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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Les français au pôle Nord - -Author: Louis Boussenard - -Illustrator: Charles Clérice - -Release Date: September 11, 2013 [EBook #43698] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS AU PÔLE NORD *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - _LES GRANDES AVENTURES_ - - LES FRANÇAIS - - AU POLE NORD - - PAR - - LOUIS BOUSSENARD - - _Illustré de dessins de CLÉRICE_ - - [Illustration] - - PARIS - - E. FLAMMARION, EDITEUR - - _26, Rue Racine, près l'Odéon_ - - Tous droits réservés. - - - - -LES FRANÇAIS - -AU POLE NORD - - - - - _LES GRANDES AVENTURES_ - - LES FRANÇAIS - - AU POLE NORD - - PAR - - LOUIS BOUSSENARD - - [Illustration] - - _Illustré de dessins de CLÉRICE_ - - PARIS - - E. FLAMMARION, EDITEUR - - 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON - - _Tous droits réservés._ - - - - -[Illustration] - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -LA ROUTE DU POLE - - - - -I - - Congrès international.--Entre géographes.--A propos des - explorations polaires.--Russe, Anglais, Allemand et - Français.--Grands voyages et grands voyageurs.--Un - patriote.--Défi.--Lutte pacifique.--Pour la patrie! - - -Le congrès géographique international, tenu à Londres en 1886, avait -rassemblé, dans la capitale du Royaume-Uni, nombre d'illustrations et de -notabilités scientifiques. - -De tous les points du monde civilisé, les délégués étaient accourus à -l'invitation de sir Henry C. Rawlinson, major général des armées de Sa -Majesté la Reine et président du congrès. - -Et déjà, depuis près de deux semaines, vieux messieurs à lunettes, -sédentaires endurcis, qui, du fond de leur cabinet franchissent monts et -forêts, enjambent latitudes et longitudes, gèlent au cercle polaire ou -cuisent sous l'équateur, mais par procuration et sans quitter le -bienheureux fauteuil... officiers de marine, vaillants, discrets et -corrects... professeurs érudits comme des dictionnaires... négociants -et armateurs pour qui la géographie n'est pas seulement une science -abstraite... et enfin explorateurs bronzés, fiévreux, anémiques encore, -mal à l'aise sous le frac noir qui a remplacé leur épique débraillé, -étourdis au milieu du va-et-vient incessant et du tumulte de la Cité... -bref, tous ceux qui, de près ou même de loin, touchent à la géographie, -l'aiment, l'étudient, l'enseignent, la cultivent à un titre quelconque, -en vivent et trop souvent, hélas! en meurent, se trouvaient réunis -quotidiennement, de deux à quatre heures, à la _National Gallery_, où se -tenaient les assises du congrès. - -De ce congrès en lui-même, rien à dire. Ni meilleur ni pire que les -précédents et sans doute que ceux qui suivront. Chaque jour les membres -arrivent avec l'implacable ponctualité de gens habitués à couper des -minutes en quatre et des secondes en huit, retirent leur pardessus, -apparaissent chamarrés de décorations polychromes, se saluent, -s'installent, semblent prêter l'oreille aux choses palpitantes qui -perdent sans doute à être nasillées par un personnage quelconque, et -attendent patiemment le coup de quatre heures frappé par le marteau de -l'horloge monumentale. - -La séance est finie. Et c'est alors seulement que l'assemblée semble se -dégeler. Il y a un de ces petits brouhahas de fin de classe, bien connus -des écoliers, puis des conversations s'engagent, des présentations -s'opèrent, des poignées de mains s'échangent, et on cause un peu de -tout, même de la question agitée en séance. - -Enfin, après un temps plus ou moins long subordonné à l'état de -l'atmosphère, à l'intérêt de la chose exposée, au potin du jour, aux -affaires ou au plaisir, l'assemblée délibérante se dissout sans -délibérer. - -Les membres quittent Trafalgar-Square par petits groupes qui se forment -sous l'influence de la curiosité, de sympathies brusquement écloses, -parfois aussi de contrastes entre personnes ou de rivalités entre -citoyens de nationalités différentes. Et chacun s'en va où bon lui -semble en attendant la prochaine réunion. - -Telle est, sauf légères variantes, la façon dont se comportent les -congrès. On traite, au milieu de l'indifférence générale--indifférence -de bon ton, d'ailleurs--un certain nombre de questions qui demeurent -inconnues aux membres jusqu'à la publication du compte rendu, et on se -sépare après congratulations générales, interviews de reporters et -averses de médailles et de décorations. - -Mais ces assises scientifiques ont du moins cela d'utile qu'elles -rapprochent des hommes qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, créent -parfois des liaisons durables, excitent une nouvelle émulation et -produisent d'autre part des événements tout à fait inattendus. - -C'est positivement ce qui arriva le 13 mai--jour fatidique--à l'issue -d'une séance aussi incolore que les précédentes. - -Un géographe allemand--un géographe de profession appartenant à -l'honorable corporation des sédentaires--avait pendant deux heures -consécutives, parlé des voies d'accès au pôle Nord et si -consciencieusement assommé l'auditoire, que chacun semblait, au sortir -de la _National Gallery_, porter la banquise sur ses épaules. - -Quatre hommes heureux d'échapper aux frimas distillés goutte à goutte -par l'implacable orateur, se rencontraient sous l'entrée monumentale et -échangeaient un shake-hand. - -«Ah! messieurs, quel «rasoir» que ce M. Ebermann avec son pôle Nord! dit -en français l'un d'eux avec une sorte d'effarement comique. - -«C'est à peine si la Néva est en débâcle depuis un mois... la moitié -des Etats du tzar mon maître est encore sous la neige, j'accours ici -comptant savourer ce petit rayon de soleil qui me fait risette, et votre -compatriote, mon cher Pregel, sans égard pour un malheureux qui mène -pendant six mois une existence d'ours blanc, parle... parle à me donner -des engelures.» - -Les trois autres se mettent à rire en entendant cette saillie, et le -personnage désigné sous le nom de Pregel répond, également en français, -mais avec un léger accent allemand: - -«Oh! mon cher Sériakoff, prenez garde d'être injuste à l'égard de mon -compatriote... Il a dit des choses parfaitement sensées... - ---Vous protestez contre l'expression de rasoir?... par égard pour vous -et par amour de la couleur locale, je la remplace par celle de scie à -glace... là! - -«Qu'en pensez-vous, monsieur d'Ambrieux? - ---Mais, répond évasivement ce dernier, je suis désintéressé dans la -question. - ---C'est-à-dire que vous voulez, avec votre courtoisie toute française, -éviter jusqu'à l'ombre d'une récrimination à l'égard de ce monsieur qui -s'est appesanti si lourdement sur l'abstention de vos nationaux -relativement aux questions polaires. - -«Après tout, vous avez peut-être raison... un silence méprisant... - ---Sériakoff! interrompt brusquement l'Allemand Pregel en rougissant. - ---Eh bien! messieurs, dit d'une voix calme le quatrième personnage, muet -jusqu'alors, n'allez-vous pas vous quereller pour une chose aussi -insignifiante! - -«Allez-vous prendre feu au contact de la banquise? - -«Songez plutôt que ma voiture vous attend, que mon cuisinier français -élabore votre dîner, que mon maître d'hôtel fait tiédir mon vieux -_claret_ et glace mon meilleur champagne... - ---Oh! cher sir Arthur, voilà qui est parler d'or, et ce dernier mot me -raccommode avec les _icebergs_, les _hummocks_, les _packs_ et autres -variétés de glaces, depuis la montagne jusqu'à l'aiguille. - -«La glace a du moins cela de bon qu'elle sert à frapper le champagne.» - -... Le dîner offert à ses trois invités par sir Arthur Leslie fut exquis -et superlativement arrosé. Il se prolongea même fort longtemps et sembla -de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux proféré par -Sériakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le -tapis la question polaire. - -«Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre où -pétillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un -semblable nectar peut se désintéresser de bien des choses, fût-ce des -expéditions arctiques. - ---Quel enfant terrible vous faites, Sériakoff! interrompit avec une -sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus âgé -que le Russe. - -«Ne dirait-on pas, à vous entendre, que la science des découvertes vous -est indifférente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis -une juste notoriété parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire -de notre fin de siècle! - ---Trop aimable, en vérité, mon cher hôte, pour mes modestes exploits de -_globe-trotter_. - -«Mais... - ---Mais? - ---Les appréciations de _meinherr_ Ebermann sur le rôle de la France -m'ont laissé comme un arrière-goût d'amertume. - -«Que voulez-vous, j'aime la France, moi! - -«Je l'aime pour sa générosité, pour son désintéressement, pour son -caractère chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses -vices... Je l'aime enfin parce que je l'aime, comme une seconde patrie, -et je ne suis pas le seul en Russie.» - -A ces paroles vibrantes d'émotion et de sincérité, M. d'Ambrieux, -l'oeil brillant, les narines frémissantes, tendit silencieusement, -par-dessus la table, sa main au Russe qui la serra énergiquement. - -«Eh! mon cher, j'approuve d'autant plus votre sympathie pour la France, -qu'à notre époque de fer et de triple alliance, il est un peu de mode de -la décrier, reprit sir Arthur. - -«Elle a fort heureusement bec et ongles pour se défendre... - -«Du reste, la question n'est pas là. - -«Voyons, nous sommes ici un petit comité d'esprits éclairés, supérieurs -à toute mesquine susceptibilité... capables d'entendre et de proclamer -certaines vérités sans être froissés. - ---Il est bien entendu que l'on peut tout dire quand on n'a pas -d'intention blessante. - -«Où voulez-vous en venir, cher sir Arthur? - ---A ceci, mais je solliciterai préalablement de M. d'Ambrieux la faveur -de parler à mon point de vue: - -«Je connais, mon cher collègue, votre ardent patriotisme et je veux que -mon appréciation ne lui porte aucune atteinte, même la plus légère. - ---Mais, mon cher hôte, je ne suis pas un de ces chauvins ombrageux qui -ne peuvent souffrir la moindre contradiction. - -«Mon patriotisme n'est point aveugle, et le jugement, quel qu'il soit, -porté par un homme comme vous sur mon pays, ne peut être qu'impartial. - -«Parlez donc, je vous en prie. - ---Je proclame volontiers que pendant près d'un siècle, c'est-à-dire -depuis 1766 jusqu'à 1840, la France surpassa, et de beaucoup, les autres -nations, y compris l'Angleterre, par le nombre et les résultats des -voyages maritimes entrepris pour la découverte de pays inconnus. - -«Je rappellerai avec admiration Bougainville, Kerguelen de Tremarec, La -Pérouse, Pagès, Marchand, Labillardière, d'Entrecasteaux, Freycinet, -Duperré, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Trehouart, Dumont -d'Urville, dont les noms illustres tiennent la place la plus glorieuse -dans les fastes géographiques. - -«Mais ne trouvez-vous pas, comme moi, que votre pays semble avoir, -depuis un demi-siècle, renoncé à ces brillantes expéditions? - ---D'où vous concluez, sir Arthur? - ---Que dans le fond, sinon dans la forme, blâmable selon moi, en dépit de -son apparente correction, meinherr Ebermann ne s'est point trop écarté -de la stricte vérité. - ---Mais, vous faites erreur, interrompit avec vivacité M. d'Ambrieux, et -quelques noms pris au hasard dans l'intrépide phalange de nos -explorateurs contemporains vous convaincront du contraire. - -«Le marquis de Compiègne et Alfred Marche au Gabon, de Brazza au Congo, -Jean Dupuis au Tonkin, Crevaux, Thouar, Coudreau et Wiener dans -l'Amérique du Sud, Soleillet au Sénégal, Caron à Tombouctou, Giraud aux -grands lacs d'Afrique, Brau de Saint-Pol-Lias en Malaisie, Pinart dans -l'Alaska, Neïs et Pavie en Indo-Chine, Bonvalot, Capus et Pepin en Asie -et tant d'autres, partis avec leurs seules ressources ou des subsides -insuffisants, presque dérisoires... - ---Eh! c'est positivement là où je trouve blâmable l'inertie de votre -gouvernement, qui en somme est riche, comme aussi l'indifférence des -simples particuliers qui, se trouvant en possession de fortunes -considérables, aiment mieux thésauriser que de sacrifier leurs gros sous -à une oeuvre glorieuse. - -«L'épargne française, égoïste et liardeuse, n'a même pas su couvrir la -souscription de l'infortuné Gustave Lambert, tandis que chez nous ou en -Amérique, le premier millionnaire venu se fût empressé de subventionner -l'expédition. - -«Tenez, mon cher collègue, trouvez-moi donc chez vous des Mécène comme -notre Thomas Smith qui paya intégralement les frais des voyages de -Baffin, ou comme Booth qui offrit à Bass 18,000 livres (450,000 francs)! - -«Et l'Américain Henry Grinnel qui commandita le docteur Kane; et le -Suédois Oscar Dickson qui, après avoir fait les frais de six -expéditions polaires, équipa la _Véga_ pour Nordenskiöld; et cet autre -Américain, Pierre Lorillard, qui défraya votre compatriote Charnay au -Yucatan; et Gordon Bennett qui, après avoir envoyé Stanley à la -recherche de Livingstone, paya de ses deniers la _Jeannette_... - -«Et quand l'Etat ou les millionnaires chômaient, l'humble obole des -petits ne manquait pas aux voyageurs. - -«N'est-ce pas une souscription nationale qui permit au capitaine -américain Hall d'équiper le _Polaris_, comme aussi aux Allemands de -faire voguer sur les mers polaires la _Germania_ et la _Hansa_, et enfin -au lieutenant de l'armée américaine Greely d'atteindre 83° 23´´ et de -nous devancer glorieusement, nous autres Anglais, sur la route du pôle! - -«Voyons, mon cher d'Ambrieux, qu'avez-vous à répondre à cela? - -[Illustration: Voyons, qu'avez-vous à répondre à cela?] - ---D'autant plus, ajouta loyalement Pregel, que l'intrépidité comme aussi -le désintéressement des explorateurs français, ainsi réduits, comme vous -le disiez, à leurs seules ressources, n'en sont que plus méritoires. - -«Il ne nous en coûte nullement de reconnaître leur vaillance et leurs -éminentes facultés. - -«Ainsi, mon cher Sériakoff, nous sommes d'accord ou à peu près, et voici -l'incident soulevé par vous au sujet de ce pauvre meinherr Ebermann, -réduit à ses proportions réelles. - ---Eh! donc, mon cher, si je me suis ainsi emballé, c'est que ce vieux -géographe distillait mot à mot son venin avec une intention marquée -d'être désagréable aux Français. - -«Ma parole! s'il avait été plus jeune... - ---Vous nous haïssez donc bien! vous, nos amis d'hier? - -«Vraiment, à vous entendre, on dirait que vous êtes Français. - ---Vous voudriez peut-être que mes amis de là-bas vous portassent dans -leur coeur! - ---Je ne demande pas l'impossible. - -«Je trouve seulement que les Français ont la rancune tenace. - ---Sacrebleu! Comme vous pratiquez généreusement le pardon des injures -que vous avez commises, vous autres Allemands. - ---Je ne comprends pas. - ---Je m'explique. - -«L'Allemagne s'est battue contre la France... un duel entre nations... -comme entre gentlemen. - -«Rien de mieux. - -«Mais que diriez-vous du gentleman qui, à l'issue d'un combat singulier, -rançonnerait son adversaire vaincu et lui volerait sa montre ou son -portefeuille? - -«Vous, moi, sir Arthur Leslie, d'Ambrieux, tout le monde enfin, dirait -que c'est un... ma foi! je ne sais pas le mot allemand équivalent au mot -français, très énergique, qui me brûle les lèvres. - -«Je voudrais cependant le connaître pour qualifier le rôle de -l'Allemagne vis-à-vis de la France, car l'Alsace-Lorraine est un bijou -de prix... - ---Sériakoff!... - ---Eh! mon cher, voici la seconde fois que vous criez mon nom d'une façon -toute bizarre... - -«On dirait l'éternuement d'un chat qui a une arête dans le gosier. - -«Si mes paroles vous sont désagréables, dites-le. - -«L'Angleterre produit le meilleur acier du monde, et avec un peu de -bonne volonté, nous pourrions trouver une jolie paire de lames pour nous -faire la barbe demain matin.» - -Très pâle, mais calme et résolu, Pregel allait riposter par un mot -susceptible de rendre toute conciliation impossible. - -Sir Arthur Leslie, en bon Anglais amateur de sport, flairant une -rencontre dont il serait le témoin obligé, n'avait pas fait un geste -pour arrêter la querelle naissante. - -Du reste, le digne gentleman était un peu gris, et cela l'amusait, de -voir ses convives s'asticoter. Fidèle à la politique de son pays qui -consiste à faire battre les autres pour en tirer profit ou distraction, -il attendait l'intervention du Français. - -Elle ne se fit pas attendre. - -«Messieurs, dit-il en développant lentement sa stature de géant, -permettez-moi de vous mettre d'accord, en ma qualité de principal -intéressé, ou tout au moins d'assumer les responsabilités d'une affaire -dont je suis la cause occasionnelle.» - -Pregel et Sériakoff voulurent l'interrompre et protester. - -«Je vous en prie, messieurs, laissez-moi parler; vous jugerez ensuite et -ferez ce que la raison commandera. - -«Si la France a de tout temps été, comme on le répète encore, assez -riche pour payer sa gloire, elle ne l'était pas moins pour payer sa -défaite. - -«Elle a soldé sans récriminer les milliards conquis et n'eût conservé -des jours sombres de l'année maudite qu'un souvenir dont l'amertume se -fût bientôt atténuée, si on ne lui eût imposé une atroce mutilation. - -«Vous, Anglais, vous, Russes, lui avez-vous tenu rancune de ses -victoires et vous a-t-elle haïs pour ses défaites? - -«Jamais! Car si elle a été magnanime aux jours de succès, vous lui avez -épargné, après ses revers, la suprême honte et l'affreuse douleur du -démembrement. - -«Et vous semblez étonnés, vous, Allemands, si après avoir si cruellement -pesé sur elle de tout le poids de vos victoires, elle conserve un -souvenir amer de sa mutilation! - -«En présence de ce lambeau de sa chair brutalement arraché, devant cette -plaie incurable qui saigne toujours à son flanc, vous vous dites: «C'est -extraordinaire! on ne nous aime pas en France, et on pense toujours à la -revanche...» - -«Mettez-vous à ma place, vous, monsieur Pregel, que je regarde comme un -patriote, et dites-moi ce que vous penseriez de nous, si nous -acceptions de gaîté de coeur cette clause lugubre imposée par vos -plénipotentiaires. - -«Ne demandez donc pas notre amitié, parce que cette amitié serait -absurde; ne demandez pas davantage l'oubli, parce que cet oubli serait -monstrueux. - -«Et surtout, ne trouvez pas étrange si l'on se recueille là-bas, à -l'occident des Vosges. - -«Aussi, avant de songer au superflu, nous devons préparer le nécessaire. -Ce superflu, c'est pour nous cette gloire que procurent les expéditions -périlleuses dont nous nous abstenons, au grand regret de votre -compatriote meinherr Ebermann; le nécessaire, c'est le souci de notre -sécurité. - -«En ces temps de triple alliance, où le vieux dicton: _si vis pacem para -bellum_ transforme l'Europe en un formidable camp retranché, notre -défense nationale a besoin de tous ses moyens. Elle exige qu'aucune -unité, même la plus infime, ne soit distraite au profit d'une oeuvre -étrangère à notre régénération. - -«Nous restons chez nous, monsieur! Et jusqu'à nouvel ordre, notre pôle -Nord, c'est l'Alsace-Lorraine. - ---Bravo! s'écrie le Russe enthousiasmé, bravo! mon vaillant Français. - ---Mon cher d'Ambrieux, dit à son tour sir Arthur Leslie, vous parlez en -gentleman et en patriote. - -«Croyez à ma vive sympathie et à ma profonde estime.» - -Pregel, ne trouvant rien à répondre, s'inclina courtoisement. - -«Cependant, continua d'Ambrieux de sa voix vibrante, ce que notre -gouvernement, sollicité par de si graves intérêts, ne peut pas, ne doit -pas entreprendre, un simple particulier aurait peut-être la faculté de -le tenter. - -«Somme toute, il n'y a pas, que je sache, péril en la demeure, et en cas -de conflit immédiat, ce ne serait toujours qu'un volontaire de moins. - -«Monsieur Pregel, voulez-vous accepter un défi? - ---Monsieur d'Ambrieux, répondit l'Allemand, sans entrer dans des -considérations d'ordre purement sentimental que j'admets et respecte -chez vos concitoyens, j'accepte votre défi, à la condition toutefois -qu'il ne doive susciter aucun incident capable de mettre aux prises nos -gouvernements. - ---Je l'entends bien ainsi. - -«Je possède une fortune considérable... Vous aussi, peut-être. - -«Du reste, peu importe! - -«Vous pourrez, en invoquant le précédent de la _Germania_ et de la -_Hansa_, trouver un appui que ne vous refuseront pas vos compatriotes, -surtout quand ils sauront qu'il s'agit de répondre au défi d'un -Français. - ---Que voulez-vous dire? - ---Que je veux équiper à mes frais un navire et le conduire là-bas, sur -la route du Pôle. - -«... Je vous propose d'en faire autant, et d'accepter un rendez-vous, au -milieu de l'_Enfer de Glace_. - -«Au lieu de faire, comme à la _National Gallery_, de la géographie en -chambre, nous nous élancerons, à travers l'inconnu, cherchant à devancer -ceux qui nous ont précédés sur la voie douloureuse, et luttant à armes -égales chacun pour la gloire de notre patrie. - -«Acceptez-vous? - ---J'accepte, monsieur, répondit gravement Pregel sans hésiter. - -«Votre proposition est trop belle pour que j'en décline le périlleux -honneur, et ce ne sera pas de ma faute, je vous le jure, si là-bas le -drapeau allemand ne s'avance pas plus loin que le pavillon français. - ---Plus la lutte sera vive, plus l'honneur sera grand pour le vainqueur -et je vous assure que, de mon côté, je ferai tout au monde pour assurer -le triomphe de l'étendard aux trois couleurs. - ---Monsieur, vous avez ma parole. - ---Je vous engage la mienne. - ---Quand voulez-vous partir? - ---Mais, de suite, si vous ne voyez nul inconvénient à ce départ -précipité. - ---Aucun. - ---Eh bien! messieurs, au revoir. - -«Merci de votre aimable hospitalité, sir Arthur Leslie. - -«Merci à vous, mon cher Sériakoff, d'avoir provoqué cet incident. - ---Et vous m'emmenez, hein! d'Ambrieux?... - -«En ma qualité de Russe, je suis un peu parent de la banquise. - ---Impossible, à mon grand regret, cher ami. - -«L'expédition doit être exclusivement française. - ---Allons, tant pis! - -«J'eusse été pourtant bien heureux de vous accompagner, et de -contribuer, dans la limite de mes moyens, à la victoire que je vous -souhaite de tout coeur au pavillon français. - ---Encore une fois, messieurs, au revoir, termina d'Ambrieux en prenant -congé. - -«Nous sommes en mai et le temps presse. - ---Celui-là, messieurs, ira loin! dit sir Arthur Leslie quand d'Ambrieux -fut sorti. - ---Et il ne sera pas seul!» riposta Pregel en se retirant à son tour. - - - - -II - - Avant l'appareillage.--Le capitaine d'Ambrieux.--Pour la - patrie!--Un brave.--Descendant des Gaulois.--Construction de la - _Gallia_.--Equipement d'un navire.--Matériel que comporte une - expédition polaire.--Soins minutieux donnés à l'approvisionnement - et à l'habillement.--Equipage bigarré mais irréprochable.--Tous - Français.--Instant solennel.--Départ. - - - «Le Havre, 1er mai 1887. - - «Mes chers parents, - - «Si je mets la main à la plume, c'est pour vous annoncer que nous - appareillons aujourd'hui, à la marée du soir, c'est-à-dire dans deux - heures, et à seule fin finale de vous donner de mes nouvelles, vu que - d'ici à longtemps je ne trouverais pas de boîte aux lettres ni de - facteurs. - - «Pour quant à vous dire que je suis content de mon engagement, je suis - content. Mais je dois vous faire part d'abord que je ne navigue ni - pour l'Etat, puisque j'ai achevé mon temps, ni pour une compagnie - maritime, comme qui dirait Transatlantique ou Chargeurs, ni pour le - compte d'un armateur faisant pêche ou négoce. - - «Je suis sur un navire appartenant à un homme riche qui voyage pour - son agrément, et qui s'en va dans un endroit qu'on appelle pôle - Nord, peu connu des matelots et même des amiraux. - - «Mais ça ne fait rien, car paraît que nous partons en découverte. Une - idée de particulier calé en monnaie, qu'a du temps à perdre et de - l'argent à faire gagner à de fins matelots. - - «Ainsi, moi qui vous parle, je suis engagé pour trois ans, à - quatre-vingts francs par mois pour la première année, cent francs pour - la seconde et cent vingt francs pour la troisième. - - «Pour être une somme conséquente, on pourra pas dire que ça soit pas - une somme conséquente. - - «Bien mieux que ça encore. Paraît que tout un chacun touchera un - dixième de sa solde en plus, à partir du jour où que le navire aura - franchi le cercle polaire. - - «Vous devez connaître ça, vous, mon ancien, qu'avez couru la bordée du - côté des mers glaciales. - - «Paraît que ce cercle polaire, c'est comme qui dirait la ligne pour - les pays froids. Le maître nous a expliqué ça, rapport à la chose de - la haute paye; mais, pour tant qu'à moi, je n'ai rien compris, sinon - que ça me rapporterait un bitord de vingt-cinq ou trente pièces de - cent sous par an. - - «Mais, bien plus fort que tout le reste. Notre engagement, à tout un - chacun, porte qu'au retour, il y aura pour chaque homme une prime de - mille francs, si on monte à une certaine hauteur du côté de ce nommé - Pôle. - - «Dans ces conditions-là, c'est un vrai beurre de bourlinguer. Une - campagne vous enrichit un matelot et lui permet de s'établir en - rentrant. - - «Faudra donc pas vous étonner si vous restez sans nouvelles, ni vous - tourmenter sur mon compte. - - «Pour lors, je vous annonce que je suis en bonne santé, et que je - souhaite que la présente vous trouve de même, et je vous embrasse - tous, le pé, la mé, les petits, en vous promettant que je ferai mon - devoir de bon matelot normand. - - «Votre fils et frère pour la vie, - - «CONSTANT GUIGNARD. - - «Matelot à bord du navire _Gallia_, pour - deux heures encore au bassin Bellot.» - -Après avoir élaboré avec de grands gestes d'écolier malhabile cette -lettre dont la forme un peu fantaisiste est scrupuleusement respectée, -le marin plia le papier en quatre, l'insinua dans une enveloppe, cacheta -celle-ci en appuyant de toute la force de son gros poing sur la portion -gommée et se pencha au-dessus du bastingage. - -«Hé!... moussaillon... dit-il en hélant un gamin qui flânait en curieux -sur le quai de la première darse du bassin. - ---Voilà, mon ancien. - ---Prends ce bout de billet et c'te pièce de dix sous. - -«Cours acheter un timbre, colle-le sur la lettre et mets-la dans le -pertuis d'une boîte à poste. - -«Tu boiras une bolée de cidre avec la monnaie. - ---C'est inutile, mon garçon, dit un homme de haute taille, de belle et -noble figure, qui, accoudé sur la lisse, a entendu la recommandation du -matelot. - ---A vos souhaits, capitaine, mais, pourtant, le bout de billet pour mes -vieux de là-bas... - ---Le maître va tout à l'heure se rendre à la poste, il emportera ta -lettre avec les miennes et celles de tes camarades.» - -Puis il ajoute, en s'adressant à un marin qui inspecte minutieusement -les agrès du navire: - -«Guénic, rassemble l'équipage.» - -Ce dernier porte à ses lèvres un sifflet d'argent, et en tire une série -de sons stridents qui font surgir du panneau de la machine et de la -grande écoutille les hommes occupés à l'intérieur. - -En moins d'une minute tout le monde est rangé au pied du grand mât, en -face du capitaine. - -«Mes amis, dit-il sans préambule, quand vous vous êtes engagés pour la -campagne que nous allons entreprendre, on ne vous a pas caché les -dangers et les souffrances qui vous attendaient. - -«Vous avez signé en toute connaissance de cause, et pourtant, j'éprouve -comme un dernier scrupule, avant de vous emmener là-bas, au pays inconnu -dont tant de vaillants matelots ne sont pas revenus. - -«Dans deux heures et demie, le navire aura quitté la France pour deux ou -trois années... peut-être pour toujours... - -«Voyons, mes amis, pas de fausse honte... pas d'hésitation, car -l'instant est grave... êtes-vous toujours fermement résolus à me suivre -quoi qu'il arrive?... - -«S'il en est quelques-uns parmi vous qui craignent les souffrances, les -privations, la maladie et la mort... qu'ils parlent sans appréhension -et demandent à débarquer... je romprai de bon gré leur engagement et ne -conserverai nul grief contre eux. - -«Bien plus, je vais remettre à chacun de vous deux cents francs, à titre -de gratification pour votre excellente conduite à bord, pour les soins -exceptionnels que vous avez donnés à l'armement du navire et à -l'arrimage de tout le matériel; cette somme est et demeure acquise à -quiconque manifesterait l'intention d'abandonner mon bord. - -«Quoique vos résolutions doivent être prises depuis longtemps, -réfléchissez cinq minutes encore... Consultez vos forces, faites appel -à votre énergie, concertez-vous et donnez votre réponse définitive au -maître d'équipage Guénic, qui me la transmettra.» - -Il allait se retirer sur le gaillard d'arrière pour ne pas influencer -par sa présence le groupe immobile des matelots, quand un jeune homme de -moyenne taille, plutôt petit que grand, mais d'aspect singulièrement -agile et vigoureux, quitte brusquement ses camarades, ôte son bonnet, -salue crânement son chef et s'écrie: - -«Merci pour vos bonnes paroles et vos bonnes intentions, capitaine; mais -je vous déclare sans embardées, au nom de l'équipage, que nous vous -suivrons partout!... fût-ce au diable s'il vous plaît d'y aller! - -«Tous, tant que nous sommes ici, Provençaux et Bretons, Normands et -Gascons, Flamands et Alsaciens, car il y a de tout, même des Parisiens, -sur ce crâne bateau, pas un ne flanchera... - -«Je vous le jure!... Pas vrai, les autres?... - ---Nous le jurons!» répondent d'une seule voix les hommes en agitant -leurs bonnets. - -Puis éclate un immense cri: «Vive le capitaine!» qui se répercute -jusqu'au fond du bassin. - -«A la bonne heure, mes braves! reprend l'officier dont l'oeil rayonne; -voilà qui est parlé en vaillants Français. - -«... L'oeuvre à laquelle vous êtes associés désormais est périlleuse -autant que grandiose... J'ajouterai qu'elle est en quelque sorte -nationale, puisque, j'en ai le ferme espoir, nous planterons le drapeau -tricolore là où jamais humain n'a mis le pied, et que l'honneur de nos -découvertes rejaillira sur notre pays. - -«En avant!... matelots!... En avant et pour la patrie! - -«Vive la France! - ---Vive la France!» rugissent en trépignant d'enthousiasme les matelots -électrisés. - -Un fier homme, en vérité, que cet officier vibrant de patriotisme et qui -domine de toute la tête son équipage frémissant. - -Oui, un fier homme, que l'on a déjà reconnu aux termes de son allocution -et surtout à sa physionomie entrevue au Congrès géographique de Londres, -car elle est de celles qu'on n'oublie pas. - -Physionomie qui est essentiellement celle d'un Français, comme aussi le -nom: d'Ambrieux. - -Quarante-deux ou quarante-trois ans, mais paraissant plus jeune que son -âge, une taille de géant, des membres d'athlète. Ce qui frappe tout -d'abord à son aspect, c'est la coupe du visage aux traits énergiques et -pleins d'audace. Par une étrange rétrogradation vers le prototype de -notre race, ce visage rappelle, à s'y méprendre, celui des anciens -Gaulois, nos ancêtres qui ne craignaient qu'une chose, la chute du ciel! - -Même front de statue antique, même chevelure fauve, mêmes yeux couleur -d'aigue-marine, même nez à la fière courbure aquiline, rien ne manque à -ce masque d'une époque héroïque, pas même les longues moustaches, fauves -comme la chevelure, et qui retombent en deux pointes jusqu'au-dessous de -la mâchoire. - -Issu d'une opulente famille ardennaise, dont l'origine se perd dans la -nuit des siècles, puisqu'elle remonte, dit-on, à Ambiorix, dont le nom -se retrouve presque lettre pour lettre dans le sien[1], il venait d'être -promu enseigne de vaisseau quand éclata la guerre franco-allemande. - -[Note 1: Ambiorix, roi des Gaulois Eburons, après avoir en plusieurs -rencontres défait les lieutenants de César, Sabinus et Cotta, fut à son -tour vaincu par César. Après une résistance désespérée, il se réfugia -dans la forêt des Ardennes.] - -Envoyé à l'armée de la Loire, il fut, après des prodiges de valeur, -décoré à la bataille d'Arthenay. Blessé grièvement à la retraite du -Mans, le gouvernement de la Défense nationale le nomma lieutenant de -vaisseau à titre auxiliaire. - -Remis simple enseigne, alors qu'il méritait mieux, par la commission de -révision des grades, il fut tellement exaspéré de cette injustice, qu'il -fit un coup de tête et donna sa démission, malgré les instances de -l'amiral Jauréguiberry qui, ayant pu apprécier ses hautes capacités, -l'affectionnait particulièrement. - -Rendu maître d'une fortune colossale par la mort prématurée de ses -parents, il se garda bien de verser dans l'ornière où trop souvent -s'abattent les désoeuvrés de notre époque. - -Ayant conservé, fort heureusement, de son ancienne profession qu'il -regrettait toujours, le goût de l'étude et des voyages, il se passionna -pour la géographie et devint un de nos plus vaillants explorateurs. - -Délégué par la Société de Géographie de France au Congrès international -de Londres, on sait comment il brûla la politesse à ses collègues, à la -suite du dîner offert par sir Arthur Leslie. - -Comme il l'avait dit en prenant congé, le temps pressait, car on était -au 13 mai, et la future expédition polaire n'existait encore qu'à l'état -de projet, ou plutôt de défi. - -Mais que ne peut l'argent, surtout quand il est mis en oeuvre par un -homme de la trempe de l'ancien officier de marine! - -Il prit sans désemparer le train de Southampton, puis le bateau du -Havre, débarqua douze heures après et courut d'une haleine aux chantiers -de M. Normand. - -Il lui fallait, coûte que coûte, un navire spécial, et dans le plus bref -délai. Ainsi pris à l'improviste, mais jugeant aussitôt de l'envergure -de l'homme à la grandeur de l'entreprise, l'éminent constructeur se mit -à l'oeuvre sans perdre un instant. - -Ayant reçu carte blanche pour la dépense, il étudia minutieusement, avec -d'Ambrieux, les plans du bâtiment à improviser et fit telle diligence, -que trois semaines après, ces plans étaient établis, ainsi que le devis. - -Le vingt-deuxième jour, on mettait en chantier la _Gallia_. - -Sur ces entrefaites, l'ancien officier, qui s'occupait déjà de recruter -des hommes pour son équipage, retrouva le capitaine au long cours -Berchou qu'il avait eu sous ses ordres, comme sergent d'armes, à l'armée -de la Loire. - -Devenu capitaine de la marine marchande, Berchou, fin manoeuvrier, -homme de haute probité, d'action et de résolution, accepta avec -enthousiasme la place de second. - -Il entra aussitôt en fonctions et fut d'un précieux secours à son chef, -très ferré sans doute en théorie nautique, mais ignorant maintes -questions pratiques familières à Berchou qui avait l'oeil à tout et ne -passait sur aucun détail. - -Quatre mois après sa mise en chantier, la _Gallia_ était lancée. On -était alors à la mi-septembre. Après deux autres mois, elle était -pourvue de sa machine, de ses mâts, de ses agrès, et toute prête à être -approvisionnée en vue de sa destination. - -C'est un superbe spécimen d'architecture navale, malgré ses dimensions -relativement restreintes, et son apparence un peu massive, sous laquelle -un observateur superficiel ne soupçonnerait pas des qualités de premier -ordre. Tout le superflu de l'élégance a été sacrifié à la solidité, car -la _Gallia_ doit, le cas échéant, résister comme un bloc plein aux -terribles pressions des glaces. Elle est gréée en goélette, jauge -seulement trois cents tonneaux, et porte une machine de deux cents -chevaux, qui a fourni aux essais une vitesse de dix noeuds à l'heure; -vitesse et capacité suffisantes, car s'il importe peu de posséder une -rapidité plus ou moins grande, entre les chenaux encombrés de glaçons, -il n'est pas besoin d'un emplacement bien considérable pour transporter, -sur le lieu de l'hivernage, les membres et le matériel de l'expédition. - -Son avant renforcé d'une façon extraordinaire au moyen de pièces de bois -ingénieusement disposées, est recouvert en outre d'une plaque d'acier -qui se termine en un coin aigu formant l'étrave. L'élancement de cette -étrave est nul, en ce sens qu'elle forme un angle droit avec la quille, -de façon à permettre au navire de se frayer, sous l'impulsion de sa -machine, un chemin à travers les glaces. - -L'hélice et le gouvernail ont été disposés de façon à pouvoir être -facilement ramenés à bord, au cas où une circonstance fortuite -menacerait de mettre hors d'usage ces organes si essentiels. - -En plus d'une petite chaloupe à vapeur bien saisie sur ses dromes, la -_Gallia_ possède trois baleinières et un bateau plat, de sept mètres de -long sur un mètre quarante de large, pouvant contenir vingt hommes avec -quatre tonnes de vivres et que quatre matelots peuvent transporter sur -les épaules. - -Le navire avant été construit en vue de plusieurs hivernages consécutifs -sous des latitudes où la vie semble de prime abord impossible, les -précautions les plus minutieuses ont été prises pour combattre le froid, -l'implacable et mortel ennemi. - -Le logement de l'équipage, fractionné en trois chambres, est placé à -l'avant et reçoit la chaleur d'un calorifère chauffé à la houille. Entre -la paroi extérieure de ces chambres, garnies d'un épais revêtement de -feutre, et la paroi intérieure de la coque, se trouve un espace libre -rempli de sciure de bois pour empêcher l'invasion du froid et de -l'humidité. Et toutes les issues par où pourrait s'introduire le plus -léger souffle de la bise glacée, sont hermétiquement closes. - -Les soutes aux vivres, qui regorgent littéralement, sont approvisionnées -pour quatre ans. Peu de viande et de poisson salé. Mais en revanche, de -véritables montagnes de conserves en boîtes, qui donnent presque -l'illusion des vivres frais et permettent de varier l'ordinaire; sans -omettre le pemmican, d'une conservation si facile, et particulièrement -nutritif sous un petit volume. Les vins et les spiritueux, tous de -premier choix, surabondent, comme aussi le thé et le café, ces toniques -par excellence. - -Notons en passant le jus de citron en tablettes, les pastilles de chaux -et de chlorate de potasse, des graines de cresson et de cochléaria, et -autres antiscorbutiques destinés à combattre l'éventualité du scorbut, -cet autre ennemi des expéditions polaires. - -Puis le matériel scientifique, très complet, ainsi que la pharmacie; -puis la bibliothèque, un piano et divers instruments de musique; puis -encore un assortiment d'explosifs les plus énergiques, une puissante -batterie d'accumulateurs Planté, plusieurs centaines de mètres de fils -métalliques enduits de gutta-percha, des scies à glace, des tarières -immenses, des haches énormes, un appareil d'éclairage électrique, une -vaste poche en caoutchouc que l'on gonfle en insufflant de l'air, et qui -se transforme en radeau, bref, tout un monde. - -Enfin, la sollicitude éclairée du chef n'a pas négligé l'importante -question de l'habillement qui, sous la zone hyperboréenne, est affaire -de vie ou de mort. - -Le magasin spécial renferme une collection réellement incomparable -d'étoffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouatés et -doublés de flanelles, chemises, caleçons et pantalons de laine douce, -pourvus de boutons en ivoire végétal, et cousus avec du fil en poil de -chèvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous l'influence -du froid. Bottes en toile à voile, bien préférables au cuir qui se -racornit et se fendille dans la neige, bachelicks en fourrure couvrant -complètement la tête, le cou et les épaules, gants en peau de loutre de -mer, montant jusqu'au coude, et assez amples pour recouvrir la main déjà -munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'élan -et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrés sur les deux faces, -dans lesquels trois hommes peuvent se blottir côte à côte, pour -bivouaquer en plein air. - -Bref, le capitaine a su pourvoir à tout et procurer à son équipage un -nécessaire à un point surabondant, que des gens inexpérimentés -pourraient le regarder comme superflu. - -Un exemple, entre cent, de cette sollicitude qui n'a omis aucun détail: -toutes les cuillères sont en corne, de façon à éviter aux matelots de la -_Gallia_, le contact de leur bouche avec le métal! - -... Tous ces préparatifs, malgré leur longueur, leur multiplicité, leur -minutie, n'avaient pas duré plus de onze mois, y compris l'établissement -des plans, la construction du navire, son équipement, ses essais et -jusqu'au recrutement du personnel. - -Cette dernière opération, dont le second Berchou s'était tiré à son -honneur, n'était pas une petite affaire, étant donné que le capitaine -d'Ambrieux voulait des sujets d'élite, moralement et physiquement -irréprochables. - -Tous Français, d'ailleurs, c'était là une condition indispensable, car -la _Gallia_ ne devait, à aucun prix, embarquer d'étranger à bord. - -Donc, tous Français, mais pris un peu de tous côtés et offrant les -échantillons les plus divers des races composant notre population -maritime. - -Témoin la liste suivante, dressée par le maître d'équipage: 1º (A tout -seigneur tout honneur) Guénic Trégastel, 46 ans, Breton.--2º Fritz -Hermann, 40 ans, Alsacien, maître mécanicien.--3º Justin Henriot, 26 -ans, Parisien, second maître mécanicien.--4º Jean Itourria, 27 ans, -charpentier, Basque.--5º Pierre Le Guern, 35 ans, matelot baleinier, -Breton.--6º Michel Elimberri, 35 ans, matelot baleinier, Basque.--7º -Elisée Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.--8º Constant Guignard, -26 ans, matelot, Normand.--9º Joseph Courapied, dit Marche-à-Terre, 29 -ans, matelot, Normand.--10º Julien Montbartier, 30 ans, matelot, -Gascon.--11º Chéri Bédarrides, 27 ans, matelot, Provençal.--12º Isidore -Castelnau, 31 ans, armurier, Gascon.--13º Jean Nick, dit Bigorneau, 24 -ans, chauffeur, Flamand.--14º Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, 25 ans, -chauffeur, Parisien.--15º Abel Dumas, dit Tartarin, cuisinier, -Provençal. - -De cette collection très hétérogène de braves gens, tous francs -matelots, avaient surgi, dès le premier jour, des types extraordinaires, -comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient à leurs camarades -quelques bonnes heures de douce gaieté. Entre autres, Jean Nick, dit -Bigorneau, un ancien mineur têtu, naïf, n'aimant rien au monde que sa -chaufferie, heureux de tripoter le charbon, et avalant par douzaines les -bourdes les plus insensées. Il y a encore Arthur Farin, dit -Plume-au-Vent, un ancien virtuose de café-concert, coeur d'or et -caractère de fer, mais blagueur enragé, mystificateur à froid, et cet -épique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le -héros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en -fin de compte, que c'est arrivé, s'emballe et accomplit des prodiges. - -On a pu voir précédemment combien, en dépit de la diversité de leur -origine, ces hommes sont unis déjà dans une même pensée d'abnégation, et -prêts, comme l'a déclaré Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de -l'équipage, à suivre toujours et quand même leur capitaine. - -Il est temps, pour finir ce rapide exposé, de présenter en deux mots le -second capitaine, M. Berchou, un Havrais de 41 ans, le lieutenant, M. -Vasseur, un Charentais de 32 ans, et le docteur Gélin, petit homme sec, -grisonnant, vif comme un salpêtre, médecin distingué, chasseur -intrépide, naturaliste éminent et connaissant à fond les questions -polaires étudiées sur nature, soit à Terre-Neuve soit au Groenland, où -il a longtemps stationné. - - * * * * * - -Cependant, les dernières minutes s'écoulent, et la _Gallia_, dont la -machine est en pression, frémit sur ses câbles d'amarrage. Guénic vient -d'arriver du bureau de poste et rapporte une volumineuse correspondance. -Il s'enlève à bord d'un seul élan par les tire-veilles et va prendre son -poste. - -L'instant solennel est arrivé, car la mer est étale. - -Le capitaine fait hisser au mât de misaine le pavillon du Yacht-Club de -France, une flamme tricolore avec une étoile blanche dans le bleu et le -pavillon national à la corne, puis remet le commandement au pilote qui -doit conduire le bâtiment en pleine mer. - -Les amarres sont larguées, un coup de sifflet strident retentit, la -machine pousse un long halètement et la _Gallia_ s'avance avec une -prudente lenteur vers l'écluse qui s'ouvre devant elle. - -Elle traverse en biaisant le bassin de l'Eure, s'écluse de nouveau, -gagne l'avant-port, accélère son allure, franchit l'entrée de la jetée, -puis s'élance vers la haute mer, traînant à sa remorque le cotre du -pilote qui bondit derrière elle sur les lames. - -[Illustration: La _Gallia_ franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance -vers la haute mer.] - - - - -III - - Le premier iceberg.--Enthousiasme du docteur pour les terres - boréales.--Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le - Pôle.--Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle - polaire.--A travers la brume.--Première escale.--Un pilote comme on - en voit peu.--Julianeshaab. - - -«Ma parole! c'est un glaçon... une véritable montagne de glace -flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un _iceberg_... pas -vrai, Le Guern, toi qu'as pincé dans les temps de la grande pêche. - ---Foi de matelot! t'as raison, Parisien, c'est un iceberg! - -«Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... autant -dire un rat de cambuse ou un terrien. - ---Moi! farceur, va! - -«A Paris, j'aperçois l'heure de l'Observatoire au Luxembourg... en -tournant le dos à l'horloge. - -«Dis donc, le Maître a promis la goutte à celui qui signalerait la -première glace... allons lui refiler la chose, hein! - -«Je t'invite à partager ma ration de tripoli. - ---Plume-au-Vent, t'es un frère! - -«Qué malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu ferais un -gabier de beaupré.» - -Puis, élevant la voix, il crie à tue-tête: - -«Glace par l'avant! - -«Maître, à nous la goutte.» - -Le lieutenant, alors de quart, fait aussitôt prévenir le capitaine qui -déjeune avec le second et le docteur, et tous trois s'élancent sur le -pont, une lorgnette à la main, pour reconnaître le premier ennemi. - -Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximité du moins -relative de la terre groenlandaise, le capitaine étend à l'équipage la -largesse promise par Guénic et retourne au carré, terminer son repas. - ---Eh bien! docteur, dit-il au médecin qui vient de se hisser dans les -premières enfléchures, vous laissez en souffrance le déjeuner? - ---Ma foi oui, capitaine, sauf toutefois votre bon plaisir. - -«Voyez-vous, je suis un hyperboréen passionné, moi, et vous -l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coupé l'appétit. - -«Il faut que je l'examine à l'aise, que je le voie s'approcher, que je -le salue au passage, comme tant d'autres saluent la première hirondelle. - ---Faites donc comme vous l'entendrez.» - -Le capitaine était redescendu depuis deux minutes à peine, qu'on -signalait, par tribord, une seconde masse flottante, mais infiniment -moins volumineuse que la première. Puis une troisième, et bientôt une -quatrième, également de petites dimensions. - -«Allons, ça va bien!... ça va bien, murmurait le docteur tout radieux, -sans se préoccuper de la bise aigre qui commençait à lui rougir le nez. - ---Paraît, dit à voix basse le Parisien, que le docteur a une passion -folle pour le pays des engelures. - ---Mais oui, mon loustic, répond celui-ci, en homme habitué à percevoir -les moindres bruits par l'auscultation, et possédant, de ce chef, une -oreille superlativement fine. - -«Et vous l'aimerez comme moi, après votre première campagne, quand vous -en aurez admiré la magnificence. - ---Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gêné malgré son -aplomb habituel, je ne croyais pas que vous m'entendiez. - ---Il n'y a pas de mal, mon garçon. - -«Tiens!... encore une autre là-bas... par tribord! - -«Ma parole! il en pleut!... est-ce que la débâcle serait commencée? - -«Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 mai. - ---Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hésitant le Parisien qui -n'ose interroger, mais voudrait bien savoir. - ---Quoi? mon garçon. - ---C'est donc véritablement beau, un pays tout en glaces... - ---Superbe! éblouissant! stupéfiant! - -«Vous trouvez là des collines, des montagnes, des précipices, des -arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentées, aux -formes étranges, des flamboiements incomparables de lumière, que sais-je -encore!... - ---Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientôt? - ---Certainement avant peu, car nous allons être, d'ici vingt-quatre -heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe inférieure du -Groenland, par 60° environ de latitude Nord. - ---C'est extraordinaire, continue le Parisien en s'enhardissant devant la -bienveillante bonhomie de son interlocuteur, je croyais, moi, que la -glace était là-bas comme chez nous... comme partout, c'est-à-dire unie -comme la surface d'un étang gelé.» - -Le docteur, après avoir quitté les haubans, s'est avancé, tout en -causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense éclat de rire -qui fait retourner les matelots de quart. - -Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une énormité, rougit, balbutie et -ne sait trop quelle contenance garder. - -«Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, si c'est là -l'idée que vous vous faites du Pôle, il fallait rester à Paris et vous -mettre marchand de marrons. - -«Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement vastes qu'ils -mesurent jusqu'à cent kilomètres de largeur, et jusqu'à cent et cent -cinquante mètres de hauteur au-dessus de la surface des eaux. - -«Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils descendent -jusqu'à cinq et six cents mètres de profondeur. - ---Tonnerre! s'écria le Parisien interloqué. - ---Et c'est de là que viennent les blocs flottants aperçus au large -depuis un moment. - -«Sous l'influence du pâle soleil groenlandais et surtout sous l'effort -incessant de la mer, ils se détachent par fragments plus ou moins gros, -et s'en vont en dérive, jusqu'à ce qu'ils se fondent. - -«Vous verrez quand vous aurez passé le cercle polaire... je ne vous dis -que ça! - ---Tenez, monsieur le docteur, puisque vous êtes si complaisant, je me -permettrai... j'oserai vous adresser une prière. - ---Allez-y, mon garçon. - -«Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au cours de -l'expédition, lorsque nous aurons vécu côte à côte, de la même vie, -pendant de longs mois. - -«Voyons, qu'y a-t-il? - ---Eh bien! depuis que nous avons quitté les eaux françaises, l'entretien -a roulé, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damné Pôle! - -«Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, même les baleiniers, -n'a été fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que je -suis, et pas plus bête qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot. - ---C'est bien simple. - -«Le mot: _pôle_ vient d'un verbe grec, [Grec: polein], signifiant -tourner, parce que le pôle est l'extrémité de l'axe autour duquel la -sphère terrestre semble tourner en vingt-quatre heures. - ---Pas possible! - -«Moi qui croyais que c'était un endroit très loin, au Nord, où il n'y a -pas d'habitants, où il fait un froid de loup, et à l'entrée duquel les -voyageurs se sont jusqu'à présent cassé le nez. - -«Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphère... - ---Tenez: un exemple. - -«Prenez une sphère quelconque... une boule en bois, une orange plutôt: -percez-la complètement d'une brochette, et faites-la tourner. - -«La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe, -comparativement à celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Pôle, -c'est le point où la tige de bois sort de l'orange. - ---Mais il y en a deux! - ---Sans doute, le pôle Nord et le pôle Sud. - -«C'est compris? - ---Tant qu'à peu près, monsieur le docteur. - -«Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait loucher mon -camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pièces de cent sous. - ---Ah! oui, par rapport à la prime d'un dixième s'ajoutant aux -appointements de l'équipage quand la _Gallia_ l'aura franchi. - -«C'est tout simplement un parallèle à l'équateur terrestre, mené à 23° -27´ 57´´ du pôle Nord et du pôle Sud. - ---Ce qui revient à dire que nous serons à vingt-trois degrés environ du -fameux pôle. - ---Quant à l'équateur?... - ---C'est la ligne, avec son baptême... ce que j'ai été saucé, à mon -premier voyage à Rio! - ---La ligne... la ligne de qui?... la ligne de quoi?... voyons un peu, -fichu étourneau. - ---Dame! m'sieu le docteur, c'est comme qui dirait... une chose... -dont... - ---C'est le cercle, toujours imaginaire, qui fait le tour de la terre et -se trouve perpendiculaire à l'axe. - ---J'y suis!... j'ai pigé la chose! - -«Si on coupait l'orange par son milieu, à égale distance des deux pôles, -on en ferait deux calottes égales... deux hémisphères... vu que -l'angle formé par la tige de bois et la base de chaque moitié formerait -un angle droit. - ---C'est très bien, et vous n'avez pas la tête dure. - -«Donc le Pôle est à 90 degrés et c'est là qu'il nous faut aller. - ---Et où nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit Parisien, -dit Plume-au-Vent.» - -Pendant cet entretien auquel s'est prêté avec son habituelle bonhomie le -docteur Gélin, les matelots de quart se sont approchés lentement des -deux interlocuteurs, et ont fait tous leurs efforts pour en comprendre -les termes. - -Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent silencieux, -se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des -renseignements complémentaires. - -Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, pendant que le -docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de -quart. - -Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces définitions -se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande où -et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut -de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour -séparer les champs, on devrait placer des jalons, des _amers_, en un -mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre -d'erreur. - -Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir la vitesse -du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a -envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, pour -la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de -reconnaître les écueils mouvants. - -Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire -le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des -établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale. - -Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la _Gallia_ n'en -a pas moins filé gaillardement ses huit noeuds à l'heure, et toujours -à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée -constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand -largue sans avoir eu à changer d'amure. - -Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 kilomètres, et -singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de -carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner -plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand -courant polaire et des glaces flottantes. - -S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en dérive, il -est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras contournant -le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin, -pour remonter vers le Nord. - -Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la brume, de -manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à -trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à -peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du -fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait; -le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses voeux. Ayant fait ainsi -toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus -strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son -adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison. - -De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des recherches -les plus actives, il est demeuré introuvable. - -Inquiet d'une disparition au moins singulière, cachant peut-être un -piège ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consulté -patiemment, jour par jour, la liste des navires partis de tous les ports -d'Europe, et indiquant, avec leur destination, le nom de leur capitaine. - -Il n'a rien trouvé se rattachant de près ou de loin à la personnalité de -Pregel ou à une expédition polaire. Du reste il est à supposer que -Pregel se trouvait dans des conditions identiques à celles de son -partenaire. Quelle raison, en effet, de penser qu'il aurait sous la main -un navire tout prêt, tout agencé, avec son équipage, afin de profiter, -l'année précédente, de la saison chaude pour gagner les latitudes -hyperboréennes. - -Il y a là, semble-t-il, une impossibilité matérielle. - -Donc, il paraît certain, avéré, que la _Gallia_ passera la première le -cercle polaire, dont Julianeshaab, située par 60° 44´ de latitude nord, -se trouve seulement à 5° 40´ sud. - -Cette escale, au chef-lieu des établissements danois, a été jugée de -prime abord indispensable et elle a contribué, en majeure partie, à -faire avancer de quinze jours le départ de la _Gallia_. - -En appareillant seulement deux semaines après, d'Ambrieux arrivait -encore bon premier sur les navires baleiniers qui attendent la grande -débâcle, c'est-à-dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et -pénétrer dans les _eaux du Nord_ où se trouvent les cétacés. - -Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traîneaux et des -équipages de chiens pour remonter là où la navigation est devenue -impossible, c'est-à-dire sur cette mer Paléocrystique entrevue par le -capitaine Nares, lors de la mémorable expédition de l'_Alert_ et de la -_Discovery_. - -Partisan absolu des idées de l'Américain Hall, cet intrépide et -malheureux explorateur, qui dort, là-bas, l'éternel sommeil sous la -formidable banquise, le traînage par les chiens lui paraît le seul -possible, le seul pratiquement admissible. - -Les chiens esquimaux sont en effet des auxiliaires incomparables dont le -voyageur arctique ne saurait se passer. - -Durs à la fatigue, d'une sobriété incroyable, insensibles à la -température au point de coucher dans la neige par des froids qui -solidifient le mercure, très vigoureux en outre, ils sont les agents -essentiels de la traction à travers les glaces et les compagnons -indispensables de l'explorateur. - -Réfléchissez un moment aux difficultés inouïes de la traction opérée par -des hommes, au surcroît écrasant de fatigues nécessité par ce labeur -sans trêve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine -infinie, au milieu du chaos sans limites et sous un ciel de fer! - -Pensez aux chutes incessantes, aux immersions fréquentes, aux heurts, -aux glissades nécessitant une recherche constante de l'équilibre. Tenez -compte du froid qui parchemine la peau et mortifie la chair, et surtout -de son action déprimante sur des organismes débilités par deux et -quelquefois trois hivernages, et concluez aussi qu'il importe de -soustraire les hommes à cette manoeuvre de bête de somme, consistant à -pousser les traîneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de -campement. - -Donc il fallait, par l'adjonction d'une trentaine de chiens, compléter -le matériel de l'expédition. Et comme on ne pouvait se les procurer qu'à -Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson séché nécessaire à -leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord après avoir -reconnu le cap Farewell. - - * * * * * - -L'ordre donné par le capitaine de ralentir la marche du navire est on ne -peut plus sage. En effet, à mesure que la _Gallia_, marchant sous petite -vapeur, s'élève au Nord, les glaces deviennent de plus en plus -nombreuses et encombrent la mer. Elle se trouve en outre soudain -enveloppée d'une brume qui va en s'épaississant, au point que du mât de -misaine on distingue à peine le beaupré. - -Les heures se passent au milieu d'inquiétudes que nul ne songe à -dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidité de -son navire, soit rassurant. - -De temps en temps, la goélette heurte quelque masse vagabonde, un choc -sourd retentit et une trépidation la secoue de l'étrave à l'étambot. -Puis l'iceberg glisse en grinçant sur son flanc et l'on passe. - -La nuit vient. Les feux de position sont allumés pour la forme, et le -fanal électrique remplace, à la misaine, le feu blanc habituel des -bateaux à vapeur. - -[Illustration: Le fanal électrique est mis à la misaine.] - -Comme d'Ambrieux est certain de sa direction, on avance toujours. Les -heures s'écoulent et l'aube blanchit à travers les buées impalpables qui -s'interposent comme une plaque de verre dépoli. - -Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a été doublé. Le -chenal ne doit pas être loin. Le sifflet de la machine hurle sans -relâche, les canons à signaux tonnent de cinq en cinq minutes. - -Est-ce une illusion? Il semble qu'on entende briser la vague là-bas, sur -tribord. - -«Stop!» - -L'hélice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que, à bord, le -charivari devient de plus en plus intense. - -Le navire semble immobile, mais, en réalité dérive au Nord. Le capitaine -fait sonder, on ne trouve pas le fond à deux cents brasses. - -«En avant!» - -La _Gallia_ se remet en marche pour un quart d'heure, et, tout à coup, -un hourra joyeux échappe à l'équipage. - -Brusquement, le pan d'ouate se déchire et le soleil apparaît éclairant -la côte ourlée de glaçons déchiquetés, stratifiés, érodés par les -vagues. - -«Stop!... captain... stop!... crie une voix aiguë tout près du navire, -mais au ras de l'eau. - ---Tiens! dit tranquillement l'homme de bossoir, un animau amphibie. - ---Stop!... master captain!... Stop!... - -«Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... reprend la -voix en anglais hyperboréen. - ---Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu.» On lui lance un bout -d'amarre qu'il attrape au vol. - -«Mais... sa péniche?» reprend un matelot, voulant désigner sans doute -le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu'à la ceinture. - -On se dispose à crocher par les deux extrémités la légère embarcation, -mais l'homme, sans lâcher son amarre, crie de son organe glapissant: - -«Hisse là!» - -Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matière inerte et -animée, qui se dédouble, aussitôt à bord, en une sorte de périssoire un -peu moins lourde qu'une valise de main, et un monstre marin, ruisselant -et aussi odorant que l'étal d'une harengère. - -Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit là-bas, un Groenlandais, et pas -plus beau pour cela, du moins d'après notre esthétique européenne. Un -nez de dimensions tellement réduites, que le possesseur de ce rudiment -d'organe peut à peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des -yeux obliques rappelant deux pépins de poire, mais en revanche des joues -en lune, balafrées d'une bouche en tirelire, formant un ensemble où la -plastique n'a rien à voir. Ajoutez une longue crinière aux brins aussi -rigides que la moustache d'un phoque, un soupçon de barbe en balai, et -vous avez le signalement très sincère de maître Hans Igalliko, un des -plus fins lamaneurs de la côte. - -Après avoir secoué, comme un barbet mouillé, l'odorante fourrure en peau -de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familièrement la main -au capitaine qu'il reconnaît entre tous, tant la mâle prestance de M. -d'Ambrieux le désigne de prime abord comme le chef. - -Il absorbe ensuite comme du petit lait un quart de rhum libéralement -versé par le cambusier, puis, aussi à l'aise que chez lui, va -s'installer près de l'homme de barre. - -Le brave garçon connaît, ma foi, admirablement son métier, et la -_Gallia_ ne pouvait trouver un meilleur guide pour pénétrer dans le -canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glacé. - -Grâce à la précision des renseignements qu'il fournit avec une -incroyable surabondance de gestes et de paroles, la goélette pouvait, -après deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite rade, -parfaitement abritée des vents soufflant du large et de la terre. - -«Julianeshaab!» dit le Groenlandais en étendant la main avec un geste de -suprême orgueil. - -Et soudain apparaissent aux yeux des matelots étonnés, une cinquantaine -de misérables cabanes que dominent une petite église et un mât de -pavillon. - -C'est le chef-lieu des établissements danois. - - - - -IV - - Faux dégel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe - culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues à l'heure.--Comment on - coupe une oreille.--Maître à bord.--Le capitaine des - chiens.--Glaces partout.--La gaieté ne se dément pas.--Pilote des - glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du - Nord_.--Le passage septentrional.--Alerte. - - -A mesure que la _Gallia_ s'approchait du continent si énergiquement -dénommé: _Terre de la Désolation_, le froid, tout en devenant assez vif, -était néanmoins très supportable. - -Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à -24° -centigrades, avait marqué -4°, puis -7° et s'y était maintenu. - -Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, surtout à -la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° le jour où la -goélette entra dans le havre de Julianeshaab. - -Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces désagrégées -antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait -hocher la tête aux baleiniers. - -«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades plus -inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement -pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes. - -Pendant quarante-huit heures, la température demeura stationnaire, et -sans transition le thermomètre accusa -10° en l'espace de quatre heures. -La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone -tempérée, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut -instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres. - -S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en -consola bien vite en songeant que cet abaissement de température pouvait -le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans le -port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des -coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique. - -Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais très -utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on -allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire. - -D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus -d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de -mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son -monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il -avait fait confectionner en Norvège. - -La botte groenlandaise est en effet une oeuvre d'art que les -_cordonnières_ du pays savent accommoder d'une façon merveilleuse à la -forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante. - -Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des tendons de -l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une -souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et -à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées, -elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de -façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et -même de bleu. - -Séance tenante les bottières se mirent à l'oeuvre, pendant que leurs -époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes -d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété. - -Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante citoyens, on y -trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre -plus ou moins grand, dans toutes les habitations. - -D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix. - -Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien connu, -depuis que les splendides publications du _Tour du Monde_ ont vulgarisé, -par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, mais -singulièrement trapus et râblés, l'oeil vif, le museau pointu, -l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie -narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en -panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une -longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les -morsures de la bise polaire. - -Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance à la -fatigue. On les verra plus tard à l'oeuvre. - -Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le capitaine -imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les mérites -des concurrents, d'improviser une course en traîneaux. - -Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la -terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette -enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité -d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui donnerait -le vertige à un jockey. - -La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ de neige -qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique. - -Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué d'intérêt, que -la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie, -parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au -coup de fouet qui doit servir de signal. - -Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les maisons. Les -hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que -les bottes multicolores piétinent la neige. - -Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait relâche! - -Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables -Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur -pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable. - -Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots costumés aussi en -ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac. - -Le «colonibestyrere[2]» de Julianeshaab[3] remplit les importantes -fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet -groenlandais en guise de drapeau. - -[Note 2: Le _colonibestyrere_, dont le nom signifie à peu près -_pilote de colonie_, est le gouverneur du district. De Julianeshaab -jusqu'à Upernavik, le dernier point où l'on rencontre encore des -civilisés, on compte dix districts, administrés chacun par leur -colonibestyrere nommé par le gouvernement métropolitain.] - -[Note 3: Le nom de Julianeshaab, signifie: Julie-Espérance. La -triste bourgade, fondée il y a environ cent vingt-cinq ans, reçut ce nom -en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante à ses pauvres -colons d'Amérique.] - -«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter -improvisé. - ---Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour éviter le -choc du départ. - -La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens bondissent, -et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les fourrures -indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes -trépignent et gigotent éperdument. - -Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante cabriole, -et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la -neige. - -«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là!... Pétard!...» - -Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande et... -disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des -chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les -claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier. - -«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage l'hilarité -générale. - -«Pas de bobo! hein! les gars? - ---Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix penaude, -celle de Plume-au-Vent. - ---Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur. - -«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde -au coup dur du départ. - -«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, un coup -de gigot!... - ---Vous y êtes? demande le capitaine. - ---C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après s'être -secoués comme des barbets. - -Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs font entendre -un sifflement strident. - -Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent au milieu -d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri -d'enthousiasme. - -C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi emporté -avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans -cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage -de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu -de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige -soulevée par les pattes des enragés coureurs. - -Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on -peut, par le nez que protège le gros gant fourré. - -Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve empêtré dans son -harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons -donc! - -Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb -on ne sait comment, et repart à fond de train. - -Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société protectrice des -animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on -ajouter: pas d'attelage. - -Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse -déjà, et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns -sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs, -ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse. - -Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen de -coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son -attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait -librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de -chasser à vue un renard ou un lièvre polaire? - -Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, répond à toutes -les exigences. - -Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un mètre et demi -de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de -l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix -centimètres. - -La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, terminée -par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu -habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à -volonté le sang. - -Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la voix du -maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un -claquement. - -S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui -enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils. - -Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une faute -grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où -jaillissent quelques gouttes vermeilles. - -Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses chiens -qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des -signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de -cette adresse proverbiale à manier le fouet. - -«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de fantaisie, la -damnée bête empêche les autres de marcher. - -«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout d'oreille.» - -Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible lanière, la -projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé, -que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du -délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir. - -Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert par les -jappements de ses congénères et se tint pour averti. - -Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement vertigineuse un -espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un -simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front, -devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ. - -Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus! - -Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des -bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun -propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans -chaque attelage. - -Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et -embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la _Gallia_. - -Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits d'ailleurs -par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du -petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard -d'avant. - -Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte plus d'un -instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le -plaisir d'être préposé à leur garde. - -«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un surcroît de -besogne. - ---Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà. - ---Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent -que l'esquimau. - ---Avant quinze jours je veux en avoir fait des chiens savants. - ---Allons! comme tu voudras. - -«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens. - ---Merci de tout mon coeur! et je vous jure, foi de Parisien, que -jamais bêtes n'auront été mieux soignées.» - -Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes -groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens -étaient embarqués, et la _Gallia_, pilotée de nouveau par son lamaneur -indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid. - -L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai. - -En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire -prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la -subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette. -Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires -baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois. - -D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route, -arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au -moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement -son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de -lignite, découverte par la _Discovery_, et à celle trouvée plus loin -encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné -compagnon du lieutenant américain Greely. - -Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les événements -semblèrent légitimer les appréhensions du pilote. - -Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la -navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que -difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès. - -Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes à -la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans -un monde entièrement nouveau. - -Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par bâbord, -glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces, -un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque -sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par -les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance, -toute sombre, sous son panache de fumée, la _Gallia_, dont la présence, -en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence -humaine. - -Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent -en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se -heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent -comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le -petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu -de l'inénarrable tohu-bohu! - -La _Gallia_ navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou -moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil -surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de -feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat -incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent, -les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le -merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant -aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du -péril imminent. - -Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne -sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste -respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les -glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant. - -En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se dément -jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée sous -la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard. - -Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre inconvénient -que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui -est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et -arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la _Gallia_, de remplir sa -fonction de bélier. - -Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment dont il -éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité, -et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route. - -Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment -d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues -de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter. - -Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les -circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble -s'accroître avec elles. - -«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa -chaufferie, encore de la glace! - -«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer! - -«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!» - -Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en colonnes -serrées. - -«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la pointe -menace la vergue... - -«Attention! Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement -vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque. - -[Illustration:--Attention!