +désastre qui se termine par la perte du navire, sans autre résultat que +de pouvoir dresser un cairn par 79° 61′.</p> -<p>«Donc, impossibilité reconnue, du moins jusqu'à présent, de -s'élever -plus haut que les Suédois en 1871.</p> +<p>«Donc, impossibilité reconnue, du moins jusqu'à présent, de +s'élever +plus haut que les Suédois en 1871.</p> -<p>—Cet historique est singulièrement éloquent, répond le +<p>—Cet historique est singulièrement éloquent, répond le docteur, et je -comprends que vous n'ayez pas hésité...</p> +comprends que vous n'ayez pas hésité...</p> <p>—A choisir l'autre voie.</p> -<p>«Par le détroit de Smith, on a du moins la presque assurance +<p>«Par le détroit de Smith, on a du moins la presque assurance d'atteindre -les <em>Eaux du Nord</em>, impitoyablement barrées du côté +les <i>Eaux du Nord</i>, impitoyablement barrées du côté du Spitzberg.</p> -<p>«C'est là un immense avantage, puisqu'on peut toujours ainsi -s'élever de -plusieurs degrés au Nord.</p> +<p>«C'est là un immense avantage, puisqu'on peut toujours ainsi +s'élever de +plusieurs degrés au Nord.</p> -<p>«Je ne vous ferai pas l'énumération des expéditions polaires +<p>«Je ne vous ferai pas l'énumération des expéditions polaires entreprises -de ce côté.</p> +de ce côté.</p> -<p>«Nous aurons occasion d'en parler au fur et à mesure que nous +<p>«Nous aurons occasion d'en parler au fur et à mesure que nous avancerons.</p> -<p>«Je vous dirai seulement comment je compte procéder, sauf +<p>«Je vous dirai seulement comment je compte procéder, sauf modifications, suivant les exigences du moment.</p> -<p>«Vous savez que l'Eau du Nord s'étend, depuis la baie de Pond +<p>«Vous savez que l'Eau du Nord s'étend, depuis la baie de Pond sur la -côte occidentale, et s'en va vers le Nord-Ouest jusqu'au cap York.</p> +côte occidentale, et s'en va vers le Nord-Ouest jusqu'au cap York.</p> <p>—Parfaitement, capitaine, et les variations de ces eaux libres sont insignifiantes.</p> -<p>—Vous savez également qu'il y a, pour atteindre l'Eau du Nord, +<p>—Vous savez également qu'il y a, pour atteindre l'Eau du Nord, trois -routes à travers la <em>Glace du Milieu</em> qui la borde +routes à travers la <i>Glace du Milieu</i> qui la borde au Midi.</p> -<p>«La première est celle que les baleiniers ont appelée le <em>Passage +<p>«La première est celle que les baleiniers ont appelée le <i>Passage du -Nord</em>. Il longe la côte du Groenland, et c'est, dit-on, le -plus sûr.</p> +Nord</i>. Il longe la côte du Groenland, et c'est, dit-on, le +plus sûr.</p> -<p>«La seconde passe se trouve au centre de la baie, dans la +<p>«La seconde passe se trouve au centre de la baie, dans la masse en -dérive. On l'appelle pour cette raison le <em>Passage du Milieu</em>. +dérive. On l'appelle pour cette raison le <i>Passage du Milieu</i>. On ne doit le tenter que plus tard, quand on peut raisonnablement croire que -les glaces de la baie de Melville sont brisées. La troisième enfin, -appelée <em>Passage du Sud</em>, est le long de la côte +les glaces de la baie de Melville sont brisées. La troisième enfin, +appelée <i>Passage du Sud</i>, est le long de la côte Ouest de la baie de Baffin. On ne peut la franchir que plus tard encore, vers la fin de -l'été, ou quand les vents du Sud ont longtemps soufflé.</p> +l'été, ou quand les vents du Sud ont longtemps soufflé.</p> -<p>«Puisque le <em>Passage du Nord</em> est plus -sûr, je l'ai choisi, bien qu'il +<p>«Puisque le <i>Passage du Nord</i> est plus +sûr, je l'ai choisi, bien qu'il semble plus long, pour des voiliers s'entend.</p> -<p>«Chose indifférente pour nous qui montons un vapeur.</p> +<p>«Chose indifférente pour nous qui montons un vapeur.</p> -<p>«Il fallait, autrefois, vingt-cinq jours pour franchir la baie +<p>«Il fallait, autrefois, vingt-cinq jours pour franchir la baie de Melville, ce que fit le premier, en 1616, le vieux Baffin dans un rafiot de cinquante-cinq tonneaux.</p> -<p>«En 1874, la flotte à vapeur des baleiniers anglais mit deux +<p>«En 1874, la flotte à vapeur des baleiniers anglais mit deux jours.</p> -<p>«Comme la saison est peu avancée, peut-être serons-nous plus +<p>«Comme la saison est peu avancée, peut-être serons-nous plus longtemps.</p> -<p>«Peu importe, d'ailleurs... l'essentiel est de passer, et nous -passerons!... dussé-je user sur les packs l'éperon d'acier de la -<em>Gallia</em>.</p> +<p>«Peu importe, d'ailleurs... l'essentiel est de passer, et nous +passerons!... dussé-je user sur les packs l'éperon d'acier de la +<i>Gallia</i>.</p> -<p>—Parbleu! répond le docteur qui, depuis la première attaque, +<p>—Parbleu! répond le docteur qui, depuis la première attaque, ne doute plus de rien.</p> @@ -3985,896 +3941,896 @@ plus de rien.</p> Melville sont moins redoutables que je ne le croyais.</p> -<p>«Elles sont également plus légères que celles du Spitzberg où +<p>«Elles sont également plus légères que celles du Spitzberg où elles -atteignent jusqu'à sept ou huit mètres d'épaisseur.</p> +atteignent jusqu'à sept ou huit mètres d'épaisseur.</p> -<p>«Elles n'ont guère ici que deux mètres... Ce qui d'ailleurs -suffit à +<p>«Elles n'ont guère ici que deux mètres... Ce qui d'ailleurs +suffit à mon ambition.</p> -<p>—Mais, capitaine, il me vient une idée, à propos du <em>grand -Pack</em> du -Spitzberg qui empêche les explorateurs de dépasser 80°.</p> +<p>—Mais, capitaine, il me vient une idée, à propos du <i>grand +Pack</i> du +Spitzberg qui empêche les explorateurs de dépasser 80°.</p> <p>—Dites, mon cher docteur.</p> <p>—La route que nous suivons est la meilleure, je n'en disconviens pas; -et pourtant, depuis près de soixante ans, malgré les plus vaillants -efforts, on n'a même pas réussi à gagner un degré, c'est-à-dire, depuis -Edouard Parry qui fut contraint de s'arrêter par 82° +et pourtant, depuis près de soixante ans, malgré les plus vaillants +efforts, on n'a même pas réussi à gagner un degré, c'est-à -dire, depuis +Edouard Parry qui fut contraint de s'arrêter par 82° 45′.</p> <p>—Sans doute; mais du moins les navires peuvent s'avancer beaucoup plus -loin, comme le <em>Polaris</em> de l'Américain Hall qui, +loin, comme le <i>Polaris</i> de l'Américain Hall qui, en 1871, put hiverner -par 82° 16′, en un point que nul autre bâtiment +par 82° 16′, en un point que nul autre bâtiment n'avait jamais atteint.</p> -<p>«On est en droit de se demander jusqu'où fût allé, en -traîneau, un homme -de la trempe de Hall, quand la pusillanimité de son équipage et de son -second Sydney Buddington le forcèrent à rétrograder.</p> +<p>«On est en droit de se demander jusqu'où fût allé, en +traîneau, un homme +de la trempe de Hall, quand la pusillanimité de son équipage et de son +second Sydney Buddington le forcèrent à rétrograder.</p> -<p>«La voie du Nord n'était-elle pas ouverte aux traîneaux dont +<p>«La voie du Nord n'était-elle pas ouverte aux traîneaux dont Hall -appréciait si vivement les services?</p> +appréciait si vivement les services?</p> -<p>«Voyez-vous, docteur, il est essentiel d'hiverner le plus loin +<p>«Voyez-vous, docteur, il est essentiel d'hiverner le plus loin possible -dans la direction du Pôle, comme le comprit si bien sir Georges Nares -qui put amener son navire, l'<em>Alert</em> en face le cap +dans la direction du Pôle, comme le comprit si bien sir Georges Nares +qui put amener son navire, l'<i>Alert</i> en face le cap Sheridan, et 8′ plus -loin que Hall conduisit le <em>Polaris</em>, c'est-à-dire -par 82° 24′.</p> +loin que Hall conduisit le <i>Polaris</i>, c'est-à -dire +par 82° 24′.</p> -<p>«De cette latitude élevée, le second du capitaine G. Nares, -l'intrépide -lieutenant Markham, put piquer en traîneau droit au Nord et arriver, le -12 mai 1876, après une marche terrible de trente-neuf jours, à 83° +<p>«De cette latitude élevée, le second du capitaine G. Nares, +l'intrépide +lieutenant Markham, put piquer en traîneau droit au Nord et arriver, le +12 mai 1876, après une marche terrible de trente-neuf jours, à 83° 20′, -là où jamais voyageur n'avait posé le pied.</p> +là où jamais voyageur n'avait posé le pied.</p> -<p>«C'est ce qu'avait également senti le lieutenant américain +<p>«C'est ce qu'avait également senti le lieutenant américain Greely dont -l'expédition, si féconde en résultats de toute sorte, fut -malheureusement frappée de revers affreux.</p> +l'expédition, si féconde en résultats de toute sorte, fut +malheureusement frappée de revers affreux.</p> -<p>«N'ayant pas de navire à lui, Greely se fit conduire avec ses hommes et -son matériel, par le vapeur <em>Proteus</em>, jusqu'à la +<p>«N'ayant pas de navire à lui, Greely se fit conduire avec ses hommes et +son matériel, par le vapeur <i>Proteus</i>, jusqu'à la baie de la -<em>Discovery</em>, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage +<i>Discovery</i>, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage du second navire de sir Georges Nares.</p> -<p>«Puis Greely, s'installa bravement avec son personnel par 81° +<p>«Puis Greely, s'installa bravement avec son personnel par 81° 44′ -pendant que le <em>Proteus</em> retournait en Amérique +pendant que le <i>Proteus</i> retournait en Amérique avec promesse de -revenir, au bout de trois ans, chercher l'expédition.</p> +revenir, au bout de trois ans, chercher l'expédition.</p> -<p>«S'étant ainsi condamné à un exil volontaire de trente-six +<p>«S'étant ainsi condamné à un exil volontaire de trente-six mois, le -vaillant officier fit bâtir Fort Conger, pour les besoins de +vaillant officier fit bâtir Fort Conger, pour les besoins de l'hivernage, et attendit patiemment la saison de 1881 pour commencer les explorations.</p> -<p>«Secondé par des hommes admirables, votre collègue, notre -infortuné -compatriote, le docteur Pavy, et surtout l'héroïque lieutenant +<p>«Secondé par des hommes admirables, votre collègue, notre +infortuné +compatriote, le docteur Pavy, et surtout l'héroïque lieutenant Lockwood, -et des sous-officiers de son régiment, le <em>Signal-Corps</em>, +et des sous-officiers de son régiment, le <i>Signal-Corps</i>, on peut dire qu'il accomplit des merveilles.</p> -<p>«C'est ainsi, notamment, que Lockwood put arriver, en -traîneau, jusqu'à -83° 23′, dépassant de 3′ le lieutenant Markham, +<p>«C'est ainsi, notamment, que Lockwood put arriver, en +traîneau, jusqu'à +83° 23′, dépassant de 3′ le lieutenant Markham, en enlevant aux Anglais -une victoire si chèrement conquise sur tous leurs devanciers.</p> +une victoire si chèrement conquise sur tous leurs devanciers.</p> -<p>«Par malheur, Lockwood, qui n'était pas à bout de vivres et +<p>«Par malheur, Lockwood, qui n'était pas à bout de vivres et moins encore -d'énergie, fut arrêté par les eaux libres.</p> +d'énergie, fut arrêté par les eaux libres.</p> -<p>«Là, où sir Georges Nares avait trouvé les blocs informes et +<p>«Là , où sir Georges Nares avait trouvé les blocs informes et monstrueux, -s'étendant à perte de vue sur les flots invisibles d'une mer qu'il -croyait à jamais emprisonnée, au point qu'il lui donna le nom d'océan -Paléocrystique, Lockwood rencontra des passes navigables... et il -n'avait que son traîneau!</p> +s'étendant à perte de vue sur les flots invisibles d'une mer qu'il +croyait à jamais emprisonnée, au point qu'il lui donna le nom d'océan +Paléocrystique, Lockwood rencontra des passes navigables... et il +n'avait que son traîneau!</p> -<p>«Qui peut prévoir jusqu'où il se fût avancé, s'il eût -seulement disposé -d'un misérable canot groenlandais!</p> +<p>«Qui peut prévoir jusqu'où il se fût avancé, s'il eût +seulement disposé +d'un misérable canot groenlandais!</p> -<p>—Il est évident qu'une pareille contradiction donne fort à +<p>—Il est évident qu'une pareille contradiction donne fort à penser.</p> -<p>«Cette région mystérieuse est véritablement féconde en +<p>«Cette région mystérieuse est véritablement féconde en surprises.</p> -<p>«On ne peut en effet taxer de légèreté un observateur aussi -expérimenté, +<p>«On ne peut en effet taxer de légèreté un observateur aussi +expérimenté, aussi consciencieux que le commodore anglais...</p> -<p>«Il a réellement constaté la présence de glaces dont la +<p>«Il a réellement constaté la présence de glaces dont la structure, le -volume, la contexture indiquaient une formation très ancienne... il a -cru de bonne foi qu'elles étaient là depuis des siècles, et supposé, -selon toute vraisemblance, qu'elles y resteraient indéfiniment...</p> +volume, la contexture indiquaient une formation très ancienne... il a +cru de bonne foi qu'elles étaient là depuis des siècles, et supposé, +selon toute vraisemblance, qu'elles y resteraient indéfiniment...</p> -<p>—Et six ans après, elles n'existaient plus!</p> +<p>—Et six ans après, elles n'existaient plus!</p> -<p>—De telle façon que Markham et Lockwood sont immobilisés +<p>—De telle façon que Markham et Lockwood sont immobilisés presque au -même point, le premier par d'infranchissables <em>hummocks</em>, +même point, le premier par d'infranchissables <i>hummocks</i>, alors qu'il -espérait trouver les eaux libres, le second par ces mêmes eaux libres, +espérait trouver les eaux libres, le second par ces mêmes eaux libres, alors que, confiant dans l'affirmation de sir Georges Nares, il croyait continuer son voyage sur le champ de glace!</p> <p>—Que comptez-vous faire?</p> -<p>—Ce double échec renferme un enseignement que je n'oublierai +<p>—Ce double échec renferme un enseignement que je n'oublierai pas.</p> -<p>«J'aviserai en temps opportun, et je m'arrangerai, vous pouvez +<p>«J'aviserai en temps opportun, et je m'arrangerai, vous pouvez m'en -croire, de façon à passer là où l'Anglais et l'Américain ont dû -rétrograder.</p> +croire, de façon à passer là où l'Anglais et l'Américain ont dû +rétrograder.</p> -<p>«Vous verrez cela, docteur, ou la glace polaire sera mon -tombeau.»</p> +<p>«Vous verrez cela, docteur, ou la glace polaire sera mon +tombeau.»</p> <h3><a name="I-VII" id="I-VII">VII</a></h3> <div class="cdesc">La -goélette arrêtée par les glaces.—Une idée du capitaine.—Beaucoup +goélette arrêtée par les glaces.—Une idée du capitaine.—Beaucoup d'efforts et un peu de dynamite.—Formidable explosion.—Voie libre.—Est-ce un homme, est-ce un ours?—Trois ours et un -homme.—Poursuite.—Manqué!—Où le docteur trouve son maître et n'est pas +homme.—Poursuite.—Manqué!—Où le docteur trouve son maître et n'est pas jaloux.—Les exploits d'un cuisinier.—Digne de son illustre homonyme le -grand Tartarin.—Montagne de viande fraîche. </div> +grand Tartarin.—Montagne de viande fraîche. </div> -<p>«Sapristi! la baie de Melville se défend.</p> +<p>«Sapristi! la baie de Melville se défend.</p> -<p>—Sûr, qu'elle se défend, monsieur le docteur, opine gravement -le maître -d'équipage.</p> +<p>—Sûr, qu'elle se défend, monsieur le docteur, opine gravement +le maître +d'équipage.</p> -<p>—Ma parole! nous sommes bloqués.</p> +<p>—Ma parole! nous sommes bloqués.</p> <p>—Faudrait voir.</p> -<p>—Cela me semble vu... tout à fait vu.</p> +<p>—Cela me semble vu... tout à fait vu.</p> -<p>«Depuis vingt-quatre heures le froid a repris brusquement, les +<p>«Depuis vingt-quatre heures le froid a repris brusquement, les chenaux -sont refermés, les floes sont soudés les uns aux autres et pas moyen de -les attaquer à coups d'éperon, puisque la goélette, immobile comme une -bouée, ne peut ni avancer ni reculer.»</p> +sont refermés, les floes sont soudés les uns aux autres et pas moyen de +les attaquer à coups d'éperon, puisque la goélette, immobile comme une +bouée, ne peut ni avancer ni reculer.»</p> -<p>Le vieux baleinier, toujours très calme se hausse au-dessus de +<p>Le vieux baleinier, toujours très calme se hausse au-dessus de la lisse, regarde au loin le morne champ de glace, la main en avant, au-dessus des sourcils, et semble humer l'air comme un chien de chasse.</p> -<p>«Eh bien! maître Guénic, interrompt le docteur agacé de ce +<p>«Eh bien! maître Guénic, interrompt le docteur agacé de ce long silence.</p> <p>—Dame! monsieur le docteur, cela fait vingt-quatre heures de perdues, -et c'est tant pis pour le capitaine, vu qu'il est pressé.</p> +et c'est tant pis pour le capitaine, vu qu'il est pressé.</p> -<p>—Voilà tout ce que vous trouvez à dire?</p> +<p>—Voilà tout ce que vous trouvez à dire?</p> -<p>—C'est-y la peine de se déralinguer la fressure pour une chose +<p>—C'est-y la peine de se déralinguer la fressure pour une chose que ni -vent, ni marée, ni vapeur, ni soleil ne peuvent empêcher.</p> +vent, ni marée, ni vapeur, ni soleil ne peuvent empêcher.</p> -<p>«Le capitaine a voulu passer un peu trop tôt, c'est vrai.</p> +<p>«Le capitaine a voulu passer un peu trop tôt, c'est vrai.</p> -<p>«Mais, il est le maître.</p> +<p>«Mais, il est le maître.</p> -<p>«D'ailleurs, y avait chance.</p> +<p>«D'ailleurs, y avait chance.</p> <p>—Et maintenant?</p> <p>—Y a toujours chance.</p> -<p>«Quelques heures de vent du sud, un peu de soleil, et tout ce +<p>«Quelques heures de vent du sud, un peu de soleil, et tout ce mauvais -pavage s'en ira en dérive.</p> +pavage s'en ira en dérive.</p> <p>—Et s'il n'y a ni vent du sud, ni soleil?</p> <p>—M'est avis que faudra patienter.</p> -<p>«A moins que le capitaine n'ait une idée.</p> +<p>«A moins que le capitaine n'ait une idée.</p> -<p>«Il est le capitaine.</p> +<p>«Il est le capitaine.</p> -<p>—Mon brave Guénic vous êtes exaspérant, avec votre sang-froid.</p> +<p>—Mon brave Guénic vous êtes exaspérant, avec votre sang-froid.</p> <p>—Vous savez bien, monsieur le docteur, que le sang-froid, c'est la -vertu du marin, vous qu'êtes un fin matelot de la flotte de Terre-Neuve.</p> +vertu du marin, vous qu'êtes un fin matelot de la flotte de Terre-Neuve.</p> -<p>—Mais, à Terre-Neuve, il s'agit simplement de pièces de cent +<p>—Mais, à Terre-Neuve, il s'agit simplement de pièces de cent sous -représentées par des morues.</p> +représentées par des morues.</p> -<p>«Peu importe d'arriver un peu plus tôt, un peu plus tard... le -chargement se complète toujours.</p> +<p>«Peu importe d'arriver un peu plus tôt, un peu plus tard... le +chargement se complète toujours.</p> -<p>«Tandis qu'ici, nous luttons pour la gloire... l'honneur du +<p>«Tandis qu'ici, nous luttons pour la gloire... l'honneur du pavillon est en jeu.</p> -<p>«Une semaine de retard peut amener une catastrophe irréparable.</p> +<p>«Une semaine de retard peut amener une catastrophe irréparable.</p> -<p>—Euh!... moi et les autres, nous sommes prêts à risquer nos os +<p>—Euh!... moi et les autres, nous sommes prêts à risquer nos os pour les couleurs.</p> -<p>«Mais, voyez-vous, la glace est toujours la glace.</p> +<p>«Mais, voyez-vous, la glace est toujours la glace.</p> <p>—Vous voulez dire qu'elle existe pour nous comme pour notre concurrent.</p> -<p>«Et s'il trouve une passe libre, lui!</p> +<p>«Et s'il trouve une passe libre, lui!</p> -<p>—Ça ne me paraît guère possible.</p> +<p>—Ça ne me paraît guère possible.</p> -<p>«Et puis, ce n'est jamais qu'un Allemand, et le capitaine doit +<p>«Et puis, ce n'est jamais qu'un Allemand, et le capitaine doit avoir son -idée.</p> +idée.</p> -<p>«Voilà!</p> +<p>«Voilà !</p> -<p>«... Tiens!... pas possible!...</p> +<p>«... Tiens!... pas possible!...</p> -<p>«Ah! malheur!</p> +<p>«Ah! malheur!</p> <p>—Qu'y a-t-il encore, bon Dieu!</p> <p>—Causons bas, monsieur le docteur.</p> -<p>«Y a que nous dérivons.</p> +<p>«Y a que nous dérivons.</p> -<p>—Ah!... Nous avançons en arrière!</p> +<p>—Ah!... Nous avançons en arrière!</p> -<p>«Eh bien! c'est du propre!</p> +<p>«Eh bien! c'est du propre!</p> -<p>«Je cours, avertir le capitaine.</p> +<p>«Je cours, avertir le capitaine.</p> <p>—Pas besoin, allez!</p> -<p>«Sûr qu'y sait la chose, et qu'il a son idée.</p> +<p>«Sûr qu'y sait la chose, et qu'il a son idée.</p> -<p>—Tu as raison, mon vieux Guénic, interrompt une voix bien +<p>—Tu as raison, mon vieux Guénic, interrompt une voix bien connue et je -vais la mettre, sans tarder, à exécution.</p> +vais la mettre, sans tarder, à exécution.</p> <p>—Je m'en doutais bien, allez, capitaine, dit avec une -déférence -affectueuse le maître en chavirant lestement, par-dessus bord, le +déférence +affectueuse le maître en chavirant lestement, par-dessus bord, le paquet -de tabac dont il exprime le jus avec sensualité.</p> +de tabac dont il exprime le jus avec sensualité.</p> -<p>—Quant à vous, docteur, répond l'officier, je vais vous faire +<p>—Quant à vous, docteur, répond l'officier, je vais vous faire assister -à un feu d'artifice comme vous n'en avez jamais vu.</p> +à un feu d'artifice comme vous n'en avez jamais vu.</p> -<p>«Une brute d'obstacle matériel m'arrêterait!...</p> +<p>«Une brute d'obstacle matériel m'arrêterait!...</p> -<p>«Sangdieu! Je ne serais plus moi!</p> +<p>«Sangdieu! Je ne serais plus moi!</p> -<p>«Allons, Guénic, en haut le monde, et leste!»</p> +<p>«Allons, Guénic, en haut le monde, et leste!»</p> -<p>Le maître porte aussitôt à ses lèvres son sifflet d'argent, en +<p>Le maître porte aussitôt à ses lèvres son sifflet d'argent, en tire des -sons aigus, fignolés de trilles et de roulades qui font accourir au +sons aigus, fignolés de trilles et de roulades qui font accourir au pied -du mât de misaine l'équipage tout entier.</p> +du mât de misaine l'équipage tout entier.</p> -<p>«Le charpentier! dit brièvement le capitaine.</p> +<p>«Le charpentier! dit brièvement le capitaine.</p> -<p>—Présent! répond Jean Itourria le second Basque, compatriote +<p>—Présent! répond Jean Itourria le second Basque, compatriote du pilote des glaces.</p> <p>—Descends avec quatre hommes au magasin et apporte douze -tarières... +tarières... les plus grandes.</p> -<p>«C'est compris?</p> +<p>«C'est compris?</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>—Guénic, un falot.</p> +<p>—Guénic, un falot.</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>—Va m'attendre au panneau de la soute aux poudres et emmène +<p>—Va m'attendre au panneau de la soute aux poudres et emmène avec toi l'armurier, Castelnau, et ton matelot Le Guern.</p> -<p>—Oui, capitaine.»</p> +<p>—Oui, capitaine.»</p> <p>L'officier rentre dans son appartement et revient presque -aussitôt +aussitôt portant une clef, celle de la soute probablement.</p> -<p>Tous quatre enfilent l'escalier de l'arrière, s'arrêtent +<p>Tous quatre enfilent l'escalier de l'arrière, s'arrêtent devant une -petite porte que le capitaine ouvre lestement, et pénètrent dans un -réduit assez vaste, où sont rangées symétriquement une infinité de -caisses fermées avec des boulons.</p> +petite porte que le capitaine ouvre lestement, et pénètrent dans un +réduit assez vaste, où sont rangées symétriquement une infinité de +caisses fermées avec des boulons.</p> -<p>Le capitaine en choisit deux marqués d'un D majuscule, les +<p>Le capitaine en choisit deux marqués d'un D majuscule, les fait enlever aux matelots et ajouta:</p> -<p>«Portez cela sur le pont et en douceur, garçons.»</p> +<p>«Portez cela sur le pont et en douceur, garçons.»</p> -<p>Par les soins du charpentier, les tarières sont déjà rangées +<p>Par les soins du charpentier, les tarières sont déjà rangées au pied du -mât.</p> +mât.</p> -<p>Avec une clef anglaise, l'armurier déboulonne les caisses qui -apparaissent doublées de cuivre à l'intérieur, avec une lame +<p>Avec une clef anglaise, l'armurier déboulonne les caisses qui +apparaissent doublées de cuivre à l'intérieur, avec une lame obturatrice en caoutchouc entre le couvercle et les bords.</p> <p>Chacune renferme une centaine de cylindres en gros papier verni, longs -de vingt-cinq centimètres et portant à peu près cinq centimètres de -diamètre. Puis, une fine cordelette noirâtre lovée sur elle-même, comme -un brin de filin, et une petite boîte contenant des étoupilles +de vingt-cinq centimètres et portant à peu près cinq centimètres de +diamètre. Puis, une fine cordelette noirâtre lovée sur elle-même, comme +un brin de filin, et une petite boîte contenant des étoupilles analogues -à celles dont se servent les artilleurs.</p> +à celles dont se servent les artilleurs.</p> <p>C'est tout.</p> -<p>Le capitaine ajoute, s'adressant à l'armurier:</p> +<p>Le capitaine ajoute, s'adressant à l'armurier:</p> -<p>«Ces cartouches renferment chacune cent cinquante grammes de +<p>«Ces cartouches renferment chacune cent cinquante grammes de dynamite.</p> -<p>«La charge est suffisante pour briser la glace dont -l'épaisseur ne -dépasse pas deux mètres.</p> +<p>«La charge est suffisante pour briser la glace dont +l'épaisseur ne +dépasse pas deux mètres.</p> <p>—Certainement, capitaine.</p> -<p>«Les carriers de la forêt de Fontainebleau font éclater, avec +<p>«Les carriers de la forêt de Fontainebleau font éclater, avec des -cartouches de même dimension, des blocs de grès non moins épais.</p> +cartouches de même dimension, des blocs de grès non moins épais.</p> -<p>—Et tu sais la manière de les mettre en état de faire +<p>—Et tu sais la manière de les mettre en état de faire explosion.</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>«Comme la dynamite ne produit son effet détonant que si elle +<p>«Comme la dynamite ne produit son effet détonant que si elle est -enflammée par une étoupille, il suffit de percer, dans le sens de la -longueur, la cartouche avec un poinçon, et de glisser dans le trou -l'étoupille munie d'un bout de cordon Bickford.</p> +enflammée par une étoupille, il suffit de percer, dans le sens de la +longueur, la cartouche avec un poinçon, et de glisser dans le trou +l'étoupille munie d'un bout de cordon Bickford.</p> <p>—Bien!</p> -<p>«Tu sais également charger un trou de mine.</p> +<p>«Tu sais également charger un trou de mine.</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>«Les fragments de glace pilée amenés par les tarières, +<p>«Les fragments de glace pilée amenés par les tarières, fourniront -d'excellents matériaux.</p> +d'excellents matériaux.</p> -<p>«Il est très facile, d'autre part, de calculer la longueur que +<p>«Il est très facile, d'autre part, de calculer la longueur que doit avoir le cordon Bickford pour provoquer l'explosion dans un temps plus -ou moins long, et à volonté.</p> +ou moins long, et à volonté.</p> <p>—A merveille!</p> -<p>«Et maintenant, que chacun se tienne paré pour m'accompagner.</p> +<p>«Et maintenant, que chacun se tienne paré pour m'accompagner.</p> -<p>«Guénic, fais descendre sur la glace les outils et les deux +<p>«Guénic, fais descendre sur la glace les outils et les deux caisses.</p> -<p>Le capitaine se rendit à la machine et appela Fritz Hermann, -le maître -mécanicien.</p> +<p>Le capitaine se rendit à la machine et appela Fritz Hermann, +le maître +mécanicien.</p> <p>—Fritz, lui dit-il, tu vas chauffer et atteindre le maximum de pression.</p> -<p>«Tu as trois heures pour cela.</p> +<p>«Tu as trois heures pour cela.</p> -<p>«J'ai besoin de tout le monde, tu garderas avec toi un seul +<p>«J'ai besoin de tout le monde, tu garderas avec toi un seul chauffeur.</p> -<p>—Bien, capitaine! je serai paré dans trois heures.»</p> +<p>—Bien, capitaine! je serai paré dans trois heures.»</p> <p>D'Ambrieux remonta sur le pont, donna l'ordre au second de -rester à bord +rester à bord avec un timonier, puis commanda:</p> -<p>«Tout le monde sur la glace!</p> +<p>«Tout le monde sur la glace!</p> -<p>«Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, docteur?»</p> +<p>«Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, docteur?»</p> -<p>Puis, il descendit le dernier, prit la tête de la petite -troupe composée -de quatorze hommes portant, les uns les tarières, les autres les +<p>Puis, il descendit le dernier, prit la tête de la petite +troupe composée +de quatorze hommes portant, les uns les tarières, les autres les caisses de cartouches et se mit en marche vers le nord en comptant ses pas.</p> -<p>Quand il eut ainsi parcouru mille mètres il s'arrêta et dit +<p>Quand il eut ainsi parcouru mille mètres il s'arrêta et dit aux marins:</p> -<p>«Espacez-vous de dix en dix mètres, dans la direction du +<p>«Espacez-vous de dix en dix mètres, dans la direction du navire, et -creusez dans la glace chacun un trou avec votre tarière.</p> +creusez dans la glace chacun un trou avec votre tarière.</p> -<p>«Ne dépassez pas en profondeur cinquante centimètres.</p> +<p>«Ne dépassez pas en profondeur cinquante centimètres.</p> -<p>«Et du leste, garçons! car le temps presse; il y aura double +<p>«Et du leste, garçons! car le temps presse; il y aura double ration une -fois la besogne terminée.»</p> +fois la besogne terminée.»</p> <p>Sans plus tarder, les matelots s'alignent au pas gymnastique et -attaquent l'énorme couche de glace avec tant d'adresse et de vigueur -qu'en douze minutes, montre en main, les dix trous sont creusés à la +attaquent l'énorme couche de glace avec tant d'adresse et de vigueur +qu'en douze minutes, montre en main, les dix trous sont creusés à la profondeur voulue.</p> -<p>«A ton tour, dit le capitaine à l'armurier qui, pendant ce +<p>«A ton tour, dit le capitaine à l'armurier qui, pendant ce temps, a -garni d'étoupilles un certain nombre de cartouches.</p> +garni d'étoupilles un certain nombre de cartouches.</p> <p>—Je vous prierai, capitaine, de m'indiquer combien de temps doit -s'écouler entre l'inflammation de la mèche et l'explosion?</p> +s'écouler entre l'inflammation de la mèche et l'explosion?</p> <p>—Une demi-heure.</p> -<p>—Alors, il faut une brasse de cordon, répond l'armurier, en -déroulant -la petite ficelle noirâtre.»</p> +<p>—Alors, il faut une brasse de cordon, répond l'armurier, en +déroulant +la petite ficelle noirâtre.»</p> -<p>Puis il la tronçonne en longueurs égales, pendant que le +<p>Puis il la tronçonne en longueurs égales, pendant que le capitaine -s'entretient à voix basse avec Guénic.</p> +s'entretient à voix basse avec Guénic.</p> <p>—C'est compris, n'est-ce pas?</p> <p>—Compris, oui, capitaine.</p> -<p>«C'est égal, vous avez là une crâne idée, termine le maître +<p>«C'est égal, vous avez là une crâne idée, termine le maître avec la -respectueuse familiarité des vieux serviteurs.»</p> +respectueuse familiarité des vieux serviteurs.»</p> -<p>Castelnau ayant ainsi fractionné le cordon Bickford, introduit +<p>Castelnau ayant ainsi fractionné le cordon Bickford, introduit dans le -premier trou une cartouche, le remplit avec de la glace pulvérisée par -la tarière, la tasse du pied et allonge le même cordon qui apparaît, -comme un morceau de fil téléphonique.</p> +premier trou une cartouche, le remplit avec de la glace pulvérisée par +la tarière, la tasse du pied et allonge le même cordon qui apparaît, +comme un morceau de fil téléphonique.</p> -<p>«C'est très bien, observe le capitaine satisfait, tu n'as plus -qu'à -continuer.»</p> +<p>«C'est très bien, observe le capitaine satisfait, tu n'as plus +qu'à +continuer.»</p> -<p>Le forage est poussé activement, mais, au lieu d'opérer en +<p>Le forage est poussé activement, mais, au lieu d'opérer en suivant la -direction occupée par les dix premiers trous de mine s'étendant sur une -longueur de cent mètres, les matelots se sont portés à dix mètres sur +direction occupée par les dix premiers trous de mine s'étendant sur une +longueur de cent mètres, les matelots se sont portés à dix mètres sur la gauche.</p> -<p>Puis, une nouvelle ligne de cent mètres étant ainsi minée, ils -reviennent sur la droite, dans le prolongement de la première.</p> +<p>Puis, une nouvelle ligne de cent mètres étant ainsi minée, ils +reviennent sur la droite, dans le prolongement de la première.</p> <p>On comprend sans peine le but de cette disposition intelligente.</p> <p>D'Ambrieux ne voulant rien laisser au hasard, s'est dit avec raison, que -l'explosion d'une série de pétards exposés sur une seule ligne pourrait +l'explosion d'une série de pétards exposés sur une seule ligne pourrait disloquer un espace insuffisant.</p> -<p>Aussi a-t-il pris soin de l'interrompre tous les cent mètres +<p>Aussi a-t-il pris soin de l'interrompre tous les cent mètres et de la -doubler, en quelque sorte, en lui donnant la disposition d'un créneau.</p> +doubler, en quelque sorte, en lui donnant la disposition d'un créneau.</p> -<p>Il est à supposer que tout en économisant la main-d'œuvre et +<p>Il est à supposer que tout en économisant la main-d'œuvre et la -substance explosive, il aura le même résultat que si les deux lignes -étaient continues dans toute leur étendue.</p> +substance explosive, il aura le même résultat que si les deux lignes +étaient continues dans toute leur étendue.</p> -<p>Cependant le travail poussé avec une énergie fiévreuse touche -à sa fin.</p> +<p>Cependant le travail poussé avec une énergie fiévreuse touche +à sa fin.</p> -<p>Les derniers trous de mine, par conséquent les plus rapprochés +<p>Les derniers trous de mine, par conséquent les plus rapprochés du -navire, sont chargés.</p> +navire, sont chargés.</p> -<p>La <em>Gallia</em>, immobile comme dans un dock -et flottant toujours, halète -sur place et dégage d'énormes tourbillons de fumée noire. Le sifflet de -la machine pousse un hurlement prolongé, Fritz est prêt.</p> +<p>La <i>Gallia</i>, immobile comme dans un dock +et flottant toujours, halète +sur place et dégage d'énormes tourbillons de fumée noire. Le sifflet de +la machine pousse un hurlement prolongé, Fritz est prêt.</p> -<p>Le capitaine envoie chercher à bord un long bout d'amarre -goudronnée, le -fait couper en dix morceaux. Chaque matelot reçoit un de ces morceaux, -l'enflamme, et va se placer à chacune +<p>Le capitaine envoie chercher à bord un long bout d'amarre +goudronnée, le +fait couper en dix morceaux. Chaque matelot reçoit un de ces morceaux, +l'enflamme, et va se placer à chacune des sections de la ligne -représentant un groupe de dix trous de mine répartis sur une longueur +représentant un groupe de dix trous de mine répartis sur une longueur de -cent mètres.</p> +cent mètres.</p> -<p>Le second, attentif à cette évolution, constate que tout le -monde est à -son poste et transmet un ordre au mécanicien par le télégraphe de la +<p>Le second, attentif à cette évolution, constate que tout le +monde est à +son poste et transmet un ordre au mécanicien par le télégraphe de la machine.</p> -<p>Pour la seconde fois, le sifflet se met à mugir. Les hommes, -disséminés -sur la glace, prévenus par ce signal, allument, avec un ensemble +<p>Pour la seconde fois, le sifflet se met à mugir. Les hommes, +disséminés +sur la glace, prévenus par ce signal, allument, avec un ensemble parfait, et tout en courant, chacun dix bouts de cordon.</p> -<p>Dix minutes après, les plus éloignés ont rallié le navire -agité de -sourdes trépidations.</p> +<p>Dix minutes après, les plus éloignés ont rallié le navire +agité de +sourdes trépidations.</p> -<p>Puis, tous ces braves matelots un peu essoufflés de cette +<p>Puis, tous ces braves matelots un peu essoufflés de cette course -succédant à un travail auquel ils ne sont pas habitués, savourent le -nectar versé par M. Dumas, et comptent les minutes.</p> +succédant à un travail auquel ils ne sont pas habitués, savourent le +nectar versé par M. Dumas, et comptent les minutes.</p> -<p>Bien que nul ne doute parmi eux du succès, ils sont anxieux, -énervés. Les -loustics eux-mêmes ne songent guère à plaisanter. On sent, du reste, -qu'en pareil moment, une facétie raterait comme un pétard mouillé.</p> +<p>Bien que nul ne doute parmi eux du succès, ils sont anxieux, +énervés. Les +loustics eux-mêmes ne songent guère à plaisanter. On sent, du reste, +qu'en pareil moment, une facétie raterait comme un pétard mouillé.</p> -<p>Un quart d'heure s'écoule, et l'on n'entend d'autre bruit que +<p>Un quart d'heure s'écoule, et l'on n'entend d'autre bruit que celui de la vapeur fusant sous les soupapes.</p> -<p>On compte presque les secondes! et quinze paires d'yeux rivés +<p>On compte presque les secondes! et quinze paires d'yeux rivés sur la -surface bleuâtre s'hypnotisent dans une fixité inquiète.</p> +surface bleuâtre s'hypnotisent dans une fixité inquiète.</p> -<p>Soudain, à un kilomètre de la <em>Gallia</em>, +<p>Soudain, à un kilomètre de la <i>Gallia</i>, surgit un long jet de vapeur -blanchâtre qui s'élève à plus de dix mètres, et brusquement s'arrondit -en coupole au sommet. Bien avant que le bruit de la détonation soit -parvenu à la goélette, un second faisceau de fumée jaillit de la lourde -carapace qui recouvre les eaux, puis un troisième, et tout à coup, -l'explosion simultanée de toutes les mines.</p> +blanchâtre qui s'élève à plus de dix mètres, et brusquement s'arrondit +en coupole au sommet. Bien avant que le bruit de la détonation soit +parvenu à la goélette, un second faisceau de fumée jaillit de la lourde +carapace qui recouvre les eaux, puis un troisième, et tout à coup, +l'explosion simultanée de toutes les mines.</p> -<p>Un coup sourd, étouffé, pas très intense retentit avec un tel +<p>Un coup sourd, étouffé, pas très intense retentit avec un tel ensemble, -que l'on dirait un feu de peloton exécuté par des soldats d'élite.</p> - -<p>Puis, sous le nuage qui flotte à cinq ou six mètres, on -perçoit -l'irrésistible poussée de débris informes, arrachés, broyés, effondrés. -Tout craque, tout gémit, tout se disloque aussi loin que la vue peut -s'étendre. Des pans entiers, soulevés par une de leurs extrémités, se -dressent à pic, oscillent et retombent au milieu de cascades qui +que l'on dirait un feu de peloton exécuté par des soldats d'élite.</p> + +<p>Puis, sous le nuage qui flotte à cinq ou six mètres, on +perçoit +l'irrésistible poussée de débris informes, arrachés, broyés, effondrés. +Tout craque, tout gémit, tout se disloque aussi loin que la vue peut +s'étendre. Des pans entiers, soulevés par une de leurs extrémités, se +dressent à pic, oscillent et retombent au milieu de cascades qui roulent, grossissent, et accourent vers le navire.</p> -<p>Encore une fois vainqueurs de l'inerte résistance des forces +<p>Encore une fois vainqueurs de l'inerte résistance des forces de la -nature, les matelots poussent un long cri d'enthousiasme auquel succède +nature, les matelots poussent un long cri d'enthousiasme auquel succède un ronflement bien connu.</p> -<p>Au commandement du chef, l'hélice, captive depuis plus de +<p>Au commandement du chef, l'hélice, captive depuis plus de trente-six -heures, se met à tourbillonner avec rage, et la <em>Gallia</em>, +heures, se met à tourbillonner avec rage, et la <i>Gallia</i>, mettant le cap -sur la déchirure, s'élance au milieu des eaux libres, balayant comme +sur la déchirure, s'élance au milieu des eaux libres, balayant comme des -fétus, sous sa puissante étrave, les glaçons en dérive.</p> +fétus, sous sa puissante étrave, les glaçons en dérive.</p> -<p>Très fiers de leur exploit, heureux de cette victoire sur la +<p>Très fiers de leur exploit, heureux de cette victoire sur la banquise, -l'ennemi qu'ils détestaient déjà, les marins n'en peuvent croire leurs -yeux, à mesure qu'ils avancent, tant le spectacle de cette destruction +l'ennemi qu'ils détestaient déjà , les marins n'en peuvent croire leurs +yeux, à mesure qu'ils avancent, tant le spectacle de cette destruction est complet, effrayant.</p> -<p>Eh quoi! un semblable anéantissement est l'œuvre de trente +<p>Eh quoi! un semblable anéantissement est l'œuvre de trente livres de dynamite!</p> <p>Mais ce n'est pas tout. Le capitaine comptait sur une passe de dix ou -douze mètres; et par endroits, elle en mesure cinquante. En outre, ce -choc effroyable, cette poussée qui, à l'inverse de celle produite par +douze mètres; et par endroits, elle en mesure cinquante. En outre, ce +choc effroyable, cette poussée qui, à l'inverse de celle produite par la -poudre, s'opère de haut en bas, s'est fait sentir on ne sait à quelle +poudre, s'opère de haut en bas, s'est fait sentir on ne sait à quelle profondeur.</p> -<p>La preuve, c'est qu'on aperçoit, à droite et à gauche, des +<p>La preuve, c'est qu'on aperçoit, à droite et à gauche, des phoques -assommés, foudroyés, immobiles, le ventre en l'air, avec une infinité +assommés, foudroyés, immobiles, le ventre en l'air, avec une infinité de -poissons de toute grosseur, de toute espèce.</p> +poissons de toute grosseur, de toute espèce.</p> -<p>Ne craignant plus d'être emprisonnés, confiant d'ailleurs dans +<p>Ne craignant plus d'être emprisonnés, confiant d'ailleurs dans les ressources de son arsenal, le capitaine ordonne de stopper un moment, -afin de faire hisser à bord quelques-unes des victimes, et procurer à +afin de faire hisser à bord quelques-unes des victimes, et procurer à ses hommes des vivres frais.</p> -<p>Dix minutes suffisent à une pêche réellement miraculeuse, puis la -goélette reprend son envolée vers les eaux libres, et accompagnée des -craquements retentissant de la glace disloquée jusqu'à une distance -qu'on ne peut apprécier.</p> +<p>Dix minutes suffisent à une pêche réellement miraculeuse, puis la +goélette reprend son envolée vers les eaux libres, et accompagnée des +craquements retentissant de la glace disloquée jusqu'à une distance +qu'on ne peut apprécier.</p> -<p>C'est au point que, le choc se répercutant ainsi de proche en +<p>C'est au point que, le choc se répercutant ainsi de proche en proche, on -voit parfois les glaciers de la côte osciller, puis s'effondrer et -détacher d'immenses glaçons qui se mettent à dériver en tournoyant.</p> +voit parfois les glaciers de la côte osciller, puis s'effondrer et +détacher d'immenses glaçons qui se mettent à dériver en tournoyant.</p> -<p>Déjà le chenal improvisé par la seule volonté de l'intrépide +<p>Déjà le chenal improvisé par la seule volonté de l'intrépide officier -était franchi. Quelques heures encore de navigation sans entraves, et +était franchi. Quelques heures encore de navigation sans entraves, et la -baie de Melville serait traversée.</p> +baie de Melville serait traversée.</p> -<p>Le capitaine allait donner l'ordre d'obliquer un peu à +<p>Le capitaine allait donner l'ordre d'obliquer un peu à l'ouest, quand -les gestes et les cris d'un petit groupe de matelots debout à l'avant, -attirèrent son attention.</p> +les gestes et les cris d'un petit groupe de matelots debout à l'avant, +attirèrent son attention.</p> -<p>«Je te dis que c'est un ours.</p> +<p>«Je te dis que c'est un ours.</p> <p>—Je t'assure que c'est un homme.</p> -<p>—Peuh! dans ce pays cite! répliqua un organe bas-normand, ils +<p>—Peuh! dans ce pays cite! répliqua un organe bas-normand, ils sont -habillés pareil au même.</p> +habillés pareil au même.</p> <p>—Mais, il y en a trois, d'ours... un gros et deux petits.</p> -<p>«Preuve qu'y sont blancs... autant dire jaune-soufre.</p> +<p>«Preuve qu'y sont blancs... autant dire jaune-soufre.</p> <p>—Et que l'homme est marron.</p> -<p>—Et qu'y s'ensauve comme un quéqu'un qu'aurait le feu quelque +<p>—Et qu'y s'ensauve comme un quéqu'un qu'aurait le feu quelque part.</p> -<p>—Sûr qu'y vont lui manger ses aloyaux!</p> +<p>—Sûr qu'y vont lui manger ses aloyaux!</p> -<p>—Il n'a qu'à les faire monter à l'arbre, s'écrie Plume-au-Vent.</p> +<p>—Il n'a qu'à les faire monter à l'arbre, s'écrie Plume-au-Vent.</p> <p>—Tu blagues, toi, Parisien! reprend le Normand, t'as pourtant un bon -cœur, à preuve que t'as évu celui de me retirer de la grand'tasse, là +cœur, à preuve que t'as évu celui de me retirer de la grand'tasse, là ousque je buvais mon dernier coup.</p> -<p>—Parlons pas de ça, Guignard... d'abord t'es mon matelot.</p> +<p>—Parlons pas de ça, Guignard... d'abord t'es mon matelot.</p> -<p>—Eh!... eh!... s'écrient les marins, pas bête, l'homme!</p> +<p>—Eh!... eh!... s'écrient les marins, pas bête, l'homme!</p> -<p>«Y jette à l'ours son suroît en fourrure.</p> +<p>«Y jette à l'ours son suroît en fourrure.</p> <p>—... Pour gagner du temps!</p> <p>—Et l'ours batifole avec le paletot.</p> -<p>—Oui, mais ça ne va pas durer longtemps.»</p> +<p>—Oui, mais ça ne va pas durer longtemps.»</p> -<p>Le fugitif—c'est bien réellement un homme auquel donne la +<p>Le fugitif—c'est bien réellement un homme auquel donne la chasse un -ours blanc monstrueux—détale à fond de train, en semant sur la glace -quelques pièces de son habillement.</p> +ours blanc monstrueux—détale à fond de train, en semant sur la glace +quelques pièces de son habillement.</p> -<p>Mais le féroce plantigrade, talonné par la faim, ne se laisse +<p>Mais le féroce plantigrade, talonné par la faim, ne se laisse plus -prendre à cette ruse. Il galope avec cette allure si lourde en -apparence, mais tellement rapide en fait, qu'elle peut égaler la +prendre à cette ruse. Il galope avec cette allure si lourde en +apparence, mais tellement rapide en fait, qu'elle peut égaler la vitesse d'un cheval.</p> -<p>L'homme auquel une terreur bien légitime semble donner des +<p>L'homme auquel une terreur bien légitime semble donner des ailes, -s'approche visiblement du navire. Mais il se trouve encore éloigné de -quatre cents mètres, et l'ours gagne de plus en plus.</p> +s'approche visiblement du navire. Mais il se trouve encore éloigné de +quatre cents mètres, et l'ours gagne de plus en plus.</p> -<p>—Il faut à tout prix sauver ce malheureux, dit le capitaine.</p> +<p>—Il faut à tout prix sauver ce malheureux, dit le capitaine.</p> <p>—Stop!</p> -<p>«Parez la baleinière!</p> +<p>«Parez la baleinière!</p> -<p>«Cinq hommes de bonne volonté!»</p> +<p>«Cinq hommes de bonne volonté!»</p> -<p>Le docteur et le lieutenant sont accourus, armés chacun d'une -carabine à +<p>Le docteur et le lieutenant sont accourus, armés chacun d'une +carabine à deux coups.</p> -<p>Les matelots se présentent en groupe, réclamant tous le -périlleux +<p>Les matelots se présentent en groupe, réclamant tous le +périlleux honneur de combattre le monstre.</p> -<p>Un cri d'horreur échappe aux moins impressionnables. Le +<p>Un cri d'horreur échappe aux moins impressionnables. Le fugitif a -glissé, puis s'est abattu lourdement. L'ours n'est plus qu'à deux pas +glissé, puis s'est abattu lourdement. L'ours n'est plus qu'à deux pas de lui.</p> -<p>Un coup de feu retentit, et la balle frappant à un mètre de +<p>Un coup de feu retentit, et la balle frappant à un mètre de l'animal, -fait voler un éclat de glace.</p> +fait voler un éclat de glace.</p> -<p>L'ours, un moment effrayé par le choc et le sifflement du +<p>L'ours, un moment effrayé par le choc et le sifflement du projectile, -s'arrête et regarde avec inquiétude le navire.</p> +s'arrête et regarde avec inquiétude le navire.</p> -<p>Ce répit, si court qu'il soit, permet à l'homme de se relever +<p>Ce répit, si court qu'il soit, permet à l'homme de se relever et de reprendre sa course, mais en zigzag.</p> <p>Un second coup de feu se fait entendre, mais sans plus de -résultat.</p> +résultat.</p> -<p>«Maladroit!» s'écrie le docteur tout dépité, en glissant deux +<p>«Maladroit!» s'écrie le docteur tout dépité, en glissant deux cartouches -métalliques dans le tonnerre de son arme encore fumante.</p> +métalliques dans le tonnerre de son arme encore fumante.</p> -<p>Le lieutenant fait feu à son tour et manque la bête qui semble -invulnérable.</p> +<p>Le lieutenant fait feu à son tour et manque la bête qui semble +invulnérable.</p> -<p>«Cent francs à qui l'abat,» dit le capitaine.</p> +<p>«Cent francs à qui l'abat,» dit le capitaine.</p> <p>Castelnau arrivait portant de chaque main une carabine toute -chargée.</p> +chargée.</p> -<p>Dumas le cuisinier, son tablier blanc relevé d'un bord, en +<p>Dumas le cuisinier, son tablier blanc relevé d'un bord, en triangle, -comme un foc, l'arrête au passage.</p> +comme un foc, l'arrête au passage.</p> -<p>«Donne-moi ça, petit, dit-il à l'armurier, et je veux toute ma +<p>«Donne-moi ça, petit, dit-il à l'armurier, et je veux toute ma vie -manger de la cuisine au beurre si je ne gagne pas la prime.»</p> +manger de la cuisine au beurre si je ne gagne pas la prime.»</p> -<p>Avec une aisance parfaite, il saisit une carabine, la porte à -l'épaule, -met en joue et s'adressant au docteur avec sa familiarité provençale:</p> +<p>Avec une aisance parfaite, il saisit une carabine, la porte à +l'épaule, +met en joue et s'adressant au docteur avec sa familiarité provençale:</p> -<p>«Trois cents mètres... plein guidon, n'est-ce pas monsieur le -dôtur?</p> +<p>«Trois cents mètres... plein guidon, n'est-ce pas monsieur le +dôtur?</p> -<p>—Plein guidon! et tâchez de faire mieux que moi.</p> +<p>—Plein guidon! et tâchez de faire mieux que moi.</p> -<p>—Eh!... zou!»</p> +<p>—Eh!... zou!»</p> -<p>Il ajuste trois secondes à peine et presse doucement la -détente.</p> +<p>Il ajuste trois secondes à peine et presse doucement la +détente.</p> -<p>Paf!... pîîî... îcth!... il semble qu'on suive le sillage de +<p>Paf!... pîîî... îcth!... il semble qu'on suive le sillage de la -balle qui s'éloigne en sifflant.</p> +balle qui s'éloigne en sifflant.</p> -<p>Et soudain, l'ours fait un bond énorme, se dresse +<p>Et soudain, l'ours fait un bond énorme, se dresse convulsivement sur les -pieds de derrière, oscille et s'écroule sur le dos en gigotant.</p> +pieds de derrière, oscille et s'écroule sur le dos en gigotant.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-100.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Soudain, l'ours fait un bond énorme...</div> +<div class="caption">Soudain, l'ours fait un bond énorme...</div> </div> -<p>«Tonnerre de Brest!... un mathurin de Lorient n'eût pas mieux +<p>«Tonnerre de Brest!... un mathurin de Lorient n'eût pas mieux fait, -s'écrie Guénic n'en pouvant croire ses yeux.</p> +s'écrie Guénic n'en pouvant croire ses yeux.</p> -<p>—Eh, millé dioux! il y en a encore deux autres, s'écrie le -Provençal.</p> +<p>—Eh, millé dioux! il y en a encore deux autres, s'écrie le +Provençal.</p> -<p>«Les petits... les mouçerons...</p> +<p>«Les petits... les mouçerons...</p> -<p>«Ce que ze vais t'éçeniller ces vermines!»</p> +<p>«Ce que ze vais t'éçeniller ces vermines!»</p> <p>M. Dumas, superbe comme un capitan, la barbe hirsute, l'œil -allumé, -reçoit une cartouche, charge le canon droit de sa carabine, et avec le +allumé, +reçoit une cartouche, charge le canon droit de sa carabine, et avec le sang-froid d'un chasseur qui fusille des perdreaux, fait feu, deux fois coup sur coup.</p> -<p>Les deux oursons qui se sont arrêtés près du cadavre de leur -mère, -tressautent brusquement, et chose à peine croyable qui stupéfie -littéralement l'équipage, tombent, foudroyés!</p> +<p>Les deux oursons qui se sont arrêtés près du cadavre de leur +mère, +tressautent brusquement, et chose à peine croyable qui stupéfie +littéralement l'équipage, tombent, foudroyés!</p> -<p>«Coup double! dit avec son large rire le cuisinier.</p> +<p>«Coup double! dit avec son large rire le cuisinier.</p> -<p>«Ce n'était pas plus difficile que ça!</p> +<p>«Ce n'était pas plus difficile que ça!</p> -<p>—Sacrebleu! mon garçon, quel joli tireur vous faites!</p> +<p>—Sacrebleu! mon garçon, quel joli tireur vous faites!</p> -<p>—Oh! monsieur le dôtur, répond modestement Dumas, tout le +<p>—Oh! monsieur le dôtur, répond modestement Dumas, tout le monde -pourrait en faire autant à Beaucaire.</p> +pourrait en faire autant à Beaucaire.</p> -<p>«Seulement, on n'y trouve zénéralement pas d'ours.</p> +<p>«Seulement, on n'y trouve zénéralement pas d'ours.</p> -<p>—Très bien, Dumas, très bien! interrompt le capitaine.</p> +<p>—Très bien, Dumas, très bien! interrompt le capitaine.</p> -<p>«Je ne te connaissais pas ce talent, et puisque tu aimes la +<p>«Je ne te connaissais pas ce talent, et puisque tu aimes la chasse, tu -auras plus tard occasion de satisfaire ton goût.»</p> +auras plus tard occasion de satisfaire ton goût.»</p> -<p>L'homme ainsi miraculeusement sauvé s'était avancé jusqu'au +<p>L'homme ainsi miraculeusement sauvé s'était avancé jusqu'au bord du -chenal où venait de stopper la <em>Gallia</em>.</p> +chenal où venait de stopper la <i>Gallia</i>.</p> -<p>La baleinière, armée au moment où l'habile tireur +<p>La baleinière, armée au moment où l'habile tireur accomplissait son -exploit, abordait en deux coups de rame au glaçon au milieu duquel les +exploit, abordait en deux coups de rame au glaçon au milieu duquel les trois ours frissonnaient leur agonie.</p> -<p>Sur un signe du patron, le malheureux à demi nu, tout +<p>Sur un signe du patron, le malheureux à demi nu, tout grelottant, prenait place dans l'embarcation, pendant que deux matelots munis de grelins, allaient crocher les plantigrades pour les haler sur le pack.</p> -<p>Mais une difficulté se présente tout d'abord. L'ourse est +<p>Mais une difficulté se présente tout d'abord. L'ourse est tellement pesante, qu'on ne peut la mouvoir. Il faut un palan!</p> -<p>«Tron de l'air! monsieur le dôtur, c'est donc une bestiole -conséquente? -demande à son interlocuteur le Provençal.</p> +<p>«Tron de l'air! monsieur le dôtur, c'est donc une bestiole +conséquente? +demande à son interlocuteur le Provençal.</p> <p>—Le diable soit de votre bestiole!</p> -<p>«Mais, mon garçon, ça pèse au moins cinq cents kilos!</p> +<p>«Mais, mon garçon, ça pèse au moins cinq cents kilos!</p> -<p>—Bagasse! monsieur... et moi qui n'ai zamais çassé que la +<p>—Bagasse! monsieur... et moi qui n'ai zamais çassé que la grive et l'ortolan.</p> -<p>—Eh bien! ça vous a joliment fait la main.</p> +<p>—Eh bien! ça vous a joliment fait la main.</p> -<p>«Ma foi, vous êtes digne de rivaliser avec le héros de +<p>«Ma foi, vous êtes digne de rivaliser avec le héros de Tarascon.</p> -<p>«Le grand... l'illustre Tartarin, votre homonyme.</p> +<p>«Le grand... l'illustre Tartarin, votre homonyme.</p> -<p>—Faites excuse, monsieur le dôtur, mais je suis né natif de +<p>—Faites excuse, monsieur le dôtur, mais je suis né natif de Beaucaire -et zamais ze n'ai mis le pied à Tarascon.</p> +et zamais ze n'ai mis le pied à Tarascon.</p> -<p>«Ze ne sais pas qui est ce monsieur Tartareïn, dont ce -mouçeron de -Parisien m'a donné le surnom, et qu'il m'appelait chasseur de +<p>«Ze ne sais pas qui est ce monsieur Tartareïn, dont ce +mouçeron de +Parisien m'a donné le surnom, et qu'il m'appelait chasseur de casquettes...</p> -<p>—Je vous ferai connaître ce héros dont un de nos plus illustres -écrivains, votre compatriote, M. Daudet, a écrit les aventures -extraordinaires, mais <em>authentiques</em>!</p> +<p>—Je vous ferai connaître ce héros dont un de nos plus illustres +écrivains, votre compatriote, M. Daudet, a écrit les aventures +extraordinaires, mais <i>authentiques</i>!</p> -<p>«Le livre est dans la bibliothèque, vous le dégusterez pendant +<p>«Le livre est dans la bibliothèque, vous le dégusterez pendant l'hivernage.</p> -<p>«Et maintenant, comme à un tireur de votre force il faut une +<p>«Et maintenant, comme à un tireur de votre force il faut une arme digne de lui, je suis heureux de vous offrir cette excellente carabine anglaise de Dougall.</p> @@ -4883,738 +4839,738 @@ anglaise de Dougall.</p> <p>—J'en ai une autre toute pareille.</p> -<p>«Allons ne faites pas la petite bouche... acceptez!...</p> +<p>«Allons ne faites pas la petite bouche... acceptez!...</p> -<p>«Sur ce, mon brave, allons voir vos victimes que l'on hisse en +<p>«Sur ce, mon brave, allons voir vos victimes que l'on hisse en ce moment -à bord.</p> +à bord.</p> -<p>«Nous ferons l'autopsie ensemble.»</p> +<p>«Nous ferons l'autopsie ensemble.»</p> <h3><a name="I-VIII" id="I-VIII">VIII</a></h3> <div class="cdesc">Histoire -d'Oûgiouk.—Comment on déshabille un ours polaire.—Capacité d'un estomac +d'Oûgiouk.—Comment on déshabille un ours polaire.—Capacité d'un estomac groenlandais.—Un amateur de tripes.—Symphonie de blanc et de bleu.—La -tempête.—Déviations de la boussole.—A Port-Foulque.—Forêts en -miniature.—A terre.—Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.—Des -effets d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.—Un ours blessé.</div> +tempête.—Déviations de la boussole.—A Port-Foulque.—Forêts en +miniature.—A terre.—Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.—Des +effets d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.—Un ours blessé.</div> -<p>Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement +<p>Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement surprenant du -monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la -<em>Gallia</em>.</p> +monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la +<i>Gallia</i>.</p> <p>La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun trois cents.</p> -<p>Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures +<p>Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui -furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le -nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse -exécuté par monsieur Dumas.</p> +furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le +nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse +exécuté par monsieur Dumas.</p> -<p>Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la -pensée du -danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire.</p> +<p>Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la +pensée du +danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire.</p> -<p>Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, +<p>Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, de nomade -errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus -restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric +errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus +restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric et -de broc, en fréquentant les baleiniers.</p> +de broc, en fréquentant les baleiniers.</p> -<p>Quelques matelots de la <em>Gallia</em> sont -eux-mêmes nantis d'un nombre égal +<p>Quelques matelots de la <i>Gallia</i> sont +eux-mêmes nantis d'un nombre égal d'expressions groenlandaises.</p> -<p>Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit +<p>Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit par s'entendre.</p> -<p>L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année -précédente par la -variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur -la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à -manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la -goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les +<p>L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année +précédente par la +variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur +la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à +manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la +goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les glaces.</p> -<p>L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le +<p>L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le prenant pour -un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou +un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le -floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille +floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille d'ours -blancs qui lui donnèrent la chasse.</p> +blancs qui lui donnèrent la chasse.</p> -<p>Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement +<p>Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement fort -incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à-dire -le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration.</p> +incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à -dire +le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration.</p> <p>Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait -que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les -Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk. -Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un -petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne +que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les +Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk. +Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un +petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne figure sympathique et la situation cruelle du postulant.</p> -<p>Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à +<p>Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à son œuvre -que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un -devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le -rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le -renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le -nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant.</p> - -<p>Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager.</p> - -<p>Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot -pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a -fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient -étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut +que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un +devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le +rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le +renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le +nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant.</p> + +<p>Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager.</p> + +<p>Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot +pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a +fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient +étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient -près des trois ours.</p> +près des trois ours.</p> -<p>Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus -qu'il est à -jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher +<p>Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus +qu'il est à +jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher outre mesure.</p> -<p>Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, +<p>Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, sa bouche -palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à +palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole -graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le +graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication imaginaire.</p> -<p>Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau +<p>Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau professionnel, -détache par principes la peau du colosse.</p> +détache par principes la peau du colosse.</p> -<p>Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme +<p>Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces -qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son +qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son sauveur le vaste tranche-lard.</p> -<p>Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, +<p>Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, ce petit -homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque, -écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé +homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque, +écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé en un tour de main.</p> -<p>A présent, la curée.</p> +<p>A présent, la curée.</p> -<p>C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir -l'abdomen et à -faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles +<p>C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir +l'abdomen et à +faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles fumantes.</p> -<p>Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus +<p>Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au grand scandale du cuisinier.</p> -<p>«Laissez-le faire, interrompt le docteur.</p> +<p>«Laissez-le faire, interrompt le docteur.</p> -<p>«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très +<p>«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très malsain.</p> -<p>«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger.</p> +<p>«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger.</p> -<p>«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en +<p>«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en -toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.»</p> +toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.»</p> -<p>Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que +<p>Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis -longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux.</p> +longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux.</p> -<p>La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face +<p>La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face camuse du Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice -inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et -absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou.</p> +inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et +absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou.</p> -<p>La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un +<p>La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un singe -dévalisant un verger.</p> +dévalisant un verger.</p> <p>Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de -substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de -ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et +substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de +ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs insondables d'un estomac polaire.</p> <p>Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux -canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien -d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le +canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien +d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le pharynx... et continue de plus belle.</p> -<p>Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y +<p>Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y passa sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes.</p> -<p>Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec +<p>Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec une -béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se +béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se dire:</p> -<p>«Mais il y a encore de la place.</p> +<p>«Mais il y a encore de la place.</p> -<p>«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.»</p> +<p>«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.»</p> -<p>L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des +<p>L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des reins, d'une -couche de graisse jaune qui tire l'œil d'Oûgiouk.</p> +couche de graisse jaune qui tire l'œil d'Oûgiouk.</p> -<p>«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la +<p>«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la -gourmandise.»</p> +gourmandise.»</p> -<p>Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse -encore tiède, -emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit, -après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers +<p>Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse +encore tiède, +emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit, +après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers vestiges.</p> -<p>Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon +<p>Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon Gargantua, -le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les -baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse +le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les +baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse groenlandaise.</p> <p>Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux.</p> -<p>Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré +<p>Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré plus de cinq -minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis +minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis de la stupeur.</p> <p>On l'entend murmurer:</p> -<p>«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un -abîme...</p> +<p>«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un +abîme...</p> <p>—N'est-ce pas, hein! Dumas.</p> -<p>«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être +<p>«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être aussi vorace.</p> -<p>«Et encore!</p> +<p>«Et encore!</p> -<p>—Et c'est du monde! pécaïre!</p> +<p>—Et c'est du monde! pécaïre!</p> -<p>—Ça y ressemble, tout de même.»</p> +<p>—Ça y ressemble, tout de même.»</p> -<p>Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, +<p>Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, il ajoute:</p> -<p>«Dites donc, monsieur Untel, si le cœur vous en dit, je vous -emmènerai après la campagne.</p> +<p>«Dites donc, monsieur Untel, si le cœur vous en dit, je vous +emmènerai après la campagne.</p> -<p>«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là -où l'on -donne du pain à discrétion.</p> +<p>«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là +où l'on +donne du pain à discrétion.</p> -<p>«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron +<p>«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron fera une de -ces têtes!...»</p> +ces têtes!...»</p> -<p>Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre +<p>Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre du Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse, puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages, -s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler.</p> +s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler.</p> -<p>Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la <em>Gallia</em> +<p>Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la <i>Gallia</i> qui s'est -avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à +avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à franchir la baie de Melville.</p> -<p>Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des +<p>Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des glaces -flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, +flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, leur contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La -débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est -fondue en partie, et les <em>hummocks</em>, dont les -croupes émergent des +débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est +fondue en partie, et les <i>hummocks</i>, dont les +croupes émergent des plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau.</p> <p>De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes, -émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais -au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances -d'aspect débonnaire.</p> +émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais +au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances +d'aspect débonnaire.</p> -<p>La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. +<p>La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. On la sent -mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer -par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert +mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer +par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert arctique.</p> <p>La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en -dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la -désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur -lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une -singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc +dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la +désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur +lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une +singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc mat.</p> -<p>Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un -peintre et à -faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à +<p>Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un +peintre et à +faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à d'autres conventions.</p> <p>Rien qui puisse reposer l'œil ou le distraire de cette -énervante -monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité -qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des -mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même.</p> +énervante +monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité +qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des +mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même.</p> -<p>De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, +<p>De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, mouvantes sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui -chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec -sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et -glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine -perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui -batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur -première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant -résolument -leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, +chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec +sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et +glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine +perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui +batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur +première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant +résolument +leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, se -posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par -la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders +posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par +la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces -derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la -rutilante parure des jours d'été.</p> +derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la +rutilante parure des jours d'été.</p> -<p>Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par +<p>Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par la -condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés -glissant sur l'azur céleste, l'œil se porte involontairement sur -l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se -demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est +condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés +glissant sur l'azur céleste, l'œil se porte involontairement sur +l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se +demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est pas le jouet d'un mirage.</p> -<p>Le 8 juin, la <em>Gallia</em> se trouvait enfin +<p>Le 8 juin, la <i>Gallia</i> se trouvait enfin par le travers du cap York, -dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur +dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur la ligne d'horizon.</p> -<p>Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la <em>Gallia</em> -naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le -cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith.</p> +<p>Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la <i>Gallia</i> +naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le +cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith.</p> <p>Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap -Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord, -où s'abrita en 1860 (par 78° 15′), son navire, -le nom de <em>Port-Foulque</em>.</p> +Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord, +où s'abrita en 1860 (par 78° 15′), son navire, +le nom de <i>Port-Foulque</i>.</p> -<p>Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si -la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui -peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à -venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se -produisent instantanément.</p> +<p>Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si +la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui +peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à +venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se +produisent instantanément.</p> <p>A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap -Atholl, la <em>Gallia</em> rencontre des glaces de plus en +Atholl, la <i>Gallia</i> rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une -désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est -aussi encombrée que la baie de Melville.</p> +désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est +aussi encombrée que la baie de Melville.</p> -<p>Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de +<p>Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de plusieurs -degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre -subit une dépression considérable.</p> +degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre +subit une dépression considérable.</p> -<p>Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des +<p>Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des abruptes -falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le -capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit -résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer -entièrement débarrassée.</p> - -<p>Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le -détroit de -Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts -Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route -minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour -éviter -toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions -dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le -vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de -cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il +falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le +capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit +résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer +entièrement débarrassée.</p> + +<p>Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le +détroit de +Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts +Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route +minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour +éviter +toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions +dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le +vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de +cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il allait -donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités -incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court -au Nord de 78°, est remarquable en un point, -parce que là est la plus +donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités +incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court +au Nord de 78°, est remarquable en un point, +parce que là est la plus grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de -bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq -quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le +bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq +quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du -reste.»</p> +reste.»</p> -<p>Et il y avait de cela plus de deux siècles et demi! (272 ans.)</p> +<p>Et il y avait de cela plus de deux siècles et demi! (272 ans.)</p> -<p>Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprécier +<p>Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprécier les -qualités, secondé par un excellent équipage, traitait-il de misères les -empêchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficultés -écrasantes qui étaient le lot de ces intrépides chercheurs.</p> +qualités, secondé par un excellent équipage, traitait-il de misères les +empêchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficultés +écrasantes qui étaient le lot de ces intrépides chercheurs.</p> -<p>Cependant le vent fraîchissait de plus en plus. La goélette, -forcée de -marcher debout à la lame et à la brise, tanguait rudement et embarquait -presque à chaque coup.</p> +<p>Cependant le vent fraîchissait de plus en plus. La goélette, +forcée de +marcher debout à la lame et à la brise, tanguait rudement et embarquait +presque à chaque coup.</p> -<p>Le ciel se couvrit de nuées épaisses, et la neige se mit à +<p>Le ciel se couvrit de nuées épaisses, et la neige se mit à tomber abondamment.</p> -<p>Pour comble d'ennui, l'eau embarquée se gelait presque -instantanément -sur le pont bientôt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il +<p>Pour comble d'ennui, l'eau embarquée se gelait presque +instantanément +sur le pont bientôt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il fallut recouvrir d'escarbilles.</p> -<p>A peine si l'on put s'élever d'un demi-degré qu'il fallut +<p>A peine si l'on put s'élever d'un demi-degré qu'il fallut changer la -route et abandonner le projet de rallier les îles Carry. Il y eût eu -plus que de la témérité à continuer dans de telles conditions. Quoi -qu'il pût advenir, le péril était moindre à naviguer près des falaises, -hautes de quatre cents mètres, qui, du moins, abritaient en partie le +route et abandonner le projet de rallier les îles Carry. Il y eût eu +plus que de la témérité à continuer dans de telles conditions. Quoi +qu'il pût advenir, le péril était moindre à naviguer près des falaises, +hautes de quatre cents mètres, qui, du moins, abritaient en partie le navire contre les rafales.</p> -<p>Brusquement le temps s'éclaircit. L'ouragan balaya les nuées, +<p>Brusquement le temps s'éclaircit. L'ouragan balaya les nuées, et le -soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumière sur les éléments -déchaînés.</p> +soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumière sur les éléments +déchaînés.</p> -<p>Mais la furie de la tempête ne désarme pas. Le cap Parry se +<p>Mais la furie de la tempête ne désarme pas. Le cap Parry se montre au -loin, par 77°, comme l'arête monstrueuse d'un -cétacé battu par les flots -qui le criblent d'une averse de glaçons. Sur le front des falaises où +loin, par 77°, comme l'arête monstrueuse d'un +cétacé battu par les flots +qui le criblent d'une averse de glaçons. Sur le front des falaises où le -vent fait rage, s'élèvent d'épais tourbillons de neige qui, saisis par -le mouvement giratoire des trombes, s'éparpillent comme d'impalpables -duvets, avec des poudroiements diamantés.</p> - -<p>La mer est étrange, formidable et sinistre. Tout craque, tout -détone, -tout mugit. Les icebergs, heurtés comme des galets, s'écrasent et -disparaissent, en quelque sorte volatilisés. Là-bas, en avant du cap, -une barre de rochers noirs, dépouillés -de leur croûte hivernale, -émergent de l'écume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs.</p> - -<p>La goélette, après vingt heures de lutte sans merci, doubla +vent fait rage, s'élèvent d'épais tourbillons de neige qui, saisis par +le mouvement giratoire des trombes, s'éparpillent comme d'impalpables +duvets, avec des poudroiements diamantés.</p> + +<p>La mer est étrange, formidable et sinistre. Tout craque, tout +détone, +tout mugit. Les icebergs, heurtés comme des galets, s'écrasent et +disparaissent, en quelque sorte volatilisés. Là -bas, en avant du cap, +une barre de rochers noirs, dépouillés +de leur croûte hivernale, +émergent de l'écume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs.</p> + +<p>La goélette, après vingt heures de lutte sans merci, doubla enfin le -cap, et trouvant le détroit de Murchison débarrassé, s'y engagea +cap, et trouvant le détroit de Murchison débarrassé, s'y engagea lentement.</p> -<p>Elle passa ensuite entre les îles Herbert et Northumberland, +<p>Elle passa ensuite entre les îles Herbert et Northumberland, obliqua -vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation côtière jusqu'au -cap Sanmarez, au moment où la tempête s'apaisait enfin.</p> +vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation côtière jusqu'au +cap Sanmarez, au moment où la tempête s'apaisait enfin.</p> -<p>Le capitaine Georges Nares, favorisé par un temps +<p>Le capitaine Georges Nares, favorisé par un temps exceptionnel, avait mis seulement deux jours—du 25 au 27 juillet 1875—pour aller du cap -York au cap Alexandre. Le commandant de la <em>Gallia</em> +York au cap Alexandre. Le commandant de la <i>Gallia</i> fut trop heureux, -malgré un temps épouvantable, d'accomplir le même trajet en quatre +malgré un temps épouvantable, d'accomplir le même trajet en quatre jours.</p> -<p>Le lendemain, 12 juin, la goélette laisse à deux milles et +<p>Le lendemain, 12 juin, la goélette laisse à deux milles et demi, par -tribord, l'île Sutherland, faite d'un grès très grossier profondément -érodé par l'action des glaces.</p> +tribord, l'île Sutherland, faite d'un grès très grossier profondément +érodé par l'action des glaces.</p> <p>Enfin voici le cap Alexandre, un superbe promontoire dont l'altitude -atteint quatre cent vingt-sept mètres, et qui avec le cap Isabelle, -situé sur l'autre rive, forme l'entrée du défilé connu de géographes -sous le nom de détroit de Smith.</p> +atteint quatre cent vingt-sept mètres, et qui avec le cap Isabelle, +situé sur l'autre rive, forme l'entrée du défilé connu de géographes +sous le nom de détroit de Smith.</p> -<p>La <em>Gallia</em> le contourne de près, au point -qu'on peut distinguer à +<p>La <i>Gallia</i> le contourne de près, au point +qu'on peut distinguer à l'œil nu la couleur fauve de ses assises, et la colonne basaltique -dont il est surmonté. Elle pénètre enfin, avec des difficultés inouïes, -dans le fiord de Port-Foulque où elle se trouve en sûreté.</p> +dont il est surmonté. Elle pénètre enfin, avec des difficultés inouïes, +dans le fiord de Port-Foulque où elle se trouve en sûreté.</p> -<p>Le navire solidement ancré sur un fond rocheux, le capitaine +<p>Le navire solidement ancré sur un fond rocheux, le capitaine autorisa -l'équipage à débarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits à la -claustration, manifestèrent leur allégresse par des cabrioles et des -jappements éperdus quand ils se trouvèrent sur la glace.</p> +l'équipage à débarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits à la +claustration, manifestèrent leur allégresse par des cabrioles et des +jappements éperdus quand ils se trouvèrent sur la glace.</p> -<p>On retrouva tout d'abord les épaves du premier hivernage du <em>Polaris</em>, -mêlées sans doute à celles des <em>Etats-Unis</em>, le +<p>On retrouva tout d'abord les épaves du premier hivernage du <i>Polaris</i>, +mêlées sans doute à celles des <i>Etats-Unis</i>, le schooner du docteur -Hayes. Lambeaux d'étoffes, ciseaux à -glace, boîtes à conserve, -bouteilles, cordages, engins de pêche, feuillets de livres, etc.</p> +Hayes. Lambeaux d'étoffes, ciseaux à +glace, boîtes à conserve, +bouteilles, cordages, engins de pêche, feuillets de livres, etc.</p> <p>Puis un peu plus loin, en remontant la rive gauche du fiord toujours -encroûté de glaces, trois <em>iglous</em>, ou cabanes -indigènes. C'est-à-dire -des tanières lamentables, édifiées à la diable avec des cailloux -cimentés de terre et d'eau glacée.</p> +encroûté de glaces, trois <i>iglous</i>, ou cabanes +indigènes. C'est-à -dire +des tanières lamentables, édifiées à la diable avec des cailloux +cimentés de terre et d'eau glacée.</p> -<p>Preuve que des nomades fréquentent parfois ces points désolés +<p>Preuve que des nomades fréquentent parfois ces points désolés que l'on -croirait visités par les seuls représentants de la faune arctique.</p> - -<p>Enfin, chose particulièrement intéressante au point de vue -anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaçons -peut-être séculaires, arrachés par la dernière tempête, les vestiges -d'anciennes stations dont il est impossible de déterminer l'âge, même -très approximativement. Des quantités énormes d'ossements de rennes, de -morses, de bœufs musqués, de phoques, de renards, d'ours, de lièvres, -montrent l'existence d'une faune très abondante à cette époque. Tous +croirait visités par les seuls représentants de la faune arctique.</p> + +<p>Enfin, chose particulièrement intéressante au point de vue +anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaçons +peut-être séculaires, arrachés par la dernière tempête, les vestiges +d'anciennes stations dont il est impossible de déterminer l'âge, même +très approximativement. Des quantités énormes d'ossements de rennes, de +morses, de bœufs musqués, de phoques, de renards, d'ours, de lièvres, +montrent l'existence d'une faune très abondante à cette époque. Tous les -crânes sont brisés, tous les os longs sont éclatés, pour en extraire la -cervelle et la mœlle, comme le faisaient nos ancêtres des stations -préhistoriques.</p> +crânes sont brisés, tous les os longs sont éclatés, pour en extraire la +cervelle et la mœlle, comme le faisaient nos ancêtres des stations +préhistoriques.</p> <p>Il y a aussi des squelettes d'oiseaux, par milliers, surtout de guillemots et de mouettes-bourgmestre.</p> -<p>Le docteur met de côté quelques-uns de ces vestiges des temps -écoulés, -puis, s'écartant à l'aventure, vers un petit vallon bien abrité des +<p>Le docteur met de côté quelques-uns de ces vestiges des temps +écoulés, +puis, s'écartant à l'aventure, vers un petit vallon bien abrité des vents du Sud, pousse un cri de joie qui fait accourir ses compagnons.</p> -<p>Imaginez la plus mignonne, la plus exquise forêt en miniature -composée -de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir à l'aise -dans la boîte d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes, -des branches aussi ténues que des brins de balai, des brindilles non -moins déliées que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons -commençant à s'ouvrir sous la tiède caresse du soleil de juin.</p> +<p>Imaginez la plus mignonne, la plus exquise forêt en miniature +composée +de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir à l'aise +dans la boîte d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes, +des branches aussi ténues que des brins de balai, des brindilles non +moins déliées que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons +commençant à s'ouvrir sous la tiède caresse du soleil de juin.</p> -<p>Pauvre petit taillis étiolé! C'est à peine s'il trouve de quoi végéter -sur cette glèbe de fer, et pourtant il égaye comme d'un sourire—ce -sourire résigné des déshérités—la marâtre qui lui mesure si -parcimonieusement l'atome indispensable à sa vie.</p> +<p>Pauvre petit taillis étiolé! C'est à peine s'il trouve de quoi végéter +sur cette glèbe de fer, et pourtant il égaye comme d'un sourire—ce +sourire résigné des déshérités—la marâtre qui lui mesure si +parcimonieusement l'atome indispensable à sa vie.</p> -<p>Puis, à l'entour de l'embryon de forêt, des mousses vertes +<p>Puis, à l'entour de l'embryon de forêt, des mousses vertes comme des -émeraudes et quelques graminées: des <em>Poa arctica</em>, -des <em>glyceria -arctica</em>, des <em>alopecurus alpinus</em>, des <em>épilobus -roses</em>, des -<em>potentilles des neiges</em>, des <em>pavots</em> -aux pétales roses, des -<em>saxifrages</em> bleus, rouges et jaunes, un véritable +émeraudes et quelques graminées: des <i>Poa arctica</i>, +des <i>glyceria +arctica</i>, des <i>alopecurus alpinus</i>, des <i>épilobus +roses</i>, des +<i>potentilles des neiges</i>, des <i>pavots</i> +aux pétales roses, des +<i>saxifrages</i> bleus, rouges et jaunes, un véritable parterre, dont le -docteur s'appropria discrètement quelques spécimens.</p> +docteur s'appropria discrètement quelques spécimens.</p> -<p>Pendant ce temps, le capitaine, voulant dégourdir les chiens +<p>Pendant ce temps, le capitaine, voulant dégourdir les chiens et les -soustraire à une immobilité si préjudiciable à leur santé, avait -ordonné -qu'on les mît aux traîneaux.</p> +soustraire à une immobilité si préjudiciable à leur santé, avait +ordonné +qu'on les mît aux traîneaux.</p> -<p>Il désirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes à +<p>Il désirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes à diriger ces attelages fantaisistes.</p> -<p>Plume-au-Vent, lui, en sa qualité de grand maître de la -vénerie, ou -plutôt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne -doutait en aucune façon de ses propres mérites.</p> +<p>Plume-au-Vent, lui, en sa qualité de grand maître de la +vénerie, ou +plutôt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne +doutait en aucune façon de ses propres mérites.</p> -<p>Ses subordonnés, du reste, le connaissaient parfaitement, et +<p>Ses subordonnés, du reste, le connaissaient parfaitement, et lui -obéissaient, jusqu'alors, au doigt et à l'œil. Depuis leur -embarquement, il avait été leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire -vécu dans leur intimité; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en +obéissaient, jusqu'alors, au doigt et à l'œil. Depuis leur +embarquement, il avait été leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire +vécu dans leur intimité; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en faire des chiens savants.</p> -<p>«Eh bien, mon garçon, lui dit avec bonhomie le capitaine, +<p>«Eh bien, mon garçon, lui dit avec bonhomie le capitaine, montre-nous le -savoir-faire de tes élèves.</p> +savoir-faire de tes élèves.</p> -<p>«Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les +<p>«Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les galoper sur -cette belle glace unie.»</p> +cette belle glace unie.»</p> -<p>L'attelage s'opère sans trop de difficultés, le Parisien -procédant par -insinuation, et offrant à chacun de ses toutous un morceau d'ours tout +<p>L'attelage s'opère sans trop de difficultés, le Parisien +procédant par +insinuation, et offrant à chacun de ses toutous un morceau d'ours tout cru qu'il sortait de ses poches.</p> -<p>Le traîneau prêt à partir, le conducteur improvisé s'accroupit +<p>Le traîneau prêt à partir, le conducteur improvisé s'accroupit sur la plate-forme et fait claquer son fouet comme il a vu faire aux gens de Julianeshaab.</p> -<p>Aussitôt, les chiens s'éparpillent dans toutes les directions, tirent à -hue, à dia, en éventail, et communiquent au véhicule un mouvement en -zigzag d'un comique achevé.</p> +<p>Aussitôt, les chiens s'éparpillent dans toutes les directions, tirent à +hue, à dia, en éventail, et communiquent au véhicule un mouvement en +zigzag d'un comique achevé.</p> -<p>«Allez!... mais allez donc, satanés cabots!» criait le -Parisien vexé des -rires fous de l'équipage.</p> +<p>«Allez!... mais allez donc, satanés cabots!» criait le +Parisien vexé des +rires fous de l'équipage.</p> -<p>Et les «satanés cabots» allaient, couraient, chacun pour son compte -sans souci de l'inoffensive lanière qui claquait en pure perte.</p> +<p>Et les «satanés cabots» allaient, couraient, chacun pour son compte +sans souci de l'inoffensive lanière qui claquait en pure perte.</p> -<p>Plume-au-Vent, très malin, s'avise alors d'un stratagème pour +<p>Plume-au-Vent, très malin, s'avise alors d'un stratagème pour sauver au -moins l'honneur, et clore, ne fût-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs.</p> +moins l'honneur, et clore, ne fût-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs.</p> -<p>Il a encore dans sa poche une certaine quantité de viande. +<p>Il a encore dans sa poche une certaine quantité de viande. Vite il en lance un morceau devant la meute indocile, aussi loin qu'il peut. -Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidité, -s'élancent à fond de train, galopent vingt mètres, puis s'arrêtent, se -gourmandent jusqu'à ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gobé, -comme une fraise, l'appât tentateur.</p> +Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidité, +s'élancent à fond de train, galopent vingt mètres, puis s'arrêtent, se +gourmandent jusqu'à ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gobé, +comme une fraise, l'appât tentateur.</p> <p>Puis, avec un ensemble surprenant, ils se retournent, s'assoient sur -leur derrière, tournent vers leur automédon des yeux chargés de muettes -prières et sollicitant une seconde ration.</p> +leur derrière, tournent vers leur automédon des yeux chargés de muettes +prières et sollicitant une seconde ration.</p> -<p>«Pétard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la +<p>«Pétard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la position.</p> -<p>«Allons, faut repiquer!»</p> +<p>«Allons, faut repiquer!»</p> -<p>Un autre morceau de viande obtient le même succès d'estime, et +<p>Un autre morceau de viande obtient le même succès d'estime, et la course -progresse d'une égale quantité.</p> +progresse d'une égale quantité.</p> -<p>Mais c'est tout. Prières, menaces, coups de lanière, tout est +<p>Mais c'est tout. Prières, menaces, coups de lanière, tout est inutile.</p> -<p>Au loin, c'est-à-dire à cinquante mètres, les lazzis pleuvent +<p>Au loin, c'est-à -dire à cinquante mètres, les lazzis pleuvent dru comme -grêle sur le loustic dont chacun a essuyé les brocards.</p> +grêle sur le loustic dont chacun a essuyé les brocards.</p> -<p>Plume-au-Vent, de plus en plus ennuyé, ne sachant à quel saint +<p>Plume-au-Vent, de plus en plus ennuyé, ne sachant à quel saint se vouer, -crie, se démène de plus belle et ne réussit même pas à faire lever ses -élèves gravement accroupis sur leur arrière-train.</p> +crie, se démène de plus belle et ne réussit même pas à faire lever ses +élèves gravement accroupis sur leur arrière-train.</p> -<p>Fort heureusement Dumas, dont l'épiderme provençal n'a pas été -entamé +<p>Fort heureusement Dumas, dont l'épiderme provençal n'a pas été +entamé par les plaisanteries d'antan, sauve la situation.</p> -<p>Dumas a une idée qu'il s'empresse de mettre au service de son +<p>Dumas a une idée qu'il s'empresse de mettre au service de son camarade.</p> -<p>Très simple comme les idées géniales, celle du cuisinier se +<p>Très simple comme les idées géniales, celle du cuisinier se manifeste -sous l'apparence d'une morue sèche amarrée à un bout de ligne.</p> +sous l'apparence d'une morue sèche amarrée à un bout de ligne.</p> -<p>Dumas accourt devant l'attelage récalcitrant, dont l'odorat +<p>Dumas accourt devant l'attelage récalcitrant, dont l'odorat est -sollicité par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la +sollicité par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la morue.</p> -<p>La tentation est irrésistible. Aussitôt les chiens se dressent +<p>La tentation est irrésistible. Aussitôt les chiens se dressent sur leurs -pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excités, se met à courir. -Tout naturellement ils se précipitent comme une meute qui lance à vue +pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excités, se met à courir. +Tout naturellement ils se précipitent comme une meute qui lance à vue un -sanglier. Dumas, voyant le succès de sa ruse, gagne au large en homme -capable de rivaliser avec le héros dont les pieds légers ont été -chantés -par le divin Homère.</p> +sanglier. Dumas, voyant le succès de sa ruse, gagne au large en homme +capable de rivaliser avec le héros dont les pieds légers ont été +chantés +par le divin Homère.</p> -<p>La morue tiraillée par la ficelle, saute et rebondit sur la +<p>La morue tiraillée par la ficelle, saute et rebondit sur la neige, -devant le nez des chiens de tête, leur échappant sans cesse, en raison -de l'irrégularité du mouvement de translation.</p> +devant le nez des chiens de tête, leur échappant sans cesse, en raison +de l'irrégularité du mouvement de translation.</p> -<p>Et Dumas, toujours galopant, réussit à entraîner ainsi le +<p>Et Dumas, toujours galopant, réussit à entraîner ainsi le peloton -indocile jusqu'à cinq cents mètres.</p> +indocile jusqu'à cinq cents mètres.</p> -<p>L'équipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit +<p>L'équipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit bruyamment.</p> -<p>De son côté, Plume-au-Vent ravi ne ménage à son camarade ni -les éloges, +<p>De son côté, Plume-au-Vent ravi ne ménage à son camarade ni +les éloges, ni les remerciements.</p> -<p>«Allons, ça va! Dumas, ça va... et raide!</p> +<p>«Allons, ça va! Dumas, ça va... et raide!</p> -<p>«T'es un homme, toi, un vrai... ma parole!</p> +<p>«T'es un homme, toi, un vrai... ma parole!</p> -<p>«Mais, tu vas t'époumonner!</p> +<p>«Mais, tu vas t'époumonner!</p> -<p>«Si tu montais avec moi, à présent que la carriole va son +<p>«Si tu montais avec moi, à présent que la carriole va son train.</p> -<p>—A ton idée, mon çer! Zé crois en effet que ça marçera sans -embardées.»</p> +<p>—A ton idée, mon çer! Zé crois en effet que ça marçera sans +embardées.»</p> -<p>Il s'installe près du Parisien qui brandit son fouet, le fait -claquer à -tour de bras, sans autre résultat d'ailleurs, que de cingler son -compagnon et lui-même avec la mèche rebelle.</p> +<p>Il s'installe près du Parisien qui brandit son fouet, le fait +claquer à +tour de bras, sans autre résultat d'ailleurs, que de cingler son +compagnon et lui-même avec la mèche rebelle.</p> -<p>«Allons, bon! v'là encore la mécanique détraquée!</p> +<p>«Allons, bon! v'là encore la mécanique détraquée!</p> -<p>«Décidément, faudra que je demande au Grand-Phoque des leçons +<p>«Décidément, faudra que je demande au Grand-Phoque des leçons de fouet.</p> -<p>«Vois-tu, le fouet, n'y a que ça.</p> +<p>«Vois-tu, le fouet, n'y a que ça.</p> -<p>«Sans lui, rien à refrire avec ces maudites bêtes.</p> +<p>«Sans lui, rien à refrire avec ces maudites bêtes.</p> <p>—Mais, nous n'allons pas rester en panne, comme sur un ponton, hein?</p> <p>—Dame, faut rappliquer.</p> -<p>«Pétard! c'que les autres vont s'en payer à mes dépens!</p> +<p>«Pétard! c'que les autres vont s'en payer à mes dépens!</p> -<p>—Eh! pécaïré!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis +<p>—Eh! pécaïré!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis cabots?</p> -<p>«Vont-y s'emballer, autrement!...»</p> +<p>«Vont-y s'emballer, autrement!...»</p> <p>Les chiens, subitement devenus inquiets, tournent le museau vers la terre, pointent les oreilles, aspirent l'air par saccades, font entendre -un rauque aboi, et détalent affolés vers le navire.</p> +un rauque aboi, et détalent affolés vers le navire.</p> -<p>«Tiens-toi bien!» crie le Parisien, en se cramponnant au -traîneau.</p> +<p>«Tiens-toi bien!» crie le Parisien, en se cramponnant au +traîneau.</p> -<p>Dumas regarde en arrière et pousse un juron carabiné à +<p>Dumas regarde en arrière et pousse un juron carabiné à l'aspect d'un -ours se traînant sur trois pattes, retombant à chaque pas, et faisant -des efforts désespérés pour avancer.</p> +ours se traînant sur trois pattes, retombant à chaque pas, et faisant +des efforts désespérés pour avancer.</p> -<p>«Troun de l'air!... un ours!... ah ça! il en pleut, dans ce +<p>«Troun de l'air!... un ours!... ah ça! il en pleut, dans ce pays!</p> <div class="illu"> @@ -5622,79 +5578,79 @@ pays!</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-116.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">«Troun de l'air! Un ours!».</div> +<div class="caption">«Troun de l'air! Un ours!».</div> </div> -<p>«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le +<p>«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le povre!</p> -<p>—Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant +<p>—Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant qu'y n'sera pas devenu descente de lit.</p> -<p>«Hardi! les chiens... hardi!»</p> +<p>«Hardi! les chiens... hardi!»</p> -<p>Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin +<p>Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin d'encouragement. -Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles +Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles filent -d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu -des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus.</p> +d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu +des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus.</p> <h3><a name="I-IX" id="I-IX">IX</a></h3> <div class="cdesc">Plaie ancienne.—Le projectile.—Emotion du capitaine en reconnaissant une balle de fusil Mauser.—Fantaisie gastronomique.—Ingestion d'un gilet de -flanelle.—Marque en caractères allemands.—Départ précipité.—Difficiles -manœuvres.—Fatigues surhumaines.—Les docks provisoires.—Les gaietés -d'un équipage courbaturé.—Venise est le pays des glaces.—Dans le canal +flanelle.—Marque en caractères allemands.—Départ précipité.—Difficiles +manœuvres.—Fatigues surhumaines.—Les docks provisoires.—Les gaietés +d'un équipage courbaturé.—Venise est le pays des glaces.—Dans le canal de Kennedy.—Un pavillon flotte sur Fort-Conger! </div> -<p>Malgré l'état d'épuisement dans lequel se trouve l'ours +<p>Malgré l'état d'épuisement dans lequel se trouve l'ours polaire, le -capitaine fait prendre les précautions exigées par la plus élémentaire +capitaine fait prendre les précautions exigées par la plus élémentaire prudence.</p> -<p>En un clin d'œil, hommes, chiens, véhicules sont hissés à bord.</p> +<p>En un clin d'œil, hommes, chiens, véhicules sont hissés à bord.</p> -<p>L'ours, presque agonisant, se traîne avec des difficultés +<p>L'ours, presque agonisant, se traîne avec des difficultés infinies. A -chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relève à demi pour s'abattre -encore. Poussé par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tête -busquée, idiotement féroce, et fait claquer ses dents.</p> +chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relève à demi pour s'abattre +encore. Poussé par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tête +busquée, idiotement féroce, et fait claquer ses dents.</p> -<p>Il s'approche néanmoins, jusqu'à ce qu'une balle explosible -envoyée par +<p>Il s'approche néanmoins, jusqu'à ce qu'une balle explosible +envoyée par le docteur, qui veut prendre sa revanche de l'autre fois, lui fracasse -le crâne.</p> +le crâne.</p> -<p>La fuite des chiens, la retraite de l'équipage, l'exécution du -perturbateur, tout cela n'a pas duré dix minutes.</p> +<p>La fuite des chiens, la retraite de l'équipage, l'exécution du +perturbateur, tout cela n'a pas duré dix minutes.</p> -<p>Comme l'ours a été foudroyé, chacun redescend sur la glace, +<p>Comme l'ours a été foudroyé, chacun redescend sur la glace, pour le voir -de près, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dépouille.</p> +de près, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dépouille.</p> -<p>Chose facile à constater tout d'abord, c'est son épouvantable +<p>Chose facile à constater tout d'abord, c'est son épouvantable maigreur. -Il n'a littéralement que la peau et les os qui font de lamentables -saillies à travers la fourrure.</p> +Il n'a littéralement que la peau et les os qui font de lamentables +saillies à travers la fourrure.</p> -<p>«Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, +<p>«Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, et me dire -à quoi vous l'attribuez,» dit le capitaine tout pensif.</p> +à quoi vous l'attribuez,» dit le capitaine tout pensif.</p> -<p>La cuisse droite est le siège d'une tuméfaction intense qui +<p>La cuisse droite est le siège d'une tuméfaction intense qui occupe -l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubérance. -Au milieu de cette protubérance, un trou rond, du diamètre du petit -doigt, d'où suinte un pus fétide collé aux longs poils jaune paille.</p> +l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubérance. +Au milieu de cette protubérance, un trou rond, du diamètre du petit +doigt, d'où suinte un pus fétide collé aux longs poils jaune paille.</p> -<p>«C'est, à n'en pas douter, une plaie d'arme à feu, répond le +<p>«C'est, à n'en pas douter, une plaie d'arme à feu, répond le docteur -sans la moindre hésitation.</p> +sans la moindre hésitation.</p> <p>—Ancienne?</p> @@ -5704,211 +5660,211 @@ sans la moindre hésitation.</p> <p>—Pas que je sache, car je ne trouve point de contre-ouverture.</p> -<p>«Etant donné la direction latérale du coup de feu, je doute +<p>«Etant donné la direction latérale du coup de feu, je doute qu'elle soit -ressortie par le trou d'entrée.</p> +ressortie par le trou d'entrée.</p> <p>—Vous pouvez l'extraire, n'est-ce pas?</p> -<p>—Rien de plus facile.»</p> +<p>—Rien de plus facile.»</p> -<p>Dédaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop +<p>Dédaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop fragiles -pour une telle opération, le docteur s'arme d'un couteau de matelot, -désarticule d'une main exercée la cuisse, trouve le trajet fistuleux du -projectile, le débride et rencontre, engagée au niveau des reins, dont -l'un a été broyé, une balle très longue, de petit calibre, qu'il -présente au capitaine.</p> +pour une telle opération, le docteur s'arme d'un couteau de matelot, +désarticule d'une main exercée la cuisse, trouve le trajet fistuleux du +projectile, le débride et rencontre, engagée au niveau des reins, dont +l'un a été broyé, une balle très longue, de petit calibre, qu'il +présente au capitaine.</p> -<p>Celui-ci l'examine attentivement, et pâlit.</p> +<p>Celui-ci l'examine attentivement, et pâlit.</p> -<p>«C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui +<p>«C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui cependant -n'indique pas trace d'émotion.</p> +n'indique pas trace d'émotion.</p> -<p>«Je sais... ce que je voulais savoir.»</p> +<p>«Je sais... ce que je voulais savoir.»</p> -<p>Intrigué, mais connaissant trop bien ses devoirs pour +<p>Intrigué, mais connaissant trop bien ses devoirs pour interroger son chef, le docteur, machinalement, se met en devoir d'ouvrir l'estomac de -la bête; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages, +la bête; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages, monologue:</p> -<p>«Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur -phénoménale de ce +<p>«Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur +phénoménale de ce pirate arctique, je serais capable de le plaindre.</p> -<p>«En voilà un qui a dû faire carême!</p> +<p>«En voilà un qui a dû faire carême!</p> -<p>«Mais rengainons notre pitié.</p> +<p>«Mais rengainons notre pitié.</p> -<p>«Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les +<p>«Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les jaguars et -autres bandits <em>ejusdem farinæ</em>...</p> +autres bandits <i>ejusdem farinæ</i>...</p> -<p>«On croirait volontiers que le bain perpétuel d'eau à zéro +<p>«On croirait volontiers que le bain perpétuel d'eau à zéro dans lequel -il barbote, et les glaçons lui servant de litière aient dû rafraîchir +il barbote, et les glaçons lui servant de litière aient dû rafraîchir son sang.</p> -<p>«Erreur! Monsieur se complaît au carnage, comme le tigre dont +<p>«Erreur! Monsieur se complaît au carnage, comme le tigre dont il a les -approches sournoises et les appétits insatiables.</p> +approches sournoises et les appétits insatiables.</p> -<p>«Il lui faut des hécatombes de phoques, de veaux marins et de +<p>«Il lui faut des hécatombes de phoques, de veaux marins et de rennes -sauvages... et quand il a assassiné dix fois, vingt fois sa suffisance, +sauvages... et quand il a assassiné dix fois, vingt fois sa suffisance, monsieur gaspille!...</p> -<p>«Tenez, capitaine, est-ce outillé pour le massacre!</p> +<p>«Tenez, capitaine, est-ce outillé pour le massacre!</p> -<p>«Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes +<p>«Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes qui -dépassent la bonne mesure de dix centimètres.</p> +dépassent la bonne mesure de dix centimètres.</p> -<p>«Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en +<p>«Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en plongeant, -les phoques eux-mêmes...</p> +les phoques eux-mêmes...</p> -<p>«Et grimpeur à damer le pion à la panthère dont il possède la +<p>«Et grimpeur à damer le pion à la panthère dont il possède la souplesse -et l'agilité féline.</p> +et l'agilité féline.</p> -<p>«Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des -glaciers à -pic pour dévaliser les nids des guillemots dont il gobe les œufs avec -une sensualité gloutonne!</p> +<p>«Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des +glaciers à +pic pour dévaliser les nids des guillemots dont il gobe les œufs avec +une sensualité gloutonne!</p> -<p>«Rudement armé, le gredin, pour le «struggle for life», avec +<p>«Rudement armé, le gredin, pour le «struggle for life», avec sa fourrure -imperméable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles +imperméable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles et ses dents.</p> -<p>«Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anéantie.</p> +<p>«Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anéantie.</p> -<p>«Où diable pareille énergie vitale va-t-elle se nicher!</p> +<p>«Où diable pareille énergie vitale va-t-elle se nicher!</p> -<p>—Celui-ci, docteur, a dû pourtant subir de rudes privations, à +<p>—Celui-ci, docteur, a dû pourtant subir de rudes privations, à en juger -par sa maigreur qui ne saurait être imputée, je crois, à sa seule +par sa maigreur qui ne saurait être imputée, je crois, à sa seule blessure.</p> -<p>—Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le métier d'ours +<p>—Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le métier d'ours polaire.</p> -<p>«S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines où +<p>«S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines où le menu -fait défaut.</p> +fait défaut.</p> -<p>«Quelque «struggle-for-lifeur» qu'on soit, on n'en est pas +<p>«Quelque «struggle-for-lifeur» qu'on soit, on n'en est pas moins -assujetti à de dures privations.</p> +assujetti à de dures privations.</p> -<p>«Très souvent le gibier brille par son absence, après l'hiver, +<p>«Très souvent le gibier brille par son absence, après l'hiver, alors qu'au sortir de l'engourdissement annuel on aurait besoin d'un ordinaire -soigné pour se refaire.</p> +soigné pour se refaire.</p> -<p>«Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des -carcasses dédaignées autrefois, des herbes marines, de la terre... des -épaves de toute sorte, parfois les plus incohérentes.</p> +<p>«Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des +carcasses dédaignées autrefois, des herbes marines, de la terre... des +épaves de toute sorte, parfois les plus incohérentes.</p> -<p>«Il me souvient, entre autres, avoir trouvé, aux pêcheries +<p>«Il me souvient, entre autres, avoir trouvé, aux pêcheries d'Islande, un -ours qui avait absorbé un soulier de matelot.</p> +ours qui avait absorbé un soulier de matelot.</p> -<p>«Quant à celui-ci... je doute que son estomac ne renferme...</p> +<p>«Quant à celui-ci... je doute que son estomac ne renferme...</p> -<p>«Tiens!...</p> +<p>«Tiens!...</p> -<p>«Mais c'est un faux affamé... il avait mangé...»</p> +<p>«Mais c'est un faux affamé... il avait mangé...»</p> <p>Le docteur qui, pendant sa pittoresque monographie de l'ours blanc avait interrompu sa dissection, vient de fendre la poche stomacale.</p> -<p>Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triturée, -enroulée sur -elle-même, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord -impossible de préciser la nature.</p> +<p>Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triturée, +enroulée sur +elle-même, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord +impossible de préciser la nature.</p> -<p>On dirait de l'étoffe.</p> +<p>On dirait de l'étoffe.</p> -<p>Très intrigué, le docteur avise une flaque d'eau produite par +<p>Très intrigué, le docteur avise une flaque d'eau produite par la fonte -des neiges et remplissant une petite dépression du terrain glacé.</p> +des neiges et remplissant une petite dépression du terrain glacé.</p> -<p>Il déplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et +<p>Il déplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et part d'un fou rire.</p> -<p>«Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces -mécréants est le -réceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en +<p>«Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces +mécréants est le +réceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en main la preuve de mon affirmation.</p> <p>—Qu'y a-t-il, mon cher docteur?</p> <p>—Capitaine, je vous le donne en mille.</p> -<p>—J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, répond l'officier -intrigué.</p> +<p>—J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, répond l'officier +intrigué.</p> -<p>—Eh bien! vous allez avoir un nouveau témoignage de -l'éclectisme -professé par eux en matière d'alimentation.</p> +<p>—Eh bien! vous allez avoir un nouveau témoignage de +l'éclectisme +professé par eux en matière d'alimentation.</p> -<p>«Examinez plutôt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, +<p>«Examinez plutôt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, et par -devant témoins, de l'appareil digestif du sire.</p> +devant témoins, de l'appareil digestif du sire.</p> -<p>—Un gilet de flanelle! s'écrie le capitaine abasourdi.</p> +<p>—Un gilet de flanelle! s'écrie le capitaine abasourdi.</p> -<p>—En très mauvais état, sans doute, mais avec ses boutons, et +<p>—En très mauvais état, sans doute, mais avec ses boutons, et si je ne -me trompe, une marque en fil rouge, très visible... tenez... là!...</p> +me trompe, une marque en fil rouge, très visible... tenez... là !...</p> -<p>«Quelque rebut abandonné par un baleinier.»</p> +<p>«Quelque rebut abandonné par un baleinier.»</p> <p>Le capitaine examine attentivement le tissu, constate la -présence de -deux lettres brodées au petit point et dit au docteur:</p> +présence de +deux lettres brodées au petit point et dit au docteur:</p> -<p>«Veuillez couper cette marque et me la donner.</p> +<p>«Veuillez couper cette marque et me la donner.</p> -<p>«Maintenant, rentrons à bord.</p> +<p>«Maintenant, rentrons à bord.</p> -<p>«J'appareille aussitôt la machine en pression.»</p> +<p>«J'appareille aussitôt la machine en pression.»</p> -<p>Le docteur abandonne le haillon près du cadavre de l'ours, et +<p>Le docteur abandonne le haillon près du cadavre de l'ours, et suit -l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tête.</p> +l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tête.</p> -<p>«Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je -préfère -vous confier la vérité, car vous ne devez rien comprendre à ce brusque -départ, quand j'avais manifesté l'intention de séjourner ici +<p>«Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je +préfère +vous confier la vérité, car vous ne devez rien comprendre à ce brusque +départ, quand j'avais manifesté l'intention de séjourner ici quarante-huit heures.</p> -<p>—Mais, capitaine, je ne vois guère en quoi la présence de +<p>—Mais, capitaine, je ne vois guère en quoi la présence de cette loque puisse vous...</p> -<p>—M'émouvoir!... dites le mot, et vous n'exagérerez pas.</p> +<p>—M'émouvoir!... dites le mot, et vous n'exagérerez pas.</p> <p>—Vous!... un homme comme vous!</p> -<p>—Parce que j'ai voué ma vie à une entreprise glorieuse...</p> +<p>—Parce que j'ai voué ma vie à une entreprise glorieuse...</p> -<p>—Je ne comprends plus quelle corrélation... entre l'incident +<p>—Je ne comprends plus quelle corrélation... entre l'incident qui nous occupe, et le but grandiose poursuivi par vous.</p> <p>—Docteur, savez-vous l'allemand?</p> -<p>—Peu, mais mal!... je le confesse à ma honte.</p> +<p>—Peu, mais mal!... je le confesse à ma honte.</p> <p>—Assez pour le lire, cependant.</p> @@ -5916,164 +5872,164 @@ occupe, et le but grandiose poursuivi par vous.</p> <p>—Voyez ces deux lettres.</p> -<p>—Tiens!... des caractères gothiques...</p> +<p>—Tiens!... des caractères gothiques...</p> -<p>«Un F et un S majuscules...</p> +<p>«Un F et un S majuscules...</p> <p>—Parfaitement.</p> -<p>«Et vous pouvez ajouter, des capitales <em>allemandes</em>...</p> +<p>«Et vous pouvez ajouter, des capitales <i>allemandes</i>...</p> -<p>«Vous entendez bien: <em>allemandes!</em></p> +<p>«Vous entendez bien: <i>allemandes!</i></p> <p>—C'est indubitable.</p> -<p>«Mais, qu'est-ce que cela prouve?</p> +<p>«Mais, qu'est-ce que cela prouve?</p> -<p>—Et la balle, retirée par vous du flanc de l'ours?</p> +<p>—Et la balle, retirée par vous du flanc de l'ours?</p> <p>—Une balle... quelconque.</p> <p>—Une balle de fusil Mauser, docteur!</p> -<p>«Une balle allemande!</p> +<p>«Une balle allemande!</p> <p>—Ah! diable... il y aurait donc des Teutons dans le voisinage?</p> -<p>—Un ours nous arrive blessé d'un coup de feu.</p> +<p>—Un ours nous arrive blessé d'un coup de feu.</p> -<p>«La plaie remonte à huit jours selon vous... Le projectile qui +<p>«La plaie remonte à huit jours selon vous... Le projectile qui l'a -produite a été tiré par une arme prussienne, au moment où l'ours, -mourant de faim, rôdait autour d'un campement.</p> +produite a été tiré par une arme prussienne, au moment où l'ours, +mourant de faim, rôdait autour d'un campement.</p> -<p>«L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et +<p>«L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et l'a -englouti avec sa voracité d'affamé...</p> +englouti avec sa voracité d'affamé...</p> -<p>«Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes.</p> +<p>«Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes.</p> -<p>«Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal -grièvement -blessé...</p> +<p>«Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal +grièvement +blessé...</p> -<p>«Maintenant, concluez!</p> +<p>«Maintenant, concluez!</p> <p>—Diable!</p> -<p>—Eh bien! voilà pourquoi cet appareillage précipité qui -ressemble à une +<p>—Eh bien! voilà pourquoi cet appareillage précipité qui +ressemble à une fuite...</p> -<p>—Oh!... à une fuite... en avant!</p> +<p>—Oh!... à une fuite... en avant!</p> <p>—Je l'entends bien ainsi.</p> -<p>«Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pensée.</p> +<p>«Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pensée.</p> -<p>«Pensez donc, s'il était là!... <em>lui!</em>...</p> +<p>«Pensez donc, s'il était là !... <i>lui!</i>...</p> -<p>«Si, contre toute prévision, il m'avait devancé par je ne sais +<p>«Si, contre toute prévision, il m'avait devancé par je ne sais quel -artifice diabolique...»</p> +artifice diabolique...»</p> <hr class="tb" /> -<p>Une heure après, la <em>Gallia</em> quittait +<p>Une heure après, la <i>Gallia</i> quittait l'abri protecteur de Port-Foulque -et s'élançait intrépidement à travers la mouvante armée des glaces -désarticulées par l'ouragan.</p> +et s'élançait intrépidement à travers la mouvante armée des glaces +désarticulées par l'ouragan.</p> -<p>On n'aperçoit plus l'eau dissimulée sous les fragments de +<p>On n'aperçoit plus l'eau dissimulée sous les fragments de toute grosseur. Il semble que le navire glisse sur un fleuve charriant des pierres.</p> -<p>A chaque instant l'éperon d'acier fracasse les blocs errants. +<p>A chaque instant l'éperon d'acier fracasse les blocs errants. On ne -compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutôt -nul ne s'en préoccupe. Qu'importe! après tout, puisqu'on va de l'avant.</p> - -<p>De Port-Foulque au cap Sabine, situé sur la rive occidentale -du détroit -de Smith, on compte un demi-degré environ. Cette traversée de -cinquante-cinq kilomètres exige vingt heures. Un succès, pourtant, car -la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La goélette côtoye l'île de Pim, -à jamais célèbre dans les annales arctiques par le navrant épilogue de -la mission Greely. Là fut le camp Clay où succombèrent, après une -effroyable agonie, les <em>Affamés du Pôle Nord</em>, dont +compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutôt +nul ne s'en préoccupe. Qu'importe! après tout, puisqu'on va de l'avant.</p> + +<p>De Port-Foulque au cap Sabine, situé sur la rive occidentale +du détroit +de Smith, on compte un demi-degré environ. Cette traversée de +cinquante-cinq kilomètres exige vingt heures. Un succès, pourtant, car +la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La goélette côtoye l'île de Pim, +à jamais célèbre dans les annales arctiques par le navrant épilogue de +la mission Greely. Là fut le camp Clay où succombèrent, après une +effroyable agonie, les <i>Affamés du Pôle Nord</i>, dont M. W. de Fonvielle a -raconté les tortures.</p> +raconté les tortures.</p> -<p>Le 14, pour se tenir à l'abri des glaces qui suivent le +<p>Le 14, pour se tenir à l'abri des glaces qui suivent le courant, la -<em>Gallia</em> pénètre dans la baie de Buchanan, contourne -l'île Bache, et -perd des heures à chercher une faille où se glisser. Quelques milles à -peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks à cinq -cents mètres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui -écraseraient la <em>Gallia</em> comme une noisette.</p> - -<p>Voici en quoi consiste cette opération. Le chenal mesure, +<i>Gallia</i> pénètre dans la baie de Buchanan, contourne +l'île Bache, et +perd des heures à chercher une faille où se glisser. Quelques milles à +peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks à cinq +cents mètres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui +écraseraient la <i>Gallia</i> comme une noisette.</p> + +<p>Voici en quoi consiste cette opération. Le chenal mesure, supposons, -cinquante mètres de largeur. A droite et à gauche, des glaces épaisses -de trois ou quatre mètres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est +cinquante mètres de largeur. A droite et à gauche, des glaces épaisses +de trois ou quatre mètres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est moins -large que le chenal, la goélette peut continuer sa route en se rangeant -près de la rive. S'il est d'égale dimension, il obstrue le passage tout -entier. Comme il vient droit sur la goélette on ne peut ni ne doit -rétrograder, on entame rapidement à la scie, à la hache et à la mine, +large que le chenal, la goélette peut continuer sa route en se rangeant +près de la rive. S'il est d'égale dimension, il obstrue le passage tout +entier. Comme il vient droit sur la goélette on ne peut ni ne doit +rétrograder, on entame rapidement à la scie, à la hache et à la mine, la -glace bordant le chenal. On pratique dans son épaisseur une cavité +glace bordant le chenal. On pratique dans son épaisseur une cavité assez -vaste pour permettre à la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un +vaste pour permettre à la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un dock, un bassin analogue aux formes -à radoub, dans lequel le navire attend le +à radoub, dans lequel le navire attend le passage de l'iceberg.</p> -<p>Le 15, dix kilomètres! et l'équipage courbaturé est satisfait, +<p>Le 15, dix kilomètres! et l'équipage courbaturé est satisfait, quelque -minime que soit ce résultat.</p> +minime que soit ce résultat.</p> -<p>Le 16, le petit détroit de Hayes est franchi, et la goélette +<p>Le 16, le petit détroit de Hayes est franchi, et la goélette se trouve -en vue de la partie méridionale de la terre de Grinnel. Des collines -encapuchonnées de neige apparaissent au loin. Le rivage très abrupt se -compose de grès fauves aperçus vaguement à travers les craquelures des +en vue de la partie méridionale de la terre de Grinnel. Des collines +encapuchonnées de neige apparaissent au loin. Le rivage très abrupt se +compose de grès fauves aperçus vaguement à travers les craquelures des glaces qui les recouvrent.</p> -<p>La journée entière est employée à la recherche d'un chenal. La +<p>La journée entière est employée à la recherche d'un chenal. La route -suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstruée.</p> +suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstruée.</p> -<p>C'est là, en effet, le propre de cette navigation, d'être -modifiée sans -cesse, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois, +<p>C'est là , en effet, le propre de cette navigation, d'être +modifiée sans +cesse, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois, par -le dégel, les courants, les marées ou les tempêtes qui bouleversent la -région de fond en comble.</p> +le dégel, les courants, les marées ou les tempêtes qui bouleversent la +région de fond en comble.</p> -<p>Impossible, par conséquent, de suivre la voie tracée -antérieurement et -relevée sur la carte par de consciencieux explorateurs.</p> +<p>Impossible, par conséquent, de suivre la voie tracée +antérieurement et +relevée sur la carte par de consciencieux explorateurs.</p> <p>Aussi, que de marches et de contremarches! Que de retours -désespérants -après une rapide envolée qui vient se briser à un cul-de-sac! Que de -virages sur place, que de charges à fond sur la maudite glace qui -parfois vole en éclats, et plus souvent résiste au choc de l'éperon! +désespérants +après une rapide envolée qui vient se briser à un cul-de-sac! Que de +virages sur place, que de charges à fond sur la maudite glace qui +parfois vole en éclats, et plus souvent résiste au choc de l'éperon! Que -d'allées et venues de bête en cage à la recherche d'un trou pour +d'allées et venues de bête en cage à la recherche d'un trou pour s'insinuer!</p> -<p>Le chenal enfin trouvé—une vraie gorge d'enfer—la présence +<p>Le chenal enfin trouvé—une vraie gorge d'enfer—la présence d'icebergs, -venus on ne sait d'où, nécessite encore la désespérante improvisation +venus on ne sait d'où, nécessite encore la désespérante improvisation des docks dans la glace fixe.</p> -<p>Le 17, après des labeurs écrasants, des périls inouïs et la +<p>Le 17, après des labeurs écrasants, des périls inouïs et la menace -perpétuelle d'être bloqué, la <em>Gallia</em> contourne la +perpétuelle d'être bloqué, la <i>Gallia</i> contourne la petite baie d'Allman, double le cap Hawks, formant la pointe Sud-Est de la baie de Dobbin.</p> @@ -6081,394 +6037,394 @@ Dobbin.</p> <p>Le capitaine, qui vient de parcourir la relation de sir Georges Nares, constate, comme le marin anglais, que la hauteur du promontoire est -réellement de quatre cent vingt-sept mètres. -Mais, malgré toute sa -bonne volonté, il ne peut, en aucune façon, partager l'opinion de son +réellement de quatre cent vingt-sept mètres. +Mais, malgré toute sa +bonne volonté, il ne peut, en aucune façon, partager l'opinion de son devancier, quand celui-ci compare la lugubre pointe en vue au rocher de Gibraltar.</p> <p>On croirait volontiers que ces fatigues excessives et sans cesse -renaissantes affecteraient le moral de l'équipage.</p> +renaissantes affecteraient le moral de l'équipage.</p> -<p>Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont été plus gais et n'ont -témoigné -plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingénie à trouver un mot -drôle pour caractériser la situation, ou applique une comparaison -baroque à tel ou tel site, à tel ou tel incident.</p> +<p>Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont été plus gais et n'ont +témoigné +plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingénie à trouver un mot +drôle pour caractériser la situation, ou applique une comparaison +baroque à tel ou tel site, à tel ou tel incident.</p> -<p>On mange de bon appétit, comme il convient à des hommes qui ne -marchandent pas leur peine. On ingurgite avec délices la double ration -offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Français +<p>On mange de bon appétit, comme il convient à des hommes qui ne +marchandent pas leur peine. On ingurgite avec délices la double ration +offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Français dont -la proverbiale gaîté ne désarme jamais et l'on chante à tout propos.</p> +la proverbiale gaîté ne désarme jamais et l'on chante à tout propos.</p> -<p>Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de café-concert, se montre -intarissable, à la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais -à -épuiser son répertoire.</p> +<p>Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de café-concert, se montre +intarissable, à la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais +à +épuiser son répertoire.</p> -<p>Chaque fois qu'il n'est pas de quart à la machine, le petit +<p>Chaque fois qu'il n'est pas de quart à la machine, le petit chauffeur -grimpe sur le pont, se mêle aux matelots, prend vaillamment sa part de -leurs travaux—ce qu'il appelle turbiner pour son agrément—et les égaye +grimpe sur le pont, se mêle aux matelots, prend vaillamment sa part de +leurs travaux—ce qu'il appelle turbiner pour son agrément—et les égaye par ses refrains ou par ses farces.</p> <p>Toujours un peu mystificateur, mais mystificateur bon enfant, il monte -aux plus naïfs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui -qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon côté.</p> +aux plus naïfs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui +qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon côté.</p> -<p>Il a cessé pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, -du jour où -celui-ci est venu à son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le -traîneau. De même pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repêché.</p> +<p>Il a cessé pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, +du jour où +celui-ci est venu à son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le +traîneau. De même pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repêché.</p> -<p>Mais il a trouvé deux nouveaux plastrons dans Courapied dit -Marche-à-Terre, et Nick dit Bigorneau, son collègue de la chaufferie.</p> +<p>Mais il a trouvé deux nouveaux plastrons dans Courapied dit +Marche-à -Terre, et Nick dit Bigorneau, son collègue de la chaufferie.</p> -<p>Un échantillon de ses farces, très inoffensives, mais parfois +<p>Un échantillon de ses farces, très inoffensives, mais parfois bien amusantes, comme on va le voir.</p> -<p>La <em>Gallia</em> flotte, par hasard, sur un +<p>La <i>Gallia</i> flotte, par hasard, sur un petit lac d'eau libre. La vue -s'étend au loin sur la plaine hérissée de glaces dont les pointes +s'étend au loin sur la plaine hérissée de glaces dont les pointes scintillent sous un soleil aveuglant.</p> -<p>«Ouf! s'écrie le Parisien flanqué de Nick et de Courapied; en +<p>«Ouf! s'écrie le Parisien flanqué de Nick et de Courapied; en place repos!</p> -<p>«Paraît qu'on joue: Relâche, ou repos des banquises.</p> +<p>«Paraît qu'on joue: Relâche, ou repos des banquises.</p> -<p>—C'est encore de la grande-opéra? demande Courapied qui adore +<p>—C'est encore de la grande-opéra? demande Courapied qui adore la musique.</p> <p>—Parbleu!</p> -<p>—Et de Paris?... dans quel théâtre!</p> +<p>—Et de Paris?... dans quel théâtre!</p> -<p>—Dans tous les théâtres!</p> +<p>—Dans tous les théâtres!</p> -<p>«Toutes fois t'et quand que tu vois collée à la porte une +<p>«Toutes fois t'et quand que tu vois collée à la porte une affiche avec -ce mot: <em>Relâche</em>, ça veut dire qu'on joue la -fameuse pièce intitulée: -<em>Relâche ou repos des banquettes</em>...</p> +ce mot: <i>Relâche</i>, ça veut dire qu'on joue la +fameuse pièce intitulée: +<i>Relâche ou repos des banquettes</i>...</p> <p>—Mais tu viens de dire: banquises!</p> -<p>—C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censément les +<p>—C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censément les banquises.</p> <p>—Comprends pas, et toi, Nick?</p> -<p>—Moi, si! répond imperturbablement Nick.</p> +<p>—Moi, si! répond imperturbablement Nick.</p> <p>—La preuve, continue le Parisien, c'est qu'y en a tant et tant, qu'on -se croirait à Venise.</p> +se croirait à Venise.</p> -<p>—Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'idée que -c'était un -pays chaud, situé en Algère, ou à Constantinople, ou bien dans les -Amériques... sais pas au juste.</p> +<p>—Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'idée que +c'était un +pays chaud, situé en Algère, ou à Constantinople, ou bien dans les +Amériques... sais pas au juste.</p> -<p>—Venise, mon vieux colon, v'là ce que c'est.</p> +<p>—Venise, mon vieux colon, v'là ce que c'est.</p> -<p>Puis il se met à chanter, d'une voix très agréable, ma foi, et +<p>Puis il se met à chanter, d'une voix très agréable, ma foi, et d'une -étendue remarquable:</p> +étendue remarquable:</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Ah! que Venise est belle</span><br /> <span class="verse">Et ses accents joyeux;</span><br /> -<span class="verse">Son palais étincelle</span><br /> +<span class="verse">Son palais étincelle</span><br /> <span class="verse">Le soir de mille feux...</span> </div> -<p>«Ça, Parisien, c'est tapé! s'écrie Nick.</p> +<p>«Ça, Parisien, c'est tapé! s'écrie Nick.</p> -<p>«La suite... la suite...</p> +<p>«La suite... la suite...</p> -<p>—Oui, c'est tapé, riposte Courapied, têtu comme un Breton, +<p>—Oui, c'est tapé, riposte Courapied, têtu comme un Breton, quoique Normand.</p> -<p>«Mais ça dit toujours pas ous qu'est Venise.</p> +<p>«Mais ça dit toujours pas ous qu'est Venise.</p> -<p>—Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, où +<p>—Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, où sommes-nous, ici?</p> -<p>—Dans le plein pays des glaces, nom de d'là?</p> +<p>—Dans le plein pays des glaces, nom de d'là ?</p> <p>—Juste!</p> -<p>«Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes à Venise, puisque <em>Venise +<p>«Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes à Venise, puisque <i>Venise est -positivement le pays des glaces</em>!»</p> +positivement le pays des glaces</i>!»</p> -<p>L'intermède est brusquement coupé par l'apparition d'un +<p>L'intermède est brusquement coupé par l'apparition d'un iceberg qui se -montre en vue du cap Louis-Napoléon. La goélette recule, une fois n'est -pas coutume, pour s'abriter derrière les collines de grès rouge, hautes -de trois cent cinquante mètres, qui bordent la côte.</p> +montre en vue du cap Louis-Napoléon. La goélette recule, une fois n'est +pas coutume, pour s'abriter derrière les collines de grès rouge, hautes +de trois cent cinquante mètres, qui bordent la côte.</p> -<p>L'iceberg, un colosse, dérive lentement et vient s'arrêter au +<p>L'iceberg, un colosse, dérive lentement et vient s'arrêter au milieu de -la baie de Dobbin, bouchant hermétiquement le passage suivi deux heures -auparavant par la <em>Gallia</em>.</p> +la baie de Dobbin, bouchant hermétiquement le passage suivi deux heures +auparavant par la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Le 18, le cap John-Barrow est doublé, puis le cap Norton-Shaw, +<p>Le 18, le cap John-Barrow est doublé, puis le cap Norton-Shaw, qui forme -la pointe méridionale de la baie de Scoresby.</p> +la pointe méridionale de la baie de Scoresby.</p> -<p>La <em>Gallia</em> franchit le quatre-vingtième -parallèle!</p> +<p>La <i>Gallia</i> franchit le quatre-vingtième +parallèle!</p> -<p>Elle oblique aussitôt vers l'Est pour contourner la baie de +<p>Elle oblique aussitôt vers l'Est pour contourner la baie de Scoresby -encombrée d'un chaos de glaces qui attendent la débâcle de juillet.</p> +encombrée d'un chaos de glaces qui attendent la débâcle de juillet.</p> <p>Le 19, elle passe en vue du cap Collinson, puis de la baie de -Richardson, et embouque résolument le canal de Kennedy.</p> +Richardson, et embouque résolument le canal de Kennedy.</p> -<p>Ce canal, qui continue le détroit de Smith, le relie, au Nord, +<p>Ce canal, qui continue le détroit de Smith, le relie, au Nord, au bassin de Hall, au niveau de la baie de Lady-Franklin, mesure environ cent -kilomètres de longueur, et seulement trente à quarante mètres de -largeur. Il apparaît aux yeux ravis des matelots, comme étant à peu -près +kilomètres de longueur, et seulement trente à quarante mètres de +largeur. Il apparaît aux yeux ravis des matelots, comme étant à peu +près libre, du moins dans sa partie centrale.</p> -<p>Malgré l'exiguïté du canal, d'Ambrieux ne s'étonne point de +<p>Malgré l'exiguïté du canal, d'Ambrieux ne s'étonne point de cette -absence de glaces fixes. Le fait, constaté jadis par Morton, le steward -du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus récemment par le -lieutenant Greely, s'explique aisément. Le canal de Kennedy, -relativement étroit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste -étendue, est traversé par un courant très fort, où les mouvements des -marées possèdent une grande intensité. On conçoit dès lors que ces -mouvements de la masse totale des eaux suffisent à empêcher la glace de -se prendre, sauf bien entendu aux périodes hivernales où le froid -atteint −50°.</p> - -<p>Aussi, la traversée du canal est-elle un jeu, en comparaison +absence de glaces fixes. Le fait, constaté jadis par Morton, le steward +du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus récemment par le +lieutenant Greely, s'explique aisément. Le canal de Kennedy, +relativement étroit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste +étendue, est traversé par un courant très fort, où les mouvements des +marées possèdent une grande intensité. On conçoit dès lors que ces +mouvements de la masse totale des eaux suffisent à empêcher la glace de +se prendre, sauf bien entendu aux périodes hivernales où le froid +atteint −50°.</p> + +<p>Aussi, la traversée du canal est-elle un jeu, en comparaison des -difficultés terribles surmontées antérieurement par la <em>Gallia</em>.</p> +difficultés terribles surmontées antérieurement par la <i>Gallia</i>.</p> <p>A l'encontre de ses devanciers, le capitaine, jusqu'alors, n'a -pas jugé -à propos d'opérer, de loin en loin, sur la côte, des dépôts de vivres.</p> +pas jugé +à propos d'opérer, de loin en loin, sur la côte, des dépôts de vivres.</p> -<p>Ces dépôts, espacés sur la route probable du retour, sont -destinés à -subvenir aux besoins des explorateurs, au cas où, forcés d'abandonner -leur navire, ils tentent, suprême ressource, de revenir à pied, sur les -glaces, jusqu'aux établissements danois.</p> +<p>Ces dépôts, espacés sur la route probable du retour, sont +destinés à +subvenir aux besoins des explorateurs, au cas où, forcés d'abandonner +leur navire, ils tentent, suprême ressource, de revenir à pied, sur les +glaces, jusqu'aux établissements danois.</p> -<p>Ils sont enfouis profondément dans le sol et recouverts de +<p>Ils sont enfouis profondément dans le sol et recouverts de glace de -façon à échapper aux ours polaires. Mais on les surmonte généralement -d'un <em>cairn</em> ou signal de pierres amoncelées -régulièrement, pour bien en -reconnaître l'emplacement.</p> - -<p>Le capitaine de la <em>Gallia</em>, négligeant -cette sage prévoyance, est-il si -absolument certain de l'avenir, à moins toutefois qu'il ne veuille +façon à échapper aux ours polaires. Mais on les surmonte généralement +d'un <i>cairn</i> ou signal de pierres amoncelées +régulièrement, pour bien en +reconnaître l'emplacement.</p> + +<p>Le capitaine de la <i>Gallia</i>, négligeant +cette sage prévoyance, est-il si +absolument certain de l'avenir, à moins toutefois qu'il ne veuille tenter un tour de force qui ferait reculer les plus audacieux et revenir par une autre voie?</p> -<p>C'est ce que l'avenir pourra seul révéler.</p> +<p>C'est ce que l'avenir pourra seul révéler.</p> -<p>Le 20 juin, la goélette, voguant librement sur le canal, -reconnaît au -passage les étapes de Greely, alors qu'ayant abandonné son hivernage de +<p>Le 20 juin, la goélette, voguant librement sur le canal, +reconnaît au +passage les étapes de Greely, alors qu'ayant abandonné son hivernage de Fort-Conger, il ralliait Camp-Clay.</p> -<p>C'est d'abord le cap Léopold-de-Bush, puis la baie de -Karl-Ritter où -s'abrita la chaloupe à vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que -doubla la petite flottille de canots remorquée par la chaloupe.</p> +<p>C'est d'abord le cap Léopold-de-Bush, puis la baie de +Karl-Ritter où +s'abrita la chaloupe à vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que +doubla la petite flottille de canots remorquée par la chaloupe.</p> -<p>Le 21, on est en vue du cap Baird, à l'extrémité du fiord Archer, qui -forme la rive méridionale de la baie Lady-Franklin.</p> +<p>Le 21, on est en vue du cap Baird, à l'extrémité du fiord Archer, qui +forme la rive méridionale de la baie Lady-Franklin.</p> -<p>En face, on aperçoit la baie de la <em>Discovery</em>, -ainsi nommée en souvenir -de l'hivernage du second bâtiment de sir Georges Nares, puis la -péninsule du Soleil, surmontée de pics neigeux, hauts de huit cents -mètres, puis l'île Bellot, qui émerge, toute blanche, à une hauteur +<p>En face, on aperçoit la baie de la <i>Discovery</i>, +ainsi nommée en souvenir +de l'hivernage du second bâtiment de sir Georges Nares, puis la +péninsule du Soleil, surmontée de pics neigeux, hauts de huit cents +mètres, puis l'île Bellot, qui émerge, toute blanche, à une hauteur prodigieuse.</p> -<p>Au fond du havre se trouve, par 81° 44′ -de latitude Nord, et 64° 45′ -Ouest de Greenwich, invisible encore à pareille distance, la -construction en bois élevée par les Américains, avec des madriers -apportés de leur pays, et à laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger.</p> +<p>Au fond du havre se trouve, par 81° 44′ +de latitude Nord, et 64° 45′ +Ouest de Greenwich, invisible encore à pareille distance, la +construction en bois élevée par les Américains, avec des madriers +apportés de leur pays, et à laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger.</p> <p>D'Ambrieux fait stopper au cap Baird, descend avec quatre hommes et -recherche le cairn dans lequel Greely plaça une carte des régions -explorées par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le -récit abrégé de leurs travaux.</p> +recherche le cairn dans lequel Greely plaça une carte des régions +explorées par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le +récit abrégé de leurs travaux.</p> -<p>Le signal de pierres est aussitôt découvert à une faible +<p>Le signal de pierres est aussitôt découvert à une faible distance de la -côte. Les documents, en très bon état, ne paraissent pas avoir été -touchés depuis le mois d'août 1883.</p> +côte. Les documents, en très bon état, ne paraissent pas avoir été +touchés depuis le mois d'août 1883.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-132.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le signal de pierres est aussitôt -découvert.</div> +<div class="caption">Le signal de pierres est aussitôt +découvert.</div> </div> <p>Le capitaine, avant de les replacer dans leur enveloppe, ajoute sa -carte, avec cette seule mention au crayon: «marin français» et la date: +carte, avec cette seule mention au crayon: «marin français» et la date: 21 juin 1887.</p> -<p>Il reconnaît ensuite la configuration de la baie, constate +<p>Il reconnaît ensuite la configuration de la baie, constate que, par un -hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situé entre la péninsule du +hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situé entre la péninsule du Soleil -et l'île Bellot se trouve libre, et soudain, l'idée de visiter +et l'île Bellot se trouve libre, et soudain, l'idée de visiter Fort-Conger traverse son esprit.</p> <p>L'excellente carte de sir Georges Nares sous les yeux, il fait forcer la vapeur, traverse en quelques heures la baie de Lady-Franklin, alors que -le <em>Proteus</em>, portant la mission Greely, avait mis -sept jours à aborder!</p> +le <i>Proteus</i>, portant la mission Greely, avait mis +sept jours à aborder!</p> -<p>La nature hyperboréenne ménage de ces surprises à +<p>La nature hyperboréenne ménage de ces surprises à l'explorateur.</p> -<p>Bientôt, apparaît fort distinctement, à la lorgnette, le +<p>Bientôt, apparaît fort distinctement, à la lorgnette, le massif -bâtiment, tout noir de goudron.</p> +bâtiment, tout noir de goudron.</p> <p>Et comme jadis, quand le docteur lui remit la balle du fusil Mauser -extraite du flanc de l'ours, l'intrépide marin pâlit.</p> +extraite du flanc de l'ours, l'intrépide marin pâlit.</p> <p>Il vient d'apercevoir, flottant au-dessus de Fort-Conger, un pavillon!</p> <h3><a name="I-X" id="I-X">X</a></h3> -<div class="cdesc">L'expédition -Greely.—Déplorable parcimonie.—Seuls.—Pavillon allemand.—Le -salut.—Gaule et Germanie.—Le capitaine Vogel.—Pourquoi la <em>Germania</em> -est en avance d'une année.—Savants et industriels.—Exploration et pêche -à la baleine.—En enfants perdus.—Toujours en avant!—Approvisionnement -de charbon.—Traces du passage de Pregel.—Pourquoi la <em>Gallia</em> +<div class="cdesc">L'expédition +Greely.—Déplorable parcimonie.—Seuls.—Pavillon allemand.—Le +salut.—Gaule et Germanie.—Le capitaine Vogel.—Pourquoi la <i>Germania</i> +est en avance d'une année.—Savants et industriels.—Exploration et pêche +à la baleine.—En enfants perdus.—Toujours en avant!—Approvisionnement +de charbon.—Traces du passage de Pregel.—Pourquoi la <i>Gallia</i> oblique vers l'Est.—Le tombeau du capitaine Hall. </div> -<p>La mémorable expédition du lieutenant américain Greely<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a> +<p>La mémorable expédition du lieutenant américain Greely<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a> <a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, -très bien -conçue en théorie, offre cette particularité douloureuse, que dès le -début les ressources lui firent défaut.</p> +très bien +conçue en théorie, offre cette particularité douloureuse, que dès le +début les ressources lui firent défaut.</p> -<p>On ne reconnaît plus les citoyens de l'Union, qui ont +<p>On ne reconnaît plus les citoyens de l'Union, qui ont ordinairement le -dollar facile, à la parcimonie liardeuse montrée en cette occasion par -le ministère Blaine.</p> +dollar facile, à la parcimonie liardeuse montrée en cette occasion par +le ministère Blaine.</p> -<p>C'est à grand'peine, en effet, que le sénateur Conger put +<p>C'est à grand'peine, en effet, que le sénateur Conger put arracher, au -vote de ses collègues, un misérable crédit de 25,000 dollars pour faire -face aux frais d'une entreprise qui eût exigé cinq fois plus, au +vote de ses collègues, un misérable crédit de 25,000 dollars pour faire +face aux frais d'une entreprise qui eût exigé cinq fois plus, au minimum.</p> <p>Aussi, Greely, moins heureux que sir Georges Nares et le capitaine Hall, -ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni même d'un seul, +ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni même d'un seul, comme le second.</p> -<p>On dut se contenter de fréter un baleinier pour transporter, +<p>On dut se contenter de fréter un baleinier pour transporter, avec la -plus stricte économie, les explorateurs et leur matériel.</p> +plus stricte économie, les explorateurs et leur matériel.</p> -<p>Si le Congrès fut parcimonieux, l'armateur se montra +<p>Si le Congrès fut parcimonieux, l'armateur se montra franchement rapace, en exigeant, rien que pour conduire la mission de Saint-Jean de -Terre-Neuve à la baie de Franklin, la somme énorme de 19,000 dollars! -réduisant ainsi à 6,000 dollars les fonds nécessaires aux dépenses de +Terre-Neuve à la baie de Franklin, la somme énorme de 19,000 dollars! +réduisant ainsi à 6,000 dollars les fonds nécessaires aux dépenses de toute sorte.</p> <p>Si bien que Greely dut engager sa fortune personnelle pour permettre -l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hélas! non +l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hélas! non seulement le confort, mais encore l'essentiel.</p> -<p>C'est ainsi que la mission américaine, ne possédant pas de +<p>C'est ainsi que la mission américaine, ne possédant pas de navire pour hiverner pendant les froids terribles de la nuit polaire, dut construire -le bâtiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du sénateur +le bâtiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du sénateur Conger.</p> -<p>Ainsi abandonnés à eux-mêmes en plein enfer de glace, n'ayant +<p>Ainsi abandonnés à eux-mêmes en plein enfer de glace, n'ayant pas la -faculté d'abréger leur exil, en cas de succès rapide ou de désastre -immédiat, forcés d'attendre qu'on vînt les rapatrier après deux ou -peut-être trois ans, à peine outillés, insuffisamment approvisionnés, +faculté d'abréger leur exil, en cas de succès rapide ou de désastre +immédiat, forcés d'attendre qu'on vînt les rapatrier après deux ou +peut-être trois ans, à peine outillés, insuffisamment approvisionnés, n'est-on pas en droit de se demander quel but grandiose ils eussent pu atteindre, sans l'inconcevable incurie de leur gouvernement?</p> -<p>Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgré leur -pénurie, -firent plus encore que sir Georges Nares, équipé comme ne le fut jamais +<p>Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgré leur +pénurie, +firent plus encore que sir Georges Nares, équipé comme ne le fut jamais chef de mission arctique, et surent devancer les Anglais sur la -redoutable et mystérieuse voie polaire!</p> +redoutable et mystérieuse voie polaire!</p> -<p>Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'énergie +<p>Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'énergie aidant, lors -des deux hivers qu'ils passèrent dans le baraquement de la baie de +des deux hivers qu'ils passèrent dans le baraquement de la baie de Lady-Franklin.</p> -<p>Leurs infortunes commencèrent seulement quand, confiants dans +<p>Leurs infortunes commencèrent seulement quand, confiants dans la parole -donnée, incapables même de soupçonner qu'on pût négliger de leur porter -assistance, ils se mirent en route à travers les glaces, pour rallier -l'île de Littleton où rendez-vous avait été pris avec le steamer -<em>Proteus</em>.</p> +donnée, incapables même de soupçonner qu'on pût négliger de leur porter +assistance, ils se mirent en route à travers les glaces, pour rallier +l'île de Littleton où rendez-vous avait été pris avec le steamer +<i>Proteus</i>.