--interrompit le camarade.] - -C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le départ de -Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais -appellent: «icemaster». - -Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive intelligence -n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup -révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce -qui a trait à la navigation dans les mers arctiques. - -Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît parfaitement les -parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où il -a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à -celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une -fois en qualité de second sur un baleinier. - -Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses -camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa -valeur après un entretien sommaire. - -«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais -penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en -ce moment les yeux doux à des carafes frappées! - -«Et ici!... oh!... là! là!... mince de frigorifique! - -«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand magasin des -degrés au-dessous de zéro. - -«Michel? - ---Après? répond brièvement le Basque. - ---Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, un joli -bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui -tirent la langue sous un Equateur quelconque? - ---Enfoncée, l'idée! - ---Ah! bah,... ça se fait. - ---Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on -coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du -feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au -Mexique... à la Louisiane... à Cayenne... - ---Ça doit coûter cher la livre, hein! - ---Quatre sous! - ---Pétard! Sont-y malins, ces Américains. - -«Michel! - ---Quoi encore? - ---Toi qui la connais dans les coins, la chose des glaces, tu devrais -bien m'expliquer... - ---Pas le temps... faut ouvrir l'oeil. - ---C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles. - -«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi. - -«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous sommes dans -un chenal d'eau libre. - ---Je vois bien... mais, là-bas... par tribord... _le floe_... - ---Tu dis?... - ---Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur place... -là! - -«La goélette devra le contourner... impossible de passer. - ---... Et là-bas... vois donc... à bâbord... - -«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à perte de -vue. - -«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis. - ---C'est un _pack_. - -«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les tempêtes... -entassées... superposées... gelées et réunies par le froid. - -«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui -s'en iront en dérive... - ---Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours! - -«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est -d'un cramoisi! - ---Thermomètre à 20° au-dessous de zéro. - ---Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le -navire flotte encore. - ---Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre. - ---Mais, plus loin? - ---Nous trouverons le _Pack du Milieu_, la grande banquise formant -barrière devant les eaux libres du Nord. - ---Comment passerons-nous? - ---Il y aura débâcle.» - -Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel l'état de -la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il -ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à -désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur -équivalent dans notre langue. - -«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils -ont donné aux choses des noms de chez eux.» - -Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, continue -ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet de -tirer bon profit. - -Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le _Pack du Milieu_, ou -comme il préfère l'appeler, _la banquise_, l'effroi des vaillants -pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de -Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner -l'espace libre des _Eaux du Nord_, contourner vers l'Est la terrible -barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas -intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui, -presque en tout temps, obstrue la baie de Melville. - -Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion -de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième -parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout -que le redoutable pack, appelé aussi: _Glace du Milieu_, s'étend du 76e -au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900 -kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment! - -Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le -chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il -semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants venus -du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables. -Notamment la dérive extraordinaire du _Fox_, le petit vapeur monté en -1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. Le -_Fox_, soudé à la banquise par le travers du cap York, descendit avec -les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle -polaire. - -Le _Pack du Milieu_, ou _banquise_, se forme donc, selon toute évidence, -à l'extrême Nord, par l'agrégation des _floes_ ou champs de glaces -détachés, qui atteignent là-bas des hauteurs énormes, quarante et -cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir -notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à -quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la -banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est profondément -entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit -continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il -s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, et -n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale. - -Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse à quinze -mètres seulement au-dessus du niveau de la mer! - -Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada favori, le -Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois. - -Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa -prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne -s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant -stalactites à chacun des poils de sa barbe. - -L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, s'il n'eût -été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède une -longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi. - - - - -V - - Chute d'une montagne de glace.--Broyé ou submergé.--Un homme à la - mer!--Héroïsme joyeux.--La récompense d'un brave.--Possessions - danoises.--A travers la brume.--Dans le «Nid de Pie».--Regrets d'un - pêcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misère - humaine.--Près de pénétrer dans le _cimetière des navires_. - - -Malgré le froid intense, les matelots, tout chauds encore du soleil -natal, trouvent que cette monotonie, parfois si éclatante et plus -souvent lugubre, est relevée par le charme de la nouveauté. - -Ils ont des étonnements naïfs, des admirations bruyantes, des métaphores -audacieuses à l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement -accidenté qui, bien que formé d'un seul élément, et n'affectant qu'une -seule nuance, ne se ressemble jamais. - -C'est au point que leur vigilance est parfois en défaut, tant ce -féerique décor, sans cesse modifié, surexcite leur curiosité jusqu'à -leur enlever l'appréhension du danger. - -Du reste, ils n'ont pas eu le temps de se familiariser avec la -configuration des icebergs ne montrant, comme on sait, au-dessus des -eaux, que le quart de leur masse entière, et cachant sournoisement, sous -les flots, une base très large, d'autant plus redoutable qu'on en ignore -la forme et les dimensions. - -Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant à une quinzaine de -mètres, et regardé comme inoffensif, eu égard à son éloignement relatif, -heurtera, par un de ses prolongements sous-marins, les oeuvres vives -du navire. - -C'est ce qui se produit au moment où des cris violents interrompirent -l'entretien du Basque et du Parisien. - -Le chenal où s'avançait la _Gallia_ rasait de près un immense glacier -collé aux falaises de la côte, et le courant, assez rapide, en érodait -profondément l'invisible piédestal. - -Il y avait là des ébauches colossales d'une architecture fruste et -tourmentée, où se confondaient, au milieu d'un pêle-mêle inouï, des -piliers déjetés, des croupes de cathédrales, des tours balafrées de -lézardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombés on ne sait -d'où, des pans ruinés, une cité de géants après un tremblement de terre. - -Toutes ces masses, reliées entre elles par le froid, et solidaires comme -si le meilleur ciment les unissait, éprouvaient, par cela même, des -trépidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur -base, en détachait un fragment. - -Des craquements sonores, produits par le travail de désagrégation, -retentissaient sans relâche, précédant, puis accompagnant la chute du -bloc qui s'abîmait dans une pluie diamantée, puis soulevait une vague -qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosités. - -En raison de cette solidarité, l'ébranlement se répercutait sur la -totalité du glacier, produisant des dégringolades incessantes, et un -fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorité en -quelque sorte exaspérée. - -La goélette venait de s'écarter sur bâbord pour éviter l'approche d'un -iceberg colossal, haut de plus de vingt mètres, taillé presque à pic, et -dont la configuration bizarre rappelait celle d'un gigantesque bonnet de -grenadier. - -Le navire allait le laisser à trente mètres environ sur tribord, quand -tout à coup un pan tout entier se détache de la falaise de glace, tombe -dans le chenal, s'enfonce, disparaît, puis émerge, en soulevant une -vague monstrueuse. - -Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaçon -flottant, le fait osciller comme un fétu, et finalement le culbute sens -dessus dessous. - -Cette scène, longue à raconter, n'a pas duré plus de quinze secondes, et -provoqua le cri d'angoisse échappé aux matelots. - -Cependant, le navire n'eût couru aucun péril, sans la présence de -l'iceberg malencontreusement placé par son travers. - -Mais la fatalité permit que, au moment précis où il culbutait sous -l'irrésistible poussée de la lame, la portion immergée heurtât, dans son -mouvement de rotation, la coque... - -La masse de bois gémit et semble près de se désarticuler. Les mâts -oscillent, craquent jusque dans leur emplanture et menacent de venir en -bas. - -Un faux mouvement, une seconde d'hésitation, un de ces incidents qui -déroutent les prévisions humaines, et c'en est fait! - -La _Gallia_ soulevée, puis brusquement jetée sur un de ses bords, va -chavirer sur place. - -Un frisson rapide secoue les plus braves qui se cramponnent -machinalement au premier objet venu, et jettent sur leur chef un regard -angoissé. - -Le capitaine a vu et pressenti le danger. - -Impassible au milieu du cataclysme d'où surgit une effroyable menace -d'anéantissement, il s'écrie d'une voix qui domine le tonnerre des -glaces et le rugissement des flots: - -«Tiens bon, matelots! - -«La barre à bâbord!... toute!...» - -Puis, il met la main sur le télégraphe de la machine, et commande: - -«A toute vapeur!» - -Pour la seconde fois l'organisme de bois et de métal frémit, et une -poussée furieuse le projette d'arrière en avant. - -Pendant un instant bien court et qui paraît affreusement long, chacun -entend la fausse quille racler la glace, et l'hélice tourbillonner à -vide. - -Cela dure huit ou dix secondes à peine, mais quel moment terrible! - -Et brusquement, la _Gallia_ qui, chose à peine croyable, a glissé sur -l'obstacle, comme sur le plan incliné d'un chantier, se trouve soulevée -par l'arrière, pique de l'avant et menace de s'abîmer. - -Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment où la lame s'abat sur le -gaillard d'avant. - -En un clin d'oeil le spardeck se trouve submergé. Les matelots, qui -étreignent les haubans, les étais, et tout ce qui peut leur donner -prise, enflent le dos sous cette formidable douche. Les chiens, par -bonheur attachés solidement, poussent un hurlement lugubre. - -La goélette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse à mesure -que l'eau embarquée s'écoule par les dallots. Le pont est si -parfaitement étanche que pas une goutte n'a pénétré dans l'intérieur. - -La téméraire mais admirable manoeuvre de son capitaine l'a sauvée! - -«Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement un peu -fraîche...» - -Mais un cri lugubre qui terrifie les plus braves interrompt soudain la -plaisanterie de Plume-au-Vent. - -«Un homme à la mer! - ---Paraît qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enragé loustic en -se dépouillant de sa veste fourrée. - -«Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid. - -«L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau. - ---Stop!» - -Pendant que la goélette marche encore sur son erre, un canot est armé. - -La bouée de sauvetage a déjà été lancée à la mer. - -A cinquante mètres, on aperçoit un homme qui se débat convulsivement, -près d'être englouti. - -«Mais il va y rester!... - -«Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le Parisien... -un amateur, quoi! - -«A moi de faire le terre-neuve!» - -Et le voilà, sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, par -principe, une tête superbe, sans paraître songer à ce froid atroce de -20°. - -«Courage! Parisien... courage!...» crient les camarades, pendant que le -vapeur s'éloigne encore, et avant que le canot ait glissé sur ses -palans. - -Et il va, l'intrépide sauveteur, filant comme un poisson sur les flots -glacés, se dressant parfois jusqu'à mi-corps, pour chercher la place où -se débat le malheureux. - -Il l'aperçoit enfin, à une trentaine de mètres, n'ayant plus la force de -se mouvoir, déjà raidi par le froid, et pouvant à peine râler un appel -suprême. - -«Au... secours! - ---Mais il a manqué la bouée, grogne le Parisien. - -«Croche donc la bouée!... cachalot en détresse! - -«Bon le v'là qui coule!» - -En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point où l'autre a -disparu. Il plonge à deux reprises et reparaît enfin, nageant d'une main -et hâlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le -pauvre diable. - -Par bonheur, la bouée a dérivé à portée de sa main. - -Il s'y accroche, à bout de force et d'haleine, mais joyeux toujours, -joyeux par caractère, et plus encore du devoir accompli. - -«Et tu sais, faut pas faire des manières et essayer de me faire boire un -coup... sinon, je recommence à taper, comme tout à l'heure, là-dessous, -chez les phoques.» - -Puis un éclat de rire s'échappe de ses lèvres violacées. - -«Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en reconnaissant -l'homme qu'il vient d'arracher à la mort. - -«Guignard... le bien nommé... vrai!... quelle guigne!... - -«Ohé! du canot!... ohé!... par ici... s. v. p...! dépêchez-vous... je -crois qu'on a oublié le robinet d'eau chaude.» - -L'embarcation, qui volait sur les flots, arrive en ce moment. - -Le Parisien, transi jusqu'aux moelles, claquant des dents, raide comme -un glaçon, mais blaguant quand même, est hissé à bord en même temps que -l'autre, cramponné à la bouée avec l'inconsciente énergie des noyés. - -Le maître, Guénic, est à la barre. - -«Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et chaude -fourrure, entortille-toi là dedans. - ---C'est pas de refus, maître, vu que... ça doit être un déplorable -métier que celui de phoque dans ces parages. - ---Et siffle-moi ça, continue le maître en lui offrant une bouteille -pleine d'un liquide ambré. - -«C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de vitriol... -ça te réchauffera. - -«Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix attendrie, -t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.» - -Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionné à tour de bras, ouvrait -lentement des yeux atones et demeurait incapable de prononcer un mot. - -«Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien après une ample rasade, -sirote aussi une bonne goutte. - -«C'est souverain contre les pâmoisons... - -«Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noyé... rassure-toi -donc... t'es pas encore à point pour faire un figurant à la Morgue.» - -Cinq minutes après, la baleinière accostait la _Gallia_. - -Pendant que le Parisien sautait allégrement sur le pont au milieu des -matelots qui ne lui ménageaient pas leur sympathie, le docteur faisait -transporter Guignard au poste des blessés, puis engageait le sauveteur à -l'y accompagner. - -«Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre permission, -dit-il, je vais aller me faire un brin rissoler devant mon fourneau de -chauffe. - -«Voyez-vous, après une bonne suée, il n'y paraîtra plus. - ---Ma foi, mon garçon, c'est une idée. - -«Cependant, venez me voir quand vous serez réchauffé.» - -Le brave Parisien allait enfiler l'escalier de la machine, quand il se -trouve en présence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles -et lui tend la main. - -Confus de cet honneur et certes bien plus intimidé qu'au moment où il se -précipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main -dans celle de son chef et demeure bouche béante, interloqué. - -«Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et sympathique, au -nom de l'équipage et du mien, merci!...» - -Et le chauffeur, de plus en plus troublé, ne trouvant pas un mot à -répondre, mais tout fier de ce témoignage d'estime, porte la main à son -bonnet, salue militairement et disparaît dans l'écoutille. - -«Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit à part lui le -capitaine en se rendant lui-même à l'infirmerie. - -«Oh! j'arriverai _là-bas_!... je le sens... je le veux.» - -La goélette avait repris sa marche à travers le chenal où les obstacles -semblaient s'accumuler à plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit -dès le début anéantir l'expédition, ou tout au moins porter le deuil -dans l'équipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance. - -Et certes, jamais on n'en a plus besoin en remontant le cercle polaire -qui semble fuir devant l'étrave de la _Gallia_. - -Le passage toujours obstrué par les glaces flottantes se maintenait -libre, c'est-à-dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la -température, tout en restant assez basse, était moins rigoureuse depuis -que le soleil ne disparaissait presque plus à l'horizon. La série des -interminables journées arctiques allait commencer. Tout faisait prévoir -une prochaine désagrégation du colossal amas de glaçons contre lequel on -allait bientôt se heurter. - -Depuis longtemps on avait dépassé le fiord d'Arsuth, où se trouve la -fameuse mine de cryolithe, nommée Iviktutk. Puis, Friedricshaab, -Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde _ville_ de l'inspectorat du -Sud. Une triste bourgade plus froide, plus désolée que Julianeshaab. Le -65° était franchi, mais aussi quelles fatigues écrasantes, pour un -résultat aussi modeste! - -L'implacable brume persistait toujours et s'interposait obstinément -devant le soleil, qui, pendant trois mois, allait rayonner sur le désert -de glaces. - -Et toujours la lutte sans trêve contre les écueils mouvants, aperçus -vaguement à travers l'énervante opacité du brouillard! Les manoeuvres -incessantes qui courbaturaient l'équipage, les arrêts interminables, les -retours précipités, la vapeur instantanément renversée, tout cela pour -arriver à s'élever de quelques minutes! - -Cependant cette brume, en dépit de son opacité, couvre la mer d'une -couche très mince, à ce point que les matelots de vigie dans le -gréement, se trouvent en plein soleil[4]. - -[Note 4: C'est du reste un fait observé fréquemment sur les -paquebots faisant la traversée d'Amérique. Par le travers de -Terre-Neuve, les mâts sortent à moitié du brouillard, pendant que la -partie inférieure du navire demeure invisible.] - -Là-haut, d'incomparables jeux de lumière sur les sommets des icebergs et -des falaises, en bas, une houle de vapeurs humides, tourbillonnant comme -un suaire de gaze, et se résolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un -enduit de givre les hommes et les choses. - -Grâce à cette particularité, le capitaine, toujours alerte comme un -gabier, put prendre des hauteurs astronomiques en se hissant dans le -tonneau fixé au sommet du grand mât et auquel les baleiniers donnent le -nom de _nid-de-pie_. - -C'est ainsi que, le 30 mai, son observation lui donna la certitude que -le cercle polaire était enfin franchi. - -Il y eut à bord une petite fête remplaçant la cérémonie classique et -démodée du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et -de spiritueux et quelques chansons joyeuses où Plume-au-Vent déploya ses -talents de virtuose. - -Puis le soleil, après la vue duquel on soupirait depuis longtemps, -apparut enfin, et pour ne plus disparaître de trois mois. - -Les oiseaux, invisibles jusqu'alors, se montrent en essaims -innombrables, jacassant à tue-tête, familiers d'ailleurs, au point de -venir tourbillonner à travers le gréement du navire. Mouettes, damiers, -pétrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'ébattent en pleine lumière, -piquent des têtes au milieu des eaux vertes, vont s'éplucher sur les -blocs errants, et repartent pour recommencer, indéfiniment. - -Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, éveillés par cette -incandescence qui les met en belle humeur, folâtrent lourdement dans les -eaux libres. On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec -délices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en dérive, et -venir plonger curieusement jusque sous l'étrave du navire. - -[Illustration: On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec -délices.] - -Une ourse même se montra, flanquée de ses deux oursons, humant de loin -les émanations parties du vapeur, inquiète du branle-bas occasionné par -sa présence. - -Le docteur Gélin, grand chasseur, parlait même de lui envoyer une balle -express, alléguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, fût-il polaire. - -Mais le capitaine lui fit observer en souriant que le gibier se trouvait -au moins à mille mètres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall -serait inévitablement perdue. - -«Damnée réfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est victime -d'une illusion d'optique très fréquente là-bas. - -«Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit. - ---Baleine par l'avant! s'écrie le maître d'équipage dont les yeux -luisants aperçoivent une colonne de vapeur chassée par l'évent d'un -cétacé. - ---Une baleine! riposte une voix bien connue. - -«Plus que ça de goujon! - ---Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empêche que ça me -chavire, de ne pas seulement pouvoir lui loger quinze pouces de harpon -entre les côtes. - ---Voyons, maître Guénic, il y a temps pour tout. - -«Que diable feriez-vous d'une pareille sardine? - -«Son huile!... demandez-voir à notre camarade, Monsieur Dumas, dit -Tartarin, ce qu'il en pense pour la cuisine. - -«Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter... - -«Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies? - ---Gamin, va! dit le maître, incapable de tenir son sérieux. - ---C'est p't-ête pour offrir à madame votre épouse une garniture pour son -corset. - ---Oui!... oui!... tu trouves toujours autant de trous que de chevilles, -toi. - -«Mais si t'avais évu celui de pratiquer la grande pêche, tu verrais -voir, comme ça vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce -gabarit!» - -Mais la _Gallia_ n'avait pas de temps à perdre, quelques pressantes que -fussent les occasions. - -Oiseaux, plantigrades et cétacés ne furent point inquiétés. - -Le surlendemain, à huit heures du matin, par trois degrés au-dessous de -zéro, on se trouvait en vue de l'île Disco, dont la pointe est par 69° -11´ de latitude Nord. - -C'est le chef-lieu de l'inspectorat septentrional du Groenland et le -lieu de résidence du second «colonibestyrere» qui séjourne à Godhawn, -situé au Nord de la baie du même nom, défendu contre la haute mer par un -immense éperon granitique dont le prolongement s'étend fort loin. - -La goélette, profitant de l'état du chenal pour l'instant débarrassé des -icebergs, passa au large de l'île, continuant imperturbablement sa route -vers les régions septentrionales. - -Elle reconnut le détroit de Waïgatz, puis le vaste fiord Onemak, barré -en son milieu par l'île Oubekjend; côtoya les gigantesques falaises et -le hardi promontoire découvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet amas -de rochers que domine un cône majestueux de treize cents mètres, le -Kresarsoak des Esquimaux, nommé par l'intrépide navigateur «Hope -Sanderson», du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui être fatal, -alors qu'il courait à l'aventure, sur son petit navire de cinquante -hommes, le _Sunshine_ (clair de soleil). Il trouva par bonheur une large -ouverture conduisant au Nord, et put se réfugier là où se trouve -aujourd'hui la station danoise d'Upernavik. - -La goélette avait mieux à faire que de s'arrêter au mouillage, sinon -dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'élèvent -quelques huttes désolées où végètent les infortunés sujets de Sa Majesté -Danoise. Si Julianeshaab est lugubre et Godhawn atroce, Upernavik est -pire; aussi l'Européen se demande avec un serrement de coeur comment -des êtres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection. -Passons sur la lèpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans -laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanières -transformées en charniers, sur les mangeailles en décomposition dont ils -se gorgent... - -Aussi, le capitaine s'empressa-t-il de laisser sur tribord le chef-lieu, -faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'élever à tout -prix, craignant, non sans raison, d'être serré par la banquise, et de -perdre, comme le fait s'est souvent présenté, une année entière. - -Il est en effet une question urgente, essentielle, que le voyageur à la -recherche des «eaux libres du Nord» ne doit jamais oublier, c'est de se -trouver de bonne heure en présence de la _banquise_ ou _Pack du Milieu_. -Si la saison navigable dure de juin à septembre, l'expérience chèrement -acquise par les baleiniers démontre que le moment le plus favorable pour -gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car, à cette époque, on -peut toujours, en cas d'insuccès partiel, renouveler une ou plusieurs -fois la première tentative, sans courir trop grand risque d'être pris -dans les glaces. On se rappelle, à ce sujet, les échecs éprouvés en 1849 -par l'_Etoile-du-Nord_, parce qu'elle n'atteignit la banquise qu'en -juillet, et en 1857 par le _Fox_ de Mac-Clintock arrivé en août, et -presque aussitôt enserré. - -Une fois à la baie de Melville en temps opportun, le navigateur n'a plus -alors qu'à prendre corps à corps, et résolument, le dernier obstacle, -mais le plus redoutable de tous, car aussitôt ces colonnes d'Hercule -franchies, il vogue enfin dans les eaux libres. - -C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habileté, de vigilance et -d'énergie, car malgré l'énorme supériorité des navires à vapeur sur les -anciens voiliers, la baie de Melville, autrefois la terreur des -baleiniers, ne vaut guère mieux aujourd'hui que sa réputation. - -Encore, comme en font foi les annales de la navigation arctique, -arrive-t-il trop souvent que tous les efforts demeurent inutiles, en -présence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante à -conjurer, notamment quand le vent du Sud souffle avec violence et pousse -les glaçons en dérive sur le pack. Alors, les navires, pressés entre les -deux masses, sont écrasés comme des noix. C'est ainsi que périrent en -quelques minutes, quatorze baleiniers, pendant la campagne de 1819. En -1821, il y en eut onze de broyés, et sept en 1822. Le désastre de 1830 -fut épouvantable. Le 19 juin, le vent se mit à souffler du -Sud-Sud-Ouest, chassa les glaces dans la baie, et serra la flotte -entière contre la banquise. Dans la soirée, la tempête augmenta, et des -masses énormes montèrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une -véritable montagne de glace s'écroula sur les navires et en fracassa -dix-neuf, à ce point que les fragments en étaient méconnaissables. L'un -deux, le _Ratler_, complètement retourné, fut aplati, la quille en -l'air! - -Quelle résistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies de la -nature, un bateau, quelle que soit sa solidité? - -D'Ambrieux, qui connaissait ce douloureux martyrologe des baleiniers, se -préparait pourtant, avec son habituelle sérénité, à affronter la -terrible baie, sans s'émouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle -on la désigne encore à notre époque: _Le Cimetière des Navires_. - - - - -VI - - Dans la passe.--Route barrée.--En avant!--Premier - assaut.--Victoire.--Désespoir d'un Vatel arctique.--Un homme dans - la sauce.--Pas de déjeuner.--Plume-au-Vent voudrait faire baigner - Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.--Les deux - principales routes du Pôle.--Pourquoi la _Gallia_ a pris celle du - détroit de Smith.--Contradictions. - - -Tessuissak, cap Shackleton, le Pouce-du-Diable, un rocher qui ressemble, -si l'on veut, à un pouce, et n'a rien de diabolique; cap Wilcox, -archipel aux Canards, la goélette a reconnu au passage tous ces points -qui jalonnent la voie, depuis Upernavik jusqu'à la baie de Melville. -Elle passe en vue de la Tête-de-Cheval, franchit le 75° de latitude et -se trouve enfin non loin des îles Sabine, en présence du formidable -champ de glace, large de cinq cents kilomètres! - -C'est aujourd'hui 3 juin que la lutte va commencer avec sa terrible -intensité! - -Vers le milieu de l'été, c'est-à-dire pendant la fin de juin et le -courant de juillet, la glace, désagrégée par le soleil, est devenue -friable, comme spongieuse. Elle est «pourrie», selon le mot des -baleiniers. Les _floes_ sont profondément ravinés, couverts de flaques -d'eau et de neige à moitié fondue. Un choc de moyenne intensité suffit -pour les disloquer et les rendre le jouet du courant. Mais, aux premiers -jours de juin, ils sont encore très durs et notablement épais. - -Jusqu'à présent la _Gallia_ ne s'est pas éloignée beaucoup du rivage. -Maintenant il lui faut gagner un peu au large, car les côtes sont -frangées de glaciers inaccessibles, de dimensions colossales, reliés à -la banquise par des prolongements très étendus. - -La goélette, sous son maximum de pression, côtoie latéralement le vaste -champ aux tons bleuâtres, rappelant la nuance effacée de montagnes -entrevues de loin, et cherche une voie qui donne accès vers le Nord. - -Voici enfin, après de longs tâtonnements, une vaste anfractuosité dans -laquelle débouche un chenal d'eau libre, une _passe_, comme disent les -baleiniers. Du haut du nid-de-pie, le capitaine reconnaît, en personne, -la direction et les sinuosités de la passe, et cède bientôt la place à -Michel Elimberri, le pilote des glaces. - -«La barre à bâbord! - -«Machine en avant! - -«La barre droite!» - -La goélette a embouqué le chenal. - -Les matelots, vêtus simplement de la vareuse, qui remplace le vêtement -arctique trop chaud pour une température de -2°, contemplent curieusement -cette navigation sur un fleuve immobile entre deux berges plates, comme -coupées à la scie, et dont la nuance terne fait ressortir avec plus -d'intensité la couleur vert sombre de l'eau. - -Peu à peu la passe, qui d'abord mesurait environ douze cents mètres, se -rétrécit. C'est bientôt une simple rivière, puis un canal à peine large -trois fois comme la coque du navire. - -A chaque instant le Basque, pelotonné dans la barrique, s'écrie, suivant -les circonstances: - -«Bâbord!... tribord!... la barre droite!» - -Et le capitaine répète, d'une voix brève, les commandements au timonier, -attentif au moindre mot. - -«Tribord! capitaine... tribord toute!» hurle bientôt le pilote des -glaces. - ---Pourquoi? demande l'officier. - ---Les _floes_ sont en mouvement... ils chassent l'un sur l'autre... le -chenal se resserre... il va être trop étroit. - -«Il faut virer sur place. - ---Virer!... mais tu vois bien que nous manquons d'espace. - ---Alors, machine en arrière! - ---Jamais! - -«La barre qui bouche le chenal... quelle largeur? - ---Une encâblure. - ---Et après? - ---Les eaux libres. - ---Va bien! - -«Timonier, attention! - -«Gouverne droit! - -«Machine en avant!... à toute vapeur!» - -Soudain, la _Gallia_ pousse un long halètement, et l'hélice tourne avec -rage dans le chenal empli de houle. - -Elle court de plus en plus rapide, son éperon hors de l'eau, comme si -elle cherchait de loin la place où elle va se ruer. - -Chacun s'accroche où il peut, en prévision du choc, et se demande avec -angoisse quelle va être l'issue de cette lutte inégale. - -Bientôt l'obstacle apparaît, fermant la passe qui n'est plus qu'un -cul-de-sac. - -Quelques secondes encore... les secondes angoissées pendant lesquelles -on se sent rouler au bord d'un abîme, puis un heurt brutal accompagné -d'un craquement terrible. - -Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide, l'éclate, la broie, -l'entame en forme de coin, la désarticule... - -La force intelligente va-t-elle triompher d'emblée de la matière inerte? - -Peut-être! Mais, à coup sûr, pas sans une lutte émouvante. - -Brusquement arrêté dans sa course vertigineuse, le vaillant navire, qui -paraît n'être pas seulement ébranlé, glisse par l'avant sur le floe, -comme pour s'y échouer. Mais la glace, incapable de supporter un pareil -poids, fléchit, s'effondre et passe, de bout en bout, par fragments sous -la quille. - -«En arrière!» crie le capitaine. - -La _Gallia_ recule de trois cent cinquante à quatre cents mètres, prend -du champ et se rue de nouveau sur la barricade. - -Le taille-mer pénètre exactement au point qu'il vient d'entamer, puis la -force d'impulsion n'étant pas épuisée, le navire pour la seconde fois -s'élance sur le floe, le fait écrouler sous sa masse, et gagne encore -près de deux longueurs. - -[Illustration: Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide.] - -Les matelots, qui s'échauffent à cette lutte, battent des mains et -trépignent d'enthousiasme. Le moins audacieux d'entre eux ne doute plus -du succès. - -De nouveau retentit le commandement: «En arrière!» bientôt suivi de: -«Machine en avant!» - -Et la _Gallia_ qui, sous la puissante main du capitaine, semble -réellement douée de pensée, court, frappe, bondit, avance, recule, -attaque avec des attitudes de cétacé en fureur, souffle, rugit, et -semble prise de délire à mesure que l'obstacle cède sous ses coups. - -Au loin, la banquise craque et détone sourdement. Les floes voisins sont -agités de trépidations qui se répercutent à la masse totale. Puis, sous -les coups incessants du bélier qui martèle avec une rage toujours -nouvelle cette barre en principe infranchissable, la glace désarticulée -s'écarte enfin à droite et à gauche. - -La voix du pilote basque, dominant du haut de la mâture le ronflement de -la machine et les crépitements des glaçons en dérive, crie avec un -accent de joie indicible: - -«La passe est libre, capitaine! - -«A tribord un peu! - -«La barre droite!... - -«Machine en avant!» - -D'Ambrieux est vainqueur, et de haute main. - -«Bravo! capitaine, dit le docteur enthousiasmé, en lâchant enfin la -manoeuvre à laquelle il est resté cramponné pendant la lutte. - -«Si, comme je n'en doute pas, la _Gallia_ est sans avarie, vous avez là -un fin navire. - ---Je vous l'affirme avant tout examen, mon cher docteur, répond -l'officier dont les yeux vert de mer semblent flamboyer. - -«Pas un boulon n'a sauté, pas une cheville n'a bougé, pas un cordage n'a -fléchi. - -«Quant à la machine, Fritz répond de tout, et je réponds de Fritz. - -«Allons déjeuner.» - -La cloche piquait alors neuf heures. Les deux hommes descendaient au -carré où les repas de l'état-major se prenaient en commun, quand des -clameurs effarées se font entendre. - -A la tonalité retentissante des mots expectorés avec un accent de -terroir tout particulier, on reconnaît une voix provençale, et du bon -cru. - -«Millé Diou dé tron dé l'air... dé tonnerre... dé cent mille -milliasses dé dious!... - -«Zé n'ai plus qu'à mé pendre... Zé suis fiçu... flammbé... -déshônôré... - -«Qu'on mé flannnque à la fôôsse aux lîîonss... qu'on mé donne la cale -sèche...» - -Et un grand gaillard, barbu jusqu'aux yeux, s'élance du panneau en -gesticulant, menaçant d'arracher de ses doigts crispés les touffes -noires qui se tordent à ses joues et à son menton. - -L'irruption de cet homme hagard, tragique, affolé, dont les habits -disparaissent sous un enduit poisseux d'où s'exhale une violente senteur -d'ail et de barigoule, est tellement baroque dans sa dramatique -exubérance, que le docteur ne peut comprimer un fou rire, et que le -capitaine, malgré son habituelle gravité, partage cette hilarité. - -«Eh bien! Dumas, qu'y a-t-il donc? mon garçon, dit-il au désespéré. - ---Capitaine... il y a... qu'il y a que vous allez me faire flanquer -aux fers. - ---Il ne s'agit pas de cela, mais de déjeuner. - ---Eh!... bou Diou!... le dézeuner... c'est zustement la çose... dont -pour laquelle ze devrais me périr. - ---Mais, pourquoi? - ---Capitaine! il n'y a pas de dézeuner pour l'état-major! - ---Bah! et qu'est-il devenu? - ---La sauce, il est dans ma barbe... sur ma vareuse... sur mon -pantalon... voyez!... la sauce, il pleut de mes vêtements... - -«Il y en a partout dans la cuisine... avec les morceaux de boeuf en -dôbe... de poisson... la mayonnaise il est dans le çarbon... les -assiettes, ils se promènent en tessons... ma cuisine, il est comme s'il -y aurait eu tremblement de terre... la pôvre! - -«C'est un fracas, une misère... un tremblement de damnation... - ---Voyons, comment est survenue cette... catastrophe, interrompit enfin -le capitaine qui réussit à endiguer ce torrent de lamentations. - ---Capitaine, quand le navire il s'est lancé sur la glace, mes plats, mes -assiettes, mes casseroles, ils n'étaient pas saisis... - -«Pour lors, la violence du çoc il a tout jeté en pagale dans la cuisine. - -«Tout est cassé, démoli, que c'est un çambardement où un calfat ne se -retrouverait pas! - ---Ce n'est que cela! continue le capitaine en souriant, console-toi, mon -garçon, et va changer de vêtements. - -«Nous déjeunerons avec des conserves sans sauce, et avec non moins -d'appétit. - -«Tu as un quart d'heure pour te nettoyer.» - -Le docteur et le capitaine venaient de descendre au carré, sans -s'arrêter aux protestations du pauvre diable qui se croyait réellement -coupable de négligence, quand maître Plume-au-Vent dont le quart -finissait à la machine, se trouva face à face avec le cuisinier dont le -désespoir était encore houleux. - -«Té vé!... mossieu Dumasse... qu'avez-vous donc? - ---Rienne. - ---... Et comme vous sentez bon la cuisine chic, mossieu Dumasse... - -«Ma parole, vous embaumez comme le soupirail d'un sous-sol de -restaurant. - ---Qué que ça te fait, à toi, mauvais plaisant! - ---Ça me fait et beaucoup, mossieu Dumasse, car je suis très gourmand et -j'aurais en conséquence une proposition à vous faire. - ---Té! faudrait voir, dit le Provençal soupçonneux, flairant peut-être -une mystification. - ---Voici: Le capitaine t'a dit d'aller enlever ta tenue de travail -imbibée d'un décalitre de bonne sauce. - ---Après? - ---Va donc tremper ta défroque dans la marmite de l'équipage... - -«Ce que ça corsera notre bouillon et lui donnera un montant!... - ---Ah! Parisien de malheur!... ze te revaudrai ça en bloc. - ---Tu refuses?... à ton idée, mon vieux Vatel! - ---Coquine de Diou!... tu m'appelles... attends un peu! - ---Vatel!... un défunt grand cuisinier, à ce qu'on dit. - -«C'est décidé: tu refuses la petite friandise aux camarades? - ---Prends garde, mouçeron! - ---Faut pourtant pas laisser perdre ce nanan... - -«Fais-en profiter au moins les chiens. - -«Viens avec moi, et laisse-toi licher par eux... qué régal pour mon -personnel! - -«Tu verras ce coup de faubert, et après, tu seras aussi propre que les -cuivres de l'habitacle. - ---Zut! pour toi et pour tes sales cabots! - ---Mossieu Dumasse, vous n'aimez pas les bêtes et vous avez tort. - -«J'informerai, au retour, la Société protectrice des animaux, et vous -n'aurez pas la médaille. - -«Salut bien, coeur de banquise, de hummock, d'iceberg... - -«Je conterai l'histoire à mes toutous et je les aguicherai après vos -mollets.» - -Mais le cuisinier, furieux de la plaisanterie et des minutes perdues, -vient de s'enfuir en lui montrant le poing. - -En attendant que leur maître-queux ait réparé le désordre de sa -toilette, et improvisé un déjeuner de fortune, le capitaine et le -docteur, encore tout chauds de la lutte engagée contre le _pack_, en -arrivent, par une succession bien naturelle d'idées, à parler de la -route qui doit les conduire au Pôle. - -Tout en partageant absolument les idées de l'officier, le docteur, avec -sa vieille expérience de voyageur au pays des glaces, avait peine à -comprendre une telle hâte. - -«Et l'_autre_! ripostait nerveusement d'Ambrieux, croyez-vous qu'il -attende! - -«Voyez-vous, docteur, je connais la ténacité allemande, et je suis sûr -que mon rival met à profit tous les instants. - ---Sans doute, mais il ne peut pas faire l'impossible, et les obstacles -existent pour lui comme pour vous. - ---C'est positivement pour cela que je veux, dès le début, essayer de le -distancer, pour arriver à le battre, non pas d'une quantité -dérisoire... de quelques minutes... d'un quart de degré... mais haut la -main, en beau joueur! - ---Si, par hasard, en sa qualité d'Allemand, il avait pris l'autre voie, -celle qu'a si longtemps recommandée l'école dont feu Peterman était le -grand inspirateur? - ---Ce serait un bonheur pour nous, car il irait à un échec certain. - ---Le croyez-vous? - ---Autant qu'il est possible de s'en rapporter aux résultats obtenus par -cent années d'une expérience chèrement acquise. - -«Moi aussi j'avais devant moi deux routes,--je parle des mieux -connues--celle entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble, appelée route -du Spitzberg, et celle du détroit de Smith, à l'extrémité de la mer de -Baffin. - -«J'ai consciencieusement étudié tout ce qui a été écrit sur la matière, -et sans hésiter, j'ai choisi la seconde voie, celle que nous suivons. - -«Voici pourquoi: c'est que depuis 1595, depuis Barentz, toutes les -expéditions qui ont tenté de s'élever par la première, et elles sont -nombreuses, ont été sans exception refoulées par les masses de glaces -polaires dérivant constamment au Sud. - -«A ce point que pas une seule n'a pu dépasser 80°. - ---C'est parfaitement exact, car dans les années les plus favorables, -c'est à peine si l'on a pu gagner cent milles au Nord. - ---Donc, en dépit de l'engouement des géographes et des voyageurs -allemands, dont mon patriotisme ne m'empêche pas de proclamer les -mérites, cette route, à mon avis, doit être abandonnée. - -«D'autant plus qu'elle ne laisse aucun espoir d'explorer une aire -étendue, et que, en toutes circonstances, les découvertes accessoires en -géologie, en botanique, en ethnologie, en géodésie ne sauraient être -opérées. - -«Voyez-vous, docteur, les faits sont là! - -«Pensez donc que depuis cent vingt ans, les Russes, les Suédois, les -Hollandais et les Anglais se sont heurtés constamment à une difficulté -matérielle ne laissant pour ainsi dire aucun espoir. - -«Jugez-en plutôt. - -«En 1764, Vassili Tchitchakoff est brutalement arrêté par les glaces par -80° 26´. En 1773, les Anglais Phipps et Lutwidge, ayant à bord un -volontaire qui devint notre ennemi acharné, Nelson, atteignirent 80° -30´. Puis, ce fut Buchan qui en 1818 arrive à 80°... Clavering et -Sabine, immobilisés comme Phipps et Lutwidge à 80° 30´... Parry, -incapable, en 1829, de dépasser 79° 33´. - -«Exceptionnellement, les Suédois atteignent en 1868 la latitude 81° 42´. -Mais cette même année, l'Allemand Karl Koldeway, commandant la -_Germania_, s'arrête à 81° 5´, et en 1870 est pris dans les glaces par -77° 1´. - -«Vous citerai-je enfin Leigh-Smith arrivant en 1871 à 81° 24´, alors que -Scoresby, en 1806, montait à 81° 30´? Et l'échec du lieutenant suédois -Palander... et celui plus récent de Leigh-Smith, qui par trois fois -lutte en désespéré pour revenir vaincu?... Et cette terrible campagne du -_Tégetthoff_ commandé par des hommes comme le capitaine autrichien -Weyprecht et l'intrépide lieutenant Payer! Un désastre, docteur... un -désastre qui se termine par la perte du navire, sans autre résultat que -de pouvoir dresser un cairn par 79° 61´. - -«Donc, impossibilité reconnue, du moins jusqu'à présent, de s'élever -plus haut que les Suédois en 1871. - ---Cet historique est singulièrement éloquent, répond le docteur, et je -comprends que vous n'ayez pas hésité... - ---A choisir l'autre voie. - -«Par le détroit de Smith, on a du moins la presque assurance d'atteindre -les _Eaux du Nord_, impitoyablement barrées du côté du Spitzberg. - -«C'est là un immense avantage, puisqu'on peut toujours ainsi s'élever de -plusieurs degrés au Nord. - -«Je ne vous ferai pas l'énumération des expéditions polaires entreprises -de ce côté. - -«Nous aurons occasion d'en parler au fur et à mesure que nous -avancerons. - -«Je vous dirai seulement comment je compte procéder, sauf modifications, -suivant les exigences du moment. - -«Vous savez que l'Eau du Nord s'étend, depuis la baie de Pond sur la -côte occidentale, et s'en va vers le Nord-Ouest jusqu'au cap York. - ---Parfaitement, capitaine, et les variations de ces eaux libres sont -insignifiantes. - ---Vous savez également qu'il y a, pour atteindre l'Eau du Nord, trois -routes à travers la _Glace du Milieu_ qui la borde au Midi. - -«La première est celle que les baleiniers ont appelée le _Passage du -Nord_. Il longe la côte du Groenland, et c'est, dit-on, le plus sûr. - -«La seconde passe se trouve au centre de la baie, dans la masse en -dérive. On l'appelle pour cette raison le _Passage du Milieu_. On ne -doit le tenter que plus tard, quand on peut raisonnablement croire que -les glaces de la baie de Melville sont brisées. La troisième enfin, -appelée _Passage du Sud_, est le long de la côte Ouest de la baie de -Baffin. On ne peut la franchir que plus tard encore, vers la fin de -l'été, ou quand les vents du Sud ont longtemps soufflé. - -«Puisque le _Passage du Nord_ est plus sûr, je l'ai choisi, bien qu'il -semble plus long, pour des voiliers s'entend. - -«Chose indifférente pour nous qui montons un vapeur. - -«Il fallait, autrefois, vingt-cinq jours pour franchir la baie de -Melville, ce que fit le premier, en 1616, le vieux Baffin dans un rafiot -de cinquante-cinq tonneaux. - -«En 1874, la flotte à vapeur des baleiniers anglais mit deux jours. - -«Comme la saison est peu avancée, peut-être serons-nous plus longtemps. - -«Peu importe, d'ailleurs... l'essentiel est de passer, et nous -passerons!... dussé-je user sur les packs l'éperon d'acier de la -_Gallia_. - ---Parbleu! répond le docteur qui, depuis la première attaque, ne doute -plus de rien. - ---Du reste, continue le capitaine, les glaces de la baie de Melville -sont moins redoutables que je ne le croyais. - -«Elles sont également plus légères que celles du Spitzberg où elles -atteignent jusqu'à sept ou huit mètres d'épaisseur. - -«Elles n'ont guère ici que deux mètres... Ce qui d'ailleurs suffit à -mon ambition. - ---Mais, capitaine, il me vient une idée, à propos du _grand Pack_ du -Spitzberg qui empêche les explorateurs de dépasser 80°. - ---Dites, mon cher docteur. - ---La route que nous suivons est la meilleure, je n'en disconviens pas; -et pourtant, depuis près de soixante ans, malgré les plus vaillants -efforts, on n'a même pas réussi à gagner un degré, c'est-à-dire, depuis -Edouard Parry qui fut contraint de s'arrêter par 82° 45´. - ---Sans doute; mais du moins les navires peuvent s'avancer beaucoup plus -loin, comme le _Polaris_ de l'Américain Hall qui, en 1871, put hiverner -par 82° 16´, en un point que nul autre bâtiment n'avait jamais atteint. - -«On est en droit de se demander jusqu'où fût allé, en traîneau, un homme -de la trempe de Hall, quand la pusillanimité de son équipage et de son -second Sydney Buddington le forcèrent à rétrograder. - -«La voie du Nord n'était-elle pas ouverte aux traîneaux dont Hall -appréciait si vivement les services? - -«Voyez-vous, docteur, il est essentiel d'hiverner le plus loin possible -dans la direction du Pôle, comme le comprit si bien sir Georges Nares -qui put amener son navire, l'_Alert_ en face le cap Sheridan, et 8´ plus -loin que Hall conduisit le _Polaris_, c'est-à-dire par 82° 24´. - -«De cette latitude élevée, le second du capitaine G. Nares, l'intrépide -lieutenant Markham, put piquer en traîneau droit au Nord et arriver, le -12 mai 1876, après une marche terrible de trente-neuf jours, à 83° 20´, -là où jamais voyageur n'avait posé le pied. - -«C'est ce qu'avait également senti le lieutenant américain Greely dont -l'expédition, si féconde en résultats de toute sorte, fut -malheureusement frappée de revers affreux. - -«N'ayant pas de navire à lui, Greely se fit conduire avec ses hommes et -son matériel, par le vapeur _Proteus_, jusqu'à la baie de la -_Discovery_, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage du second navire de -sir Georges Nares. - -«Puis Greely, s'installa bravement avec son personnel par 81° 44´ -pendant que le _Proteus_ retournait en Amérique avec promesse de -revenir, au bout de trois ans, chercher l'expédition. - -«S'étant ainsi condamné à un exil volontaire de trente-six mois, le -vaillant officier fit bâtir Fort Conger, pour les besoins de -l'hivernage, et attendit patiemment la saison de 1881 pour commencer les -explorations. - -«Secondé par des hommes admirables, votre collègue, notre infortuné -compatriote, le docteur Pavy, et surtout l'héroïque lieutenant Lockwood, -et des sous-officiers de son régiment, le _Signal-Corps_, on peut dire -qu'il accomplit des merveilles. - -«C'est ainsi, notamment, que Lockwood put arriver, en traîneau, jusqu'à -83° 23´, dépassant de 3´ le lieutenant Markham, en enlevant aux Anglais -une victoire si chèrement conquise sur tous leurs devanciers. - -«Par malheur, Lockwood, qui n'était pas à bout de vivres et moins encore -d'énergie, fut arrêté par les eaux libres. - -«Là, où sir Georges Nares avait trouvé les blocs informes et monstrueux, -s'étendant à perte de vue sur les flots invisibles d'une mer qu'il -croyait à jamais emprisonnée, au point qu'il lui donna le nom d'océan -Paléocrystique, Lockwood rencontra des passes navigables... et il -n'avait que son traîneau! - -«Qui peut prévoir jusqu'où il se fût avancé, s'il eût seulement disposé -d'un misérable canot groenlandais! - ---Il est évident qu'une pareille contradiction donne fort à penser. - -«Cette région mystérieuse est véritablement féconde en surprises. - -«On ne peut en effet taxer de légèreté un observateur aussi expérimenté, -aussi consciencieux que le commodore anglais... - -«Il a réellement constaté la présence de glaces dont la structure, le -volume, la contexture indiquaient une formation très ancienne... il a -cru de bonne foi qu'elles étaient là depuis des siècles, et supposé, -selon toute vraisemblance, qu'elles y resteraient indéfiniment... - ---Et six ans après, elles n'existaient plus! - ---De telle façon que Markham et Lockwood sont immobilisés presque au -même point, le premier par d'infranchissables _hummocks_, alors qu'il -espérait trouver les eaux libres, le second par ces mêmes eaux libres, -alors que, confiant dans l'affirmation de sir Georges Nares, il croyait -continuer son voyage sur le champ de glace! - ---Que comptez-vous faire? - ---Ce double échec renferme un enseignement que je n'oublierai pas. - -«J'aviserai en temps opportun, et je m'arrangerai, vous pouvez m'en -croire, de façon à passer là où l'Anglais et l'Américain ont dû -rétrograder. - -«Vous verrez cela, docteur, ou la glace polaire sera mon tombeau.» - - - - -VII - - La goélette arrêtée par les glaces.--Une idée du - capitaine.--Beaucoup d'efforts et un peu de dynamite.--Formidable - explosion.--Voie libre.--Est-ce un homme, est-ce un ours?--Trois - ours et un homme.--Poursuite.--Manqué!--Où le docteur trouve son - maître et n'est pas jaloux.--Les exploits d'un cuisinier.--Digne de - son illustre homonyme le grand Tartarin.--Montagne de viande - fraîche. - - -«Sapristi! la baie de Melville se défend. - ---Sûr, qu'elle se défend, monsieur le docteur, opine gravement le maître -d'équipage. - ---Ma parole! nous sommes bloqués. - ---Faudrait voir. - ---Cela me semble vu... tout à fait vu. - -«Depuis vingt-quatre heures le froid a repris brusquement, les chenaux -sont refermés, les floes sont soudés les uns aux autres et pas moyen de -les attaquer à coups d'éperon, puisque la goélette, immobile comme une -bouée, ne peut ni avancer ni reculer.» - -Le vieux baleinier, toujours très calme se hausse au-dessus de la lisse, -regarde au loin le morne champ de glace, la main en avant, au-dessus des -sourcils, et semble humer l'air comme un chien de chasse. - -«Eh bien! maître Guénic, interrompt le docteur agacé de ce long silence. - ---Dame! monsieur le docteur, cela fait vingt-quatre heures de perdues, -et c'est tant pis pour le capitaine, vu qu'il est pressé. - ---Voilà tout ce que vous trouvez à dire? - ---C'est-y la peine de se déralinguer la fressure pour une chose que ni -vent, ni marée, ni vapeur, ni soleil ne peuvent empêcher. - -«Le capitaine a voulu passer un peu trop tôt, c'est vrai. - -«Mais, il est le maître. - -«D'ailleurs, y avait chance. - ---Et maintenant? - ---Y a toujours chance. - -«Quelques heures de vent du sud, un peu de soleil, et tout ce mauvais -pavage s'en ira en dérive. - ---Et s'il n'y a ni vent du sud, ni soleil? - ---M'est avis que faudra patienter. - -«A moins que le capitaine n'ait une idée. - -«Il est le capitaine. - ---Mon brave Guénic vous êtes exaspérant, avec votre sang-froid. - ---Vous savez bien, monsieur le docteur, que le sang-froid, c'est la -vertu du marin, vous qu'êtes un fin matelot de la flotte de Terre-Neuve. - ---Mais, à Terre-Neuve, il s'agit simplement de pièces de cent sous -représentées par des morues. - -«Peu importe d'arriver un peu plus tôt, un peu plus tard... le -chargement se complète toujours. - -«Tandis qu'ici, nous luttons pour la gloire... l'honneur du pavillon -est en jeu. - -«Une semaine de retard peut amener une catastrophe irréparable. - ---Euh!... moi et les autres, nous sommes prêts à risquer nos os pour les -couleurs. - -«Mais, voyez-vous, la glace est toujours la glace. - ---Vous voulez dire qu'elle existe pour nous comme pour notre concurrent. - -«Et s'il trouve une passe libre, lui! - ---Ça ne me paraît guère possible. - -«Et puis, ce n'est jamais qu'un Allemand, et le capitaine doit avoir son -idée. - -«Voilà! - -«... Tiens!... pas possible!... - -«Ah! malheur! - ---Qu'y a-t-il encore, bon Dieu! - ---Causons bas, monsieur le docteur. - -«Y a que nous dérivons. - ---Ah!... Nous avançons en arrière! - -«Eh bien! c'est du propre! - -«Je cours, avertir le capitaine. - ---Pas besoin, allez! - -«Sûr qu'y sait la chose, et qu'il a son idée. - ---Tu as raison, mon vieux Guénic, interrompt une voix bien connue et je -vais la mettre, sans tarder, à exécution. - ---Je m'en doutais bien, allez, capitaine, dit avec une déférence -affectueuse le maître en chavirant lestement, par-dessus bord, le paquet -de tabac dont il exprime le jus avec sensualité. - ---Quant à vous, docteur, répond l'officier, je vais vous faire assister -à un feu d'artifice comme vous n'en avez jamais vu. - -«Une brute d'obstacle matériel m'arrêterait!... - -«Sangdieu! Je ne serais plus moi! - -«Allons, Guénic, en haut le monde, et leste!» - -Le maître porte aussitôt à ses lèvres son sifflet d'argent, en tire des -sons aigus, fignolés de trilles et de roulades qui font accourir au pied -du mât de misaine l'équipage tout entier. - -«Le charpentier! dit brièvement le capitaine. - ---Présent! répond Jean Itourria le second Basque, compatriote du pilote -des glaces. - ---Descends avec quatre hommes au magasin et apporte douze tarières... -les plus grandes. - -«C'est compris? - ---Oui, capitaine. - ---Guénic, un falot. - ---Oui, capitaine. - ---Va m'attendre au panneau de la soute aux poudres et emmène avec toi -l'armurier, Castelnau, et ton matelot Le Guern. - ---Oui, capitaine.» - -L'officier rentre dans son appartement et revient presque aussitôt -portant une clef, celle de la soute probablement. - -Tous quatre enfilent l'escalier de l'arrière, s'arrêtent devant une -petite porte que le capitaine ouvre lestement, et pénètrent dans un -réduit assez vaste, où sont rangées symétriquement une infinité de -caisses fermées avec des boulons. - -Le capitaine en choisit deux marqués d'un D majuscule, les fait enlever -aux matelots et ajouta: - -«Portez cela sur le pont et en douceur, garçons.» - -Par les soins du charpentier, les tarières sont déjà rangées au pied du -mât. - -Avec une clef anglaise, l'armurier déboulonne les caisses qui -apparaissent doublées de cuivre à l'intérieur, avec une lame obturatrice -en caoutchouc entre le couvercle et les bords. - -Chacune renferme une centaine de cylindres en gros papier verni, longs -de vingt-cinq centimètres et portant à peu près cinq centimètres de -diamètre. Puis, une fine cordelette noirâtre lovée sur elle-même, comme -un brin de filin, et une petite boîte contenant des étoupilles analogues -à celles dont se servent les artilleurs. - -C'est tout. - -Le capitaine ajoute, s'adressant à l'armurier: - -«Ces cartouches renferment chacune cent cinquante grammes de dynamite. - -«La charge est suffisante pour briser la glace dont l'épaisseur ne -dépasse pas deux mètres. - ---Certainement, capitaine. - -«Les carriers de la forêt de Fontainebleau font éclater, avec des -cartouches de même dimension, des blocs de grès non moins épais. - ---Et tu sais la manière de les mettre en état de faire explosion. - ---Oui, capitaine. - -«Comme la dynamite ne produit son effet détonant que si elle est -enflammée par une étoupille, il suffit de percer, dans le sens de la -longueur, la cartouche avec un poinçon, et de glisser dans le trou -l'étoupille munie d'un bout de cordon Bickford. - ---Bien! - -«Tu sais également charger un trou de mine. - ---Oui, capitaine. - -«Les fragments de glace pilée amenés par les tarières, fourniront -d'excellents matériaux. - -«Il est très facile, d'autre part, de calculer la longueur que doit -avoir le cordon Bickford pour provoquer l'explosion dans un temps plus -ou moins long, et à volonté. - ---A merveille! - -«Et maintenant, que chacun se tienne paré pour m'accompagner. - -«Guénic, fais descendre sur la glace les outils et les deux caisses. - -Le capitaine se rendit à la machine et appela Fritz Hermann, le maître -mécanicien. - ---Fritz, lui dit-il, tu vas chauffer et atteindre le maximum de -pression. - -«Tu as trois heures pour cela. - -«J'ai besoin de tout le monde, tu garderas avec toi un seul chauffeur. - ---Bien, capitaine! je serai paré dans trois heures.» - -D'Ambrieux remonta sur le pont, donna l'ordre au second de rester à bord -avec un timonier, puis commanda: - -«Tout le monde sur la glace! - -«Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, docteur?» - -Puis, il descendit le dernier, prit la tête de la petite troupe composée -de quatorze hommes portant, les uns les tarières, les autres les caisses -de cartouches et se mit en marche vers le nord en comptant ses pas. - -Quand il eut ainsi parcouru mille mètres il s'arrêta et dit aux marins: - -«Espacez-vous de dix en dix mètres, dans la direction du navire, et -creusez dans la glace chacun un trou avec votre tarière. - -«Ne dépassez pas en profondeur cinquante centimètres. - -«Et du leste, garçons! car le temps presse; il y aura double ration une -fois la besogne terminée.» - -Sans plus tarder, les matelots s'alignent au pas gymnastique et -attaquent l'énorme couche de glace avec tant d'adresse et de vigueur -qu'en douze minutes, montre en main, les dix trous sont creusés à la -profondeur voulue. - -«A ton tour, dit le capitaine à l'armurier qui, pendant ce temps, a -garni d'étoupilles un certain nombre de cartouches. - ---Je vous prierai, capitaine, de m'indiquer combien de temps doit -s'écouler entre l'inflammation de la mèche et l'explosion? - ---Une demi-heure. - ---Alors, il faut une brasse de cordon, répond l'armurier, en déroulant -la petite ficelle noirâtre.» - -Puis il la tronçonne en longueurs égales, pendant que le capitaine -s'entretient à voix basse avec Guénic. - ---C'est compris, n'est-ce pas? - ---Compris, oui, capitaine. - -«C'est égal, vous avez là une crâne idée, termine le maître avec la -respectueuse familiarité des vieux serviteurs.» - -Castelnau ayant ainsi fractionné le cordon Bickford, introduit dans le -premier trou une cartouche, le remplit avec de la glace pulvérisée par -la tarière, la tasse du pied et allonge le même cordon qui apparaît, -comme un morceau de fil téléphonique. - -«C'est très bien, observe le capitaine satisfait, tu n'as plus qu'à -continuer.» - -Le forage est poussé activement, mais, au lieu d'opérer en suivant la -direction occupée par les dix premiers trous de mine s'étendant sur une -longueur de cent mètres, les matelots se sont portés à dix mètres sur la -gauche. - -Puis, une nouvelle ligne de cent mètres étant ainsi minée, ils -reviennent sur la droite, dans le prolongement de la première. - -On comprend sans peine le but de cette disposition intelligente. - -D'Ambrieux ne voulant rien laisser au hasard, s'est dit avec raison, que -l'explosion d'une série de pétards exposés sur une seule ligne pourrait -disloquer un espace insuffisant. - -Aussi a-t-il pris soin de l'interrompre tous les cent mètres et de la -doubler, en quelque sorte, en lui donnant la disposition d'un créneau. - -Il est à supposer que tout en économisant la main-d'oeuvre et la -substance explosive, il aura le même résultat que si les deux lignes -étaient continues dans toute leur étendue. - -Cependant le travail poussé avec une énergie fiévreuse touche à sa fin. - -Les derniers trous de mine, par conséquent les plus rapprochés du -navire, sont chargés. - -La _Gallia_, immobile comme dans un dock et flottant toujours, halète -sur place et dégage d'énormes tourbillons de fumée noire. Le sifflet de -la machine pousse un hurlement prolongé, Fritz est prêt. - -Le capitaine envoie chercher à bord un long bout d'amarre goudronnée, le -fait couper en dix morceaux. Chaque matelot reçoit un de ces morceaux, -l'enflamme, et va se placer à chacune des sections de la ligne -représentant un groupe de dix trous de mine répartis sur une longueur de -cent mètres. - -Le second, attentif à cette évolution, constate que tout le monde est à -son poste et transmet un ordre au mécanicien par le télégraphe de la -machine. - -Pour la seconde fois, le sifflet se met à mugir. Les hommes, disséminés -sur la glace, prévenus par ce signal, allument, avec un ensemble -parfait, et tout en courant, chacun dix bouts de cordon. - -Dix minutes après, les plus éloignés ont rallié le navire agité de -sourdes trépidations. - -Puis, tous ces braves matelots un peu essoufflés de cette course -succédant à un travail auquel ils ne sont pas habitués, savourent le -nectar versé par M. Dumas, et comptent les minutes. - -Bien que nul ne doute parmi eux du succès, ils sont anxieux, énervés. Les -loustics eux-mêmes ne songent guère à plaisanter. On sent, du reste, -qu'en pareil moment, une facétie raterait comme un pétard mouillé. - -Un quart d'heure s'écoule, et l'on n'entend d'autre bruit que celui de -la vapeur fusant sous les soupapes. - -On compte presque les secondes! et quinze paires d'yeux rivés sur la -surface bleuâtre s'hypnotisent dans une fixité inquiète. - -Soudain, à un kilomètre de la _Gallia_, surgit un long jet de vapeur -blanchâtre qui s'élève à plus de dix mètres, et brusquement s'arrondit -en coupole au sommet. Bien avant que le bruit de la détonation soit -parvenu à la goélette, un second faisceau de fumée jaillit de la lourde -carapace qui recouvre les eaux, puis un troisième, et tout à coup, -l'explosion simultanée de toutes les mines. - -Un coup sourd, étouffé, pas très intense retentit avec un tel ensemble, -que l'on dirait un feu de peloton exécuté par des soldats d'élite. - -Puis, sous le nuage qui flotte à cinq ou six mètres, on perçoit -l'irrésistible poussée de débris informes, arrachés, broyés, effondrés. -Tout craque, tout gémit, tout se disloque aussi loin que la vue peut -s'étendre. Des pans entiers, soulevés par une de leurs extrémités, se -dressent à pic, oscillent et retombent au milieu de cascades qui -roulent, grossissent, et accourent vers le navire. - -Encore une fois vainqueurs de l'inerte résistance des forces de la -nature, les matelots poussent un long cri d'enthousiasme auquel succède -un ronflement bien connu. - -Au commandement du chef, l'hélice, captive depuis plus de trente-six -heures, se met à tourbillonner avec rage, et la _Gallia_, mettant le cap -sur la déchirure, s'élance au milieu des eaux libres, balayant comme des -fétus, sous sa puissante étrave, les glaçons en dérive. - -Très fiers de leur exploit, heureux de cette victoire sur la banquise, -l'ennemi qu'ils détestaient déjà, les marins n'en peuvent croire leurs -yeux, à mesure qu'ils avancent, tant le spectacle de cette destruction -est complet, effrayant. - -Eh quoi! un semblable anéantissement est l'oeuvre de trente livres de -dynamite! - -Mais ce n'est pas tout. Le capitaine comptait sur une passe de dix ou -douze mètres; et par endroits, elle en mesure cinquante. En outre, ce -choc effroyable, cette poussée qui, à l'inverse de celle produite par la -poudre, s'opère de haut en bas, s'est fait sentir on ne sait à quelle -profondeur. - -La preuve, c'est qu'on aperçoit, à droite et à gauche, des phoques -assommés, foudroyés, immobiles, le ventre en l'air, avec une infinité de -poissons de toute grosseur, de toute espèce. - -Ne craignant plus d'être emprisonnés, confiant d'ailleurs dans les -ressources de son arsenal, le capitaine ordonne de stopper un moment, -afin de faire hisser à bord quelques-unes des victimes, et procurer à -ses hommes des vivres frais. - -Dix minutes suffisent à une pêche réellement miraculeuse, puis la -goélette reprend son envolée vers les eaux libres, et accompagnée des -craquements retentissant de la glace disloquée jusqu'à une distance -qu'on ne peut apprécier. - -C'est au point que, le choc se répercutant ainsi de proche en proche, on -voit parfois les glaciers de la côte osciller, puis s'effondrer et -détacher d'immenses glaçons qui se mettent à dériver en tournoyant. - -Déjà le chenal improvisé par la seule volonté de l'intrépide officier -était franchi. Quelques heures encore de navigation sans entraves, et la -baie de Melville serait traversée. - -Le capitaine allait donner l'ordre d'obliquer un peu à l'ouest, quand -les gestes et les cris d'un petit groupe de matelots debout à l'avant, -attirèrent son attention. - -«Je te dis que c'est un ours. - ---Je t'assure que c'est un homme. - ---Peuh! dans ce pays cite! répliqua un organe bas-normand, ils sont -habillés pareil au même. - ---Mais, il y en a trois, d'ours... un gros et deux petits. - -«Preuve qu'y sont blancs... autant dire jaune-soufre. - ---Et que l'homme est marron. - ---Et qu'y s'ensauve comme un quéqu'un qu'aurait le feu quelque part. - ---Sûr qu'y vont lui manger ses aloyaux! - ---Il n'a qu'à les faire monter à l'arbre, s'écrie Plume-au-Vent. - ---Tu blagues, toi, Parisien! reprend le Normand, t'as pourtant un bon -coeur, à preuve que t'as évu celui de me retirer de la grand'tasse, là -ousque je buvais mon dernier coup. - ---Parlons pas de ça, Guignard... d'abord t'es mon matelot. - ---Eh!... eh!... s'écrient les marins, pas bête, l'homme! - -«Y jette à l'ours son suroît en fourrure. - ---... Pour gagner du temps! - ---Et l'ours batifole avec le paletot. - ---Oui, mais ça ne va pas durer longtemps.» - -Le fugitif--c'est bien réellement un homme auquel donne la chasse un -ours blanc monstrueux--détale à fond de train, en semant sur la glace -quelques pièces de son habillement. - -Mais le féroce plantigrade, talonné par la faim, ne se laisse plus -prendre à cette ruse. Il galope avec cette allure si lourde en -apparence, mais tellement rapide en fait, qu'elle peut égaler la vitesse -d'un cheval. - -L'homme auquel une terreur bien légitime semble donner des ailes, -s'approche visiblement du navire. Mais il se trouve encore éloigné de -quatre cents mètres, et l'ours gagne de plus en plus. - ---Il faut à tout prix sauver ce malheureux, dit le capitaine. - ---Stop! - -«Parez la baleinière! - -«Cinq hommes de bonne volonté!» - -Le docteur et le lieutenant sont accourus, armés chacun d'une carabine à -deux coups. - -Les matelots se présentent en groupe, réclamant tous le périlleux -honneur de combattre le monstre. - -Un cri d'horreur échappe aux moins impressionnables. Le fugitif a -glissé, puis s'est abattu lourdement. L'ours n'est plus qu'à deux pas de -lui. - -Un coup de feu retentit, et la balle frappant à un mètre de l'animal, -fait voler un éclat de glace. - -L'ours, un moment effrayé par le choc et le sifflement du projectile, -s'arrête et regarde avec inquiétude le navire. - -Ce répit, si court qu'il soit, permet à l'homme de se relever et de -reprendre sa course, mais en zigzag. - -Un second coup de feu se fait entendre, mais sans plus de résultat. - -«Maladroit!» s'écrie le docteur tout dépité, en glissant deux cartouches -métalliques dans le tonnerre de son arme encore fumante. - -Le lieutenant fait feu à son tour et manque la bête qui semble -invulnérable. - -«Cent francs à qui l'abat,» dit le capitaine. - -Castelnau arrivait portant de chaque main une carabine toute chargée. - -Dumas le cuisinier, son tablier blanc relevé d'un bord, en triangle, -comme un foc, l'arrête au passage. - -«Donne-moi ça, petit, dit-il à l'armurier, et je veux toute ma vie -manger de la cuisine au beurre si je ne gagne pas la prime.» - -Avec une aisance parfaite, il saisit une carabine, la porte à l'épaule, -met en joue et s'adressant au docteur avec sa familiarité provençale: - -«Trois cents mètres... plein guidon, n'est-ce pas monsieur le dôtur? - ---Plein guidon! et tâchez de faire mieux que moi. - ---Eh!... zou!» - -Il ajuste trois secondes à peine et presse doucement la détente. - -Paf!... pîîî... îcth!... il semble qu'on suive le sillage de la -balle qui s'éloigne en sifflant. - -Et soudain, l'ours fait un bond énorme, se dresse convulsivement sur les -pieds de derrière, oscille et s'écroule sur le dos en gigotant. - -[Illustration: Soudain, l'ours fait un bond énorme...] - -«Tonnerre de Brest!... un mathurin de Lorient n'eût pas mieux fait, -s'écrie Guénic n'en pouvant croire ses yeux. - ---Eh, millé dioux! il y en a encore deux autres, s'écrie le Provençal. - -«Les petits... les mouçerons... - -«Ce que ze vais t'éçeniller ces vermines!» - -M. Dumas, superbe comme un capitan, la barbe hirsute, l'oeil allumé, -reçoit une cartouche, charge le canon droit de sa carabine, et avec le -sang-froid d'un chasseur qui fusille des perdreaux, fait feu, deux fois -coup sur coup. - -Les deux oursons qui se sont arrêtés près du cadavre de leur mère, -tressautent brusquement, et chose à peine croyable qui stupéfie -littéralement l'équipage, tombent, foudroyés! - -«Coup double! dit avec son large rire le cuisinier. - -«Ce n'était pas plus difficile que ça! - ---Sacrebleu! mon garçon, quel joli tireur vous faites! - ---Oh! monsieur le dôtur, répond modestement Dumas, tout le monde -pourrait en faire autant à Beaucaire. - -«Seulement, on n'y trouve zénéralement pas d'ours. - ---Très bien, Dumas, très bien! interrompt le capitaine. - -«Je ne te connaissais pas ce talent, et puisque tu aimes la chasse, tu -auras plus tard occasion de satisfaire ton goût.» - -L'homme ainsi miraculeusement sauvé s'était avancé jusqu'au bord du -chenal où venait de stopper la _Gallia_. - -La baleinière, armée au moment où l'habile tireur accomplissait son -exploit, abordait en deux coups de rame au glaçon au milieu duquel les -trois ours frissonnaient leur agonie. - -Sur un signe du patron, le malheureux à demi nu, tout grelottant, -prenait place dans l'embarcation, pendant que deux matelots munis de -grelins, allaient crocher les plantigrades pour les haler sur le pack. - -Mais une difficulté se présente tout d'abord. L'ourse est tellement -pesante, qu'on ne peut la mouvoir. Il faut un palan! - -«Tron de l'air! monsieur le dôtur, c'est donc une bestiole conséquente? -demande à son interlocuteur le Provençal. - ---Le diable soit de votre bestiole! - -«Mais, mon garçon, ça pèse au moins cinq cents kilos! - ---Bagasse! monsieur... et moi qui n'ai zamais çassé que la grive et -l'ortolan. - ---Eh bien! ça vous a joliment fait la main. - -«Ma foi, vous êtes digne de rivaliser avec le héros de Tarascon. - -«Le grand... l'illustre Tartarin, votre homonyme. - ---Faites excuse, monsieur le dôtur, mais je suis né natif de Beaucaire -et zamais ze n'ai mis le pied à Tarascon. - -«Ze ne sais pas qui est ce monsieur Tartareïn, dont ce mouçeron de -Parisien m'a donné le surnom, et qu'il m'appelait chasseur de -casquettes... - ---Je vous ferai connaître ce héros dont un de nos plus illustres -écrivains, votre compatriote, M. Daudet, a écrit les aventures -extraordinaires, mais _authentiques_! - -«Le livre est dans la bibliothèque, vous le dégusterez pendant -l'hivernage. - -«Et maintenant, comme à un tireur de votre force il faut une arme digne -de lui, je suis heureux de vous offrir cette excellente carabine -anglaise de Dougall. - ---Mais, monsieur... je ne veux pas vous priver de... - ---J'en ai une autre toute pareille. - -«Allons ne faites pas la petite bouche... acceptez!... - -«Sur ce, mon brave, allons voir vos victimes que l'on hisse en ce moment -à bord. - -«Nous ferons l'autopsie ensemble.» - - - - -VIII - - Histoire d'Oûgiouk.--Comment on déshabille un ours - polaire.--Capacité d'un estomac groenlandais.--Un amateur de - tripes.--Symphonie de blanc et de bleu.--La tempête.--Déviations de - la boussole.--A Port-Foulque.--Forêts en miniature.--A - terre.--Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.--Des effets - d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.--Un ours blessé. - - -Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement surprenant du -monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la -_Gallia_. - -La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun -trois cents. - -Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui -furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le -nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse -exécuté par monsieur Dumas. - -Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la pensée du -danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire. - -Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, de nomade -errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus -restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric et -de broc, en fréquentant les baleiniers. - -Quelques matelots de la _Gallia_ sont eux-mêmes nantis d'un nombre égal -d'expressions groenlandaises. - -Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit par -s'entendre. - -L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année précédente par la -variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur -la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à -manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la -goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les -glaces. - -L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le prenant pour -un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou -tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le -floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille d'ours -blancs qui lui donnèrent la chasse. - -Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement fort -incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à-dire -le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration. - -Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait -que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les -Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk. -Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un -petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne figure -sympathique et la situation cruelle du postulant. - -Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à son oeuvre -que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un -devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le -rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le -renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le -nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant. - -Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager. - -Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot -pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a -fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient -étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut -savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec -fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient -près des trois ours. - -Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus qu'il est à -jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher -outre mesure. - -Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, sa bouche -palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à -ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole -graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le -nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication -imaginaire. - -Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau professionnel, -détache par principes la peau du colosse. - -Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces -qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son -sauveur le vaste tranche-lard. - -Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, ce petit -homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque, -écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé -en un tour de main. - -A présent, la curée. - -C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir l'abdomen et à -faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles -fumantes. - -Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au -grand scandale du cuisinier. - -«Laissez-le faire, interrompt le docteur. - -«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très malsain. - -«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger. - -«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en -toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.» - -Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis -longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux. - -La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face camuse du -Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice -inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et -absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou. - -La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un singe -dévalisant un verger. - -Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de -substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de -ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et -le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs -insondables d'un estomac polaire. - -Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux -canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien -d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le -pharynx... et continue de plus belle. - -Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y passa -sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes. - -Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec une -béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se -dire: - -«Mais il y a encore de la place. - -«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.» - -L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des reins, d'une -couche de graisse jaune qui tire l'oeil d'Oûgiouk. - -«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la -joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la -gourmandise.» - -Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse encore tiède, -emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit, -après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers -vestiges. - -Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon Gargantua, -le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les -baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse -groenlandaise. - -Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux. - -Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré plus de cinq -minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis -de la stupeur. - -On l'entend murmurer: - -«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un abîme... - ---N'est-ce pas, hein! Dumas. - -«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être aussi vorace. - -«Et encore! - ---Et c'est du monde! pécaïre! - ---Ça y ressemble, tout de même.» - -Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, il ajoute: - -«Dites donc, monsieur Untel, si le coeur vous en dit, je vous -emmènerai après la campagne. - -«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là où l'on -donne du pain à discrétion. - -«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron fera une de -ces têtes!...» - -Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre du -Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse, -puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages, -s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler. - -Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la _Gallia_ qui s'est -avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à -franchir la baie de Melville. - -Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des glaces -flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, leur -contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La -débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est -fondue en partie, et les _hummocks_, dont les croupes émergent des -plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau. - -De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes, -émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais -au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances -d'aspect débonnaire. - -La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. On la sent -mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer -par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert -arctique. - -La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en -dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la -désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur -lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une -singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc -mat. - -Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un peintre et à -faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à d'autres -conventions. - -Rien qui puisse reposer l'oeil ou le distraire de cette énervante -monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité -qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des -mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même. - -De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, mouvantes -sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui -chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec -sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et -glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine -perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui -batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur -première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant résolument -leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, se -posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par -la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders -accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives -d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces -derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la -rutilante parure des jours d'été. - -Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par la -condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés -glissant sur l'azur céleste, l'oeil se porte involontairement sur -l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se -demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est -pas le jouet d'un mirage. - -Le 8 juin, la _Gallia_ se trouvait enfin par le travers du cap York, -dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur la -ligne d'horizon. - -Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la _Gallia_ -naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le -cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith. - -Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap -Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord, -où s'abrita en 1860 (par 78° 15´), son navire, le nom de _Port-Foulque_. - -Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si -la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui -peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à -venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se -produisent instantanément. - -A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap -Atholl, la _Gallia_ rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une -désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est -aussi encombrée que la baie de Melville. - -Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de plusieurs -degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre -subit une dépression considérable. - -Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des abruptes -falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le -capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit -résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer -entièrement débarrassée. - -Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le détroit de -Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts -Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route -minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour éviter -toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions -dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le -vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de -cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il allait -donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités -incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court -au Nord de 78°, est remarquable en un point, parce que là est la plus -grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de -bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq -quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu -sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du -reste.» - -Et il y avait de cela plus de deux siècles et demi! (272 ans.) - -Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprécier les -qualités, secondé par un excellent équipage, traitait-il de misères les -empêchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficultés -écrasantes qui étaient le lot de ces intrépides chercheurs. - -Cependant le vent fraîchissait de plus en plus. La goélette, forcée de -marcher debout à la lame et à la brise, tanguait rudement et embarquait -presque à chaque coup. - -Le ciel se couvrit de nuées épaisses, et la neige se mit à tomber -abondamment. - -Pour comble d'ennui, l'eau embarquée se gelait presque instantanément -sur le pont bientôt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il -fallut recouvrir d'escarbilles. - -A peine si l'on put s'élever d'un demi-degré qu'il fallut changer la -route et abandonner le projet de rallier les îles Carry. Il y eût eu -plus que de la témérité à continuer dans de telles conditions. Quoi -qu'il pût advenir, le péril était moindre à naviguer près des falaises, -hautes de quatre cents mètres, qui, du moins, abritaient en partie le -navire contre les rafales. - -Brusquement le temps s'éclaircit. L'ouragan balaya les nuées, et le -soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumière sur les éléments -déchaînés. - -Mais la furie de la tempête ne désarme pas. Le cap Parry se montre au -loin, par 77°, comme l'arête monstrueuse d'un cétacé battu par les flots -qui le criblent d'une averse de glaçons. Sur le front des falaises où le -vent fait rage, s'élèvent d'épais tourbillons de neige qui, saisis par -le mouvement giratoire des trombes, s'éparpillent comme d'impalpables -duvets, avec des poudroiements diamantés. - -La mer est étrange, formidable et sinistre. Tout craque, tout détone, -tout mugit. Les icebergs, heurtés comme des galets, s'écrasent et -disparaissent, en quelque sorte volatilisés. Là-bas, en avant du cap, -une barre de rochers noirs, dépouillés de leur croûte hivernale, -émergent de l'écume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs. - -La goélette, après vingt heures de lutte sans merci, doubla enfin le -cap, et trouvant le détroit de Murchison débarrassé, s'y engagea -lentement. - -Elle passa ensuite entre les îles Herbert et Northumberland, obliqua -vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation côtière jusqu'au -cap Sanmarez, au moment où la tempête s'apaisait enfin. - -Le capitaine Georges Nares, favorisé par un temps exceptionnel, avait -mis seulement deux jours--du 25 au 27 juillet 1875--pour aller du cap -York au cap Alexandre. Le commandant de la _Gallia_ fut trop heureux, -malgré un temps épouvantable, d'accomplir le même trajet en quatre -jours. - -Le lendemain, 12 juin, la goélette laisse à deux milles et demi, par -tribord, l'île Sutherland, faite d'un grès très grossier profondément -érodé par l'action des glaces. - -Enfin voici le cap Alexandre, un superbe promontoire dont l'altitude -atteint quatre cent vingt-sept mètres, et qui avec le cap Isabelle, -situé sur l'autre rive, forme l'entrée du défilé connu de géographes -sous le nom de détroit de Smith. - -La _Gallia_ le contourne de près, au point qu'on peut distinguer à -l'oeil nu la couleur fauve de ses assises, et la colonne basaltique -dont il est surmonté. Elle pénètre enfin, avec des difficultés inouïes, -dans le fiord de Port-Foulque où elle se trouve en sûreté. - -Le navire solidement ancré sur un fond rocheux, le capitaine autorisa -l'équipage à débarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits à la -claustration, manifestèrent leur allégresse par des cabrioles et des -jappements éperdus quand ils se trouvèrent sur la glace. - -On retrouva tout d'abord les épaves du premier hivernage du _Polaris_, -mêlées sans doute à celles des _Etats-Unis_, le schooner du docteur -Hayes. Lambeaux d'étoffes, ciseaux à glace, boîtes à conserve, -bouteilles, cordages, engins de pêche, feuillets de livres, etc. - -Puis un peu plus loin, en remontant la rive gauche du fiord toujours -encroûté de glaces, trois _iglous_, ou cabanes indigènes. C'est-à-dire -des tanières lamentables, édifiées à la diable avec des cailloux -cimentés de terre et d'eau glacée. - -Preuve que des nomades fréquentent parfois ces points désolés que l'on -croirait visités par les seuls représentants de la faune arctique. - -Enfin, chose particulièrement intéressante au point de vue -anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaçons -peut-être séculaires, arrachés par la dernière tempête, les vestiges -d'anciennes stations dont il est impossible de déterminer l'âge, même -très approximativement. Des quantités énormes d'ossements de rennes, de -morses, de boeufs musqués, de phoques, de renards, d'ours, de lièvres, -montrent l'existence d'une faune très abondante à cette époque. Tous les -crânes sont brisés, tous les os longs sont éclatés, pour en extraire la -cervelle et la moelle, comme le faisaient nos ancêtres des stations -préhistoriques. - -Il y a aussi des squelettes d'oiseaux, par milliers, surtout de -guillemots et de mouettes-bourgmestre. - -Le docteur met de côté quelques-uns de ces vestiges des temps écoulés, -puis, s'écartant à l'aventure, vers un petit vallon bien abrité des -vents du Sud, pousse un cri de joie qui fait accourir ses compagnons. - -Imaginez la plus mignonne, la plus exquise forêt en miniature composée -de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir à l'aise -dans la boîte d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes, -des branches aussi ténues que des brins de balai, des brindilles non -moins déliées que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons -commençant à s'ouvrir sous la tiède caresse du soleil de juin. - -Pauvre petit taillis étiolé! C'est à peine s'il trouve de quoi végéter -sur cette glèbe de fer, et pourtant il égaye comme d'un sourire--ce -sourire résigné des déshérités--la marâtre qui lui mesure si -parcimonieusement l'atome indispensable à sa vie. - -Puis, à l'entour de l'embryon de forêt, des mousses vertes comme des -émeraudes et quelques graminées: des _Poa arctica_, des _glyceria -arctica_, des _alopecurus alpinus_, des _épilobus roses_, des -_potentilles des neiges_, des _pavots_ aux pétales roses, des -_saxifrages_ bleus, rouges et jaunes, un véritable parterre, dont le -docteur s'appropria discrètement quelques spécimens. - -Pendant ce temps, le capitaine, voulant dégourdir les chiens et les -soustraire à une immobilité si préjudiciable à leur santé, avait ordonné -qu'on les mît aux traîneaux. - -Il désirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes à diriger ces -attelages fantaisistes. - -Plume-au-Vent, lui, en sa qualité de grand maître de la vénerie, ou -plutôt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne -doutait en aucune façon de ses propres mérites. - -Ses subordonnés, du reste, le connaissaient parfaitement, et lui -obéissaient, jusqu'alors, au doigt et à l'oeil. Depuis leur -embarquement, il avait été leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire -vécu dans leur intimité; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en -faire des chiens savants. - -«Eh bien, mon garçon, lui dit avec bonhomie le capitaine, montre-nous le -savoir-faire de tes élèves. - -«Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les galoper sur -cette belle glace unie.» - -L'attelage s'opère sans trop de difficultés, le Parisien procédant par -insinuation, et offrant à chacun de ses toutous un morceau d'ours tout -cru qu'il sortait de ses poches. - -Le traîneau prêt à partir, le conducteur improvisé s'accroupit sur la -plate-forme et fait claquer son fouet comme il a vu faire aux gens de -Julianeshaab. - -Aussitôt, les chiens s'éparpillent dans toutes les directions, tirent à -hue, à dia, en éventail, et communiquent au véhicule un mouvement en -zigzag d'un comique achevé. - -«Allez!... mais allez donc, satanés cabots!» criait le Parisien vexé des -rires fous de l'équipage. - -Et les «satanés cabots» allaient, couraient, chacun pour son compte -sans souci de l'inoffensive lanière qui claquait en pure perte. - -Plume-au-Vent, très malin, s'avise alors d'un stratagème pour sauver au -moins l'honneur, et clore, ne fût-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs. - -Il a encore dans sa poche une certaine quantité de viande. Vite il en -lance un morceau devant la meute indocile, aussi loin qu'il peut. -Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidité, -s'élancent à fond de train, galopent vingt mètres, puis s'arrêtent, se -gourmandent jusqu'à ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gobé, -comme une fraise, l'appât tentateur. - -Puis, avec un ensemble surprenant, ils se retournent, s'assoient sur -leur derrière, tournent vers leur automédon des yeux chargés de muettes -prières et sollicitant une seconde ration. - -«Pétard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la position. - -«Allons, faut repiquer!» - -Un autre morceau de viande obtient le même succès d'estime, et la course -progresse d'une égale quantité. - -Mais c'est tout. Prières, menaces, coups de lanière, tout est inutile. - -Au loin, c'est-à-dire à cinquante mètres, les lazzis pleuvent dru comme -grêle sur le loustic dont chacun a essuyé les brocards. - -Plume-au-Vent, de plus en plus ennuyé, ne sachant à quel saint se vouer, -crie, se démène de plus belle et ne réussit même pas à faire lever ses -élèves gravement accroupis sur leur arrière-train. - -Fort heureusement Dumas, dont l'épiderme provençal n'a pas été entamé -par les plaisanteries d'antan, sauve la situation. - -Dumas a une idée qu'il s'empresse de mettre au service de son camarade. - -Très simple comme les idées géniales, celle du cuisinier se manifeste -sous l'apparence d'une morue sèche amarrée à un bout de ligne. - -Dumas accourt devant l'attelage récalcitrant, dont l'odorat est -sollicité par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la -morue. - -La tentation est irrésistible. Aussitôt les chiens se dressent sur leurs -pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excités, se met à courir. -Tout naturellement ils se précipitent comme une meute qui lance à vue un -sanglier. Dumas, voyant le succès de sa ruse, gagne au large en homme -capable de rivaliser avec le héros dont les pieds légers ont été chantés -par le divin Homère. - -La morue tiraillée par la ficelle, saute et rebondit sur la neige, -devant le nez des chiens de tête, leur échappant sans cesse, en raison -de l'irrégularité du mouvement de translation. - -Et Dumas, toujours galopant, réussit à entraîner ainsi le peloton -indocile jusqu'à cinq cents mètres. - -L'équipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit -bruyamment. - -De son côté, Plume-au-Vent ravi ne ménage à son camarade ni les éloges, -ni les remerciements. - -«Allons, ça va! Dumas, ça va... et raide! - -«T'es un homme, toi, un vrai... ma parole! - -«Mais, tu vas t'époumonner! - -«Si tu montais avec moi, à présent que la carriole va son train. - ---A ton idée, mon çer! Zé crois en effet que ça marçera sans embardées.» - -Il s'installe près du Parisien qui brandit son fouet, le fait claquer à -tour de bras, sans autre résultat d'ailleurs, que de cingler son -compagnon et lui-même avec la mèche rebelle. - -«Allons, bon! v'là encore la mécanique détraquée! - -«Décidément, faudra que je demande au Grand-Phoque des leçons de fouet. - -«Vois-tu, le fouet, n'y a que ça. - -«Sans lui, rien à refrire avec ces maudites bêtes. - ---Mais, nous n'allons pas rester en panne, comme sur un ponton, hein? - ---Dame, faut rappliquer. - -«Pétard! c'que les autres vont s'en payer à mes dépens! - ---Eh! pécaïré!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis cabots? - -«Vont-y s'emballer, autrement!...» - -Les chiens, subitement devenus inquiets, tournent le museau vers la -terre, pointent les oreilles, aspirent l'air par saccades, font entendre -un rauque aboi, et détalent affolés vers le navire. - -«Tiens-toi bien!» crie le Parisien, en se cramponnant au traîneau. - -Dumas regarde en arrière et pousse un juron carabiné à l'aspect d'un -ours se traînant sur trois pattes, retombant à chaque pas, et faisant -des efforts désespérés pour avancer. - -«Troun de l'air!... un ours!... ah ça! il en pleut, dans ce pays! - -[Illustration: «Troun de l'air! Un ours!».] - -«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le povre! - ---Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant qu'y -n'sera pas devenu descente de lit. - -«Hardi! les chiens... hardi!» - -Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin d'encouragement. -Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles filent -d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu -des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus. - - - - -IX - - Plaie ancienne.--Le projectile.--Emotion du capitaine en - reconnaissant une balle de fusil Mauser.--Fantaisie - gastronomique.--Ingestion d'un gilet de flanelle.--Marque en - caractères allemands.--Départ précipité.--Difficiles - manoeuvres.--Fatigues surhumaines.--Les docks provisoires.--Les - gaietés d'un équipage courbaturé.--Venise est le pays des - glaces.--Dans le canal de Kennedy.--Un pavillon flotte sur - Fort-Conger! - - -Malgré l'état d'épuisement dans lequel se trouve l'ours polaire, le -capitaine fait prendre les précautions exigées par la plus élémentaire -prudence. - -En un clin d'oeil, hommes, chiens, véhicules sont hissés à bord. - -L'ours, presque agonisant, se traîne avec des difficultés infinies. A -chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relève à demi pour s'abattre -encore. Poussé par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tête -busquée, idiotement féroce, et fait claquer ses dents. - -Il s'approche néanmoins, jusqu'à ce qu'une balle explosible envoyée par -le docteur, qui veut prendre sa revanche de l'autre fois, lui fracasse -le crâne. - -La fuite des chiens, la retraite de l'équipage, l'exécution du -perturbateur, tout cela n'a pas duré dix minutes. - -Comme l'ours a été foudroyé, chacun redescend sur la glace, pour le voir -de près, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dépouille. - -Chose facile à constater tout d'abord, c'est son épouvantable maigreur. -Il n'a littéralement que la peau et les os qui font de lamentables -saillies à travers la fourrure. - -«Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, et me dire -à quoi vous l'attribuez,» dit le capitaine tout pensif. - -La cuisse droite est le siège d'une tuméfaction intense qui occupe -l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubérance. -Au milieu de cette protubérance, un trou rond, du diamètre du petit -doigt, d'où suinte un pus fétide collé aux longs poils jaune paille. - -«C'est, à n'en pas douter, une plaie d'arme à feu, répond le docteur -sans la moindre hésitation. - ---Ancienne? - ---Datant au plus de huit jours. - ---La balle est-elle sortie? - ---Pas que je sache, car je ne trouve point de contre-ouverture. - -«Etant donné la direction latérale du coup de feu, je doute qu'elle soit -ressortie par le trou d'entrée. - ---Vous pouvez l'extraire, n'est-ce pas? - ---Rien de plus facile.» - -Dédaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop fragiles -pour une telle opération, le docteur s'arme d'un couteau de matelot, -désarticule d'une main exercée la cuisse, trouve le trajet fistuleux du -projectile, le débride et rencontre, engagée au niveau des reins, dont -l'un a été broyé, une balle très longue, de petit calibre, qu'il -présente au capitaine. - -Celui-ci l'examine attentivement, et pâlit. - -«C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui cependant -n'indique pas trace d'émotion. - -«Je sais... ce que je voulais savoir.» - -Intrigué, mais connaissant trop bien ses devoirs pour interroger son -chef, le docteur, machinalement, se met en devoir d'ouvrir l'estomac de -la bête; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages, -monologue: - -«Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur phénoménale de ce -pirate arctique, je serais capable de le plaindre. - -«En voilà un qui a dû faire carême! - -«Mais rengainons notre pitié. - -«Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les jaguars et -autres bandits _ejusdem farinæ_... - -«On croirait volontiers que le bain perpétuel d'eau à zéro dans lequel -il barbote, et les glaçons lui servant de litière aient dû rafraîchir -son sang. - -«Erreur! Monsieur se complaît au carnage, comme le tigre dont il a les -approches sournoises et les appétits insatiables. - -«Il lui faut des hécatombes de phoques, de veaux marins et de rennes -sauvages... et quand il a assassiné dix fois, vingt fois sa suffisance, -monsieur gaspille!... - -«Tenez, capitaine, est-ce outillé pour le massacre! - -«Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes qui -dépassent la bonne mesure de dix centimètres. - -«Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en plongeant, -les phoques eux-mêmes... - -«Et grimpeur à damer le pion à la panthère dont il possède la souplesse -et l'agilité féline. - -«Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des glaciers à -pic pour dévaliser les nids des guillemots dont il gobe les oeufs avec -une sensualité gloutonne! - -«Rudement armé, le gredin, pour le «struggle for life», avec sa fourrure -imperméable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles et -ses dents. - -«Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anéantie. - -«Où diable pareille énergie vitale va-t-elle se nicher! - ---Celui-ci, docteur, a dû pourtant subir de rudes privations, à en juger -par sa maigreur qui ne saurait être imputée, je crois, à sa seule -blessure. - ---Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le métier d'ours polaire. - -«S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines où le menu -fait défaut. - -«Quelque «struggle-for-lifeur» qu'on soit, on n'en est pas moins -assujetti à de dures privations. - -«Très souvent le gibier brille par son absence, après l'hiver, alors -qu'au sortir de l'engourdissement annuel on aurait besoin d'un ordinaire -soigné pour se refaire. - -«Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des -carcasses dédaignées autrefois, des herbes marines, de la terre... des -épaves de toute sorte, parfois les plus incohérentes. - -«Il me souvient, entre autres, avoir trouvé, aux pêcheries d'Islande, un -ours qui avait absorbé un soulier de matelot. - -«Quant à celui-ci... je doute que son estomac ne renferme... - -«Tiens!... - -«Mais c'est un faux affamé... il avait mangé...» - -Le docteur qui, pendant sa pittoresque monographie de l'ours blanc avait -interrompu sa dissection, vient de fendre la poche stomacale. - -Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triturée, enroulée sur -elle-même, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord -impossible de préciser la nature. - -On dirait de l'étoffe. - -Très intrigué, le docteur avise une flaque d'eau produite par la fonte -des neiges et remplissant une petite dépression du terrain glacé. - -Il déplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et part d'un -fou rire. - -«Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces mécréants est le -réceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en -main la preuve de mon affirmation. - ---Qu'y a-t-il, mon cher docteur? - ---Capitaine, je vous le donne en mille. - ---J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, répond l'officier intrigué. - ---Eh bien! vous allez avoir un nouveau témoignage de l'éclectisme -professé par eux en matière d'alimentation. - -«Examinez plutôt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, et par -devant témoins, de l'appareil digestif du sire. - ---Un gilet de flanelle! s'écrie le capitaine abasourdi. - ---En très mauvais état, sans doute, mais avec ses boutons, et si je ne -me trompe, une marque en fil rouge, très visible... tenez... là!... - -«Quelque rebut abandonné par un baleinier.» - -Le capitaine examine attentivement le tissu, constate la présence de -deux lettres brodées au petit point et dit au docteur: - -«Veuillez couper cette marque et me la donner. - -«Maintenant, rentrons à bord. - -«J'appareille aussitôt la machine en pression.» - -Le docteur abandonne le haillon près du cadavre de l'ours, et suit -l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tête. - -«Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je préfère -vous confier la vérité, car vous ne devez rien comprendre à ce brusque -départ, quand j'avais manifesté l'intention de séjourner ici -quarante-huit heures. - ---Mais, capitaine, je ne vois guère en quoi la présence de cette loque -puisse vous... - ---M'émouvoir!... dites le mot, et vous n'exagérerez pas. - ---Vous!... un homme comme vous! - ---Parce que j'ai voué ma vie à une entreprise glorieuse... - ---Je ne comprends plus quelle corrélation... entre l'incident qui nous -occupe, et le but grandiose poursuivi par vous. - ---Docteur, savez-vous l'allemand? - ---Peu, mais mal!... je le confesse à ma honte. - ---Assez pour le lire, cependant. - ---Sans doute. - ---Voyez ces deux lettres. - ---Tiens!... des caractères gothiques... - -«Un F et un S majuscules... - ---Parfaitement. - -«Et vous pouvez ajouter, des capitales _allemandes_... - -«Vous entendez bien: _allemandes!_ - ---C'est indubitable. - -«Mais, qu'est-ce que cela prouve? - ---Et la balle, retirée par vous du flanc de l'ours? - ---Une balle... quelconque. - ---Une balle de fusil Mauser, docteur! - -«Une balle allemande! - ---Ah! diable... il y aurait donc des Teutons dans le voisinage? - ---Un ours nous arrive blessé d'un coup de feu. - -«La plaie remonte à huit jours selon vous... Le projectile qui l'a -produite a été tiré par une arme prussienne, au moment où l'ours, -mourant de faim, rôdait autour d'un campement. - -«L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et l'a -englouti avec sa voracité d'affamé... - -«Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes. - -«Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal grièvement -blessé... - -«Maintenant, concluez! - ---Diable! - ---Eh bien! voilà pourquoi cet appareillage précipité qui ressemble à une -fuite... - ---Oh!... à une fuite... en avant! - ---Je l'entends bien ainsi. - -«Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pensée. - -«Pensez donc, s'il était là!... _lui!_... - -«Si, contre toute prévision, il m'avait devancé par je ne sais quel -artifice diabolique...» - - * * * * * - -Une heure après, la _Gallia_ quittait l'abri protecteur de Port-Foulque -et s'élançait intrépidement à travers la mouvante armée des glaces -désarticulées par l'ouragan. - -On n'aperçoit plus l'eau dissimulée sous les fragments de toute -grosseur. Il semble que le navire glisse sur un fleuve charriant des -pierres. - -A chaque instant l'éperon d'acier fracasse les blocs errants. On ne -compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutôt -nul ne s'en préoccupe. Qu'importe! après tout, puisqu'on va de l'avant. - -De Port-Foulque au cap Sabine, situé sur la rive occidentale du détroit -de Smith, on compte un demi-degré environ. Cette traversée de -cinquante-cinq kilomètres exige vingt heures. Un succès, pourtant, car -la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La goélette côtoye l'île de Pim, -à jamais célèbre dans les annales arctiques par le navrant épilogue de -la mission Greely. Là fut le camp Clay où succombèrent, après une -effroyable agonie, les _Affamés du Pôle Nord_, dont M. W. de Fonvielle a -raconté les tortures. - -Le 14, pour se tenir à l'abri des glaces qui suivent le courant, la -_Gallia_ pénètre dans la baie de Buchanan, contourne l'île Bache, et -perd des heures à chercher une faille où se glisser. Quelques milles à -peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks à cinq -cents mètres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui -écraseraient la _Gallia_ comme une noisette. - -Voici en quoi consiste cette opération. Le chenal mesure, supposons, -cinquante mètres de largeur. A droite et à gauche, des glaces épaisses -de trois ou quatre mètres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est moins -large que le chenal, la goélette peut continuer sa route en se rangeant -près de la rive. S'il est d'égale dimension, il obstrue le passage tout -entier. Comme il vient droit sur la goélette on ne peut ni ne doit -rétrograder, on entame rapidement à la scie, à la hache et à la mine, la -glace bordant le chenal. On pratique dans son épaisseur une cavité assez -vaste pour permettre à la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un dock, -un bassin analogue aux formes à radoub, dans lequel le navire attend le -passage de l'iceberg. - -Le 15, dix kilomètres! et l'équipage courbaturé est satisfait, quelque -minime que soit ce résultat. - -Le 16, le petit détroit de Hayes est franchi, et la goélette se trouve -en vue de la partie méridionale de la terre de Grinnel. Des collines -encapuchonnées de neige apparaissent au loin. Le rivage très abrupt se -compose de grès fauves aperçus vaguement à travers les craquelures des -glaces qui les recouvrent. - -La journée entière est employée à la recherche d'un chenal. La route -suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstruée. - -C'est là, en effet, le propre de cette navigation, d'être modifiée sans -cesse, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois, par -le dégel, les courants, les marées ou les tempêtes qui bouleversent la -région de fond en comble. - -Impossible, par conséquent, de suivre la voie tracée antérieurement et -relevée sur la carte par de consciencieux explorateurs. - -Aussi, que de marches et de contremarches! Que de retours désespérants -après une rapide envolée qui vient se briser à un cul-de-sac! Que de -virages sur place, que de charges à fond sur la maudite glace qui -parfois vole en éclats, et plus souvent résiste au choc de l'éperon! Que -d'allées et venues de bête en cage à la recherche d'un trou pour -s'insinuer! - -Le chenal enfin trouvé--une vraie gorge d'enfer--la présence d'icebergs, -venus on ne sait d'où, nécessite encore la désespérante improvisation -des docks dans la glace fixe. - -Le 17, après des labeurs écrasants, des périls inouïs et la menace -perpétuelle d'être bloqué, la _Gallia_ contourne la petite baie -d'Allman, double le cap Hawks, formant la pointe Sud-Est de la baie de -Dobbin. - -Le capitaine, qui vient de parcourir la relation de sir Georges Nares, -constate, comme le marin anglais, que la hauteur du promontoire est -réellement de quatre cent vingt-sept mètres. Mais, malgré toute sa -bonne volonté, il ne peut, en aucune façon, partager l'opinion de son -devancier, quand celui-ci compare la lugubre pointe en vue au rocher de -Gibraltar. - -On croirait volontiers que ces fatigues excessives et sans cesse -renaissantes affecteraient le moral de l'équipage. - -Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont été plus gais et n'ont témoigné -plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingénie à trouver un mot -drôle pour caractériser la situation, ou applique une comparaison -baroque à tel ou tel site, à tel ou tel incident. - -On mange de bon appétit, comme il convient à des hommes qui ne -marchandent pas leur peine. On ingurgite avec délices la double ration -offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Français dont -la proverbiale gaîté ne désarme jamais et l'on chante à tout propos. - -Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de café-concert, se montre -intarissable, à la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais à -épuiser son répertoire. - -Chaque fois qu'il n'est pas de quart à la machine, le petit chauffeur -grimpe sur le pont, se mêle aux matelots, prend vaillamment sa part de -leurs travaux--ce qu'il appelle turbiner pour son agrément--et les égaye -par ses refrains ou par ses farces. - -Toujours un peu mystificateur, mais mystificateur bon enfant, il monte -aux plus naïfs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui -qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon côté. - -Il a cessé pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, du jour où -celui-ci est venu à son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le -traîneau. De même pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repêché. - -Mais il a trouvé deux nouveaux plastrons dans Courapied dit -Marche-à-Terre, et Nick dit Bigorneau, son collègue de la chaufferie. - -Un échantillon de ses farces, très inoffensives, mais parfois bien -amusantes, comme on va le voir. - -La _Gallia_ flotte, par hasard, sur un petit lac d'eau libre. La vue -s'étend au loin sur la plaine hérissée de glaces dont les pointes -scintillent sous un soleil aveuglant. - -«Ouf! s'écrie le Parisien flanqué de Nick et de Courapied; en place -repos! - -«Paraît qu'on joue: Relâche, ou repos des banquises. - ---C'est encore de la grande-opéra? demande Courapied qui adore la -musique. - ---Parbleu! - ---Et de Paris?... dans quel théâtre! - ---Dans tous les théâtres! - -«Toutes fois t'et quand que tu vois collée à la porte une affiche avec -ce mot: _Relâche_, ça veut dire qu'on joue la fameuse pièce intitulée: -_Relâche ou repos des banquettes_... - ---Mais tu viens de dire: banquises! - ---C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censément les -banquises. - ---Comprends pas, et toi, Nick? - ---Moi, si! répond imperturbablement Nick. - ---La preuve, continue le Parisien, c'est qu'y en a tant et tant, qu'on -se croirait à Venise. - ---Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'idée que c'était un -pays chaud, situé en Algère, ou à Constantinople, ou bien dans les -Amériques... sais pas au juste. - ---Venise, mon vieux colon, v'là ce que c'est. - -Puis il se met à chanter, d'une voix très agréable, ma foi, et d'une -étendue remarquable: - - Ah! que Venise est belle - Et ses accents joyeux; - Son palais étincelle - Le soir de mille feux... - -«Ça, Parisien, c'est tapé! s'écrie Nick. - -«La suite... la suite... - ---Oui, c'est tapé, riposte Courapied, têtu comme un Breton, quoique -Normand. - -«Mais ça dit toujours pas ous qu'est Venise. - ---Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, où -sommes-nous, ici? - ---Dans le plein pays des glaces, nom de d'là? - ---Juste! - -«Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes à Venise, puisque _Venise est -positivement le pays des glaces_!» - -L'intermède est brusquement coupé par l'apparition d'un iceberg qui se -montre en vue du cap Louis-Napoléon. La goélette recule, une fois n'est -pas coutume, pour s'abriter derrière les collines de grès rouge, hautes -de trois cent cinquante mètres, qui bordent la côte. - -L'iceberg, un colosse, dérive lentement et vient s'arrêter au milieu de -la baie de Dobbin, bouchant hermétiquement le passage suivi deux heures -auparavant par la _Gallia_. - -Le 18, le cap John-Barrow est doublé, puis le cap Norton-Shaw, qui forme -la pointe méridionale de la baie de Scoresby. - -La _Gallia_ franchit le quatre-vingtième parallèle! - -Elle oblique aussitôt vers l'Est pour contourner la baie de Scoresby -encombrée d'un chaos de glaces qui attendent la débâcle de juillet. - -Le 19, elle passe en vue du cap Collinson, puis de la baie de -Richardson, et embouque résolument le canal de Kennedy. - -Ce canal, qui continue le détroit de Smith, le relie, au Nord, au bassin -de Hall, au niveau de la baie de Lady-Franklin, mesure environ cent -kilomètres de longueur, et seulement trente à quarante mètres de -largeur. Il apparaît aux yeux ravis des matelots, comme étant à peu près -libre, du moins dans sa partie centrale. - -Malgré l'exiguïté du canal, d'Ambrieux ne s'étonne point de cette -absence de glaces fixes. Le fait, constaté jadis par Morton, le steward -du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus récemment par le -lieutenant Greely, s'explique aisément. Le canal de Kennedy, -relativement étroit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste -étendue, est traversé par un courant très fort, où les mouvements des -marées possèdent une grande intensité. On conçoit dès lors que ces -mouvements de la masse totale des eaux suffisent à empêcher la glace de -se prendre, sauf bien entendu aux périodes hivernales où le froid -atteint -50°. - -Aussi, la traversée du canal est-elle un jeu, en comparaison des -difficultés terribles surmontées antérieurement par la _Gallia_. - -A l'encontre de ses devanciers, le capitaine, jusqu'alors, n'a pas jugé -à propos d'opérer, de loin en loin, sur la côte, des dépôts de vivres. - -Ces dépôts, espacés sur la route probable du retour, sont destinés à -subvenir aux besoins des explorateurs, au cas où, forcés d'abandonner -leur navire, ils tentent, suprême ressource, de revenir à pied, sur les -glaces, jusqu'aux établissements danois. - -Ils sont enfouis profondément dans le sol et recouverts de glace de -façon à échapper aux ours polaires. Mais on les surmonte généralement -d'un _cairn_ ou signal de pierres amoncelées régulièrement, pour bien en -reconnaître l'emplacement. - -Le capitaine de la _Gallia_, négligeant cette sage prévoyance, est-il si -absolument certain de l'avenir, à moins toutefois qu'il ne veuille -tenter un tour de force qui ferait reculer les plus audacieux et revenir -par une autre voie? - -C'est ce que l'avenir pourra seul révéler. - -Le 20 juin, la goélette, voguant librement sur le canal, reconnaît au -passage les étapes de Greely, alors qu'ayant abandonné son hivernage de -Fort-Conger, il ralliait Camp-Clay. - -C'est d'abord le cap Léopold-de-Bush, puis la baie de Karl-Ritter où -s'abrita la chaloupe à vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que -doubla la petite flottille de canots remorquée par la chaloupe. - -Le 21, on est en vue du cap Baird, à l'extrémité du fiord Archer, qui -forme la rive méridionale de la baie Lady-Franklin. - -En face, on aperçoit la baie de la _Discovery_, ainsi nommée en souvenir -de l'hivernage du second bâtiment de sir Georges Nares, puis la -péninsule du Soleil, surmontée de pics neigeux, hauts de huit cents -mètres, puis l'île Bellot, qui émerge, toute blanche, à une hauteur -prodigieuse. - -Au fond du havre se trouve, par 81° 44´ de latitude Nord, et 64° 45´ -Ouest de Greenwich, invisible encore à pareille distance, la -construction en bois élevée par les Américains, avec des madriers -apportés de leur pays, et à laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger. - -D'Ambrieux fait stopper au cap Baird, descend avec quatre hommes et -recherche le cairn dans lequel Greely plaça une carte des régions -explorées par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le -récit abrégé de leurs travaux. - -Le signal de pierres est aussitôt découvert à une faible distance de la -côte. Les documents, en très bon état, ne paraissent pas avoir été -touchés depuis le mois d'août 1883. - -[Illustration: Le signal de pierres est aussitôt découvert.] - -Le capitaine, avant de les replacer dans leur enveloppe, ajoute sa -carte, avec cette seule mention au crayon: «marin français» et la date: -21 juin 1887. - -Il reconnaît ensuite la configuration de la baie, constate que, par un -hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situé entre la péninsule du Soleil -et l'île Bellot se trouve libre, et soudain, l'idée de visiter -Fort-Conger traverse son esprit. - -L'excellente carte de sir Georges Nares sous les yeux, il fait forcer la -vapeur, traverse en quelques heures la baie de Lady-Franklin, alors que -le _Proteus_, portant la mission Greely, avait mis sept jours à aborder! - -La nature hyperboréenne ménage de ces surprises à l'explorateur. - -Bientôt, apparaît fort distinctement, à la lorgnette, le massif -bâtiment, tout noir de goudron. - -Et comme jadis, quand le docteur lui remit la balle du fusil Mauser -extraite du flanc de l'ours, l'intrépide marin pâlit. - -Il vient d'apercevoir, flottant au-dessus de Fort-Conger, un pavillon! - - - - -X - - L'expédition Greely.--Déplorable parcimonie.--Seuls.--Pavillon - allemand.--Le salut.--Gaule et Germanie.--Le capitaine - Vogel.--Pourquoi la _Germania_ est en avance d'une année.--Savants - et industriels.--Exploration et pêche à la baleine.--En enfants - perdus.--Toujours en avant!--Approvisionnement de charbon.--Traces - du passage de Pregel.--Pourquoi la _Gallia_ oblique vers l'Est.--Le - tombeau du capitaine Hall. - - -La mémorable expédition du lieutenant américain Greely[5], très bien -conçue en théorie, offre cette particularité douloureuse, que dès le -début les ressources lui firent défaut. - -[Note 5: Le vaillant officier, aujourd'hui général, fut un des rares -survivants. Des dix-neuf hommes que comptait la mission au départ, -treize périrent après d'effroyables privations.] - -On ne reconnaît plus les citoyens de l'Union, qui ont ordinairement le -dollar facile, à la parcimonie liardeuse montrée en cette occasion par -le ministère Blaine. - -C'est à grand'peine, en effet, que le sénateur Conger put arracher, au -vote de ses collègues, un misérable crédit de 25,000 dollars pour faire -face aux frais d'une entreprise qui eût exigé cinq fois plus, au -minimum. - -Aussi, Greely, moins heureux que sir Georges Nares et le capitaine Hall, -ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni même d'un seul, -comme le second. - -On dut se contenter de fréter un baleinier pour transporter, avec la -plus stricte économie, les explorateurs et leur matériel. - -Si le Congrès fut parcimonieux, l'armateur se montra franchement rapace, -en exigeant, rien que pour conduire la mission de Saint-Jean de -Terre-Neuve à la baie de Franklin, la somme énorme de 19,000 dollars! -réduisant ainsi à 6,000 dollars les fonds nécessaires aux dépenses de -toute sorte. - -Si bien que Greely dut engager sa fortune personnelle pour permettre -l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hélas! non -seulement le confort, mais encore l'essentiel. - -C'est ainsi que la mission américaine, ne possédant pas de navire pour -hiverner pendant les froids terribles de la nuit polaire, dut construire -le bâtiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du sénateur -Conger. - -Ainsi abandonnés à eux-mêmes en plein enfer de glace, n'ayant pas la -faculté d'abréger leur exil, en cas de succès rapide ou de désastre -immédiat, forcés d'attendre qu'on vînt les rapatrier après deux ou -peut-être trois ans, à peine outillés, insuffisamment approvisionnés, -n'est-on pas en droit de se demander quel but grandiose ils eussent pu -atteindre, sans l'inconcevable incurie de leur gouvernement? - -Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgré leur pénurie, -firent plus encore que sir Georges Nares, équipé comme ne le fut jamais -chef de mission arctique, et surent devancer les Anglais sur la -redoutable et mystérieuse voie polaire! - -Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'énergie aidant, lors -des deux hivers qu'ils passèrent dans le baraquement de la baie de -Lady-Franklin. - -Leurs infortunes commencèrent seulement quand, confiants dans la parole -donnée, incapables même de soupçonner qu'on pût négliger de leur porter -assistance, ils se mirent en route à travers les glaces, pour rallier -l'île de Littleton où rendez-vous avait été pris avec le steamer -_Proteus_. - -Fort-Conger, édifié avec un soin tout particulier, leur offrait, pour -une année encore, un asile où ils eussent pu éviter la catastrophe de -Camp-Clay. - -Longue de vingt mètres, large de six, sur une hauteur de trois mètres et -demi, solide comme un bloc, la maison en bois, après avoir vaillamment -résisté aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps. - -A tel point, que quand après cinq années entières la _Gallia_ vient -s'amarrer à trois encâblures, son capitaine étonné la trouve en -excellent état. - -Du reste, le pavillon qui flotte au mât toujours debout, montre -clairement que le fort vient de servir à un nouvel hivernage, car il est -matériellement impossible qu'un navire ait pu, cette année, précéder la -goélette à la baie Lady-Franklin. - -Ce pavillon séparé en trois bandes horizontales, une bande noire en -haut, une blanche au milieu, une rouge en bas, d'Ambrieux l'a reconnu de -loin. - -Il porte les couleurs de la marine de commerce allemande! - -Plus de doute! le capitaine de la _Gallia_ vient de perdre la première -partie!... - -«Eh bien! soit... dit-il au moment où la goélette reste immobile. - -«Mais à moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer l'autre... la -grande!... - -«Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!» - -A peine la grande enseigne est-elle déployée à la corne, que par trois -fois, le pavillon allemand s'abaisse avec courtoisie. - -«Ils nous narguent, murmure l'officier français, qui depuis longtemps -est édifié sur la politesse teutonne. - -«N'importe! - -«Monsieur Vasseur, veillez à ce que le salut soit rendu conformément au -code international. - -«Et maintenant, meinherr Pregel, à nous deux!» - -Suivi de quatre hommes et accompagné du docteur, le capitaine descendant -sur la glace qui forme un quai improvisé, se dirige sans plus tarder, -vers Fort-Conger. - -La porte s'ouvre hospitalièrement, et un grand jeune homme blond, le nez -harnaché de lunettes, de figure calme, régulière, fait quelques pas au -dehors, en saluant militairement. - -«Monsieur, dit-il, en excellent français, mais avec l'accent -caractéristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de -premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalité. - -«Soyez le bienvenu. - ---Et moi, monsieur, répond d'Ambrieux, je suis enchanté de rencontrer -pareille cordialité chez un homme dans lequel je pressens un loyal -concurrent. - -«Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de M. Pregel. - ---Je suis, en effet, second capitaine de la _Germania_, équipée pour -l'exploration dont M. Pregel est le chef. - -«Mon nom est Frédéric Vogel. - ---Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la _Gallia_, partie de -France pour explorer les régions hyperboréennes. - -«Vous savez sans doute la cause déterminante de cette expédition à -laquelle je ne pensais guère il y a un peu plus d'un an. - ---Notre chef ne nous en a point fait mystère. - -«Il a, dès le début, annoncé que nous aurions l'honneur de nous mesurer -avec des Français, sur ce redoutable champ de bataille, et vous -l'avouerai-je, capitaine, l'idée de cette lutte pacifique où la gloire -de nos patries respectives est en jeu, a été pour tous un stimulant -irrésistible. - ---Au point que vous avez vaillamment employé le temps écoulé depuis -notre défi. - -«Je vous en félicite, capitaine, et sans arrière-pensée. - -«La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux pour être -digne de tels adversaires.» - -Pendant cet échange de politesses, d'Ambrieux et ses hommes étaient -rentrés à Fort-Conger, aménagé comme au temps de Greely, mais encombré -de futailles exhalant l'odeur particulière à l'huile de baleine. - -Puis la conversation continua entre les deux capitaines, toujours -courtoise, mais un peu alambiquée chez l'Allemand, concise et -parfaitement correcte chez le Français. - -[Illustration: Puis la conversation continua entre les deux capitaines.] - -Comme le capitaine Vogel n'avait rien à cacher, il édifia volontiers -d'Ambrieux sur les causes très simples qui avaient permis à la -_Germania_ de gagner une année entière. - -Après avoir accepté le défi porté par l'officier français, Pregel, -sachant à quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps. - -Jouissant d'une haute et légitime considération dans le monde savant, -fort bien vu à la Grande-Chancellerie, il sut mettre en oeuvre et très -à propos de puissantes influences, et réussit à se faire accorder un -crédit considérable. - -Bien muni d'argent, il se rendit sans désemparer à Bremerhaven où il -savait trouver des navires baleiniers. A l'exemple de Greely, il affréta -l'un d'eux, dont le capitaine était par hasard de ses amis. Ce bâtiment, -un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, était, vu la saison, -complètement approvisionné, avec son équipage tout prêt. Circonstance -particulièrement favorable qui permettait à Pregel d'économiser un temps -si précieux, au sortir de l'hiver. - -Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes sûrs, aguerris -déjà par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux -géographiques. - -Comme les baleines sont encore abondantes au bassin de Hall et au -détroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant -les frais généraux, que le vapeur, affrété pour trois ans, aurait toute -liberté de faire la pêche, à condition que le prix de chaque tonne -d'huile entrerait en déduction de ces frais. - -Géographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi très pratique! - -Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de _Germania_, -peut-être en souvenir de l'expédition de Koldeway, peut-être aussi, -parce qu'il symbolisait la patrie. Imitant sans le savoir son rival qui -avait personnifié dans sa goélette la pensée de la vieille Gaule. - -Pregel déploya une telle activité, que tous ces préparatifs étaient -achevés en trois semaines. Le 10 juin 1886, la _Germania_ appareillait à -la nuit, mystérieusement, et quittait les bouches du Weser pour une -destination inconnue. - -A cette époque, d'Ambrieux venait seulement d'élaborer avec les -ingénieurs de la maison Normand les plans de la future _Gallia_! - -La traversée fut rude pour la _Germania_ qui mit près de six semaines à -atteindre Fort-Conger après des difficultés infinies. - -Le bâtiment fut réparé en vue de l'hivernage et largement approvisionné. -Il avait été décidé, pour éviter l'encombrement à bord du baleinier, -qu'une partie des matelots avec les membres de la mission et les trois -équipages de chiens, passeraient la nuit arctique à Fort-Conger, et que -le navire chercherait, non loin de là, une bonne station. - -Pendant les mois d'août et de septembre, Pregel fit en traîneau, avec -ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchanté -des résultats. - -Puis le terrible hiver boréal immobilisa jusqu'à la fin d'avril 1887 les -explorateurs qui, du reste, le supportèrent à merveille. - -Depuis le commencement de mai, Pregel était reparti dans une chaloupe à -vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dégagé des glaces, -avait commencé la pêche. - -Non sans succès, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait déjà plus -qu'à moitié rempli Fort-Conger du produit de ses captures. - -«Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le deuxième retour -de la _Germania_, qui doit, d'ici quinze jours, terminer pour cette -année sa campagne de pêche. - -«Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier traîneau, et -nous emmènera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre. - -«Nous hivernerons là où notre chef aura décidé; afin de procéder, par -échelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin. - -«Puis... au hasard des événements!... avec le secours de Dieu et pour -la patrie!» - -Malgré son calme apparent, d'Ambrieux n'était pas sans inquiétude en -entrant à Fort-Conger. Mais ce récit qui eût pu émouvoir un homme moins -vigoureusement trempé, le rasséréna tout à fait. - -Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalité, feignit de ne pas -remarquer qu'il avait peut-être essayé de le décourager, et ne voulant -pas être en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux -apportés d'Europe. - -Vogel, privé de nouvelles depuis un an, accepta sans hésiter, et avec -les plus vifs témoignages de gratitude, ce présent dont il appréciait -toute la valeur. Et d'Ambrieux revint à bord tout rayonnant. - -«Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand il fut seul -avec son chef. - -«Mauvaises, n'est-ce pas? - -«Mais qu'importe! - ---Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchanté de la rencontre. - -«Pardieu? j'étais bien fou de me mettre ainsi martel en tête, et de -regarder la partie sinon comme perdue tout à fait, du moins comme -sérieusement compromise. - ---Ainsi, vos inductions fournies par la balle Mauser et le gilet de -provenance allemande étaient réelles. - ---Absolument! - ---Et vous avez revu votre rival? - ---Un de ses lieutenants. - -«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle. - ---Et cela ne vous inquiète pas? - ---En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à dédaigner, loin -de là. - ---Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande. - ---Reste à savoir comment elle sera employée. - -«Jusqu'à présent la mise en oeuvre des moyens d'action me rassure; car -j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant -opiniâtrement les sentiers battus. - ---Des hommes à système et à formule... - -«Tant mieux! l'imprévu les déroute. - ---Et moins désintéressés que nous, à coup sûr! - -«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, pour -amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là-bas -tous les atomes des forces dépensées! - -«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent l'argent, -hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau! - -«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a fait jusqu'à -ce jour. - -«Tandis que nous, docteur... - ---Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants perdus... à la -française! - ---Et tant que subsistera une planche de la _Gallia_, tant qu'un homme -restera debout, tant qu'une pulsation battra au coeur du dernier -d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant! - -«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on -ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de -son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus -puissantes individualités: en retraite! - ---Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux qui ne -possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les pieds -sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques. - ---Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère -goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne -s'est avancé. - ---Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'_Alert_, par 82° 24´, et nous -sommes déjà par 81° 44´. - ---Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la -conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses -navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin. - -«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.» - -Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à l'immense -radeau de glace, la _Gallia_ suivit à peu près la route de l'_Alert_, -cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°, -d'immenses dépôts de charbon de terre. - -Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, qui fait -suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de -Kennedy. - -Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches -de lignite[6] placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de -huit mètres. - -[Note 6: Combustible fossile analogue à la houille, mais de -formation postérieure au terrain houiller.] - -Cette particularité rend l'extraction du combustible très facile, et le -capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées -pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur. - -Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui -sévit là-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à -bord une cargaison complète du précieux combustible. - -Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son calorique -pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un -chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors. - -Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la -dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les -plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce -gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits -actuels. - -En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que -la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à -première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des -cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés. - -Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des peupliers, -des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de -conifères! - -Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où l'herbe -elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui -montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les -bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet. - -Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins intéressé -par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille prosaïquement -le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait -quelque chose. - -Au bout d'une heure à peine, il a trouvé. - -Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de -tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un -petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer. - -Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc -carbonifère... - -La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage du -combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier, -reprit son envolée vers le Nord. - -On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers l'extrême -Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut -définitivement pris dans les glaces le 1er septembre 1875. - -Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur anglais, -d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par -l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers le -point où le _Polaris_ hiverna en 1872. - -Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant -régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, Kennedy -et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le -lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du -canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant, -qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en -s'infléchissant au point d'hivernage de l'_Alert_, se dirige d'Est en -Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich. - -Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres -obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie -septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de -pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest -des glaces en dérive, et les accumuleront au point si malencontreusement -choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan -Paléocrystique. - -Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne seraient-elles pas -plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° 23´ et -entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression -Nord-Est des Terres de Grant? - -Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se dirigeant au -Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° 20´ 23´´. -Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante -kilomètres de là, fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3´ -vers le pôle. - -Le capitaine de la _Gallia_ espérait donc, et selon toute probabilité, -trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus -débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord. - -Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions. - -La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du _Polaris_, bien -reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit, -avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié -détruit. - -La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon état. -L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait -profondément graver quelques lignes n'a pas souffert. - -Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le -récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore. - -Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière laquelle est -appuyé le support qui maintient la planche. - -L'inscription, très lisible, est ainsi conçue: - - A LA MÉMOIRE - - DE - - CHARLES FRANCIS HAAL - - _Commandant du steamer le_ «Polaris» _de la marine des Etats-Unis - chef de l'expédition au Pôle Nord_. - - MORT LE 8 NOVEMBRE 1871 - AGÉ DE 50 ANS - - Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi, - Encore qu'il soit mort, vivra. - -L'officier français et ses hommes se découvrirent avec respect devant la -tombe de cette noble victime, tout émus, malgré leur fermeté, de cette -mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins épargna au vaillant -Américain le spectacle de la lâcheté de son équipage, allemand, hélas! - -Ce pieux pèlerinage accompli, le capitaine rallia la goélette non sans -avoir constaté, près de la tombe solitaire, les vestiges du passage de -quelques hommes. - -A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, édifiés aussi par les -travaux des Anglais et des Américains, suivent la direction choisie par -d'Ambrieux. - - - - -XI - - Au point où jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Paléocrystique - de sir Georges Nares.--Conclusions prématurées.--Vérité - aujourd'hui, erreur demain.--La mer des vieilles glaces n'existe - plus.--Le second pack.--La goélette arrêtée par la banquise.--En - traîneau.--Pour transporter les provisions, mais non les - hommes.--Bain qui eût pu être mortel.--Quitte pour la - peur.--Hygiène arctique. - - -«Capitaine! 83° 8´ 6´´!... s'écrie tout joyeux le second qui vient de -faire le point. - ---Bravo! mon vieux Berchou; ton calcul est d'accord avec le mien, et la -goélette se trouve effectivement par 83° 8´ 6´´ de latitude. - ---Et nous avons dépassé sir Georges Nares, dit à son tour le docteur -accoudé à la table du carré. - ---Oh! de si peu!... pas même d'un degré! - ---C'est toujours cela! - -«Du moins pouvons-nous dire avec fierté que jamais navire n'est allé si -loin vers le Pôle. - ---Vous oubliez, docteur, que selon toutes présomptions, meinherr Pregel -doit, actuellement, posséder sur nous une avance notable. - ---Ah! diable!... encore ce personnage qui m'inspire de confiance la plus -franche antipathie. - ---D'accord, mon ami. - -«Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu'à méconnaître à -l'homme une réelle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions -d'un navire, son mérite est d'autant plus grand, pour s'être avancé, -sur une pareille coquille de noix, au milieu d'un tel chaos! - ---Vous supposez qu'il nous précède, mais vous n'en êtes pas certain. - -«Qui sait s'il n'est pas pincé au fond de quelque cul-de-sac, ou serré -entre deux blocs! - ---Nous avons passé en dépit de tout, donc il a pu et dû en faire autant. - -«Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme à s'être arrêté en chemin, -quelque épouvantable que soit ce chemin.» - -... On est au 26 juin, et les membres de l'état-major vont après -l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donné la latitude, -savourer le menu élaboré par Monsieur Dumas. - -Ils paraissent radieux en constatant que, en dépit des affirmations de -sir Georges Nares, la _Gallia_ est arrivée là où le marin anglais -déclarait qu'il y avait impossibilité matérielle. - -La conversation continue entre le capitaine, le docteur, le second et le -lieutenant. - -Le docteur, habitué professionnellement à ne poser de conclusions -qu'après certitude absolue, critique vertement le commandant de -l'_Alert_ pour avoir affirmé, avec tant d'autorité, des faits démentis -peu après par l'évidence. - -«Peut-être êtes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le second -presque timidement. - -«Car enfin, sir Georges était de bonne foi, et tout autre eût pu se -tromper à sa place. - ---Mais, du moins, on ne se pose pas en arbitre impeccable et... -décourageant. - -«Avez-vous lu sa relation? - ---J'attends l'hivernage pour l'étudier à loisir. - ---Bon! laissez-moi donc vous en citer un passage, et vous jugerez -combien sont imprudentes ses appréciations. - -«Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la bibliothèque -un volume qu'il ouvre à une page cornée. - -«... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, l'interminable pack -semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrière -de débris entassés; dans l'extrême éloignement, il se confondait avec -l'horizon. - -«... C'est bien la _mer Paléocrystique_, ou mer des vieilles glaces...» - -A ces mots, le lecteur s'interrompt. - ---Moi, d'abord, je l'eusse appelée: _Paléocristallique_, en me -conformant à l'étymologie tirée des deux mots grecs: [Grec: palaios], -ancien, et [Grec: krystallos], cristal. - ---Voyons, docteur, dit le capitaine, soyez plus indulgent... c'est là -une vétille, que diable! - ---Soit! je continue mon extrait qui condamne si bien son auteur. - -«... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans notre champ -de vision qui, cependant, pourrait embrasser un arc de cent vingt -degrés! - -«Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre élevée ne peut -exister à une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre -kilomètres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne -s'apercevait dans les cinquante milles qui formaient l'horizon de notre -échauguette.» - ---Cela, docteur, c'est de l'observation exacte, dit le second. - ---Soit, mais la conclusion qui en découle est au moins prématurée. - -«Ecoutez-la. - -«... Nous tenons donc pour sûr, continue sir Georges, que depuis la côte -de Grinnel, par 83° de latitude, jusqu'au quatre-vingt-quatrième -parallèle, s'étend le formidable pack qu'ont eu à combattre Markham et -ses compagnons.» - -«Sir Georges aurait dû ajouter: à l'heure présente; puisque _rien ne -subsistait de ce pack_, auquel il accorde de confiance un degré, soit -111 kilomètres d'épaisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy -contemplait cinq ans après ce même horizon. - -«Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne continue -pas à se tromper tout comme un simple mortel. - -«... A la sortie du détroit de Robeson, les rivages s'orientent à -l'Ouest d'un côté, au Nord-Est de l'autre--ce qui est vrai--forment les -bornes d'une étendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'à -présent consiste en floes énormes, dont l'épaisseur varie entre -quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mètres). Ils s'exhaussent par -l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches supérieures; le -poids surincombant s'accroît de plus en plus, et peu à peu change les -névés en glaces. - -«Nombre de raisons nous portent à assigner à cette mer de _vieux -glaçons_--il y tient, le commodore--une superficie considérable. On n'y -voit point d'oiseaux sauvages se diriger vers le Nord, comme ce serait -le cas s'il existait, dans cette région, une terre de quelque étendue. -En outre, un océan complètement couvert de glaces, et où les courants -froids détruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne -saurait servir d'habitation aux vertébrés amphibies ou marins... les -faucons qui font leur proie d'espèces aquatiques ont disparu, etc.» - -«Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une voûte épaisse -de cent pieds... des eaux inhabitées... une atmosphère déserte. - -«Et comme conclusion, le morceau que j'offre à vos méditations: - -«... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans l'espace -compris entre la limite de notre vue et l'axe septentrional du globe, -cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traîneaux. -Soixante milles (cent dix kilomètres) de ces glaces que nous savons -maintenant s'étendre au Nord du cap Joseph-Henri, _présentent une -barrière qu'il sera impossible de traverser_ par les méthodes -actuellement employées: _aussi, je crois pouvoir affirmer, sans aucune -hésitation, que jamais on ne pourra atteindre le Pôle Nord par la route -du détroit de Smith!_... - -«De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre capitaine -avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catégoriques de sir -Georges, la _Gallia_, ici présente, n'aurait eu qu'à faire machine en -arrière, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le détroit de Robeson. - ---Mais, reprend le second, ennuyé de voir un marin se tromper, ce marin -fût-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris à -l'Occident du 65e degré de longitude Ouest de Greenwich. - -«Si nous avons pu nous élever jusqu'ici, peut-être les vieilles glaces -sont-elles toujours là-bas, pour empêcher le passage entre 65° et 70° -Ouest. - ---J'ai prévu l'objection, et j'y répondrai par l'extrait d'une relation -qui vaut bien celle du commandant de l'_Alert_. - -«Voici ce que vit, cinq ans après, un des lieutenants de Greely, le -docteur Pavy, un Français, celui-là. Parti le 31 mars 1882, en traîneau, -de Fort-Conger, par un froid de -34°, Pavy arrive le 11 mars à la baie de -Floeberg où hiverna l'_Alert_ en 1876. Il examine du haut de la falaise -qui servit d'observatoire à sir Georges, le pack formé de blocs rudes, -montagneux, mais ne _rencontre plus traces de ces banquises -paléocrystiques_ épaisses de 25 et 30 mètres au moins. - -«Vous entendez bien: plus traces de ces formidables amoncellements de -glaçons sur lesquels Markham, après des fatigues inouïes, s'éleva d'un -degré vers le Nord. - ---C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire à une pareille -contradiction. - ---Là où sir Georges Nares concluait à l'impossibilité absolue de la vie -chez les animaux, Pavy trouve le passage d'un ptarmigan, d'un lemming, -d'un lièvre, d'un renard. - -«Bien plus, mon collègue voulant suivre la route de Markham en pointant -droit au pôle, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais à peine a-t-il -parcouru un kilomètre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'écrie: La -mer!... la mer!... - -«On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant du cap -Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hécla, en traversant la -baie de James-Ross. Sa largeur était d'environ un mille à l'origine, -mais elle allait en s'élargissant au delà du cap où elle prenait une -direction boréale. En même temps, se montraient, vers le Nord, des -cumulus de forme particulière, qui, suivant l'opinion des Esquimaux, -bons juges en pareille matière, indiquaient la présence de vastes -étendues d'eau libre. - -«La dislocation des glaces soi-disant éternelles était si complète, que -la partie Est du détroit de Robeson se trouvait débarrassée à cette -époque encore si rude--18 avril! - ---Voilà qui est un peu fort, s'écrie le second abasourdi. - -«Et pour un peu, ne fût-ce que par curiosité, je voudrais bien voir -cela. - ---Ne t'entête pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, car c'est -absolument inutile. - -«L'erreur du commandant Nares est établie d'une façon rigoureuse, -irréfutable. - -«De même que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir Georges est une -conception théorique appuyée sur des observations incomplètes. La vérité -semble être une moyenne entre ces deux opinions extrêmes. - -«J'ajouterai, pour terminer ce débat instructif, soulevé avec tant d'à -propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82° 51´, eut la chance de -relever un fait zoologique très important. L'Esquimau Jens ayant -poursuivi un phoque de l'espèce _hispidus_, nous pouvons conclure que -cette mer ne diffère pas sensiblement de celles qui se trouvent -au-dessous du détroit de Robeson. Car, le _phoca hispida_ ne s'y -hasarderait pas, s'il n'y trouvait point des trous pour venir respirer, -et des poissons pour sa nourriture. - -«Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si nous avons pu -trouver la mer hospitalière pour atteindre 83° 8´, nous éprouverons de -grandes difficultés pour franchir la barrière qui se dresse devant nous. - ---Vous avez raison, capitaine. - -«A défaut de la mer Paléocrystique heureusement disparue, nous sommes en -présence d'une jolie banquise large de trois kilomètres. - -«Sacrebleu! l'éperon de la goélette, les scies, les haches et la -dynamite auront fort à faire, si nous ne trouvons pas une faille. - ---C'est ce passage qu'il faut chercher sans délai; et s'il n'existe -pas, eh bien!... nous le pratiquerons.» - -Les termes de cet entretien indiquent suffisamment les phases de la -traversée opérée par la _Gallia_, depuis qu'elle a quitté le «Repos de -Hall», pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement. - -Malgré les affirmations catégoriques du commandant de l'expédition -anglaise, la _Gallia_ s'est élevée, à 15´ près, au point le plus éloigné -atteint par l'homme sur la route polaire. - -Malheureusement, elle vient d'être arrêtée dans sa marche par le pack, -large de 3.000 mètres, aperçu par Pavy, et qui a survécu à la débâcle de -la mer Paléocrystique. - -Ce pack, en dépit de la chaleur ambiante--très relative en somme -puisqu'elle ne dépasse pas +4° centigrades--fond avec une lenteur -excessive. Il est du reste évident que ni la radiation solaire, ni la -température de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est -pas et très prochainement disloqué par la tempête, ou lézardé par le -courant, le travail de l'homme sera nécessaire. - -Le capitaine fait préalablement sonder et trouve le fond à quatre cent -cinquante brasses. Markham, en face du cap Joseph-Henri, l'avait -rencontré seulement à soixante-douze. Le chiffre accusé par le sondage -de la _Gallia_, réalise les prévisions de Lockwood, qui n'ayant que -trois cent brasses de corde, ne put atteindre le fond. - -L'épaisseur de la glace fut en outre évaluée à quatre mètres au niveau -de l'anse où s'abrite la goélette. - -Reste maintenant à examiner en détail le pack pour chercher une fissure -transversale, ou, s'il y a lieu, un point où les glaces soient moins -épaisses, dans le cas où le capitaine serait forcé de creuser un canal. - -Comme la goélette est en sûreté dans son petit havre formé par une -échancrure de la banquise, et comme il serait à peu près impossible, en -présence des découpures nombreuses qui frangent son bord méridional, de -la faire naviguer à travers toutes ces anfractuosités, le capitaine -décide que l'inspection du pack aura lieu en traîneau. - -L'hygiène des hommes et surtout celle des chiens exigeant de l'exercice, -d'Ambrieux saisit avec empressement cette occasion pour essayer ses -équipages, et s'assurer s'il peut compter, ultérieurement, sur ses -auxiliaires à quatre pattes. - -Ne voulant pas faire de jaloux parmi les braves matelots qui tous -voudraient bien aller «à terre», c'est-à-dire sur la glace, le -capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, décide que les élus -seront désignés par le sort. - -Sept hommes, plus Oûgiouk, l'Esquimau, et lui, neuvième, feront partie -de l'expédition. Encore, le docteur demandant une autorisation de -faveur, six matelots seulement seront appelés à bénéficier du hasard. - -Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Guénic un petit papier -plié en quatre, et fait une triomphante cabriole. - -Ce veinard de Parisien! il vient de lire: oui, sur son papier, et la -cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que ça! Puis, -c'est Courapied, dit Marche-à-Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le -Guern, puis Constant Guignard, et pour compléter dignement ce groupe -que l'on dirait trié volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne -carabine, présent du docteur. - -Les traîneaux sont approvisionnés pour quinze jours. On y entasse en -outre les sacs de fourrures, pour camper sur la glace, et la tente. Les -vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, café, thé, poisson sec -pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spéciales servant à -cuire les aliments, et à faire bouillir l'eau pour le thé ou le café. -Chaque homme est pourvu en outre d'un vêtement complet de rechange, et -emporte ses bottes groenlandaises imperméables à l'eau comme à la neige. - -Tout ce matériel, qui serait encombrant pour d'autres voyageurs que des -matelots, ces maîtres en arrimage, est emballé dans les prélarts -goudronnés, puis solidement ficelé sur les traîneaux immobiles sur la -banquise. - -Les chiens, heureux d'être enfin soustraits à l'immobilité qui, depuis -si longtemps, leur pèse, font entendre des jappements joyeux, et se -laissent atteler fort docilement à leur «bricole» en cuir de phoque. - -Tout est prêt. Le capitaine arbore sur le premier traîneau un petit -pavillon tricolore et donne le signal du départ. - -Le capitaine, le docteur et Oûgiouk marchent en tête; viennent ensuite -Le Guern, Nick dit Bigorneau, et Mossieu Dumasse; puis, le Parisien, -Constant Guignard et Courapied dit Marche-à-Terre, accompagnant, trois -par trois, chacun des traîneaux. - -Les chiens, dans le premier moment d'effervescence, donnent un furieux -coup de collier et menacent de s'emballer. Mais d'un seul coup de fouet -qui prend en écharpe son attelage, Oûgiouk a tôt fait de modérer cette -ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont étudié la -manoeuvre du fouet, l'imitent sans plus tarder, et obtiennent un -succès analogue. - -Du reste les éléments se chargent bientôt d'arrêter toute velléité -d'émancipation, tant la vicinalité de l'endroit, comme le fait observer -plaisamment le Parisien, a montré de négligence dans l'entretien des -voies de communication. - -«Oh! là... là... - -«J'aimerais mieux être en enfer. - ---A cause de quoi? demande naïvement Courapied, toujours prêt à se -laisser mystifier. - ---A cause des pavés, bêta! - ---Comprends pas! - ---Suis bien mon raisonnement. - -«On dit et on répète que l'enfer est pavé de bonnes intentions... - -«Eh bien! est-ce que nos traîneaux ne glisseraient pas mieux sur ce -macadam perfectionné que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou -coupants, entremêlés de flaques d'eau et de paquets de neige à demi -fondue? - ---Allons! v'là que tu te moques encore de moi.» - -Le docteur qui a entendu cette plaisanterie monumentale, perd son -sérieux et dit au capitaine qui, de son côté, rit de bon coeur: - -«Le drôle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel avec ses -comparaisons baroques sont vraiment amusantes. - ---C'est là, d'autre part, un état moral bien précieux pour les membres -d'une expédition comme la nôtre. - ---A qui le dites-vous, capitaine! - -«La gaieté à jet continu, l'entrain perpétuel sont la meilleure hygiène -pour combattre la morne désespérance des nuits polaires. - -«Un loustic de cette trempe vaut à lui tout seul une pharmacie.» - -La voirie, pour employer l'expression du Parisien, devient absolument -déplorable. Sur les parties les plus élevées où la glace est sèche, on -trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le traînage -pénible. Par contre, les parties basses sont recouvertes d'eau, ou -plutôt d'une épaisse bouillie de neige à demi fondue dans laquelle on -enfonce, les hommes jusqu'à mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre. - -N'était l'imperméabilité absolue des chaussures esquimaudes, chaque -piéton voyagerait dans un bain de pied à zéro. - -Pour la première fois le Parisien et ses camarades conçoivent l'usage et -l'utilité du traîneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les équipages de -chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient à convoyer, -avec leur prodigieuse vitesse, les voyageurs arctiques. Mais, pas du -tout. Les hommes s'en vont à pied comme de simples mortels, et les -toutous emmènent seulement le matériel et les provisions. - -Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voilà devenu tringlot... de la -flotte, mais tringlot à pied! Chose qui ne se voit pas, même dans -l'armée de terre, pour laquelle il professe, en sa qualité de navigateur -endurci, un dédain plein de commisération. - -Du reste, il n'est pas besoin de s'être avancé bien loin sur le pack -pour comprendre qu'une excursion même d'agrément serait impossible. Les -blocs, de plus en plus irréguliers, succèdent aux blocs. Il y a des -roches, des collines, des ravins en miniature, mais dénivelant, comme à -plaisir, la carapace de glace. Un homme, fût-il mâtiné de clown et de -singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traîneau sans dégringoler -à chaque pas. - -Le véhicule, qui cependant n'est guère chargé, monte péniblement une -pente à 45°, glisse à toute vitesse de l'autre côté, penche à droite sur -un morceau de glace, culbute à gauche dans une fondrière, se remet tant -bien que mal d'aplomb sur les patins, oscille de nouveau pour cahoter de -plus belle... bref, avance de bric et de broc sans être jamais -horizontal. - -Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrière, quand les -chiens, roidissant leurs pattes, tirant la langue, ne peuvent le -déhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une déclivité, pour -l'empêcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en -équilibre quand il rencontre une aspérité. - -Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'étale de son -long à la grande joie des camarades, bientôt victimes d'un accident -semblable. - -Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de même des immersions -partielles qu'il importe d'éviter à tout prix. - -La glace est loin d'être partout homogène et de posséder une égale -rigidité. Celle qui provient de la congélation de l'eau de mer est -souvent couverte d'une sorte de _saumure_ très épaisse, très riche en -sel et qui ne se solidifie jamais complètement. - -Elle recouvre traîtreusement les trous par lesquels viennent respirer -les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra être, à un -moment donné, trempé jusqu'à la ceinture. - -Ces fondrières glacées sont d'autant plus insidieuses, que rien ou -presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu à peu -s'habituer à les reconnaître, comme les chasseurs de canards les vases -molles perfidement dissimulées au milieu des marécages. - -Pour ce motif surtout, les explorations en traîneau sont plus pénibles -et même plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus, -elles sont faites par des novices ignorant l'hygiène arctique, et ne -sachant pas combien il importe d'éviter la transpiration. - -Fort heureusement la vieille expérience du docteur supplée à tout, et -des précautions, en apparence exagérées, évitent ces petits mécomptes si -fréquents au début. - -Néanmoins, la caravane avançait toujours en côtoyant le bord méridional -du pack dont le capitaine relevait à chaque instant la configuration. - -Jusqu'à présent, les accidents s'étaient bornés à des chutes et à des -immersions partielles insignifiantes. - -Mais, Constant Guignard, l'homme né sous l'étoile de la malchance, le -Normand au nom prédestiné, devait bientôt légitimer l'influence de -l'étoile et la prédestination du nom. - -Le convoi s'en allait cahin-caha. Par prudence, le capitaine, sur les -indications d'Oûgiouk, se retournait, et criait aux marins d'éviter tel -ou tel point suspect. - -Guignard, demeuré quelques pas en arrière pour renouveler -l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crête, en -homme qui se joue des faux pas, quand tout à coup le pied lui manque, il -glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque. - -Le bruit de la chute et le juron qui l'accompagne font retourner -Plume-au-Vent et Courapied. - -«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'écrie le Parisien en -voyant son matelot barbotter en jurant. - -[Illustration: «Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain!» s'écrie le -Parisien.] - -«Ben voyons! faudrait pourtant voir à s'arracher de la limonade... - -«C'est donc une passion, chez toi, le bain à zéro! - -«Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...» - -Constant Guignard, trempé jusqu'aux aisselles, se retire tout confus et -déjà claquant des dents. - -«Dis voir, t'as pas cassé le verre de ta montre? - ---Mâtin! balbutie l'autre, qué lessive! - -«J'ai froid jusqu'à la moelle des os. - ---Stop! commande le capitaine. - -«Tu es mouillé, garçon, il faut changer. - ---Oh! merci, capitaine... c'est pas la peine. - -«En marchant, ça séchera. - -«Sauf vot'respect, à Terre-Neuve, j'ai été pas mal de fois saucé par la -lame, et en grand... - -«J'y ai pas... fait... attention.» - -Le docteur est arrivé en courant. - -«Déshabillez-moi ce lascar-là, dit-il brièvement, et frictionnez-le -ferme... à tour de bras! - -«Il était en sueur au moment du plongeon, et il est dans le cas -d'attraper une congestion. - -«Vite!... une lampe à esprit-de-vin... un morceau de glace dans une -casserole.» - -En un tour de main, Guignard, qui défaille pour tout de bon, est -dépouillé de sa défroque déjà raide comme du carton. - -Le capitaine, aidé de Plume-au-Vent, le frotte à lui enlever -l'épiderme, puis quand, après cinq minutes d'une gymnastique enragée, le -pauvre diable commence à respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure. - -Déjà l'eau bout, tant la lampe à alcool développe de calorique. Le -docteur fait infuser, pour la forme, une pincée de thé, puis additionne -le mélange d'une formidable dose de rhum. - -«Tiens, mon gars, sirote-moi ça, dit-il au matelot dont les dents -crépitent toujours comme des castagnettes. - -«Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de faire le -plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare à ta peau. - -«Quant à vous, mes amis, écoutez-moi. - -«Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en -transpiration. - -«Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour les novices -qui ont des tendances à trop se couvrir pendant la marche. - -«On s'échauffe sans même s'en douter, puis on se refroidit brusquement, -et alors, gare aux rhumatismes et aux pleurésies. - -«Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas de fausse -honte... faites ce que je viens d'ordonner pour votre pauvre camarade -qui pouvait très bien mourir là... sous vos yeux, sans reprendre -connaissance. - ---Pétard! murmure à part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru qu'un -homme aurait pu être si vite «nettoyé». - -«C'est pire qu'un coup de soleil sous l'équateur, et pourtant, Guignard, -mon matelot, n'est pas une mauviette!» - -Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrêt de deux heures, mis à -profit pour déjeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents -comme de grands enfants et plus insoucieux qu'on ne saurait le croire. - -Constant Guignard nanti d'un vêtement complet, bien sec, mangea de bon -appétit, et reprit sa place à l'arrière-garde, mais évita dorénavant, -avec le plus grand soin, les fondrières traîtresses. - -La soir venu, c'est-à-dire l'heure à laquelle finit ordinairement la -journée, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut -dressée sur le pack. Puis, après un solide repas auquel cette rude -marche servit d'apéritif, les matelots se blottirent trois par trois -dans les sacs. - -Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Oûgiouk s'allongea -simplement sur la glace. - -On avait parcouru dix milles marins (18 kilomètres 570 mètres). - - - - -XII - - Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes - vertes.