</p> -<p>Fort-Conger, édifié avec un soin tout particulier, leur +<p>Fort-Conger, édifié avec un soin tout particulier, leur offrait, pour -une année encore, un asile où ils eussent pu éviter la catastrophe de +une année encore, un asile où ils eussent pu éviter la catastrophe de Camp-Clay.</p> -<p>Longue de vingt mètres, large de six, sur une hauteur de trois -mètres et -demi, solide comme un bloc, la maison en bois, après avoir vaillamment -résisté aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps.</p> +<p>Longue de vingt mètres, large de six, sur une hauteur de trois +mètres et +demi, solide comme un bloc, la maison en bois, après avoir vaillamment +résisté aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps.</p> -<p>A tel point, que quand après cinq années entières la <em>Gallia</em> +<p>A tel point, que quand après cinq années entières la <i>Gallia</i> vient -s'amarrer à trois encâblures, son capitaine étonné la trouve en -excellent état.</p> +s'amarrer à trois encâblures, son capitaine étonné la trouve en +excellent état.</p> -<p>Du reste, le pavillon qui flotte au mât toujours debout, +<p>Du reste, le pavillon qui flotte au mât toujours debout, montre -clairement que le fort vient de servir à un nouvel hivernage, car il +clairement que le fort vient de servir à un nouvel hivernage, car il est -matériellement impossible qu'un navire ait pu, cette année, précéder la -goélette à la baie Lady-Franklin.</p> +matériellement impossible qu'un navire ait pu, cette année, précéder la +goélette à la baie Lady-Franklin.</p> -<p>Ce pavillon séparé en trois bandes horizontales, une bande +<p>Ce pavillon séparé en trois bandes horizontales, une bande noire en haut, une blanche au milieu, une rouge en bas, d'Ambrieux l'a reconnu de @@ -6476,102 +6432,102 @@ loin.</p> <p>Il porte les couleurs de la marine de commerce allemande!</p> -<p>Plus de doute! le capitaine de la <em>Gallia</em> -vient de perdre la première +<p>Plus de doute! le capitaine de la <i>Gallia</i> +vient de perdre la première partie!...</p> -<p>«Eh bien! soit... dit-il au moment où la goélette reste +<p>«Eh bien! soit... dit-il au moment où la goélette reste immobile.</p> -<p>«Mais à moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer +<p>«Mais à moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer l'autre... la grande!...</p> -<p>«Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!»</p> +<p>«Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!»</p> -<p>A peine la grande enseigne est-elle déployée à la corne, que +<p>A peine la grande enseigne est-elle déployée à la corne, que par trois fois, le pavillon allemand s'abaisse avec courtoisie.</p> -<p>«Ils nous narguent, murmure l'officier français, qui depuis +<p>«Ils nous narguent, murmure l'officier français, qui depuis longtemps -est édifié sur la politesse teutonne.</p> +est édifié sur la politesse teutonne.</p> -<p>«N'importe!</p> +<p>«N'importe!</p> -<p>«Monsieur Vasseur, veillez à ce que le salut soit rendu -conformément au +<p>«Monsieur Vasseur, veillez à ce que le salut soit rendu +conformément au code international.</p> -<p>«Et maintenant, meinherr Pregel, à nous deux!»</p> +<p>«Et maintenant, meinherr Pregel, à nous deux!»</p> -<p>Suivi de quatre hommes et accompagné du docteur, le capitaine +<p>Suivi de quatre hommes et accompagné du docteur, le capitaine descendant -sur la glace qui forme un quai improvisé, se dirige sans plus tarder, +sur la glace qui forme un quai improvisé, se dirige sans plus tarder, vers Fort-Conger.</p> -<p>La porte s'ouvre hospitalièrement, et un grand jeune homme +<p>La porte s'ouvre hospitalièrement, et un grand jeune homme blond, le nez -harnaché de lunettes, de figure calme, régulière, fait quelques pas au +harnaché de lunettes, de figure calme, régulière, fait quelques pas au dehors, en saluant militairement.</p> -<p>«Monsieur, dit-il, en excellent français, mais avec l'accent -caractéristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de -premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalité.</p> +<p>«Monsieur, dit-il, en excellent français, mais avec l'accent +caractéristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de +premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalité.</p> -<p>«Soyez le bienvenu.</p> +<p>«Soyez le bienvenu.</p> -<p>—Et moi, monsieur, répond d'Ambrieux, je suis enchanté de +<p>—Et moi, monsieur, répond d'Ambrieux, je suis enchanté de rencontrer -pareille cordialité chez un homme dans lequel je pressens un loyal +pareille cordialité chez un homme dans lequel je pressens un loyal concurrent.</p> -<p>«Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de +<p>«Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de M. Pregel.</p> -<p>—Je suis, en effet, second capitaine de la <em>Germania</em>, -équipée pour +<p>—Je suis, en effet, second capitaine de la <i>Germania</i>, +équipée pour l'exploration dont M. Pregel est le chef.</p> -<p>«Mon nom est Frédéric Vogel.</p> +<p>«Mon nom est Frédéric Vogel.</p> -<p>—Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la <em>Gallia</em>, +<p>—Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la <i>Gallia</i>, partie de -France pour explorer les régions hyperboréennes.</p> +France pour explorer les régions hyperboréennes.</p> -<p>«Vous savez sans doute la cause déterminante de cette -expédition à -laquelle je ne pensais guère il y a un peu plus d'un an.</p> +<p>«Vous savez sans doute la cause déterminante de cette +expédition à +laquelle je ne pensais guère il y a un peu plus d'un an.</p> -<p>—Notre chef ne nous en a point fait mystère.</p> +<p>—Notre chef ne nous en a point fait mystère.</p> -<p>«Il a, dès le début, annoncé que nous aurions l'honneur de +<p>«Il a, dès le début, annoncé que nous aurions l'honneur de nous mesurer -avec des Français, sur ce redoutable champ de bataille, et vous -l'avouerai-je, capitaine, l'idée de cette lutte pacifique où la gloire -de nos patries respectives est en jeu, a été pour tous un stimulant -irrésistible.</p> +avec des Français, sur ce redoutable champ de bataille, et vous +l'avouerai-je, capitaine, l'idée de cette lutte pacifique où la gloire +de nos patries respectives est en jeu, a été pour tous un stimulant +irrésistible.</p> -<p>—Au point que vous avez vaillamment employé le temps écoulé +<p>—Au point que vous avez vaillamment employé le temps écoulé depuis -notre défi.</p> +notre défi.</p> -<p>«Je vous en félicite, capitaine, et sans arrière-pensée.</p> +<p>«Je vous en félicite, capitaine, et sans arrière-pensée.</p> -<p>«La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux -pour être -digne de tels adversaires.»</p> +<p>«La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux +pour être +digne de tels adversaires.»</p> -<p>Pendant cet échange de politesses, d'Ambrieux et ses hommes -étaient -rentrés à Fort-Conger, aménagé comme au -temps de Greely, mais encombré -de futailles exhalant l'odeur particulière à l'huile de baleine.</p> +<p>Pendant cet échange de politesses, d'Ambrieux et ses hommes +étaient +rentrés à Fort-Conger, aménagé comme au +temps de Greely, mais encombré +de futailles exhalant l'odeur particulière à l'huile de baleine.</p> <p>Puis la conversation continua entre les deux capitaines, toujours -courtoise, mais un peu alambiquée chez l'Allemand, concise et -parfaitement correcte chez le Français.</p> +courtoise, mais un peu alambiquée chez l'Allemand, concise et +parfaitement correcte chez le Français.</p> <div class="illu"> @@ -6583,144 +6539,144 @@ les deux capitaines.</div> </div> -<p>Comme le capitaine Vogel n'avait rien à cacher, il édifia +<p>Comme le capitaine Vogel n'avait rien à cacher, il édifia volontiers -d'Ambrieux sur les causes très simples qui avaient permis à la -<em>Germania</em> de gagner une année entière.</p> +d'Ambrieux sur les causes très simples qui avaient permis à la +<i>Germania</i> de gagner une année entière.</p> -<p>Après avoir accepté le défi porté par l'officier français, +<p>Après avoir accepté le défi porté par l'officier français, Pregel, -sachant à quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps.</p> +sachant à quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps.</p> -<p>Jouissant d'une haute et légitime considération dans le monde +<p>Jouissant d'une haute et légitime considération dans le monde savant, -fort bien vu à la Grande-Chancellerie, il sut mettre en œuvre et très -à propos de puissantes influences, et réussit à se faire accorder un -crédit considérable.</p> +fort bien vu à la Grande-Chancellerie, il sut mettre en œuvre et très +à propos de puissantes influences, et réussit à se faire accorder un +crédit considérable.</p> -<p>Bien muni d'argent, il se rendit sans désemparer à Bremerhaven -où il +<p>Bien muni d'argent, il se rendit sans désemparer à Bremerhaven +où il savait trouver des navires baleiniers. A l'exemple de Greely, il -affréta -l'un d'eux, dont le capitaine était par hasard de ses amis. Ce -bâtiment, -un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, était, vu la saison, -complètement approvisionné, avec son équipage tout prêt. Circonstance -particulièrement favorable qui permettait à Pregel d'économiser un +affréta +l'un d'eux, dont le capitaine était par hasard de ses amis. Ce +bâtiment, +un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, était, vu la saison, +complètement approvisionné, avec son équipage tout prêt. Circonstance +particulièrement favorable qui permettait à Pregel d'économiser un temps -si précieux, au sortir de l'hiver.</p> +si précieux, au sortir de l'hiver.</p> -<p>Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes sûrs, +<p>Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes sûrs, aguerris -déjà par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux -géographiques.</p> +déjà par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux +géographiques.</p> <p>Comme les baleines sont encore abondantes au bassin de Hall et au -détroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant -les frais généraux, que le vapeur, affrété pour trois ans, aurait toute -liberté de faire la pêche, à condition que le prix de chaque tonne -d'huile entrerait en déduction de ces frais.</p> +détroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant +les frais généraux, que le vapeur, affrété pour trois ans, aurait toute +liberté de faire la pêche, à condition que le prix de chaque tonne +d'huile entrerait en déduction de ces frais.</p> -<p>Géographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi très +<p>Géographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi très pratique!</p> -<p>Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de <em>Germania</em>, -peut-être en souvenir de l'expédition de Koldeway, peut-être aussi, +<p>Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de <i>Germania</i>, +peut-être en souvenir de l'expédition de Koldeway, peut-être aussi, parce qu'il symbolisait la patrie. Imitant sans le savoir son rival qui -avait personnifié dans sa goélette la pensée de la vieille Gaule.</p> +avait personnifié dans sa goélette la pensée de la vieille Gaule.</p> -<p>Pregel déploya une telle activité, que tous ces préparatifs étaient -achevés en trois semaines. Le 10 juin 1886, la <em>Germania</em> -appareillait à -la nuit, mystérieusement, et quittait les bouches du Weser pour une +<p>Pregel déploya une telle activité, que tous ces préparatifs étaient +achevés en trois semaines. Le 10 juin 1886, la <i>Germania</i> +appareillait à +la nuit, mystérieusement, et quittait les bouches du Weser pour une destination inconnue.</p> -<p>A cette époque, d'Ambrieux venait seulement d'élaborer avec +<p>A cette époque, d'Ambrieux venait seulement d'élaborer avec les -ingénieurs de la maison Normand les plans de la future <em>Gallia</em>!</p> +ingénieurs de la maison Normand les plans de la future <i>Gallia</i>!</p> -<p>La traversée fut rude pour la <em>Germania</em> -qui mit près de six semaines à -atteindre Fort-Conger après des difficultés infinies.</p> +<p>La traversée fut rude pour la <i>Germania</i> +qui mit près de six semaines à +atteindre Fort-Conger après des difficultés infinies.</p> -<p>Le bâtiment fut réparé en vue de l'hivernage et largement -approvisionné. -Il avait été décidé, pour éviter l'encombrement à bord du baleinier, +<p>Le bâtiment fut réparé en vue de l'hivernage et largement +approvisionné. +Il avait été décidé, pour éviter l'encombrement à bord du baleinier, qu'une partie des matelots avec les membres de la mission et les trois -équipages de chiens, passeraient la nuit arctique à Fort-Conger, et que -le navire chercherait, non loin de là, une bonne station.</p> +équipages de chiens, passeraient la nuit arctique à Fort-Conger, et que +le navire chercherait, non loin de là , une bonne station.</p> -<p>Pendant les mois d'août et de septembre, Pregel fit en -traîneau, avec -ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchanté -des résultats.</p> +<p>Pendant les mois d'août et de septembre, Pregel fit en +traîneau, avec +ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchanté +des résultats.</p> -<p>Puis le terrible hiver boréal immobilisa jusqu'à la fin +<p>Puis le terrible hiver boréal immobilisa jusqu'à la fin d'avril 1887 les -explorateurs qui, du reste, le supportèrent à merveille.</p> +explorateurs qui, du reste, le supportèrent à merveille.</p> -<p>Depuis le commencement de mai, Pregel était reparti dans une -chaloupe à -vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dégagé des glaces, -avait commencé la pêche.</p> +<p>Depuis le commencement de mai, Pregel était reparti dans une +chaloupe à +vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dégagé des glaces, +avait commencé la pêche.</p> -<p>Non sans succès, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait -déjà plus -qu'à moitié rempli Fort-Conger du produit de ses captures.</p> +<p>Non sans succès, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait +déjà plus +qu'à moitié rempli Fort-Conger du produit de ses captures.</p> -<p>«Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le -deuxième retour -de la <em>Germania</em>, qui doit, d'ici quinze jours, +<p>«Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le +deuxième retour +de la <i>Germania</i>, qui doit, d'ici quinze jours, terminer pour cette -année sa campagne de pêche.</p> +année sa campagne de pêche.</p> -<p>«Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier -traîneau, et -nous emmènera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre.</p> +<p>«Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier +traîneau, et +nous emmènera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre.</p> -<p>«Nous hivernerons là où notre chef aura décidé; afin de procéder, par -échelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin.</p> +<p>«Nous hivernerons là où notre chef aura décidé; afin de procéder, par +échelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin.</p> -<p>«Puis... au hasard des événements!... avec le secours de Dieu +<p>«Puis... au hasard des événements!... avec le secours de Dieu et pour -la patrie!»</p> +la patrie!»</p> -<p>Malgré son calme apparent, d'Ambrieux n'était pas sans -inquiétude en -entrant à Fort-Conger. Mais ce récit qui eût pu émouvoir un homme moins -vigoureusement trempé, le rasséréna tout à fait.</p> +<p>Malgré son calme apparent, d'Ambrieux n'était pas sans +inquiétude en +entrant à Fort-Conger. Mais ce récit qui eût pu émouvoir un homme moins +vigoureusement trempé, le rasséréna tout à fait.</p> -<p>Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalité, feignit de +<p>Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalité, feignit de ne pas -remarquer qu'il avait peut-être essayé de le décourager, et ne voulant -pas être en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux -apportés d'Europe.</p> +remarquer qu'il avait peut-être essayé de le décourager, et ne voulant +pas être en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux +apportés d'Europe.</p> -<p>Vogel, privé de nouvelles depuis un an, accepta sans hésiter, +<p>Vogel, privé de nouvelles depuis un an, accepta sans hésiter, et avec -les plus vifs témoignages de gratitude, ce présent dont il appréciait -toute la valeur. Et d'Ambrieux revint à bord tout rayonnant.</p> +les plus vifs témoignages de gratitude, ce présent dont il appréciait +toute la valeur. Et d'Ambrieux revint à bord tout rayonnant.</p> -<p>«Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand +<p>«Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand il fut seul avec son chef.</p> -<p>«Mauvaises, n'est-ce pas?</p> +<p>«Mauvaises, n'est-ce pas?</p> -<p>«Mais qu'importe!</p> +<p>«Mais qu'importe!</p> -<p>—Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchanté de la +<p>—Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchanté de la rencontre.</p> -<p>«Pardieu? j'étais bien fou de me mettre ainsi martel en tête, +<p>«Pardieu? j'étais bien fou de me mettre ainsi martel en tête, et de -regarder la partie sinon comme perdue tout à fait, du moins comme -sérieusement compromise.</p> +regarder la partie sinon comme perdue tout à fait, du moins comme +sérieusement compromise.</p> <p>—Ainsi, vos inductions fournies par la balle Mauser et le gilet de -provenance allemande étaient réelles.</p> +provenance allemande étaient réelles.</p> <p>—Absolument!</p> @@ -6728,303 +6684,303 @@ provenance allemande étaient réelles.</p> <p>—Un de ses lieutenants.</p> -<p>«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle.</p> +<p>«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle.</p> -<p>—Et cela ne vous inquiète pas?</p> +<p>—Et cela ne vous inquiète pas?</p> -<p>—En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à -dédaigner, loin -de là.</p> +<p>—En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à +dédaigner, loin +de là .</p> -<p>—Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande.</p> +<p>—Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande.</p> -<p>—Reste à savoir comment elle sera employée.</p> +<p>—Reste à savoir comment elle sera employée.</p> -<p>«Jusqu'à présent la mise en œuvre des moyens d'action me +<p>«Jusqu'à présent la mise en œuvre des moyens d'action me rassure; car -j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant -opiniâtrement les sentiers battus.</p> +j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant +opiniâtrement les sentiers battus.</p> -<p>—Des hommes à système et à formule...</p> +<p>—Des hommes à système et à formule...</p> -<p>«Tant mieux! l'imprévu les déroute.</p> +<p>«Tant mieux! l'imprévu les déroute.</p> -<p>—Et moins désintéressés que nous, à coup sûr!</p> +<p>—Et moins désintéressés que nous, à coup sûr!</p> -<p>«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, +<p>«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, pour -amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là-bas -tous les atomes des forces dépensées!</p> +amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là -bas +tous les atomes des forces dépensées!</p> -<p>«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent +<p>«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent l'argent, -hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau!</p> +hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau!</p> -<p>«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a -fait jusqu'à +<p>«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a +fait jusqu'à ce jour.</p> -<p>«Tandis que nous, docteur...</p> +<p>«Tandis que nous, docteur...</p> -<p>—Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants -perdus... à la -française!</p> +<p>—Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants +perdus... à la +française!</p> -<p>—Et tant que subsistera une planche de la <em>Gallia</em>, +<p>—Et tant que subsistera une planche de la <i>Gallia</i>, tant qu'un homme restera debout, tant qu'une pulsation battra au cœur du dernier -d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant!</p> +d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant!</p> -<p>«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le +<p>«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on -ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de -son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus -puissantes individualités: en retraite!</p> +ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de +son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus +puissantes individualités: en retraite!</p> -<p>—Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux +<p>—Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux qui ne -possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les +possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les pieds -sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques.</p> +sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques.</p> -<p>—Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère -goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne -s'est avancé.</p> +<p>—Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère +goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne +s'est avancé.</p> -<p>—Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'<em>Alert</em>, -par 82° 24′, et nous -sommes déjà par 81° 44′.</p> +<p>—Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'<i>Alert</i>, +par 82° 24′, et nous +sommes déjà par 81° 44′.</p> <p>—Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la -conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses -navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin.</p> +conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses +navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin.</p> -<p>«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.»</p> +<p>«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.»</p> -<p>Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à +<p>Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à l'immense -radeau de glace, la <em>Gallia</em> suivit à peu près la -route de l'<em>Alert</em>, -cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°, -d'immenses dépôts de charbon de terre.</p> +radeau de glace, la <i>Gallia</i> suivit à peu près la +route de l'<i>Alert</i>, +cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°, +d'immenses dépôts de charbon de terre.</p> -<p>Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, +<p>Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, qui fait -suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de +suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de Kennedy.</p> -<p>Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux +<p>Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches de lignite<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> -placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de -huit mètres.</p> +placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de +huit mètres.</p> -<p>Cette particularité rend l'extraction du combustible très +<p>Cette particularité rend l'extraction du combustible très facile, et le -capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées -pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur.</p> +capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées +pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur.</p> <p>Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui -sévit là-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à -bord une cargaison complète du précieux combustible.</p> +sévit là -bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à +bord une cargaison complète du précieux combustible.</p> -<p>Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son +<p>Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son calorique -pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un -chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors.</p> +pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un +chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors.</p> -<p>Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la +<p>Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les -plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce -gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits +plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce +gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits actuels.</p> -<p>En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne +<p>En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que -la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à -première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des -cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés.</p> +la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à +première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des +cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés.</p> -<p>Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des +<p>Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des peupliers, -des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de -conifères!</p> +des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de +conifères!</p> -<p>Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où +<p>Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où l'herbe -elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui -montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les -bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet.</p> - -<p>Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins -intéressé -par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille -prosaïquement -le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait +elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui +montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les +bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet.</p> + +<p>Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins +intéressé +par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille +prosaïquement +le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait quelque chose.</p> -<p>Au bout d'une heure à peine, il a trouvé.</p> +<p>Au bout d'une heure à peine, il a trouvé.</p> <p>Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de -tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un -petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer.</p> +tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un +petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer.</p> <p>Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc -carbonifère...</p> +carbonifère...</p> -<p>La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage +<p>La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage du -combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier, -reprit son envolée vers le Nord.</p> +combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier, +reprit son envolée vers le Nord.</p> -<p>On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers -l'extrême -Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut -définitivement pris dans les glaces le 1<sup>er</sup> +<p>On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers +l'extrême +Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut +définitivement pris dans les glaces le 1<sup>er</sup> septembre 1875.</p> -<p>Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur +<p>Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur anglais, d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par -l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers +l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers le -point où le <em>Polaris</em> hiverna en 1872.</p> +point où le <i>Polaris</i> hiverna en 1872.</p> <p>Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant -régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, +régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, Kennedy -et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le -lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du -canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant, -qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en -s'infléchissant au point d'hivernage de l'<em>Alert</em>, +et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le +lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du +canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant, +qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en +s'infléchissant au point d'hivernage de l'<i>Alert</i>, se dirige d'Est en -Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich.</p> +Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich.</p> -<p>Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant +<p>Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres -obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie +obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de -pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest -des glaces en dérive, et les accumuleront au point si +pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest +des glaces en dérive, et les accumuleront au point si malencontreusement -choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan -Paléocrystique.</p> +choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan +Paléocrystique.</p> -<p>Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne +<p>Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne seraient-elles pas -plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° +plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° 23′ et -entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression +entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression Nord-Est des Terres de Grant?</p> -<p>Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se +<p>Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se dirigeant au -Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° +Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° 20′ 23″. -Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante -kilomètres de là, fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3′ -vers le pôle.</p> +Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante +kilomètres de là , fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3′ +vers le pôle.</p> -<p>Le capitaine de la <em>Gallia</em> espérait donc, -et selon toute probabilité, -trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus -débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord.</p> +<p>Le capitaine de la <i>Gallia</i> espérait donc, +et selon toute probabilité, +trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus +débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord.</p> -<p>Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions.</p> +<p>Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions.</p> -<p>La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du <em>Polaris</em>, +<p>La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du <i>Polaris</i>, bien -reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit, -avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié -détruit.</p> +reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit, +avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié +détruit.</p> -<p>La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon -état. -L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait -profondément graver quelques lignes n'a pas souffert.</p> +<p>La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon +état. +L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait +profondément graver quelques lignes n'a pas souffert.</p> -<p>Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention +<p>Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le -récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore.</p> +récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore.</p> -<p>Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière +<p>Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière laquelle est -appuyé le support qui maintient la planche.</p> +appuyé le support qui maintient la planche.</p> -<p>L'inscription, très lisible, est ainsi conçue:</p> +<p>L'inscription, très lisible, est ainsi conçue:</p> -<div class="c"><span class="small">A LA MÉMOIRE<br /> +<div class="c"><span class="small">A LA MÉMOIRE<br /> DE</span><br /> CHARLES FRANCIS HAAL<br /> -<em>Commandant du steamer le</em> «Polaris» <em>de -la marine des Etats-Unis</em><br /> -<em>chef de l'expédition au Pôle Nord</em>.<br /> +<i>Commandant du steamer le</i> «Polaris» <i>de +la marine des Etats-Unis</i><br /> +<i>chef de l'expédition au Pôle Nord</i>.<br /> <br /> MORT LE 8 NOVEMBRE 1871<br /> -AGÉ DE 50 ANS<br /> +AGÉ DE 50 ANS<br /> <span class="small">Je suis la -résurrection et la vie; celui qui croit en moi, +résurrection et la vie; celui qui croit en moi, encore qu'il soit mort, vivra.</span></div> -<p>L'officier français et ses hommes se découvrirent avec respect +<p>L'officier français et ses hommes se découvrirent avec respect devant la -tombe de cette noble victime, tout émus, malgré leur fermeté, de cette -mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins épargna au vaillant -Américain le spectacle de la lâcheté de son équipage, allemand, hélas!</p> +tombe de cette noble victime, tout émus, malgré leur fermeté, de cette +mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins épargna au vaillant +Américain le spectacle de la lâcheté de son équipage, allemand, hélas!</p> -<p>Ce pieux pèlerinage accompli, le capitaine rallia la goélette +<p>Ce pieux pèlerinage accompli, le capitaine rallia la goélette non sans -avoir constaté, près de la tombe solitaire, les vestiges du passage de +avoir constaté, près de la tombe solitaire, les vestiges du passage de quelques hommes.</p> -<p>A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, édifiés aussi par +<p>A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, édifiés aussi par les -travaux des Anglais et des Américains, suivent la direction choisie par +travaux des Anglais et des Américains, suivent la direction choisie par d'Ambrieux.</p> <h3><a name="I-XI" id="I-XI">XI</a></h3> <div class="cdesc">Au -point où jamais vaisseau n'est parvenu.—La mer Paléocrystique de sir -Georges Nares.—Conclusions prématurées.—Vérité aujourd'hui, erreur +point où jamais vaisseau n'est parvenu.—La mer Paléocrystique de sir +Georges Nares.—Conclusions prématurées.—Vérité aujourd'hui, erreur demain.—La mer des vieilles glaces n'existe plus.—Le second pack.—La -goélette arrêtée par la banquise.—En traîneau.—Pour transporter les -provisions, mais non les hommes.—Bain qui eût pu être mortel.—Quitte -pour la peur.—Hygiène arctique.</div> +goélette arrêtée par la banquise.—En traîneau.—Pour transporter les +provisions, mais non les hommes.—Bain qui eût pu être mortel.—Quitte +pour la peur.—Hygiène arctique.</div> -<p>«Capitaine! 83° 8′ 6″!... s'écrie tout +<p>«Capitaine! 83° 8′ 6″!... s'écrie tout joyeux le second qui vient de faire le point.</p> <p>—Bravo! mon vieux Berchou; ton calcul est d'accord avec le mien, et la -goélette se trouve effectivement par 83° 8′ 6″ +goélette se trouve effectivement par 83° 8′ 6″ de latitude.</p> -<p>—Et nous avons dépassé sir Georges Nares, dit à son tour le +<p>—Et nous avons dépassé sir Georges Nares, dit à son tour le docteur -accoudé à la table du carré.</p> +accoudé à la table du carré.</p> -<p>—Oh! de si peu!... pas même d'un degré!</p> +<p>—Oh! de si peu!... pas même d'un degré!</p> <p>—C'est toujours cela!</p> -<p>«Du moins pouvons-nous dire avec fierté que jamais navire -n'est allé si -loin vers le Pôle.</p> +<p>«Du moins pouvons-nous dire avec fierté que jamais navire +n'est allé si +loin vers le Pôle.</p> -<p>—Vous oubliez, docteur, que selon toutes présomptions, +<p>—Vous oubliez, docteur, que selon toutes présomptions, meinherr Pregel -doit, actuellement, posséder sur nous une avance notable.</p> +doit, actuellement, posséder sur nous une avance notable.</p> <p>—Ah! diable!... encore ce personnage qui m'inspire de confiance la plus @@ -7032,583 +6988,583 @@ franche antipathie.</p> <p>—D'accord, mon ami.</p> -<p>«Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu'à -méconnaître à -l'homme une réelle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions -d'un navire, son mérite est d'autant -plus grand, pour s'être avancé, +<p>«Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu'à +méconnaître à +l'homme une réelle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions +d'un navire, son mérite est d'autant +plus grand, pour s'être avancé, sur une pareille coquille de noix, au milieu d'un tel chaos!</p> -<p>—Vous supposez qu'il nous précède, mais vous n'en êtes pas +<p>—Vous supposez qu'il nous précède, mais vous n'en êtes pas certain.</p> -<p>«Qui sait s'il n'est pas pincé au fond de quelque cul-de-sac, -ou serré +<p>«Qui sait s'il n'est pas pincé au fond de quelque cul-de-sac, +ou serré entre deux blocs!</p> -<p>—Nous avons passé en dépit de tout, donc il a pu et dû en +<p>—Nous avons passé en dépit de tout, donc il a pu et dû en faire autant.</p> -<p>«Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme à s'être arrêté en +<p>«Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme à s'être arrêté en chemin, -quelque épouvantable que soit ce chemin.»</p> +quelque épouvantable que soit ce chemin.»</p> -<p>... On est au 26 juin, et les membres de l'état-major vont -après -l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donné la latitude, -savourer le menu élaboré par Monsieur Dumas.</p> +<p>... On est au 26 juin, et les membres de l'état-major vont +après +l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donné la latitude, +savourer le menu élaboré par Monsieur Dumas.</p> -<p>Ils paraissent radieux en constatant que, en dépit des +<p>Ils paraissent radieux en constatant que, en dépit des affirmations de -sir Georges Nares, la <em>Gallia</em> est arrivée là où le +sir Georges Nares, la <i>Gallia</i> est arrivée là où le marin anglais -déclarait qu'il y avait impossibilité matérielle.</p> +déclarait qu'il y avait impossibilité matérielle.</p> <p>La conversation continue entre le capitaine, le docteur, le second et le lieutenant.</p> -<p>Le docteur, habitué professionnellement à ne poser de +<p>Le docteur, habitué professionnellement à ne poser de conclusions -qu'après certitude absolue, critique vertement le commandant de -l'<em>Alert</em> pour avoir affirmé, avec tant d'autorité, -des faits démentis -peu après par l'évidence.</p> +qu'après certitude absolue, critique vertement le commandant de +l'<i>Alert</i> pour avoir affirmé, avec tant d'autorité, +des faits démentis +peu après par l'évidence.</p> -<p>«Peut-être êtes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le +<p>«Peut-être êtes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le second presque timidement.</p> -<p>«Car enfin, sir Georges était de bonne foi, et tout autre eût +<p>«Car enfin, sir Georges était de bonne foi, et tout autre eût pu se -tromper à sa place.</p> +tromper à sa place.</p> <p>—Mais, du moins, on ne se pose pas en arbitre impeccable et... -décourageant.</p> +décourageant.</p> -<p>«Avez-vous lu sa relation?</p> +<p>«Avez-vous lu sa relation?</p> -<p>—J'attends l'hivernage pour l'étudier à loisir.</p> +<p>—J'attends l'hivernage pour l'étudier à loisir.</p> <p>—Bon! laissez-moi donc vous en citer un passage, et vous jugerez -combien sont imprudentes ses appréciations.</p> +combien sont imprudentes ses appréciations.</p> -<p>«Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la -bibliothèque -un volume qu'il ouvre à une page cornée.</p> +<p>«Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la +bibliothèque +un volume qu'il ouvre à une page cornée.</p> -<p>«... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, +<p>«... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, l'interminable pack -semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrière -de débris entassés; dans l'extrême éloignement, il se confondait avec +semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrière +de débris entassés; dans l'extrême éloignement, il se confondait avec l'horizon.</p> -<p>«... C'est bien la <em>mer Paléocrystique</em>, -ou mer des vieilles glaces...»</p> +<p>«... C'est bien la <i>mer Paléocrystique</i>, +ou mer des vieilles glaces...»</p> <p>A ces mots, le lecteur s'interrompt.</p> -<p>—Moi, d'abord, je l'eusse appelée: <em>Paléocristallique</em>, +<p>—Moi, d'abord, je l'eusse appelée: <i>Paléocristallique</i>, en me -conformant à l'étymologie tirée des deux mots grecs: παλαιός, +conformant à l'étymologie tirée des deux mots grecs: παλαιός, ancien, et κρύσταλλος, cristal.</p> <p>—Voyons, docteur, dit le capitaine, soyez plus indulgent... -c'est là -une vétille, que diable!</p> +c'est là +une vétille, que diable!</p> <p>—Soit! je continue mon extrait qui condamne si bien son auteur.</p> -<p>«... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans +<p>«... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans notre champ de vision qui, cependant, pourrait embrasser un arc de cent vingt -degrés!</p> +degrés!</p> -<p>«Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre élevée ne +<p>«Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre élevée ne peut -exister à une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre -kilomètres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne +exister à une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre +kilomètres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne s'apercevait dans les cinquante milles qui formaient l'horizon de notre -échauguette.»</p> +échauguette.»</p> <p>—Cela, docteur, c'est de l'observation exacte, dit le second.</p> -<p>—Soit, mais la conclusion qui en découle est au moins -prématurée.</p> +<p>—Soit, mais la conclusion qui en découle est au moins +prématurée.</p> -<p>«Ecoutez-la.</p> +<p>«Ecoutez-la.</p> -<p>«... Nous tenons donc pour sûr, continue sir Georges, que -depuis la côte -de Grinnel, par 83° de latitude, jusqu'au -quatre-vingt-quatrième -parallèle, s'étend le formidable pack qu'ont eu à combattre Markham et -ses compagnons.»</p> +<p>«... Nous tenons donc pour sûr, continue sir Georges, que +depuis la côte +de Grinnel, par 83° de latitude, jusqu'au +quatre-vingt-quatrième +parallèle, s'étend le formidable pack qu'ont eu à combattre Markham et +ses compagnons.»</p> -<p>«Sir Georges aurait dû ajouter: à l'heure présente; puisque <em>rien +<p>«Sir Georges aurait dû ajouter: à l'heure présente; puisque <i>rien ne -subsistait de ce pack</em>, auquel il accorde de confiance un -degré, soit -111 kilomètres d'épaisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy -contemplait cinq ans après ce même horizon.</p> +subsistait de ce pack</i>, auquel il accorde de confiance un +degré, soit +111 kilomètres d'épaisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy +contemplait cinq ans après ce même horizon.</p> -<p>«Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne +<p>«Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne continue -pas à se tromper tout comme un simple mortel.</p> - -<p>«... A la sortie du détroit de Robeson, les rivages -s'orientent à -l'Ouest d'un côté, au Nord-Est de l'autre—ce qui est vrai—forment les -bornes d'une étendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'à -présent consiste en floes énormes, dont l'épaisseur varie entre -quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mètres). Ils s'exhaussent par -l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches supérieures; +pas à se tromper tout comme un simple mortel.</p> + +<p>«... A la sortie du détroit de Robeson, les rivages +s'orientent à +l'Ouest d'un côté, au Nord-Est de l'autre—ce qui est vrai—forment les +bornes d'une étendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'à +présent consiste en floes énormes, dont l'épaisseur varie entre +quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mètres). Ils s'exhaussent par +l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches supérieures; le -poids surincombant s'accroît de plus en plus, et peu à peu change les -névés en glaces.</p> +poids surincombant s'accroît de plus en plus, et peu à peu change les +névés en glaces.</p> -<p>«Nombre de raisons nous portent à assigner à cette mer de <em>vieux -glaçons</em>—il y tient, le commodore—une superficie -considérable. On n'y +<p>«Nombre de raisons nous portent à assigner à cette mer de <i>vieux +glaçons</i>—il y tient, le commodore—une superficie +considérable. On n'y voit point d'oiseaux sauvages se diriger vers le Nord, comme ce serait -le cas s'il existait, dans cette région, une terre de quelque étendue. -En outre, un océan complètement couvert de glaces, et où les courants -froids détruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne -saurait servir d'habitation aux vertébrés amphibies ou marins... les -faucons qui font leur proie d'espèces aquatiques ont disparu, etc.»</p> +le cas s'il existait, dans cette région, une terre de quelque étendue. +En outre, un océan complètement couvert de glaces, et où les courants +froids détruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne +saurait servir d'habitation aux vertébrés amphibies ou marins... les +faucons qui font leur proie d'espèces aquatiques ont disparu, etc.»</p> -<p>«Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une voûte -épaisse -de cent pieds... des eaux inhabitées... une atmosphère déserte.</p> +<p>«Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une voûte +épaisse +de cent pieds... des eaux inhabitées... une atmosphère déserte.</p> -<p>«Et comme conclusion, le morceau que j'offre à vos méditations:</p> +<p>«Et comme conclusion, le morceau que j'offre à vos méditations:</p> -<p>«... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans +<p>«... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans l'espace compris entre la limite de notre vue et l'axe septentrional du globe, -cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traîneaux. -Soixante milles (cent dix kilomètres) de ces glaces que nous savons -maintenant s'étendre au Nord du cap Joseph-Henri, <em>présentent +cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traîneaux. +Soixante milles (cent dix kilomètres) de ces glaces que nous savons +maintenant s'étendre au Nord du cap Joseph-Henri, <i>présentent une -barrière qu'il sera impossible</em> -<em>de traverser</em> par les méthodes -actuellement employées: <em>aussi, je crois pouvoir affirmer, +barrière qu'il sera impossible</i> +<i>de traverser</i> par les méthodes +actuellement employées: <i>aussi, je crois pouvoir affirmer, sans aucune -hésitation, que jamais on ne pourra atteindre le Pôle Nord par la route -du détroit de Smith!</em>...</p> +hésitation, que jamais on ne pourra atteindre le Pôle Nord par la route +du détroit de Smith!</i>...</p> -<p>«De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre +<p>«De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre capitaine -avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catégoriques de +avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catégoriques de sir -Georges, la <em>Gallia</em>, ici présente, n'aurait eu qu'à faire machine en -arrière, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le détroit de Robeson.</p> +Georges, la <i>Gallia</i>, ici présente, n'aurait eu qu'à faire machine en +arrière, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le détroit de Robeson.</p> -<p>—Mais, reprend le second, ennuyé de voir un marin se tromper, +<p>—Mais, reprend le second, ennuyé de voir un marin se tromper, ce marin -fût-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris à -l'Occident du 65e degré de longitude Ouest de Greenwich.</p> +fût-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris à +l'Occident du 65e degré de longitude Ouest de Greenwich.</p> -<p>«Si nous avons pu nous élever jusqu'ici, peut-être les +<p>«Si nous avons pu nous élever jusqu'ici, peut-être les vieilles glaces -sont-elles toujours là-bas, pour empêcher le passage entre 65° -et 70° +sont-elles toujours là -bas, pour empêcher le passage entre 65° +et 70° Ouest.</p> -<p>—J'ai prévu l'objection, et j'y répondrai par l'extrait d'une +<p>—J'ai prévu l'objection, et j'y répondrai par l'extrait d'une relation -qui vaut bien celle du commandant de l'<em>Alert</em>.</p> +qui vaut bien celle du commandant de l'<i>Alert</i>.</p> -<p>«Voici ce que vit, cinq ans après, un des lieutenants de +<p>«Voici ce que vit, cinq ans après, un des lieutenants de Greely, le -docteur Pavy, un Français, celui-là. Parti le 31 mars 1882, en -traîneau, -de Fort-Conger, par un froid de −34°, Pavy -arrive le 11 mars à la baie de -Floeberg où hiverna l'<em>Alert</em> en 1876. Il examine du +docteur Pavy, un Français, celui-là . Parti le 31 mars 1882, en +traîneau, +de Fort-Conger, par un froid de −34°, Pavy +arrive le 11 mars à la baie de +Floeberg où hiverna l'<i>Alert</i> en 1876. Il examine du haut de la falaise -qui servit d'observatoire à sir Georges, le pack formé de blocs rudes, -montagneux, mais ne <em>rencontre plus traces de ces banquises -paléocrystiques</em> épaisses de 25 et 30 mètres au moins.</p> +qui servit d'observatoire à sir Georges, le pack formé de blocs rudes, +montagneux, mais ne <i>rencontre plus traces de ces banquises +paléocrystiques</i> épaisses de 25 et 30 mètres au moins.</p> -<p>«Vous entendez bien: plus traces de ces formidables +<p>«Vous entendez bien: plus traces de ces formidables amoncellements de -glaçons sur lesquels Markham, après des fatigues inouïes, s'éleva d'un -degré vers le Nord.</p> +glaçons sur lesquels Markham, après des fatigues inouïes, s'éleva d'un +degré vers le Nord.</p> -<p>—C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire à une +<p>—C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire à une pareille contradiction.</p> -<p>—Là où sir Georges Nares concluait à l'impossibilité absolue +<p>—Là où sir Georges Nares concluait à l'impossibilité absolue de la vie chez les animaux, Pavy trouve le passage d'un ptarmigan, d'un lemming, -d'un lièvre, d'un renard.</p> +d'un lièvre, d'un renard.</p> -<p>«Bien plus, mon collègue voulant suivre la route de Markham en +<p>«Bien plus, mon collègue voulant suivre la route de Markham en pointant -droit au pôle, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais à peine a-t-il -parcouru un kilomètre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'écrie: La +droit au pôle, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais à peine a-t-il +parcouru un kilomètre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'écrie: La mer!... la mer!...</p> -<p>«On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant +<p>«On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant du cap -Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hécla, en traversant la -baie de James-Ross. Sa largeur était d'environ un mille à l'origine, -mais elle allait en s'élargissant au delà du cap où elle prenait une -direction boréale. En même temps, se montraient, vers le Nord, des -cumulus de forme particulière, qui, suivant l'opinion des Esquimaux, -bons juges en pareille matière, indiquaient la présence de vastes -étendues d'eau libre.</p> - -<p>«La dislocation des glaces soi-disant éternelles était si -complète, que -la partie Est du détroit de Robeson se trouvait débarrassée à cette -époque encore si rude—18 avril!</p> - -<p>—Voilà qui est un peu fort, s'écrie le second abasourdi.</p> - -<p>«Et pour un peu, ne fût-ce que par curiosité, je voudrais bien +Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hécla, en traversant la +baie de James-Ross. Sa largeur était d'environ un mille à l'origine, +mais elle allait en s'élargissant au delà du cap où elle prenait une +direction boréale. En même temps, se montraient, vers le Nord, des +cumulus de forme particulière, qui, suivant l'opinion des Esquimaux, +bons juges en pareille matière, indiquaient la présence de vastes +étendues d'eau libre.</p> + +<p>«La dislocation des glaces soi-disant éternelles était si +complète, que +la partie Est du détroit de Robeson se trouvait débarrassée à cette +époque encore si rude—18 avril!</p> + +<p>—Voilà qui est un peu fort, s'écrie le second abasourdi.</p> + +<p>«Et pour un peu, ne fût-ce que par curiosité, je voudrais bien voir cela.</p> -<p>—Ne t'entête pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, +<p>—Ne t'entête pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, car c'est absolument inutile.</p> -<p>«L'erreur du commandant Nares est établie d'une façon +<p>«L'erreur du commandant Nares est établie d'une façon rigoureuse, -irréfutable.</p> +irréfutable.</p> -<p>«De même que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir +<p>«De même que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir Georges est une -conception théorique appuyée sur des observations incomplètes. La -vérité -semble être une moyenne entre ces deux opinions extrêmes.</p> +conception théorique appuyée sur des observations incomplètes. La +vérité +semble être une moyenne entre ces deux opinions extrêmes.</p> -<p>«J'ajouterai, pour terminer ce débat instructif, soulevé avec -tant d'à -propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82° +<p>«J'ajouterai, pour terminer ce débat instructif, soulevé avec +tant d'à +propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82° 51′, eut la chance de -relever un fait zoologique très important. L'Esquimau Jens ayant -poursuivi un phoque de l'espèce <em>hispidus</em>, nous +relever un fait zoologique très important. L'Esquimau Jens ayant +poursuivi un phoque de l'espèce <i>hispidus</i>, nous pouvons conclure que -cette mer ne diffère pas sensiblement de celles qui se trouvent -au-dessous du détroit de Robeson. Car, le <em>phoca hispida</em> +cette mer ne diffère pas sensiblement de celles qui se trouvent +au-dessous du détroit de Robeson. Car, le <i>phoca hispida</i> ne s'y hasarderait pas, s'il n'y trouvait point des trous pour venir respirer, et des poissons pour sa nourriture.</p> -<p>«Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si +<p>«Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si nous avons pu -trouver la mer hospitalière pour atteindre 83° -8′, nous éprouverons de -grandes difficultés pour franchir la barrière qui se dresse devant nous.</p> +trouver la mer hospitalière pour atteindre 83° +8′, nous éprouverons de +grandes difficultés pour franchir la barrière qui se dresse devant nous.</p> <p>—Vous avez raison, capitaine.</p> -<p>«A défaut de la mer Paléocrystique heureusement disparue, nous +<p>«A défaut de la mer Paléocrystique heureusement disparue, nous sommes en -présence d'une jolie banquise large de trois kilomètres.</p> +présence d'une jolie banquise large de trois kilomètres.</p> -<p>«Sacrebleu! l'éperon de la goélette, les scies, les haches et +<p>«Sacrebleu! l'éperon de la goélette, les scies, les haches et la -dynamite auront fort à faire, si nous ne trouvons pas une faille.</p> +dynamite auront fort à faire, si nous ne trouvons pas une faille.</p> -<p>—C'est ce passage qu'il faut chercher sans délai; et s'il +<p>—C'est ce passage qu'il faut chercher sans délai; et s'il n'existe -pas, eh bien!... nous le pratiquerons.»</p> +pas, eh bien!... nous le pratiquerons.»</p> <p>Les termes de cet entretien indiquent suffisamment les phases de la -traversée opérée par la <em>Gallia</em>, depuis qu'elle a -quitté le «Repos de -Hall», pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement.</p> - -<p>Malgré les affirmations catégoriques du commandant de -l'expédition -anglaise, la <em>Gallia</em> s'est élevée, à 15′ près, au -point le plus éloigné +traversée opérée par la <i>Gallia</i>, depuis qu'elle a +quitté le «Repos de +Hall», pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement.</p> + +<p>Malgré les affirmations catégoriques du commandant de +l'expédition +anglaise, la <i>Gallia</i> s'est élevée, à 15′ près, au +point le plus éloigné atteint par l'homme sur la route polaire.</p> -<p>Malheureusement, elle vient d'être arrêtée dans sa marche par +<p>Malheureusement, elle vient d'être arrêtée dans sa marche par le pack, -large de 3.000 mètres, aperçu par Pavy, et qui a survécu à la débâcle +large de 3.000 mètres, aperçu par Pavy, et qui a survécu à la débâcle de -la mer Paléocrystique.</p> +la mer Paléocrystique.</p> -<p>Ce pack, en dépit de la chaleur ambiante—très relative en +<p>Ce pack, en dépit de la chaleur ambiante—très relative en somme -puisqu'elle ne dépasse pas +4° centigrades—fond +puisqu'elle ne dépasse pas +4° centigrades—fond avec une lenteur -excessive. Il est du reste évident que ni la radiation solaire, ni la -température de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est -pas et très prochainement disloqué par la tempête, ou lézardé par le -courant, le travail de l'homme sera nécessaire.</p> +excessive. Il est du reste évident que ni la radiation solaire, ni la +température de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est +pas et très prochainement disloqué par la tempête, ou lézardé par le +courant, le travail de l'homme sera nécessaire.</p> -<p>Le capitaine fait préalablement sonder et trouve le fond à +<p>Le capitaine fait préalablement sonder et trouve le fond à quatre cent cinquante brasses. Markham, en face du cap Joseph-Henri, l'avait -rencontré seulement à soixante-douze. Le chiffre accusé par le sondage -de la <em>Gallia</em>, réalise les prévisions de Lockwood, +rencontré seulement à soixante-douze. Le chiffre accusé par le sondage +de la <i>Gallia</i>, réalise les prévisions de Lockwood, qui n'ayant que trois cent brasses de corde, ne put atteindre le fond.</p> -<p>L'épaisseur de la glace fut en outre évaluée à quatre mètres +<p>L'épaisseur de la glace fut en outre évaluée à quatre mètres au niveau -de l'anse où s'abrite la goélette.</p> +de l'anse où s'abrite la goélette.</p> -<p>Reste maintenant à examiner en détail le pack pour chercher +<p>Reste maintenant à examiner en détail le pack pour chercher une fissure -transversale, ou, s'il y a lieu, un point où les glaces soient moins -épaisses, dans le cas où le capitaine serait forcé de creuser un canal.</p> +transversale, ou, s'il y a lieu, un point où les glaces soient moins +épaisses, dans le cas où le capitaine serait forcé de creuser un canal.</p> -<p>Comme la goélette est en sûreté dans son petit havre formé par +<p>Comme la goélette est en sûreté dans son petit havre formé par une -échancrure de la banquise, et comme il serait à peu près impossible, en -présence des découpures nombreuses qui frangent son bord méridional, de -la faire naviguer à travers toutes ces anfractuosités, le capitaine -décide que l'inspection du pack aura lieu en traîneau.</p> +échancrure de la banquise, et comme il serait à peu près impossible, en +présence des découpures nombreuses qui frangent son bord méridional, de +la faire naviguer à travers toutes ces anfractuosités, le capitaine +décide que l'inspection du pack aura lieu en traîneau.</p> -<p>L'hygiène des hommes et surtout celle des chiens exigeant de +<p>L'hygiène des hommes et surtout celle des chiens exigeant de l'exercice, d'Ambrieux saisit avec empressement cette occasion pour essayer ses -équipages, et s'assurer s'il peut compter, ultérieurement, sur ses -auxiliaires à quatre pattes.</p> +équipages, et s'assurer s'il peut compter, ultérieurement, sur ses +auxiliaires à quatre pattes.</p> <p>Ne voulant pas faire de jaloux parmi les braves matelots qui tous -voudraient bien aller «à terre», c'est-à-dire sur la glace, le -capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, décide que les -élus -seront désignés par le sort.</p> +voudraient bien aller «à terre», c'est-à -dire sur la glace, le +capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, décide que les +élus +seront désignés par le sort.</p> -<p>Sept hommes, plus Oûgiouk, l'Esquimau, et lui, neuvième, +<p>Sept hommes, plus Oûgiouk, l'Esquimau, et lui, neuvième, feront partie -de l'expédition. Encore, le docteur demandant une autorisation de -faveur, six matelots seulement seront appelés à bénéficier du hasard.</p> +de l'expédition. Encore, le docteur demandant une autorisation de +faveur, six matelots seulement seront appelés à bénéficier du hasard.</p> -<p>Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Guénic un +<p>Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Guénic un petit papier -plié en quatre, et fait une triomphante cabriole.</p> +plié en quatre, et fait une triomphante cabriole.</p> <p>Ce veinard de Parisien! il vient de lire: oui, sur son papier, et la -cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que ça! Puis, -c'est Courapied, dit Marche-à-Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le +cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que ça! Puis, +c'est Courapied, dit Marche-à -Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le Guern, puis Constant Guignard, et pour -compléter dignement ce groupe -que l'on dirait trié volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne -carabine, présent du docteur.</p> +compléter dignement ce groupe +que l'on dirait trié volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne +carabine, présent du docteur.</p> -<p>Les traîneaux sont approvisionnés pour quinze jours. On y +<p>Les traîneaux sont approvisionnés pour quinze jours. On y entasse en outre les sacs de fourrures, pour camper sur la glace, et la tente. Les -vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, café, thé, poisson +vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, café, thé, poisson sec -pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spéciales servant -à -cuire les aliments, et à faire bouillir l'eau pour le thé ou le café. -Chaque homme est pourvu en outre d'un vêtement complet de rechange, et -emporte ses bottes groenlandaises imperméables à l'eau comme à la neige.</p> +pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spéciales servant +à +cuire les aliments, et à faire bouillir l'eau pour le thé ou le café. +Chaque homme est pourvu en outre d'un vêtement complet de rechange, et +emporte ses bottes groenlandaises imperméables à l'eau comme à la neige.</p> -<p>Tout ce matériel, qui serait encombrant pour d'autres +<p>Tout ce matériel, qui serait encombrant pour d'autres voyageurs que des -matelots, ces maîtres en arrimage, est emballé dans les prélarts -goudronnés, puis solidement ficelé sur les traîneaux immobiles sur la +matelots, ces maîtres en arrimage, est emballé dans les prélarts +goudronnés, puis solidement ficelé sur les traîneaux immobiles sur la banquise.</p> -<p>Les chiens, heureux d'être enfin soustraits à l'immobilité +<p>Les chiens, heureux d'être enfin soustraits à l'immobilité qui, depuis -si longtemps, leur pèse, font entendre des jappements joyeux, et se -laissent atteler fort docilement à leur «bricole» en cuir de phoque.</p> +si longtemps, leur pèse, font entendre des jappements joyeux, et se +laissent atteler fort docilement à leur «bricole» en cuir de phoque.</p> -<p>Tout est prêt. Le capitaine arbore sur le premier traîneau un +<p>Tout est prêt. Le capitaine arbore sur le premier traîneau un petit -pavillon tricolore et donne le signal du départ.</p> +pavillon tricolore et donne le signal du départ.</p> -<p>Le capitaine, le docteur et Oûgiouk marchent en tête; viennent +<p>Le capitaine, le docteur et Oûgiouk marchent en tête; viennent ensuite Le Guern, Nick dit Bigorneau, et Mossieu Dumasse; puis, le Parisien, -Constant Guignard et Courapied dit Marche-à-Terre, accompagnant, trois -par trois, chacun des traîneaux.</p> +Constant Guignard et Courapied dit Marche-à -Terre, accompagnant, trois +par trois, chacun des traîneaux.</p> <p>Les chiens, dans le premier moment d'effervescence, donnent un furieux coup de collier et menacent de s'emballer. Mais d'un seul coup de fouet -qui prend en écharpe son attelage, Oûgiouk a tôt fait de modérer cette -ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont étudié la +qui prend en écharpe son attelage, Oûgiouk a tôt fait de modérer cette +ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont étudié la manœuvre du fouet, l'imitent sans plus tarder, et obtiennent un -succès analogue.</p> +succès analogue.</p> -<p>Du reste les éléments se chargent bientôt d'arrêter toute velléité -d'émancipation, tant la vicinalité de l'endroit, comme le fait observer -plaisamment le Parisien, a montré de négligence dans l'entretien des +<p>Du reste les éléments se chargent bientôt d'arrêter toute velléité +d'émancipation, tant la vicinalité de l'endroit, comme le fait observer +plaisamment le Parisien, a montré de négligence dans l'entretien des voies de communication.</p> -<p>«Oh! là... là...</p> +<p>«Oh! là ... là ...</p> -<p>«J'aimerais mieux être en enfer.</p> +<p>«J'aimerais mieux être en enfer.</p> -<p>—A cause de quoi? demande naïvement Courapied, toujours prêt à +<p>—A cause de quoi? demande naïvement Courapied, toujours prêt à se laisser mystifier.</p> -<p>—A cause des pavés, bêta!</p> +<p>—A cause des pavés, bêta!</p> <p>—Comprends pas!</p> <p>—Suis bien mon raisonnement.</p> -<p>«On dit et on répète que l'enfer est pavé de bonnes +<p>«On dit et on répète que l'enfer est pavé de bonnes intentions...</p> -<p>«Eh bien! est-ce que nos traîneaux ne glisseraient pas mieux +<p>«Eh bien! est-ce que nos traîneaux ne glisseraient pas mieux sur ce -macadam perfectionné que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou -coupants, entremêlés de flaques d'eau et de paquets de neige à demi +macadam perfectionné que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou +coupants, entremêlés de flaques d'eau et de paquets de neige à demi fondue?</p> -<p>—Allons! v'là que tu te moques encore de moi.»</p> +<p>—Allons! v'là que tu te moques encore de moi.»</p> <p>Le docteur qui a entendu cette plaisanterie monumentale, perd son -sérieux et dit au capitaine qui, de son côté, rit de bon cœur:</p> +sérieux et dit au capitaine qui, de son côté, rit de bon cœur:</p> -<p>«Le drôle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel +<p>«Le drôle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel avec ses comparaisons baroques sont vraiment amusantes.</p> -<p>—C'est là, d'autre part, un état moral bien précieux pour les +<p>—C'est là , d'autre part, un état moral bien précieux pour les membres -d'une expédition comme la nôtre.</p> +d'une expédition comme la nôtre.</p> <p>—A qui le dites-vous, capitaine!</p> -<p>«La gaieté à jet continu, l'entrain perpétuel sont la -meilleure hygiène -pour combattre la morne désespérance des nuits polaires.</p> +<p>«La gaieté à jet continu, l'entrain perpétuel sont la +meilleure hygiène +pour combattre la morne désespérance des nuits polaires.</p> -<p>«Un loustic de cette trempe vaut à lui tout seul une -pharmacie.»</p> +<p>«Un loustic de cette trempe vaut à lui tout seul une +pharmacie.»</p> <p>La voirie, pour employer l'expression du Parisien, devient absolument -déplorable. Sur les parties les plus élevées où la glace est sèche, on -trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le traînage -pénible. Par contre, les parties basses +déplorable. Sur les parties les plus élevées où la glace est sèche, on +trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le traînage +pénible. Par contre, les parties basses sont recouvertes d'eau, ou -plutôt d'une épaisse bouillie de neige à demi fondue dans laquelle on -enfonce, les hommes jusqu'à mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre.</p> +plutôt d'une épaisse bouillie de neige à demi fondue dans laquelle on +enfonce, les hommes jusqu'à mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre.</p> -<p>N'était l'imperméabilité absolue des chaussures esquimaudes, +<p>N'était l'imperméabilité absolue des chaussures esquimaudes, chaque -piéton voyagerait dans un bain de pied à zéro.</p> +piéton voyagerait dans un bain de pied à zéro.</p> -<p>Pour la première fois le Parisien et ses camarades conçoivent +<p>Pour la première fois le Parisien et ses camarades conçoivent l'usage et -l'utilité du traîneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les équipages de -chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient à convoyer, +l'utilité du traîneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les équipages de +chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient à convoyer, avec leur prodigieuse vitesse, les voyageurs arctiques. Mais, pas du -tout. Les hommes s'en vont à pied comme de simples mortels, et les -toutous emmènent seulement le matériel et les provisions.</p> +tout. Les hommes s'en vont à pied comme de simples mortels, et les +toutous emmènent seulement le matériel et les provisions.</p> -<p>Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voilà devenu tringlot... de +<p>Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voilà devenu tringlot... de la -flotte, mais tringlot à pied! Chose qui ne se voit pas, même dans -l'armée de terre, pour laquelle il professe, en sa qualité de +flotte, mais tringlot à pied! Chose qui ne se voit pas, même dans +l'armée de terre, pour laquelle il professe, en sa qualité de navigateur -endurci, un dédain plein de commisération.</p> +endurci, un dédain plein de commisération.</p> -<p>Du reste, il n'est pas besoin de s'être avancé bien loin sur +<p>Du reste, il n'est pas besoin de s'être avancé bien loin sur le pack -pour comprendre qu'une excursion même d'agrément serait impossible. Les -blocs, de plus en plus irréguliers, succèdent aux blocs. Il y a des -roches, des collines, des ravins en miniature, mais dénivelant, comme à -plaisir, la carapace de glace. Un homme, fût-il mâtiné de clown et de -singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traîneau sans dégringoler -à chaque pas.</p> - -<p>Le véhicule, qui cependant n'est guère chargé, monte -péniblement une -pente à 45°, glisse à toute vitesse de l'autre -côté, penche à droite sur -un morceau de glace, culbute à gauche dans une fondrière, se remet tant +pour comprendre qu'une excursion même d'agrément serait impossible. Les +blocs, de plus en plus irréguliers, succèdent aux blocs. Il y a des +roches, des collines, des ravins en miniature, mais dénivelant, comme à +plaisir, la carapace de glace. Un homme, fût-il mâtiné de clown et de +singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traîneau sans dégringoler +à chaque pas.</p> + +<p>Le véhicule, qui cependant n'est guère chargé, monte +péniblement une +pente à 45°, glisse à toute vitesse de l'autre +côté, penche à droite sur +un morceau de glace, culbute à gauche dans une fondrière, se remet tant bien que mal d'aplomb sur les patins, oscille de nouveau pour cahoter de -plus belle... bref, avance de bric et de broc sans être jamais +plus belle... bref, avance de bric et de broc sans être jamais horizontal.</p> -<p>Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrière, quand +<p>Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrière, quand les chiens, roidissant leurs pattes, tirant la langue, ne peuvent le -déhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une déclivité, pour -l'empêcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en -équilibre quand il rencontre une aspérité.</p> +déhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une déclivité, pour +l'empêcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en +équilibre quand il rencontre une aspérité.</p> -<p>Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'étale +<p>Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'étale de son -long à la grande joie des camarades, bientôt victimes d'un accident +long à la grande joie des camarades, bientôt victimes d'un accident semblable.</p> -<p>Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de même des immersions -partielles qu'il importe d'éviter à tout prix.</p> +<p>Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de même des immersions +partielles qu'il importe d'éviter à tout prix.</p> -<p>La glace est loin d'être partout homogène et de posséder une -égale -rigidité. Celle qui provient de la congélation de l'eau de mer est -souvent couverte d'une sorte de <em>saumure</em> très -épaisse, très riche en -sel et qui ne se solidifie jamais complètement.</p> +<p>La glace est loin d'être partout homogène et de posséder une +égale +rigidité. Celle qui provient de la congélation de l'eau de mer est +souvent couverte d'une sorte de <i>saumure</i> très +épaisse, très riche en +sel et qui ne se solidifie jamais complètement.</p> -<p>Elle recouvre traîtreusement les trous par lesquels viennent +<p>Elle recouvre traîtreusement les trous par lesquels viennent respirer -les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra être, à +les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra être, à un -moment donné, trempé jusqu'à la ceinture.</p> +moment donné, trempé jusqu'à la ceinture.</p> -<p>Ces fondrières glacées sont d'autant plus insidieuses, que +<p>Ces fondrières glacées sont d'autant plus insidieuses, que rien ou -presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu à peu -s'habituer à les reconnaître, comme les chasseurs de canards les vases -molles perfidement dissimulées au milieu des marécages.</p> +presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu à peu +s'habituer à les reconnaître, comme les chasseurs de canards les vases +molles perfidement dissimulées au milieu des marécages.</p> -<p>Pour ce motif surtout, les explorations en traîneau sont plus -pénibles -et même plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus, -elles sont faites par des novices ignorant l'hygiène arctique, et ne -sachant pas combien il importe d'éviter la transpiration.</p> +<p>Pour ce motif surtout, les explorations en traîneau sont plus +pénibles +et même plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus, +elles sont faites par des novices ignorant l'hygiène arctique, et ne +sachant pas combien il importe d'éviter la transpiration.</p> -<p>Fort heureusement la vieille expérience du docteur supplée à +<p>Fort heureusement la vieille expérience du docteur supplée à tout, et -des précautions, en apparence exagérées, évitent ces petits mécomptes +des précautions, en apparence exagérées, évitent ces petits mécomptes si -fréquents au début.</p> +fréquents au début.</p> -<p>Néanmoins, la caravane avançait toujours en côtoyant le bord -méridional -du pack dont le capitaine relevait à chaque instant la configuration.</p> +<p>Néanmoins, la caravane avançait toujours en côtoyant le bord +méridional +du pack dont le capitaine relevait à chaque instant la configuration.</p> -<p>Jusqu'à présent, les accidents s'étaient bornés à des chutes -et à des +<p>Jusqu'à présent, les accidents s'étaient bornés à des chutes +et à des immersions partielles insignifiantes.</p> -<p>Mais, Constant Guignard, l'homme né sous l'étoile de la +<p>Mais, Constant Guignard, l'homme né sous l'étoile de la malchance, le -Normand au nom prédestiné, devait bientôt légitimer l'influence de -l'étoile et la prédestination du nom.</p> +Normand au nom prédestiné, devait bientôt légitimer l'influence de +l'étoile et la prédestination du nom.</p> <p>Le convoi s'en allait cahin-caha. Par prudence, le capitaine, sur les -indications d'Oûgiouk, se retournait, et criait aux marins d'éviter tel +indications d'Oûgiouk, se retournait, et criait aux marins d'éviter tel ou tel point suspect.</p> -<p>Guignard, demeuré quelques pas en arrière pour renouveler -l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crête, en -homme qui se joue des faux pas, quand tout à coup le pied lui manque, +<p>Guignard, demeuré quelques pas en arrière pour renouveler +l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crête, en +homme qui se joue des faux pas, quand tout à coup le pied lui manque, il glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque.</p> @@ -7616,7 +7572,7 @@ glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque.</p> retourner Plume-au-Vent et Courapied.</p> -<p>«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'écrie le +<p>«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'écrie le Parisien en voyant son matelot barbotter en jurant.</p> @@ -7625,602 +7581,602 @@ voyant son matelot barbotter en jurant.</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-160.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de -bain!» s'écrie le +<div class="caption">«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de +bain!» s'écrie le Parisien.</div> </div> -<p>«Ben voyons! faudrait pourtant voir à s'arracher de la +<p>«Ben voyons! faudrait pourtant voir à s'arracher de la limonade...</p> -<p>«C'est donc une passion, chez toi, le bain à zéro!</p> +<p>«C'est donc une passion, chez toi, le bain à zéro!</p> -<p>«Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...»</p> +<p>«Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...»</p> -<p>Constant Guignard, trempé jusqu'aux aisselles, se retire tout +<p>Constant Guignard, trempé jusqu'aux aisselles, se retire tout confus et -déjà claquant des dents.</p> +déjà claquant des dents.</p> -<p>«Dis voir, t'as pas cassé le verre de ta montre?</p> +<p>«Dis voir, t'as pas cassé le verre de ta montre?</p> -<p>—Mâtin! balbutie l'autre, qué lessive!</p> +<p>—Mâtin! balbutie l'autre, qué lessive!</p> -<p>«J'ai froid jusqu'à la mœlle des os.</p> +<p>«J'ai froid jusqu'à la mœlle des os.</p> <p>—Stop! commande le capitaine.</p> -<p>«Tu es mouillé, garçon, il faut changer.</p> +<p>«Tu es mouillé, garçon, il faut changer.</p> <p>—Oh! merci, capitaine... c'est pas la peine.</p> -<p>«En marchant, ça séchera.</p> +<p>«En marchant, ça séchera.</p> -<p>«Sauf vot'respect, à Terre-Neuve, j'ai été pas mal de fois -saucé par la +<p>«Sauf vot'respect, à Terre-Neuve, j'ai été pas mal de fois +saucé par la lame, et en grand...</p> -<p>«J'y ai pas... fait... attention.»</p> +<p>«J'y ai pas... fait... attention.»</p> -<p>Le docteur est arrivé en courant.</p> +<p>Le docteur est arrivé en courant.</p> -<p>«Déshabillez-moi ce lascar-là, dit-il brièvement, et +<p>«Déshabillez-moi ce lascar-là , dit-il brièvement, et frictionnez-le -ferme... à tour de bras!</p> +ferme... à tour de bras!</p> -<p>«Il était en sueur au moment du plongeon, et il est dans le +<p>«Il était en sueur au moment du plongeon, et il est dans le cas d'attraper une congestion.</p> -<p>«Vite!... une lampe à esprit-de-vin... un morceau de glace +<p>«Vite!... une lampe à esprit-de-vin... un morceau de glace dans une -casserole.»</p> +casserole.»</p> -<p>En un tour de main, Guignard, qui défaille pour tout de bon, +<p>En un tour de main, Guignard, qui défaille pour tout de bon, est -dépouillé de sa défroque déjà raide comme du carton.</p> +dépouillé de sa défroque déjà raide comme du carton.</p> -<p>Le capitaine, aidé de Plume-au-Vent, le frotte à lui enlever -l'épiderme, puis quand, après cinq minutes d'une gymnastique enragée, +<p>Le capitaine, aidé de Plume-au-Vent, le frotte à lui enlever +l'épiderme, puis quand, après cinq minutes d'une gymnastique enragée, le -pauvre diable commence à respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure.</p> +pauvre diable commence à respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure.</p> -<p>Déjà l'eau bout, tant la lampe à alcool développe de +<p>Déjà l'eau bout, tant la lampe à alcool développe de calorique. Le -docteur fait infuser, pour la forme, une pincée de thé, puis additionne -le mélange d'une formidable dose de rhum.</p> +docteur fait infuser, pour la forme, une pincée de thé, puis additionne +le mélange d'une formidable dose de rhum.</p> -<p>«Tiens, mon gars, sirote-moi ça, dit-il au matelot dont les +<p>«Tiens, mon gars, sirote-moi ça, dit-il au matelot dont les dents -crépitent toujours comme des castagnettes.</p> +crépitent toujours comme des castagnettes.</p> -<p>«Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de +<p>«Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de faire le -plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare à ta peau.</p> +plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare à ta peau.</p> -<p>«Quant à vous, mes amis, écoutez-moi.</p> +<p>«Quant à vous, mes amis, écoutez-moi.</p> -<p>«Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en +<p>«Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en transpiration.</p> -<p>«Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour +<p>«Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour les novices -qui ont des tendances à trop se couvrir pendant la marche.</p> +qui ont des tendances à trop se couvrir pendant la marche.</p> -<p>«On s'échauffe sans même s'en douter, puis on se refroidit +<p>«On s'échauffe sans même s'en douter, puis on se refroidit brusquement, -et alors, gare aux rhumatismes et aux pleurésies.</p> +et alors, gare aux rhumatismes et aux pleurésies.</p> -<p>«Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas +<p>«Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas de fausse honte... faites ce que je viens d'ordonner pour votre pauvre camarade -qui pouvait très bien mourir là... sous vos yeux, sans reprendre +qui pouvait très bien mourir là ... sous vos yeux, sans reprendre connaissance.</p> -<p>—Pétard! murmure à part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru +<p>—Pétard! murmure à part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru qu'un -homme aurait pu être si vite «nettoyé».</p> +homme aurait pu être si vite «nettoyé».</p> -<p>«C'est pire qu'un coup de soleil sous l'équateur, et pourtant, +<p>«C'est pire qu'un coup de soleil sous l'équateur, et pourtant, Guignard, -mon matelot, n'est pas une mauviette!»</p> +mon matelot, n'est pas une mauviette!»</p> -<p>Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrêt de deux heures, -mis à -profit pour déjeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents +<p>Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrêt de deux heures, +mis à +profit pour déjeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents comme de grands enfants et plus insoucieux qu'on ne saurait le croire.</p> -<p>Constant Guignard nanti d'un vêtement complet, bien sec, +<p>Constant Guignard nanti d'un vêtement complet, bien sec, mangea de bon -appétit, et reprit sa place à l'arrière-garde, -mais évita dorénavant, -avec le plus grand soin, les fondrières traîtresses.</p> +appétit, et reprit sa place à l'arrière-garde, +mais évita dorénavant, +avec le plus grand soin, les fondrières traîtresses.</p> -<p>La soir venu, c'est-à-dire l'heure à laquelle finit +<p>La soir venu, c'est-à -dire l'heure à laquelle finit ordinairement la -journée, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut -dressée sur le pack. Puis, après un solide repas auquel cette rude -marche servit d'apéritif, les matelots se blottirent trois par trois +journée, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut +dressée sur le pack. Puis, après un solide repas auquel cette rude +marche servit d'apéritif, les matelots se blottirent trois par trois dans les sacs.</p> -<p>Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Oûgiouk +<p>Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Oûgiouk s'allongea simplement sur la glace.</p> -<p>On avait parcouru dix milles marins (18 kilomètres 570 mètres).</p> +<p>On avait parcouru dix milles marins (18 kilomètres 570 mètres).</p> <h3><a name="I-XII" id="I-XII">XII</a></h3> <div class="cdesc">Histoire -du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes vertes.—Après six +du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes vertes.—Après six jours de marche.—Les traces du lieutenant Lockwood.—Document -allemand.—Encore Pregel.—Pour une avance de deux cents mètres.—La voie -du retour.—Pas de passage!—Aboiements dans le lointain.—<em>Halt!... -wer-da!...</em>—La <em>Germania</em>.—La fête du 14 +allemand.—Encore Pregel.—Pour une avance de deux cents mètres.—La voie +du retour.—Pas de passage!—Aboiements dans le lointain.—<i>Halt!... +wer-da!...</i>—La <i>Germania</i>.—La fête du 14 juillet sur la banquise.—Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un sobriquet.</div> -<p>L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la +<p>L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la moins -inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables.</p> +inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables.</p> -<p>Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de +<p>Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de son trou -par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de +par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de l'ordinaire.</p> <p>Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en -bandoulière, -fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles -accommodées en plein vent.</p> +bandoulière, +fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles +accommodées en plein vent.</p> -<p>Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent +<p>Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent d'un morceau -de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail, -que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient -excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères, -occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace.</p> +de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail, +que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient +excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères, +occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace.</p> -<p>Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de +<p>Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes -vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments.</p> +vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments.</p> -<p>Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, +<p>Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, va -s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça +s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça lui donne l'air d'un philosophe.</p> -<p>Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et +<p>Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et son vaste -nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout.</p> +nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout.</p> <p>Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut -arriver à +arriver à conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort Plume-au-Vent.</p> -<p>«Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au manège.</p> +<p>«Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au manège.</p> <p>—A cause?</p> -<p>—Pour apprendre l'équitation.</p> +<p>—Pour apprendre l'équitation.</p> -<p>«A peuvent pas rester en selle!... qué que ça sera pendant la +<p>«A peuvent pas rester en selle!... qué que ça sera pendant la nuit!</p> <p>—Hein?...</p> -<p>—Faut jamais les quitter!... même pour dormir... surtout pour +<p>—Faut jamais les quitter!... même pour dormir... surtout pour dormir... le docteur l'a dit!</p> -<p>«Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder là dedans!</p> +<p>«Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder là dedans!</p> -<p>«C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du +<p>«C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du gazon dessus.</p> -<p>«J' m'étonne plus si le Normand... un de tes pays, et un +<p>«J' m'étonne plus si le Normand... un de tes pays, et un malin, faisait -porter des lunettes vertes à des moutons.</p> +porter des lunettes vertes à des moutons.</p> <p>—Des histoires!</p> -<p>—Que ma première chique me serve de poison si je ne dis pas la -vérité!</p> +<p>—Que ma première chique me serve de poison si je ne dis pas la +vérité!</p> -<p>«A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait à +<p>«A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait à manger des -copeaux de menuisier aux pauv' bêtes qui les prenaient pour de l'herbe!»</p> +copeaux de menuisier aux pauv' bêtes qui les prenaient pour de l'herbe!»</p> -<p>Bref les bésicles défrayèrent pendant une journée la verve de +<p>Bref les bésicles défrayèrent pendant une journée la verve de l'intarissable loustic, et, sauf bien entendu les chefs, chacun, y -compris Oûgiouk, eut sa ration de brocards.</p> +compris Oûgiouk, eut sa ration de brocards.</p> -<p>De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plissée, -grassouillette, prêtait singulièrement à la plaisanterie, quand les -disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrés -chinois, agrémentèrent son physique.</p> +<p>De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plissée, +grassouillette, prêtait singulièrement à la plaisanterie, quand les +disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrés +chinois, agrémentèrent son physique.</p> -<p>Plume-au-Vent n'ayant jamais fréquenté les potiches incassables du -Céleste-Empire ne soupçonna pas l'analogie. Il prétendit simplement que -le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait à sa concierge. Seulement -la dame du cordon était infiniment plus barbue que le guide Esquimau.</p> +<p>Plume-au-Vent n'ayant jamais fréquenté les potiches incassables du +Céleste-Empire ne soupçonna pas l'analogie. Il prétendit simplement que +le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait à sa concierge. Seulement +la dame du cordon était infiniment plus barbue que le guide Esquimau.</p> <p>Pendant que les matelots rient et plaisantent, le capitaine est soucieux.</p> -<p>On marche depuis six jours et le pack orienté vers le Nord-Est +<p>On marche depuis six jours et le pack orienté vers le Nord-Est ne -présente aucune solution de continuité. Pas un chenal, pas une faille, -pas une lézarde, rien!</p> +présente aucune solution de continuité. Pas un chenal, pas une faille, +pas une lézarde, rien!</p> -<p>Encore quarante-huit heures et il faudra songer à la retraite, +<p>Encore quarante-huit heures et il faudra songer à la retraite, car les -vivres sont mesurés pour deux semaines, et le retour exigera le même +vivres sont mesurés pour deux semaines, et le retour exigera le même temps que l'aller.</p> <p>D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir, bien vague, du reste.</p> -<p>C'est que la banquise ne soit pas soudée au rivage des terres -découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont -plus éloignées que de deux milles à deux milles et demi. Il faut s'en +<p>C'est que la banquise ne soit pas soudée au rivage des terres +découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont +plus éloignées que de deux milles à deux milles et demi. Il faut s'en rapprocher au plus vite. S'il y avait une fissure, un vague sentier -d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions nécessaires -au passage de la goélette!</p> +d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions nécessaires +au passage de la goélette!</p> -<p>Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre -apparaît çà -et là, sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, +<p>Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre +apparaît çà +et là , sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, plus la marche devient difficile.</p> -<p>Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des -ravins semés -de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à -peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus -avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles.</p> +<p>Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des +ravins semés +de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à +peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus +avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles.</p> -<p>Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de +<p>Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de bras, les -pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les -déclivités, +pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les +déclivités, pour les hisser et les redescendre encore.</p> -<p>Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le +<p>Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le capitaine commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas -astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte +astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte avec le docteur et le guide esquimau.</p> -<p>La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le -matériel -s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils -s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est, -se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la -banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses -errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables, -et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et -surtout grâce à cet arrêt.</p> - -<p>Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement +<p>La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le +matériel +s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils +s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est, +se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la +banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses +errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables, +et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et +surtout grâce à cet arrêt.</p> + +<p>Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement compact de -glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue +glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen, -s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions -extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule +s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions +extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule admissible.</p> -<p>En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de +<p>En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de la petite -île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son -intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable +île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son +intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable voyage.</p> -<p>On distingue à la lorgnette le <em>cairn</em> -édifié par les trois hommes, et +<p>On distingue à la lorgnette le <i>cairn</i> +édifié par les trois hommes, et comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet -humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire.</p> +humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire.</p> -<p>En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, -s'arrêtent -pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux -cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule -élevé de main d'homme.</p> +<p>En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, +s'arrêtent +pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux +cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule +élevé de main d'homme.</p> -<p>Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de +<p>Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de morceaux de -charbon superposés, a été construit à une époque très récente.</p> +charbon superposés, a été construit à une époque très récente.</p> -<p>D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dépité:</p> +<p>D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dépité:</p> -<p>«Pregel!... encore lui!... toujours lui!»</p> +<p>«Pregel!... encore lui!... toujours lui!»</p> -<p>Le docteur et Oûgiouk écartent avec précaution les blocs de +<p>Le docteur et Oûgiouk écartent avec précaution les blocs de charbon et -découvrent un épais bocal de verre parfaitement bouché.</p> +découvrent un épais bocal de verre parfaitement bouché.</p> -<p>Le récipient renferme un parchemin couvert de caractères +<p>Le récipient renferme un parchemin couvert de caractères anglais, -français et allemands.</p> +français et allemands.</p> -<p>«Vous avez raison, capitaine, dit le docteur après avoir -enlevé le -bouchon, c'est signé: Pregel.</p> +<p>«Vous avez raison, capitaine, dit le docteur après avoir +enlevé le +bouchon, c'est signé: Pregel.</p> -<p>«Dois-je lire ce document?</p> +<p>«Dois-je lire ce document?</p> -<p>—Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrétion, bien au +<p>—Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrétion, bien au contraire, car -ces témoignages matériels du passage d'un explorateur sont laissés pour +ces témoignages matériels du passage d'un explorateur sont laissés pour qu'on en prenne connaissance.</p> -<p>—Voici: «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au -Pôle -Nord, a élevé ce cairn en souvenir de son arrivée sur cet îlot. Il -continue son voyage vers le Nord et édifiera, s'il plaît à Dieu, un -autre cairn à dix milles de celui-ci.</p> +<p>—Voici: «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au +Pôle +Nord, a élevé ce cairn en souvenir de son arrivée sur cet îlot. Il +continue son voyage vers le Nord et édifiera, s'il plaît à Dieu, un +autre cairn à dix milles de celui-ci.</p> -<p class="right">«<em>Signé</em>: -<span class="smcap">Julius H. Pregel</span>.»</p> +<p class="right">«<i>Signé</i>: +<span class="smcap">Julius H. Pregel</span>.»</p> -<p class="small">«Le 18 mai de l'année 1887.</p> +<p class="small">«Le 18 mai de l'année 1887.</p> -<p class="vsp">«C'est tout! grogne le docteur furieux.</p> +<p class="vsp">«C'est tout! grogne le docteur furieux.</p> -<p>«Pauvre Lockwood!... infortuné martyr du devoir!... battu +<p>«Pauvre Lockwood!... infortuné martyr du devoir!... battu d'une -demi-tête par ce Teuton balourd, prétentieux et mystique.</p> +demi-tête par ce Teuton balourd, prétentieux et mystique.</p> -<p>«Voyez, capitaine, si ce n'est pas à faire suer par cinquante -degrés -au-dessous de zéro!</p> +<p>«Voyez, capitaine, si ce n'est pas à faire suer par cinquante +degrés +au-dessous de zéro!</p> <p>—Quoi?... mon cher docteur.</p> -<p>—Cette idée bien prussienne de venir s'installer deux cents -mètres plus -loin que son vaillant prédécesseur, afin de pouvoir dire: «Je suis le -premier!»</p> +<p>—Cette idée bien prussienne de venir s'installer deux cents +mètres plus +loin que son vaillant prédécesseur, afin de pouvoir dire: «Je suis le +premier!»</p> -<p>«Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-là ne compte +<p>«Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-là ne compte pas et que le comble de la sottise est de faire entrer en ligne de compte un -certain nombre de centimètres!</p> +certain nombre de centimètres!</p> <p>—Que voulez-vous, mon ami, l'Allemand, peu prodigue de sa nature, ne laisse rien perdre.</p> -<p>«Ce fait le peint tout entier.</p> +<p>«Ce fait le peint tout entier.</p> -<p>—Un Anglais, un Russe, un Italien, un Français fût venu +<p>—Un Anglais, un Russe, un Italien, un Français fût venu s'inscrire -modestement près de Lockwood... il eût laissé un mot d'admiration pour +modestement près de Lockwood... il eût laissé un mot d'admiration pour le vaillant officier.</p> -<p>«Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de -l'expédition au Pôle Nord, comme s'il y était déjà, essaye, lui, de -dévaliser un mort!</p> +<p>«Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de +l'expédition au Pôle Nord, comme s'il y était déjà , essaye, lui, de +dévaliser un mort!</p> -<p>«Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en!</p> +<p>«Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en!</p> -<p>—Pas sans réintégrer le document dans le cairn.</p> +<p>—Pas sans réintégrer le document dans le cairn.</p> -<p>—Parbleu! Nous sommes d'honnêtes gens, nous!</p> +<p>—Parbleu! Nous sommes d'honnêtes gens, nous!</p> -<p>«Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de +<p>«Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de ce -témoignage de la bonne foi allemande.</p> +témoignage de la bonne foi allemande.</p> <p>—Bah! Ne vous occupez donc plus de cet incident.</p> -<p>«Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de +<p>«Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de cinq -semaines: sa victoire doit être complète à l'heure actuelle.</p> +semaines: sa victoire doit être complète à l'heure actuelle.</p> <p>—Oh! mais nous rattraperons le temps perdu, n'est-ce pas, capitaine?</p> <p>—A qui le dites-vous, mon cher?</p> -<p>«Je n'en ai d'ailleurs jamais douté... vous entendez: jamais! +<p>«Je n'en ai d'ailleurs jamais douté... vous entendez: jamais! Et nous -en élèverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... là-bas... plus +en élèverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... là -bas... plus loin... et plus loin encore!</p> -<p>—Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage à notre <em>Gallia</em>!</p> +<p>—Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage à notre <i>Gallia</i>!</p> <p>—Nous allons en pratiquer un, docteur.</p> <p>—Mais, que de retards!</p> -<p>—Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une année avant nous, +<p>—Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une année avant nous, n'a plus que cinq semaines d'avance.</p> <p>—Tiens, c'est juste!</p> -<p>—Que son navire est peut-être encore à Fort-Conger à la +<p>—Que son navire est peut-être encore à Fort-Conger à la recherche d'un -lieu d'hivernage, et conséquemment distancé par la <em>Gallia</em>.</p> +lieu d'hivernage, et conséquemment distancé par la <i>Gallia</i>.</p> -<p>«Que Pregel sera forcé de le rallier avant les froids...</p> +<p>«Que Pregel sera forcé de le rallier avant les froids...</p> <p>—De plus en plus juste.</p> -<p>—Supposez, chose fort possible, la <em>Germania</em> -incapable de s'élever +<p>—Supposez, chose fort possible, la <i>Germania</i> +incapable de s'élever jusqu'ici, alors Pregel perdra l'an prochain son avance.</p> -<p>«Mais assez d'hypothèses! Si j'oublie un moment que je suis +<p>«Mais assez d'hypothèses! Si j'oublie un moment que je suis sur la terre -gelée, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la réalité.</p> +gelée, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la réalité.</p> -<p>«En route! Nous aurons fort à faire pour rejoindre nos +<p>«En route! Nous aurons fort à faire pour rejoindre nos compagnons qu'une -plus longue absence inquiéterait.»</p> +plus longue absence inquiéterait.»</p> <hr class="tb" /> -<p>Cependant, le capitaine, voulant être absolument certain que +<p>Cependant, le capitaine, voulant être absolument certain que le pack -était bien homogène sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au -bâtiment, la route précédemment suivie.</p> +était bien homogène sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au +bâtiment, la route précédemment suivie.</p> -<p>Il fit descendre sa petite troupe parallèlement aux terres de +<p>Il fit descendre sa petite troupe parallèlement aux terres de Lockwood, -sans quitter la banquise, mais en côtoyant toujours les falaises.</p> +sans quitter la banquise, mais en côtoyant toujours les falaises.</p> -<p>La marche était plus rude, mais on avait toujours l'espoir +<p>La marche était plus rude, mais on avait toujours l'espoir d'une -compensation apportée par la découverte d'une faille.</p> +compensation apportée par la découverte d'une faille.</p> -<p>C'est ainsi que les explorateurs français, après avoir reconnu -à la -lorgnette le cap Washington, aperçu par le lieutenant de Greely, et le -cap Alexandre-Ramsay, contournèrent l'île Murray, prirent connaissance -du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortuné commandant -de la <em>Jeannette</em>, et se dirigèrent sur la <em>Gallia</em>, -en côtoyant le pack -à sa partie méridionale.</p> +<p>C'est ainsi que les explorateurs français, après avoir reconnu +à la +lorgnette le cap Washington, aperçu par le lieutenant de Greely, et le +cap Alexandre-Ramsay, contournèrent l'île Murray, prirent connaissance +du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortuné commandant +de la <i>Jeannette</i>, et se dirigèrent sur la <i>Gallia</i>, +en côtoyant le pack +à sa partie méridionale.</p> <p>Malheureusement un brouillard intense les enveloppe brusquement, alors -que depuis cinq jours ils étaient en marche pour rallier le navire, -qu'ils avaient quitté quatorze jours auparavant. La route devient -forcément plus pénible encore, et les recherches également plus +que depuis cinq jours ils étaient en marche pour rallier le navire, +qu'ils avaient quitté quatorze jours auparavant. La route devient +forcément plus pénible encore, et les recherches également plus difficiles.</p> -<p>Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expédition sera -terminée. Si -elle n'a pas donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, on -n'en travaillera que plus vaillamment à saper la banquise. Du moment -qu'elle reste fermée à l'étrave -de la <em>Gallia</em> et qu'on est certain de -ne pouvoir triompher autrement de sa résistance, en avant les grands -moyens! Malgré le brouillard et les obstacles qui hérissent à chaque +<p>Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expédition sera +terminée. Si +elle n'a pas donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, on +n'en travaillera que plus vaillamment à saper la banquise. Du moment +qu'elle reste fermée à l'étrave +de la <i>Gallia</i> et qu'on est certain de +ne pouvoir triompher autrement de sa résistance, en avant les grands +moyens! Malgré le brouillard et les obstacles qui hérissent à chaque pas -la voie du retour, on ne risque pas de s'égarer, tant le capitaine est -sûr de sa direction.</p> +la voie du retour, on ne risque pas de s'égarer, tant le capitaine est +sûr de sa direction.</p> -<p>Allons, encore douze heures d'écoulées... puis encore douze +<p>Allons, encore douze heures d'écoulées... puis encore douze heures! -c'est la dernière fois qu'on déploie la tente.</p> +c'est la dernière fois qu'on déploie la tente.</p> -<p>«En avant! garçons!... en avant et bon courage!... le but -approche.»</p> +<p>«En avant! garçons!... en avant et bon courage!... le but +approche.»</p> -<p>Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hâte -singulière.</p> +<p>Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hâte +singulière.</p> -<p>Le docteur, qui est dans le secret de cette précipitation, car +<p>Le docteur, qui est dans le secret de cette précipitation, car il y a un -secret, excite également les matelots, prêche d'exemple, allonge les -jambes et paraît oublier qu'il commence à transpirer comme un simple +secret, excite également les matelots, prêche d'exemple, allonge les +jambes et paraît oublier qu'il commence à transpirer comme un simple mortel.</p> -<p>C'est que voilà! On est au 14 juillet et le commandant veut +<p>C'est que voilà ! On est au 14 juillet et le commandant veut faire une -surprise à ses compagnons.</p> +surprise à ses compagnons.</p> -<p>Berchou a reçu des ordres, tout doit être prêt à bord pour -célébrer -dignement la fête nationale: un festin de choix, du bon vin, des -liqueurs, puis des divertissements variés dont l'organisation a été -laissée à la riche imagination des matelots restés à bord.</p> +<p>Berchou a reçu des ordres, tout doit être prêt à bord pour +célébrer +dignement la fête nationale: un festin de choix, du bon vin, des +liqueurs, puis des divertissements variés dont l'organisation a été +laissée à la riche imagination des matelots restés à bord.</p> -<p>Avec de pareils éléments de gaieté folle, d'entrain +<p>Avec de pareils éléments de gaieté folle, d'entrain intarissable, de -patriotisme ardent, cette fête, improvisée à moins de sept degrés du -pôle, sur un navire français, sera complète, et unique dans son genre.</p> +patriotisme ardent, cette fête, improvisée à moins de sept degrés du +pôle, sur un navire français, sera complète, et unique dans son genre.</p> -<p>Aussi, le capitaine maugrée contre la brume qui cache le +<p>Aussi, le capitaine maugrée contre la brume qui cache le navire tout flamboyant de couleurs, sous le grand pavois.</p> -<p>On approche de plus en plus. Déjà les chiens tournent leur +<p>On approche de plus en plus. Déjà les chiens tournent leur museau pointu -vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des émanations presque +vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des émanations presque insaisissables.</p> <p>L'un d'eux, Pompon, un des favoris du Parisien, pousse un hurlement -auquel répondent, comme un écho lointain, des abois saccadés.</p> +auquel répondent, comme un écho lointain, des abois saccadés.</p> -<p>Brusquement la meute se met à vociférer en chœur, à la -stupéfaction +<p>Brusquement la meute se met à vociférer en chœur, à la +stupéfaction des hommes qui n'en peuvent croire leurs oreilles.</p> -<p>«Bah! opine gravement le Parisien, c'est quéque farceur, qui +<p>«Bah! opine gravement le Parisien, c'est quéque farceur, qui s'amuse -là-bas sur le navire, à imiter mes toutous, histoire de leur faire +là -bas sur le navire, à imiter mes toutous, histoire de leur faire entonner leur grand air.</p> -<p>«Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est +<p>«Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est pas des -animaux de votre espèce.</p> +animaux de votre espèce.</p> -<p>«Y a pourtant pas à s'y tromper!... moi, si je voulais faire +<p>«Y a pourtant pas à s'y tromper!... moi, si je voulais faire le chien, -je m'y prendrais un peu mieux!»</p> +je m'y prendrais un peu mieux!»</p> -<p>Quoi qu'en dise Plume-au-Vent, l'imitation est parfaite à ce +<p>Quoi qu'en dise Plume-au-Vent, l'imitation est parfaite à ce point que -les chiens hérissent leur poil et grognent sourdement, à mesure qu'on +les chiens hérissent leur poil et grognent sourdement, à mesure qu'on approche.</p> -<p>A coup sûr, ce n'est point là une bienvenue dans le langage +<p>A coup sûr, ce n'est point là une bienvenue dans le langage particulier -à l'espèce canine.</p> +à l'espèce canine.</p> -<p>Bientôt apparaît une masse noirâtre qui se détache vaguement +<p>Bientôt apparaît une masse noirâtre qui se détache vaguement au milieu -de l'opaline blancheur des buées. On dirait la coque d'un navire.</p> +de l'opaline blancheur des buées. On dirait la coque d'un navire.</p> -<p>En même temps une rauque exclamation retentit:</p> +<p>En même temps une rauque exclamation retentit:</p> -<p>«Halt!... wer-da?</p> +<p>«Halt!... wer-da?</p> -<p>—Et vous-même: qui vive? riposte le capitaine d'une voix +<p>—Et vous-même: qui vive? riposte le capitaine d'une voix hautaine, -vibrante comme un froissement de métal.</p> +vibrante comme un froissement de métal.</p> -<p>—Trois-mâts allemand <em>Germania</em> de +<p>—Trois-mâts allemand <i>Germania</i> de Bremerhaven, capitaine Walther.</p> -<p>—Capitaine de la goélette française <em>Gallia</em>, -répond d'Ambrieux.</p> +<p>—Capitaine de la goélette française <i>Gallia</i>, +répond d'Ambrieux.</p> -<p>L'inconnu, croyant sans doute à une visite de politesse dont +<p>L'inconnu, croyant sans doute à une visite de politesse dont rien ne -semble pourtant légitimer l'urgence, continue:</p> +semble pourtant légitimer l'urgence, continue:</p> -<p>«Veuillez passer à tribord, capitaine, on va larguer l'échelle.</p> +<p>«Veuillez passer à tribord, capitaine, on va larguer l'échelle.</p> -<p>—Merci! j'arrive d'expédition et je rentre à mon bord... j'ai -dérivé +<p>—Merci! j'arrive d'expédition et je rentre à mon bord... j'ai +dérivé dans le brouillard.</p> -<p>—Capitaine, la <em>Gallia</em> est à trois -encâblures dans le Sud-Ouest.</p> +<p>—Capitaine, la <i>Gallia</i> est à trois +encâblures dans le Sud-Ouest.</p> -<p>—Merci! j'ai l'honneur de vous saluer.»</p> +<p>—Merci! j'ai l'honneur de vous saluer.»</p> -<p>Les hommes, stupéfaits de l'incident, gardent un morne +<p>Les hommes, stupéfaits de l'incident, gardent un morne silence, pendant que les chiens, grondant toujours, donnent un coup de collier pour -déhaler les traîneaux.</p> +déhaler les traîneaux.</p> -<p>«Eh bien! docteur, que dites-vous de la rencontre?</p> +<p>«Eh bien! docteur, que dites-vous de la rencontre?</p> -<p>—Mais, capitaine, je n'en suis ni étonné, ni alarmé.</p> +<p>—Mais, capitaine, je n'en suis ni étonné, ni alarmé.</p> -<p>«Ces gens-là ayant le même objectif, il n'est pas +<p>«Ces gens-là ayant le même objectif, il n'est pas extraordinaire de les trouver sur notre route.</p> -<p>—Sans doute, puisque le second de la <em>Germania</em> +<p>—Sans doute, puisque le second de la <i>Germania</i> m'avait fait pressentir la venue du navire.</p> @@ -8228,39 +8184,39 @@ la venue du navire.</p> <p>—Ne trouvez-vous pas qu'il y a chez eux comme un parti pris de devancer -leurs concurrents de quantités infinitésimales... autant dire +leurs concurrents de quantités infinitésimales... autant dire ridicules?</p> -<p>—Oh! oui: là-bas, le cairn deux cents mètres plus avant que +<p>—Oh! oui: là -bas, le cairn deux cents mètres plus avant que celui de Lockwood.</p> -<p>—Et ici, leur bâtiment plus rapproché que le mien.</p> +<p>—Et ici, leur bâtiment plus rapproché que le mien.</p> -<p>—Oh! douze cents mètres à peine!</p> +<p>—Oh! douze cents mètres à peine!</p> -<p>«Une misère!</p> +<p>«Une misère!</p> -<p>«Nous regagnerons cela et nous les battrons haut la main.</p> +<p>«Nous regagnerons cela et nous les battrons haut la main.</p> <p>—J'en ai comme la ferme assurance.</p> -<p>«Mais si nous sommes forcés d'hiverner ici, ne trouvez-vous +<p>«Mais si nous sommes forcés d'hiverner ici, ne trouvez-vous pas qu'il -sera tout à fait assommant de voir à chaque instant nos vainqueurs se -goberger à notre nez, et se prévaloir de cette priorité dérisoire.</p> +sera tout à fait assommant de voir à chaque instant nos vainqueurs se +goberger à notre nez, et se prévaloir de cette priorité dérisoire.</p> <p>—Bah! nous avons un excellent mouillage et ils ne peuvent probablement pas en dire autant du leur.</p> -<p>«Il y a compensation.»</p> +<p>«Il y a compensation.»</p> -<p>Un hourra joyeux accompagne ces derniers mots. La <em>Gallia</em> +<p>Un hourra joyeux accompagne ces derniers mots. La <i>Gallia</i> est en vue. -Pour comble de bonheur, le soleil réussit enfin à percer le rideau de +Pour comble de bonheur, le soleil réussit enfin à percer le rideau de brume qui l'enveloppe, et le navire se montre soudain, aux yeux ravis -des voyageurs, avec son éclatante floraison de pavillons.</p> +des voyageurs, avec son éclatante floraison de pavillons.</p> <div class="illu"> @@ -8271,46 +8227,46 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>Un immense cri de «Vive la France!... vive la République!...» +<p>Un immense cri de «Vive la France!... vive la République!...» accueille -la petite troupe; d'énergiques poignées de mains s'échangent avec de -chaudes et réconfortantes paroles de bienvenue.</p> +la petite troupe; d'énergiques poignées de mains s'échangent avec de +chaudes et réconfortantes paroles de bienvenue.</p> <p>Puis, un nouveau cri, aussi enthousiaste, aussi vibrant:</p> -<p>«Vive le capitaine!...»</p> +<p>«Vive le capitaine!...»</p> -<p>En gens pressés de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs -fatigues, vont revêtir leur tenue de gala, et la fête commence.</p> +<p>En gens pressés de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs +fatigues, vont revêtir leur tenue de gala, et la fête commence.</p> -<p>D'abord un festin auquel assiste l'état-major, et qui, +<p>D'abord un festin auquel assiste l'état-major, et qui, nonobstant le respect des matelots pour leurs officiers, n'en est pas moins d'une -gaîté folle. Puis les toasts, à la France, à la République, au -capitaine, à la découverte du Pôle!</p> +gaîté folle. Puis les toasts, à la France, à la République, au +capitaine, à la découverte du Pôle!</p> -<p>Après le repas, un concert dans le carré où se trouve le +<p>Après le repas, un concert dans le carré où se trouve le piano. Il y a -une scène de deux mètres superficiels, avec un double rideau formé de -deux bonnettes! Et chacun, sans plus de façons, y va carrément de sa +une scène de deux mètres superficiels, avec un double rideau formé de +deux bonnettes! Et chacun, sans plus de façons, y va carrément de sa romance.</p> <p>Par exemple, M. Vasseur, le lieutenant, qui tient le piano, a -fort à -faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de même -parmi les virtuoses qui s'arrêtent béants, n'osant pas, par respect +fort à +faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de même +parmi les virtuoses qui s'arrêtent béants, n'osant pas, par respect pour -la discipline, élever la voix quand leur supérieur fait de la musique.</p> +la discipline, élever la voix quand leur supérieur fait de la musique.</p> -<p>Plume-au-Vent obtient un succès colossal. Il est vrai que le +<p>Plume-au-Vent obtient un succès colossal. Il est vrai que le Parisien chante son grand air, celui auquel il doit son pseudonyme et sa -célébrité.</p> +célébrité.</p> -<p>Applaudi à tout rompre par dos mains endurcies au contact des +<p>Applaudi à tout rompre par des mains endurcies au contact des amarres -goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de -<em>Rigoletto</em>:</p> +goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de +<i>Rigoletto</i>:</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Comme la plume au vent</span><br /> @@ -8319,107 +8275,107 @@ goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de <span class="verse">Qui s'y fie un instant.</span> </div> -<p>«Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est ça qu'est tapé!...</p> +<p>«Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est ça qu'est tapé!...</p> -<p>«Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson.</p> +<p>«Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson.</p> -<p>«T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opéra.»</p> +<p>«T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opéra.»</p> <p>Ainsi mis en cause, le Parisien interrompt son chant pour s'exprimer en langage vulgaire.</p> -<p>«C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en +<p>«C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en vanter.</p> -<p>«Vous me rappelez un incident pénible qui a brisé ma carrière +<p>«Vous me rappelez un incident pénible qui a brisé ma carrière dramatique.</p> <p>—Raconte voir!</p> -<p>—J'avais eu l'idée biscornue d'aller chanter l'opéra dans la +<p>—J'avais eu l'idée biscornue d'aller chanter l'opéra dans la bonne -ville d'Orléans, et je remplissais, ce jour-là, le rôle du duc de -Mantoue, celui qui chante: «Comme la plume au vent...»</p> +ville d'Orléans, et je remplissais, ce jour-là , le rôle du duc de +Mantoue, celui qui chante: «Comme la plume au vent...»</p> -<p>«Au moment où j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau +<p>«Au moment où j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau pour lequel -j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'là tout le vinaigre de la -ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une bordée de +j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'là tout le vinaigre de la +ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une bordée de sifflets!...</p> -<p>«Pétard, quelle averse!</p> +<p>«Pétard, quelle averse!</p> -<p>«Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu, à la grande +<p>«Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu, à la grande joie des -copains jaloux de mes succès, à ce point qu'ils me bombardèrent du nom +copains jaloux de mes succès, à ce point qu'ils me bombardèrent du nom de Plume-au-Vent, en souvenir de mon four.</p> -<p>«D'Orléans je ne fis qu'un saut jusqu'à Buenos-Ayres où je -réussis... à +<p>«D'Orléans je ne fis qu'un saut jusqu'à Buenos-Ayres où je +réussis... à trouver un directeur qui oublia de me solder mes appointements.</p> -<p>«Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais -même pas -saigner un hareng saur... et me voilà encore sur le pavé.</p> +<p>«Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais +même pas +saigner un hareng saur... et me voilà encore sur le pavé.</p> -<p>«Je me mis perruquier. Mais j'écorchais tout vifs les clients +<p>«Je me mis perruquier. Mais j'écorchais tout vifs les clients qui sous -mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller à chaque -séance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur à +mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller à chaque +séance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur à bord d'un transatlantique pour payer mon passage.</p> -<p>«Ma foi, j'ai pris goût au métier, car y a de ça huit ans, et +<p>«Ma foi, j'ai pris goût au métier, car y a de ça huit ans, et je ne m'en repens pas, puisque j'ai l'honneur aujourd'hui de collaborer humblement, -mais de tout cœur, à l'œuvre de notre vaillant capitaine.</p> +mais de tout cœur, à l'œuvre de notre vaillant capitaine.</p> -<p>«Voilà mon histoire.»</p> +<p>«Voilà mon histoire.»</p> -<p>Inutile de dire si le narrateur obtint un succès égal à celui +<p>Inutile de dire si le narrateur obtint un succès égal à celui du virtuose.</p> <p>Le divertissement se continua par des chansons patriotiques ou -sentimentales, ou fortement épicées, puis Dumas chanta, de sa voix -terrible, une romance provençale à laquelle on ne comprit rien, mais +sentimentales, ou fortement épicées, puis Dumas chanta, de sa voix +terrible, une romance provençale à laquelle on ne comprit rien, mais qui fut applaudie de confiance.</p> -<p>Il y eut ensuite un tir à la cible, avec des prix susceptibles +<p>Il y eut ensuite un tir à la cible, avec des prix susceptibles d'exciter -la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en écume.</p> +la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en écume.</p> -<p>Dumas, préalablement mis hors concours, manqua la cible, tant +<p>Dumas, préalablement mis hors concours, manqua la cible, tant il avait la vue trouble, et le Parisien, qui n'avait jamais pu toucher un carton -aux baraques foraines, fit mouche à tout coup.</p> +aux baraques foraines, fit mouche à tout coup.</p> -<p>Il gagna la pipe et l'offrit généreusement à son mécanicien, +<p>Il gagna la pipe et l'offrit généreusement à son mécanicien, Fritz -Hermann, le bon Alsacien, qui de temps à autre montrait le poing au +Hermann, le bon Alsacien, qui de temps à autre montrait le poing au navire allemand, immobile au bord de la banquise.</p> -<p>Ce présent rasséréna un peu le digne homme, et cicatrisa une +<p>Ce présent rasséréna un peu le digne homme, et cicatrisa une plaie -récente. La veille, en voyant arriver la <em>Germania</em>, +récente. La veille, en voyant arriver la <i>Germania</i>, il avait, de -colère, brisé son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour -terminer dignement la fête, que d'aller chambarder le vaisseau de +colère, brisé son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour +terminer dignement la fête, que d'aller chambarder le vaisseau de malheur.</p> -<p>«Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le +<p>«Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le capitaine, et prends patience, en attendant la revanche.</p> -<p>—C'est long à venir, capitaine, et la vie est courte.</p> +<p>—C'est long à venir, capitaine, et la vie est courte.</p> -<p>—La nôtre commencera dès demain, et elle sera complète.</p> +<p>—La nôtre commencera dès demain, et elle sera complète.</p> -<p>—Eh bien! alors, <em>revanche</em>!»</p> +<p>—Eh bien! alors, <i>revanche</i>!»</p> -<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> <p class="c"><b>L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID</b></p> @@ -8430,556 +8386,556 @@ alt="Illustration" /></div> <h3><a name="II-I" id="II-I">I</a></h3> -<div class="cdesc">Lumière +<div class="cdesc">Lumière sans chaleur.—Comment le capitaine veut couper la banquise.—La -scie.—Une découverte française.—Transport des forces par -l'électricité.—La <em>réversibilité</em> des machines -dynamo-électriques.—Organisation de l'appareil.—Les quinze premiers -mètres.—En conseil.—Encore la dynamite.—Rudes labeurs.—Fureur d'un -Alsacien.—Deux intrus.—Proposition des officiers de la <em>Germania</em>.—Refus +scie.—Une découverte française.—Transport des forces par +l'électricité.—La <i>réversibilité</i> des machines +dynamo-électriques.—Organisation de l'appareil.—Les quinze premiers +mètres.—En conseil.—Encore la dynamite.—Rudes labeurs.—Fureur d'un +Alsacien.—Deux intrus.—Proposition des officiers de la <i>Germania</i>.—Refus formel.</div> -<p>Le jour polaire continue avec sa ténacité obsédante.</p> +<p>Le jour polaire continue avec sa ténacité obsédante.</p> -<p>A minuit comme à midi, le soleil, que l'on dirait détraqué, +<p>A minuit comme à midi, le soleil, que l'on dirait détraqué, tant sa -permanence au milieu de l'azur céleste paraît une absurdité, verse des -torrents d'éblouissantes lueurs.</p> +permanence au milieu de l'azur céleste paraît une absurdité, verse des +torrents d'éblouissantes lueurs.</p> -<p>Aussi loin que la vue peut s'étendre, tout scintille et +<p>Aussi loin que la vue peut s'étendre, tout scintille et flamboie.</p> -<p>Et pourtant, malgré cette incessante projection de lumière, à +<p>Et pourtant, malgré cette incessante projection de lumière, à peine interrompue de loin en loin par la brume, le morne paysage conserve sa lugubre physionomie.</p> -<p>Sous ces ruissellements de clarté, on sent la douloureuse +<p>Sous ces ruissellements de clarté, on sent la douloureuse impression d'une chose morte.</p> <p>Point d'arbres couverts d'opulentes frondaisons, point de fleurs aux -délicats effluves, point de quadrupèdes folâtres, point d'oiseaux +délicats effluves, point de quadrupèdes folâtres, point d'oiseaux jaseurs, point d'insectes bourdonnants.</p> -<p>Partout des cristaux nus, frangés, déchiquetés, se découpant +<p>Partout des cristaux nus, frangés, déchiquetés, se découpant rigides et -moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'où +moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'où surgit un immense et glacial frisson, la silhouette balourde d'un ours, -le soufflet d'un cétacé ou le brusque plongeon d'un phoque.</p> +le soufflet d'un cétacé ou le brusque plongeon d'un phoque.</p> -<p>C'est l'été pourtant! mais l'été arctique, fait de lumière et +<p>C'est l'été pourtant! mais l'été arctique, fait de lumière et non de chaleur.</p> -<p>En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des régions -boréales sur -lesquelles il verse sans relâche des flots d'incandescence. Pareil -lui-même à un astre gelé, en voie d'extinction, sa clarté ou rose, ou -blanchâtre, anémique pour ainsi dire, éblouit, mais ne vivifie pas.</p> +<p>En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des régions +boréales sur +lesquelles il verse sans relâche des flots d'incandescence. Pareil +lui-même à un astre gelé, en voie d'extinction, sa clarté ou rose, ou +blanchâtre, anémique pour ainsi dire, éblouit, mais ne vivifie pas.</p> -<p>Et l'on sent, à travers cet été pendant lequel un habitant de +<p>Et l'on sent, à travers cet été pendant lequel un habitant de la zone -tempérée n'abandonnerait guère son foyer, la menace prochaine des +tempérée n'abandonnerait guère son foyer, la menace prochaine des froids -mortels, des ténèbres affolantes de l'épouvantable hiver polaire.</p> +mortels, des ténèbres affolantes de l'épouvantable hiver polaire.</p> -<p>Dans un mois, du 15 au 20 août, le pack, à peine désagrégé -superficiellement, va reprendre sa ténacité de roc. Une épaisse couche -de neige nivellera les dépressions et les protubérances. Un peu plus -tard, avec l'apparition de la première étoile, s'éteindra ce +<p>Dans un mois, du 15 au 20 août, le pack, à peine désagrégé +superficiellement, va reprendre sa ténacité de roc. Une épaisse couche +de neige nivellera les dépressions et les protubérances. Un peu plus +tard, avec l'apparition de la première étoile, s'éteindra ce faux-semblant d'existence.</p> -<p>Car le jour, même sans chaleur, c'est encore la vie!</p> +<p>Car le jour, même sans chaleur, c'est encore la vie!</p> -<p>Cependant, d'intrépides matelots, conscients des périls et des -souffrances réservés par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter, -s'efforcent déjà d'avancer plus loin encore: là où la bise est plus -âpre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant.</p> +<p>Cependant, d'intrépides matelots, conscients des périls et des +souffrances réservés par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter, +s'efforcent déjà d'avancer plus loin encore: là où la bise est plus +âpre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant.</p> <p>En vain la banquise leur oppose la masse compacte de ses -stratifications. Ils se ruent à l'assaut de l'infranchissable barrière - avec cet élan +stratifications. Ils se ruent à l'assaut de l'infranchissable barrière + avec cet élan farouche qui triomphe de l'obstacle ou brise l'instrument.</p> -<p>Hier la fête des patriotes, aujourd'hui le travail des +<p>Hier la fête des patriotes, aujourd'hui le travail des explorateurs.</p> -<p>Les marins de la <em>Gallia</em> sont à l'œuvre, +<p>Les marins de la <i>Gallia</i> sont à l'œuvre, pendant que ceux de la -<em>Germania</em>, sa rivale, n'en pouvant croire leurs +<i>Germania</i>, sa rivale, n'en pouvant croire leurs yeux, les regardent -stupéfaits.</p> +stupéfaits.</p> -<p>La chose est pourtant bien simple, du moins à ce que prétend +<p>La chose est pourtant bien simple, du moins à ce que prétend le capitaine d'Ambrieux. Le pack s'oppose au passage du navire. Eh bien! profitons des derniers beaux jours pour pratiquer un chenal. -C'est-à-dire coupons d'une tranchée large de douze mètres trois -kilomètres de glace.</p> +C'est-à -dire coupons d'une tranchée large de douze mètres trois +kilomètres de glace.</p> <p>C'est tout! Et c'est assez, n'est-ce pas?</p> -<p>Car ici, la glace n'offre plus, comme à la baie de Melville, +<p>Car ici, la glace n'offre plus, comme à la baie de Melville, une surface -unie, d'une épaisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au -contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaçons amenés par la -dérive, comprimés par le courant, soudés par le froid, et superposés de -manière à mesurer, par places, trois et quatre fois l'épaisseur du pack +unie, d'une épaisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au +contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaçons amenés par la +dérive, comprimés par le courant, soudés par le froid, et superposés de +manière à mesurer, par places, trois et quatre fois l'épaisseur du pack proprement dit.</p> -<p>Qu'importe, d'ailleurs! En dépit de l'apparente insanité d'un +<p>Qu'importe, d'ailleurs! En dépit de l'apparente insanité d'un tel projet -qui fait penser à des fourmis essayant de saper une montagne, chacun -s'est mis à la besogne, bravement.</p> +qui fait penser à des fourmis essayant de saper une montagne, chacun +s'est mis à la besogne, bravement.</p> -<p>Tout ce qui perce, coupe, rompt ou éclate, a été mis en -réquisition. -Haches, scies, couteaux à glace, tarières sont aux mains des matelots. -Il s'agit de pratiquer à la main l'amorce du canal où doit pénétrer, au -fur et à mesure de son exécution, la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Tout ce qui perce, coupe, rompt ou éclate, a été mis en +réquisition. +Haches, scies, couteaux à glace, tarières sont aux mains des matelots. +Il s'agit de pratiquer à la main l'amorce du canal où doit pénétrer, au +fur et à mesure de son exécution, la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Quant à faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas +<p>Quant à faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas songer. -L'éperon d'un cuirassé lui-même serait insuffisant.</p> +L'éperon d'un cuirassé lui-même serait insuffisant.</p> -<p>La dynamite fournira d'excellents résultats, mais son emploi -doit être -réservé pour certains cas. Sous peine d'épuiser l'approvisionnement, il -faut éviter le gaspillage, et ne recourir au précieux explosif que +<p>La dynamite fournira d'excellents résultats, mais son emploi +doit être +réservé pour certains cas. Sous peine d'épuiser l'approvisionnement, il +faut éviter le gaspillage, et ne recourir au précieux explosif que devant urgence absolue.</p> -<p>Mais, enfin, quel procédé rapide, et surtout efficace, pense +<p>Mais, enfin, quel procédé rapide, et surtout efficace, pense donc -employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enlevées à +employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enlevées à la main par les travailleurs, on ne peut supposer raisonnablement qu'il -espère venir à bout de l'ennemi par ce moyen primitif.</p> +espère venir à bout de l'ennemi par ce moyen primitif.</p> -<p>Le capitaine veut tout simplement couper la banquise <em>à -la scie</em>.</p> +<p>Le capitaine veut tout simplement couper la banquise <i>à +la scie</i>.</p> <p>Mais, entendons-nous bien. Il ne s'agit point ici du fragile instrument -dont se servent les menuisiers ou les charrons pour découper leurs -planches. La scie à glace, dont les dents vont bientôt ronger le pack +dont se servent les menuisiers ou les charrons pour découper leurs +planches. La scie à glace, dont les dents vont bientôt ronger le pack de -la base au sommet, est une énorme bande d'acier, mesurant six mètres de -hauteur, sur quatre-vingts centimètres de largeur.</p> +la base au sommet, est une énorme bande d'acier, mesurant six mètres de +hauteur, sur quatre-vingts centimètres de largeur.</p> -<p>Très bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, +<p>Très bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, longues de -dix centimètres. Mais, où trouver un moteur? Probablement la machine du +dix centimètres. Mais, où trouver un moteur? Probablement la machine du navire.</p> <p>La machine, d'accord. Il ne faut pas oublier, pourtant, que la scie, ou -plutôt les deux lames de la scie, doivent agir parallèlement à quinze, -vingt, peut-être quarante mètres du bâtiment.</p> +plutôt les deux lames de la scie, doivent agir parallèlement à quinze, +vingt, peut-être quarante mètres du bâtiment.</p> -<p>Comment actionner, à pareille distance, un tel engin?</p> +<p>Comment actionner, à pareille distance, un tel engin?</p> -<p>Au moyen de l'électricité, parbleu!</p> +<p>Au moyen de l'électricité, parbleu!</p> -<p>L'électricité?... sans doute: grâce à la découverte d'un -éminent -ingénieur français, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 <em>la +<p>L'électricité?... sans doute: grâce à la découverte d'un +éminent +ingénieur français, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 <i>la transmission -des forces par l'électricité</em>.</p> +des forces par l'électricité</i>.</p> -<p>A ce propos, une petite digression est ici nécessaire.</p> +<p>A ce propos, une petite digression est ici nécessaire.</p> -<p>La découverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se +<p>La découverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se formuler -ainsi: Fournissez du mouvement à une machine dynamo-électrique, et elle -vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité, et elle +ainsi: Fournissez du mouvement à une machine dynamo-électrique, et elle +vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité, et elle vous donnera du mouvement.</p> -<p>On donne à cette propriété le nom de <em>réversibilité</em>, +<p>On donne à cette propriété le nom de <i>réversibilité</i>, parce que les -machines magnéto ou dynamo-électriques, qui toutes la possèdent, +machines magnéto ou dynamo-électriques, qui toutes la possèdent, peuvent -transformer le travail mécanique en électricité, ou inversement -l'électricité en travail mécanique.</p> +transformer le travail mécanique en électricité, ou inversement +l'électricité en travail mécanique.</p> -<p>Supposons, maintenant, une machine dynamo actionnée par un +<p>Supposons, maintenant, une machine dynamo actionnée par un moteur -quelconque: gaz, chute d'eau, air comprimé, vapeur, etc. Sous -l'influence du mouvement qu'elle reçoit, elle produit une certaine -quantité d'électricité; d'où son nom de <em>génératrice</em>.</p> +quelconque: gaz, chute d'eau, air comprimé, vapeur, etc. Sous +l'influence du mouvement qu'elle reçoit, elle produit une certaine +quantité d'électricité; d'où son nom de <i>génératrice</i>.</p> <p>Mettons-la en communication par un fil de cuivre ou de fer avec une -autre machine de même espèce. Aussitôt cette seconde machine, dite -<em>réceptrice</em>, s'empare de l'électricité à elle +autre machine de même espèce. Aussitôt cette seconde machine, dite +<i>réceptrice</i>, s'empare de l'électricité à elle transmise par le fil -conducteur, et, chose étonnante, fournit, au lieu d'électricité, du -travail mécanique ou plutôt restitue le travail mécanique développé par +conducteur, et, chose étonnante, fournit, au lieu d'électricité, du +travail mécanique ou plutôt restitue le travail mécanique développé par le moteur.</p> -<p>De façon que si ce moteur produit, par exemple, une force de +<p>De façon que si ce moteur produit, par exemple, une force de cent -chevaux, cette force, transformée en électricité par la <em>génératrice</em>, -et transportée sous cet état, jusqu'à la <em>réceptrice</em>, +chevaux, cette force, transformée en électricité par la <i>génératrice</i>, +et transportée sous cet état, jusqu'à la <i>réceptrice</i>, redevient force, -ou mouvement, susceptible d'être employé à un travail quelconque +ou mouvement, susceptible d'être employé à un travail quelconque <a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> -<p>Cependant, la transmission ne s'opère pas intégralement. Il se +<p>Cependant, la transmission ne s'opère pas intégralement. Il se produit, -avec les machines actuellement employées, une perte qui atteint encore -trente à trente-deux pour cent.</p> +avec les machines actuellement employées, une perte qui atteint encore +trente à trente-deux pour cent.</p> -<p>Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expédier ainsi +<p>Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expédier ainsi une force, -quelque considérable qu'elle soit, par un simple fil, comme une -dépêche, -à une distance de cent, mille, dix mille mètres et plus!</p> +quelque considérable qu'elle soit, par un simple fil, comme une +dépêche, +à une distance de cent, mille, dix mille mètres et plus!</p> -<p>En préparant son expédition polaire, le capitaine d'Ambrieux +<p>En préparant son expédition polaire, le capitaine d'Ambrieux ne pouvait -manquer de prévoir le cas où il devrait attaquer corps à corps -d'énormes -barrières de glaçons. Sachant combien sont limités et peu efficaces les -moyens habituels, il avait songé, dès le principe, à mettre à profit la -découverte de notre éminent compatriote.</p> +manquer de prévoir le cas où il devrait attaquer corps à corps +d'énormes +barrières de glaçons. Sachant combien sont limités et peu efficaces les +moyens habituels, il avait songé, dès le principe, à mettre à profit la +découverte de notre éminent compatriote.</p> -<p>Le travail de la machine, inutilisé jusqu'alors, parce qu'elle +<p>Le travail de la machine, inutilisé jusqu'alors, parce qu'elle ne pouvait avoir d'action en dehors du navire, fournirait ainsi un appoint -considérable.</p> +considérable.</p> -<p>Il avait donc acheté, jadis, deux dynamos du système Desprez, -susceptibles de transporter, malgré leur peu de volume, une force de +<p>Il avait donc acheté, jadis, deux dynamos du système Desprez, +susceptibles de transporter, malgré leur peu de volume, une force de six -chevaux, à telle ou telle distance.</p> +chevaux, à telle ou telle distance.</p> -<p>Le moment est venu de recourir à ces puissants et ingénieux +<p>Le moment est venu de recourir à ces puissants et ingénieux auxiliaires.</p> -<p>Déjà les charpentiers ont préparé les bigues devant supporter +<p>Déjà les charpentiers ont préparé les bigues devant supporter l'arbre de -couche portant la roue qu'actionnera la réceptrice. Celle-ci est -installée sur la glace. La génératrice est à bord, près du «petit -cheval» qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isolé sous +couche portant la roue qu'actionnera la réceptrice. Celle-ci est +installée sur la glace. La génératrice est à bord, près du «petit +cheval» qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isolé sous une couche de gutta-percha les fait communiquer.</p> -<p>En outre, comme à chaque morsure de la scie l'appareil doit +<p>En outre, comme à chaque morsure de la scie l'appareil doit progresser -d'autant, les bigues sont pourvues, inférieurement, de galets de bois -leur permettant de rouler au fur et à mesure, à la condition, +d'autant, les bigues sont pourvues, inférieurement, de galets de bois +leur permettant de rouler au fur et à mesure, à la condition, toutefois, -que les protubérances de la banquise ne seront pas trop accentuées. Il -faudra, dans ce cas, recourir, au préalable, à un nivellement sommaire.</p> +que les protubérances de la banquise ne seront pas trop accentuées. Il +faudra, dans ce cas, recourir, au préalable, à un nivellement sommaire.</p> -<p>Quant au mécanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de +<p>Quant au mécanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de la lame ou des deux lames, selon qu'on pourra les faire ou non agir -simultanément, il est d'une extrême simplicité.</p> +simultanément, il est d'une extrême simplicité.</p> <p>L'arbre de couche porte deux excentriques tournant chacun dans un cadre -d'acier, fixé au sommet des deux scies.</p> +d'acier, fixé au sommet des deux scies.</p> <p>Le mouvement de haut en bas et de bas en haut se produira ainsi -directement, sans organes intermédiaires, sans complications, presque +directement, sans organes intermédiaires, sans complications, presque sans frottements.</p> -<p>Comme les lames, bien que notablement épaisses, risqueraient +<p>Comme les lames, bien que notablement épaisses, risqueraient de se plier -et peut-être, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opère le -mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies à la partie -inférieure d'un poids assez lourd pour éviter les flexions latérales et -leur donner une rigidité suffisante.</p> +et peut-être, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opère le +mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies à la partie +inférieure d'un poids assez lourd pour éviter les flexions latérales et +leur donner une rigidité suffisante.</p> -<p>Ce rapide exposé de la situation indique suffisamment quels doivent -être les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs.</p> +<p>Ce rapide exposé de la situation indique suffisamment quels doivent +être les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs.</p> -<p>Là-bas, à bord de la <em>Germania</em> toujours +<p>Là -bas, à bord de la <i>Germania</i> toujours immobile et rogue comme un -factionnaire prussien, on braque sur la <em>Gallia</em> +factionnaire prussien, on braque sur la <i>Gallia</i> une batterie de lorgnettes.</p> -<p>Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosité -déçue, car la -première journée—c'est-à-dire ce qu'on appelle journée là-bas pendant -l'été où il n'y a pas de nuit—se passe en préparatifs accomplis avec -une hâte fiévreuse.</p> +<p>Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosité +déçue, car la +première journée—c'est-à -dire ce qu'on appelle journée là -bas pendant +l'été où il n'y a pas de nuit—se passe en préparatifs accomplis avec +une hâte fiévreuse.</p> -<p>Après un repos vaillamment acheté, les travaux proprement dits +<p>Après un repos vaillamment acheté, les travaux proprement dits commencent le 17 juillet, au quart de quatre heures.</p> <p>Les bigues sont en place et leur mouvement de propulsion -assuré par des -poulies de renvoi. La génératrice et la réceptrice, reliées par le fil -conducteur, sont prêtes à fonctionner. Une seule scie va être actionnée -à titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant, -sur la surface qu'elle doit entamer. La partie inférieure, lestée comme -il vient d'être dit, plonge dans l'eau à environ deux mètres.</p> +assuré par des +poulies de renvoi. La génératrice et la réceptrice, reliées par le fil +conducteur, sont prêtes à fonctionner. Une seule scie va être actionnée +à titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant, +sur la surface qu'elle doit entamer. La partie inférieure, lestée comme +il vient d'être dit, plonge dans l'eau à environ deux mètres.</p> <p>Un coup de sifflet retentit. Fritz, la main sur le levier de mise en -train, régularise doucement la distribution de vapeur et soudain les -dynamos se mettent à tourner. En même temps la scie monte avec un -raclement métallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec -une singulière aisance.</p> +train, régularise doucement la distribution de vapeur et soudain les +dynamos se mettent à tourner. En même temps la scie monte avec un +raclement métallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec +une singulière aisance.</p> <p>Les matelots n'ont pas jusqu'alors bien compris l'intention du -capitaine. Mais la démonstration pratique exécutée sous leurs yeux les -édifie complètement.</p> +capitaine. Mais la démonstration pratique exécutée sous leurs yeux les +édifie complètement.</p> <p>Aussi, quelle joie, quand ils constatent l'incroyable puissance de l'engin qu'ils viennent d'improviser!</p> -<p>«Mâtin de nom de d'là! comme ça mord!... s'écrie Constant +<p>«Mâtin de nom de d'là ! comme ça mord!... s'écrie Constant Guignard.</p> -<p>—Qu'on dirait que c'te faillie glace est censément du beurre,» +<p>—Qu'on dirait que c'te faillie glace est censément du beurre,» opine -gravement son compatriote Courapied dit Marche-à-Terre.</p> +gravement son compatriote Courapied dit Marche-à -Terre.</p> -<p>Le va-et-vient de la scie s'opère avec une telle rapidité, qu'en moins -d'un quart d'heure l'énorme bloc est sectionné sur une longueur de -quinze mètres.</p> +<p>Le va-et-vient de la scie s'opère avec une telle rapidité, qu'en moins +d'un quart d'heure l'énorme bloc est sectionné sur une longueur de +quinze mètres.</p> -<p>«Stop!» commande le capitaine.</p> +<p>«Stop!» commande le capitaine.</p> -<p>Tout s'arrête en même temps, afin d'opérer un changement dans +<p>Tout s'arrête en même temps, afin d'opérer un changement dans la direction de l'appareil.</p> -<p>Les bigues sont orientées un peu sur la gauche, de façon à -permettre à -la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement à la -première section pour détacher de la banquise l'avant de ce premier -fragment. La lame obéit à l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ -douze mètres de diamètre, la largeur du futur chenal; et pour la +<p>Les bigues sont orientées un peu sur la gauche, de façon à +permettre à +la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement à la +première section pour détacher de la banquise l'avant de ce premier +fragment. La lame obéit à l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ +douze mètres de diamètre, la largeur du futur chenal; et pour la seconde fois le commandement de: Stop!</p> -<p>Deuxième changement de direction pour revenir parallèlement au +<p>Deuxième changement de direction pour revenir parallèlement au premier -trait de scie, et achever la section entière du bloc.</p> +trait de scie, et achever la section entière du bloc.</p> <p>Pour leur coup d'essai, les matelots, bien novices pourtant, se sont -acquittés à merveille de cette tâche délicate, exigeant une attention +acquittés à merveille de cette tâche délicate, exigeant une attention de -tous les instants et une précision absolue.</p> +tous les instants et une précision absolue.</p> <p>En effet, sous peine de laisser la scie fonctionner dans le vide, ils -doivent, à chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entraîne -l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantité absolument égale au -travail de la scie, ni trop, pour éviter une rupture, ni trop peu pour +doivent, à chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entraîne +l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantité absolument égale au +travail de la scie, ni trop, pour éviter une rupture, ni trop peu pour qu'elle morde efficacement.</p> -<p>Comme la réceptrice évolue sur la glace en même temps que les +<p>Comme la réceptrice évolue sur la glace en même temps que les bigues, il -faut également surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, +faut également surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, se -garder de toucher aux dynamos sous peine d'être foudroyé, bref un -apprentissage complet à improviser.</p> +garder de toucher aux dynamos sous peine d'être foudroyé, bref un +apprentissage complet à improviser.</p> -<p>Enfin, un bloc de quinze mètres de long sur douze de large et +<p>Enfin, un bloc de quinze mètres de long sur douze de large et quatre -d'épaisseur est détaché.</p> +d'épaisseur est détaché.</p> -<p>Et maintenant, comment se débarrasser d'une pareille masse, +<p>Et maintenant, comment se débarrasser d'une pareille masse, mesurant -plus de huit cents mètres cubes, en tenant compte des aspérités.</p> +plus de huit cents mètres cubes, en tenant compte des aspérités.</p> -<p>«Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir -son idée.»</p> +<p>«Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir +son idée.»</p> -<p>Sans doute!... il en a même trois, avec l'embarras du choix.</p> +<p>Sans doute!... il en a même trois, avec l'embarras du choix.</p> -<p>Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte à +<p>Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte à se -tromper comme un simple mortel, il préfère, avant de rien entreprendre, +tromper comme un simple mortel, il préfère, avant de rien entreprendre, tenir conseil avec le second, le lieutenant et le docteur.</p> -<p>«Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans préambule.</p> +<p>«Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans préambule.</p> -<p>—Ma foi, capitaine, toute réflexion faite, je pense qu'il faut +<p>—Ma foi, capitaine, toute réflexion faite, je pense qu'il faut donner au canal une largeur double.</p> -<p>—Vingt-cinq mètres au lieu de douze.</p> +<p>—Vingt-cinq mètres au lieu de douze.</p> -<p>—De cette façon, la goélette se rangeant contre un des bords +<p>—De cette façon, la goélette se rangeant contre un des bords pourra -laisser couler les glaçons entraînés par les hommes avec des haussières.</p> +laisser couler les glaçons entraînés par les hommes avec des haussières.</p> -<p>—J'y ai pensé.</p> +<p>—J'y ai pensé.</p> -<p>«Mais il est à craindre que plus tard, quand le canal aura une +<p>«Mais il est à craindre que plus tard, quand le canal aura une certaine -longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exercée -latéralement par les deux tronçons de la banquise.</p> +longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exercée +latéralement par les deux tronçons de la banquise.</p> -<p>«Alors, les glaçons ne pourront plus s'écouler.</p> +<p>«Alors, les glaçons ne pourront plus s'écouler.</p> -<p>—Diable! Je n'avais pas songé à cela.</p> +<p>—Diable! Je n'avais pas songé à cela.</p> <p>—Et vous, docteur?</p> -<p>—Moi, je me réserve.</p> +<p>—Moi, je me réserve.</p> <p>—Et vous, Vavasseur?</p> <p>—Moi aussi, capitaine.</p> -<p>—Ce premier procédé provisoirement éliminé, nous devrons, je +<p>—Ce premier procédé provisoirement éliminé, nous devrons, je crois, -recourir à la dynamite, pour désarticuler chacun des blocs.</p> +recourir à la dynamite, pour désarticuler chacun des blocs.</p> -<p>«Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne -gêneront -peut-être pas trop la marche du navire.</p> +<p>«Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne +gêneront +peut-être pas trop la marche du navire.</p> -<p>«Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximité +<p>«Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximité relative des -hommes et des appareils le rende périlleux.</p> +hommes et des appareils le rende périlleux.</p> -<p>—C'est vrai! ajoutent simultanément le second, le docteur et +<p>—C'est vrai! ajoutent simultanément le second, le docteur et le lieutenant.</p> <p>—A moins que... ajoute le capitaine.</p> -<p>«Eh! oui... c'est cela!</p> +<p>«Eh! oui... c'est cela!</p> -<p>—Vous avez trouvé?</p> +<p>—Vous avez trouvé?</p> -<p>—Je le crois, mais laissez-moi mûrir ce projet qui fait face à +<p>—Je le crois, mais laissez-moi mûrir ce projet qui fait face à toutes les exigences.</p> -<p>«Je veux vous en laisser la surprise.</p> +<p>«Je veux vous en laisser la surprise.</p> -<p>«Pour l'instant, essayons de la dynamite.»</p> +<p>«Pour l'instant, essayons de la dynamite.»</p> <p>Afin de ne pas perdre de temps, cinq trous de mine furent -forés et -chargés sur le premier glaçon, pendant que la scie en découpait un -second d'égales dimensions. Puis la lame retirée de la rainure, les -bigues furent éloignées ainsi que la réceptrice.</p> +forés et +chargés sur le premier glaçon, pendant que la scie en découpait un +second d'égales dimensions. Puis la lame retirée de la rainure, les +bigues furent éloignées ainsi que la réceptrice.</p> -<p>L'explosion produisit bien moins d'effet que là-bas, à la baie +<p>L'explosion produisit bien moins d'effet que là -bas, à la baie de -Melville, sur de jeunes glaces, moitié moins épaisses, et infiniment +Melville, sur de jeunes glaces, moitié moins épaisses, et infiniment moins compactes.