--Après six jours de marche.--Les traces du lieutenant - Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de - deux cents mètres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements - dans le lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fête - du 14 juillet sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des - illusions et gagna un sobriquet. - - -L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la moins -inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables. - -Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de son trou -par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de -l'ordinaire. - -Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en bandoulière, -fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles -accommodées en plein vent. - -Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent d'un morceau -de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail, -que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient -excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères, -occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace. - -Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes -vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments. - -Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, va -s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça -lui donne l'air d'un philosophe. - -Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et son vaste -nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout. - -Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut arriver à -conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort -Plume-au-Vent. - -«Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au manège. - ---A cause? - ---Pour apprendre l'équitation. - -«A peuvent pas rester en selle!... qué que ça sera pendant la nuit! - ---Hein?... - ---Faut jamais les quitter!... même pour dormir... surtout pour dormir... -le docteur l'a dit! - -«Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder là dedans! - -«C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du gazon dessus. - -«J' m'étonne plus si le Normand... un de tes pays, et un malin, faisait -porter des lunettes vertes à des moutons. - ---Des histoires! - ---Que ma première chique me serve de poison si je ne dis pas la vérité! - -«A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait à manger des -copeaux de menuisier aux pauv' bêtes qui les prenaient pour de l'herbe!» - -Bref les bésicles défrayèrent pendant une journée la verve de -l'intarissable loustic, et, sauf bien entendu les chefs, chacun, y -compris Oûgiouk, eut sa ration de brocards. - -De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plissée, -grassouillette, prêtait singulièrement à la plaisanterie, quand les -disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrés -chinois, agrémentèrent son physique. - -Plume-au-Vent n'ayant jamais fréquenté les potiches incassables du -Céleste-Empire ne soupçonna pas l'analogie. Il prétendit simplement que -le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait à sa concierge. Seulement -la dame du cordon était infiniment plus barbue que le guide Esquimau. - -Pendant que les matelots rient et plaisantent, le capitaine est -soucieux. - -On marche depuis six jours et le pack orienté vers le Nord-Est ne -présente aucune solution de continuité. Pas un chenal, pas une faille, -pas une lézarde, rien! - -Encore quarante-huit heures et il faudra songer à la retraite, car les -vivres sont mesurés pour deux semaines, et le retour exigera le même -temps que l'aller. - -D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir, bien vague, du reste. - -C'est que la banquise ne soit pas soudée au rivage des terres -découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont -plus éloignées que de deux milles à deux milles et demi. Il faut s'en -rapprocher au plus vite. S'il y avait une fissure, un vague sentier -d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions nécessaires -au passage de la goélette! - -Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre apparaît çà -et là, sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, plus -la marche devient difficile. - -Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des ravins semés -de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à -peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus -avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles. - -Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de bras, les -pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les déclivités, -pour les hisser et les redescendre encore. - -Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le capitaine -commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas -astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte -avec le docteur et le guide esquimau. - -La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le matériel -s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils -s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est, -se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la -banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses -errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables, -et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et -surtout grâce à cet arrêt. - -Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement compact de -glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue -d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen, -s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions -extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule -admissible. - -En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de la petite -île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son -intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable -voyage. - -On distingue à la lorgnette le _cairn_ édifié par les trois hommes, et -comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet -humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire. - -En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, s'arrêtent -pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux -cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule -élevé de main d'homme. - -Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de morceaux de -charbon superposés, a été construit à une époque très récente. - -D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dépité: - -«Pregel!... encore lui!... toujours lui!» - -Le docteur et Oûgiouk écartent avec précaution les blocs de charbon et -découvrent un épais bocal de verre parfaitement bouché. - -Le récipient renferme un parchemin couvert de caractères anglais, -français et allemands. - -«Vous avez raison, capitaine, dit le docteur après avoir enlevé le -bouchon, c'est signé: Pregel. - -«Dois-je lire ce document? - ---Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrétion, bien au contraire, car -ces témoignages matériels du passage d'un explorateur sont laissés pour -qu'on en prenne connaissance. - ---Voici: «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au Pôle -Nord, a élevé ce cairn en souvenir de son arrivée sur cet îlot. Il -continue son voyage vers le Nord et édifiera, s'il plaît à Dieu, un -autre cairn à dix milles de celui-ci. - - «_Signé_: JULIUS H. PREGEL.» - - «Le 18 mai de l'année 1887. - -«C'est tout! grogne le docteur furieux. - -«Pauvre Lockwood!... infortuné martyr du devoir!... battu d'une -demi-tête par ce Teuton balourd, prétentieux et mystique. - -«Voyez, capitaine, si ce n'est pas à faire suer par cinquante degrés -au-dessous de zéro! - ---Quoi?... mon cher docteur. - ---Cette idée bien prussienne de venir s'installer deux cents mètres plus -loin que son vaillant prédécesseur, afin de pouvoir dire: «Je suis le -premier!» - -«Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-là ne compte pas et que -le comble de la sottise est de faire entrer en ligne de compte un -certain nombre de centimètres! - ---Que voulez-vous, mon ami, l'Allemand, peu prodigue de sa nature, ne -laisse rien perdre. - -«Ce fait le peint tout entier. - ---Un Anglais, un Russe, un Italien, un Français fût venu s'inscrire -modestement près de Lockwood... il eût laissé un mot d'admiration pour -le vaillant officier. - -«Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de -l'expédition au Pôle Nord, comme s'il y était déjà, essaye, lui, de -dévaliser un mort! - -«Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en! - ---Pas sans réintégrer le document dans le cairn. - ---Parbleu! Nous sommes d'honnêtes gens, nous! - -«Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de ce -témoignage de la bonne foi allemande. - ---Bah! Ne vous occupez donc plus de cet incident. - -«Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de cinq -semaines: sa victoire doit être complète à l'heure actuelle. - ---Oh! mais nous rattraperons le temps perdu, n'est-ce pas, capitaine? - ---A qui le dites-vous, mon cher? - -«Je n'en ai d'ailleurs jamais douté... vous entendez: jamais! Et nous -en élèverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... là-bas... plus -loin... et plus loin encore! - ---Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage à notre _Gallia_! - ---Nous allons en pratiquer un, docteur. - ---Mais, que de retards! - ---Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une année avant nous, n'a plus -que cinq semaines d'avance. - ---Tiens, c'est juste! - ---Que son navire est peut-être encore à Fort-Conger à la recherche d'un -lieu d'hivernage, et conséquemment distancé par la _Gallia_. - -«Que Pregel sera forcé de le rallier avant les froids... - ---De plus en plus juste. - ---Supposez, chose fort possible, la _Germania_ incapable de s'élever -jusqu'ici, alors Pregel perdra l'an prochain son avance. - -«Mais assez d'hypothèses! Si j'oublie un moment que je suis sur la terre -gelée, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la réalité. - -«En route! Nous aurons fort à faire pour rejoindre nos compagnons qu'une -plus longue absence inquiéterait.» - - * * * * * - -Cependant, le capitaine, voulant être absolument certain que le pack -était bien homogène sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au -bâtiment, la route précédemment suivie. - -Il fit descendre sa petite troupe parallèlement aux terres de Lockwood, -sans quitter la banquise, mais en côtoyant toujours les falaises. - -La marche était plus rude, mais on avait toujours l'espoir d'une -compensation apportée par la découverte d'une faille. - -C'est ainsi que les explorateurs français, après avoir reconnu à la -lorgnette le cap Washington, aperçu par le lieutenant de Greely, et le -cap Alexandre-Ramsay, contournèrent l'île Murray, prirent connaissance -du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortuné commandant -de la _Jeannette_, et se dirigèrent sur la _Gallia_, en côtoyant le pack -à sa partie méridionale. - -Malheureusement un brouillard intense les enveloppe brusquement, alors -que depuis cinq jours ils étaient en marche pour rallier le navire, -qu'ils avaient quitté quatorze jours auparavant. La route devient -forcément plus pénible encore, et les recherches également plus -difficiles. - -Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expédition sera terminée. Si -elle n'a pas donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, on -n'en travaillera que plus vaillamment à saper la banquise. Du moment -qu'elle reste fermée à l'étrave de la _Gallia_ et qu'on est certain de -ne pouvoir triompher autrement de sa résistance, en avant les grands -moyens! Malgré le brouillard et les obstacles qui hérissent à chaque pas -la voie du retour, on ne risque pas de s'égarer, tant le capitaine est -sûr de sa direction. - -Allons, encore douze heures d'écoulées... puis encore douze heures! -c'est la dernière fois qu'on déploie la tente. - -«En avant! garçons!... en avant et bon courage!... le but approche.» - -Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hâte -singulière. - -Le docteur, qui est dans le secret de cette précipitation, car il y a un -secret, excite également les matelots, prêche d'exemple, allonge les -jambes et paraît oublier qu'il commence à transpirer comme un simple -mortel. - -C'est que voilà! On est au 14 juillet et le commandant veut faire une -surprise à ses compagnons. - -Berchou a reçu des ordres, tout doit être prêt à bord pour célébrer -dignement la fête nationale: un festin de choix, du bon vin, des -liqueurs, puis des divertissements variés dont l'organisation a été -laissée à la riche imagination des matelots restés à bord. - -Avec de pareils éléments de gaieté folle, d'entrain intarissable, de -patriotisme ardent, cette fête, improvisée à moins de sept degrés du -pôle, sur un navire français, sera complète, et unique dans son genre. - -Aussi, le capitaine maugrée contre la brume qui cache le navire tout -flamboyant de couleurs, sous le grand pavois. - -On approche de plus en plus. Déjà les chiens tournent leur museau pointu -vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des émanations presque -insaisissables. - -L'un d'eux, Pompon, un des favoris du Parisien, pousse un hurlement -auquel répondent, comme un écho lointain, des abois saccadés. - -Brusquement la meute se met à vociférer en choeur, à la stupéfaction -des hommes qui n'en peuvent croire leurs oreilles. - -«Bah! opine gravement le Parisien, c'est quéque farceur, qui s'amuse -là-bas sur le navire, à imiter mes toutous, histoire de leur faire -entonner leur grand air. - -«Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est pas des -animaux de votre espèce. - -«Y a pourtant pas à s'y tromper!... moi, si je voulais faire le chien, -je m'y prendrais un peu mieux!» - -Quoi qu'en dise Plume-au-Vent, l'imitation est parfaite à ce point que -les chiens hérissent leur poil et grognent sourdement, à mesure qu'on -approche. - -A coup sûr, ce n'est point là une bienvenue dans le langage particulier -à l'espèce canine. - -Bientôt apparaît une masse noirâtre qui se détache vaguement au milieu -de l'opaline blancheur des buées. On dirait la coque d'un navire. - -En même temps une rauque exclamation retentit: - -«Halt!... wer-da? - ---Et vous-même: qui vive? riposte le capitaine d'une voix hautaine, -vibrante comme un froissement de métal. - ---Trois-mâts allemand _Germania_ de Bremerhaven, capitaine Walther. - ---Capitaine de la goélette française _Gallia_, répond d'Ambrieux. - -L'inconnu, croyant sans doute à une visite de politesse dont rien ne -semble pourtant légitimer l'urgence, continue: - -«Veuillez passer à tribord, capitaine, on va larguer l'échelle. - ---Merci! j'arrive d'expédition et je rentre à mon bord... j'ai dérivé -dans le brouillard. - ---Capitaine, la _Gallia_ est à trois encâblures dans le Sud-Ouest. - ---Merci! j'ai l'honneur de vous saluer.» - -Les hommes, stupéfaits de l'incident, gardent un morne silence, pendant -que les chiens, grondant toujours, donnent un coup de collier pour -déhaler les traîneaux. - -«Eh bien! docteur, que dites-vous de la rencontre? - ---Mais, capitaine, je n'en suis ni étonné, ni alarmé. - -«Ces gens-là ayant le même objectif, il n'est pas extraordinaire de les -trouver sur notre route. - ---Sans doute, puisque le second de la _Germania_ m'avait fait pressentir -la venue du navire. - ---Eh bien? - ---Ne trouvez-vous pas qu'il y a chez eux comme un parti pris de devancer -leurs concurrents de quantités infinitésimales... autant dire -ridicules? - ---Oh! oui: là-bas, le cairn deux cents mètres plus avant que celui de -Lockwood. - ---Et ici, leur bâtiment plus rapproché que le mien. - ---Oh! douze cents mètres à peine! - -«Une misère! - -«Nous regagnerons cela et nous les battrons haut la main. - ---J'en ai comme la ferme assurance. - -«Mais si nous sommes forcés d'hiverner ici, ne trouvez-vous pas qu'il -sera tout à fait assommant de voir à chaque instant nos vainqueurs se -goberger à notre nez, et se prévaloir de cette priorité dérisoire. - ---Bah! nous avons un excellent mouillage et ils ne peuvent probablement -pas en dire autant du leur. - -«Il y a compensation.» - -Un hourra joyeux accompagne ces derniers mots. La _Gallia_ est en vue. -Pour comble de bonheur, le soleil réussit enfin à percer le rideau de -brume qui l'enveloppe, et le navire se montre soudain, aux yeux ravis -des voyageurs, avec son éclatante floraison de pavillons. - -[Illustration: Le navire se montre soudain...] - -Un immense cri de «Vive la France!... vive la République!...» accueille -la petite troupe; d'énergiques poignées de mains s'échangent avec de -chaudes et réconfortantes paroles de bienvenue. - -Puis, un nouveau cri, aussi enthousiaste, aussi vibrant: - -«Vive le capitaine!...» - -En gens pressés de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs -fatigues, vont revêtir leur tenue de gala, et la fête commence. - -D'abord un festin auquel assiste l'état-major, et qui, nonobstant le -respect des matelots pour leurs officiers, n'en est pas moins d'une -gaîté folle. Puis les toasts, à la France, à la République, au -capitaine, à la découverte du Pôle! - -Après le repas, un concert dans le carré où se trouve le piano. Il y a -une scène de deux mètres superficiels, avec un double rideau formé de -deux bonnettes! Et chacun, sans plus de façons, y va carrément de sa -romance. - -Par exemple, M. Vasseur, le lieutenant, qui tient le piano, a fort à -faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de même -parmi les virtuoses qui s'arrêtent béants, n'osant pas, par respect pour -la discipline, élever la voix quand leur supérieur fait de la musique. - -Plume-au-Vent obtient un succès colossal. Il est vrai que le Parisien -chante son grand air, celui auquel il doit son pseudonyme et sa -célébrité. - -Applaudi à tout rompre par dos mains endurcies au contact des amarres -goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de -_Rigoletto_: - - Comme la plume au vent - Femme est volage; - Et bien peu sage - Qui s'y fie un instant. - -«Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est ça qu'est tapé!... - -«Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson. - -«T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opéra.» - -Ainsi mis en cause, le Parisien interrompt son chant pour s'exprimer en -langage vulgaire. - -«C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en vanter. - -«Vous me rappelez un incident pénible qui a brisé ma carrière -dramatique. - ---Raconte voir! - ---J'avais eu l'idée biscornue d'aller chanter l'opéra dans la bonne -ville d'Orléans, et je remplissais, ce jour-là, le rôle du duc de -Mantoue, celui qui chante: «Comme la plume au vent...» - -«Au moment où j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau pour lequel -j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'là tout le vinaigre de la -ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une bordée de -sifflets!... - -«Pétard, quelle averse! - -«Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu, à la grande joie des -copains jaloux de mes succès, à ce point qu'ils me bombardèrent du nom -de Plume-au-Vent, en souvenir de mon four. - -«D'Orléans je ne fis qu'un saut jusqu'à Buenos-Ayres où je réussis... à -trouver un directeur qui oublia de me solder mes appointements. - -«Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais même pas -saigner un hareng saur... et me voilà encore sur le pavé. - -«Je me mis perruquier. Mais j'écorchais tout vifs les clients qui sous -mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller à chaque -séance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur à -bord d'un transatlantique pour payer mon passage. - -«Ma foi, j'ai pris goût au métier, car y a de ça huit ans, et je ne m'en -repens pas, puisque j'ai l'honneur aujourd'hui de collaborer humblement, -mais de tout coeur, à l'oeuvre de notre vaillant capitaine. - -«Voilà mon histoire.» - -Inutile de dire si le narrateur obtint un succès égal à celui du -virtuose. - -Le divertissement se continua par des chansons patriotiques ou -sentimentales, ou fortement épicées, puis Dumas chanta, de sa voix -terrible, une romance provençale à laquelle on ne comprit rien, mais qui -fut applaudie de confiance. - -Il y eut ensuite un tir à la cible, avec des prix susceptibles d'exciter -la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en écume. - -Dumas, préalablement mis hors concours, manqua la cible, tant il avait -la vue trouble, et le Parisien, qui n'avait jamais pu toucher un carton -aux baraques foraines, fit mouche à tout coup. - -Il gagna la pipe et l'offrit généreusement à son mécanicien, Fritz -Hermann, le bon Alsacien, qui de temps à autre montrait le poing au -navire allemand, immobile au bord de la banquise. - -Ce présent rasséréna un peu le digne homme, et cicatrisa une plaie -récente. La veille, en voyant arriver la _Germania_, il avait, de -colère, brisé son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour -terminer dignement la fête, que d'aller chambarder le vaisseau de -malheur. - -«Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le capitaine, -et prends patience, en attendant la revanche. - ---C'est long à venir, capitaine, et la vie est courte. - ---La nôtre commencera dès demain, et elle sera complète. - ---Eh bien! alors, _revanche_!» - -[Illustration] - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID - - - - -I - - Lumière sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la - banquise.--La scie.--Une découverte française.--Transport des - forces par l'électricité.--La _réversibilité_ des machines - dynamo-électriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze - premiers mètres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes - labeurs.--Fureur d'un Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des - officiers de la _Germania_.--Refus formel. - - -Le jour polaire continue avec sa ténacité obsédante. - -A minuit comme à midi, le soleil, que l'on dirait détraqué, tant sa -permanence au milieu de l'azur céleste paraît une absurdité, verse des -torrents d'éblouissantes lueurs. - -Aussi loin que la vue peut s'étendre, tout scintille et flamboie. - -Et pourtant, malgré cette incessante projection de lumière, à peine -interrompue de loin en loin par la brume, le morne paysage conserve sa -lugubre physionomie. - -Sous ces ruissellements de clarté, on sent la douloureuse impression -d'une chose morte. - -Point d'arbres couverts d'opulentes frondaisons, point de fleurs aux -délicats effluves, point de quadrupèdes folâtres, point d'oiseaux -jaseurs, point d'insectes bourdonnants. - -Partout des cristaux nus, frangés, déchiquetés, se découpant rigides et -moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'où -surgit un immense et glacial frisson, la silhouette balourde d'un ours, -le soufflet d'un cétacé ou le brusque plongeon d'un phoque. - -C'est l'été pourtant! mais l'été arctique, fait de lumière et non de -chaleur. - -En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des régions boréales sur -lesquelles il verse sans relâche des flots d'incandescence. Pareil -lui-même à un astre gelé, en voie d'extinction, sa clarté ou rose, ou -blanchâtre, anémique pour ainsi dire, éblouit, mais ne vivifie pas. - -Et l'on sent, à travers cet été pendant lequel un habitant de la zone -tempérée n'abandonnerait guère son foyer, la menace prochaine des froids -mortels, des ténèbres affolantes de l'épouvantable hiver polaire. - -Dans un mois, du 15 au 20 août, le pack, à peine désagrégé -superficiellement, va reprendre sa ténacité de roc. Une épaisse couche -de neige nivellera les dépressions et les protubérances. Un peu plus -tard, avec l'apparition de la première étoile, s'éteindra ce -faux-semblant d'existence. - -Car le jour, même sans chaleur, c'est encore la vie! - -Cependant, d'intrépides matelots, conscients des périls et des -souffrances réservés par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter, -s'efforcent déjà d'avancer plus loin encore: là où la bise est plus -âpre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant. - -En vain la banquise leur oppose la masse compacte de ses -stratifications. Ils se ruent à l'assaut de l'infranchissable barrière -avec cet élan farouche qui triomphe de l'obstacle ou brise l'instrument. - -Hier la fête des patriotes, aujourd'hui le travail des explorateurs. - -Les marins de la _Gallia_ sont à l'oeuvre, pendant que ceux de la -_Germania_, sa rivale, n'en pouvant croire leurs yeux, les regardent -stupéfaits. - -La chose est pourtant bien simple, du moins à ce que prétend le -capitaine d'Ambrieux. Le pack s'oppose au passage du navire. Eh bien! -profitons des derniers beaux jours pour pratiquer un chenal. -C'est-à-dire coupons d'une tranchée large de douze mètres trois -kilomètres de glace. - -C'est tout! Et c'est assez, n'est-ce pas? - -Car ici, la glace n'offre plus, comme à la baie de Melville, une surface -unie, d'une épaisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au -contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaçons amenés par la -dérive, comprimés par le courant, soudés par le froid, et superposés de -manière à mesurer, par places, trois et quatre fois l'épaisseur du pack -proprement dit. - -Qu'importe, d'ailleurs! En dépit de l'apparente insanité d'un tel projet -qui fait penser à des fourmis essayant de saper une montagne, chacun -s'est mis à la besogne, bravement. - -Tout ce qui perce, coupe, rompt ou éclate, a été mis en réquisition. -Haches, scies, couteaux à glace, tarières sont aux mains des matelots. -Il s'agit de pratiquer à la main l'amorce du canal où doit pénétrer, au -fur et à mesure de son exécution, la _Gallia_. - -Quant à faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas songer. -L'éperon d'un cuirassé lui-même serait insuffisant. - -La dynamite fournira d'excellents résultats, mais son emploi doit être -réservé pour certains cas. Sous peine d'épuiser l'approvisionnement, il -faut éviter le gaspillage, et ne recourir au précieux explosif que -devant urgence absolue. - -Mais, enfin, quel procédé rapide, et surtout efficace, pense donc -employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enlevées à la -main par les travailleurs, on ne peut supposer raisonnablement qu'il -espère venir à bout de l'ennemi par ce moyen primitif. - -Le capitaine veut tout simplement couper la banquise _à la scie_. - -Mais, entendons-nous bien. Il ne s'agit point ici du fragile instrument -dont se servent les menuisiers ou les charrons pour découper leurs -planches. La scie à glace, dont les dents vont bientôt ronger le pack de -la base au sommet, est une énorme bande d'acier, mesurant six mètres de -hauteur, sur quatre-vingts centimètres de largeur. - -Très bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, longues de -dix centimètres. Mais, où trouver un moteur? Probablement la machine du -navire. - -La machine, d'accord. Il ne faut pas oublier, pourtant, que la scie, ou -plutôt les deux lames de la scie, doivent agir parallèlement à quinze, -vingt, peut-être quarante mètres du bâtiment. - -Comment actionner, à pareille distance, un tel engin? - -Au moyen de l'électricité, parbleu! - -L'électricité?... sans doute: grâce à la découverte d'un éminent -ingénieur français, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 _la transmission -des forces par l'électricité_. - -A ce propos, une petite digression est ici nécessaire. - -La découverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se formuler -ainsi: Fournissez du mouvement à une machine dynamo-électrique, et elle -vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité, et elle -vous donnera du mouvement. - -On donne à cette propriété le nom de _réversibilité_, parce que les -machines magnéto ou dynamo-électriques, qui toutes la possèdent, peuvent -transformer le travail mécanique en électricité, ou inversement -l'électricité en travail mécanique. - -Supposons, maintenant, une machine dynamo actionnée par un moteur -quelconque: gaz, chute d'eau, air comprimé, vapeur, etc. Sous -l'influence du mouvement qu'elle reçoit, elle produit une certaine -quantité d'électricité; d'où son nom de _génératrice_. - -Mettons-la en communication par un fil de cuivre ou de fer avec une -autre machine de même espèce. Aussitôt cette seconde machine, dite -_réceptrice_, s'empare de l'électricité à elle transmise par le fil -conducteur, et, chose étonnante, fournit, au lieu d'électricité, du -travail mécanique ou plutôt restitue le travail mécanique développé par -le moteur. - -De façon que si ce moteur produit, par exemple, une force de cent -chevaux, cette force, transformée en électricité par la _génératrice_, -et transportée sous cet état, jusqu'à la _réceptrice_, redevient force, -ou mouvement, susceptible d'être employé à un travail quelconque[7]. - -[Note 7: A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à -distance des machines-outils, perceuses.] - -Cependant, la transmission ne s'opère pas intégralement. Il se produit, -avec les machines actuellement employées, une perte qui atteint encore -trente à trente-deux pour cent. - -Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expédier ainsi une force, -quelque considérable qu'elle soit, par un simple fil, comme une dépêche, -à une distance de cent, mille, dix mille mètres et plus! - -En préparant son expédition polaire, le capitaine d'Ambrieux ne pouvait -manquer de prévoir le cas où il devrait attaquer corps à corps d'énormes -barrières de glaçons. Sachant combien sont limités et peu efficaces les -moyens habituels, il avait songé, dès le principe, à mettre à profit la -découverte de notre éminent compatriote. - -Le travail de la machine, inutilisé jusqu'alors, parce qu'elle ne -pouvait avoir d'action en dehors du navire, fournirait ainsi un appoint -considérable. - -Il avait donc acheté, jadis, deux dynamos du système Desprez, -susceptibles de transporter, malgré leur peu de volume, une force de six -chevaux, à telle ou telle distance. - -Le moment est venu de recourir à ces puissants et ingénieux auxiliaires. - -Déjà les charpentiers ont préparé les bigues devant supporter l'arbre de -couche portant la roue qu'actionnera la réceptrice. Celle-ci est -installée sur la glace. La génératrice est à bord, près du «petit -cheval» qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isolé sous une -couche de gutta-percha les fait communiquer. - -En outre, comme à chaque morsure de la scie l'appareil doit progresser -d'autant, les bigues sont pourvues, inférieurement, de galets de bois -leur permettant de rouler au fur et à mesure, à la condition, toutefois, -que les protubérances de la banquise ne seront pas trop accentuées. Il -faudra, dans ce cas, recourir, au préalable, à un nivellement sommaire. - -Quant au mécanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de la lame -ou des deux lames, selon qu'on pourra les faire ou non agir -simultanément, il est d'une extrême simplicité. - -L'arbre de couche porte deux excentriques tournant chacun dans un cadre -d'acier, fixé au sommet des deux scies. - -Le mouvement de haut en bas et de bas en haut se produira ainsi -directement, sans organes intermédiaires, sans complications, presque -sans frottements. - -Comme les lames, bien que notablement épaisses, risqueraient de se plier -et peut-être, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opère le -mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies à la partie -inférieure d'un poids assez lourd pour éviter les flexions latérales et -leur donner une rigidité suffisante. - -Ce rapide exposé de la situation indique suffisamment quels doivent -être les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs. - -Là-bas, à bord de la _Germania_ toujours immobile et rogue comme un -factionnaire prussien, on braque sur la _Gallia_ une batterie de -lorgnettes. - -Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosité déçue, car la -première journée--c'est-à-dire ce qu'on appelle journée là-bas pendant -l'été où il n'y a pas de nuit--se passe en préparatifs accomplis avec -une hâte fiévreuse. - -Après un repos vaillamment acheté, les travaux proprement dits -commencent le 17 juillet, au quart de quatre heures. - -Les bigues sont en place et leur mouvement de propulsion assuré par des -poulies de renvoi. La génératrice et la réceptrice, reliées par le fil -conducteur, sont prêtes à fonctionner. Une seule scie va être actionnée -à titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant, -sur la surface qu'elle doit entamer. La partie inférieure, lestée comme -il vient d'être dit, plonge dans l'eau à environ deux mètres. - -Un coup de sifflet retentit. Fritz, la main sur le levier de mise en -train, régularise doucement la distribution de vapeur et soudain les -dynamos se mettent à tourner. En même temps la scie monte avec un -raclement métallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec -une singulière aisance. - -Les matelots n'ont pas jusqu'alors bien compris l'intention du -capitaine. Mais la démonstration pratique exécutée sous leurs yeux les -édifie complètement. - -Aussi, quelle joie, quand ils constatent l'incroyable puissance de -l'engin qu'ils viennent d'improviser! - -«Mâtin de nom de d'là! comme ça mord!... s'écrie Constant Guignard. - ---Qu'on dirait que c'te faillie glace est censément du beurre,» opine -gravement son compatriote Courapied dit Marche-à-Terre. - -Le va-et-vient de la scie s'opère avec une telle rapidité, qu'en moins -d'un quart d'heure l'énorme bloc est sectionné sur une longueur de -quinze mètres. - -«Stop!» commande le capitaine. - -Tout s'arrête en même temps, afin d'opérer un changement dans la -direction de l'appareil. - -Les bigues sont orientées un peu sur la gauche, de façon à permettre à -la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement à la -première section pour détacher de la banquise l'avant de ce premier -fragment. La lame obéit à l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ -douze mètres de diamètre, la largeur du futur chenal; et pour la seconde -fois le commandement de: Stop! - -Deuxième changement de direction pour revenir parallèlement au premier -trait de scie, et achever la section entière du bloc. - -Pour leur coup d'essai, les matelots, bien novices pourtant, se sont -acquittés à merveille de cette tâche délicate, exigeant une attention de -tous les instants et une précision absolue. - -En effet, sous peine de laisser la scie fonctionner dans le vide, ils -doivent, à chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entraîne -l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantité absolument égale au -travail de la scie, ni trop, pour éviter une rupture, ni trop peu pour -qu'elle morde efficacement. - -Comme la réceptrice évolue sur la glace en même temps que les bigues, il -faut également surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, se -garder de toucher aux dynamos sous peine d'être foudroyé, bref un -apprentissage complet à improviser. - -Enfin, un bloc de quinze mètres de long sur douze de large et quatre -d'épaisseur est détaché. - -Et maintenant, comment se débarrasser d'une pareille masse, mesurant -plus de huit cents mètres cubes, en tenant compte des aspérités. - -«Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir son idée.» - -Sans doute!... il en a même trois, avec l'embarras du choix. - -Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte à se -tromper comme un simple mortel, il préfère, avant de rien entreprendre, -tenir conseil avec le second, le lieutenant et le docteur. - -«Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans préambule. - ---Ma foi, capitaine, toute réflexion faite, je pense qu'il faut donner -au canal une largeur double. - ---Vingt-cinq mètres au lieu de douze. - ---De cette façon, la goélette se rangeant contre un des bords pourra -laisser couler les glaçons entraînés par les hommes avec des haussières. - ---J'y ai pensé. - -«Mais il est à craindre que plus tard, quand le canal aura une certaine -longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exercée -latéralement par les deux tronçons de la banquise. - -«Alors, les glaçons ne pourront plus s'écouler. - ---Diable! Je n'avais pas songé à cela. - ---Et vous, docteur? - ---Moi, je me réserve. - ---Et vous, Vavasseur? - ---Moi aussi, capitaine. - ---Ce premier procédé provisoirement éliminé, nous devrons, je crois, -recourir à la dynamite, pour désarticuler chacun des blocs. - -«Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne gêneront -peut-être pas trop la marche du navire. - -«Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximité relative des -hommes et des appareils le rende périlleux. - ---C'est vrai! ajoutent simultanément le second, le docteur et le -lieutenant. - ---A moins que... ajoute le capitaine. - -«Eh! oui... c'est cela! - ---Vous avez trouvé? - ---Je le crois, mais laissez-moi mûrir ce projet qui fait face à toutes -les exigences. - -«Je veux vous en laisser la surprise. - -«Pour l'instant, essayons de la dynamite.» - -Afin de ne pas perdre de temps, cinq trous de mine furent forés et -chargés sur le premier glaçon, pendant que la scie en découpait un -second d'égales dimensions. Puis la lame retirée de la rainure, les -bigues furent éloignées ainsi que la réceptrice. - -L'explosion produisit bien moins d'effet que là-bas, à la baie de -Melville, sur de jeunes glaces, moitié moins épaisses, et infiniment -moins compactes. - -Le bloc fut seulement désarticulé en gros fragments que la goélette dut -écraser, pulvériser en détail, pour avancer seulement de quinze mètres. - -Cependant, le résultat se trouvait acquis. Le procédé n'était pas -défectueux, à la condition que la soute aux munitions renfermât un -approvisionnement suffisant. - -Et d'Ambrieux calculait qu'il lui faudrait au moins un millier de -cartouches, en admettant, chose peu probable, que la banquise ne -s'épaissirait pas, au centre. - -Sinon, il faudrait augmenter le nombre des trous de mine. - -Néanmoins, tout marcha très convenablement le premier jour, à ce point -que le chenal mesurait soixante mètres de longueur, après un travail -acharné de seize heures. - -Soixante mètres, c'est là sans doute un résultat, étant donné surtout la -nature de l'obstacle, et la multiplicité des opérations que nécessite -l'entreprise. - -Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois kilomètres, il -ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement. -Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante -mètres? - -Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, pour arriver -à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident. - -Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que -les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons -se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être -coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera -sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible. - -Il faut à tout prix gagner du temps. - -En conséquence, le capitaine décide que les travaux continueront jusqu'à -nouvel ordre, sans interruption. - -Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que les matelots -pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que -leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le -quart comme à bord. - -C'est entendu. - -Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant équipage, le -chenal s'allonge, le 18, de cent mètres. - -Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc de deux -cent soixante-dix mètres! - -Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues! - -Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des difficultés par la -constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par -la gaîté. - -Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des hiboux, -commencent peu à peu à donner signe de vie. - -On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la glace, -patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec -leur immobilité des premiers jours. - -Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les français -travaillent à corps perdu. - -«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne mâche pas ses -mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au -milieu de nous. - -«Ah! mais, minute! - ---Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la -génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires. - ---Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule... - -«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot de malheur -et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui. - ---Diable! comme vous y allez! - ---Que voulez-vous, moi, je me tourne les sangs, quand je vois ces -corbeaux de Prusse... - -«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux. - -«Tenez... quand je vous le disais... - ---Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté. - ---Eh bien! ils ont du toupet. - -«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te les -recevrais à coups de carabine! - ---Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme! - -«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça... - ---A la bonne heure! - -«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez si -rudement travaillé le coeur, dans des temps. - ---Ma foi! ça y est!... les voici chez nous... - -«Ils abordent le capitaine. - -Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord adoptée -généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages -se sont approchés du commandant de la _Gallia_. - -Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni à entamer -des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend -silencieusement. - -«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici -la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous -présenter le commandant de la _Germania_, herr capitaine Walther. - ---Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce dernier, -sans même attendre un mot de politesse. - -[Illustration: Heureux de faire votre connaissance...] - -«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer ce -rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.» - -Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien -paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui -dressent une insurmontable barrière entre des indifférents. - -Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air alléguant -les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude. - -«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous serions désolés -de vous causer le plus petit dérangement. - -«Vous accomplissez là une oeuvre de géant... une merveille d'audace -et de patience... - ---J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux. - ---Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur de votre -mérite. - -«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est pas à la -portée de tous. - ---Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne -réussirai pas? - ---Dites plutôt que je le crains! - ---Pas possible! - ---Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou même de -l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie -si intrépidement ouverte... - ---Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous inspire -«l'oeuvre de géant»... - -«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble... -libre à vous de profiter de notre ouvrage. - ---Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y -aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation. - ---Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que peut être -un salaire. - ---Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu -imparfaitement ma pensée. - -«En ma qualité d'étranger, la langue française a des subtilités qui -m'échappent. - ---Où voulez-vous en venir? - ---A vous faire une proposition. - ---Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît? - ---Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, meinherr -Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le -répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la peine, -j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour -aider le vôtre à couper le pack. - ---Vos hommes!... avec les miens!... - -«C'est impossible, monsieur. - ---Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous serions là. - ---Encore une fois, c'est impossible. - -«Mon oeuvre est et doit rester exclusivement française. - -«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer! - ---Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer que nous -passerons quand même après vous. - ---Je le répète, vous êtes libres. - ---Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place. - -«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la _Germania_, -en profiteriez-vous? - ---Non!» - - - - -II - - L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gêne - allemand.--Ruse de guerre.--Pris au piège.--Abaissement de la - température.--Pronostics fâcheux d'un hiver - précoce.--Engelures.--Remède primitif et infaillible.--Expédition - de chasse.--Meute sauvage--Massacre.--Les boeufs - musqués.--Moutons géants.--La curée chaude.--Abondance de vivres - frais.--Heureux retour. - - -Le capitaine de la _Gallia_ et son état-major admirent l'équipage dont -la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque -semaine--car le temps fuit avec rapidité--amènent leur contingent de -fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour -amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot -de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa -personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale -vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est -intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une -ténacité froide, acharnée. - -Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante viennent -remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens -quittent à regret le chantier en criant: «Déjà!...» - -Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des matelots, et en -même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les -fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque -sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi fondue, -chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs énormes -à travers les sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour -être complète, exigerait une interminable description. - -Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à s'élever de -quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce -point géographique perdu sur une mer gelée! - -Mais, voilà! on s'est librement engagé à suivre le capitaine en quelque -lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie -pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce pavillon -qui ne descend jamais de la corne. - -Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il -est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir -les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon -docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous -vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots! - -Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major ainsi -prêcher par l'exemple! - -Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but. - -Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous comprenez!... - -En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, ils -n'arriveront pas les premiers! - -Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire met -doublement en jeu l'honneur national. - -Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur habituel -sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de -pareils efforts! - -N'eût été le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette -audacieuse prise de possession amenait un conflit. - -«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer les marrons -du feu!... - -«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de Brest! ça -n'en est pas moins rasant. - ---Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les -échenille à coups de carabine!... - -[Illustration: Que le capitaine dise un mot, et je les échenille à coups -de carabine!...] - ---Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!... - ---L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands. - ---Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons. - ---Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic. - -«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!... - ---Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles... - ---Même à travers des lunettes vertes! - ---Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me -serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée. - ---Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.» - -Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle du digne -Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de -l'équipage. - -On était alors au 12 août, et le chenal, après des alternatives de -réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure -que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu -repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement -ouverte. - -En conséquence, la _Germania_ quitta son ancrage et put, en moins de -deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de sa -rivale. - -Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec les -convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux. - -D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte ayant soufflé -du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de -combler entièrement le chenal! - -Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la _Germania_ -sans doute pour tout l'hiver! - -Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se moquer -intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait -ses hommes pour lui ouvrir un passage! - -Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression latérale -des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine -Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de -suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci -continuerait sa tâche. - -Mais, ce jour-là, c'est-à-dire quand la marche en arrière fut absolument -interdite à la _Germania_, le capitaine d'Ambrieux, travaillé sans doute -par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder. - -Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit pour tout -autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les -bancs découpés à la scie. - -Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock -provisoire, dans lequel se rangea la _Gallia_, pour laisser passer le -premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes. - -Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en forme de -coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement -en biseau, de façon à interrompre toute communication. - -Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner cette -manoeuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas -aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à -la mine. - -Ils attendirent douze heures. - -Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et -si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres, -vinrent se buter au «bouchon». - -Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze pieds, -surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la gelée, -interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point -que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants -que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise! - -Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y -pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est -libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus -qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne. - -Aussi, quels lazzis, sur la _Gallia_, pendant que là-bas, sur la -_Germania_, on épuise l'opulente série des jurons d'outre-Rhin! - -«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle -Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique. - ---Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au -jugement dernier! - ---Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce bien -mise, sais-tu? - ---Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace! - ---M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à la fin de -l'hiver, ou je ne m'y connais plus. - ---Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent. - ---Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en bons -Français, et non pas pour le roi de Prusse. - ---D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe. - ---J'te crois! - -«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle comme une -guigne pas mûre. - ---Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce! - ---Et puis les nuits allongent... y gèle!... - ---Sûr qu'à présent l'air est fraîche!... - ---Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal! - ---Faudra voir. - ---Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.» - -Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est commencé, -les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour -ainsi dire foudroyante. - -Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, s'allongent et -l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon. - -Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au disque -prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de -désolation. - -Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les -crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre, -c'est-à-dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe -d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures. - -Car, il n'y a pas, là-bas, ces transitions automnales si douces, sous -notre zone tempérée. - -Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, violent, -sinistre. - -La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais -brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil -n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle -chaque nuit. - -Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la période de -beau temps devrait durer près de trois semaines. - -Bref, tout annonce un hiver précoce! - -Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la -_Gallia_ de fournir une égale somme de travail. - -Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, contre la -malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles -fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la nuit, -grâce au fanal électrique remplaçant le soleil. - -Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, commencent à -être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le -docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour -quelques-uns le repos absolu. - -C'est que si le petit oedème phlegmoneux, connu sous le nom -d'engelure, est ici un simple bobo, il n'en est pas de même là-bas, où -il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies -demeurant longtemps incurables. - -Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction. - -Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est -le plus maltraité de tous. - -Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a plus -aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de -nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre. - -Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la matière -première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée, -appliquée en compresses _loco dolenti_, et sans cesse renouvelée jusqu'à -résolution de l'oedème. - -Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la préparation -n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues. - -Dans huit jours, les éclopés seront guéris. - -Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des -gens pressés. - -Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. Le -capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre -gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent -qu'il faut enrayer. - -Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à couper, -pour que la _Gallia_ flotte sur les eaux libres! - -D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans l'état de -l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été. -Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces. - -Peut-être! Sinon la _Gallia_ restera, elle aussi, prisonnière jusqu'à la -débâcle. - -Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa -qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service -modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais -font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une -excursion dont la chasse pourrait être le prétexte. - -Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux gens, aux -bêtes, au garde-manger. - -Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les traîneaux sont -approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le -Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le -Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître -d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés. - -Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable. - -Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et bonne chance! - -On part, on est parti! - -La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie -méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée -pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile. - -Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les veines. Ils -galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour -cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des -vivres pour quatre jours. - -[Illustration: Les chiens galopent comme des fous...] - -Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes bien avant le -coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches, -une cavité bien abritée pour passer la nuit. - -Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans -difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes -d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse. - -On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt à cent -trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui -se dressent à perte de vue dans le lointain. - -Cette disposition permet à quelques représentants du règne végétal de -croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se -compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses, -des lichens, noirs et jaunes, tapissent les roches du côté du Midi, -mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules, -qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur -immaculée de l'interminable tapis. - -Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc gros comme -une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés que -des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes. - -Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec la -jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide -esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses -mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques -aspirations familières aux limiers. - -Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un -geste comique de dégoût, et s'écrie: - -«En v'là une drôle d'idée, par exemple. - ---Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour. - -«Oh! le sale!... - -«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal qui, en -sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie. - ---Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la contemplation de la -flore arctique. - -«Alors, le gibier n'est pas loin! - ---Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de gibier? - ---Mais, celui dont les _laissées_, comme on dit en vénerie, exhalent -cette odeur. - -«Un gibier de taille et de choix, mon camarade! - ---Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se pourlèche les -babines et se frotte la panse.» - -Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent la tête, -pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond un -hurlement lointain. - -«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là-bas... on dirait les cris d'une -meute!» - -Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se -rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui -d'un peloton de cavalerie. - -«Attention! commande le docteur en armant sa carabine. - -«Lieutenant, ouvrez l'oeil... Dumas, mon garçon, il vous faut faire -coup double. - -«Visez au défaut de l'épaule.» - -D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, baissent la -queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se -font petits et tremblent de tous leurs membres. - -Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux -de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse. - -Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, mais -infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des -lévriers, en hurlant à pleine gorge. - -La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs accroupis, -le genou en terre, l'arme à l'épaule. - -«Feu!» commande le docteur. - -Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve qui jette un -désordre inouï au milieu du peloton. - -«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une -demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige. - ---Mais, il y a des blessés! crie une voix. - -«Deux!... trois... quatre...» - -Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute regardent les -hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles -dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés. - -«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups! - -«Des loups chassant à courre... des... - ---Des boeufs musqués, mon cher! interrompt le docteur. - ---Des boeufs musqués! mais ils sont énormes. - -«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache d'Europe.» - -Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent stupéfaits. -Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait -voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils -s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils -déchargeaient leurs armes. - -Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur -capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à -l'usage exclusif des conserves ou des salaisons. - -Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a -sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige -rougie de leur sang! - -«Et c'est là, monsieur le dôtur, ce qu'on appelle boeufs musqués, sans -doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le -guide il mettait son nez dessus. - ---Parfaitement vrai, mon brave! - ---Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là, lui, ce cannibale -d'Esquimau? - -Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk s'est avancé -vers un boeuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à -la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le sang -tout chaud de l'animal. - -«Fichue cuisine! murmure le lieutenant. - ---Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude. - ---Mais, dites donc, docteur, voyez comme ces coquins de loups qui nous -ont rabattu ce beau gibier sont audacieux! - -«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine. - -«Si nous leur donnions la chasse! - ---A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive! - ---Mais nos chiens! - ---Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas -morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours. - -«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, il est, je -crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être -transporté au navire. - ---Vous avez pleinement raison, docteur. - -«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos amis, là-bas! - ---Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, maître -Dumas. - ---Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un zoli plat de -foie sauté pour tout le monde. - -«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il -sera divin! - ---Comme vous voudrez, mon brave. - -«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre inspiration.» - -De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande, -selon l'expression du docteur. - -Les boeufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des chiens qui -font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de viscères -tout chauds. - -Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons rompus, -et naturellement les boeufs musqués font les frais de l'entretien. - -«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre -sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord, -impossible. - ---Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité. - -«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent. - -«Aussi, un boeuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une futaie, -et souper d'un taillis. - ---Et pendant l'hiver? - ---Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les -lichens. - ---Ils peuvent supporter les terribles froids polaires? - ---Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups. - -«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine encore que -celle des bisons d'Amérique. - -«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre contre un froid -de -40 degrés? - ---C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve jusqu'ici. - ---Et même plus loin vers le pôle. - -«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point favorables à -leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà -du soixante-dix-huitième degré! - ---Ils doivent avoir pourtant des ennemis. - ---A part les hommes, je ne vois guère que les loups. - ---Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région? - ---Quelques nomades... au moins pendant l'été. - ---Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans doute -forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient -bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens. - ---C'est que le boeuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa figure -farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes. - -«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le dépeint on ne -peut mieux: _ovibos moschatus_. - -«_Ovibos_: un mouton-boeuf! - ---C'est juste; quoique l'épithète de _moschatus_, musqué, me semble un -peu exagérée. - ---Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant. - -«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui. - ---L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, aussi -prononcée que chez certains crocodiles. - ---Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très -désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles. - -«J'en reviens à la structure un peu paradoxale. - -«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs poils, à -queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au -Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona? - -«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est plutôt -mouton que boeuf. - -«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau nu, -puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les -lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux -mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques, -puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus. - -«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car son -squelette lui-même diffère essentiellement de celui du boeuf.» - -... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tâche pendant -cette digression zoologique. - -Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les -traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain -matin. - -Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, allongés au -milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk, -gavé à ne plus pouvoir respirer. - -Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, malgré son -odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de -l'ail libéralement prodigué. - -Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons -n'ont pas le droit de se montrer difficiles. - -Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour -qui s'opéra sans incident. - - - - -III - - Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver - polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Aménagement - intérieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des - hivernants.--Comment s'entretient la chaleur animale.--Faisons du - carbone.--Aliments respiratoires.--Ne jamais absorber de - neige.--Première étoile.--Que sera l'hiver 1887?--Menaces.--La - tempête.--En péril.--Attente passive. - - -C'en est fait! - -Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est évanoui. Plus de -soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, -sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout -est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus. -L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas -flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en -averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants, -retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les -crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un -tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre -ne s'élève jamais au-dessus de -17° centigrades. - -C'en est fait, l'hiver est commencé, la _Gallia_ est captive. - -En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la -vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat. - -Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se sont -acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont -livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs -moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. La -brutale inertie des choses les a vaincus. - -Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les plus -puissants, sont nécessairement limitées! - -Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se préparent à -subir sur place les rigueurs de l'hivernage. - -La _Gallia_, scellée dans la jeune glace qui recouvre le chenal, -ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manoeuvres, vergues, mâts, -bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu de -givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont -les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise. -Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont -perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du -gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable -lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe -en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre -d'un navire échoué là depuis des années. - -[Illustration: La _Gallia_ ressemble à un vaisseau de pierre.] - -A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, que l'on ne -peut plus rien apercevoir. Pas même la _Germania_, immobilisée à deux -encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention -prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a -rendus égaux devant un même insuccès. - -Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que l'expédition du -chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui -est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des -traîneaux presque vides. Les marins de la _Gallia_ l'ont vu passer un -matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce -temps, il n'a pas donné signe de vie. - -Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations -forcées. - -On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la banquise. -Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après -les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystère que nul ne se -donne la peine d'approfondir. - -Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires accomplis en -vue de l'hivernage vont continuer. - -Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit d'élever, au nord -de la _Gallia_, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues -du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau le -mortier. - -Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement incomparables, -vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins, -lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage. - -Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des -instruments, des éclats de voix des travailleurs. - -On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur des barres -d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés. - -«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend vite.» - -Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée survient. - -«Branle-bas!» commande le capitaine. - -Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se dégantent, -pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps. - -Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles entassés -comme des boulets dans un parc. - -«Feu à volonté!» - -Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous côtés, -rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage -barbu drôlement hérissé de givre. - -[Illustration: Alors commence une lutte épique...] - -«A toi, Bigorneau! - ---Pan! dans l'oeil, mon vieux Marche-à-Terre. - ---Gare à ton nez, Guignard. - ---A moi... touché! - ---Sans rancune, hein! - ---Comment donc, à ton service... eh, zou!» - -Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud. - -«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.» - -Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau. - -Les cubes, équarris en un clin d'oeil, sont roulés sous les bigues -demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement. - -En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que -suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales -et les projections de neige. - -Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, étant -terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement -intérieur du vaisseau. - -Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert de toiles -goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige, -tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur -isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus -de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui -donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et -d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie. - -Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités destinées -à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour -l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable. - -Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque jour de -la neige nouvellement tombée. - -Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre mesure -également urgente. - -La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait[8] fut -abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de -l'équipage. - -[Note 8: Voir la description au chapitre II de la première partie.] - -Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère. - -Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à l'électricité, grâce -aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule entrée, -celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de -l'état-major. - -Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 degrés -centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque -transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, et -réciproquement. - -En supposant à l'extérieur un froid de -45° ou de -50°, l'homme sortant du -navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°, -susceptible de produire une congestion mortelle. - -Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit établir -au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux -toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques -minutes, avant d'entrer ou de sortir. - -La température de la tente se trouvant sensiblement plus élevée que -celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle qu'il -va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition. - -C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du -scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les -pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent -avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression. - -Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'_écluse_. - -Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite du -possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit -résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi restreint. -Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée -dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir -instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des -récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux -encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide carbonique. -Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le -permettait, et les hamacs exposés à la gelée. - -Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, il fut -décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du mur -de glace. - -Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force de -résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos, -planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour résister -aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier. - -Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et l'alimentation. - -Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une -hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter de -graves maladies, notamment le scorbut. - -Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur causée par -le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il -faut une grande force de caractère pour la secouer. - -D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. Le hamac -est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine -réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu, -en cas d'indisposition ou de fatigue. - -En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les hamacs et -leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air. -Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'_eau froide_, dans des -_tubs_ en caoutchouc disposés à la cuisine. - -Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. Cette -pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par -de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle -pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas -d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs -chargés d'acide carbonique. - -Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la circulation et -produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit, -jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf -heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant -le docteur ou un officier. - -A midi, soupe au riz; lard et boeuf conservé, choux au vinaigre ou -raifort comme hors-d'oeuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou -d'eau-de-vie. - -Le soir, viande ou pemmican[9], légumes secs ou poisson, beurre, un -verre de vin et thé bouillant à discrétion. - -[Note 9: Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.] - -Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être superflue, -surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la -rigueur du climat à un sédentarisme complet. - -Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en firent la -remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer -un tel ordinaire. - -«Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplément de ration, et -on s'empressera de vous l'accorder. - ---Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de l'équipage. - -«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux -s'allongeraient comme ceux des Groenlandais. - ---Non, mon garçon. - -«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer, -comme une machine soumise au tirage forcé. - ---Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose... et -les camarades non plus. - ---Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que vous -soyez bien édifiés. - -«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas? - -«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et -par cela même du mouvement? - ---Du charbon, monsieur le docteur. - ---Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une plus -grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur? - ---Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus considérable -de chaleur. - ---Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un mécanicien -principal. - -«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain point, -comparable à une machine à vapeur. - -«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la chaleur. - -«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau -de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et -chimiquement identique. - -«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une -bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre -estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la -même chose. - -«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le -charrie au poumon. Là, il est mis en contact avec l'air, et se combine -avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle. - -«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne pas moins -lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa -température qui est de 37°7 dixièmes. - -«C'est compris, n'est-ce pas? - ---C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou simplement un -terrien pour ne pas saisir. - ---Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de professeur, -de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon -pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre -corps a besoin d'un supplément de carbone pour se maintenir à sa -température. - -«Sinon... - ---La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre. - ---Parfaitement! - -«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait -absorber une ration abondante et surtout riche en carbone. - -«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de -chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées -par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du -beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool. - -«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien comprise ou -sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété d'huile -ou de graisse. - ---Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de beaucoup, -pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk. - ---Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se trouver -réduit. - -«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils -doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au -citron. - -«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin. - -«Un mot encore. - -«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en traîneau, une -tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige. - -«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent -intolérable. - -«Alors buvez chaud; très chaud!... autant que vous pourrez le supporter. - -«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion. - -«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen -déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche, -sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles. - -«Du reste, le remède est pire que le mal. - -«Par 35° ou 40° centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet -d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu -après le tourment de la soif. - -«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les frottez avec -de la neige. - -«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, préfèrent-ils -s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce. - -«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants? - -«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en trouverez à -merveille.» - -Comme la température, au dehors, bien que très basse, est encore -supportable, comme les travaux nécessités par l'approche de l'hiver -fournissent aux marins une somme d'activité suffisante, ils ne sont pas -encore astreints aux exercices forcés. - -Du reste, ils sortent très volontiers, n'ayant pas subi l'action -déprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les -immobilise près du calorifère. - -Pour ne point les rebuter, on alterne la tâche quotidienne avec des -promenades hygiéniques sur le pack et des parties de chasse auxquelles -sont conviés les chiens. - -Le 23 septembre, on salue la première étoile aperçue à midi et demi, -pendant que le soleil clignote, là-bas, au-dessus des eaux libres -encore, du moins en partie. - -Parvenus à la limite septentrionale de la banquise, les matelots voient -se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phénomène curieux qui -les intéresse vivement. - -Malgré l'agitation des flots, des petites dentelures isolées -apparaissent ça et là, se rapprochent, se juxtaposent en festons déliés, -mais sans aucune cohésion. Bientôt, ils se prennent en une pâte épaisse, -une sorte de magma qui se solidifie en une croûte. Et, chose -singulière, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe -sans se rompre à tous les mouvements de la houle, se creuse et monte -avec elle, suit toutes ses inflexions fugitives, se moule sur elle comme -une pellicule d'huile. - -Mais la croûte s'épanouit encore. Les ondulations diminuent peu à peu, -la houle se calme, et demain la mer, la grande indomptée, sera captive. - -Cependant les jours s'écoulent et deviennent de plus en plus courts. -Octobre est arrivé avec des froids plus vifs, des rafales plus intenses, -et de violentes perturbations dans la région des vents. D'énormes -parhélies, précurseurs des tempêtes, apparaissent dans le ciel. Le -baromètre éprouve de soudaines dépressions. On s'attend aux ouragans si -fréquents parfois à l'époque des équinoxes. - -Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la _Gallia_ de -son socle de glace et lui permettre de s'avancer plus loin? Qui sait! -les eaux de l'extrême Nord ne sont peut-être pas prises? C'est là une -hypothèse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prévoir les -surprises ménagées aux explorateurs par cet étrange et sinistre climat! - -Il est des années où tout l'océan garde une immobilité de pierre. Témoin -les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres où tout est -bruit, agitation et débâcle, comme l'observa deux hivers de suite le -lieutenant Greely. - -L'hiver 1887 sera-t-il calme ou tempêtueux? - -Pour être prêt à toute éventualité, le capitaine fait remettre en place -l'hélice et le gouvernail. Rude et difficile manoeuvre qui exige la -rupture de la jeune glace du chenal, épaisse déjà d'un mètre, et -l'enlèvement à fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrière. - -C'est fait! sans une plainte, sans une hésitation. - -Les fourneaux sont ensuite allumés de façon à pouvoir appareiller, ou, -tout au moins gouverner si le navire se trouve dégagé. - -Bientôt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par -enchantement. Le ciel apparaît avec ses tons de velours indigo et -opulent semis d'étoiles. - -De sourds craquements retentissent, la banquise tremble, oscille et -semble agitée d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de -poussées intenses, elle subit çà et là des dénivellements, se creuse par -place ou s'élève en croupes mamelonnées qui surgissent inopinément. - -Après une courte accalmie, l'immense plaine, un instant immobile, -tremblote, avec de vagues et lointains murmures qui vont crescendo. Les -glaçons, secoués de proche en proche, se désarticulent, s'arrachent, se -chevauchent, grimpent à l'assaut les uns des autres, s'écroulent avec -fracas, au milieu de failles aussitôt fermées qu'ouvertes, au fond -desquelles clapote l'eau glauque de l'océan. - -C'est un tumulte infernal où se confondent les bruits les plus étranges -et les plus formidables qu'ait jamais enregistrés l'oreille humaine. -Roulements de tonnerre, sifflements de machines, hurlements de fauves, -déchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de -cascades, tapage d'usines en travail, brouhaha de foule, hurlements de -tempête, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit -les hommes et semble pronostiquer un épouvantable effondrement. - -Des blocs monstrueux, comprimés avec une force irrésistible, jaillissent -comme sous la poussée d'une mine, roulent sur les déclivités, -rebondissent jusqu'au navire et menacent de le broyer. Il en est un qui, -pesant plusieurs centaines de tonnes, atteint presque aux huniers et -reste en équilibre, à la merci d'une secousse qui va le précipiter sur -le pont et l'effondrer sous sa masse. - -En dépit de sa solidité éprouvée, la _Gallia_ craque lugubrement. Les -planches et les madriers plient à se rompre, les cloisons gauchissent, -les bordages se bombent... Encore une pression et tout va voler en -éclats. - -Ce n'est pas tout. La machine est en pression, les fourneaux de chauffe -sont bourrés de houille incandescente, et le calorifère flambe. - -La _Gallia_, chargée de matières explosibles ou incendiaires, est comme -un brûlot qu'une étincelle peut faire sauter. Qu'un écrasement partiel, -qu'une rupture, mette en contact la cambuse ou la soute aux poudres avec -un de ces foyers de combustion, et la goélette est pulvérisée! - -Que résoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans doute, -descendre sur la glace des provisions, des armes, des embarcations, des -instruments astronomiques, des effets de campement, en prévision d'une -catastrophe. - -Mais où trouver un lieu sûr pour opérer ce précieux dépôt qui deviendra -peut-être l'unique ressource de l'équipage, si cette suprême infortune -lui est réservée? Car la glace, manquant encore de cohésion, est l'objet -de transformations si brutales et si complètes, les remaniements qu'elle -subit sont si étranges et si instantanés, qu'il est impossible -d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de sécurité. - -Là où s'élevait un monticule, s'ouvre une lézarde profonde, bientôt -comblée par une convulsion nouvelle et remplacée par des paquets qui -disparaissent pour se reformer de nouveau. Une surface plane se bombe en -une voussure qui éclate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif -balafre la couche rigide, et engloutit fort heureusement une masse -glissant sur la déclivité, comme une avalanche... - -... Pendant vingt-quatre heures, la région si énergiquement nommée par -Hayes «Terres de la Désolation» n'offre plus qu'un mouvant chaos -accompagné de l'infernale symphonie. - -Toute décision est impossible! Tout effort superflu! Toute mesure de -salut impraticable. - -Encore une fois, que faire?... que résoudre? - -Contempler intrépidement le désastre, opposer un coeur impassible aux -menaces de la matière en furie, attendre des éléments et des fatales -influences qui les déchaînent le salut ou l'anéantissement... - - - - -IV - - Après la tempête.