</p> -<p>Le bloc fut seulement désarticulé en gros fragments que la -goélette dut -écraser, pulvériser en détail, pour avancer seulement de quinze mètres.</p> +<p>Le bloc fut seulement désarticulé en gros fragments que la +goélette dut +écraser, pulvériser en détail, pour avancer seulement de quinze mètres.</p> -<p>Cependant, le résultat se trouvait acquis. Le procédé n'était +<p>Cependant, le résultat se trouvait acquis. Le procédé n'était pas -défectueux, à la condition que la soute aux munitions renfermât un +défectueux, à la condition que la soute aux munitions renfermât un approvisionnement suffisant.</p> <p>Et d'Ambrieux calculait qu'il lui faudrait au moins un millier de cartouches, en admettant, chose peu probable, que la banquise ne -s'épaissirait pas, au centre.</p> +s'épaissirait pas, au centre.</p> <p>Sinon, il faudrait augmenter le nombre des trous de mine.</p> -<p>Néanmoins, tout marcha très convenablement le premier jour, à +<p>Néanmoins, tout marcha très convenablement le premier jour, à ce point -que le chenal mesurait soixante mètres de longueur, après un travail -acharné de seize heures.</p> +que le chenal mesurait soixante mètres de longueur, après un travail +acharné de seize heures.</p> -<p>Soixante mètres, c'est là sans doute un résultat, étant donné +<p>Soixante mètres, c'est là sans doute un résultat, étant donné surtout la -nature de l'obstacle, et la multiplicité des opérations que nécessite +nature de l'obstacle, et la multiplicité des opérations que nécessite l'entreprise.</p> <p>Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois -kilomètres, il -ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement. -Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante -mètres?</p> +kilomètres, il +ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement. +Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante +mètres?</p> -<p>Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, +<p>Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, pour arriver -à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.</p> +à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.</p> <p>Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que -les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons -se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être -coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal +les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons +se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être +coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera -sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible.</p> +sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible.</p> -<p>Il faut à tout prix gagner du temps.</p> +<p>Il faut à tout prix gagner du temps.</p> -<p>En conséquence, le capitaine décide que les travaux -continueront jusqu'à +<p>En conséquence, le capitaine décide que les travaux +continueront jusqu'à nouvel ordre, sans interruption.</p> -<p>Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que +<p>Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que les matelots -pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que -leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le -quart comme à bord.</p> +pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que +leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le +quart comme à bord.</p> <p>C'est entendu.</p> -<p>Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant -équipage, le -chenal s'allonge, le 18, de cent mètres.</p> +<p>Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant +équipage, le +chenal s'allonge, le 18, de cent mètres.</p> -<p>Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc +<p>Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc de deux -cent soixante-dix mètres!</p> +cent soixante-dix mètres!</p> -<p>Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues!</p> +<p>Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues!</p> -<p>Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des -difficultés par la +<p>Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des +difficultés par la constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par -la gaîté.</p> +la gaîté.</p> -<p>Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des +<p>Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des hiboux, -commencent peu à peu à donner signe de vie.</p> +commencent peu à peu à donner signe de vie.</p> -<p>On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la +<p>On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la glace, -patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec -leur immobilité des premiers jours.</p> +patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec +leur immobilité des premiers jours.</p> -<p>Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les -français -travaillent à corps perdu.</p> +<p>Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les +français +travaillent à corps perdu.</p> -<p>«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne -mâche pas ses +<p>«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne +mâche pas ses mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au milieu de nous.</p> -<p>«Ah! mais, minute!</p> +<p>«Ah! mais, minute!</p> <p>—Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la -génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires.</p> +génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires.</p> <p>—Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule...</p> -<p>«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot +<p>«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot de malheur -et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.</p> +et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.</p> <p>—Diable! comme vous y allez!</p> @@ -8987,51 +8943,51 @@ et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.</p> ces corbeaux de Prusse...</p> -<p>«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux.</p> +<p>«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux.</p> -<p>«Tenez... quand je vous le disais...</p> +<p>«Tenez... quand je vous le disais...</p> -<p>—Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté.</p> +<p>—Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté.</p> <p>—Eh bien! ils ont du toupet.</p> -<p>«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te +<p>«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te les -recevrais à coups de carabine!</p> +recevrais à coups de carabine!</p> <p>—Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme!</p> -<p>«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça...</p> +<p>«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça...</p> <p>—A la bonne heure!</p> -<p>«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez +<p>«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez si -rudement travaillé le cœur, dans des temps.</p> +rudement travaillé le cœur, dans des temps.</p> -<p>—Ma foi! ça y est!... les voici chez nous...</p> +<p>—Ma foi! ça y est!... les voici chez nous...</p> -<p>«Ils abordent le capitaine.</p> +<p>«Ils abordent le capitaine.</p> -<p>Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord -adoptée -généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages -se sont approchés du commandant de la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord +adoptée +généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages +se sont approchés du commandant de la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni -à entamer -des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend +<p>Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni +à entamer +des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend silencieusement.</p> -<p>«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous +<p>«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici -la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous -présenter le commandant de la <em>Germania</em>, herr +la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous +présenter le commandant de la <i>Germania</i>, herr capitaine Walther.</p> -<p>—Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce +<p>—Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce dernier, -sans même attendre un mot de politesse.</p> +sans même attendre un mot de politesse.</p> <div class="illu"> @@ -9042,211 +8998,211 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer +<p>«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer ce -rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.»</p> +rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.»</p> -<p>Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en +<p>Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien -paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui -dressent une insurmontable barrière entre des indifférents.</p> +paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui +dressent une insurmontable barrière entre des indifférents.</p> <p>Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air -alléguant +alléguant les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude.</p> -<p>«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous -serions désolés -de vous causer le plus petit dérangement.</p> +<p>«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous +serions désolés +de vous causer le plus petit dérangement.</p> -<p>«Vous accomplissez là une œuvre de géant... une merveille +<p>«Vous accomplissez là une œuvre de géant... une merveille d'audace et de patience...</p> <p>—J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux.</p> -<p>—Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur +<p>—Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur de votre -mérite.</p> +mérite.</p> -<p>«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est -pas à la -portée de tous.</p> +<p>«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est +pas à la +portée de tous.</p> -<p>—Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, +<p>—Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne -réussirai pas?</p> +réussirai pas?</p> -<p>—Dites plutôt que je le crains!</p> +<p>—Dites plutôt que je le crains!</p> <p>—Pas possible!</p> <p>—Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou -même de -l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie -si intrépidement ouverte...</p> +même de +l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie +si intrépidement ouverte...</p> -<p>—Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous +<p>—Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous inspire -«l'œuvre de géant»...</p> +«l'œuvre de géant»...</p> -<p>«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous +<p>«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble... -libre à vous de profiter de notre ouvrage.</p> +libre à vous de profiter de notre ouvrage.</p> -<p>—Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais +<p>—Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y -aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation.</p> +aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation.</p> -<p>—Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que -peut être +<p>—Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que +peut être un salaire.</p> <p>—Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu -imparfaitement ma pensée.</p> +imparfaitement ma pensée.</p> -<p>«En ma qualité d'étranger, la langue française a des -subtilités qui -m'échappent.</p> +<p>«En ma qualité d'étranger, la langue française a des +subtilités qui +m'échappent.</p> -<p>—Où voulez-vous en venir?</p> +<p>—Où voulez-vous en venir?</p> <p>—A vous faire une proposition.</p> -<p>—Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît?</p> +<p>—Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît?</p> -<p>—Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, +<p>—Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, meinherr -Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le -répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la +Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le +répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la peine, -j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour -aider le vôtre à couper le pack.</p> +j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour +aider le vôtre à couper le pack.</p> <p>—Vos hommes!... avec les miens!...</p> -<p>«C'est impossible, monsieur.</p> +<p>«C'est impossible, monsieur.</p> -<p>—Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous -serions là.</p> +<p>—Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous +serions là .</p> <p>—Encore une fois, c'est impossible.</p> -<p>«Mon œuvre est et doit rester exclusivement française.</p> +<p>«Mon œuvre est et doit rester exclusivement française.</p> -<p>«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer!</p> +<p>«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer!</p> -<p>—Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer +<p>—Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer que nous -passerons quand même après vous.</p> +passerons quand même après vous.</p> -<p>—Je le répète, vous êtes libres.</p> +<p>—Je le répète, vous êtes libres.</p> -<p>—Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place.</p> +<p>—Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place.</p> -<p>«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la <em>Germania</em>, +<p>«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la <i>Germania</i>, en profiteriez-vous?</p> -<p>—Non!»</p> +<p>—Non!»</p> <h3><a name="II-II" id="II-II">II</a></h3> -<div class="cdesc">L'équipage -français furieux de tirer les marrons du feu.—Sans-gêne allemand.—Ruse -de guerre.—Pris au piège.—Abaissement de la température.—Pronostics -fâcheux d'un hiver précoce.—Engelures.—Remède primitif et -infaillible.—Expédition de chasse.—Meute sauvage.— Massacre.—Les bœufs -musqués.—Moutons géants.—La curée chaude.—Abondance de vivres +<div class="cdesc">L'équipage +français furieux de tirer les marrons du feu.—Sans-gêne allemand.—Ruse +de guerre.—Pris au piège.—Abaissement de la température.—Pronostics +fâcheux d'un hiver précoce.—Engelures.—Remède primitif et +infaillible.—Expédition de chasse.—Meute sauvage.— Massacre.—Les bœufs +musqués.—Moutons géants.—La curée chaude.—Abondance de vivres frais.—Heureux retour.</div> -<p>Le capitaine de la <em>Gallia</em> et son -état-major admirent l'équipage dont +<p>Le capitaine de la <i>Gallia</i> et son +état-major admirent l'équipage dont la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque -semaine—car le temps fuit avec rapidité—amènent leur contingent de -fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour -amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot -de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa -personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale -vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est -intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une -ténacité froide, acharnée.</p> - -<p>Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante +semaine—car le temps fuit avec rapidité—amènent leur contingent de +fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour +amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot +de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa +personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale +vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est +intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une +ténacité froide, acharnée.</p> + +<p>Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante viennent -remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens -quittent à regret le chantier en criant: «Déjà!...»</p> +remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens +quittent à regret le chantier en criant: «Déjà !...»</p> -<p>Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des +<p>Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des matelots, et en -même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les +même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque -sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi +sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi fondue, chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs -énormes -à travers les -sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour -être complète, exigerait une interminable description.</p> +énormes +à travers les +sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour +être complète, exigerait une interminable description.</p> -<p>Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à -s'élever de -quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce -point géographique perdu sur une mer gelée!</p> +<p>Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à +s'élever de +quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce +point géographique perdu sur une mer gelée!</p> -<p>Mais, voilà! on s'est librement engagé à suivre le capitaine +<p>Mais, voilà ! on s'est librement engagé à suivre le capitaine en quelque lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie -pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce +pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce pavillon qui ne descend jamais de la corne.</p> <p>Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il -est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir -les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon -docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous -vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots!</p> +est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir +les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon +docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous +vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots!</p> -<p>Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major +<p>Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major ainsi -prêcher par l'exemple!</p> +prêcher par l'exemple!</p> -<p>Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but.</p> +<p>Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but.</p> -<p>Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous +<p>Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous comprenez!...</p> -<p>En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, +<p>En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, ils n'arriveront pas les premiers!</p> -<p>Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire +<p>Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire met doublement en jeu l'honneur national.</p> -<p>Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur +<p>Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur habituel -sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de +sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de pareils efforts!</p> -<p>N'eût été le proverbial respect des matelots pour la +<p>N'eût été le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette audacieuse prise de possession amenait un conflit.</p> -<p>«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer +<p>«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer les marrons du feu!...</p> -<p>«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de -Brest! ça +<p>«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de +Brest! ça n'en est pas moins rasant.</p> -<p>—Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les -échenille à coups de carabine!...</p> +<p>—Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les +échenille à coups de carabine!...</p> <div class="illu"> @@ -9254,313 +9210,313 @@ n'en est pas moins rasant.</p> alt="Illustration" /> </div> <div class="caption">Que le capitaine dise un mot, et je -les échenille à coups +les échenille à coups de carabine!...</div> </div> -<p>—Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!...</p> +<p>—Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!...</p> -<p>—L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands.</p> +<p>—L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands.</p> -<p>—Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons.</p> +<p>—Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons.</p> -<p>—Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic.</p> +<p>—Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic.</p> -<p>«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...</p> +<p>«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...</p> -<p>—Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses +<p>—Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles...</p> -<p>—Même à travers des lunettes vertes!</p> +<p>—Même à travers des lunettes vertes!</p> <p>—Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me -serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée.</p> +serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée.</p> -<p>—Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.»</p> +<p>—Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.»</p> -<p>Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle +<p>Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle du digne -Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de -l'équipage.</p> +Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de +l'équipage.</p> -<p>On était alors au 12 août, et le chenal, après des +<p>On était alors au 12 août, et le chenal, après des alternatives de -réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure -que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu -repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement +réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure +que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu +repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement ouverte.</p> -<p>En conséquence, la <em>Germania</em> quitta son +<p>En conséquence, la <i>Germania</i> quitta son ancrage et put, en moins de -deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de +deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de sa rivale.</p> -<p>Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec +<p>Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec les -convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux.</p> +convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux.</p> <p>D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte -ayant soufflé -du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de -combler entièrement le chenal!</p> +ayant soufflé +du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de +combler entièrement le chenal!</p> -<p>Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la <em>Germania</em> +<p>Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la <i>Germania</i> sans doute pour tout l'hiver!</p> -<p>Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se +<p>Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se moquer -intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait +intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait ses hommes pour lui ouvrir un passage!</p> -<p>Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression -latérale +<p>Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression +latérale des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine -Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de -suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci -continuerait sa tâche.</p> +Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de +suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci +continuerait sa tâche.</p> -<p>Mais, ce jour-là, c'est-à-dire quand la marche en arrière fut +<p>Mais, ce jour-là , c'est-à -dire quand la marche en arrière fut absolument -interdite à la <em>Germania</em>, le capitaine d'Ambrieux, -travaillé sans doute -par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder.</p> +interdite à la <i>Germania</i>, le capitaine d'Ambrieux, +travaillé sans doute +par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder.</p> -<p>Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit +<p>Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit pour tout -autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les -bancs découpés à la scie.</p> +autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les +bancs découpés à la scie.</p> <p>Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock -provisoire, dans lequel se rangea la <em>Gallia</em>, pour +provisoire, dans lequel se rangea la <i>Gallia</i>, pour laisser passer le -premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes.</p> +premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes.</p> -<p>Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en +<p>Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en forme de -coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement -en biseau, de façon à interrompre toute communication.</p> +coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement +en biseau, de façon à interrompre toute communication.</p> -<p>Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner +<p>Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner cette -manœuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas -aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à +manœuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas +aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à la mine.</p> <p>Ils attendirent douze heures.</p> <p>Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et -si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres, -vinrent se buter au «bouchon».</p> +si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres, +vinrent se buter au «bouchon».</p> -<p>Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze +<p>Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze pieds, -surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la -gelée, -interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point +surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la +gelée, +interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise!</p> -<p>Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil +<p>Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y -pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est +pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus -qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne.</p> +qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne.</p> -<p>Aussi, quels lazzis, sur la <em>Gallia</em>, -pendant que là-bas, sur la -<em>Germania</em>, on épuise l'opulente série des jurons +<p>Aussi, quels lazzis, sur la <i>Gallia</i>, +pendant que là -bas, sur la +<i>Germania</i>, on épuise l'opulente série des jurons d'outre-Rhin!</p> -<p>«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle -Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique.</p> +<p>«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle +Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique.</p> <p>—Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au jugement dernier!</p> -<p>—Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce +<p>—Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce bien mise, sais-tu?</p> -<p>—Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace!</p> +<p>—Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace!</p> -<p>—M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à +<p>—M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à la fin de l'hiver, ou je ne m'y connais plus.</p> <p>—Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent.</p> -<p>—Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en +<p>—Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en bons -Français, et non pas pour le roi de Prusse.</p> +Français, et non pas pour le roi de Prusse.</p> <p>—D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe.</p> <p>—J'te crois!</p> -<p>«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle +<p>«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle comme une -guigne pas mûre.</p> +guigne pas mûre.</p> -<p>—Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce!</p> +<p>—Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce!</p> -<p>—Et puis les nuits allongent... y gèle!...</p> +<p>—Et puis les nuits allongent... y gèle!...</p> -<p>—Sûr qu'à présent l'air est fraîche!...</p> +<p>—Sûr qu'à présent l'air est fraîche!...</p> <p>—Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal!</p> <p>—Faudra voir.</p> -<p>—Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.»</p> +<p>—Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.»</p> -<p>Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est -commencé, -les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour +<p>Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est +commencé, +les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour ainsi dire foudroyante.</p> -<p>Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, +<p>Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, s'allongent et l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon.</p> -<p>Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au +<p>Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au disque -prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de -désolation.</p> +prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de +désolation.</p> <p>Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les -crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre, -c'est-à-dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe +crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre, +c'est-à -dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures.</p> -<p>Car, il n'y a pas, là-bas, ces transitions automnales si +<p>Car, il n'y a pas, là -bas, ces transitions automnales si douces, sous -notre zone tempérée.</p> +notre zone tempérée.</p> -<p>Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, +<p>Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, violent, sinistre.</p> -<p>La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais +<p>La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil -n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle +n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle chaque nuit.</p> <p>Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la -période de -beau temps devrait durer près de trois semaines.</p> +période de +beau temps devrait durer près de trois semaines.</p> -<p>Bref, tout annonce un hiver précoce!</p> +<p>Bref, tout annonce un hiver précoce!</p> <p>Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la -<em>Gallia</em> de fournir une égale somme de travail.</p> +<i>Gallia</i> de fournir une égale somme de travail.</p> -<p>Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, +<p>Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, contre la malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles -fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la +fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la nuit, -grâce au fanal électrique remplaçant le soleil.</p> +grâce au fanal électrique remplaçant le soleil.</p> -<p>Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, -commencent à -être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le -docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour +<p>Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, +commencent à +être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le +docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour quelques-uns le repos absolu.</p> -<p>C'est que si le petit œdème phlegmoneux, connu sous le nom +<p>C'est que si le petit œdème phlegmoneux, connu sous le nom d'engelure, est -ici un simple bobo, il n'en est pas de même là-bas, où -il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies +ici un simple bobo, il n'en est pas de même là -bas, où +il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies demeurant longtemps incurables.</p> -<p>Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction.</p> +<p>Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction.</p> <p>Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est -le plus maltraité de tous.</p> +le plus maltraité de tous.</p> -<p>Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a +<p>Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a plus -aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de -nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre.</p> +aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de +nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre.</p> -<p>Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la -matière -première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée, -appliquée en compresses <em>loco dolenti</em>, et sans -cesse renouvelée jusqu'à -résolution de l'œdème.</p> +<p>Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la +matière +première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée, +appliquée en compresses <i>loco dolenti</i>, et sans +cesse renouvelée jusqu'à +résolution de l'œdème.</p> -<p>Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la -préparation -n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues.</p> +<p>Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la +préparation +n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues.</p> -<p>Dans huit jours, les éclopés seront guéris.</p> +<p>Dans huit jours, les éclopés seront guéris.</p> <p>Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des -gens pressés.</p> +gens pressés.</p> -<p>Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. +<p>Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. Le capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre -gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent +gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent qu'il faut enrayer.</p> -<p>Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à +<p>Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à couper, -pour que la <em>Gallia</em> flotte sur les eaux libres!</p> +pour que la <i>Gallia</i> flotte sur les eaux libres!</p> <p>D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans -l'état de -l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été. -Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.</p> +l'état de +l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été. +Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.</p> -<p>Peut-être! Sinon la <em>Gallia</em> restera, elle -aussi, prisonnière jusqu'à la -débâcle.</p> +<p>Peut-être! Sinon la <i>Gallia</i> restera, elle +aussi, prisonnière jusqu'à la +débâcle.</p> <p>Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service -modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais -font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une -excursion dont la chasse pourrait être le prétexte.</p> +modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais +font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une +excursion dont la chasse pourrait être le prétexte.</p> -<p>Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux +<p>Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux gens, aux -bêtes, au garde-manger.</p> +bêtes, au garde-manger.</p> -<p>Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les -traîneaux sont -approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le -Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le -Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître -d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés.</p> +<p>Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les +traîneaux sont +approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le +Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le +Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître +d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés.</p> -<p>Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable.</p> +<p>Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable.</p> -<p>Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et +<p>Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et bonne chance!</p> <p>On part, on est parti!</p> <p>La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie -méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée -pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile.</p> +méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée +pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile.</p> -<p>Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les +<p>Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les veines. Ils -galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour -cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des +galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour +cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des vivres pour quatre jours.</p> <div class="illu"> @@ -9572,182 +9528,182 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes +<p>Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes bien avant le -coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches, -une cavité bien abritée pour passer la nuit.</p> - -<p>Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans -difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes -d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse.</p> - -<p>On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt -à cent -trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui -se dressent à perte de vue dans le lointain.</p> - -<p>Cette disposition permet à quelques représentants du règne -végétal de -croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se -compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses, +coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches, +une cavité bien abritée pour passer la nuit.</p> + +<p>Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans +difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes +d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse.</p> + +<p>On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt +à cent +trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui +se dressent à perte de vue dans le lointain.</p> + +<p>Cette disposition permet à quelques représentants du règne +végétal de +croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se +compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses, des lichens, noirs et jaunes, tapissent les -roches du côté du Midi, +roches du côté du Midi, mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules, -qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la +qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur -immaculée de l'interminable tapis.</p> +immaculée de l'interminable tapis.</p> -<p>Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc +<p>Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc gros comme -une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés +une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés que -des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes.</p> +des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes.</p> -<p>Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec +<p>Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec la -jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide -esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses +jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide +esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques -aspirations familières aux limiers.</p> +aspirations familières aux limiers.</p> -<p>Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, +<p>Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un -geste comique de dégoût, et s'écrie:</p> +geste comique de dégoût, et s'écrie:</p> -<p>«En v'là une drôle d'idée, par exemple.</p> +<p>«En v'là une drôle d'idée, par exemple.</p> -<p>—Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour.</p> +<p>—Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour.</p> -<p>«Oh! le sale!...</p> +<p>«Oh! le sale!...</p> -<p>«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal +<p>«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal qui, en -sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie.</p> +sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie.</p> -<p>—Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la +<p>—Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la contemplation de la flore arctique.</p> -<p>«Alors, le gibier n'est pas loin!</p> +<p>«Alors, le gibier n'est pas loin!</p> -<p>—Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de +<p>—Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de gibier?</p> -<p>—Mais, celui dont les <em>laissées</em>, comme on -dit en vénerie, exhalent +<p>—Mais, celui dont les <i>laissées</i>, comme on +dit en vénerie, exhalent cette odeur.</p> -<p>«Un gibier de taille et de choix, mon camarade!</p> +<p>«Un gibier de taille et de choix, mon camarade!</p> -<p>—Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se -pourlèche les -babines et se frotte la panse.»</p> +<p>—Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se +pourlèche les +babines et se frotte la panse.»</p> -<p>Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent -la tête, -pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond +<p>Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent +la tête, +pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond un hurlement lointain.</p> -<p>«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là-bas... on dirait les cris +<p>«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là -bas... on dirait les cris d'une -meute!»</p> +meute!»</p> -<p>Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se -rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui +<p>Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se +rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui d'un peloton de cavalerie.</p> -<p>«Attention! commande le docteur en armant sa carabine.</p> +<p>«Attention! commande le docteur en armant sa carabine.</p> -<p>«Lieutenant, ouvrez l'œil... Dumas, mon garçon, il vous faut +<p>«Lieutenant, ouvrez l'œil... Dumas, mon garçon, il vous faut faire coup double.</p> -<p>«Visez au défaut de l'épaule.»</p> +<p>«Visez au défaut de l'épaule.»</p> -<p>D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, +<p>D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, baissent la queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se font petits et tremblent de tous leurs membres.</p> <p>Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux -de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse.</p> +de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse.</p> -<p>Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, +<p>Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, mais infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des -lévriers, en hurlant à pleine gorge.</p> +lévriers, en hurlant à pleine gorge.</p> -<p>La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs +<p>La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs accroupis, -le genou en terre, l'arme à l'épaule.</p> +le genou en terre, l'arme à l'épaule.</p> -<p>«Feu!» commande le docteur.</p> +<p>«Feu!» commande le docteur.</p> -<p>Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve +<p>Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve qui jette un -désordre inouï au milieu du peloton.</p> +désordre inouï au milieu du peloton.</p> -<p>«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une +<p>«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige.</p> -<p>—Mais, il y a des blessés! crie une voix.</p> +<p>—Mais, il y a des blessés! crie une voix.</p> -<p>«Deux!... trois... quatre...»</p> +<p>«Deux!... trois... quatre...»</p> -<p>Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute +<p>Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute regardent les -hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles -dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés.</p> +hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles +dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés.</p> -<p>«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!</p> +<p>«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!</p> -<p>«Des loups chassant à courre... des...</p> +<p>«Des loups chassant à courre... des...</p> -<p>—Des bœufs musqués, mon cher! interrompt le docteur.</p> +<p>—Des bœufs musqués, mon cher! interrompt le docteur.</p> -<p>—Des bœufs musqués! mais ils sont énormes.</p> +<p>—Des bœufs musqués! mais ils sont énormes.</p> -<p>«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache -d'Europe.»</p> +<p>«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache +d'Europe.»</p> <p>Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent -stupéfaits. -Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait +stupéfaits. +Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils -s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils -déchargeaient leurs armes.</p> +s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils +déchargeaient leurs armes.</p> -<p>Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de +<p>Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur -capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à +capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à l'usage exclusif des conserves ou des salaisons.</p> -<p>Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et +<p>Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a -sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige +sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige rougie de leur sang!</p> -<p>«Et c'est là, monsieur le dôtur, ce qu'on appelle bœufs -musqués, sans -doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le +<p>«Et c'est là , monsieur le dôtur, ce qu'on appelle bœufs +musqués, sans +doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le guide il mettait son nez dessus.</p> <p>—Parfaitement vrai, mon brave!</p> -<p>—Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là, lui, ce cannibale +<p>—Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là , lui, ce cannibale d'Esquimau?</p> -<p>Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk -s'est avancé -vers un bœuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à -la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le +<p>Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk +s'est avancé +vers un bœuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à +la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le sang tout chaud de l'animal.</p> -<p>«Fichue cuisine! murmure le lieutenant.</p> +<p>«Fichue cuisine! murmure le lieutenant.</p> <p>—Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude.</p> @@ -9755,9 +9711,9 @@ tout chaud de l'animal.</p> qui nous ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!</p> -<p>«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine.</p> +<p>«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine.</p> -<p>«Si nous leur donnions la chasse!</p> +<p>«Si nous leur donnions la chasse!</p> <p>—A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive!</p> @@ -9765,242 +9721,242 @@ ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!</p> <p>—Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas -morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours.</p> +morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours.</p> -<p>«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, +<p>«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, il est, je -crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être -transporté au navire.</p> +crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être +transporté au navire.</p> <p>—Vous avez pleinement raison, docteur.</p> -<p>«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos -amis, là-bas!</p> +<p>«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos +amis, là -bas!</p> -<p>—Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, -maître +<p>—Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, +maître Dumas.</p> -<p>—Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un +<p>—Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un zoli plat de -foie sauté pour tout le monde.</p> +foie sauté pour tout le monde.</p> -<p>«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse +<p>«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il sera divin!</p> <p>—Comme vous voudrez, mon brave.</p> -<p>«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre -inspiration.»</p> +<p>«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre +inspiration.»</p> -<p>De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la +<p>De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande, selon l'expression du docteur.</p> -<p>Les bœufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des +<p>Les bœufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des chiens qui -font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de -viscères +font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de +viscères tout chauds.</p> -<p>Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons +<p>Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons rompus, -et naturellement les bœufs musqués font les frais de l'entretien.</p> +et naturellement les bœufs musqués font les frais de l'entretien.</p> -<p>«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille +<p>«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre -sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord, +sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord, impossible.</p> -<p>—Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité.</p> +<p>—Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité.</p> -<p>«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.</p> +<p>«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.</p> -<p>«Aussi, un bœuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une +<p>«Aussi, un bœuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une futaie, et souper d'un taillis.</p> <p>—Et pendant l'hiver?</p> -<p>—Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les +<p>—Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les lichens.</p> <p>—Ils peuvent supporter les terribles froids polaires?</p> -<p>—Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups.</p> +<p>—Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups.</p> -<p>«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine +<p>«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine encore que -celle des bisons d'Amérique.</p> +celle des bisons d'Amérique.</p> -<p>«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre +<p>«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre contre un froid -de −40 degrés?</p> +de −40 degrés?</p> -<p>—C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve +<p>—C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve jusqu'ici.</p> -<p>—Et même plus loin vers le pôle.</p> +<p>—Et même plus loin vers le pôle.</p> -<p>«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point -favorables à -leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà -du soixante-dix-huitième degré!</p> +<p>«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point +favorables à +leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà +du soixante-dix-huitième degré!</p> <p>—Ils doivent avoir pourtant des ennemis.</p> -<p>—A part les hommes, je ne vois guère que les loups.</p> +<p>—A part les hommes, je ne vois guère que les loups.</p> -<p>—Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région?</p> +<p>—Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région?</p> -<p>—Quelques nomades... au moins pendant l'été.</p> +<p>—Quelques nomades... au moins pendant l'été.</p> -<p>—Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans +<p>—Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans doute forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient -bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens.</p> +bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens.</p> -<p>—C'est que le bœuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa +<p>—C'est que le bœuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa figure -farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes.</p> +farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes.</p> -<p>«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le -dépeint on ne -peut mieux: <em>ovibos moschatus</em>.</p> +<p>«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le +dépeint on ne +peut mieux: <i>ovibos moschatus</i>.</p> -<p>«<em>Ovibos</em>: un mouton-bœuf!</p> +<p>«<i>Ovibos</i>: un mouton-bœuf!</p> -<p>—C'est juste; quoique l'épithète de <em>moschatus</em>, -musqué, me semble un -peu exagérée.</p> +<p>—C'est juste; quoique l'épithète de <i>moschatus</i>, +musqué, me semble un +peu exagérée.</p> <p>—Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant.</p> -<p>«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui.</p> +<p>«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui.</p> -<p>—L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, +<p>—L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, aussi -prononcée que chez certains crocodiles.</p> +prononcée que chez certains crocodiles.</p> -<p>—Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très -désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles.</p> +<p>—Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très +désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles.</p> -<p>«J'en reviens à la structure un peu paradoxale.</p> +<p>«J'en reviens à la structure un peu paradoxale.</p> -<p>«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs -poils, à -queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au +<p>«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs +poils, à +queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona?</p> -<p>«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est -plutôt +<p>«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est +plutôt mouton que bœuf.</p> -<p>«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau +<p>«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau nu, -puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les -lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux -mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques, -puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus.</p> +puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les +lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux +mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques, +puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus.</p> -<p>«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car +<p>«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car son -squelette lui-même diffère essentiellement de celui du bœuf.»</p> +squelette lui-même diffère essentiellement de celui du bœuf.»</p> <p>... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur -tâche pendant +tâche pendant cette digression zoologique.</p> -<p>Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur +<p>Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les -traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain +traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain matin.</p> -<p>Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, -allongés au -milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk, -gavé à ne plus pouvoir respirer.</p> +<p>Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, +allongés au +milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk, +gavé à ne plus pouvoir respirer.</p> -<p>Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, -malgré son -odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de -l'ail libéralement prodigué.</p> +<p>Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, +malgré son +odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de +l'ail libéralement prodigué.</p> -<p>Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de +<p>Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons n'ont pas le droit de se montrer difficiles.</p> -<p>Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant +<p>Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour -qui s'opéra sans incident.</p> +qui s'opéra sans incident.</p> <h3><a name="II-III" id="II-III">III</a></h3> <div class="cdesc">Prisonniers dans les glaces.—Approches de l'hiver polaire.—Bombardement -pacifique.—Falaise de glace.—Aménagement intérieur.—Programme +pacifique.—Falaise de glace.—Aménagement intérieur.—Programme d'existence.—L'ordinaire des hivernants.—Comment s'entretient la chaleur animale.—Faisons du carbone.—Aliments respiratoires.—Ne jamais -absorber de neige.—Première étoile.—Que sera l'hiver 1887?—Menaces.—La -tempête.—En péril.—Attente passive.</div> +absorber de neige.—Première étoile.—Que sera l'hiver 1887?—Menaces.—La +tempête.—En péril.—Attente passive.</div> <p>C'en est fait!</p> -<p>Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est -évanoui. Plus de -soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, +<p>Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est +évanoui. Plus de +soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus. -L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages +L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas -flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en +flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants, -retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les -crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un -tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre -ne s'élève jamais au-dessus de −17° centigrades.</p> +retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les +crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un +tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre +ne s'élève jamais au-dessus de −17° centigrades.</p> -<p>C'en est fait, l'hiver est commencé, la <em>Gallia</em> +<p>C'en est fait, l'hiver est commencé, la <i>Gallia</i> est captive.</p> -<p>En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, +<p>En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la -vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat.</p> +vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat.</p> -<p>Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se +<p>Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se sont -acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont -livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs -moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. +acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont +livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs +moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. La brutale inertie des choses les a vaincus.</p> -<p>Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les +<p>Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les plus -puissants, sont nécessairement limitées!</p> +puissants, sont nécessairement limitées!</p> -<p>Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se -préparent à +<p>Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se +préparent à subir sur place les rigueurs de l'hivernage.</p> -<p>La <em>Gallia</em>, scellée dans la jeune glace +<p>La <i>Gallia</i>, scellée dans la jeune glace qui recouvre le chenal, -ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manœuvres, vergues, mâts, -bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu +ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manœuvres, vergues, mâts, +bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu de givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont -les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise. -Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont -perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du -gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable -lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe -en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre -d'un navire échoué là depuis des années.</p> +les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise. +Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont +perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du +gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable +lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe +en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre +d'un navire échoué là depuis des années.</p> <div class="illu"> @@ -10008,781 +9964,781 @@ d'un navire échoué là depuis des années.</p> alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">La <em>Gallia</em> -ressemble à un vaisseau de pierre.</div> +<div class="caption">La <i>Gallia</i> +ressemble à un vaisseau de pierre.</div> </div> -<p>A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, +<p>A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, que l'on ne -peut plus rien apercevoir. Pas même la <em>Germania</em>, -immobilisée à deux -encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention -prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a -rendus égaux devant un même insuccès.</p> - -<p>Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que -l'expédition du -chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui -est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des -traîneaux presque vides. Les marins de la <em>Gallia</em> +peut plus rien apercevoir. Pas même la <i>Germania</i>, +immobilisée à deux +encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention +prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a +rendus égaux devant un même insuccès.</p> + +<p>Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que +l'expédition du +chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui +est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des +traîneaux presque vides. Les marins de la <i>Gallia</i> l'ont vu passer un -matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce -temps, il n'a pas donné signe de vie.</p> +matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce +temps, il n'a pas donné signe de vie.</p> <p>Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations -forcées.</p> +forcées.</p> -<p>On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la +<p>On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la banquise. -Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après -les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystère que nul ne +Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après +les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystère que nul ne se donne la peine d'approfondir.</p> -<p>Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires +<p>Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires accomplis en vue de l'hivernage vont continuer.</p> <p>Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit -d'élever, au nord -de la <em>Gallia</em>, une falaise, pour l'abriter contre +d'élever, au nord +de la <i>Gallia</i>, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues -du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau +du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau le mortier.</p> -<p>Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement +<p>Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement incomparables, -vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins, -lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage.</p> +vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins, +lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage.</p> <p>Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des -instruments, des éclats de voix des travailleurs.</p> +instruments, des éclats de voix des travailleurs.</p> -<p>On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur +<p>On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur des barres -d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés.</p> +d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés.</p> -<p>«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend -vite.»</p> +<p>«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend +vite.»</p> -<p>Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée +<p>Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée survient.</p> -<p>«Branle-bas!» commande le capitaine.</p> +<p>«Branle-bas!» commande le capitaine.</p> -<p>Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se -dégantent, -pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps.</p> +<p>Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se +dégantent, +pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps.</p> -<p>Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles -entassés +<p>Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles +entassés comme des boulets dans un parc.</p> -<p>«Feu à volonté!»</p> +<p>«Feu à volonté!»</p> -<p>Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous -côtés, +<p>Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous +côtés, rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage -barbu drôlement hérissé de givre.</p> +barbu drôlement hérissé de givre.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-220.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Alors commence une lutte épique...</div> +<div class="caption">Alors commence une lutte épique...</div> </div> -<p>«A toi, Bigorneau!</p> +<p>«A toi, Bigorneau!</p> -<p>—Pan! dans l'œil, mon vieux Marche-à-Terre.</p> +<p>—Pan! dans l'œil, mon vieux Marche-à -Terre.</p> -<p>—Gare à ton nez, Guignard.</p> +<p>—Gare à ton nez, Guignard.</p> -<p>—A moi... touché!</p> +<p>—A moi... touché!</p> <p>—Sans rancune, hein!</p> -<p>—Comment donc, à ton service... eh, zou!»</p> +<p>—Comment donc, à ton service... eh, zou!»</p> <p>Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud.</p> -<p>«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.»</p> +<p>«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.»</p> <p>Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau.</p> -<p>Les cubes, équarris en un clin d'œil, sont roulés sous les +<p>Les cubes, équarris en un clin d'œil, sont roulés sous les bigues -demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement.</p> +demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement.</p> -<p>En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que -suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales +<p>En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que +suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales et les projections de neige.</p> -<p>Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, -étant -terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement -intérieur du vaisseau.</p> +<p>Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, +étant +terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement +intérieur du vaisseau.</p> -<p>Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert +<p>Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert de toiles -goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige, -tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur -isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus -de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui -donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et -d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie.</p> - -<p>Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités -destinées -à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour -l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable.</p> - -<p>Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque +goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige, +tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur +isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus +de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui +donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et +d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie.</p> + +<p>Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités +destinées +à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour +l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable.</p> + +<p>Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque jour de -la neige nouvellement tombée.</p> +la neige nouvellement tombée.</p> -<p>Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre +<p>Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre mesure -également urgente.</p> +également urgente.</p> -<p>La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait +<p>La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait <a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> fut -abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de -l'équipage.</p> - -<p>Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère.</p> - -<p>Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à -l'électricité, grâce -aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule -entrée, -celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de -l'état-major.</p> - -<p>Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 -degrés -centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque -transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, +abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de +l'équipage.</p> + +<p>Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère.</p> + +<p>Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à +l'électricité, grâce +aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule +entrée, +celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de +l'état-major.</p> + +<p>Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 +degrés +centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque +transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, et -réciproquement.</p> +réciproquement.</p> -<p>En supposant à l'extérieur un froid de −45° -ou de −50°, l'homme sortant du -navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°, +<p>En supposant à l'extérieur un froid de −45° +ou de −50°, l'homme sortant du +navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°, susceptible de produire une congestion mortelle.</p> -<p>Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit -établir -au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux -toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques +<p>Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit +établir +au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux +toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques minutes, avant d'entrer ou de sortir.</p> -<p>La température de la tente se trouvant sensiblement plus -élevée que -celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle +<p>La température de la tente se trouvant sensiblement plus +élevée que +celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle qu'il -va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition.</p> +va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition.</p> -<p>C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du -scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les -pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent -avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression.</p> +<p>C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du +scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les +pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent +avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression.</p> -<p>Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'<em>écluse</em>.</p> +<p>Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'<i>écluse</i>.</p> -<p>Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite +<p>Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite du -possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit -résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi +possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit +résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi restreint. -Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée -dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir -instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des -récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux -encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide +Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée +dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir +instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des +récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux +encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide carbonique. -Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le -permettait, et les hamacs exposés à la gelée.</p> +Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le +permettait, et les hamacs exposés à la gelée.</p> -<p>Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, +<p>Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, il fut -décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du +décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du mur de glace.</p> -<p>Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force +<p>Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force de -résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos, -planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour -résister -aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier.</p> +résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos, +planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour +résister +aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier.</p> -<p>Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et +<p>Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et l'alimentation.</p> <p>Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une -hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter +hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter de graves maladies, notamment le scorbut.</p> -<p>Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur -causée par -le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il -faut une grande force de caractère pour la secouer.</p> +<p>Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur +causée par +le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il +faut une grande force de caractère pour la secouer.</p> -<p>D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. +<p>D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. Le hamac est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine -réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien +réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu, en cas d'indisposition ou de fatigue.</p> -<p>En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les +<p>En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les hamacs et -leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air. -Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'<em>eau froide</em>, +leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air. +Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'<i>eau froide</i>, dans des -<em>tubs</em> en caoutchouc disposés à la cuisine.</p> +<i>tubs</i> en caoutchouc disposés à la cuisine.</p> -<p>Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. +<p>Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. Cette -pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par -de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle -pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas -d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs -chargés d'acide carbonique.</p> +pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par +de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle +pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas +d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs +chargés d'acide carbonique.</p> -<p>Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la +<p>Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la circulation et -produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit, -jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf -heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant +produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit, +jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf +heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant le docteur ou un officier.</p> -<p>A midi, soupe au riz; lard et bœuf conservé, choux au vinaigre +<p>A midi, soupe au riz; lard et bœuf conservé, choux au vinaigre ou -raifort comme hors-d'œuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou +raifort comme hors-d'œuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou d'eau-de-vie.</p> <p>Le soir, viande ou pemmican<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a> -<a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, légumes secs ou poisson, +<a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, légumes secs ou poisson, beurre, un -verre de vin et thé bouillant à discrétion.</p> +verre de vin et thé bouillant à discrétion.</p> -<p>Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être +<p>Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être superflue, -surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la -rigueur du climat à un sédentarisme complet.</p> +surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la +rigueur du climat à un sédentarisme complet.</p> -<p>Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en +<p>Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en firent la -remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer +remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer un tel ordinaire.</p> -<p>«Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplément de +<p>«Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplément de ration, et on s'empressera de vous l'accorder.</p> <p>—Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de -l'équipage.</p> +l'équipage.</p> -<p>«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos +<p>«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux s'allongeraient comme ceux des Groenlandais.</p> -<p>—Non, mon garçon.</p> +<p>—Non, mon garçon.</p> -<p>«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat +<p>«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer, -comme une machine soumise au tirage forcé.</p> +comme une machine soumise au tirage forcé.</p> <p>—Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose... et les camarades non plus.</p> -<p>—Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que +<p>—Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que vous -soyez bien édifiés.</p> +soyez bien édifiés.</p> -<p>«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas?</p> +<p>«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas?</p> -<p>«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la +<p>«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et -par cela même du mouvement?</p> +par cela même du mouvement?</p> <p>—Du charbon, monsieur le docteur.</p> -<p>—Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une +<p>—Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une plus -grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur?</p> +grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur?</p> -<p>—Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus -considérable +<p>—Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus +considérable de chaleur.</p> -<p>—Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un -mécanicien +<p>—Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un +mécanicien principal.</p> -<p>«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain +<p>«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain point, -comparable à une machine à vapeur.</p> +comparable à une machine à vapeur.</p> -<p>«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la +<p>«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la chaleur.</p> -<p>«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre +<p>«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau -de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et +de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et chimiquement identique.</p> -<p>«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou +<p>«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une -bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre +bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la -même chose.</p> +même chose.</p> -<p>«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang +<p>«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le -charrie au poumon. Là, il est mis en contact avec l'air, et se combine -avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle.</p> +charrie au poumon. Là , il est mis en contact avec l'air, et se combine +avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle.</p> -<p>«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne +<p>«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne pas moins -lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa -température qui est de 37°7 dixièmes.</p> +lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa +température qui est de 37°7 dixièmes.</p> -<p>«C'est compris, n'est-ce pas?</p> +<p>«C'est compris, n'est-ce pas?</p> -<p>—C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou +<p>—C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou simplement un terrien pour ne pas saisir.</p> -<p>—Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de +<p>—Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de professeur, -de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon -pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre -corps a besoin d'un supplément -de carbone pour se maintenir à sa -température.</p> +de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon +pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre +corps a besoin d'un supplément +de carbone pour se maintenir à sa +température.</p> -<p>«Sinon...</p> +<p>«Sinon...</p> -<p>—La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre.</p> +<p>—La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre.</p> <p>—Parfaitement!</p> -<p>«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous +<p>«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait absorber une ration abondante et surtout riche en carbone.</p> -<p>«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source +<p>«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de -chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées -par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du -beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool.</p> +chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées +par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du +beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool.</p> -<p>«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien +<p>«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien comprise ou -sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété +sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété d'huile ou de graisse.</p> -<p>—Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de +<p>—Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de beaucoup, -pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk.</p> +pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk.</p> -<p>—Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se +<p>—Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se trouver -réduit.</p> +réduit.</p> -<p>«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis +<p>«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils -doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au +doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au citron.</p> -<p>«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.</p> +<p>«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.</p> -<p>«Un mot encore.</p> +<p>«Un mot encore.</p> -<p>«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en -traîneau, une -tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige.</p> +<p>«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en +traîneau, une +tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige.</p> -<p>«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif +<p>«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent -intolérable.</p> +intolérable.</p> -<p>«Alors buvez chaud; très chaud!... autant que vous pourrez le +<p>«Alors buvez chaud; très chaud!... autant que vous pourrez le supporter.</p> -<p>«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion.</p> +<p>«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion.</p> -<p>«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen -déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche, -sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles.</p> +<p>«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen +déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche, +sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles.</p> -<p>«Du reste, le remède est pire que le mal.</p> +<p>«Du reste, le remède est pire que le mal.</p> -<p>«Par 35° ou 40° +<p>«Par 35° ou 40° centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet -d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu -après le tourment de la soif.</p> +d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu +après le tourment de la soif.</p> -<p>«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les +<p>«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les frottez avec de la neige.</p> -<p>«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, -préfèrent-ils -s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce.</p> +<p>«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, +préfèrent-ils +s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce.</p> -<p>«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?</p> +<p>«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?</p> -<p>«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en -trouverez à -merveille.»</p> +<p>«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en +trouverez à +merveille.»</p> -<p>Comme la température, au dehors, bien que très basse, est +<p>Comme la température, au dehors, bien que très basse, est encore -supportable, comme les travaux nécessités par l'approche de l'hiver -fournissent aux marins une somme d'activité suffisante, ils ne sont pas -encore astreints aux exercices forcés.</p> +supportable, comme les travaux nécessités par l'approche de l'hiver +fournissent aux marins une somme d'activité suffisante, ils ne sont pas +encore astreints aux exercices forcés.</p> -<p>Du reste, ils sortent très volontiers, n'ayant pas subi +<p>Du reste, ils sortent très volontiers, n'ayant pas subi l'action -déprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les -immobilise près du calorifère.</p> +déprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les +immobilise près du calorifère.</p> -<p>Pour ne point les rebuter, on alterne la tâche quotidienne +<p>Pour ne point les rebuter, on alterne la tâche quotidienne avec des -promenades hygiéniques sur le pack et des parties de chasse auxquelles -sont conviés les chiens.</p> +promenades hygiéniques sur le pack et des parties de chasse auxquelles +sont conviés les chiens.</p> -<p>Le 23 septembre, on salue la première étoile aperçue à midi et +<p>Le 23 septembre, on salue la première étoile aperçue à midi et demi, -pendant que le soleil clignote, là-bas, au-dessus des eaux libres +pendant que le soleil clignote, là -bas, au-dessus des eaux libres encore, du moins en partie.</p> -<p>Parvenus à la limite septentrionale de la banquise, les +<p>Parvenus à la limite septentrionale de la banquise, les matelots voient -se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phénomène curieux qui -les intéresse vivement.</p> - -<p>Malgré l'agitation des flots, des petites dentelures isolées -apparaissent ça et là, se rapprochent, se juxtaposent en festons -déliés, -mais sans aucune cohésion. Bientôt, ils se prennent en une pâte -épaisse, +se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phénomène curieux qui +les intéresse vivement.</p> + +<p>Malgré l'agitation des flots, des petites dentelures isolées +apparaissent ça et là , se rapprochent, se juxtaposent en festons +déliés, +mais sans aucune cohésion. Bientôt, ils se prennent en une pâte +épaisse, une sorte de magma qui se solidifie en une -croûte. Et, chose -singulière, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe -sans se rompre à tous les mouvements de la houle, se creuse et monte +croûte. Et, chose +singulière, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe +sans se rompre à tous les mouvements de la houle, se creuse et monte avec elle, suit toutes ses inflexions fugitives, se moule sur elle comme une pellicule d'huile.</p> -<p>Mais la croûte s'épanouit encore. Les ondulations diminuent -peu à peu, -la houle se calme, et demain la mer, la grande indomptée, sera captive.</p> +<p>Mais la croûte s'épanouit encore. Les ondulations diminuent +peu à peu, +la houle se calme, et demain la mer, la grande indomptée, sera captive.</p> -<p>Cependant les jours s'écoulent et deviennent de plus en plus +<p>Cependant les jours s'écoulent et deviennent de plus en plus courts. -Octobre est arrivé avec des froids plus vifs, des rafales plus +Octobre est arrivé avec des froids plus vifs, des rafales plus intenses, -et de violentes perturbations dans la région des vents. D'énormes -parhélies, précurseurs des tempêtes, apparaissent dans le ciel. Le -baromètre éprouve de soudaines dépressions. On s'attend aux ouragans si -fréquents parfois à l'époque des équinoxes.</p> +et de violentes perturbations dans la région des vents. D'énormes +parhélies, précurseurs des tempêtes, apparaissent dans le ciel. Le +baromètre éprouve de soudaines dépressions. On s'attend aux ouragans si +fréquents parfois à l'époque des équinoxes.</p> -<p>Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la <em>Gallia</em> +<p>Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la <i>Gallia</i> de son socle de glace et lui permettre de s'avancer plus loin? Qui sait! -les eaux de l'extrême Nord ne sont peut-être pas prises? C'est là une -hypothèse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prévoir +les eaux de l'extrême Nord ne sont peut-être pas prises? C'est là une +hypothèse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prévoir les -surprises ménagées aux explorateurs par cet étrange et sinistre climat!</p> +surprises ménagées aux explorateurs par cet étrange et sinistre climat!</p> -<p>Il est des années où tout l'océan garde une immobilité de -pierre. Témoin -les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres où tout est -bruit, agitation et débâcle, comme l'observa deux hivers de suite le +<p>Il est des années où tout l'océan garde une immobilité de +pierre. Témoin +les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres où tout est +bruit, agitation et débâcle, comme l'observa deux hivers de suite le lieutenant Greely.</p> -<p>L'hiver 1887 sera-t-il calme ou tempêtueux?</p> +<p>L'hiver 1887 sera-t-il calme ou tempêtueux?</p> -<p>Pour être prêt à toute éventualité, le capitaine fait remettre +<p>Pour être prêt à toute éventualité, le capitaine fait remettre en place -l'hélice et le gouvernail. Rude et difficile manœuvre qui exige la -rupture de la jeune glace du chenal, épaisse déjà d'un mètre, et -l'enlèvement à fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrière.</p> +l'hélice et le gouvernail. Rude et difficile manœuvre qui exige la +rupture de la jeune glace du chenal, épaisse déjà d'un mètre, et +l'enlèvement à fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrière.</p> -<p>C'est fait! sans une plainte, sans une hésitation.</p> +<p>C'est fait! sans une plainte, sans une hésitation.</p> -<p>Les fourneaux sont ensuite allumés de façon à pouvoir +<p>Les fourneaux sont ensuite allumés de façon à pouvoir appareiller, ou, -tout au moins gouverner si le navire se trouve dégagé.</p> +tout au moins gouverner si le navire se trouve dégagé.</p> -<p>Bientôt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par -enchantement. Le ciel apparaît avec ses tons de velours indigo et -opulent semis d'étoiles.</p> +<p>Bientôt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par +enchantement. Le ciel apparaît avec ses tons de velours indigo et +opulent semis d'étoiles.</p> <p>De sourds craquements retentissent, la banquise tremble, oscille et -semble agitée d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de -poussées intenses, elle subit çà et là des dénivellements, se creuse +semble agitée d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de +poussées intenses, elle subit çà et là des dénivellements, se creuse par -place ou s'élève en croupes mamelonnées qui surgissent inopinément.</p> +place ou s'élève en croupes mamelonnées qui surgissent inopinément.</p> -<p>Après une courte accalmie, l'immense plaine, un instant +<p>Après une courte accalmie, l'immense plaine, un instant immobile, tremblote, avec de vagues et lointains murmures qui vont crescendo. Les -glaçons, secoués de proche en proche, se désarticulent, s'arrachent, se -chevauchent, grimpent à l'assaut les uns des autres, s'écroulent avec -fracas, au milieu de failles aussitôt fermées qu'ouvertes, au fond -desquelles clapote l'eau glauque de l'océan.</p> - -<p>C'est un tumulte infernal où se confondent les bruits les plus -étranges -et les plus formidables qu'ait jamais enregistrés l'oreille humaine. +glaçons, secoués de proche en proche, se désarticulent, s'arrachent, se +chevauchent, grimpent à l'assaut les uns des autres, s'écroulent avec +fracas, au milieu de failles aussitôt fermées qu'ouvertes, au fond +desquelles clapote l'eau glauque de l'océan.</p> + +<p>C'est un tumulte infernal où se confondent les bruits les plus +étranges +et les plus formidables qu'ait jamais enregistrés l'oreille humaine. Roulements de tonnerre, sifflements de machines, hurlements de fauves, -déchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de +déchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de cascades, tapage d'usines en travail, brouhaha de foule, hurlements de -tempête, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit -les hommes et semble pronostiquer un épouvantable effondrement.</p> +tempête, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit +les hommes et semble pronostiquer un épouvantable effondrement.</p> -<p>Des blocs monstrueux, comprimés avec une force irrésistible, +<p>Des blocs monstrueux, comprimés avec une force irrésistible, jaillissent -comme sous la poussée d'une mine, roulent sur les déclivités, +comme sous la poussée d'une mine, roulent sur les déclivités, rebondissent jusqu'au navire et menacent de le broyer. Il en est un qui, pesant plusieurs centaines de tonnes, atteint presque aux huniers et -reste en équilibre, à la merci d'une secousse qui va le précipiter sur +reste en équilibre, à la merci d'une secousse qui va le précipiter sur le pont et l'effondrer sous sa masse.</p> -<p>En dépit de sa solidité éprouvée, la <em>Gallia</em> +<p>En dépit de sa solidité éprouvée, la <i>Gallia</i> craque lugubrement. Les -planches et les madriers plient à se rompre, les cloisons gauchissent, +planches et les madriers plient à se rompre, les cloisons gauchissent, les bordages se bombent... Encore une pression et tout va voler en -éclats.</p> +éclats.</p> <p>Ce n'est pas tout. La machine est en pression, les fourneaux de chauffe -sont bourrés de houille incandescente, et le calorifère flambe.</p> +sont bourrés de houille incandescente, et le calorifère flambe.</p> -<p>La <em>Gallia</em>, chargée de matières +<p>La <i>Gallia</i>, chargée de matières explosibles ou incendiaires, est comme -un brûlot qu'une étincelle peut faire sauter. Qu'un écrasement partiel, +un brûlot qu'une étincelle peut faire sauter. Qu'un écrasement partiel, qu'une rupture, mette en contact la cambuse ou la soute aux poudres avec -un de ces foyers de combustion, et la goélette est pulvérisée!</p> +un de ces foyers de combustion, et la goélette est pulvérisée!</p> -<p>Que résoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans +<p>Que résoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans doute, descendre sur la glace des provisions, des armes, des embarcations, des -instruments astronomiques, des effets de campement, en prévision d'une +instruments astronomiques, des effets de campement, en prévision d'une catastrophe.</p> -<p>Mais où trouver un lieu sûr pour opérer ce précieux dépôt qui +<p>Mais où trouver un lieu sûr pour opérer ce précieux dépôt qui deviendra -peut-être l'unique ressource de l'équipage, si cette suprême infortune -lui est réservée? Car la glace, manquant encore de cohésion, est +peut-être l'unique ressource de l'équipage, si cette suprême infortune +lui est réservée? Car la glace, manquant encore de cohésion, est l'objet -de transformations si brutales et si complètes, les remaniements +de transformations si brutales et si complètes, les remaniements qu'elle -subit sont si étranges et si instantanés, qu'il est impossible -d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de sécurité.</p> +subit sont si étranges et si instantanés, qu'il est impossible +d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de sécurité.</p> -<p>Là où s'élevait un monticule, s'ouvre une lézarde profonde, -bientôt -comblée par une convulsion nouvelle et remplacée par des paquets qui +<p>Là où s'élevait un monticule, s'ouvre une lézarde profonde, +bientôt +comblée par une convulsion nouvelle et remplacée par des paquets qui disparaissent pour se reformer de nouveau. Une surface plane se bombe en -une voussure qui éclate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif +une voussure qui éclate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif balafre la couche rigide, et engloutit fort heureusement une masse -glissant sur la déclivité, comme une avalanche...</p> +glissant sur la déclivité, comme une avalanche...</p> -<p>... Pendant vingt-quatre heures, la région si énergiquement -nommée par -Hayes «Terres de la Désolation» n'offre plus qu'un mouvant chaos -accompagné de l'infernale symphonie.</p> +<p>... Pendant vingt-quatre heures, la région si énergiquement +nommée par +Hayes «Terres de la Désolation» n'offre plus qu'un mouvant chaos +accompagné de l'infernale symphonie.</p> -<p>Toute décision est impossible! Tout effort superflu! Toute +<p>Toute décision est impossible! Tout effort superflu! Toute mesure de salut impraticable.</p> -<p>Encore une fois, que faire?... que résoudre?</p> +<p>Encore une fois, que faire?... que résoudre?</p> -<p>Contempler intrépidement le désastre, opposer un cœur +<p>Contempler intrépidement le désastre, opposer un cœur impassible aux -menaces de la matière en furie, attendre des éléments et des fatales -influences qui les déchaînent le salut ou l'anéantissement...</p> +menaces de la matière en furie, attendre des éléments et des fatales +influences qui les déchaînent le salut ou l'anéantissement...</p> <h3><a name="II-IV" id="II-IV">IV</a></h3> -<div class="cdesc">Après -la tempête.—Mystère.—Le pack dérive.—Constant Guignard perd de +<div class="cdesc">Après +la tempête.—Mystère.—Le pack dérive.—Constant Guignard perd de l'argent.—Alarmes.—Il faut distraire les hivernants.—Un peu de -météorologie.—Halos, parhélies et parasélènes.—A propos de -l'arc-en-ciel.—Meute en liberté.—Promenade quotidienne.—Ce que le -Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»—La patrouille.—Chiens +météorologie.—Halos, parhélies et parasélènes.—A propos de +l'arc-en-ciel.—Meute en liberté.—Promenade quotidienne.—Ce que le +Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»—La patrouille.—Chiens savants.</div> -<p>L'ouragan polaire s'est enfin apaisé.</p> +<p>L'ouragan polaire s'est enfin apaisé.</p> -<p>Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme +<p>Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu -à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est -plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité.</p> +à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est +plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité.</p> -<p>Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de -glaçons -par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus +<p>Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de +glaçons +par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus bruyants que dangereux, mais ininterrompus.</p> -<p>Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble -travaillé par +<p>Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble +travaillé par une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait -frissonner et gémir lugubrement à toute minute.</p> +frissonner et gémir lugubrement à toute minute.</p> -<p>Chacun, parmi les matelots de la <em>Gallia</em> +<p>Chacun, parmi les matelots de la <i>Gallia</i> sent qu'il y a un vague et -inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et -renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore.</p> +inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et +renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore.</p> <p>Mais quoi?...</p> -<p>Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez +<p>Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez insouciant, sans quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible.</p> -<p>Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la -matière, ils ont -fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes +<p>Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la +matière, ils ont +fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement:</p> -<p>—C'est que ce qui est, doit être ainsi.</p> +<p>—C'est que ce qui est, doit être ainsi.</p> -<p>Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle -indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.</p> +<p>Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle +indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.</p> -<p>Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se -lève-t-il plus à -la même place?</p> +<p>Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se +lève-t-il plus à +la même place?</p> -<p>Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en +<p>Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en aller de plus en plus vers l'Est.</p> -<p>Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver +<p>Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver approche, -mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui -jadis la limitaient à l'orient et à l'occident?</p> +mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui +jadis la limitaient à l'orient et à l'occident?</p> <p>Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques -dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir -davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de +dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir +davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de la gravitation.</p> <p>Mais, alors!...</p> -<p>—Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne +<p>—Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne s'est pas -détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.</p> +détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.</p> -<p>Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se +<p>Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se formuler -en trois mots: <em>Le pack dérive!</em></p> +en trois mots: <i>Le pack dérive!</i></p> -<p>L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la +<p>L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la banquise aux -rivages?... Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?... -Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?...</p> +rivages?... Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?... +Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?...</p> -<p>Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux +<p>Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux navires se -déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ -quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres).</p> +déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ +quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres).</p> -<p>Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé +<p>Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé comme une -énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la <em>Gallia</em>.</p> +énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, +<p>Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, officiellement -informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut -avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition.</p> +informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut +avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition.</p> <p>Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit -pas là une -façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait -enchanté.</p> +pas là une +façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait +enchanté.</p> -<p>Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec +<p>Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec la -vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route.</p> +vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route.</p> -<p>Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour -la première -fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand -s'arrêtera ce mouvement de retraite.</p> +<p>Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour +la première +fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand +s'arrêtera ce mouvement de retraite.</p> -<p>Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa -manière -d'envisager les choses, l'événement du jour.</p> +<p>Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa +manière +d'envisager les choses, l'événement du jour.</p> <p>Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve.</p> -<p>—Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en +<p>—Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en plus des -manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver.</p> +manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver.</p> -<p>«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société +<p>«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société pour -l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra!</p> +l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra!</p> -<p>«Encore une occasion de fichue!</p> +<p>«Encore une occasion de fichue!</p> -<p>«Qué que t'en dis, Guignard?</p> +<p>«Qué que t'en dis, Guignard?</p> -<p>—Sûr! opine gravement le matelot normand.</p> +<p>—Sûr! opine gravement le matelot normand.</p> -<p>—Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire...</p> +<p>—Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire...</p> -<p>«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux +<p>«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux -Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats -volontiers les paupières.</p> +Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats +volontiers les paupières.</p> -<p>«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays +<p>«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays de France!...</p> -<p>«Oh!... là!... là!... ce que c'est d'un mal élevé.</p> +<p>«Oh!... là !... là !... ce que c'est d'un mal élevé.</p> <p>—Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route -à l'envers, y aura un décompte de degrés.</p> +à l'envers, y aura un décompte de degrés.</p> -<p>—Tiens! c'est juste... rapport à la haute paye!</p> +<p>—Tiens! c'est juste... rapport à la haute paye!</p> -<p>—Bien sûr!</p> +<p>—Bien sûr!</p> -<p>—Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de +<p>—Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de tous les Normands!</p> @@ -10790,751 +10746,751 @@ Normands!</p> bonne argent.</p> -<p>«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage!</p> +<p>«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage!</p> -<p>—Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse +<p>—Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller.</p> -<p>«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse +<p>«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours -à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!... -et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil +à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!... +et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil d'orchestre!</p> -<p>—Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang, à toi de +<p>—Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang, à toi de blaguer, -même quand y s'agit de l'argent.</p> +même quand y s'agit de l'argent.</p> -<p>—Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça -s'arrange, après +<p>—Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça +s'arrange, après tout.</p> -<p>Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa +<p>Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye, -ça ne s'arrange en aucune façon.</p> +ça ne s'arrange en aucune façon.</p> -<p>A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans -relâche, avec -l'implacable ténacité des choses inertes.</p> +<p>A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans +relâche, avec +l'implacable ténacité des choses inertes.</p> <p>La seule modification survenue consiste en un changement assez notable dans la direction suivie par les glaces.</p> -<p>Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, +<p>Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest.</p> -<p>En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, -entraînant -les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à -cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et +<p>En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, +entraînant +les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à +cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et Aldrich.</p> -<p>Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la +<p>Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la baie Doidge et le cap Colombia.</p> -<p>Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer -Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait -éternelles!</p> +<p>Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer +Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait +éternelles!</p> -<p>Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses +<p>Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir.</p> -<p>Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers +<p>Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers le Nord, -alors que la <em>Gallia</em> s'acharnait à briser les -glaçons du pack!</p> +alors que la <i>Gallia</i> s'acharnait à briser les +glaçons du pack!</p> -<p>Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la <em>Germania</em>, -bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive +<p>Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la <i>Germania</i>, +bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive maudite!</p> -<p>Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors +<p>Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si -cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à -s'élever plus haut que le géographe allemand?</p> +cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à +s'élever plus haut que le géographe allemand?</p> -<p>D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, +<p>D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, et ne -sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues -années!</p> +sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues +années!</p> -<p>Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur +<p>Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en -regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli -et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance -inébranlable.</p> +regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli +et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance +inébranlable.</p> -<p>Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en +<p>Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en vue de -l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas -quitté le point géographique atteint primitivement.</p> +l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas +quitté le point géographique atteint primitivement.</p> -<p>D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette -particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source +<p>D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette +particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source de distractions salutaires.</p> -<p>Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien +<p>Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les -nuits ont déjà une interminable longueur.</p> +nuits ont déjà une interminable longueur.</p> -<p>Or, après le froid et le manque de provisions, le plus +<p>Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des -ténèbres qui se continuent, sans autre rémission +ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives -aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.</p> +aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.</p> -<p>Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur +<p>Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il -d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit -la nuit des âmes.</p> +d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit +la nuit des âmes.</p> -<p>On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité -prolongée. Ils -deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un -dépérissement rapide.</p> +<p>On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité +prolongée. Ils +deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un +dépérissement rapide.</p> -<p>Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme +<p>Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie -intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre -gravement sa santé.</p> +intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre +gravement sa santé.</p> -<p>Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition +<p>Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique -sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui -est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.</p> +sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui +est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.</p> <p>Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par -ordre, au commandement, comme on exécute une manœuvre. Il faut, sous -peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver -quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les -pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref, -leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.</p> +ordre, au commandement, comme on exécute une manœuvre. Il faut, sous +peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver +quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les +pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref, +leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.</p> -<p>C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger +<p>C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que -l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la -santé des hivernants.</p> +l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la +santé des hivernants.</p> -<p>Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour +<p>Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un -contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes -d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en +contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes +d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans -la suite, sur un perpétuel qui-vive!</p> +la suite, sur un perpétuel qui-vive!</p> -<p>Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est -bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à -bord de la <em>Gallia</em> serait une vie de cocagne, du +<p>Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est +bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à +bord de la <i>Gallia</i> serait une vie de cocagne, du moins autant que peut -l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.</p> +l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.</p> -<p>Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble +<p>Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble multiplier -comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus +comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus inattendues. -Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les +Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et -attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse +attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse bonhomie.</p> -<p>Cette explication suscite alors une bordée de commentaires +<p>Cette explication suscite alors une bordée de commentaires parfois -extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un -jour encore l'intolérable ennui.</p> +extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un +jour encore l'intolérable ennui.</p> -<p>Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le <em>halo</em>.</p> +<p>Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le <i>halo</i>.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-236.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le plus fréquent de ces phénomènes -est le <em>halo</em>.</div> +<div class="caption">Le plus fréquent de ces phénomènes +est le <i>halo</i>.</div> </div> <p>Brusquement et sans raison apparente, on voit des cercles lumineux -apparaître autour du soleil.</p> +apparaître autour du soleil.</p> -<p>Les marins, très intrigués et incapables d'attribuer une cause -à ce -météore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du -calorifère, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se -forme de la façon suivante.</p> +<p>Les marins, très intrigués et incapables d'attribuer une cause +à ce +météore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du +calorifère, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se +forme de la façon suivante.</p> -<p>Il existe, dans les régions froides et élevées de -l'atmosphère, des -vapeurs excessivement légères que leur ténuité rend presque -imperceptibles et qui sont chargés de minuscules cristaux de glace.</p> +<p>Il existe, dans les régions froides et élevées de +l'atmosphère, des +vapeurs excessivement légères que leur ténuité rend presque +imperceptibles et qui sont chargés de minuscules cristaux de glace.</p> -<p>Ces vapeurs glacées, de véritables nuages, en somme, +<p>Ces vapeurs glacées, de véritables nuages, en somme, s'appellent des -<em>cirrhus</em>.</p> +<i>cirrhus</i>.</p> <p>Qu'y a-t-il donc de commun entre ces cirrhus et les cercles lumineux -dont la présence constitue le halo?</p> +dont la présence constitue le halo?</p> -<p>C'est bien simple, du moins à ce que prétend le docteur auquel +<p>C'est bien simple, du moins à ce que prétend le docteur auquel incombe, -ce jour-là, le soin de la démonstration.</p> +ce jour-là , le soin de la démonstration.</p> <p>Il pleut et le soleil luit. Qu'arrive-t-il?</p> -<p>Réfractés dans chaque goutte d'eau, à leur entrée comme à leur +<p>Réfractés dans chaque goutte d'eau, à leur entrée comme à leur sortie, -les rayons du soleil réfléchis en outre une ou deux fois dans -l'intérieur de la goutte, produisent un jeu de lumière bien connu. +les rayons du soleil réfléchis en outre une ou deux fois dans +l'intérieur de la goutte, produisent un jeu de lumière bien connu. C'est l'arc-en-ciel.</p> -<p>Eh bien! la théorie du halo est identique à celle de +<p>Eh bien! la théorie du halo est identique à celle de l'arc-en-ciel et -fondée sur le même principe, quoique la cause en soit différente.</p> +fondée sur le même principe, quoique la cause en soit différente.</p> -<p>Le halo est dû à la dispersion des rayons solaires réfractés à +<p>Le halo est dû à la dispersion des rayons solaires réfractés à leur -entrée dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus, -et à leur sortie de ces cristaux.</p> +entrée dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus, +et à leur sortie de ces cristaux.</p> -<p>C'est cette réfraction qui donne lieu, sous forme de cercle, à +<p>C'est cette réfraction qui donne lieu, sous forme de cercle, à un jeu de -lumière ou sont représentées toutes les couleurs du prisme, mais le +lumière ou sont représentées toutes les couleurs du prisme, mais le violet est en dehors et le rouge en dedans.</p> -<p>Enfin, la distance des cercles à l'axe est toujours constante. +<p>Enfin, la distance des cercles à l'axe est toujours constante. Le cercle -intérieur mesure 23 degrés de diamètre, et le second 46 degrés.</p> +intérieur mesure 23 degrés de diamètre, et le second 46 degrés.</p> -<p>Quand le halo se forme près de l'horizon, et c'est +<p>Quand le halo se forme près de l'horizon, et c'est actuellement le cas, -car le soleil ne s'élève plus guère, on voit apparaître, sur le -diamètre +car le soleil ne s'élève plus guère, on voit apparaître, sur le +diamètre horizontal et un peu en dehors de chaque cercle, des taches lumineuses -qui sont l'exacte représentation du soleil.</p> +qui sont l'exacte représentation du soleil.</p> -<p>Ce phénomène splendide, qui fait apercevoir dans ces auréoles -éclatantes -six astres comme une pléiade radieuse, porte le nom de <em>parhélie</em>.</p> +<p>Ce phénomène splendide, qui fait apercevoir dans ces auréoles +éclatantes +six astres comme une pléiade radieuse, porte le nom de <i>parhélie</i>.</p> -<p>Du reste, cette étrange et fugitive multiplication n'est pas +<p>Du reste, cette étrange et fugitive multiplication n'est pas seulement -particulière au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou <em>parasélènes</em> -qui sont la copie exacte des parhélies, du moins comme reproduction des -cercles et des taches, car les teintes et l'éclat sont très atténués.</p> +particulière au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou <i>parasélènes</i> +qui sont la copie exacte des parhélies, du moins comme reproduction des +cercles et des taches, car les teintes et l'éclat sont très atténués.</p> <p>Les matelots ont-ils bien saisi tous les termes de cette -petite leçon? -c'est peu probable. Mais, en dépit des lacunes résultant nécessairement -de l'absence d'instruction première, ils sont très satisfaits.</p> +petite leçon? +c'est peu probable. Mais, en dépit des lacunes résultant nécessairement +de l'absence d'instruction première, ils sont très satisfaits.</p> <p>Il y a pourtant des sceptiques. Mais ils n'osent pas formuler d'observations, quoique le docteur les accueille toujours avec la plus cordiale bienveillance.</p> -<p>Heureusement le Parisien est là, comme le chœur des tragédies -antiques, pour recevoir les doléances et servir de confident.</p> +<p>Heureusement le Parisien est là , comme le chœur des tragédies +antiques, pour recevoir les doléances et servir de confident.</p> -<p>On lui objecte que c'est très bien de prétendre que les choses +<p>On lui objecte que c'est très bien de prétendre que les choses se -passent ainsi, mais comment contrôler les affirmations des savants?</p> +passent ainsi, mais comment contrôler les affirmations des savants?</p> -<p>Plume-au-Vent, très ferré sur la riposte, prend +<p>Plume-au-Vent, très ferré sur la riposte, prend l'interpellation pour -son compte, et déclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former +son compte, et déclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former des arcs-en-ciel artificiels.</p> <p>—Des blagues! interrompt Nick, l'ancien mineur.</p> -<p>—Que t'es bête! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la +<p>—Que t'es bête! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la machine.</p> <p>—Ben! comment que tu ferais... dis voir un peu.</p> -<p>—J'prétends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais +<p>—J'prétends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais j'en ai vu.</p> <p>—Ben! ousque t'en as vu?</p> -<p>—A Paris... au parc Monceaux... en été, quand on arrose les +<p>—A Paris... au parc Monceaux... en été, quand on arrose les pelouses.</p> -<p>«Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amenée par les +<p>«Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amenée par les tuyaux.</p> -<p>«Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, ça forme un +<p>«Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, ça forme un arc-en-ciel... un petit, comme qui dirait un arc-en-ciel de poche.</p> -<p>—C'est vrai!... c'est vrai!... ajoutent plusieurs voix, à -preuve que ça +<p>—C'est vrai!... c'est vrai!... ajoutent plusieurs voix, à +preuve que ça se voit aussi, l'espace d'un moment, dans les embruns.</p> -<p>—Collé! l'homme qui fait saint Thomas, s'écrie le Parisien +<p>—Collé! l'homme qui fait saint Thomas, s'écrie le Parisien triomphant.</p> <p>—Bon pour l'arc-en-ciel, reprend Nick dit Bigorneau qui a le scepticisme tenace.</p> -<p>«Mais je donne ma prochaine ration de tabac à celui qui pourra +<p>«Mais je donne ma prochaine ration de tabac à celui qui pourra me fabriquer l'image des six soleils au milieu des cercles d'or.</p> -<p>—Vous perdriez, mon garçon, ne pariez pas, interrompt le +<p>—Vous perdriez, mon garçon, ne pariez pas, interrompt le docteur.</p> -<p>«Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, +<p>«Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, le halo tel que vous l'avez vu.</p> -<p>«Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une +<p>«Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une lampe une plaque de verre couverte de cristaux d'alun...</p> -<p>«Vous verrez.</p> +<p>«Vous verrez.</p> -<p>—M'en rapporte à vous, monsieur le docteur, et faut me +<p>—M'en rapporte à vous, monsieur le docteur, et faut me pardonner si -j'ai évu de la doutance.</p> +j'ai évu de la doutance.</p> -<p>«C'est que ce mâtin de Parisien nous en fait voir de si +<p>«C'est que ce mâtin de Parisien nous en fait voir de si fortes!...</p> -<p>—Comment donc!... mais je suis enchanté au contraire de vos -réflexions.</p> +<p>—Comment donc!... mais je suis enchanté au contraire de vos +réflexions.</p> -<p>«Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et +<p>«Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et je vous en -félicite.»</p> +félicite.»</p> <p>Il est dix heures du matin et l'on entend japper les chiens dans leur -cabanon dont la porte est demeurée close.</p> +cabanon dont la porte est demeurée close.</p> <p>C'est le moment de la sortie quotidienne impatiemment attendue par les -bonnes bêtes.</p> +bonnes bêtes.</p> -<p>—Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corvée des +<p>—Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corvée des chiens...</p> -<p>«A qui le tour?»</p> +<p>«A qui le tour?»</p> -<p>Nul ne s'empresse de répondre. On est si bien, dans le poste, +<p>Nul ne s'empresse de répondre. On est si bien, dans le poste, et le -froid est si âpre, là-haut, sur les glaçons.</p> +froid est si âpre, là -haut, sur les glaçons.</p> -<p>—C'est ça! causez tous en même temps, reprend le Parisien +<p>—C'est ça! causez tous en même temps, reprend le Parisien auquel, en sa -qualité de capitaine des chiens, la corvée échoit chaque jour.</p> +qualité de capitaine des chiens, la corvée échoit chaque jour.</p> -<p>«Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue.</p> +<p>«Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue.</p> -<p>«Tas de sans cœur, va! Si on les croyait, on laisserait +<p>«Tas de sans cœur, va! Si on les croyait, on laisserait claquer ces pauv' toutous qui sont mignons et gentils comme des enfants.</p> -<p>«Eh! Nick!... beau parleur... t'en es... pour une fois, +<p>«Eh! Nick!... beau parleur... t'en es... pour une fois, sais-tu?</p> -<p>«Et toi aussi, Courapied!</p> +<p>«Et toi aussi, Courapied!</p> -<p>«Houst! au trot...»</p> +<p>«Houst! au trot...»</p> <p>Les trois hommes enfilent l'escalier, arrivent dans la tente -intérieurement capitonnée de givre, revêtent leurs fourrures, et +intérieurement capitonnée de givre, revêtent leurs fourrures, et attendent quelques minutes en battant la semelle.</p> -<p>Les voici bientôt dehors, frissonnant sous l'âpre bise qui +<p>Les voici bientôt dehors, frissonnant sous l'âpre bise qui fouette et bleuit leurs joues.</p> <p>—Brrr!... Un temps qui fait songer aux marchandes de marrons, observe -Courapied toujours prosaïque.</p> +Courapied toujours prosaïque.</p> -<p>—Moi, répond le Parisien, ça me rappelle plutôt les +<p>—Moi, répond le Parisien, ça me rappelle plutôt les Antilles... par contraste.</p> -<p>«Pétard!... dire qu'y a quéque part, sur la terre, des gens +<p>«Pétard!... dire qu'y a quéque part, sur la terre, des gens qui se -promènent habillés de coutil, et s'ensauvent du soleil!</p> +promènent habillés de coutil, et s'ensauvent du soleil!</p> <p>—Et des endroits ousqu'on trouve des manguiers, des orangers, des -bananiers et autres légumes de choix...</p> +bananiers et autres légumes de choix...</p> <p>—Avec des oiseaux de paradis et des perroquets que c'est comme un jour de grands pavois.</p> <p>Les chiens, entendant les hommes s'approcher, en causant, se -mettent à +mettent à aboyer bruyamment.</p> -<p>Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de côté -pour n'être -pas renversé par la poussée des bêtes folles de joie.</p> +<p>Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de côté +pour n'être +pas renversé par la poussée des bêtes folles de joie.</p> <p>—Allons, les toutous, en ballade!...</p> -<p>«Doucement, donc, tas de toqués, vous allez m'étouffer!»</p> +<p>«Doucement, donc, tas de toqués, vous allez m'étouffer!»</p> -<p>Le brave garçon, qui est adoré de ses pensionnaires, se trouve -littéralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqué +<p>Le brave garçon, qui est adoré de ses pensionnaires, se trouve +littéralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqué d'embrassades.</p> -<p>—Assez!... c'est entendu... vous êtes gentils comme des +<p>—Assez!... c'est entendu... vous êtes gentils comme des amours, et vous aurez du nanan.</p> -<p>«Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case +<p>«Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case pendant que je -vais mener les bêtes faire: iapp!... iapp!...»</p> +vais mener les bêtes faire: iapp!... iapp!...»</p> -<p>A ces mots, dont ils comprennent très bien la signification, +<p>A ces mots, dont ils comprennent très bien la signification, les chiens -s'élancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et -s'arrêtent devant la tente. Une main discrète entre-bâille l'entrée, -puis tous se précipitent en jappant dans le vestibule de toile.</p> +s'élancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et +s'arrêtent devant la tente. Une main discrète entre-bâille l'entrée, +puis tous se précipitent en jappant dans le vestibule de toile.</p> -<p>Nanti de trois énormes écuelles de bois, Mossieu Dumas les +<p>Nanti de trois énormes écuelles de bois, Mossieu Dumas les appelle d'un mot aimable, et tous, la queue en trompette, lapent avec un entrain -prodigieux le contenu des récipients.</p> +prodigieux le contenu des récipients.</p> <p>Iapp!... iapp!... iapp!... iapp!...</p> <p>Oh! la bonne soupe bien chaude embaumant la graisse et l'eau de -vaisselle! On s'en lèche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats -sont nettoyés en un tour de langue... je ne vous dis que ça.</p> +vaisselle! On s'en lèche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats +sont nettoyés en un tour de langue... je ne vous dis que ça.</p> -<p>Pas bête, le Parisien qui a trouvé cette onomatopée, rappelant +<p>Pas bête, le Parisien qui a trouvé cette onomatopée, rappelant le clappement particulier au chien quand il boit. Aussi, l'expression: -Faire iapp!... iapp!... est-elle entrée couramment dans le vocabulaire -de l'équipage, pour désigner l'action de boire, non seulement pour les +Faire iapp!... iapp!... est-elle entrée couramment dans le vocabulaire +de l'équipage, pour désigner l'action de boire, non seulement pour les toutous, mais encore pour les hommes.</p> <p>Le chenil est bien propre. La porte en reste ouverte pour laisser -pénétrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes -s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Oûgiouk dont les prunelles -avides reluquent les écuelles et le Parisien donne un coup de sifflet.</p> +pénétrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes +s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Oûgiouk dont les prunelles +avides reluquent les écuelles et le Parisien donne un coup de sifflet.</p> -<p>La meute bien repue quitte aussitôt la tente et s'élance à +<p>La meute bien repue quitte aussitôt la tente et s'élance à corps perdu sur le pack, au beau milieu de la neige.</p> -<p>Et c'est une sarabande folle, entremêlée de jappements -éperdus, de -cabrioles épiques à travers la poussière blanche, de courses -désordonnées, de frétillements convulsifs.</p> +<p>Et c'est une sarabande folle, entremêlée de jappements +éperdus, de +cabrioles épiques à travers la poussière blanche, de courses +désordonnées, de frétillements convulsifs.</p> -<p>La première frénésie passée, la meute se forme en groupe +<p>La première frénésie passée, la meute se forme en groupe autour de son -capitaine, prête à se ruer à la poursuite d'un ptarmigan, d'un lièvre +capitaine, prête à se ruer à la poursuite d'un ptarmigan, d'un lièvre ou -d'un renard. Mais le capitaine, en homme avisé, modère cette ardeur, au -cas où l'on éventerait un ours.</p> +d'un renard. Mais le capitaine, en homme avisé, modère cette ardeur, au +cas où l'on éventerait un ours.</p> -<p>Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait être +<p>Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait être tragique.</p> -<p>Parfois, cependant, il arrive qu'on s'émancipe. Le Parisien +<p>Parfois, cependant, il arrive qu'on s'émancipe. Le Parisien crie, -siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Oûgiouk fait -claquer la terrible lanière qui détone avec fracas.</p> +siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Oûgiouk fait +claquer la terrible lanière qui détone avec fracas.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-240.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Alors Oûgiouk fait claquer la -terrible lanière.</div> +<div class="caption">Alors Oûgiouk fait claquer la +terrible lanière.</div> </div> -<p>L'argument est sans réplique et manque rarement son effet.</p> +<p>L'argument est sans réplique et manque rarement son effet.</p> -<p>S'il se trouve un délinquant par trop dur d'oreille, le +<p>S'il se trouve un délinquant par trop dur d'oreille, le capitaine met en -mouvement sa garde d'honneur, ses fidèles qui ne discutent jamais la +mouvement sa garde d'honneur, ses fidèles qui ne discutent jamais la consigne.</p> -<p>—Ho!... Bélisaire!... Cabo!... Pompon!... Ramonat!... Ho!... -là!... +<p>—Ho!... Bélisaire!... Cabo!... Pompon!... Ramonat!... Ho!... +là !... mes petits chiens!... allez chercher... en patrouille!...</p> <p>L'escouade pousse un cri retentissant, prend la piste et -s'élance. On -entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientôt le +s'élance. On +entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientôt le retardataire -tiraillé, poussé, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, +tiraillé, poussé, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, entre les quatre gendarmes, que le Parisien appelle plaisamment ses -«brassés-carrés».</p> +«brassés-carrés».</p> -<p>Depuis qu'ils sont confiés à ses soins, le Parisien, avec une patience -et une ingéniosité sans égale, a su les dresser au point d'en faire de -véritables chiens savants.</p> +<p>Depuis qu'ils sont confiés à ses soins, le Parisien, avec une patience +et une ingéniosité sans égale, a su les dresser au point d'en faire de +véritables chiens savants.</p> -<p>Chose singulière, l'intelligence de ces animaux à demi -sauvages, roués -de coups avec une brutalité inouïe, à peine nourris quand ils -quittèrent -Julianeshaab, s'est développée avec une incroyable rapidité.</p> +<p>Chose singulière, l'intelligence de ces animaux à demi +sauvages, roués +de coups avec une brutalité inouïe, à peine nourris quand ils +quittèrent +Julianeshaab, s'est développée avec une incroyable rapidité.</p> -<p>Le Parisien, il est vrai, s'est occupé d'eux à tout moment, -après les -avoir pris en affection dès le premier jour.</p> +<p>Le Parisien, il est vrai, s'est occupé d'eux à tout moment, +après les +avoir pris en affection dès le premier jour.</p> <p>Non pas qu'ils soient plus beaux et plus intelligents que les autres, du -moins à première vue.</p> +moins à première vue.</p> -<p>Bélisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, +<p>Bélisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, avec ses yeux -vairons. Pompon est tout blanc, et frisé comme... un pompon, et Ramonat -est tout noir, naturellement. Quant à Cabo, c'est un grand mâtin rageur -qui exerce sur ses congénères une autorité incontestée.</p> +vairons. Pompon est tout blanc, et frisé comme... un pompon, et Ramonat +est tout noir, naturellement. Quant à Cabo, c'est un grand mâtin rageur +qui exerce sur ses congénères une autorité incontestée.</p> -<p>Leur éducation est presque terminée. Leur maître attend +<p>Leur éducation est presque terminée. Leur maître attend l'occasion d'une -grande fête pour montrer à l'équipage leur savoir-faire. Il paraît que -le spectacle des chiens <em>présentés en liberté</em> par +grande fête pour montrer à l'équipage leur savoir-faire. Il paraît que +le spectacle des chiens <i>présentés en liberté</i> par M. Farin, artiste lyrique, sera surprenant.</p> <p>Quoique l'artiste en question s'entoure du plus profond -mystère, le -secret a vaguement transpiré. On s'attend à des merveilles.</p> +mystère, le +secret a vaguement transpiré. On s'attend à des merveilles.</p> -<p>... La promenade a duré une heure. Pas de mauvaise rencontre +<p>... La promenade a duré une heure. Pas de mauvaise rencontre pour cette fois.</p> -<p>Les chiens, avant de réintégrer leur domicile, viennent boire +<p>Les chiens, avant de réintégrer leur domicile, viennent boire sous la tente, une ample rasade d'eau bien claire produite par la fusion de la -glace, et les hommes regagnent le poste où ils arrivent fumants comme -des chaudières en ébullition.</p> +glace, et les hommes regagnent le poste où ils arrivent fumants comme +des chaudières en ébullition.</p> <h3><a name="II-V" id="II-V">V</a></h3> <div class="cdesc">Encore -et toujours la dérive.—Comment Plume-au-Vent interprète +et toujours la dérive.—Comment Plume-au-Vent interprète l'histoire.—Imprudence.—Congestion.—Constant Guignard perd son nez, mais retrouve sa prime.—Surveillez vos nez!—Effet du froid sur les -verres de lunettes.—La corvée de glace et le tonneau du porteur +verres de lunettes.—La corvée de glace et le tonneau du porteur d'eau.—Le garde-manger en plein air.—Solitude.—Alertes.—Quitte pour la peur.—Nouvelles incartades du pack.</div> -<p>Avec novembre sont arrivés ces grands crépuscules produisant -d'indescriptibles effets de lumière et d'ombre, que l'on ne rencontre -que sous le ciel boréal.</p> +<p>Avec novembre sont arrivés ces grands crépuscules produisant +d'indescriptibles effets de lumière et d'ombre, que l'on ne rencontre +que sous le ciel boréal.</p> -<p>Le froid oscille entre −28° et −35°. +<p>Le froid oscille entre −28° et −35°. Il est encore supportable, dans les -conditions où se trouvent les hivernants, mais on commence à souffrir +conditions où se trouvent les hivernants, mais on commence à souffrir de -ses rigueurs, après une station prolongée au dehors.</p> +ses rigueurs, après une station prolongée au dehors.</p> -<p>Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent +<p>Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent souffle du -sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord.</p> +sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord.</p> -<p>Y aurait-il donc réellement là-bas de vastes étendues d'eau +<p>Y aurait-il donc réellement là -bas de vastes étendues d'eau libre, -au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins -inclémente?</p> +au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins +inclémente?</p> -<p>La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers +<p>La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers les espaces -jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de -translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est -peu à peu modifié sans cause apparente.</p> - -<p>Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième -parallèle, -jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en -coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce -mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers -le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième -parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés.</p> - -<p>La latitude fournie au capitaine de la <em>Gallia</em> -par une hauteur d'étoile -a donné 84° 6′ 15″. La longitude est exactement -72° 20′.</p> - -<p>Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une +jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de +translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est +peu à peu modifié sans cause apparente.</p> + +<p>Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième +parallèle, +jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en +coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce +mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers +le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième +parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés.</p> + +<p>La latitude fournie au capitaine de la <i>Gallia</i> +par une hauteur d'étoile +a donné 84° 6′ 15″. La longitude est exactement +72° 20′.</p> + +<p>Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une distance -assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1° +assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1° 12′ et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse -est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi -soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix +est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi +soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course quotidienne est seulement de trois ou quatre milles.</p> -<p>Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de +<p>Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de glace -recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque, -cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent -souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse.</p> +recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque, +cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent +souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse.</p> -<p>Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de -malédictions le -courant polaire, commencent à bénir son intervention.</p> +<p>Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de +malédictions le +courant polaire, commencent à bénir son intervention.</p> <p>Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le -quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye -du Normand parcimonieux s'élève d'autant.</p> +quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye +du Normand parcimonieux s'élève d'autant.</p> -<p>Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la -dérive, de -l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en +<p>Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la +dérive, de +l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en marche de la banquise.</p> -<p>—Prends garde, matelot, ne cesse de lui répéter le Parisien, +<p>—Prends garde, matelot, ne cesse de lui répéter le Parisien, l'avarice te perdra.</p> <p>—A pas peur! riposte le Normand ravi d'apprendre qu'il gagne dix francs -par jour de boni, sans même remuer le petit doigt.</p> +par jour de boni, sans même remuer le petit doigt.</p> -<p>«Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent.</p> +<p>«Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent.</p> <p>—J'te dis, moi, que tout va trop bien pour toi, et qu'il faut -te défier +te défier de la chance.</p> -<p>«Vois-tu, dans la vie, tout se paye.</p> +<p>«Vois-tu, dans la vie, tout se paye.</p> -<p>—Tout se paye... ben sûr... même le tabac et la chandelle... +<p>—Tout se paye... ben sûr... même le tabac et la chandelle... mais avec de l'argent.</p> -<p>«Donc, faut de l'argent.</p> +<p>«Donc, faut de l'argent.</p> <p>—Tu ne me comprends pas.</p> -<p>«Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait -généralement -contrepoids à un bonheur.</p> +<p>«Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait +généralement +contrepoids à un bonheur.</p> -<p>«Tiens, à propos de gens trop riches ou trop heureux, écoute +<p>«Tiens, à propos de gens trop riches ou trop heureux, écoute une histoire.</p> -<p>«Il était une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais +<p>«Il était une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais plus au -juste; p'têt'e ben le grand Napoléon ou un empereur d'Amérique, bref un -grand personnage de l'antiquité. Tout lui arrivait si tellement bien à -point, il était si opulent et si veinard que ça l'épouvantait, et qu'il -se disait: Gare à la guigne!</p> +juste; p'têt'e ben le grand Napoléon ou un empereur d'Amérique, bref un +grand personnage de l'antiquité. Tout lui arrivait si tellement bien à +point, il était si opulent et si veinard que ça l'épouvantait, et qu'il +se disait: Gare à la guigne!</p> -<p>«Tracassé au point d'être malheureux à force de prospérité, il +<p>«Tracassé au point d'être malheureux à force de prospérité, il pensa -qu'il faudrait faire un sacrifice à la fortune afin de conjurer par +qu'il faudrait faire un sacrifice à la fortune afin de conjurer par avance le mauvais œil. Pour lors, il jette dans les fins fonds de la -mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur à laquelle il +mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur à laquelle il tenait beaucoup, et qui valait au moins cinquante millions.</p> -<p>—Il aurait mieux fait de la donner à un gabier de la flotte.</p> +<p>—Il aurait mieux fait de la donner à un gabier de la flotte.</p> -<p>—Possible!... mais écoute la suite.</p> +<p>—Possible!... mais écoute la suite.</p> -<p>«Or donc, mon particulier—je me souviens maintenant que -c'était le -grand Napoléon—est toujours si tellement chançard, que la veine le -persécute... oh! mais à devenir fou.</p> +<p>«Or donc, mon particulier—je me souviens maintenant que +c'était le +grand Napoléon—est toujours si tellement chançard, que la veine le +persécute... oh! mais à devenir fou.</p> -<p>«Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite +<p>«Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite qu'embaumait, fallait voir!</p> -<p>«Naturellement y s'met à manger comme un homme pressé de -retourner à la -bataille, et crac!... se casse deux dents sur un quéque chose que la +<p>«Naturellement y s'met à manger comme un homme pressé de +retourner à la +bataille, et crac!... se casse deux dents sur un quéque chose que la sole avait dans le ventre!</p> -<p>«C'était sa bague!... t'entends, sa bague avalée par le +<p>«C'était sa bague!... t'entends, sa bague avalée par le poisson que des -pêcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour -sauter dans la poêle.</p> +pêcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour +sauter dans la poêle.</p> -<p>«Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la -cervelle à -l'envers au point que rien ne lui réussit plus.</p> +<p>«Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la +cervelle à +l'envers au point que rien ne lui réussit plus.</p> -<p>«A preuve que l'année suivante il est pris par les Anglais +<p>«A preuve que l'année suivante il est pris par les Anglais pendant la -campagne de Russie, et jeté à Sainte-Hélène, un rocher d'enfer où il -est resté amarré par une jambe à une chaîne pesant plus de cent livres, +campagne de Russie, et jeté à Sainte-Hélène, un rocher d'enfer où il +est resté amarré par une jambe à une chaîne pesant plus de cent livres, pendant vingt-cinq ans!</p> -<p>«Eh! ben, quéque tu dis de ça?</p> +<p>«Eh! ben, quéque tu dis de ça?</p> <p>—J'dis rin! vu que j'suis pas empereur, que j'ai pas de bague de -cinquante millions, ni de cuisinière et point davantage de sole frite à +cinquante millions, ni de cuisinière et point davantage de sole frite à manger.</p> <p>—C'est bon! qui vivra verra, riposte aigrement le Parisien -vexé dans -son amour-propre de narrateur et de moraliste.»</p> +vexé dans +son amour-propre de narrateur et de moraliste.»</p> <p>Certes, il ne croyait pas si bien dire.</p> -<p>Pendant deux jours il y eut un léger brouillard blanchâtre -qui, malgré -son peu de densité, empêcha néanmoins les observations astronomiques. -Dévoré par la convoitise et craignant que le pack ne reprît sa marche -rétrograde, Constant Guignard multipliait les allées et venues du poste -au pont du navire et réciproquement.</p> +<p>Pendant deux jours il y eut un léger brouillard blanchâtre +qui, malgré +son peu de densité, empêcha néanmoins les observations astronomiques. +Dévoré par la convoitise et craignant que le pack ne reprît sa marche +rétrograde, Constant Guignard multipliait les allées et venues du poste +au pont du navire et réciproquement.</p> -<p>—Où que tu vas encore? lui demandait son camarade.</p> +<p>—Où que tu vas encore? lui demandait son camarade.</p> -<p>—Voir si le temps est clair, pour prévenir le capitaine qu'il +<p>—Voir si le temps est clair, pour prévenir le capitaine qu'il peut -fusiller les étoiles et calculer son point.</p> +fusiller les étoiles et calculer son point.</p> <p>—Tu finiras par te faire geler...</p> -<p>«Vois donc: y fait un temps à pas mettre un «brassé-carré» +<p>«Vois donc: y fait un temps à pas mettre un «brassé-carré» dehors.</p> -<p>—As pas peur!... ça me connaît, la fraid!»</p> +<p>—As pas peur!... ça me connaît, la fraid!»</p> -<p>La dernière absence fut plus longue que les autres. Le temps +<p>La dernière absence fut plus longue que les autres. Le temps paraissant -vouloir s'éclaircir, Guignard demeura près d'un quart d'heure immobile, -au pied du grand mât, le visage exposé aux furieuses morsures de la +vouloir s'éclaircir, Guignard demeura près d'un quart d'heure immobile, +au pied du grand mât, le visage exposé aux furieuses morsures de la bise polaire.</p> -<p>Ayant enfin aperçu quelques étoiles, il rentre dans le poste +<p>Ayant enfin aperçu quelques étoiles, il rentre dans le poste sans avoir -la précaution de séjourner dans la tente et s'écrie, d'une voix -toute changée:</p> +la précaution de séjourner dans la tente et s'écrie, d'une voix +toute changée:</p> <p>—Capitaine, le ciel est clair... on voit des... des...</p> @@ -11542,10 +11498,10 @@ toute changée:</p> s'abattre sur un banc.</p> -<p>Le docteur s'élance vers lui, le soulève, examine sa figure et -s'écrie:</p> +<p>Le docteur s'élance vers lui, le soulève, examine sa figure et +s'écrie:</p> -<p>—Mais il a le nez gelé!</p> +<p>—Mais il a le nez gelé!</p> <p>Vite! deux hommes... un falot!</p> @@ -11558,73 +11514,73 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>«Portez-le sous la tente... bien!... maintenant de la neige...»</p> +<p>«Portez-le sous la tente... bien!... maintenant de la neige...»</p> -<p>Déshabillé en un tour de main, le patient apparaît livide, +<p>Déshabillé en un tour de main, le patient apparaît livide, exsangue et rigide comme un homme de pierre.</p> -<p>La face est tuméfiée, violette, sous le givre qui s'attache à +<p>La face est tuméfiée, violette, sous le givre qui s'attache à la barbe, -aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil à du plâtre, se -détache singulièrement, au milieu de ce masque hypérémié.</p> +aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil à du plâtre, se +détache singulièrement, au milieu de ce masque hypérémié.</p> -<p>—Frictionnez le corps à tour de bras, avec de la neige, +<p>—Frictionnez le corps à tour de bras, avec de la neige, continue le docteur.</p> -<p>«Moi, je me charge de la figure.</p> +<p>«Moi, je me charge de la figure.</p> -<p>Après un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqué +<p>Après un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqué comme un -morceau de métal par les rudes mains de ses compagnons, se débat -faiblement, et recouvre peu à peu la voix.</p> +morceau de métal par les rudes mains de ses compagnons, se débat +faiblement, et recouvre peu à peu la voix.</p> -<p>—Où diable! que j'sis donc?...</p> +<p>—Où diable! que j'sis donc?...</p> -<p>«Drôle!... ça!... j'me rappelle de rin?...</p> +<p>«Drôle!... ça!... j'me rappelle de rin?...</p> -<p>«J'ai été foudroyé par la fraid...</p> +<p>«J'ai été foudroyé par la fraid...</p> -<p>—Eh bien! ça va? demande le docteur essoufflé de l'exercice.</p> +<p>—Eh bien! ça va? demande le docteur essoufflé de l'exercice.</p> <p>—Un miot (peu), monsieur... sauf que j'sens plus mon nez.</p> -<p>«Nom d'un d'là... s'rait-t'y pas gelé?</p> +<p>«Nom d'un d'là ... s'rait-t'y pas gelé?</p> <p>—Allons! silence... on va vous mettre au lit, et demain vous serez sur pied.</p> -<p>«Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles +<p>«Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles imprudences, sans -quoi, mon cher garçon, vous irez toucher votre boni sous la banquise.</p> +quoi, mon cher garçon, vous irez toucher votre boni sous la banquise.</p> <p>—Et mon nez, monsieur le docteur?</p> -<p>—Nous en reparlerons plus tard, dit évasivement le médecin.»</p> +<p>—Nous en reparlerons plus tard, dit évasivement le médecin.»</p> -<p>Vingt-quatre heures après, le Normand pouvait en effet quitter +<p>Vingt-quatre heures après, le Normand pouvait en effet quitter son hamac, mais son nez, jadis exigu, avait pris les dimensions et la couleur d'une aubergine.</p> -<p>En raison de ce développement, l'organe devint le siège de +<p>En raison de ce développement, l'organe devint le siège de douleurs alternant avec -des démangeaisons intenses, puis il entra en suppuration, -se fendilla, et finalement désenfla sous l'influence des révulsifs -appliqués par le docteur.</p> +des démangeaisons intenses, puis il entra en suppuration, +se fendilla, et finalement désenfla sous l'influence des révulsifs +appliqués par le docteur.</p> -<p>Au bout de quinze jours il était à peu près guéri, mais se +<p>Au bout de quinze jours il était à peu près guéri, mais se trouvait -hélas! diminué de moitié. La gelure trop intense avait mortifié tout le -bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu'à la +hélas! diminué de moitié. La gelure trop intense avait mortifié tout le +bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu'à la mort -de son propriétaire.</p> +de son propriétaire.</p> <p>Il fut en revanche nanti pour longtemps d'un superbe coloris violet qui -le faisait ressembler à un bigarreau planté dans un fromage à la crème.</p> +le faisait ressembler à un bigarreau planté dans un fromage à la crème.</p> <p>Comme compensation, Constant Guignard apprit que la banquise allait @@ -11632,223 +11588,223 @@ toujours vers le Nord et que sa haute paye s'augmentait d'autant.</p> <p>Plus heureux que Polycrate, tyran de Samos, dont le Parisien avait si -drôlement travesti la légende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en -pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les écus +drôlement travesti la légende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en +pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les écus s'amassaient tout seuls.</p> -<p>Avant cet incident qui eût pu plonger dans le deuil, -l'équipage de la -<em>Gallia</em>, les matelots, avec leur légèreté de grands -enfants, étaient -tentés de crier à l'exagération, lorsque leurs officiers les +<p>Avant cet incident qui eût pu plonger dans le deuil, +l'équipage de la +<i>Gallia</i>, les matelots, avec leur légèreté de grands +enfants, étaient +tentés de crier à l'exagération, lorsque leurs officiers les entouraient -de précautions poussées jusqu'à la minutie.</p> +de précautions poussées jusqu'à la minutie.</p> -<p>Ils devinrent un peu plus soucieux de leur santé, tant ils +<p>Ils devinrent un peu plus soucieux de leur santé, tant ils furent -impressionnés par cette congestion foudroyante.</p> +impressionnés par cette congestion foudroyante.</p> -<p>Du reste, défense formelle fut faite à chacun de séjourner au +<p>Du reste, défense formelle fut faite à chacun de séjourner au dehors et -de sortir seul, ne fût-ce qu'un moment. De cette façon, il fut facile -aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnaître sur le +de sortir seul, ne fût-ce qu'un moment. De cette façon, il fut facile +aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnaître sur le visage -des camarades les premiers symptômes de gelure, dont la victime ne -s'aperçoit jamais que trop tard.</p> +des camarades les premiers symptômes de gelure, dont la victime ne +s'aperçoit jamais que trop tard.</p> <p>Le nez est toujours le premier atteint par la terrible morsure du froid. -Il devient blanchâtre, exsangue, insensible, et sous peine d'être -mortifié comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le +Il devient blanchâtre, exsangue, insensible, et sous peine d'être +mortifié comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le frictionner avec de la neige.</p> <p>Aussi, la recommandation qui ne manquait jamais, au moment de partir en -corvée, se formulait-elle invariablement par ces mots:</p> +corvée, se formulait-elle invariablement par ces mots:</p> <p>—Surveillez vos nez!</p> -<p>Les nez de l'équipage devinrent, en conséquence, une sorte de -propriété -indivise à laquelle chacune se trouva dès lors intéressé, et le dicton: -«Gare à ton nez» vint s'ajouter à celui de: «Faisons du carbone».</p> +<p>Les nez de l'équipage devinrent, en conséquence, une sorte de +propriété +indivise à laquelle chacune se trouva dès lors intéressé, et le dicton: +«Gare à ton nez» vint s'ajouter à celui de: «Faisons du carbone».</p> -<p>Enfin, pour plus de précaution, le docteur enduisit chaque +<p>Enfin, pour plus de précaution, le docteur enduisit chaque appendice -d'une couche de collodion iodé qui raffermit l'épiderme gercé par des -commencements de congélation antérieure et agit comme isolant contre +d'une couche de collodion iodé qui raffermit l'épiderme gercé par des +commencements de congélation antérieure et agit comme isolant contre les -accidents à venir. Et rien n'était bizarre comme cette collection de +accidents à venir. Et rien n'était bizarre comme cette collection de nez -luisants, cornés, enluminés, rappelant une collection de masques de +luisants, cornés, enluminés, rappelant une collection de masques de mardi gras.</p> -<p>Les paupières devinrent également le siège d'inflammations +<p>Les paupières devinrent également le siège d'inflammations douloureuses -causées par les glaçons qui se collaient aux cils et attaquaient à la +causées par les glaçons qui se collaient aux cils et attaquaient à la longue la conjonctive. Bien que le faible rayonnement des lueurs -crépusculaires eût rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait -conservées pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte -d'écran protecteur. Il fallut bientôt y renoncer, car l'évaporation de -l'œil couvrait, en quelques instants, les verres d'une croûte aussi -opaque que celle des fenêtres enduites de givre.</p> +crépusculaires eût rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait +conservées pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte +d'écran protecteur. Il fallut bientôt y renoncer, car l'évaporation de +l'œil couvrait, en quelques instants, les verres d'une croûte aussi +opaque que celle des fenêtres enduites de givre.</p> -<p>Là encore il fallut redoubler d'attention et se prêter +<p>Là encore il fallut redoubler d'attention et se prêter mutuellement -assistance pour débarrasser, en temps opportun, les paupières des -adhérences du givre.</p> +assistance pour débarrasser, en temps opportun, les paupières des +adhérences du givre.</p> <p>La pompe fournit toujours de l'eau de mer pour la douche -quotidienne à -laquelle on s'est à la longue habitué. Mais il faut de l'eau douce pour +quotidienne à +laquelle on s'est à la longue habitué. Mais il faut de l'eau douce pour la cuisine, les boissons et le lavage du linge de corps.</p> -<p>Cette eau est produite par l'évaporation de la glace.</p> +<p>Cette eau est produite par l'évaporation de la glace.</p> -<p>Mais, de même qu'il y a fagots et fagots, il y a également +<p>Mais, de même qu'il y a fagots et fagots, il y a également glace douce -et glace salée.</p> +et glace salée.</p> -<p>Celle provenant de la mer et gelée sur place est aussi salée que les -flots eux-mêmes et conséquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont -presque exclusivement collaboré au vocabulaire arctique, la nomment: -<em>floeberg</em>.</p> +<p>Celle provenant de la mer et gelée sur place est aussi salée que les +flots eux-mêmes et conséquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont +presque exclusivement collaboré au vocabulaire arctique, la nomment: +<i>floeberg</i>.</p> <p>Par contre, celle qui vient des glaciers, produits comme on sait par les -névés, est douce et d'une teinte plus franchement azurée. Elle est -amenée par la dérive et compose exclusivement les <em>icebergs</em>.</p> +névés, est douce et d'une teinte plus franchement azurée. Elle est +amenée par la dérive et compose exclusivement les <i>icebergs</i>.</p> -<p>Or le pack, aux environs de la <em>Gallia</em>, -étant formé de floebergs, il -faut aller chercher, à près d'un mille, celle qui est nécessaire à -l'approvisionnement du navire. Il y a là un gisement inépuisable +<p>Or le pack, aux environs de la <i>Gallia</i>, +étant formé de floebergs, il +faut aller chercher, à près d'un mille, celle qui est nécessaire à +l'approvisionnement du navire. Il y a là un gisement inépuisable d'icebergs.</p> <p>On pourrait employer, il est vrai, la neige. Mais le capitaine voulant -tenir son monde et ses bêtes en haleine, a trouvé, dans ce voyage -quotidien, le prétexte à un exercice corporel des plus salutaires.</p> +tenir son monde et ses bêtes en haleine, a trouvé, dans ce voyage +quotidien, le prétexte à un exercice corporel des plus salutaires.</p> -<p>En conséquence, un traîneau, dénommé pour ce motif «la voiture +<p>En conséquence, un traîneau, dénommé pour ce motif «la voiture du -porteur d'eau», est attelé de dix chiens, et envoyé à «la Dhuys» -escorté -de quatre hommes armés de carabines.</p> - -<p>Les chiens, heureux de quitter l'abri où ils se morfondent -après la -promenade, accomplissent leur tâche avec un entrain magnifique. On -dirait qu'ils sentent réellement que cette corvée les endurcit aux -fatigues à venir, d'autant plus rudes au début, que le farniente aurait -été plus complet pendant l'hivernage.</p> - -<p>Les hommes de leur côté apprennent comment il faut les +porteur d'eau», est attelé de dix chiens, et envoyé à «la Dhuys» +escorté +de quatre hommes armés de carabines.</p> + +<p>Les chiens, heureux de quitter l'abri où ils se morfondent +après la +promenade, accomplissent leur tâche avec un entrain magnifique. On +dirait qu'ils sentent réellement que cette corvée les endurcit aux +fatigues à venir, d'autant plus rudes au début, que le farniente aurait +été plus complet pendant l'hivernage.</p> + +<p>Les hommes de leur côté apprennent comment il faut les conduire, les -aider, les soigner. Ils savent comment débute l'engravée des pattes et -les soins nécessités dès la première heure par cette affection qui peut +aider, les soigner. Ils savent comment débute l'engravée des pattes et +les soins nécessités dès la première heure par cette affection qui peut devenir incurable, si elle n'est combattue en temps opportun. Des -lotions quotidiennes à l'alcool, suivies d'une application de collodion -et complétées par l'enveloppement de la partie malade avec de la -flanelle, sont à la fois le meilleur préventif et le curatif par +lotions quotidiennes à l'alcool, suivies d'une application de collodion +et complétées par l'enveloppement de la partie malade avec de la +flanelle, sont à la fois le meilleur préventif et le curatif par excellence.</p> <p>Un chien se trouve-t-il pris de courbature ou de congestion, vite on lui -tire, selon la méthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou +tire, selon la méthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou la queue.</p> -<p>La conduite du traîneau, surtout quand il est chargé, demande +<p>La conduite du traîneau, surtout quand il est chargé, demande une -certaine expérience que seule peut conférer l'habitude.</p> +certaine expérience que seule peut conférer l'habitude.</p> <p>Aujourd'hui, le chemin suivi par le tonneau du porteur d'eau pour se -rendre du navire à la Dhuys est à peu près praticable. Mais, au -commencement, quelle incohérente succession de casse-cou!</p> +rendre du navire à la Dhuys est à peu près praticable. Mais, au +commencement, quelle incohérente succession de casse-cou!</p> -<p>A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et même les hommes +<p>A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et même les hommes devaient -modérer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des bêtes folles, +modérer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des bêtes folles, et -faisaient voler derrière eux le traîneau vide.</p> +faisaient voler derrière eux le traîneau vide.</p> <p>Mais, au retour, quand le porteur d'eau ramenait un quintal de glace! Un -conducteur se tenait en tête, et guidait l'attelage avec son fouet, à +conducteur se tenait en tête, et guidait l'attelage avec son fouet, à travers les hummocks et les glaces raboteuses. Les autres hommes de -corvée se tenaient à droite, à gauche et en arrière du traîneau pour le +corvée se tenaient à droite, à gauche et en arrière du traîneau pour le soulever d'un bord ou de l'autre, quand un bloc venait caler un des -patins. Le véhicule tiraillé, poussé, arraché, s'avançait en basculant, -toujours prêt à chavirer, jusqu'à ce que, butant sur des hérissements +patins. Le véhicule tiraillé, poussé, arraché, s'avançait en basculant, +toujours prêt à chavirer, jusqu'à ce que, butant sur des hérissements de -pointes anguleuses, il s'arrêtait, figé sur place.</p> +pointes anguleuses, il s'arrêtait, figé sur place.</p> -<p>Reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, les chiens -faisaient tête en -queue, s'asseyaient sur leur derrière et regardaient narquoisement les -marins, comme pour leur dire: «Allons, souquez, vous, les hommes!»</p> +<p>Reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, les chiens +faisaient tête en +queue, s'asseyaient sur leur derrière et regardaient narquoisement les +marins, comme pour leur dire: «Allons, souquez, vous, les hommes!»</p> -<p>Et les hommes passaient à l'avant, empoignaient les courroies +<p>Et les hommes passaient à l'avant, empoignaient les courroies de halage -et tiraient comme des cabestans en criant à tue-tête:</p> +et tiraient comme des cabestans en criant à tue-tête:</p> <p>—Hisse-la!... oh hisse!</p> -<p>On progressait ainsi par «étapes» de deux ou trois mètres, -jusqu'à ce -que l'obstacle fût franchi, et l'on recommençait, indéfiniment.</p> +<p>On progressait ainsi par «étapes» de deux ou trois mètres, +jusqu'à ce +que l'obstacle fût franchi, et l'on recommençait, indéfiniment.</p> -<p>A la longue, la voie s'est améliorée, par l'usage incessant du +<p>A la longue, la voie s'est améliorée, par l'usage incessant du pic et du -ciseau à glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilité.</p> +ciseau à glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilité.</p> -<p>Mais les ours, dont l'odorat est doué d'une incomparable -subtilité, ont -fini par éventer de très loin les émanations des matelots et de leurs +<p>Mais les ours, dont l'odorat est doué d'une incomparable +subtilité, ont +fini par éventer de très loin les émanations des matelots et de leurs chiens. On les voit errer comme des spectres sur la plaine blanche, et -se rapprocher peu à peu, talonnés par la fringale qui leur tord les +se rapprocher peu à peu, talonnés par la fringale qui leur tord les entrailles.</p> -<p>Au début, ils se tenaient à une distance respectueuse, mais, +<p>Au début, ils se tenaient à une distance respectueuse, mais, enhardis -par un faux semblant d'impunité, ils devinrent plus audacieux, et +par un faux semblant d'impunité, ils devinrent plus audacieux, et firent mine d'attaquer.</p> <p>Pardieu! on ne demandait pas autre chose, et il y eut de rudes batailles -invariablement terminées par le meurtre de l'assaillant.</p> +invariablement terminées par le meurtre de l'assaillant.</p> <p>Aussi, quelle joie de revenir avec cinq ou six cents kilogrammes de -viande fraîche.</p> +viande fraîche.</p> -<p>Vite! au plus pressé. On culbutait le bloc de glace. Le +<p>Vite! au plus pressé. On culbutait le bloc de glace. Le plantigrade -était hissé sur le traîneau et aussitôt à bord, la curée commençait.</p> +était hissé sur le traîneau et aussitôt à bord, la curée commençait.</p> -<p>Le garde-manger fut ainsi renouvelé de temps en temps, à la +<p>Le garde-manger fut ainsi renouvelé de temps en temps, à la grande joie des chiens qui faisaient une ripaille monstre, et des hommes dont l'organisme avait besoin de vivres frais.</p> -<p>Quant au procédé de conservation, il est des plus -élémentaires. Le -gibier, dépouillé de sa fourrure et dépecé par quartiers, est tout -simplement accroché en plein air, à l'extrémité d'une vergue.</p> +<p>Quant au procédé de conservation, il est des plus +élémentaires. Le +gibier, dépouillé de sa fourrure et dépecé par quartiers, est tout +simplement accroché en plein air, à l'extrémité d'une vergue.</p> -<p>Les morceaux gelés à fond, et devenus aussi durs que la +<p>Les morceaux gelés à fond, et devenus aussi durs que la pierre, se -balancent, à l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et -préservés de la putréfaction par le froid, cet incomparable embaumeur.</p> +balancent, à l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et +préservés de la putréfaction par le froid, cet incomparable embaumeur.</p> -<p>Entre temps,Oûgiouk, un peu relégué au second plan pendant +<p>Entre temps,Oûgiouk, un peu relégué au second plan pendant cette -période d'immobilité, ou plutôt de claustration, harponne un phoque +période d'immobilité, ou plutôt de claustration, harponne un phoque venu -pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinément dans la +pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinément dans la banquise.</p> <div class="illu"> @@ -11856,136 +11812,136 @@ banquise.</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-252.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Oûgiouk harponne un phoque...</div> +<div class="caption">Oûgiouk harponne un phoque...</div> </div> <p>Le phoque est le bienvenu comme l'ours, auquel il va tenir compagnie, -dans le gréement, jusqu'au jour où maître Dumas, armé d'une hache et -d'une scie vient enlever la quantité nécessaire au repas.</p> +dans le gréement, jusqu'au jour où maître Dumas, armé d'une hache et +d'une scie vient enlever la quantité nécessaire au repas.</p> -<p>Et c'est ainsi qu'on vit à bord du navire français, en faisant +<p>Et c'est ainsi qu'on vit à bord du navire français, en faisant alterner, -avec des exercices variés, des lectures, des conférences, de +avec des exercices variés, des lectures, des conférences, de substantiels entretiens, des chansons, qui rompent la monotonie du rude hiver et tiennent le personnel en haleine.</p> -<p>La santé est toujours bonne, grâce à l'hygiène rigoureuse -observée par +<p>La santé est toujours bonne, grâce à l'hygiène rigoureuse +observée par chacun. Sauf des cas peu graves de gelure, tout va bien.</p> -<p>Des Allemands, pas de nouvelles. On aperçoit, dans le +<p>Des Allemands, pas de nouvelles. On aperçoit, dans le lointain, quand la lune est bien claire, l'ombre de leur navire. Mais on ne les rencontre -jamais. Ils évoluent vers le sud, pendant que les Français vaquent à -leurs affaires du côté du Nord. Il semble résulter d'un accord tacite -qu'on doive s'éviter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas -donner lieu à des conflits qui finiraient par s'élever entre les deux -équipages.</p> +jamais. Ils évoluent vers le sud, pendant que les Français vaquent à +leurs affaires du côté du Nord. Il semble résulter d'un accord tacite +qu'on doive s'éviter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas +donner lieu à des conflits qui finiraient par s'élever entre les deux +équipages.</p> -<p>Somme toute, on vit à mille mètres de distance comme si l'on +<p>Somme toute, on vit à mille mètres de distance comme si l'on se trouvait -à mille lieues.</p> +à mille lieues.</p> -<p>Néanmoins, on s'observe, car à mainte reprise, les Français +<p>Néanmoins, on s'observe, car à mainte reprise, les Français munis de -lorgnettes ont vu, quand le soleil éclairait encore la région, leurs +lorgnettes ont vu, quand le soleil éclairait encore la région, leurs voisins les examiner aussi.</p> -<p>Mais depuis que les ténèbres ont remplacé les crépuscules +<p>Mais depuis que les ténèbres ont remplacé les crépuscules d'hiver, -l'obscurité a rendu cet éloignement plus complet encore s'il est +l'obscurité a rendu cet éloignement plus complet encore s'il est possible.</p> -<p>Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'être des +<p>Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'être des hivernants -auxquels rien ne manque, n'étaient la continuité de la dérive et +auxquels rien ne manque, n'étaient la continuité de la dérive et surtout l'incessant travail de la banquise.</p> -<p>On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, +<p>On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on -appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage -infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles -alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui -secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de +appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage +infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles +alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui +secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant -lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par -l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force -irrésistible.</p> - -<p>Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la -dernière -heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une -série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler +lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par +l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force +irrésistible.</p> + +<p>Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la +dernière +heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une +série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations -des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit -une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques +des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit +une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques saccades.</p> -<p>En un clin d'œil, tout le monde accourt sur le pont, malgré +<p>En un clin d'œil, tout le monde accourt sur le pont, malgré les -officiers qui s'époumonnent à crier:</p> +officiers qui s'époumonnent à crier:</p> <p>—Prenez garde aux congestions!</p> -<p>Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur +<p>Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un -clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer, -comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour -en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève -avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au -sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule -à vingt mètres de l'arrière.</p> - -<p>Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et -s'étalent en -grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se -cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle -clarté de la lune.</p> - -<p>En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue +clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer, +comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour +en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève +avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au +sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule +à vingt mètres de l'arrière.</p> + +<p>Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et +s'étalent en +grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se +cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle +clarté de la lune.</p> + +<p>En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue par cet -étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les -dépressions -et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient -submergées, -puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin, -comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.</p> - -<p>Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se +étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les +dépressions +et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient +submergées, +puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin, +comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.</p> + +<p>Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se produire -au point exact où le navire se trouve scellé.</p> +au point exact où le navire se trouve scellé.</p> -<p>Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas +<p>Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette -violence et cette soudaineté.</p> +violence et cette soudaineté.</p> <p>Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se -bornent à un -vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins -édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives.</p> +bornent à un +vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins +édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives.</p> -<p>Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorité -s'exaspère -depuis la recrudescence du froid, les émeut d'autant plus, qu'ils se -trouvent condamnés à une immobilité complète, et à une impuissance dont -les ténèbres augmentent encore l'énervante passivité.</p> +<p>Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorité +s'exaspère +depuis la recrudescence du froid, les émeut d'autant plus, qu'ils se +trouvent condamnés à une immobilité complète, et à une impuissance dont +les ténèbres augmentent encore l'énervante passivité.</p> -<p>L'alerte est passée. Les bruits s'apaisent peu à peu, comme +<p>L'alerte est passée. Les bruits s'apaisent peu à peu, comme ceux d'un volcan qui a vomi sa lave et ses scories.</p> -<p>L'équipage transi retourne au poste, moins deux hommes -demeurés en -faction sur le pont éclairé d'un falot. Les sentinelles fument leur +<p>L'équipage transi retourne au poste, moins deux hommes +demeurés en +faction sur le pont éclairé d'un falot. Les sentinelles fument leur pipe -et marchent à grandes enjambées au milieu d'une épaisse vapeur.</p> +et marchent à grandes enjambées au milieu d'une épaisse vapeur.</p> -<p>Une heure se passe. Au moment où ils vont aller éveiller doux +<p>Une heure se passe. Au moment où ils vont aller éveiller doux camarades -pour prendre la garde à leur place, on voit dans le lointain des +pour prendre la garde à leur place, on voit dans le lointain des silhouettes errantes.</p> <p>—Eh! les hommes, des ours! crie l'un d'eux en heurtant du @@ -11994,240 +11950,240 @@ porte du dortoir.</p> <p>—Le Diable les emporte! il fait si bon dormir!</p> -<p>—Allons! houst!... à la viande.</p> +<p>—Allons! houst!... à la viande.</p> -<p>Si les rôdeurs sont par trop affamés, ils attaquent et paient +<p>Si les rôdeurs sont par trop affamés, ils attaquent et paient de leur -vie leur témérité. Sinon ils randonnent autour de la goélette avec des -attitudes effarées d'un comique achevé.</p> +vie leur témérité. Sinon ils randonnent autour de la goélette avec des +attitudes effarées d'un comique achevé.</p> -<p>Une autre fois, le calme est à peine rétabli, que la coque du +<p>Une autre fois, le calme est à peine rétabli, que la coque du vaisseau -se met à gémir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette -plainte, s'éveillent brusquement.</p> +se met à gémir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette +plainte, s'éveillent brusquement.</p> <p>Au loin le pack ronronne en notes basses. La coque grince plus fort et craque de bout en bout. Le ronron du pack va crescendo. Il se rapproche -et augmente d'intensité. C'est maintenant une sorte de mugissement +et augmente d'intensité. C'est maintenant une sorte de mugissement sourd -de marée brisant sur les galets.</p> +de marée brisant sur les galets.</p> -<p>La pression devient plus forte et les glaces s'écrasent autour +<p>La pression devient plus forte et les glaces s'écrasent autour du navire avec des sifflements de vapeur fusant sous des soupapes.</p> <p>Le formidable grondement jaillit en rafales et entoure les hivernants -d'un véritable ouragan où se confondent les bruits les plus -incohérents. -On dirait des milliers de chariots pesamment chargés qui roulent sur +d'un véritable ouragan où se confondent les bruits les plus +incohérents. +On dirait des milliers de chariots pesamment chargés qui roulent sur des -routes mal pavées, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des -ravins, des glapissements comparables à ceux des sirènes à vapeur...</p> +routes mal pavées, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des +ravins, des glapissements comparables à ceux des sirènes à vapeur...</p> -<p>Au moment où ce concert infernal emplit les airs de son -épouvantable -vacarme, la pression est à son maximum.</p> +<p>Au moment où ce concert infernal emplit les airs de son +épouvantable +vacarme, la pression est à son maximum.</p> -<p>Le vaillant bâtiment résiste comme un bloc au milieu des -fêlures +<p>Le vaillant bâtiment résiste comme un bloc au milieu des +fêlures concentriques rayonnant autour de lui.</p> -<p>Les saccades se multiplient brusquement, par à-coups. Puis un +<p>Les saccades se multiplient brusquement, par à -coups. Puis un dernier et plus terrible craquement. Quelques raies noires balafrent au hasard la -neige en lézardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu. -De nouveaux abîmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des -pressions latérales.</p> +neige en lézardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu. +De nouveaux abîmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des +pressions latérales.</p> <p>Toutes les stratifications accidentelles, tous les blocs chancelants -dressés en équilibre instable pendant le cataclysme s'écroulent avec -fracas, comme des pans démantelés.</p> +dressés en équilibre instable pendant le cataclysme s'écroulent avec +fracas, comme des pans démantelés.</p> <p>On entend, pendant deux ou trois minutes quelques murmures, -dernières -protestations de la matière en révolte, puis le calme renaît.</p> +dernières +protestations de la matière en révolte, puis le calme renaît.</p> <p>Pour combien de temps?</p> <h3><a name="II-VI" id="II-VI">VI</a></h3> <div class="cdesc">Effets -du froid.—Son action déprimante sur les hommes.—Debout au -quart.—Célébration du jour de l'an.—Un programme -séduisant.—Représentation de jour donnée pendant la nuit.—Ne pas +du froid.—Son action déprimante sur les hommes.—Debout au +quart.—Célébration du jour de l'an.—Un programme +séduisant.—Représentation de jour donnée pendant la nuit.—Ne pas confondre midi avec minuit.—Assaut d'armes.—Guignard et son -Sosie.—Chiens savants.—Boniment.—Les prouesses de Dumas.—<em>Les -Deux Aveugles.</em>—Succès inouï.—La Vieille-Alsace.—Espérance.</div> +Sosie.—Chiens savants.—Boniment.—Les prouesses de Dumas.—<i>Les +Deux Aveugles.</i>—Succès inouï.—La Vieille-Alsace.—Espérance.</div> -<p>Jusqu'au 23 décembre, le soleil, bien qu'abaissé de quatorze -degrés et -demi au-dessous de l'horizon, émettait encore, une fois en vingt-quatre -heures, et par rayonnement, une vague lueur verdâtre aussitôt évanouie +<p>Jusqu'au 23 décembre, le soleil, bien qu'abaissé de quatorze +degrés et +demi au-dessous de l'horizon, émettait encore, une fois en vingt-quatre +heures, et par rayonnement, une vague lueur verdâtre aussitôt évanouie qu'apparue.</p> -<p>Cette «aube» fugitive, à peine entrevue pendant cinq minutes, +<p>Cette «aube» fugitive, à peine entrevue pendant cinq minutes, comme une ligne un peu moins sombre sur l'horizon noir, constituait pour les -hivernants le <em>jour polaire</em>.</p> +hivernants le <i>jour polaire</i>.</p> -<p>Tout n'était donc pas mort, puisque la nature essayait encore +<p>Tout n'était donc pas mort, puisque la nature essayait encore de -soulever là-bas un coin de son suaire, et d'attester un reste de -vitalité expirante.</p> +soulever là -bas un coin de son suaire, et d'attester un reste de +vitalité expirante.</p> -<p>Cette tache livide, cet atome de lumière, insaisissable comme +<p>Cette tache livide, cet atome de lumière, insaisissable comme le soupir -d'un moribond qui ternit à peine la face d'un miroir, c'était encore la +d'un moribond qui ternit à peine la face d'un miroir, c'était encore la vie.</p> -<p>Le 24, à midi, rien n'apparut! le soleil ayant atteint sa +<p>Le 24, à midi, rien n'apparut! le soleil ayant atteint sa position la -plus méridionale.</p> +plus méridionale.</p> -<p>Sur l'enfer des glaces plane définitivement l'enfer des -ténèbres.</p> +<p>Sur l'enfer des glaces plane définitivement l'enfer des +ténèbres.</p> -<p>Le froid, déjà si rigoureux précédemment, est devenu atroce.</p> +<p>Le froid, déjà si rigoureux précédemment, est devenu atroce.</p> <p>Par bonheur, aucun souffle n'agite l'air qui est d'une -sérénité -merveilleuse. Si de pareilles températures s'accompagnaient de vent, -nulle créature humaine n'y résisterait.</p> +sérénité +merveilleuse. Si de pareilles températures s'accompagnaient de vent, +nulle créature humaine n'y résisterait.</p> -<p>Depuis quatre jours, le thermomètre à alcool marque −46° +<p>Depuis quatre jours, le thermomètre à alcool marque −46° centigrades. -A −42° ceux à mercure sont restés gelés!</p> +A −42° ceux à mercure sont restés gelés!</p> -<p>Et l'on s'attend à voir plus tard la dépression s'accentuer +<p>Et l'on s'attend à voir plus tard la dépression s'accentuer encore!</p> <p>Que sera-ce?... grand Dieu!</p> -<p>Déjà le feu semble avoir perdu sa chaleur, et les choses +<p>Déjà le feu semble avoir perdu sa chaleur, et les choses d'usage courant sont l'objet de transformations inattendues.</p> -<p>Le calorifère chauffé à blanc nuit et jour est impuissant à +<p>Le calorifère chauffé à blanc nuit et jour est impuissant à maintenir la -température dans le poste. N'était la façon ingénieuse dont le navire a -été agencé, avec double cloison, revêtement de feutre, interposition de -sciure de bois, les hommes, à la longue, gèleraient sur place.</p> +température dans le poste. N'était la façon ingénieuse dont le navire a +été agencé, avec double cloison, revêtement de feutre, interposition de +sciure de bois, les hommes, à la longue, gèleraient sur place.</p> -<p>Dès que la porte s'entr'ouvre, un tourbillon de vapeur, qui se -résout en -légers flocons de neige envahit la coursive. L'homme qui arrive du -dehors apparaît comme dans un nuage, et si une goutte d'eau tombe sur -ses vêtements, elle se change en une perle de glace.</p> +<p>Dès que la porte s'entr'ouvre, un tourbillon de vapeur, qui se +résout en +légers flocons de neige envahit la coursive. L'homme qui arrive du +dehors apparaît comme dans un nuage, et si une goutte d'eau tombe sur +ses vêtements, elle se change en une perle de glace.</p> -<p>Un livre quand on l'ouvre, un linge quand on le déplie, fument +<p>Un livre quand on l'ouvre, un linge quand on le déplie, fument comme -s'ils brûlaient.</p> +s'ils brûlaient.</p> -<p>La viande se débite à la scie et à la hache. Elle a pris la +<p>La viande se débite à la scie et à la hache. Elle a pris la consistance -du bois. De son côté, le bois, quand on le travaille au couteau, est -devenu aussi dur que l'os. Il ébrèche les meilleures lames qui, du +du bois. De son côté, le bois, quand on le travaille au couteau, est +devenu aussi dur que l'os. Il ébrèche les meilleures lames qui, du reste, sont cassantes comme verre.</p> -<p>Le pain est aussi ferme que de la brique et résiste aux +<p>Le pain est aussi ferme que de la brique et résiste aux efforts de mastication les plus violents.</p> -<p>Fumeurs enragés, les hommes ont toutes les peines à satisfaire +<p>Fumeurs enragés, les hommes ont toutes les peines à satisfaire leur -passion. La sécheresse de l'atmosphère est telle que le tabac tombe en -miettes et se réduit en poussière. Une pipe chargée avec ces +passion. La sécheresse de l'atmosphère est telle que le tabac tombe en +miettes et se réduit en poussière. Une pipe chargée avec ces corpuscules -tire mal et s'éteint comme une allumette de la défunte régie. Un cigare -grésille et meurt étouffé sous les glaçons qui hérissent barbes et +tire mal et s'éteint comme une allumette de la défunte régie. Un cigare +grésille et meurt étouffé sous les glaçons qui hérissent barbes et moustaches.</p> -<p>Impossible de toucher, sans être ganté, les instruments et les +<p>Impossible de toucher, sans être ganté, les instruments et les outils en -métal dont le contact produit sur la peau l'effet d'une brûlure.</p> +métal dont le contact produit sur la peau l'effet d'une brûlure.</p> -<p>Le beurre et le saindoux, réduits à l'état oléagineux sous -l'équateur, +<p>Le beurre et le saindoux, réduits à l'état oléagineux sous +l'équateur, sont durs comme du silex. L'huile a la consistance de la glace, et le -rhum s'épaissit comme du sirop. L'acide azotique se prend en une +rhum s'épaissit comme du sirop. L'acide azotique se prend en une substance qui ressemble au lard et l'eau-de-vie ordinaire se solidifie en moins d'une heure.</p> -<p>L'essence de térébenthine reste liquide, mais donne naissance à un -sédiment. L'éther et le chloroforme restent également liquides, mais +<p>L'essence de térébenthine reste liquide, mais donne naissance à un +sédiment. L'éther et le chloroforme restent également liquides, mais tiennent en suspension, le premier des cristaux, le second de fines -aiguilles. Quatre parties d'alcool et une partie d'eau ne se congèlent -pas, mais semblent s'épaissir.</p> +aiguilles. Quatre parties d'alcool et une partie d'eau ne se congèlent +pas, mais semblent s'épaissir.</p> -<p>L'acide chlorhydrique et l'alcool rectifié sont les seuls à ne +<p>L'acide chlorhydrique et l'alcool rectifié sont les seuls à ne pas -manifester une modification quelconque dans leurs propriétés physiques.</p> +manifester une modification quelconque dans leurs propriétés physiques.</p> <p>... On affirme volontiers que les chaleurs excessives amollissent l'homme et le rendent paresseux, tandis que le froid l'excite et l'aguerrit.</p> -<p>Peut-être celui des régions moins inclémentes que celles -occupées par +<p>Peut-être celui des régions moins inclémentes que celles +occupées par nos hivernants, car ceux-ci peuvent, en raison de ce qu'ils ressentent, -formuler d'étranges réserves, au sujet du froid polaire.</p> +formuler d'étranges réserves, au sujet du froid polaire.</p> -<p>S'il agit d'abord comme excitant sur la volonté, il ne tarde -pas à +<p>S'il agit d'abord comme excitant sur la volonté, il ne tarde +pas à produire une invincible atonie. Quand il a subi pendant un certain temps -l'action déprimante de ce climat terrible, l'homme se sent gagné par +l'action déprimante de ce climat terrible, l'homme se sent gagné par une -sorte d'ivresse morne. Ses mâchoires tremblent et s'engourdissent, sa -langue s'empâte; il n'articule plus les mots qu'avec difficulté, ses +sorte d'ivresse morne. Ses mâchoires tremblent et s'engourdissent, sa +langue s'empâte; il n'articule plus les mots qu'avec difficulté, ses mouvements deviennent incertains, ses yeux se troublent, son oreille devient dure, son corps est lourd, son esprit obtus et il vit dans une sorte de torpeur intellectuelle et morale qui le rend incapable d'effort -et de pensée.</p> +et de pensée.</p> -<p>Seuls, Oûgiouk, l'homme à demi sauvage des glaciers -hyperboréens, et les -chiens, ses compagnons habituels, supportent sans défaillance les +<p>Seuls, Oûgiouk, l'homme à demi sauvage des glaciers +hyperboréens, et les +chiens, ses compagnons habituels, supportent sans défaillance les implacables rigueurs de cet enfer.</p> -<p>Le digne Groenlandais boit et mange comme un gouffre et évolue +<p>Le digne Groenlandais boit et mange comme un gouffre et évolue au milieu des frimas, comme son compatriote, l'ours arctique.</p> -<p>Les chiens conservent toute leur vivacité. Ils cabriolent et -frétillent +<p>Les chiens conservent toute leur vivacité. Ils cabriolent et +frétillent dans la neige avec un entrain magnifique, et semblent s'apercevoir seulement du froid quand ils sont immobiles sur leurs pattes. On les voit alors lever alternativement les pieds, comme si le contact du sol -leur faisait éprouver la sensation de brûlure provenant de ce froid +leur faisait éprouver la sensation de brûlure provenant de ce froid intense.</p> -<p>Aussi, pour combattre cette action débilitante qui, parfois, +<p>Aussi, pour combattre cette action débilitante qui, parfois, menace -d'abattre les plus énergiques, le capitaine multiplie les exercices +d'abattre les plus énergiques, le capitaine multiplie les exercices physiques et les distractions morales. Pour compenser les pertes subies -par les organismes, il fait augmenter les rations, et veille à la -rigoureuse observance des prescriptions hygiéniques.</p> - -<p>Quand un homme paraît céder à la torpeur et demande comme une -grâce à -être exempté d'une corvée, le capitaine lui cite à titre d'exemple le -cuisinier Dumas, de beaucoup plus occupé depuis l'hivernage. Dumas, qui -n'a pas un instant de trêve, se porte comme un charme et déclare -volontiers que ce saut de la Cannebière au voisinage du Pôle ne +par les organismes, il fait augmenter les rations, et veille à la +rigoureuse observance des prescriptions hygiéniques.</p> + +<p>Quand un homme paraît céder à la torpeur et demande comme une +grâce à +être exempté d'une corvée, le capitaine lui cite à titre d'exemple le +cuisinier Dumas, de beaucoup plus occupé depuis l'hivernage. Dumas, qui +n'a pas un instant de trêve, se porte comme un charme et déclare +volontiers que ce saut de la Cannebière au voisinage du Pôle ne l'incommode pas.</p> -<p>Toujours le premier debout, toujours le dernier couché, il va, +<p>Toujours le premier debout, toujours le dernier couché, il va, il vient, il tripote autour de son fourneau, coupe la viande, fait fondre la -glace, prépare le thé, fait bouillir sa marmite, surveille son rata, +glace, prépare le thé, fait bouillir sa marmite, surveille son rata, fume comme un Suisse, siffle comme un loriot et trouve encore le temps de combattre les ours.</p> @@ -12241,110 +12197,110 @@ un Suisse</div> </div> -<p>Levé dès cinq heures, il allume sa lampe à alcool, apprête le +<p>Levé dès cinq heures, il allume sa lampe à alcool, apprête le repas du -matin, et au coup de six heures pénètre dans le dortoir.</p> +matin, et au coup de six heures pénètre dans le dortoir.</p> <p>—Capitaine, il est six heures, dit-il de sa voix retentissante.</p> -<p>«Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!... -debouttt!...»</p> +<p>«Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!... +debouttt!...»</p> -<p>On entend un concert de bâillements, et chaque dormeur semble +<p>On entend un concert de bâillements, et chaque dormeur semble s'incruster sous sa fourrure.</p> <p>—Deboutt!... reprend le cuisinier d'un ton qui ne souffre pas de -réplique.</p> +réplique.</p> -<p>«Debouttt!... ou je largue les hamacs.»</p> +<p>«Debouttt!... ou je largue les hamacs.»</p> -<p>Comme on le sait homme à exécuter cette menace, et à culbuter +<p>Comme on le sait homme à exécuter cette menace, et à culbuter les -récalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tiède et, bon gré -mal gré, on procède aux ablutions.</p> +récalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tiède et, bon gré +mal gré, on procède aux ablutions.</p> -<p>Les factionnaires du pont arrivent à demi gelés et chacun +<p>Les factionnaires du pont arrivent à demi gelés et chacun absorbe la -bouillante infusion largement additionnée de rhum.</p> +bouillante infusion largement additionnée de rhum.</p> -<p>Après quoi on s'ingénie de toutes façons pour aider à +<p>Après quoi on s'ingénie de toutes façons pour aider à l'interminable -défilé des heures.</p> +défilé des heures.</p> <p>Cahin-caha le 1<sup>er</sup> janvier 1888 arrive -enfin. Un beau jour même là-bas, -au milieu des ténèbres, sous la sombre coupole du firmament piquée -d'étoiles aux scintillements aigus.</p> +enfin. Un beau jour même là -bas, +au milieu des ténèbres, sous la sombre coupole du firmament piquée +d'étoiles aux scintillements aigus.</p> -<p>On «se la souhaite bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs +<p>On «se la souhaite bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs autres, -et Plume-au-Vent récite au capitaine un compliment fort bien tourné, se -terminant par une promesse de dévouement absolu, et l'engagement -d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succès de l'expédition.</p> +et Plume-au-Vent récite au capitaine un compliment fort bien tourné, se +terminant par une promesse de dévouement absolu, et l'engagement +d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succès de l'expédition.</p> -<p>Le capitaine, touché de cette protestation, serre la main à +<p>Le capitaine, touché de cette protestation, serre la main à tous les hommes, les remercie par quelques mots du cœur et ajoute, pour finir:</p> <p>—Maintenant, divertissez-vous!</p> -<p>La réjouissance commença naturellement par une double +<p>La réjouissance commença naturellement par une double distribution de -vieux rhum, absorbé comme du petit lait, tant la rigueur du climat +vieux rhum, absorbé comme du petit lait, tant la rigueur du climat facilite l'ingestion des liquides les plus capiteux.</p> -<p>Puis, Plume-au-Vent, très mystérieux depuis une quinzaine, +<p>Puis, Plume-au-Vent, très mystérieux depuis une quinzaine, tire de son -coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractères -calligraphiques, et les colle gravement à chaque extrémité du poste.</p> +coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractères +calligraphiques, et les colle gravement à chaque extrémité du poste.</p> -<p>Les camarades intrigués, sauf bien entendu ceux qui doivent +<p>Les camarades intrigués, sauf bien entendu ceux qui doivent collaborer au divertissement, s'approchent et lisent:</p> <div class="c vsp"> -GRAND THÉÂTRE NATIONAL POLAIRE<br /> +GRAND THÉÂTRE NATIONAL POLAIRE<br /> <i class="small">Salle des -glaces, rue de l'Ours-Blanc, numéro 48 au-dessous de zéro.</i><br /> +glaces, rue de l'Ours-Blanc, numéro 48 au-dessous de zéro.</i><br /> <br /> -<span class="large">GRANDE REPRÉSENTATION</span><br /> +<span class="large">GRANDE REPRÉSENTATION</span><br /> -<span class="small"><b>Offerte à -MIDI TRÈS PRÉCIS</b>, par une troupe d'artistes et +<span class="small"><b>Offerte à +MIDI TRÈS PRÉCIS</b>, par une troupe d'artistes et d'amateurs.</span><br /> <br /> -<span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span></div> +<span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span></div> <ul> <li class="drap">1<sup>o</sup> Assaut de contrepointe par MM. <span class="smcap">Pontac</span> -et <span class="smcap">Bedarrides</span>, prévôts -brevetés de l'Académie de Rochefort-sur-Mer.</li> +et <span class="smcap">Bedarrides</span>, prévôts +brevetés de l'Académie de Rochefort-sur-Mer.</li> -<li class="drap">2<sup>o</sup> Imitations variées, par M. <span class="smcap">Farin</span>, +<li class="drap">2<sup>o</sup> Imitations variées, par M. <span class="smcap">Farin</span>, dit <span class="smcap">Plume-au-Vent</span>.</li> <li class="drap">3<sup>o</sup> Exercices de force par M. <span class="smcap">Pontac</span> -qui a eu l'honneur de travailler devant plusieurs têtes couronnées et +qui a eu l'honneur de travailler devant plusieurs têtes couronnées et autres.</li> -<li class="drap">4<sup>o</sup> <b>Pompon, Cabo, Bélisaire et Ramona</b>, -chiens savants, présentés en liberté par leur patron.</li> +<li class="drap">4<sup>o</sup> <b>Pompon, Cabo, Bélisaire et Ramona</b>, +chiens savants, présentés en liberté par leur patron.</li> </ul> -<p class="c"><span class="small">DEUXIÈME +<p class="c"><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span></p> <ul> -<li class="drap">1<sup>o</sup> <b>Les Cerises</b>, romance chantée <em>sans -accent</em>, par M. Dumas.</li> +<li class="drap">1<sup>o</sup> <b>Les Cerises</b>, romance chantée <i>sans +accent</i>, par M. Dumas.</li> -<li class="drap">2<sup>o</sup> <b>Les deux Aveugles</b>, opéra comique en un +<li class="drap">2<sup>o</sup> <b>Les deux Aveugles</b>, opéra comique en un acte. <div class="c"> @@ -12357,9 +12313,9 @@ acte. par M. Farin.</li> </ul> -<p>N. B. <em>Comme le spectacle est une représentation de -jour donnée pendant la nuit pour cause d'absence momentanée du soleil, -ne pas confondre midi avec minuit!...</em></p> +<p>N. B. <i>Comme le spectacle est une représentation de +jour donnée pendant la nuit pour cause d'absence momentanée du soleil, +ne pas confondre midi avec minuit!...</i></p> <p class="c">C'est pour <strong>midi! midi! midi!!!</strong></p> @@ -12368,77 +12324,77 @@ ne pas confondre midi avec minuit!...</em></p> <p class="vsp">Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14 -juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française, -l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme -et l'impatience des marins de la <em>Gallia</em>, quand le -programme élaboré -par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues.</p> +juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française, +l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme +et l'impatience des marins de la <i>Gallia</i>, quand le +programme élaboré +par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues.</p> -<p>Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant +<p>Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant l'ouverture -de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là, n'est-il -pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires, -grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres.</p> - -<p>Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements -soulevés par -la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer -les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute +de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là , n'est-il +pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires, +grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres.</p> + +<p>Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements +soulevés par +la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer +les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute vraisemblance, ne marquent midi!</p> -<p>Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette +<p>Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette en guise de -rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au +rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au dernier moment les artistes.</p> <p>Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!...</p> -<p>Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, +<p>Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, les deux -champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois.</p> +champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois.</p> <p>—A vous l'honneur!...</p> <p>—Je n'en ferai rien!...</p> -<p>—Par obéissance!...</p> +<p>—Par obéissance!...</p> -<p>Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, +<p>Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, qui, solide et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux.</p> -<p>Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups +<p>Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups de -manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que +manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que celle des parades.</p> <p>Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu -bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager.</p> +bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager.</p> -<p>Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la +<p>Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la grande joie du -public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les +public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les bravos.</p> -<p>Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier +<p>Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en -vitesse, l'autre le récupère en sang-froid.</p> +vitesse, l'autre le récupère en sang-froid.</p> -<p>En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude +<p>En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude assaut de quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu.</p> -<p>Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas -occasionné +<p>Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas +occasionné une blessure d'amour-propre.</p> <p>—Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo!</p> -<p>Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le +<p>Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la -toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant +toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant Guignard!</p> <p>Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; @@ -12447,128 +12403,128 @@ il est parmi les spectateurs...</p> <p>Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations -par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme -nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même.</p> +par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme +nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même.</p> <p>Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est toujours et de plus en plus Guignard.</p> -<p>Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, +<p>Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, propose de -mettre en présence les deux Guignard sur la scène.</p> +mettre en présence les deux Guignard sur la scène.</p> <p>Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de -l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les -distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent.</p> +l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les +distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent.</p> -<p>On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent -un succès +<p>On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent +un succès complet.</p> -<p>C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se +<p>C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se grime en un -tour de main, se costume en un clin d'œil, et apparaît sous l'aspect -formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au -flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les <em>r</em> +tour de main, se costume en un clin d'œil, et apparaît sous l'aspect +formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au +flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les <i>r</i> avec son -exubérance provençale.</p> +exubérance provençale.</p> <p>C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit -Marche-à-Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque -lui-même, -qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et +Marche-à -Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque +lui-même, +qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et l'interpelle dans sa langue!</p> -<p>Après celle-là, il faut tirer l'échelle, et le Parisien est -décidément +<p>Après celle-là , il faut tirer l'échelle, et le Parisien est +décidément un grand artiste.</p> -<p>Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt -herculéen, -également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens +<p>Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt +herculéen, +également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens savants.</p> <p>Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les -artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où -ils pénétraient pour la première fois.</p> +artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où +ils pénétraient pour la première fois.</p> -<p>Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour +<p>Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour celle du -soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe, -ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines +soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe, +ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines avides vers les succulents reliefs du festin.</p> -<p>—Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' +<p>—Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' pourrais plus rien en faire.</p> -<p>Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère +<p>Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère dont la -brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique.</p> +brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique.</p> -<p>—Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler +<p>—Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler en plein -air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés.</p> +air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés.</p> -<p>«Faut un boniment... Allons-y!</p> +<p>«Faut un boniment... Allons-y!</p> -<p>«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je -réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils -affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du -calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début. -J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à -temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des -phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète.</p> +<p>«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je +réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils +affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du +calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début. +J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à +temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des +phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète.</p> -<p>«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable.</p> +<p>«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable.</p> -<p>«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.</p> +<p>«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.</p> -<p>«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à +<p>«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à honorable -assemblée.»</p> +assemblée.»</p> -<p>Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent -au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue -basse, très piteux.</p> +<p>Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent +au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue +basse, très piteux.</p> -<p>—Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève.</p> +<p>—Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève.</p> -<p>Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis.</p> +<p>Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis.</p> <p>—Vous avez faim?</p> <p>—Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor.</p> -<p>—Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le +<p>—Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien -en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre.</p> +en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre.</p> -<p>«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?...</p> +<p>«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?...</p> -<p>«En France?...</p> +<p>«En France?...</p> -<p>Pas de réponse.</p> +<p>Pas de réponse.</p> -<p>—Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?...</p> +<p>—Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?...</p> <p>Rien encore.</p> -<p>—Au Pôle Nord?...</p> +<p>—Au Pôle Nord?...</p> -<p>—Ouap!... oû... ouap!...</p> +<p>—Ouap!... oû... ouap!...</p> -<p>—C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze +<p>—C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze chevaux-vapeur.</p> -<p>«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?</p> +<p>«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?</p> -<p>«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!...</p> +<p>«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!...</p> <p>—...</p> @@ -12576,77 +12532,77 @@ chevaux-vapeur.</p> <p>—Ouap!... ouap!...</p> -<p>—A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à +<p>—A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à loisir ce morceau que vous offre ma blanche main.</p> -<p>«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel +<p>«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel est notre chef.</p> -<p>«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!...</p> +<p>«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!...</p> -<p>«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?</p> +<p>«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?</p> -<p>«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si +<p>«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne soupe? Pas davantage, hein!</p> -<p>«Ne serait-ce pas le capitaine?...</p> +<p>«Ne serait-ce pas le capitaine?...</p> <p>—Ouap!... ouap!...</p> -<p>«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie...</p> +<p>«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie...</p> -<p>«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez +<p>«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez patriote, est-ce vrai?...</p> -<p>«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...</p> +<p>«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...</p> -<p>«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais.</p> +<p>«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais.</p> -<p>«Eh bien, criez: Vive l'Autriche!</p> +<p>«Eh bien, criez: Vive l'Autriche!</p> -<p>«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.</p> +<p>«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.</p> -<p>«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes +<p>«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments.</p> -<p>«Criez alors: Vive la France!...»</p> +<p>«Criez alors: Vive la France!...»</p> -<p>Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que +<p>Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que ses trois -camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge.</p> +camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge.</p> -<p>Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique +<p>Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique d'autant -plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et +plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et depuis si peu de temps!</p> -<p>Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans -embardées, salue, +<p>Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans +embardées, salue, la main sur son cœur, attend la fin des applaudissements et ajoute:</p> -<p>—Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves +<p>—Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves qui, pour -vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le -fond et le tréfond de leur savoir-faire.</p> +vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le +fond et le tréfond de leur savoir-faire.</p> -<p>«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à +<p>«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à mes questions, maintenant ils vont faire plus fort.</p> -<p>«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le +<p>«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.</p> <p>—Attention!</p> -<p>A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de +<p>A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur -leur derrière et demeurent immobiles.</p> +leur derrière et demeurent immobiles.</p> -<p>Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le +<p>Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez et commande:</p> @@ -12654,57 +12610,57 @@ et commande:</p> nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K... L...M!...</p> -<p>En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une +<p>En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit -en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.</p> +en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.</p> <p>—Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des bravos retentissants.</p> -<p>Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les +<p>Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni -les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu -l'assistance et la rendent singulièrement loquace.</p> +les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu +l'assistance et la rendent singulièrement loquace.</p> <p>Une fois n'est pas coutume.</p> -<p>Le programme annonce <em>Les Cerises</em>, -chantées <em>sans accent</em> par M. Dumas.</p> +<p>Le programme annonce <i>Les Cerises</i>, +chantées <i>sans accent</i> par M. Dumas.</p> -<p>Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il +<p>Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la -romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce -diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la -langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.</p> +romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce +diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la +langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.</p> -<p>On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un -provençal +<p>On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un +provençal imitant l'auvergnat.</p> -<p>C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne +<p>C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne -peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.</p> +peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.</p> <p>Maintenant, les <span class="smcap">Deux Aveugles</span> dont l'audition est impatiemment attendue.</p> -<p>Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même -privé de la -lumière», apparaît, et entonne le couplet:</p> +<p>Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même +privé de la +lumière», apparaît, et entonne le couplet:</p> <div class="poem stanza"> -<span class="verse">Dans sa pau...vre vi' malhûreuse,</span><br /> +<span class="verse">Dans sa pau...vre vi' malhûreuse,</span><br /> <span class="verse">Pour l'aveugle pas de bonheur...</span> </div> <p>et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant, inextinguible!</p> -<p>Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le +<p>Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est -empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est +empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est interrompue.</p> <p>Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles @@ -12713,24 +12669,24 @@ est presque douloureux.</p> <p>Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son -entrée, avec sa pancarte: «<em>Aveugle par axidans...</em>» +entrée, avec sa pancarte: «<i>Aveugle par axidans...</i>» et ce dialogue -épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, -hurlée +épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, +hurlée du nez par le Parisien:</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Justinien, ce monstre odieux,</span><br /> -<span class="verse">Après m'être couvert de gloire,</span><br /> -<span class="verse">Il m'a dépouillé de mes yeux,</span><br /> +<span class="verse">Après m'être couvert de gloire,</span><br /> +<span class="verse">Il m'a dépouillé de mes yeux,</span><br /> <span class="verse">Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...</span> </div> -<p>Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la +<p>Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante -diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, -peut-être -sans lendemain, hélas!</p> +diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, +peut-être +sans lendemain, hélas!</p> <p>Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez @@ -12738,35 +12694,35 @@ enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui parfois assombrit le front de votre vaillant chef.</p> -<p>Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!</p> +<p>Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!</p> -<p>Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, +<p>Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant -d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer +d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre -fête.</p> +fête.</p> <p><span class="smcap">La Vieille Alsace</span>! -Cette protestation indignée d'une infortune -imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a -pas courbé les fronts.</p> +Cette protestation indignée d'une infortune +imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a +pas courbé les fronts.</p> -<p>Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, +<p>Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence -d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est +d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est que plus sympathique:</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Dis-moi quel est ton pays,</span><br /> <span class="verse">Est ce la France ou l'Allemagne?</span><br /> <span class="verse">C'est un pays de plaine et de montagne,</span><br /> -<span class="verse">Une terre où les blonds épis</span><br /> -<span class="verse">En été couvrent la campagne;</span><br /> -<span class="verse">Où l'étranger voit, tout surpris,</span><br /> +<span class="verse">Une terre où les blonds épis</span><br /> +<span class="verse">En été couvrent la campagne;</span><br /> +<span class="verse">Où l'étranger voit, tout surpris,</span><br /> <span class="verse">Les grands houblons en longues lignes,</span><br /> <span class="verse">Pousser joyeux au pied des vignes</span><br /> <span class="verse">Que couvrent les vieux coteaux gris;</span><br /> -<span class="verse">La terre où vit la forte race</span><br /> +<span class="verse">La terre où vit la forte race</span><br /> <span class="verse">Qui regarde toujours les gens en face!...</span><br /> <span class="verse">C'est la vieille et loyale Alsace!</span> </div> @@ -12781,10 +12737,10 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec +<p>La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur -qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et -précipite les battements de leurs cœurs.</p> +qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et +précipite les battements de leurs cœurs.</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Dis-moi quel est ton pays,</span><br /> @@ -12792,257 +12748,257 @@ précipite les battements de leurs cœurs.</p> <span class="verse">C'est un pays de plaine et de montagne,</span><br /> <span class="verse">Que les vieux Gaulois ont conquis</span><br /> <span class="verse">Deux mille ans avant Charlemagne...</span><br /> -<span class="verse">Et que l'étranger nous a pris!</span><br /> -<span class="verse">C'est la vieille terre Française.</span><br /> -<span class="verse">De Kléber, de la Marseillaise!...</span><br /> +<span class="verse">Et que l'étranger nous a pris!</span><br /> +<span class="verse">C'est la vieille terre Française.</span><br /> +<span class="verse">De Kléber, de la Marseillaise!...</span><br /> <span class="verse">La terre des soldats hardis,</span><br /> -<span class="verse">A l'intrépide et froide audace,</span><br /> +<span class="verse">A l'intrépide et froide audace,</span><br /> <span class="verse">Qui regardent toujours la mort en face!...</span><br /> <span class="verse">C'est la vieille et loyale Alsace!</span> </div> -<p>L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de +<p>L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement. -Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque +Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation -que sa simplicité rend plus poignante encore.</p> +que sa simplicité rend plus poignante encore.</p> -<p>On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non +<p>On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi, -tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve -comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!</p> +tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve +comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Dis-moi quel est ton pays,</span><br /> <span class="verse">Est-ce la France ou l'Allemagne?</span><br /> <span class="verse">C'est un pays de plaine et de montagne,</span><br /> -<span class="verse">Où poussent avec les épis,</span><br /> +<span class="verse">Où poussent avec les épis,</span><br /> <span class="verse">Sur les monts et dans la campagne,</span><br /> <span class="verse">La haine de tes ennemis</span><br /> <span class="verse">Et l'amour profond et vivace,</span><br /> <span class="verse">O France, de ta noble race!...</span><br /> -<span class="verse">Allemands, voilà mon pays!...</span><br /> +<span class="verse">Allemands, voilà mon pays!...</span><br /> <span class="verse">Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,</span><br /> -<span class="verse">On changera plutôt le cœur de place</span><br /> +<span class="verse">On changera plutôt le cœur de place</span><br /> <span class="verse">Que de changer la vieille Alsace!...</span> </div> <p>Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un -rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.</p> +rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.</p> -<p>Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent +<p>Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son -mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, -s'écria -d'une voix entrecoupée:</p> +mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, +s'écria +d'une voix entrecoupée:</p> <p>—Merci, matelot!</p> -<p>«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...</p> +<p>«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...</p> -<p>«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...</p> +<p>«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...</p> -<p>«Et nous <em>les</em> battrons là-bas, après <em>les</em> -avoir vaincus ici.»</p> +<p>«Et nous <i>les</i> battrons là -bas, après <i>les</i> +avoir vaincus ici.»</p> <h3><a name="II-VII" id="II-VII">VII</a></h3> <div class="cdesc">Inaction -forcée.—Brûlure par congélation.—Le plus grand froid de -l'année.—Souffrances des chiens.—La maladie groenlandaise.—Premières -victimes.—Courant circulaire.—La goélette revenue à son point de -départ.—Aurores boréales.—Observations tirées de leur apparition.—Les -crépuscules polaires.—Retour du soleil.—Phénomène de -réfraction.—Premières tempêtes.—Nouveaux périls.—Situation critique de -la <em>Gallia</em>.</div> +forcée.—Brûlure par congélation.—Le plus grand froid de +l'année.—Souffrances des chiens.—La maladie groenlandaise.—Premières +victimes.—Courant circulaire.—La goélette revenue à son point de +départ.—Aurores boréales.—Observations tirées de leur apparition.—Les +crépuscules polaires.—Retour du soleil.—Phénomène de +réfraction.—Premières tempêtes.—Nouveaux périls.—Situation critique de +la <i>Gallia</i>.</div> -<p>Quoique la chose parût en principe impossible, le thermomètre +<p>Quoique la chose parût en principe impossible, le thermomètre descendit -encore pendant le mois de janvier et la première quinzaine de février.</p> +encore pendant le mois de janvier et la première quinzaine de février.</p> -<p>Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observé, +<p>Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observé, pendant -leur hivernage, un abaissement de 58° au-dessous -de zéro. Les marins de -la <em>Gallia</em> éprouvèrent, durant une semaine -entière, un froid de −59°!...</p> - -<p>Malgré toute leur énergie et leur formelle intention de -réagir, ils -demeurèrent claquemurés dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin -absolu, pour recueillir la quantité de neige indispensable à la +leur hivernage, un abaissement de 58° au-dessous +de zéro. Les marins de +la <i>Gallia</i> éprouvèrent, durant une semaine +entière, un froid de −59°!...</p> + +<p>Malgré toute leur énergie et leur formelle intention de +réagir, ils +demeurèrent claquemurés dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin +absolu, pour recueillir la quantité de neige indispensable à la consommation quotidienne.</p> -<p>On avait dû renoncer provisoirement à aller chercher de la +<p>On avait dû renoncer provisoirement à aller chercher de la glace tant -cette épouvantable température rendait difficile le travail des hommes -et des chiens. Du reste, la fusion de la neige suppléait parfaitement à -celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgré -toutes les précautions et en dépit d'une active surveillance, la pompe -gelée à fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance +cette épouvantable température rendait difficile le travail des hommes +et des chiens. Du reste, la fusion de la neige suppléait parfaitement à +celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgré +toutes les précautions et en dépit d'une active surveillance, la pompe +gelée à fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance de -neige, cet inconvénient se trouvait en partie compensé.</p> - -<p>La température du poste s'était légèrement abaissée. Grâce pourtant à -la couche de neige sous laquelle disparaissait entièrement le navire et -qui agissait comme isolant, grâce aussi au feu d'enfer entretenu sans -relâche, elle ne fut pas inférieure à 3° -au-dessus de zéro.</p> - -<p>Inquiets pour la première fois d'une telle rigueur des -éléments -attribuée par eux à une sorte d'aberration de la nature, abrutis par -leur claustration et la permanence des ténèbres, les matelots se +neige, cet inconvénient se trouvait en partie compensé.</p> + +<p>La température du poste s'était légèrement abaissée. Grâce pourtant à +la couche de neige sous laquelle disparaissait entièrement le navire et +qui agissait comme isolant, grâce aussi au feu d'enfer entretenu sans +relâche, elle ne fut pas inférieure à 3° +au-dessus de zéro.</p> + +<p>Inquiets pour la première fois d'une telle rigueur des +éléments +attribuée par eux à une sorte d'aberration de la nature, abrutis par +leur claustration et la permanence des ténèbres, les matelots se sentaient devenir de jour en jour plus sombres.</p> -<p>—Allons, mes enfants, ne cessait de répéter le docteur, du +<p>—Allons, mes enfants, ne cessait de répéter le docteur, du nerf!... -réagissons, morbleu!</p> +réagissons, morbleu!</p> -<p>«Un peu de patience et vous reverrez bientôt le soleil.</p> +<p>«Un peu de patience et vous reverrez bientôt le soleil.</p> -<p>—Pas de refus, allez, Monsieur, gémissait une voix sortant +<p>—Pas de refus, allez, Monsieur, gémissait une voix sortant d'un paquet -de fourrures, car, y s'fait rudement espérer.</p> +de fourrures, car, y s'fait rudement espérer.</p> <p>—Et dire qu'il y a des gens qui meurent en ce moment d'insolation.</p> -<p>—C'est égal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse être +<p>—C'est égal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse être aussi -dure à supporter que ce froid noir.</p> +dure à supporter que ce froid noir.</p> -<p>—C'est ce qui vous trompe, mon garçon.</p> +<p>—C'est ce qui vous trompe, mon garçon.</p> -<p>«On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, +<p>«On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, et en -certains points de l'Afrique équatoriale, des chaleurs de 60 et 65° -au-dessus de zéro.</p> +certains points de l'Afrique équatoriale, des chaleurs de 60 et 65° +au-dessus de zéro.</p> -<p>«C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les +<p>«C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les gens et vous les assomment tout net.</p> <p>—Ma foi, congestion pour congestion, j'aimerais encore mieux -celle-là.</p> +celle-là .</p> -<p>«Et puis, enfin là-bas, on voit du moins clair à son ouvrage...</p> +<p>«Et puis, enfin là -bas, on voit du moins clair à son ouvrage...</p> <p>—Plaignez-vous donc!</p> -<p>«Est-ce que vous n'avez pas déjà deux heures de crépuscule à +<p>«Est-ce que vous n'avez pas déjà deux heures de crépuscule à midi. Les -étoiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme à +étoiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme à plus -de deux cents mètres!</p> +de deux cents mètres!</p> -<p>«Et vous n'êtes pas contents!</p> +<p>«Et vous n'êtes pas contents!</p> <p>—Faites excuse, monsieur le docteur, mais le mathurin quand il n'a rien -à fiche de ses dix doigts pendant des semaines entières, y d'vient +à fiche de ses dix doigts pendant des semaines entières, y d'vient ronchonneur.</p> <p>—C'est un tort!</p> -<p>«Car, enfin, vous êtes ici comme des coqs en pâte, et vous +<p>«Car, enfin, vous êtes ici comme des coqs en pâte, et vous avez subi, sans l'ombre de maladie, les rigueurs d'un hivernage terrible.</p> -<p>«A peine quelques cas de gelure bénigne qui vous a bleui le bout du -nez, tandis que vos prédécesseurs ne s'en sont jamais tirés sans +<p>«A peine quelques cas de gelure bénigne qui vous a bleui le bout du +nez, tandis que vos prédécesseurs ne s'en sont jamais tirés sans ophtalmies graves, et sans scorbut.</p> -<p>«Allons! le plus dur est passé. Dans peu de temps le -thermomètre va -remonter et vous pourrez vaquer à vos occupations, en attendant le jour -bienheureux de la débâcle.»</p> +<p>«Allons! le plus dur est passé. Dans peu de temps le +thermomètre va +remonter et vous pourrez vaquer à vos occupations, en attendant le jour +bienheureux de la débâcle.»</p> -<p>Malgré les encouragements du digne homme qui résiste +<p>Malgré les encouragements du digne homme qui résiste moralement et -physiquement à la dépression du froid avec un courage surhumain, la +physiquement à la dépression du froid avec un courage surhumain, la situation n'en est pas moins cruelle.</p> -<p>Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des températures si +<p>Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des températures si effroyables, -nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15° +nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15° embobeline de fourrures ou consigne devant le foyer.</p> -<p>59° au-dessous de zéro! Mais c'est à -croire que la terre a cédé par -rayonnement tout son calorique aux espaces célestes; que la masse -atmosphérique accumulée à l'équateur par la force centrifuge n'est plus -assez épaisse, au pôle, pour empêcher cette effroyable déperdition, et -qu'il y a, là-haut, comme une déchirure à ce revêtement protecteur, une -fuite par où s'en va la chaleur de notre planète. C'est à penser que -toute source de calorique est à jamais tarie, et que la terre va -prochainement se transformer en un colossal glaçon que le soleil -n'échauffera plus.</p> - -<p>Du reste, tout semble concourir, à chaque instant de leur +<p>59° au-dessous de zéro! Mais c'est à +croire que la terre a cédé par +rayonnement tout son calorique aux espaces célestes; que la masse +atmosphérique accumulée à l'équateur par la force centrifuge n'est plus +assez épaisse, au pôle, pour empêcher cette effroyable déperdition, et +qu'il y a, là -haut, comme une déchirure à ce revêtement protecteur, une +fuite par où s'en va la chaleur de notre planète. C'est à penser que +toute source de calorique est à jamais tarie, et que la terre va +prochainement se transformer en un colossal glaçon que le soleil +n'échauffera plus.</p> + +<p>Du reste, tout semble concourir, à chaque instant de leur triste vie, pour rappeler aux matelots l'implacable ennemi. La morsure tenace du -froid qui les pénètre jusqu'aux os dès qu'ils s'aventurent au dehors, -l'aspect désolé de l'espace environnant, la neige sous laquelle la -goélette a cessé de faire saillie, la fine poussière qui tombe sans -relâche, même par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les -astres comme à travers une gaze, la sonorité exaspérée des glaçons qui -craquent sans trêve, les congélations partielles qu'on ne compte plus +froid qui les pénètre jusqu'aux os dès qu'ils s'aventurent au dehors, +l'aspect désolé de l'espace environnant, la neige sous laquelle la +goélette a cessé de faire saillie, la fine poussière qui tombe sans +relâche, même par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les +astres comme à travers une gaze, la sonorité exaspérée des glaçons qui +craquent sans trêve, les congélations partielles qu'on ne compte plus et -jusqu'aux surprises occasionnées par le contact d'objets en apparence +jusqu'aux surprises occasionnées par le contact d'objets en apparence inoffensifs.</p> -<p>Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, après sa +<p>Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, après sa faction, -voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomètre à -mercure, suspendu au-dessous du falot éclairant le pont.</p> +voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomètre à +mercure, suspendu au-dessous du falot éclairant le pont.</p> -<p>Il marquait seulement −43°, tandis que -le thermomètre à alcool placé à -côté marquait −47°.</p> +<p>Il marquait seulement −43°, tandis que +le thermomètre à alcool placé à +côté marquait −47°.</p> -<p>—Tiens! y radote, c'ui-là, dit le Normand à son camarade.</p> +<p>—Tiens! y radote, c'ui-là , dit le Normand à son camarade.</p> -<p>—P't'êt'e qu'il est gelé.</p> +<p>—P't'êt'e qu'il est gelé.</p> -<p>—J'vas y souffler dessus, ça le fera monter.</p> +<p>—J'vas y souffler dessus, ça le fera monter.</p> -<p>Et voila mon Normand qui s'époumonne à entourer des vapeurs de +<p>Et voila mon Normand qui s'époumonne à entourer des vapeurs de son -haleine la boule de verre, sans autre résultat, d'ailleurs que de la -couvrir d'une croûte de givre.</p> +haleine la boule de verre, sans autre résultat, d'ailleurs que de la +couvrir d'une croûte de givre.</p> -<p>—T'as raison? il est gelé... mâtin!... même du métail qui sert -à +<p>—T'as raison? il est gelé... mâtin!... même du métail qui sert +à mesurer la fraid!...</p> -<p>«Si j'l'entonnais dans mon gant!»</p> +<p>«Si j'l'entonnais dans mon gant!»</p> -<p>L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus réussi, +<p>L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus réussi, Guignard -continue à tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des +continue à tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des mains et se brise sur la glace couvrant le pont.</p> -<p>O surprise! il s'échappe du tube un petit lingot métallique, +<p>O surprise! il s'échappe du tube un petit lingot métallique, solide et aussi luisant que de l'argent.</p> <p>Comme un enfant qui veut esquiver les suites de sa maladresse, le -premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le réintégrer +premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le réintégrer dans les fragments du tube.</p> -<p>A peine l'a-t-il serré entre le pouce et l'index, qu'il pousse +<p>A peine l'a-t-il serré entre le pouce et l'index, qu'il pousse un cri de stupeur.</p> <p>—Quoi donc qu'y a? demande le camarade.</p> -<p>—Vingt-cinq noms d'un d'là!... c'est comme si que je tenais un +<p>—Vingt-cinq noms d'un d'là !... c'est comme si que je tenais un fer rouge.</p> @@ -13056,319 +13012,319 @@ rouge</div> </div> -<p>—T'es bête!...</p> +<p>—T'es bête!...</p> -<p>—Ou! lè! là!... ou! lè! là!... ça me brûle jusqu'aux os... Il +<p>—Ou! lè! là !... ou! lè! là !... ça me brûle jusqu'aux os... Il laisse -enfin tomber le lingot, mais trop tard pour éviter une cruelle brûlure -par congélation.</p> +enfin tomber le lingot, mais trop tard pour éviter une cruelle brûlure +par congélation.</p> -<p>Arrivé tout penaud au poste, il cache sa main qui bientôt se +<p>Arrivé tout penaud au poste, il cache sa main qui bientôt se gonfle et devient de plus en plus douloureuse.</p> <p>—Qu'est-ce que vous avez encore, vous? demande le docteur auquel rien -n'échappe.</p> +n'échappe.</p> <p>—Rin! monsieur le docteur.</p> -<p>—Mais vous vous êtes brûlé! il faut panser cela!...</p> +<p>—Mais vous vous êtes brûlé! il faut panser cela!...</p> -<p>—Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brûlure, c'est une +<p>—Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brûlure, c'est une chose -arrivée censément par rapport à la fraid.</p> +arrivée censément par rapport à la fraid.</p> -<p>—Pas tant d'histoires!... la vérité!... sinon je serai forcé +<p>—Pas tant d'histoires!... la vérité!... sinon je serai forcé de vous abattre plus tard deux doigts.</p> -<p>«Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et -c'est à +<p>«Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et +c'est à croire que vous collectionnez les avaries.</p> -<p>«Décidément, votre nom vous prédestine.»</p> +<p>«Décidément, votre nom vous prédestine.»</p> -<p>Le matelot très effrayé confessa enfin sa maladresse et reçut +<p>Le matelot très effrayé confessa enfin sa maladresse et reçut des soins -en conséquence.</p> +en conséquence.</p> -<p>Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus à +<p>Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus à toucher avec -ses mains nues tout ce qui est <em>métail</em>, et se vit -condamné à une -incapacité absolue de travail pendant plus de quinze jours.</p> +ses mains nues tout ce qui est <i>métail</i>, et se vit +condamné à une +incapacité absolue de travail pendant plus de quinze jours.</p> <p>Enfin, si les hommes souffrent si durement des rigueurs de l'hivernage, il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne leur payent aussi un terrible tribut.</p> -<p>Pendant la cruelle semaine qui amena la dépression de −59°, +<p>Pendant la cruelle semaine qui amena la dépression de −59°, les pauvres -bêtes, jusqu'alors indemnes, sont tout à coup décimées par les ravages -de la <em>maladie groenlandaise</em>.</p> +bêtes, jusqu'alors indemnes, sont tout à coup décimées par les ravages +de la <i>maladie groenlandaise</i>.</p> -<p>En moins de trois jours, dix d'entre eux, après avoir refusé +<p>En moins de trois jours, dix d'entre eux, après avoir refusé de boire et -de manger, sont pris de convulsions terribles. Crispés, la langue -pendante et injectée, la gueule souillé d'écume, le poil hérissé, +de manger, sont pris de convulsions terribles. Crispés, la langue +pendante et injectée, la gueule souillé d'écume, le poil hérissé, l'œil fou, ils poussent de rauques et sinistres aboiements.</p> <p>Bien que la maladie ne se communique pas, dit-on, par la morsure, elle -offre tous les symptômes de l'hydrophobie, et débute spontanément chez -les chiens soumis à un froid exceptionnel.</p> +offre tous les symptômes de l'hydrophobie, et débute spontanément chez +les chiens soumis à un froid exceptionnel.</p> <p>Malheureusement elle est incurable comme la rage.</p> -<p>En dépit des soins les plus attentifs et les plus éclairés, +<p>En dépit des soins les plus attentifs et les plus éclairés, les pauvres -animaux succombèrent en moins de huit jours.</p> +animaux succombèrent en moins de huit jours.</p> <p>Par bonheur, les vingt qui restaient et parmi eux les favoris du -Parisien, demeurèrent complètement à l'abri du fléau.</p> +Parisien, demeurèrent complètement à l'abri du fléau.</p> -<p>Si tous ces faits contribuent à assombrir les marins de la <em>Gallia</em>, +<p>Si tous ces faits contribuent à assombrir les marins de la <i>Gallia</i>, il -est un autre sujet de préoccupation bien autrement grave qui inquiète +est un autre sujet de préoccupation bien autrement grave qui inquiète les officiers.</p> -<p>C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction +<p>C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction assez -longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois.</p> +longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois.</p> -<p>Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et -être -remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois +<p>Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et +être +remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional.</p> -<p>Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à -la débâcle, -et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse -envolée -vers le pôle.</p> +<p>Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à +la débâcle, +et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse +envolée +vers le pôle.</p> -<p>La goélette se trouvait alors à peu près par 86° +<p>La goélette se trouvait alors à peu près par 86° de latitude nord. Par -conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! -C'est-à-dire à quatre cent -quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues.</p> +conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! +C'est-à -dire à quatre cent +quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues.</p> -<p>Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où +<p>Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où l'influence du -courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son -mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est.</p> +courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son +mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est.</p> -<p>Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, -est édifié -désormais.</p> +<p>Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, +est édifié +désormais.</p> -<p>Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens +<p>Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens des aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale -circonférence, la barrière de glace.</p> +circonférence, la barrière de glace.</p> <p>Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le -nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans -un mois, c'est-à-dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant -l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand -sera placé au nord, et la <em>Gallia</em> au sud, son avant dirigé vers le -détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète.</p> +nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans +un mois, c'est-à -dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant +l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand +sera placé au nord, et la <i>Gallia</i> au sud, son avant dirigé vers le +détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète.</p> -<p>Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui +<p>Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui l'osent -braver par l'implacable région hyperboréenne!</p> +braver par l'implacable région hyperboréenne!</p> <p>Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour -arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants -accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce +arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants +accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce chenal, -une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut -entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance, -tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: −un -kilomètre!...</p> +une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut +entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance, +tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: −un +kilomètre!...</p> -<p>Comment informer de ce lugubre incident les matelots énervés +<p>Comment informer de ce lugubre incident les matelots énervés moralement -par l'interminable hivernage, et déprimés physiquement par ce froid +par l'interminable hivernage, et déprimés physiquement par ce froid mortel!</p> -<p>Comment leur dire: «Nous combattons depuis dix mois et nous +<p>Comment leur dire: «Nous combattons depuis dix mois et nous sommes -vaincus à la fois par les hommes et les éléments!»</p> +vaincus à la fois par les hommes et les éléments!»</p> -<p>Toutes réflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du +<p>Toutes réflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du soleil qui -va succéder aux longs crépuscules. A ce moment, les hommes, soustraits -à -l'influence néfaste des ténèbres et de la claustration, auront -partiellement récupéré leur énergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle -se trouvera notablement atténué.</p> +va succéder aux longs crépuscules. A ce moment, les hommes, soustraits +à +l'influence néfaste des ténèbres et de la claustration, auront +partiellement récupéré leur énergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle +se trouvera notablement atténué.</p> -<p>Entre temps, les matelots toujours en quête de distractions, +<p>Entre temps, les matelots toujours en quête de distractions, se -complaisent au spectacle féerique des aurores boréales qui surabondent -à -cette époque de l'année.</p> +complaisent au spectacle féerique des aurores boréales qui surabondent +à +cette époque de l'année.</p> -<p>Ces incomparables météores qui constituent l'unique +<p>Ces incomparables météores qui constituent l'unique manifestation -extérieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier à +extérieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier à mars, et se montrent souvent plusieurs fois en une seule nuit.</p> -<p>Bien que ces mystérieuses clartés soient trop faibles et trop -passagères -pour rompre d'une façon appréciable la triste monotonie des ténèbres +<p>Bien que ces mystérieuses clartés soient trop faibles et trop +passagères +pour rompre d'une façon appréciable la triste monotonie des ténèbres polaires, elles n'en excitent pas moins une admiration toujours -nouvelle, exempte de satiété.</p> +nouvelle, exempte de satiété.</p> <p>Du reste, le capitaine sait tirer parti de leur apparition pour imposer -à ses hommes une tâche qui les occupe. Tel est chargé de les signaler. -Tel autre doit observer leur durée. Tel étudie les variations de -l'aiguille aimantée. Les plus intelligents s'ingénient à les décrire, +à ses hommes une tâche qui les occupe. Tel est chargé de les signaler. +Tel autre doit observer leur durée. Tel étudie les variations de +l'aiguille aimantée. Les plus intelligents s'ingénient à les décrire, et -tous de très bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand œuvre.</p> +tous de très bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand œuvre.</p> -<p>Généralement le phénomène a pour lieu d'élection la partie -septentrionale de l'azur céleste.</p> +<p>Généralement le phénomène a pour lieu d'élection la partie +septentrionale de l'azur céleste.</p> -<p>On voit d'abord apparaître, dit le lieutenant Payer, un des +<p>On voit d'abord apparaître, dit le lieutenant Payer, un des plus -consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc pâle qui s'élève peu -à -peu vers le zénith. Il est parfaitement régulier. Ses deux extrémités -touchent presque l'horizon et s'allongent du côté de l'Est et de -l'Ouest, à mesure que monte le météore.</p> +consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc pâle qui s'élève peu +à +peu vers le zénith. Il est parfaitement régulier. Ses deux extrémités +touchent presque l'horizon et s'allongent du côté de l'Est et de +l'Ouest, à mesure que monte le météore.</p> -<p>L'ensemble présente une belle couleur tendre à peu près +<p>L'ensemble présente une belle couleur tendre à peu près uniforme, d'un -blanc diaphane légèrement teinté de vert, assez analogue à celui d'une -jeune plante qui aurait poussé à l'ombre loin des regards du soleil. La -clarté de la lune paraît jaune à côté de cette nuance délicate, très -douce à l'œil, et dont les mots ne sauraient donner une idée.</p> +blanc diaphane légèrement teinté de vert, assez analogue à celui d'une +jeune plante qui aurait poussé à l'ombre loin des regards du soleil. La +clarté de la lune paraît jaune à côté de cette nuance délicate, très +douce à l'œil, et dont les mots ne sauraient donner une idée.</p> <p>La largeur de cet arc peut atteindre le triple de celui de -l'arc-en-ciel, et le scintillement des étoiles la traverse sans être +l'arc-en-ciel, et le scintillement des étoiles la traverse sans être affaibli.</p> -<p>Il s'élève de plus en plus dans une majesté tranquille; de +<p>Il s'élève de plus en plus dans une majesté tranquille; de temps en -temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un côté à +temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un côté à l'autre, et laisse apercevoir distinctement les hummocks.</p> -<p>Bien avant que la ligne cintrée ait atteint le zénith, un +<p>Bien avant que la ligne cintrée ait atteint le zénith, un second arc -naît, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi après de -plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour à tour le firmament, +naît, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi après de +plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour à tour le firmament, puis -pâlissent et s'éteignent.</p> +pâlissent et s'éteignent.</p> -<p>D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de même couleur que +<p>D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de même couleur que les arcs, -qui se déploient et se meurent en spires ondoyantes de droite à gauche -ou de gauche à droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent -ces bandes de lumière se réunissent en un point commun du ciel.</p> +qui se déploient et se meurent en spires ondoyantes de droite à gauche +ou de gauche à droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent +ces bandes de lumière se réunissent en un point commun du ciel.</p> -<p>La bizarre fantasmagorie peut enfin se compléter d'un jeu +<p>La bizarre fantasmagorie peut enfin se compléter d'un jeu vigoureux de rayons qui convergent dans le sens de l'inclinaison de l'aiguille -aimantée et embrasent littéralement de leurs trépidations et de leurs -voltiges la voûte céleste.</p> +aimantée et embrasent littéralement de leurs trépidations et de leurs +voltiges la voûte céleste.</p> -<p>C'est alors un véritable feu d'artifice, tel que l'imagination +<p>C'est alors un véritable feu d'artifice, tel que l'imagination la plus -hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prête l'oreille -comme pour saisir un pétillement, une détonation. Mais le plus profond +hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prête l'oreille +comme pour saisir un pétillement, une détonation. Mais le plus profond silence ne cesse d'accompagner ces mouvantes illuminations dont un -pinceau ne saurait jamais rendre la décevante beauté.</p> +pinceau ne saurait jamais rendre la décevante beauté.</p> -<p>Les formes sous lesquelles se présentent généralement les +<p>Les formes sous lesquelles se présentent généralement les aurores -boréales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de +boréales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de les -caractériser. Généralement, elles affectent, soit des arcs lumineux, -avec de beaux globes étincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie -lactée, ou de festons multicolores agités de frissons qui les font -onduler sur l'écran bleu du firmament.</p> +caractériser. Généralement, elles affectent, soit des arcs lumineux, +avec de beaux globes étincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie +lactée, ou de festons multicolores agités de frissons qui les font +onduler sur l'écran bleu du firmament.</p> <p>La plupart du temps, d'ailleurs, ces formes s'engendrent mutuellement et -se confondent dans une radieuse féerie.</p> +se confondent dans une radieuse féerie.</p> -<p>Très intrigués à l'aspect de ces fulgurations silencieuses, +<p>Très intrigués à l'aspect de ces fulgurations silencieuses, les matelots -s'ingéniaient à en chercher la cause, et pour la première fois ne -trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un «parce que» -catégorique à leurs interminables «pourquoi»?</p> +s'ingéniaient à en chercher la cause, et pour la première fois ne +trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un «parce que» +catégorique à leurs interminables «pourquoi»?</p> -<p>Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine électrique, +<p>Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine électrique, les aurores -boréales sont influencées très notablement dans leur formation et leur -développement par les vapeurs atmosphériques. Et il est tel ou tel -observateur qui se trompe rarement à l'aspect d'une buée qui favorise +boréales sont influencées très notablement dans leur formation et leur +développement par les vapeurs atmosphériques. Et il est tel ou tel +observateur qui se trompe rarement à l'aspect d'une buée qui favorise ou -non la formation du météore.</p> +non la formation du météore.</p> -<p>Elles ont également sur les variations de l'aiguille aimantée +<p>Elles ont également sur les variations de l'aiguille aimantée une action -très variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux -sont immobiles et peu éclatants, s'accroît avec l'intensité des +très variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux +sont immobiles et peu éclatants, s'accroît avec l'intensité des couleurs -et des vibrations. Les perturbations manifestées par l'aiguille -aimantée -se produisent toujours à l'Est.</p> +et des vibrations. Les perturbations manifestées par l'aiguille +aimantée +se produisent toujours à l'Est.</p> -<p>Enfin, remarque très importante confirmée par des observations -nombreuses, les aurores boréales sont presque infailliblement suivies +<p>Enfin, remarque très importante confirmée par des observations +nombreuses, les aurores boréales sont presque infailliblement suivies de -mauvais temps quand elles se développent avec leur émerveillante -splendeur. Si au contraire leur éclat est -modéré, si elles sont peu -élevées sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentuées, elles +mauvais temps quand elles se développent avec leur émerveillante +splendeur. Si au contraire leur éclat est +modéré, si elles sont peu +élevées sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentuées, elles pronostiquent le calme.</p> -<p>Cependant les heures s'écoulent et la durée des crépuscules va -croissant. Il fait grand jour à midi, au point que les hommes venant du -poste sur le pont du navire ont les yeux affectés par le changement de -lumière.</p> +<p>Cependant les heures s'écoulent et la durée des crépuscules va +croissant. Il fait grand jour à midi, au point que les hommes venant du +poste sur le pont du navire ont les yeux affectés par le changement de +lumière.</p> -<p>Au 2 mars on doit apercevoir pour la première fois la -réfraction du -soleil, et il y a fête à bord pour célébrer la résurrection du Dieu -Lumière.</p> +<p>Au 2 mars on doit apercevoir pour la première fois la +réfraction du +soleil, et il y a fête à bord pour célébrer la résurrection du Dieu +Lumière.</p> -<p>La température est épouvantable: −41°! +<p>La température est épouvantable: −41°! Mais qu'importe! On est heureux -quand même, tant ce retour est impatiemment attendu.</p> +quand même, tant ce retour est impatiemment attendu.</p> -<p>Le soleil devrait réellement émerger au-dessus de l'horizon à +<p>Le soleil devrait réellement émerger au-dessus de l'horizon à la date du -5 mars. Mais, par un effet de réfraction dû à cette basse température, -il est donné aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tôt.</p> +5 mars. Mais, par un effet de réfraction dû à cette basse température, +il est donné aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tôt.</p> -<p>A quelque chose malheur est bon, et pour la première fois on -est tenté -de bénir l'austère frimas.</p> +<p>A quelque chose malheur est bon, et pour la première fois on +est tenté +de bénir l'austère frimas.</p> <p>Silencieux, attentifs, recueillis, officiers et matelots, -cramponnés aux -agrès capitonnés de givre, attendent la première onde lumineuse qui va +cramponnés aux +agrès capitonnés de givre, attendent la première onde lumineuse qui va enfin animer la morne solitude.</p> -<p>Jamais naufragés ballottés à demi morts sur une épave, n'ont -interrogé -plus anxieusement l'horizon, au moment où retentit ce mot magique de: -Terre! qui renferme à la fois l'espérance et le salut!</p> +<p>Jamais naufragés ballottés à demi morts sur une épave, n'ont +interrogé +plus anxieusement l'horizon, au moment où retentit ce mot magique de: +Terre! qui renferme à la fois l'espérance et le salut!</p> -<p>Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond rosé du ciel, +<p>Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond rosé du ciel, baigne les -crêtes des hummocks, flamboie à la cime des mâts et soudain apparaît, -immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal.</p> +crêtes des hummocks, flamboie à la cime des mâts et soudain apparaît, +immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal.</p> <div class="illu"> @@ -13376,297 +13332,297 @@ immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal.</p> alt="Illustration" /> </div> <div class="caption">Le soleil rouge comme un disque de -métal leur apparaît</div> +métal leur apparaît</div> </div> -<p>Il monte lentement et en quelque sorte à regret, au-dessus de +<p>Il monte lentement et en quelque sorte à regret, au-dessus de la plaine -désolée, s'arrête un moment et commence à décliner.</p> +désolée, s'arrête un moment et commence à décliner.</p> -<p>A peine si les observateurs ont pu, de la place élevée qu'ils +<p>A peine si les observateurs ont pu, de la place élevée qu'ils occupent, l'apercevoir en son entier...</p> -<p>Les ombres opaques des glaçons s'allongent sur le rose tendre +<p>Les ombres opaques des glaçons s'allongent sur le rose tendre qui -colorent étrangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet -qui s'étalent sur le ciel en une merveilleuse teinte dégradée -pâlissent... L'embrasement de la mâture et des manœuvres s'éteint et la -radieuse apparition s'enfonce derrière la muraille dentelée qui forme +colorent étrangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet +qui s'étalent sur le ciel en une merveilleuse teinte dégradée +pâlissent... L'embrasement de la mâture et des manœuvres s'éteint et la +radieuse apparition s'enfonce derrière la muraille dentelée qui forme l'horizon polaire.</p> -<p>Contre toute prévision, les marins gardent un silence absolu. +<p>Contre toute prévision, les marins gardent un silence absolu. Pas un vivat, pas un cri, pas un mot!</p> -<p>Est-ce le regret de la vision trop vite évanouie?... Est-ce la -désillusion qui succède au bonheur trop longtemps attendu et trouvé -inférieur à l'espérance?... Ont-ils constaté pendant cette fugitive -incandescence qui leur montre sous leur aspect réel les hommes et les -choses, les ravages occasionnés par le ténébreux hiver?...</p> +<p>Est-ce le regret de la vision trop vite évanouie?... Est-ce la +désillusion qui succède au bonheur trop longtemps attendu et trouvé +inférieur à l'espérance?... Ont-ils constaté pendant cette fugitive +incandescence qui leur montre sous leur aspect réel les hommes et les +choses, les ravages occasionnés par le ténébreux hiver?...</p> -<p>Peut-être!</p> +<p>Peut-être!</p> -<p>Habitués à se voir sous la lumière artificielle qui pendant si +<p>Habitués à se voir sous la lumière artificielle qui pendant si longtemps -fut leur soleil, ils n'avaient pas constaté cette lividité qui étendait -sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout à -coup ressembler à autant de spectres, ou du moins de prisonniers en +fut leur soleil, ils n'avaient pas constaté cette lividité qui étendait +sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout à +coup ressembler à autant de spectres, ou du moins de prisonniers en rupture de cachot.</p> -<p>Du reste, l'influence du jour qui, dès le lendemain, s'accrut -notablement, fit disparaître cette première et néfaste impression. La -joie revint et l'espérance avec elle.</p> +<p>Du reste, l'influence du jour qui, dès le lendemain, s'accrut +notablement, fit disparaître cette première et néfaste impression. La +joie revint et l'espérance avec elle.</p> <p>D'autre part, quelque courtes que fussent pendant les premiers temps les -apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une élévation -assez notable de température.</p> +apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une élévation +assez notable de température.</p> <hr class="tb" /> -<p>... Allons, c'est fini. Si le thermomètre s'oublie parfois -jusqu'à −35° -pendant la nuit, il remonte pendant le jour à −28°.</p> +<p>... Allons, c'est fini. Si le thermomètre s'oublie parfois +jusqu'à −35° +pendant la nuit, il remonte pendant le jour à −28°.</p> -<p>Ma foi! il semble qu'on a chaud, même en plein air, du moins -prétendent +<p>Ma foi! il semble qu'on a chaud, même en plein air, du moins +prétendent les optimistes.</p> -<p>Entre temps, les ours, éveillés aussi par le soleil, font leur -apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et régal savoureux +<p>Entre temps, les ours, éveillés aussi par le soleil, font leur +apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et régal savoureux pour les estomacs.</p> -<p>Ah! si la damnée banquise n'était pas revenue à son point de -départ, -comme la joie serait complète!</p> +<p>Ah! si la damnée banquise n'était pas revenue à son point de +départ, +comme la joie serait complète!</p> -<p>Mais voici qu'après les ténèbres sans fin de l'hiver, on -commence à -pressentir les interminables clartés, qui dans deux mois vont rayonner -sur le désert de glace.</p> +<p>Mais voici qu'après les ténèbres sans fin de l'hiver, on +commence à +pressentir les interminables clartés, qui dans deux mois vont rayonner +sur le désert de glace.</p> -<p>A partir du 18 mars, les reflets roses du crépuscule se +<p>A partir du 18 mars, les reflets roses du crépuscule se maintiennent -longtemps sur l'horizon, à tel point qu'à onze heures du soir et à deux -heures du matin, les lueurs sont comparables à celles de décembre.</p> +longtemps sur l'horizon, à tel point qu'à onze heures du soir et à deux +heures du matin, les lueurs sont comparables à celles de décembre.</p> -<p>Il n'y a plus guère que trois heures de nuit réelle.</p> +<p>Il n'y a plus guère que trois heures de nuit réelle.</p> -<p>Malheureusement cette élévation trop subite et beaucoup trop -prématurée -de la température est bientôt suivie de violentes perturbations -atmosphériques.</p> +<p>Malheureusement cette élévation trop subite et beaucoup trop +prématurée +de la température est bientôt suivie de violentes perturbations +atmosphériques.</p> -<p>Des vents terribles, singulièrement inconstants, soufflent +<p>Des vents terribles, singulièrement inconstants, soufflent avec rage et -sautent brusquement d'un point à un autre. De grosses nuées grises, -très -basses, courent et tournoyent avec une vélocité prodigieuse, et se -résolvent on colossales averses de neige.</p> +sautent brusquement d'un point à un autre. De grosses nuées grises, +très +basses, courent et tournoyent avec une vélocité prodigieuse, et se +résolvent on colossales averses de neige.</p> -<p>Un jour terne, blafard succède aux premiers ensoleillements, +<p>Un jour terne, blafard succède aux premiers ensoleillements, et fait -presque regretter aux marins des nuits d'antan, glacées, mais +presque regretter aux marins des nuits d'antan, glacées, mais splendides -sous leur scintillement d'étoiles.</p> +sous leur scintillement d'étoiles.</p> -<p>En outre, le pack n'étant plus comme autrefois maintenu par +<p>En outre, le pack n'étant plus comme autrefois maintenu par l'implacable -froid, s'agite en proie à des convulsions de mauvais augure. Sourdement -travaillé par les vents et le courant sous-marin, il craque, détone, et -semble repris de ses anciennes colères.</p> +froid, s'agite en proie à des convulsions de mauvais augure. Sourdement +travaillé par les vents et le courant sous-marin, il craque, détone, et +semble repris de ses anciennes colères.</p> -<p>A ces trépidations caractéristiques rappelant à s'y méprendre +<p>A ces trépidations caractéristiques rappelant à s'y méprendre celles des -tremblements de terre, se joignent des pressions latérales amenant de -brusques dénivellations auxquelles succèdent des ruptures.</p> +tremblements de terre, se joignent des pressions latérales amenant de +brusques dénivellations auxquelles succèdent des ruptures.</p> -<p>Les glaçons, comprimés avec une violence inouïe, se soulèvent, +<p>Les glaçons, comprimés avec une violence inouïe, se soulèvent, sautent -sur place et découvrent un abîme.</p> +sur place et découvrent un abîme.</p> -<p>La goélette n'est jamais immobile. Secouée à chaque instant, -elle gémit +<p>La goélette n'est jamais immobile. Secouée à chaque instant, +elle gémit lugubrement, et suit passivement les capricieuses fluctuations du pack. -Il arrive parfois qu'elle est soulevée de deux ou trois mètres sur une -sorte de piédestal qui l'isole tout entière. Parfois aussi, elle -s'abaisse comme sollicitée de haut en bas par une attraction -mystérieuse +Il arrive parfois qu'elle est soulevée de deux ou trois mètres sur une +sorte de piédestal qui l'isole tout entière. Parfois aussi, elle +s'abaisse comme sollicitée de haut en bas par une attraction +mystérieuse qui menace de l'engloutir.</p> -<p>Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive à craindre +<p>Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive à craindre qu'elle ne -soit ou disloquée, ou submergée sur place, tant ces révoltes de la -barrière flottante sont rapides et irrésistibles.</p> +soit ou disloquée, ou submergée sur place, tant ces révoltes de la +barrière flottante sont rapides et irrésistibles.</p> -<p>Un jour, pendant que la moitié de l'équipage était à la chasse +<p>Un jour, pendant que la moitié de l'équipage était à la chasse avec les -chiens et les traîneaux, la muraille de glace élevée à l'avant du +chiens et les traîneaux, la muraille de glace élevée à l'avant du navire -disparut soudain, comme escamotée, dans une faille instantanément -creusée.</p> +disparut soudain, comme escamotée, dans une faille instantanément +creusée.</p> -<p>Deux heures plus tôt ou plus tard, les vingt chiens échappés à +<p>Deux heures plus tôt ou plus tard, les vingt chiens échappés à la -maladie groenlandaise coulaient à pic dans leur chenil, adossé, l'on -s'en souvient, à la massive construction.</p> +maladie groenlandaise coulaient à pic dans leur chenil, adossé, l'on +s'en souvient, à la massive construction.</p> -<p>La <em>Gallia</em> soulevée par l'arrière piqua -de l'avant, et demeura inclinée -à 25° environ!</p> +<p>La <i>Gallia</i> soulevée par l'arrière piqua +de l'avant, et demeura inclinée +à 25° environ!</p> -<p>Malgré son intrépidité, le capitaine frémit en pensant que, si +<p>Malgré son intrépidité, le capitaine frémit en pensant que, si ce mouvement se continue, son navire va sombrer par l'avant.</p> -<p>Un cri d'angoisse échappe aux marins qui voient le péril, +<p>Un cri d'angoisse échappe aux marins qui voient le péril, abandonnent -précipitamment le pont et se pressent éperdus autour de leur chef.</p> +précipitamment le pont et se pressent éperdus autour de leur chef.</p> <h3><a name="II-VIII" id="II-VIII">VIII</a></h3> <div class="cdesc">Fractionnement -des vivres.—Trois dépôts sur le pack.—En prévision d'un -désastre.—Abnégation.—Temps affreux.—A propos d'un ours -blessé.—Allemands et Français.—Collision évitée.—La +des vivres.—Trois dépôts sur le pack.—En prévision d'un +désastre.—Abnégation.—Temps affreux.—A propos d'un ours +blessé.—Allemands et Français.—Collision évitée.—La retraite!—Bredouilles.—Encore l'ouragan.—Transes mortelles.—Agonie d'un -navire.—Chute d'un mât.—Sauvée!—Signal -involontaire.—Désastre.—Commencement de débâcle.—Perte de la <em>Germania</em>.</div> +navire.—Chute d'un mât.—Sauvée!—Signal +involontaire.—Désastre.—Commencement de débâcle.—Perte de la <i>Germania</i>.</div> -<p>L'effroi grandit encore à l'aspect de la goélette qui +<p>L'effroi grandit encore à l'aspect de la goélette qui s'incline de plus en plus.</p> <p>—Courage, enfants! dit le capitaine dont l'admirable sang-froid ne se -dément pas en présence d'un tel péril.</p> +dément pas en présence d'un tel péril.</p> -<p>«Courage!... et je réponds de tout.</p> +<p>«Courage!... et je réponds de tout.</p> -<p>«Aux provisions!»</p> +<p>«Aux provisions!»</p> -<p>Devant la menace d'une catastrophe subite, il faut, à tout +<p>Devant la menace d'une catastrophe subite, il faut, à tout prix, et au plus vite, assurer la subsistance du lendemain.</p> -<p>Aura-t-on le temps matériel d'arracher quelques épaves à ce -désastre, -dont chacun prévoit l'épouvantable horreur!</p> +<p>Aura-t-on le temps matériel d'arracher quelques épaves à ce +désastre, +dont chacun prévoit l'épouvantable horreur!</p> -<p>Le premier en tête, l'intrépide officier s'élance vers la cale -où sont -emmagasinés les vivres, et, prêchant d'exemple, essaye d'enlever les +<p>Le premier en tête, l'intrépide officier s'élance vers la cale +où sont +emmagasinés les vivres, et, prêchant d'exemple, essaye d'enlever les tonneaux et les caisses.</p> -<p>Malheureusement, la température est très basse dans cette +<p>Malheureusement, la température est très basse dans cette partie du -navire. D'épaisses croûtes de glace formées depuis l'hiver aux dépens +navire. D'épaisses croûtes de glace formées depuis l'hiver aux dépens de -l'humidité ambiante, tapissent la muraille de bois, encastrent les -récipients et les soudent les uns aux autres.</p> +l'humidité ambiante, tapissent la muraille de bois, encastrent les +récipients et les soudent les uns aux autres.</p> -<p>Il faut la hache, la scie, le couteau à glace pour les dégager!</p> +<p>Il faut la hache, la scie, le couteau à glace pour les dégager!</p> -<p>Aussi, que de temps perdu, que d'efforts écrasants pour arriver à -sortir et à hisser un millier de rations!... de quoi ne pas mourir de +<p>Aussi, que de temps perdu, que d'efforts écrasants pour arriver à +sortir et à hisser un millier de rations!... de quoi ne pas mourir de faim pendant une vingtaine de jours.</p> -<p>Ce n'est pas tout. Ces rations, qui représentent peut-être +<p>Ce n'est pas tout. Ces rations, qui représentent peut-être l'unique -ressource du lendemain, il est urgent de les déposer sur la glace.</p> +ressource du lendemain, il est urgent de les déposer sur la glace.</p> <p>Mais, comment? Par quel moyen?... Les cordages, encore -encroûtés de -glace, sont gros comme la jambe. Les poulies sont larges et épaisses +encroûtés de +glace, sont gros comme la jambe. Les poulies sont larges et épaisses comme des meules.</p> -<p>Impossible, en conséquence, de frapper un palan.</p> +<p>Impossible, en conséquence, de frapper un palan.</p> <p>Les chasseurs arrivent enfin, apportant le secours de leur vigueur et de -leur énergie.</p> +leur énergie.</p> -<p>La besogne est distribuée méthodiquement, et le navire, menacé +<p>La besogne est distribuée méthodiquement, et le navire, menacé de -perdition, offre bientôt le spectacle d'une ruche en travail.</p> +perdition, offre bientôt le spectacle d'une ruche en travail.</p> -<p>Travail convulsif, presque désespéré, nécessitant des efforts +<p>Travail convulsif, presque désespéré, nécessitant des efforts terribles sous lesquels succomberait l'organisme humain, si le devoir et la -poignante nécessité n'en décuplaient la résistance.</p> +poignante nécessité n'en décuplaient la résistance.</p> -<p>La couche de neige tassée recouvrant le pont est attaquée à +<p>La couche de neige tassée recouvrant le pont est attaquée à grands coups de pic, au niveau des panneaux de charge. Cordages et poulies sont -débarrassées de leur enduit. On dégage, au prix de quelles peines! la -chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mètres de glaçons.</p> +débarrassées de leur enduit. On dégage, au prix de quelles peines! la +chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mètres de glaçons.</p> -<p>Fritz a reçu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de +<p>Fritz a reçu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de vapeur pour actionner le petit cheval.</p> -<p>Mais les chaudières ont été vidées avant les grands froids, on +<p>Mais les chaudières ont été vidées avant les grands froids, on manque d'eau douce pour les remplir et les alimenter.</p> -<p>Le mécanicien fait installer une manche à air en toile partant +<p>Le mécanicien fait installer une manche à air en toile partant du pont -et débouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige -entonnée à pleines pelletées. On la fera fondre en bas, comme on pourra.</p> +et débouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige +entonnée à pleines pelletées. On la fera fondre en bas, comme on pourra.</p> -<p>Chose à peine croyable, le brave Alsacien réussit en moins de +<p>Chose à peine croyable, le brave Alsacien réussit en moins de trois -heures à obtenir de la pression. Mais il est épuisé ainsi que son -collègue et les deux chauffeurs qui ont dû rompre, avec des pics, le -charbon des soutes gelé à fond et formant un bloc aussi compact, que le +heures à obtenir de la pression. Mais il est épuisé ainsi que son +collègue et les deux chauffeurs qui ont dû rompre, avec des pics, le +charbon des soutes gelé à fond et formant un bloc aussi compact, que le granit.</p> -<p>Enfin le petit cheval fonctionne et les élingues peuvent aller +<p>Enfin le petit cheval fonctionne et les élingues peuvent aller chercher, au fond des cales, ces mille et un objets disparates composant tout un monde.</p> -<p>Un premier dépôt est installé provisoirement à cent mètres du navire, -en un point où la glace paraît n'avoir pas travaillé. Les traîneaux -reçoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent +<p>Un premier dépôt est installé provisoirement à cent mètres du navire, +en un point où la glace paraît n'avoir pas travaillé. Les traîneaux +reçoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent rapidement sous la tente.</p> -<p>Vingt-quatre heures s'écoulent ainsi au milieu d'angoisses +<p>Vingt-quatre heures s'écoulent ainsi au milieu d'angoisses mortelles, et -sans que nul ait songé à prendre un moment de repos, car la situation, -au lieu de s'améliorer, semble encore empirer s'il est possible.</p> +sans que nul ait songé à prendre un moment de repos, car la situation, +au lieu de s'améliorer, semble encore empirer s'il est possible.</p> -<p>L'équipage est divisé en deux bordées. L'une restera sous la +<p>L'équipage est divisé en deux bordées. L'une restera sous la tente, avec -des sentinelles relevées d'heure en heure, pour signaler l'apparition -très probable d'ours attirés par l'odeur des vivres et les émanations -des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prête à -évacuer le bord en cas de péril absolu. Malgré le fracas des vents et -des glaçons, chacun s'endort d'un sommeil agité, peuplé de cauchemars.</p> - -<p>Par prudence, le capitaine a fait éteindre le calorifère. Il -gèle +des sentinelles relevées d'heure en heure, pour signaler l'apparition +très probable d'ours attirés par l'odeur des vivres et les émanations +des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prête à +évacuer le bord en cas de péril absolu. Malgré le fracas des vents et +des glaçons, chacun s'endort d'un sommeil agité, peuplé de cauchemars.</p> + +<p>Par prudence, le capitaine a fait éteindre le calorifère. Il +gèle maintenant dans le dortoir, mais les hommes, blottis trois par trois -dans les sacs de fourrures, n'ont pas à souffrir du froid. Du reste, -leurs camarades, campés sous la tente, sont encore plus mal partagés.</p> +dans les sacs de fourrures, n'ont pas à souffrir du froid. Du reste, +leurs camarades, campés sous la tente, sont encore plus mal partagés.</p> -<p>Cette sage précaution de l'officier n'est point superflue. A +<p>Cette sage précaution de l'officier n'est point superflue. A une heure du matin, une secousse plus violente que les autres, et suivie d'un craquement sinistre, se fait entendre.</p> -<p>La goélette roule bord sur bord, prise cette fois d'un +<p>La goélette roule bord sur bord, prise cette fois d'un mouvement de -roulis que rien ne faisait prévoir. Le globe de l'appareil électrique -vole en éclats, et le calorifère désarticulé s'abîme sur le plancher.</p> +roulis que rien ne faisait prévoir. Le globe de l'appareil électrique +vole en éclats, et le calorifère désarticulé s'abîme sur le plancher.</p> -<p>Nul doute que, s'il eût été bourré de charbons incandescents, +<p>Nul doute que, s'il eût été bourré de charbons incandescents, un -terrible incendie se fût aussitôt déclaré.</p> +terrible incendie se fût aussitôt déclaré.</p> -<p>Les hommes éperdus s'arrachent de leurs couches, empoignent +<p>Les hommes éperdus s'arrachent de leurs couches, empoignent leur carabine, le sac renfermant leur bagage et enfilent en titubant l'escalier.</p> @@ -13681,138 +13637,138 @@ l'escalier</div> </div> -<p>La houle de glaçons oscille encore, mais plus faiblement. +<p>La houle de glaçons oscille encore, mais plus faiblement. Allons! ce -n'est qu'une alerte. Pas la dernière, hélas!</p> +n'est qu'une alerte. Pas la dernière, hélas!</p> -<p>A quatre heures, les travaux reprennent avec la même ardeur. Les -hommes, lestés d'un bon déjeuner additionné de copieuses rasades, -envisagent plus froidement l'éventualité d'une catastrophe.</p> +<p>A quatre heures, les travaux reprennent avec la même ardeur. Les +hommes, lestés d'un bon déjeuner additionné de copieuses rasades, +envisagent plus froidement l'éventualité d'une catastrophe.</p> <p>Ils ont lu, pendant l'hivernage, maintes relations de voyages arctiques -et savent que souvent des marins, privés de leur navire, n'en ont pas -moins terminé favorablement leur exploration.</p> +et savent que souvent des marins, privés de leur navire, n'en ont pas +moins terminé favorablement leur exploration.</p> -<p>De son côté, le capitaine, après mûres réflexions, s'est -arrêté à un -plan fort sage qui semble répondre à toutes les exigences.</p> +<p>De son côté, le capitaine, après mûres réflexions, s'est +arrêté à un +plan fort sage qui semble répondre à toutes les exigences.</p> -<p>Dans son esprit, la <em>Gallia</em> est très +<p>Dans son esprit, la <i>Gallia</i> est très gravement compromise, si elle -n'est pas irrévocablement perdue. Si les pressions n'ont pas déterminé +n'est pas irrévocablement perdue. Si les pressions n'ont pas déterminé de voies d'eau dans sa coque, pourra-t-elle jamais se relever ou se -dégager au moment de la débâcle!</p> +dégager au moment de la débâcle!</p> -<p>Comme elle est approvisionnée pour trois ans et quelques mois, +<p>Comme elle est approvisionnée pour trois ans et quelques mois, voici ce -qu'il a résolu.</p> +qu'il a résolu.</p> -<p>Trois dépôts de vivres, représentant chacun la ration de -l'équipage -pendant une année, seront installés en équerre sur le pack, autour de +<p>Trois dépôts de vivres, représentant chacun la ration de +l'équipage +pendant une année, seront installés en équerre sur le pack, autour de la -goélette, et sur des points paraissant le moins menacés.</p> +goélette, et sur des points paraissant le moins menacés.</p> -<p>Chaque dépôt doit renfermer tout un approvisionnement en +<p>Chaque dépôt doit renfermer tout un approvisionnement en aliments, -spiritueux, thé, café, médicaments, habillements, appareils de -navigation, armes, outils, munitions, plus un traîneau et une -embarcation. Bref, un matériel complet.</p> +spiritueux, thé, café, médicaments, habillements, appareils de +navigation, armes, outils, munitions, plus un traîneau et une +embarcation. Bref, un matériel complet.</p> -<p>De cette façon, quand bien même la fatalité permettrait que +<p>De cette façon, quand bien même la fatalité permettrait que non -seulement le navire, mais encore, chose peu admissible, deux dépôts -soient anéantis, il en resterait au moins un troisième, où les +seulement le navire, mais encore, chose peu admissible, deux dépôts +soient anéantis, il en resterait au moins un troisième, où les explorateurs trouveraient les moyens de se rapatrier.</p> -<p>En outre, comme il faut tout prévoir, même l'invraisemblable, +<p>En outre, comme il faut tout prévoir, même l'invraisemblable, le -capitaine décide que la <em>Gallia</em> conservera deux +capitaine décide que la <i>Gallia</i> conservera deux mois de vivres, au cas -bien improbable où, contre toute précision, elle survivrait seule à un -désastre complet.</p> +bien improbable où, contre toute précision, elle survivrait seule à un +désastre complet.</p> <p>Un approvisionnement de deux mois serait alors plus que suffisant pour -permettre d'atteindre les établissements danois.</p> +permettre d'atteindre les établissements danois.</p> <p>Enfin, au fractionnement de la cargaison doit correspondre un -fractionnement de l'équipage. Quatre hommes commandés par un officier -seront commis, avec six chiens, à la garde de chaque dépôt, du moins +fractionnement de l'équipage. Quatre hommes commandés par un officier +seront commis, avec six chiens, à la garde de chaque dépôt, du moins pendant la nuit.</p> -<p>Le capitaine, lui, reste à bord avec son vieux maître -d'équipage Guénic -Trégastel, Fritz Hermann le mécanicien, et deux chiens, sentinelles -vigilantes dont le flair infaillible doit signaler les rôdeurs +<p>Le capitaine, lui, reste à bord avec son vieux maître +d'équipage Guénic +Trégastel, Fritz Hermann le mécanicien, et deux chiens, sentinelles +vigilantes dont le flair infaillible doit signaler les rôdeurs nocturnes.</p> -<p>Du reste, on est à portée de la voix, et il est impossible que +<p>Du reste, on est à portée de la voix, et il est impossible que l'alarme -donnée par un coup de feu ne soit point entendue. Dans ce cas, ordre -formel à tous les postes de se replier sur celui qui est en alerte, et -de lui prêter sans retard main forte.</p> +donnée par un coup de feu ne soit point entendue. Dans ce cas, ordre +formel à tous les postes de se replier sur celui qui est en alerte, et +de lui prêter sans retard main forte.</p> -<p>Ces différents travaux s'accomplissent dans un ordre parfait, +<p>Ces différents travaux s'accomplissent dans un ordre parfait, et avec cette admirable discipline dont les marins offrent de si magnifiques -exemples dans les situations les plus désespérées.</p> +exemples dans les situations les plus désespérées.</p> <p>Le temps est toujours affreux. Le vent ne cesse de souffler en -tempête, -poussant les glaçons à l'assaut les uns des autres, prenant le pack en -enfilade, le tordant sur les flots qui résistent et menacent à chaque +tempête, +poussant les glaçons à l'assaut les uns des autres, prenant le pack en +enfilade, le tordant sur les flots qui résistent et menacent à chaque moment de produire un gigantesque effondrement.</p> -<p>La neige tombe en flocons serrés, intenses, aveuglants. On ne +<p>La neige tombe en flocons serrés, intenses, aveuglants. On ne voit rien -à vingt mètres. Si parfois les nuages gris de plomb sont balayés par -l'ouragan, la tempête redouble de rage, tant ces innombrables -corpuscules paraissent, en dépit de leur ténuité, faire obstacle à sa +à vingt mètres. Si parfois les nuages gris de plomb sont balayés par +l'ouragan, la tempête redouble de rage, tant ces innombrables +corpuscules paraissent, en dépit de leur ténuité, faire obstacle à sa fureur.</p> -<p>Alors on aperçoit brusquement un soleil aux lueurs crues, -éblouissantes, +<p>Alors on aperçoit brusquement un soleil aux lueurs crues, +éblouissantes, qui affectent douloureusement les yeux et occasionnent des migraines atroces.</p> -<p>Chose bizarre, bien que cette incandescence n'élève pas +<p>Chose bizarre, bien que cette incandescence n'élève pas sensiblement la -température ambiante, elle produit sur la peau une sensation de chaleur -très vive, presque pénible.</p> +température ambiante, elle produit sur la peau une sensation de chaleur +très vive, presque pénible.</p> <p>Aussi, arrive-t-il qu'un homme, immobile en plein soleil, se -trouve gelé -d'un côté et légèrement échaudé de l'autre.</p> +trouve gelé +d'un côté et légèrement échaudé de l'autre.</p> -<p>Pendant la nuit, le thermomètre descend généralement à −30°, +<p>Pendant la nuit, le thermomètre descend généralement à −30°, mais il -marque pendant le jour, environ −20°. Ce qui, en +marque pendant le jour, environ −20°. Ce qui, en somme, est supportable.</p> -<p>Du reste, les hommes, tenus en haleine par leurs travaux menés -fiévreusement, n'ont point trop à souffrir. Le soir venu, ils -s'endorment harassés, et s'éveillent avec cette sensation désagréable -bien connue de ceux qui ont bivouaqué dans la neige. Il semble que les -yeux sont gelés sous les paupières cerclées de glace, comme aussi les -gencives qui demandent des frictions énergiques pour récupérer leur -température.</p> +<p>Du reste, les hommes, tenus en haleine par leurs travaux menés +fiévreusement, n'ont point trop à souffrir. Le soir venu, ils +s'endorment harassés, et s'éveillent avec cette sensation désagréable +bien connue de ceux qui ont bivouaqué dans la neige. Il semble que les +yeux sont gelés sous les paupières cerclées de glace, comme aussi les +gencives qui demandent des frictions énergiques pour récupérer leur +température.</p> -<p>Ils ont d'ailleurs construit des maisons de neige à la façon +<p>Ils ont d'ailleurs construit des maisons de neige à la façon des -Esquimaux, grâce aux conseils d'Oûgiouk passé architecte, et se +Esquimaux, grâce aux conseils d'Oûgiouk passé architecte, et se trouvent aussi bien que possible sous ces abris primitifs.</p> -<p>Quand le temps est très clair, il arrive parfois qu'on +<p>Quand le temps est très clair, il arrive parfois qu'on regarde, d'une -manière en quelque sorte inconsciente, du côté des Allemands dont, par +manière en quelque sorte inconsciente, du côté des Allemands dont, par un accord tacite, on ne parle jamais.</p> -<p>A peine si deux camarades, pendant une pause, se font un léger +<p>A peine si deux camarades, pendant une pause, se font un léger signe, -accompagné d'un clignement d'yeux dans la direction de la <em>Germania</em>.</p> +accompagné d'un clignement d'yeux dans la direction de la <i>Germania</i>.</p> <p>—C'qui est mauvais pour l'un, n'est pas bon pour l'autre, hein!</p> @@ -13822,61 +13778,61 @@ accompagné d'un clignement d'yeux dans la direction de la <em>Germania</em>.</p> <p>Un incident futile allait pourtant mettre en communication, avec eux, et -pour un temps très court, les marins de la <em>Gallia</em>.</p> +pour un temps très court, les marins de la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Le déchargement de la goélette, commencé depuis huit jours, -était -presque achevé. Restait à compléter l'agencement de chaque dépôt, de -façon à empêcher les rapines des ours que la faim rendait de plus en +<p>Le déchargement de la goélette, commencé depuis huit jours, +était +presque achevé. Restait à compléter l'agencement de chaque dépôt, de +façon à empêcher les rapines des ours que la faim rendait de plus en plus audacieux.</p> -<p>Le Parisien et son inséparable Dumas se trouvaient occupés à +<p>Le Parisien et son inséparable Dumas se trouvaient occupés à ranger les -caisses, quand ce dernier, se retournant brusquement se trouve en tête -à -tête avec un ours.</p> +caisses, quand ce dernier, se retournant brusquement se trouve en tête +à +tête avec un ours.</p> -<p>—Quésaco? s'écria le Provençal.</p> +<p>—Quésaco? s'écria le Provençal.</p> <p>—Une visite!... ousqu'est mon fusil?</p> -<p>Plume-au-Vent, plus tôt prêt que son camarade, met en joue +<p>Plume-au-Vent, plus tôt prêt que son camarade, met en joue l'intrus qui -détale, pris de peur, et lui envoie au bas des reins une balle qui le +détale, pris de peur, et lui envoie au bas des reins une balle qui le fait hurler de douleur.</p> -<p>Dumas fait feu à son tour. Mais l'animal, présentant aux +<p>Dumas fait feu à son tour. Mais l'animal, présentant aux tireurs une -surface peu vulnérable, n'est point arrêté.</p> +surface peu vulnérable, n'est point arrêté.</p> <p>—Coquine de Diou!... il s'ensauve...</p> -<p>«Allons, Parisien! en çasse, mon bon... nous ne pouvons pas +<p>«Allons, Parisien! en çasse, mon bon... nous ne pouvons pas laisser -perdre ainsi cinq cents kilos de viande.»</p> +perdre ainsi cinq cents kilos de viande.»</p> -<p>Et les voilà partis, toujours tiraillant sur l'ours qui traîne +<p>Et les voilà partis, toujours tiraillant sur l'ours qui traîne la patte et semble de plus en plus mal en point.</p> -<p>Par hasard, cette fuite éperdue le conduit vers la <em>Germania</em>, -près de -laquelle il s'en va tomber en beuglant comme un taureau musqué.</p> +<p>Par hasard, cette fuite éperdue le conduit vers la <i>Germania</i>, +près de +laquelle il s'en va tomber en beuglant comme un taureau musqué.</p> -<p>Très fiers de leur exploit, et croyant naïvement que nul ne +<p>Très fiers de leur exploit, et croyant naïvement que nul ne saurait leur -contester la propriété du gibier, les deux chasseurs, pressent le pas +contester la propriété du gibier, les deux chasseurs, pressent le pas et -arrivent époumonnés, au moment où cinq matelots allemands ont déjà -opéré +arrivent époumonnés, au moment où cinq matelots allemands ont déjà +opéré une prise de possession.</p> -<p>L'ours, égorgé d'un coup de couteau, est attaché, à leur nez, -à leur -barbe, avec un grelin, et va être halé vers le navire, distant de cent -mètres à peine.</p> +<p>L'ours, égorgé d'un coup de couteau, est attaché, à leur nez, +à leur +barbe, avec un grelin, et va être halé vers le navire, distant de cent +mètres à peine.</p> -<p>Plume-au-Vent, très calme, salue poliment, et dit:</p> +<p>Plume-au-Vent, très calme, salue poliment, et dit:</p> <p>—Pardon! Messieurs, vous semblez ignorer que ce gibier nous appartient.</p> @@ -13886,16 +13842,16 @@ pas entendre l'observation du jeune homme, les Allemands s'attellent au grelin et tirent de toutes leurs forces.</p> -<p>Le Parisien, de son côté, empoigne une patte de la bête, et +<p>Le Parisien, de son côté, empoigne une patte de la bête, et tire en sens -inverse, pour bien montrer qu'il n'abandonne rien de ses prétentions.</p> +inverse, pour bien montrer qu'il n'abandonne rien de ses prétentions.</p> -<p>Alors, un grand diable à tignasse rousse, une sorte d'hercule +<p>Alors, un grand diable à tignasse rousse, une sorte d'hercule mal -équarri, pousse un juron et lâchant le cordage, se rue sur le jeune -homme, le couteau levé.</p> +équarri, pousse un juron et lâchant le cordage, se rue sur le jeune +homme, le couteau levé.</p> -<p>Prompt comme l'éclair, Dumas le met en joue et s'écrie d'une +<p>Prompt comme l'éclair, Dumas le met en joue et s'écrie d'une voix que la fureur fait trembler.</p> @@ -13911,134 +13867,134 @@ sauter la face</div> </div> -<p>Le rustre intimidé crache une imprécation allemande et semble -appeler à +<p>Le rustre intimidé crache une imprécation allemande et semble +appeler à l'aide.</p> -<p>—Ah!... ah!... paraît que vous n'êtes pas assez nombreux +<p>—Ah!... ah!... paraît que vous n'êtes pas assez nombreux encore...</p> -<p>«Pourtant, cinq contre deux!...</p> +<p>«Pourtant, cinq contre deux!...</p> -<p>«Eh bien!... venez-y donc tous et nous allons rire.</p> +<p>«Eh bien!... venez-y donc tous et nous allons rire.</p> <p>—Parisien, mon bon, tu parles comme un livre!</p> -<p>«Le diable m'emporte si nous ne chambardons pas la sacrée +<p>«Le diable m'emporte si nous ne chambardons pas la sacrée cambuse.</p> -<p>—Malheur que mon pauvre Fritz soit pas là!</p> +<p>—Malheur que mon pauvre Fritz soit pas là !</p> -<p>«Qué pétard!»</p> +<p>«Qué pétard!»</p> <p>Une terrible collision va se produire, car le Parisien et le -Provençal, -supérieurement armés d'ailleurs de carabines à répétition, ne sont pas -hommes à lâcher prise.</p> +Provençal, +supérieurement armés d'ailleurs de carabines à répétition, ne sont pas +hommes à lâcher prise.</p> -<p>Trois hommes brandissant des fusils accourent de la <em>Germania</em>. +<p>Trois hommes brandissant des fusils accourent de la <i>Germania</i>. Dumas -pour la seconde fois met en joue, quand une forte détonation partie de -la <em>Gallia</em> retentit et se répercute avec fracas +pour la seconde fois met en joue, quand une forte détonation partie de +la <i>Gallia</i> retentit et se répercute avec fracas sur les collines de la banquise.</p> -<p>—Un coup de canon, s'écrie Plume-au-Vent.</p> +<p>—Un coup de canon, s'écrie Plume-au-Vent.</p> -<p>—Pécaïre!... signal d'alarme.</p> +<p>—Pécaïre!... signal d'alarme.</p> -<p>—Matelot, rappliquons là-bas!</p> +<p>—Matelot, rappliquons là -bas!</p> -<p>«C'est l'ordre...</p> +<p>«C'est l'ordre...</p> <p>—Allons, partie remise et rentrons bredouilles.</p> -<p>«Mais, nous nous reverrons, tas de...»</p> +<p>«Mais, nous nous reverrons, tas de...»</p> <p>Furieux de ce contretemps, mais esclaves de la consigne, les deux -Français font volte-face et regagnent en courant leur bord, poursuivis -par les huées des pillards.</p> +Français font volte-face et regagnent en courant leur bord, poursuivis +par les huées des pillards.</p> -<p>Cependant le capitaine, averti par les coups de feu tirés sur +<p>Cependant le capitaine, averti par les coups de feu tirés sur l'ours, a -suivi, avec sa lorgnette, les péripéties de la chasse. Ennuyé d'abord +suivi, avec sa lorgnette, les péripéties de la chasse. Ennuyé d'abord en -voyant la direction prise par l'animal blessé, trop éloigné pour crier -à +voyant la direction prise par l'animal blessé, trop éloigné pour crier +à ses deux hommes d'abandonner la poursuite, il attend impatiemment la fin -de l'équipée, ne pouvant -pas croire, dans sa loyauté, à un pareil +de l'équipée, ne pouvant +pas croire, dans sa loyauté, à un pareil manque de courtoisie, de la part des Allemands.</p> -<p>Mais les affaires se gâtent. Le Parisien et son camarade ont -la tête -près du bonnet. Un conflit est imminent.</p> +<p>Mais les affaires se gâtent. Le Parisien et son camarade ont +la tête +près du bonnet. Un conflit est imminent.</p> -<p>Sans perdre une seconde, le capitaine se précipite vers un des -canons à -signaux toujours chargés, fait agir le cordon tire-feu et provoque +<p>Sans perdre une seconde, le capitaine se précipite vers un des +canons à +signaux toujours chargés, fait agir le cordon tire-feu et provoque l'explosion.</p> -<p>Dix minutes après, Dumas et Plume-au-Vent, très penauds, se +<p>Dix minutes après, Dumas et Plume-au-Vent, très penauds, se trouvaient devant leur chef.</p> -<p>Celui-ci, ne pouvant en bonne justice les réprimander, leur +<p>Celui-ci, ne pouvant en bonne justice les réprimander, leur enjoint -formellement, à l'avenir, d'éviter tout contact, même indirect avec -«ces -gens de là-bas», dont il n'y a rien de bon à espérer.</p> +formellement, à l'avenir, d'éviter tout contact, même indirect avec +«ces +gens de là -bas», dont il n'y a rien de bon à espérer.</p> <p>—Ainsi, c'est entendu, n'est-ce pas, matelots: sous aucun -prétexte.</p> +prétexte.</p> <p>—Mais, capitaine, s'ils nous attaquent!</p> -<p>—Dans ce cas, c'est moi-même qui commanderai le branle-bas.</p> +<p>—Dans ce cas, c'est moi-même qui commanderai le branle-bas.</p> -<p>«Car je suis le gardien de votre honneur et de votre sécurité.</p> +<p>«Car je suis le gardien de votre honneur et de votre sécurité.</p> -<p>«Je ne permettrai donc pas qu'il y soit fait la plus légère +<p>«Je ne permettrai donc pas qu'il y soit fait la plus légère atteinte.</p> -<p>«Mais, ne provoquez jamais!</p> +<p>«Mais, ne provoquez jamais!</p> <p>—Foi de matelots, capitaine, nous vous le jurons!</p> -<p>«Nous ne sommes pas gens à chercher ces querelles idiotes si +<p>«Nous ne sommes pas gens à chercher ces querelles idiotes si bien -nommées «querelles d'Allemands».</p> +nommées «querelles d'Allemands».</p> -<p>«Après tout, ils nous ont volé un ours, grand bien leur fasse.</p> +<p>«Après tout, ils nous ont volé un ours, grand bien leur fasse.</p> -<p>—Parfaitement raisonné, mon ami.</p> +<p>—Parfaitement raisonné, mon ami.</p> <p>—Et puis, pour chaparder ainsi notre gibier, faut croire que leur -cambuse n'est pas garnie comme la nôtre.</p> +cambuse n'est pas garnie comme la nôtre.</p> -<p>«Ils vous ont des figures de vent debout!</p> +<p>«Ils vous ont des figures de vent debout!</p> -<p>«Malgré ça, on a l'air de travailler ferme chez eux.</p> +<p>«Malgré ça, on a l'air de travailler ferme chez eux.</p> -<p>—A propos, puisqu'ils se posent d'eux-mêmes en ennemis, +<p>—A propos, puisqu'ils se posent d'eux-mêmes en ennemis, je puis utiliser les renseignements que vous avez recueillis pendant votre reconnaissance involontaire.</p> -<p>«Où en sont-ils?</p> +<p>«Où en sont-ils?</p> -<p>—Ma foi, capitaine, ils ne sont guère mieux traités que nous +<p>—Ma foi, capitaine, ils ne sont guère mieux traités que nous par la banquise.</p> -<p>«Leur navire, au lieu de s'enfoncer par l'avant comme notre <em>Gallia</em>, -se trouve droit perché sur un piédestal haut de plus de cinq mètres, ce -qui lui donne un air tout drôle de champignon.</p> +<p>«Leur navire, au lieu de s'enfoncer par l'avant comme notre <i>Gallia</i>, +se trouve droit perché sur un piédestal haut de plus de cinq mètres, ce +qui lui donne un air tout drôle de champignon.</p> -<p>«Sûr qu'ils ont déménagé aussi, car il y a sur la glace quatre +<p>«Sûr qu'ils ont déménagé aussi, car il y a sur la glace quatre ou cinq maisons de neige qui m'ont l'air de magasins.</p> @@ -14046,372 +14002,372 @@ maisons de neige qui m'ont l'air de magasins.</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>—Très bien! Retournez à votre poste, et n'oubliez pas mes -recommandations.»</p> +<p>—Très bien! Retournez à votre poste, et n'oubliez pas mes +recommandations.»</p> -<p>... Les jours s'écoulent avec des alternatives de beau et de +<p>... Les jours s'écoulent avec des alternatives de beau et de mauvais -temps, plutôt mauvais que beau, et la situation générale ne s'améliore -pas. Si la tempête semble s'apaiser pendant quelques heures, elle -reprend avec une nouvelle rage après un calme subit, de mauvais augure.</p> +temps, plutôt mauvais que beau, et la situation générale ne s'améliore +pas. Si la tempête semble s'apaiser pendant quelques heures, elle +reprend avec une nouvelle rage après un calme subit, de mauvais augure.</p> -<p>On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'étant -plus soudé +<p>On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'étant +plus soudé par les froids terribles de l'hiver, a perdu en grande partie sa -rigidité.</p> +rigidité.</p> -<p>Néanmoins, le service est fait avec une rigoureuse -ponctualité, malgré +<p>Néanmoins, le service est fait avec une rigoureuse +ponctualité, malgré les alertes, les craquements, les ruptures partielles, les enfouissements dans la neige, les attaques des fauves, et les -difficultés de toutes sortes surgissant inopinément.</p> +difficultés de toutes sortes surgissant inopinément.</p> -<p>Sauf cinq cas d'ophtalmies légères produites par la -réverbération du -soleil sur la neige, la santé se maintient bonne.</p> +<p>Sauf cinq cas d'ophtalmies légères produites par la +réverbération du +soleil sur la neige, la santé se maintient bonne.</p> -<p>On arrive à la date du 21 mars. Le jour béni où, malgré les -giboulées, +<p>On arrive à la date du 21 mars. Le jour béni où, malgré les +giboulées, le doux mot de printemps est ici dans toutes les bouches, avec son exquise et bienfaisante saveur de renouveau.</p> -<p>Là-bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se déchaîne avec +<p>Là -bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se déchaîne avec une -épouvantable furie.</p> +épouvantable furie.</p> -<p>Jamais peut-être le fracas de la matière en révolte +<p>Jamais peut-être le fracas de la matière en révolte n'atteignit pareille -intensité. Le pack tremble et oscille jusqu'à sa base, comme s'il +intensité. Le pack tremble et oscille jusqu'à sa base, comme s'il allait -être pulvérisé. On dirait qu'un volcan gronde sous l'énorme -agglomération qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui -rappellent ceux du tonnerre de l'équateur.</p> +être pulvérisé. On dirait qu'un volcan gronde sous l'énorme +agglomération qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui +rappellent ceux du tonnerre de l'équateur.</p> <p>En cinq minutes, des fractures balafrent en tout sens la glace qui -s'écarte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit.</p> +s'écarte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit.</p> -<p>Aussi loin que la vue peut s'étendre, le spectacle est +<p>Aussi loin que la vue peut s'étendre, le spectacle est terrifiant.</p> -<p>Une houle de glaçons monstrueux, soulevée par les flots +<p>Une houle de glaçons monstrueux, soulevée par les flots invisibles, -monte, comme la vague d'un océan de pierres, et se rue, avec une force -irrésistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup.</p> +monte, comme la vague d'un océan de pierres, et se rue, avec une force +irrésistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup.</p> -<p>Jusqu'à présent, la goélette, après avoir failli être dix fois -submergée -ou broyée, tient bon, par miracle.</p> +<p>Jusqu'à présent, la goélette, après avoir failli être dix fois +submergée +ou broyée, tient bon, par miracle.</p> -<p>Le capitaine, resté à bord avec ses deux hommes, ne perd pas +<p>Le capitaine, resté à bord avec ses deux hommes, ne perd pas de l'œil -les dépôts de vivres, près desquels se tiennent les marins impassibles. -Jusqu'à présent les fractures les ont épargnés. Mais combien va durer -cette immunité. A chaque minute le brave officier craint de les voir -s'engloutir et son cœur éprouve d'atroces battements, quand il les -voit isolés par un abîme d'où jaillit un nuage d'écume. Comme il gèle -toujours, ces blessures se cicatrisent bientôt. Du reste, l'effort qui -les a ouvertes, tente aussitôt à les rapprocher.</p> +les dépôts de vivres, près desquels se tiennent les marins impassibles. +Jusqu'à présent les fractures les ont épargnés. Mais combien va durer +cette immunité. A chaque minute le brave officier craint de les voir +s'engloutir et son cœur éprouve d'atroces battements, quand il les +voit isolés par un abîme d'où jaillit un nuage d'écume. Comme il gèle +toujours, ces blessures se cicatrisent bientôt. Du reste, l'effort qui +les a ouvertes, tente aussitôt à les rapprocher.</p> -<p>Mais si elles allaient se produire au niveau même d'un dépôt!</p> +<p>Mais si elles allaient se produire au niveau même d'un dépôt!</p> -<p>Le capitaine a déjà hésité s'il ne ferait signe de rallier le +<p>Le capitaine a déjà hésité s'il ne ferait signe de rallier le bord. Mais -les instants du navire semblent comptés au milieu d'un tel -bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que là-bas!</p> +les instants du navire semblent comptés au milieu d'un tel +bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que là -bas!</p> -<p>... Brusquement, la goélette, inclinée par l'avant sous un +<p>... Brusquement, la goélette, inclinée par l'avant sous un angle -d'environ 28°, reçoit par la poupe un choc +d'environ 28°, reçoit par la poupe un choc effroyable. Les blocs qui la -soulèvent, disloqués par une convulsion plus intense, s'effondrent à -pic. N'étant plus maintenue par l'arrière, elle retombe lourdement dans -une flaque d'eau vive. L'avant, sollicité par une réaction égale au -poids de l'arrière augmenté dans d'énormes proportions par la chute -verticale, se soulève à son tour en rompant les jeunes glaces qui +soulèvent, disloqués par une convulsion plus intense, s'effondrent à +pic. N'étant plus maintenue par l'arrière, elle retombe lourdement dans +une flaque d'eau vive. L'avant, sollicité par une réaction égale au +poids de l'arrière augmenté dans d'énormes proportions par la chute +verticale, se soulève à son tour en rompant les jeunes glaces qui l'emprisonnent.</p> -<p>Le capitaine et les deux marins roulent pêle-mêle sur le pont.</p> +<p>Le capitaine et les deux marins roulent pêle-mêle sur le pont.</p> -<p>En même temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-là n'est pas -occasionné par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui -cède et se brise.</p> +<p>En même temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-là n'est pas +occasionné par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui +cède et se brise.</p> -<p>Le capitaine, aussitôt debout, voit le mât de misaine +<p>Le capitaine, aussitôt debout, voit le mât de misaine osciller, puis -s'abattre, fracassé comme une allumette, en entraînant dans sa chute un -fouillis de haubans, d'étais et de manœuvres.</p> +s'abattre, fracassé comme une allumette, en entraînant dans sa chute un +fouillis de haubans, d'étais et de manœuvres.</p> -<p>Par un hasard inouï, la goélette se trouve remise dans son +<p>Par un hasard inouï, la goélette se trouve remise dans son aplomb! Elle -flotte entre deux glaçons, deux murailles, qui lui forment comme un +flotte entre deux glaçons, deux murailles, qui lui forment comme un dock.</p> -<p>Si la coque n'a pas été enfoncée par le choc, elle est sauvée, +<p>Si la coque n'a pas été enfoncée par le choc, elle est sauvée, du moins -pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mât.</p> +pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mât.</p> -<p>Cette réflexion traverse en une seconde la pensée de +<p>Cette réflexion traverse en une seconde la pensée de l'officier, qui -regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'épouvante.</p> +regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'épouvante.</p> -<p>La dislocation s'étend de proche en proche et broie en +<p>La dislocation s'étend de proche en proche et broie en capricieux zigzags le pack, aux alentours du navire. L'eau surgit de toutes parts -en cascades écumantes...</p> +en cascades écumantes...</p> -<p>Les malheureux vont être engloutis!</p> +<p>Les malheureux vont être engloutis!</p> -<p>Le capitaine s'élance sur le bastingage, leur fait des signes -désespérés -et s'écrie:</p> +<p>Le capitaine s'élance sur le bastingage, leur fait des signes +désespérés +et s'écrie:</p> -<p>—Revenez à bord!... Mais revenez donc!</p> +<p>—Revenez à bord!... Mais revenez donc!</p> <p>Ses signes ne sont pas compris, sa voix est couverte par le fracas des -glaces, et le péril mortel grandit encore, sans que les matelots rivés -par le devoir, pensent à quitter leur poste.</p> +glaces, et le péril mortel grandit encore, sans que les matelots rivés +par le devoir, pensent à quitter leur poste.</p> -<p>En proie à une affreuse angoisse, le capitaine s'apprête à +<p>En proie à une affreuse angoisse, le capitaine s'apprête à quitter le -navire pour courir vers eux, essayer de les sauver ou périr avec eux...</p> +navire pour courir vers eux, essayer de les sauver ou périr avec eux...</p> -<p>Mais une flamme ardente surgit à deux pas de lui. Un nuage de +<p>Mais une flamme ardente surgit à deux pas de lui. Un nuage de vapeur -l'environne et le fracas assourdissant d'une détonation lui brise le +l'environne et le fracas assourdissant d'une détonation lui brise le tympan.</p> -<p>—Tonnerre de Brest! crie une voix effarée, je me suis empêtré +<p>—Tonnerre de Brest! crie une voix effarée, je me suis empêtré dans le cordon!</p> -<p>C'est Guénic, le maître d'équipage, qui, chaviré par le choc, -est allé -jaillir, à demi assommé, près d'un canon à signaux. Le vieux Breton, -enfoui sous une avalanche de cordages provenant de la chute du mât, -s'est dégagé au hasard, en écartant convulsivement les obstacles; le -cordon tire-feu s'est trouvé sous sa main, au milieu d'autres objets, +<p>C'est Guénic, le maître d'équipage, qui, chaviré par le choc, +est allé +jaillir, à demi assommé, près d'un canon à signaux. Le vieux Breton, +enfoui sous une avalanche de cordages provenant de la chute du mât, +s'est dégagé au hasard, en écartant convulsivement les obstacles; le +cordon tire-feu s'est trouvé sous sa main, au milieu d'autres objets, et -l'effort inconscient du bonhomme a suffi pour actionner l'étoupille.</p> +l'effort inconscient du bonhomme a suffi pour actionner l'étoupille.</p> -<p>A ce signal involontaire, mais envoyé avec tant d'à-propos, +<p>A ce signal involontaire, mais envoyé avec tant d'à -propos, les marins -relevés de leur consigne s'enfuient à toutes jambes, trébuchant sur les -glaçons, pataugeant dans les flaques et précédés par les chiens qui +relevés de leur consigne s'enfuient à toutes jambes, trébuchant sur les +glaçons, pataugeant dans les flaques et précédés par les chiens qui font -voler derrière eux les traîneaux.</p> +voler derrière eux les traîneaux.</p> -<p>Cinq minutes après, tout le monde est à bord avec les sacs -empilés à la -hâte sur les traîneaux, ainsi que les armes et les objets les plus -précieux.</p> +<p>Cinq minutes après, tout le monde est à bord avec les sacs +empilés à la +hâte sur les traîneaux, ainsi que les armes et les objets les plus +précieux.</p> -<p>Il est temps, car l'œuvre de désorganisation s'accomplit dans +<p>Il est temps, car l'œuvre de désorganisation s'accomplit dans toute sa sinistre horreur.</p> -<p>Une débâcle partielle s'opère autour du navire sauvé +<p>Une débâcle partielle s'opère autour du navire sauvé miraculeusement par -ce qui devait amener sa perte. Les glaçons, disloqués en mille points -différents, se brisent en se choquant avec une force inouïe. Tout +ce qui devait amener sa perte. Les glaçons, disloqués en mille points +différents, se brisent en se choquant avec une force inouïe. Tout croule, tout s'effondre au milieu de trombes d'eau qui balayent et -submergent les éclats.</p> +submergent les éclats.</p> -<p>Les dépôts de vivres, constituant la suprême ressource de -l'expédition, -l'élément indispensable d'une lutte à peine commencée, s'engloutissent -un à un, aux yeux des matelots qui protestent par des cris de rage +<p>Les dépôts de vivres, constituant la suprême ressource de +l'expédition, +l'élément indispensable d'une lutte à peine commencée, s'engloutissent +un à un, aux yeux des matelots qui protestent par des cris de rage impuissante!...</p> -<p>Mais la furie des éléments, calmée sur un point, se déchaîne +<p>Mais la furie des éléments, calmée sur un point, se déchaîne ailleurs avec une nouvelle et plus terrible violence.</p> -<p>Là-bas, vers le Nord, la banquise paraît s'enfler sous +<p>Là -bas, vers le Nord, la banquise paraît s'enfler sous l'effort d'une -poussée irrésistible...</p> +poussée irrésistible...</p> -<p>Un déchirement épouvantable ébranle les couches d'air. Une +<p>Un déchirement épouvantable ébranle les couches d'air. Une immense rupture se produit, et le navire allemand, parfaitement visible sur le champ de neige, s'incline sur tribord, se couche, perd son point -d'appui, et, ouvert sans doute par le choc, s'emplit, puis coule à pic.</p> +d'appui, et, ouvert sans doute par le choc, s'emplit, puis coule à pic.</p> <p>En moins de dix minutes ses perroquets disparaissent.</p> -<p>La <em>Germania</em> a vécu!</p> +<p>La <i>Germania</i> a vécu!</p> <h3><a name="II-IX" id="II-IX">IX</a></h3> <div class="cdesc">Sombres pronostics.—Premiers oiseaux.—Constant Guignard la perle des -factionnaires.—Epître à la pointe d'une baïonnette.—Poulet non -comestible.—Entrevue.—Les deux rivaux en présence.—Proposition -inattendue.—Meinherr Pregel ne dégèle pas.—Où l'Allemand parle -d'affaires et le Français d'honneur.—Entre gens qui ne se comprennent +factionnaires.—Epître à la pointe d'une baïonnette.—Poulet non +comestible.—Entrevue.—Les deux rivaux en présence.—Proposition +inattendue.—Meinherr Pregel ne dégèle pas.—Où l'Allemand parle +d'affaires et le Français d'honneur.—Entre gens qui ne se comprennent pas.—Le bout de l'oreille.—Moment psychologique.—Les marins ont une -tradition.—Fière réplique.</div> +tradition.—Fière réplique.</div> -<p>Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. +<p>Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. Bien -plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les -éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant +plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les +éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant organisateur.</p> -<p>Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté.</p> +<p>Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté.</p> -<p>Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de +<p>Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de la -goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent +goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent -infailliblement péri.</p> +infailliblement péri.</p> -<p>La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant +<p>La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant perdu son -bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise.</p> +bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise.</p> -<p>Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que +<p>Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les -Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux -mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement -arrêté, la <em>Gallia</em> circonscrite par le pack, -pourra-t-elle être dégagée -avant l'épuisement complet des subsistances?</p> +Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux +mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement +arrêté, la <i>Gallia</i> circonscrite par le pack, +pourra-t-elle être dégagée +avant l'épuisement complet des subsistances?</p> -<p>A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la +<p>A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la voie du -retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois -deux et même trois ans par certains explorateurs?</p> +retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois +deux et même trois ans par certains explorateurs?</p> -<p>Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se +<p>Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se replier au -milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?... -se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du +milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?... +se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du navire?</p> -<p>Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des +<p>Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont -l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède +l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède aux grandes infortunes.</p> <p>Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme -si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son -temps à étudier une grande carte des régions arctiques.</p> +si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son +temps à étudier une grande carte des régions arctiques.</p> -<p>Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire +<p>Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire des -ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui +ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui approuve d'un signe.</p> -<p>A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. +<p>A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. Toutefois, -les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis.</p> +les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis.</p> -<p>Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce -même, dans +<p>Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce +même, dans la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la -pêche.</p> +pêche.</p> -<p>Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa +<p>Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa patience de sauvage.</p> -<p>Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la +<p>Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la poursuite des ours.</p> -<p>A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte +<p>A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte de -courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son -immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les -neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel.</p> - -<p>Le thermomètre marque −26° le 23 mars, -mais malgré ce froid encore très -vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux -voyages en traîneau.</p> - -<p>Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très -considérables reprises -du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue +courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son +immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les +neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel.</p> + +<p>Le thermomètre marque −26° le 23 mars, +mais malgré ce froid encore très +vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux +voyages en traîneau.</p> + +<p>Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très +considérables reprises +du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue torpeur.</p> -<p>En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre +<p>En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre retomber -à −30° et même −35°, -parfois plus bas encore, comme le constatèrent les +à −30° et même −35°, +parfois plus bas encore, comme le constatèrent les compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy.</p> <p>Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris -aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première -hirondelle aperçue chez nous.</p> +aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première +hirondelle aperçue chez nous.</p> -<p>Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas -manqué de -soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes -qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage.</p> +<p>Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas +manqué de +soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes +qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage.</p> <p>Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une -avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à -des latitudes moins inclémentes.</p> +avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à +des latitudes moins inclémentes.</p> -<p>Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se +<p>Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent -pas et les ours ont émigré.</p> +pas et les ours ont émigré.</p> -<p>Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des +<p>Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des oiseaux migrateurs.</p> <p>24 mars. Rien de nouveau.</p> -<p>Même impassibilité chez le capitaine qui vient d'avoir un long +<p>Même impassibilité chez le capitaine qui vient d'avoir un long entretien avec les officiers.</p> <p>Conclusion de l'entretien: on verra demain.</p> -<p>A midi, on entend le bruit d'un colloque animé, sur le pont, -où Constant +<p>A midi, on entend le bruit d'un colloque animé, sur le pont, +où Constant Guignard est de faction avec un Basque.</p> -<p>Les deux marins ont vu arriver à pas lourds, sur la neige, un +<p>Les deux marins ont vu arriver à pas lourds, sur la neige, un homme -enveloppé de fourrures et se dirigeant vers la <em>Gallia</em>.</p> +enveloppé de fourrures et se dirigeant vers la <i>Gallia</i>.</p> -<p>Le Normand s'assure que tout le monde est à bord, et que par -conséquent -l'homme dont la figure est dissimulée sous un capuchon n'est pas de -l'équipage.</p> +<p>Le Normand s'assure que tout le monde est à bord, et que par +conséquent +l'homme dont la figure est dissimulée sous un capuchon n'est pas de +l'équipage.</p> <p>Comme il s'approche encore, Guignard, esclave de la consigne, met -baïonnette au canon et interpelle rudement l'intrus de son organe +baïonnette au canon et interpelle rudement l'intrus de son organe camard.</p> -<p>—Halte-là!</p> +<p>—Halte-là !</p> -<p>«Qui que t'es, toi?</p> +<p>«Qui que t'es, toi?</p> -<p>—Ami! répond l'inconnu, qui du reste ne porte pas d'arme +<p>—Ami! répond l'inconnu, qui du reste ne porte pas d'arme apparente.</p> -<p>—Avance au mot de boniment.»</p> +<p>—Avance au mot de boniment.»</p> <p>Comme on n'est pas en guerre, il n'y a ni mot d'ordre, ni mot de ralliement. Mais Guignard monte la garde, et pour lui, cette fonction -est accompagnée d'une formule invariable.</p> +est accompagnée d'une formule invariable.</p> -<p>L'autre, un peu interloqué, s'arrête, semble méditer la +<p>L'autre, un peu interloqué, s'arrête, semble méditer la signification du -«mot de boniment», puis ajoute:</p> +«mot de boniment», puis ajoute:</p> <p>—J'apporte une lettre pour son Excellence Herr commandant de votre @@ -14419,9 +14375,9 @@ navire.</p> <p>—Ah!... t'es comme qui dirait vaguemestre...</p> -<p>«Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette, fais +<p>«Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette, fais demi-tour, et -attends à quinze pas la réponse... si y a une réponse.</p> +attends à quinze pas la réponse... si y a une réponse.</p> <div class="illu"> @@ -14429,20 +14385,20 @@ attends à quinze pas la réponse... si y a une réponse.</p> alt="Illustration" /> </div> <div class="caption">Eh ben, pique ton papier au bout de -ma baïonnette...</div> +ma baïonnette...</div> </div> -<p>«Toi, Michel, surveille-moi ce cachalot pendant que je vais +<p>«Toi, Michel, surveille-moi ce cachalot pendant que je vais porter la -chose au capitaine.»</p> +chose au capitaine.»</p> -<p>L'étranger, stupéfait du procédé, pique sans observation sa -lettre à -l'extrémité de l'arme tendue par-dessus bord, et Guignard, très fier de -sa façon de comprendre la paix armée, se dirige vers la porte.</p> +<p>L'étranger, stupéfait du procédé, pique sans observation sa +lettre à +l'extrémité de l'arme tendue par-dessus bord, et Guignard, très fier de +sa façon de comprendre la paix armée, se dirige vers la porte.</p> -<p>—Capitaine! c'est censément un particulier de là-bas qui vous +<p>—Capitaine! c'est censément un particulier de là -bas qui vous apporte un mot de billet.</p> @@ -14450,322 +14406,322 @@ un mot de billet.</p> <p>D'Ambrieux fait lestement sauter l'enveloppe et en tire un papier -couvert de quelques lignes d'une longue écriture.</p> +couvert de quelques lignes d'une longue écriture.</p> <p>Puis, il lit d'un seul coup d'œil, sans manifester le moindre -étonnement à l'aspect de cette communication inattendue.</p> +étonnement à l'aspect de cette communication inattendue.</p> -<p>«Le soussigné, commandant -de l'expédition allemande au pôle Nord, a l'honneur de solliciter du -capitaine commandant la <em>Gallia</em> la faveur d'un +<p>«Le soussigné, commandant +de l'expédition allemande au pôle Nord, a l'honneur de solliciter du +capitaine commandant la <i>Gallia</i> la faveur d'un entretien.</p> -<p>«Dans l'intérêt des deux -équipages et de leurs chefs, le soussigné prie instamment le capitaine +<p>«Dans l'intérêt des deux +équipages et de leurs chefs, le soussigné prie instamment le capitaine d'Ambrieux de lui accorder cette entrevue.</p> -<p>«Avec l'expression de sa -plus haute considération, le soussigné présente au capitaine d'Ambrieux -ses hommages les plus empressés.</p> +<p>«Avec l'expression de sa +plus haute considération, le soussigné présente au capitaine d'Ambrieux +ses hommages les plus empressés.</p> -<p class="right">«<em>Signé</em>: <span class="smcap">Julius-A. Pregel</span>.»</p> +<p class="right">«<i>Signé</i>: <span class="smcap">Julius-A. Pregel</span>.»</p> <p>—Tiens, Berchou, dit-il au second, lis-moi donc ce fatras amphigourique.</p> -<p>«Et vous aussi, Vasseur... et après, vous le docteur.</p> +<p>«Et vous aussi, Vasseur... et après, vous le docteur.</p> -<p>«Tu es là, Guignard?</p> +<p>«Tu es là , Guignard?</p> -<p>—Présent! capitaine.</p> +<p>—Présent! capitaine.</p> <p>—Attends!... une minute.</p> -<p>Il prend une feuille de papier, écrit simplement ce qui suit:</p> +<p>Il prend une feuille de papier, écrit simplement ce qui suit:</p> -<p>«Le capitaine de la <em>Gallia</em> recevra M. -Pregel à deux heures.</p> +<p>«Le capitaine de la <i>Gallia</i> recevra M. +Pregel à deux heures.</p> -<p>«<span class="smcap">D'Ambrieux</span>.»</p> +<p>«<span class="smcap">D'Ambrieux</span>.»</p> <p>Puis, il ajoute:</p> -<p>—Tiens, Guignard, donne ce mot à l'homme.</p> +<p>—Tiens, Guignard, donne ce mot à l'homme.</p> -<p>Arrivé sur le pont, Guignard toujours très rogue, enfile sur +<p>Arrivé sur le pont, Guignard toujours très rogue, enfile sur sa -baïonnette la réponse, en hélant le marin allemand.</p> +baïonnette la réponse, en hélant le marin allemand.</p> -<p>—Hé!... té... vaguemestre, v'là ton poulet... débroche-le...</p> +<p>—Hé!... té... vaguemestre, v'là ton poulet... débroche-le...</p> -<p>«Et puis, bon vent!...»</p> +<p>«Et puis, bon vent!...»</p> -<p>En principe, le capitaine avait pensé que l'entrevue pourrait +<p>En principe, le capitaine avait pensé que l'entrevue pourrait avoir lieu -en présence de l'équipage, ou tout au moins de l'état-major. Mais, -ignorant les intentions de son compétiteur, craignant qu'un mot mal -interprété par ses hommes n'occasionnât un conflit, ou une +en présence de l'équipage, ou tout au moins de l'état-major. Mais, +ignorant les intentions de son compétiteur, craignant qu'un mot mal +interprété par ses hommes n'occasionnât un conflit, ou une manifestation -hostile, il jugea plus prudent, toutes réflexions faites, de recevoir +hostile, il jugea plus prudent, toutes réflexions faites, de recevoir en -tête à tête le visiteur inattendu.</p> +tête à tête le visiteur inattendu.</p> -<p>Il fit, à cet effet, isoler avec une cloison mobile un coin de -l'appartement commun et réunit son personnel au moment où les -chronomètres marquaient une heure et demie.</p> +<p>Il fit, à cet effet, isoler avec une cloison mobile un coin de +l'appartement commun et réunit son personnel au moment où les +chronomètres marquaient une heure et demie.</p> <p>—Mes amis, dit-il en s'adressant aux matelots, le chef de -l'expédition -allemande éprouve aujourd'hui le besoin d'entrer en communication avec +l'expédition +allemande éprouve aujourd'hui le besoin d'entrer en communication avec moi.</p> -<p>«Le motif qui le fait sortir de sa... discrète réserve devant -être -impérieux, j'ai accepté sa proposition. En présence des événements -douloureux dont il est, comme nous, victime, j'ai pensé qu'il pouvait -être utile de nous concerter en vue de l'avenir.</p> +<p>«Le motif qui le fait sortir de sa... discrète réserve devant +être +impérieux, j'ai accepté sa proposition. En présence des événements +douloureux dont il est, comme nous, victime, j'ai pensé qu'il pouvait +être utile de nous concerter en vue de l'avenir.</p> -<p>«Dans une demi-heure il sera ici. Je n'ai pas besoin de vous +<p>«Dans une demi-heure il sera ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander -le calme absolu, la dignité silencieuse qu'il convient d'observer -vis-à-vis d'un homme dont les circonstances font momentanément notre -hôte.</p> +le calme absolu, la dignité silencieuse qu'il convient d'observer +vis-à -vis d'un homme dont les circonstances font momentanément notre +hôte.</p> -<p>«Ainsi, pas un mot, pas un signe! Demeurez impassibles, comme +<p>«Ainsi, pas un mot, pas un signe! Demeurez impassibles, comme si vous -étiez de service, à la réception d'un visiteur étranger auquel on ne +étiez de service, à la réception d'un visiteur étranger auquel on ne rend pas les honneurs, ou, si vous aimez mieux, d'un parlementaire.</p> -<p>«Voilà qui est compris, et je compte sur vous, n'est-ce pas.»</p> +<p>«Voilà qui est compris, et je compte sur vous, n'est-ce pas.»</p> <p>... A deux heures moins cinq minutes, la vigie signalait un -traîneau -arrivant à toute vitesse, monté par trois hommes.</p> +traîneau +arrivant à toute vitesse, monté par trois hommes.</p> -<p>Meinherr Pregel, emmitouflé de fourrures, descendait gravement +<p>Meinherr Pregel, emmitouflé de fourrures, descendait gravement du -véhicule et disait à ses compagnons, de ce ton rogue de l'allemand +véhicule et disait à ses compagnons, de ce ton rogue de l'allemand quand -il parle à des subalternes:</p> +il parle à des subalternes:</p> <p>—Demeurez ici, et attendez mon retour!</p> -<p>Le commandant de la <em>Gallia</em> le recevait -sur le pont, conformément aux -usages, et répondait à son salut cérémonieux avec son exquise et un peu +<p>Le commandant de la <i>Gallia</i> le recevait +sur le pont, conformément aux +usages, et répondait à son salut cérémonieux avec son exquise et un peu hautaine politesse de grand seigneur.</p> <p>L'Allemand rompt le premier le silence au moment d'enfiler l'escalier -que le capitaine lui désigne de la main.</p> +que le capitaine lui désigne de la main.</p> -<p>—Avant d'entrer en matière, dit-il en s'inclinant de nouveau, -permettez-moi de vous remercier pour votre bienveillant accueil à ma +<p>—Avant d'entrer en matière, dit-il en s'inclinant de nouveau, +permettez-moi de vous remercier pour votre bienveillant accueil à ma demande.</p> -<p>«En vérité, je craignais presque un refus.</p> +<p>«En vérité, je craignais presque un refus.</p> <p>—Et pourquoi, Monsieur?</p> -<p>«Sommes-nous ennemis, quoique rivaux?</p> +<p>«Sommes-nous ennemis, quoique rivaux?</p> -<p>«Du reste, il est mention, dans votre lettre, d'<em>intérêts -communs</em>...</p> +<p>«Du reste, il est mention, dans votre lettre, d'<i>intérêts +communs</i>...</p> -<p>«A défaut de motifs d'ordre purement moral, ou si vous aimez +<p>«A défaut de motifs d'ordre purement moral, ou si vous aimez mieux, -sentimental, cela mérite considération.</p> +sentimental, cela mérite considération.</p> -<p>—Vos manières d'apprécier ma démarche et d'envisager la +<p>—Vos manières d'apprécier ma démarche et d'envisager la question me met -à l'aise, tout en me permettant d'abréger les préliminaires.</p> +à l'aise, tout en me permettant d'abréger les préliminaires.</p> <p>—J'allais vous en prier.</p> -<p>Après cet échange de phrases rappelant les premiers +<p>Après cet échange de phrases rappelant les premiers froissements de fer -de deux adversaires qui se tâtent, l'Allemand et le Français descendent -dans le poste et s'assoient face à face.</p> +de deux adversaires qui se tâtent, l'Allemand et le Français descendent +dans le poste et s'assoient face à face.</p> -<p>Le géographe reprend, en scandant ses paroles, comme s'il +<p>Le géographe reprend, en scandant ses paroles, comme s'il voulait -éliminer tout détail superflu.</p> +éliminer tout détail superflu.</p> -<p>—Les circonstances, vous le savez, capitaine, m'ont été -d'abord très -favorables, depuis le jour où vous me proposâtes cette lutte courtoise, -dont l'enjeu est la conquête du Pôle.</p> +<p>—Les circonstances, vous le savez, capitaine, m'ont été +d'abord très +favorables, depuis le jour où vous me proposâtes cette lutte courtoise, +dont l'enjeu est la conquête du Pôle.</p> -<p>«J'ai trouvé, dès le premier jour, un équipage, un navire -approvisionné -de braves compagnons prêts à m'accompagner... à tel point que j'ai pu, -grâce au concours d'incidents fortuits, gagner sur vous une année -entière.</p> +<p>«J'ai trouvé, dès le premier jour, un équipage, un navire +approvisionné +de braves compagnons prêts à m'accompagner... à tel point que j'ai pu, +grâce au concours d'incidents fortuits, gagner sur vous une année +entière.</p> -<p>—Je vous en félicite, Monsieur, et sans arrière-pensée.</p> +<p>—Je vous en félicite, Monsieur, et sans arrière-pensée.</p> <p>Pregel s'incline et continue:</p> <p>—Ce n'est pas tout: le printemps exceptionnel de 1887 me permit en -outre d'effectuer en chaloupe et en traîneau un voyage sans précédent +outre d'effectuer en chaloupe et en traîneau un voyage sans précédent jusqu'alors.</p> -<p>«C'est ainsi que, reprenant l'itinéraire de Lockwood, j'ai pu +<p>«C'est ainsi que, reprenant l'itinéraire de Lockwood, j'ai pu devancer -de beaucoup l'officier du <em>Signal-Corps</em>, et -remonter jusqu'à 86° 20′, -comme le prouvent les cairns élevés pendant ce voyage.</p> +de beaucoup l'officier du <i>Signal-Corps</i>, et +remonter jusqu'à 86° 20′, +comme le prouvent les cairns élevés pendant ce voyage.</p> -<p>—Vous avez obtenu là, Monsieur, un résultat magnifique.</p> +<p>—Vous avez obtenu là , Monsieur, un résultat magnifique.</p> -<p>«Trois degrés de plus que les expéditions américaine et +<p>«Trois degrés de plus que les expéditions américaine et anglaise!... -c'est admirable!... et je suis heureux, vraiment, d'avoir à combattre +c'est admirable!... et je suis heureux, vraiment, d'avoir à combattre un adversaire tel que vous.</p> -<p>«Je suis loin, quant à moi, de posséder, à mon actif, un tel +<p>«Je suis loin, quant à moi, de posséder, à mon actif, un tel chiffre de latitudes...</p> -<p>—Cependant la dérive...</p> +<p>—Cependant la dérive...</p> <p>—Voudriez-vous que je fisse entrer en ligne de compte cette translation -fortuite et forcée sur un radeau de glace?</p> +fortuite et forcée sur un radeau de glace?</p> -<p>—Ce serait votre droit, et alors nous serions «dead-heat», +<p>—Ce serait votre droit, et alors nous serions «dead-heat», comme disent -les Anglais, puisque le mouvement de rotation du pack nous a entraînés -au-dessus du 86e parallèle.</p> +les Anglais, puisque le mouvement de rotation du pack nous a entraînés +au-dessus du 86e parallèle.</p> -<p>—Je me contenterais à peu de frais, si j'assimilais à un voyage de -découvertes, cette course absolument stérile, qui ne m'a demandé ni +<p>—Je me contenterais à peu de frais, si j'assimilais à un voyage de +découvertes, cette course absolument stérile, qui ne m'a demandé ni risques, ni travail, ni fatigue.</p> -<p>«Je suis en quelque sorte resté immobile et la banquise a -évolué pour +<p>«Je suis en quelque sorte resté immobile et la banquise a +évolué pour moi...</p> -<p>«Donc, à vous, la gloire incontestée d'avoir parcouru et -réellement -trouvé des régions inconnues, jusqu'à présent inaccessibles.</p> +<p>«Donc, à vous, la gloire incontestée d'avoir parcouru et +réellement +trouvé des régions inconnues, jusqu'à présent inaccessibles.</p> -<p>«Ceci admis sans conteste, je vous écoute.</p> +<p>«Ceci admis sans conteste, je vous écoute.</p> <p>—Deux mots encore, je vous prie, sur ce voyage: ils se rattachent au sujet de ma visite.</p> -<p>«La chance, jusqu'alors si favorable, tourna bientôt contre +<p>«La chance, jusqu'alors si favorable, tourna bientôt contre moi.</p> -<p>«Mon compagnon tomba gravement malade et je fus atteint -moi-même -sérieusement; je perdis en outre ma chaloupe à vapeur qui fut broyée -dans les glaces, et je revins à grand'peine, épuisé, mourant, au -rendez-vous où je trouvai, par bonheur, la <em>Germania</em>.</p> +<p>«Mon compagnon tomba gravement malade et je fus atteint +moi-même +sérieusement; je perdis en outre ma chaloupe à vapeur qui fut broyée +dans les glaces, et je revins à grand'peine, épuisé, mourant, au +rendez-vous où je trouvai, par bonheur, la <i>Germania</i>.</p> -<p>«Vint l'hivernage.</p> +<p>«Vint l'hivernage.</p> -<p>«Mes hommes, bien que très vigoureux et professionnellement +<p>«Mes hommes, bien que très vigoureux et professionnellement endurcis au -froid, le supportèrent mal.</p> +froid, le supportèrent mal.</p> -<p>«Le navire, suffisamment aménagé pour une campagne de pêche, -même très -longue et très pénible, n'offrait pas les ressources d'un bâtiment -construit et agencé en vue d'un séjour prolongé aux régions +<p>«Le navire, suffisamment aménagé pour une campagne de pêche, +même très +longue et très pénible, n'offrait pas les ressources d'un bâtiment +construit et agencé en vue d'un séjour prolongé aux régions circumpolaires.</p> -<p>«Bref, nous souffrîmes rudement, au point qu'il y eut chez +<p>«Bref, nous souffrîmes rudement, au point qu'il y eut chez nous -plusieurs cas de congélation et de scorbut.</p> +plusieurs cas de congélation et de scorbut.</p> -<p>—Mais, interrompt généreusement d'Ambrieux, il fallait si vous +<p>—Mais, interrompt généreusement d'Ambrieux, il fallait si vous manquiez -de médicaments, de vivres ou d'effets d'habillement, vous adresser à +de médicaments, de vivres ou d'effets d'habillement, vous adresser à moi.</p> -<p>«Je me fusse fait un devoir de mettre au service de vos +<p>«Je me fusse fait un devoir de mettre au service de vos malades les ressources dont je disposais.</p> -<p>—Je n'y ai pas pensé! répond naïvement Pregel, indiquant ainsi +<p>—Je n'y ai pas pensé! répond naïvement Pregel, indiquant ainsi que, le -cas échéant, il eût été incapable d'un tel sentiment d'humanité.</p> +cas échéant, il eût été incapable d'un tel sentiment d'humanité.</p> -<p>«Maintenant, capitaine, veuillez me continuer, quelques +<p>«Maintenant, capitaine, veuillez me continuer, quelques minutes encore, votre bienveillante attention.</p> -<p>«Nous venons d'éprouver tous deux, un terrible désastre.</p> +<p>«Nous venons d'éprouver tous deux, un terrible désastre.</p> -<p>«Je suis sans navire... vous êtes sans provisions.</p> +<p>«Je suis sans navire... vous êtes sans provisions.</p> <p>—Qu'en savez-vous?</p> -<p>—N'ai-je point assisté à l'engloutissement de vos dépôts?</p> +<p>—N'ai-je point assisté à l'engloutissement de vos dépôts?</p> -<p>—Du moins ignorez-vous si je n'ai point à bord de quoi +<p>—Du moins ignorez-vous si je n'ai point à bord de quoi continuer la lutte.</p> <p>—Je suis certain du contraire.</p> -<p>«C'est à peine s'il vous reste pour attendre la débâcle et +<p>«C'est à peine s'il vous reste pour attendre la débâcle et gagner les -établissements danois.</p> +établissements danois.</p> <p>—Peu vous importe, Monsieur.</p> -<p>«Ceci est affaire à moi et me regarde seul.</p> +<p>«Ceci est affaire à moi et me regarde seul.</p> -<p>—J'y suis pourtant intéressé... plus peut-être que vous ne +<p>—J'y suis pourtant intéressé... plus peut-être que vous ne l'imaginez.</p> <p>—Expliquez-vous.</p> <p>—Il est bien certain que vous ne pouvez songer, dans de pareilles -circonstances, à continuer votre voyage au Pôle, et que vous comprenez +circonstances, à continuer votre voyage au Pôle, et que vous comprenez l'urgence d'un prompt retour en Europe, n'est-ce pas?...</p> <p>—Veuillez continuer, ajoute froidement le capitaine refusant de s'expliquer.</p> -<p>—Dans ce cas, reprend l'Allemand, j'ose espérer que vous +<p>—Dans ce cas, reprend l'Allemand, j'ose espérer que vous voudrez bien nous rapatrier.</p> -<p>—C'est là une obligation à laquelle je n'aurai garde de +<p>—C'est là une obligation à laquelle je n'aurai garde de manquer.</p> -<p>—Capitaine, je suis heureux de vous trouver si bien disposé... -veuillez croire à toute ma gratitude.</p> +<p>—Capitaine, je suis heureux de vous trouver si bien disposé... +veuillez croire à toute ma gratitude.</p> -<p>«Il est bien entendu que je ferai embarquer à votre bord la -quantité de -vivres largement nécessaire à vos hommes et aux miens, dès que la -température sera devenue propice à ce retour.</p> +<p>«Il est bien entendu que je ferai embarquer à votre bord la +quantité de +vivres largement nécessaire à vos hommes et aux miens, dès que la +température sera devenue propice à ce retour.</p> -<p>—Cela me paraît équitable.</p> +<p>—Cela me paraît équitable.</p> -<p>«Reste à fixer maintenant l'époque de l'appareillage.</p> +<p>«Reste à fixer maintenant l'époque de l'appareillage.</p> -<p>—Mais... aussitôt la débâcle arrivée.</p> +<p>—Mais... aussitôt la débâcle arrivée.</p> -<p>—Permettez: j'ai souscrit jusqu'à présent à toutes vos +<p>—Permettez: j'ai souscrit jusqu'à présent à toutes vos conditions, -laissez-moi introduire dans la transaction une clause à laquelle je +laissez-moi introduire dans la transaction une clause à laquelle je tiens essentiellement.</p> -<p>«La saison favorable aux explorations polaires commence à +<p>«La saison favorable aux explorations polaires commence à peine.</p> -<p>«Or vous devez penser que je ne suis pas venu jusqu'ici pour +<p>«Or vous devez penser que je ne suis pas venu jusqu'ici pour m'en retourner... bredouille.</p> @@ -14773,153 +14729,153 @@ retourner... bredouille.</p> <p>—C'est pourtant bien simple.</p> -<p>«Etant privés, vous de navire, moi de provisions, je ne puis +<p>«Etant privés, vous de navire, moi de provisions, je ne puis pas continuer mon exploration sans vous, mais vous ne pouvez pas rentrer en Europe sans moi.</p> -<p>«Je viens de m'engager à vous rapatrier; à votre tour +<p>«Je viens de m'engager à vous rapatrier; à votre tour fournissez-moi des -provisions en quantité suffisante pour me permettre de pousser une -reconnaissance vers l'extrême nord.</p> +provisions en quantité suffisante pour me permettre de pousser une +reconnaissance vers l'extrême nord.</p> -<p>«Ces provisions vous seront payées ce que vous voudrez.</p> +<p>«Ces provisions vous seront payées ce que vous voudrez.</p> -<p>—De cette façon, nous serions condamnés à un second hivernage.</p> +<p>—De cette façon, nous serions condamnés à un second hivernage.</p> -<p>—... Que nous passerions ensemble sur la goélette et -parfaitement à -l'abri des intempéries.</p> +<p>—... Que nous passerions ensemble sur la goélette et +parfaitement à +l'abri des intempéries.</p> -<p>«Quant à moi, je partirais sans délai pour le Pôle, avec la -moitié de -mon équipage, l'autre moitié resterait sur la <em>Gallia</em> +<p>«Quant à moi, je partirais sans délai pour le Pôle, avec la +moitié de +mon équipage, l'autre moitié resterait sur la <i>Gallia</i> dont le second prendrait le commandement, et vous seriez libre de vous installer de suite.</p> <p>—Mais, capitaine, mes hommes sont affaiblis... j'ai des malades... -sous des huttes de neige... sans médicaments, sans médecin.</p> +sous des huttes de neige... sans médicaments, sans médecin.</p> -<p>—Faites-les transporter ici; le docteur Gélin leur donnera ses +<p>—Faites-les transporter ici; le docteur Gélin leur donnera ses soins et -l'été achèvera bientôt leur guérison.</p> +l'été achèvera bientôt leur guérison.</p> -<p>—C'est que leur état est bien grave, et j'appréhende qu'un -séjour plus +<p>—C'est que leur état est bien grave, et j'appréhende qu'un +séjour plus long en pareil lieu ne les fasse infailliblement succomber.</p> -<p>«Capitaine, au nom de l'humanité, modifiez vos intentions... renoncez, -je vous on prie, à votre voyage, et consentez à appareiller aux +<p>«Capitaine, au nom de l'humanité, modifiez vos intentions... renoncez, +je vous on prie, à votre voyage, et consentez à appareiller aux premiers beaux jours.</p> <p>—Je ne puis, Monsieur, m'expliquer une pareille insistance.</p> -<p>«Vos hommes ne sont pas des femmelettes, que diable! et je ne +<p>«Vos hommes ne sont pas des femmelettes, que diable! et je ne comprends -guère qu'ils soient ainsi déprimés après une seule excursion.</p> +guère qu'ils soient ainsi déprimés après une seule excursion.</p> -<p>«N'auriez-vous pas un motif beaucoup plus personnel pour me +<p>«N'auriez-vous pas un motif beaucoup plus personnel pour me pousser de -la sorte à quitter les régions arctiques?</p> +la sorte à quitter les régions arctiques?</p> <p>—Mais...</p> -<p>—Par exemple, la crainte de perdre le bénéfice de votre +<p>—Par exemple, la crainte de perdre le bénéfice de votre victoire... -représentée par une marche en avant de trois degrés.</p> +représentée par une marche en avant de trois degrés.</p> -<p>—La question d'humanité... prime... vous pouvez m'en croire... +<p>—La question d'humanité... prime... vous pouvez m'en croire... les -autres... celles de... mon intérêt particulier, balbutie Pregel -embarrassé de se voir si parfaitement deviné.</p> +autres... celles de... mon intérêt particulier, balbutie Pregel +embarrassé de se voir si parfaitement deviné.</p> -<p>—Eh bien, qu'à cela ne tienne! réplique d'Ambrieux en -s'animant tout à +<p>—Eh bien, qu'à cela ne tienne! réplique d'Ambrieux en +s'animant tout à coup.</p> -<p>«Oui, je le répète, ma situation est précaire, mais la vôtre +<p>«Oui, je le répète, ma situation est précaire, mais la vôtre l'est -encore plus... car, si vous avez le gain de la première campagne, il +encore plus... car, si vous avez le gain de la première campagne, il vous est interdit de profiter de votre triomphe.</p> -<p>«Au lieu d'éterniser un débat stérile et de chercher les -petits côtés -d'une grande chose avec une ténacité indigne de gens comme nous, +<p>«Au lieu d'éterniser un débat stérile et de chercher les +petits côtés +d'une grande chose avec une ténacité indigne de gens comme nous, faisons mieux.</p> -<p>«Renonçons loyalement à nos mutuels avantages, ou plutôt, +<p>«Renonçons loyalement à nos mutuels avantages, ou plutôt, mettons en -commun les éléments dont nous disposons.</p> +commun les éléments dont nous disposons.</p> -<p>«L'entreprise que nous poursuivons isolément est grandiose; sa -réussite -peut suffire à la gloire de deux hommes et de deux pays!</p> +<p>«L'entreprise que nous poursuivons isolément est grandiose; sa +réussite +peut suffire à la gloire de deux hommes et de deux pays!</p> -<p>«Puisque les circonstances paraissent en ordonner ainsi, +<p>«Puisque les circonstances paraissent en ordonner ainsi, faisons taire -nos rivalités, unissons nos forces, associons nos courages, cherchons +nos rivalités, unissons nos forces, associons nos courages, cherchons en -nous étayant l'un de l'autre la voie mystérieuse jusqu'alors +nous étayant l'un de l'autre la voie mystérieuse jusqu'alors inaccessible...</p> -<p>«En un mot, qu'une expédition franco-allemande s'en aille à la -conquête -du Pôle, et quand aura sonné l'heure du succès, offrons à nos patries -respectives cette gloire issue d'épreuves redoutables, de périls -mortels.»</p> +<p>«En un mot, qu'une expédition franco-allemande s'en aille à la +conquête +du Pôle, et quand aura sonné l'heure du succès, offrons à nos patries +respectives cette gloire issue d'épreuves redoutables, de périls +mortels.»</p> -<p>On croirait volontiers que ces généreuses paroles, toutes +<p>On croirait volontiers que ces généreuses paroles, toutes vibrantes -d'enthousiasme et de sincérité, pourraient vaguement dégeler le -géographe d'outre-Rhin.</p> +d'enthousiasme et de sincérité, pourraient vaguement dégeler le +géographe d'outre-Rhin.</p> <p>Ce serait une grave erreur.</p> <p>L'Allemand laisse tranquillement passer la tirade, et fixant sur son -interlocuteur un regard aigu, ajoute, après une pause:</p> +interlocuteur un regard aigu, ajoute, après une pause:</p> -<p>—Capitaine, en l'état présent des choses, je suis venu pour +<p>—Capitaine, en l'état présent des choses, je suis venu pour traiter une -affaire dont je crois vous avoir démontré l'urgence.</p> +affaire dont je crois vous avoir démontré l'urgence.</p> -<p>«Je m'en tiens là!... quelque honorable que puisse être votre +<p>«Je m'en tiens là !... quelque honorable que puisse être votre proposition.</p> -<p>«En conséquence, j'ai l'honneur de vous demander si je puis +<p>«En conséquence, j'ai l'honneur de vous demander si je puis compter sur un arrangement conclu dans les termes que vous savez.</p> -<p>—C'est-à-dire?...</p> +<p>—C'est-à -dire?...</p> -<p>—Rapatriement immédiat de l'expédition allemande, sans autre +<p>—Rapatriement immédiat de l'expédition allemande, sans autre condition -que de pourvoir aux besoins de votre personnel jusqu'à la débâcle, et +que de pourvoir aux besoins de votre personnel jusqu'à la débâcle, et si les circonstances le demandent, jusqu'au retour en Europe.</p> <p>—Ah! Monsieur, prenez garde!</p> -<p>«Votre insistance après mes loyales déclarations pourrait +<p>«Votre insistance après mes loyales déclarations pourrait devenir injurieuse.</p> -<p>—Loin de moi la pensée de vous manquer d'égards.</p> +<p>—Loin de moi la pensée de vous manquer d'égards.</p> -<p>«Mais, voyez-vous, en affaires, il est des occasions dont il +<p>«Mais, voyez-vous, en affaires, il est des occasions dont il faut savoir profiter.</p> -<p>«Je cherche, moi, à tirer d'une situation le parti le plus +<p>«Je cherche, moi, à tirer d'une situation le parti le plus avantageux.</p> -<p>—Alors, brisons là!</p> +<p>—Alors, brisons là !</p> -<p>«Je n'ai pas l'intention de me laisser exploiter, ni rançonner.</p> +<p>«Je n'ai pas l'intention de me laisser exploiter, ni rançonner.</p> <p>—C'est votre dernier mot?</p> @@ -14929,17 +14885,17 @@ avantageux.</p> <p>—Quoi?</p> -<p>—Que, la nécessité aidant, vous deveniez de meilleure +<p>—Que, la nécessité aidant, vous deveniez de meilleure composition.</p> <p>—Vous pourrez attendre longtemps!</p> -<p>—Moins peut-être que vous ne pensez...</p> +<p>—Moins peut-être que vous ne pensez...</p> -<p>«Voyez-vous, il n'est rien de tel que la faim pour amener les gens à -une plus saine appréciation des exigences de la vie...</p> +<p>«Voyez-vous, il n'est rien de tel que la faim pour amener les gens à +une plus saine appréciation des exigences de la vie...</p> -<p>«Vous êtes menacé à courte échéance de la famine... Je +<p>«Vous êtes menacé à courte échéance de la famine... Je saisirai le moment...</p> @@ -14948,302 +14904,302 @@ moment...</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-316.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Vous êtes menacé à courte échéance de +<div class="caption">Vous êtes menacé à courte échéance de la famine...</div> </div> <p>—... Psychologique!</p> -<p>«Nous connaissons cela, et vous n'avez pas le bénéfice de +<p>«Nous connaissons cela, et vous n'avez pas le bénéfice de l'invention.</p> -<p>«Ah! vous comptez, pour me réduire, sur la famine... cette +<p>«Ah! vous comptez, pour me réduire, sur la famine... cette mauvaise -conseillère des défaillances honteuses... des compromis déshonorants...</p> +conseillère des défaillances honteuses... des compromis déshonorants...</p> -<p>«Le moyen! monsieur l'Allemand, ne réussit pas toujours, et +<p>«Le moyen! monsieur l'Allemand, ne réussit pas toujours, et vous vous en apercevrez.</p> -<p>—Capitaine! vous serez seul responsable devant l'humanité des -souffrances qui vont s'abattre, par votre faute, sur les deux équipages.</p> +<p>—Capitaine! vous serez seul responsable devant l'humanité des +souffrances qui vont s'abattre, par votre faute, sur les deux équipages.</p> <p>—Par ma faute!... Vraiment!</p> -<p>«Quelle étrange logique vous enseignent donc vos philosophes!</p> +<p>«Quelle étrange logique vous enseignent donc vos philosophes!</p> -<p>«Mais, trêve de discussion!</p> +<p>«Mais, trêve de discussion!</p> -<p>«Vous prétendez employer vis-à-vis de moi le procédé national -cher à vos +<p>«Vous prétendez employer vis-à -vis de moi le procédé national +cher à vos tacticiens et qui pourrait se formuler ainsi: J'exige de vous telles, -telles et telles choses, parce que je crois être le plus fort... Je ne -donne rien en retour, parce que mon intérêt passe avant tout, et qu'il -serait absurde d'échanger quand on peut prendre... Allons, cédez de bon -gré... sinon le moment psychologique vous contraindra tôt ou tard et -l'humanité vous reprochera les malheurs occasionnés par votre -résistance...</p> +telles et telles choses, parce que je crois être le plus fort... Je ne +donne rien en retour, parce que mon intérêt passe avant tout, et qu'il +serait absurde d'échanger quand on peut prendre... Allons, cédez de bon +gré... sinon le moment psychologique vous contraindra tôt ou tard et +l'humanité vous reprochera les malheurs occasionnés par votre +résistance...</p> -<p>«Eh bien, non! Monsieur.</p> +<p>«Eh bien, non! Monsieur.</p> -<p>«Ici le procédé n'est pas de mise...</p> +<p>«Ici le procédé n'est pas de mise...</p> -<p>«Un navire n'est pas comme une ville qu'on affame... car il +<p>«Un navire n'est pas comme une ville qu'on affame... car il n'abrite -pas des bouches inutiles et des êtres débiles qui ne trouvent pas grâce -devant votre hypocrite férocité.</p> +pas des bouches inutiles et des êtres débiles qui ne trouvent pas grâce +devant votre hypocrite férocité.</p> -<p>«La ville capitule quand les mères voient agoniser leurs +<p>«La ville capitule quand les mères voient agoniser leurs enfants.</p> -<p>«Le navire porte des hommes qui savent souffrir et mourir +<p>«Le navire porte des hommes qui savent souffrir et mourir quand l'honneur le commande.</p> -<p>«Et puis, nous autres marins, nous avons une tradition.</p> +<p>«Et puis, nous autres marins, nous avons une tradition.</p> -<p>«On ne se rend pas!</p> +<p>«On ne se rend pas!</p> -<p>«Adieu! et souvenez-vous de mes dernières paroles.»</p> +<p>«Adieu! et souvenez-vous de mes dernières paroles.»</p> <h3><a name="II-X" id="II-X">X</a></h3> <div class="cdesc">Logique allemande.—Quelques petits mensonges diplomatiques.—Indignation -généreuse du maître d'équipage.—Energique résolution.—Derniers -préparatifs.—Suprême ressource.—La flottille halée sur les +généreuse du maître d'équipage.—Energique résolution.—Derniers +préparatifs.—Suprême ressource.—La flottille halée sur les glaces.—Devant les eaux libres.—Pillards.—Lugubre besogne.—Occlusion -des panneaux.—Dernier salut.—Pavillon cloué au grand mât.—Encore un +des panneaux.—Dernier salut.—Pavillon cloué au grand mât.—Encore un regard.—L'explosion.</div> -<p>Meinherr Pregel s'était retiré très mortifié, sans doute, mais +<p>Meinherr Pregel s'était retiré très mortifié, sans doute, mais nullement -découragé.</p> +découragé.</p> -<p>Certes, il n'avait pas compté que le capitaine d'Ambrieux se +<p>Certes, il n'avait pas compté que le capitaine d'Ambrieux se rendrait de -prime abord à ses raisons, bonnes ou mauvaises, plutôt mauvaises que -bonnes. Et s'il avait accompli cette démarche aussitôt après le -désastre, c'était plutôt par acquit de conscience, pour informer +prime abord à ses raisons, bonnes ou mauvaises, plutôt mauvaises que +bonnes. Et s'il avait accompli cette démarche aussitôt après le +désastre, c'était plutôt par acquit de conscience, pour informer l'officier de ses intentions et lui faire ainsi pressentir la conduite -qu'il pensait dorénavant tenir à son égard.</p> +qu'il pensait dorénavant tenir à son égard.</p> -<p>Ce dernier, pressé par la disette, n'eût pas manqué, +<p>Ce dernier, pressé par la disette, n'eût pas manqué, croyait-il, de lui -demander, après un temps plus ou moins long, des vivres et Pregel était -bien aise qu'il connût préalablement la condition «sine quâ non» d'un +demander, après un temps plus ou moins long, des vivres et Pregel était +bien aise qu'il connût préalablement la condition «sine quâ non» d'un approvisionnement.</p> -<p>Sans doute, il avait regimbé. Mais quel homme, dans sa -position n'eût -pas protesté de toutes ses forces, à l'idée d'abandonner une lutte à -peine commencée, pour devenir l'humble convoyeur du rival victorieux.</p> +<p>Sans doute, il avait regimbé. Mais quel homme, dans sa +position n'eût +pas protesté de toutes ses forces, à l'idée d'abandonner une lutte à +peine commencée, pour devenir l'humble convoyeur du rival victorieux.</p> -<p>L'essentiel était donc de poser les préliminaires d'une +<p>L'essentiel était donc de poser les préliminaires d'une transaction, et -ces préliminaires une fois établis, attendre patiemment que la famine +ces préliminaires une fois établis, attendre patiemment que la famine rendit l'adversaire plus maniable.</p> -<p>—Bah! se disait-il pendant que son traîneau l'emmenait à toute +<p>—Bah! se disait-il pendant que son traîneau l'emmenait à toute vitesse, il capitulera!</p> -<p>«Ces belles déclarations, ces phrases sonores, ces ripostes -indignées... tout cela, c'est de la fanfaronnade.</p> +<p>«Ces belles déclarations, ces phrases sonores, ces ripostes +indignées... tout cela, c'est de la fanfaronnade.</p> -<p>«Un homme, placé devant cette alternative: manger ou crever de +<p>«Un homme, placé devant cette alternative: manger ou crever de faim, -vivre ou mourir, n'hésitera jamais.</p> +vivre ou mourir, n'hésitera jamais.</p> -<p>«Et je verrai, au moment de la débâcle, mon rodomont de -Français, venir +<p>«Et je verrai, au moment de la débâcle, mon rodomont de +Français, venir piteusement solliciter ce qu'il vient de refuser.</p> -<p>«Pardieu! je sais attendre, et j'attendrai!...</p> +<p>«Pardieu! je sais attendre, et j'attendrai!...</p> -<p>«Je serai, d'ailleurs, bon prince et je n'abuserai pas de la -situation... ce sera bien assez d'en user.»</p> +<p>«Je serai, d'ailleurs, bon prince et je n'abuserai pas de la +situation... ce sera bien assez d'en user.»</p> -<p>Et meinherr Pregel, rasséréné par cette agréable perspective, +<p>Et meinherr Pregel, rasséréné par cette agréable perspective, rallia son -campement où l'attendait, sous les maisons de neige, son personnel à -demi gelé.</p> +campement où l'attendait, sous les maisons de neige, son personnel à +demi gelé.</p> -<p>Du reste, malgré la rigueur des éléments, on chercherait en +<p>Du reste, malgré la rigueur des éléments, on chercherait en vain ces -malades impudemment signalés à la commisération de l'officier français.</p> +malades impudemment signalés à la commisération de l'officier français.</p> -<p>On trouverait bien un certain nombre de nez enluminés par +<p>On trouverait bien un certain nombre de nez enluminés par d'anciennes -gelures, des mains gonflées par d'énormes abcès; mais les marins de la -<em>Gallia</em> sont dans le même cas.</p> +gelures, des mains gonflées par d'énormes abcès; mais les marins de la +<i>Gallia</i> sont dans le même cas.</p> -<p>Pour les congélations graves et le scorbut, néant.</p> +<p>Pour les congélations graves et le scorbut, néant.</p> -<p>Donc le géographe a sciemment empiré la situation, pour +<p>Donc le géographe a sciemment empiré la situation, pour colorer d'un -prétexte humanitaire son ultimatum de voyageur égoïste autant +prétexte humanitaire son ultimatum de voyageur égoïste autant qu'exigeant.</p> -<p>Pendant ce temps, l'officier français, voyant qu'il ne peut -rien espérer -d'un tel personnage qui réprouve à plaisir les généreuses traditions +<p>Pendant ce temps, l'officier français, voyant qu'il ne peut +rien espérer +d'un tel personnage qui réprouve à plaisir les généreuses traditions des -marins de tous pays, a rassemblé ses gens.</p> +marins de tous pays, a rassemblé ses gens.</p> <p>Il va leur communiquer les termes de l'entretien, leur expliquer les -motifs de son refus, quand le maître d'équipage, Guénic Trégastel, se -lève, retire son bonnet et pousse deux ou trois: hum!... hum!... +motifs de son refus, quand le maître d'équipage, Guénic Trégastel, se +lève, retire son bonnet et pousse deux ou trois: hum!... hum!... sonores -pour aider à l'éclosion des paroles.</p> +pour aider à l'éclosion des paroles.</p> -<p>Ses camarades, très graves, recueillis, l'écoutent, +<p>Ses camarades, très graves, recueillis, l'écoutent, fraternellement -mêlés aux membres de l'état-major qui semblent approuver d'avance.</p> +mêlés aux membres de l'état-major qui semblent approuver d'avance.</p> -<p>—Or donc, pardon excuse, capitaine, si je me prends comme ça +<p>—Or donc, pardon excuse, capitaine, si je me prends comme ça de filer -mon loch sans que le chef de quart ait commandé la manœuvre.</p> +mon loch sans que le chef de quart ait commandé la manœuvre.</p> -<p>«Mais, je parle censément au nom de l'équipage pour vous +<p>«Mais, je parle censément au nom de l'équipage pour vous affirmer que c't' Allemand de malheur est un rat de cambuse, un gredin de la pus -pire... un pirate étoilé, indigne du nom de matelot.</p> +pire... un pirate étoilé, indigne du nom de matelot.</p> -<p>—C'est un simple géographe, mon cher Guénic, interrompt en +<p>—C'est un simple géographe, mon cher Guénic, interrompt en souriant le capitaine.</p> -<p>—Comme qui dirait un terrien de la mauvaise espèce...</p> +<p>—Comme qui dirait un terrien de la mauvaise espèce...</p> -<p>«J'en suis heureux pour ceux de la flotte.</p> +<p>«J'en suis heureux pour ceux de la flotte.</p> -<p>«La fin finale de la chose, capitaine, c'est que nous avons +<p>«La fin finale de la chose, capitaine, c'est que nous avons entendu, -sans le vouloir, tout ce que vous a raconté ce failli gabier de -poulaine, rapport à la chose de le ramener en Europe lui et toute sa -sacrée séquelle de cancrelats...</p> +sans le vouloir, tout ce que vous a raconté ce failli gabier de +poulaine, rapport à la chose de le ramener en Europe lui et toute sa +sacrée séquelle de cancrelats...</p> -<p>«Dont qu'y faudrait renoncer à planter les couleurs là-bas, au +<p>«Dont qu'y faudrait renoncer à planter les couleurs là -bas, au pivot du monde, ousque personne n'a pu arriver.</p> -<p>«Bon sang!... bon Dieu!... ce que ça nous déralinguait la +<p>«Bon sang!... bon Dieu!... ce que ça nous déralinguait la fressure de ne pas pouvoir lui suiffer ses manœuvres dormantes.</p> -<p>«Mais, bref là-dessus! Vous lui avez parlé en vrai matelot du +<p>«Mais, bref là -dessus! Vous lui avez parlé en vrai matelot du pays de -France, et, dame! vos paroles nous ont réchauffé le cœur.</p> +France, et, dame! vos paroles nous ont réchauffé le cœur.</p> -<p>«Foi d'homme et de Breton, capitaine, ça m'a sauté dans la +<p>«Foi d'homme et de Breton, capitaine, ça m'a sauté dans la poitrine, -quand vous lui avez dit: «Et puis, nous autres marins, nous avons une -tradition: on ne se rend pas!»</p> +quand vous lui avez dit: «Et puis, nous autres marins, nous avons une +tradition: on ne se rend pas!»</p> <p>—Non!... jamais!... rugissent d'une seule voix les matelots -enthousiasmés.</p> +enthousiasmés.</p> -<p>—C'est pour ça, capitaine, que moi, le plus ancien du bord, je +<p>—C'est pour ça, capitaine, que moi, le plus ancien du bord, je viens vous dire au nom de tout un chacun: Ponantais, Mokos, ou Parisiens: comptez sur nous.</p> -<p>«Qu'y s'agisse d'endurer le froid, la faim, la maladie et tout +<p>«Qu'y s'agisse d'endurer le froid, la faim, la maladie et tout le -tremblement des misères... de faire sauter ce fier navire que nous +tremblement des misères... de faire sauter ce fier navire que nous aimons comme la patrie, ou de laisser nos os dans le pays des glaces, nous vous suivrons partout!...</p> -<p>«Dans une croisière comme celle-ci, il faut plus que de la -discipline... il faut du dévouement.</p> +<p>«Dans une croisière comme celle-ci, il faut plus que de la +discipline... il faut du dévouement.</p> -<p>«Capitaine! le nôtre ne vous manquera jamais...</p> +<p>«Capitaine! le nôtre ne vous manquera jamais...</p> -<p>«Pas vrai, les autres... c'est à la vie, à la mort!...</p> +<p>«Pas vrai, les autres... c'est à la vie, à la mort!...</p> -<p>—A la vie! à la mort!» crient les marins en levant la main, +<p>—A la vie! à la mort!» crient les marins en levant la main, comme pour attester par un serment ce solennel engagement.</p> <p>Emu de cette rude et vaillante profession de foi, le capitaine serre la -main du vieux maître et ajoute.</p> +main du vieux maître et ajoute.</p> -<p>—Merci, Guénic!... merci, matelots... mes camarades... mes +<p>—Merci, Guénic!... merci, matelots... mes camarades... mes amis.</p> -<p>«J'allais vous consulter en vue des mesures à prendre, car +<p>«J'allais vous consulter en vue des mesures à prendre, car l'avenir est sombre.</p> -<p>«Mais, puisque vous m'offrez spontanément votre concours... +<p>«Mais, puisque vous m'offrez spontanément votre concours... puisque vous repoussez avec indignation tout compromis avec ces gens qui nous -traitent en ennemis, je n'ai qu'un mot à dire:</p> +traitent en ennemis, je n'ai qu'un mot à dire:</p> -<p>«J'accepte vos dévouements au nom de la patrie.</p> +<p>«J'accepte vos dévouements au nom de la patrie.</p> -<p>«En avant, matelots! En avant pour la France!</p> +<p>«En avant, matelots! En avant pour la France!</p> -<p>«Et maintenant, à l'œuvre!»</p> +<p>«Et maintenant, à l'œuvre!»</p> -<p>... Il est à peine trois heures après midi. En homme +<p>... Il est à peine trois heures après midi. En homme connaissant la valeur du temps, le capitaine s'empresse de mettre en mouvement -l'équipage dont chaque homme reçoit une tâche bien définie.</p> +l'équipage dont chaque homme reçoit une tâche bien définie.</p> -<p>Pour commencer, la chaloupe est enlevée de dessus le pont, et -placée sur -la banquise. L'hélice et le gouvernail étant retirés, huit hommes -s'attellent aux bricoles crochées par son avant et tirent de toutes -leurs forces. L'embarcation obéit sans peine et glisse avec facilité +<p>Pour commencer, la chaloupe est enlevée de dessus le pont, et +placée sur +la banquise. L'hélice et le gouvernail étant retirés, huit hommes +s'attellent aux bricoles crochées par son avant et tirent de toutes +leurs forces. L'embarcation obéit sans peine et glisse avec facilité sur la couche de neige.</p> <p>—Bravo! dit le second qui surveille la manœuvre.</p> -<p>«Capitaine! j'avais raison.</p> +<p>«Capitaine! j'avais raison.</p> -<p>«Nous pourrons la traîner avec l'aide des chiens quand elle +<p>«Nous pourrons la traîner avec l'aide des chiens quand elle sera -approvisionnée et pourvue de son moteur.</p> +approvisionnée et pourvue de son moteur.</p> -<p>Le moteur, c'est la batterie d'accumulateurs enfermée dans la +<p>Le moteur, c'est la batterie d'accumulateurs enfermée dans la cale et -qui a servi jusqu'alors au transport des forces, et fourni l'éclairage.</p> +qui a servi jusqu'alors au transport des forces, et fourni l'éclairage.</p> -<p>Les appareils sont transportés dans la chaloupe et -soigneusement arrimés +<p>Les appareils sont transportés dans la chaloupe et +soigneusement arrimés sous le pont mobile recouvrant la partie basse de la coque.</p> <p>Les armes, la pharmacie, les instruments de navigation, les cartes, -quelques volumes traitant des régions polaires, la tente, les +quelques volumes traitant des régions polaires, la tente, les fourrures, le tabac, des outils, deux lampes, de l'alcool et quelques provisions de -réserve complètent le chargement de la chaloupe.</p> +réserve complètent le chargement de la chaloupe.</p> -<p>Comme elle doit transporter, en outre, l'équipage tout entier, +<p>Comme elle doit transporter, en outre, l'équipage tout entier, sauf -incidents ou modifications ultérieures, on a ménagé l'emplacement de -façon à éviter l'encombrement.</p> +incidents ou modifications ultérieures, on a ménagé l'emplacement de +façon à éviter l'encombrement.</p> -<p>Pendant que s'accomplissent, avec une hâte fiévreuse tous ces -préparatifs, le capitaine a inspecté, du haut du grand mât resté seul +<p>Pendant que s'accomplissent, avec une hâte fiévreuse tous ces +préparatifs, le capitaine a inspecté, du haut du grand mât resté seul debout, l'espace environnant.</p> <p>Satisfait de cet examen, il part avec deux hommes sur la banquise, -parcourt presque en droite ligne douze à quinze cents mètres, et +parcourt presque en droite ligne douze à quinze cents mètres, et revient -enchanté.</p> +enchanté.</p> -<p>—Docteur, dit-il à voix basse, tout nous favorise aujourd'hui.</p> +<p>—Docteur, dit-il à voix basse, tout nous favorise aujourd'hui.</p> <div class="illu"> @@ -15255,164 +15211,164 @@ aujourd'hui</div> </div> -<p>«Il y a là-bas les eaux libres!</p> +<p>«Il y a là -bas les eaux libres!</p> <p>—Pas possible!</p> <p>—Je vous l'affirme.</p> -<p>Le courant est assez fort, mais grâce à lui la glace ne se +<p>Le courant est assez fort, mais grâce à lui la glace ne se forme plus.</p> <p>—Bravo!</p> -<p>—En outre, l'ancien chenal pratiqué jadis dans le pack, est +<p>—En outre, l'ancien chenal pratiqué jadis dans le pack, est couvert -d'une glace unie qui va nous faciliter singulièrement le traînage.</p> +d'une glace unie qui va nous faciliter singulièrement le traînage.</p> -<p>—C'est fort heureux, car je me demande s'il eût été possible +<p>—C'est fort heureux, car je me demande s'il eût été possible de haler -la chaloupe aussi pesamment chargée.</p> +la chaloupe aussi pesamment chargée.</p> -<p>—Je suis rassuré sur la facilité relative de cette opération.</p> +<p>—Je suis rassuré sur la facilité relative de cette opération.</p> -<p>«Que font nos hommes?</p> +<p>«Que font nos hommes?</p> <p>—Ils travaillent avec acharnement au fractionnement des vivres qui vont -être répartis dans les embarcations.</p> +être répartis dans les embarcations.</p> <p>—A merveille!</p> -<p>«Il faut que tout soit prêt d'ici vingt-quatre heures.</p> +<p>«Il faut que tout soit prêt d'ici vingt-quatre heures.</p> -<p>—Oh! nous serons parés avant.»</p> +<p>—Oh! nous serons parés avant.»</p> -<p>La <em>Gallia</em> dispose, on s'en souvient, +<p>La <i>Gallia</i> dispose, on s'en souvient, d'embarcations nombreuses, -notamment trois vastes baleinières et un grand bateau plat, long de +notamment trois vastes baleinières et un grand bateau plat, long de sept -mètres, léger au point de pouvoir être porté par six hommes, et d'une -stabilité parfaite.</p> +mètres, léger au point de pouvoir être porté par six hommes, et d'une +stabilité parfaite.</p> -<p>Les baleinières numéro 1 et numéro 2 reçoivent les provisions -échappées -au désastre. C'est-à-dire environ quatre mille rations. A peine de quoi -vivre soixante-dix jours, étant donné que l'expédition compte vingt -hommes, y compris Oûgiouk.</p> +<p>Les baleinières numéro 1 et numéro 2 reçoivent les provisions +échappées +au désastre. C'est-à -dire environ quatre mille rations. A peine de quoi +vivre soixante-dix jours, étant donné que l'expédition compte vingt +hommes, y compris Oûgiouk.</p> -<p>La baleinière numéro 3 transportera les traîneaux et +<p>La baleinière numéro 3 transportera les traîneaux et l'approvisionnement -de la meute. Du poisson sec apporté de Julianeshaab. La nourriture +de la meute. Du poisson sec apporté de Julianeshaab. La nourriture habituelle des chiens groenlandais.</p> <p>Ces derniers prendront place avec le Grand-Phoque dans le bateau plat, -que sa forme rend à peu près insubmersible. Ces passagers un peu +que sa forme rend à peu près insubmersible. Ces passagers un peu turbulents n'incommoderont pas les hommes d'un voisinage parfois encombrant, et ne risqueront pas de faire chavirer un des bateaux -contenant la suprême ressource des voyageurs.</p> +contenant la suprême ressource des voyageurs.</p> <p>Comme l'a fait observer le docteur au capitaine, les marins s'emploient -de si bon cœur, que l'arrimage est terminé au bout de six heures.</p> +de si bon cœur, que l'arrimage est terminé au bout de six heures.</p> -<p>—Une économie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique +<p>—Une économie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique et -poignante préoccupation est d'assurer la vie matérielle de chacun, et +poignante préoccupation est d'assurer la vie matérielle de chacun, et de -ménager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si -précaires.</p> +ménager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si +précaires.</p> -<p>Enfin, tout est prêt, en prévision d'un départ mystérieux vers -l'Océan -libre que l'on entend briser, là-bas, sur les flancs abrupts de la +<p>Enfin, tout est prêt, en prévision d'un départ mystérieux vers +l'Océan +libre que l'on entend briser, là -bas, sur les flancs abrupts de la banquise.</p> -<p>Nul ne soupçonne encore le plan du capitaine, toujours correct +<p>Nul ne soupçonne encore le plan du capitaine, toujours correct et -profondément affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste.</p> +profondément affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste.</p> -<p>On pressent vaguement une résolution désespérée, un de ces +<p>On pressent vaguement une résolution désespérée, un de ces terribles -coups de tête habituels à nos marins, quand ils sont acculés à ces -cruelles nécessités si fréquentes dans la carrière des gens de mer.</p> +coups de tête habituels à nos marins, quand ils sont acculés à ces +cruelles nécessités si fréquentes dans la carrière des gens de mer.</p> -<p>L'officier erre comme une âme en peine sur le navire offrant +<p>L'officier erre comme une âme en peine sur le navire offrant le -spectacle d'un désordre inouï. On dirait qu'une horde de forbans s'est -abattue sur la pauvre goélette, jonchée, de la cale au pont de choses -disparates, abandonnées pêle-mêle comme inutiles aux voyageurs, ou trop +spectacle d'un désordre inouï. On dirait qu'une horde de forbans s'est +abattue sur la pauvre goélette, jonchée, de la cale au pont de choses +disparates, abandonnées pêle-mêle comme inutiles aux voyageurs, ou trop encombrantes pour la flottille.</p> -<p>Que de trésors, rassemblés jadis avec tant de prévoyance et de -sollicitude! que d'engins précieux qui furent parfois de si puissants +<p>Que de trésors, rassemblés jadis avec tant de prévoyance et de +sollicitude! que d'engins précieux qui furent parfois de si puissants auxiliaires! que d'objets essentiels dont la privation va devenir si -rude, épars lugubrement dans une promiscuité navrante et désolée.</p> +rude, épars lugubrement dans une promiscuité navrante et désolée.</p> -<p>Les hommes, debout sur la glace, près des embarcations, +<p>Les hommes, debout sur la glace, près des embarcations, gardent un -silence attristé, se demandent quelle scène poignante et grandiose ils +silence attristé, se demandent quelle scène poignante et grandiose ils vont contempler.</p> -<p>Le capitaine est descendu dans l'intérieur du navire, comme +<p>Le capitaine est descendu dans l'intérieur du navire, comme s'il ne -pouvait se résoudre à rejoindre l'équipage, peut-être pour cacher son -émotion.</p> +pouvait se résoudre à rejoindre l'équipage, peut-être pour cacher son +émotion.</p> <p>Il remonte au bout de dix minutes en murmurant:</p> <p>—Non!... pas encore!</p> -<p>Il enfile l'échelle, larguée pour faciliter le va-et-vient, et +<p>Il enfile l'échelle, larguée pour faciliter le va-et-vient, et s'adresse au second:</p> -<p>—C'est paré, Berchou?</p> +<p>—C'est paré, Berchou?</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>—Eh bien! à votre poste pour le halage de la chaloupe.</p> +<p>—Eh bien! à votre poste pour le halage de la chaloupe.</p> -<p>Quinze hommes passent la bricole sur leur épaule et portent +<p>Quinze hommes passent la bricole sur leur épaule et portent tout leur -effort sur une autre amarre crochée près de la première.</p> +effort sur une autre amarre crochée près de la première.</p> -<p>Le second, le lieutenant et le docteur, armés de pics et de +<p>Le second, le lieutenant et le docteur, armés de pics et de barres, -partent pour débarrasser la voie; le capitaine surveille la manœuvre.</p> +partent pour débarrasser la voie; le capitaine surveille la manœuvre.</p> <p>—Attention!</p> -<p>«Hisse!... oh!... hisse là!...</p> +<p>«Hisse!... oh!... hisse là !...</p> -<p>Le fouet d'Oûgiouk détone comme une carabine, les chiens +<p>Le fouet d'Oûgiouk détone comme une carabine, les chiens tendent le cou et roidissent les pattes, les hommes se cambrent -en avant, contractent leurs muscles et répètent avec un sifflement +en avant, contractent leurs muscles et répètent avec un sifflement convulsif:</p> -<p>—Hisse!... oh!... hisse là!...</p> +<p>—Hisse!... oh!... hisse là !...</p> -<p>La chaloupe subitement déhalée, glisse lentement sur les +<p>La chaloupe subitement déhalée, glisse lentement sur les patins de bois dont sa quille est sagement garnie, et s'avance avec un froissement doux -sur la neige tassée.</p> +sur la neige tassée.</p> -<p>En dépit de sa masse énorme, elle se déplace avec une vitesse -relativement considérable, grâce à la vigueur de son moteur animé, -grâce -aussi à l'état de l'ancien chenal heureusement exempt d'aspérités.</p> +<p>En dépit de sa masse énorme, elle se déplace avec une vitesse +relativement considérable, grâce à la vigueur de son moteur animé, +grâce +aussi à l'état de l'ancien chenal heureusement exempt d'aspérités.</p> -<p>Au bout de cinq minutes, elle a parcouru cent mètres.</p> +<p>Au bout de cinq minutes, elle a parcouru cent mètres.</p> <p>—Halte! Reposez-vous un instant, mes amis.</p> <p>Allons, cela va mieux qu'on ne l'avait craint au premier abord.</p> -<p>Maintenant, chacun est sûr de réussir. Les pipes sont -allumées. Un nuage +<p>Maintenant, chacun est sûr de réussir. Les pipes sont +allumées. Un nuage odorant enveloppe la petite troupe et fait tousser les chiens, quand retentit pour la seconde fois le commandement de: Hisse!</p> @@ -15421,190 +15377,190 @@ le tuyau, un de ces petits airs guillerets dont s'accompagnent les marins quand ils virent au cabestan.</p> -<p>Cinq minutes après, nouvelle halte et ainsi de suite, pendant +<p>Cinq minutes après, nouvelle halte et ainsi de suite, pendant soixante-quinze minutes, exactement.</p> -<p>La chaloupe est à quinze cents mètres du navire, et à dix +<p>La chaloupe est à quinze cents mètres du navire, et à dix brasses de la -cassure verticale terminant le pack. Au loin, à perte de vue s'étendent -les flots verdâtres, sur lesquels errent comme des fantômes, des +cassure verticale terminant le pack. Au loin, à perte de vue s'étendent +les flots verdâtres, sur lesquels errent comme des fantômes, des milliers d'icebergs.</p> -<p>Ah! si la goélette n'était pas scellée là-bas, peut-être pour +<p>Ah! si la goélette n'était pas scellée là -bas, peut-être pour de longs -mois, et qui sait! peut-être pour toujours, comme autrefois le -<em>Tégetthoff</em>!...</p> +mois, et qui sait! peut-être pour toujours, comme autrefois le +<i>Tégetthoff</i>!...</p> -<p>Mais, pas de récrimination! au travail!</p> +<p>Mais, pas de récrimination! au travail!</p> -<p>Quatre hommes sont désignés pour garder la chaloupe, en cas +<p>Quatre hommes sont désignés pour garder la chaloupe, en cas d'une rupture sans doute improbable de la glace, mais enfin, on ne saurait -jamais avoir trop de précautions.</p> +jamais avoir trop de précautions.</p> -<p>Les autres se débarrassent de la bricole, et retournent au +<p>Les autres se débarrassent de la bricole, et retournent au navire, suivis des chiens qui, mis en haleine par cette course, gambadent avec -des jappements éperdus.</p> +des jappements éperdus.</p> -<p>Après le halage de la chaloupe, celui des baleinières n'est +<p>Après le halage de la chaloupe, celui des baleinières n'est plus qu'un -jeu. A tel point qu'il est très facile d'en transporter deux en même -temps; une traînée par les matelots, et l'autre par les chiens.</p> +jeu. A tel point qu'il est très facile d'en transporter deux en même +temps; une traînée par les matelots, et l'autre par les chiens.</p> <p>En outre, ce second voyage ne dure que quarante minutes, au grand -contentement du capitaine, qui semble maintenant avoir hâte de partir.</p> +contentement du capitaine, qui semble maintenant avoir hâte de partir.</p> -<p>Deux heures se sont écoulées depuis le premier commandement de +<p>Deux heures se sont écoulées depuis le premier commandement de hisse!</p> -<p>Au troisième voyage, les matelots arrivés à cinq cents mètres -à peine de -la <em>Gallia</em> ne peuvent retenir une exclamation de -fureur, à l'aspect de -formes noires, vaguant sur le pont laissé désert.</p> +<p>Au troisième voyage, les matelots arrivés à cinq cents mètres +à peine de +la <i>Gallia</i> ne peuvent retenir une exclamation de +fureur, à l'aspect de +formes noires, vaguant sur le pont laissé désert.</p> <p>—Gredins!... pillards!... voleurs!... sales corbeaux de Prusse!... et -autres aménités du même goût échappent aux Français qui bondissent le +autres aménités du même goût échappent aux Français qui bondissent le revolver au poing.</p> -<p>—Halte! s'écrie d'une voix retentissante le capitaine.</p> +<p>—Halte! s'écrie d'une voix retentissante le capitaine.</p> <p>Telle est la force et la discipline chez les gens de mer, que chacun -s'arrête soudain, sans un mot, sans un geste.</p> +s'arrête soudain, sans un mot, sans un geste.</p> <p>Et pourtant, la tentation est vive de traiter comme ils le -méritent ces -intrus qui, se croyant déjà en pays conquis, profitent de son abandon -momentané pour violer le fier navire.</p> +méritent ces +intrus qui, se croyant déjà en pays conquis, profitent de son abandon +momentané pour violer le fier navire.</p> -<p>Du reste, ils n'attendent pas le châtiment mérité par leur +<p>Du reste, ils n'attendent pas le châtiment mérité par leur impudence, -car on les voit détaler, à toutes jambes, à l'aspect du peloton dont +car on les voit détaler, à toutes jambes, à l'aspect du peloton dont ils -entendent les malédictions.</p> +entendent les malédictions.</p> -<p>Il ne reste plus à haler que le grand canot et la baleinière.</p> +<p>Il ne reste plus à haler que le grand canot et la baleinière.</p> -<p>Les hommes vont s'atteler une dernière fois quand d'un geste +<p>Les hommes vont s'atteler une dernière fois quand d'un geste le -capitaine les arrête.</p> +capitaine les arrête.</p> -<p>—Tout le monde à bord, dit-il sourdement et en devenant très -pâle.</p> +<p>—Tout le monde à bord, dit-il sourdement et en devenant très +pâle.</p> -<p>Puis il ajoute, quand chacun fut rangé au pied du grand mât:</p> +<p>Puis il ajoute, quand chacun fut rangé au pied du grand mât:</p> -<p>—Viens avec moi, Guénic.</p> +<p>—Viens avec moi, Guénic.</p> -<p>Suivi du maître, il disparaît pendant cinq minutes, et +<p>Suivi du maître, il disparaît pendant cinq minutes, et remonte, suivi du vieux marin portant un marteau et des pointes.</p> <p>—Maintenant, cloue le panneau... solidement.</p> -<p>Guénic enfonce à tour de bras les tiges de fer dans un lourd +<p>Guénic enfonce à tour de bras les tiges de fer dans un lourd madrier qui -bouche complètement l'ouverture.</p> +bouche complètement l'ouverture.</p> -<p>Interdits malgré leur vaillance éprouvée, les marins +<p>Interdits malgré leur vaillance éprouvée, les marins frissonnent en -entendant ces coups sourds se répercuter au loin, comme si le maître +entendant ces coups sourds se répercuter au loin, comme si le maître fermait pour jamais un immense cercueil.</p> -<p>Quand il eut achevé cette étrange et sinistre besogne, le +<p>Quand il eut achevé cette étrange et sinistre besogne, le capitaine lui dit encore:</p> -<p>—Amène le pavillon.</p> +<p>—Amène le pavillon.</p> -<p>La grande enseigne avait été hissée le matin même, et était -restée -ferlée à la corne.</p> +<p>La grande enseigne avait été hissée le matin même, et était +restée +ferlée à la corne.</p> -<p>Le maître saisit la drisse, la frappe d'un coup sec, et +<p>Le maître saisit la drisse, la frappe d'un coup sec, et soudain -l'étendard national flamboie dans les airs, et se détache sur le ciel +l'étendard national flamboie dans les airs, et se détache sur le ciel comme une opulente floraison de couleurs.</p> -<p>Subitement les matelots se découvrent avec un respect +<p>Subitement les matelots se découvrent avec un respect attendri, fixent -des yeux ardents sur l'emblème sacré, le contemplent avec une émotion -qui contracte leurs mâles figures, et le suivent du regard pendant +des yeux ardents sur l'emblème sacré, le contemplent avec une émotion +qui contracte leurs mâles figures, et le suivent du regard pendant qu'il -glisse lentement... lentement... comme un oiseau gigantesque frappé à +glisse lentement... lentement... comme un oiseau gigantesque frappé à mort.</p> -<p>Guénic sur la joue hâlée duquel roule une grosse larme, tend -silencieusement un couteau à son chef.</p> +<p>Guénic sur la joue hâlée duquel roule une grosse larme, tend +silencieusement un couteau à son chef.</p> -<p>Celui-ci tranche la drisse de deux coups précipités, fébriles, +<p>Celui-ci tranche la drisse de deux coups précipités, fébriles, saisit le -pavillon, l'enroule au grand mât, le cloue, se découvre à son tour et +pavillon, l'enroule au grand mât, le cloue, se découvre à son tour et le contemple un instant avec un indicible regard d'amour et de regret.</p> <p>Puis, incapable de prononcer un mot, craignant de laisser apercevoir -l'angoisse qui l'étreint, il fait un signe rapide aussitôt compris.</p> +l'angoisse qui l'étreint, il fait un signe rapide aussitôt compris.</p> -<p>Les matelots évacuent tristement le bord, puis Guénic, puis le docteur, +<p>Les matelots évacuent tristement le bord, puis Guénic, puis le docteur, puis le lieutenant, puis le second, et enfin, le capitaine, suivant la noble et touchante coutume qui veut que le commandant quitte le dernier son navire.</p> -<p>Les chiens sont attelés au grand canot, les hommes s'amarrent -à la -baleinière et les deux embarcations, vigoureusement tirées, glissent -avec vélocité sur la piste.</p> +<p>Les chiens sont attelés au grand canot, les hommes s'amarrent +à la +baleinière et les deux embarcations, vigoureusement tirées, glissent +avec vélocité sur la piste.</p> -<p>—A présent, venez le prendre! gronde Guénic en tendant le +<p>—A présent, venez le prendre! gronde Guénic en tendant le poing vers le campement ennemi.</p> -<p>Comme s'ils avaient hâte maintenant de s'éloigner au plus tôt, +<p>Comme s'ils avaient hâte maintenant de s'éloigner au plus tôt, les -marins précipitent leur marche. Ils allongent le pas... ils en arrivent -à courir.</p> +marins précipitent leur marche. Ils allongent le pas... ils en arrivent +à courir.</p> -<p>Chose à peine croyable, les quinze cents mètres les séparant +<p>Chose à peine croyable, les quinze cents mètres les séparant de la flottille sont franchis en quinze minutes.</p> <p>Haletants, hors d'haleine, ils rejoignent leurs compagnons -demeurés en -sentinelle, et se retournent brusquement vers la <em>Gallia</em> +demeurés en +sentinelle, et se retournent brusquement vers la <i>Gallia</i> dont l'unique -mât se profile au loin, sous l'enchevêtrement de ses agrès.</p> +mât se profile au loin, sous l'enchevêtrement de ses agrès.</p> <p>Soudain, la glace oscille sous leurs pieds, comme jadis, quand les -convulsions de l'ouragan la désarticulaient, pendant les premiers et +convulsions de l'ouragan la désarticulaient, pendant les premiers et les derniers jours de l'hivernage.</p> -<p>Un nuage immense enveloppe le navire d'où surgit un long jet -de flamme... une épouvantable détonation retentit.</p> +<p>Un nuage immense enveloppe le navire d'où surgit un long jet +de flamme... une épouvantable détonation retentit.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-332.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Une épouvantable détonation retentit</div> +<div class="caption">Une épouvantable détonation retentit</div> </div> -<p>Et quand la masse blanchâtre de vapeurs se fut peu à peu +<p>Et quand la masse blanchâtre de vapeurs se fut peu à peu fondue dans -l'atmosphère, on ne vit plus, là-bas, sur le blanc suaire de neige, -qu'une tache glauque, indiquant la place où s'étaient engloutis les -débris de la <em>Gallia</em>.</p> +l'atmosphère, on ne vit plus, là -bas, sur le blanc suaire de neige, +qu'une tache glauque, indiquant la place où s'étaient engloutis les +débris de la <i>Gallia</i>.</p> -<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> <p class="c"><b>L'ENFER DE GLACE</b></p> @@ -15616,179 +15572,179 @@ alt="Illustration" /></div> <h3><a name="III-I" id="III-I">I</a></h3> <div class="cdesc">Ce -que devient une goutte de rosée.—Rupture d'un glacier.—Comment +que devient une goutte de rosée.—Rupture d'un glacier.—Comment se forment les icebergs.—Le cap vers le Nord.—La route quand -même!—Une rue d'eau à travers la banquise.—Par 84° de -latitude.—Tout va bien, très bien, trop bien.—Terre en vue.—Les -pôles du froid.—Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude -et peut-être d'une mer libre.—Guénic, très intrigué d'apprendre -qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord.</div> +même!—Une rue d'eau à travers la banquise.—Par 84° de +latitude.—Tout va bien, très bien, trop bien.—Terre en vue.—Les +pôles du froid.—Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude +et peut-être d'une mer libre.—Guénic, très intrigué d'apprendre +qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord.</div> -<p>Là-bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et -scintille à -l'extrémité d'un pétale d'ixora.</p> +<p>Là -bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et +scintille à +l'extrémité d'un pétale d'ixora.</p> <p>Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a -distillé -pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile -diaprée...</p> +distillé +pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile +diaprée...</p> -<p>La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui +<p>La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente -au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble -igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve, -et se perd avec lui dans l'Océan.</p> +au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble +igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve, +et se perd avec lui dans l'Océan.</p> <p>Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur, -une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du +une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du Sud vers les terres du Septentrion.</p> -<p>Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle +<p>Là , le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les -régions circumpolaires.</p> +régions circumpolaires.</p> -<p>Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et +<p>Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon -la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un +la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un glacier...</p> -<p>Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle +<p>Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un -cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera -peu à peu vers l'Océan.</p> +cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera +peu à peu vers l'Océan.</p> -<p>Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course +<p>Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante -recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur. -Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.</p> +recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur. +Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.</p> <p>Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau, -gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si +gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en -apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de -quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même -quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de -glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de +apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de +quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même +quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de +glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.</p> -<p>De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, +<p>De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse -tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et -l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il -faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette +tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et +l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il +faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base, -augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.</p> +augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.</p> -<p>Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui +<p>Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la -sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire +sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues -à ceux qui -accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au -loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, -craque, détone, mugit.</p> +à ceux qui +accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au +loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, +craque, détone, mugit.</p> <p>Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela -oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.</p> +oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.</p> -<p>La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée...</p> +<p>La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée...</p> -<p>Peu après le tumulte s'apaise, les blocs<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a> +<p>Peu après le tumulte s'apaise, les blocs<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a> <a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> -prennent de la stabilité, -puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute +prennent de la stabilité, +puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute mer.</p> -<p>Ce sont maintenant des <em>icebergs</em>, des +<p>Ce sont maintenant des <i>icebergs</i>, des monticules errants de glace douce -qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de +qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation -assigne au glacier dans les régions polaires.</p> +assigne au glacier dans les régions polaires.</p> <hr class="tb" /> -<p>Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine -d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans -hésitation, mais non sans un cruel serrement de cœur, sacrifié son +<p>Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine +d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans +hésitation, mais non sans un cruel serrement de cœur, sacrifié son navire.</p> -<p>La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, -côtoyait, -remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.</p> +<p>La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, +côtoyait, +remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.</p> -<p>Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et +<p>Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la -mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction +mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du -détroit de Robeson.</p> +détroit de Robeson.</p> -<p>Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une +<p>Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de -retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, +retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au -lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre +lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre direction.</p> -<p>Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, -l'établissement du -lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte <em>Gallia</em>, -trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de +<p>Il y a pourtant là -bas, à moins de soixante lieues, +l'établissement du +lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte <i>Gallia</i>, +trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient -tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être -approvisionnés aux réserves du Fort.</p> +tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être +approvisionnés aux réserves du Fort.</p> -<p>Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la -possibilité +<p>Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la +possibilité de battre en retraite?...</p> -<p>Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, -s'évertue à +<p>Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, +s'évertue à chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer -à +à tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers -le Nord, et coûte que coûte!...</p> +le Nord, et coûte que coûte!...</p> -<p>Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de +<p>Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres, -alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de -froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais -imprudent équipage.</p> +alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de +froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais +imprudent équipage.</p> -<p>Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque +<p>Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de -combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels +combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels qu'une toile de tente.</p> -<p>Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait -ajouter à une -longue liste une série d'et cœtera... ce qui, du reste, n'avancerait -à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer +<p>Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait +ajouter à une +longue liste une série d'et cœtera... ce qui, du reste, n'avancerait +à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis entrevu par Lockwood.</p> -<p>Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... +<p>Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... c'est un -véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot -courir de gaîté de cœur au-devant de souffrances atroces, pour -succomber infailliblement à une mort épouvantable.</p> +véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot +courir de gaîté de cœur au-devant de souffrances atroces, pour +succomber infailliblement à une mort épouvantable.</p> -<p>Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour?</p> +<p>Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour?</p> -<p>Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a -son idée.</p> +<p>Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a +son idée.</p> -<p>Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et -ne pas anéantir cette pauvre chère <em>Gallia</em> dont +<p>Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et +ne pas anéantir cette pauvre chère <i>Gallia</i> dont chacun porte le deuil dans son cœur.</p> -<p>La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son -«train», sans +<p>La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son +«train», sans que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.</p> <div class="illu"> @@ -15796,998 +15752,998 @@ que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-340.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">La chaloupe marche toujours, traînant -à la remorque son -«train»</div> +<div class="caption">La chaloupe marche toujours, traînant +à la remorque son +«train»</div> </div> -<p>Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que +<p>Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la -température −9° centigrades soit singulièrement -élevée, à pareille époque +température −9° centigrades soit singulièrement +élevée, à pareille époque et en tel lieu?</p> -<p>Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus +<p>Mais, Lockwood a trouvé là , par un froid beaucoup plus intense, la mer -libre s'étalant à perte de vue...</p> +libre s'étalant à perte de vue...</p> <p>Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui -recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que +recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante -centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère +centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère couche de neige.</p> -<p>Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et +<p>Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent seulement du dernier hiver.</p> -<p>Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas +<p>Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la -route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses -chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille +route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses +chaotiques emplissent là -bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille colossale.</p> -<p>Ah! comme la défunte <em>Gallia</em> qui triompha +<p>Ah! comme la défunte <i>Gallia</i> qui triompha si vaillamment du pack de la -baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée -dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la +baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée +dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la mer libre!</p> -<p>Toute frêle et toute petite, la nouvelle <em>Gallia</em>, -qui jauge à peine dix -tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une -assistance ou dangereuse, ou problématique.</p> +<p>Toute frêle et toute petite, la nouvelle <i>Gallia</i>, +qui jauge à peine dix +tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une +assistance ou dangereuse, ou problématique.</p> <p>... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la -direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans -nuées?</p> +direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans +nuées?</p> <p>Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, -pressée de -bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le +pressée de +bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là -bas le tumulte va crescendo.</p> -<p>La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, +<p>La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des hurlements lugubres.</p> <p>Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible -menace d'anéantissement.</p> +menace d'anéantissement.</p> -<p>Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une -poussée -irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement -libre une rue d'eau large d'un kilomètre.</p> +<p>Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une +poussée +irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement +libre une rue d'eau large d'un kilomètre.</p> <p>—Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante, celle du capitaine.</p> -<p>—Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit -à son -tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.</p> +<p>—Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit +à son +tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.</p> -<p>—Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine +<p>—Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le -second qui goûte la métaphore.</p> +second qui goûte la métaphore.</p> <p>—En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.</p> -<p>«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!</p> +<p>«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!</p> -<p>«Fritz!...</p> +<p>«Fritz!...</p> -<p>—Capitaine? répond le mécanicien.</p> +<p>—Capitaine? répond le mécanicien.</p> -<p>—La machine fonctionne à ton gré?</p> +<p>—La machine fonctionne à ton gré?</p> <p>—A merveille, capitaine!</p> -<p>«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est +<p>«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas -encombrant et ça n'use point de charbon.</p> +encombrant et ça n'use point de charbon.</p> -<p>«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je -réponds +<p>«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je +réponds d'elle...</p> <p>—Bon!...</p> -<p>«En douceur!...</p> +<p>«En douceur!...</p> -<p>«Timonier... veille à la barre.»</p> +<p>«Timonier... veille à la barre.»</p> -<p>Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la +<p>Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe -embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de -bonheur les icebergs libérateurs.</p> +embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de +bonheur les icebergs libérateurs.</p> -<p>On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° +<p>On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la -longitude de 40° à l'ouest de Paris.</p> +longitude de 40° à l'ouest de Paris.</p> -<p>Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont -le succès était si problématique alors que l'expédition était -supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base -d'opération, presque sans espoir de retour.</p> +<p>Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont +le succès était si problématique alors que l'expédition était +supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base +d'opération, presque sans espoir de retour.</p> <p>Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.</p> -<p>Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût -pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.</p> +<p>Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût +pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.</p> -<p>Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé +<p>Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie -notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives -l'expédition proprement dite.</p> +notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives +l'expédition proprement dite.</p> <p>Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un -regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls -récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater +regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls +récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater cette fortune qui sourit aux audacieux.</p> <p>Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son -équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit +équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six -kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une +kilomètres, c'est-à -dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une fraction.</p> -<p>Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes +<p>Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales, -serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.</p> +serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.</p> <p>Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces -voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges, -précipices, avec l'encombrant <em>vademecum</em> +voies de communications, et se traîner là -bas à travers glaces, neiges, +précipices, avec l'encombrant <i>vademecum</i> d'explorateur arctique.</p> -<p>Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de +<p>Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques -centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument -immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui -feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...</p> +centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument +immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui +feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...</p> -<p>Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des +<p>Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins -français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre +français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre d'obstacles.</p> -<p>Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très +<p>Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts -n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle -partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord -orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.</p> +n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle +partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord +orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.</p> -<p>Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, +<p>Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se -continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le -capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.</p> +continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le +capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-344.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le capitaine peut en reconnaître les +<div class="caption">Le capitaine peut en reconnaître les profils sinueux</div> </div> -<p>—On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le +<p>—On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel le capitaine vient de passer l'instrument.</p> <p>—Pourquoi pas! dit ce dernier.</p> -<p>«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland.</p> +<p>«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland.</p> -<p>—Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté +<p>—Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise -s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite -Majesté...</p> +s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite +Majesté...</p> -<p>«Et un grand avantage pour nous.</p> +<p>«Et un grand avantage pour nous.</p> <p>—Comment cela, capitaine?</p> -<p>—Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien +<p>—Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre -sur terre notre voyage en traîneau.</p> +sur terre notre voyage en traîneau.</p> -<p>«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite -singulièrement le -traînage des chiens.</p> +<p>«Là , peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite +singulièrement le +traînage des chiens.</p> -<p>«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à +<p>«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et -marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.</p> +marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.</p> <p>—Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second, vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!</p> -<p>—Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire!</p> +<p>—Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire!</p> -<p>«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des -hypothèses +<p>«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des +hypothèses que j'ai tout lieu de supposer admissibles.</p> -<p>—A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, +<p>—A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos soixante jours de vivres!</p> -<p>—Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons +<p>—Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le -pôle dans huit jours, mon ami.</p> +pôle dans huit jours, mon ami.</p> <p>—Oh! capitaine, ce serait trop beau!</p> -<p>«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons -encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable -en nous rapprochant du pôle.</p> +<p>«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons +encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable +en nous rapprochant du pôle.</p> -<p>—Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure +<p>—Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du monde.</p> -<p>«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le -pôle -géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du +<p>«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le +pôle +géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du froid.</p> -<p>«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes +<p>«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains -faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point +faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le -plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.</p> +plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.</p> -<p>—C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique +<p>—C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en -écarte notablement, lui aussi.</p> +écarte notablement, lui aussi.</p> -<p>—En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux -pôles du -froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.</p> +<p>—En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux +pôles du +froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.</p> <p>—Je me souviens, maintenant!</p> -<p>—Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou +<p>—Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie -sibérienne, par 79° 30′ de latitude nord, et 120° +sibérienne, par 79° 30′ de latitude nord, et 120° de longitude est.</p> -<p>—Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.</p> +<p>—Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.</p> -<p>—L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° +<p>—L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude -nord, 97° de longitude ouest.</p> +nord, 97° de longitude ouest.</p> -<p>—Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, +<p>—Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque -nous sommes présentement par 84° de latitude, +nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction.</p> -<p>—C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de +<p>—C'est-à -dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux -Pyrénées.</p> +Pyrénées.</p> -<p>«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu +<p>«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus -élevée?...</p> +élevée?...</p> -<p>—Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence +<p>—Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze -degrés!...</p> +degrés!...</p> -<p>—Douze degrés, c'est énorme!</p> +<p>—Douze degrés, c'est énorme!</p> -<p>«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de +<p>«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces -comme au soixante-huitième parallèle...</p> +comme au soixante-huitième parallèle...</p> -<p>«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick, +<p>«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick, d'Uleaborg ou Arkhangel...</p> <p>—Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.</p> -<p>—Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le +<p>—Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine -souriant à l'enthousiasme de son brave second.</p> +souriant à l'enthousiasme de son brave second.</p> <p>—Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de -79° 30′ -et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.</p> +79° 30′ +et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.</p> -<p>«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles +<p>«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid -sont bien loin d'être fixes.</p> +sont bien loin d'être fixes.</p> -<p>«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et -Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, +<p>«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et +Nijni-Kolymsk, c'est-à -dire entre quinze degrés et demi de longitude, et environ huit de latitude.</p> -<p>«Il y a, tu le vois, de la marge.</p> +<p>«Il y a, tu le vois, de la marge.</p> -<p>«Il aurait donné les effroyables températures de −61° -à −63°!</p> +<p>«Il aurait donné les effroyables températures de −61° +à −63°!</p> -<p>«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la +<p>«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne -imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique...</p> +imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique...</p> -<p>«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une +<p>«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se -rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de −54°2, -−53°9, −52°7 -notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.</p> +rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de −54°2, +−53°9, −52°7 +notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.</p> -<p>—D'où vous concluez, capitaine?...</p> +<p>—D'où vous concluez, capitaine?...</p> -<p>—Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue +<p>—Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser -qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux +qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres, -et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de -refroidissement que dans l'intérieur des terres.</p> +et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de +refroidissement que dans l'intérieur des terres.</p> -<p>—Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien +<p>—Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien les rencontrer... Sans cela...</p> -<p>—Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui -arrêta le -traîneau de Lockwood par 30° centigrades -au-dessous de zéro.</p> +<p>—Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui +arrêta le +traîneau de Lockwood par 30° centigrades +au-dessous de zéro.</p> -<p>«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la +<p>«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a -décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième -degré.</p> +décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième +degré.</p> -<p>«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle -flottât sur -les eaux libres, et cela par un froid de −45°!...</p> +<p>«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle +flottât sur +les eaux libres, et cela par un froid de −45°!...</p> -<p>«Or, notre température est aujourd'hui de −9°!</p> +<p>«Or, notre température est aujourd'hui de −9°!</p> -<p>«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus +<p>«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables -que les environs même de notre lieu d'hivernage.</p> +que les environs même de notre lieu d'hivernage.</p> -<p>... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre +<p>... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure -stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs +stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du -moteur électrique.</p> +moteur électrique.</p> -<p>La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, +<p>La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine -de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des +de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements sous-marins des montagnes flottantes.</p> -<p>Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, +<p>Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit -pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel -point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le -capitaine fut de 85°!</p> +pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel +point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le +capitaine fut de 85°!</p> -<p>On était alors au 1<sup>er</sup> avril.</p> +<p>On était alors au 1<sup>er</sup> avril.</p> -<p>Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré +<p>Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante -minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° +minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20′ -sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le -lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° +sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le +lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23′.</p> -<p>Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées -jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous, -officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.</p> +<p>Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées +jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous, +officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.</p> -<p>A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les -théories -du capitaine laissent tout rêveur.</p> +<p>A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les +théories +du capitaine laissent tout rêveur.</p> -<p>Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle +<p>Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a -enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un -murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le -succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout cœur, en franc -matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui.</p> +enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un +murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le +succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout cœur, en franc +matelot. Çà , c'est entendu, et on peut compter sur lui.</p> -<p>Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de +<p>Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir -maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou -moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.</p> +maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou +moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.</p> -<p>Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces +<p>Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces quatre titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.</p> <p>A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid -à mesure qu'on s'élève en latitude.</p> +à mesure qu'on s'élève en latitude.</p> -<p>Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais -là, -franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête -mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!</p> +<p>Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais +là , +franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête +mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!</p> <h3><a name="III-II" id="III-II">II</a></h3> -<div class="cdesc">Complexité +<div class="cdesc">Complexité de la question polaire.—A travers les canaux.—Ni -entièrement libre, ni tout à fait captive.—Douceur de la -température.—Conquête d'un degré.—Par 84° 3′ +entièrement libre, ni tout à fait captive.—Douceur de la +température.—Conquête d'un degré.—Par 84° 3′ Nord.—Ecueil par -l'avant!—Abordage.—L'écueil est de chair et d'os.—Bataille -contre une troupe de morses.—Péril imminent.—Plus de peur que de +l'avant!—Abordage.—L'écueil est de chair et d'os.—Bataille +contre une troupe de morses.—Péril imminent.—Plus de peur que de mal.—Capture.—Deux grands chefs.</div> <p>S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle -intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle +intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle Nord.</p> -<p>Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, -suscité -autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté +<p>Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, +suscité +autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté autant d'esprits judicieux.</p> -<p>Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans +<p>Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le -pandœmonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, -absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, -permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, -passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, -et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine -plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés -de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, +pandœmonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, +absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, +permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, +passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, +et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine +plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés +de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors -que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les -explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un -audacieux doublé d'un chançard!</p> +que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les +explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un +audacieux doublé d'un chançard!</p> -<p>Exemple: en 1608, Hudson, commandant le <em>Hopewell</em>, -un frêle et tout -petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par +<p>Exemple: en 1608, Hudson, commandant le <i>Hopewell</i>, +un frêle et tout +petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un -mousse, atteint la latitude de 81° 30′ Nord.</p> +mousse, atteint la latitude de 81° 30′ Nord.</p> -<p>Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le +<p>Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à -dire en 1876, le capitaine -anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur -montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° -20′, ne pouvant même -pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!</p> - -<p>Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le <em>Polaris</em> -jusqu'à -82° 16′, c'est-à-dire à quatre minutes seulement +anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur +montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° +20′, ne pouvant même +pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!</p> + +<p>Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le <i>Polaris</i> +jusqu'à +82° 16′, c'est-à -dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de -l'<em>Alert</em>, un des navires de sir Georges Nares.</p> +l'<i>Alert</i>, un des navires de sir Georges Nares.</p> -<p>Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé +<p>Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce -dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne +dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put -s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été +s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été atteint jusqu'alors.</p> -<p>L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait +<p>L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une -victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.</p> +victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.</p> -<p>Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais +<p>Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il -rapportait une théorie.</p> +rapportait une théorie.</p> -<p>En 1860, le docteur Hayes—un Américain—avait fait sur un petit +<p>En 1860, le docteur Hayes—un Américain—avait fait sur un petit bateau -de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par -une superbe course en traîneau.</p> +de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par +une superbe course en traîneau.</p> -<p>Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, +<p>Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au -moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences -personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre -autour du pôle.</p> +moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences +personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre +autour du pôle.</p> -<p>Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté +<p>Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les -glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins -prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de +glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins +prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir -Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs -siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus -rien à tenter de ce côté.</p> +Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs +siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus +rien à tenter de ce côté.</p> -<p>Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et +<p>Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.</p> -<p>En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument -ruinée par -celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et -avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.</p> +<p>En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument +ruinée par +celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et +avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.</p> -<p>Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa +<p>Mais voilà : le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en la personne du lieutenant Greely.</p> -<p>Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le -répéter, car -c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des -barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.</p> +<p>Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le +répéter, car +c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des +barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.</p> -<p>L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit +<p>L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux -libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif +libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que -leur prêta le commandant anglais.</p> +leur prêta le commandant anglais.</p> -<p>Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas +<p>Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort quinze ans auparavant!...</p> -<p>Donc John Bull et Jonathan étaient <em>dead-heat</em>, +<p>Donc John Bull et Jonathan étaient <i>dead-heat</i>, la mer polaire pouvait -être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait -stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa -déconcertante complexité.</p> +être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait +stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa +déconcertante complexité.</p> -<p>Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées +<p>Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre -elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est -réservée peut-être à nos héros.</p> +elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est +réservée peut-être à nos héros.</p> -<p>Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, +<p>Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la -conquête du pôle sera opérée à brève échéance.</p> +conquête du pôle sera opérée à brève échéance.</p> -<p>Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple -sinécure et -qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur -électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose -très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une +<p>Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple +sinécure et +qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur +électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose +très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une vigilance de tous les instants et souvent des manœuvres de force excessivement dures.</p> -<p>Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours +<p>Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les -éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre -embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement -sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la -hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la -chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est +éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre +embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement +sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la +hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la +chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme -jadis quand la <em>Gallia</em> progressait à travers le +jadis quand la <i>Gallia</i> progressait à travers le chenal de la banquise.</p> <p>Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes -y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les -plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de -chaudières -et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement -mesurée au vaillant équipage.</p> +y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les +plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de +chaudières +et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement +mesurée au vaillant équipage.</p> -<p>Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La +<p>Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est -amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est -dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; -et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un -bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en -fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours +amarrée bord à quai, c'est-à -dire à la glace de la rive. La tente est +dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; +et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un +bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en +fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se -sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après -absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.</p> +sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après +absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.</p> -<p>—Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu +<p>—Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien -d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.</p> +d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.</p> -<p>D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille -époque se -maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de −8° +<p>D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille +époque se +maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de −8° centigrades -pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le -thermomètre tombe à −12° ou −13°, +pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le +thermomètre tombe à −12° ou −13°, mais seulement pour quelques heures, ce qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire printanier.</p> -<p>N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on +<p>N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait parfaitement heureux.</p> -<p>Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui +<p>Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le -moment voit ses vœux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand -économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne +moment voit ses vœux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand +économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.</p> -<p>En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et +<p>En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second -avec son exubérance provençale.</p> +avec son exubérance provençale.</p> -<p>Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne +<p>Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est -toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire +toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire sont la plus belle de toutes les inventions.</p> -<p>On est au 5 avril, et la latitude est de 86° +<p>On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3′ Nord.</p> -<p>Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.</p> +<p>Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.</p> <p>Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, -épiant le +épiant le passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement -général et empêcherait le rationnement du soir.</p> +général et empêcherait le rationnement du soir.</p> <p>Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs -frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des -bœufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.</p> +frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des +bœufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.</p> -<p>—Ouvrons l'œil quand même! observe le docteur qui espère +<p>—Ouvrons l'œil quand même! observe le docteur qui espère toujours.</p> -<p>«Notre salut est peut-être sous forme de lingot +<p>«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la -culasse de nos armes.»</p> +culasse de nos armes.»</p> -<p>Et chacun ouvre l'œil à tribord comme à bâbord, négligeant -peut-être -un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, -un renard donnant la chasse à un lièvre et...</p> +<p>Et chacun ouvre l'œil à tribord comme à bâbord, négligeant +peut-être +un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, +un renard donnant la chasse à un lièvre et...</p> -<p>—Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil +<p>—Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par l'avant!...</p> -<p>—En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien -qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'œil fixé sur le -chenal, à une encâblure de la chaloupe.</p> +<p>—En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien +qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'œil fixé sur le +chenal, à une encâblure de la chaloupe.</p> -<p>Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant +<p>Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire -agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité -doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant +agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité +doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de la chaloupe touchait.</p> -<p>La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il +<p>La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit -néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont -debout ou en équilibre instable.</p> +néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont +debout ou en équilibre instable.</p> -<p>Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques -s'échappe, -et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.</p> +<p>Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques +s'échappe, +et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.</p> -<p>L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et -résistant -comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les -rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.</p> +<p>L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et +résistant +comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les +rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.</p> -<p>Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, +<p>Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez -difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les -matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.</p> +difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les +matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.</p> -<p>—Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement -affalé sur -«sa barre d'arcasse».</p> +<p>—Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement +affalé sur +«sa barre d'arcasse».</p> -<p>En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des +<p>En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs -mètres.</p> +mètres.</p> -<p>—Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...</p> +<p>—Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...</p> -<p>—Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes +<p>—Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes d'anthropophage... de la viande!...</p> -<p>—Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et +<p>—Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de chair...</p> -<p>—Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai +<p>—Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud -parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, -un cheval abattu, un serin envolé.</p> +parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, +un cheval abattu, un serin envolé.</p> -<p>Le Groenlandais Oûgiouk, l'œil émerillonné, la face dilatée par un +<p>Le Groenlandais Oûgiouk, l'œil émerillonné, la face dilatée par un vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte -répétition de la première.</p> +répétition de la première.</p> -<p>Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une +<p>Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte -d'aboiement saccadé.</p> +d'aboiement saccadé.</p> -<p>—Aoû... oû... oû... ack!...</p> +<p>—Aoû... oû... oû... ack!...</p> <p>—Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le baleinier basque Elimberri.</p> -<p>—Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que -l'écueil -est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la -sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.</p> +<p>—Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que +l'écueil +est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la +sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.</p> -<p>—Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est +<p>—Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule, observe Dumas en brandissant sa carabine.</p> -<p>De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, -expectorée par +<p>De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, +expectorée par d'invisibles virtuoses.</p> -<p>—Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit +<p>—Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent, toujours en passe de goguenarder.</p> -<p>—Pare ton flingot, ouvre l'œil et fais une double clef à ta +<p>—Pare ton flingot, ouvre l'œil et fais une double clef à ta langue, -failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»</p> +failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»</p> -<p>A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et +<p>A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri -d'angoisse poussé par le monstre mutilé.</p> +d'angoisse poussé par le monstre mutilé.</p> -<p>De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, +<p>De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient -de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de -points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.</p> +de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de +points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.</p> -<p>Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de +<p>Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches -longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste -gueule formidablement armée.</p> +longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste +gueule formidablement armée.</p> <p>Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de -l'acier trempé, -s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas -sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, -relèvent un peu le mufle, pèsent -sur la mâchoire inférieure, et donnent -au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.</p> - -<p>Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le +l'acier trempé, +s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas +sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, +relèvent un peu le mufle, pèsent +sur la mâchoire inférieure, et donnent +au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.</p> + +<p>Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent -également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons -où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de +également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons +où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis, -et, dans leurs luttes entre congénères.</p> +et, dans leurs luttes entre congénères.</p> -<p>Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une +<p>Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au -milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.</p> +milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.</p> -<p>Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne -lâchant -prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement -terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude +<p>Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne +lâchant +prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement +terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude d'animal polaire.</p> -<p>Les marins de la <em>Gallia</em> vont en faire -bientôt l'expérience.</p> +<p>Les marins de la <i>Gallia</i> vont en faire +bientôt l'expérience.</p> -<p>Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont +<p>Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus -inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de +inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt -mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à +mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à l'abordage.</p> -<p>Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros +<p>Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des -barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.</p> +barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.</p> <p>Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement -endentés, et -pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils -émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes +endentés, et +pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils +émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.</p> -<p>Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est -réellement -effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal -attaquant hors de son élément préféré.</p> +<p>Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est +réellement +effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal +attaquant hors de son élément préféré.</p> -<p>Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque -explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois -saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme +<p>Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque +explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois +saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme un tonnerre lointain.</p> -<p>Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par +<p>Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve -qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.</p> +qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.</p> -<p>A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence +<p>A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux -projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher +projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de -leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs -nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement -ébauchée.</p> +leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs +nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement +ébauchée.</p> -<p>—A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque +<p>—A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.</p> -<p>«Abattez ces grappins d'enfer...</p> +<p>«Abattez ces grappins d'enfer...</p> -<p>—Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de +<p>—Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces cachalots en plein corps.</p> -<p>«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...</p> +<p>«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...</p> -<p>«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.</p> +<p>«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.</p> -<p>«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient +<p>«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un -seul coup, l'épaule du plus audacieux.</p> +seul coup, l'épaule du plus audacieux.</p> <p>—Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.</p> -<p>«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»</p> +<p>«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»</p> <p>C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un -coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en +coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure du Normand.</p> -<p>Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans -succès sa -carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre -ébranle déjà la chaloupe qui roule.</p> +<p>Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans +succès sa +carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre +ébranle déjà la chaloupe qui roule.</p> <p>Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et -presse coup sur coup les deux détentes.</p> +presse coup sur coup les deux détentes.</p> <p>Pan!... pan!...</p> -<p>—Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!</p> +<p>—Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!</p> -<p>Pardieu! il n'y a que ça de vrai.</p> +<p>Pardieu! il n'y a que ça de vrai.</p> -<p>Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt -centimètres -de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de -cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il +<p>Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt +centimètres +de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de +cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut -les frapper à l'œil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau +les frapper à l'œil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau milieu de la gueule grande ouverte.</p> <p>Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale -fumée, -flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une -cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot -d'écume -rouge et coule à pic.</p> +fumée, +flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une +cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot +d'écume +rouge et coule à pic.</p> <p>—Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas -endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.</p> +endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.</p> -<p>—Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand +<p>—Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert -d'épouvante, Plume-au-Vent.</p> +d'épouvante, Plume-au-Vent.</p> -<p>«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.</p> +<p>«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.</p> -<p>«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.</p> +<p>«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.</p> -<p>—Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»</p> +<p>—Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»</p> -<p>Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, +<p>Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se concerter en vue d'une attaque en masse.</p> -<p>Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent +<p>Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens -et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux -par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue -par l'équipage tout entier.</p> +et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux +par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue +par l'équipage tout entier.</p> <p>Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un -cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en -manœuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, -font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs +cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en +manœuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, +font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs nageoires et s'approchent de plus en plus.</p> -<p>Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par +<p>Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'œil sur -son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un +son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid magnifique.</p> -<p>Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et -sitôt les -carabines déchargées, de frapper de la hache.</p> +<p>Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et +sitôt les +carabines déchargées, de frapper de la hache.</p> <p>Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, -d'ébrouements furieux -couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très -allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.</p> +d'ébrouements furieux +couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très +allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.</p> -<p>Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête +<p>Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue -émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de -chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.</p> +émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de +chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.</p> <p>A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes -exaspérées.</p> +exaspérées.</p> <p>Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau -jusqu'à -mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui -s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi -métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon cœur +jusqu'à +mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui +s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi +métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon cœur qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.</p> -<p>Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes -d'où +<p>Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes +d'où sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des -regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les -marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.</p> +regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les +marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.</p> -<p>Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces +<p>Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules -gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se -rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper -d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement -après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas +gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se +rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper +d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement +après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours -la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.</p> +la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.</p> -<p>Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne -lâchent -pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés +<p>Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne +lâchent +pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule affreusement.</p> -<p>Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache +<p>Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les -défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.</p> +défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.</p> <p>La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir, -déploient une vigueur surhumaine.</p> +déploient une vigueur surhumaine.</p> <div class="illu"> @@ -16798,629 +16754,629 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, -on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, -une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite <em>Gallia</em> -tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.</p> +<p>A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, +on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, +une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite <i>Gallia</i> +tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.