--Mystère.--Le pack dérive.--Constant Guignard - perd de l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un - peu de météorologie.--Halos, parhélies et parasélènes.--A propos de - l'arc-en-ciel.--Meute en liberté.--Promenade quotidienne.--Ce que - le Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»--La - patrouille.--Chiens savants. - - -L'ouragan polaire s'est enfin apaisé. - -Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu -à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est -plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité. - -Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de glaçons -par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus -bruyants que dangereux, mais ininterrompus. - -Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble travaillé par -une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait -frissonner et gémir lugubrement à toute minute. - -Chacun, parmi les matelots de la _Gallia_ sent qu'il y a un vague et -inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et -renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore. - -Mais quoi?... - -Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez insouciant, sans -quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible. - -Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la matière, ils ont -fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes -continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement: - ---C'est que ce qui est, doit être ainsi. - -Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle -indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation. - -Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se lève-t-il plus à -la même place? - -Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en aller de -plus en plus vers l'Est. - -Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver approche, -mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui -jadis la limitaient à l'orient et à l'occident? - -Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques -dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir -davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de -vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de -la gravitation. - -Mais, alors!... - ---Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne s'est -pas détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place. - -Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se formuler -en trois mots: _Le pack dérive!_ - -L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la banquise aux -rivages?... Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?... -Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?... - -Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux navires se -déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ -quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres). - -Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé comme une -énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la _Gallia_. - -Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, officiellement -informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut -avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition. - -Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit pas là une -façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait -enchanté. - -Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec la -vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route. - -Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour la première -fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand -s'arrêtera ce mouvement de retraite. - -Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa manière -d'envisager les choses, l'événement du jour. - -Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve. - ---Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en plus des -manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver. - -«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société pour -l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra! - -«Encore une occasion de fichue! - -«Qué que t'en dis, Guignard? - ---Sûr! opine gravement le matelot normand. - ---Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire... - -«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux -Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats -volontiers les paupières. - -«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays de -France!... - -«Oh!... là!... là!... ce que c'est d'un mal élevé. - ---Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route -à l'envers, y aura un décompte de degrés. - ---Tiens! c'est juste... rapport à la haute paye! - ---Bien sûr! - ---Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de tous les -Normands! - ---Dame! Parisien, tu sais, la bonne argent, c'est toujours la bonne -argent. - -«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage! - ---Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller. - -«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours -à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!... -et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil -d'orchestre! - ---Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang, à toi de blaguer, -même quand y s'agit de l'argent. - ---Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça s'arrange, après -tout. - -Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye, -ça ne s'arrange en aucune façon. - -A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans relâche, avec -l'implacable ténacité des choses inertes. - -La seule modification survenue consiste en un changement assez notable -dans la direction suivie par les glaces. - -Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique -franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest. - -En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, entraînant -les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à -cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et -Aldrich. - -Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la baie -Doidge et le cap Colombia. - -Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer -Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait -éternelles! - -Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions -et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir. - -Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers le Nord, -alors que la _Gallia_ s'acharnait à briser les glaçons du pack! - -Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la _Germania_, -bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive -maudite! - -Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si -cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à -s'élever plus haut que le géographe allemand? - -D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, et ne -sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues -années! - -Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en -regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli -et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance -inébranlable. - -Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en vue de -l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas -quitté le point géographique atteint primitivement. - -D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette -particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source -de distractions salutaires. - -Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les -nuits ont déjà une interminable longueur. - -Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi -du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des -ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives -aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil. - -Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel -des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il -d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit -la nuit des âmes. - -On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité prolongée. Ils -deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un -dépérissement rapide. - -Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui -l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie -intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre -gravement sa santé. - -Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique -sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui -est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus. - -Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par -ordre, au commandement, comme on exécute une manoeuvre. Il faut, sous -peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver -quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les -pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref, -leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale. - -C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que -l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la -santé des hivernants. - -Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un -contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes -d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en -repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans -la suite, sur un perpétuel qui-vive! - -Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est -bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à -bord de la _Gallia_ serait une vie de cocagne, du moins autant que peut -l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle. - -Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble multiplier -comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus inattendues. -Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les -marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et -attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse -bonhomie. - -Cette explication suscite alors une bordée de commentaires parfois -extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un -jour encore l'intolérable ennui. - -Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le _halo_. - -[Illustration: Le plus fréquent de ces phénomènes est le _halo_.] - -Brusquement et sans raison apparente, on voit des cercles lumineux -apparaître autour du soleil. - -Les marins, très intrigués et incapables d'attribuer une cause à ce -météore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du -calorifère, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se -forme de la façon suivante. - -Il existe, dans les régions froides et élevées de l'atmosphère, des -vapeurs excessivement légères que leur ténuité rend presque -imperceptibles et qui sont chargés de minuscules cristaux de glace. - -Ces vapeurs glacées, de véritables nuages, en somme, s'appellent des -_cirrhus_. - -Qu'y a-t-il donc de commun entre ces cirrhus et les cercles lumineux -dont la présence constitue le halo? - -C'est bien simple, du moins à ce que prétend le docteur auquel incombe, -ce jour-là, le soin de la démonstration. - -Il pleut et le soleil luit. Qu'arrive-t-il? - -Réfractés dans chaque goutte d'eau, à leur entrée comme à leur sortie, -les rayons du soleil réfléchis en outre une ou deux fois dans -l'intérieur de la goutte, produisent un jeu de lumière bien connu. C'est -l'arc-en-ciel. - -Eh bien! la théorie du halo est identique à celle de l'arc-en-ciel et -fondée sur le même principe, quoique la cause en soit différente. - -Le halo est dû à la dispersion des rayons solaires réfractés à leur -entrée dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus, -et à leur sortie de ces cristaux. - -C'est cette réfraction qui donne lieu, sous forme de cercle, à un jeu de -lumière ou sont représentées toutes les couleurs du prisme, mais le -violet est en dehors et le rouge en dedans. - -Enfin, la distance des cercles à l'axe est toujours constante. Le cercle -intérieur mesure 23 degrés de diamètre, et le second 46 degrés. - -Quand le halo se forme près de l'horizon, et c'est actuellement le cas, -car le soleil ne s'élève plus guère, on voit apparaître, sur le diamètre -horizontal et un peu en dehors de chaque cercle, des taches lumineuses -qui sont l'exacte représentation du soleil. - -Ce phénomène splendide, qui fait apercevoir dans ces auréoles éclatantes -six astres comme une pléiade radieuse, porte le nom de _parhélie_. - -Du reste, cette étrange et fugitive multiplication n'est pas seulement -particulière au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou _parasélènes_ -qui sont la copie exacte des parhélies, du moins comme reproduction des -cercles et des taches, car les teintes et l'éclat sont très atténués. - -Les matelots ont-ils bien saisi tous les termes de cette petite leçon? -c'est peu probable. Mais, en dépit des lacunes résultant nécessairement -de l'absence d'instruction première, ils sont très satisfaits. - -Il y a pourtant des sceptiques. Mais ils n'osent pas formuler -d'observations, quoique le docteur les accueille toujours avec la plus -cordiale bienveillance. - -Heureusement le Parisien est là, comme le choeur des tragédies -antiques, pour recevoir les doléances et servir de confident. - -On lui objecte que c'est très bien de prétendre que les choses se -passent ainsi, mais comment contrôler les affirmations des savants? - -Plume-au-Vent, très ferré sur la riposte, prend l'interpellation pour -son compte, et déclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former -des arcs-en-ciel artificiels. - ---Des blagues! interrompt Nick, l'ancien mineur. - ---Que t'es bête! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la machine. - ---Ben! comment que tu ferais... dis voir un peu. - ---J'prétends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais j'en ai -vu. - ---Ben! ousque t'en as vu? - ---A Paris... au parc Monceaux... en été, quand on arrose les pelouses. - -«Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amenée par les tuyaux. - -«Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, ça forme un -arc-en-ciel... un petit, comme qui dirait un arc-en-ciel de poche. - ---C'est vrai!... c'est vrai!... ajoutent plusieurs voix, à preuve que ça -se voit aussi, l'espace d'un moment, dans les embruns. - ---Collé! l'homme qui fait saint Thomas, s'écrie le Parisien triomphant. - ---Bon pour l'arc-en-ciel, reprend Nick dit Bigorneau qui a le -scepticisme tenace. - -«Mais je donne ma prochaine ration de tabac à celui qui pourra me -fabriquer l'image des six soleils au milieu des cercles d'or. - ---Vous perdriez, mon garçon, ne pariez pas, interrompt le docteur. - -«Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, le halo -tel que vous l'avez vu. - -«Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une lampe une -plaque de verre couverte de cristaux d'alun... - -«Vous verrez. - ---M'en rapporte à vous, monsieur le docteur, et faut me pardonner si -j'ai évu de la doutance. - -«C'est que ce mâtin de Parisien nous en fait voir de si fortes!... - ---Comment donc!... mais je suis enchanté au contraire de vos réflexions. - -«Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et je vous en -félicite.» - -Il est dix heures du matin et l'on entend japper les chiens dans leur -cabanon dont la porte est demeurée close. - -C'est le moment de la sortie quotidienne impatiemment attendue par les -bonnes bêtes. - ---Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corvée des chiens... - -«A qui le tour?» - -Nul ne s'empresse de répondre. On est si bien, dans le poste, et le -froid est si âpre, là-haut, sur les glaçons. - ---C'est ça! causez tous en même temps, reprend le Parisien auquel, en sa -qualité de capitaine des chiens, la corvée échoit chaque jour. - -«Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue. - -«Tas de sans coeur, va! Si on les croyait, on laisserait claquer ces -pauv' toutous qui sont mignons et gentils comme des enfants. - -«Eh! Nick!... beau parleur... t'en es... pour une fois, sais-tu? - -«Et toi aussi, Courapied! - -«Houst! au trot...» - -Les trois hommes enfilent l'escalier, arrivent dans la tente -intérieurement capitonnée de givre, revêtent leurs fourrures, et -attendent quelques minutes en battant la semelle. - -Les voici bientôt dehors, frissonnant sous l'âpre bise qui fouette et -bleuit leurs joues. - ---Brrr!... Un temps qui fait songer aux marchandes de marrons, observe -Courapied toujours prosaïque. - ---Moi, répond le Parisien, ça me rappelle plutôt les Antilles... par -contraste. - -«Pétard!... dire qu'y a quéque part, sur la terre, des gens qui se -promènent habillés de coutil, et s'ensauvent du soleil! - ---Et des endroits ousqu'on trouve des manguiers, des orangers, des -bananiers et autres légumes de choix... - ---Avec des oiseaux de paradis et des perroquets que c'est comme un jour -de grands pavois. - -Les chiens, entendant les hommes s'approcher, en causant, se mettent à -aboyer bruyamment. - -Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de côté pour n'être -pas renversé par la poussée des bêtes folles de joie. - ---Allons, les toutous, en ballade!... - -«Doucement, donc, tas de toqués, vous allez m'étouffer!» - -Le brave garçon, qui est adoré de ses pensionnaires, se trouve -littéralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqué -d'embrassades. - ---Assez!... c'est entendu... vous êtes gentils comme des amours, et -vous aurez du nanan. - -«Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case pendant que je -vais mener les bêtes faire: iapp!... iapp!...» - -A ces mots, dont ils comprennent très bien la signification, les chiens -s'élancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et -s'arrêtent devant la tente. Une main discrète entre-bâille l'entrée, -puis tous se précipitent en jappant dans le vestibule de toile. - -Nanti de trois énormes écuelles de bois, Mossieu Dumas les appelle d'un -mot aimable, et tous, la queue en trompette, lapent avec un entrain -prodigieux le contenu des récipients. - -Iapp!... iapp!... iapp!... iapp!... - -Oh! la bonne soupe bien chaude embaumant la graisse et l'eau de -vaisselle! On s'en lèche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats -sont nettoyés en un tour de langue... je ne vous dis que ça. - -Pas bête, le Parisien qui a trouvé cette onomatopée, rappelant le -clappement particulier au chien quand il boit. Aussi, l'expression: -Faire iapp!... iapp!... est-elle entrée couramment dans le vocabulaire -de l'équipage, pour désigner l'action de boire, non seulement pour les -toutous, mais encore pour les hommes. - -Le chenil est bien propre. La porte en reste ouverte pour laisser -pénétrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes -s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Oûgiouk dont les prunelles -avides reluquent les écuelles et le Parisien donne un coup de sifflet. - -La meute bien repue quitte aussitôt la tente et s'élance à corps perdu -sur le pack, au beau milieu de la neige. - -Et c'est une sarabande folle, entremêlée de jappements éperdus, de -cabrioles épiques à travers la poussière blanche, de courses -désordonnées, de frétillements convulsifs. - -La première frénésie passée, la meute se forme en groupe autour de son -capitaine, prête à se ruer à la poursuite d'un ptarmigan, d'un lièvre ou -d'un renard. Mais le capitaine, en homme avisé, modère cette ardeur, au -cas où l'on éventerait un ours. - -Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait être tragique. - -Parfois, cependant, il arrive qu'on s'émancipe. Le Parisien crie, -siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Oûgiouk fait -claquer la terrible lanière qui détone avec fracas. - -[Illustration: Alors Oûgiouk fait claquer la terrible lanière.] - -L'argument est sans réplique et manque rarement son effet. - -S'il se trouve un délinquant par trop dur d'oreille, le capitaine met en -mouvement sa garde d'honneur, ses fidèles qui ne discutent jamais la -consigne. - ---Ho!... Bélisaire!... Cabo!... Pompon!... Ramonat!... Ho!... là!... -mes petits chiens!... allez chercher... en patrouille!... - -L'escouade pousse un cri retentissant, prend la piste et s'élance. On -entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientôt le retardataire -tiraillé, poussé, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, entre -les quatre gendarmes, que le Parisien appelle plaisamment ses -«brassés-carrés». - -Depuis qu'ils sont confiés à ses soins, le Parisien, avec une patience -et une ingéniosité sans égale, a su les dresser au point d'en faire de -véritables chiens savants. - -Chose singulière, l'intelligence de ces animaux à demi sauvages, roués -de coups avec une brutalité inouïe, à peine nourris quand ils quittèrent -Julianeshaab, s'est développée avec une incroyable rapidité. - -Le Parisien, il est vrai, s'est occupé d'eux à tout moment, après les -avoir pris en affection dès le premier jour. - -Non pas qu'ils soient plus beaux et plus intelligents que les autres, du -moins à première vue. - -Bélisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, avec ses yeux -vairons. Pompon est tout blanc, et frisé comme... un pompon, et Ramonat -est tout noir, naturellement. Quant à Cabo, c'est un grand mâtin rageur -qui exerce sur ses congénères une autorité incontestée. - -Leur éducation est presque terminée. Leur maître attend l'occasion d'une -grande fête pour montrer à l'équipage leur savoir-faire. Il paraît que -le spectacle des chiens _présentés en liberté_ par M. Farin, artiste -lyrique, sera surprenant. - -Quoique l'artiste en question s'entoure du plus profond mystère, le -secret a vaguement transpiré. On s'attend à des merveilles. - -... La promenade a duré une heure. Pas de mauvaise rencontre pour cette -fois. - -Les chiens, avant de réintégrer leur domicile, viennent boire sous la -tente, une ample rasade d'eau bien claire produite par la fusion de la -glace, et les hommes regagnent le poste où ils arrivent fumants comme -des chaudières en ébullition. - - - - -V - - Encore et toujours la dérive.--Comment Plume-au-Vent interprète - l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son - nez, mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid - sur les verres de lunettes.--La corvée de glace et le tonneau du - porteur d'eau.--Le garde-manger en plein - air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour la peur.--Nouvelles - incartades du pack. - - -Avec novembre sont arrivés ces grands crépuscules produisant -d'indescriptibles effets de lumière et d'ombre, que l'on ne rencontre -que sous le ciel boréal. - -Le froid oscille entre -28° et -35°. Il est encore supportable, dans les -conditions où se trouvent les hivernants, mais on commence à souffrir de -ses rigueurs, après une station prolongée au dehors. - -Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent souffle du -sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord. - -Y aurait-il donc réellement là-bas de vastes étendues d'eau libre, -au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins -inclémente? - -La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers les espaces -jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de -translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est -peu à peu modifié sans cause apparente. - -Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième parallèle, -jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en -coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce -mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers -le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième -parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés. - -La latitude fournie au capitaine de la _Gallia_ par une hauteur d'étoile -a donné 84° 6´ 15´´. La longitude est exactement 72° 20´. - -Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une distance -assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1° -12´ et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse -est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi -soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix -mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course -quotidienne est seulement de trois ou quatre milles. - -Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de glace -recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque, -cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent -souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse. - -Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de malédictions le -courant polaire, commencent à bénir son intervention. - -Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le -quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye -du Normand parcimonieux s'élève d'autant. - -Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la dérive, de -l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en -marche de la banquise. - ---Prends garde, matelot, ne cesse de lui répéter le Parisien, l'avarice -te perdra. - ---A pas peur! riposte le Normand ravi d'apprendre qu'il gagne dix francs -par jour de boni, sans même remuer le petit doigt. - -«Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent. - ---J'te dis, moi, que tout va trop bien pour toi, et qu'il faut te défier -de la chance. - -«Vois-tu, dans la vie, tout se paye. - ---Tout se paye... ben sûr... même le tabac et la chandelle... mais -avec de l'argent. - -«Donc, faut de l'argent. - ---Tu ne me comprends pas. - -«Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait généralement -contrepoids à un bonheur. - -«Tiens, à propos de gens trop riches ou trop heureux, écoute une -histoire. - -«Il était une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais plus au -juste; p'têt'e ben le grand Napoléon ou un empereur d'Amérique, bref un -grand personnage de l'antiquité. Tout lui arrivait si tellement bien à -point, il était si opulent et si veinard que ça l'épouvantait, et qu'il -se disait: Gare à la guigne! - -«Tracassé au point d'être malheureux à force de prospérité, il pensa -qu'il faudrait faire un sacrifice à la fortune afin de conjurer par -avance le mauvais oeil. Pour lors, il jette dans les fins fonds de la -mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur à laquelle il -tenait beaucoup, et qui valait au moins cinquante millions. - ---Il aurait mieux fait de la donner à un gabier de la flotte. - ---Possible!... mais écoute la suite. - -«Or donc, mon particulier--je me souviens maintenant que c'était le -grand Napoléon--est toujours si tellement chançard, que la veine le -persécute... oh! mais à devenir fou. - -«Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite qu'embaumait, -fallait voir! - -«Naturellement y s'met à manger comme un homme pressé de retourner à la -bataille, et crac!... se casse deux dents sur un quéque chose que la -sole avait dans le ventre! - -«C'était sa bague!... t'entends, sa bague avalée par le poisson que des -pêcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour -sauter dans la poêle. - -«Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la cervelle à -l'envers au point que rien ne lui réussit plus. - -«A preuve que l'année suivante il est pris par les Anglais pendant la -campagne de Russie, et jeté à Sainte-Hélène, un rocher d'enfer où il -est resté amarré par une jambe à une chaîne pesant plus de cent livres, -pendant vingt-cinq ans! - -«Eh! ben, quéque tu dis de ça? - ---J'dis rin! vu que j'suis pas empereur, que j'ai pas de bague de -cinquante millions, ni de cuisinière et point davantage de sole frite à -manger. - ---C'est bon! qui vivra verra, riposte aigrement le Parisien vexé dans -son amour-propre de narrateur et de moraliste.» - -Certes, il ne croyait pas si bien dire. - -Pendant deux jours il y eut un léger brouillard blanchâtre qui, malgré -son peu de densité, empêcha néanmoins les observations astronomiques. -Dévoré par la convoitise et craignant que le pack ne reprît sa marche -rétrograde, Constant Guignard multipliait les allées et venues du poste -au pont du navire et réciproquement. - ---Où que tu vas encore? lui demandait son camarade. - ---Voir si le temps est clair, pour prévenir le capitaine qu'il peut -fusiller les étoiles et calculer son point. - ---Tu finiras par te faire geler... - -«Vois donc: y fait un temps à pas mettre un «brassé-carré» dehors. - ---As pas peur!... ça me connaît, la fraid!» - -La dernière absence fut plus longue que les autres. Le temps paraissant -vouloir s'éclaircir, Guignard demeura près d'un quart d'heure immobile, -au pied du grand mât, le visage exposé aux furieuses morsures de la bise -polaire. - -Ayant enfin aperçu quelques étoiles, il rentre dans le poste sans avoir -la précaution de séjourner dans la tente et s'écrie, d'une voix -toute changée: - ---Capitaine, le ciel est clair... on voit des... des... - -Et brusquement, saisi par la chaleur, il chancelle, et va s'abattre sur -un banc. - -Le docteur s'élance vers lui, le soulève, examine sa figure et s'écrie: - ---Mais il a le nez gelé! - -«Vite! deux hommes... un falot! - -«Portez-le sous la tente... bien!... maintenant de la neige...» - -Déshabillé en un tour de main, le patient apparaît livide, exsangue et -rigide comme un homme de pierre. - -La face est tuméfiée, violette, sous le givre qui s'attache à la barbe, -aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil à du plâtre, se -détache singulièrement, au milieu de ce masque hypérémié. - ---Frictionnez le corps à tour de bras, avec de la neige, continue le -docteur. - -«Moi, je me charge de la figure. - -Après un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqué comme un -morceau de métal par les rudes mains de ses compagnons, se débat -faiblement, et recouvre peu à peu la voix. - ---Où diable! que j'sis donc?... - -«Drôle!... ça!... j'me rappelle de rin?... - -«J'ai été foudroyé par la fraid... - ---Eh bien! ça va? demande le docteur essoufflé de l'exercice. - ---Un miot (peu), monsieur... sauf que j'sens plus mon nez. - -«Nom d'un d'là... s'rait-t'y pas gelé? - ---Allons! silence... on va vous mettre au lit, et demain vous serez sur -pied. - -«Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles imprudences, sans -quoi, mon cher garçon, vous irez toucher votre boni sous la banquise. - ---Et mon nez, monsieur le docteur? - ---Nous en reparlerons plus tard, dit évasivement le médecin.» - -Vingt-quatre heures après, le Normand pouvait en effet quitter son -hamac, mais son nez, jadis exigu, avait pris les dimensions et la -couleur d'une aubergine. - -En raison de ce développement, l'organe devint le siège de douleurs -alternant avec des démangeaisons intenses, puis il entra en suppuration, -se fendilla, et finalement désenfla sous l'influence des révulsifs -appliqués par le docteur. - -Au bout de quinze jours il était à peu près guéri, mais se trouvait -hélas! diminué de moitié. La gelure trop intense avait mortifié tout le -bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu'à la mort -de son propriétaire. - -Il fut en revanche nanti pour longtemps d'un superbe coloris violet qui -le faisait ressembler à un bigarreau planté dans un fromage à la crème. - -Comme compensation, Constant Guignard apprit que la banquise allait -toujours vers le Nord et que sa haute paye s'augmentait d'autant. - -Plus heureux que Polycrate, tyran de Samos, dont le Parisien avait si -drôlement travesti la légende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en -pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les écus -s'amassaient tout seuls. - -Avant cet incident qui eût pu plonger dans le deuil, l'équipage de la -_Gallia_, les matelots, avec leur légèreté de grands enfants, étaient -tentés de crier à l'exagération, lorsque leurs officiers les entouraient -de précautions poussées jusqu'à la minutie. - -Ils devinrent un peu plus soucieux de leur santé, tant ils furent -impressionnés par cette congestion foudroyante. - -Du reste, défense formelle fut faite à chacun de séjourner au dehors et -de sortir seul, ne fût-ce qu'un moment. De cette façon, il fut facile -aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnaître sur le visage -des camarades les premiers symptômes de gelure, dont la victime ne -s'aperçoit jamais que trop tard. - -Le nez est toujours le premier atteint par la terrible morsure du froid. -Il devient blanchâtre, exsangue, insensible, et sous peine d'être -mortifié comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le -frictionner avec de la neige. - -Aussi, la recommandation qui ne manquait jamais, au moment de partir en -corvée, se formulait-elle invariablement par ces mots: - ---Surveillez vos nez! - -Les nez de l'équipage devinrent, en conséquence, une sorte de propriété -indivise à laquelle chacune se trouva dès lors intéressé, et le dicton: -«Gare à ton nez» vint s'ajouter à celui de: «Faisons du carbone». - -Enfin, pour plus de précaution, le docteur enduisit chaque appendice -d'une couche de collodion iodé qui raffermit l'épiderme gercé par des -commencements de congélation antérieure et agit comme isolant contre les -accidents à venir. Et rien n'était bizarre comme cette collection de nez -luisants, cornés, enluminés, rappelant une collection de masques de -mardi gras. - -Les paupières devinrent également le siège d'inflammations douloureuses -causées par les glaçons qui se collaient aux cils et attaquaient à la -longue la conjonctive. Bien que le faible rayonnement des lueurs -crépusculaires eût rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait -conservées pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte -d'écran protecteur. Il fallut bientôt y renoncer, car l'évaporation de -l'oeil couvrait, en quelques instants, les verres d'une croûte aussi -opaque que celle des fenêtres enduites de givre. - -Là encore il fallut redoubler d'attention et se prêter mutuellement -assistance pour débarrasser, en temps opportun, les paupières des -adhérences du givre. - -La pompe fournit toujours de l'eau de mer pour la douche quotidienne à -laquelle on s'est à la longue habitué. Mais il faut de l'eau douce pour -la cuisine, les boissons et le lavage du linge de corps. - -Cette eau est produite par l'évaporation de la glace. - -Mais, de même qu'il y a fagots et fagots, il y a également glace douce -et glace salée. - -Celle provenant de la mer et gelée sur place est aussi salée que les -flots eux-mêmes et conséquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont -presque exclusivement collaboré au vocabulaire arctique, la nomment: -_floeberg_. - -Par contre, celle qui vient des glaciers, produits comme on sait par les -névés, est douce et d'une teinte plus franchement azurée. Elle est -amenée par la dérive et compose exclusivement les _icebergs_. - -Or le pack, aux environs de la _Gallia_, étant formé de floebergs, il -faut aller chercher, à près d'un mille, celle qui est nécessaire à -l'approvisionnement du navire. Il y a là un gisement inépuisable -d'icebergs. - -On pourrait employer, il est vrai, la neige. Mais le capitaine voulant -tenir son monde et ses bêtes en haleine, a trouvé, dans ce voyage -quotidien, le prétexte à un exercice corporel des plus salutaires. - -En conséquence, un traîneau, dénommé pour ce motif «la voiture du -porteur d'eau», est attelé de dix chiens, et envoyé à «la Dhuys» escorté -de quatre hommes armés de carabines. - -Les chiens, heureux de quitter l'abri où ils se morfondent après la -promenade, accomplissent leur tâche avec un entrain magnifique. On -dirait qu'ils sentent réellement que cette corvée les endurcit aux -fatigues à venir, d'autant plus rudes au début, que le farniente aurait -été plus complet pendant l'hivernage. - -Les hommes de leur côté apprennent comment il faut les conduire, les -aider, les soigner. Ils savent comment débute l'engravée des pattes et -les soins nécessités dès la première heure par cette affection qui peut -devenir incurable, si elle n'est combattue en temps opportun. Des -lotions quotidiennes à l'alcool, suivies d'une application de collodion -et complétées par l'enveloppement de la partie malade avec de la -flanelle, sont à la fois le meilleur préventif et le curatif par -excellence. - -Un chien se trouve-t-il pris de courbature ou de congestion, vite on lui -tire, selon la méthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou la -queue. - -La conduite du traîneau, surtout quand il est chargé, demande une -certaine expérience que seule peut conférer l'habitude. - -Aujourd'hui, le chemin suivi par le tonneau du porteur d'eau pour se -rendre du navire à la Dhuys est à peu près praticable. Mais, au -commencement, quelle incohérente succession de casse-cou! - -A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et même les hommes devaient -modérer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des bêtes folles, et -faisaient voler derrière eux le traîneau vide. - -Mais, au retour, quand le porteur d'eau ramenait un quintal de glace! Un -conducteur se tenait en tête, et guidait l'attelage avec son fouet, à -travers les hummocks et les glaces raboteuses. Les autres hommes de -corvée se tenaient à droite, à gauche et en arrière du traîneau pour le -soulever d'un bord ou de l'autre, quand un bloc venait caler un des -patins. Le véhicule tiraillé, poussé, arraché, s'avançait en basculant, -toujours prêt à chavirer, jusqu'à ce que, butant sur des hérissements de -pointes anguleuses, il s'arrêtait, figé sur place. - -Reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, les chiens faisaient tête en -queue, s'asseyaient sur leur derrière et regardaient narquoisement les -marins, comme pour leur dire: «Allons, souquez, vous, les hommes!» - -Et les hommes passaient à l'avant, empoignaient les courroies de halage -et tiraient comme des cabestans en criant à tue-tête: - ---Hisse-la!... oh hisse! - -On progressait ainsi par «étapes» de deux ou trois mètres, jusqu'à ce -que l'obstacle fût franchi, et l'on recommençait, indéfiniment. - -A la longue, la voie s'est améliorée, par l'usage incessant du pic et du -ciseau à glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilité. - -Mais les ours, dont l'odorat est doué d'une incomparable subtilité, ont -fini par éventer de très loin les émanations des matelots et de leurs -chiens. On les voit errer comme des spectres sur la plaine blanche, et -se rapprocher peu à peu, talonnés par la fringale qui leur tord les -entrailles. - -Au début, ils se tenaient à une distance respectueuse, mais, enhardis -par un faux semblant d'impunité, ils devinrent plus audacieux, et firent -mine d'attaquer. - -Pardieu! on ne demandait pas autre chose, et il y eut de rudes batailles -invariablement terminées par le meurtre de l'assaillant. - -Aussi, quelle joie de revenir avec cinq ou six cents kilogrammes de -viande fraîche. - -Vite! au plus pressé. On culbutait le bloc de glace. Le plantigrade -était hissé sur le traîneau et aussitôt à bord, la curée commençait. - -Le garde-manger fut ainsi renouvelé de temps en temps, à la grande joie -des chiens qui faisaient une ripaille monstre, et des hommes dont -l'organisme avait besoin de vivres frais. - -Quant au procédé de conservation, il est des plus élémentaires. Le -gibier, dépouillé de sa fourrure et dépecé par quartiers, est tout -simplement accroché en plein air, à l'extrémité d'une vergue. - -Les morceaux gelés à fond, et devenus aussi durs que la pierre, se -balancent, à l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et -préservés de la putréfaction par le froid, cet incomparable embaumeur. - -Entre temps, Oûgiouk, un peu relégué au second plan pendant cette -période d'immobilité, ou plutôt de claustration, harponne un phoque venu -pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinément dans la -banquise. - -[Illustration: Oûgiouk harponne un phoque...] - -Le phoque est le bienvenu comme l'ours, auquel il va tenir compagnie, -dans le gréement, jusqu'au jour où maître Dumas, armé d'une hache et -d'une scie vient enlever la quantité nécessaire au repas. - -Et c'est ainsi qu'on vit à bord du navire français, en faisant alterner, -avec des exercices variés, des lectures, des conférences, de -substantiels entretiens, des chansons, qui rompent la monotonie du rude -hiver et tiennent le personnel en haleine. - -La santé est toujours bonne, grâce à l'hygiène rigoureuse observée par -chacun. Sauf des cas peu graves de gelure, tout va bien. - -Des Allemands, pas de nouvelles. On aperçoit, dans le lointain, quand la -lune est bien claire, l'ombre de leur navire. Mais on ne les rencontre -jamais. Ils évoluent vers le sud, pendant que les Français vaquent à -leurs affaires du côté du Nord. Il semble résulter d'un accord tacite -qu'on doive s'éviter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas -donner lieu à des conflits qui finiraient par s'élever entre les deux -équipages. - -Somme toute, on vit à mille mètres de distance comme si l'on se trouvait -à mille lieues. - -Néanmoins, on s'observe, car à mainte reprise, les Français munis de -lorgnettes ont vu, quand le soleil éclairait encore la région, leurs -voisins les examiner aussi. - -Mais depuis que les ténèbres ont remplacé les crépuscules d'hiver, -l'obscurité a rendu cet éloignement plus complet encore s'il est -possible. - -Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'être des hivernants -auxquels rien ne manque, n'étaient la continuité de la dérive et surtout -l'incessant travail de la banquise. - -On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on -appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage -infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles -alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui -secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de -terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant -lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par -l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force -irrésistible. - -Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la dernière -heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une -série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler -bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations -des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit -une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques -saccades. - -En un clin d'oeil, tout le monde accourt sur le pont, malgré les -officiers qui s'époumonnent à crier: - ---Prenez garde aux congestions! - -Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un -clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer, -comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour -en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève -avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au -sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule -à vingt mètres de l'arrière. - -Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et s'étalent en -grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se -cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle -clarté de la lune. - -En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue par cet -étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les dépressions -et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient submergées, -puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin, -comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs. - -Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se produire -au point exact où le navire se trouve scellé. - -Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette -violence et cette soudaineté. - -Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se bornent à un -vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins -édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives. - -Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorité s'exaspère -depuis la recrudescence du froid, les émeut d'autant plus, qu'ils se -trouvent condamnés à une immobilité complète, et à une impuissance dont -les ténèbres augmentent encore l'énervante passivité. - -L'alerte est passée. Les bruits s'apaisent peu à peu, comme ceux d'un -volcan qui a vomi sa lave et ses scories. - -L'équipage transi retourne au poste, moins deux hommes demeurés en -faction sur le pont éclairé d'un falot. Les sentinelles fument leur pipe -et marchent à grandes enjambées au milieu d'une épaisse vapeur. - -Une heure se passe. Au moment où ils vont aller éveiller doux camarades -pour prendre la garde à leur place, on voit dans le lointain des -silhouettes errantes. - ---Eh! les hommes, des ours! crie l'un d'eux en heurtant du poing la -porte du dortoir. - ---Le Diable les emporte! il fait si bon dormir! - ---Allons! houst!... à la viande. - -Si les rôdeurs sont par trop affamés, ils attaquent et paient de leur -vie leur témérité. Sinon ils randonnent autour de la goélette avec des -attitudes effarées d'un comique achevé. - -Une autre fois, le calme est à peine rétabli, que la coque du vaisseau -se met à gémir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette -plainte, s'éveillent brusquement. - -Au loin le pack ronronne en notes basses. La coque grince plus fort et -craque de bout en bout. Le ronron du pack va crescendo. Il se rapproche -et augmente d'intensité. C'est maintenant une sorte de mugissement sourd -de marée brisant sur les galets. - -La pression devient plus forte et les glaces s'écrasent autour du navire -avec des sifflements de vapeur fusant sous des soupapes. - -Le formidable grondement jaillit en rafales et entoure les hivernants -d'un véritable ouragan où se confondent les bruits les plus incohérents. -On dirait des milliers de chariots pesamment chargés qui roulent sur des -routes mal pavées, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des -ravins, des glapissements comparables à ceux des sirènes à vapeur... - -Au moment où ce concert infernal emplit les airs de son épouvantable -vacarme, la pression est à son maximum. - -Le vaillant bâtiment résiste comme un bloc au milieu des fêlures -concentriques rayonnant autour de lui. - -Les saccades se multiplient brusquement, par à-coups. Puis un dernier et -plus terrible craquement. Quelques raies noires balafrent au hasard la -neige en lézardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu. -De nouveaux abîmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des -pressions latérales. - -Toutes les stratifications accidentelles, tous les blocs chancelants -dressés en équilibre instable pendant le cataclysme s'écroulent avec -fracas, comme des pans démantelés. - -On entend, pendant deux ou trois minutes quelques murmures, dernières -protestations de la matière en révolte, puis le calme renaît. - -Pour combien de temps? - - - - -VI - - Effets du froid.--Son action déprimante sur les hommes.--Debout au - quart.--Célébration du jour de l'an.--Un programme - séduisant.--Représentation de jour donnée pendant la nuit.--Ne pas - confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son - Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les - Deux Aveugles._--Succès inouï.--La Vieille-Alsace.--Espérance. - - -Jusqu'au 23 décembre, le soleil, bien qu'abaissé de quatorze degrés et -demi au-dessous de l'horizon, émettait encore, une fois en vingt-quatre -heures, et par rayonnement, une vague lueur verdâtre aussitôt évanouie -qu'apparue. - -Cette «aube» fugitive, à peine entrevue pendant cinq minutes, comme une -ligne un peu moins sombre sur l'horizon noir, constituait pour les -hivernants le _jour polaire_. - -Tout n'était donc pas mort, puisque la nature essayait encore de -soulever là-bas un coin de son suaire, et d'attester un reste de -vitalité expirante. - -Cette tache livide, cet atome de lumière, insaisissable comme le soupir -d'un moribond qui ternit à peine la face d'un miroir, c'était encore la -vie. - -Le 24, à midi, rien n'apparut! le soleil ayant atteint sa position la -plus méridionale. - -Sur l'enfer des glaces plane définitivement l'enfer des ténèbres. - -Le froid, déjà si rigoureux précédemment, est devenu atroce. - -Par bonheur, aucun souffle n'agite l'air qui est d'une sérénité -merveilleuse. Si de pareilles températures s'accompagnaient de vent, -nulle créature humaine n'y résisterait. - -Depuis quatre jours, le thermomètre à alcool marque -46° centigrades. -A -42° ceux à mercure sont restés gelés! - -Et l'on s'attend à voir plus tard la dépression s'accentuer encore! - -Que sera-ce?... grand Dieu! - -Déjà le feu semble avoir perdu sa chaleur, et les choses d'usage courant -sont l'objet de transformations inattendues. - -Le calorifère chauffé à blanc nuit et jour est impuissant à maintenir la -température dans le poste. N'était la façon ingénieuse dont le navire a -été agencé, avec double cloison, revêtement de feutre, interposition de -sciure de bois, les hommes, à la longue, gèleraient sur place. - -Dès que la porte s'entr'ouvre, un tourbillon de vapeur, qui se résout en -légers flocons de neige envahit la coursive. L'homme qui arrive du -dehors apparaît comme dans un nuage, et si une goutte d'eau tombe sur -ses vêtements, elle se change en une perle de glace. - -Un livre quand on l'ouvre, un linge quand on le déplie, fument comme -s'ils brûlaient. - -La viande se débite à la scie et à la hache. Elle a pris la consistance -du bois. De son côté, le bois, quand on le travaille au couteau, est -devenu aussi dur que l'os. Il ébrèche les meilleures lames qui, du -reste, sont cassantes comme verre. - -Le pain est aussi ferme que de la brique et résiste aux efforts de -mastication les plus violents. - -Fumeurs enragés, les hommes ont toutes les peines à satisfaire leur -passion. La sécheresse de l'atmosphère est telle que le tabac tombe en -miettes et se réduit en poussière. Une pipe chargée avec ces corpuscules -tire mal et s'éteint comme une allumette de la défunte régie. Un cigare -grésille et meurt étouffé sous les glaçons qui hérissent barbes et -moustaches. - -Impossible de toucher, sans être ganté, les instruments et les outils en -métal dont le contact produit sur la peau l'effet d'une brûlure. - -Le beurre et le saindoux, réduits à l'état oléagineux sous l'équateur, -sont durs comme du silex. L'huile a la consistance de la glace, et le -rhum s'épaissit comme du sirop. L'acide azotique se prend en une -substance qui ressemble au lard et l'eau-de-vie ordinaire se solidifie -en moins d'une heure. - -L'essence de térébenthine reste liquide, mais donne naissance à un -sédiment. L'éther et le chloroforme restent également liquides, mais -tiennent en suspension, le premier des cristaux, le second de fines -aiguilles. Quatre parties d'alcool et une partie d'eau ne se congèlent -pas, mais semblent s'épaissir. - -L'acide chlorhydrique et l'alcool rectifié sont les seuls à ne pas -manifester une modification quelconque dans leurs propriétés physiques. - -... On affirme volontiers que les chaleurs excessives amollissent -l'homme et le rendent paresseux, tandis que le froid l'excite et -l'aguerrit. - -Peut-être celui des régions moins inclémentes que celles occupées par -nos hivernants, car ceux-ci peuvent, en raison de ce qu'ils ressentent, -formuler d'étranges réserves, au sujet du froid polaire. - -S'il agit d'abord comme excitant sur la volonté, il ne tarde pas à -produire une invincible atonie. Quand il a subi pendant un certain temps -l'action déprimante de ce climat terrible, l'homme se sent gagné par une -sorte d'ivresse morne. Ses mâchoires tremblent et s'engourdissent, sa -langue s'empâte; il n'articule plus les mots qu'avec difficulté, ses -mouvements deviennent incertains, ses yeux se troublent, son oreille -devient dure, son corps est lourd, son esprit obtus et il vit dans une -sorte de torpeur intellectuelle et morale qui le rend incapable d'effort -et de pensée. - -Seuls, Oûgiouk, l'homme à demi sauvage des glaciers hyperboréens, et les -chiens, ses compagnons habituels, supportent sans défaillance les -implacables rigueurs de cet enfer. - -Le digne Groenlandais boit et mange comme un gouffre et évolue au milieu -des frimas, comme son compatriote, l'ours arctique. - -Les chiens conservent toute leur vivacité. Ils cabriolent et frétillent -dans la neige avec un entrain magnifique, et semblent s'apercevoir -seulement du froid quand ils sont immobiles sur leurs pattes. On les -voit alors lever alternativement les pieds, comme si le contact du sol -leur faisait éprouver la sensation de brûlure provenant de ce froid -intense. - -Aussi, pour combattre cette action débilitante qui, parfois, menace -d'abattre les plus énergiques, le capitaine multiplie les exercices -physiques et les distractions morales. Pour compenser les pertes subies -par les organismes, il fait augmenter les rations, et veille à la -rigoureuse observance des prescriptions hygiéniques. - -Quand un homme paraît céder à la torpeur et demande comme une grâce à -être exempté d'une corvée, le capitaine lui cite à titre d'exemple le -cuisinier Dumas, de beaucoup plus occupé depuis l'hivernage. Dumas, qui -n'a pas un instant de trêve, se porte comme un charme et déclare -volontiers que ce saut de la Cannebière au voisinage du Pôle ne -l'incommode pas. - -Toujours le premier debout, toujours le dernier couché, il va, il vient, -il tripote autour de son fourneau, coupe la viande, fait fondre la -glace, prépare le thé, fait bouillir sa marmite, surveille son rata, -fume comme un Suisse, siffle comme un loriot et trouve encore le temps -de combattre les ours. - -[Illustration: Dumas surveille son rata, fume comme un Suisse] - -Levé dès cinq heures, il allume sa lampe à alcool, apprête le repas du -matin, et au coup de six heures pénètre dans le dortoir. - ---Capitaine, il est six heures, dit-il de sa voix retentissante. - -«Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!... -debouttt!...» - -On entend un concert de bâillements, et chaque dormeur semble -s'incruster sous sa fourrure. - ---Deboutt!... reprend le cuisinier d'un ton qui ne souffre pas de -réplique. - -«Debouttt!... ou je largue les hamacs.» - -Comme on le sait homme à exécuter cette menace, et à culbuter les -récalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tiède et, bon gré -mal gré, on procède aux ablutions. - -Les factionnaires du pont arrivent à demi gelés et chacun absorbe la -bouillante infusion largement additionnée de rhum. - -Après quoi on s'ingénie de toutes façons pour aider à l'interminable -défilé des heures. - -Cahin-caha le 1er janvier 1888 arrive enfin. Un beau jour même là-bas, -au milieu des ténèbres, sous la sombre coupole du firmament piquée -d'étoiles aux scintillements aigus. - -On «se la souhaite bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs autres, -et Plume-au-Vent récite au capitaine un compliment fort bien tourné, se -terminant par une promesse de dévouement absolu, et l'engagement -d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succès de l'expédition. - -Le capitaine, touché de cette protestation, serre la main à tous les -hommes, les remercie par quelques mots du coeur et ajoute, pour finir: - ---Maintenant, divertissez-vous! - -La réjouissance commença naturellement par une double distribution de -vieux rhum, absorbé comme du petit lait, tant la rigueur du climat -facilite l'ingestion des liquides les plus capiteux. - -Puis, Plume-au-Vent, très mystérieux depuis une quinzaine, tire de son -coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractères -calligraphiques, et les colle gravement à chaque extrémité du poste. - -Les camarades intrigués, sauf bien entendu ceux qui doivent collaborer -au divertissement, s'approchent et lisent: - - GRAND THÉÂTRE NATIONAL POLAIRE - - _Salle des glaces, rue de l'Ours-Blanc, numéro 48 au-dessous de zéro._ - - - GRANDE REPRÉSENTATION - - Offerte à MIDI TRÈS PRÉCIS, par une troupe d'artistes et d'amateurs. - - - PREMIÈRE PARTIE - - 1º Assaut de contrepointe par MM. PONTAC ET BÉDARRIDES, prévôts - brevetés de l'Académie de Rochefort-sur-Mer. - - 2º Imitations variées, par M. FARIN, dit PLUME-AU-VENT. - - 3º Exercices de force par M. PONTAC qui a eu l'honneur de travailler - devant plusieurs têtes couronnées et autres. - - 4º =Pompon, Cabo, Bélisaire et Ramonat=, chiens savants, présentés - en liberté par leur patron. - - - DEUXIÈME PARTIE - - 1º =Les Cerises=, romance chantée _sans accent_, par M. Dumas. - - 2º =Les deux Aveugles=, opéra comique en un acte. - - GIRAFFIER, M. Farin dit Plume-au-Vent | PATACHON, M. Dumas dit Tartarin. - UN PASSANT, un amateur. - - 3º =La Vieille Alsace.= Chant patriotique par M. Farin. - - N. B. _Comme le spectacle est une représentation de jour donnée - pendant la nuit pour cause d'absence momentanée du soleil, ne pas - confondre midi avec minuit!..._ - - C'est pour =midi! midi! midi!!!= - - Qu'on se le dise. - -Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14 -juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française, -l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme -et l'impatience des marins de la _Gallia_, quand le programme élaboré -par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues. - -Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant l'ouverture -de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là, n'est-il -pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires, -grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres. - -Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements soulevés par -la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer -les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute -vraisemblance, ne marquent midi! - -Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette en guise de -rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au -dernier moment les artistes. - -Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!... - -Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, les deux -champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois. - ---A vous l'honneur!... - ---Je n'en ferai rien!... - ---Par obéissance!... - -Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, qui, solide -et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux. - -Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups de -manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que -celle des parades. - -Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu -bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager. - -Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la grande joie du -public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les -bravos. - -Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier -s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en -vitesse, l'autre le récupère en sang-froid. - -En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude assaut de -quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu. - -Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas occasionné -une blessure d'amour-propre. - ---Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo! - -Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la -toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant -Guignard! - -Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; du reste, -il est parmi les spectateurs... - -Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations -par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme -nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même. - -Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de -mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est -toujours et de plus en plus Guignard. - -Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, propose de -mettre en présence les deux Guignard sur la scène. - -Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de -l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les -distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent. - -On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent un succès -complet. - -C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se grime en un -tour de main, se costume en un clin d'oeil, et apparaît sous l'aspect -formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au -flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les _r_ avec son -exubérance provençale. - -C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit -Marche-à-Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque lui-même, -qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et -l'interpelle dans sa langue! - -Après celle-là, il faut tirer l'échelle, et le Parisien est décidément -un grand artiste. - -Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt herculéen, -également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens -savants. - -Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les -artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où -ils pénétraient pour la première fois. - -Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour celle du -soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe, -ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines -avides vers les succulents reliefs du festin. - ---Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' pourrais -plus rien en faire. - -Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère dont la -brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique. - ---Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler en plein -air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés. - -«Faut un boniment... Allons-y! - -«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je -réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils -affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du -calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début. -J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à -temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des -phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète. - -«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable. - -«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents. - -«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à honorable -assemblée.» - -Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent -au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue -basse, très piteux. - ---Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève. - -Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis. - ---Vous avez faim? - ---Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor. - ---Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien -en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre. - -«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?... - -«En France?... - -Pas de réponse. - ---Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?... - -Rien encore. - ---Au Pôle Nord?... - ---Ouap!... oû... ouap!... - ---C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze -chevaux-vapeur. - -«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux? - -«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!... - ---... - ---Le sucre? - ---Ouap!... ouap!... - ---A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à loisir ce -morceau que vous offre ma blanche main. - -«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel est notre -chef. - -«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!... - -«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas? - -«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne -soupe? Pas davantage, hein! - -«Ne serait-ce pas le capitaine?... - ---Ouap!... ouap!... - -«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie... - -«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez patriote, -est-ce vrai?... - -«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!... - -«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais. - -«Eh bien, criez: Vive l'Autriche! - -«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne. - -«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments. - -«Criez alors: Vive la France!...» - -Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que ses trois -camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge. - -Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique d'autant -plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et -depuis si peu de temps! - -Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans embardées, salue, -la main sur son coeur, attend la fin des applaudissements et ajoute: - ---Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves qui, pour -vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le -fond et le tréfond de leur savoir-faire. - -«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à mes -questions, maintenant ils vont faire plus fort. - -«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver. - ---Attention! - -A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur -leur derrière et demeurent immobiles. - -Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez -et commande: - ---Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton -nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K... -L... M!... - -En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque -saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit -en l'air, et retombe dans chaque gueule béante. - ---Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous -remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des -bravos retentissants. - -Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni -les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu -l'assistance et la rendent singulièrement loquace. - -Une fois n'est pas coutume. - -Le programme annonce _Les Cerises_, chantées _sans accent_ par M. Dumas. - -Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la -romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce -diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la -langoureuse cantilène devient d'un comique achevé. - -On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un provençal -imitant l'auvergnat. - -C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne -peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité. - -Maintenant, les DEUX AVEUGLES dont l'audition est impatiemment attendue. - -Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même privé de la -lumière», apparaît, et entonne le couplet: - - Dans sa pau...vre vi' malhûreuse, - Pour l'aveugle pas de bonheur... - -et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant, -inextinguible! - -Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est -empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est -interrompue. - -Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions, -est presque douloureux. - -Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son -entrée, avec sa pancarte: «_Aveugle par axidans..._» et ce dialogue -épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, hurlée -du nez par le Parisien: - - Justinien, ce monstre odieux, - Après m'être couvert de gloire, - Il m'a dépouillé de mes yeux, - Plaignez-moi, je n'y peux plus voir... - -Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante -diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, peut-être -sans lendemain, hélas! - -Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez -enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de -l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui -parfois assombrit le front de votre vaillant chef. - -Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif! - -Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant -d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre -fête. - -LA VIEILLE ALSACE! Cette protestation indignée d'une infortune -imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a -pas courbé les fronts. - -Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence -d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est -que plus sympathique: - - Dis-moi quel est ton pays, - Est ce la France ou l'Allemagne? - C'est un pays de plaine et de montagne, - Une terre où les blonds épis - En été couvrent la campagne; - Où l'étranger voit, tout surpris, - Les grands houblons en longues lignes, - Pousser joyeux au pied des vignes - Que couvrent les vieux coteaux gris; - La terre où vit la forte race - Qui regarde toujours les gens en face!... - C'est la vieille et loyale Alsace! - -[Illustration:--Dis-moi quel est ton pays. - ---Est-ce la France ou l'Allemagne?] - -La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur -qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et -précipite les battements de leurs coeurs. - - Dis-moi quel est ton pays, - Est-ce la France ou l'Allemagne? - C'est un pays de plaine et de montagne, - Que les vieux Gaulois ont conquis - Deux mille ans avant Charlemagne... - Et que l'étranger nous a pris! - C'est la vieille terre Française. - De Kléber, de la Marseillaise!... - La terre des soldats hardis, - A l'intrépide et froide audace, - Qui regardent toujours la mort en face!... - C'est la vieille et loyale Alsace! - -L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement. -Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation -que sa simplicité rend plus poignante encore. - -On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi, -tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve -comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique! - - Dis-moi quel est ton pays, - Est-ce la France ou l'Allemagne? - C'est un pays de plaine et de montagne, - Où poussent avec les épis, - Sur les monts et dans la campagne, - La haine de tes ennemis - Et l'amour profond et vivace, - O France, de ta noble race!... - Allemands, voilà mon pays!... - Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse, - On changera plutôt le coeur de place - Que de changer la vieille Alsace!... - -Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un -rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien. - -Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son -mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, s'écria -d'une voix entrecoupée: - ---Merci, matelot! - -«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie... - -«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!... - -«Et nous _les_ battrons là-bas, après _les_ avoir vaincus ici.» - - - - -VII - - Inaction forcée.--Brûlure par congélation.--Le plus grand froid de - l'année.--Souffrances des chiens.--La maladie - groenlandaise.--Premières victimes.--Courant circulaire.--La - goélette revenue à son point de départ.--Aurores - boréales.--Observations tirées de leur apparition.--Les crépuscules - polaires.--Retour du soleil.--Phénomène de réfraction.--Premières - tempêtes.--Nouveaux périls.