</p> -<p>Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, +<p>Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme -s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame -polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux +s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame +polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux rouges comme les dalles d'un abattoir.</p> -<p>Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en +<p>Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant -rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent -complètement après cette vaine et inoffensive protestation.</p> +rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent +complètement après cette vaine et inoffensive protestation.</p> -<p>Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. -De-ci de-là, -quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.</p> +<p>Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. +De-ci de-là , +quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.</p> <p>Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de -Guignard qui est le plus avarié.</p> +Guignard qui est le plus avarié.</p> -<p>Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de -l'existence présente -est stérile au point de vue des ressources à venir.</p> +<p>Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de +l'existence présente +est stérile au point de vue des ressources à venir.</p> -<p>Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble +<p>Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante -mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...</p> +mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...</p> -<p>Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...</p> +<p>Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...</p> <p>A moins que...</p> -<p>Quelle diable de manœuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses +<p>Quelle diable de manœuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens -dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à -une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués -rudement, hurlent à tue-tête.</p> +dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à +une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués +rudement, hurlent à tue-tête.</p> -<p>Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.</p> +<p>Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.</p> -<p>L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit +<p>L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement monter et descendre par saccades.</p> -<p>Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la +<p>Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction -où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.</p> +où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.</p> <p>—Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.</p> -<p>—Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.</p> +<p>—Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.</p> -<p>«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le -mâtin, -pensait à son ventre...</p> +<p>«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le +mâtin, +pensait à son ventre...</p> <p>—Tu crois alors?...</p> -<p>—Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au +<p>—Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de la ligne...</p> -<p>«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et +<p>«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas va lui casser le museau.</p> -<p>«Pas vrai, mon camarade.</p> +<p>«Pas vrai, mon camarade.</p> -<p>«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant +<p>«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de -l'œil l'organe annoncé.</p> +l'œil l'organe annoncé.</p> -<p>«Té le voilà!...»</p> +<p>«Té le voilà !...»</p> <p>Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses -du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde -le guidon et presse la détente.</p> +du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde +le guidon et presse la détente.</p> -<p>Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu -d'une série +<p>Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu +d'une série de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la -poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse -échapper un long hurlement de triomphe.</p> +poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse +échapper un long hurlement de triomphe.</p> -<p>Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par +<p>Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible -tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.</p> +tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.</p> -<p>Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à +<p>Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une -profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de -bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.</p> +profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de +bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.</p> -<p>L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas +<p>L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux -qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa +qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:</p> -<p>—Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.</p> +<p>—Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.</p> -<p>—Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre +<p>—Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.</p> <h3><a name="III-III" id="III-III">III</a></h3> <div class="cdesc">Vers -la mystérieuse Polynnie.—Signes de printemps.—Les oiseaux -arctiques font leur apparition.—Soupe au lait!—Par 87° de -latitude Nord!—Quelques nuages dans un beau ciel.—Fâcheux -pronostics.—En quête d'un abri.—Le halo.—Tempête.—Vent du Sud, +la mystérieuse Polynnie.—Signes de printemps.—Les oiseaux +arctiques font leur apparition.—Soupe au lait!—Par 87° de +latitude Nord!—Quelques nuages dans un beau ciel.—Fâcheux +pronostics.—En quête d'un abri.—Le halo.—Tempête.—Vent du Sud, vent de glace.—Pourquoi les oiseaux remontaient vers le -Nord.—Bloqués sous la neige.—Reprise de l'hiver.—Froids -terribles.—Après quatre heures d'angoisses.—La mer gelée à +Nord.—Bloqués sous la neige.—Reprise de l'hiver.—Froids +terribles.—Après quatre heures d'angoisses.—La mer gelée à l'horizon.</div> -<p>Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la -température qui -logiquement devrait être de −25 à −30° à cette -époque de l'année se -maintient invariablement à −10 et −12°.</p> +<p>Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la +température qui +logiquement devrait être de −25 à −30° à cette +époque de l'année se +maintient invariablement à −10 et −12°.</p> <p>Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins -vifs qu'à la -mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et -prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du -pôle.</p> +vifs qu'à la +mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et +prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du +pôle.</p> -<p>Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations +<p>Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages -hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. -Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre -l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours -rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.</p> +hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. +Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre +l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours +rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.</p> -<p>Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet +<p>Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se -dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.</p> +dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.</p> -<p>D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° -et 85°, les -canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable +<p>D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° +et 85°, les +canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves. -Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, -et, phénomène assez +Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, +et, phénomène assez extraordinaire, semblent avoir du courant.</p> <p>Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises -couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, +couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et viennent flotter sur les eaux libres.</p> <p>Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant, -quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les -icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à +quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les +icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte -de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas -lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.</p> +de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas +lieu d'admettre là -bas, la probabilité d'une région plus tempérée.</p> -<p>En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, +<p>En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est -peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de -canards <em>venant du Sud</em>, passent à tire-d'aile en +peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de +canards <i>venant du Sud</i>, passent à tire-d'aile en remontant vers le -pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la +pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la flottille.</p> <p>Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes -innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la -glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, -puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les +innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la +glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, +puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs de leur aimable gazouillis.</p> -<p>La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous +<p>La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le -vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un -printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent -vivre à l'abri des froids mortels.</p> +vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un +printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent +vivre à l'abri des froids mortels.</p> <p>Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un -vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas -avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.</p> +vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas +avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.</p> <p>—Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros sel et de poivre...</p> -<p>«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à +<p>«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent qui mord -d'excellent appétit un morceau de langue de morse.</p> +d'excellent appétit un morceau de langue de morse.</p> -<p>—Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les +<p>—Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux -rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si +rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si heureuses de vivre.</p> -<p>—Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...</p> +<p>—Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...</p> <p>—Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair -fraîche.</p> +fraîche.</p> <p>—Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense, -c'est pour tout un chacun de l'équipage.</p> +c'est pour tout un chacun de l'équipage.</p> -<p>—Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous +<p>—Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la reconnaissance de l'estomac.</p> -<p>«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier -était, comme -qui dirait une vraie crème.</p> +<p>«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier +était, comme +qui dirait une vraie crème.</p> -<p>«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers +<p>«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du -printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot -Constant Guignard.»</p> +printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot +Constant Guignard.»</p> <p>Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et -grâce a quel -procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant +grâce a quel +procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare.</p> -<p>Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le +<p>Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse -harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles -gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu +harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles +gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu dans deux seaux contenant chacun dix litres.</p> -<p>Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il -incorpora, à -défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y -connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.</p> +<p>Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il +incorpora, à +défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y +connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.</p> -<p>Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en -prévision des -disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage +<p>Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en +prévision des +disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et -à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.</p> +à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.</p> <p>Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7 -avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.</p> +avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.</p> -<p>Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...</p> +<p>Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...</p> <p>Quatre-vingt-six lieues terrestre!...</p> -<p>Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre +<p>Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une -fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des -eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.</p> +fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des +eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.</p> -<p>La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le +<p>La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si ardemment poursuivi.</p> -<p>Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe -où, malgré -l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un -certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints -explorateurs des régions hyperboréennes.</p> +<p>Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe +où, malgré +l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un +certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints +explorateurs des régions hyperboréennes.</p> -<p>Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour +<p>Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre -l'usage des fourrures. La manœuvre des embarcations nécessite un -exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une -oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans -fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...</p> +l'usage des fourrures. La manœuvre des embarcations nécessite un +exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une +oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans +fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...</p> -<p>—Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord +<p>—Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des -transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de +transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de tabac.</p> -<p>«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une -bénédiction.</p> +<p>«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une +bénédiction.</p> <p>Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le -Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de -véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se -tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs, -déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers, -appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède -généralement les bourrasques.</p> - -<p>Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis -deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment +Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de +véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se +tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs, +déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers, +appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède +généralement les bourrasques.</p> + +<p>Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis +deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue encore.</p> -<p>Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, +<p>Là -bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les -cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'œil.</p> +cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'œil.</p> -<p>Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, +<p>Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le -cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est -plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les -frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields, +cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est +plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les +frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields, cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de neige.</p> -<p>Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux +<p>Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands -courants atmosphériques va prédominer.</p> +courants atmosphériques va prédominer.</p> -<p>Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir +<p>Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une -lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.</p> +lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.</p> <p>Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la -tempête, -annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne -saurait manquer d'être fatale au «chapelet».</p> +tempête, +annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne +saurait manquer d'être fatale au «chapelet».</p> <p>Donc, il faut au plus vite chercher un abri.</p> -<p>C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à -l'idée de -piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au -Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.</p> +<p>C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à +l'idée de +piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au +Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.</p> <p>La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus -rapprochée -peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de -la tempête, et au choc des glaçons en dérive.</p> +rapprochée +peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de +la tempête, et au choc des glaçons en dérive.</p> -<p>Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap +<p>Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la -falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre -observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi +falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre +observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas -l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute +l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute sans discussion.</p> -<p>Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère +<p>Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure, -franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, -malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en -dérive.</p> +franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, +malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en +dérive.</p> <p>Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut -choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse -minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre +choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse +minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre les lames venues du large.</p> -<p>Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler +<p>Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus -vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau -qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.</p> +vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau +qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.</p> -<p>La manœuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à -côte à -la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par -les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.</p> +<p>La manœuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à +côte à +la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par +les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.</p> -<p>Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont -écoulées -depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme -repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.</p> +<p>Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont +écoulées +depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme +repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.</p> <p>Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et -entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on +entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne -sait d'où.</p> +sait d'où.</p> -<p>Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo +<p>Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps -presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à -peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.</p> +presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à +peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.</p> -<p>Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat +<p>Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont -retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et -recouverte avec la voilure et les prélarts.</p> +retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et +recouverte avec la voilure et les prélarts.</p> -<p>De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et +<p>De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des rafales.</p> -<p>Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la +<p>Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente -solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de -cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à -défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.</p> +solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à -dire la batterie de +cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à +défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.</p> -<p>Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de +<p>Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir -presque instantanément une chaleur très considérable. De forme -cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique -d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la -base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs -coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide -quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement +presque instantanément une chaleur très considérable. De forme +cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique +d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la +base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs +coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide +quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois -segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes -d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.</p> +segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes +d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.</p> -<p>Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de -quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère +<p>Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de +quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant -à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.</p> +à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.</p> <p>C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend -les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément -la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les -aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si -inclémente +les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément +la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les +aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si +inclémente aux hivernants.</p> -<p>... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis +<p>... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent -souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une -brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer -Guénic, tombe à −20° en moins de deux heures.</p> +souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une +brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer +Guénic, tombe à −20° en moins de deux heures.</p> -<p>—Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à +<p>—Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux -qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.</p> +qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.</p> -<p>—Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.</p> +<p>—Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.</p> -<p>—Qui ça?... les phoques...</p> +<p>—Qui ça?... les phoques...</p> -<p>—Non pas, maître Guénic.</p> +<p>—Non pas, maître Guénic.</p> -<p>«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui +<p>«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous -faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous +faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.</p> -<p>«Cette maudite neige va les tuer!</p> +<p>«Cette maudite neige va les tuer!</p> <p>—A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des -brôçettes.</p> +brôçettes.</p> <p>—Cannibale, va!</p> -<p>«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...</p> +<p>«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...</p> -<p>—Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui -découvre +<p>—Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui +découvre une vraie denture d'ogre.</p> -<p>«Je les aime peut-être plusse que toi!</p> +<p>«Je les aime peut-être plusse que toi!</p> -<p>«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de -goût et de +<p>«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de +goût et de sentiment.</p> <p>—Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son -instinct, qui les pousse, reprend Guénic.</p> +instinct, qui les pousse, reprend Guénic.</p> <p>—C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!</p> -<p>«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas...</p> +<p>«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là -bas...</p> -<p>«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée +<p>«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles.</p> -<p>—Tout de même, riposte le maître avec une sorte de -commisération -affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!</p> +<p>—Tout de même, riposte le maître avec une sorte de +commisération +affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!</p> -<p>«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par +<p>«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais sur un marchepied de perroquet...</p> -<p>«Enfin, suffit!</p> +<p>«Enfin, suffit!</p> -<p>—Comprends pas, maître Guénic!</p> +<p>—Comprends pas, maître Guénic!</p> <p>—Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce -côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par +côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par rapport au froid.</p> -<p>«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, +<p>«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que -l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de -l'hémisphère austral.</p> +l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de +l'hémisphère austral.</p> -<p>«T'as saisi?</p> +<p>«T'as saisi?</p> <p>—Heu!... dame!... c'est que vraiment...</p> <p>—Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!</p> -<p>«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un +<p>«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours blanc...</p> -<p>«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus +<p>«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce...</p> -<p>«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis +<p>«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y fallait virer.</p> -<p>—Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là!</p> +<p>—Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là !</p> -<p>«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire -autant.»</p> +<p>«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire +autant.»</p> -<p>... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, -s'ingénient -à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui +<p>... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, +s'ingénient +à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra -se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.</p> +se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.</p> <p>Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des -provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les +provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement -mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de +mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs -qui forment un siège excellent.</p> +qui forment un siège excellent.</p> -<p>Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, -trône +<p>Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, +trône devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de -morse, maître Dumas, préparant le souper.</p> +morse, maître Dumas, préparant le souper.</p> -<p>L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, +<p>L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps -a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se +a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se contenter de la lueur blafarde de la lampe.</p> -<p>Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une +<p>Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde -lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la -température s'élève notablement.</p> +lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la +température s'élève notablement.</p> -<p>Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations +<p>Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent -d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides -comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque −26°!</p> +d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides +comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque −26°!</p> -<p>Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à +<p>Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les -glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la +glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la falaise.</p> -<p>De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup +<p>De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri -rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la -fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des -baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.</p> +rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la +fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des +baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.</p> -<p>Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de +<p>Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour -les faire déguerpir.</p> - -<p>La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la -déperdition de -chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes—abstraction faite de deux -sentinelles—entassés sur cet étroit espace, vicie promptement -l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler, -c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser -pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.</p> - -<p>Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement -imperméable -de la pauvre <em>Gallia</em>! Où est le fanal électrique, -le calorifère, les -agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de +les faire déguerpir.</p> + +<p>La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la +déperdition de +chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes—abstraction faite de deux +sentinelles—entassés sur cet étroit espace, vicie promptement +l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler, +c'est-à -dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser +pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.</p> + +<p>Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement +imperméable +de la pauvre <i>Gallia</i>! Où est le fanal électrique, +le calorifère, les +agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!</p> -<p>Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, +<p>Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour -faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les +faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les attaques des fauves.</p> -<p>Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien -dégelée sur la -lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en -voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, +<p>Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien +dégelée sur la +lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en +voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est -croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.</p> +croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.</p> -<p>C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de -l'atmosphère. Il -y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que -les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le -plus épais brouillard.</p> +<p>C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de +l'atmosphère. Il +y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que +les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le +plus épais brouillard.</p> -<p>La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un +<p>La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les -parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent -suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.</p> +parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent +suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.</p> -<p>Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé +<p>Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à -dire remplacé par des bas -bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les -sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit +bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les +sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit mieux pour cela.</p> -<p>On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser +<p>On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le -sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques, +sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques, ses alertes incessantes.</p> <p>Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec @@ -17428,612 +17384,612 @@ un bruit formidable.</p> <p>A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, -rentre à -moitié gelé en disant:</p> +rentre à +moitié gelé en disant:</p> -<p>—Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!</p> +<p>—Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!</p> <p>—Poseur, va! riposte le Parisien.</p> -<p>«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour +<p>«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une gelure!</p> -<p>«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...</p> +<p>«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...</p> -<p>«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine +<p>«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de potiron.</p> -<p>—Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend +<p>—Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant -Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment -d'organe.»</p> +Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment +d'organe.»</p> -<p>La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de +<p>La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec -son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme -un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre +son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme +un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre la garde.</p> -<p>Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des +<p>Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents, -titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température -suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à -plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.</p> +titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température +suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à +plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.</p> <p>Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience, -s'éveille furieux à ce contact brutal.</p> +s'éveille furieux à ce contact brutal.</p> <p>—Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui m'arrive...</p> -<p>—C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.</p> +<p>—C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.</p> -<p>—Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de +<p>—Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder -comme ça la coque à ton ancien.</p> +comme ça la coque à ton ancien.</p> -<p>—Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.</p> +<p>—Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.</p> -<p>—Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?</p> +<p>—Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?</p> -<p>«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»</p> +<p>«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»</p> -<p>Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne +<p>Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait -plus, et le thermomètre marquait −30°!</p> +plus, et le thermomètre marquait −30°!</p> -<p>Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche +<p>Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche -épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur -la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés -uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan +épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur +la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés +uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan avec un bruit confus, assourdissant.</p> -<p>Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se +<p>Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges -devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport -des floebergs venus du large, et soudés par le froid.</p> +devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport +des floebergs venus du large, et soudés par le froid.</p> -<p>L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de -monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et +<p>L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de +monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et devoir intercepter toute communication avec la haute mer.</p> -<p>En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après +<p>En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours -d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.</p> +d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.</p> -<p>Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de +<p>Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques -évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées -de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.</p> +évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées +de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.</p> -<p>... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que +<p>... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette -effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes, -tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir +effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes, +tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement -qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.</p> +qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.</p> -<p>Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, +<p>Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis -pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la -tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de -l'expédition éparpillées de tous côtés.</p> +pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la +tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de +l'expédition éparpillées de tous côtés.</p> <p>Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis -approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un -anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son -petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants, +approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un +anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son +petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants, les matelots.</p> -<p>Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé +<p>Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le -thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre +thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante monotonie de ces heures maudites.</p> <p>Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize -kilomètres -à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la -somme énorme de cent dix-huit kilomètres!</p> +kilomètres +à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la +somme énorme de cent dix-huit kilomètres!</p> <p>Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la -neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.</p> +neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.</p> -<p>Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute -vitesse, et une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque +<p>Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute +vitesse, et une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya -dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.</p> +dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-372.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Une aurore boréale flamboya dans le -crépuscule</div> +<div class="caption">Une aurore boréale flamboya dans le +crépuscule</div> </div> -<p>L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin +<p>L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin de -l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée, -mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du -matin, il était à −32°.</p> +l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée, +mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du +matin, il était à −32°.</p> -<p>Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de −29°, +<p>Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de −29°, et l'on constata que -la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les +la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les glaces.</p> -<p>Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les +<p>Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les embarcations et -à remettre en état toutes choses, comme si la navigation -allait être reprise.</p> +à remettre en état toutes choses, comme si la navigation +allait être reprise.</p> -<p>Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis +<p>Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis transportaient -les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes -traîneaux.</p> +les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes +traîneaux.</p> -<p>Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, +<p>Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant -sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois -parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les -traîneaux.</p> +sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois +parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les +traîneaux.</p> -<p>On sait ce que signifient de tels préparatifs.</p> +<p>On sait ce que signifient de tels préparatifs.</p> -<p>Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront -le traîner -derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!</p> +<p>Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront +le traîner +derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!</p> -<p>Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, +<p>Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, ils -haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de -somme eux-mêmes...</p> +haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de +somme eux-mêmes...</p> -<p>Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce +<p>Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce formidable -encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins -près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un -geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit -capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides.</p> +encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins +près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un +geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit +capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides.</p> -<p>Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa +<p>Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a -commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...»</p> +commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...»</p> -<p>Tous ont répété d'une seule voix: «En avant!... Vive la -France.»</p> +<p>Tous ont répété d'une seule voix: «En avant!... Vive la +France.»</p> <h3><a name="III-IV" id="III-IV">IV</a></h3> <div class="cdesc">A -propos des traîneaux.—Remorquage par les hommes ou par les -chiens.—Avantages et inconvénients.—Costume de travail.—Le -Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.—Traction -mixte.—Hommes et chiens attelés simultanément.—Et la -chaloupe?—Départ des numéros 1, 2 et 3.—Comment on se sert d'une -ancre à jet.—«Qui veut aller loin ménage sa monture.»</div> +propos des traîneaux.—Remorquage par les hommes ou par les +chiens.—Avantages et inconvénients.—Costume de travail.—Le +Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.—Traction +mixte.—Hommes et chiens attelés simultanément.—Et la +chaloupe?—Départ des numéros 1, 2 et 3.—Comment on se sert d'une +ancre à jet.—«Qui veut aller loin ménage sa monture.»</div> <p>Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres -de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les -procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord.</p> +de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les +procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord.</p> -<p>Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses +<p>Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses devanciers, notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely, -pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux +pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux que -le traîneau est l'organe essentiel, indispensable.</p> +le traîneau est l'organe essentiel, indispensable.</p> -<p>Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le +<p>Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le docteur Hayes et -le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par -Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du +le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par +Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du principe universellement reconnu.</p> -<p>Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son +<p>Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son navire. N'y -réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe -terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il +réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe +terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il pousserait des pointes audacieuses dans cette direction.</p> -<p>Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les +<p>Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les lieutenants de -Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les -eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement -original et pratique de son idée: il -faut joindre le traînage à la -navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux.</p> +Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les +eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement +original et pratique de son idée: il +faut joindre le traînage à la +navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux.</p> <p>Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire -transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et -inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur -les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et +transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et +inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur +les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et les -chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps.</p> +chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps.</p> -<p>C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais +<p>C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais le -capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait -pas, bien au contraire, du succès.</p> +capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait +pas, bien au contraire, du succès.</p> -<p>Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des +<p>Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des vides nombreux -dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà, -d'une utilité réellement absolue.</p> +dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà , +d'une utilité réellement absolue.</p> -<p>Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au +<p>Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au moyen de -l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques -d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut, -dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la -réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux +l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques +d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut, +dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la +réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance, -qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de +qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi -l'endurance à la fatigue des intrépides animaux.</p> +l'endurance à la fatigue des intrépides animaux.</p> -<p>Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau +<p>Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau sensiblement plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite.</p> -<p>Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, +<p>Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, mettons -six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins, -c'est-à-dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore -la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de -cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans -laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps.</p> - -<p>Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront -traîner un poids -supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize -milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres.</p> - -<p>En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce +six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins, +c'est-à -dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore +la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de +cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans +laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps.</p> + +<p>Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront +traîner un poids +supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize +milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres.</p> + +<p>En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce qui permet -d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche.</p> +d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche.</p> -<p>Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes +<p>Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes et de chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second. Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par -l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir -dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du -collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont +l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir +dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du +collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les mauvais pas.</p> -<p>L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de +<p>L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa -meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il -n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances +meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il +n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances douloureuses que l'on sait.</p> -<p>Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de +<p>Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour -deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de +deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de pointer -en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine -de périr infailliblement de faim.</p> +en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine +de périr infailliblement de faim.</p> -<p>On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était +<p>On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était accomplie -avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu -parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés -et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours.</p> - -<p>La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption -momentanée -du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur -lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté.</p> - -<p>Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant -péniblement le -lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait -possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel.</p> - -<p>La question de subsistance était résolue pour un certain -temps, grâce à +avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu +parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés +et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours.</p> + +<p>La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption +momentanée +du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur +lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté.</p> + +<p>Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant +péniblement le +lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait +possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel.</p> + +<p>La question de subsistance était résolue pour un certain +temps, grâce à la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la -colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser +colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser l'alcool en lui substituant de temps en temps l'huile.</p> -<p>Donc les deux mois de vivres du départ se trouvaient par le +<p>Donc les deux mois de vivres du départ se trouvaient par le fait intacts. En admettant que pendant soixante jours, les eaux vives, chose -totalement invraisemblable, ne réapparaîtraient pas, on pouvait tabler +totalement invraisemblable, ne réapparaîtraient pas, on pouvait tabler sur une moyenne de douze milles par marche, on arrivait au total de -treize cents kilomètres, plus une fraction.</p> +treize cents kilomètres, plus une fraction.</p> -<p>On serait alors en plein été, avec la débâcle. Les +<p>On serait alors en plein été, avec la débâcle. Les embarcations rendues -à leur destination, et approvisionnées par la chasse et la pêche, on -verrait à se rapatrier.</p> +à leur destination, et approvisionnées par la chasse et la pêche, on +verrait à se rapatrier.</p> -<p>Avant de donner le signal du départ, le capitaine fit endosser -à ses -hommes le costume de marche, différent du costume de nuit, en ce qu'il -est plus léger, de façon à permettre l'évaporation du corps, sans quoi -l'homme, astreint à un exercice violent, se trouverait dans un bain de -sueur, et glacé à la première halte.</p> +<p>Avant de donner le signal du départ, le capitaine fit endosser +à ses +hommes le costume de marche, différent du costume de nuit, en ce qu'il +est plus léger, de façon à permettre l'évaporation du corps, sans quoi +l'homme, astreint à un exercice violent, se trouverait dans un bain de +sueur, et glacé à la première halte.</p> -<p>Que ce qualificatif de: plus léger ne fasse pas croire, +<p>Que ce qualificatif de: plus léger ne fasse pas croire, cependant, que -cet habillement soit comparable à ceux dont se couvrent, pendant les -hivers les plus froids, les habitants des zones tempérées.</p> +cet habillement soit comparable à ceux dont se couvrent, pendant les +hivers les plus froids, les habitants des zones tempérées.</p> -<p>La nomenclature seule des pièces qui le composent nous ferait -transpirer, sous notre latitude parisienne de 48° +<p>La nomenclature seule des pièces qui le composent nous ferait +transpirer, sous notre latitude parisienne de 48° 50′.</p> -<p>D'abord, un épais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises +<p>D'abord, un épais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises de laine -selon la température et l'impressionnabilité de l'homme au froid, un -long gilet de tricot ou jersey doublé de flanelle, plus une bonne -casaque de laine, un ou deux caleçons, un solide pantalon de laine, +selon la température et l'impressionnabilité de l'homme au froid, un +long gilet de tricot ou jersey doublé de flanelle, plus une bonne +casaque de laine, un ou deux caleçons, un solide pantalon de laine, deux paires de bas montant jusqu'au genou, et pour chaussure, des bottes -norwégiennes en toile à voile doublées de flanelle et semelées de +norwégiennes en toile à voile doublées de flanelle et semelées de feutre, avec une tige assez large pour permettre d'y introduire le -pantalon. Pour coiffure, une toque à oreillettes, et un capuchon ou -bachelick avec une muserolle mobile qui peut être abaissée devant la -bouche et le nez. Les mains sont protégées par une première paire de +pantalon. Pour coiffure, une toque à oreillettes, et un capuchon ou +bachelick avec une muserolle mobile qui peut être abaissée devant la +bouche et le nez. Les mains sont protégées par une première paire de gants, recouvertes, quand le froid est -très intense, par les mouffles +très intense, par les mouffles en loutre de mer, montant jusqu'aux coudes.</p> -<p>Les bottes groenlandaises sont réservées pour la nuit ou le +<p>Les bottes groenlandaises sont réservées pour la nuit ou le temps de -dégel. De même les pelisses fourrées en peau d'élan qui servent pour +dégel. De même les pelisses fourrées en peau d'élan qui servent pour monter la garde ou toute autre occupation exigeant peu de travail musculaire.</p> -<p>Enfin, ce costume est complété par un surtout en toile à voile +<p>Enfin, ce costume est complété par un surtout en toile à voile quand la -neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empêcher de +neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empêcher de se coller aux effets de laine.</p> -<p>On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutré est +<p>On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutré est presque incapable de mouvement, et que le moindre effort va le faire fondre en eau.</p> -<p>Telle paraît être l'opinion des marins qui, échauffés -préalablement par -ce rude labeur d arrimage, exécuté avec une hâte fiévreuse, se trouvent +<p>Telle paraît être l'opinion des marins qui, échauffés +préalablement par +ce rude labeur d'arrimage, exécuté avec une hâte fiévreuse, se trouvent lourds comme des phoques et se blaguent avec un entrain indiquant un -état moral excellent.</p> +état moral excellent.</p> -<p>Le docteur costumé à l'avenant, car chacun, quel que soit son +<p>Le docteur costumé à l'avenant, car chacun, quel que soit son grade, va s'atteler comme un simple mortel, entend les objections et riposte:</p> -<p>—Mais, sacrés mathurins, réfléchissez donc à la température de -30° -au-dessous de zéro, qui, tout à l'heure, vous mordra d'autant plus que -vous ne serez plus abrités par la falaise.</p> +<p>—Mais, sacrés mathurins, réfléchissez donc à la température de +30° +au-dessous de zéro, qui, tout à l'heure, vous mordra d'autant plus que +vous ne serez plus abrités par la falaise.</p> -<p>«Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit à +<p>«Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit à rendre presque insupportable un froid qui n'a rien d'excessif.</p> -<p>—Faites excuse, monsieur le docteur, répond le Parisien qui +<p>—Faites excuse, monsieur le docteur, répond le Parisien qui s'en va les -bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagérant -encore son attitude grotesque, mais je me sens si empoté, là-dessous, -que je m'imagine être un gros hanneton englué dans une baille de +bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagérant +encore son attitude grotesque, mais je me sens si empoté, là -dessous, +que je m'imagine être un gros hanneton englué dans une baille de goudron.</p> <p>—Va toujours, failli bavard, et surveille ton nez!</p> <p>—Merci du conseil, monsieur le docteur, mais je crois, sauf vot' -respect, que mon nez et son heureux propriétaire se trouvent -présentement acclimatés au point de ne plus rien craindre.</p> +respect, que mon nez et son heureux propriétaire se trouvent +présentement acclimatés au point de ne plus rien craindre.</p> -<p>«Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras +<p>«Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras de chemise -et de haler à moi tout seul un traîneau!</p> +et de haler à moi tout seul un traîneau!</p> -<p>—Et surtout, ménage tes forces, car tu en auras besoin plus +<p>—Et surtout, ménage tes forces, car tu en auras besoin plus tard.</p> -<p>—Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'après +<p>—Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'après un si -long repos, elles ont encore augmenté si c'est possible et que, d'autre -part, je supporte le froid comme un véritable Esquimau!</p> +long repos, elles ont encore augmenté si c'est possible et que, d'autre +part, je supporte le froid comme un véritable Esquimau!</p> <p>—Allons, tant mieux!... quoique rationnellement la vigueur et -l'aptitude à supporter le froid...</p> +l'aptitude à supporter le froid...</p> -<p>Un commandement proféré d'une voix forte lui coupe la parole.</p> +<p>Un commandement proféré d'une voix forte lui coupe la parole.</p> -<p>—En haut le monde! s'écrie, comme à bord, le maître d'équipage.</p> +<p>—En haut le monde! s'écrie, comme à bord, le maître d'équipage.</p> -<p>—J'allais dire une bêtise, en apprenant à ce garçon que +<p>—J'allais dire une bêtise, en apprenant à ce garçon que vigueur et -résistance au froid diminuent au lieu d'augmenter à la longue.</p> +résistance au froid diminuent au lieu d'augmenter à la longue.</p> -<p>«Ce brave Guénic vient de me l'épargner.»</p> +<p>«Ce brave Guénic vient de me l'épargner.»</p> -<p>Officiers et matelots se groupent autour du maître et du +<p>Officiers et matelots se groupent autour du maître et du capitaine qui -viennent de conférer depuis quelques minutes.</p> +viennent de conférer depuis quelques minutes.</p> -<p>Guénic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, +<p>Guénic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, son organe -de commandement, l'ordre de service communiqué par l'officier.</p> +de commandement, l'ordre de service communiqué par l'officier.</p> -<p>Cet ordre comprend la désignation des traîneaux par numéro +<p>Cet ordre comprend la désignation des traîneaux par numéro d'ordre et -celle des hommes qui doivent être attachés—sans jeu de mot—à chacun +celle des hommes qui doivent être attachés—sans jeu de mot—à chacun d'eux.</p> -<p>Le traîneau numéro 1 comprend un officier, le second, Berchou, +<p>Le traîneau numéro 1 comprend un officier, le second, Berchou, six hommes et huit chiens.</p> -<p>Les hommes sont: Oûgiouk, marchant le premier en tête, comme +<p>Les hommes sont: Oûgiouk, marchant le premier en tête, comme pilote des -glaces, puis Guénic Trégastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel -Elimberri, Elisée Pontac.</p> +glaces, puis Guénic Trégastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel +Elimberri, Elisée Pontac.</p> <p>En tout, sept hommes, plus huit chiens.</p> -<p>Le numéro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied -dit Marche-à-Terre, Julien Montbartier, Chéri Bédarrides, Isidore +<p>Le numéro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied +dit Marche-à -Terre, Julien Montbartier, Chéri Bédarrides, Isidore Castelnau, Nick dit Bigorneau.</p> <p>Sept hommes, aussi, avec huit chiens.</p> -<p>Le numéro 3, infiniment plus léger, est commandé par le +<p>Le numéro 3, infiniment plus léger, est commandé par le docteur, avec Plume-au-Vent et Dumas comme auxiliaires, plus quatre chiens.</p> -<p>Chaque homme, à l'appel de son nom, rallie son traîneau qui se +<p>Chaque homme, à l'appel de son nom, rallie son traîneau qui se trouve -placé, d'après son numéro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourné vers +placé, d'après son numéro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourné vers le -pôle. Officiers et matelots fraternellement mêlés, passent la bricole -sur leur épaule, à côté des chiens qui se crispent sur leurs pattes, +pôle. Officiers et matelots fraternellement mêlés, passent la bricole +sur leur épaule, à côté des chiens qui se crispent sur leurs pattes, tout heureux de partir.</p> -<p>Tout est paré. On n'attend plus qu'un signal.</p> +<p>Tout est paré. On n'attend plus qu'un signal.</p> -<p>Mais, à propos, et la chaloupe! Malgré son volume, le vaisseau +<p>Mais, à propos, et la chaloupe! Malgré son volume, le vaisseau amiral, -comme le dénomment parfois les marins, est en arrière de la ligne des -traîneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystérieux. Trois -hommes seulement sont à bord: le capitaine et les deux mécaniciens, +comme le dénomment parfois les marins, est en arrière de la ligne des +traîneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystérieux. Trois +hommes seulement sont à bord: le capitaine et les deux mécaniciens, Fritz Hermann et Justin Henriot.</p> -<p>Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux bâtiment -paraît ne -plus attendre que son personnel de remorque. Mais où est-il, ce +<p>Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux bâtiment +paraît ne +plus attendre que son personnel de remorque. Mais où est-il, ce personnel, et quel sera-t-il? Le capitaine pense-t-il, quand les -traîneaux auront parcouru une certaine distance, à faire revenir les -équipes et à les atteler à la chaloupe pour faire progresser celle-ci -d'une égale quantité? Mais une manœuvre ainsi compliquée aurait pour -résultat de faire doubler aux hommes et aux bêtes l'étape, et leur -occasionnerait une fatigue écrasante, susceptible de briser, à courte -échéance, leur vigueur et leur énergie.</p> - -<p>Du reste, il semble impossible, à priori, que l'effort combiné +traîneaux auront parcouru une certaine distance, à faire revenir les +équipes et à les atteler à la chaloupe pour faire progresser celle-ci +d'une égale quantité? Mais une manœuvre ainsi compliquée aurait pour +résultat de faire doubler aux hommes et aux bêtes l'étape, et leur +occasionnerait une fatigue écrasante, susceptible de briser, à courte +échéance, leur vigueur et leur énergie.</p> + +<p>Du reste, il semble impossible, à priori, que l'effort combiné des vingt -hommes et des vingt chiens puisse même déplacer une telle masse.</p> +hommes et des vingt chiens puisse même déplacer une telle masse.</p> -<p>Les matelots restent songeurs devant cette énigme, et +<p>Les matelots restent songeurs devant cette énigme, et naturellement n'en trouvent pas la solution.</p> -<p>Baste! après tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui +<p>Baste! après tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui vivra verra...</p> -<p>Est-ce que le capitaine n'a pas son idée! A quoi lui +<p>Est-ce que le capitaine n'a pas son idée! A quoi lui servirait, sans -cela, d'être capitaine.</p> +cela, d'être capitaine.</p> <p>Tout ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que la barre du gouvernail a -été retirée, comme aussi l'hélice de bronze, avant que la gracieuse -petite <em>Gallia</em> ait été ainsi capelée sur cette -espèce de charrette, et -transformée, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau -salée, qu'un matelot ne la reconnaîtrait plus.</p> +été retirée, comme aussi l'hélice de bronze, avant que la gracieuse +petite <i>Gallia</i> ait été ainsi capelée sur cette +espèce de charrette, et +transformée, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau +salée, qu'un matelot ne la reconnaîtrait plus.</p> -<p>Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de proférer le +<p>Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de proférer le sacramentel: En avant!</p> -<p>—Hisse là!... garçons! commande à son tour le second Berchou, +<p>—Hisse là !... garçons! commande à son tour le second Berchou, en se -cambrant sur la bricole dans laquelle est passée son épaule.</p> +cambrant sur la bricole dans laquelle est passée son épaule.</p> -<p>Oûgiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une +<p>Oûgiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une vibration de la -langue contre le palais et donne un solide coup d'épaule.</p> +langue contre le palais et donne un solide coup d'épaule.</p> -<p>Bêtes et gens tirent à l'envi, et le lourd fardeau se déplace +<p>Bêtes et gens tirent à l'envi, et le lourd fardeau se déplace avec une -facilité qui arrache aux derniers un cri de triomphe.</p> +facilité qui arrache aux derniers un cri de triomphe.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-380.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Bêtes et gens tirent à l'envi</div> +<div class="caption">Bêtes et gens tirent à l'envi</div> </div> -<p>—Ma Doué!... Vivadiou!... Nom d'un d'là!...</p> +<p>—Ma Doué!... Vivadiou!... Nom d'un d'là !...</p> <p>Bretons, Basques et Normands trouvent la chose toute simple, presque -amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modérer.</p> +amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modérer.</p> -<p>Le second traîneau s'ébranle aussi lestement et suit le -premier, à -distance réglementaire, puis le bateau plat que traînent le docteur, +<p>Le second traîneau s'ébranle aussi lestement et suit le +premier, à +distance réglementaire, puis le bateau plat que traînent le docteur, Dumas le Parisien et ses chiens savants!</p> -<p>Les hommes des deux premiers traîneaux, toujours excités par +<p>Les hommes des deux premiers traîneaux, toujours excités par la -curiosité, tournent la tête, croyant voir la chaloupe démarrer à son +curiosité, tournent la tête, croyant voir la chaloupe démarrer à son tour.</p> -<p>Pourquoi pas, après tout. Du moment qu'elle marche bien dans +<p>Pourquoi pas, après tout. Du moment qu'elle marche bien dans l'eau sans -chaudière et sans charbon, avec une «machinerie» toujours en pression, -toujours parée à faire tourner le tourne-broche!</p> +chaudière et sans charbon, avec une «machinerie» toujours en pression, +toujours parée à faire tourner le tourne-broche!</p> -<p>Y a de si drôles de choses, dans le monde d'à présent, des +<p>Y a de si drôles de choses, dans le monde d'à présent, des inventions si -tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi déralinguer l'entendement d'un -franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupré.</p> +tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi déralinguer l'entendement d'un +franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupré.</p> -<p>La chaloupe, avec ses trois hommes à bord, demeure comme figée +<p>La chaloupe, avec ses trois hommes à bord, demeure comme figée sur les -bômes transformées en patins par le charpentier Jean Itourria.</p> +bômes transformées en patins par le charpentier Jean Itourria.</p> -<p>Seulement, le bateau qui glisse, remorqué par le docteur et +<p>Seulement, le bateau qui glisse, remorqué par le docteur et ses deux -compagnons, file une amarre dont l'extrémité est fixée à l'avant de la +compagnons, file une amarre dont l'extrémité est fixée à l'avant de la chaloupe.</p> <p>—Par exemple! c'est un peu plus fort que de jouer au bouchon avec des -pièces de six liards dans la neige!</p> +pièces de six liards dans la neige!</p> <p>—Quoi?</p> -<p>—Dirait-on pas qu'à eux trois et leurs quatre cabots, y vont +<p>—Dirait-on pas qu'à eux trois et leurs quatre cabots, y vont remorquer -l'<em>amiral</em>.</p> +l'<i>amiral</i>.</p> -<p>—C'est pas faute que j'aie bourlingué sur terre et sur mer +<p>—C'est pas faute que j'aie bourlingué sur terre et sur mer pour voir -des choses... des choses que la tête vous en claque et que la couenne +des choses... des choses que la tête vous en claque et que la couenne vous en fume, dit un sceptique.</p> -<p>«Foi de matelot, je voudrais être témoin de ça!</p> +<p>«Foi de matelot, je voudrais être témoin de ça!</p> -<p>—Des lascars de ce poil-là!</p> +<p>—Des lascars de ce poil-là !</p> <p>—Le Parisien qu'est de Paris!...</p> @@ -18041,277 +17997,277 @@ vous en fume, dit un sceptique.</p> <p>—Les chiens qu'est savants!...</p> -<p>—Le docteur qu'est pus malin à lui tout seul que tous les -gradés à cinq +<p>—Le docteur qu'est pus malin à lui tout seul que tous les +gradés à cinq ou six galons de la sirugerie de l'Etat...</p> -<p>—Eh! cape de Diou!... s'écrie un Basque, est-ce que tu ne vois +<p>—Eh! cape de Diou!... s'écrie un Basque, est-ce que tu ne vois pas, les -hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre à jet<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a> +hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre à jet<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a> <a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> -<p>—C'est pardieu! vrai.»</p> +<p>—C'est pardieu! vrai.»</p> -<p>L'amarre filée par le bateau mesure environ une encâblure, soit à peu -près deux cents mètres. Donc l'avant de l'<em>Amiral</em> -est à pareille -distance de l'arrière du bateau.</p> +<p>L'amarre filée par le bateau mesure environ une encâblure, soit à peu +près deux cents mètres. Donc l'avant de l'<i>Amiral</i> +est à pareille +distance de l'arrière du bateau.</p> -<p>Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrêtent, -soulèvent un -solide grappin croché à l'extrémité de l'amarre, engagent ses pattes +<p>Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrêtent, +soulèvent un +solide grappin croché à l'extrémité de l'amarre, engagent ses pattes dans un trou de glace et disent au docteur.</p> -<p>—C'est paré.</p> +<p>—C'est paré.</p> -<p>Celui-ci porte à sa bouche un sifflet de corne et en tire un +<p>Celui-ci porte à sa bouche un sifflet de corne et en tire un son aigu. -Sage précaution, car la peau de ses lèvres resterait collée à un +Sage précaution, car la peau de ses lèvres resterait collée à un sifflet -métallique.</p> +métallique.</p> -<p>A ce signal, le câble, couché dans la neige comme un ver +<p>A ce signal, le câble, couché dans la neige comme un ver gigantesque, -frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction énergique.</p> +frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction énergique.</p> <p>Il tient bon, cependant, comme aussi le grappin d'acier.</p> -<p>Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement très doux, +<p>Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement très doux, sans heurts, -sans à-coups, s'approche à vue d'œil en se halant sur l'amarre qui +sans à -coups, s'approche à vue d'œil en se halant sur l'amarre qui s'enroule sans bruit sur un treuil.</p> -<p>C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasmés -à la vue -de cette jolie manœuvre, lancent un hourra! prolongé.</p> +<p>C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasmés +à la vue +de cette jolie manœuvre, lancent un hourra! prolongé.</p> -<p>Cinq minutes à peine ont suffi à opérer cette traction qui +<p>Cinq minutes à peine ont suffi à opérer cette traction qui fait -progresser la chaloupe de deux cents mètres et à l'approcher bord à +progresser la chaloupe de deux cents mètres et à l'approcher bord à bord du bateau.</p> -<p>L'essai est concluant et la réussite assurée.</p> +<p>L'essai est concluant et la réussite assurée.</p> -<p>La petite <em>Gallia</em>, malgré son poids et +<p>La petite <i>Gallia</i>, malgré son poids et son volume, suivra les autres -traîneaux et ne sera pas un «impedimentum» qu'il aurait fallu +traîneaux et ne sera pas un «impedimentum» qu'il aurait fallu abandonner -dès la première heure.</p> +dès la première heure.</p> -<p>Après un mot de félicitation échangé entre le docteur et le +<p>Après un mot de félicitation échangé entre le docteur et le capitaine, -Dumas et le Parisien dégagent le grappin et le chargent à l'arrière du +Dumas et le Parisien dégagent le grappin et le chargent à l'arrière du bateau.</p> -<p>Ce dernier se remet en marche en filant toujours son câble, -puis arrivé -au bout de la touée, s'arrête de nouveau. Le grappin est engagé dans un -trou que le docteur creuse avec le couteau à glace.</p> +<p>Ce dernier se remet en marche en filant toujours son câble, +puis arrivé +au bout de la touée, s'arrête de nouveau. Le grappin est engagé dans un +trou que le docteur creuse avec le couteau à glace.</p> <p>Puis derechef la chaloupe se met en marche et ainsi de suite, -progressant toujours d'encâblure en encâblure, c'est-à-dire de deux -cents en deux cents mètres.</p> +progressant toujours d'encâblure en encâblure, c'est-à -dire de deux +cents en deux cents mètres.</p> -<p>Les autres traîneaux, le numéro 1 et le numéro 2 ont pris de +<p>Les autres traîneaux, le numéro 1 et le numéro 2 ont pris de l'avance, naturellement. Mais pas autant qu'on le pourrait croire tout d'abord.</p> -<p>Vingt minutes viennent de s'écouler, et ils ont parcouru +<p>Vingt minutes viennent de s'écouler, et ils ont parcouru environ un -kilomètre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au début. -Une halte est ordonnée, car les hommes soufflent déjà.</p> +kilomètre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au début. +Une halte est ordonnée, car les hommes soufflent déjà .</p> -<p>La chaloupe, elle, forcée de s'arrêter pendant le transport de -l'ancre à -jet, n'a progressé que de quatre cents mètres ainsi que le bateau dont +<p>La chaloupe, elle, forcée de s'arrêter pendant le transport de +l'ancre à +jet, n'a progressé que de quatre cents mètres ainsi que le bateau dont les haltes concordent avec les siennes.</p> -<p>Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargés d'un -surcroît de -besogne, sont aussi frais qu'au départ grâce à la fréquence de ces -haltes réparatrices.</p> +<p>Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargés d'un +surcroît de +besogne, sont aussi frais qu'au départ grâce à la fréquence de ces +haltes réparatrices.</p> -<p>C'est là un enseignement dont il faudra tenir compte afin -d'éviter la -courbature si fréquente au commencement des marches sur la glace.</p> +<p>C'est là un enseignement dont il faudra tenir compte afin +d'éviter la +courbature si fréquente au commencement des marches sur la glace.</p> -<p>En conséquence, de nouveaux ordres seront donnés à la grande +<p>En conséquence, de nouveaux ordres seront donnés à la grande halte, afin -que chacun puisse se pénétrer de la vérité de ce dicton ainsi formulé +que chacun puisse se pénétrer de la vérité de ce dicton ainsi formulé ou -à peu près par la sagesse des nations:</p> +à peu près par la sagesse des nations:</p> -<p>«Qui veut aller loin ménage sa monture.»</p> +<p>«Qui veut aller loin ménage sa monture.»</p> <h3><a name="III-V" id="III-V">V</a></h3> <div class="cdesc">Le -mercure encore gelé!—Imprudence.—Tourment de la +mercure encore gelé!—Imprudence.—Tourment de la soif.—Ingestion de neige.—Fureur du second.—L'existence d'un -cuisinier polaire.—Préparation du dîner.—La halte.—«Un pot trop -guetté ne bout jamais.»—Mélanges incohérents.—Au pays des -rêves.—Sous la tente.—Réveil.—Maux de gorge.—Ophtalmies -légères.—Encore les lunettes vertes.—A 87° 30′ -du pôle.</div> +cuisinier polaire.—Préparation du dîner.—La halte.—«Un pot trop +guetté ne bout jamais.»—Mélanges incohérents.—Au pays des +rêves.—Sous la tente.—Réveil.—Maux de gorge.—Ophtalmies +légères.—Encore les lunettes vertes.—A 87° 30′ +du pôle.</div> -<p>Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° -de latitude Nord, et 22° +<p>Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° +de latitude Nord, et 22° 20′ de longitude Ouest.</p> -<p>Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans +<p>Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans fatigue. -Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le -soir, absolument harassés.</p> +Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le +soir, absolument harassés.</p> -<p>Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près -dépourvue -d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le +<p>Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près +dépourvue +d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur.</p> -<p>La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. -Résultat -pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en +<p>La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. +Résultat +pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des -débutants.</p> +débutants.</p> -<p>La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur -électrique est -parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très -intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement -dérangé. De ce côté tout va bien.</p> +<p>La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur +électrique est +parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très +intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement +dérangé. De ce côté tout va bien.</p> -<p>Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés +<p>Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés tout le temps -à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à -laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible -l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs +à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à +laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible +l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs reprises ils -sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation.</p> +sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation.</p> -<p>Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est +<p>Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est d'autant -plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La -brise vient du Sud et le thermomètre est à −33° +plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La +brise vient du Sud et le thermomètre est à −33° pendant le jour.</p> -<p>Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure -a gelé!</p> +<p>Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure +a gelé!</p> -<p>L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours +<p>L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours inattendus, de -ces traîtrises cruelles.</p> +ces traîtrises cruelles.</p> -<p>La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres +<p>La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres et une petite fraction.</p> -<p>La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le -traînage. Les -chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent +<p>La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le +traînage. Les +chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent avidement l'eau fournie par le digesteur.</p> -<p>Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les +<p>Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les chiens, se -hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la +hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la neige.</p> -<p>Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement -en colère -et menace de sévir.</p> +<p>Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement +en colère +et menace de sévir.</p> -<p>Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces +<p>Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces braves dont la vaillance ne recule devant aucun sacrifice.</p> -<p>En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne +<p>En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne rebutent ni les -corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme +corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de grands enfants.</p> <p>Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur -démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais +démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais encore -que le remède est pire que le mal.</p> +que le remède est pire que le mal.</p> -<p>Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles +<p>Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles sont les -tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à -toute considération.</p> +tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à +toute considération.</p> <p>Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable -défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations +défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue.</p> -<p>—Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que +<p>—Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que je -m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé.</p> +m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé.</p> -<p>—Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la +<p>—Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la braise -allumée.</p> +allumée.</p> -<p>—Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au +<p>—Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au fond du -panneau de la soute à biscuit!</p> +panneau de la soute à biscuit!</p> -<p>—T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, -s'écrie Guénic +<p>—T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, +s'écrie Guénic furieux.</p> -<p>«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes -d'élite -censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta +<p>«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes +d'élite +censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta saloperie de neige...</p> -<p>«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...</p> +<p>«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...</p> -<p>«T'es moins raisonnable qu'eusses!...</p> +<p>«T'es moins raisonnable qu'eusses!...</p> -<p>«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des +<p>«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des matelots...</p> -<p>«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la -consigne, crée -bordée de cordonniers!</p> +<p>«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la +consigne, crée +bordée de cordonniers!</p> -<p>La tente enfin dressée sur la glace pendant cette +<p>La tente enfin dressée sur la glace pendant cette admonestation que -Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, +Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, les -sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son -impression par cette phrase réaliste:</p> +sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son +impression par cette phrase réaliste:</p> <p>—Bougres d'animaux!...</p> -<p>«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!</p> +<p>«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!</p> -<p>«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut.</p> +<p>«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut.</p> -<p>Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de -frémir à ce mot -redouté du marin.</p> +<p>Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de +frémir à ce mot +redouté du marin.</p> -<p>—Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède.</p> +<p>—Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède.</p> -<p>«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas.</p> +<p>«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas.</p> -<p>«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du +<p>«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du moins par votre faute!</p> -<p>«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que +<p>«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la -conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul.</p> +conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul.</p> <p>Il continue mentalement:</p> -<p>—Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux +<p>—Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues.</p> <p>Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile @@ -18320,311 +18276,311 @@ neige.</p> <p>—Eh! camarade!</p> -<p>—Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante +<p>—Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante le -Provençal frais et gaillard à miracle.</p> +Provençal frais et gaillard à miracle.</p> -<p>—Ça va toujours, vous?</p> +<p>—Ça va toujours, vous?</p> -<p>—A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon.</p> +<p>—A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon.</p> <p>—Vous avez du mal, pourtant.</p> <p>—Ah! baste!... de l'occupation, oui bien...</p> -<p>«Et le travail il tient chaud.»</p> +<p>«Et le travail il tient chaud.»</p> <p>Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle -euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable -métier -de galérien.</p> +euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable +métier +de galérien.</p> -<p>Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si +<p>Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si essentielles -de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre -heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier, -alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, +de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre +heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier, +alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, sa -vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait +vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole. -Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement -l'état-major et les camarades.</p> +Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement +l'état-major et les camarades.</p> -<p>Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, +<p>Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, dans -l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin.</p> +l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin.</p> -<p>Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se +<p>Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se couchera une -heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus +heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus robuste.</p> <p>En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de -l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le -dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du +l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le +dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du pemmican.</p> -<p>Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail.</p> +<p>Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail.</p> -<p>Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le +<p>Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le docteur a -examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas -de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant.</p> +examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas +de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant.</p> -<p>Il y a, de-ci de-là, quelques points attaqués de gelure et +<p>Il y a, de-ci de-là , quelques points attaqués de gelure et plus ou moins -excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et +excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et le -bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les +bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les bottes esquimaudes.</p> <p>Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont -bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle.</p> +bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle.</p> -<p>Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que +<p>Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que bien dans -la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit -dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu -près souples.</p> +la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit +dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu +près souples.</p> -<p>C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile -à voile -qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire -après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette -armure glacée.</p> +<p>C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile +à voile +qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire +après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette +armure glacée.</p> -<p>—Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un -phoque gelé.</p> +<p>—Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un +phoque gelé.</p> -<p>Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le +<p>Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le digesteur, -cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si -c'était +cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si +c'était du bois.</p> <p>—Est-ce que l'eau bout? demande un Breton.</p> -<p>—Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.</p> +<p>—Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.</p> -<p>Et tous l'œil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase -qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon.</p> +<p>Et tous l'œil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase +qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon.</p> -<p>—Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la +<p>—Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite, -ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui -prétend -«qu'un pot trop guetté ne bout jamais».</p> +ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui +prétend +«qu'un pot trop guetté ne bout jamais».</p> -<p>Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en +<p>Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en attendant le moment psychologique.</p> -<p>Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la -fumée des -pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le -lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se -refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à -l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé -d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment.</p> +<p>Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la +fumée des +pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le +lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se +refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à +l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé +d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment.</p> <p>Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel -mélange.</p> +mélange.</p> <p>Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent -leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à -leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge -est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de -spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant.</p> +leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à +leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge +est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de +spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant.</p> -<p>Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, +<p>Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, est en puissance de digestion.</p> -<p>Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son +<p>Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son attirail et -fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à -sortir de son vêtement de travail.</p> +fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à +sortir de son vêtement de travail.</p> -<p>Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se +<p>Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se pelotonne -près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de -son surtout accroché à son cou comme une cangue.</p> +près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de +son surtout accroché à son cou comme une cangue.</p> <p>—Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens souquer avec moi.</p> -<p>Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier +<p>Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin, -après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire, -s'allonger à son tour près de ses deux amis.</p> +après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire, +s'allonger à son tour près de ses deux amis.</p> -<p>Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la +<p>Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration -hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.</p> +hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.</p> -<p>C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue +<p>C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge -congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de +congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de joyeuse humeur.</p> -<p>La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et +<p>La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se -reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de -l'expédition, -naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont -bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...</p> +reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de +l'expédition, +naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont +bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...</p> -<p>Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas +<p>Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que -tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.</p> +tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.</p> -<p>Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par +<p>Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste, -on parle des régions intertropicales...</p> +on parle des régions intertropicales...</p> -<p>Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, +<p>Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis -sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute +sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en -folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques -feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus, -s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane -ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur +folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques +feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus, +s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane +ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des breuvages.</p> -<p>Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de -quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la -neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire -place à la farouche réalité: l'enfer de glace.</p> +<p>Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de +quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la +neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire +place à la farouche réalité: l'enfer de glace.</p> -<p>Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des -hummocks aperçus +<p>Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des +hummocks aperçus au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par -instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante -multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une -fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement +instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante +multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une +fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus, -au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.</p> +au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.</p> -<p>Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits -allongés -pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur +<p>Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits +allongés +pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur faction.</p> -<p>Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par -l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés +<p>Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par +l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie.</p> <p>Il est neuf heures du soir.</p> -<p>S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des +<p>S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des ours, si -le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, +le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, si la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure -jusqu'à sept heures.</p> +jusqu'à sept heures.</p> -<p>D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que +<p>D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que possible sans -bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une +bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une heure avant tout le monde le malheureux cuisinier.</p> -<p>A pareil moment il fait généralement une température +<p>A pareil moment il fait généralement une température abominable. Esclave -du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il -dormait de si bon cœur, s'étire, jure, grogne—il faudrait plus que -de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,—et allume +du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il +dormait de si bon cœur, s'étire, jure, grogne—il faudrait plus que +de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,—et allume son sempiternel fourneau.</p> -<p>Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle -a été -élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce -calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec -cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente, +<p>Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle +a été +élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce +calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec +cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente, semble vouloir les savourer mieux et plus vite...</p> -<p>En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de +<p>En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de digesteur, -ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une +ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte -intérieurement pendant la nuit.</p> +intérieurement pendant la nuit.</p> -<p>Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer -après avoir -consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et -l'intensité du vent.</p> +<p>Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer +après avoir +consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et +l'intensité du vent.</p> -<p>Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la +<p>Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la tente un -plancher naturel et animé.</p> +plancher naturel et animé.</p> -<p>Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans +<p>Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans la -moindre vergogne, se mettent à vociférer...</p> +moindre vergogne, se mettent à vociférer...</p> -<p>Tout s'éveille.</p> +<p>Tout s'éveille.</p> <p>—Est-ce que l'ieau bout?...</p> -<p>—Est-ce que le bère est chaud?...</p> +<p>—Est-ce que le bère est chaud?...</p> -<p>Même formule que la veille, mêmes regards pleins de +<p>Même formule que la veille, mêmes regards pleins de convoitise, et -manœuvre inverse quant à l'habillement.</p> +manœuvre inverse quant à l'habillement.</p> -<p>Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... +<p>Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... Oh! en -tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner.</p> +tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner.</p> <p>L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction -reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, +reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, que -le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.</p> +le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.</p> -<p>Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. +<p>Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. Les plus -solides les serviront volontairement et par amitié.</p> +solides les serviront volontairement et par amitié.</p> <p>S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne -se lèveront qu'au dernier moment.</p> +se lèveront qu'au dernier moment.</p> -<p>Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être +<p>Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être malade.</p> -<p>Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une -«affaire» qui +<p>Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une +«affaire» qui vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot, -sacré tonnerre!...</p> +sacré tonnerre!...</p> <p>Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et -clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la -lampe à esprit-de-vin.</p> +clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la +lampe à esprit-de-vin.</p> <p>Le docteur craint un commencement d'ophtalmie.</p> -<p>Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait +<p>Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait sortir un -homme, et l'engage à regarder la plaine blanche.</p> +homme, et l'engage à regarder la plaine blanche.</p> <p>L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants -fourrés.</p> +fourrés.</p> <div class="illu"> @@ -18632,430 +18588,430 @@ fourrés.</p> alt="Illustration" /> </div> <div class="caption">L'homme met sur ses yeux ses gants -fourrés</div> +fourrés</div> </div> <p>—Eh bien?</p> -<p>—Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le +<p>—Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le soleil en face.</p> -<p>«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...</p> +<p>«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...</p> -<p>—Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes +<p>—Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous -aucun prétexte.</p> +aucun prétexte.</p> -<p>Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur -malgré son +<p>Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur +malgré son habituel sang-froid, reste soucieux.</p> -<p>Il répète en quelque sorte machinalement:</p> +<p>Il répète en quelque sorte machinalement:</p> <p>—Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre -«ad -hoc».</p> +«ad +hoc».</p> <p>Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on -s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manœuvre -difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace -aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives -opérées -pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la +s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manœuvre +difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace +aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives +opérées +pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un -traîneau.</p> +traîneau.</p> <p>Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein -air, roulés +air, roulés en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme -des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de +des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de poisson sec.</p> <p>L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se -prêtent docilement à la bricole et attendent le signal.</p> +prêtent docilement à la bricole et attendent le signal.</p> -<p>Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes +<p>Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes s'attellent -près d'eux.</p> +près d'eux.</p> -<p>Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, +<p>Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, cause un -moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas +moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que -tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens.</p> +tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens.</p> -<p>Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une -sonorité -qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère.</p> +<p>Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une +sonorité +qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère.</p> -<p>La manœuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, +<p>La manœuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, ses glissades, ses fatigues.</p> -<p>La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée +<p>La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée en certains -points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près -plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins -très +points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près +plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins +très lent.</p> -<p>Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les +<p>Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les hommes -enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. +enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. Il -faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de -temps considérable.</p> +faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de +temps considérable.</p> -<p>On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se +<p>On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se chiffre par -une distance effectivement parcourue de douze kilomètres.</p> +une distance effectivement parcourue de douze kilomètres.</p> -<p>Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes -restés sur -la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance +<p>Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes +restés sur +la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance et -de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne -sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe -alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent +de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne +sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe +alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent se griller les doigts.</p> -<p>Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre -de réels -dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se -relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de -rôle, s'atteler à la bricole.</p> +<p>Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre +de réels +dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se +relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de +rôle, s'atteler à la bricole.</p> -<p>Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le +<p>Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le lieutenant -qui prendront à chacun leur tour sa place.</p> +qui prendront à chacun leur tour sa place.</p> -<p>C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement -pénible pour -l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une +<p>C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement +pénible pour +l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une hutte -de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des +de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des fourrures. Alors seulement son organisme -peut résister à une telle -déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette -déperdition.</p> +peut résister à une telle +déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette +déperdition.</p> -<p>Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à +<p>Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à marcher, et -prient pour que les haltes de jour soient abrégées.</p> +prient pour que les haltes de jour soient abrégées.</p> <p>Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent -intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de −35° +intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de −35° que l'on supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise.</p> -<p>C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots -à peine -immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une -gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a -dénommée: la danse des ours.</p> +<p>C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots +à peine +immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une +gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a +dénommée: la danse des ours.</p> <p>Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le -visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements -balourds de maître Martin.</p> +visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements +balourds de maître Martin.</p> -<p>Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est -reprise après -une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite!</p> +<p>Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est +reprise après +une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite!</p> -<p>Le 15, marche forcée. Le froid de −35° -accélère l'allure et la glace est -excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres!</p> +<p>Le 15, marche forcée. Le froid de −35° +accélère l'allure et la glace est +excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres!</p> -<p>Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause +<p>Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause la perte.</p> -<p>Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la +<p>Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la taille de -celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc +celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de -l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois -littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir.</p> +l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois +littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir.</p> -<p>Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à +<p>Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à vingt-cinq -pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes.</p> +pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes.</p> -<p>Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla +<p>Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le -déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud -au mélange de lard et de pemmican.</p> +déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud +au mélange de lard et de pemmican.</p> <p>Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement -la semelle; mais, aussi, quel régal!</p> +la semelle; mais, aussi, quel régal!</p> -<p>Ce jour-là, on parcourut douze kilomètres.</p> +<p>Ce jour-là , on parcourut douze kilomètres.</p> -<p>Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ +<p>Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ cinquante -kilomètres.</p> +kilomètres.</p> -<p>Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° +<p>Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° 30′, -c'est-à-dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de -deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues +c'est-à -dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de +deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues terrestres.</p> <h3><a name="III-VI" id="III-VI">VI</a></h3> <div class="cdesc">Fatale -imprudence.—Conséquences très alarmantes.—Nouvelle et plus -grave maladie du mécanicien Fritz.—Le scorbut!—Terribles +imprudence.—Conséquences très alarmantes.—Nouvelle et plus +grave maladie du mécanicien Fritz.—Le scorbut!—Terribles pronostics.—Emotion.—Malades d'ophtalmie.—Energie.—Encore une -victime du scorbut.—Nick prédisposé.—Nouvel ouragan de neige.—La +victime du scorbut.—Nick prédisposé.—Nouvel ouragan de neige.—La configuration des glaces.—Modifications importantes.—Nouvelles -chaînes de hummocks.—Horizon menaçant.</div> +chaînes de hummocks.—Horizon menaçant.</div> <p>—Fritz, mon vieux camarade, encore une fois, mange donc pas de la neige.</p> -<p>—Impossible de m'en empêcher, Guénic.</p> +<p>—Impossible de m'en empêcher, Guénic.</p> -<p>—T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parlé de +<p>—T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parlé de scorbut...</p> -<p>—Je suis fou! La bouche me brûle comme si j'entonnais ma tête +<p>—Je suis fou! La bouche me brûle comme si j'entonnais ma tête dans un fourneau de chauffe.</p> <p>—T'as vu aussi les hommes malades... leurs gencives saignent parce -qu'ils ont fait la même bêtise que toi...</p> +qu'ils ont fait la même bêtise que toi...</p> -<p>—Guénic, si tu savais quel régal... quel soulagement!...</p> +<p>—Guénic, si tu savais quel régal... quel soulagement!...</p> -<p>«Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit +<p>«Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit et recuit...</p> -<p>«La soif est notre tourment, notre damnation!...</p> +<p>«La soif est notre tourment, notre damnation!...</p> -<p>Et puis... le docteur exagère peut-être un peu... La neige ça +<p>Et puis... le docteur exagère peut-être un peu... La neige ça n'est jamais que de l'eau... un peu plus froide... c'est vrai...</p> <p>—Mauvaises raisons, Fritz!</p> -<p>«T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon.</p> +<p>«T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon.</p> -<p>«T'es gradé... Faut donner l'exemple!</p> +<p>«T'es gradé... Faut donner l'exemple!</p> -<p>—Ah! Guénic, tu n'as donc jamais eu soif!</p> +<p>—Ah! Guénic, tu n'as donc jamais eu soif!</p> -<p>—Par exemple! s'écrie le maître scandalisé, prêt à se fâcher +<p>—Par exemple! s'écrie le maître scandalisé, prêt à se fâcher d'une telle injure.</p> -<p>«Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en +<p>«Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en avait un dans -la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus salé que le mien!</p> +la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus salé que le mien!</p> <p>—Je veux te parler de cette soif maladive... atroce, que produit la -fièvre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre +fièvre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre sang... qu'on ne voit plus... qu'on n'entend plus... qu'on tuerait pour une goutte d'eau...</p> <p>—Du sang, je t'en donnerai du mien... c'est la moindre des choses... -ou plutôt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration +ou plutôt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration d'eau-de-vie... mais encore une fois, sois raisonnable.</p> -<p>—Non, mon vieux camarade, répond l'Alsacien ému de ce -dévouement si -simple dans sa rude cordialité.</p> +<p>—Non, mon vieux camarade, répond l'Alsacien ému de ce +dévouement si +simple dans sa rude cordialité.</p> -<p>—Dame! à ton service!...</p> +<p>—Dame! à ton service!...</p> -<p>«Un matelot, quand il a donné son sang, ne peut plus offrir +<p>«Un matelot, quand il a donné son sang, ne peut plus offrir que son quart de trois-six...</p> -<p>«Encore!... s'écrie le maître tout chagrin en voyant que ses +<p>«Encore!... s'écrie le maître tout chagrin en voyant que ses avis, ses -offres, ses prières sont inutiles.</p> +offres, ses prières sont inutiles.</p> <p>Fritz vient d'avaler coup sur coup, rageusement, deux pleines -poignées +poignées de neige.</p> -<p>—Ah! que c'est bon, dit-il extasié...</p> +<p>—Ah! que c'est bon, dit-il extasié...</p> -<p>—T'en claqueras... sûr!</p> +<p>—T'en claqueras... sûr!</p> -<p>—Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut être +<p>—Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut être nuisible!...</p> -<p>«La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que -hier, à -trois reprises différentes, j'ai senti ce besoin irrésistible et...</p> +<p>«La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que +hier, à +trois reprises différentes, j'ai senti ce besoin irrésistible et...</p> -<p>—T'as avalé de la neige.</p> +<p>—T'as avalé de la neige.</p> <p>—Oui!</p> -<p>—A ton idée, matelot.</p> +<p>—A ton idée, matelot.</p> -<p>«T'es le maître de toi, après tout... sache seulement que si +<p>«T'es le maître de toi, après tout... sache seulement que si tu largues -ton amarre, ça sera ta faute.»</p> +ton amarre, ça sera ta faute.»</p> -<p>Le pauvre mécanicien n'a donc pas pu, malgré les instances les +<p>Le pauvre mécanicien n'a donc pas pu, malgré les instances les plus -vives, résister à cette souffrance plus terrible encore que celle qui -torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcinées du +vives, résister à cette souffrance plus terrible encore que celle qui +torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcinées du Sahara.</p> -<p>Ces derniers sont en effet totalement privés d'eau, tandis que +<p>Ces derniers sont en effet totalement privés d'eau, tandis que les -voyageurs polaires en sont environnés sous forme solide. Ils n'ont qu'à -étendre la main, qu'à ouvrir la bouche pour étancher cette soif qui +voyageurs polaires en sont environnés sous forme solide. Ils n'ont qu'à +étendre la main, qu'à ouvrir la bouche pour étancher cette soif qui leur corrode les muqueuses.</p> -<p>Il leur faut donc une réelle force d'âme pour endurer la +<p>Il leur faut donc une réelle force d'âme pour endurer la souffrance -elle-même, et résister à l'envie furieuse de la faire cesser, du moins -passagèrement.</p> +elle-même, et résister à l'envie furieuse de la faire cesser, du moins +passagèrement.</p> -<p>Comme il a été dit précédemment, celui qui cède à la tentation +<p>Comme il a été dit précédemment, celui qui cède à la tentation de manger -de la neige est condamné à d'épouvantables souffrances.</p> +de la neige est condamné à d'épouvantables souffrances.</p> -<p>Après un soulagement immédiat, quelques instants d'apaisement -délicieux, -un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gelé, claque des dents, -s'immobilise comme si ses artères et ses veines charriaient des glaçons.</p> +<p>Après un soulagement immédiat, quelques instants d'apaisement +délicieux, +un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gelé, claque des dents, +s'immobilise comme si ses artères et ses veines charriaient des glaçons.</p> -<p>En même temps, ses gencives, sa gorge et sa langue +<p>En même temps, ses gencives, sa gorge et sa langue s'enflamment, se -gonflent au point qu'il est menacé de suffocation.</p> +gonflent au point qu'il est menacé de suffocation.</p> -<p>Le pauvre Fritz cherche encore à s'excuser près de son ami.</p> +<p>Le pauvre Fritz cherche encore à s'excuser près de son ami.</p> <p>—Vois-tu, matelot, j'ai vingt ans d'escarbilles dans le torse... et je -ne peux pas m'empêcher d'y revenir...</p> +ne peux pas m'empêcher d'y revenir...</p> -<p>—Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgré toi, car je vais +<p>—Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgré toi, car je vais avertir le capitaine.</p> -<p>—Tu ne feras pas ça, Guénic!</p> +<p>—Tu ne feras pas ça, Guénic!</p> <p>—Tu vois donc bien que t'as conscience de mal agir.</p> -<p>Au bout de cinq à six cents mètres, Fritz d'abord surexcité, +<p>Au bout de cinq à six cents mètres, Fritz d'abord surexcité, ralentit soudain le pas.</p> -<p>Ses mouvements deviennent lourds, pénibles, mal coordonnés. Sa +<p>Ses mouvements deviennent lourds, pénibles, mal coordonnés. Sa face -rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'accélère et sort avec un -bruit rauque de ses lèvres gonflées.</p> +rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'accélère et sort avec un +bruit rauque de ses lèvres gonflées.</p> <p>Il avance encore d'une centaine de pas, soutenu par une -volonté de fer.</p> +volonté de fer.</p> -<p>Puis, il titube et manque de s'abattre. Guénic qui tire à côté +<p>Puis, il titube et manque de s'abattre. Guénic qui tire à côté de lui, -en tête de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit:</p> +en tête de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit:</p> <p>—Sauf vot' respect, capitaine, vous devriez bien commander de stopper...</p> -<p>—Pourquoi, Guénic?</p> +<p>—Pourquoi, Guénic?</p> -<p>—C'est le camarade qu'est censément en train de s'affaler.</p> +<p>—C'est le camarade qu'est censément en train de s'affaler.</p> <p>—Stop!... crie l'officier.</p> -<p>Il est temps, car le malheureux mécanicien saisi par le froid +<p>Il est temps, car le malheureux mécanicien saisi par le froid qui -paralyse ses extrémités, balbutie des mots sans suite, et tombe entre -les bras du maître d'équipage.</p> +paralyse ses extrémités, balbutie des mots sans suite, et tombe entre +les bras du maître d'équipage.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-404.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le malheureux mécanicien balbutie des +<div class="caption">Le malheureux mécanicien balbutie des mots sans suite</div> </div> <p>—Eh! toi, Courapied, qui trottes comme un pousse-cailloux de cabillot, -à courir grand largue droit à l'embarcation du docteur.</p> +à courir grand largue droit à l'embarcation du docteur.</p> -<p>—Oui, maître.</p> +<p>—Oui, maître.</p> -<p>—Dis-y que le mécanicien est comme qui dirait sans +<p>—Dis-y que le mécanicien est comme qui dirait sans connaissance et qu'il a besoin de lui et de toute sa pharmacie.</p> -<p>Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'élance vers le +<p>Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'élance vers le bateau -que le docteur, aidé du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il +que le docteur, aidé du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il avait -toute sa vie halé sur la bricole.</p> +toute sa vie halé sur la bricole.</p> -<p>Courapied, essoufflé, l'informe en deux mots de la catastrophe.</p> +<p>Courapied, essoufflé, l'informe en deux mots de la catastrophe.</p> -<p>—J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre à médicaments -placé à -portée.</p> +<p>—J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre à médicaments +placé à +portée.</p> -<p>«Vous, Dumas, allez prévenir le capitaine qu'il y a un malade -au numéro +<p>«Vous, Dumas, allez prévenir le capitaine qu'il y a un malade +au numéro 1.</p> -<p>«Et nous, garçon, en avant!»</p> +<p>«Et nous, garçon, en avant!»</p> -<p>En dépit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut -s'empêcher de -frémir à l'aspect du malheureux Fritz.</p> +<p>En dépit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut +s'empêcher de +frémir à l'aspect du malheureux Fritz.</p> -<p>Vingt minutes se sont à peine écoulées depuis sa dernière +<p>Vingt minutes se sont à peine écoulées depuis sa dernière imprudence. -Déjà ses lèvres fendillées noircissent. Le sang qui transsude par les -gerçures se coagule aussitôt. La langue ronde, grosse, courte, bombée, -noirâtre, rappelle cette forme particulière aux individus atteints de -typhus, et nommée: langue de perroquet. La face est déprimée, fripée, -terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agités de +Déjà ses lèvres fendillées noircissent. Le sang qui transsude par les +gerçures se coagule aussitôt. La langue ronde, grosse, courte, bombée, +noirâtre, rappelle cette forme particulière aux individus atteints de +typhus, et nommée: langue de perroquet. La face est déprimée, fripée, +terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agités de tremblements convulsifs.</p> -<p>Le malade ne peut plus proférer que des sons entrecoupés, à +<p>Le malade ne peut plus proférer que des sons entrecoupés, à peine intelligibles.</p> -<p>Le capitaine, informé par Dumas, abandonne la chaloupe et +<p>Le capitaine, informé par Dumas, abandonne la chaloupe et accourt.</p> -<p>A l'aspect lamentable du mécanicien pour lequel il éprouve une +<p>A l'aspect lamentable du mécanicien pour lequel il éprouve une sympathie -toute particulière, le brave officier pâlit et interroge le docteur +toute particulière, le brave officier pâlit et interroge le docteur d'un -regard angoissé.</p> +regard angoissé.</p> <p>Le docteur a entre les deux sourcils son pli vertical des mauvais jours. -Il hausse imperceptiblement les épaules, et dit, en manière de réponse -à +Il hausse imperceptiblement les épaules, et dit, en manière de réponse +à cette muette interrogation:</p> <p>—Si vous m'en croyez, capitaine, vous commanderez la halte et @@ -19064,380 +19020,380 @@ dresser la tente.</p> <p>—A l'instant, docteur.</p> -<p>Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroyé, sentent que +<p>Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroyé, sentent que les minutes -sont précieuses et installent avec une hâte fiévreuse le campement.</p> +sont précieuses et installent avec une hâte fiévreuse le campement.</p> -<p>Deux lampes sont allumées et placées de chaque côté du patient -préalablement déshabillé et entonné dans un sac fourré. Comme il ne se -réchauffe pas et que le docteur hésite a employer les frictions de +<p>Deux lampes sont allumées et placées de chaque côté du patient +préalablement déshabillé et entonné dans un sac fourré. Comme il ne se +réchauffe pas et que le docteur hésite a employer les frictions de neige, Dumas et le Parisien, munis d'une ceinture de laine, le frottent -à tour de bras.</p> +à tour de bras.</p> -<p>Une douleur aiguë subitement provoquée lui arrache un cri +<p>Une douleur aiguë subitement provoquée lui arrache un cri sourd.</p> <p>Le docteur se penche, constate que Dumas frotte une jambe, et que cette -jambe est enflée modérément au genou et à la cheville.</p> +jambe est enflée modérément au genou et à la cheville.</p> <p>—Faut-il continuer, monsieur? demande le cuisinier.</p> -<p>—Continuez, mon garçon, évitez seulement d'appuyer aux points +<p>—Continuez, mon garçon, évitez seulement d'appuyer aux points douloureux.</p> -<p>Puis il ajoute, s'adressant à l'officier:</p> +<p>Puis il ajoute, s'adressant à l'officier:</p> <p>—Capitaine, si nous sortions un moment, pendant que ces deux bons -garçons font office d'infirmier.</p> +garçons font office d'infirmier.</p> -<p>—Volontiers, répond le capitaine, comprenant que le médecin a +<p>—Volontiers, répond le capitaine, comprenant que le médecin a une -communication importante à lui faire.</p> +communication importante à lui faire.</p> -<p>«Eh bien? dit-il une fois dehors.</p> +<p>«Eh bien? dit-il une fois dehors.</p> <p>—Savez-vous ce que signifie cette enflure que notre pauvre -mécanicien -porte au genou et à la malléole?</p> +mécanicien +porte au genou et à la malléole?</p> -<p>—Peut-être un commencement de rhumatisme articulaire.</p> +<p>—Peut-être un commencement de rhumatisme articulaire.</p> -<p>—Si ce n'était que cela!</p> +<p>—Si ce n'était que cela!</p> <p>—Vous m'effrayez?...</p> -<p>—A vous, notre chef, il faut la vérité, quelque cruelle et +<p>—A vous, notre chef, il faut la vérité, quelque cruelle et redoutable qu'elle soit.</p> -<p>«Fritz est attaqué du scorbut!</p> +<p>«Fritz est attaqué du scorbut!</p> -<p>—Que me dites-vous là, cher ami?</p> +<p>—Que me dites-vous là , cher ami?</p> -<p>«Le scorbut! après les précautions les plus minutieuses... +<p>«Le scorbut! après les précautions les plus minutieuses... avec -l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu'à ce jour... avec -notre hygiène et nos préservatifs!...</p> +l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu'à ce jour... avec +notre hygiène et nos préservatifs!...</p> -<p>—Je voudrais me tromper, mais le doute, hélas! ne m'est plus +<p>—Je voudrais me tromper, mais le doute, hélas! ne m'est plus permis.</p> -<p>—C'est une malédiction!</p> +<p>—C'est une malédiction!</p> -<p>«Je frémis en pensant que tous mes hommes peuvent être +<p>«Je frémis en pensant que tous mes hommes peuvent être maintenant victimes de la contagion!</p> -<p>—Le mal est grand, c'est évident, mais il n'est pas -irréparable.</p> +<p>—Le mal est grand, c'est évident, mais il n'est pas +irréparable.</p> -<p>—Fritz guérira, n'est-ce pas?</p> +<p>—Fritz guérira, n'est-ce pas?</p> -<p>—Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, répond -évasivement +<p>—Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, répond +évasivement le docteur.</p> -<p>«D'autre part, il ne faudrait pas confondre épidémie et +<p>«D'autre part, il ne faudrait pas confondre épidémie et contagion.</p> -<p>«Le scorbut, en lui-même, n'est pas contagieux, en ce sens +<p>«Le scorbut, en lui-même, n'est pas contagieux, en ce sens qu'il ne se -communique pas, comme par exemple le choléra ou le typhus, d'individu à +communique pas, comme par exemple le choléra ou le typhus, d'individu à individu.</p> -<p>«Il est épidémique, c'est-à-dire que les hommes soumis aux -mêmes causes -peuvent le contracter comme aussi l'éviter.</p> +<p>«Il est épidémique, c'est-à -dire que les hommes soumis aux +mêmes causes +peuvent le contracter comme aussi l'éviter.</p> -<p>«Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la +<p>«Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la maladie ne -résulte pas du contact entre individu sain et individu contaminé, mais -de causes prédisposantes et déterminantes, comme par exemple le froid, -l'alimentation, l'humidité, l'ingestion de neige, etc.</p> +résulte pas du contact entre individu sain et individu contaminé, mais +de causes prédisposantes et déterminantes, comme par exemple le froid, +l'alimentation, l'humidité, l'ingestion de neige, etc.</p> -<p>«Enfin, notre pauvre malade est, par son tempérament +<p>«Enfin, notre pauvre malade est, par son tempérament lymphatique, -destiné à prendre le mal.</p> +destiné à prendre le mal.</p> -<p>«Il est et devait être la première victime.</p> +<p>«Il est et devait être la première victime.</p> -<p>—Encore une fois, vous pensez pouvoir le guérir, n'est-ce pas?</p> +<p>—Encore une fois, vous pensez pouvoir le guérir, n'est-ce pas?</p> <p>—Je ferai, vous le savez bien, l'impossible...</p> -<p>«Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur.</p> +<p>«Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur.</p> -<p>«Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation +<p>«Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation absolue de -travail, quelques marches à pied pour activer la circulation, et en +travail, quelques marches à pied pour activer la circulation, et en temps ordinaire, il sera essentiel de le transporter sur un des -traîneaux.</p> +traîneaux.</p> -<p>«Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise présente -était -conjurée.</p> +<p>«Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise présente +était +conjurée.</p> -<p>«Voyons donc ce qu'il devient.»</p> +<p>«Voyons donc ce qu'il devient.»</p> -<p>Grâce aux frictions énergiques pratiquées par Dumas et +<p>Grâce aux frictions énergiques pratiquées par Dumas et Plume-au-Vent, -grâce aussi au voisinage immédiat des lampes à esprit-de-vin qui ont -très notablement élevé la température, le mécanicien a repris -connaissance. La circulation se rétablit.</p> +grâce aussi au voisinage immédiat des lampes à esprit-de-vin qui ont +très notablement élevé la température, le mécanicien a repris +connaissance. La circulation se rétablit.</p> -<p>Le docteur, après lui avoir administré une bonne ration de -café -bouillant additionné de rhum, chercha à ranimer la sensibilité +<p>Le docteur, après lui avoir administré une bonne ration de +café +bouillant additionné de rhum, chercha à ranimer la sensibilité musculaire et nerveuse. Il lui injecta, dans cette intention, par la -méthode hypodermique, une dose de caféine et attendit.</p> +méthode hypodermique, une dose de caféine et attendit.</p> -<p>Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur -raconte à -sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence.</p> +<p>Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur +raconte à +sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence.</p> -<p>Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les +<p>Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les lampes, le -repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires.</p> +repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires.</p> -<p>Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de +<p>Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins -assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication -énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement +assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication +énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement faible.</p> -<p>On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné +<p>On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné de -fourrures et entonné dans le sac préservateur.</p> +fourrures et entonné dans le sac préservateur.</p> -<p>Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, +<p>Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, qui tout -naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira -tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine, -familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera +naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira +tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine, +familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera fonctionner.</p> -<p>Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 -avril, jour où -Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres.</p> +<p>Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 +avril, jour où +Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres.</p> -<p>Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le +<p>Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le Guern sont -sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de -l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même, -ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas -essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges.</p> +sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de +l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même, +ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas +essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges.</p> -<p>Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance +<p>Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance d'un froid -atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette -température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux -abords du pôle.</p> +atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette +température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux +abords du pôle.</p> -<p>L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus +<p>L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus -fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là, -est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien -s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de -lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives -saignent, son haleine devient fétide.</p> +fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là , +est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien +s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de +lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives +saignent, son haleine devient fétide.</p> -<p>C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant +<p>C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant pour leur -faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de -précautions.</p> +faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de +précautions.</p> -<p>Les hommes frappés d'ophtalmie sont presque aveugles!</p> +<p>Les hommes frappés d'ophtalmie sont presque aveugles!</p> -<p>Ils veulent marcher quand même, en dépit de violentes douleurs -de tête +<p>Ils veulent marcher quand même, en dépit de violentes douleurs +de tête et de vertiges continuels.</p> -<p>Le 20, une nouvelle tempête, que rien ne faisait prévoir, se déchaîne -pendant la nuit, après une marche de treize kilomètres.</p> +<p>Le 20, une nouvelle tempête, que rien ne faisait prévoir, se déchaîne +pendant la nuit, après une marche de treize kilomètres.</p> <p>La neige tombe avec une telle surabondance, le vent est si -glacé, qu'il +glacé, qu'il est impossible de quitter la tente.</p> <p>Pendant trente heures, les pauvres matelots sont prisonniers dans leurs -sacs avec un froid de 36°! Ce repos forcé est -très favorable aux +sacs avec un froid de 36°! Ce repos forcé est +très favorable aux hommes -atteints d'ophtalmie qui commencent à se rétablir.</p> +atteints d'ophtalmie qui commencent à se rétablir.</p> -<p>Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcérées, fongueuses, et +<p>Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcérées, fongueuses, et ses dents -commencent à se déchausser. Sa faiblesse et son abattement sont -extrêmes.</p> +commencent à se déchausser. Sa faiblesse et son abattement sont +extrêmes.</p> <p>Le docteur ne le quitte pas d'un instant et s'efforce de combattre ces -symptômes alarmants.</p> +symptômes alarmants.</p> <p>Pour comble de malheur, le pauvre Nick dit Bigorneau, le brave -Dunkerquois un peu naïf, mais si bon, se plaint à son tour de douleurs +Dunkerquois un peu naïf, mais si bon, se plaint à son tour de douleurs articulaires.</p> -<p>C'est à peine s'il peut se lever pour aider au déblaiement de +<p>C'est à peine s'il peut se lever pour aider au déblaiement de la tente -dont l'entrée est obstruée à chaque instant par des rafales de neige.</p> +dont l'entrée est obstruée à chaque instant par des rafales de neige.</p> -<p>Séance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout +<p>Séance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout travail, -malgré sa résistance.</p> +malgré sa résistance.</p> -<p>Encore un qui est prédisposé par sa profession à l'horrible +<p>Encore un qui est prédisposé par sa profession à l'horrible maladie.</p> -<p>Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus déprimé +<p>Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus déprimé corporellement que ses camarades.</p> -<p>Le docteur lui administre à haute dose le jus de citron, et le +<p>Le docteur lui administre à haute dose le jus de citron, et le soumet au -régime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont -gelées à fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour +régime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont +gelées à fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour les rendre comestibles sans les cuire.</p> -<p>La chaloupe qui peu à peu se transforme en hôpital ambulant -reçoit Nick -à bord. Il s'installe près du mécanicien, et puis: En route!</p> +<p>La chaloupe qui peu à peu se transforme en hôpital ambulant +reçoit Nick +à bord. Il s'installe près du mécanicien, et puis: En route!</p> <p>La tourmente est finie. Malheureusement la neige rend le -traînage plus -difficile. Il faut longtemps déblayer à la pelle, d'où perte de temps +traînage plus +difficile. Il faut longtemps déblayer à la pelle, d'où perte de temps notable.</p> -<p>Pour la compenser et suppléer à l'absence des deux malades, on +<p>Pour la compenser et suppléer à l'absence des deux malades, on marche pendant douze heures.</p> -<p>C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomètres!</p> +<p>C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomètres!</p> -<p>Si demain l'étape est bonne, on aura franchi le -quatre-vingt-huitième -parallèle!</p> +<p>Si demain l'étape est bonne, on aura franchi le +quatre-vingt-huitième +parallèle!</p> -<p>Le pôle ne sera plus qu'à deux degrés!... deux cent vingt-deux -kilomètres!... cinquante-quatre lieues et demi!...</p> +<p>Le pôle ne sera plus qu'à deux degrés!... deux cent vingt-deux +kilomètres!... cinquante-quatre lieues et demi!...</p> <p>Somme toute, la situation est telle que le plus optimiste -n'eût osé -l'espérer. S'il est prodigieux d'être parvenu a une distance aussi -faible du Pôle, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux +n'eût osé +l'espérer. S'il est prodigieux d'être parvenu a une distance aussi +faible du Pôle, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux malades.</p> <p>Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des -circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés. +circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés. Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la -moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le -commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut.</p> +moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le +commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut.</p> -<p>Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, -songe à -la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle, -aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps -s'accumulent, et semble méditer quelque chose.</p> +<p>Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, +songe à +la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle, +aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps +s'accumulent, et semble méditer quelque chose.</p> -<p>Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu +<p>Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu entre tous -paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit -diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est -bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la -résolution soit irrévocable.</p> - -<p>Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le -traînage -s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore +paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit +diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est +bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la +résolution soit irrévocable.</p> + +<p>Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le +traînage +s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore d'atermoyer.</p> -<p>Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace -encombrée de +<p>Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace +encombrée de neige.</p> -<p>Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes -difficultés. -Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force -d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme -celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, +<p>Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes +difficultés. +Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force +d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme +celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, n'est pas anfractueuse, -tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts -précipices comme celle de la grande banquise.</p> - -<p>Les pressions opérées par les courants et les vents en ont -fréquemment -modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre -modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la -surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse, -elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est +tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts +précipices comme celle de la grande banquise.</p> + +<p>Les pressions opérées par les courants et les vents en ont +fréquemment +modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre +modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la +surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse, +elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une -contrée où la glace a pris la place du sol.</p> +contrée où la glace a pris la place du sol.</p> -<p>A travers ces ondulations résultant d'entassements, de +<p>A travers ces ondulations résultant d'entassements, de chevauchements de -blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il +blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il y -avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours +avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours largement -ouverts aux traîneaux.</p> +ouverts aux traîneaux.</p> -<p>Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors +<p>Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors que pour -ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une -affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon -étrange et alarmante.</p> +ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une +affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon +étrange et alarmante.</p> -<p>Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le +<p>Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le sol se -boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se +boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme -assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes -puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe.</p> +assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes +puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe.</p> <p>Ce n'est plus la plaine, et ce n'est pas encore la montagne. C'est une -sorte d'état transitoire participant de l'un et de l'autre, et où l'on -trouve simultanément: collines, vallons, surfaces planes, roches dans +sorte d'état transitoire participant de l'un et de l'autre, et où l'on +trouve simultanément: collines, vallons, surfaces planes, roches dans un -pêle-mêle déjà plein d'imprévu, mais sans rien de grandiose ni de -tourmenté.</p> +pêle-mêle déjà plein d'imprévu, mais sans rien de grandiose ni de +tourmenté.</p> <p>Un peu plus loin, dominant tout, absorbant tout et escaladant -les nuées, -les monts géants.</p> +les nuées, +les monts géants.</p> -<p>Telle, toutes proportions gardées, se présente devant -l'expédition -française la glace, dont la métamorphose devient de plus en plus rapide -et complète.</p> +<p>Telle, toutes proportions gardées, se présente devant +l'expédition +française la glace, dont la métamorphose devient de plus en plus rapide +et complète.</p> <p>Les hummocks se multiplient et augmentent de volume au point que les -chenaux qui les séparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font -plus que zigzaguer pour arriver parfois à un cul-de-sac.</p> +chenaux qui les séparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font +plus que zigzaguer pour arriver parfois à un cul-de-sac.