--Situation critique de la _Gallia_. - - -Quoique la chose parût en principe impossible, le thermomètre descendit -encore pendant le mois de janvier et la première quinzaine de février. - -Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observé, pendant -leur hivernage, un abaissement de 58° au-dessous de zéro. Les marins de -la _Gallia_ éprouvèrent, durant une semaine entière, un froid de -59°!... - -Malgré toute leur énergie et leur formelle intention de réagir, ils -demeurèrent claquemurés dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin -absolu, pour recueillir la quantité de neige indispensable à la -consommation quotidienne. - -On avait dû renoncer provisoirement à aller chercher de la glace tant -cette épouvantable température rendait difficile le travail des hommes -et des chiens. Du reste, la fusion de la neige suppléait parfaitement à -celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgré -toutes les précautions et en dépit d'une active surveillance, la pompe -gelée à fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance de -neige, cet inconvénient se trouvait en partie compensé. - -La température du poste s'était légèrement abaissée. Grâce pourtant à -la couche de neige sous laquelle disparaissait entièrement le navire et -qui agissait comme isolant, grâce aussi au feu d'enfer entretenu sans -relâche, elle ne fut pas inférieure à 3° au-dessus de zéro. - -Inquiets pour la première fois d'une telle rigueur des éléments -attribuée par eux à une sorte d'aberration de la nature, abrutis par -leur claustration et la permanence des ténèbres, les matelots se -sentaient devenir de jour en jour plus sombres. - ---Allons, mes enfants, ne cessait de répéter le docteur, du nerf!... -réagissons, morbleu! - -«Un peu de patience et vous reverrez bientôt le soleil. - ---Pas de refus, allez, Monsieur, gémissait une voix sortant d'un paquet -de fourrures, car, y s'fait rudement espérer. - ---Et dire qu'il y a des gens qui meurent en ce moment d'insolation. - ---C'est égal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse être aussi -dure à supporter que ce froid noir. - ---C'est ce qui vous trompe, mon garçon. - -«On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, et en -certains points de l'Afrique équatoriale, des chaleurs de 60 et 65° -au-dessus de zéro. - -«C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les gens et -vous les assomment tout net. - ---Ma foi, congestion pour congestion, j'aimerais encore mieux celle-là. - -«Et puis, enfin là-bas, on voit du moins clair à son ouvrage... - ---Plaignez-vous donc! - -«Est-ce que vous n'avez pas déjà deux heures de crépuscule à midi. Les -étoiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme à plus -de deux cents mètres! - -«Et vous n'êtes pas contents! - ---Faites excuse, monsieur le docteur, mais le mathurin quand il n'a rien -à fiche de ses dix doigts pendant des semaines entières, y d'vient -ronchonneur. - ---C'est un tort! - -«Car, enfin, vous êtes ici comme des coqs en pâte, et vous avez subi, -sans l'ombre de maladie, les rigueurs d'un hivernage terrible. - -«A peine quelques cas de gelure bénigne qui vous a bleui le bout du -nez, tandis que vos prédécesseurs ne s'en sont jamais tirés sans -ophtalmies graves, et sans scorbut. - -«Allons! le plus dur est passé. Dans peu de temps le thermomètre va -remonter et vous pourrez vaquer à vos occupations, en attendant le jour -bienheureux de la débâcle.» - -Malgré les encouragements du digne homme qui résiste moralement et -physiquement à la dépression du froid avec un courage surhumain, la -situation n'en est pas moins cruelle. - -Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des températures si effroyables, -nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15° embobeline de fourrures ou -consigne devant le foyer. - -59° au-dessous de zéro! Mais c'est à croire que la terre a cédé par -rayonnement tout son calorique aux espaces célestes; que la masse -atmosphérique accumulée à l'équateur par la force centrifuge n'est plus -assez épaisse, au pôle, pour empêcher cette effroyable déperdition, et -qu'il y a, là-haut, comme une déchirure à ce revêtement protecteur, une -fuite par où s'en va la chaleur de notre planète. C'est à penser que -toute source de calorique est à jamais tarie, et que la terre va -prochainement se transformer en un colossal glaçon que le soleil -n'échauffera plus. - -Du reste, tout semble concourir, à chaque instant de leur triste vie, -pour rappeler aux matelots l'implacable ennemi. La morsure tenace du -froid qui les pénètre jusqu'aux os dès qu'ils s'aventurent au dehors, -l'aspect désolé de l'espace environnant, la neige sous laquelle la -goélette a cessé de faire saillie, la fine poussière qui tombe sans -relâche, même par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les -astres comme à travers une gaze, la sonorité exaspérée des glaçons qui -craquent sans trêve, les congélations partielles qu'on ne compte plus et -jusqu'aux surprises occasionnées par le contact d'objets en apparence -inoffensifs. - -Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, après sa faction, -voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomètre à -mercure, suspendu au-dessous du falot éclairant le pont. - -Il marquait seulement -43°, tandis que le thermomètre à alcool placé à -côté marquait -47°. - ---Tiens! y radote, c'ui-là, dit le Normand à son camarade. - ---P't'êt'e qu'il est gelé. - ---J'vas y souffler dessus, ça le fera monter. - -Et voila mon Normand qui s'époumonne à entourer des vapeurs de son -haleine la boule de verre, sans autre résultat, d'ailleurs que de la -couvrir d'une croûte de givre. - ---T'as raison? il est gelé... mâtin!... même du métail qui sert à -mesurer la fraid!... - -«Si j'l'entonnais dans mon gant!» - -L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus réussi, Guignard -continue à tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des -mains et se brise sur la glace couvrant le pont. - -O surprise! il s'échappe du tube un petit lingot métallique, solide et -aussi luisant que de l'argent. - -Comme un enfant qui veut esquiver les suites de sa maladresse, le -premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le réintégrer dans -les fragments du tube. - -A peine l'a-t-il serré entre le pouce et l'index, qu'il pousse un cri de -stupeur. - ---Quoi donc qu'y a? demande le camarade. - ---Vingt-cinq noms d'un d'là!... c'est comme si que je tenais un fer -rouge. - -[Illustration: C'est comme si que je tenais un fer rouge] - ---T'es bête!... - ---Ou! lè! là!... ou! lè! là!... ça me brûle jusqu'aux os... Il laisse -enfin tomber le lingot, mais trop tard pour éviter une cruelle brûlure -par congélation. - -Arrivé tout penaud au poste, il cache sa main qui bientôt se gonfle et -devient de plus en plus douloureuse. - ---Qu'est-ce que vous avez encore, vous? demande le docteur auquel rien -n'échappe. - ---Rin! monsieur le docteur. - ---Mais vous vous êtes brûlé! il faut panser cela!... - ---Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brûlure, c'est une chose -arrivée censément par rapport à la fraid. - ---Pas tant d'histoires!... la vérité!... sinon je serai forcé de vous -abattre plus tard deux doigts. - -«Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et c'est à -croire que vous collectionnez les avaries. - -«Décidément, votre nom vous prédestine.» - -Le matelot très effrayé confessa enfin sa maladresse et reçut des soins -en conséquence. - -Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus à toucher avec -ses mains nues tout ce qui est _métail_, et se vit condamné à une -incapacité absolue de travail pendant plus de quinze jours. - -Enfin, si les hommes souffrent si durement des rigueurs de l'hivernage, -il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne leur payent aussi un terrible -tribut. - -Pendant la cruelle semaine qui amena la dépression de -59°, les pauvres -bêtes, jusqu'alors indemnes, sont tout à coup décimées par les ravages -de la _maladie groenlandaise_. - -En moins de trois jours, dix d'entre eux, après avoir refusé de boire et -de manger, sont pris de convulsions terribles. Crispés, la langue -pendante et injectée, la gueule souillé d'écume, le poil hérissé, -l'oeil fou, ils poussent de rauques et sinistres aboiements. - -Bien que la maladie ne se communique pas, dit-on, par la morsure, elle -offre tous les symptômes de l'hydrophobie, et débute spontanément chez -les chiens soumis à un froid exceptionnel. - -Malheureusement elle est incurable comme la rage. - -En dépit des soins les plus attentifs et les plus éclairés, les pauvres -animaux succombèrent en moins de huit jours. - -Par bonheur, les vingt qui restaient et parmi eux les favoris du -Parisien, demeurèrent complètement à l'abri du fléau. - -Si tous ces faits contribuent à assombrir les marins de la _Gallia_, il -est un autre sujet de préoccupation bien autrement grave qui inquiète -les officiers. - -C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction assez -longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois. - -Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et être -remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines -environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional. - -Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à la débâcle, -et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse envolée -vers le pôle. - -La goélette se trouvait alors à peu près par 86° de latitude nord. Par -conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! C'est-à-dire à quatre cent -quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues. - -Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où l'influence du -courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son -mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est. - -Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, est édifié -désormais. - -Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens des -aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale -circonférence, la barrière de glace. - -Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le -nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans -un mois, c'est-à-dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant -l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand -sera placé au nord, et la _Gallia_ au sud, son avant dirigé vers le -détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète. - -Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui l'osent -braver par l'implacable région hyperboréenne! - -Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour -arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants -accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce chenal, -une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut -entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance, -tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: -un -kilomètre!... - -Comment informer de ce lugubre incident les matelots énervés moralement -par l'interminable hivernage, et déprimés physiquement par ce froid -mortel! - -Comment leur dire: «Nous combattons depuis dix mois et nous sommes -vaincus à la fois par les hommes et les éléments!» - -Toutes réflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du soleil qui -va succéder aux longs crépuscules. A ce moment, les hommes, soustraits à -l'influence néfaste des ténèbres et de la claustration, auront -partiellement récupéré leur énergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle -se trouvera notablement atténué. - -Entre temps, les matelots toujours en quête de distractions, se -complaisent au spectacle féerique des aurores boréales qui surabondent à -cette époque de l'année. - -Ces incomparables météores qui constituent l'unique manifestation -extérieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier à -mars, et se montrent souvent plusieurs fois en une seule nuit. - -Bien que ces mystérieuses clartés soient trop faibles et trop passagères -pour rompre d'une façon appréciable la triste monotonie des ténèbres -polaires, elles n'en excitent pas moins une admiration toujours -nouvelle, exempte de satiété. - -Du reste, le capitaine sait tirer parti de leur apparition pour imposer -à ses hommes une tâche qui les occupe. Tel est chargé de les signaler. -Tel autre doit observer leur durée. Tel étudie les variations de -l'aiguille aimantée. Les plus intelligents s'ingénient à les décrire, et -tous de très bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand oeuvre. - -Généralement le phénomène a pour lieu d'élection la partie -septentrionale de l'azur céleste. - -On voit d'abord apparaître, dit le lieutenant Payer, un des plus -consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc pâle qui s'élève peu à -peu vers le zénith. Il est parfaitement régulier. Ses deux extrémités -touchent presque l'horizon et s'allongent du côté de l'Est et de -l'Ouest, à mesure que monte le météore. - -L'ensemble présente une belle couleur tendre à peu près uniforme, d'un -blanc diaphane légèrement teinté de vert, assez analogue à celui d'une -jeune plante qui aurait poussé à l'ombre loin des regards du soleil. La -clarté de la lune paraît jaune à côté de cette nuance délicate, très -douce à l'oeil, et dont les mots ne sauraient donner une idée. - -La largeur de cet arc peut atteindre le triple de celui de -l'arc-en-ciel, et le scintillement des étoiles la traverse sans être -affaibli. - -Il s'élève de plus en plus dans une majesté tranquille; de temps en -temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un côté à -l'autre, et laisse apercevoir distinctement les hummocks. - -Bien avant que la ligne cintrée ait atteint le zénith, un second arc -naît, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi après de -plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour à tour le firmament, puis -pâlissent et s'éteignent. - -D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de même couleur que les arcs, -qui se déploient et se meurent en spires ondoyantes de droite à gauche -ou de gauche à droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent -ces bandes de lumière se réunissent en un point commun du ciel. - -La bizarre fantasmagorie peut enfin se compléter d'un jeu vigoureux de -rayons qui convergent dans le sens de l'inclinaison de l'aiguille -aimantée et embrasent littéralement de leurs trépidations et de leurs -voltiges la voûte céleste. - -C'est alors un véritable feu d'artifice, tel que l'imagination la plus -hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prête l'oreille -comme pour saisir un pétillement, une détonation. Mais le plus profond -silence ne cesse d'accompagner ces mouvantes illuminations dont un -pinceau ne saurait jamais rendre la décevante beauté. - -Les formes sous lesquelles se présentent généralement les aurores -boréales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de les -caractériser. Généralement, elles affectent, soit des arcs lumineux, -avec de beaux globes étincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie -lactée, ou de festons multicolores agités de frissons qui les font -onduler sur l'écran bleu du firmament. - -La plupart du temps, d'ailleurs, ces formes s'engendrent mutuellement et -se confondent dans une radieuse féerie. - -Très intrigués à l'aspect de ces fulgurations silencieuses, les matelots -s'ingéniaient à en chercher la cause, et pour la première fois ne -trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un «parce que» -catégorique à leurs interminables «pourquoi»? - -Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine électrique, les aurores -boréales sont influencées très notablement dans leur formation et leur -développement par les vapeurs atmosphériques. Et il est tel ou tel -observateur qui se trompe rarement à l'aspect d'une buée qui favorise ou -non la formation du météore. - -Elles ont également sur les variations de l'aiguille aimantée une action -très variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux -sont immobiles et peu éclatants, s'accroît avec l'intensité des couleurs -et des vibrations. Les perturbations manifestées par l'aiguille aimantée -se produisent toujours à l'Est. - -Enfin, remarque très importante confirmée par des observations -nombreuses, les aurores boréales sont presque infailliblement suivies de -mauvais temps quand elles se développent avec leur émerveillante -splendeur. Si au contraire leur éclat est modéré, si elles sont peu -élevées sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentuées, elles -pronostiquent le calme. - - * * * * * - -Cependant les heures s'écoulent et la durée des crépuscules va -croissant. Il fait grand jour à midi, au point que les hommes venant du -poste sur le pont du navire ont les yeux affectés par le changement de -lumière. - -Au 2 mars on doit apercevoir pour la première fois la réfraction du -soleil, et il y a fête à bord pour célébrer la résurrection du Dieu -Lumière. - -La température est épouvantable: -41°! Mais qu'importe! On est heureux -quand même, tant ce retour est impatiemment attendu. - -Le soleil devrait réellement émerger au-dessus de l'horizon à la date du -5 mars. Mais, par un effet de réfraction dû à cette basse température, -il est donné aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tôt. - -A quelque chose malheur est bon, et pour la première fois on est tenté -de bénir l'austère frimas. - -Silencieux, attentifs, recueillis, officiers et matelots, cramponnés aux -agrès capitonnés de givre, attendent la première onde lumineuse qui va -enfin animer la morne solitude. - -Jamais naufragés ballottés à demi morts sur une épave, n'ont interrogé -plus anxieusement l'horizon, au moment où retentit ce mot magique de: -Terre! qui renferme à la fois l'espérance et le salut! - -Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond rosé du ciel, baigne les -crêtes des hummocks, flamboie à la cime des mâts et soudain apparaît, -immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal. - -[Illustration: Le soleil rouge comme un disque de métal leur apparaît] - -Il monte lentement et en quelque sorte à regret, au-dessus de la plaine -désolée, s'arrête un moment et commence à décliner. - -A peine si les observateurs ont pu, de la place élevée qu'ils occupent, -l'apercevoir en son entier... - -Les ombres opaques des glaçons s'allongent sur le rose tendre qui -colorent étrangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet -qui s'étalent sur le ciel en une merveilleuse teinte dégradée -pâlissent... L'embrasement de la mâture et des manoeuvres s'éteint et la -radieuse apparition s'enfonce derrière la muraille dentelée qui forme -l'horizon polaire. - -Contre toute prévision, les marins gardent un silence absolu. Pas un -vivat, pas un cri, pas un mot! - -Est-ce le regret de la vision trop vite évanouie?... Est-ce la -désillusion qui succède au bonheur trop longtemps attendu et trouvé -inférieur à l'espérance?... Ont-ils constaté pendant cette fugitive -incandescence qui leur montre sous leur aspect réel les hommes et les -choses, les ravages occasionnés par le ténébreux hiver?... - -Peut-être! - -Habitués à se voir sous la lumière artificielle qui pendant si longtemps -fut leur soleil, ils n'avaient pas constaté cette lividité qui étendait -sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout à -coup ressembler à autant de spectres, ou du moins de prisonniers en -rupture de cachot. - -Du reste, l'influence du jour qui, dès le lendemain, s'accrut -notablement, fit disparaître cette première et néfaste impression. La -joie revint et l'espérance avec elle. - -D'autre part, quelque courtes que fussent pendant les premiers temps les -apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une élévation -assez notable de température. - - * * * * * - -... Allons, c'est fini. Si le thermomètre s'oublie parfois jusqu'à -35° -pendant la nuit, il remonte pendant le jour à -28°. - -Ma foi! il semble qu'on a chaud, même en plein air, du moins prétendent -les optimistes. - -Entre temps, les ours, éveillés aussi par le soleil, font leur -apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et régal savoureux -pour les estomacs. - -Ah! si la damnée banquise n'était pas revenue à son point de départ, -comme la joie serait complète! - -Mais voici qu'après les ténèbres sans fin de l'hiver, on commence à -pressentir les interminables clartés, qui dans deux mois vont rayonner -sur le désert de glace. - -A partir du 18 mars, les reflets roses du crépuscule se maintiennent -longtemps sur l'horizon, à tel point qu'à onze heures du soir et à deux -heures du matin, les lueurs sont comparables à celles de décembre. - -Il n'y a plus guère que trois heures de nuit réelle. - -Malheureusement cette élévation trop subite et beaucoup trop prématurée -de la température est bientôt suivie de violentes perturbations -atmosphériques. - -Des vents terribles, singulièrement inconstants, soufflent avec rage et -sautent brusquement d'un point à un autre. De grosses nuées grises, très -basses, courent et tournoyent avec une vélocité prodigieuse, et se -résolvent on colossales averses de neige. - -Un jour terne, blafard succède aux premiers ensoleillements, et fait -presque regretter aux marins des nuits d'antan, glacées, mais splendides -sous leur scintillement d'étoiles. - -En outre, le pack n'étant plus comme autrefois maintenu par l'implacable -froid, s'agite en proie à des convulsions de mauvais augure. Sourdement -travaillé par les vents et le courant sous-marin, il craque, détone, et -semble repris de ses anciennes colères. - -A ces trépidations caractéristiques rappelant à s'y méprendre celles des -tremblements de terre, se joignent des pressions latérales amenant de -brusques dénivellations auxquelles succèdent des ruptures. - -Les glaçons, comprimés avec une violence inouïe, se soulèvent, sautent -sur place et découvrent un abîme. - -La goélette n'est jamais immobile. Secouée à chaque instant, elle gémit -lugubrement, et suit passivement les capricieuses fluctuations du pack. -Il arrive parfois qu'elle est soulevée de deux ou trois mètres sur une -sorte de piédestal qui l'isole tout entière. Parfois aussi, elle -s'abaisse comme sollicitée de haut en bas par une attraction mystérieuse -qui menace de l'engloutir. - -Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive à craindre qu'elle ne -soit ou disloquée, ou submergée sur place, tant ces révoltes de la -barrière flottante sont rapides et irrésistibles. - -Un jour, pendant que la moitié de l'équipage était à la chasse avec les -chiens et les traîneaux, la muraille de glace élevée à l'avant du navire -disparut soudain, comme escamotée, dans une faille instantanément -creusée. - -Deux heures plus tôt ou plus tard, les vingt chiens échappés à la -maladie groenlandaise coulaient à pic dans leur chenil, adossé, l'on -s'en souvient, à la massive construction. - -La _Gallia_ soulevée par l'arrière piqua de l'avant, et demeura inclinée -à 25° environ! - -Malgré son intrépidité, le capitaine frémit en pensant que, si ce -mouvement se continue, son navire va sombrer par l'avant. - -Un cri d'angoisse échappe aux marins qui voient le péril, abandonnent -précipitamment le pont et se pressent éperdus autour de leur chef. - - - - -VIII - - Fractionnement des vivres.--Trois dépôts sur le pack.--En prévision - d'un désastre.--Abnégation.--Temps affreux.--A propos d'un ours - blessé.--Allemands et Français.--Collision évitée.--La - retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes - mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mât.--Sauvée!--Signal - involontaire.--Désastre.--Commencement de débâcle.--Perte de la - _Germania_. - - -L'effroi grandit encore à l'aspect de la goélette qui s'incline de plus -en plus. - ---Courage, enfants! dit le capitaine dont l'admirable sang-froid ne se -dément pas en présence d'un tel péril. - -«Courage!... et je réponds de tout. - -«Aux provisions!» - -Devant la menace d'une catastrophe subite, il faut, à tout prix, et au -plus vite, assurer la subsistance du lendemain. - -Aura-t-on le temps matériel d'arracher quelques épaves à ce désastre, -dont chacun prévoit l'épouvantable horreur! - -Le premier en tête, l'intrépide officier s'élance vers la cale où sont -emmagasinés les vivres, et, prêchant d'exemple, essaye d'enlever les -tonneaux et les caisses. - -Malheureusement, la température est très basse dans cette partie du -navire. D'épaisses croûtes de glace formées depuis l'hiver aux dépens de -l'humidité ambiante, tapissent la muraille de bois, encastrent les -récipients et les soudent les uns aux autres. - -Il faut la hache, la scie, le couteau à glace pour les dégager! - -Aussi, que de temps perdu, que d'efforts écrasants pour arriver à -sortir et à hisser un millier de rations!... de quoi ne pas mourir de -faim pendant une vingtaine de jours. - -Ce n'est pas tout. Ces rations, qui représentent peut-être l'unique -ressource du lendemain, il est urgent de les déposer sur la glace. - -Mais, comment? Par quel moyen?... Les cordages, encore encroûtés de -glace, sont gros comme la jambe. Les poulies sont larges et épaisses -comme des meules. - -Impossible, en conséquence, de frapper un palan. - -Les chasseurs arrivent enfin, apportant le secours de leur vigueur et de -leur énergie. - -La besogne est distribuée méthodiquement, et le navire, menacé de -perdition, offre bientôt le spectacle d'une ruche en travail. - -Travail convulsif, presque désespéré, nécessitant des efforts terribles -sous lesquels succomberait l'organisme humain, si le devoir et la -poignante nécessité n'en décuplaient la résistance. - -La couche de neige tassée recouvrant le pont est attaquée à grands coups -de pic, au niveau des panneaux de charge. Cordages et poulies sont -débarrassées de leur enduit. On dégage, au prix de quelles peines! la -chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mètres de glaçons. - -Fritz a reçu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de vapeur pour -actionner le petit cheval. - -Mais les chaudières ont été vidées avant les grands froids, on manque -d'eau douce pour les remplir et les alimenter. - -Le mécanicien fait installer une manche à air en toile partant du pont -et débouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige -entonnée à pleines pelletées. On la fera fondre en bas, comme on pourra. - -Chose à peine croyable, le brave Alsacien réussit en moins de trois -heures à obtenir de la pression. Mais il est épuisé ainsi que son -collègue et les deux chauffeurs qui ont dû rompre, avec des pics, le -charbon des soutes gelé à fond et formant un bloc aussi compact, que le -granit. - -Enfin le petit cheval fonctionne et les élingues peuvent aller chercher, -au fond des cales, ces mille et un objets disparates composant tout un -monde. - -Un premier dépôt est installé provisoirement à cent mètres du navire, -en un point où la glace paraît n'avoir pas travaillé. Les traîneaux -reçoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent -rapidement sous la tente. - -Vingt-quatre heures s'écoulent ainsi au milieu d'angoisses mortelles, et -sans que nul ait songé à prendre un moment de repos, car la situation, -au lieu de s'améliorer, semble encore empirer s'il est possible. - -L'équipage est divisé en deux bordées. L'une restera sous la tente, avec -des sentinelles relevées d'heure en heure, pour signaler l'apparition -très probable d'ours attirés par l'odeur des vivres et les émanations -des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prête à -évacuer le bord en cas de péril absolu. Malgré le fracas des vents et -des glaçons, chacun s'endort d'un sommeil agité, peuplé de cauchemars. - -Par prudence, le capitaine a fait éteindre le calorifère. Il gèle -maintenant dans le dortoir, mais les hommes, blottis trois par trois -dans les sacs de fourrures, n'ont pas à souffrir du froid. Du reste, -leurs camarades, campés sous la tente, sont encore plus mal partagés. - -Cette sage précaution de l'officier n'est point superflue. A une heure -du matin, une secousse plus violente que les autres, et suivie d'un -craquement sinistre, se fait entendre. - -La goélette roule bord sur bord, prise cette fois d'un mouvement de -roulis que rien ne faisait prévoir. Le globe de l'appareil électrique -vole en éclats, et le calorifère désarticulé s'abîme sur le plancher. - -Nul doute que, s'il eût été bourré de charbons incandescents, un -terrible incendie se fût aussitôt déclaré. - -Les hommes éperdus s'arrachent de leurs couches, empoignent leur -carabine, le sac renfermant leur bagage et enfilent en titubant -l'escalier. - -[Illustration: Les hommes enfilent en titubant, l'escalier] - -La houle de glaçons oscille encore, mais plus faiblement. Allons! ce -n'est qu'une alerte. Pas la dernière, hélas! - -A quatre heures, les travaux reprennent avec la même ardeur. Les -hommes, lestés d'un bon déjeuner additionné de copieuses rasades, -envisagent plus froidement l'éventualité d'une catastrophe. - -Ils ont lu, pendant l'hivernage, maintes relations de voyages arctiques -et savent que souvent des marins, privés de leur navire, n'en ont pas -moins terminé favorablement leur exploration. - -De son côté, le capitaine, après mûres réflexions, s'est arrêté à un -plan fort sage qui semble répondre à toutes les exigences. - -Dans son esprit, la _Gallia_ est très gravement compromise, si elle -n'est pas irrévocablement perdue. Si les pressions n'ont pas déterminé -de voies d'eau dans sa coque, pourra-t-elle jamais se relever ou se -dégager au moment de la débâcle! - -Comme elle est approvisionnée pour trois ans et quelques mois, voici ce -qu'il a résolu. - -Trois dépôts de vivres, représentant chacun la ration de l'équipage -pendant une année, seront installés en équerre sur le pack, autour de la -goélette, et sur des points paraissant le moins menacés. - -Chaque dépôt doit renfermer tout un approvisionnement en aliments, -spiritueux, thé, café, médicaments, habillements, appareils de -navigation, armes, outils, munitions, plus un traîneau et une -embarcation. Bref, un matériel complet. - -De cette façon, quand bien même la fatalité permettrait que non -seulement le navire, mais encore, chose peu admissible, deux dépôts -soient anéantis, il en resterait au moins un troisième, où les -explorateurs trouveraient les moyens de se rapatrier. - -En outre, comme il faut tout prévoir, même l'invraisemblable, le -capitaine décide que la _Gallia_ conservera deux mois de vivres, au cas -bien improbable où, contre toute précision, elle survivrait seule à un -désastre complet. - -Un approvisionnement de deux mois serait alors plus que suffisant pour -permettre d'atteindre les établissements danois. - -Enfin, au fractionnement de la cargaison doit correspondre un -fractionnement de l'équipage. Quatre hommes commandés par un officier -seront commis, avec six chiens, à la garde de chaque dépôt, du moins -pendant la nuit. - -Le capitaine, lui, reste à bord avec son vieux maître d'équipage Guénic -Trégastel, Fritz Hermann le mécanicien, et deux chiens, sentinelles -vigilantes dont le flair infaillible doit signaler les rôdeurs -nocturnes. - -Du reste, on est à portée de la voix, et il est impossible que l'alarme -donnée par un coup de feu ne soit point entendue. Dans ce cas, ordre -formel à tous les postes de se replier sur celui qui est en alerte, et -de lui prêter sans retard main forte. - -Ces différents travaux s'accomplissent dans un ordre parfait, et avec -cette admirable discipline dont les marins offrent de si magnifiques -exemples dans les situations les plus désespérées. - -Le temps est toujours affreux. Le vent ne cesse de souffler en tempête, -poussant les glaçons à l'assaut les uns des autres, prenant le pack en -enfilade, le tordant sur les flots qui résistent et menacent à chaque -moment de produire un gigantesque effondrement. - -La neige tombe en flocons serrés, intenses, aveuglants. On ne voit rien -à vingt mètres. Si parfois les nuages gris de plomb sont balayés par -l'ouragan, la tempête redouble de rage, tant ces innombrables -corpuscules paraissent, en dépit de leur ténuité, faire obstacle à sa -fureur. - -Alors on aperçoit brusquement un soleil aux lueurs crues, éblouissantes, -qui affectent douloureusement les yeux et occasionnent des migraines -atroces. - -Chose bizarre, bien que cette incandescence n'élève pas sensiblement la -température ambiante, elle produit sur la peau une sensation de chaleur -très vive, presque pénible. - -Aussi, arrive-t-il qu'un homme, immobile en plein soleil, se trouve gelé -d'un côté et légèrement échaudé de l'autre. - -Pendant la nuit, le thermomètre descend généralement à -30°, mais il -marque pendant le jour, environ -20°. Ce qui, en somme, est supportable. - -Du reste, les hommes, tenus en haleine par leurs travaux menés -fiévreusement, n'ont point trop à souffrir. Le soir venu, ils -s'endorment harassés, et s'éveillent avec cette sensation désagréable -bien connue de ceux qui ont bivouaqué dans la neige. Il semble que les -yeux sont gelés sous les paupières cerclées de glace, comme aussi les -gencives qui demandent des frictions énergiques pour récupérer leur -température. - -Ils ont d'ailleurs construit des maisons de neige à la façon des -Esquimaux, grâce aux conseils d'Oûgiouk passé architecte, et se trouvent -aussi bien que possible sous ces abris primitifs. - -Quand le temps est très clair, il arrive parfois qu'on regarde, d'une -manière en quelque sorte inconsciente, du côté des Allemands dont, par -un accord tacite, on ne parle jamais. - -A peine si deux camarades, pendant une pause, se font un léger signe, -accompagné d'un clignement d'yeux dans la direction de la _Germania_. - ---C'qui est mauvais pour l'un, n'est pas bon pour l'autre, hein! - ---Ils ne doivent pas s'amuser plus que nous. - -C'est tout. - -Un incident futile allait pourtant mettre en communication, avec eux, et -pour un temps très court, les marins de la _Gallia_. - -Le déchargement de la goélette, commencé depuis huit jours, était -presque achevé. Restait à compléter l'agencement de chaque dépôt, de -façon à empêcher les rapines des ours que la faim rendait de plus en -plus audacieux. - -Le Parisien et son inséparable Dumas se trouvaient occupés à ranger les -caisses, quand ce dernier, se retournant brusquement se trouve en tête à -tête avec un ours. - ---Quésaco? s'écria le Provençal. - ---Une visite!... ousqu'est mon fusil? - -Plume-au-Vent, plus tôt prêt que son camarade, met en joue l'intrus qui -détale, pris de peur, et lui envoie au bas des reins une balle qui le -fait hurler de douleur. - -Dumas fait feu à son tour. Mais l'animal, présentant aux tireurs une -surface peu vulnérable, n'est point arrêté. - ---Coquine de Diou!... il s'ensauve... - -«Allons, Parisien! en çasse, mon bon... nous ne pouvons pas laisser -perdre ainsi cinq cents kilos de viande.» - -Et les voilà partis, toujours tiraillant sur l'ours qui traîne la patte -et semble de plus en plus mal en point. - -Par hasard, cette fuite éperdue le conduit vers la _Germania_, près de -laquelle il s'en va tomber en beuglant comme un taureau musqué. - -Très fiers de leur exploit, et croyant naïvement que nul ne saurait leur -contester la propriété du gibier, les deux chasseurs, pressent le pas et -arrivent époumonnés, au moment où cinq matelots allemands ont déjà opéré -une prise de possession. - -L'ours, égorgé d'un coup de couteau, est attaché, à leur nez, à leur -barbe, avec un grelin, et va être halé vers le navire, distant de cent -mètres à peine. - -Plume-au-Vent, très calme, salue poliment, et dit: - ---Pardon! Messieurs, vous semblez ignorer que ce gibier nous appartient. - -Feignant non seulement de ne pas comprendre, mais encore de ne pas -entendre l'observation du jeune homme, les Allemands s'attellent au -grelin et tirent de toutes leurs forces. - -Le Parisien, de son côté, empoigne une patte de la bête, et tire en sens -inverse, pour bien montrer qu'il n'abandonne rien de ses prétentions. - -Alors, un grand diable à tignasse rousse, une sorte d'hercule mal -équarri, pousse un juron et lâchant le cordage, se rue sur le jeune -homme, le couteau levé. - -Prompt comme l'éclair, Dumas le met en joue et s'écrie d'une voix que la -fureur fait trembler. - ---Bas le couteau, coquin! ou je te fais sauter la face. - -[Illustration: Bas le couteau coquin! ou je te fais sauter la face] - -Le rustre intimidé crache une imprécation allemande et semble appeler à -l'aide. - ---Ah!... ah!... paraît que vous n'êtes pas assez nombreux encore... - -«Pourtant, cinq contre deux!... - -«Eh bien!... venez-y donc tous et nous allons rire. - ---Parisien, mon bon, tu parles comme un livre! - -«Le diable m'emporte si nous ne chambardons pas la sacrée cambuse. - ---Malheur que mon pauvre Fritz soit pas là! - -«Qué pétard!» - -Une terrible collision va se produire, car le Parisien et le Provençal, -supérieurement armés d'ailleurs de carabines à répétition, ne sont pas -hommes à lâcher prise. - -Trois hommes brandissant des fusils accourent de la _Germania_. Dumas -pour la seconde fois met en joue, quand une forte détonation partie de -la _Gallia_ retentit et se répercute avec fracas sur les collines de la -banquise. - ---Un coup de canon, s'écrie Plume-au-Vent. - ---Pécaïre!... signal d'alarme. - ---Matelot, rappliquons là-bas! - -«C'est l'ordre... - ---Allons, partie remise et rentrons bredouilles. - -«Mais, nous nous reverrons, tas de...» - -Furieux de ce contretemps, mais esclaves de la consigne, les deux -Français font volte-face et regagnent en courant leur bord, poursuivis -par les huées des pillards. - -Cependant le capitaine, averti par les coups de feu tirés sur l'ours, a -suivi, avec sa lorgnette, les péripéties de la chasse. Ennuyé d'abord en -voyant la direction prise par l'animal blessé, trop éloigné pour crier à -ses deux hommes d'abandonner la poursuite, il attend impatiemment la fin -de l'équipée, ne pouvant pas croire, dans sa loyauté, à un pareil -manque de courtoisie, de la part des Allemands. - -Mais les affaires se gâtent. Le Parisien et son camarade ont la tête -près du bonnet. Un conflit est imminent. - -Sans perdre une seconde, le capitaine se précipite vers un des canons à -signaux toujours chargés, fait agir le cordon tire-feu et provoque -l'explosion. - -Dix minutes après, Dumas et Plume-au-Vent, très penauds, se trouvaient -devant leur chef. - -Celui-ci, ne pouvant en bonne justice les réprimander, leur enjoint -formellement, à l'avenir, d'éviter tout contact, même indirect avec «ces -gens de là-bas», dont il n'y a rien de bon à espérer. - ---Ainsi, c'est entendu, n'est-ce pas, matelots: sous aucun prétexte. - ---Mais, capitaine, s'ils nous attaquent! - ---Dans ce cas, c'est moi-même qui commanderai le branle-bas. - -«Car je suis le gardien de votre honneur et de votre sécurité. - -«Je ne permettrai donc pas qu'il y soit fait la plus légère atteinte. - -«Mais, ne provoquez jamais! - ---Foi de matelots, capitaine, nous vous le jurons! - -«Nous ne sommes pas gens à chercher ces querelles idiotes si bien -nommées «querelles d'Allemands». - -«Après tout, ils nous ont volé un ours, grand bien leur fasse. - ---Parfaitement raisonné, mon ami. - ---Et puis, pour chaparder ainsi notre gibier, faut croire que leur -cambuse n'est pas garnie comme la nôtre. - -«Ils vous ont des figures de vent debout! - -«Malgré ça, on a l'air de travailler ferme chez eux. - ---A propos, puisqu'ils se posent d'eux-mêmes en ennemis, je puis -utiliser les renseignements que vous avez recueillis pendant votre -reconnaissance involontaire. - -«Où en sont-ils? - ---Ma foi, capitaine, ils ne sont guère mieux traités que nous par la -banquise. - -«Leur navire, au lieu de s'enfoncer par l'avant comme notre _Gallia_, -se trouve droit perché sur un piédestal haut de plus de cinq mètres, ce -qui lui donne un air tout drôle de champignon. - -«Sûr qu'ils ont déménagé aussi, car il y a sur la glace quatre ou cinq -maisons de neige qui m'ont l'air de magasins. - ---C'est tout? - ---Oui, capitaine. - ---Très bien! Retournez à votre poste, et n'oubliez pas mes -recommandations.» - -... Les jours s'écoulent avec des alternatives de beau et de mauvais -temps, plutôt mauvais que beau, et la situation générale ne s'améliore -pas. Si la tempête semble s'apaiser pendant quelques heures, elle -reprend avec une nouvelle rage après un calme subit, de mauvais augure. - -On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'étant plus soudé -par les froids terribles de l'hiver, a perdu en grande partie sa -rigidité. - -Néanmoins, le service est fait avec une rigoureuse ponctualité, malgré -les alertes, les craquements, les ruptures partielles, les -enfouissements dans la neige, les attaques des fauves, et les -difficultés de toutes sortes surgissant inopinément. - -Sauf cinq cas d'ophtalmies légères produites par la réverbération du -soleil sur la neige, la santé se maintient bonne. - -On arrive à la date du 21 mars. Le jour béni où, malgré les giboulées, -le doux mot de printemps est ici dans toutes les bouches, avec son -exquise et bienfaisante saveur de renouveau. - -Là-bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se déchaîne avec une -épouvantable furie. - -Jamais peut-être le fracas de la matière en révolte n'atteignit pareille -intensité. Le pack tremble et oscille jusqu'à sa base, comme s'il allait -être pulvérisé. On dirait qu'un volcan gronde sous l'énorme -agglomération qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui -rappellent ceux du tonnerre de l'équateur. - -En cinq minutes, des fractures balafrent en tout sens la glace qui -s'écarte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit. - -Aussi loin que la vue peut s'étendre, le spectacle est terrifiant. - -Une houle de glaçons monstrueux, soulevée par les flots invisibles, -monte, comme la vague d'un océan de pierres, et se rue, avec une force -irrésistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup. - -Jusqu'à présent, la goélette, après avoir failli être dix fois submergée -ou broyée, tient bon, par miracle. - -Le capitaine, resté à bord avec ses deux hommes, ne perd pas de l'oeil -les dépôts de vivres, près desquels se tiennent les marins impassibles. -Jusqu'à présent les fractures les ont épargnés. Mais combien va durer -cette immunité. A chaque minute le brave officier craint de les voir -s'engloutir et son coeur éprouve d'atroces battements, quand il les -voit isolés par un abîme d'où jaillit un nuage d'écume. Comme il gèle -toujours, ces blessures se cicatrisent bientôt. Du reste, l'effort qui -les a ouvertes, tente aussitôt à les rapprocher. - -Mais si elles allaient se produire au niveau même d'un dépôt! - -Le capitaine a déjà hésité s'il ne ferait signe de rallier le bord. Mais -les instants du navire semblent comptés au milieu d'un tel -bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que là-bas! - -... Brusquement, la goélette, inclinée par l'avant sous un angle -d'environ 28°, reçoit par la poupe un choc effroyable. Les blocs qui la -soulèvent, disloqués par une convulsion plus intense, s'effondrent à -pic. N'étant plus maintenue par l'arrière, elle retombe lourdement dans -une flaque d'eau vive. L'avant, sollicité par une réaction égale au -poids de l'arrière augmenté dans d'énormes proportions par la chute -verticale, se soulève à son tour en rompant les jeunes glaces qui -l'emprisonnent. - -Le capitaine et les deux marins roulent pêle-mêle sur le pont. - -En même temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-là n'est pas -occasionné par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui -cède et se brise. - -Le capitaine, aussitôt debout, voit le mât de misaine osciller, puis -s'abattre, fracassé comme une allumette, en entraînant dans sa chute un -fouillis de haubans, d'étais et de manoeuvres. - -Par un hasard inouï, la goélette se trouve remise dans son aplomb! Elle -flotte entre deux glaçons, deux murailles, qui lui forment comme un -dock. - -Si la coque n'a pas été enfoncée par le choc, elle est sauvée, du moins -pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mât. - -Cette réflexion traverse en une seconde la pensée de l'officier, qui -regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'épouvante. - -La dislocation s'étend de proche en proche et broie en capricieux -zigzags le pack, aux alentours du navire. L'eau surgit de toutes parts -en cascades écumantes... - -Les malheureux vont être engloutis! - -Le capitaine s'élance sur le bastingage, leur fait des signes désespérés -et s'écrie: - ---Revenez à bord!... Mais revenez donc! - -Ses signes ne sont pas compris, sa voix est couverte par le fracas des -glaces, et le péril mortel grandit encore, sans que les matelots rivés -par le devoir, pensent à quitter leur poste. - -En proie à une affreuse angoisse, le capitaine s'apprête à quitter le -navire pour courir vers eux, essayer de les sauver ou périr avec eux... - -Mais une flamme ardente surgit à deux pas de lui. Un nuage de vapeur -l'environne et le fracas assourdissant d'une détonation lui brise le -tympan. - ---Tonnerre de Brest! crie une voix effarée, je me suis empêtré dans le -cordon! - -C'est Guénic, le maître d'équipage, qui, chaviré par le choc, est allé -jaillir, à demi assommé, près d'un canon à signaux. Le vieux Breton, -enfoui sous une avalanche de cordages provenant de la chute du mât, -s'est dégagé au hasard, en écartant convulsivement les obstacles; le -cordon tire-feu s'est trouvé sous sa main, au milieu d'autres objets, et -l'effort inconscient du bonhomme a suffi pour actionner l'étoupille. - -A ce signal involontaire, mais envoyé avec tant d'à-propos, les marins -relevés de leur consigne s'enfuient à toutes jambes, trébuchant sur les -glaçons, pataugeant dans les flaques et précédés par les chiens qui font -voler derrière eux les traîneaux. - -Cinq minutes après, tout le monde est à bord avec les sacs empilés à la -hâte sur les traîneaux, ainsi que les armes et les objets les plus -précieux. - -Il est temps, car l'oeuvre de désorganisation s'accomplit dans toute -sa sinistre horreur. - -Une débâcle partielle s'opère autour du navire sauvé miraculeusement par -ce qui devait amener sa perte. Les glaçons, disloqués en mille points -différents, se brisent en se choquant avec une force inouïe. Tout -croule, tout s'effondre au milieu de trombes d'eau qui balayent et -submergent les éclats. - -Les dépôts de vivres, constituant la suprême ressource de l'expédition, -l'élément indispensable d'une lutte à peine commencée, s'engloutissent -un à un, aux yeux des matelots qui protestent par des cris de rage -impuissante!... - -Mais la furie des éléments, calmée sur un point, se déchaîne ailleurs -avec une nouvelle et plus terrible violence. - -Là-bas, vers le Nord, la banquise paraît s'enfler sous l'effort d'une -poussée irrésistible... - -Un déchirement épouvantable ébranle les couches d'air. Une immense -rupture se produit, et le navire allemand, parfaitement visible sur le -champ de neige, s'incline sur tribord, se couche, perd son point -d'appui, et, ouvert sans doute par le choc, s'emplit, puis coule à pic. - -En moins de dix minutes ses perroquets disparaissent. - -La _Germania_ a vécu! - - - - -IX - - Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle - des factionnaires.--Epître à la pointe d'une baïonnette.--Poulet - non comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en - présence.--Proposition inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle - pas.--Où l'Allemand parle d'affaires et le Français - d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent pas.--Le bout de - l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une - tradition.--Fière réplique. - - -Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. Bien -plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les -éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant -organisateur. - -Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté. - -Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de la -goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent -navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent -infailliblement péri. - -La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant perdu son -bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise. - -Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les -Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux -mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement -arrêté, la _Gallia_ circonscrite par le pack, pourra-t-elle être dégagée -avant l'épuisement complet des subsistances? - -A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la voie du -retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois -deux et même trois ans par certains explorateurs? - -Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se replier au -milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?... -se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du -navire? - -Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont -l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède -aux grandes infortunes. - -Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de -tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme -si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son -temps à étudier une grande carte des régions arctiques. - -Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire des -ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui approuve -d'un signe. - -A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. Toutefois, -les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis. - -Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce même, dans -la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la -pêche. - -Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa patience -de sauvage. - -Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la poursuite -des ours. - -A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte de -courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son -immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les -neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel. - -Le thermomètre marque -26° le 23 mars, mais malgré ce froid encore très -vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux -voyages en traîneau. - -Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très considérables reprises -du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue -torpeur. - -En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre retomber -à -30° et même -35°, parfois plus bas encore, comme le constatèrent les -compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy. - -Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris -aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première -hirondelle aperçue chez nous. - -Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas manqué de -soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes -qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage. - -Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une -avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à -des latitudes moins inclémentes. - -Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent -pas et les ours ont émigré. - -Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des oiseaux -migrateurs. - -24 mars. Rien de nouveau. - -Même impassibilité chez le capitaine qui vient d'avoir un long entretien -avec les officiers. - -Conclusion de l'entretien: on verra demain. - -A midi, on entend le bruit d'un colloque animé, sur le pont, où Constant -Guignard est de faction avec un Basque. - -Les deux marins ont vu arriver à pas lourds, sur la neige, un homme -enveloppé de fourrures et se dirigeant vers la _Gallia_. - -Le Normand s'assure que tout le monde est à bord, et que par conséquent -l'homme dont la figure est dissimulée sous un capuchon n'est pas de -l'équipage. - -Comme il s'approche encore, Guignard, esclave de la consigne, met -baïonnette au canon et interpelle rudement l'intrus de son organe -camard. - ---Halte-là! - -«Qui que t'es, toi? - ---Ami! répond l'inconnu, qui du reste ne porte pas d'arme apparente. - ---Avance au mot de boniment.» - -Comme on n'est pas en guerre, il n'y a ni mot d'ordre, ni mot de -ralliement. Mais Guignard monte la garde, et pour lui, cette fonction -est accompagnée d'une formule invariable. - -L'autre, un peu interloqué, s'arrête, semble méditer la signification du -«mot de boniment», puis ajoute: - ---J'apporte une lettre pour son Excellence Herr commandant de votre -navire. - ---Ah!... t'es comme qui dirait vaguemestre... - -«Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette, fais demi-tour, et -attends à quinze pas la réponse... si y a une réponse. - -[Illustration: Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette...] - -«Toi, Michel, surveille-moi ce cachalot pendant que je vais porter la -chose au capitaine.» - -L'étranger, stupéfait du procédé, pique sans observation sa lettre à -l'extrémité de l'arme tendue par-dessus bord, et Guignard, très fier de -sa façon de comprendre la paix armée, se dirige vers la porte. - ---Capitaine! c'est censément un particulier de là-bas qui vous apporte -un mot de billet. - ---Une lettre?... donne! - -D'Ambrieux fait lestement sauter l'enveloppe et en tire un papier -couvert de quelques lignes d'une longue écriture. - -Puis, il lit d'un seul coup d'oeil, sans manifester le moindre -étonnement à l'aspect de cette communication inattendue. - - «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au pôle Nord, a - l'honneur de solliciter du capitaine commandant la _Gallia_ la faveur - d'un entretien. - - «Dans l'intérêt des deux équipages et de leurs chefs, le soussigné - prie instamment le capitaine d'Ambrieux de lui accorder cette - entrevue. - - «Avec l'expression de sa plus haute considération, le soussigné - présente au capitaine d'Ambrieux ses hommages les plus empressés. - - «_Signé_: JULIUS-A. PREGEL.» - ---Tiens, Berchou, dit-il au second, lis-moi donc ce fatras -amphigourique. - -«Et vous aussi, Vasseur... et après, vous le docteur. - -«Tu es là, Guignard? - ---Présent! capitaine. - ---Attends!... une minute. - -Il prend une feuille de papier, écrit simplement ce qui suit: - - «Le capitaine de la _Gallia_ recevra M. Pregel à deux heures. - - «D'AMBRIEUX.» - -Puis, il ajoute: - ---Tiens, Guignard, donne ce mot à l'homme. - -Arrivé sur le pont, Guignard toujours très rogue, enfile sur sa -baïonnette la réponse, en hélant le marin allemand. - ---Hé!... té... vaguemestre, v'là ton poulet... débroche-le... - -«Et puis, bon vent!...» - -En principe, le capitaine avait pensé que l'entrevue pourrait avoir lieu -en présence de l'équipage, ou tout au moins de l'état-major. Mais, -ignorant les intentions de son compétiteur, craignant qu'un mot mal -interprété par ses hommes n'occasionnât un conflit, ou une manifestation -hostile, il jugea plus prudent, toutes réflexions faites, de recevoir en -tête à tête le visiteur inattendu. - -Il fit, à cet effet, isoler avec une cloison mobile un coin de -l'appartement commun et réunit son personnel au moment où les -chronomètres marquaient une heure et demie. - ---Mes amis, dit-il en s'adressant aux matelots, le chef de l'expédition -allemande éprouve aujourd'hui le besoin d'entrer en communication avec -moi. - -«Le motif qui le fait sortir de sa... discrète réserve devant être -impérieux, j'ai accepté sa proposition. En présence des événements -douloureux dont il est, comme nous, victime, j'ai pensé qu'il pouvait -être utile de nous concerter en vue de l'avenir. - -«Dans une demi-heure il sera ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander -le calme absolu, la dignité silencieuse qu'il convient d'observer -vis-à-vis d'un homme dont les circonstances font momentanément notre -hôte. - -«Ainsi, pas un mot, pas un signe! Demeurez impassibles, comme si vous -étiez de service, à la réception d'un visiteur étranger auquel on ne -rend pas les honneurs, ou, si vous aimez mieux, d'un parlementaire. - -«Voilà qui est compris, et je compte sur vous, n'est-ce pas.» - -... A deux heures moins cinq minutes, la vigie signalait un traîneau -arrivant à toute vitesse, monté par trois hommes. - -Meinherr Pregel, emmitouflé de fourrures, descendait gravement du -véhicule et disait à ses compagnons, de ce ton rogue de l'allemand quand -il parle à des subalternes: - ---Demeurez ici, et attendez mon retour! - -Le commandant de la _Gallia_ le recevait sur le pont, conformément aux -usages, et répondait à son salut cérémonieux avec son exquise et un peu -hautaine politesse de grand seigneur. - -L'Allemand rompt le premier le silence au moment d'enfiler l'escalier -que le capitaine lui désigne de la main. - ---Avant d'entrer en matière, dit-il en s'inclinant de nouveau, -permettez-moi de vous remercier pour votre bienveillant accueil à ma -demande. - -«En vérité, je craignais presque un refus. - ---Et pourquoi, Monsieur? - -«Sommes-nous ennemis, quoique rivaux? - -«Du reste, il est mention, dans votre lettre, d'_intérêts communs_... - -«A défaut de motifs d'ordre purement moral, ou si vous aimez mieux, -sentimental, cela mérite considération. - ---Vos manières d'apprécier ma démarche et d'envisager la question me met -à l'aise, tout en me permettant d'abréger les préliminaires. - ---J'allais vous en prier. - -Après cet échange de phrases rappelant les premiers froissements de fer -de deux adversaires qui se tâtent, l'Allemand et le Français descendent -dans le poste et s'assoient face à face. - -Le géographe reprend, en scandant ses paroles, comme s'il voulait -éliminer tout détail superflu. - ---Les circonstances, vous le savez, capitaine, m'ont été d'abord très -favorables, depuis le jour où vous me proposâtes cette lutte courtoise, -dont l'enjeu est la conquête du Pôle. - -«J'ai trouvé, dès le premier jour, un équipage, un navire approvisionné -de braves compagnons prêts à m'accompagner... à tel point que j'ai pu, -grâce au concours d'incidents fortuits, gagner sur vous une année -entière. - ---Je vous en félicite, Monsieur, et sans arrière-pensée. - -Pregel s'incline et continue: - ---Ce n'est pas tout: le printemps exceptionnel de 1887 me permit en -outre d'effectuer en chaloupe et en traîneau un voyage sans précédent -jusqu'alors. - -«C'est ainsi que, reprenant l'itinéraire de Lockwood, j'ai pu devancer -de beaucoup l'officier du _Signal-Corps_, et remonter jusqu'à 86° 20´, -comme le prouvent les cairns élevés pendant ce voyage. - ---Vous avez obtenu là, Monsieur, un résultat magnifique. - -«Trois degrés de plus que les expéditions américaine et anglaise!... -c'est admirable!... et je suis heureux, vraiment, d'avoir à combattre un -adversaire tel que vous. - -«Je suis loin, quant à moi, de posséder, à mon actif, un tel chiffre de -latitudes... - ---Cependant la dérive... - ---Voudriez-vous que je fisse entrer en ligne de compte cette translation -fortuite et forcée sur un radeau de glace? - ---Ce serait votre droit, et alors nous serions «dead-heat», comme disent -les Anglais, puisque le mouvement de rotation du pack nous a entraînés -au-dessus du 86e parallèle. - ---Je me contenterais à peu de frais, si j'assimilais à un voyage de -découvertes, cette course absolument stérile, qui ne m'a demandé ni -risques, ni travail, ni fatigue. - -«Je suis en quelque sorte resté immobile et la banquise a évolué pour -moi... - -«Donc, à vous, la gloire incontestée d'avoir parcouru et réellement -trouvé des régions inconnues, jusqu'à présent inaccessibles. - -«Ceci admis sans conteste, je vous écoute. - ---Deux mots encore, je vous prie, sur ce voyage: ils se rattachent au -sujet de ma visite. - -«La chance, jusqu'alors si favorable, tourna bientôt contre moi. - -«Mon compagnon tomba gravement malade et je fus atteint moi-même -sérieusement; je perdis en outre ma chaloupe à vapeur qui fut broyée -dans les glaces, et je revins à grand'peine, épuisé, mourant, au -rendez-vous où je trouvai, par bonheur, la _Germania_. - -«Vint l'hivernage. - -«Mes hommes, bien que très vigoureux et professionnellement endurcis au -froid, le supportèrent mal. - -«Le navire, suffisamment aménagé pour une campagne de pêche, même très -longue et très pénible, n'offrait pas les ressources d'un bâtiment -construit et agencé en vue d'un séjour prolongé aux régions -circumpolaires. - -«Bref, nous souffrîmes rudement, au point qu'il y eut chez nous -plusieurs cas de congélation et de scorbut. - ---Mais, interrompt généreusement d'Ambrieux, il fallait si vous manquiez -de médicaments, de vivres ou d'effets d'habillement, vous adresser à -moi. - -«Je me fusse fait un devoir de mettre au service de vos malades les -ressources dont je disposais. - ---Je n'y ai pas pensé! répond naïvement Pregel, indiquant ainsi que, le -cas échéant, il eût été incapable d'un tel sentiment d'humanité. - -«Maintenant, capitaine, veuillez me continuer, quelques minutes encore, -votre bienveillante attention. - -«Nous venons d'éprouver tous deux, un terrible désastre. - -«Je suis sans navire... vous êtes sans provisions. - ---Qu'en savez-vous? - ---N'ai-je point assisté à l'engloutissement de vos dépôts? - ---Du moins ignorez-vous si je n'ai point à bord de quoi continuer la -lutte. - ---Je suis certain du contraire. - -«C'est à peine s'il vous reste pour attendre la débâcle et gagner les -établissements danois. - ---Peu vous importe, Monsieur. - -«Ceci est affaire à moi et me regarde seul. - ---J'y suis pourtant intéressé... plus peut-être que vous ne l'imaginez. - ---Expliquez-vous. - ---Il est bien certain que vous ne pouvez songer, dans de pareilles -circonstances, à continuer votre voyage au Pôle, et que vous comprenez -l'urgence d'un prompt retour en Europe, n'est-ce pas?... - ---Veuillez continuer, ajoute froidement le capitaine refusant de -s'expliquer. - ---Dans ce cas, reprend l'Allemand, j'ose espérer que vous voudrez bien -nous rapatrier. - ---C'est là une obligation à laquelle je n'aurai garde de manquer. - ---Capitaine, je suis heureux de vous trouver si bien disposé... -veuillez croire à toute ma gratitude. - -«Il est bien entendu que je ferai embarquer à votre bord la quantité de -vivres largement nécessaire à vos hommes et aux miens, dès que la -température sera devenue propice à ce retour. - ---Cela me paraît équitable. - -«Reste à fixer maintenant l'époque de l'appareillage. - ---Mais... aussitôt la débâcle arrivée. - ---Permettez: j'ai souscrit jusqu'à présent à toutes vos conditions, -laissez-moi introduire dans la transaction une clause à laquelle je -tiens essentiellement. - -«La saison favorable aux explorations polaires commence à peine. - -«Or vous devez penser que je ne suis pas venu jusqu'ici pour m'en -retourner... bredouille. - ---Je ne comprends pas. - ---C'est pourtant bien simple. - -«Etant privés, vous de navire, moi de provisions, je ne puis pas -continuer mon exploration sans vous, mais vous ne pouvez pas rentrer en -Europe sans moi. - -«Je viens de m'engager à vous rapatrier; à votre tour fournissez-moi des -provisions en quantité suffisante pour me permettre de pousser une -reconnaissance vers l'extrême nord. - -«Ces provisions vous seront payées ce que vous voudrez. - ---De cette façon, nous serions condamnés à un second hivernage. - ---... Que nous passerions ensemble sur la goélette et parfaitement à -l'abri des intempéries. - -«Quant à moi, je partirais sans délai pour le Pôle, avec la moitié de -mon équipage, l'autre moitié resterait sur la _Gallia_ dont le second -prendrait le commandement, et vous seriez libre de vous installer de -suite. - ---Mais, capitaine, mes hommes sont affaiblis... j'ai des malades... -sous des huttes de neige... sans médicaments, sans médecin. - ---Faites-les transporter ici; le docteur Gélin leur donnera ses soins et -l'été achèvera bientôt leur guérison. - ---C'est que leur état est bien grave, et j'appréhende qu'un séjour plus -long en pareil lieu ne les fasse infailliblement succomber. - -«Capitaine, au nom de l'humanité, modifiez vos intentions... renoncez, -je vous on prie, à votre voyage, et consentez à appareiller aux premiers -beaux jours. - ---Je ne puis, Monsieur, m'expliquer une pareille insistance. - -«Vos hommes ne sont pas des femmelettes, que diable! et je ne comprends -guère qu'ils soient ainsi déprimés après une seule excursion. - -«N'auriez-vous pas un motif beaucoup plus personnel pour me pousser de -la sorte à quitter les régions arctiques? - ---Mais... - ---Par exemple, la crainte de perdre le bénéfice de votre victoire... -représentée par une marche en avant de trois degrés. - ---La question d'humanité... prime... vous pouvez m'en croire... les -autres... celles de... mon intérêt particulier, balbutie Pregel -embarrassé de se voir si parfaitement deviné. - ---Eh bien, qu'à cela ne tienne! réplique d'Ambrieux en s'animant tout à -coup. - -«Oui, je le répète, ma situation est précaire, mais la vôtre l'est -encore plus... car, si vous avez le gain de la première campagne, il -vous est interdit de profiter de votre triomphe. - -«Au lieu d'éterniser un débat stérile et de chercher les petits côtés -d'une grande chose avec une ténacité indigne de gens comme nous, faisons -mieux. - -«Renonçons loyalement à nos mutuels avantages, ou plutôt, mettons en -commun les éléments dont nous disposons. - -«L'entreprise que nous poursuivons isolément est grandiose; sa réussite -peut suffire à la gloire de deux hommes et de deux pays! - -«Puisque les circonstances paraissent en ordonner ainsi, faisons taire -nos rivalités, unissons nos forces, associons nos courages, cherchons en -nous étayant l'un de l'autre la voie mystérieuse jusqu'alors -inaccessible... - -«En un mot, qu'une expédition franco-allemande s'en aille à la conquête -du Pôle, et quand aura sonné l'heure du succès, offrons à nos patries -respectives cette gloire issue d'épreuves redoutables, de périls -mortels.» - -On croirait volontiers que ces généreuses paroles, toutes vibrantes -d'enthousiasme et de sincérité, pourraient vaguement dégeler le -géographe d'outre-Rhin. - -Ce serait une grave erreur. - -L'Allemand laisse tranquillement passer la tirade, et fixant sur son -interlocuteur un regard aigu, ajoute, après une pause: - ---Capitaine, en l'état présent des choses, je suis venu pour traiter une -affaire dont je crois vous avoir démontré l'urgence. - -«Je m'en tiens là!... quelque honorable que puisse être votre -proposition. - -«En conséquence, j'ai l'honneur de vous demander si je puis compter sur -un arrangement conclu dans les termes que vous savez. - ---C'est-à-dire?... - ---Rapatriement immédiat de l'expédition allemande, sans autre condition -que de pourvoir aux besoins de votre personnel jusqu'à la débâcle, et si -les circonstances le demandent, jusqu'au retour en Europe. - ---Ah! Monsieur, prenez garde! - -«Votre insistance après mes loyales déclarations pourrait devenir -injurieuse. - ---Loin de moi la pensée de vous manquer d'égards. - -«Mais, voyez-vous, en affaires, il est des occasions dont il faut savoir -profiter. - -«Je cherche, moi, à tirer d'une situation le parti le plus avantageux. - ---Alors, brisons là! - -«Je n'ai pas l'intention de me laisser exploiter, ni rançonner. - ---C'est votre dernier mot? - ---Oui! - ---C'est bien!... j'attendrai. - ---Quoi? - ---Que, la nécessité aidant, vous deveniez de meilleure composition. - ---Vous pourrez attendre longtemps! - ---Moins peut-être que vous ne pensez... - -«Voyez-vous, il n'est rien de tel que la faim pour amener les gens à -une plus saine appréciation des exigences de la vie... - -«Vous êtes menacé à courte échéance de la famine... Je saisirai le -moment... - -[Illustration: Vous êtes menacé à courte échéance de la famine...] - ---... Psychologique! - -«Nous connaissons cela, et vous n'avez pas le bénéfice de l'invention. - -«Ah! vous comptez, pour me réduire, sur la famine... cette mauvaise -conseillère des défaillances honteuses... des compromis -déshonorants... - -«Le moyen! monsieur l'Allemand, ne réussit pas toujours, et vous vous en -apercevrez. - ---Capitaine! vous serez seul responsable devant l'humanité des -souffrances qui vont s'abattre, par votre faute, sur les deux équipages. - ---Par ma faute!... Vraiment! - -«Quelle étrange logique vous enseignent donc vos philosophes! - -«Mais, trêve de discussion! - -«Vous prétendez employer vis-à-vis de moi le procédé national cher à vos -tacticiens et qui pourrait se formuler ainsi: J'exige de vous telles, -telles et telles choses, parce que je crois être le plus fort... Je ne -donne rien en retour, parce que mon intérêt passe avant tout, et qu'il -serait absurde d'échanger quand on peut prendre... Allons, cédez de bon -gré... sinon le moment psychologique vous contraindra tôt ou tard et -l'humanité vous reprochera les malheurs occasionnés par votre -résistance... - -«Eh bien, non! Monsieur. - -«Ici le procédé n'est pas de mise... - -«Un navire n'est pas comme une ville qu'on affame... car il n'abrite -pas des bouches inutiles et des êtres débiles qui ne trouvent pas grâce -devant votre hypocrite férocité. - -«La ville capitule quand les mères voient agoniser leurs enfants. - -«Le navire porte des hommes qui savent souffrir et mourir quand -l'honneur le commande. - -«Et puis, nous autres marins, nous avons une tradition. - -«On ne se rend pas! - -«Adieu! et souvenez-vous de mes dernières paroles.» - - - - -X - - Logique allemande.--Quelques petits mensonges - diplomatiques.--Indignation généreuse du maître - d'équipage.--Energique résolution.--Derniers préparatifs.--Suprême - ressource.--La flottille halée sur les glaces.--Devant les eaux - libres.--Pillards.--Lugubre besogne.--Occlusion des - panneaux.--Dernier salut.--Pavillon cloué au grand mât.--Encore un - regard.--L'explosion. - - -Meinherr Pregel s'était retiré très mortifié, sans doute, mais nullement -découragé. - -Certes, il n'avait pas compté que le capitaine d'Ambrieux se rendrait de -prime abord à ses raisons, bonnes ou mauvaises, plutôt mauvaises que -bonnes. Et s'il avait accompli cette démarche aussitôt après le -désastre, c'était plutôt par acquit de conscience, pour informer -l'officier de ses intentions et lui faire ainsi pressentir la conduite -qu'il pensait dorénavant tenir à son égard. - -Ce dernier, pressé par la disette, n'eût pas manqué, croyait-il, de lui -demander, après un temps plus ou moins long, des vivres et Pregel était -bien aise qu'il connût préalablement la condition «sine quâ non» d'un -approvisionnement. - -Sans doute, il avait regimbé. Mais quel homme, dans sa position n'eût -pas protesté de toutes ses forces, à l'idée d'abandonner une lutte à -peine commencée, pour devenir l'humble convoyeur du rival victorieux. - -L'essentiel était donc de poser les préliminaires d'une transaction, et -ces préliminaires une fois établis, attendre patiemment que la famine -rendit l'adversaire plus maniable. - ---Bah! se disait-il pendant que son traîneau l'emmenait à toute vitesse, -il capitulera! - -«Ces belles déclarations, ces phrases sonores, ces ripostes indignées... -tout cela, c'est de la fanfaronnade. - -«Un homme, placé devant cette alternative: manger ou crever de faim, -vivre ou mourir, n'hésitera jamais. - -«Et je verrai, au moment de la débâcle, mon rodomont de Français, venir -piteusement solliciter ce qu'il vient de refuser. - -«Pardieu! je sais attendre, et j'attendrai!... - -«Je serai, d'ailleurs, bon prince et je n'abuserai pas de la -situation... ce sera bien assez d'en user.» - -Et meinherr Pregel, rasséréné par cette agréable perspective, rallia son -campement où l'attendait, sous les maisons de neige, son personnel à -demi gelé. - -Du reste, malgré la rigueur des éléments, on chercherait en vain ces -malades impudemment signalés à la commisération de l'officier français. - -On trouverait bien un certain nombre de nez enluminés par d'anciennes -gelures, des mains gonflées par d'énormes abcès; mais les marins de la -_Gallia_ sont dans le même cas. - -Pour les congélations graves et le scorbut, néant. - -Donc le géographe a sciemment empiré la situation, pour colorer d'un -prétexte humanitaire son ultimatum de voyageur égoïste autant -qu'exigeant. - -Pendant ce temps, l'officier français, voyant qu'il ne peut rien espérer -d'un tel personnage qui réprouve à plaisir les généreuses traditions des -marins de tous pays, a rassemblé ses gens. - -Il va leur communiquer les termes de l'entretien, leur expliquer les -motifs de son refus, quand le maître d'équipage, Guénic Trégastel, se -lève, retire son bonnet et pousse deux ou trois: hum!... hum!... sonores -pour aider à l'éclosion des paroles. - -Ses camarades, très graves, recueillis, l'écoutent, fraternellement -mêlés aux membres de l'état-major qui semblent approuver d'avance. - ---Or donc, pardon excuse, capitaine, si je me prends comme ça de filer -mon loch sans que le chef de quart ait commandé la manoeuvre. - -«Mais, je parle censément au nom de l'équipage pour vous affirmer que -c't' Allemand de malheur est un rat de cambuse, un gredin de la pus -pire... un pirate étoilé, indigne du nom de matelot. - ---C'est un simple géographe, mon cher Guénic, interrompt en souriant le -capitaine. - ---Comme qui dirait un terrien de la mauvaise espèce... - -«J'en suis heureux pour ceux de la flotte. - -«La fin finale de la chose, capitaine, c'est que nous avons entendu, -sans le vouloir, tout ce que vous a raconté ce failli gabier de -poulaine, rapport à la chose de le ramener en Europe lui et toute sa -sacrée séquelle de cancrelats... - -«Dont qu'y faudrait renoncer à planter les couleurs là-bas, au pivot du -monde, ousque personne n'a pu arriver. - -«Bon sang!... bon Dieu!... ce que ça nous déralinguait la fressure de ne -pas pouvoir lui suiffer ses manoeuvres dormantes. - -«Mais, bref là-dessus! Vous lui avez parlé en vrai matelot du pays de -France, et, dame! vos paroles nous ont réchauffé le coeur. - -«Foi d'homme et de Breton, capitaine, ça m'a sauté dans la poitrine, -quand vous lui avez dit: «Et puis, nous autres marins, nous avons une -tradition: on ne se rend pas!» - ---Non!... jamais!... rugissent d'une seule voix les matelots -enthousiasmés. - ---C'est pour ça, capitaine, que moi, le plus ancien du bord, je viens -vous dire au nom de tout un chacun: Ponantais, Mokos, ou Parisiens: -comptez sur nous. - -«Qu'y s'agisse d'endurer le froid, la faim, la maladie et tout le -tremblement des misères... de faire sauter ce fier navire que nous -aimons comme la patrie, ou de laisser nos os dans le pays des glaces, -nous vous suivrons partout!... - -«Dans une croisière comme celle-ci, il faut plus que de la -discipline... il faut du dévouement. - -«Capitaine! le nôtre ne vous manquera jamais... - -«Pas vrai, les autres... c'est à la vie, à la mort!... - ---A la vie! à la mort!» crient les marins en levant la main, comme pour -attester par un serment ce solennel engagement. - -Emu de cette rude et vaillante profession de foi, le capitaine serre la -main du vieux maître et ajoute. - ---Merci, Guénic!... merci, matelots... mes camarades... mes amis. - -«J'allais vous consulter en vue des mesures à prendre, car l'avenir est -sombre. - -«Mais, puisque vous m'offrez spontanément votre concours... puisque -vous repoussez avec indignation tout compromis avec ces gens qui nous -traitent en ennemis, je n'ai qu'un mot à dire: - -«J'accepte vos dévouements au nom de la patrie. - -«En avant, matelots! En avant pour la France! - -«Et maintenant, à l'oeuvre!» - -... Il est à peine trois heures après midi. En homme connaissant la -valeur du temps, le capitaine s'empresse de mettre en mouvement -l'équipage dont chaque homme reçoit une tâche bien définie. - -Pour commencer, la chaloupe est enlevée de dessus le pont, et placée sur -la banquise. L'hélice et le gouvernail étant retirés, huit hommes -s'attellent aux bricoles crochées par son avant et tirent de toutes -leurs forces. L'embarcation obéit sans peine et glisse avec facilité sur -la couche de neige. - ---Bravo! dit le second qui surveille la manoeuvre. - -«Capitaine! j'avais raison. - -«Nous pourrons la traîner avec l'aide des chiens quand elle sera -approvisionnée et pourvue de son moteur. - -Le moteur, c'est la batterie d'accumulateurs enfermée dans la cale et -qui a servi jusqu'alors au transport des forces, et fourni l'éclairage. - -Les appareils sont transportés dans la chaloupe et soigneusement arrimés -sous le pont mobile recouvrant la partie basse de la coque. - -Les armes, la pharmacie, les instruments de navigation, les cartes, -quelques volumes traitant des régions polaires, la tente, les fourrures, -le tabac, des outils, deux lampes, de l'alcool et quelques provisions de -réserve complètent le chargement de la chaloupe. - -Comme elle doit transporter, en outre, l'équipage tout entier, sauf -incidents ou modifications ultérieures, on a ménagé l'emplacement de -façon à éviter l'encombrement. - -Pendant que s'accomplissent, avec une hâte fiévreuse tous ces -préparatifs, le capitaine a inspecté, du haut du grand mât resté seul -debout, l'espace environnant. - -Satisfait de cet examen, il part avec deux hommes sur la banquise, -parcourt presque en droite ligne douze à quinze cents mètres, et revient -enchanté. - ---Docteur, dit-il à voix basse, tout nous favorise aujourd'hui. - -[Illustration: Docteur, dit-il, tout nous favorise aujourd'hui] - -«Il y a là-bas les eaux libres! - ---Pas possible! - ---Je vous l'affirme. - -Le courant est assez fort, mais grâce à lui la glace ne se forme plus. - ---Bravo! - ---En outre, l'ancien chenal pratiqué jadis dans le pack, est couvert -d'une glace unie qui va nous faciliter singulièrement le traînage. - ---C'est fort heureux, car je me demande s'il eût été possible de haler -la chaloupe aussi pesamment chargée. - ---Je suis rassuré sur la facilité relative de cette opération. - -«Que font nos hommes? - ---Ils travaillent avec acharnement au fractionnement des vivres qui vont -être répartis dans les embarcations. - ---A merveille! - -«Il faut que tout soit prêt d'ici vingt-quatre heures. - ---Oh! nous serons parés avant.» - -La _Gallia_ dispose, on s'en souvient, d'embarcations nombreuses, -notamment trois vastes baleinières et un grand bateau plat, long de sept -mètres, léger au point de pouvoir être porté par six hommes, et d'une -stabilité parfaite. - -Les baleinières numéro 1 et numéro 2 reçoivent les provisions échappées -au désastre. C'est-à-dire environ quatre mille rations. A peine de quoi -vivre soixante-dix jours, étant donné que l'expédition compte vingt -hommes, y compris Oûgiouk. - -La baleinière numéro 3 transportera les traîneaux et l'approvisionnement -de la meute. Du poisson sec apporté de Julianeshaab. La nourriture -habituelle des chiens groenlandais. - -Ces derniers prendront place avec le Grand-Phoque dans le bateau plat, -que sa forme rend à peu près insubmersible. Ces passagers un peu -turbulents n'incommoderont pas les hommes d'un voisinage parfois -encombrant, et ne risqueront pas de faire chavirer un des bateaux -contenant la suprême ressource des voyageurs. - -Comme l'a fait observer le docteur au capitaine, les marins s'emploient -de si bon coeur, que l'arrimage est terminé au bout de six heures. - ---Une économie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique et -poignante préoccupation est d'assurer la vie matérielle de chacun, et de -ménager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si -précaires. - -Enfin, tout est prêt, en prévision d'un départ mystérieux vers l'Océan -libre que l'on entend briser, là-bas, sur les flancs abrupts de la -banquise. - -Nul ne soupçonne encore le plan du capitaine, toujours correct et -profondément affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste. - -On pressent vaguement une résolution désespérée, un de ces terribles -coups de tête habituels à nos marins, quand ils sont acculés à ces -cruelles nécessités si fréquentes dans la carrière des gens de mer. - -L'officier erre comme une âme en peine sur le navire offrant le -spectacle d'un désordre inouï. On dirait qu'une horde de forbans s'est -abattue sur la pauvre goélette, jonchée, de la cale au pont de choses -disparates, abandonnées pêle-mêle comme inutiles aux voyageurs, ou trop -encombrantes pour la flottille. - -Que de trésors, rassemblés jadis avec tant de prévoyance et de -sollicitude! que d'engins précieux qui furent parfois de si puissants -auxiliaires! que d'objets essentiels dont la privation va devenir si -rude, épars lugubrement dans une promiscuité navrante et désolée. - -Les hommes, debout sur la glace, près des embarcations, gardent un -silence attristé, se demandent quelle scène poignante et grandiose ils -vont contempler. - -Le capitaine est descendu dans l'intérieur du navire, comme s'il ne -pouvait se résoudre à rejoindre l'équipage, peut-être pour cacher son -émotion. - -Il remonte au bout de dix minutes en murmurant: - ---Non!... pas encore! - -Il enfile l'échelle, larguée pour faciliter le va-et-vient, et s'adresse -au second: - ---C'est paré, Berchou? - ---Oui, capitaine. - ---Eh bien! à votre poste pour le halage de la chaloupe. - -Quinze hommes passent la bricole sur leur épaule et portent tout leur -effort sur une autre amarre crochée près de la première. - -Le second, le lieutenant et le docteur, armés de pics et de barres, -partent pour débarrasser la voie; le capitaine surveille la manoeuvre. - ---Attention! - -«Hisse!... oh!... hisse là!... - -Le fouet d'Oûgiouk détone comme une carabine, les chiens tendent le cou -et roidissent les pattes, les hommes se cambrent en avant, contractent -leurs muscles et répètent avec un sifflement convulsif: - ---Hisse!... oh!... hisse là!... - -La chaloupe subitement déhalée, glisse lentement sur les patins de bois -dont sa quille est sagement garnie, et s'avance avec un froissement doux -sur la neige tassée. - -En dépit de sa masse énorme, elle se déplace avec une vitesse -relativement considérable, grâce à la vigueur de son moteur animé, grâce -aussi à l'état de l'ancien chenal heureusement exempt d'aspérités. - -Au bout de cinq minutes, elle a parcouru cent mètres. - ---Halte! Reposez-vous un instant, mes amis. - -Allons, cela va mieux qu'on ne l'avait craint au premier abord. - -Maintenant, chacun est sûr de réussir. Les pipes sont allumées. Un nuage -odorant enveloppe la petite troupe et fait tousser les chiens, quand -retentit pour la seconde fois le commandement de: Hisse! - -Cela va si bien que l'on chantonne entre les dents qui serrent le tuyau, -un de ces petits airs guillerets dont s'accompagnent les marins quand -ils virent au cabestan. - -Cinq minutes après, nouvelle halte et ainsi de suite, pendant -soixante-quinze minutes, exactement. - -La chaloupe est à quinze cents mètres du navire, et à dix brasses de la -cassure verticale terminant le pack. Au loin, à perte de vue s'étendent -les flots verdâtres, sur lesquels errent comme des fantômes, des -milliers d'icebergs. - -Ah! si la goélette n'était pas scellée là-bas, peut-être pour de longs -mois, et qui sait! peut-être pour toujours, comme autrefois le -_Tégetthoff_!... - -Mais, pas de récrimination! au travail! - -Quatre hommes sont désignés pour garder la chaloupe, en cas d'une -rupture sans doute improbable de la glace, mais enfin, on ne saurait -jamais avoir trop de précautions. - -Les autres se débarrassent de la bricole, et retournent au navire, -suivis des chiens qui, mis en haleine par cette course, gambadent avec -des jappements éperdus. - -Après le halage de la chaloupe, celui des baleinières n'est plus qu'un -jeu. A tel point qu'il est très facile d'en transporter deux en même -temps; une traînée par les matelots, et l'autre par les chiens. - -En outre, ce second voyage ne dure que quarante minutes, au grand -contentement du capitaine, qui semble maintenant avoir hâte de partir. - -Deux heures se sont écoulées depuis le premier commandement de hisse! - -Au troisième voyage, les matelots arrivés à cinq cents mètres à peine de -la _Gallia_ ne peuvent retenir une exclamation de fureur, à l'aspect de -formes noires, vaguant sur le pont laissé désert. - ---Gredins!... pillards!... voleurs!... sales corbeaux de Prusse!... et -autres aménités du même goût échappent aux Français qui bondissent le -revolver au poing. - ---Halte! s'écrie d'une voix retentissante le capitaine. - -Telle est la force et la discipline chez les gens de mer, que chacun -s'arrête soudain, sans un mot, sans un geste. - -Et pourtant, la tentation est vive de traiter comme ils le méritent ces -intrus qui, se croyant déjà en pays conquis, profitent de son abandon -momentané pour violer le fier navire. - -Du reste, ils n'attendent pas le châtiment mérité par leur impudence, -car on les voit détaler, à toutes jambes, à l'aspect du peloton dont ils -entendent les malédictions. - -Il ne reste plus à haler que le grand canot et la baleinière. - -Les hommes vont s'atteler une dernière fois quand d'un geste le -capitaine les arrête. - ---Tout le monde à bord, dit-il sourdement et en devenant très pâle. - -Puis il ajoute, quand chacun fut rangé au pied du grand mât: - ---Viens avec moi, Guénic. - -Suivi du maître, il disparaît pendant cinq minutes, et remonte, suivi du -vieux marin portant un marteau et des pointes. - ---Maintenant, cloue le panneau... solidement. - -Guénic enfonce à tour de bras les tiges de fer dans un lourd madrier qui -bouche complètement l'ouverture. - -Interdits malgré leur vaillance éprouvée, les marins frissonnent en -entendant ces coups sourds se répercuter au loin, comme si le maître -fermait pour jamais un immense cercueil. - -Quand il eut achevé cette étrange et sinistre besogne, le capitaine lui -dit encore: - ---Amène le pavillon. - -La grande enseigne avait été hissée le matin même, et était restée -ferlée à la corne. - -Le maître saisit la drisse, la frappe d'un coup sec, et soudain -l'étendard national flamboie dans les airs, et se détache sur le ciel -comme une opulente floraison de couleurs. - -Subitement les matelots se découvrent avec un respect attendri, fixent -des yeux ardents sur l'emblème sacré, le contemplent avec une émotion -qui contracte leurs mâles figures, et le suivent du regard pendant qu'il -glisse lentement... lentement... comme un oiseau gigantesque frappé à -mort. - -Guénic sur la joue hâlée duquel roule une grosse larme, tend -silencieusement un couteau à son chef. - -Celui-ci tranche la drisse de deux coups précipités, fébriles, saisit le -pavillon, l'enroule au grand mât, le cloue, se découvre à son tour et le -contemple un instant avec un indicible regard d'amour et de regret. - -Puis, incapable de prononcer un mot, craignant de laisser apercevoir -l'angoisse qui l'étreint, il fait un signe rapide aussitôt compris. - -Les matelots évacuent tristement le bord, puis Guénic, puis le docteur, -puis le lieutenant, puis le second, et enfin, le capitaine, suivant la -noble et touchante coutume qui veut que le commandant quitte le dernier -son navire. - -Les chiens sont attelés au grand canot, les hommes s'amarrent à la -baleinière et les deux embarcations, vigoureusement tirées, glissent -avec vélocité sur la piste. - ---A présent, venez le prendre! gronde Guénic en tendant le poing vers le -campement ennemi. - -Comme s'ils avaient hâte maintenant de s'éloigner au plus tôt, les -marins précipitent leur marche. Ils allongent le pas... ils en arrivent -à courir. - -Chose à peine croyable, les quinze cents mètres les séparant de la -flottille sont franchis en quinze minutes. - -Haletants, hors d'haleine, ils rejoignent leurs compagnons demeurés en -sentinelle, et se retournent brusquement vers la _Gallia_ dont l'unique -mât se profile au loin, sous l'enchevêtrement de ses agrès. - -Soudain, la glace oscille sous leurs pieds, comme jadis, quand les -convulsions de l'ouragan la désarticulaient, pendant les premiers et les -derniers jours de l'hivernage. - -Un nuage immense enveloppe le navire d'où surgit un long jet de -flamme... une épouvantable détonation retentit. - -[Illustration: Une épouvantable détonation retentit] - -Et quand la masse blanchâtre de vapeurs se fut peu à peu fondue dans -l'atmosphère, on ne vit plus, là-bas, sur le blanc suaire de neige, -qu'une tache glauque, indiquant la place où s'étaient engloutis les -débris de la _Gallia_. - - - - -[Illustration] - - - - -TROISIÈME PARTIE - -L'ENFER DE GLACE - - - - -I - - Ce que devient une goutte de rosée.--Rupture d'un glacier.--Comment - se forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand - même!--Une rue d'eau à travers la banquise.--Par 84° de - latitude.--Tout va bien, très bien, trop bien.--Terre en vue.--Les - pôles du froid.--Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude - et peut-être d'une mer libre.--Guénic, très intrigué d'apprendre - qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord. - - -Là-bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et scintille à -l'extrémité d'un pétale d'ixora. - -Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a distillé -pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile -diaprée... - -La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente -au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble -igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve, -et se perd avec lui dans l'Océan. - -Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur, -une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du -Sud vers les terres du Septentrion. - -Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de -ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les -régions circumpolaires. - -Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon -la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un -glacier... - -Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un -cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera -peu à peu vers l'Océan. - -Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante -recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur. -Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années. - -Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau, -gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si -lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en -apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de -quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même -quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de -glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de -la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas. - -De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse -tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et -l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il -faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base, -augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture. - -Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la -sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire -corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui -accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au -loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit, -craque, détone, mugit. - -Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues -surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela -oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux. - -La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée... - -Peu après le tumulte s'apaise, les blocs[10] prennent de la stabilité, -puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute -mer. - -[Note 10: Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois -mille, quinze cents et deux mille mètres de côté.] - -Ce sont maintenant des _icebergs_, des monticules errants de glace douce -qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation -assigne au glacier dans les régions polaires. - - * * * * * - -Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine -d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans -hésitation, mais non sans un cruel serrement de coeur, sacrifié son -navire. - -La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, côtoyait, -remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise. - -Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la -mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du -détroit de Robeson. - -Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de -retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au -lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre -direction. - -Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, l'établissement du -lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte _Gallia_, -trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de -l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient -tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être -approvisionnés aux réserves du Fort. - -Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la possibilité -de battre en retraite?... - -Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'évertue à -chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer à -tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers -le Nord, et coûte que coûte!... - -Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres, -alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de -froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais -imprudent équipage. - -Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de -combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels -qu'une toile de tente. - -Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait ajouter à une -longue liste une série d'et coetera... ce qui, du reste, n'avancerait -à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer -audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis -entrevu par Lockwood. - -Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... c'est un -véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot -courir de gaîté de coeur au-devant de souffrances atroces, pour -succomber infailliblement à une mort épouvantable. - -Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour? - -Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a son idée. - -Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et -ne pas anéantir cette pauvre chère _Gallia_ dont chacun porte le deuil -dans son coeur. - -La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train», sans -que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise. - -[Illustration: La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son -«train»] - -Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la -température -9° centigrades soit singulièrement élevée, à pareille époque -et en tel lieu? - -Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus intense, la mer -libre s'étalant à perte de vue... - -Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui -recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante -centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère -couche de neige. - -Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent -seulement du dernier hiver. - -Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la -route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses -chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille -colossale. - -Ah! comme la défunte _Gallia_ qui triompha si vaillamment du pack de la -baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée -dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la -mer libre! - -Toute frêle et toute petite, la nouvelle _Gallia_, qui jauge à peine dix -tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une -assistance ou dangereuse, ou problématique. - -... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la -direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans -nuées? - -Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, pressée de -bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le -tumulte va crescendo. - -La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme -des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des -hurlements lugubres. - -Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins -impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible -menace d'anéantissement. - -Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une poussée -irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement -libre une rue d'eau large d'un kilomètre. - ---Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante, -celle du capitaine. - ---Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit à son -tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles. - ---Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le -second qui goûte la métaphore. - ---En avant, et droit au Nord! reprend le commandant. - -«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants! - -«Fritz!... - ---Capitaine? répond le mécanicien. - ---La machine fonctionne à ton gré? - ---A merveille, capitaine! - -«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas -encombrant et ça n'use point de charbon. - -«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je réponds -d'elle... - ---Bon!... - -«En douceur!... - -«Timonier... veille à la barre.» - -Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe -embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de -bonheur les icebergs libérateurs. - -On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la -longitude de 40° à l'ouest de Paris. - -Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont -le succès était si problématique alors que l'expédition était -supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base -d'opération, presque sans espoir de retour. - -Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi. - -Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût -pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions. - -Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie -notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives -l'expédition proprement dite. - -Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un -regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls -récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater -cette fortune qui sourit aux audacieux. - -Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son -équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six -kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une -fraction. - -Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales, -serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours. - -Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces -voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges, -précipices, avec l'encombrant _vademecum_ d'explorateur arctique. - -Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques -centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument -immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui -feraient reculer nos plus intrépides alpinistes... - -Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins -français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre -d'obstacles. - -Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes -d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts -n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle -partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord -orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord. - -Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se -continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le -capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux. - -[Illustration: Le capitaine peut en reconnaître les profils sinueux] - ---On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel -le capitaine vient de passer l'instrument. - ---Pourquoi pas! dit ce dernier. - -«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland. - ---Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise -s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite -Majesté... - -«Et un grand avantage pour nous. - ---Comment cela, capitaine? - ---Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce -moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre -sur terre notre voyage en traîneau. - -«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulièrement le -traînage des chiens. - -«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et -marcheront comme de véritables trappeurs canadiens. - ---Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second, -vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises! - ---Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire! - -«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des hypothèses -que j'ai tout lieu de supposer admissibles. - ---A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos -soixante jours de vivres! - ---Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons -actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le -pôle dans huit jours, mon ami. - ---Oh! capitaine, ce serait trop beau! - -«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons -encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable -en nous rapprochant du pôle. - ---Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du -monde. - -«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le pôle -géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du -froid. - -«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains -faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le -plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit. - ---C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en -écarte notablement, lui aussi. - ---En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux pôles du -froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique. - ---Je me souviens, maintenant! - ---Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins -ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie -sibérienne, par 79° 30´ de latitude nord, et 120° de longitude est. - ---Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique. - ---L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude -nord, 97° de longitude ouest. - ---Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque -nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction. - ---C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux -Pyrénées. - -«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus -élevée?... - ---Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze -degrés!... - ---Douze degrés, c'est énorme! - -«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces -comme au soixante-huitième parallèle... - -«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick, -d'Uleaborg ou Arkhangel... - ---Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique. - ---Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine -souriant à l'enthousiasme de son brave second. - ---Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79° 30´ -et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires. - -«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid -sont bien loin d'être fixes. - -«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et -Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, et -environ huit de latitude. - -«Il y a, tu le vois, de la marge. - -«Il aurait donné les effroyables températures de -61° à -63°! - -«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne -imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique... - -«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se -rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de -54°2, -53°9, -52°7 -notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique. - ---D'où vous concluez, capitaine?... - ---Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre -les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser -qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres, -et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de -refroidissement que dans l'intérieur des terres. - ---Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien les -rencontrer... Sans cela... - ---Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui arrêta le -traîneau de Lockwood par 30° centigrades au-dessous de zéro. - -«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a -décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième -degré. - -«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottât sur -les eaux libres, et cela par un froid de -45°!... - -«Or, notre température est aujourd'hui de -9°! - -«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables -que les environs même de notre lieu d'hivernage. - -... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure -stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs -assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du -moteur électrique. - -La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine -de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements -sous-marins des montagnes flottantes. - -Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit -pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel -point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le -capitaine fut de 85°! - -On était alors au 1er avril. - -Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante -minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20´ -sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le -lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23´. - -Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées -jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous, -officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté. - -A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les théories -du capitaine laissent tout rêveur. - -Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a -enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un -murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le -succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout coeur, en franc -matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui. - -Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir -maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou -moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute. - -Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces quatre -titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que -le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement. - -A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid -à mesure qu'on s'élève en latitude. - -Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais là, -franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête -mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage! - - - - -II - - Complexité de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni - entièrement libre, ni tout à fait captive.--Douceur de la - température.--Conquête d'un degré.--Par 84° 3´ Nord.--Ecueil par - l'avant!--Abordage.--L'écueil est de chair et d'os.--Bataille - contre une troupe de morses.--Péril imminent.--Plus de peur que de - mal.--Capture.--Deux grands chefs. - - -S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle -intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle -Nord. - -Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité -autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté -autant d'esprits judicieux. - -Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le -pandoemonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle, -absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance, -permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait, -passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants, -et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine -plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés -de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors -que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les -explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un -audacieux doublé d'un chançard! - -Exemple: en 1608, Hudson, commandant le _Hopewell_, un frêle et tout -petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un -mousse, atteint la latitude de 81° 30´ Nord. - -Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine -anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur -montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20´, ne pouvant même -pas dépasser d'un degré le vieil Hudson! - -Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le _Polaris_ jusqu'à -82° 16´, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de -l'_Alert_, un des navires de sir Georges Nares. - -Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce -dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne -pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put -s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été -atteint jusqu'alors. - -L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une -victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi. - -Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il -rapportait une théorie. - -En 1860, le docteur Hayes--un Américain--avait fait sur un petit bateau -de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par -une superbe course en traîneau. - -Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au -moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences -personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre -autour du pôle. - -Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les -glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins -prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de -Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir -Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs -siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus -rien à tenter de ce côté. - -Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre. - -En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par -celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et -avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan. - -Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en -la personne du lieutenant Greely. - -Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car -c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des -barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares. - -L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux -libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que -leur prêta le commandant anglais. - -Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort -quinze ans auparavant!... - -Donc John Bull et Jonathan étaient _dead-heat_, la mer polaire pouvait -être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait -stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa -déconcertante complexité. - -Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre -elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est -réservée peut-être à nos héros. - -Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la -conquête du pôle sera opérée à brève échéance. - -Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et -qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur -électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose -très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une -vigilance de tous les instants et souvent des manoeuvres de force -excessivement dures. - -Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les -éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre -embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement -sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la -hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la -chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est -assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme -jadis quand la _Gallia_ progressait à travers le chenal de la banquise. - -Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes -y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les -plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières -et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement -mesurée au vaillant équipage. - -Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est -amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est -dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration; -et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un -bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en -fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours -ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se -sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après -absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk. - ---Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien -d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés. - -D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se -maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de -8° centigrades -pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le -thermomètre tombe à -12° ou -13°, mais seulement pour quelques heures, ce -qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire -printanier. - -N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait -parfaitement heureux. - -Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le -moment voit ses voeux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand -économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne -peut cacher la joie qui illumine sa face camuse. - -En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit -Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second -avec son exubérance provençale. - -Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est -toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire -sont la plus belle de toutes les inventions. - -On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3´ Nord. - -Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche. - -Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le -passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement -général et empêcherait le rationnement du soir. - -Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs -frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des -boeufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie. - ---Ouvrons l'oeil quand même! observe le docteur qui espère toujours. - -«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la -culasse de nos armes.» - -Et chacun ouvre l'oeil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être -un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain, -un renard donnant la chasse à un lièvre et... - ---Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par -l'avant!... - ---En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien -qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'oeil fixé sur le -chenal, à une encâblure de la chaloupe. - -Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire -agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité -doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de -la chaloupe touchait. - -La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit -néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont -debout ou en équilibre instable. - -Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe, -et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler. - -L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant -comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les -rivets eussent sauté comme des chevilles en bois. - -Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez -difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les -matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon. - ---Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur -«sa barre d'arcasse». - -En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui -s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs -mètres. - ---Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce... - ---Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes -d'anthropophage... de la viande!... - ---Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de -chair... - ---Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud -parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé, -un cheval abattu, un serin envolé. - -Le Groenlandais Oûgiouk, l'oeil émerillonné, la face dilatée par un -vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte -répétition de la première. - -Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte -d'aboiement saccadé. - ---Aoû... oû... oû... ack!... - ---Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le -baleinier basque Elimberri. - ---Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil -est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la -sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier. - ---Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule, -observe Dumas en brandissant sa carabine. - -De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par -d'invisibles virtuoses. - ---Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent, -toujours en passe de goguenarder. - ---Pare ton flingot, ouvre l'oeil et fais une double clef à ta langue, -failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.» - -A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri -d'angoisse poussé par le monstre mutilé. - -De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient -de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de -points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés. - -Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches -longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste -gueule formidablement armée. - -Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé, -s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas -sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres, -relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent -au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce. - -Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la -mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent -également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons -où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de -gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont -ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis, -et, dans leurs luttes entre congénères. - -Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace -colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au -milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse. - -Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant -prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement -terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude -d'animal polaire. - -Les marins de la _Gallia_ vont en faire bientôt l'expérience. - -Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus -inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt -mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à -l'abordage. - -Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des -barriques, s'agitent avec une vélocité singulière. - -Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et -pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils -émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes -nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri. - -Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement -effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal -attaquant hors de son élément préféré. - -Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque -explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois -saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme -un tonnerre lointain. - -Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve -qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet. - -A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux -projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de -leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs -nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement -ébauchée. - ---A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri. - -«Abattez ces grappins d'enfer... - ---Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces -cachalots en plein corps. - -«Avec sa coque bordée de six pouces de lard... - -«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis. - -«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un -seul coup, l'épaule du plus audacieux. - ---Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer. - -«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...» - -C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un -coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure -du Normand. - -Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa -carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre -ébranle déjà la chaloupe qui roule. - -Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux -canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et -presse coup sur coup les deux détentes. - -Pan!... pan!... - ---Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand! - -Pardieu! il n'y a que ça de vrai. - -Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres -de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de -cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut -les frapper à l'oeil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau -milieu de la gueule grande ouverte. - -Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée, -flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une -cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume -rouge et coule à pic. - ---Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas -endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine. - ---Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert -d'épouvante, Plume-au-Vent. - -«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours. - -«Merci, Dumas!... La bébête était méchante. - ---Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.» - -Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se -concerter en vue d'une attaque en masse. - -Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens -et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux -par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue -par l'équipage tout entier. - -Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un -cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en -manoeuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle, -font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs -nageoires et s'approchent de plus en plus. - -Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des -tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'oeil sur -son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid -magnifique. - -Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les -carabines déchargées, de frapper de la hache. - -Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux -couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très -allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe. - -Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue -émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de -chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment. - -A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes -exaspérées. - -Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à -mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui -s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi -métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon coeur -qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire. - -Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où -sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des -regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les -marins font feu à volonté, suivant leur inspiration. - -Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules -gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se -rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper -d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement -après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours -la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité. - -Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent -pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés -au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule -affreusement. - -Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les -défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier. - -La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils -combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir, -déploient une vigueur surhumaine. - -[Illustration: La lutte est courte, mais effrayante] - -A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle, -on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort, -une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite _Gallia_ -tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés. - -Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme -s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame -polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux -rouges comme les dalles d'un abattoir. - -Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant -rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent -complètement après cette vaine et inoffensive protestation. - -Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là, -quelques écorchures, quelques contusions sans gravité. - -Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de -Guignard qui est le plus avarié. - -Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente -est stérile au point de vue des ressources à venir. - -Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante -mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!... - -Résultat: Néant pour la soute aux vivres!... - -A moins que... - -Quelle diable de manoeuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens -dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à -une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués -rudement, hurlent à tue-tête. - -Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide. - -L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement -monter et descendre par saccades. - -Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction -où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux. - ---Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine. - ---Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine. - -«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin, -pensait à son ventre... - ---Tu crois alors?... - ---Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de -la ligne... - -«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas -va lui casser le museau. - -«Pas vrai, mon camarade. - -«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de -l'oeil l'organe annoncé. - -«Té le voilà!...» - -Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses -du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde -le guidon et presse la détente. - -Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série -de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la -poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse -échapper un long hurlement de triomphe. - -Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible -tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît. - -Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une -profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de -bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter. - -L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux -qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte -ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin: - ---Oûgiouk est un grand chef et il avait faim. - ---Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme -du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine. - - - - -III - - Vers la mystérieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux - arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87° de - latitude Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fâcheux - pronostics.--En quête d'un abri.--Le halo.--Tempête.--Vent du Sud, - vent de glace.--Pourquoi les oiseaux remontaient vers le - Nord.--Bloqués sous la neige.--Reprise de l'hiver.--Froids - terribles.--Après quatre heures d'angoisses.--La mer gelée à - l'horizon. - - -Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la température qui -logiquement devrait être de -25 à -30° à cette époque de l'année se -maintient invariablement à -10 et -12°. - -Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la -mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et -prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du -pôle. - -Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages -hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées. -Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre -l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours -rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux. - -Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se -dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus. - -D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les -canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves. -Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez -extraordinaire, semblent avoir du courant. - -Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises -couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et -viennent flotter sur les eaux libres. - -Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant, -quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les -icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte -de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas -lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée. - -En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est -peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de -canards _venant du Sud_, passent à tire-d'aile en remontant vers le -pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la -flottille. - -Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes -innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la -glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne, -puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs -de leur aimable gazouillis. - -La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au -Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le -vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un -printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent -vivre à l'abri des froids mortels. - -Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un -vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas -avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée. - ---Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros -sel et de poivre... - -«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent -qui mord d'excellent appétit un morceau de langue de morse. - ---Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux -rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si -heureuses de vivre. - ---Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!... - ---Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair fraîche. - ---Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense, -c'est pour tout un chacun de l'équipage. - ---Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la -reconnaissance de l'estomac. - -«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier était, comme -qui dirait une vraie crème. - -«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du -printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot -Constant Guignard.» - -Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grâce a quel -procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare. - -Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse -harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles -gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu -dans deux seaux contenant chacun dix litres. - -Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il incorpora, à -défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y -connaît, déclara que c'était parfaitement délectable. - -Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en prévision des -disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et -à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme. - -Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7 -avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord. - -Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!... - -Quatre-vingt-six lieues terrestre!... - -Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une -fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des -eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre. - -La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si -ardemment poursuivi. - -Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe où, malgré -l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un -certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints -explorateurs des régions hyperboréennes. - -Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre -l'usage des fourrures. La manoeuvre des embarcations nécessite un -exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une -oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans -fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!... - ---Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des -transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de -tabac. - -«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une bénédiction. - -Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le -Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de -véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se -tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs, -déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers, -appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède -généralement les bourrasques. - -Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis -deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue -encore. - -Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les -cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'oeil. - -Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le -cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est -plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les -frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields, -cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de -neige. - -Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands -courants atmosphériques va prédominer. - -Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une -lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille. - -Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempête, -annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne -saurait manquer d'être fatale au «chapelet». - -Donc, il faut au plus vite chercher un abri. - -C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de -piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au -Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes. - -La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée -peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de -la tempête, et au choc des glaçons en dérive. - -Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la -falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre -observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi -il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas -l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute -sans discussion. - -Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure, -franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, -malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en -dérive. - -Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut -choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse -minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre -les lames venues du large. - -Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus -vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau -qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise. - -La manoeuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à -la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par -les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries. - -Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées -depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme -repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier. - -Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et -entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne -sait d'où. - -Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque -circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la -pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps -presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à -peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux. - -Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont -retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et -recouverte avec la voilure et les prélarts. - -De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des -rafales. - -Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente -solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de -cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à -défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée. - -Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir -presque instantanément une chaleur très considérable. De forme -cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique -d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la -base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs -coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide -quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement -d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois -segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes -d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux. - -Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de -quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant -à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé. - -C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend -les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément -la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les -aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si inclémente -aux hivernants. - -... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent -souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une -brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer -Guénic, tombe à -20° en moins de deux heures. - ---Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux -qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques. - ---Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé. - ---Qui ça?... les phoques... - ---Non pas, maître Guénic. - -«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous -faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous -qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg. - -«Cette maudite neige va les tuer! - ---A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des -brôçettes. - ---Cannibale, va! - -«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!... - ---Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui découvre -une vraie denture d'ogre. - -«Je les aime peut-être plusse que toi! - -«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de goût et de -sentiment. - ---Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son -instinct, qui les pousse, reprend Guénic. - ---C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans! - -«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas... - -«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles. - ---Tout de même, riposte le maître avec une sorte de commisération -affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine! - -«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais -sur un marchepied de perroquet... - -«Enfin, suffit! - ---Comprends pas, maître Guénic! - ---Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce -côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par -rapport au froid. - -«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que -l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de -l'hémisphère austral. - -«T'as saisi? - ---Heu!... dame!... c'est que vraiment... - ---Laisse aller, t'es pire qu'un calfat! - -«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours -blanc... - -«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce... - -«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y -fallait virer. - ---Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là! - -«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.» - -... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, s'ingénient -à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra -se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord. - -Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des -provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les -marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement -mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de -place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs -qui forment un siège excellent. - -Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, trône -devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de -morse, maître Dumas, préparant le souper. - -L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps -a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se -contenter de la lueur blafarde de la lampe. - -Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde -lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la -température s'élève notablement. - -Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent -d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides -comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque -26°! - -Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les -glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la -falaise. - -De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri -rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la -fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des -baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve. - -Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour -les faire déguerpir. - -La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la déperdition de -chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes--abstraction faite de deux -sentinelles--entassés sur cet étroit espace, vicie promptement -l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler, -c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser -pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors. - -Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement imperméable -de la pauvre _Gallia_! Où est le fanal électrique, le calorifère, les -agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de -bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore! - -Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour -faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les -attaques des fauves. - -Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dégelée sur la -lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en -voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est -croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente. - -C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de l'atmosphère. Il -y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que -les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le -plus épais brouillard. - -La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les -parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent -suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre. - -Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé par des bas -bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les -sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit -mieux pour cela. - -On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le -sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques, -ses alertes incessantes. - -Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit -formidable. - -A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre à -moitié gelé en disant: - ---Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez! - ---Poseur, va! riposte le Parisien. - -«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une -gelure! - -«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!... - -«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de -potiron. - ---Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant -Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment -d'organe.» - -La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec -son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme -un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre -la garde. - -Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents, -titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température -suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à -plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern. - -Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience, -s'éveille furieux à ce contact brutal. - ---Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui -m'arrive... - ---C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart. - ---Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder -comme ça la coque à ton ancien. - ---Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé. - ---Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair? - -«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.» - -Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait -plus, et le thermomètre marquait -30°! - -Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche -épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur -la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés -uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan -avec un bruit confus, assourdissant. - -Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient -au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges -devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport -des floebergs venus du large, et soudés par le froid. - -L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de -monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et -devoir intercepter toute communication avec la haute mer. - -En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours -d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance. - -Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques -évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées -de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil. - -... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette -effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes, -tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement -qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin. - -Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis -pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la -tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de -l'expédition éparpillées de tous côtés. - -Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis -approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un -anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son -petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants, -les matelots. - -Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le -thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante -monotonie de ces heures maudites. - -Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomètres -à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la -somme énorme de cent dix-huit kilomètres! - -Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la -neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures. - -Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute vitesse, et -une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya -dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit. - -[Illustration: Une aurore boréale flamboya dans le crépuscule] - -L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin de -l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée, -mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du -matin, il était à -32°. - -Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de -29°, et l'on constata que -la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les -glaces. - -Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les -embarcations et à remettre en état toutes choses, comme si la navigation -allait être reprise. - -Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis transportaient -les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes -traîneaux. - -Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant -sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois -parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les -traîneaux. - -On sait ce que signifient de tels préparatifs. - -Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront le traîner -derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins! - -Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, ils -haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de -somme eux-mêmes... - -Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce formidable -encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins -près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un -geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit -capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides. - -Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a -commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...» - -Tous ont répété d'une seule voix: «En avant!... Vive la France.» - - - - -IV - - A propos des traîneaux.--Remorquage par les hommes ou par les - chiens.--Avantages et inconvénients.--Costume de travail.--Le - Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.--Traction - mixte.--Hommes et chiens attelés simultanément.--Et la - chaloupe?--Départ des numéros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une - ancre à jet.--«Qui veut aller loin ménage sa monture.» - - -Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres -de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les -procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord. - -Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses devanciers, -notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely, -pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux que -le traîneau est l'organe essentiel, indispensable. - -Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le docteur Hayes et -le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par -Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du principe -universellement reconnu. - -Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son navire. N'y -réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe -terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il pousserait -des pointes audacieuses dans cette direction. - -Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les lieutenants de -Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les -eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement -original et pratique de son idée: il faut joindre le traînage à la -navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux. - -Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire -transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et -inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur -les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et les -chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps. - -C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais le -capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait -pas, bien au contraire, du succès. - -Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des vides nombreux -dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà, -d'une utilité réellement absolue. - -Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au moyen de -l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques -d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut, -dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la -réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux -instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance, -qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de -l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi -l'endurance à la fatigue des intrépides animaux. - -Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau sensiblement -plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite. - -Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, mettons -six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins, -c'est-à-dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore -la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de -cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans -laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps. - -Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront traîner un poids -supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize -milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres. - -En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce qui permet -d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche. - -Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes et de -chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second. -Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par -l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir -dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du -collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont -l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les -mauvais pas. - -L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa -meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il -n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances -douloureuses que l'on sait. - -Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour -deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de pointer -en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine -de périr infailliblement de faim. - -On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était accomplie -avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu -parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés -et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours. - -La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption momentanée -du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur -lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté. - -Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant péniblement le -lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait -possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel. - -La question de subsistance était résolue pour un certain temps, grâce à -la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la -colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser l'alcool en lui -substituant de temps en temps l'huile. - -Donc les deux mois de vivres du départ se trouvaient par le fait -intacts. En admettant que pendant soixante jours, les eaux vives, chose -totalement invraisemblable, ne réapparaîtraient pas, on pouvait tabler -sur une moyenne de douze milles par marche, on arrivait au total de -treize cents kilomètres, plus une fraction. - -On serait alors en plein été, avec la débâcle. Les embarcations rendues -à leur destination, et approvisionnées par la chasse et la pêche, on -verrait à se rapatrier. - -Avant de donner le signal du départ, le capitaine fit endosser à ses -hommes le costume de marche, différent du costume de nuit, en ce qu'il -est plus léger, de façon à permettre l'évaporation du corps, sans quoi -l'homme, astreint à un exercice violent, se trouverait dans un bain de -sueur, et glacé à la première halte. - -Que ce qualificatif de: plus léger ne fasse pas croire, cependant, que -cet habillement soit comparable à ceux dont se couvrent, pendant les -hivers les plus froids, les habitants des zones tempérées. - -La nomenclature seule des pièces qui le composent nous ferait -transpirer, sous notre latitude parisienne de 48° 50´. - -D'abord, un épais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises de laine -selon la température et l'impressionnabilité de l'homme au froid, un -long gilet de tricot ou jersey doublé de flanelle, plus une bonne -casaque de laine, un ou deux caleçons, un solide pantalon de laine, deux -paires de bas montant jusqu'au genou, et pour chaussure, des bottes -norwégiennes en toile à voile doublées de flanelle et semelées de -feutre, avec une tige assez large pour permettre d'y introduire le -pantalon. Pour coiffure, une toque à oreillettes, et un capuchon ou -bachelick avec une muserolle mobile qui peut être abaissée devant la -bouche et le nez. Les mains sont protégées par une première paire de -gants, recouvertes, quand le froid est très intense, par les mouffles -en loutre de mer, montant jusqu'aux coudes. - -Les bottes groenlandaises sont réservées pour la nuit ou le temps de -dégel. De même les pelisses fourrées en peau d'élan qui servent pour -monter la garde ou toute autre occupation exigeant peu de travail -musculaire. - -Enfin, ce costume est complété par un surtout en toile à voile quand la -neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empêcher de -se coller aux effets de laine. - -On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutré est presque -incapable de mouvement, et que le moindre effort va le faire fondre en -eau. - -Telle paraît être l'opinion des marins qui, échauffés préalablement par -ce rude labeur d arrimage, exécuté avec une hâte fiévreuse, se trouvent -lourds comme des phoques et se blaguent avec un entrain indiquant un -état moral excellent. - -Le docteur costumé à l'avenant, car chacun, quel que soit son grade, va -s'atteler comme un simple mortel, entend les objections et riposte: - ---Mais, sacrés mathurins, réfléchissez donc à la température de 30° -au-dessous de zéro, qui, tout à l'heure, vous mordra d'autant plus que -vous ne serez plus abrités par la falaise. - -«Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit à rendre -presque insupportable un froid qui n'a rien d'excessif. - ---Faites excuse, monsieur le docteur, répond le Parisien qui s'en va les -bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagérant -encore son attitude grotesque, mais je me sens si empoté, là-dessous, -que je m'imagine être un gros hanneton englué dans une baille de -goudron. - ---Va toujours, failli bavard, et surveille ton nez! - ---Merci du conseil, monsieur le docteur, mais je crois, sauf vot' -respect, que mon nez et son heureux propriétaire se trouvent -présentement acclimatés au point de ne plus rien craindre. - -«Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras de chemise -et de haler à moi tout seul un traîneau! - ---Et surtout, ménage tes forces, car tu en auras besoin plus tard. - ---Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'après un si -long repos, elles ont encore augmenté si c'est possible et que, d'autre -part, je supporte le froid comme un véritable Esquimau! - ---Allons, tant mieux!... quoique rationnellement la vigueur et -l'aptitude à supporter le froid... - -Un commandement proféré d'une voix forte lui coupe la parole. - ---En haut le monde! s'écrie, comme à bord, le maître d'équipage. - ---J'allais dire une bêtise, en apprenant à ce garçon que vigueur et -résistance au froid diminuent au lieu d'augmenter à la longue. - -«Ce brave Guénic vient de me l'épargner.» - -Officiers et matelots se groupent autour du maître et du capitaine qui -viennent de conférer depuis quelques minutes. - -Guénic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, son organe -de commandement, l'ordre de service communiqué par l'officier. - -Cet ordre comprend la désignation des traîneaux par numéro d'ordre et -celle des hommes qui doivent être attachés--sans jeu de mot--à chacun -d'eux. - -Le traîneau numéro 1 comprend un officier, le second, Berchou, six -hommes et huit chiens. - -Les hommes sont: Oûgiouk, marchant le premier en tête, comme pilote des -glaces, puis Guénic Trégastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel -Elimberri, Elisée Pontac. - -En tout, sept hommes, plus huit chiens. - -Le numéro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied -dit Marche-à-Terre, Julien Montbartier, Chéri Bédarrides, Isidore -Castelnau, Nick dit Bigorneau. - -Sept hommes, aussi, avec huit chiens. - -Le numéro 3, infiniment plus léger, est commandé par le docteur, avec -Plume-au-Vent et Dumas comme auxiliaires, plus quatre chiens. - -Chaque homme, à l'appel de son nom, rallie son traîneau qui se trouve -placé, d'après son numéro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourné vers le -pôle. Officiers et matelots fraternellement mêlés, passent la bricole -sur leur épaule, à côté des chiens qui se crispent sur leurs pattes, -tout heureux de partir. - -Tout est paré. On n'attend plus qu'un signal. - -Mais, à propos, et la chaloupe! Malgré son volume, le vaisseau amiral, -comme le dénomment parfois les marins, est en arrière de la ligne des -traîneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystérieux. Trois -hommes seulement sont à bord: le capitaine et les deux mécaniciens, -Fritz Hermann et Justin Henriot. - -Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux bâtiment paraît ne -plus attendre que son personnel de remorque. Mais où est-il, ce -personnel, et quel sera-t-il? Le capitaine pense-t-il, quand les -traîneaux auront parcouru une certaine distance, à faire revenir les -équipes et à les atteler à la chaloupe pour faire progresser celle-ci -d'une égale quantité? Mais une manoeuvre ainsi compliquée aurait pour -résultat de faire doubler aux hommes et aux bêtes l'étape, et leur -occasionnerait une fatigue écrasante, susceptible de briser, à courte -échéance, leur vigueur et leur énergie. - -Du reste, il semble impossible, à priori, que l'effort combiné des vingt -hommes et des vingt chiens puisse même déplacer une telle masse. - -Les matelots restent songeurs devant cette énigme, et naturellement n'en -trouvent pas la solution. - -Baste! après tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui vivra -verra... - -Est-ce que le capitaine n'a pas son idée! A quoi lui servirait, sans -cela, d'être capitaine. - -Tout ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que la barre du gouvernail a -été retirée, comme aussi l'hélice de bronze, avant que la gracieuse -petite _Gallia_ ait été ainsi capelée sur cette espèce de charrette, et -transformée, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau -salée, qu'un matelot ne la reconnaîtrait plus. - -Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de proférer le -sacramentel: En avant! - ---Hisse là!... garçons! commande à son tour le second Berchou, en se -cambrant sur la bricole dans laquelle est passée son épaule. - -Oûgiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une vibration de la -langue contre le palais et donne un solide coup d'épaule. - -Bêtes et gens tirent à l'envi, et le lourd fardeau se déplace avec une -facilité qui arrache aux derniers un cri de triomphe. - -[Illustration: Bêtes et gens tirent à l'envi] - ---Ma Doué!... Vivadiou!... Nom d'un d'là!... - -Bretons, Basques et Normands trouvent la chose toute simple, presque -amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modérer. - -Le second traîneau s'ébranle aussi lestement et suit le premier, à -distance réglementaire, puis le bateau plat que traînent le docteur, -Dumas le Parisien et ses chiens savants! - -Les hommes des deux premiers traîneaux, toujours excités par la -curiosité, tournent la tête, croyant voir la chaloupe démarrer à son -tour. - -Pourquoi pas, après tout. Du moment qu'elle marche bien dans l'eau sans -chaudière et sans charbon, avec une «machinerie» toujours en pression, -toujours parée à faire tourner le tourne-broche! - -Y a de si drôles de choses, dans le monde d'à présent, des inventions si -tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi déralinguer l'entendement d'un -franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupré. - -La chaloupe, avec ses trois hommes à bord, demeure comme figée sur les -bômes transformées en patins par le charpentier Jean Itourria. - -Seulement, le bateau qui glisse, remorqué par le docteur et ses deux -compagnons, file une amarre dont l'extrémité est fixée à l'avant de la -chaloupe. - ---Par exemple! c'est un peu plus fort que de jouer au bouchon avec des -pièces de six liards dans la neige! - ---Quoi? - ---Dirait-on pas qu'à eux trois et leurs quatre cabots, y vont remorquer -l'_amiral_. - ---C'est pas faute que j'aie bourlingué sur terre et sur mer pour voir -des choses... des choses que la tête vous en claque et que la couenne -vous en fume, dit un sceptique. - -«Foi de matelot, je voudrais être témoin de ça! - ---Des lascars de ce poil-là! - ---Le Parisien qu'est de Paris!... - ---Dumas qu'est moko!... - ---Les chiens qu'est savants!... - ---Le docteur qu'est pus malin à lui tout seul que tous les gradés à cinq -ou six galons de la sirugerie de l'Etat... - ---Eh! cape de Diou!... s'écrie un Basque, est-ce que tu ne vois pas, les -hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre à jet[11]. - -[Note 11: Ce sont des ancres de moindres dimensions que celles de -bossoir ou de veille. On les transporte dans des chaloupes et on les -mouille au lieu indiqué pour procurer un point fixe sur lequel un navire -peut se haler, se touer ou éviter.] - ---C'est pardieu! vrai.» - -L'amarre filée par le bateau mesure environ une encâblure, soit à peu -près deux cents mètres. Donc l'avant de l'_Amiral_ est à pareille -distance de l'arrière du bateau. - -Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrêtent, soulèvent un -solide grappin croché à l'extrémité de l'amarre, engagent ses pattes -dans un trou de glace et disent au docteur. - ---C'est paré. - -Celui-ci porte à sa bouche un sifflet de corne et en tire un son aigu. -Sage précaution, car la peau de ses lèvres resterait collée à un sifflet -métallique. - -A ce signal, le câble, couché dans la neige comme un ver gigantesque, -frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction énergique. - -Il tient bon, cependant, comme aussi le grappin d'acier. - -Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement très doux, sans heurts, -sans à-coups, s'approche à vue d'oeil en se halant sur l'amarre qui -s'enroule sans bruit sur un treuil. - -C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasmés à la vue -de cette jolie manoeuvre, lancent un hourra! prolongé. - -Cinq minutes à peine ont suffi à opérer cette traction qui fait -progresser la chaloupe de deux cents mètres et à l'approcher bord à bord -du bateau. - -L'essai est concluant et la réussite assurée. - -La petite _Gallia_, malgré son poids et son volume, suivra les autres -traîneaux et ne sera pas un «impedimentum» qu'il aurait fallu abandonner -dès la première heure. - -Après un mot de félicitation échangé entre le docteur et le capitaine, -Dumas et le Parisien dégagent le grappin et le chargent à l'arrière du -bateau. - -Ce dernier se remet en marche en filant toujours son câble, puis arrivé -au bout de la touée, s'arrête de nouveau. Le grappin est engagé dans un -trou que le docteur creuse avec le couteau à glace. - -Puis derechef la chaloupe se met en marche et ainsi de suite, -progressant toujours d'encâblure en encâblure, c'est-à-dire de deux -cents en deux cents mètres. - -Les autres traîneaux, le numéro 1 et le numéro 2 ont pris de l'avance, -naturellement. Mais pas autant qu'on le pourrait croire tout d'abord. - -Vingt minutes viennent de s'écouler, et ils ont parcouru environ un -kilomètre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au début. -Une halte est ordonnée, car les hommes soufflent déjà. - -La chaloupe, elle, forcée de s'arrêter pendant le transport de l'ancre à -jet, n'a progressé que de quatre cents mètres ainsi que le bateau dont -les haltes concordent avec les siennes. - -Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargés d'un surcroît de -besogne, sont aussi frais qu'au départ grâce à la fréquence de ces -haltes réparatrices. - -C'est là un enseignement dont il faudra tenir compte afin d'éviter la -courbature si fréquente au commencement des marches sur la glace. - -En conséquence, de nouveaux ordres seront donnés à la grande halte, afin -que chacun puisse se pénétrer de la vérité de ce dicton ainsi formulé ou -à peu près par la sagesse des nations: - -«Qui veut aller loin ménage sa monture.» - - - - -V - - Le mercure encore gelé!