</p> -<p>Ces sentiers, encombrés de neige, doivent être déblayés pour +<p>Ces sentiers, encombrés de neige, doivent être déblayés pour livrer -passage aux traîneaux. Il faut en outre en niveler les déclivités, sous +passage aux traîneaux. Il faut en outre en niveler les déclivités, sous peine de voir l'appareil tout entier reculer ou se ruer en avant, avec son attelage d'hommes et d'animaux.</p> -<p>Il y a de véritables chaînes de montagne en miniature avec +<p>Il y a de véritables chaînes de montagne en miniature avec leurs -précipices, leurs paliers, leurs versants, leurs défilés, à travers +précipices, leurs paliers, leurs versants, leurs défilés, à travers lesquels on ne trouve que de plus en plus difficilement une voie.</p> -<p>Bref, les allées et venues sont telles, et les détours si -nombreux, qu'après quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche +<p>Bref, les allées et venues sont telles, et les détours si +nombreux, qu'après quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche de seize -kilomètres, la distance effective dans la direction du Pôle est -seulement de sept kilomètres.</p> +kilomètres, la distance effective dans la direction du Pôle est +seulement de sept kilomètres.</p> <div class="illu"> @@ -19448,75 +19404,75 @@ alt="Illustration" /> </div> </div> -<p>Les hommes totalement hors d'état d'avancer sont épuisés. Les +<p>Les hommes totalement hors d'état d'avancer sont épuisés. Les chiens -sont fourbus avec leurs pattes enflées et sanglantes.</p> +sont fourbus avec leurs pattes enflées et sanglantes.</p> <p>Chose plus grave, car le repos a raison de la fatigue, si les -traîneaux, -surtout la chaloupe, ont pu être remorqués jusque-là, c'est chose -invraisemblable, impossible en apparence, et prouvée par la réalité du +traîneaux, +surtout la chaloupe, ont pu être remorqués jusque-là , c'est chose +invraisemblable, impossible en apparence, et prouvée par la réalité du fait; mais demain!</p> -<p>Il est évident que les vaillants et dévoués matelots feront +<p>Il est évident que les vaillants et dévoués matelots feront leur devoir comme hier, comme toujours. Ils ne reculeront pas d'une semelle, ne marchanderont pas leurs efforts, et tous valides comme malades -essayeront l'âpre conquête du Pôle.</p> +essayeront l'âpre conquête du Pôle.</p> <p>Mais ne vont-ils pas trouver devant eux quelque chose de plus fort que -l'énergie humaine... c'est-à-dire l'obstacle matériel absolu, +l'énergie humaine... c'est-à -dire l'obstacle matériel absolu, infranchissable.</p> -<p>Au loin, dans la brume blanchâtre, estompée de tons +<p>Au loin, dans la brume blanchâtre, estompée de tons d'outre-mer, se -profile une ligne déchiquetée, anfractueuse qui fait hocher la tête aux -plus intrépides.</p> +profile une ligne déchiquetée, anfractueuse qui fait hocher la tête aux +plus intrépides.</p> -<p>Cette ligne aperçue jadis à la baie de Melville, et contemplée -longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crêtes des +<p>Cette ligne aperçue jadis à la baie de Melville, et contemplée +longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crêtes des hummocks sur l'horizon polaire. Une sorte de profil montueux, dont on -devine inférieurement les lourdes assises.</p> +devine inférieurement les lourdes assises.</p> -<p>Peut-être une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable +<p>Peut-être une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable obstacle -élevé par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre.</p> +élevé par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre.</p> <h3><a name="III-VII" id="III-VII">VII</a></h3> <div class="cdesc">A -l'affût.—Mort d'un phoque.—Saignée.—Remède au scorbut.—Deux -nouveaux malades.—Hypothèse au sujet des glaces polaires.—Voie -presque impraticable.—L'état de Fritz empire.—Agonie et mort d'un -patriote.—Funérailles.—Suprême résolution.—Il faut se -séparer.—Matériel plus léger.—l'expédition définitive.—Choix de -ceux qui doivent y participer.—Départ.</div> +l'affût.—Mort d'un phoque.—Saignée.—Remède au scorbut.—Deux +nouveaux malades.—Hypothèse au sujet des glaces polaires.—Voie +presque impraticable.—L'état de Fritz empire.—Agonie et mort d'un +patriote.—Funérailles.—Suprême résolution.—Il faut se +séparer.—Matériel plus léger.—l'expédition définitive.—Choix de +ceux qui doivent y participer.—Départ.</div> -<p>Le 24 avril, journée abominable. Froid un peu moins vif, car +<p>Le 24 avril, journée abominable. Froid un peu moins vif, car le -thermomètre ne descend pas à −30°, mais averses +thermomètre ne descend pas à −30°, mais averses de neige incessantes.</p> -<p>L'accès des glaces devient de plus en plus difficile et la +<p>L'accès des glaces devient de plus en plus difficile et la marche en -avant à peu près impraticable.</p> +avant à peu près impraticable.</p> -<p>La chaloupe est restée en arrière faute de trouver un passage. +<p>La chaloupe est restée en arrière faute de trouver un passage. Deux -cents mètres plus loin, les traîneaux baleinières, après avoir failli -vingt fois être culbutés dans les ravins, sont contraints de stopper.</p> +cents mètres plus loin, les traîneaux baleinières, après avoir failli +vingt fois être culbutés dans les ravins, sont contraints de stopper.</p> -<p>Le capitaine part en découverte accompagné de deux hommes et -d'Oûgiouk. +<p>Le capitaine part en découverte accompagné de deux hommes et +d'Oûgiouk. Tous trois sont munis de longs crocs pour assurer leur marche et sonder -les dépressions remplies de neige.</p> +les dépressions remplies de neige.</p> -<p>Ils avancent d'un kilomètre environ et constatent que la voie +<p>Ils avancent d'un kilomètre environ et constatent que la voie est -absolument interdite aux traîneaux. Seuls les piétons peuvent avancer, +absolument interdite aux traîneaux. Seuls les piétons peuvent avancer, quoique difficilement, et au prix de rudes efforts.</p> <div class="illu"> @@ -19524,148 +19480,148 @@ quoique difficilement, et au prix de rudes efforts.</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-420.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Seuls les piétons peuvent avancer</div> +<div class="caption">Seuls les piétons peuvent avancer</div> </div> <p>Un peu avant de rejoindre le campement, un des matelots manque de -disparaître dans un trou plein d'eau vive et dissimulé sous une épaisse +disparaître dans un trou plein d'eau vive et dissimulé sous une épaisse couche de neige.</p> -<p>C'est un «trou à phoque», une de ces ouvertures par lesquelles viennent -respirer les mammifères prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces -prises d'air qui ne gèlent pas, périraient d'asphyxie.</p> +<p>C'est un «trou à phoque», une de ces ouvertures par lesquelles viennent +respirer les mammifères prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces +prises d'air qui ne gèlent pas, périraient d'asphyxie.</p> <p>—C'est bon, dit en son baragouin franco-groenlandais le sauvage -polaire, Oûgiouk va rester là, et il tuera la bête.</p> +polaire, Oûgiouk va rester là , et il tuera la bête.</p> -<p>Sans plus de façon il s'installe au bord du trou, pendant que +<p>Sans plus de façon il s'installe au bord du trou, pendant que l'homme -mouillé rallie bien vite le campement.</p> +mouillé rallie bien vite le campement.</p> -<p>Malgré le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec -Oûgiouk -pour l'aider, en cas de capture, à retirer le phoque.</p> +<p>Malgré le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec +Oûgiouk +pour l'aider, en cas de capture, à retirer le phoque.</p> -<p>La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, -gelés +<p>La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, +gelés jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir.</p> -<p>L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette +<p>L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette atroce -température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un -regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de +température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un +regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de gourmand.</p> -<p>Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à +<p>Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à entonner, sur -un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques, -comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à +un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques, +comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à venir se faire massacrer.</p> -<p>Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des +<p>Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des moins -autorisés, notamment le lieutenant Tyson<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a> -<a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, du <em>Polaris</em>, +autorisés, notamment le lieutenant Tyson<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a> +<a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, du <i>Polaris</i>, les phoques -seraient-ils réellement sensibles à la musique?...</p> +seraient-ils réellement sensibles à la musique?...</p> -<p>A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée +<p>A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée barbare, -qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille +qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille de -primitif, se fait entendre à la base de l'orifice.</p> +primitif, se fait entendre à la base de l'orifice.</p> <p>D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de -gladiateur, prêt à frapper.</p> +gladiateur, prêt à frapper.</p> -<p>Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant -précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort.</p> +<p>Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant +précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort.</p> -<p>Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc -disparaît aux +<p>Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc +disparaît aux trois quarts au fond du trou.</p> -<p>—A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.</p> +<p>—A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.</p> -<p>Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que -l'immobilité a -rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout -duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible.</p> +<p>Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que +l'immobilité a +rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout +duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible.</p> -<p>Le fer a pénétré sans doute profondément dans la chair, car en -dépit -d'efforts nécessitant la vigueur des trois hommes, la bête ne peut -s'échapper.</p> +<p>Le fer a pénétré sans doute profondément dans la chair, car en +dépit +d'efforts nécessitant la vigueur des trois hommes, la bête ne peut +s'échapper.</p> -<p>La lutte dure près d'un quart d'heure, au bout duquel un +<p>La lutte dure près d'un quart d'heure, au bout duquel un superbe phoque -barbu, de la grande espèce, est halé, non sans peine.</p> +barbu, de la grande espèce, est halé, non sans peine.</p> -<p>Il se débat faiblement encore, contre le croc qui s'est -implanté jusque +<p>Il se débat faiblement encore, contre le croc qui s'est +implanté jusque dans sa gorge, et beugle plaintivement.</p> -<p>Aux hurlements de joie poussés par Oûgiouk, une partie de -l'équipage est +<p>Aux hurlements de joie poussés par Oûgiouk, une partie de +l'équipage est accourue.</p> -<p>Le pauvre animal est croché tout palpitant au bout d'une +<p>Le pauvre animal est croché tout palpitant au bout d'une amarre et -traîné jusqu'à la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine.</p> +traîné jusqu'à la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine.</p> -<p>Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Oûgiouk. +<p>Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Oûgiouk. L'homme -de science et le sauvage se rencontrant et non pour la première fois, -sur le domaine de l'expérience, savent tous deux que la prise du phoque -peut et doit améliorer l'état des scorbutiques.</p> +de science et le sauvage se rencontrant et non pour la première fois, +sur le domaine de l'expérience, savent tous deux que la prise du phoque +peut et doit améliorer l'état des scorbutiques.</p> -<p>Oûgiouk a très bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne -l'empêche pas +<p>Oûgiouk a très bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne +l'empêche pas d'avoir bon cœur. D'ordinaire, il s'empresse d'aspirer le sang tout -chaud des animaux capturés. Pour cette fois, il renonce généreusement à -ce régal de haut goût et moitié par signes, moitié par gestes, engage -vivement Fritz et Nick à coller leurs lèvres à la veine qu'il vient -d'ouvrir et d'où jaillit une coulée de sang tiède et vermeil.</p> +chaud des animaux capturés. Pour cette fois, il renonce généreusement à +ce régal de haut goût et moitié par signes, moitié par gestes, engage +vivement Fritz et Nick à coller leurs lèvres à la veine qu'il vient +d'ouvrir et d'où jaillit une coulée de sang tiède et vermeil.</p> -<p>Le docteur insiste également, alléguant que ce sang tout chaud +<p>Le docteur insiste également, alléguant que ce sang tout chaud est un -remède souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et -souvent expérimenté par les baleiniers.</p> +remède souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et +souvent expérimenté par les baleiniers.</p> <p>Puis il ajoute:</p> -<p>—Hâtez-vous, car l'animal agonise.</p> +<p>—Hâtez-vous, car l'animal agonise.</p> -<p>Fritz essaye et aussitôt écœuré gémit plaintivement.</p> +<p>Fritz essaye et aussitôt écœuré gémit plaintivement.</p> -<p>—Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon être se -révolte...</p> +<p>—Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon être se +révolte...</p> -<p>—Allons!... faites vite!... c'est la santé... la vie!...</p> +<p>—Allons!... faites vite!... c'est la santé... la vie!...</p> <p>—Impossible!... j'aimerais mieux mourir...</p> -<p>«Toi, Nick... essaye!</p> +<p>«Toi, Nick... essaye!</p> -<p>Le Flamand a moins de préjugés, ou peut-être plus -d'indifférence.</p> +<p>Le Flamand a moins de préjugés, ou peut-être plus +d'indifférence.</p> -<p>—M'est bien égal, à moi, dit-il de sa voix sourde...</p> +<p>—M'est bien égal, à moi, dit-il de sa voix sourde...</p> -<p>«Donnez-moi à boire eine boutelle ed' verre pilé, ou même pus +<p>«Donnez-moi à boire eine boutelle ed' verre pilé, ou même pus pire et -j'avale tout, pourvu que j'a'lle!»</p> +j'avale tout, pourvu que j'a'lle!»</p> -<p>Séance tenante, il empoigne à deux bras, comme un enfant sa +<p>Séance tenante, il empoigne à deux bras, comme un enfant sa nourrice, le -phoque expirant, colle avec une avidité gloutonne ses lèvres à la -jugulaire béante, et aspire à longs traits le liquide vivifiant qui -ruisselle en gouttes vermillonnées jusque dans sa barbe.</p> +phoque expirant, colle avec une avidité gloutonne ses lèvres à la +jugulaire béante, et aspire à longs traits le liquide vivifiant qui +ruisselle en gouttes vermillonnées jusque dans sa barbe.</p> <p>—Que je voudrais donc pouvoir en faire autant! murmure le pauvre Fritz @@ -19673,226 +19629,226 @@ pris de syncope.</p> <p>Et ses camarades, qui s'empressent autour de lui affectueusement, -fraternellement, effrayés de l'atonie incroyable de l'Alsacien naguère -si vigoureux, ne peuvent se défendre d'un pressentiment sinistre.</p> +fraternellement, effrayés de l'atonie incroyable de l'Alsacien naguère +si vigoureux, ne peuvent se défendre d'un pressentiment sinistre.</p> -<p>Le soir venu, l'état de Nick, chose incroyable, s'est +<p>Le soir venu, l'état de Nick, chose incroyable, s'est subitement -amélioré, comme si le malade avait été gorgé de cochléaria ou de +amélioré, comme si le malade avait été gorgé de cochléaria ou de cresson.</p> <p>Fritz allait plus mal, et pour comble de malheur, Constant Guignard et -le lieutenant Vasseur étaient pris à leur tour du scorbut!</p> +le lieutenant Vasseur étaient pris à leur tour du scorbut!</p> -<p>Tous deux, après avoir vaillamment lutté, s'affalent au +<p>Tous deux, après avoir vaillamment lutté, s'affalent au dernier moment, n'en pouvant plus, les membres rompus, le corps couvert de taches -hémorragiques.</p> +hémorragiques.</p> -<p>Ce n'est pas impunément qu'on accomplit des efforts comme ceux +<p>Ce n'est pas impunément qu'on accomplit des efforts comme ceux des jours -passés, où chacun a fait plus que son devoir.</p> +passés, où chacun a fait plus que son devoir.</p> -<p>L'expédition comptant trois malades, et un moribond, car hélas! nul ne -peut plus guère s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs -cas d'ophtalmie en voie de guérison, le capitaine fait stopper -d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos à son monde.</p> +<p>L'expédition comptant trois malades, et un moribond, car hélas! nul ne +peut plus guère s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs +cas d'ophtalmie en voie de guérison, le capitaine fait stopper +d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos à son monde.</p> <p>La situation est grave.</p> -<p>Ainsi qu'il a été dit et répété plusieurs fois pendant ce -récit, -l'existence d'une mer libre autour du Pôle est très problématique +<p>Ainsi qu'il a été dit et répété plusieurs fois pendant ce +récit, +l'existence d'une mer libre autour du Pôle est très problématique <a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>; -mais, d'autre part, l'expérience de plusieurs expéditions arctiques +mais, d'autre part, l'expérience de plusieurs expéditions arctiques nous a appris que, sous certaines influences, la mer polaire s'ouvre parfois, -même en hiver.</p> +même en hiver.</p> <p>Vraisemblablement il n'existe pas une carapace de glace continue autour -du Pôle; çà et là des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les -banquises doivent dériver, remplissant les eaux libres et en laissant -ensuite derrière elle.</p> +du Pôle; çà et là des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les +banquises doivent dériver, remplissant les eaux libres et en laissant +ensuite derrière elle.</p> -<p>Leur mouvement ressemble à celui d'une nappe d'huile se +<p>Leur mouvement ressemble à celui d'une nappe d'huile se promenant sur -une couche d'eau plus large. Il en résulte qu'à certains moments -quelques parties du bassin polaire sont débarrassées des glaces...</p> +une couche d'eau plus large. Il en résulte qu'à certains moments +quelques parties du bassin polaire sont débarrassées des glaces...</p> -<p>... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un océan encombré +<p>... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un océan encombré de glaces -errantes, susceptibles de rester à peu près stationnaires pendant un -temps plus on moins long, pour reprendre cette pérégrination lente à -travers les espaces liquides enserrés par les continents.</p> +errantes, susceptibles de rester à peu près stationnaires pendant un +temps plus on moins long, pour reprendre cette pérégrination lente à +travers les espaces liquides enserrés par les continents.</p> -<p>Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrépide Français, -vont-elles se dresser désormais en barrières infranchissables entre lui +<p>Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrépide Français, +vont-elles se dresser désormais en barrières infranchissables entre lui et l'axe terrestre.</p> -<p>Il y a urgence d'agir et une prompte détermination s'impose.</p> +<p>Il y a urgence d'agir et une prompte détermination s'impose.</p> -<p>Il faut au plus vite explorer la région, savoir comment sont -réparties -ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement très -faible qui sépare l'expédition du Pôle.</p> +<p>Il faut au plus vite explorer la région, savoir comment sont +réparties +ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement très +faible qui sépare l'expédition du Pôle.</p> -<p>Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus éloigné que de +<p>Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus éloigné que de cinquante lieues terrestres!</p> -<p>Cinquante lieues! pour un piéton médiocre, ce serait l'affaire +<p>Cinquante lieues! pour un piéton médiocre, ce serait l'affaire de cinq jours sur une bonne route. Autant pour revenir, soit dix jours.</p> -<p>Mais l'idée seule d'essayer d'avancer à travers un pareil +<p>Mais l'idée seule d'essayer d'avancer à travers un pareil chaos n'est-elle pas la plus insigne de toutes les folies!</p> -<p>Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois à parcourir, +<p>Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois à parcourir, dans des -circonstances analogues, quatre-vingts kilomètres! Au retour, son -équipage était à moitié mort d'épuisement, et le scorbut terrassait les +circonstances analogues, quatre-vingts kilomètres! Au retour, son +équipage était à moitié mort d'épuisement, et le scorbut terrassait les plus vigoureux parmi ses hommes.</p> -<p>Encore ses marins trouvèrent-ils au retour, sur leur navire <em>l'Alert</em>, -une abondance, un confort et des soins qui les rappelèrent à la vie.</p> +<p>Encore ses marins trouvèrent-ils au retour, sur leur navire <i>l'Alert</i>, +une abondance, un confort et des soins qui les rappelèrent à la vie.</p> -<p>Le commandant de l'expédition française n'a aucun lieu de +<p>Le commandant de l'expédition française n'a aucun lieu de refuge. Il -possède pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matériel -une tente en toile à voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, +possède pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matériel +une tente en toile à voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, des -malades et des débilités.</p> +malades et des débilités.</p> <p>Que faire?...</p> -<p>Rester là et attendre?... attendre quoi?... la débâcle?...</p> +<p>Rester là et attendre?... attendre quoi?... la débâcle?...</p> -<p>L'énorme banquise est entrevue à moins d'un mille, et +<p>L'énorme banquise est entrevue à moins d'un mille, et l'amoncellement -chaotique de glaces verdâtres, opaques, dures comme du cristal n'est +chaotique de glaces verdâtres, opaques, dures comme du cristal n'est pas de ceux que fondent les obliques rayons du soleil polaire. L'ouragan et -les courants peuvent déplacer ces montagnes flottantes, vieilles de -plusieurs siècles, mais non les disloquer.</p> +les courants peuvent déplacer ces montagnes flottantes, vieilles de +plusieurs siècles, mais non les disloquer.</p> <p>Donc l'attente serait vaine.</p> -<p>Ne vaut-il pas mieux affronter résolument cet obstacle qui se +<p>Ne vaut-il pas mieux affronter résolument cet obstacle qui se dresse -comme une dernière impossibilité, pousser une pointe audacieuse, avec +comme une dernière impossibilité, pousser une pointe audacieuse, avec les plus robustes et le minimum de bagages et de provisions?...</p> -<p>Sans doute. Mais, la banquise dérive toujours. Lentement, mais +<p>Sans doute. Mais, la banquise dérive toujours. Lentement, mais sans -relâche. Qu'arrivera-t-il, si derrière ce rempart paléocrystique on -trouve l'eau vive! Et si de glaçon flottant en -glaçon flottant la -petite troupe toujours pointant vers le Pôle, ne retrouve plus au +relâche. Qu'arrivera-t-il, si derrière ce rempart paléocrystique on +trouve l'eau vive! Et si de glaçon flottant en +glaçon flottant la +petite troupe toujours pointant vers le Pôle, ne retrouve plus au retour -les hommes qui seront demeurés avec les embarcations et le matériel!</p> +les hommes qui seront demeurés avec les embarcations et le matériel!</p> -<p>Là est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, après +<p>Là est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, après une -séparation qui ne peut être inférieure à quinze jours.</p> +séparation qui ne peut être inférieure à quinze jours.</p> <p>D'Ambrieux est cruellement perplexe. Ne voulant pas prendre une -résolution prématurée dont il sent pourtant l'urgence, il va décider +résolution prématurée dont il sent pourtant l'urgence, il va décider d'attendre vingt-quatre heures encore.</p> -<p>Du reste, une catastrophe qui frappe d'épouvante ses hommes, -jusqu'à -présent étrangers à la pensée de la mort, suspend jusqu'à nouvel ordre -sa détermination.</p> +<p>Du reste, une catastrophe qui frappe d'épouvante ses hommes, +jusqu'à +présent étrangers à la pensée de la mort, suspend jusqu'à nouvel ordre +sa détermination.</p> -<p>Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, dès le second +<p>Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, dès le second jour, -apparaissaient sous sa peau, se sont étalés en larges ecchymoses -bleuâtres. Des tumeurs dures bossuent l'épiderme, et les membres -possèdent par place la rigidité du marbre.</p> +apparaissaient sous sa peau, se sont étalés en larges ecchymoses +bleuâtres. Des tumeurs dures bossuent l'épiderme, et les membres +possèdent par place la rigidité du marbre.</p> -<p>Des douleurs lancinantes, qu'exaspère le moindre contact, +<p>Des douleurs lancinantes, qu'exaspère le moindre contact, courent le -long de ses os, redoublent aux jointures toutes déformées et lui -arrachent des cris déchirants.</p> +long de ses os, redoublent aux jointures toutes déformées et lui +arrachent des cris déchirants.</p> -<p>Incapable de mouvement, faible au delà de toute expression, +<p>Incapable de mouvement, faible au delà de toute expression, perdant -toutes ses dents qui se déchaussent et tombent des gencives -décomposées, -devenues molles comme de l'éponge, encore épuisé par une salivation -abondante, et pouvant à peine respirer, le mécanicien se sent mourir au -milieu de ses compagnons désespérés.</p> +toutes ses dents qui se déchaussent et tombent des gencives +décomposées, +devenues molles comme de l'éponge, encore épuisé par une salivation +abondante, et pouvant à peine respirer, le mécanicien se sent mourir au +milieu de ses compagnons désespérés.</p> -<p>Le savoir du docteur, son dévouement ont été impuissants à +<p>Le savoir du docteur, son dévouement ont été impuissants à conjurer l'atroce maladie.</p> -<p>Les minutes sont à présent comptées.</p> +<p>Les minutes sont à présent comptées.</p> -<p>Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence -est restée -nette. Mais les paroles peuvent à peine sortir de la bouche du -malheureux, car sa langue gonflée remplit presque entièrement la cavité -fétide, d'où s'échappe, à chaque effort, une sérosité sanguinolente.</p> +<p>Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence +est restée +nette. Mais les paroles peuvent à peine sortir de la bouche du +malheureux, car sa langue gonflée remplit presque entièrement la cavité +fétide, d'où s'échappe, à chaque effort, une sérosité sanguinolente.</p> -<p>Groupés autour de lui, tout pâles et les yeux humides, les marins -désolés ont peine à croire à une désorganisation aussi rapide. Comment, -Fritz Hermann, ce colosse blond, ce géant si fort et si bon, est devenu +<p>Groupés autour de lui, tout pâles et les yeux humides, les marins +désolés ont peine à croire à une désorganisation aussi rapide. Comment, +Fritz Hermann, ce colosse blond, ce géant si fort et si bon, est devenu en quelques jours ce moribond sans vigueur, sans voix, presque sans regard!...</p> -<p>Quelque intrépides qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre +<p>Quelque intrépides qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre d'un vague -sentiment d'effroi, bien légitimé par l'aspect navrant de l'agonisant.</p> +sentiment d'effroi, bien légitimé par l'aspect navrant de l'agonisant.</p> <p>Autre chose est, en effet, de mourir en pleine vigueur, soit dans le -tourbillon de la tempête ou l'enivrement de la bataille, et d'assister -à -sa propre décomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux +tourbillon de la tempête ou l'enivrement de la bataille, et d'assister +à +sa propre décomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux putrides, et fluer en liquides purulents!...</p> <p>Fritz pourtant est calme, en homme qui a suivi tout droit le chemin de -la vie, et n'a rien à se reprocher au moment où le voyage s'interrompt.</p> +la vie, et n'a rien à se reprocher au moment où le voyage s'interrompt.</p> -<p>Il murmure à grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur +<p>Il murmure à grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur son capitaine qui lui tient la main un inexprimable regard d'affection et de regret.</p> -<p>Les mots d'Alsace et de France reviennent perpétuellement, +<p>Les mots d'Alsace et de France reviennent perpétuellement, avec celui de -Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace où il naquit, et où sont -restés ses vieux parents, fidèles au sol natal et à la mère patrie.</p> +Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace où il naquit, et où sont +restés ses vieux parents, fidèles au sol natal et à la mère patrie.</p> -<p>A cette vision d'enfance, à ce souvenir du foyer perdu +<p>A cette vision d'enfance, à ce souvenir du foyer perdu s'ajoutent les -mots de bataille, de revanche, proférés d'une voix rauque, vibrante, -malgré tout, comme une dernière et plus indignée protestation contre +mots de bataille, de revanche, proférés d'une voix rauque, vibrante, +malgré tout, comme une dernière et plus indignée protestation contre l'attentat.</p> -<p>Puis, après une crise qui menace brusquement de l'emporter, le +<p>Puis, après une crise qui menace brusquement de l'emporter, le malade -recouvre un moment la parole, grâce peut-être à une dose de vieille +recouvre un moment la parole, grâce peut-être à une dose de vieille eau-de-vie que le docteur vient de lui faire absorber.</p> <p>—Capitaine, dit-il, adieu... et vous aussi... matelots...</p> -<p>«Je n'assisterai pas... à votre gloire... et je... ne pourrai +<p>«Je n'assisterai pas... à votre gloire... et je... ne pourrai pas... -aider à votre... succès... avec mes... camarades...</p> +aider à votre... succès... avec mes... camarades...</p> -<p>«J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas...</p> +<p>«J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas...</p> -<p>—Oui, mon ami, répond l'officier dont la voix tremble, et dont la -paupière bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je +<p>—Oui, mon ami, répond l'officier dont la voix tremble, et dont la +paupière bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je t'en serai toujours reconnaissant.</p> @@ -19900,73 +19856,73 @@ serai toujours reconnaissant.</p> pour vous... je travaillais aussi... pour la France...</p> -<p>«Camarades... matelots... si j'ai offensé quelqu'un de vous... +<p>«Camarades... matelots... si j'ai offensé quelqu'un de vous... qu'il... me... pardonne...</p> -<p>«Je vais mourir... fidèle à mon drapeau... en vrai fils +<p>«Je vais mourir... fidèle à mon drapeau... en vrai fils d'Alsace... -eu luttant contre l'autre... celui qui l'a volée... mon Alsace...</p> +eu luttant contre l'autre... celui qui l'a volée... mon Alsace...</p> -<p>«Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon...</p> +<p>«Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon...</p> -<p>«Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!...</p> +<p>«Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!...</p> -<p>«Je mourrai heureux...»</p> +<p>«Je mourrai heureux...»</p> -<p>Epuisé par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son +<p>Epuisé par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son sac, mais -l'aspect des couleurs françaises aussitôt arborées à l'entrée de la -tente, et se détachant en vigueur sur la neige, le galvanise.</p> +l'aspect des couleurs françaises aussitôt arborées à l'entrée de la +tente, et se détachant en vigueur sur la neige, le galvanise.</p> <p>Tenant toujours la main du capitaine, il tend l'autre au Parisien qui a -toutes les peines à retenir ses larmes.</p> +toutes les peines à retenir ses larmes.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-430.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le Parisien peut à peine retenir ses +<div class="caption">Le Parisien peut à peine retenir ses larmes</div> </div> -<p>Les marins, émus, frissonnants, étreints jusqu'aux moelles par +<p>Les marins, émus, frissonnants, étreints jusqu'aux moelles par cette -scène tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'éclaire un -soleil radieux. En dépit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre -sur l'horizon de glace, et laisse pénétrer une lumière crue, encore -avivée par la neige et les facettes qui la réfléchissent.</p> +scène tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'éclaire un +soleil radieux. En dépit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre +sur l'horizon de glace, et laisse pénétrer une lumière crue, encore +avivée par la neige et les facettes qui la réfléchissent.</p> <p>—Chante!... ami, reprend le mourant.</p> -<p>«Si je n'ai pas été... toujours... un chrétien fervent... le -bon Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aimé ma patrie... et il me -tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai versés... +<p>«Si je n'ai pas été... toujours... un chrétien fervent... le +bon Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aimé ma patrie... et il me +tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai versés... pour elle.</p> -<p>«Chante!... l'Alsace à l'Alsacien qui meurt!»</p> +<p>«Chante!... l'Alsace à l'Alsacien qui meurt!»</p> -<p>Surmontant d'un énergique effort l'émotion qui le serre à la +<p>Surmontant d'un énergique effort l'émotion qui le serre à la gorge, le -jeune homme entonne d'une voix sourde, voilée, la fière protestation.</p> +jeune homme entonne d'une voix sourde, voilée, la fière protestation.</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Dis-moi quel est ton pays,</span><br /> <span class="verse">Est-ce la France ou l'Allemagne?...</span> </div> -<p>Et Fritz, les yeux fixés avec un indicible regard d'amour et +<p>Et Fritz, les yeux fixés avec un indicible regard d'amour et de regret au pavillon qui flamboie sous le grand soleil, semble pour un instant -renaître à la vie.</p> +renaître à la vie.</p> -<p>Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à +<p>Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à travers les -amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore -vibré.</p> +amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore +vibré.</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">... C'est la vieille et loyale Alsace...</span> @@ -19974,318 +19930,317 @@ vibré.</p> <p>A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur -coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs +coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs nationales, s'emplissent de larmes.</p> -<p>Le Parisien entonne la troisième strophe.</p> +<p>Le Parisien entonne la troisième strophe.</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Dis-moi quel est ton pays,</span><br /> <span class="verse">Est-ce la France ou l'Allemagne?</span><br /> <span class="verse">—C'est un pays de plaine et de montagne,</span><br /> -<span class="verse">Où poussent avec les épis,</span><br /> +<span class="verse">Où poussent avec les épis,</span><br /> <span class="verse">Sur les monts et dans la campagne,</span><br /> <span class="verse">La haine de tes ennemis</span><br /> <span class="verse">Et l'amour profond et vivace,</span><br /> <span class="verse">O France, de la noble race!...</span> </div> -<p>... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, -cramponné à la -main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où -son camarade s'écrie à pleine voix:</p> +<p>... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, +cramponné à la +main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où +son camarade s'écrie à pleine voix:</p> <div class="poem stanza"> -<span class="verse">Allemands, voilà mon pays!...</span><br /> +<span class="verse">Allemands, voilà mon pays!...</span><br /> <span class="verse">Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,</span><br /> -<span class="verse">On changerait plutôt le cœur de place</span><br /> +<span class="verse">On changerait plutôt le cœur de place</span><br /> <span class="verse">Que de changer la vieille Alsace!...</span><br /> </div> -<p>A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» +<p>A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» comme si une -voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet -infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort +voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet +infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort sur sa couche.</p> -<p>—C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler +<p>—C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler une larme qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois.</p> <p>—Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement, -à pleine +à pleine gorge.</p> -<p>Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, +<p>Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, pendant que -le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la -dépouille de cette première victime du devoir!</p> +le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la +dépouille de cette première victime du devoir!</p> <hr class="tb" /> -<p>Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, +<p>Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, le -capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.</p> +capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.</p> -<p>Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller -près de lui, -et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille.</p> +<p>Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller +près de lui, +et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille.</p> -<p>Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les +<p>Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les hasards et -les périls de sa destinée.</p> +les périls de sa destinée.</p> -<p>La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, +<p>La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, il fut -revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté -gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, -éclairé -par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il -fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile.</p> +revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté +gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, +éclairé +par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il +fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile.</p> -<p>Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, +<p>Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, d'un -emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que -l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler.</p> +emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que +l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler.</p> <p>On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet -amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour -procéder -aux funérailles.</p> +amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour +procéder +aux funérailles.</p> -<p>Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui +<p>Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui sert en temps -ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la -dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau -funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le +ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la +dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau +funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de tristesse.</p> <p>Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts. -Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut -comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les -blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture +Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut +comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les +blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture inviolable aux ours et aux loups arctiques.</p> -<p>Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite +<p>Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite de deux -tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la -veillée -funèbre, gravé ces simples mots:</p> +tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la +veillée +funèbre, gravé ces simples mots:</p> <p class="c"><span class="large">FRITZ HERMANN</span><br /> -<span class="small">FRANÇAIS D'ALSACE<br /> +<span class="small">FRANÇAIS D'ALSACE<br /> -<em>26 avril 1888</em></span></p> +<i>26 avril 1888</i></span></p> -<p>—Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, +<p>—Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, adieu, matelot!</p> -<p>«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort +<p>«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans -reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!»</p> +reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!»</p> -<p>Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui -avait à -se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le -mécanicien -payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se -promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à -la satisfaction du présent.</p> +<p>Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui +avait à +se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le +mécanicien +payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se +promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à +la satisfaction du présent.</p> -<p>Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait +<p>Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait un triste -regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la +regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la tente.</p> -<p>Ceux-là, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf +<p>Ceux-là , du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick, -dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque -avalé tout chaud.</p> +dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque +avalé tout chaud.</p> -<p>Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille +<p>Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille aubaine se renouvellera-t-elle?</p> -<p>Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se +<p>Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se produira pas, -avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures.</p> +avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures.</p> <p>Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le -docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur, +docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur, atteint de scorbut.</p> -<p>La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, -l'état de la -banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et +<p>La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, +l'état de la +banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et aux -baleinières un tel obstacle, tout concourt à +baleinières un tel obstacle, tout concourt à la modification du projet -primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots.</p> +primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots.</p> -<p>Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi.</p> +<p>Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi.</p> <p>Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de -facilités pour l'opérer.</p> +facilités pour l'opérer.</p> -<p>Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre +<p>Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre hommes au plus, et une demi-douzaine de chiens.</p> -<p>Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, +<p>Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs -pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, +pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, un -chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des +chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement indispensables.</p> -<p>Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens +<p>Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens pourraient seuls et -très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront +très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se -ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de +ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de collier.</p> -<p>Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par +<p>Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par le sort -ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi -l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés +ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi +l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés indemnes de toute maladie.</p> -<p>Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du +<p>Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du Midi, du -moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. +moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. Jean -Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal +Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent.</p> -<p>Ces quatre homme sont en conséquence désignés par le capitaine -pour -marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation -formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a -pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement volontaire qu'ils -peuvent décliner pour un motif ou pour un autre.</p> +<p>Ces quatre hommes sont en conséquence désignés par le capitaine +pour marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une +obligation formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour +laquelle il n'y a pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement +volontaire qu'ils peuvent décliner pour un motif ou pour un autre.</p> -<p>Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet +<p>Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet inconnu plus -redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri +redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore -aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs.</p> +aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs.</p> -<p>Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre +<p>Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne -professionnel à Courapied dit Marche-à-Terre, qui a, paraît-il, en -maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires.</p> +professionnel à Courapied dit Marche-à -Terre, qui a, paraît-il, en +maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires.</p> -<p>Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la -compétence est -ratifié à l'unanimité.</p> +<p>Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la +compétence est +ratifié à l'unanimité.</p> -<p>Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en -fonctions à -l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste -parfaitement exécrable.</p> +<p>Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en +fonctions à +l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste +parfaitement exécrable.</p> -<p>Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se +<p>Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se mettait -résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les +résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les escarpements de la banquise.</p> <h3><a name="III-VIII" id="III-VIII">VIII</a></h3> <div class="cdesc">Recommandations -dernières, puis séparation.—Rude +dernières, puis séparation.—Rude voyage.—Splendeurs inutiles.—Toujours la ligne courbe.—Tours de -force d'acrobates.—Submergés dans la neige.—Une épave au -loin.—Un <em>cairn</em> par 89°.—Angoisses.—Document +force d'acrobates.—Submergés dans la neige.—Une épave au +loin.—Un <i>cairn</i> par 89°.—Angoisses.—Document allemand.—Traces -de l'expédition anglaise du commandant Nares.—L'écrit du -lieutenant Markham.—La dérive de la mer Paléocrystique.—Subite -élévation de température.</div> +de l'expédition anglaise du commandant Nares.—L'écrit du +lieutenant Markham.—La dérive de la mer Paléocrystique.—Subite +élévation de température.</div> -<p>Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en -marche après -un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le -commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place, -pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne +<p>Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en +marche après +un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le +commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place, +pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne reviendrait pas.</p> -<p>Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli -cacheté, -avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois.</p> +<p>Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli +cacheté, +avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois.</p> -<p>Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne +<p>Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne chance, et le -Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé +Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé sous la tente par une attaque de scorbut.</p> <p>Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui -l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le -Pôle.</p> +l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le +Pôle.</p> -<p>Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime +<p>Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime serait -touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux -plus désintéressés.</p> +touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux +plus désintéressés.</p> <p>En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le -plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de -la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments -indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit -de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de +plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de +la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments +indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit +de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de victuailles.</p> -<p>Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux +<p>Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux confins des glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient -fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le +fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le docteur, -désolé de ne pouvoir aller plus loin.</p> +désolé de ne pouvoir aller plus loin.</p> <p>Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le -traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans -les défilés de l'<em>Enfer de Glace</em>.</p> +traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans +les défilés de l'<i>Enfer de Glace</i>.</p> -<p>La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est +<p>La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est toujours -d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la -respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit -un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la -condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive -ténuité!</p> +d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la +respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit +un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la +condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive +ténuité!</p> -<p>Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté +<p>Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté se trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des -blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à -courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements.</p> +blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à +courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements.</p> -<p>Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, +<p>Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, manœuvrer -la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des -chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque +la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des +chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque impossible de se tenir debout.</p> -<p>L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un +<p>L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un escalier -grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est -encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser +grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est +encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue.</p> -<p>Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que +<p>Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que chaque homme transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline.</p> @@ -20294,464 +20249,464 @@ transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline.</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-436.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le traîneau vide et dételé s'en va +<div class="caption">Le traîneau vide et dételé s'en va tout seul</div> </div> <p>—Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une -solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et -s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.</p> +solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et +s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.</p> -<p>«Mince de Montagnes Russes!»</p> +<p>«Mince de Montagnes Russes!»</p> -<p>Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre +<p>Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus -haute, plus abrupte, plus dure à escalader.</p> +haute, plus abrupte, plus dure à escalader.</p> -<p>Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq +<p>Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq fois -pendant la matinée!</p> +pendant la matinée!</p> -<p>A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le -bateau, suprême -espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos +<p>A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le +bateau, suprême +espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos d'homme!</p> <p>On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif -est intense, la faim commence à se faire sentir...</p> +est intense, la faim commence à se faire sentir...</p> <p>—Stop!</p> -<p>A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité—ce n'est +<p>A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité—ce n'est pas cela -qui manque—et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau, -sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.</p> +qui manque—et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau, +sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.</p> -<p>Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline +<p>Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant -au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent, -malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle -féerique.</p> +au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent, +malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle +féerique.</p> <p>Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus -variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par +variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de -pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un +pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan -les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.</p> +les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.</p> -<p>Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, +<p>Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de -tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur, +tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur, tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est -sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux +sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants -sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses -lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, +sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses +lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son -allure de bête fourbue, ses membres endoloris.</p> +allure de bête fourbue, ses membres endoloris.</p> <p>A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier -lui-même, on -les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés +lui-même, on +les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés d'huile et de tripes de phoque.</p> -<p>Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes -grossières -s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration, -montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment +<p>Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes +grossières +s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration, +montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du -beau survit quand même à la souffrance.</p> +beau survit quand même à la souffrance.</p> -<p>Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est -incorporé +<p>Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est +incorporé un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est -lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et -rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, +lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et +rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins -abondants a peu à peu perverti le goût.</p> +abondants a peu à peu perverti le goût.</p> -<p>La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la +<p>La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en -pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur +pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur eau de neige et repris la bricole.</p> <p>—En avant!</p> -<p>Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à -gauche, à -la recherche de la ligne courbe qui là-bas, à travers l'interminable +<p>Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à +gauche, à +la recherche de la ligne courbe qui là -bas, à travers l'interminable tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le -chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul +chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul praticable.</p> <p>En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez, virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en -arrière!...</p> +arrière!...</p> <p>Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la -gaieté ne désarment pas, la route se tire.</p> +gaieté ne désarment pas, la route se tire.</p> -<p>A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, +<p>A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord, -soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres.</p> +soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres.</p> -<p>C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement -à la -vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie.</p> +<p>C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement +à la +vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie.</p> -<p>Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien, -en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la -vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa -qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de +<p>Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien, +en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la +vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa +qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de tout commentaire.</p> -<p>Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par -Oûgiouk, -avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont -enfournés les lits et le matériel.</p> +<p>Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par +Oûgiouk, +avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont +enfournés les lits et le matériel.</p> -<p>Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa +<p>Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa garde, au cas -bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes.</p> +bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes.</p> -<p>Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car +<p>Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car on ne -rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, -troublée +rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, +troublée seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque -même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la +même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la respiration auquel on assiste sans y prendre garde.</p> -<p>Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par +<p>Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par Dumas, qui -repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure.</p> +repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure.</p> -<p>La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le +<p>La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le sort a -décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.</p> +décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.</p> -<p>Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et -déclaré -qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef.</p> +<p>Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et +déclaré +qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef.</p> -<p>A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par -conséquent -Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le +<p>A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par +conséquent +Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le capitaine, -au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui.</p> +au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui.</p> <p>Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, -obtempéra.</p> +obtempéra.</p> -<p>Le 28 avril, nouvelles difficultés.</p> +<p>Le 28 avril, nouvelles difficultés.</p> <p>—Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le -Parisien qui est frotté de littérature.</p> +Parisien qui est frotté de littérature.</p> -<p>Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° +<p>Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° seulement -au-dessous de zéro.</p> +au-dessous de zéro.</p> -<p>Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque +<p>Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque instant -contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la +contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la neige ne se comptent plus.</p> -<p>Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau -s'enfoncent à -tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou +<p>Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau +s'enfoncent à +tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou moins grande.</p> -<p>Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, +<p>Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, blancs du neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes.</p> -<p>Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, -comparé à -son pays, le pôle est un endroit idiot.</p> +<p>Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, +comparé à +son pays, le pôle est un endroit idiot.</p> -<p>Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très +<p>Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très mal, le -refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits -cafés-concerts:</p> +refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits +cafés-concerts:</p> <div class="poem stanza"> <span class="verse">Par les sentiers remplis d'ivresse</span><br /> -<span class="verse">Allons ensemble à petits pas...</span> +<span class="verse">Allons ensemble à petits pas...</span> </div> -<p>Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se -rapproche à -chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le +<p>Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se +rapproche à +chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le capitaine -en dehors du bien-être—oh! très relatif—de ses hommes, et de l'aide -qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé.</p> +en dehors du bien-être—oh! très relatif—de ses hommes, et de l'aide +qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé.</p> <p>Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus -drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme.</p> +drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme.</p> -<p>Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la -main à -l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque -bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils -le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable.</p> +<p>Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la +main à +l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque +bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils +le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable.</p> -<p>A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive.</p> +<p>A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive.</p> -<p>Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 +<p>Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 vingt-neuf!... -Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!...</p> +Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!...</p> -<p>Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à -l'impossibilité, -tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens +<p>Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à +l'impossibilité, +tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens humains.</p> <p>Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est!</p> -<p>Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est +<p>Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est visiblement -préoccupé, inquiet, même.</p> +préoccupé, inquiet, même.</p> -<p>Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des +<p>Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des traces -d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs +d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs reprises.</p> -<p>Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été +<p>Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été faites -que de main d'homme, se montrent çà et là, comme pour attester le -passage de voyageurs venus antérieurement.</p> +que de main d'homme, se montrent çà et là , comme pour attester le +passage de voyageurs venus antérieurement.</p> -<p>A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir.</p> +<p>A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir.</p> -<p>Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances +<p>Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances deviendraient -inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons -endureraient là-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain +inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons +endureraient là -bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au -prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier -moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être +prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier +moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être pas -toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement, +toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement, de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation -serait enlevée au chef qui a conçu et mis en œuvre ce plan grandiose, -et en touche du doigt la réalisation!...</p> +serait enlevée au chef qui a conçu et mis en œuvre ce plan grandiose, +et en touche du doigt la réalisation!...</p> -<p>Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par -là, avant -les marins de la <em>Gallia</em>.</p> +<p>Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par +là , avant +les marins de la <i>Gallia</i>.</p> -<p>L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester -inaltérée -pendant de longues années, comme aussi subir des modifications -résultant -d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément.</p> +<p>L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester +inaltérée +pendant de longues années, comme aussi subir des modifications +résultant +d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément.</p> -<p>C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu +<p>C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu jusqu'alors -ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils +ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et surtout de l'industrie humaine.</p> -<p>Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite +<p>Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite troupe -éreintée.</p> +éreintée.</p> <p>—Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien.</p> -<p>—Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier...</p> +<p>—Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier...</p> -<p>—Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter:</p> +<p>—Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter:</p> -<p class="c">«Madame à sa tour monte...</p> +<p class="c">«Madame à sa tour monte...</p> -<p>«Cré pétard?</p> +<p>«Cré pétard?</p> -<p>—Quésaco?...</p> +<p>—Quésaco?...</p> -<p>—Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, +<p>—Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, et par des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre...</p> -<p>Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais +<p>Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais examine -un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en -plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un -traîneau.</p> +un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en +plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un +traîneau.</p> -<p>—Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on -rêve.</p> +<p>—Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on +rêve.</p> -<p>—Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit +<p>—Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit le -Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de +Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de croire au surnaturel.</p> -<p>—A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son +<p>—A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son tour Dumas...</p> -<p>«J'ai connu sur le <em>Colbert</em> un cuisinier +<p>«J'ai connu sur le <i>Colbert</i> un cuisinier qui se relevait la nuit pour -mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue -quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en -train de mizôter!...</p> +mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue +quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en +train de mizôter!...</p> -<p>Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le +<p>Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le visage du -capitaine une brusque et passagère contraction.</p> +capitaine une brusque et passagère contraction.</p> -<p>—Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans +<p>—Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans ces parages...</p> -<p>«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace...</p> +<p>«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace...</p> -<p>«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce +<p>«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte...</p> <p>—Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la -bricole du traîneau sur son épaule.</p> +bricole du traîneau sur son épaule.</p> -<p>«En avant! mes enfants... qui vivra verra!»</p> +<p>«En avant! mes enfants... qui vivra verra!»</p> -<p>Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches -régulières, dont -l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un -quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et +<p>Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches +régulières, dont +l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un +quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et de travail.</p> -<p>Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le +<p>Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au -capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui -obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges.</p> +capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui +obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges.</p> -<p>Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel +<p>Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il -réussi à pousser jusque-là!</p> +réussi à pousser jusque-là !</p> -<p>Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, +<p>Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, au lieu de -disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que -s'accroissent les difficultés!</p> +disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que +s'accroissent les difficultés!</p> <p>La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement -impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en -facilitent singulièrement le parcours.</p> +impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en +facilitent singulièrement le parcours.</p> <p>Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi -préparé se -dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de +préparé se +dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de plus en plus.</p> -<p>La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de +<p>La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six -kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants.</p> +kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants.</p> -<p>Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le +<p>Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le capitaine -constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la -ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint -cent onze kilomètres, soit un degré.</p> +constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la +ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint +cent onze kilomètres, soit un degré.</p> -<p>L'expédition française est par 89° de -latitude Nord, c'est-à-dire à -vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle!</p> +<p>L'expédition française est par 89° de +latitude Nord, c'est-à -dire à +vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle!</p> -<p>Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, -après une -nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe.</p> +<p>Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, +après une +nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe.</p> -<p>Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord +<p>Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait -pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie -exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en +pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie +exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en peuvent plus, et ne marchent que -soutenus par l'idée du devoir -accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef.</p> +soutenus par l'idée du devoir +accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef.</p> <p>D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche -si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera +si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera enfin.</p> -<p>Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces -inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se -rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux.</p> +<p>Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces +inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se +rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux.</p> -<p>Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace -d'où la -neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires -plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un -ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis +<p>Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace +d'où la +neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires +plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un +ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis les primitifs pour en extraire la moelle.</p> -<p>Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car +<p>Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car un peu plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux -mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham».</p> +mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham».</p> -<p>L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes -approvisionnées de cartouches anglaises.</p> +<p>L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes +approvisionnées de cartouches anglaises.</p> <p>Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose.</p> -<p>L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui +<p>L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si -parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine +parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine anglaise.</p> -<p>D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de -l'expédition -allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de -floes et de hummocks, à travers l'épouvantable <em>Enfer de -Glaces</em>.</p> +<p>D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de +l'expédition +allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de +floes et de hummocks, à travers l'épouvantable <i>Enfer de +Glaces</i>.</p> <p>Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des -années, -nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la <em>Jeannette</em> -et de Greely, si déplorablement terminées!</p> +années, +nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la <i>Jeannette</i> +et de Greely, si déplorablement terminées!</p> -<p>Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés +<p>Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés semblent du reste contemporains...</p> -<p>... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va +<p>... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va commander la -halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'œil de chasseur voit juste +halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'œil de chasseur voit juste et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, -implanté -en plein banc de glace, à une distance assez notable.</p> +implanté +en plein banc de glace, à une distance assez notable.</p> -<p>—On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, +<p>—On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, si dans la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des manches.</p> -<p>Incapable de subordonner son allure à la marche lente du -traîneau, le -capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve +<p>Incapable de subordonner son allure à la marche lente du +traîneau, le +capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve en -effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la +effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la hampe d'un croc.</p> <div class="illu"> @@ -20759,84 +20714,84 @@ hampe d'un croc.</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-444.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le capitaine s'élance vers la -mystérieuse épave...</div> +<div class="caption">Le capitaine s'élance vers la +mystérieuse épave...</div> </div> -<p>Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être -à des -onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un -monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés -avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau +<p>Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être +à des +onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un +monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés +avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau de bois par un fil de fer.</p> -<p>Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste +<p>Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste d'attirer -l'attention. C'est bien là un <em>cairn</em> ou signal -édifié non pas avec des -pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les -éléments -dont disposaient les mystérieux visiteurs.</p> +l'attention. C'est bien là un <i>cairn</i> ou signal +édifié non pas avec des +pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les +éléments +dont disposaient les mystérieux visiteurs.</p> -<p>Il doit y avoir là-dessous quelque document dont il importe de +<p>Il doit y avoir là -dessous quelque document dont il importe de prendre -au plus tôt connaissance.</p> +au plus tôt connaissance.</p> -<p>Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains +<p>Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans -même apporter un couteau à neige.</p> +même apporter un couteau à neige.</p> -<p>Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et -d'ébranler à coup -de pieds le grossier édifice.</p> +<p>Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et +d'ébranler à coup +de pieds le grossier édifice.</p> -<p>Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le +<p>Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le meilleur de tous les ciments.</p> -<p>Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au -traîneau et -revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal».</p> +<p>Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au +traîneau et +revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal».</p> -<p>Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à +<p>Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à conserve -s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille.</p> +s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille.</p> -<p>L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs -étant -dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans -la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et -déroule avec des peines infinies.</p> +<p>L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs +étant +dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans +la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et +déroule avec des peines infinies.</p> <p>Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement -bouché et cacheté avec du brai.</p> +bouché et cacheté avec du brai.</p> <p>Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette -précipitation, -il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et -débouche posément le récipient.</p> +précipitation, +il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et +débouche posément le récipient.</p> -<p>Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue +<p>Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue et la parcourt d'un avide regard.</p> -<p>Elle est couverte de caractères allemands.</p> +<p>Elle est couverte de caractères allemands.</p> -<p>—Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier.</p> +<p>—Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier.</p> <p>Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un -geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et -d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° -20′ 26″ lat. N... 65° +geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et +d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° +20′ 26″ lat. N... 65° 24′ 22″ long. O.</p> -<p>Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un -bruyant éclat +<p>Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un +bruyant éclat de rire.</p> <p>L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel @@ -20844,482 +20799,482 @@ Elimberri, le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort intelligent, et capable de comprendre.</p> -<p>—Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? +<p>—Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? dit le -capitaine dont la voix est légèrement altérée.</p> +capitaine dont la voix est légèrement altérée.</p> -<p>—Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, +<p>—Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, puis de -rire dans la même minute, si bon vous semble...</p> +rire dans la même minute, si bon vous semble...</p> -<p>«Vous êtes le maître...</p> +<p>«Vous êtes le maître...</p> -<p>—C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur.</p> +<p>—C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur.</p> <p>—Pas possible!...</p> -<p>«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est +<p>«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est pas vrai.</p> -<p>—C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot.</p> +<p>—C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot.</p> -<p>«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le +<p>«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le premier -là-bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est -jamais allé...</p> +là -bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est +jamais allé...</p> <p>Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie: -«Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend -singulièrement expressive et caricaturale.</p> +«Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend +singulièrement expressive et caricaturale.</p> <p>—Je vais te traduire ce document, et tu sauras...</p> -<p>«... Mais il en a un second, en anglais...</p> +<p>«... Mais il en a un second, en anglais...</p> -<p>«... Et un troisième en français.</p> +<p>«... Et un troisième en français.</p> -<p>«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier:</p> +<p>«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier:</p> -<p>«Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° +<p>«Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° 20′ 26″ de -latitude Nord, et 65° 24′ 12″ de longitude -ouest, l'expédition à la -mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine -britannique, et comprenant les deux navires: <em>Alert</em> -et <em>Discovery</em>.</p> +latitude Nord, et 65° 24′ 12″ de longitude +ouest, l'expédition à la +mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine +britannique, et comprenant les deux navires: <i>Alert</i> +et <i>Discovery</i>.</p> -<p>«De l'hivernage de l'<em>Alert</em>, par 82° -24′, sont partis deux traîneaux -sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers -les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé -vers le pôle où l'homme ait atteint.</p> +<p>«De l'hivernage de l'<i>Alert</i>, par 82° +24′, sont partis deux traîneaux +sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers +les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé +vers le pôle où l'homme ait atteint.</p> -<p class="right">«<em>Signé</em>: <span class="smcap">Capitaine Albert H. Markham</span>.</p> +<p class="right">«<i>Signé</i>: <span class="smcap">Capitaine Albert H. Markham</span>.</p> -<p class="right"><span class="small">«Lieutenant de l'<em>Alert</em>.»</span></p> +<p class="right"><span class="small">«Lieutenant de l'<i>Alert</i>.»</span></p> -<p>—Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la +<p>—Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la lecture de ce -papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham, -dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui -est de 83° 20′ 26″...</p> +papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham, +dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui +est de 83° 20′ 26″...</p> -<p>«Nous sommes, nous, par 89°!... -c'est-à-dire 6° plus au nord... et +<p>«Nous sommes, nous, par 89°!... +c'est-à -dire 6° plus au nord... et notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise...</p> -<p>—Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, +<p>—Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, ajoute en souriant le capitaine.</p> <p>—Caramba! je ne comprends plus...</p> <p>—C'est bien simple pourtant, continue l'officier en -réintégrant, du +réintégrant, du bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de verre.</p> -<p>«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer -Paléocrystique?</p> +<p>«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer +Paléocrystique?</p> <p>—Oui, capitaine.</p> -<p>«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne +<p>«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne fondaient -point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais, -d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.</p> +point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais, +d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.</p> -<p>«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français -attaché à -l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, +<p>«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français +attaché à +l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, et -manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière +manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière pour toujours.</p> -<p>—Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, +<p>—Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, continue le -capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main.</p> +capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main.</p> -<p>«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; +<p>«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; raison, en -pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible.</p> +pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible.</p> -<p>«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et +<p>«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les -adhérences de ces montagnes de glaces...</p> +adhérences de ces montagnes de glaces...</p> -<p>«C'est l'action combinée des vents et des courants.</p> +<p>«C'est l'action combinée des vents et des courants.</p> -<p>«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives -où l'a -rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de +<p>«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives +où l'a +rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de l'ouragan et suivant l'orientation des courants...</p> <p>—Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!...</p> -<p>—Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de +<p>—Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de l'axe -terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à -l'autre... qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être -à -quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces +terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à +l'autre... qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être +à +quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces circumpolaires?</p> <p>—Vous devez avoir raison, capitaine.</p> -<p>«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous -pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers.</p> +<p>«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous +pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers.</p> -<p>Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, +<p>Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, Itourria et -le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte.</p> +le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte.</p> <p>On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent -cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue +cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise -qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel -vagabondage effréné s'était livré son document.</p> +qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel +vagabondage effréné s'était livré son document.</p> -<p>A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra +<p>A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra dans son enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots:</p> -<p>«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef +<p>«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission -française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude -observée: 9° 12′ ouest de Paris, latitude 89°. +française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude +observée: 9° 12′ ouest de Paris, latitude 89°. A cette date du 30 avril -1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son -navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se +1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son +navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se proposait, -après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques +après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques cas -de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle, -en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de -la présente année.</p> +de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle, +en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de +la présente année.</p> -<p>«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; +<p>«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin, -chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.»</p> +chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.»</p> -<p>Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé +<p>Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé dans le -cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois.</p> +cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois.</p> <h3><a name="III-IX" id="III-IX">IX</a></h3> <div class="cdesc">Le froid diminue.—Encore un obstacle vaincu.—Nouveau souvenir au -pays du soleil.—La mer!... La mer!...—Le traîneau est à son tour -porté.—En bateau.—A quinze heures du Pôle.—Entrain -magnifique.—Coup de sonde.—Stupéfaction.—Un fond de vingt-cinq -mètres.—Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.—Les idées -du Basque Michel.—Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer -elle-même.</div> +pays du soleil.—La mer!... La mer!...—Le traîneau est à son tour +porté.—En bateau.—A quinze heures du Pôle.—Entrain +magnifique.—Coup de sonde.—Stupéfaction.—Un fond de vingt-cinq +mètres.—Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.—Les idées +du Basque Michel.—Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer +elle-même.</div> -<p>Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements.</p> +<p>Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements.</p> -<p>Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine +<p>Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine Markham -retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par -l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle.</p> +retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par +l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle.</p> -<p>Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par +<p>Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par la -continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait -présager la fin.</p> +continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait +présager la fin.</p> -<p>La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le -traîneau -venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements -vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et -constituée par un glaçon colossal.</p> +<p>La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le +traîneau +venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements +vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et +constituée par un glaçon colossal.</p> -<p>Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît +<p>Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît augmenter. Au -lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure +lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure qu'ils -s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel -point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les +s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel +point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les remettre si le froid reprend brusquement.</p> -<p>Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique <em>seulement</em> +<p>Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique <i>seulement</i> une -température de −17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue, +température de −17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue, et bien qu'il soit sept heures et demie du soir.</p> -<p>Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation -délicieuse de -sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces +<p>Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation +délicieuse de +sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de -patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des +patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des paquets de n'importe quoi.</p> -<p>Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein +<p>Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la -modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par -de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous -leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.</p> +modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par +de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous +leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.</p> <p>Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour -faire le thé -et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé, -manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.</p> +faire le thé +et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé, +manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.</p> -<p>Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, +<p>Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.</p> -<p>Cette subite élévation de la température a déridé tout le +<p>Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et -ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de -zéro, au thermomètre des illusions.</p> +ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de +zéro, au thermomètre des illusions.</p> -<p>Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, +<p>Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute -que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché -encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien... -d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire -relâche!</p> +que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché +encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien... +d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire +relâche!</p> <p>Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade. -Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré -le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels -qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des +Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré +le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels +qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des hommes.</p> -<p>Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si -singulièrement -transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est +<p>Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si +singulièrement +transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en -cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés -à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en -détresse.</p> +cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés +à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en +détresse.</p> -<p>Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes +<p>Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace -arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant +arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension -est rude et les haltes fréquentes.</p> +est rude et les haltes fréquentes.</p> -<p>Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle +<p>Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement -sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée +sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée au coup de fouet cinglant de la bise.</p> -<p>Le thermomètre n'est plus qu'à −14°!</p> +<p>Le thermomètre n'est plus qu'à −14°!</p> -<p>Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands +<p>Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands fous.</p> -<p>—Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne +<p>—Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne qu'on -dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande -Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son +dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande +Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son ancienne profession.</p> -<p>—Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent +<p>—Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent les -Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes.</p> +Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes.</p> -<p>—Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte +<p>—Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas, -d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et -que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de +d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et +que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de phoque.</p> -<p>—Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à +<p>—Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à pain, avec -des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a +des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a un superbe ton d'engelure.</p> <p>—Ou simplement la mer libre, termine le capitaine.</p> -<p>—La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à +<p>—La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à toute vitesse notre canot...</p> -<p>On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le +<p>On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le Parisien, qui -se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un -petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante:</p> +se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un +petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante:</p> <p>—La mer!... La mer!...</p> -<p>Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne -poussèrent de -meilleur cœur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de -joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les +<p>Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne +poussèrent de +meilleur cœur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de +joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les angoisses -d'hier, toutes les espérances de demain:</p> +d'hier, toutes les espérances de demain:</p> <p>—Thalassa!... Thalassa!...</p> -<p>Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et +<p>Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria, -s'arrêtent et s'écrient aussi:</p> +s'arrêtent et s'écrient aussi:</p> <p>—La mer!... La mer!...</p> -<p>De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue +<p>De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau, -s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des -glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique -finissant brusquement là, sous leurs pieds.</p> +s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des +glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique +finissant brusquement là , sous leurs pieds.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-452.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Ils aperçoivent une magnifique -étendue d'eau...</div> +<div class="caption">Ils aperçoivent une magnifique +étendue d'eau...</div> </div> -<p>A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines -poudrées de -neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette -mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, +<p>A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines +poudrées de +neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette +mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, nul -îlot, pas même un roc, rien.</p> +îlot, pas même un roc, rien.</p> -<p>C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants +<p>C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants des -mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux -polaires sans doute retenus là-bas par les rigueurs d'un tardif hiver.</p> +mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux +polaires sans doute retenus là -bas par les rigueurs d'un tardif hiver.</p> <p>C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et -frissonnent à +frissonnent à peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les eaux glauques.</p> -<p>Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs +<p>Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs se -montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu -intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue -l'incomparable éclat.</p> +montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu +intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue +l'incomparable éclat.</p> -<p>Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques +<p>Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques glaces flottantes, c'est tout!</p> <p>Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le -cœur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que -ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne -s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, +cœur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que +ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne +s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni surabondante.</p> -<p>Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette +<p>Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette abstraction, -jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même -leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur -compréhension, paraissent un moment interdits.</p> +jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même +leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur +compréhension, paraissent un moment interdits.</p> -<p>Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite +<p>Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite pour -naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les +naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par -l'organe de Dumas qui résume leur pensée:</p> +l'organe de Dumas qui résume leur pensée:</p> -<p>—Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle +<p>—Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle en serait zalouse!</p> -<p>«Assez de glaces, Pécaïré!</p> +<p>«Assez de glaces, Pécaïré!</p> -<p>«Et vive la mer, Tron dé l'air!...</p> +<p>«Et vive la mer, Tron dé l'air!...</p> -<p>«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons +<p>«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers -cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!...</p> +cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!...</p> -<p>«Pas vrai, camarades!...</p> +<p>«Pas vrai, camarades!...</p> -<p>—Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, +<p>—Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, et ce -qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!...</p> +qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!...</p> -<p>—Certainement, matelots, c'est mon idée.</p> +<p>—Certainement, matelots, c'est mon idée.</p> -<p>«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la +<p>«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double ration que je vous offre.</p> -<p>—Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à +<p>—Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à la -réussite de votre affaire.»</p> +réussite de votre affaire.»</p> -<p>Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et +<p>Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau, -après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus -élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer», -c'est-à-dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans -le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le -commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence +après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus +élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer», +c'est-à -dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans +le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le +commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence possible d'un ouragan et des courants.</p> <p>La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes -suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore +suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une -fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et -déposé au bord de l'eau. Bateau -et traîneau suivirent le même chemin, -et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade -mecum» des voyageurs.</p> +fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et +déposé au bord de l'eau. Bateau +et traîneau suivirent le même chemin, +et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade +mecum» des voyageurs.</p> -<p>Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le +<p>Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le Parisien qui -aime toujours à rire.</p> +aime toujours à rire.</p> -<p>Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, +<p>Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, car le -traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le -fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «<em>oumiaks</em>» -esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible, -malgré son excessive mobilité.</p> +traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le +fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «<i>oumiaks</i>» +esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible, +malgré son excessive mobilité.</p> -<p>Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de +<p>Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de quelques -centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit -sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité.</p> +centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit +sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité.</p> -<p>La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du +<p>La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du dernier -rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina, -dîna et campa encore une fois sur la glace.</p> +rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina, +dîna et campa encore une fois sur la glace.</p> -<p>Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes -éreintés, fourbus -par cette série de manœuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de +<p>Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes +éreintés, fourbus +par cette série de manœuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de fourrures.</p> -<p>L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche +<p>L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche les tint -éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle, -là-bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé.</p> +éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle, +là -bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé.</p> -<p>Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, +<p>Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, heureux et -stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées +stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et -semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède +semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède et si moelleuse.</p> -<p>Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, +<p>Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, le -capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux -fixés à la boussole commanda:</p> +capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux +fixés à la boussole commanda:</p> <p>—Nage partout!</p> @@ -21328,304 +21283,304 @@ fixés à la boussole commanda:</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-460.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Le capitaine commanda: «Nage partout!»</div> +<div class="caption">Le capitaine commanda: «Nage partout!»</div> </div> -<p>Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis +<p>Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis comme un miroir, avec une vitesse de bon augure.</p> -<p>Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin.</p> +<p>Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin.</p> -<p>Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut +<p>Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre -compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une -ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch +compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une +ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut -de nœuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant +de nœuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de conserver leur vitesse.</p> -<p>L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra +<p>L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage -atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire -près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).</p> +atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à -dire +près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).</p> -<p>Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être +<p>Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable, si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de -ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze +ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze heures.</p> <p>Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.</p> <p>Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour -échapper à -l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes +échapper à +l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes les cervelles.</p> -<p>Dans quinze heures les matelots de la <em>Gallia</em> +<p>Dans quinze heures les matelots de la <i>Gallia</i> auraient accompli ce que -nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!</p> +nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!</p> <p>Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et -célèbres à -jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces -éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui -couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est +célèbres à +jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces +éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui +couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi, -et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi +et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et -affamé.</p> +affamé.</p> -<p>Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil +<p>Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des reins.</p> <p>D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et -puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle -Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un -fier navire comme la <em>Gallia</em>, failli se manger le +puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle +Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un +fier navire comme la <i>Gallia</i>, failli se manger le nez avec les -Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers +Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne l'ont fait!</p> -<p>Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le -capitaine modère -cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille +<p>Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le +capitaine modère +cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps -presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.</p> +presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.</p> -<p>Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien +<p>Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir -quelques moments de relâche...</p> +quelques moments de relâche...</p> -<p>A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur -raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. +<p>A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur +raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. Alors, -on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou -trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus -belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle!</p> +on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou +trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus +belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle!</p> -<p>C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en +<p>C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa -ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la +ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la ligne.</p> -<p>Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit +<p>Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit appareil, -et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses! -exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant -un mètre soixante-deux.</p> +et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses! +exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant +un mètre soixante-deux.</p> -<p>Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus +<p>Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus que dix-sept -brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres.</p> +brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres.</p> -<p>Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux +<p>Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou -trente-cinq mètres soixante-quatre!</p> +trente-cinq mètres soixante-quatre!</p> -<p>Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, +<p>Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, contre toute -prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est -pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de -suif qui ramène des échantillons -de vase, de sable ou de grève +prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est +pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de +suif qui ramène des échantillons +de vase, de sable ou de grève composant ces fonds.</p> -<p>Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la +<p>Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la halte du soir -le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner.</p> +le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner.</p> -<p>Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très +<p>Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très satisfaisante, une -absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant -la simple vareuse de laine en usage à bord.</p> +absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant +la simple vareuse de laine en usage à bord.</p> -<p>A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir +<p>A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir vaillamment parcouru -environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant, -on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement +environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant, +on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement en panne.</p> <p>L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris -à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de -l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine +à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de +l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens.</p> -<p>Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée.</p> +<p>Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée.</p> -<p>Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose +<p>Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose encore plus -étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis +étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis deux jours, cette glace est absolument douce.</p> -<p>La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y +<p>La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc -à proximité un glacier, c'est-à-dire une terre... à moins que ce -morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par -conséquent, n'erre depuis de longs mois...</p> +à proximité un glacier, c'est-à -dire une terre... à moins que ce +morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par +conséquent, n'erre depuis de longs mois...</p> -<p>Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, +<p>Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en -prévision de la soif et des futurs besoins culinaires.</p> +prévision de la soif et des futurs besoins culinaires.</p> -<p>La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près.</p> +<p>La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près.</p> -<p>A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit +<p>A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit des -ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de -phoque, un remède souverain, paraît-il.</p> +ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de +phoque, un remède souverain, paraît-il.</p> -<p>Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier +<p>Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et commande de stopper.</p> -<p>—Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné.</p> +<p>—Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné.</p> <p>La sonde descend toujours...</p> -<p>«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et +<p>«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et s'engage.</p> -<p>Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, +<p>Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la -ligne se dérouler encore, presque indéfiniment...</p> +ligne se dérouler encore, presque indéfiniment...</p> -<p>A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à-dire +<p>A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à -dire deux cents -mètres, et le fond n'est pas encore atteint.</p> +mètres, et le fond n'est pas encore atteint.</p> -<p>Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir +<p>Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du -moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction.</p> +moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction.</p> -<p>La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande:</p> +<p>La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande:</p> <p>—Nage partout!</p> -<p>A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il +<p>A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le -fond par trente mètres!</p> +fond par trente mètres!</p> -<p>De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un -regard effaré -comme s'il y avait là quelque maléfice.</p> +<p>De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un +regard effaré +comme s'il y avait là quelque maléfice.</p> -<p>Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, +<p>Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, les rassurent par leur aspect imperturbable.</p> -<p>—C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le +<p>—C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le Parisien.</p> -<p>—T'es bête! observe Dumas.</p> +<p>—T'es bête! observe Dumas.</p> -<p>«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas.</p> +<p>«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas.</p> -<p>—Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents +<p>—Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents du grand -puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont -poussé leurs travaux.</p> +puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont +poussé leurs travaux.</p> -<p>—Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par +<p>—Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par les -plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la -dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me +plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la +dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me faire fiche de moi.</p> -<p>—Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine +<p>—Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix chaude et sympathique.</p> -<p>«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, +<p>«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es -enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se +enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se moquera de toi.</p> -<p>—Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle +<p>—Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle -m'apparaît comme çà, en vrai!</p> +m'apparaît comme çà , en vrai!</p> -<p>«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir +<p>«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs.</p> -<p>«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.</p> +<p>«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.</p> -<p>«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là, je réitère, +<p>«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là , je réitère, une chose pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau, -plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre.</p> +plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre.</p> -<p>«Comprenez, c'pas, capitaine?</p> +<p>«Comprenez, c'pas, capitaine?</p> -<p>—Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup -frappé.</p> +<p>—Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup +frappé.</p> -<p>«Continue.</p> +<p>«Continue.</p> <p>—Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les -camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire.</p> +camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire.</p> -<p>«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, +<p>«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une -espèce d'eau salée qu'a un double fond.</p> +espèce d'eau salée qu'a un double fond.</p> -<p>—Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du +<p>—Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du premier -coup le mystère.</p> +coup le mystère.</p> <p>—Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot -encouragé par -l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un +encouragé par +l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un double fond.</p> -<p>«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux +<p>«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus.</p> -<p>«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres +<p>«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres s'enfonce de -quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça.</p> +quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça.</p> <p>—C'est parfaitement juste.</p> <p>—Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a -offert à -franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins -cent mètres au-dessus du niveau de la mer.</p> +offert à +franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins +cent mètres au-dessus du niveau de la mer.</p> -<p>«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se +<p>«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se prolonge au -moins de deux cents mètres dans l'eau.</p> +moins de deux cents mètres dans l'eau.</p> -<p>—Très bien!</p> +<p>—Très bien!</p> <p>—Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non -seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout -«horizontalement».</p> +seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout +«horizontalement».</p> -<p>«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette +<p>«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer -déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et -résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur -affaissement également partiel.</p> +déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et +résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur +affaissement également partiel.</p> -<p>«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond +<p>«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond entre vingt-cinq et trente brasses.</p> @@ -21635,344 +21590,344 @@ quarante brasses.</p> <p>—Au contraire!</p> -<p>«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement -enfoncée de -deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie, -celle-là, et qui alimente notre lac.</p> +<p>«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement +enfoncée de +deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie, +celle-là , et qui alimente notre lac.</p> -<p>—Je veux bien! mais, qui l'a creusé?</p> +<p>—Je veux bien! mais, qui l'a creusé?</p> -<p>—C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact +<p>—C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact d'eaux plus -chaudes qui en ont rongé les bords...</p> +chaudes qui en ont rongé les bords...</p> -<p>«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de +<p>«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de fond... je ne sais pas au juste.</p> -<p>«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec +<p>«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq cents brasses de ligne...</p> -<p>«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette +<p>«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette vieille -mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se +mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se donne des airs de baie d'Arcachon!</p> -<p>«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir, +<p>«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir, capitaine.</p> -<p>—Bien parlé, Michel!</p> +<p>—Bien parlé, Michel!</p> -<p>«Je crois que tu as de plus en plus raison.</p> +<p>«Je crois que tu as de plus en plus raison.</p> -<p>«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger +<p>«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps.</p> -<p>«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que +<p>«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que nous n'en pouvons rien voir.</p> -<p>... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais +<p>... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais le -capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen -augmenté le rendement en calorique des machines humaines.</p> +capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen +augmenté le rendement en calorique des machines humaines.</p> -<p>A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu +<p>A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au -bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée.</p> +bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée.</p> -<p>Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à +<p>Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui, -avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de +avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de quatre-vingt-onze!</p> -<p>L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du -pôle Nord!</p> +<p>L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du +pôle Nord!</p> <p>Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la -nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont -débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent -s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous -après réclusion.</p> +nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont +débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent +s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous +après réclusion.</p> <p>Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui -aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis -chacun réintègre le bord.</p> +aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis +chacun réintègre le bord.</p> -<p>Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que +<p>Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun, -depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le -bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum -dégusté -bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans -leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième -veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la +depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le +bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum +dégusté +bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans +leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième +veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre -des glaçons flottants.</p> +des glaçons flottants.</p> -<p>Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne +<p>Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien -d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas +d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.</p> <p>Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa -latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.</p> +latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.</p> <p>Rien d'anormal, pourtant.</p> <p>Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des -instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.</p> +instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.</p> -<p>Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce +<p>Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court -espace de temps écoulé entre les deux dernières observations +espace de temps écoulé entre les deux dernières observations astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la -mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.</p> +mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.</p> <h3><a name="III-X" id="III-X">X</a></h3> <div class="cdesc">1<sup>er</sup> -mai 1888.—Ecueil.—Au pôle Nord.—L'unique manifestation de la -vie organique est un cadavre de baleine.—Vaines recherches.—Où -déposer le procès-verbal de découverte?—Quelle preuve donner, plus -tard!—La «nuit» au Pôle.—Immobilité des êtres et des choses.—A +mai 1888.—Ecueil.—Au pôle Nord.—L'unique manifestation de la +vie organique est un cadavre de baleine.—Vaines recherches.—Où +déposer le procès-verbal de découverte?—Quelle preuve donner, plus +tard!—La «nuit» au Pôle.—Immobilité des êtres et des choses.—A propos de la rotation terrestre.—Le jour et la nuit de six mois.—La voie du retour.</div> -<p>La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en +<p>La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en somme d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger -l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route.</p> +l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route.</p> <p>Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la -distance très -minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si -toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état.</p> +distance très +minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si +toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état.</p> -<p>Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où -l'intrépide +<p>Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où +l'intrépide marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera -pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le -campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons -malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se +pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le +campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons +malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines -parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, -après -séparation de la masse totale.</p> +parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, +après +séparation de la masse totale.</p> <p>Mais, qui parle de retraite!</p> -<p>N'y a-t-il pas là, tout près, à portée de la main, ce point -mystérieux à -la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées, -vainement, hélas!</p> +<p>N'y a-t-il pas là , tout près, à portée de la main, ce point +mystérieux à +la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées, +vainement, hélas!</p> <p>Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni -Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne -sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de -possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des -moyens si infimes par des Français, rien que des Français!</p> +Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne +sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de +possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des +moyens si infimes par des Français, rien que des Français!</p> -<p>A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout +<p>A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et plus glorieuse, reprennent leur nage.</p> <p>Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le -thermomètre -est à −12°.</p> +thermomètre +est à −12°.</p> <p>C'est le 1<sup>er</sup> mai 1888.</p> -<p>Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, +<p>Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, demeure -soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames -le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les +soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames +le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les instruments de navigation.</p> <p>Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus -rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les +rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble -glisser sur un étang.</p> +glisser sur un étang.</p> -<p>Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, +<p>Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, gardent le silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu grasses, qui rompaient la monotonie du voyage.</p> -<p>Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, +<p>Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, d'un bruit de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames.</p> -<p>Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, +<p>Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, dorment au -soleil de −12°; une vraie température de +soleil de −12°; une vraie température de printemps qui, pour un peu, les -ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est -habitué aux froids terribles de la région.</p> +ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est +habitué aux froids terribles de la région.</p> -<p>Une heure s'écoule, puis deux.</p> +<p>Une heure s'écoule, puis deux.</p> -<p>L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, +<p>L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, monte parfois sur son banc, et regarde avidement l'horizon.</p> -<p>Puis il se rassied en fronçant le sourcil.</p> +<p>Puis il se rassied en fronçant le sourcil.</p> -<p>Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du +<p>Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du bateau, -que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui -semble lui tenir si fort à cœur.</p> +que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui +semble lui tenir si fort à cœur.</p> <p>Un quart d'heure se passe.</p> -<p>Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement -à l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques.</p> +<p>Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement +à l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques.</p> -<p>—Enfin! murmure-t-il à voix basse.</p> +<p>—Enfin! murmure-t-il à voix basse.</p> -<p>«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il +<p>«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il quelque chose de mon œuvre!</p> -<p>«Et vous, matelots, souquez ferme!»</p> +<p>«Et vous, matelots, souquez ferme!»</p> <p>La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le -capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil.</p> +capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil.</p> -<p>Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte +<p>Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de -verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai.</p> +verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai.</p> <p>A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses -gestes deviennent fébriles.</p> +gestes deviennent fébriles.</p> -<p>Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque +<p>Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque coup de rame et dont il vient de calculer la distance exacte.</p> -<p>Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques +<p>Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques minutes...</p> <p>—Stop!...</p> -<p>Le canot glisse sur son erre et s'arrête.</p> +<p>Le canot glisse sur son erre et s'arrête.</p> -<p>Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle +<p>Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle visage -reflète une vive et passagère émotion.</p> +reflète une vive et passagère émotion.</p> <p>—Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix -légèrement -altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui -échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes -opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez +légèrement +altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui +échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes +opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez d'accomplir -un fait géographique jusqu'alors sans précédents.</p> +un fait géographique jusqu'alors sans précédents.</p> -<p>«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se +<p>«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se confondent tous -les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes +les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes au point mort autour duquel tourne la terre...</p> -<p>«Nous sommes au pôle Nord!</p> +<p>«Nous sommes au pôle Nord!</p> -<p>«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous +<p>«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et -consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France!</p> +consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France!</p> -<p>—Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en +<p>—Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en levant leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon -tricolore hissé au bout d'une gaffe.</p> +tricolore hissé au bout d'une gaffe.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-468.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Vive la France! crient à pleine voix +<div class="caption">Vive la France! crient à pleine voix les matelots</div> </div> <p>—Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le -voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder...</p> +voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder...</p> -<p>«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à +<p>«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à trois -encâblures, nous n'apercevons rien.</p> +encâblures, nous n'apercevons rien.</p> -<p>«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une +<p>«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une distance -insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera -tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession.</p> +insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera +tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession.</p> -<p>«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, +<p>«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, devant -cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif.</p> +cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif.</p> -<p>«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de +<p>«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au -retour définitif.»</p> +retour définitif.»</p> -<p>Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément -enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette -course après une chose—il n'y a pas d'autre mot—qu'on trouve et qui -demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite +<p>Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément +enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette +course après une chose—il n'y a pas d'autre mot—qu'on trouve et qui +demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite en -eux un sentiment voisin de la désillusion.</p> +eux un sentiment voisin de la désillusion.</p> <p>Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de -bon cœur et de confiance à sa joie.</p> +bon cœur et de confiance à sa joie.</p> -<p>Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se +<p>Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se gaudir ou -s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et +s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi.</p> -<p>Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement -supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement -endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant -l'équipage d'élite de la défunte <em>Gallia</em>.</p> +<p>Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement +supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement +endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant +l'équipage d'élite de la défunte <i>Gallia</i>.</p> -<p>De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, +<p>De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, sans jamais -faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a +faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux.</p> -<p>Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime +<p>Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on -s'apprécie mieux.</p> +s'apprécie mieux.</p> <p>Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef.</p> -<p>... L'écueil grandit à vue d'œil. Il est de forme allongée, +<p>... L'écueil grandit à vue d'œil. Il est de forme allongée, sans -apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur -brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long.</p> +apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur +brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long.</p> <p>Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le -compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le -document préparé par le capitaine.</p> +compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le +document préparé par le capitaine.</p> -<p>A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, +<p>A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un geste de surprise, un cri de stupeur.</p> @@ -21985,16 +21940,16 @@ cravate...</p> <p>—Mais quoi?...</p> -<p>—Capitaine, nous sommes volés...</p> +<p>—Capitaine, nous sommes volés...</p> -<p>«L'écueil n'est pas un écueil... c'est...</p> +<p>«L'écueil n'est pas un écueil... c'est...</p> -<p>—Achève!</p> +<p>—Achève!</p> -<p>—Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...»</p> +<p>—Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...»</p> <p>Rien de plus -réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin.</p> +réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin.</p> <p>L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une @@ -22002,854 +21957,854 @@ masse dure comme de la glace et presque aussi sonore.</p> <p>Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et -gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont -les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine -immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un -coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un +gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont +les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine +immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un +coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier de bois tendre.</p> -<p>D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure +<p>D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure circonscrite par -les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux -d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après -quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots -stériles et déserts!</p> +les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux +d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après +quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots +stériles et déserts!</p> <p>Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en -porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la +porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la ligne de flottaison.</p> -<p>Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse +<p>Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse dont la -périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne -l'avait supposé tout d'abord.</p> +périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne +l'avait supposé tout d'abord.</p> -<p>Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer -recourbé a -fait dans le tégument brun une large brèche.</p> +<p>Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer +recourbé a +fait dans le tégument brun une large brèche.</p> -<p>Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, +<p>Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, un jet de -gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes -écœurés.</p> +gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes +écœurés.</p> <div class="illu"> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-476.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Un jet de gaz fétide enveloppe +<div class="caption">Un jet de gaz fétide enveloppe l'embarcation</div> </div> -<p>—Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de +<p>—Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre -épave n'a pas dit un mot.</p> +épave n'a pas dit un mot.</p> -<p>Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces +<p>Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces infectes et -peut-être mortelles émanations, exécutent la manœuvre et se trouvent -en un clin d'œil à distance convenable.</p> +peut-être mortelles émanations, exécutent la manœuvre et se trouvent +en un clin d'œil à distance convenable.</p> -<p>Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de +<p>Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de vapeur fusant -sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie +sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie en -pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz -putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le +pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz +putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le coup de croc du Basque.</p> -<p>Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire +<p>Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire que l'eau -gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle -s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et -d'écume.</p> +gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle +s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et +d'écume.</p> -<p>Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette +<p>Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette mer morte, -circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq -Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible!</p> +circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq +Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible!</p> -<p>Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres +<p>Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres de leur capitaine.</p> -<p>Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite.</p> +<p>Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite.</p> <p>Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses.</p> <p>Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent -brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus +brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin -encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses!</p> +encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses!</p> -<p>Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour +<p>Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour trouver dans -le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document -qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité.</p> +le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document +qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité.</p> <p>Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse -toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs -escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures -communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise -paléocrystique oscillant de-ci de-là, aux environs du Pôle, accrochée -peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que -l'expédition française ne peut apercevoir.</p> - -<p>Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine +toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs +escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures +communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise +paléocrystique oscillant de-ci de-là , aux environs du Pôle, accrochée +peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que +l'expédition française ne peut apercevoir.</p> + +<p>Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine d'Ambrieux, cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins -sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là -quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer +sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là +quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer en doute l'affirmation du -vaillant officier, faute d'un lieu où reste -le procès-verbal de découverte!...</p> +vaillant officier, faute d'un lieu où reste +le procès-verbal de découverte!...</p> -<p>Il est bien évident que son journal de bord, contenant la +<p>Il est bien évident que son journal de bord, contenant la mention exacte des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de -l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux.</p> +l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux.</p> -<p>Mais son adversaire, si prodigue de <em>cairns</em> +<p>Mais son adversaire, si prodigue de <i>cairns</i> et de documents, se -contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent -généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente -offre toutes les garanties d'honorabilité.</p> +contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent +généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente +offre toutes les garanties d'honorabilité.</p> <p>Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles d'Allemand!...</p> -<p>De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses +<p>De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses scrupules, -en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui -probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé!</p> +en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui +probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé!</p> <p>—Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui -vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler.</p> +vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler.</p> <p>Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un -homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous, +homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous, amis, ennemis ou simplement rivaux.</p> <hr class="tb" /> -<p>Après un repas qu'il eût voulu offrir plus substantiel à ses +<p>Après un repas qu'il eût voulu offrir plus substantiel à ses auxiliaires -et qui se termina par une double ration—la petite fête du matelot—le +et qui se termina par une double ration—la petite fête du matelot—le capitaine s'orienta, puis commanda le retour.</p> -<p>Le soir venu, bien que chacun fût harassé, nul ne songeait à +<p>Le soir venu, bien que chacun fût harassé, nul ne songeait à dormir, y -compris les chiens dont la promiscuité devenait parfois bien gênante, -quand on ne rencontrait pas quelque glaçon pour permettre aux pauvres -bêtes de s'isoler un moment.</p> +compris les chiens dont la promiscuité devenait parfois bien gênante, +quand on ne rencontrait pas quelque glaçon pour permettre aux pauvres +bêtes de s'isoler un moment.</p> <p>Le grappin mordit comme la veille dans le fond de glace et le bateau s'immobilisa.</p> -<p>Que cette expression: «le soir» n'implique pas, dans la pensée +<p>Que cette expression: «le soir» n'implique pas, dans la pensée du -lecteur, l'idée de ténèbres tombant lentement sur l'enfer de glaces +lecteur, l'idée de ténèbres tombant lentement sur l'enfer de glaces pour -ajouter encore à l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car -l'interminable journée polaire luit depuis longtemps sur ce point -désolé -de notre globe. Tellement désolé, tellement silencieux et morne, qu'il -semble appartenir à un -autre monde, à une planète en voie de -décomposition.</p> - -<p>Mais comme la vigueur humaine est limitée, comme les efforts +ajouter encore à l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car +l'interminable journée polaire luit depuis longtemps sur ce point +désolé +de notre globe. Tellement désolé, tellement silencieux et morne, qu'il +semble appartenir à un +autre monde, à une planète en voie de +décomposition.</p> + +<p>Mais comme la vigueur humaine est limitée, comme les efforts des -matelots pendant cette journée ont été considérables, le petit équipage -s'installe pour prendre un repos mérité. Il fait grand jour, mais, -d'après les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse -d'ailleurs que nous avons de couper notre journée civile en deux fois +matelots pendant cette journée ont été considérables, le petit équipage +s'installe pour prendre un repos mérité. Il fait grand jour, mais, +d'après les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse +d'ailleurs que nous avons de couper notre journée civile en deux fois douze heures, c'est la nuit.</p> -<p>Le dîner, plus que médiocre, une fois absorbé, on cause, et +<p>Le dîner, plus que médiocre, une fois absorbé, on cause, et les marins -qui ne peuvent, malgré tout, concevoir l'importance du voyage ainsi -terminé en pleine mer, sur un point que rien ne détermine du moins à -leurs yeux, restent mornes et déconcertés.</p> +qui ne peuvent, malgré tout, concevoir l'importance du voyage ainsi +terminé en pleine mer, sur un point que rien ne détermine du moins à +leurs yeux, restent mornes et déconcertés.</p> -<p>N'était la verve du Parisien, auquel Dumas donne la réplique, -l'entretien tomberait bientôt au niveau du thermomètre qui marque en ce -moment −12°.</p> +<p>N'était la verve du Parisien, auquel Dumas donne la réplique, +l'entretien tomberait bientôt au niveau du thermomètre qui marque en ce +moment −12°.</p> <p>—Enfin, conclut gravement le premier, nous voici en route pour les -grands boulevards, après avoir vu un certain nombre de pays -particulièrement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes -glacées, ou autres sorbets comestibles ou non.</p> +grands boulevards, après avoir vu un certain nombre de pays +particulièrement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes +glacées, ou autres sorbets comestibles ou non.</p> -<p>—Et puis, reprend Dumas, nous sommes allés au pôle Nord qui +<p>—Et puis, reprend Dumas, nous sommes allés au pôle Nord qui est un -endroit lointain, peu fréquenté des mathurins de tous pays, même des +endroit lointain, peu fréquenté des mathurins de tous pays, même des Marseillais...</p> -<p>«Té!... mon bon... ça nous posera!</p> +<p>«Té!... mon bon... ça nous posera!</p> -<p>—L'embêtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que +<p>—L'embêtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que la chose est faite, vu que le plus malin d'entre nous, sauf le capitaine, n'a -été +été fichu de rien apercevoir...</p> -<p>—Mais, répond l'officier avec sa condescendance habituelle, la +<p>—Mais, répond l'officier avec sa condescendance habituelle, la question -n'a-t-elle pas été assez souvent agitée, pour que vous ne sachiez qu'il -n'y a en effet rien à voir.</p> +n'a-t-elle pas été assez souvent agitée, pour que vous ne sachiez qu'il +n'y a en effet rien à voir.</p> -<p>«Pas plus que vous je n'ai <em>vu</em>, dans +<p>«Pas plus que vous je n'ai <i>vu</i>, dans l'acception banale du mot...</p> -<p>«J'ai simplement trouvé, puis atteint, avec votre concours, un +<p>«J'ai simplement trouvé, puis atteint, avec votre concours, un point -jusqu'alors inaccessible à tout autre...</p> +jusqu'alors inaccessible à tout autre...</p> -<p>«C'est là votre mérite et le mien.</p> +<p>«C'est là votre mérite et le mien.</p> -<p>«Il y aurait maintenant des expériences fort intéressantes à +<p>«Il y aurait maintenant des expériences fort intéressantes à faire sur -la pesanteur, la pression atmosphérique, les mouvements de l'aiguille -aimantée, etc...</p> +la pesanteur, la pression atmosphérique, les mouvements de l'aiguille +aimantée, etc...</p> -<p>«Mais je manque de tout pour cela!</p> +<p>«Mais je manque de tout pour cela!</p> -<p>«D'autres viendront après nous et résoudront ces problèmes.</p> +<p>«D'autres viendront après nous et résoudront ces problèmes.</p> <p>—Faites excuse, capitaine, observe respectueusement le Parisien, vous -venez de parler de pesanteur; est-ce que les mêmes corps n'auraient pas -le même poids sur toute la terre?</p> +venez de parler de pesanteur; est-ce que les mêmes corps n'auraient pas +le même poids sur toute la terre?</p> -<p>—Comme la terre est plus renflée à l'équateur et plus aplatie -au Pôle, -un corps quelconque, le tien par exemple, doit être plus lourd ici qu'à -l'équateur.</p> +<p>—Comme la terre est plus renflée à l'équateur et plus aplatie +au Pôle, +un corps quelconque, le tien par exemple, doit être plus lourd ici qu'à +l'équateur.</p> <p>—Faites excuse, je ne saisis pas bien...</p> -<p>—Grâce à l'aplatissement fort notable du Pôle, nous nous +<p>—Grâce à l'aplatissement fort notable du Pôle, nous nous trouvons, par -le fait, plus près du centre de la terre qui nous attire davantage.</p> +le fait, plus près du centre de la terre qui nous attire davantage.</p> -<p>«Or, cette attraction, c'est la pesanteur.</p> +<p>«Or, cette attraction, c'est la pesanteur.</p> -<p>«Comme les corps s'attirent en raison inverse du carré des +<p>«Comme les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances et -en raison directe des masses, tu pèses d'autant plus que tu es plus -près +en raison directe des masses, tu pèses d'autant plus que tu es plus +près du centre d'attraction...</p> -<p>«Tout cela est bien sec, bien abstrait, enfermé dans une +<p>«Tout cela est bien sec, bien abstrait, enfermé dans une formule... -mais il n'y a pas d'autre moyen de l'énoncer.</p> +mais il n'y a pas d'autre moyen de l'énoncer.</p> -<p>«Enfin, une autre cause tendrait encore à augmenter notre +<p>«Enfin, une autre cause tendrait encore à augmenter notre poids...</p> -<p>«Ici nous sommes immobiles, tandis qu'à l'équateur nous -participerions à -la vitesse de rotation très considérable de la terre.</p> +<p>«Ici nous sommes immobiles, tandis qu'à l'équateur nous +participerions à +la vitesse de rotation très considérable de la terre.</p> -<p>«La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles +<p>«La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles proportions, -la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminué d'autant.</p> +la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminué d'autant.</p> <p>—Excusez toujours, capitaine.</p> -<p>«Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, -même en -marchant, tandis que les gens de l'équateur se déplacent en restant -couchés.</p> +<p>«Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, +même en +marchant, tandis que les gens de l'équateur se déplacent en restant +couchés.</p> -<p>—Par rapport à la terre, oui.</p> +<p>—Par rapport à la terre, oui.</p> -<p>«Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre +<p>«Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre heures.</p> -<p>«En pirouettant ainsi sur elle-même, comme une toupie, elle -communique à -ses différentes latitudes une vitesse également différente, suivant la -position qu'elles occupent pour rapport à l'axe de rotation.</p> +<p>«En pirouettant ainsi sur elle-même, comme une toupie, elle +communique à +ses différentes latitudes une vitesse également différente, suivant la +position qu'elles occupent pour rapport à l'axe de rotation.</p> -<p>«A l'équateur, la vitesse atteint à son maximum. Or, la terre -ayant à -l'équateur quarante millions de mètres de circonférence, un point +<p>«A l'équateur, la vitesse atteint à son maximum. Or, la terre +ayant à +l'équateur quarante millions de mètres de circonférence, un point quelconque parcourra cette distance vertigineuse de quarante millions de -mètres, en vingt-quatre heures, c'est-à-dire avec une vitesse de quatre -cent soixante-quatre mètres par seconde.</p> +mètres, en vingt-quatre heures, c'est-à -dire avec une vitesse de quatre +cent soixante-quatre mètres par seconde.</p> -<p>«Sous la latitude de Paris, c'est-à-dire par 48° +<p>«Sous la latitude de Paris, c'est-à -dire par 48° 50′ 13″, le cercle -étant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant. -Elle n'est plus que de trois cent cinq mètres par seconde.</p> +étant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant. +Elle n'est plus que de trois cent cinq mètres par seconde.</p> -<p>«Au Pôle même, elle devient nulle.</p> +<p>«Au Pôle même, elle devient nulle.</p> -<p>«Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des +<p>«Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des zones -comprises entre l'équateur et le pôle.</p> +comprises entre l'équateur et le pôle.</p> -<p>«Tu as saisi, n'est-ce pas?</p> +<p>«Tu as saisi, n'est-ce pas?</p> -<p>—Tant qu'à peu près, capitaine, et je vous remercie bien.</p> +<p>—Tant qu'à peu près, capitaine, et je vous remercie bien.</p> -<p>—Tu n'as plus rien à me demander.</p> +<p>—Tu n'as plus rien à me demander.</p> -<p>—Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intéresseraient +<p>—Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intéresseraient d'autant plus -qu'elles seraient exprimées par vous.</p> +qu'elles seraient exprimées par vous.</p> -<p>«Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien +<p>«Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien qu'ils -commencent à dormir, malgré ce failli soleil qui ne nous a pas lâchés -d'une minute, à mesure que nous nous sommes avancés jusqu'ici.</p> +commencent à dormir, malgré ce failli soleil qui ne nous a pas lâchés +d'une minute, à mesure que nous nous sommes avancés jusqu'ici.</p> -<p>—Rien d'étonnant à cela.</p> +<p>—Rien d'étonnant à cela.</p> -<p>«Tu sais pourtant qu'au Pôle même, le soleil se montre le jour +<p>«Tu sais pourtant qu'au Pôle même, le soleil se montre le jour de -l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire le 23 mars.</p> +l'équinoxe du printemps, c'est-à -dire le 23 mars.</p> -<p>«Il apparaît alors—sans tenir, bien entendu, compte de la -réfraction—coupé en deux par l'horizon.</p> +<p>«Il apparaît alors—sans tenir, bien entendu, compte de la +réfraction—coupé en deux par l'horizon.</p> -<p>«Il monte peu à peu en suivant des courbes allongées, et ne se +<p>«Il monte peu à peu en suivant des courbes allongées, et ne se couche plus de six mois.</p> -<p>«A l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 22 septembre, son +<p>«A l'équinoxe d'automne, c'est-à -dire le 22 septembre, son disque vient -de nouveau affleurer à l'horizon, puis il disparaît pour six mois, -laissant la région plongée dans les ténèbres affreuses de la nuit +de nouveau affleurer à l'horizon, puis il disparaît pour six mois, +laissant la région plongée dans les ténèbres affreuses de la nuit polaire.</p> -<p>«Mais, à ton tour, essaye de dormir.</p> +<p>«Mais, à ton tour, essaye de dormir.</p> -<p>«Le temps nous presse... Je voudrais être déjà là-bas...</p> +<p>«Le temps nous presse... Je voudrais être déjà là -bas...</p> <p>—Soyez tranquille, capitaine.</p> -<p>«On va dormir ferme afin de souquer double.</p> +<p>«On va dormir ferme afin de souquer double.</p> -<p>«Pas vrai, les autres.»</p> +<p>«Pas vrai, les autres.»</p> <p>Mais les autres, la fourrure rabattue sur le nez, font entendre un trio -de ronflements dont l'intensité montre que leur sommeil est profond et -en raison des fatigues endurées.</p> +de ronflements dont l'intensité montre que leur sommeil est profond et +en raison des fatigues endurées.</p> -<p>Le capitaine lui, semble de fer. Accoudé sur le petit +<p>Le capitaine lui, semble de fer. Accoudé sur le petit appontement qui -termine le bateau à l'arrière, il assiste au lent défilé des heures, -rêvant à la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise, à sa -victoire, aux formidables difficultés du retour...</p> +termine le bateau à l'arrière, il assiste au lent défilé des heures, +rêvant à la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise, à sa +victoire, aux formidables difficultés du retour...</p> <h3><a name="III-XI" id="III-XI">XI</a></h3> -<div class="cdesc">Après +<div class="cdesc">Après le retour.—La joie de Constant Guignard.—Du pain et point -de dents.—Bientôt on pourra dire des rentes et pas de -pain.—Sinistres appréhensions.—Encore la tempête.—Sous les -<em>iglous</em>.—Provisions volées.—Désastres.—Punition +de dents.—Bientôt on pourra dire des rentes et pas de +pain.—Sinistres appréhensions.—Encore la tempête.—Sous les +<i>iglous</i>.—Provisions volées.—Désastres.—Punition exemplaire des -larrons—Egorgement en masse.—Fuite de Pompon.—Famine.—Après -avoir mangé les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.—Au +larrons—Egorgement en masse.—Fuite de Pompon.—Famine.—Après +avoir mangé les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.—Au moment de mourir de faim.</div> -<p>Contre toute vraisemblance, et même contre toute possibilité, +<p>Contre toute vraisemblance, et même contre toute possibilité, le retour -du capitaine, de ses quatre hommes et de ses chiens s'opéra sans +du capitaine, de ses quatre hommes et de ses chiens s'opéra sans incidents notables.</p> -<p>La route fut horriblement pénible, naturellement, et les +<p>La route fut horriblement pénible, naturellement, et les fatigues -écrasantes.</p> +écrasantes.</p> -<p>Mais le temps aidant, et surtout l'infinie bonne volonté des +<p>Mais le temps aidant, et surtout l'infinie bonne volonté des auxiliaires -à deux et quatre pieds, les difficultés furent vaincues.</p> +à deux et quatre pieds, les difficultés furent vaincues.</p> -<p>Du reste, malgré une parcimonie que le besoin rendait plus +<p>Du reste, malgré une parcimonie que le besoin rendait plus cruelle -encore, le stock de vivres allait s'affaiblissant à chaque repas. Et la -ration prélevée pour l'alimentation des gens et des bêtes allégeait -d'autant le poids de l'embarcation redevenue traîneau.</p> +encore, le stock de vivres allait s'affaiblissant à chaque repas. Et la +ration prélevée pour l'alimentation des gens et des bêtes allégeait +d'autant le poids de l'embarcation redevenue traîneau.</p> -<p>La petite expédition polaire avait mis un peu plus de cinq +<p>La petite expédition polaire avait mis un peu plus de cinq jours, soit -environ cent vingt à cent trente heures, pour atteindre le point où -théoriquement se trouve l'axe de la rotation de la terre. Elle effectua +environ cent vingt à cent trente heures, pour atteindre le point où +théoriquement se trouve l'axe de la rotation de la terre. Elle effectua son retour en six fois vingt-quatre heures, soit cent quarante-quatre heures.</p> -<p>Elle rallia donc, le 7 mai, à quatre heures après-midi, le -quatre-vingt-huitième parallèle, et le campement où se trouvait -l'équipage, -après avoir traversé la terrible banquise paléocrystique une +<p>Elle rallia donc, le 7 mai, à quatre heures après-midi, le +quatre-vingt-huitième parallèle, et le campement où se trouvait +l'équipage, +après avoir traversé la terrible banquise paléocrystique une seconde fois.</p> -<p>On devine la réception enthousiaste qui fut faite aux nouveaux -arrivants, comme si eux seuls s'étaient couverts de gloire, avaient +<p>On devine la réception enthousiaste qui fut faite aux nouveaux +arrivants, comme si eux seuls s'étaient couverts de gloire, avaient bien -mérité de la patrie et du monde savant; comme si la victoire -définitivement remportée était leur œuvre exclusivement.</p> - -<p>En quelques mots émus, le capitaine remercia son brave -équipage de cet -accueil réconfortant, rendit à chacun la justice qui lui était due, -affirma qu'il n'était ni plus ni moins difficile de pousser cinquante -lieues plus loin la marche en avant, que tous avaient également -collaboré à la découverte du Pôle, et que tous par conséquent devaient +mérité de la patrie et du monde savant; comme si la victoire +définitivement remportée était leur œuvre exclusivement.</p> + +<p>En quelques mots émus, le capitaine remercia son brave +équipage de cet +accueil réconfortant, rendit à chacun la justice qui lui était due, +affirma qu'il n'était ni plus ni moins difficile de pousser cinquante +lieues plus loin la marche en avant, que tous avaient également +collaboré à la découverte du Pôle, et que tous par conséquent devaient participer aux honneurs et aux profits.</p> <p>Un vivat retentissant accueille celle petite improvisation que tous ont -écoutée avec une déférence affectueuse et une joie non dissimulée.</p> +écoutée avec une déférence affectueuse et une joie non dissimulée.</p> -<p>Invalides et bien portants ont quitté la tente pour souhaiter +<p>Invalides et bien portants ont quitté la tente pour souhaiter la bienvenue au chef qui, n'ayant pas vu ces pauvres camarades depuis onze -jours, est frappé des ravages occasionnés par les privations et la +jours, est frappé des ravages occasionnés par les privations et la maladie.</p> -<p>Mais la joie est un puissant palliatif à bien des maux; et si +<p>Mais la joie est un puissant palliatif à bien des maux; et si les -figures sont blêmes, les torses efflanqués et les échines courbées, les +figures sont blêmes, les torses efflanqués et les échines courbées, les yeux luisent, les bouches sourient, les cœurs battent.</p> <p>En outre, comme vient de le dire incidemment le capitaine, il y aura -dorénavant honneur et profits pour les membres de l'expédition -française -au pôle Nord.</p> +dorénavant honneur et profits pour les membres de l'expédition +française +au pôle Nord.</p> -<p>Si un franc matelot du pays de France est sensible à +<p>Si un franc matelot du pays de France est sensible à l'honneur, il ne -dédaigne pas non plus la rétribution des services qu'il rend de tout +dédaigne pas non plus la rétribution des services qu'il rend de tout cœur, sans marchander.</p> -<p>Le capitaine de la <em>Gallia</em> a promis jadis -une haute paye à ceux qui -atteindraient d'abord le cercle polaire, puis le pôle Nord lui-même. -Cette récompense, comme il vient d'être dit, sera comptée à tous, +<p>Le capitaine de la <i>Gallia</i> a promis jadis +une haute paye à ceux qui +atteindraient d'abord le cercle polaire, puis le pôle Nord lui-même. +Cette récompense, comme il vient d'être dit, sera comptée à tous, indistinctement.</p> -<p>Et dame! les pauvres mathurins si durement éprouvés sont dans -l'allégresse.</p> +<p>Et dame! les pauvres mathurins si durement éprouvés sont dans +l'allégresse.</p> -<p>Constant Guignard à peine remis du scorbut, traîne la patte, +<p>Constant Guignard à peine remis du scorbut, traîne la patte, cligne des -yeux, et frotte ses mains pleines de nodosités.</p> +yeux, et frotte ses mains pleines de nodosités.</p> -<p>—Cré matin... ça me fait bènaise, de m' savouère un gentil +<p>—Cré matin... ça me fait bènaise, de m' savouère un gentil morcieau d'pain pour mes vieux jours, dit-il au Parisien qui, la bienvenue -souhaitée, tourmente déjà le gars normand.</p> +souhaitée, tourmente déjà le gars normand.</p> -<p>—Du pain!... mais, malheureux... le scorbut t'a enlevé au +<p>—Du pain!... mais, malheureux... le scorbut t'a enlevé au moins deux douzaines de dents!...</p> -<p>—Voui!... voui!... blague donc, té, Parisien... si mon pain +<p>—Voui!... voui!... blague donc, té, Parisien... si mon pain est trop -dur, j' l'émietterai dans du bère...</p> +dur, j' l'émietterai dans du bère...</p> -<p>—Et tu licheras à année faite à la santé du Pôle, vieux +<p>—Et tu licheras à année faite à la santé du Pôle, vieux poivrot.</p> -<p>—P'utôt deux fois qu'eine!... le Pôle... ça sera mon ami...</p> +<p>—P'utôt deux fois qu'eine!... le Pôle... ça sera mon ami...</p> -<p>«Et... comme ça... tu l'as vu, tè...</p> +<p>«Et... comme ça... tu l'as vu, tè...</p> <p>—Comme je te vois.</p> <p>—Et sa physolomie... dis voir un peu comment qu'all' est.</p> <p>—Figure-toi une baleine qui ne bouge ni pieds ni pattes et -sort à +sort à mi-corps de l'eau...</p> -<p>—Bon!... après?</p> +<p>—Bon!... après?</p> <p>—Michel arrive... lui emmanche un coup de croc dans le flanc, -ça fait -p'ch!... ch!... ch!... et ça corne que ça empoisonne à cent brasses...</p> +ça fait +p'ch!... ch!... ch!... et ça corne que ça empoisonne à cent brasses...</p> -<p>—Et pis après?...</p> +<p>—Et pis après?...</p> -<p>—La baleine ou le Pôle, comme tu voudras, s'emplit d'eau, +<p>—La baleine ou le Pôle, comme tu voudras, s'emplit d'eau, coule et puis plus rien... fini...</p> -<p>—Qué que tu m'dis là, tè?... Michel a tué le pôle Nord?...</p> +<p>—Qué que tu m'dis là , tè?... Michel a tué le pôle Nord?...</p> -<p>—Paraîtrait, puisque t'hérites de lui...</p> +<p>—Paraîtrait, puisque t'hérites de lui...</p> -<p>—Du Pôle?...</p> +<p>—Du Pôle?...</p> <p>—Dame!... ta haute paye... ta retraite... ta solde de rentier... ton -pain... ton bère...</p> +pain... ton bère...</p> -<p>«Tout ça, mon vieux lascar, c'est l'héritage de ce pauvre -défunt Pôle -exproprié par nous de son domaine, et sabordé comme un vieux patachon -d'eau salée.</p> +<p>«Tout ça, mon vieux lascar, c'est l'héritage de ce pauvre +défunt Pôle +exproprié par nous de son domaine, et sabordé comme un vieux patachon +d'eau salée.</p> -<p>«D'mande plutôt à Michel s'il ne l'a pas embroché, et raide!»</p> +<p>«D'mande plutôt à Michel s'il ne l'a pas embroché, et raide!»</p> -<p>... Pendant ce colloque réaliste qui peut à peine dérider les +<p>... Pendant ce colloque réaliste qui peut à peine dérider les malades -retombés déjà dans leur atonie, le second, Berchou, après avoir remis +retombés déjà dans leur atonie, le second, Berchou, après avoir remis le commandement au capitaine, lui rend compte de la situation.</p> -<p>Cette situation, déjà bien précaire lors du départ de +<p>Cette situation, déjà bien précaire lors du départ de l'officier pour le -Pôle, s'est encore empirée. Aujourd'hui elle est absolument déplorable.</p> +Pôle, s'est encore empirée. Aujourd'hui elle est absolument déplorable.</p> -<p>Bien qu'il eût pris dès le début l'initiative d'un +<p>Bien qu'il eût pris dès le début l'initiative d'un rationnement -rigoureux, surtout pour des hommes épuisés, le stock de vivres a -diminué -d'une façon alarmante.</p> +rigoureux, surtout pour des hommes épuisés, le stock de vivres a +diminué +d'une façon alarmante.</p> -<p>Aujourd'hui qu'il faut continuer à servir aux malades la -ration entière, -la famine se dresse menaçante à très courte échéance.</p> +<p>Aujourd'hui qu'il faut continuer à servir aux malades la +ration entière, +la famine se dresse menaçante à très courte échéance.</p> -<p>—Mais la chasse... la pêche... observe le capitaine +<p>—Mais la chasse... la pêche... observe le capitaine horriblement inquiet.</p> -<p>—Nulle!... complètement nulle, répond Berchou.</p> +<p>—Nulle!... complètement nulle, répond Berchou.</p> -<p>«Nous avons cru, sur la foi de relations offrant toutes les +<p>«Nous avons cru, sur la foi de relations offrant toutes les garanties -d'authenticité, que les abords de la région polaire fourmillaient de -gibiers aquatiques ou aériens.</p> +d'authenticité, que les abords de la région polaire fourmillaient de +gibiers aquatiques ou aériens.</p> -<p>«C'est le désert, capitaine!...</p> +<p>«C'est le désert, capitaine!...</p> -<p>«Le désert, ou plutôt l'enfer de glaces.</p> +<p>«Le désert, ou plutôt l'enfer de glaces.</p> -<p>«Malgré sa patience et son habileté de sauvage, Oûgiouk n'a +<p>«Malgré sa patience et son habileté de sauvage, Oûgiouk n'a rien -capturé.</p> +capturé.</p> -<p>«Les chasseurs, notamment le docteur, n'ont relevé aucune +<p>«Les chasseurs, notamment le docteur, n'ont relevé aucune trace, et rien -ne nous arrive des régions méridionales, malgré l'élévation de la -température.</p> +ne nous arrive des régions méridionales, malgré l'élévation de la +température.</p> -<p>«Capitaine, je suis inquiet... bien inquiet.</p> +<p>«Capitaine, je suis inquiet... bien inquiet.</p> -<p>«Non pas pour moi, vous le savez; ni même pour nos pauvres +<p>«Non pas pour moi, vous le savez; ni même pour nos pauvres marins dont -la résignation est sublime...</p> +la résignation est sublime...</p> -<p>«Mais songez donc, si après une réussite aussi splendide, vous +<p>«Mais songez donc, si après une réussite aussi splendide, vous alliez ne pas pouvoir profiter de la victoire!</p> -<p>«Si nous allions mourir ici... bêtement... faute de quelques +<p>«Si nous allions mourir ici... bêtement... faute de quelques milliers -de rations, sans qu'on sache là-bas que vous avez vaincu l'Allemand... -que les couleurs ont flotté au Pôle!...</p> +de rations, sans qu'on sache là -bas que vous avez vaincu l'Allemand... +que les couleurs ont flotté au Pôle!...</p> -<p>—Nous n'en sommes pas encore là, mon brave Berchou, répond le +<p>—Nous n'en sommes pas encore là , mon brave Berchou, répond le capitaine -ému de cette héroïque abnégation.</p> +ému de cette héroïque abnégation.</p> -<p>«L'essentiel est de tenir jusqu'au dégel qui ne peut tarder et +<p>«L'essentiel est de tenir jusqu'au dégel qui ne peut tarder et alors -avec les premières chaleurs afflueront les gibiers de toute sorte.</p> +avec les premières chaleurs afflueront les gibiers de toute sorte.</p> -<p>«Pense donc, nous sommes dans six heures au 8 mai!</p> +<p>«Pense donc, nous sommes dans six heures au 8 mai!</p> -<p>—Le ciel vous entende, et nous prenne en pitié, capitaine!»</p> +<p>—Le ciel vous entende, et nous prenne en pitié, capitaine!»</p> <hr class="tb" /> -<p>Dès le lendemain, les espérances du commandant de la <em>Gallia</em> -reçurent -un démenti formel.</p> +<p>Dès le lendemain, les espérances du commandant de la <i>Gallia</i> +reçurent +un démenti formel.</p> -<p>Pour la première fois depuis longtemps le baromètre subit une +<p>Pour la première fois depuis longtemps le baromètre subit une lente et -continuelle dépression. Le vent du Sud commence à s'élever; le vent -maudit des neiges et des frimas, et le ciel peu à peu se couvre de gros +continuelle dépression. Le vent du Sud commence à s'élever; le vent +maudit des neiges et des frimas, et le ciel peu à peu se couvre de gros nuages bas, gris, floconneux.</p> -<p>Pendant vingt heures la baisse barométrique est telle, que la +<p>Pendant vingt heures la baisse barométrique est telle, que la pression n'est plus que de 72!</p> -<p>Bientôt le vent souffle avec une furie sans égale et la neige +<p>Bientôt le vent souffle avec une furie sans égale et la neige tombe en -tourbillons épais, serrés, aveuglants. Subitement, le jour est devenu +tourbillons épais, serrés, aveuglants. Subitement, le jour est devenu terne, blafard.</p> <p>Du reste la neige s'abat avec une telle surabondance, qu'on ne voit plus -à quatre mètres de soi.</p> +à quatre mètres de soi.</p> -<p>Dès le premier moment, la tente, emportée par une rafale, -disparaît -derrière cette espèce de plaque en verre dépoli qui entoure les +<p>Dès le premier moment, la tente, emportée par une rafale, +disparaît +derrière cette espèce de plaque en verre dépoli qui entoure les malheureux explorateurs.</p> -<p>Les voilà sans abri pour les malades qui frissonnent sous +<p>Les voilà sans abri pour les malades qui frissonnent sous l'averse -glacée, et se blottissent dans leurs sacs.</p> +glacée, et se blottissent dans leurs sacs.</p> -<p>Le traîneau sur lequel est resté amarré le bateau qui a porté +<p>Le traîneau sur lequel est resté amarré le bateau qui a porté les cinq -hommes au Pôle est culbuté, puis mis en pièces sur les roches de glace.</p> +hommes au Pôle est culbuté, puis mis en pièces sur les roches de glace.</p> -<p>Il faut au plus vite, sous les ordres et d'après les plans -d'Oûgiouk, -élever à la hâte une hutte de neige, un <em>iglou</em>, +<p>Il faut au plus vite, sous les ordres et d'après les plans +d'Oûgiouk, +élever à la hâte une hutte de neige, un <i>iglou</i>, comme disent les sauvages groenlandais.</p> -<p>C'est une sorte de hutte hémisphérique, très surabaissée, percée d'un -trou par lequel on se glisse à quatre pattes dans l'intérieur.</p> +<p>C'est une sorte de hutte hémisphérique, très surabaissée, percée d'un +trou par lequel on se glisse à quatre pattes dans l'intérieur.</p> -<p>Que de peines, de travaux, de fatigues et de mécomptes pour -élever -seulement deux iglous dans lesquels s'engouffrent pêle-mêle, harassés, -courbaturés, mourant de soif et de faim, les hommes et les chiens.</p> +<p>Que de peines, de travaux, de fatigues et de mécomptes pour +élever +seulement deux iglous dans lesquels s'engouffrent pêle-mêle, harassés, +courbaturés, mourant de soif et de faim, les hommes et les chiens.</p> <p>Dumas a repris ses fonctions de chef de cuisine, au grand regret de -Courapied, dit Marche-à-Terre, fortement soupçonné de s'engraisser aux -dépens de l'ordinaire.</p> +Courapied, dit Marche-à -Terre, fortement soupçonné de s'engraisser aux +dépens de l'ordinaire.</p> -<p>Le brave Provençal se multiplie, installe une lampe à alcool -heureusement échappée au désastre, emplit de neige le digesteur, -prépare -le café, popote un rata soigné pour les malades, songe ensuite aux -hommes valides, puis à lui-même.</p> +<p>Le brave Provençal se multiplie, installe une lampe à alcool +heureusement échappée au désastre, emplit de neige le digesteur, +prépare +le café, popote un rata soigné pour les malades, songe ensuite aux +hommes valides, puis à lui-même.</p> -<p>On est très mal sous l'abri tutélaire de l'iglou. La lampe, -l'entassement des gens et des bêtes y développe une température chaude, -nauséeuse, presque irrespirable.</p> +<p>On est très mal sous l'abri tutélaire de l'iglou. La lampe, +l'entassement des gens et des bêtes y développe une température chaude, +nauséeuse, presque irrespirable.</p> -<p>Mais nul ne se plaint. Trop heureux d'être à couvert.</p> +<p>Mais nul ne se plaint. Trop heureux d'être à couvert.</p> <p>On ramasse les provisions enfouies sous la neige par le cyclone. Les -chiens, guidés par leur odorat, en ont malheureusement trouvé la +chiens, guidés par leur odorat, en ont malheureusement trouvé la majeure -partie, et dévoré le plus clair de la réserve avec leur avidité -gloutonne de bêtes toujours inassouvies.</p> +partie, et dévoré le plus clair de la réserve avec leur avidité +gloutonne de bêtes toujours inassouvies.</p> -<p>Il est trop tard pour récriminer, mais les matelots furieux +<p>Il est trop tard pour récriminer, mais les matelots furieux jettent des -regards de cannibales sur leurs camarades à quatre pattes jadis choyés, -caressés, dorlotés comme des enfants.</p> +regards de cannibales sur leurs camarades à quatre pattes jadis choyés, +caressés, dorlotés comme des enfants.</p> -<p>Au dehors, l'ouragan fait rage sans qu'on puisse en présager +<p>Au dehors, l'ouragan fait rage sans qu'on puisse en présager la fin.</p> -<p>La région polaire ménage aux explorateurs de ces +<p>La région polaire ménage aux explorateurs de ces transformations -d'autant plus cruelles qu'elles sont inattendues, et ramènent -brutalement l'hiver arctique avec ses rigueurs, alors que l'époque de -l'année, la clémence relative de la température semblent faire présager +d'autant plus cruelles qu'elles sont inattendues, et ramènent +brutalement l'hiver arctique avec ses rigueurs, alors que l'époque de +l'année, la clémence relative de la température semblent faire présager le printemps.</p> -<p>Cette troisième tempête de neige infiniment plus violente que +<p>Cette troisième tempête de neige infiniment plus violente que celles -dont ils ont précédemment subi l'assaut, dure huit jours entiers, sans -un moment de rémission, c'est-à-dire jusqu'au 18 mai.</p> +dont ils ont précédemment subi l'assaut, dure huit jours entiers, sans +un moment de rémission, c'est-à -dire jusqu'au 18 mai.</p> -<p>Le jour anniversaire de leur départ de France devait, dans la -pensée de -chacun, donner lieu à une petite fête en rapport avec la modicité de -leurs moyens. Ce jour,—le 13 mai—amena une fatale découverte.</p> +<p>Le jour anniversaire de leur départ de France devait, dans la +pensée de +chacun, donner lieu à une petite fête en rapport avec la modicité de +leurs moyens. Ce jour,—le 13 mai—amena une fatale découverte.</p> -<p>Les chiens, mis en goût par leur premier larcin, se sont -ingéniés, +<p>Les chiens, mis en goût par leur premier larcin, se sont +ingéniés, depuis ce moment, avec leur flair et leur adresse d'animaux aux trois -quarts sauvages, à renouveler leur bombance.</p> +quarts sauvages, à renouveler leur bombance.</p> -<p>Ils ont merveilleusement réussi, en ce sens qu'après avoir -trouvé le -stock aux provisions, ils ont rongé les caisses, éventré les ballots, -gaspillé autant qu'ils ont consommé, mais avec une telle ruse, une +<p>Ils ont merveilleusement réussi, en ce sens qu'après avoir +trouvé le +stock aux provisions, ils ont rongé les caisses, éventré les ballots, +gaspillé autant qu'ils ont consommé, mais avec une telle ruse, une telle entente du pillage, une telle sournoiserie, qu'on se demande s'ils n'ont -pas été aidés ou guidés par quelqu'un.</p> +pas été aidés ou guidés par quelqu'un.</p> -<p>Mais non! chacun parmi les membres du vaillant équipage est +<p>Mais non! chacun parmi les membres du vaillant équipage est incapable -d'une telle félonie. On meurt de faim bravement, dignement, sans une -plainte, mais nul ne songe à prolonger sa vie aux dépens de celle du +d'une telle félonie. On meurt de faim bravement, dignement, sans une +plainte, mais nul ne songe à prolonger sa vie aux dépens de celle du camarade.</p> -<p>Cependant,... et Oûgiouk!... lui qui en sa qualité de sauvage +<p>Cependant,... et Oûgiouk!... lui qui en sa qualité de sauvage n'a pas les -mêmes motifs d'abnégation que les Français.</p> +mêmes motifs d'abnégation que les Français.</p> -<p>Oûgiouk est gras, luisant, bouffi de bien-être et de santé. En +<p>Oûgiouk est gras, luisant, bouffi de bien-être et de santé. En outre, le -jour de la découverte du pillage il empoisonne l'alcool.</p> +jour de la découverte du pillage il empoisonne l'alcool.</p> -<p>On lui demande s'il a faim. Pour la première fois peut-être il -répond -que non. S'il a soif, il répond:</p> +<p>On lui demande s'il a faim. Pour la première fois peut-être il +répond +que non. S'il a soif, il répond:</p> -<p>—Tout à l'heure, j'aurais <em>encore</em> soif!</p> +<p>—Tout à l'heure, j'aurais <i>encore</i> soif!</p> <p>Plus de doute! Il s'empiffre de solide et de liquide aux -dépens des -malheureux qui ménagent avec une douloureuse parcimonie les dernières +dépens des +malheureux qui ménagent avec une douloureuse parcimonie les dernières bribes de leur approvisionnement.</p> -<p>Sans penser à mal, Oûgiouk avoue qu'il a bu et mangé à sa soif -comme à +<p>Sans penser à mal, Oûgiouk avoue qu'il a bu et mangé à sa soif +comme à sa faim, et, sans avoir aucunement conscience de sa mauvaise action, -déclare qu'il n'a jamais si bien vécu.</p> +déclare qu'il n'a jamais si bien vécu.</p> <p>En dix jours, son estomac groenlandais, et les dix-neuf estomacs non -moins groenlandais des chiens ont absorbé le plus clair des vivres!</p> +moins groenlandais des chiens ont absorbé le plus clair des vivres!</p> -<p>Une preuve cependant qu'Oûgiouk est moins inconscient qu'il ne +<p>Une preuve cependant qu'Oûgiouk est moins inconscient qu'il ne voudrait -peut-être le faire croire, c'est que les ballots et les caisses -régulièrement empilés sous une des chaloupes, n'ont pas été en +peut-être le faire croire, c'est que les ballots et les caisses +régulièrement empilés sous une des chaloupes, n'ont pas été en apparence -dérangés. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent -habilement dissimulées par des lambeaux de fourrures et de prélarts, +dérangés. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent +habilement dissimulées par des lambeaux de fourrures et de prélarts, des -effets hors d'usage, des boîtes à munitions, de façon à ce que l'amas -conserve à peu près son aspect extérieur habituel.</p> +effets hors d'usage, des boîtes à munitions, de façon à ce que l'amas +conserve à peu près son aspect extérieur habituel.</p> -<p>Il devient presque évident que l'homme et les chiens sont +<p>Il devient presque évident que l'homme et les chiens sont complices.</p> <p>Qu'il y ait ou non connivence, la catastrophe n'en est pas moins -irréparable.</p> +irréparable.</p> <p>Aussi, quel triste anniversaire, au lieu du petit et bien maigre festival attendu.</p> -<p>En conséquence, comme il devenait impossible de nourrir les +<p>En conséquence, comme il devenait impossible de nourrir les chiens, il -fallut se résoudre à un pénible sacrifice, auquel les services qu'on -était en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres bêtes et l'amitié -qu'on leur portait, malgré tout, enlevait toute idée de représailles.</p> +fallut se résoudre à un pénible sacrifice, auquel les services qu'on +était en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres bêtes et l'amitié +qu'on leur portait, malgré tout, enlevait toute idée de représailles.</p> -<p>Les vingt chiens furent condamnés à mort et exécutés par Dumas +<p>Les vingt chiens furent condamnés à mort et exécutés par Dumas qui les -saigna à blanc avec le coutelas professionnel.</p> +saigna à blanc avec le coutelas professionnel.</p> -<p>Non pas tous, pourtant, car un seul échappa provisoirement au +<p>Non pas tous, pourtant, car un seul échappa provisoirement au massacre -ordonné par la plus cruelle nécessité.</p> +ordonné par la plus cruelle nécessité.</p> <p>On se demande sans doute pourquoi l'homonyme du grand Tartarin se servit -de son tranche-lard et non pas de la carabine, et pourquoi on égorgeait +de son tranche-lard et non pas de la carabine, et pourquoi on égorgeait comme des porcs et des moutons ces bons serviteurs, au lieu de les fusiller.</p> -<p>L'ordre du docteur était formel.</p> +<p>L'ordre du docteur était formel.</p> <p>Comme on manquait de sang de phoque tout frais pour les scorbutiques et comme la condamnation des chiens allait faire couler une grande -quantité -de ce liquide plus précieux que la plupart des remèdes, il fut convenu +quantité +de ce liquide plus précieux que la plupart des remèdes, il fut convenu que tous les malades sans exception, convalescents, gravement ou -légèrement atteints, se gorgeraient de sang tout chaud.</p> +légèrement atteints, se gorgeraient de sang tout chaud.</p> <p>Nul ne fit d'ailleurs d'observation, tant la fin terrible du pauvre -Fritz, présente à tous les esprits, suffit à triompher des répugnances.</p> +Fritz, présente à tous les esprits, suffit à triompher des répugnances.</p> <p>Plume-au-Vent, ancien capitaine des chiens, n'avait pu assister au -massacre de ses subordonnés et amis, dont quelques-uns, on s'en -souvient, étaient devenus de véritables chiens savants à une époque +massacre de ses subordonnés et amis, dont quelques-uns, on s'en +souvient, étaient devenus de véritables chiens savants à une époque plus heureuse.</p> -<p>Il s'enfuit à travers la neige pour ne pas entendre les +<p>Il s'enfuit à travers la neige pour ne pas entendre les hurlements -épouvantables des pauvres bêtes, et assister à l'agonie de ses favoris: -Bélisaire, Cabos, Ramonat et Pompon.</p> +épouvantables des pauvres bêtes, et assister à l'agonie de ses favoris: +Bélisaire, Cabos, Ramonat et Pompon.</p> -<p>Quand il revint, Dumas rouge comme un des exécuteurs de la +<p>Quand il revint, Dumas rouge comme un des exécuteurs de la Villette, -venait de saisir Pompon qui, au lieu de résister, vagissait +venait de saisir Pompon qui, au lieu de résister, vagissait plaintivement, comme un enfant.</p> -<p>Le Parisien à cette vue ne put retenir une grosse larme et -s'écria:</p> +<p>Le Parisien à cette vue ne put retenir une grosse larme et +s'écria:</p> <p>—Tonnerre de Dieu! je croyais le carnage fini!...</p> -<p>«Dumas... matelot... laisse-le aller... un moment... veux-tu?</p> +<p>«Dumas... matelot... laisse-le aller... un moment... veux-tu?</p> -<p>—Eh!... Pécaïré! je ne demande pas mieux...</p> +<p>—Eh!... Pécaïré! je ne demande pas mieux...</p> -<p>«Si tu savais comme ça me çavire de çouriner ces pauvres -innocents...»</p> +<p>«Si tu savais comme ça me çavire de çouriner ces pauvres +innocents...»</p> -<p>Pompon échappe à son bourreau, s'élance dans les bras du +<p>Pompon échappe à son bourreau, s'élance dans les bras du Parisien qui -s'enfuit de nouveau, emportant l'animal épouvanté par le meurtre de ses -congénères, et poursuivi par l'odeur de leur sang coagulé à sa fourrure.</p> +s'enfuit de nouveau, emportant l'animal épouvanté par le meurtre de ses +congénères, et poursuivi par l'odeur de leur sang coagulé à sa fourrure.</p> -<p>Arrivé à une centaine de mètres du campement, Plume-au-Vent -s'arrête au -milieu de tourbillons de neige, dépose le chien sur le blanc tapis qui -va s'épaississant, et dit à l'animal, comme s'il pouvait le comprendre:</p> +<p>Arrivé à une centaine de mètres du campement, Plume-au-Vent +s'arrête au +milieu de tourbillons de neige, dépose le chien sur le blanc tapis qui +va s'épaississant, et dit à l'animal, comme s'il pouvait le comprendre:</p> <p>—Tu sais, mon pauv' vieux, y a pus d'amis...</p> -<p>«T'as chapardé avec tes copains les vivres de campagne, et +<p>«T'as chapardé avec tes copains les vivres de campagne, et c'est un crime puni de mort.</p> -<p>«Y z'ont déjà sauté le pas... Si tu veux éviter qu'y t'en +<p>«Y z'ont déjà sauté le pas... Si tu veux éviter qu'y t'en arrive autant, faut te cavaler, et raide!</p> -<p>«T'es malin comme un singe, débrouillard comme personne, la +<p>«T'es malin comme un singe, débrouillard comme personne, la glace est ton pays... file!...</p> -<p>«Et surtout ne reviens jamais du côté de chez nous, si tu -tiens pas à -être boulotté.»</p> +<p>«Et surtout ne reviens jamais du côté de chez nous, si tu +tiens pas à +être boulotté.»</p> <p>Il dit, embrasse Pompon sur son museau noir et luisant comme une truffe, -étend le bras, et lui montrant d'un grand geste l'horizon saturé de -neige, s'écrie:</p> +étend le bras, et lui montrant d'un grand geste l'horizon saturé de +neige, s'écrie:</p> <p>—Allez!... Pompon... allez!...</p> @@ -22858,374 +22813,374 @@ neige, s'écrie:</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-492.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">Il dit: «Allez!... Pompon... allez!»</div> +<div class="caption">Il dit: «Allez!... Pompon... allez!»</div> </div> -<p>Contre toute prévision, l'animal, parti en hurlant -lugubrement, n'était -pas revenu à la date du 18 mai.</p> +<p>Contre toute prévision, l'animal, parti en hurlant +lugubrement, n'était +pas revenu à la date du 18 mai.</p> -<p>En revanche, ses congénères, dépouillés, vidés et exposés à la -gelée, -servaient à l'alimentation générale. Il n'est pas jusqu'à leurs -intestins qui n'eussent été mis de côté, en prévision de disettes plus -cruelles encore, où tout fait ventre, où l'homme abruti par la faim se -repaît des substances les plus répugnantes et les plus incohérentes.</p> +<p>En revanche, ses congénères, dépouillés, vidés et exposés à la +gelée, +servaient à l'alimentation générale. Il n'est pas jusqu'à leurs +intestins qui n'eussent été mis de côté, en prévision de disettes plus +cruelles encore, où tout fait ventre, où l'homme abruti par la faim se +repaît des substances les plus répugnantes et les plus incohérentes.</p> -<p>Ce moment est bien près d'arriver, car, en dépit du +<p>Ce moment est bien près d'arriver, car, en dépit du rationnement le plus -sévère, de la parcimonie la plus minutieuse, les vivres touchent à leur +sévère, de la parcimonie la plus minutieuse, les vivres touchent à leur fin.</p> <p>Voici quel est d'ailleurs l'ordinaire des matelots tenus blottis sous -l'abri fétide et suffoquant des iglous, ou huttes de neige.</p> +l'abri fétide et suffoquant des iglous, ou huttes de neige.</p> -<p>Le matin, thé ou café sans sucre. Oûgiouk et les chiens s'en -sont gavés +<p>Le matin, thé ou café sans sucre. Oûgiouk et les chiens s'en +sont gavés et il n'en reste plus. Deux cents grammes par homme de viande de chien -à -moitié crue, et cinq centilitres d'eau-de-vie ou de rhum dans un quart +à +moitié crue, et cinq centilitres d'eau-de-vie ou de rhum dans un quart d'eau chaude.</p> -<p>Ni biscuit, ni pemmican. Tout a été goulument dévoré.</p> +<p>Ni biscuit, ni pemmican. Tout a été goulument dévoré.</p> <p>A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un -potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une -pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en -plaisantant, et ménager la provision de spiritueux.</p> +potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une +pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en +plaisantant, et ménager la provision de spiritueux.</p> -<p>Le soir, deux cents grammes de chien—pour varier—café, plus cinq +<p>Le soir, deux cents grammes de chien—pour varier—café, plus cinq centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau chaude.</p> -<p>On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on +<p>On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on peut, la -faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.»</p> +faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.»</p> <p>Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient -plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et +plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix kilogrammes de chair nette.</p> -<p>Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un +<p>Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un par jour.</p> -<p>Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros +<p>Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros mangeurs, -s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur -soulevait le cœur aux plus délicats.</p> +s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur +soulevait le cœur aux plus délicats.</p> -<p>Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous +<p>Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous des huttes -trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et -vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la +trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et +vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la faim au ventre, sous la rafale.</p> -<p>Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé +<p>Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé sur les -vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés -Français -se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se +vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés +Français +se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout -disparaît.</p> +disparaît.</p> -<p>Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le -fétide -logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport -font absolument défaut.</p> +<p>Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le +fétide +logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport +font absolument défaut.</p> -<p>Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état +<p>Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état d'angoisse -morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides.</p> +morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides.</p> -<p>En dépit de tout, le capitaine espère encore. Non pas +<p>En dépit de tout, le capitaine espère encore. Non pas l'intervention -d'un secours étranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent -en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrivée prochaine, formelle, de la +d'un secours étranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent +en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrivée prochaine, formelle, de la saison chaude qui permettra une rapide -envolée des hommes en bonne -santé vers les lieux où doivent se rencontrer les gibiers polaires.</p> +envolée des hommes en bonne +santé vers les lieux où doivent se rencontrer les gibiers polaires.</p> <p>Alors le ravitaillement sera possible, ainsi que la mise en marche de la -chaloupe restée en détresse à une distance minime, on s'en souvient.</p> +chaloupe restée en détresse à une distance minime, on s'en souvient.</p> -<p>Le 23 mai, la température est encore à −10°, -et la neige restée -pulvérulente s'envole au moindre souffle d'air.</p> +<p>Le 23 mai, la température est encore à −10°, +et la neige restée +pulvérulente s'envole au moindre souffle d'air.</p> -<p>Le 24, trois hommes, échauffés par l'usage exclusif de la +<p>Le 24, trois hommes, échauffés par l'usage exclusif de la viande de chien, sont atteints de dysenterie.</p> <p>Les scorbutiques ne vont ni mieux ni plus mal. Mais leur faiblesse est -extrême.</p> +extrême.</p> -<p>Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furète partout à +<p>Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furète partout à la -recherche des bribes qui traînent sur le sol des iglous. Rogatons de -tripes, morceaux de tendons avalés sans mâcher, raclures d'os, etc...</p> +recherche des bribes qui traînent sur le sol des iglous. Rogatons de +tripes, morceaux de tendons avalés sans mâcher, raclures d'os, etc...</p> -<p>Le 27, la température augmente brusquement. Le thermomètre est -à −3°. La +<p>Le 27, la température augmente brusquement. Le thermomètre est +à −3°. La glace craque partout, la neige se prend et mollit. On boit des grogs et -les plus affamés commencent à attaquer les peaux de chiens. Le poil est -raclé avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de -l'eau. Le cuir, à peine ramolli par deux heures d'ébullition, est -grignoté en lanières. Pour ménager l'alcool, on se résout bientôt à les +les plus affamés commencent à attaquer les peaux de chiens. Le poil est +raclé avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de +l'eau. Le cuir, à peine ramolli par deux heures d'ébullition, est +grignoté en lanières. Pour ménager l'alcool, on se résout bientôt à les manger crues.</p> -<p>Le 28 mai, température à 0°. Mais il -n'y a plus ni thé ni café.</p> +<p>Le 28 mai, température à 0°. Mais il +n'y a plus ni thé ni café.</p> -<p>Le docteur distribue à chaque homme une cuillerée de glycérine -après -chaque «repas»!...</p> +<p>Le docteur distribue à chaque homme une cuillerée de glycérine +après +chaque «repas»!...</p> -<p>Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend pépier un +<p>Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend pépier un vol de bruants des neiges.</p> -<p>Les peaux de chiens sont dévorées... Il y a encore les +<p>Les peaux de chiens sont dévorées... Il y a encore les attelages en cuir de phoque...</p> -<p>Les hommes, épuisés par cette lutte sans merci contre l'atroce +<p>Les hommes, épuisés par cette lutte sans merci contre l'atroce famine, -peuvent à peine se mouvoir.</p> +peuvent à peine se mouvoir.</p> -<p>Pâles, hagards, les yeux flambants de fièvre, les lèvres +<p>Pâles, hagards, les yeux flambants de fièvre, les lèvres violettes, -fendillées, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damnés +fendillées, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damnés errant sur l'enfer de glaces.</p> -<p>Désespéré, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de +<p>Désespéré, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de l'œil un vol de canards, la silhouette balourde d'un ours, la masse fruste d'un -phoque s'ébattant sur la glace.</p> +phoque s'ébattant sur la glace.</p> -<p>Le dégel continue. L'eau ruisselle de tous côtés. Les iglous -vont être +<p>Le dégel continue. L'eau ruisselle de tous côtés. Les iglous +vont être inhabitables.</p> <p>Dumas, Plume-au-Vent et Itourria, les plus robustes de tous, partent en -découverte et reviennent bredouille après une course de six heures.</p> +découverte et reviennent bredouille après une course de six heures.</p> -<p>Ils se restaurent avec la moitié d'un harnais!... une tige de +<p>Ils se restaurent avec la moitié d'un harnais!... une tige de botte, et -deux cuillerées de glycérine.</p> +deux cuillerées de glycérine.</p> -<p>—Bah! dit le Parisien, qui se tient à peine debout, on +<p>—Bah! dit le Parisien, qui se tient à peine debout, on repiquera demain.</p> -<p>Le 30, au lieu de «repiquer», le pauvre garçon a la fièvre, +<p>Le 30, au lieu de «repiquer», le pauvre garçon a la fièvre, Dumas aussi, -et le camarade également.</p> +et le camarade également.</p> <p>Il n'y a plus un homme valide! Le docteur, par devoir professionnel, se -traîne près des malades... Le capitaine se prodigue à tous, distribuant -les derniers débris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec -la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'héroïsme de ménager, au -détriment de sa santé, peut-être de sa vie.</p> +traîne près des malades... Le capitaine se prodigue à tous, distribuant +les derniers débris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec +la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'héroïsme de ménager, au +détriment de sa santé, peut-être de sa vie.</p> -<p>Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir +<p>Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir perdent toute -confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est +confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est fini.</p> -<p>Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent -intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte.</p> +<p>Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent +intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte.</p> <h3><a name="III-XII" id="III-XII">XII</a></h3> <div class="cdesc">Bruit -étrange.—Manqué!—Pompon.—Chien gras et matelots -maigres.—Découverte stupéfiante.—Ce que le Parisien appelle une -carrière à viande.—A quoi Pompon a employé ses loisirs.—Le +étrange.—Manqué!—Pompon.—Chien gras et matelots +maigres.—Découverte stupéfiante.—Ce que le Parisien appelle une +carrière à viande.—A quoi Pompon a employé ses loisirs.—Le premier pot-au-feu.—Enfouis dans les stratifications -paléocrystiques.—Les stellères.—Espèce éteinte.—La dérive.—En -vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—<em>Gallia victrix!</em></div> +paléocrystiques.—Les stellères.—Espèce éteinte.—La dérive.—En +vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—<i>Gallia victrix!</i></div> -<p>Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre -est à +2°. Le -soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés -douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer, -mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau -noirâtre, -charbonnée, laissant deviner les os du squelette.</p> +<p>Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre +est à +2°. Le +soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés +douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer, +mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau +noirâtre, +charbonnée, laissant deviner les os du squelette.</p> -<p>Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et -occupés -machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce +<p>Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et +occupés +machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce qui suinte le long de la paroi de l'iglou.</p> <p>Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus -valides terrassés en pleine vigueur par la famine.</p> +valides terrassés en pleine vigueur par la famine.</p> -<p>Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on +<p>Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on entend dans -les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse +les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse parfois, emplit les huttes croulantes.</p> <p>Pour quelques-uns, l'agonie va commencer.</p> <p>... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la -fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors +fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par -l'éloignement.</p> +l'éloignement.</p> -<p>Un fauve... peut-être un ours!</p> +<p>Un fauve... peut-être un ours!</p> <p>Il n'y a pas d'erreur possible. Le bruit se rapproche, -accompagné d'un -galop rendu perceptible par la sonorité de la glace.</p> +accompagné d'un +galop rendu perceptible par la sonorité de la glace.</p> -<p>Le capitaine affaibli, se soutenant à peine, se lève en -trébuchant et +<p>Le capitaine affaibli, se soutenant à peine, se lève en +trébuchant et crie d'une voix rauque:</p> <p>—Alerte!... aux armes!...</p> -<p>Le hurlement retentit plus près encore et frappe l'oreille de +<p>Le hurlement retentit plus près encore et frappe l'oreille de Dumas, qui saisit sa carabine.</p> <p>Le lieutenant Vasseur et le Parisien avec un des Basques s'arment aussi, -galvanisés par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir à leurs +galvanisés par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir à leurs coups.</p> -<p>Et chose, étonnante, montrant quels prodigieux ressorts -possède la -machine humaine, combien aussi est puissante la réaction du moral sur +<p>Et chose, étonnante, montrant quels prodigieux ressorts +possède la +machine humaine, combien aussi est puissante la réaction du moral sur le -physique, ces hommes, qui tout à l'heure pouvaient à peine se tenir -debout, s'élancent hors de l'iglou, l'arme en arrêt, prêts à faire feu.</p> +physique, ces hommes, qui tout à l'heure pouvaient à peine se tenir +debout, s'élancent hors de l'iglou, l'arme en arrêt, prêts à faire feu.</p> -<p>Au lieu d'un ours, ils aperçoivent, courant éperdument, un -quadrupède de -moyenne taille, plutôt petit que gros, singulièrement agile, et d'une +<p>Au lieu d'un ours, ils aperçoivent, courant éperdument, un +quadrupède de +moyenne taille, plutôt petit que gros, singulièrement agile, et d'une couleur brune qui tranche fortement sur la neige aux trois quarts fondue.</p> <p>L'animal se dirige vers les iglous en continuant ses cris, -comparables à +comparables à ceux d'un chien courant qui donne de la voix sur une piste.</p> -<p>A deux cents mètres environ, Dumas ajuste et fait feu.</p> +<p>A deux cents mètres environ, Dumas ajuste et fait feu.</p> -<p>Pour la première fois l'infaillible tireur, exténué par +<p>Pour la première fois l'infaillible tireur, exténué par l'effroyable -jeûne et brisé par la fièvre, manque son but.</p> +jeûne et brisé par la fièvre, manque son but.</p> -<p>La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un éclat de +<p>La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un éclat de glace.</p> -<p>Le lieutenant met en joue à son tour et manque également la -bête qui -pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dépit des balles -qui sifflent près d'elle et des coups de feu qui retentissent.</p> +<p>Le lieutenant met en joue à son tour et manque également la +bête qui +pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dépit des balles +qui sifflent près d'elle et des coups de feu qui retentissent.</p> <p>Dumas recharge son arme en un clin d'œil et jure, furieux de sa maladresse.</p> <p>Mais le Parisien, dont la figure prend en un moment une expression -d'étonnement et de joie indicibles, relève la carabine et s'écrie:</p> +d'étonnement et de joie indicibles, relève la carabine et s'écrie:</p> <p>—Pompon!... mon pauvre chien...</p> -<p>A ce mot proféré, par une voix bien connue, l'animal qui n'est -plus qu'à -une centaine de mètres s'élance, franchit en quelques bonds flaques et -fondrières, accourt, jappant, éperdu, la langue pendante, fou de joie +<p>A ce mot proféré, par une voix bien connue, l'animal qui n'est +plus qu'à +une centaine de mètres s'élance, franchit en quelques bonds flaques et +fondrières, accourt, jappant, éperdu, la langue pendante, fou de joie et -se jette sur son ancien maître qu'il étouffe de caresses.</p> +se jette sur son ancien maître qu'il étouffe de caresses.</p> -<p>—Pompon!... mon toutou!... ma bonne bête, c'est donc toi, dit +<p>—Pompon!... mon toutou!... ma bonne bête, c'est donc toi, dit le jeune -homme qui rit et pleure tout à la fois, pendant que le chien, jappant -toujours, sautille de l'un à l'autre, puis retourne à son maître.</p> +homme qui rit et pleure tout à la fois, pendant que le chien, jappant +toujours, sautille de l'un à l'autre, puis retourne à son maître.</p> -<p>—Pécaïré! grogne Dumas attendri, quelle fichue idée il a eue +<p>—Pécaïré! grogne Dumas attendri, quelle fichue idée il a eue de revenir, le pauvre...</p> -<p>«J'aurais mieux aimé un ours... Parce qu'un ours, il pèse huit +<p>«J'aurais mieux aimé un ours... Parce qu'un ours, il pèse huit cents -kilos... et que ce mouçeron... il ne pèse pas cinquante livres...</p> +kilos... et que ce mouçeron... il ne pèse pas cinquante livres...</p> -<p>«Et puis, ça va me çavirer de le tuer...</p> +<p>«Et puis, ça va me çavirer de le tuer...</p> -<p>—Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'écrie Plume-au-Vent -indigné en -saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lèche la figure.</p> +<p>—Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'écrie Plume-au-Vent +indigné en +saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lèche la figure.</p> <p>—Il y a des malades qui agonisent, reprend doucement Dumas...</p> -<p>—Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras à lard...</p> +<p>—Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras à lard...</p> <p>—Oh! si... reprend le cuisinier d'un ton plein, de -commisération.</p> +commisération.</p> -<p>«Trop gras, le pauvret!...</p> +<p>«Trop gras, le pauvret!...</p> -<p>—S'il est si gras que ça, après nous avoir quittés depuis -tantôt -dix-sept jours, c'est qu'il a mangé.</p> +<p>—S'il est si gras que ça, après nous avoir quittés depuis +tantôt +dix-sept jours, c'est qu'il a mangé.</p> -<p>—Cela me paraît juste, interrompt le lieutenant.</p> +<p>—Cela me paraît juste, interrompt le lieutenant.</p> -<p>—Et s'il a mangé plus qu'à sa faim pour être en pareil état, +<p>—Et s'il a mangé plus qu'à sa faim pour être en pareil état, reprend le -Parisien, c'est qu'il a trouvé des vivres, ou qu'on lui en a donné.</p> +Parisien, c'est qu'il a trouvé des vivres, ou qu'on lui en a donné.</p> -<p>Le capitaine s'est approché pendant ce rapide colloque, aussi vite que -le lui permettaient ses jambes débilitées par un jeûne atroce.</p> +<p>Le capitaine s'est approché pendant ce rapide colloque, aussi vite que +le lui permettaient ses jambes débilitées par un jeûne atroce.</p> -<p>—Tu as raison, garçon, dit-il à Plume-au-Vent.</p> +<p>—Tu as raison, garçon, dit-il à Plume-au-Vent.</p> -<p>«Et ton chien, guidé par son instinct et son amitié, n'est +<p>«Et ton chien, guidé par son instinct et son amitié, n'est certainement pas revenu sans motif.</p> -<p>«Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!»</p> +<p>«Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!»</p> -<p>Cependant, le chien après avoir équitablement réparti ses +<p>Cependant, le chien après avoir équitablement réparti ses caresses entre -ses amis, pénètre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette -partout et ressort aussitôt.</p> +ses amis, pénètre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette +partout et ressort aussitôt.</p> -<p>—Il s'assure que personne ne manque à l'appel, continue +<p>—Il s'assure que personne ne manque à l'appel, continue Plume-au-Vent.</p> -<p>Sa ronde finie, le chien semble réfléchir, puis voyant que son -maître ne -lui donne pas une de ces petites friandises dont il était si généreux, -même au temps de la plus dure détresse, prend son parti.</p> +<p>Sa ronde finie, le chien semble réfléchir, puis voyant que son +maître ne +lui donne pas une de ces petites friandises dont il était si généreux, +même au temps de la plus dure détresse, prend son parti.</p> -<p>Il s'assied gravement sur son derrière, et pousse les deux ou +<p>Il s'assied gravement sur son derrière, et pousse les deux ou trois cris -qu'il lançait quand on lui demandait s'il avait faim.</p> +qu'il lançait quand on lui demandait s'il avait faim.</p> <p>—Ouap!... ouap!...</p> -<p>Puis après cette pantomime que le Parisien croit comprendre, -l'intelligent animal enfile résolument la piste suivie pour venir aux -iglous, et se retourne fréquemment pour voir si on l'accompagne.</p> +<p>Puis après cette pantomime que le Parisien croit comprendre, +l'intelligent animal enfile résolument la piste suivie pour venir aux +iglous, et se retourne fréquemment pour voir si on l'accompagne.</p> <p>—Lieutenant Vasseur, prenez avec vous Jean Itourria, Dumas et le @@ -23234,143 +23189,143 @@ Parisien, et suivez le chien...</p> <p>—A vos ordres, capitaine, et puissions-nous revenir avec des secours.</p> -<p>«En route, camarades!</p> +<p>«En route, camarades!</p> -<p>—Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgré +<p>—Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgré sa prostration, conserve un sang-froid surprenant.</p> -<p>«Emmenez le dernier traîneau, et chargez-le avec une fourrure, -un sac à +<p>«Emmenez le dernier traîneau, et chargez-le avec une fourrure, +un sac à dormir, vos armes, le digesteur qui nous est inutile faute de -combustible, une hache, une scie et un couteau à glace.</p> +combustible, une hache, une scie et un couteau à glace.</p> -<p>«Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps -de dégel, +<p>«Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps +de dégel, et partagez ce qui reste de tabac.</p> -<p>«Maintenant, une bonne poignée de main.</p> +<p>«Maintenant, une bonne poignée de main.</p> -<p>«Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie +<p>«Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie entre vos -mains.»</p> +mains.»</p> -<p>Le chien qui précède la petite troupe, gambade et tient la -tête. Il -s'avance vers le Nord-Est, sans dévier d'une ligne et en suivant -imperturbablement sa piste qui apparaît par place sur la neige à demi +<p>Le chien qui précède la petite troupe, gambade et tient la +tête. Il +s'avance vers le Nord-Est, sans dévier d'une ligne et en suivant +imperturbablement sa piste qui apparaît par place sur la neige à demi fondue.</p> <p>Alors surtout les quatre compagnons constatent combien le capitaine a eu -raison de leur faire emmener le traîneau qui ne pèse rien, ne retarde +raison de leur faire emmener le traîneau qui ne pèse rien, ne retarde en -aucune façon leur marche et transporte un matériel indispensable, sous -le fardeau duquel eût succombé leur faiblesse.</p> +aucune façon leur marche et transporte un matériel indispensable, sous +le fardeau duquel eût succombé leur faiblesse.</p> -<p>La plus légère impulsion suffit à le faire avancer, car la +<p>La plus légère impulsion suffit à le faire avancer, car la voie est presque horizontale et assez praticable. Bien plus, quand l'un d'eux est -fatigué, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le -traîneau, se reposer à l'aise, et récupérer de nouvelles forces.</p> +fatigué, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le +traîneau, se reposer à l'aise, et récupérer de nouvelles forces.</p> -<p>Du Nord-Est, leur direction se modifie bientôt pour obliquer +<p>Du Nord-Est, leur direction se modifie bientôt pour obliquer vers le -Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux à mesure que le chemin +Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux à mesure que le chemin parcouru augmente, se dirige franchement vers des collines de glace -marquant le rebord occidental de la banquise paléocrystique.</p> +marquant le rebord occidental de la banquise paléocrystique.</p> <p>Du reste, il n'y a pas d'erreur possible, tant les floebergs vert clair de la vieille muraille de glace tranchent avec les hummocks de formation -plus récente, et presque incolores.</p> +plus récente, et presque incolores.</p> <p>Les quatre compagnons marchent depuis six heures et n'avancent plus qu'au prix d'efforts surhumains.</p> -<p>—Courage! semble leur crier le chien qui hâte le pas, va en +<p>—Courage! semble leur crier le chien qui hâte le pas, va en avant, revient en galopant et aboie comme pour les stimuler.</p> -<p>—Où diable! nous mène-t-il? ne cessent de répéter le +<p>—Où diable! nous mène-t-il? ne cessent de répéter le lieutenant, le -Basque et le Provençal.</p> +Basque et le Provençal.</p> -<p>—Là où il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, répond +<p>—Là où il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, répond invariablement le Parisien.</p> -<p>«Rappelez-vous comme il a eu tôt fait le tour de nos cabanes +<p>«Rappelez-vous comme il a eu tôt fait le tour de nos cabanes de neige, -puis repiqué vers son mystérieux garde-manger, en voyant qu'il n'y +puis repiqué vers son mystérieux garde-manger, en voyant qu'il n'y avait -rien à regratter chez nous.</p> +rien à regratter chez nous.</p> -<p>«C'est un malin, que mon camarade Pompon.</p> +<p>«C'est un malin, que mon camarade Pompon.</p> <p>Brusquement le chien qui vient de s'engager dans un sentier abrupt, -impraticable au traîneau, disparaît entre des amas rocheux de glace -bizarrement superposés.</p> +impraticable au traîneau, disparaît entre des amas rocheux de glace +bizarrement superposés.</p> -<p>Il revient bientôt tenant dans sa gueule un morceau d'une +<p>Il revient bientôt tenant dans sa gueule un morceau d'une substance -brunâtre, irrégulière, compacte, semblable à un copeau et dans laquelle -sont profondément implantés ses crocs.</p> +brunâtre, irrégulière, compacte, semblable à un copeau et dans laquelle +sont profondément implantés ses crocs.</p> <p>Plume-au-Vent s'empare de l'objet, en casse un fragment, sans -difficulté, le porte à sa bouche, le croque, et s'écrie avec un +difficulté, le porte à sa bouche, le croque, et s'écrie avec un intraduisible mouvement de stupeur comique:</p> -<p>—Mais cent douzaines de pétards de Brest... c'est de la viande -gelée!...</p> +<p>—Mais cent douzaines de pétards de Brest... c'est de la viande +gelée!...</p> <p>—Pas possible!</p> -<p>—Goûtez plutôt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et +<p>—Goûtez plutôt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et dis-moi si -c'est pas là de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions +c'est pas là de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions l'hiver.</p> -<p>—Ma parole, c'est vrai! s'écrie le lieutenant tout joyeux.</p> +<p>—Ma parole, c'est vrai! s'écrie le lieutenant tout joyeux.</p> <p>—Bon pour la marmite! opine gravement Dumas.</p> -<p>—Et même tout cru!... apprêté à la glace, renchérit le Basque, +<p>—Et même tout cru!... apprêté à la glace, renchérit le Basque, la joue -dilatée par un morceau qu'il broie avec délices.</p> +dilatée par un morceau qu'il broie avec délices.</p> -<p>—Brave toutou! qui nous conduit à sa soute aux vivres! reprend +<p>—Brave toutou! qui nous conduit à sa soute aux vivres! reprend Plume-au-Vent attendri.</p> -<p>Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis à ce premier +<p>Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis à ce premier morceau, -est retourné. Ceux-ci lui emboîtent le pas et arrivent bientôt à une -fissure profonde qui lézarde la base d'un floeberg colossal.</p> +est retourné. Ceux-ci lui emboîtent le pas et arrivent bientôt à une +fissure profonde qui lézarde la base d'un floeberg colossal.</p> -<p>Le chien, occupé à gratter avec ses pattes la neige à demi -fondue mêlée -à la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau, +<p>Le chien, occupé à gratter avec ses pattes la neige à demi +fondue mêlée +à la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau, s'y engage, gratte de plus belle, et revient avec un nouveau bloc -tellement gros qu'il peut à peine le traîner.</p> +tellement gros qu'il peut à peine le traîner.</p> -<p>—Diable m'emporte! s'écrie joyeusement le Parisien, c'est une +<p>—Diable m'emporte! s'écrie joyeusement le Parisien, c'est une mine de -viande, une carrière de Liebig... un Frigorifique à l'état de nature.</p> +viande, une carrière de Liebig... un Frigorifique à l'état de nature.</p> -<p>Le lieutenant, armé d'un couteau à glace, et Dumas d'une +<p>Le lieutenant, armé d'un couteau à glace, et Dumas d'une hache, -découvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'étend sur un -espace de plus de cent mètres, et que la même substance brune, +découvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'étend sur un +espace de plus de cent mètres, et que la même substance brune, cassante, -à contexture de fibre musculaire, et surtout à saveur exquise de viande -l'emplit sur une profondeur considérable.</p> +à contexture de fibre musculaire, et surtout à saveur exquise de viande +l'emplit sur une profondeur considérable.</p> -<p>Tout en travaillant, ils croquent à belles dents cette chair +<p>Tout en travaillant, ils croquent à belles dents cette chair durcie par -le froid, mais qui se ramollit très vite à la chaleur de la bouche et +le froid, mais qui se ramollit très vite à la chaleur de la bouche et n'est pas coriace comme on pourrait le croire.</p> <p>—Si nous faisions cuire un pot-au-feu, propose le Parisien la @@ -23379,49 +23334,49 @@ pleine.</p> <p>—Pas d'alcool! interrompit Dumas qui mastique avec fureur.</p> -<p>—Mais il y a là des tonnes de graisse! qui empêche d'alimenter +<p>—Mais il y a là des tonnes de graisse! qui empêche d'alimenter la lampe -avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu'à planter, en guise de -mèche, quelques pincées du poil de nos fourrures?</p> +avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu'à planter, en guise de +mèche, quelques pincées du poil de nos fourrures?</p> <p>—Faites bouillir le pot-au-feu si bon vous semble, dit le lieutenant, -mais chargeons au plus vite le traîneau, et retournons en hâte là-bas, -près des camarades qui meurent de faim.</p> +mais chargeons au plus vite le traîneau, et retournons en hâte là -bas, +près des camarades qui meurent de faim.</p> -<p>—Une idée, lieutenant, propose le Parisien.</p> +<p>—Une idée, lieutenant, propose le Parisien.</p> -<p>«Comme nous voici déjà retapés à peu près, surtout quand nous +<p>«Comme nous voici déjà retapés à peu près, surtout quand nous aurons -siroté chacun un quart de cette belle huile qui commence à couler, si -nous mettions le pot-au-feu sur le traîneau, de façon à procurer en -arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prêtes -à -être boulottées.</p> +siroté chacun un quart de cette belle huile qui commence à couler, si +nous mettions le pot-au-feu sur le traîneau, de façon à procurer en +arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prêtes +à +être boulottées.</p> -<p>—Adopté! répond l'officier qui empile sur le traîneau des +<p>—Adopté! répond l'officier qui empile sur le traîneau des blocs de -viande et de suif concrétés.»</p> +viande et de suif concrétés.»</p> -<p>La restauration des hommes, le chargement du véhicule n'ont -pas duré une +<p>La restauration des hommes, le chargement du véhicule n'ont +pas duré une heure.</p> <p>Le lieutenant demande aux marins s'ils se sentent assez forts pour retourner au campement sans prendre de repos.</p> -<p>Fatigués!... Allons donc!... ils sont bien repus, la <em>carrière +<p>Fatigués!... Allons donc!... ils sont bien repus, la <i>carrière de -viande</em> leur semble inépuisable, la joie d'une semblable trouvaille, +viande</i> leur semble inépuisable, la joie d'une semblable trouvaille, l'intervention merveilleuse de Pompon, tout cela, comme le dit le -Parisien, leur a si bien remis le cœur à l'épaule qu'ils ne demandent -qu'à partir.</p> +Parisien, leur a si bien remis le cœur à l'épaule qu'ils ne demandent +qu'à partir.</p> -<p>Les voici bientôt en route, poussant vivement le traîneau -chargé à en -craquer de viande glacée, et sur lequel trône, comme une divinité, le -digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu.</p> +<p>Les voici bientôt en route, poussant vivement le traîneau +chargé à en +craquer de viande glacée, et sur lequel trône, comme une divinité, le +digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu.</p> <div class="illu"> @@ -23429,424 +23384,424 @@ digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu.</p> alt="Illustration" /> </div> <div class="caption">Les voici en route poussant le -traîneau...</div> +traîneau...</div> </div> <p>Tout en cheminant, ils cassent un morceau de chair, le sucent et le -grignotent avec la sensualité de gens qui vivent depuis si longtemps +grignotent avec la sensualité de gens qui vivent depuis si longtemps avec la fringale au ventre, et se livrent aux commentaires les plus -extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-même +extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-même invraisemblable.</p> -<p>Ils arrivent aux iglous après une course ininterrompue de +<p>Ils arrivent aux iglous après une course ininterrompue de douze heures, -époumonnés, trempés de sueur, à bout de force, mais radieux comme il -convient à des hommes apportant le salut à des frères d'infortune.</p> +époumonnés, trempés de sueur, à bout de force, mais radieux comme il +convient à des hommes apportant le salut à des frères d'infortune.</p> <p>Il est temps, d'ailleurs, grand temps. Quelques heures plus tard, de -nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'équipage.</p> +nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'équipage.</p> <p>Les malades n'ont plus que le souffle, et quelques-uns, parmi ceux que -le scorbut n'a pas atteints, délirent.</p> +le scorbut n'a pas atteints, délirent.</p> -<p>La faim est une maladie qui, fort heureusement, guérit très +<p>La faim est une maladie qui, fort heureusement, guérit très vite, et son -unique remède opère instantanément.</p> +unique remède opère instantanément.</p> -<p>Le Parisien a émis une idée vraiment triomphante, en profitant +<p>Le Parisien a émis une idée vraiment triomphante, en profitant du retour pour faire bouillir le digesteur plein de viande et de neige.</p> <p>Le potage n'a ni sel ni condiments, mais il embaume -l'osmazôme, comme -l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur délicieuse +l'osmazôme, comme +l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur délicieuse emplit les huttes.</p> -<p>Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affamés -réclament les -aliments avec une avidité qui leur serait fatale si on leur obéissait.</p> +<p>Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affamés +réclament les +aliments avec une avidité qui leur serait fatale si on leur obéissait.</p> -<p>Mais le docteur, qui, lui aussi, renaît à la vie, réglemente +<p>Mais le docteur, qui, lui aussi, renaît à la vie, réglemente la -distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs débilités par un -long jeûne, et empêcher des congestions mortelles.</p> +distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs débilités par un +long jeûne, et empêcher des congestions mortelles.</p> -<p>Au potage dosé convenablement, succède la viande administrée +<p>Au potage dosé convenablement, succède la viande administrée par rations -successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagné d'un peu de -moiteur, engourdit pour quelques heures et les affamés et leur -pourvoyeurs éreintés.</p> +successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagné d'un peu de +moiteur, engourdit pour quelques heures et les affamés et leur +pourvoyeurs éreintés.</p> -<p>Quelques abois retentissants éveillent l'équipage. Pompon est -là, -triomphateur modeste et affectueux, réclamant pour le service rendu à -ses maîtres une simple caresse, un mot d'amitié.</p> +<p>Quelques abois retentissants éveillent l'équipage. Pompon est +là , +triomphateur modeste et affectueux, réclamant pour le service rendu à +ses maîtres une simple caresse, un mot d'amitié.</p> -<p>Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohérence de la fièvre +<p>Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohérence de la fièvre et la souffrance atroce de la faim, comment et pourquoi le lieutenant Vasseur, Jean Itourria, Dumas et Plume-au-Vent, partis aux trois quarts morts, avec Pompon pour guide, revenaient avec vingt-cinq litres de bouillon, -dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conservée +dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conservée par le froid.</p> -<p>On a avalé comme des animaux qui se repaissent, sans même +<p>On a avalé comme des animaux qui se repaissent, sans même entendre les explications de Plume-au-Vent, l'incorrigible bavard qui parle de viande fossile, de mine de viande, et embrouille la question au point de la -rendre absolument incompréhensible.</p> +rendre absolument incompréhensible.</p> -<p>Le lieutenant, plus ferré en manœuvre qu'en histoire +<p>Le lieutenant, plus ferré en manœuvre qu'en histoire naturelle, -constate simplement le résultat, et affirme qu'il y a là-bas, dans -l'épaisseur de la banquise, de la viande glacée pour nourrir un millier +constate simplement le résultat, et affirme qu'il y a là -bas, dans +l'épaisseur de la banquise, de la viande glacée pour nourrir un millier d'hommes pendant un an.</p> <p>Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les -échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs +échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs tenus -par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied -dit Marche-à-Terre et Constant Guignard.</p> +par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied +dit Marche-à -Terre et Constant Guignard.</p> -<p>Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance +<p>Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue -au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et +au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et de graisse; avec cela, on vit confortablement.</p> -<p>Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être +<p>Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être pourra-t-on -l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de +l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de viande.</p> -<p>Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même +<p>Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même les scorbutiques.</p> -<p>Par un temps superbe, une température de +2° -qui semble un printemps à -des gens ayant supporté −50°, il fait bon -cheminer sur une glace à peu -près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre -visiteurs représentent comme inépuisable.</p> - -<p>Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes -indiquant à -peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et, -l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses +<p>Par un temps superbe, une température de +2° +qui semble un printemps à +des gens ayant supporté −50°, il fait bon +cheminer sur une glace à peu +près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre +visiteurs représentent comme inépuisable.</p> + +<p>Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes +indiquant à +peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et, +l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses attributions de guide.</p> -<p>Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur +<p>Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur le -traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu +traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu des -flaques et sur les résidus de neige en fusion.</p> +flaques et sur les résidus de neige en fusion.</p> -<p>Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si +<p>Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si rudement -éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain -assuré -fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible -scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables.</p> +éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain +assuré +fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible +scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables.</p> -<p>De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, -parcheminée, -collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore -contractées par un rictus d'agonie.</p> +<p>De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, +parcheminée, +collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore +contractées par un rictus d'agonie.</p> -<p>N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, +<p>N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, luisant comme des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre -de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à +de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à travers l'enfer de glace.</p> -<p>Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des +<p>Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des ceintures de -flanelle en guise de bricole,—les harnais en cuir de phoque ont été -dévorés—avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement.</p> +flanelle en guise de bricole,—les harnais en cuir de phoque ont été +dévorés—avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement.</p> -<p>Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à -moitié -cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste -lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de -carême une expression de joyeuse humeur.</p> +<p>Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à +moitié +cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste +lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de +carême une expression de joyeuse humeur.</p> -<p>Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le -matériel et -les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le -Parisien la «carrière à viande».</p> +<p>Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le +matériel et +les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le +Parisien la «carrière à viande».</p> -<p>Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non +<p>Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non seulement les -premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange -gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la -vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins, -s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et -s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de +premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange +gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la +vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins, +s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et +s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de tel ou tel minerai.</p> -<p>Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est +<p>Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux -empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer.</p> +empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer.</p> -<p>L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable +<p>L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable embaumeur, -dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au -premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur.</p> +dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au +premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur.</p> -<p>La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait -creuser, à -l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où +<p>La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait +creuser, à +l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où les -hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à +hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à merveille.</p> -<p>La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et +<p>La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et d'en -prendre à satiété.</p> +prendre à satiété.</p> -<p>Le docteur, de plus en plus intrigué à mesure que les forces +<p>Le docteur, de plus en plus intrigué à mesure que les forces lui -reviennent grâce à l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec -la curiosité d'un savant, et la ténacité d'un homme obsédé bientôt de -loisirs, le mot de cette énigme, et trouve enfin une solution à peu -près +reviennent grâce à l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec +la curiosité d'un savant, et la ténacité d'un homme obsédé bientôt de +loisirs, le mot de cette énigme, et trouve enfin une solution à peu +près satisfaisante.</p> -<p>D'abord, la détermination des animaux. Ils appartiennent tous -à la même -espèce, et, chose curieuse, à une espèce disparue depuis plus de +<p>D'abord, la détermination des animaux. Ils appartiennent tous +à la même +espèce, et, chose curieuse, à une espèce disparue depuis plus de soixante-dix ans.</p> -<p>Leur système dentaire fournit de prime abord une indication -très -précieuse, en ce sens qu'il est particulier à un animal très bien -étudié +<p>Leur système dentaire fournit de prime abord une indication +très +précieuse, en ce sens qu'il est particulier à un animal très bien +étudié en 1751 par le fameux naturaliste allemand Steller.</p> -<p>Les mâchoires, examinées par le docteur, portent seulement +<p>Les mâchoires, examinées par le docteur, portent seulement quatre dents, -d'énormes molaires disposées deux en bas et deux en haut, avec une -couronne très large, aplatie, sillonnée sur la table, de lames d'émail -formant zigzags et chevrons brisés, comme les rainures d'une meule.</p> - -<p>Ce système dentaire et l'épiderme réellement extraordinaire de -ces bêtes -lui font reconnaître le <em>Stellère</em>, appelé aussi <em>Rhytina -borealis</em>, -<em>Manatus Stellerii</em>, <em>Stellerus borealis</em>, -etc., mammifère de l'ordre -des cétacés, famille des herbivores.</p> - -<p>L'épiderme est une sorte d'écorce rugueuse, épaisse de trois -centimètres, composée de fibres et de tubes perpendiculaires à la peau -et d'une extrême dureté.</p> - -<p>Les stellères, dont les dimensions atteignent de trois mètres -et demi à -quatre mètres, pèsent environ trois mille kilogrammes, et portent des -moustaches blanches de poils rigides longs de quinze à vingt -centimètres.</p> - -<p>Steller, qui les découvrit aux environs du Kamtchatka, assure +d'énormes molaires disposées deux en bas et deux en haut, avec une +couronne très large, aplatie, sillonnée sur la table, de lames d'émail +formant zigzags et chevrons brisés, comme les rainures d'une meule.</p> + +<p>Ce système dentaire et l'épiderme réellement extraordinaire de +ces bêtes +lui font reconnaître le <i>Stellère</i>, appelé aussi <i>Rhytina +borealis</i>, +<i>Manatus Stellerii</i>, <i>Stellerus borealis</i>, +etc., mammifère de l'ordre +des cétacés, famille des herbivores.</p> + +<p>L'épiderme est une sorte d'écorce rugueuse, épaisse de trois +centimètres, composée de fibres et de tubes perpendiculaires à la peau +et d'une extrême dureté.</p> + +<p>Les stellères, dont les dimensions atteignent de trois mètres +et demi à +quatre mètres, pèsent environ trois mille kilogrammes, et portent des +moustaches blanches de poils rigides longs de quinze à vingt +centimètres.</p> + +<p>Steller, qui les découvrit aux environs du Kamtchatka, assure qu'ils sont absolument inoffensifs, que leur chair est savoureuse et leur capture facile. Toutes choses suffisantes pour les rendre l'objet d'une -poursuite acharnée, et produire leur anéantissement. De telle façon +poursuite acharnée, et produire leur anéantissement. De telle façon que, -comme il a été dit ci-dessus, il n'en a pas été rencontré un seul +comme il a été dit ci-dessus, il n'en a pas été rencontré un seul depuis soixante-dix ans.</p> -<p>... D'où viennent ces centaines, ces milliers de cadavres de -cétacés, -empilés en un banc compact sous les assises de la vieille banquise -paléocrystique! Quel cataclysme les a pris en pleine vie pour les +<p>... D'où viennent ces centaines, ces milliers de cadavres de +cétacés, +empilés en un banc compact sous les assises de la vieille banquise +paléocrystique! Quel cataclysme les a pris en pleine vie pour les rouler -ainsi en troupe innombrable, les asphyxier en masse, les geler à fond +ainsi en troupe innombrable, les asphyxier en masse, les geler à fond dans leur fosse gigantesque et les ensevelir sous des milliers de quintaux de glace!</p> -<p>Pendant combien d'années, peut-être de siècles, +<p>Pendant combien d'années, peut-être de siècles, l'indestructible -banquise a-t-elle ainsi entraîné dans sa masse et fait errer au hasard -des vents ou des courants ces gisements prodigieux, jusqu'au jour où la -tempête les mit partiellement à -découvert, et où l'instinct d'un chien -famélique sut en tirer parti!</p> +banquise a-t-elle ainsi entraîné dans sa masse et fait errer au hasard +des vents ou des courants ces gisements prodigieux, jusqu'au jour où la +tempête les mit partiellement à +découvert, et où l'instinct d'un chien +famélique sut en tirer parti!</p> <p>Autant demander comment et depuis combien de temps est mort le mammouth -découvert en 1804 aux bouches de la Léna, et dont les Yakoutes, avec -leurs chiens, dévorèrent les débris pendant deux ans!</p> +découvert en 1804 aux bouches de la Léna, et dont les Yakoutes, avec +leurs chiens, dévorèrent les débris pendant deux ans!</p> -<p>Bien abrités dans la caverne de glace qui leur procure une +<p>Bien abrités dans la caverne de glace qui leur procure une habitation convenable, bien repus de viande et de graisse qui leur fournissent un -aliment complet, satisfaits des explications et des hypothèses par -lesquelles le docteur s'emploie à satisfaire leur curiosité, heureux de -renaître chaque jour à la vie, quoique privés cependant de choses bien -indispensables, les membres de l'expédition française voient l'été +aliment complet, satisfaits des explications et des hypothèses par +lesquelles le docteur s'emploie à satisfaire leur curiosité, heureux de +renaître chaque jour à la vie, quoique privés cependant de choses bien +indispensables, les membres de l'expédition française voient l'été venir -et attendent avec lui une débâcle possible.</p> +et attendent avec lui une débâcle possible.</p> <p>Du reste, la perspective d'un second hivernage ne les effraierait pas -outre mesure, puisque avec le couvert ils possèdent une surabondance de -vivres telle qu'une ville entière pourrait s'alimenter au gisement des -stellères.</p> +outre mesure, puisque avec le couvert ils possèdent une surabondance de +vivres telle qu'une ville entière pourrait s'alimenter au gisement des +stellères.</p> -<p>Mais la vieille Isis polaire, après leur avoir fait payer +<p>Mais la vieille Isis polaire, après leur avoir fait payer assez cher la -violation de son empire, en a décidé autrement.</p> +violation de son empire, en a décidé autrement.</p> -<p>La tempête qui a lézardé les collines de glace ou sont enfouis +<p>La tempête qui a lézardé les collines de glace ou sont enfouis et -conservés les cétacés, a détaché probablement de la banquise un +conservés les cétacés, a détaché probablement de la banquise un fragment -énorme sur lequel se trouvent les matelots et leur colossal +énorme sur lequel se trouvent les matelots et leur colossal approvisionnement.</p> -<p>Le capitaine s'en aperçoit à une particularité qui le comble +<p>Le capitaine s'en aperçoit à une particularité qui le comble de joie. La -lourde carapace de glace, qui jadis décrivait un lent mouvement -giratoire autour du Pôle, se met à dériver infiniment plus vite dans +lourde carapace de glace, qui jadis décrivait un lent mouvement +giratoire autour du Pôle, se met à dériver infiniment plus vite dans une direction presque rectiligne.</p> -<p>Elle descend vers les terres moscovites avec une rapidité +<p>Elle descend vers les terres moscovites avec une rapidité atteignant et -dépassant parfois celle de douze et quinze kilomètres par vingt-quatre +dépassant parfois celle de douze et quinze kilomètres par vingt-quatre heures.</p> -<p>... Trois lieues à trois lieues et demi, c'est peu sans doute. +<p>... Trois lieues à trois lieues et demi, c'est peu sans doute. Mais -cette singulière translation ayant duré pendant les mois de juin, -juillet, août et septembre sans interruption, des terres apparurent -enfin aux yeux des Français qui, sans se mouvoir, avaient ainsi +cette singulière translation ayant duré pendant les mois de juin, +juillet, août et septembre sans interruption, des terres apparurent +enfin aux yeux des Français qui, sans se mouvoir, avaient ainsi parcouru -environ treize à quatorze cents kilomètres.</p> +environ treize à quatorze cents kilomètres.</p> -<p>Ces terres étaient celles du cap Tchéliouskine, situé par 77° +<p>Ces terres étaient celles du cap Tchéliouskine, situé par 77° 30′ de -latitude Nord, et 102° 30′ de longitude Est.</p> +latitude Nord, et 102° 30′ de longitude Est.</p> -<p>Mais ce n'était pas tout de voir et même de toucher le sol +<p>Mais ce n'était pas tout de voir et même de toucher le sol russe. Le cap -Tchéliouskine est éloigné, à vol d'oiseau, d'environ quatre-vingt-dix -degrés de Pétersbourg, soit dix mille kilomètres ou deux mille cinq -cents lieues! vingt-quatre degrés au moins, c'est-à-dire deux mille six -cents kilomètres le séparent d'Irkoustk, chef-lieu du gouvernement de +Tchéliouskine est éloigné, à vol d'oiseau, d'environ quatre-vingt-dix +degrés de Pétersbourg, soit dix mille kilomètres ou deux mille cinq +cents lieues! vingt-quatre degrés au moins, c'est-à -dire deux mille six +cents kilomètres le séparent d'Irkoustk, chef-lieu du gouvernement de la -Sibérie orientale.</p> +Sibérie orientale.</p> -<p>Et l'hiver, en octobre, arrive à grands pas, sous cette +<p>Et l'hiver, en octobre, arrive à grands pas, sous cette latitude.</p> -<p>Seront-ils forcés de passer encore de longs mois sur le sol -glacé de la -toundra sibérienne, en attendant le printemps prochain. Devront-ils -endurer un froid non moins rigoureux que celui du Pôle sur ces terres -aussi désertes et désolées que celles où agonisèrent les compagnons de -Greely, et succombèrent, hélas! ceux du capitaine de Long!</p> +<p>Seront-ils forcés de passer encore de longs mois sur le sol +glacé de la +toundra sibérienne, en attendant le printemps prochain. Devront-ils +endurer un froid non moins rigoureux que celui du Pôle sur ces terres +aussi désertes et désolées que celles où agonisèrent les compagnons de +Greely, et succombèrent, hélas! ceux du capitaine de Long!</p> -<p>Leur bonne étoile leur fit apercevoir de loin une troupe +<p>Leur bonne étoile leur fit apercevoir de loin une troupe d'hommes -occupés à pêcher les phoques, assez nombreux dans une petite anse bien -abritée contre les vents du large.</p> +occupés à pêcher les phoques, assez nombreux dans une petite anse bien +abritée contre les vents du large.</p> -<p>Ils abandonnèrent aussitôt l'immense glaçon flottant qu'une +<p>Ils abandonnèrent aussitôt l'immense glaçon flottant qu'une course aussi -longue, sous le pâle soleil boréal, n'avait pas sensiblement diminué. -Ils s'embarquèrent dans la chaloupe conservée précieusement sous un +longue, sous le pâle soleil boréal, n'avait pas sensiblement diminué. +Ils s'embarquèrent dans la chaloupe conservée précieusement sous un abri -de glace, et abordèrent près des hommes stupéfaits.</p> +de glace, et abordèrent près des hommes stupéfaits.</p> -<p>C'étaient des pêcheurs Toungouses qui s'approvisionnaient pour +<p>C'étaient des pêcheurs Toungouses qui s'approvisionnaient pour la saison -froide, et se préparaient à aller hiverner dans l'intérieur des terres, -au village ou ostrog de Tagaïska, distant de quelque cinq cents -kilomètres.</p> +froide, et se préparaient à aller hiverner dans l'intérieur des terres, +au village ou ostrog de Tagaïska, distant de quelque cinq cents +kilomètres.</p> -<p>Les Toungouses leur offrirent la plus généreuse hospitalité, +<p>Les Toungouses leur offrirent la plus généreuse hospitalité, les -pourvurent abondamment et, quand la saison du traînage fut arrivée, les -emmenèrent avec eux à l'Ostrog.</p> +pourvurent abondamment et, quand la saison du traînage fut arrivée, les +emmenèrent avec eux à l'Ostrog.</p> -<p>A Tagaïska, situé au centre de la presqu'île de Taïmyr, le +<p>A Tagaïska, situé au centre de la presqu'île de Taïmyr, le capitaine -d'Ambrieux trouva, malgré l'effroyable désolation du lieu, des -traîneaux, des chiens et des conducteurs.</p> +d'Ambrieux trouva, malgré l'effroyable désolation du lieu, des +traîneaux, des chiens et des conducteurs.</p> -<p>Il put faire conduire son équipage à Schdanowski, sur la -rivière -Katanga, où il y a, jusqu'à l'hiver, un petit poste de cosaques -commandé +<p>Il put faire conduire son équipage à Schdanowski, sur la +rivière +Katanga, où il y a, jusqu'à l'hiver, un petit poste de cosaques +commandé par un officier.</p> -<p>L'officier était à la veille de partir avec ses hommes pour la -<em>ville</em> -de Touroukansk, une misérable bourgade comptant à peine cinq cents -habitants, et située sur l'Yenisseï, à neuf cents kilomètres environ de +<p>L'officier était à la veille de partir avec ses hommes pour la +<i>ville</i> +de Touroukansk, une misérable bourgade comptant à peine cinq cents +habitants, et située sur l'Yenisseï, à neuf cents kilomètres environ de Schdanowski.</p> <p>A Touroukansk commence la civilisation. Il y a quelques -employés chargés -d'administrer un district trois fois grand comme la France et peuplé de -deux mille cinq cents habitants, la plupart Toungouses, Samoyèdes, +employés chargés +d'administrer un district trois fois grand comme la France et peuplé de +deux mille cinq cents habitants, la plupart Toungouses, Samoyèdes, Ostiaks et Yakoutes.</p> -<p>Mais la ville est du moins reliée tant bien que mal, plutôt +<p>Mais la ville est du moins reliée tant bien que mal, plutôt mal que -bien, à Yenisseï et à Krasnoïarsk par une route, ou plutôt une vague -piste côtoyant la rive gauche du fleuve.</p> +bien, à Yenisseï et à Krasnoïarsk par une route, ou plutôt une vague +piste côtoyant la rive gauche du fleuve.</p> -<p>Ils s'arrêtèrent à peine à Touroukansk et arrivèrent, fin +<p>Ils s'arrêtèrent à peine à Touroukansk et arrivèrent, fin novembre, et -par un froid terrible, à Krasnoïarsk qui communique télégraphiquement -avec Pétersbourg et où passe la grande route, on pourrait dire l'unique -route sibérienne, la Vladimirka.</p> +par un froid terrible, à Krasnoïarsk qui communique télégraphiquement +avec Pétersbourg et où passe la grande route, on pourrait dire l'unique +route sibérienne, la Vladimirka.</p> -<p>Informé de leur arrivée, le gouvernement moscovite s'empressa +<p>Informé de leur arrivée, le gouvernement moscovite s'empressa de mettre -à la disposition du capitaine un crédit considérable et les moyens de +à la disposition du capitaine un crédit considérable et les moyens de transport les plus rapides et les plus confortables.</p> -<p>Le 5 janvier 1889, l'équipage de la <em>Gallia</em> +<p>Le 5 janvier 1889, l'équipage de la <i>Gallia</i> et son commandant -arrivaient à Pétersbourg au milieu d'un enthousiasme indescriptible.</p> +arrivaient à Pétersbourg au milieu d'un enthousiasme indescriptible.</p> -<p>On était alors en pleine réaction anti-allemande; des bruits +<p>On était alors en pleine réaction anti-allemande; des bruits de guerre -circulaient, et chacun parmi les sujets du Tzar était heureux de cette -première et pacifique victoire d'un Français sur l'ennemi commun.</p> - -<p>Aussi, les fêtes données aux conquérants du pôle Nord eurent-elles un -éclat d'autant plus vif, que les Russes, ces incomparables metteurs en -scène, faisaient de ce grand événement scientifique une affaire de -nationalité. Ils trouvaient là une occasion de manifester leurs -sentiments et certes, jamais depuis longtemps, démonstration ne fut +circulaient, et chacun parmi les sujets du Tzar était heureux de cette +première et pacifique victoire d'un Français sur l'ennemi commun.</p> + +<p>Aussi, les fêtes données aux conquérants du pôle Nord eurent-elles un +éclat d'autant plus vif, que les Russes, ces incomparables metteurs en +scène, faisaient de ce grand événement scientifique une affaire de +nationalité. Ils trouvaient là une occasion de manifester leurs +sentiments et certes, jamais depuis longtemps, démonstration ne fut plus -flatteuse ni plus spontanée, ni plus complète.</p> +flatteuse ni plus spontanée, ni plus complète.</p> -<p>On se souvient, à ce propos, de Sériakoff, ce voyageur russe, +<p>On se souvient, à ce propos, de Sériakoff, ce voyageur russe, qui, au -début de ce récit, fut jusqu'à un certain point la cause occasionnelle -de l'expédition polaire.</p> +début de ce récit, fut jusqu'à un certain point la cause occasionnelle +de l'expédition polaire.</p> -<p>Apprenant par les journaux l'arrivée des explorateurs français -à -Pétersbourg, il accourt, saute au cou du capitaine avec l'exubérance de -son tempérament slave et s'écrie, tout d'une haleine:</p> +<p>Apprenant par les journaux l'arrivée des explorateurs français +à +Pétersbourg, il accourt, saute au cou du capitaine avec l'exubérance de +son tempérament slave et s'écrie, tout d'une haleine:</p> <p>—Victoire, mon cher d'Ambrieux!... Victoire sur toute la ligne.</p> @@ -23855,41 +23810,41 @@ son tempérament slave et s'écrie, tout d'une haleine:</p> <div class="figcenter bord"><img src="images/img-508.jpg" alt="Illustration" /> </div> -<div class="caption">«Victoire sur toute la ligne!...» -s'écrie Sériakoff</div> +<div class="caption">«Victoire sur toute la ligne!...» +s'écrie Sériakoff</div> </div> -<p>«J'arrive de Londres... votre succès inouï, renversant, -inespéré, a mis -les cervelles à l'envers.</p> +<p>«J'arrive de Londres... votre succès inouï, renversant, +inespéré, a mis +les cervelles à l'envers.</p> -<p>«Les Anglais sont enthousiasmés, et Dieu sait si John Bull a +<p>«Les Anglais sont enthousiasmés, et Dieu sait si John Bull a l'enthousiasme facile, pour ce qui n'est pas anglais.</p> -<p>«Mais, voilà! on se souvient que le projet de découvrir le -Pôle est -éclos là-bas, et on s'en fait gloire...</p> +<p>«Mais, voilà ! on se souvient que le projet de découvrir le +Pôle est +éclos là -bas, et on s'en fait gloire...</p> -<p>«Du reste, vous y avez des amis... de vrais gentlemen qui sont +<p>«Du reste, vous y avez des amis... de vrais gentlemen qui sont ravis -sans la moindre arrière-pensée.</p> +sans la moindre arrière-pensée.</p> -<p>«... Bref! vous êtes le héros du jour... tant et si bien que -la Société -royale vous désigne d'emblée pour son lauréat!</p> +<p>«... Bref! vous êtes le héros du jour... tant et si bien que +la Société +royale vous désigne d'emblée pour son lauréat!</p> -<p>«Oui, mon cher, il faut vous résoudre au rôle de +<p>«Oui, mon cher, il faut vous résoudre au rôle de triomphateur... en Angleterre, sans compter les ovations que vous recevrez dans votre patrie.</p> -<p>«J'ajouterai même, en homme bien informé, que par une +<p>«J'ajouterai même, en homme bien informé, que par une attention, ma foi -très délicate, la Société doit vous offrir une médaille commémorative -dont l'exécution est déjà confiée au plus habile artiste du royaume...</p> +très délicate, la Société doit vous offrir une médaille commémorative +dont l'exécution est déjà confiée au plus habile artiste du royaume...</p> -<p>«Et c'est très bien... Mais ce qui est mieux encore, ce sont +<p>«Et c'est très bien... Mais ce qui est mieux encore, ce sont les deux mots qu'elle portera en exergue... deux mots qui, tout en consacrant la victoire d'aujourd'hui, sont, je le souhaite ardemment, un pronostic @@ -23905,98 +23860,98 @@ placer une parole.</p> <h3>NOTES:</h3> <p class="footnote"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ambiorix, roi des -Gaulois Eburons, après avoir en plusieurs -rencontres défait les lieutenants de César, Sabinus et Cotta, fut à son -tour vaincu par César. Après une résistance désespérée, il se réfugia -dans la forêt des Ardennes.</p> +Gaulois Eburons, après avoir en plusieurs +rencontres défait les lieutenants de César, Sabinus et Cotta, fut à son +tour vaincu par César. Après une résistance désespérée, il se réfugia +dans la forêt des Ardennes.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a> -<a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <em>colonibestyrere</em>, -dont le nom signifie à peu près -<em>pilote de colonie</em>, est le gouverneur du district. +<a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le <i>colonibestyrere</i>, +dont le nom signifie à peu près +<i>pilote de colonie</i>, est le gouverneur du district. De Julianeshaab -jusqu'à Upernavik, le dernier point où l'on rencontre encore des -civilisés, on compte dix districts, administrés chacun par leur -colonibestyrere nommé par le gouvernement métropolitain.</p> +jusqu'à Upernavik, le dernier point où l'on rencontre encore des +civilisés, on compte dix districts, administrés chacun par leur +colonibestyrere nommé par le gouvernement métropolitain.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a> <a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Le nom de -Julianeshaab, signifie: Julie-Espérance. La -triste bourgade, fondée il y a environ cent vingt-cinq ans, reçut ce +Julianeshaab, signifie: Julie-Espérance. La +triste bourgade, fondée il y a environ cent vingt-cinq ans, reçut ce nom -en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante à ses pauvres -colons d'Amérique.</p> +en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante à ses pauvres +colons d'Amérique.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a> <a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est du reste un -fait observé fréquemment sur les -paquebots faisant la traversée d'Amérique. Par le travers de -Terre-Neuve, les mâts sortent à moitié du brouillard, pendant que la -partie inférieure du navire demeure invisible.</p> +fait observé fréquemment sur les +paquebots faisant la traversée d'Amérique. Par le travers de +Terre-Neuve, les mâts sortent à moitié du brouillard, pendant que la +partie inférieure du navire demeure invisible.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a> <a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> -Le vaillant officier, aujourd'hui général, fut un des rares -survivants. Des dix-neuf hommes que comptait la mission au départ, -treize périrent après d'effroyables privations.</p> +Le vaillant officier, aujourd'hui général, fut un des rares +survivants. Des dix-neuf hommes que comptait la mission au départ, +treize périrent après d'effroyables privations.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a> <a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> -Combustible fossile analogue à la houille, mais de -formation postérieure au terrain houiller.</p> +Combustible fossile analogue à la houille, mais de +formation postérieure au terrain houiller.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a> <a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> -A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à +A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à distance des machines-outils, perceuses.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a> <a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> -Voir la description au chapitre II de la première partie.</p> +Voir la description au chapitre II de la première partie.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a> <a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> -Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.</p> +Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a> <a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois mille, quinze -cents et deux mille mètres de côté.</p> +cents et deux mille mètres de côté.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a> <a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ce sont des ancres de moindres dimensions que celles de bossoir ou de veille. On les transporte dans des chaloupes et on les -mouille au lieu indiqué pour procurer un point fixe sur lequel un +mouille au lieu indiqué pour procurer un point fixe sur lequel un navire -peut se haler, se touer ou éviter.</p> +peut se haler, se touer ou éviter.</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a> <a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> -Le lieutenant Tyson écrit textuellement: «J'affirme que +Le lieutenant Tyson écrit textuellement: «J'affirme que les phoques aiment la musique et restent volontiers sans bouger pour -entendre une voix ou un son qui leur plaît...»</p> +entendre une voix ou un son qui leur plaît...»</p> <p class="footnote"><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a> <a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> -J'emprunte à M. Charles Rabot, l'éminent explorateur des -régions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai -exprimée jadis après le désastre de la <em>Jeannette</em>. +J'emprunte à M. Charles Rabot, l'éminent explorateur des +régions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai +exprimée jadis après le désastre de la <i>Jeannette</i>. Je suis heureux de -m'être rencontré avec notre vaillant compatriote, dont les beaux +m'être rencontré avec notre vaillant compatriote, dont les beaux travaux -et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B. +et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B. </p> </div> -<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> -<p class="c">PREMIÈRE PARTIE</p> +<p class="c">PREMIÈRE PARTIE</p> <p class="c">LA ROUTE DU POLE</p> -<table summary="Table des Matières-1"> +<table summary="Table des Matières-1"> <tbody> @@ -24009,10 +23964,10 @@ et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B. <tr> <td> - <div class="tdm">Congrès -international.—Entre géographes.—A propos des explorations -polaires.—Russe, Anglais, Allemand et Français.—Grands voyages et -grands voyageurs.—Un patriote.—Défi.—Lutte pacifique.—Pour la patrie!</div> + <div class="tdm">Congrès +international.—Entre géographes.—A propos des explorations +polaires.—Russe, Anglais, Allemand et Français.—Grands voyages et +grands voyageurs.—Un patriote.—Défi.—Lutte pacifique.—Pour la patrie!</div> </td> @@ -24036,11 +23991,11 @@ grands voyageurs.—Un patriote.—Défi.—Lutte pacifique.—Po <div class="tdm">Avant l'appareillage.—Le capitaine d'Ambrieux.—Pour la patrie!—Un brave.—Descendant des Gaulois.—Construction de la - <em>Gallia</em>.—Equipement d'un navire.—Matériel que -comporte une expédition polaire.—Soins minutieux donnés à -l'approvisionnement et à -l'habillement.—Equipage bigarré mais irréprochable.—Tous -Français.—Instant solennel.—Départ.</div> + <i>Gallia</i>.—Equipement d'un navire.—Matériel que +comporte une expédition polaire.—Soins minutieux donnés à +l'approvisionnement et à +l'habillement.—Equipage bigarré mais irréprochable.—Tous +Français.—Instant solennel.—Départ.</div> </td> @@ -24063,9 +24018,9 @@ Français.—Instant solennel.—Départ.</div> <td> <div class="tdm">Le premier iceberg.—Enthousiasme du docteur pour les terres -boréales.—Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.—Constant +boréales.—Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.—Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.—A travers -la brume.—Première escale.—Un pilote comme on en voit +la brume.—Première escale.—Un pilote comme on en voit peu.—Julianeshaab.</div> </td> @@ -24088,12 +24043,12 @@ peu.—Julianeshaab.</div> <td> <div class="tdm">Faux -dégel.—A propos de bottes.—Course de chiens.—Superbe -culbute.—Le fouet groenlandais.—Six lieues à l'heure.—Comment -on coupe une oreille.—Maître à bord.—Le capitaine des -chiens.—Glaces partout.—La gaieté ne se dément pas.—Pilote des -glaces.—Pack.—Floe.—La <em>Glace du Milieu</em> et les <em>Eaux -du Nord</em>.—Le passage septentrional.—Alerte. </div> +dégel.—A propos de bottes.—Course de chiens.—Superbe +culbute.—Le fouet groenlandais.—Six lieues à l'heure.—Comment +on coupe une oreille.—Maître à bord.—Le capitaine des +chiens.—Glaces partout.—La gaieté ne se dément pas.—Pilote des +glaces.—Pack.—Floe.—La <i>Glace du Milieu</i> et les <i>Eaux +du Nord</i>.—Le passage septentrional.—Alerte. </div> </td> @@ -24115,11 +24070,11 @@ du Nord</em>.—Le passage septentrional.—Alerte. </div> <td> <div class="tdm">Chute -d'une montagne de glace.—Broyé ou submergé.—Un homme à la -mer!—Héroïsme joyeux.—La récompense d'un brave.—Possessions -danoises.—A travers la brume.—Dans le «Nid de Pie».—Regrets d'un -pêcheur de baleines.—Toujours en avant!—Le comble de la misère -humaine.—Près de pénétrer dans le <em>cimetière des navires</em>.</div> +d'une montagne de glace.—Broyé ou submergé.—Un homme à la +mer!—Héroïsme joyeux.—La récompense d'un brave.—Possessions +danoises.—A travers la brume.—Dans le «Nid de Pie».—Regrets d'un +pêcheur de baleines.—Toujours en avant!—Le comble de la misère +humaine.—Près de pénétrer dans le <i>cimetière des navires</i>.</div> </td> @@ -24141,13 +24096,13 @@ humaine.—Près de pénétrer dans le <em>cimetière des navires</em>.</div> <td> <div class="tdm">Dans -la passe.—Route barrée.—En avant!—Premier -assaut.—Victoire.—Désespoir d'un Vatel arctique.—Un homme dans la -sauce.—Pas de déjeuner.—Plume-au-Vent voudrait faire baigner -Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.—Les deux -principales routes du Pôle.—Pourquoi la <em>Gallia</em> a +la passe.—Route barrée.—En avant!—Premier +assaut.—Victoire.—Désespoir d'un Vatel arctique.—Un homme dans la +sauce.—Pas de déjeuner.—Plume-au-Vent voudrait faire baigner +Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.—Les deux +principales routes du Pôle.—Pourquoi la <i>Gallia</i> a pris celle du -détroit de Smith.—Contradictions. </div> +détroit de Smith.—Contradictions. </div> </td> @@ -24169,12 +24124,12 @@ détroit de Smith.—Contradictions. </div> <td> <div class="tdm">La -goélette arrêtée par les glaces.—Une idée du capitaine.—Beaucoup +goélette arrêtée par les glaces.—Une idée du capitaine.—Beaucoup d'efforts et un peu de dynamite.—Formidable explosion.—Voie libre.—Est-ce un homme, est-ce un ours?—Trois ours et un -homme.—Poursuite.—Manqué!—Où le docteur trouve son maître et n'est pas +homme.—Poursuite.—Manqué!—Où le docteur trouve son maître et n'est pas jaloux.—Les exploits d'un cuisinier.—Digne de son illustre -homonyme le grand Tartarin.—Montagne de viande fraîche. </div> +homonyme le grand Tartarin.—Montagne de viande fraîche. </div> </td> @@ -24196,12 +24151,12 @@ homonyme le grand Tartarin.—Montagne de viande fraîche. </div> <td> <div class="tdm">Histoire -d'Oûgiouk.—Comment on déshabille un ours polaire.—Capacité +d'Oûgiouk.—Comment on déshabille un ours polaire.—Capacité d'un estomac groenlandais.—Un amateur de tripes.—Symphonie de -blanc et de bleu.—La tempête.—Déviations de la boussole.—A -Port-Foulque.—Forêts en miniature.—A terre.—Tentative malheureuse -d'un cocher improvisé.—Des effets d'une morue sèche sur un attelage -récalcitrant.—Un ours blessé. </div> +blanc et de bleu.—La tempête.—Déviations de la boussole.—A +Port-Foulque.—Forêts en miniature.—A terre.—Tentative malheureuse +d'un cocher improvisé.—Des effets d'une morue sèche sur un attelage +récalcitrant.—Un ours blessé. </div> </td> @@ -24225,9 +24180,9 @@ récalcitrant.—Un ours blessé. </div> <div class="tdm">Plaie ancienne.—Le projectile.—Emotion du capitaine en reconnaissant une balle de fusil Mauser.—Fantaisie gastronomique.—Ingestion d'un -gilet de flanelle.—Marque en caractères allemands.—Départ -précipité.—Difficiles manœuvres.—Fatigues surhumaines.—Les docks -provisoires.—Les gaietés d'un équipage courbaturé.—Venise est le pays +gilet de flanelle.—Marque en caractères allemands.—Départ +précipité.—Difficiles manœuvres.—Fatigues surhumaines.—Les docks +provisoires.—Les gaietés d'un équipage courbaturé.—Venise est le pays des glaces.—Dans le canal de Kennedy.—Un pavillon flotte sur Fort-Conger! </div> @@ -24250,14 +24205,14 @@ Fort-Conger! </div> <tr> <td> - <div class="tdm">L'expédition -Greely.—Déplorable parcimonie.—Seuls.—Pavillon + <div class="tdm">L'expédition +Greely.—Déplorable parcimonie.—Seuls.—Pavillon allemand.—Le salut.—Gaule et Germanie.—Le capitaine Vogel.—Pourquoi -la <em>Germania</em> -est en avance d'une année.—Savants et -industriels.—Exploration et pêche à la baleine.—En enfants +la <i>Germania</i> +est en avance d'une année.—Savants et +industriels.—Exploration et pêche à la baleine.—En enfants perdus.—Toujours en avant!—Approvisionnement de charbon.—Traces du -passage de Pregel.—Pourquoi la <em>Gallia</em> oblique +passage de Pregel.—Pourquoi la <i>Gallia</i> oblique vers l'Est.—Le tombeau du capitaine Hall. </div> </td> @@ -24280,12 +24235,12 @@ vers l'Est.—Le tombeau du capitaine Hall. </div> <td> <div class="tdm">Au -point où jamais vaisseau n'est parvenu.—La mer Paléocrystique de sir -Georges Nares.—Conclusions prématurées.—Vérité aujourd'hui, erreur +point où jamais vaisseau n'est parvenu.—La mer Paléocrystique de sir +Georges Nares.—Conclusions prématurées.—Vérité aujourd'hui, erreur demain.—La mer des vieilles glaces n'existe plus.—Le second pack.—La -goélette arrêtée par la banquise.—En traîneau.—Pour transporter les -provisions, mais non les hommes.—Bain qui eût pu être mortel.—Quitte -pour la peur.—Hygiène arctique. </div> +goélette arrêtée par la banquise.—En traîneau.—Pour transporter les +provisions, mais non les hommes.—Bain qui eût pu être mortel.—Quitte +pour la peur.—Hygiène arctique. </div> </td> @@ -24307,12 +24262,12 @@ pour la peur.—Hygiène arctique. </div> <td> <div class="tdm">Histoire -du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes -vertes.—Après six jours de marche.—Les traces du lieutenant +du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes +vertes.—Après six jours de marche.—Les traces du lieutenant Lockwood.—Document allemand.—Encore Pregel.—Pour une avance de deux -cents mètres.—La voie du retour.—Pas de passage!—Aboiements dans le -lointain.—<em>Halt!... wer-da!...</em>—La <em>Germania</em>.—La -fête du 14 juillet sur la banquise.—Comment Plume-au-Vent perdit des +cents mètres.—La voie du retour.—Pas de passage!—Aboiements dans le +lointain.—<i>Halt!... wer-da!...</i>—La <i>Germania</i>.—La +fête du 14 juillet sur la banquise.—Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un sobriquet. </div> </td> @@ -24323,11 +24278,11 @@ illusions et gagna un sobriquet. </div> </table> -<p class="c vsp">DEUXIÈME PARTIE</p> +<p class="c vsp">DEUXIÈME PARTIE</p> <p class="c">L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID</p> -<table summary="Table des Matières-2"> +<table summary="Table des Matières-2"> <tbody> @@ -24340,13 +24295,13 @@ illusions et gagna un sobriquet. </div> <tr> <td> - <div class="tdm">Lumière + <div class="tdm">Lumière sans chaleur.—Comment le capitaine veut couper la banquise.—La -scie.—Une découverte française.—Transport des forces par -l'électricité.—La <em>réversibilité</em> des machines -dynamo-électriques.—Organisation de l'appareil.—Les quinze premiers -mètres.—En conseil.—Encore la dynamite.—Rudes labeurs.—Fureur d'un -Alsacien.—Deux intrus.—Proposition des officiers de la <em>Germania</em>.—Refus +scie.—Une découverte française.—Transport des forces par +l'électricité.—La <i>réversibilité</i> des machines +dynamo-électriques.—Organisation de l'appareil.—Les quinze premiers +mètres.—En conseil.—Encore la dynamite.—Rudes labeurs.—Fureur d'un +Alsacien.—Deux intrus.—Proposition des officiers de la <i>Germania</i>.—Refus formel.</div> </td> @@ -24368,11 +24323,11 @@ formel.</div> <tr> <td> - <div class="tdm">L'équipage -français furieux de tirer les marrons du feu.—Sans-gêne allemand.—Ruse -de guerre.—Pris au piège.—Abaissement de la température.—Pronostics -fâcheux d'un hiver précoce.—Engelures,—Remède primitif et -infaillible.—Expédition de chasse.—Meute sauvage.—Massacre.—Les bœufs musqués.—Moutons géants.—La curée + <div class="tdm">L'équipage +français furieux de tirer les marrons du feu.—Sans-gêne allemand.—Ruse +de guerre.—Pris au piège.—Abaissement de la température.—Pronostics +fâcheux d'un hiver précoce.—Engelures.—Remède primitif et +infaillible.—Expédition de chasse.—Meute sauvage.—Massacre.—Les bœufs musqués.—Moutons géants.—La curée chaude.—Abondance de vivres frais.—Heureux retour.</div> </td> @@ -24396,11 +24351,11 @@ chaude.—Abondance de vivres frais.—Heureux retour.</div> <td> <div class="tdm">Prisonniers dans les glaces.—Approches de l'hiver polaire.—Bombardement -pacifique.—Falaise de glace.—Aménagement intérieur.—Programme +pacifique.—Falaise de glace.—Aménagement intérieur.—Programme d'existence.—L'ordinaire des hivernants.—Comment s'entretient la chaleur animale.—Faisons du carbone.—Aliments respiratoires.—Ne jamais -absorber de neige.—Première étoile.—Que sera l'hiver 1887?—Menaces.—La -tempête.—En péril.—Attente passive.</div> +absorber de neige.—Première étoile.—Que sera l'hiver 1887?—Menaces.—La +tempête.—En péril.—Attente passive.</div> </td> @@ -24421,12 +24376,12 @@ tempête.—En péril.—Attente passive.</div> <tr> <td> - <div class="tdm">Après -la tempête.—Mystère.—Le pack dérive.—Constant Guignard perd de + <div class="tdm">Après +la tempête.—Mystère.—Le pack dérive.—Constant Guignard perd de l'argent.—Alarmes.—Il faut distraire les hivernants.—Un peu de -météorologie.—Halos, parhélies et parasélènes.—A propos de -l'arc-en-ciel.—Meute en liberté.—Promenade quotidienne.—Ce que le -Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»—La patrouille.—Chiens +météorologie.—Halos, parhélies et parasélènes.—A propos de +l'arc-en-ciel.—Meute en liberté.—Promenade quotidienne.—Ce que le +Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»—La patrouille.—Chiens savants </div> </td> @@ -24449,10 +24404,10 @@ savants </div> <td> <div class="tdm">Encore -et toujours la dérive.—Comment Plume-au-Vent interprète +et toujours la dérive.—Comment Plume-au-Vent interprète l'histoire.—Imprudence.—Congestion.—Constant Guignard perd son nez, mais retrouve sa prime.—Surveillez vos nez!—Effet du froid sur les -verres de lunettes.—La corvée de glace et le tonneau du porteur +verres de lunettes.—La corvée de glace et le tonneau du porteur d'eau.—Le garde-manger en plein air.—Solitude.—Alertes.—Quitte pour la peur.—Nouvelles incartades du pack.</div> @@ -24476,12 +24431,12 @@ la peur.—Nouvelles incartades du pack.</div> <td> <div class="tdm">Effets -du froid.—Son action déprimante sur les hommes.—Debout au -quart.—Célébration du jour de l'an.—Un programme -séduisant.—Représentation de jour donnée pendant la nuit.—Ne pas +du froid.—Son action déprimante sur les hommes.—Debout au +quart.—Célébration du jour de l'an.—Un programme +séduisant.—Représentation de jour donnée pendant la nuit.—Ne pas confondre midi avec minuit.—Assaut d'armes.—Guignard et son -Sosie.—Chiens savants.—Boniment.—Les prouesses de Dumas.—<em>Les -Deux Aveugles</em>.—Succès inouï.—La Vieille-Alsace.—Espérance.</div> +Sosie.—Chiens savants.—Boniment.—Les prouesses de Dumas.—<i>Les +Deux Aveugles</i>.—Succès inouï.—La Vieille-Alsace.—Espérance.</div> </td> @@ -24503,12 +24458,12 @@ Deux Aveugles</em>.—Succès inouï.—La Vieille-Alsace.—Espérance <td> <div class="tdm">Inaction -forcée.—Brûlure par congélation.—Le plus grand froid de -l'année.—Souffrances des chiens.—La maladie groenlandaise.—Premières -victimes.—Courant circulaire.—La goélette revenue à son point de départ.—Aurores boréales.—Observations tirées de -leur apparition.—Les crépuscules polaires.—Retour du soleil.—Phénomène -de réfraction.—Premières tempêtes.—Nouveaux périls.—Situation critique -de la <em>Gallia.</em></div> +forcée.—Brûlure par congélation.—Le plus grand froid de +l'année.—Souffrances des chiens.—La maladie groenlandaise.—Premières +victimes.—Courant circulaire.—La goélette revenue à son point de départ.—Aurores boréales.—Observations tirées de +leur apparition.—Les crépuscules polaires.—Retour du soleil.—Phénomène +de réfraction.—Premières tempêtes.—Nouveaux périls.—Situation critique +de la <i>Gallia.</i></div> </td> @@ -24530,12 +24485,12 @@ de la <em>Gallia.</em></div> <td> <div class="tdm">Fractionnement -des vivres. Trois dépôts sur le pack.—En prévision d'un -désastre.—Abnégation.—Temps affreux.—A propos d'un ours -blessé.—Allemands et Français.—Collision évitée.—La +des vivres. Trois dépôts sur le pack.—En prévision d'un +désastre.—Abnégation.—Temps affreux.—A propos d'un ours +blessé.—Allemands et Français.—Collision évitée.—La retraite!—Bredouilles.—Encore l'ouragan.—Transes mortelles.—Agonie d'un -navire.—Chute d'un mât.—Sauvée!—Signal -involontaire.—Désastre.—Commencement de débâcle.—Perte de la <em>Germania</em>.</div> +navire.—Chute d'un mât.—Sauvée!—Signal +involontaire.—Désastre.—Commencement de débâcle.—Perte de la <i>Germania</i>.</div> </td> @@ -24558,12 +24513,12 @@ involontaire.—Désastre.—Commencement de débâcle.—Perte de la < <td> <div class="tdm">Sombres pronostics.—Premiers oiseaux.—Constant Guignard la perle des -factionnaires.—Epître, à la pointe d'une baïonnette.—Poulet non -comestible.—Entrevue.—Les deux rivaux en présence.—Proposition -inattendue.—Meinherr Pregel ne dégèle pas.—Où l'Allemand parle -d'affaires et le Français d'honneur.—Entre gens qui ne se comprennent +factionnaires.—Epître, à la pointe d'une baïonnette.—Poulet non +comestible.—Entrevue.—Les deux rivaux en présence.—Proposition +inattendue.—Meinherr Pregel ne dégèle pas.—Où l'Allemand parle +d'affaires et le Français d'honneur.—Entre gens qui ne se comprennent pas.—Le bout de l'oreille.—Moment psychologique.—Les marins ont une -tradition.—Fière réplique.</div> +tradition.—Fière réplique.</div> </td> @@ -24586,11 +24541,11 @@ tradition.—Fière réplique.</div> <td> <div class="tdm">Logique allemande.—Quelques petits mensonges -diplomatiques.—Indignation généreuse du maître d'équipage.—Energique -résolution.—Derniers préparatifs.—Suprême ressource.—La flottille -halée sur les glaces.—Devant les eaux libres.—Pillards.—Lugubre -besogne.—Occlusion des panneaux.—Dernier salut.—Pavillon cloué au -grand mât.—Encore un regard.—L'explosion.</div> +diplomatiques.—Indignation généreuse du maître d'équipage.—Energique +résolution.—Derniers préparatifs.—Suprême ressource.—La flottille +halée sur les glaces.—Devant les eaux libres.—Pillards.—Lugubre +besogne.—Occlusion des panneaux.—Dernier salut.—Pavillon cloué au +grand mât.—Encore un regard.—L'explosion.</div> </td> @@ -24600,11 +24555,11 @@ grand mât.—Encore un regard.—L'explosion.</div> </table> -<p class="c vsp">TROISIÈME PARTIE</p> +<p class="c vsp">TROISIÈME PARTIE</p> <p class="c">L'ENFER DE GLACE</p> -<table summary="Table des Matières-3"> +<table summary="Table des Matières-3"> <tbody> @@ -24618,15 +24573,15 @@ grand mât.—Encore un regard.—L'explosion.</div> <td> <div class="tdm">Ce -que devient une goutte de rosée.—Rupture d'un glacier.—Comment se -forment les icebergs.—Le cap vers le Nord.—La route quand même!—Une rue -d'eau à travers la banquise.—Par 84° de -latitude.—Tout va bien, très bien, trop bien.—Terre en vue.—Les pôles +que devient une goutte de rosée.—Rupture d'un glacier.—Comment se +forment les icebergs.—Le cap vers le Nord.—La route quand même!—Une rue +d'eau à travers la banquise.—Par 84° de +latitude.—Tout va bien, très bien, trop bien.—Terre en vue.—Les pôles du froid.—Pourquoi -l'hypothèse -d'une température moins rude et peut-être d'une mer -libre.—Guénic, très intrigué d'apprendre qu'il y a quatre pôles dans -l'hémisphère Nord.</div> +l'hypothèse +d'une température moins rude et peut-être d'une mer +libre.—Guénic, très intrigué d'apprendre qu'il y a quatre pôles dans +l'hémisphère Nord.</div> </td> @@ -24647,12 +24602,12 @@ l'hémisphère Nord.</div> <tr> <td> - <div class="tdm">Complexité -de la question polaire.—A travers les canaux.—Ni entièrement libre, ni -tout à fait captive.—Douceur de la température.—Conquête d'un -degré.—Par 84° 3′ Nord.—Ecueil par -l'avant!—Abordage.—L'écueil est de chair et d'os.—Bataille contre une -troupe de morses.—Péril imminent.—Plus de peur que de + <div class="tdm">Complexité +de la question polaire.—A travers les canaux.—Ni entièrement libre, ni +tout à fait captive.—Douceur de la température.—Conquête d'un +degré.—Par 84° 3′ Nord.—Ecueil par +l'avant!—Abordage.—L'écueil est de chair et d'os.—Bataille contre une +troupe de morses.—Péril imminent.—Plus de peur que de mal.—Capture.—Deux grands chefs.</div> </td> @@ -24675,14 +24630,14 @@ mal.—Capture.—Deux grands chefs.</div> <td> <div class="tdm">Vers -la mystérieuse Polynnie.—Signes de printemps.—Les oiseaux arctiques -font leur apparition.—Soupe au lait!—Par 87° de -latitude Nord!—Quelques nuages dans un beau ciel.—Fâcheux -pronostics.—En quête d'un abri.—Le halo.—Tempête.—Vent du Sud, vent de +la mystérieuse Polynnie.—Signes de printemps.—Les oiseaux arctiques +font leur apparition.—Soupe au lait!—Par 87° de +latitude Nord!—Quelques nuages dans un beau ciel.—Fâcheux +pronostics.—En quête d'un abri.—Le halo.—Tempête.—Vent du Sud, vent de glace.—Pourquoi -les oiseaux remontaient vers le Nord.—Bloqués sous la neige.—Reprise -de l'hiver.—Froids terribles.—Après quatre heures d'angoisses.—La mer -gelée à l'horizon.</div> +les oiseaux remontaient vers le Nord.—Bloqués sous la neige.—Reprise +de l'hiver.—Froids terribles.—Après quatre heures d'angoisses.—La mer +gelée à l'horizon.</div> </td> @@ -24704,12 +24659,12 @@ gelée à l'horizon.</div> <td> <div class="tdm">A -propos des traîneaux.—Remorquage par les hommes ou par les -chiens.—Avantages et inconvénients.—Costume de travail.—Le Parisien se -compare à un hanneton englué dans du goudron.—Traction mixte.—Hommes et -chiens attelés simultanément.—Et la chaloupe?—Départ des numéros 1, 2 -et 3.—Comment on se sert d'une ancre à jet.—«Qui veut aller loin ménage -sa monture.» </div> +propos des traîneaux.—Remorquage par les hommes ou par les +chiens.—Avantages et inconvénients.—Costume de travail.—Le Parisien se +compare à un hanneton englué dans du goudron.—Traction mixte.—Hommes et +chiens attelés simultanément.—Et la chaloupe?—Départ des numéros 1, 2 +et 3.—Comment on se sert d'une ancre à jet.—«Qui veut aller loin ménage +sa monture.» </div> </td> @@ -24731,12 +24686,12 @@ sa monture.» </div> <td> <div class="tdm">Le -mercure encore gelé!—Imprudence.—Tourment de la soif.—Ingestion de +mercure encore gelé!—Imprudence.—Tourment de la soif.—Ingestion de neige.—Fureur du second.—L'existence d'un cuisinier -polaire.—Préparation du dîner.—La halte.—«Un pot trop guetté ne bout -jamais.»—Mélanges incohérents.—Au pays des rêves.—Sous la -tente.—Réveil.—Maux de gorge.—Ophtalmies légères.—Encore les lunettes -vertes.—A 87° 30′ du pôle </div> +polaire.—Préparation du dîner.—La halte.—«Un pot trop guetté ne bout +jamais.»—Mélanges incohérents.—Au pays des rêves.—Sous la +tente.—Réveil.—Maux de gorge.—Ophtalmies légères.—Encore les lunettes +vertes.—A 87° 30′ du pôle </div> </td> @@ -24758,12 +24713,12 @@ vertes.—A 87° 30′ du pôle </div> <td> <div class="tdm">Fatale -imprudence.—Conséquences très alarmantes.—Nouvelle et plus grave -maladie du mécanicien Fritz.—Le scorbut!—Terribles pronostics. —Emotion.—Malades +imprudence.—Conséquences très alarmantes.—Nouvelle et plus grave +maladie du mécanicien Fritz.—Le scorbut!—Terribles pronostics. —Emotion.—Malades d'ophtalmie.—Energie.—Encore une victime de scorbut.—Nick -prédisposé.—Nouvel ouragan de neige.—La configuration des -glaces.—Modifications importantes.—Nouvelles chaînes de -hummocks.—Horizon menaçant.</div> +prédisposé.—Nouvel ouragan de neige.—La configuration des +glaces.—Modifications importantes.—Nouvelles chaînes de +hummocks.—Horizon menaçant.</div> </td> @@ -24785,12 +24740,12 @@ hummocks.—Horizon menaçant.</div> <td> <div class="tdm">A -l'affût.—Mort d'un phoque.—Saignée.—Remède au scorbut.—Deux nouveaux -malades.—Hypothèse au sujet des glaces polaires.—Voie presque -impraticable.—L'état de Fritz empire.—Agonie et mort d'un -patriote.—Funérailles.—Suprême résolution.—Il faut se séparer.—Matériel -plus léger.—L'expédition définitive.—Choix de ceux qui doivent y -participer.—Départ.</div> +l'affût.—Mort d'un phoque.—Saignée.—Remède au scorbut.—Deux nouveaux +malades.—Hypothèse au sujet des glaces polaires.—Voie presque +impraticable.—L'état de Fritz empire.—Agonie et mort d'un +patriote.—Funérailles.—Suprême résolution.—Il faut se séparer.—Matériel +plus léger.—L'expédition définitive.—Choix de ceux qui doivent y +participer.—Départ.</div> </td> @@ -24812,12 +24767,12 @@ participer.—Départ.</div> <td> <div class="tdm">Recommandations -dernières, puis séparation.—Rude voyage.—Splendeurs inutiles.—Toujours -la ligne courbe.—Tours de force d'acrobates.—Submergés dans la -neige.—Une épave au loin.—Un <em>cairn</em> par 89°.—Angoisses.—Document -allemand.—Traces de l'expédition anglaise du commandant Nares.—L'écrit -du lieutenant Markham.—La dérive de la mer Paléocrystique.—Subite -élévation de température</div> +dernières, puis séparation.—Rude voyage.—Splendeurs inutiles.—Toujours +la ligne courbe.—Tours de force d'acrobates.—Submergés dans la +neige.—Une épave au loin.—Un <i>cairn</i> par 89°.—Angoisses.—Document +allemand.—Traces de l'expédition anglaise du commandant Nares.—L'écrit +du lieutenant Markham.—La dérive de la mer Paléocrystique.—Subite +élévation de température</div> </td> @@ -24840,11 +24795,11 @@ du lieutenant Markham.—La dérive de la mer Paléocrystique.—Subite <td> <div class="tdm">Le froid diminue.—Encore un obstacle vaincu.—Nouveau souvenir au pays du -soleil.—La mer!... La mer!...—Le traîneau est à son tour porté.—En -bateau.—A quinze heures du Pôle.—Entrain magnifique.—Coup de -sonde.—Stupéfaction.—Un fond de vingt-cinq mètres.—Brusquement le -fond tombe à deux cents mètres.—Les idées du Basque Michel.—Tout -dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même.</div> +soleil.—La mer!... La mer!...—Le traîneau est à son tour porté.—En +bateau.—A quinze heures du Pôle.—Entrain magnifique.—Coup de +sonde.—Stupéfaction.—Un fond de vingt-cinq mètres.—Brusquement le +fond tombe à deux cents mètres.—Les idées du Basque Michel.—Tout +dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même.</div> </td> @@ -24866,10 +24821,10 @@ dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même.</div> <td> <div class="tdm">1<sup>er</sup> -mai 1888.—Ecueil.—Au pôle Nord.—L'unique manifestation de la vie -organique est un cadavre de baleine.—Vaines recherches.—Où déposer le -procès-verbal de découverte?—Quelle preuve donner, plus tard!—La «nuit» -au Pôle.—Immobilité des êtres et des choses.—A propos de la rotation +mai 1888.—Ecueil.—Au pôle Nord.—L'unique manifestation de la vie +organique est un cadavre de baleine.—Vaines recherches.—Où déposer le +procès-verbal de découverte?—Quelle preuve donner, plus tard!—La «nuit» +au Pôle.—Immobilité des êtres et des choses.—A propos de la rotation terrestre.—Le jour et la nuit de six mois.—La voie du retour.</div> </td> @@ -24891,13 +24846,13 @@ terrestre.—Le jour et la nuit de six mois.—La voie du retour.</div> <tr> <td> - <div class="tdm">Après + <div class="tdm">Après le retour.—La joie de Constant Guignard.—Du pain et point de -dents.—Bientôt on pourra dire des rentes et pas de pain.—Sinistres -appréhensions.—Encore la -tempête.—Sous les <em>iglous</em>.—Provisions -volées.—Désastres.—Punition exemplaire des larrons.—Egorgement en -masse.—Fuite de Pompon.—Famine.—Après avoir mangé les chiens et leurs +dents.—Bientôt on pourra dire des rentes et pas de pain.—Sinistres +appréhensions.—Encore la +tempête.—Sous les <i>iglous</i>.—Provisions +volées.—Désastres.—Punition exemplaire des larrons.—Egorgement en +masse.—Fuite de Pompon.—Famine.—Après avoir mangé les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.—Au moment de mourir de faim.</div> </td> @@ -24920,11 +24875,11 @@ peaux, on attaque les harnais.—Au moment de mourir de faim.</div> <td> <div class="tdm">Bruit -étrange.—Manqué!—Pompon.—Chiens gras et matelots maigres.—Découverte -stupéfiante.—Ce que le Parisien appelle une carrière à viande.—A quoi -Pompon a employé ses loisirs.—Le premier pot-au-feu.—Enfouis dans les -stratifications paléocrystiques.—Les stellères.—Espèce éteinte.—La -dérive.—En vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—<em>Gallia victrix!</em></div> +étrange.—Manqué!—Pompon.—Chiens gras et matelots maigres.—Découverte +stupéfiante.—Ce que le Parisien appelle une carrière à viande.—A quoi +Pompon a employé ses loisirs.—Le premier pot-au-feu.—Enfouis dans les +stratifications paléocrystiques.—Les stellères.—Espèce éteinte.—La +dérive.—En vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—<i>Gallia victrix!</i></div> </td> @@ -24935,21 +24890,21 @@ dérive.—En vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—<em>Gallia vict <p class="c vsp"><span class="small">EVREUX, -IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY</span></p> +IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY</span></p> -<div class="c vsp">A LA MÊME LIBRAIRIE<br /> +<div class="c vsp">A LA MÊME LIBRAIRIE<br /> <br /> -<span class="large">BIBLIOTHÈQUE DE LA JEUNESSE</span><br /> +<span class="large">BIBLIOTHÈQUE DE LA JEUNESSE</span><br /> -<span class="small">Collection grand in-8<sup>o</sup> jésus.</span></div> +<span class="small">Collection grand in-8<sup>o</sup> jésus.</span></div> <p class="c">PRIX DE CHACUN DE CES VOLUMES<br /> -<span class="small">Broché, <b>10</b> -fr.—Relié toile, plaque, <b>13</b> -fr.—Demi-chagrin, tranches dorées, <b>15</b> fr.</span><br /> +<span class="small">Broché, <b>10</b> +fr.—Relié toile, plaque, <b>13</b> +fr.—Demi-chagrin, tranches dorées, <b>15</b> fr.</span><br /> <br /> @@ -24969,31 +24924,31 @@ Un Vol.—Illustrations de Geblier.</p> <span class="small">PETIT PAUL—LES PAUVRES GENS— -LA LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN—L'ÉPOPÉE DU LION</span><br /> +LA LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN—L'ÉPOPÉE DU LION</span><br /> Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">A. Brun, -Adrien Marie, A. Lançon, C. Julien, J. Férat, L. Mouchot, Rochegrosse, +Adrien Marie, A. Lançon, C. Julien, J. Férat, L. Mouchot, Rochegrosse, Vogel</span>, etc.</p> <hr class="full" /> <p class="c">EDGAR MONTEIL<br /> -<b>JEAN-LE-CONQUÉRANT</b><br /> +<b>JEAN-LE-CONQUÉRANT</b><br /> Un volume.—Edition de luxe<br /> -Illustrée de 200 compositions, par <span class="smcap">Montegut</span>.</p> +Illustrée de 200 compositions, par <span class="smcap">Montegut</span>.</p> <hr class="full" /> <p class="c">BERTHE FLAMMARION<br /> <b>HISTOIRE DE TROIS ENFANTS COURAGEUX</b><br /> -Nouvelle édition<br /> +Nouvelle édition<br /> Un vol.—Nombreuses illustrations et planches<br /> -tirées à part, par <span class="smcap">Montader</span>.</p> +tirées à part, par <span class="smcap">Montader</span>.</p> <hr class="full" /> <p class="c">ALPHONSE DAUDET<br /> @@ -25005,7 +24960,7 @@ BATEAU ET DE SON EQUIPAGE</span><br /> Un vol.—Edition de grand luxe<br /> -Illustrée par <span class="smcap">Montegut</span>, +Illustrée par <span class="smcap">Montegut</span>, de 221 gravures.</p> <hr class="full" /> @@ -25013,16 +24968,16 @@ de 221 gravures.</p> <b>LA PETITE SŒUR</b><br /> -Edition spéciale de la jeunesse<br /> +Edition spéciale de la jeunesse<br /> -Un vol.—Illustré par <span class="smcap">Chapuis, +Un vol.—Illustré par <span class="smcap">Chapuis, Dascher, G. Guyot, H. Mertin, Mouchot, Rochegrosse, Vogel</span>, gravures de F.<span class="smcap"> Meaulle</span>.</p> <hr class="full" /> -<p class="c"><em>Ouvrages couronnés par l'Académie -française</em></p> +<p class="c"><i>Ouvrages couronnés par l'Académie +française</i></p> <p class="c">MARIE-ROBERT HALT<br /> @@ -25030,15 +24985,15 @@ française</em></p> Un volume.—Edition de grand luxe<br /> -Ornée de près de 100 gravures.</p> +Ornée de près de 100 gravures.</p> <hr class="r10" /> <p class="c"><b>LA PETITE LAZARE</b><br /> -Un vol.—Edition de grand luxe, illustrée par <span class="smcap">Gilbert</span>.</p> +Un vol.—Edition de grand luxe, illustrée par <span class="smcap">Gilbert</span>.</p> <hr class="r10" /> -<p class="c"><b>LE JEUNE THÉODORE</b><br /> +<p class="c"><b>LE JEUNE THÉODORE</b><br /> Un vol.—75 compositions de G. <span class="smcap">Lauger</span>.</p> @@ -25053,25 +25008,25 @@ Scott</span>, etc.</p> <hr class="full" /> <p class="c">LOUIS BOUSSENARD<br /> -<b>LE DÉFILÉ D'ENFER</b><br /> +<b>LE DÉFILÉ D'ENFER</b><br /> -Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Clérice</span>.</p> +Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Clérice</span>.</p> <hr class="r10" /> <p class="c"><b>AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN HOMME BLEU</b><br /> -Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Clérice</span>.</p> +Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Clérice</span>.</p> <hr class="r10" /> -<p class="c"><b>LES SECRETS DE M. SYNTHÈSE</b><br /> +<p class="c"><b>LES SECRETS DE M. SYNTHÈSE</b><br /> -Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Clérice</span>.</p> +Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Clérice</span>.</p> <hr class="r10" /> <p class="c"><b>LES CHASSEURS DE CAOUTCHOUC</b><br /> -Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">J. Férat</span>.</p> +Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">J. Férat</span>.</p> <hr class="r10" /> <p class="c"><b>AVENTURES D'UN GAMIN DE PARIS @@ -25080,14 +25035,14 @@ AU PAYS DES LIONS</b><br /> Un volume</p> <hr class="r10" /> -<p class="c"><b>AVENTURES D'UN HÉRITIER A +<p class="c"><b>AVENTURES D'UN HÉRITIER A TRAVERS LE MONDE</b><br /> Un volume</p> <hr class="r10" /> -<p class="c"><b>AVENTURES PÉRILLEUSES DE TROIS -FRANÇAIS AU PAYS DES DIAMANTS</b><br /> +<p class="c"><b>AVENTURES PÉRILLEUSES DE TROIS +FRANÇAIS AU PAYS DES DIAMANTS</b><br /> Un volume</p> @@ -25098,7 +25053,7 @@ PARIS</b><br /> Un volume</p> <hr class="r10" /> -<p class="c"><b>AVENTURES D'UN GAMIN EN OCÉANIE</b><br /> +<p class="c"><b>AVENTURES D'UN GAMIN EN OCÉANIE</b><br /> Un volume</p> @@ -25112,7 +25067,7 @@ Un volume</p> <b>TOUR DE FRANCE D'UN PETIT PARISIEN</b><br /> -(Ouvrage couronné par l'Académie française)<br /> +(Ouvrage couronné par l'Académie française)<br /> Un volume</p> @@ -25131,11 +25086,11 @@ Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Castelli</span>.</p> <hr class="r10" /> <p class="c"><b>LES RAVAGEURS DE LA MER</b><br /> -Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Ch. Clérice</span>.</p> +Un vol.—Illustrations de <span class="smcap">Ch. Clérice</span>.</p> <p class="c vsp"><span class="small">EVREUX, -IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY</span></p> +IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY</span></p> <div class="transnote"> @@ -25144,8 +25099,8 @@ IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY</span></p> <ul> <li>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont -été corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine -ont été conservées sauf dans les cas suivants:<br /> +été corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine +ont été conservées sauf dans les cas suivants:<br /> <table summary="TNs1" border="0" cellpadding="0"> @@ -25164,11 +25119,11 @@ de glace)</td> <tr> - <td class="tn2">paloeocrystique et palæocrystique</td> + <td class="tn2">paloeocrystique et palæocrystique</td> <td class="tn1">→</td> - <td class="tn3">paléocrystique (forme dominante + <td class="tn3">paléocrystique (forme dominante dans le texte)</td> </tr> @@ -25225,7 +25180,7 @@ dans le texte)</td> <tr> - <td class="tn2">Prégel</td> + <td class="tn2">Prégel</td> <td class="tn1">→</td> @@ -25281,17 +25236,17 @@ dans le texte)</td> <td class="tn1">→</td> <td class="tn3">malsain (p. 103, le foie de -l'ours est très malsain)</td> +l'ours est très malsain)</td> </tr> <tr> - <td class="tn2">avoir la précaution</td> + <td class="tn2">avoir la précaution</td> <td class="tn1">→</td> - <td class="tn3">avoir pris la précaution (p. 243)</td> + <td class="tn3">avoir pris la précaution (p. 243)</td> </tr> @@ -25357,383 +25312,6 @@ inexprimable regard d'affection et de regret)</td> </div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Les français au pôle Nord, by Louis Boussenard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS AU PÔLE NORD *** - -***** This file should be named 43698-h.htm or 43698-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/6/9/43698/ - -Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43698 ***</div> </body> </html> |