--Imprudence.--Tourment de la - soif.--Ingestion de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un - cuisinier polaire.--Préparation du dîner.--La halte.--«Un pot trop - guetté ne bout jamais.»--Mélanges incohérents.--Au pays des - rêves.--Sous la tente.--Réveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies - légères.--Encore les lunettes vertes.--A 87° 30´ du pôle. - - -Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° de latitude Nord, et 22° -20´ de longitude Ouest. - -Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans fatigue. -Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le -soir, absolument harassés. - -Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près dépourvue -d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le -noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur. - -La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. Résultat -pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en -perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des -débutants. - -La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur électrique est -parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très -intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement -dérangé. De ce côté tout va bien. - -Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés tout le temps -à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à -laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible -l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs reprises ils -sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation. - -Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est d'autant -plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La -brise vient du Sud et le thermomètre est à -33° pendant le jour. - -Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure a gelé! - -L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours inattendus, de -ces traîtrises cruelles. - -La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres et une -petite fraction. - -La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le traînage. Les -chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent -avidement l'eau fournie par le digesteur. - -Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les chiens, se -hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la -neige. - -Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement en colère -et menace de sévir. - -Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces braves dont -la vaillance ne recule devant aucun sacrifice. - -En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne rebutent ni les -corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de -grands enfants. - -Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur -démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais encore -que le remède est pire que le mal. - -Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles sont les -tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à -toute considération. - -Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable -défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations -douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue. - ---Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que je -m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé. - ---Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la braise -allumée. - ---Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au fond du -panneau de la soute à biscuit! - ---T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, s'écrie Guénic -furieux. - -«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes d'élite -censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta -saloperie de neige... - -«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!... - -«T'es moins raisonnable qu'eusses!... - -«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des -matelots... - -«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la consigne, crée -bordée de cordonniers! - -La tente enfin dressée sur la glace pendant cette admonestation que -Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, les -sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son -impression par cette phrase réaliste: - ---Bougres d'animaux!... - -«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer! - -«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut. - -Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de frémir à ce mot -redouté du marin. - ---Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède. - -«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas. - -«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du moins -par votre faute! - -«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la -conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul. - -Il continue mentalement: - ---Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues. - -Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile pleins de -neige. - ---Eh! camarade! - ---Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante le -Provençal frais et gaillard à miracle. - ---Ça va toujours, vous? - ---A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon. - ---Vous avez du mal, pourtant. - ---Ah! baste!... de l'occupation, oui bien... - -«Et le travail il tient chaud.» - -Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle -euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable métier -de galérien. - -Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si essentielles -de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre -heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier, -alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, sa -vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait -cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole. -Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement -l'état-major et les camarades. - -Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, dans -l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin. - -Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se couchera une -heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus -robuste. - -En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de -l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le -dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du -pemmican. - -Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail. - -Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le docteur a -examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas -de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant. - -Il y a, de-ci de-là, quelques points attaqués de gelure et plus ou moins -excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et le -bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les -bottes esquimaudes. - -Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont -bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle. - -Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que bien dans -la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit -dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu -près souples. - -C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile à voile -qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire -après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette -armure glacée. - ---Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un phoque gelé. - -Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le digesteur, -cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si c'était -du bois. - ---Est-ce que l'eau bout? demande un Breton. - ---Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand. - -Et tous l'oeil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase -qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon. - ---Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite, -ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui prétend -«qu'un pot trop guetté ne bout jamais». - -Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en attendant le -moment psychologique. - -Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la fumée des -pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le -lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se -refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à -l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé -d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment. - -Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel mélange. - -Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent -leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à -leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge -est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de -spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant. - -Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, est en -puissance de digestion. - -Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son attirail et -fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à -sortir de son vêtement de travail. - -Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se pelotonne -près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de -son surtout accroché à son cou comme une cangue. - ---Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens -souquer avec moi. - -Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin, -après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire, -s'allonger à son tour près de ses deux amis. - -Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration -hélas! parcimonieusement versée de spiritueux. - -C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les -souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge -congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de -joyeuse humeur. - -La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se -reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de l'expédition, -naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont -bientôt fleurir, du beau soleil d'avril... - -Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que -tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence. - -Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste, -on parle des régions intertropicales... - -Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis -sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute -source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions -radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes -ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en -folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques -feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus, -s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane -ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur -exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement -des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des -breuvages. - -Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de -quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la -neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire -place à la farouche réalité: l'enfer de glace. - -Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des hummocks aperçus -au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par -instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante -multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une -fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus, -au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités. - -Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits allongés -pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur -faction. - -Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par -l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés -s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie. - -Il est neuf heures du soir. - -S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des ours, si -le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, si -la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure -jusqu'à sept heures. - -D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que possible sans -bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une -heure avant tout le monde le malheureux cuisinier. - -A pareil moment il fait généralement une température abominable. Esclave -du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il -dormait de si bon coeur, s'étire, jure, grogne--il faudrait plus que -de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,--et allume -son sempiternel fourneau. - -Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle a été -élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce -calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec -cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente, -semble vouloir les savourer mieux et plus vite... - -En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de digesteur, -ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une -pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte -intérieurement pendant la nuit. - -Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer après avoir -consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et -l'intensité du vent. - -Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la tente un -plancher naturel et animé. - -Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans la -moindre vergogne, se mettent à vociférer... - -Tout s'éveille. - ---Est-ce que l'ieau bout?... - ---Est-ce que le bère est chaud?... - -Même formule que la veille, mêmes regards pleins de convoitise, et -manoeuvre inverse quant à l'habillement. - -Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... Oh! en -tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner. - -L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction -reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, que -le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux. - -Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. Les plus -solides les serviront volontairement et par amitié. - -S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne -se lèveront qu'au dernier moment. - -Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être malade. - -Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une «affaire» qui -vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot, -sacré tonnerre!... - -Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et -clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la -lampe à esprit-de-vin. - -Le docteur craint un commencement d'ophtalmie. - -Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait sortir un -homme, et l'engage à regarder la plaine blanche. - -L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants fourrés. - -[Illustration: L'homme met sur ses yeux ses gants fourrés] - ---Eh bien? - ---Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le soleil en -face. - -«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes... - ---Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous -aucun prétexte. - -Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur malgré son -habituel sang-froid, reste soucieux. - -Il répète en quelque sorte machinalement: - ---Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre «ad -hoc». - -Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on -s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manoeuvre -difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace -aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives opérées -pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la -superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un -traîneau. - -Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein air, roulés -en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme -des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de -poisson sec. - -L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se -prêtent docilement à la bricole et attendent le signal. - -Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes s'attellent -près d'eux. - -Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, cause un -moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas -souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que -tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens. - -Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une sonorité -qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère. - -La manoeuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, ses -glissades, ses fatigues. - -La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée en certains -points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près -plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins très -lent. - -Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les hommes -enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. Il -faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de -temps considérable. - -On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se chiffre par -une distance effectivement parcourue de douze kilomètres. - -Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes restés sur -la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance et -de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne -sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe -alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent -se griller les doigts. - -Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre de réels -dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se -relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de -rôle, s'atteler à la bricole. - -Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le lieutenant -qui prendront à chacun leur tour sa place. - -C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement pénible pour -l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une hutte -de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des -fourrures. Alors seulement son organisme peut résister à une telle -déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette -déperdition. - -Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à marcher, et -prient pour que les haltes de jour soient abrégées. - -Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent -intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de -35° que l'on -supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise. - -C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots à peine -immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une -gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a -dénommée: la danse des ours. - -Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le -visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements -balourds de maître Martin. - -Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est reprise après -une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite! - -Le 15, marche forcée. Le froid de -35° accélère l'allure et la glace est -excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres! - -Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause la perte. - -Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la taille de -celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc -d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de -l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois -littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir. - -Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à vingt-cinq -pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes. - -Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le -déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud -au mélange de lard et de pemmican. - -Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement -la semelle; mais, aussi, quel régal! - -Ce jour-là, on parcourut douze kilomètres. - -Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ cinquante -kilomètres. - -Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° 30´, -c'est-à-dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de -deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues -terrestres. - - - - -VI - - Fatale imprudence.--Conséquences très alarmantes.--Nouvelle et plus - grave maladie du mécanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles - pronostics.--Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une - victime du scorbut.--Nick prédisposé.--Nouvel ouragan de neige.--La - configuration des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles - chaînes de hummocks.--Horizon menaçant. - - ---Fritz, mon vieux camarade, encore une fois, mange donc pas de la -neige. - ---Impossible de m'en empêcher, Guénic. - ---T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parlé de scorbut... - ---Je suis fou! La bouche me brûle comme si j'entonnais ma tête dans un -fourneau de chauffe. - ---T'as vu aussi les hommes malades... leurs gencives saignent parce -qu'ils ont fait la même bêtise que toi... - ---Guénic, si tu savais quel régal... quel soulagement!... - -«Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit et -recuit... - -«La soif est notre tourment, notre damnation!... - -Et puis... le docteur exagère peut-être un peu... La neige ça n'est -jamais que de l'eau... un peu plus froide... c'est vrai... - ---Mauvaises raisons, Fritz! - -«T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon. - -«T'es gradé... Faut donner l'exemple! - ---Ah! Guénic, tu n'as donc jamais eu soif! - ---Par exemple! s'écrie le maître scandalisé, prêt à se fâcher d'une -telle injure. - -«Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en avait un dans -la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus salé que le mien! - ---Je veux te parler de cette soif maladive... atroce, que produit la -fièvre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre -sang... qu'on ne voit plus... qu'on n'entend plus... qu'on tuerait -pour une goutte d'eau... - ---Du sang, je t'en donnerai du mien... c'est la moindre des choses... -ou plutôt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration -d'eau-de-vie... mais encore une fois, sois raisonnable. - ---Non, mon vieux camarade, répond l'Alsacien ému de ce dévouement si -simple dans sa rude cordialité. - ---Dame! à ton service!... - -«Un matelot, quand il a donné son sang, ne peut plus offrir que son -quart de trois-six... - -«Encore!... s'écrie le maître tout chagrin en voyant que ses avis, ses -offres, ses prières sont inutiles. - -Fritz vient d'avaler coup sur coup, rageusement, deux pleines poignées -de neige. - ---Ah! que c'est bon, dit-il extasié... - ---T'en claqueras... sûr! - ---Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut être nuisible!... - -«La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que hier, à -trois reprises différentes, j'ai senti ce besoin irrésistible et... - ---T'as avalé de la neige. - ---Oui! - ---A ton idée, matelot. - -«T'es le maître de toi, après tout... sache seulement que si tu largues -ton amarre, ça sera ta faute.» - -Le pauvre mécanicien n'a donc pas pu, malgré les instances les plus -vives, résister à cette souffrance plus terrible encore que celle qui -torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcinées du -Sahara. - -Ces derniers sont en effet totalement privés d'eau, tandis que les -voyageurs polaires en sont environnés sous forme solide. Ils n'ont qu'à -étendre la main, qu'à ouvrir la bouche pour étancher cette soif qui leur -corrode les muqueuses. - -Il leur faut donc une réelle force d'âme pour endurer la souffrance -elle-même, et résister à l'envie furieuse de la faire cesser, du moins -passagèrement. - -Comme il a été dit précédemment, celui qui cède à la tentation de manger -de la neige est condamné à d'épouvantables souffrances. - -Après un soulagement immédiat, quelques instants d'apaisement délicieux, -un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gelé, claque des dents, -s'immobilise comme si ses artères et ses veines charriaient des glaçons. - -En même temps, ses gencives, sa gorge et sa langue s'enflamment, se -gonflent au point qu'il est menacé de suffocation. - -Le pauvre Fritz cherche encore à s'excuser près de son ami. - ---Vois-tu, matelot, j'ai vingt ans d'escarbilles dans le torse... et je -ne peux pas m'empêcher d'y revenir... - ---Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgré toi, car je vais avertir le -capitaine. - ---Tu ne feras pas ça, Guénic! - ---Tu vois donc bien que t'as conscience de mal agir. - -Au bout de cinq à six cents mètres, Fritz d'abord surexcité, ralentit -soudain le pas. - -Ses mouvements deviennent lourds, pénibles, mal coordonnés. Sa face -rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'accélère et sort avec un -bruit rauque de ses lèvres gonflées. - -Il avance encore d'une centaine de pas, soutenu par une volonté de fer. - -Puis, il titube et manque de s'abattre. Guénic qui tire à côté de lui, -en tête de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit: - ---Sauf vot' respect, capitaine, vous devriez bien commander de -stopper... - ---Pourquoi, Guénic? - ---C'est le camarade qu'est censément en train de s'affaler. - ---Stop!... crie l'officier. - -Il est temps, car le malheureux mécanicien saisi par le froid qui -paralyse ses extrémités, balbutie des mots sans suite, et tombe entre -les bras du maître d'équipage. - -[Illustration: Le malheureux mécanicien balbutie des mots sans suite] - ---Eh! toi, Courapied, qui trottes comme un pousse-cailloux de cabillot, -à courir grand largue droit à l'embarcation du docteur. - ---Oui, maître. - ---Dis-y que le mécanicien est comme qui dirait sans connaissance et -qu'il a besoin de lui et de toute sa pharmacie. - -Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'élance vers le bateau -que le docteur, aidé du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il avait -toute sa vie halé sur la bricole. - -Courapied, essoufflé, l'informe en deux mots de la catastrophe. - ---J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre à médicaments placé à -portée. - -«Vous, Dumas, allez prévenir le capitaine qu'il y a un malade au numéro -1. - -«Et nous, garçon, en avant!» - -En dépit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut s'empêcher de -frémir à l'aspect du malheureux Fritz. - -Vingt minutes se sont à peine écoulées depuis sa dernière imprudence. -Déjà ses lèvres fendillées noircissent. Le sang qui transsude par les -gerçures se coagule aussitôt. La langue ronde, grosse, courte, bombée, -noirâtre, rappelle cette forme particulière aux individus atteints de -typhus, et nommée: langue de perroquet. La face est déprimée, fripée, -terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agités de -tremblements convulsifs. - -Le malade ne peut plus proférer que des sons entrecoupés, à peine -intelligibles. - -Le capitaine, informé par Dumas, abandonne la chaloupe et accourt. - -A l'aspect lamentable du mécanicien pour lequel il éprouve une sympathie -toute particulière, le brave officier pâlit et interroge le docteur d'un -regard angoissé. - -Le docteur a entre les deux sourcils son pli vertical des mauvais jours. -Il hausse imperceptiblement les épaules, et dit, en manière de réponse à -cette muette interrogation: - ---Si vous m'en croyez, capitaine, vous commanderez la halte et ferez -dresser la tente. - ---A l'instant, docteur. - -Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroyé, sentent que les minutes -sont précieuses et installent avec une hâte fiévreuse le campement. - -Deux lampes sont allumées et placées de chaque côté du patient -préalablement déshabillé et entonné dans un sac fourré. Comme il ne se -réchauffe pas et que le docteur hésite a employer les frictions de -neige, Dumas et le Parisien, munis d'une ceinture de laine, le frottent -à tour de bras. - -Une douleur aiguë subitement provoquée lui arrache un cri sourd. - -Le docteur se penche, constate que Dumas frotte une jambe, et que cette -jambe est enflée modérément au genou et à la cheville. - ---Faut-il continuer, monsieur? demande le cuisinier. - ---Continuez, mon garçon, évitez seulement d'appuyer aux points -douloureux. - -Puis il ajoute, s'adressant à l'officier: - ---Capitaine, si nous sortions un moment, pendant que ces deux bons -garçons font office d'infirmier. - ---Volontiers, répond le capitaine, comprenant que le médecin a une -communication importante à lui faire. - -«Eh bien? dit-il une fois dehors. - ---Savez-vous ce que signifie cette enflure que notre pauvre mécanicien -porte au genou et à la malléole? - ---Peut-être un commencement de rhumatisme articulaire. - ---Si ce n'était que cela! - ---Vous m'effrayez?... - ---A vous, notre chef, il faut la vérité, quelque cruelle et redoutable -qu'elle soit. - -«Fritz est attaqué du scorbut! - ---Que me dites-vous là, cher ami? - -«Le scorbut! après les précautions les plus minutieuses... avec -l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu'à ce jour... avec -notre hygiène et nos préservatifs!... - ---Je voudrais me tromper, mais le doute, hélas! ne m'est plus permis. - ---C'est une malédiction! - -«Je frémis en pensant que tous mes hommes peuvent être maintenant -victimes de la contagion! - ---Le mal est grand, c'est évident, mais il n'est pas irréparable. - ---Fritz guérira, n'est-ce pas? - ---Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, répond évasivement -le docteur. - -«D'autre part, il ne faudrait pas confondre épidémie et contagion. - -«Le scorbut, en lui-même, n'est pas contagieux, en ce sens qu'il ne se -communique pas, comme par exemple le choléra ou le typhus, d'individu à -individu. - -«Il est épidémique, c'est-à-dire que les hommes soumis aux mêmes causes -peuvent le contracter comme aussi l'éviter. - -«Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la maladie ne -résulte pas du contact entre individu sain et individu contaminé, mais -de causes prédisposantes et déterminantes, comme par exemple le froid, -l'alimentation, l'humidité, l'ingestion de neige, etc. - -«Enfin, notre pauvre malade est, par son tempérament lymphatique, -destiné à prendre le mal. - -«Il est et devait être la première victime. - ---Encore une fois, vous pensez pouvoir le guérir, n'est-ce pas? - ---Je ferai, vous le savez bien, l'impossible... - -«Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur. - -«Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation absolue de -travail, quelques marches à pied pour activer la circulation, et en -temps ordinaire, il sera essentiel de le transporter sur un des -traîneaux. - -«Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise présente était -conjurée. - -«Voyons donc ce qu'il devient.» - -Grâce aux frictions énergiques pratiquées par Dumas et Plume-au-Vent, -grâce aussi au voisinage immédiat des lampes à esprit-de-vin qui ont -très notablement élevé la température, le mécanicien a repris -connaissance. La circulation se rétablit. - -Le docteur, après lui avoir administré une bonne ration de café -bouillant additionné de rhum, chercha à ranimer la sensibilité -musculaire et nerveuse. Il lui injecta, dans cette intention, par la -méthode hypodermique, une dose de caféine et attendit. - -Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur raconte à -sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence. - -Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les lampes, le -repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires. - -Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins -assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication -énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement -faible. - -On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné de -fourrures et entonné dans le sac préservateur. - -Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, qui tout -naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira -tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine, -familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera -fonctionner. - -Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 avril, jour où -Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres. - -Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le Guern sont -sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de -l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même, -ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas -essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges. - -Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance d'un froid -atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette -température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux -abords du pôle. - -L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus -fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là, -est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien -s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de -lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives -saignent, son haleine devient fétide. - -C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant pour leur -faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de -précautions. - -Les hommes frappés d'ophtalmie sont presque aveugles! - -Ils veulent marcher quand même, en dépit de violentes douleurs de tête -et de vertiges continuels. - -Le 20, une nouvelle tempête, que rien ne faisait prévoir, se déchaîne -pendant la nuit, après une marche de treize kilomètres. - -La neige tombe avec une telle surabondance, le vent est si glacé, qu'il -est impossible de quitter la tente. - -Pendant trente heures, les pauvres matelots sont prisonniers dans leurs -sacs avec un froid de 36°! Ce repos forcé est très favorable aux hommes -atteints d'ophtalmie qui commencent à se rétablir. - -Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcérées, fongueuses, et ses dents -commencent à se déchausser. Sa faiblesse et son abattement sont -extrêmes. - -Le docteur ne le quitte pas d'un instant et s'efforce de combattre ces -symptômes alarmants. - -Pour comble de malheur, le pauvre Nick dit Bigorneau, le brave -Dunkerquois un peu naïf, mais si bon, se plaint à son tour de douleurs -articulaires. - -C'est à peine s'il peut se lever pour aider au déblaiement de la tente -dont l'entrée est obstruée à chaque instant par des rafales de neige. - -Séance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout travail, -malgré sa résistance. - -Encore un qui est prédisposé par sa profession à l'horrible maladie. - -Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus déprimé corporellement que -ses camarades. - -Le docteur lui administre à haute dose le jus de citron, et le soumet au -régime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont -gelées à fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour les -rendre comestibles sans les cuire. - -La chaloupe qui peu à peu se transforme en hôpital ambulant reçoit Nick -à bord. Il s'installe près du mécanicien, et puis: En route! - -La tourmente est finie. Malheureusement la neige rend le traînage plus -difficile. Il faut longtemps déblayer à la pelle, d'où perte de temps -notable. - -Pour la compenser et suppléer à l'absence des deux malades, on marche -pendant douze heures. - -C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomètres! - -Si demain l'étape est bonne, on aura franchi le quatre-vingt-huitième -parallèle! - -Le pôle ne sera plus qu'à deux degrés!... deux cent vingt-deux -kilomètres!... cinquante-quatre lieues et demi!... - -Somme toute, la situation est telle que le plus optimiste n'eût osé -l'espérer. S'il est prodigieux d'être parvenu a une distance aussi -faible du Pôle, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux -malades. - -Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des -circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés. -Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit -cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut -quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la -moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le -commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut. - -Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, songe à -la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle, -aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps -s'accumulent, et semble méditer quelque chose. - -Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu entre tous -paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit -diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est -bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la -résolution soit irrévocable. - -Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le traînage -s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore -d'atermoyer. - -Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace encombrée de -neige. - -Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes difficultés. -Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force -d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme -celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, n'est pas anfractueuse, -tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts -précipices comme celle de la grande banquise. - -Les pressions opérées par les courants et les vents en ont fréquemment -modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre -modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la -surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse, -elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une -contrée où la glace a pris la place du sol. - -A travers ces ondulations résultant d'entassements, de chevauchements de -blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il y -avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours largement -ouverts aux traîneaux. - -Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors que pour -ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une -affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon -étrange et alarmante. - -Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le sol se -boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme -assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes -puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe. - -Ce n'est plus la plaine, et ce n'est pas encore la montagne. C'est une -sorte d'état transitoire participant de l'un et de l'autre, et où l'on -trouve simultanément: collines, vallons, surfaces planes, roches dans un -pêle-mêle déjà plein d'imprévu, mais sans rien de grandiose ni de -tourmenté. - -Un peu plus loin, dominant tout, absorbant tout et escaladant les nuées, -les monts géants. - -Telle, toutes proportions gardées, se présente devant l'expédition -française la glace, dont la métamorphose devient de plus en plus rapide -et complète. - -Les hummocks se multiplient et augmentent de volume au point que les -chenaux qui les séparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font -plus que zigzaguer pour arriver parfois à un cul-de-sac. - -Ces sentiers, encombrés de neige, doivent être déblayés pour livrer -passage aux traîneaux. Il faut en outre en niveler les déclivités, sous -peine de voir l'appareil tout entier reculer ou se ruer en avant, avec -son attelage d'hommes et d'animaux. - -Il y a de véritables chaînes de montagne en miniature avec leurs -précipices, leurs paliers, leurs versants, leurs défilés, à travers -lesquels on ne trouve que de plus en plus difficilement une voie. - -Bref, les allées et venues sont telles, et les détours si nombreux, -qu'après quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche de seize -kilomètres, la distance effective dans la direction du Pôle est -seulement de sept kilomètres. - -[Illustration: Que d'efforts surhumains] - -Les hommes totalement hors d'état d'avancer sont épuisés. Les chiens -sont fourbus avec leurs pattes enflées et sanglantes. - -Chose plus grave, car le repos a raison de la fatigue, si les traîneaux, -surtout la chaloupe, ont pu être remorqués jusque-là, c'est chose -invraisemblable, impossible en apparence, et prouvée par la réalité du -fait; mais demain! - -Il est évident que les vaillants et dévoués matelots feront leur devoir -comme hier, comme toujours. Ils ne reculeront pas d'une semelle, ne -marchanderont pas leurs efforts, et tous valides comme malades -essayeront l'âpre conquête du Pôle. - -Mais ne vont-ils pas trouver devant eux quelque chose de plus fort que -l'énergie humaine... c'est-à-dire l'obstacle matériel absolu, -infranchissable. - -Au loin, dans la brume blanchâtre, estompée de tons d'outre-mer, se -profile une ligne déchiquetée, anfractueuse qui fait hocher la tête aux -plus intrépides. - -Cette ligne aperçue jadis à la baie de Melville, et contemplée -longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crêtes des -hummocks sur l'horizon polaire. Une sorte de profil montueux, dont on -devine inférieurement les lourdes assises. - -Peut-être une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable obstacle -élevé par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre. - - - - -VII - - A l'affût.--Mort d'un phoque.--Saignée.--Remède au scorbut.--Deux - nouveaux malades.--Hypothèse au sujet des glaces polaires.--Voie - presque impraticable.--L'état de Fritz empire.--Agonie et mort d'un - patriote.--Funérailles.--Suprême résolution.--Il faut se - séparer.--Matériel plus léger.--l'expédition définitive.--Choix de - ceux qui doivent y participer.--Départ. - - -Le 24 avril, journée abominable. Froid un peu moins vif, car le -thermomètre ne descend pas à -30°, mais averses de neige incessantes. - -L'accès des glaces devient de plus en plus difficile et la marche en -avant à peu près impraticable. - -La chaloupe est restée en arrière faute de trouver un passage. Deux -cents mètres plus loin, les traîneaux baleinières, après avoir failli -vingt fois être culbutés dans les ravins, sont contraints de stopper. - -Le capitaine part en découverte accompagné de deux hommes et d'Oûgiouk. -Tous trois sont munis de longs crocs pour assurer leur marche et sonder -les dépressions remplies de neige. - -Ils avancent d'un kilomètre environ et constatent que la voie est -absolument interdite aux traîneaux. Seuls les piétons peuvent avancer, -quoique difficilement, et au prix de rudes efforts. - -[Illustration: Seuls les piétons peuvent avancer] - -Un peu avant de rejoindre le campement, un des matelots manque de -disparaître dans un trou plein d'eau vive et dissimulé sous une épaisse -couche de neige. - -C'est un «trou à phoque», une de ces ouvertures par lesquelles viennent -respirer les mammifères prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces -prises d'air qui ne gèlent pas, périraient d'asphyxie. - ---C'est bon, dit en son baragouin franco-groenlandais le sauvage -polaire, Oûgiouk va rester là, et il tuera la bête. - -Sans plus de façon il s'installe au bord du trou, pendant que l'homme -mouillé rallie bien vite le campement. - -Malgré le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec Oûgiouk -pour l'aider, en cas de capture, à retirer le phoque. - -La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, gelés -jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir. - -L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette atroce -température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un -regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de -gourmand. - -Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à entonner, sur -un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques, -comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à -venir se faire massacrer. - -Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des moins -autorisés, notamment le lieutenant Tyson[12], du _Polaris_, les phoques -seraient-ils réellement sensibles à la musique?... - -[Note 12: Le lieutenant Tyson écrit textuellement: «J'affirme que -les phoques aiment la musique et restent volontiers sans bouger pour -entendre une voix ou un son qui leur plaît...»] - -A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée barbare, -qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille de -primitif, se fait entendre à la base de l'orifice. - -D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il -brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de -gladiateur, prêt à frapper. - -Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant -précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort. - -Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc disparaît aux -trois quarts au fond du trou. - ---A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur. - -Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que l'immobilité a -rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout -duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible. - -Le fer a pénétré sans doute profondément dans la chair, car en dépit -d'efforts nécessitant la vigueur des trois hommes, la bête ne peut -s'échapper. - -La lutte dure près d'un quart d'heure, au bout duquel un superbe phoque -barbu, de la grande espèce, est halé, non sans peine. - -Il se débat faiblement encore, contre le croc qui s'est implanté jusque -dans sa gorge, et beugle plaintivement. - -Aux hurlements de joie poussés par Oûgiouk, une partie de l'équipage est -accourue. - -Le pauvre animal est croché tout palpitant au bout d'une amarre et -traîné jusqu'à la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine. - -Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Oûgiouk. L'homme -de science et le sauvage se rencontrant et non pour la première fois, -sur le domaine de l'expérience, savent tous deux que la prise du phoque -peut et doit améliorer l'état des scorbutiques. - -Oûgiouk a très bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne l'empêche pas -d'avoir bon coeur. D'ordinaire, il s'empresse d'aspirer le sang tout -chaud des animaux capturés. Pour cette fois, il renonce généreusement à -ce régal de haut goût et moitié par signes, moitié par gestes, engage -vivement Fritz et Nick à coller leurs lèvres à la veine qu'il vient -d'ouvrir et d'où jaillit une coulée de sang tiède et vermeil. - -Le docteur insiste également, alléguant que ce sang tout chaud est un -remède souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et -souvent expérimenté par les baleiniers. - -Puis il ajoute: - ---Hâtez-vous, car l'animal agonise. - -Fritz essaye et aussitôt écoeuré gémit plaintivement. - ---Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon être se -révolte... - ---Allons!... faites vite!... c'est la santé... la vie!... - ---Impossible!... j'aimerais mieux mourir... - -«Toi, Nick... essaye! - -Le Flamand a moins de préjugés, ou peut-être plus d'indifférence. - ---M'est bien égal, à moi, dit-il de sa voix sourde... - -«Donnez-moi à boire eine boutelle ed' verre pilé, ou même pus pire et -j'avale tout, pourvu que j'a'lle!» - -Séance tenante, il empoigne à deux bras, comme un enfant sa nourrice, le -phoque expirant, colle avec une avidité gloutonne ses lèvres à la -jugulaire béante, et aspire à longs traits le liquide vivifiant qui -ruisselle en gouttes vermillonnées jusque dans sa barbe. - ---Que je voudrais donc pouvoir en faire autant! murmure le pauvre Fritz -pris de syncope. - -Et ses camarades, qui s'empressent autour de lui affectueusement, -fraternellement, effrayés de l'atonie incroyable de l'Alsacien naguère -si vigoureux, ne peuvent se défendre d'un pressentiment sinistre. - -Le soir venu, l'état de Nick, chose incroyable, s'est subitement -amélioré, comme si le malade avait été gorgé de cochléaria ou de -cresson. - -Fritz allait plus mal, et pour comble de malheur, Constant Guignard et -le lieutenant Vasseur étaient pris à leur tour du scorbut! - -Tous deux, après avoir vaillamment lutté, s'affalent au dernier moment, -n'en pouvant plus, les membres rompus, le corps couvert de taches -hémorragiques. - -Ce n'est pas impunément qu'on accomplit des efforts comme ceux des jours -passés, où chacun a fait plus que son devoir. - -L'expédition comptant trois malades, et un moribond, car hélas! nul ne -peut plus guère s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs -cas d'ophtalmie en voie de guérison, le capitaine fait stopper -d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos à son monde. - -La situation est grave. - -Ainsi qu'il a été dit et répété plusieurs fois pendant ce récit, -l'existence d'une mer libre autour du Pôle est très problématique[13]; -mais, d'autre part, l'expérience de plusieurs expéditions arctiques nous -a appris que, sous certaines influences, la mer polaire s'ouvre parfois, -même en hiver. - -[Note 13: J'emprunte à M. Charles Rabot, l'éminent explorateur des -régions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai -exprimée jadis après le désastre de la _Jeannette_. Je suis heureux de -m'être rencontré avec notre vaillant compatriote, dont les beaux travaux -et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B.] - -Vraisemblablement il n'existe pas une carapace de glace continue autour -du Pôle; çà et là des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les -banquises doivent dériver, remplissant les eaux libres et en laissant -ensuite derrière elle. - -Leur mouvement ressemble à celui d'une nappe d'huile se promenant sur -une couche d'eau plus large. Il en résulte qu'à certains moments -quelques parties du bassin polaire sont débarrassées des glaces... - -... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un océan encombré de glaces -errantes, susceptibles de rester à peu près stationnaires pendant un -temps plus on moins long, pour reprendre cette pérégrination lente à -travers les espaces liquides enserrés par les continents. - -Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrépide Français, -vont-elles se dresser désormais en barrières infranchissables entre lui -et l'axe terrestre. - -Il y a urgence d'agir et une prompte détermination s'impose. - -Il faut au plus vite explorer la région, savoir comment sont réparties -ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement très -faible qui sépare l'expédition du Pôle. - -Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus éloigné que de cinquante -lieues terrestres! - -Cinquante lieues! pour un piéton médiocre, ce serait l'affaire de cinq -jours sur une bonne route. Autant pour revenir, soit dix jours. - -Mais l'idée seule d'essayer d'avancer à travers un pareil chaos -n'est-elle pas la plus insigne de toutes les folies! - -Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois à parcourir, dans des -circonstances analogues, quatre-vingts kilomètres! Au retour, son -équipage était à moitié mort d'épuisement, et le scorbut terrassait les -plus vigoureux parmi ses hommes. - -Encore ses marins trouvèrent-ils au retour, sur leur navire _l'Alert_, -une abondance, un confort et des soins qui les rappelèrent à la vie. - -Le commandant de l'expédition française n'a aucun lieu de refuge. Il -possède pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matériel -une tente en toile à voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, des -malades et des débilités. - -Que faire?... - -Rester là et attendre?... attendre quoi?... la débâcle?... - -L'énorme banquise est entrevue à moins d'un mille, et l'amoncellement -chaotique de glaces verdâtres, opaques, dures comme du cristal n'est pas -de ceux que fondent les obliques rayons du soleil polaire. L'ouragan et -les courants peuvent déplacer ces montagnes flottantes, vieilles de -plusieurs siècles, mais non les disloquer. - -Donc l'attente serait vaine. - -Ne vaut-il pas mieux affronter résolument cet obstacle qui se dresse -comme une dernière impossibilité, pousser une pointe audacieuse, avec -les plus robustes et le minimum de bagages et de provisions?... - -Sans doute. Mais, la banquise dérive toujours. Lentement, mais sans -relâche. Qu'arrivera-t-il, si derrière ce rempart paléocrystique on -trouve l'eau vive! Et si de glaçon flottant en glaçon flottant la -petite troupe toujours pointant vers le Pôle, ne retrouve plus au retour -les hommes qui seront demeurés avec les embarcations et le matériel! - -Là est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, après une -séparation qui ne peut être inférieure à quinze jours. - -D'Ambrieux est cruellement perplexe. Ne voulant pas prendre une -résolution prématurée dont il sent pourtant l'urgence, il va décider -d'attendre vingt-quatre heures encore. - -Du reste, une catastrophe qui frappe d'épouvante ses hommes, jusqu'à -présent étrangers à la pensée de la mort, suspend jusqu'à nouvel ordre -sa détermination. - -Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, dès le second jour, -apparaissaient sous sa peau, se sont étalés en larges ecchymoses -bleuâtres. Des tumeurs dures bossuent l'épiderme, et les membres -possèdent par place la rigidité du marbre. - -Des douleurs lancinantes, qu'exaspère le moindre contact, courent le -long de ses os, redoublent aux jointures toutes déformées et lui -arrachent des cris déchirants. - -Incapable de mouvement, faible au delà de toute expression, perdant -toutes ses dents qui se déchaussent et tombent des gencives décomposées, -devenues molles comme de l'éponge, encore épuisé par une salivation -abondante, et pouvant à peine respirer, le mécanicien se sent mourir au -milieu de ses compagnons désespérés. - -Le savoir du docteur, son dévouement ont été impuissants à conjurer -l'atroce maladie. - -Les minutes sont à présent comptées. - -Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence est restée -nette. Mais les paroles peuvent à peine sortir de la bouche du -malheureux, car sa langue gonflée remplit presque entièrement la cavité -fétide, d'où s'échappe, à chaque effort, une sérosité sanguinolente. - -Groupés autour de lui, tout pâles et les yeux humides, les marins -désolés ont peine à croire à une désorganisation aussi rapide. Comment, -Fritz Hermann, ce colosse blond, ce géant si fort et si bon, est devenu -en quelques jours ce moribond sans vigueur, sans voix, presque sans -regard!... - -Quelque intrépides qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre d'un vague -sentiment d'effroi, bien légitimé par l'aspect navrant de l'agonisant. - -Autre chose est, en effet, de mourir en pleine vigueur, soit dans le -tourbillon de la tempête ou l'enivrement de la bataille, et d'assister à -sa propre décomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux -putrides, et fluer en liquides purulents!... - -Fritz pourtant est calme, en homme qui a suivi tout droit le chemin de -la vie, et n'a rien à se reprocher au moment où le voyage s'interrompt. - -Il murmure à grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur son -capitaine qui lui tient la main un inexprimable regard d'affection et de -regret. - -Les mots d'Alsace et de France reviennent perpétuellement, avec celui de -Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace où il naquit, et où sont -restés ses vieux parents, fidèles au sol natal et à la mère patrie. - -A cette vision d'enfance, à ce souvenir du foyer perdu s'ajoutent les -mots de bataille, de revanche, proférés d'une voix rauque, vibrante, -malgré tout, comme une dernière et plus indignée protestation contre -l'attentat. - -Puis, après une crise qui menace brusquement de l'emporter, le malade -recouvre un moment la parole, grâce peut-être à une dose de vieille -eau-de-vie que le docteur vient de lui faire absorber. - ---Capitaine, dit-il, adieu... et vous aussi... matelots... - -«Je n'assisterai pas... à votre gloire... et je... ne pourrai pas... -aider à votre... succès... avec mes... camarades... - -«J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas... - ---Oui, mon ami, répond l'officier dont la voix tremble, et dont la -paupière bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je t'en -serai toujours reconnaissant. - ---Merci!... capitaine... et en travaillant de... tout coeur... pour -vous... je travaillais aussi... pour la France... - -«Camarades... matelots... si j'ai offensé quelqu'un de vous... qu'il... -me... pardonne... - -«Je vais mourir... fidèle à mon drapeau... en vrai fils d'Alsace... -eu luttant contre l'autre... celui qui l'a volée... mon Alsace... - -«Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon... - -«Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!... - -«Je mourrai heureux...» - -Epuisé par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son sac, mais -l'aspect des couleurs françaises aussitôt arborées à l'entrée de la -tente, et se détachant en vigueur sur la neige, le galvanise. - -Tenant toujours la main du capitaine, il tend l'autre au Parisien qui a -toutes les peines à retenir ses larmes. - -[Illustration: Le Parisien peut à peine retenir ses larmes] - -Les marins, émus, frissonnants, étreints jusqu'aux moelles par cette -scène tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'éclaire un -soleil radieux. En dépit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre -sur l'horizon de glace, et laisse pénétrer une lumière crue, encore -avivée par la neige et les facettes qui la réfléchissent. - ---Chante!... ami, reprend le mourant. - -«Si je n'ai pas été... toujours... un chrétien fervent... le bon -Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aimé ma patrie... et il me -tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai versés... pour -elle. - -«Chante!... l'Alsace à l'Alsacien qui meurt!» - -Surmontant d'un énergique effort l'émotion qui le serre à la gorge, le -jeune homme entonne d'une voix sourde, voilée, la fière protestation. - - Dis-moi quel est ton pays, - Est-ce la France ou l'Allemagne?... - -Et Fritz, les yeux fixés avec un indicible regard d'amour et de regret -au pavillon qui flamboie sous le grand soleil, semble pour un instant -renaître à la vie. - -Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à travers les -amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore -vibré. - - ... C'est la vieille et loyale Alsace... - -A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur -coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs -nationales, s'emplissent de larmes. - -Le Parisien entonne la troisième strophe. - - Dis-moi quel est ton pays, - Est-ce la France ou l'Allemagne? - --C'est un pays de plaine et de montagne, - Où poussent avec les épis, - Sur les monts et dans la campagne, - La haine de tes ennemis - Et l'amour profond et vivace, - O France, de la noble race!... - -... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, cramponné à la -main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où -son camarade s'écrie à pleine voix: - - Allemands, voilà mon pays!... - Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse, - On changerait plutôt le coeur de place - Que de changer la vieille Alsace!... - -A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» comme si une -voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet -infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort -sur sa couche. - ---C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler une larme -qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois. - ---Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement, à pleine -gorge. - -Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, pendant que -le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la -dépouille de cette première victime du devoir! - - * * * * * - -Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, le -capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre. - -Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller près de lui, -et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille. - -Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les hasards et -les périls de sa destinée. - -La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, il fut -revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté -gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, éclairé -par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il -fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile. - -Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, d'un -emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que -l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler. - -On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet -amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour procéder -aux funérailles. - -Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui sert en temps -ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la -dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau -funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le -deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de -tristesse. - -Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts. -Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut -comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les -blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture -inviolable aux ours et aux loups arctiques. - -Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite de deux -tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la veillée -funèbre, gravé ces simples mots: - - FRITZ HERMANN - FRANÇAIS D'ALSACE - _26 avril 1888_ - ---Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, adieu, -matelot! - -«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans -reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!» - -Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui avait à -se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le mécanicien -payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se -promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à -la satisfaction du présent. - -Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait un triste -regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la -tente. - -Ceux-là, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick, -dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque -avalé tout chaud. - -Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille aubaine se -renouvellera-t-elle? - -Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se produira pas, -avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures. - -Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le -docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur, -atteint de scorbut. - -La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, l'état de la -banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et aux -baleinières un tel obstacle, tout concourt à la modification du projet -primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots. - -Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi. - -Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de -facilités pour l'opérer. - -Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre hommes au -plus, et une demi-douzaine de chiens. - -Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs -pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, un -chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des -pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement -indispensables. - -Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens pourraient seuls et -très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront -conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se -ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de -collier. - -Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par le sort -ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi -l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés -indemnes de toute maladie. - -Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du Midi, du -moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. Jean -Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal -et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent. - -Ces quatre homme sont en conséquence désignés par le capitaine pour -marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation -formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a -pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement volontaire qu'ils -peuvent décliner pour un motif ou pour un autre. - -Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet inconnu plus -redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri -retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore -aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs. - -Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne -professionnel à Courapied dit Marche-à-Terre, qui a, paraît-il, en -maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires. - -Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la compétence est -ratifié à l'unanimité. - -Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en fonctions à -l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste -parfaitement exécrable. - -Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se mettait -résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les escarpements -de la banquise. - - - - -VIII - - Recommandations dernières, puis séparation.--Rude - voyage.--Splendeurs inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de - force d'acrobates.--Submergés dans la neige.--Une épave au - loin.--Un _cairn_ par 89°.--Angoisses.--Document allemand.--Traces - de l'expédition anglaise du commandant Nares.--L'écrit du - lieutenant Markham.--La dérive de la mer Paléocrystique.--Subite - élévation de température. - - -Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en marche après -un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le -commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place, -pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne -reviendrait pas. - -Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli cacheté, -avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois. - -Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne chance, et le -Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé sous -la tente par une attaque de scorbut. - -Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui -l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le -Pôle. - -Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime serait -touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux -plus désintéressés. - -En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le -plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de -la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments -indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit -de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de -victuailles. - -Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux confins des -glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient -fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le docteur, -désolé de ne pouvoir aller plus loin. - -Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le -traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans -les défilés de l'_Enfer de Glace_. - -La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est toujours -d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la -respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit -un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la -condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive -ténuité! - -Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté se -trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des -blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à -courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements. - -Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, manoeuvrer -la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des -chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque -impossible de se tenir debout. - -L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un escalier -grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est -encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser -les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue. - -Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que chaque homme -transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline. Le traîneau vide et -dételé s'en ira tout seul. - -[Illustration: Le traîneau vide et dételé s'en va tout seul] - ---Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une -solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et -s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement. - -«Mince de Montagnes Russes!» - -Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus -haute, plus abrupte, plus dure à escalader. - -Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq fois -pendant la matinée! - -A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le bateau, suprême -espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos -d'homme! - -On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif -est intense, la faim commence à se faire sentir... - ---Stop! - -A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité--ce n'est pas cela -qui manque--et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau, -sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige. - -Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant -au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent, -malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle -féerique. - -Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus -variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par -endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de -pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan -les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc. - -Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de -tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur, -tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est -sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants -sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses -lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son -allure de bête fourbue, ses membres endoloris. - -A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-même, on -les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés -d'huile et de tripes de phoque. - -Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossières -s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration, -montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du -beau survit quand même à la souffrance. - -Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est incorporé -un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est -lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et -rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez -qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins -abondants a peu à peu perverti le goût. - -La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en -pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur -eau de neige et repris la bricole. - ---En avant! - -Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à gauche, à -la recherche de la ligne courbe qui là-bas, à travers l'interminable -tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le -chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul -praticable. - -En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez, -virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en -arrière!... - -Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la -gaieté ne désarment pas, la route se tire. - -A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier -soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord, -soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres. - -C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement à la -vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie. - -Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien, -en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la -vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa -qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de -tout commentaire. - -Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par Oûgiouk, -avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont -enfournés les lits et le matériel. - -Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa garde, au cas -bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes. - -Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car on ne -rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, troublée -seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque -même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la -respiration auquel on assiste sans y prendre garde. - -Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par Dumas, qui -repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure. - -La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le sort a -décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine. - -Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et déclaré -qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef. - -A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par conséquent -Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le capitaine, -au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui. - -Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, obtempéra. - -Le 28 avril, nouvelles difficultés. - ---Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le -Parisien qui est frotté de littérature. - -Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° seulement -au-dessous de zéro. - -Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque instant -contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la -neige ne se comptent plus. - -Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau s'enfoncent à -tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou -moins grande. - -Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, blancs du -neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes. - -Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, comparé à -son pays, le pôle est un endroit idiot. - -Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très mal, le -refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits -cafés-concerts: - - Par les sentiers remplis d'ivresse - Allons ensemble à petits pas... - -Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se rapproche à -chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le capitaine -en dehors du bien-être--oh! très relatif--de ses hommes, et de l'aide -qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé. - -Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus -drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme. - -Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la main à -l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque -bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils -le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable. - -A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive. - -Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 vingt-neuf!... -Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!... - -Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à l'impossibilité, -tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens -humains. - -Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est! - -Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est visiblement -préoccupé, inquiet, même. - -Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des traces -d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs -reprises. - -Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été faites -que de main d'homme, se montrent çà et là, comme pour attester le -passage de voyageurs venus antérieurement. - -A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir. - -Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances deviendraient -inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons -endureraient là-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain -les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au -prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier -moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être pas -toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement, -de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation -serait enlevée au chef qui a conçu et mis en oeuvre ce plan grandiose, -et en touche du doigt la réalisation!... - -Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par là, avant -les marins de la _Gallia_. - -L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester inaltérée -pendant de longues années, comme aussi subir des modifications résultant -d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément. - -C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu jusqu'alors -ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils -portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et -surtout de l'industrie humaine. - -Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite troupe -éreintée. - ---Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien. - ---Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier... - ---Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter: - - «Madame à sa tour monte... - -«Cré pétard? - ---Quésaco?... - ---Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, et par -des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre... - -Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais examine -un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en -plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un -traîneau. - ---Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on rêve. - ---Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit le -Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de -croire au surnaturel. - ---A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son tour -Dumas... - -«J'ai connu sur le _Colbert_ un cuisinier qui se relevait la nuit pour -mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue -quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en -train de mizôter!... - -Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le visage du -capitaine une brusque et passagère contraction. - ---Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans ces -parages... - -«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace... - -«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel -ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte... - ---Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la -bricole du traîneau sur son épaule. - -«En avant! mes enfants... qui vivra verra!» - -Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches régulières, dont -l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un -quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et -de travail. - -Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au -capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui -obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges. - -Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il -réussi à pousser jusque-là! - -Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, au lieu de -disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que -s'accroissent les difficultés! - -La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement -impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en -facilitent singulièrement le parcours. - -Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi préparé se -dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de plus -en plus. - -La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six -kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants. - -Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le capitaine -constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la -ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint -cent onze kilomètres, soit un degré. - -L'expédition française est par 89° de latitude Nord, c'est-à-dire à -vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle! - -Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, après une -nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe. - -Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait -pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie -exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en -peuvent plus, et ne marchent que soutenus par l'idée du devoir -accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef. - -D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche -si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera -enfin. - -Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces -inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se -rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux. - -Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace d'où la -neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires -plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un -ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis -les primitifs pour en extraire la moelle. - -Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car un peu -plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux -mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham». - -L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes -approvisionnées de cartouches anglaises. - -Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose. - -L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si -parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine -anglaise. - -D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de l'expédition -allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de -floes et de hummocks, à travers l'épouvantable _Enfer de Glaces_. - -Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des années, -nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la _Jeannette_ -et de Greely, si déplorablement terminées! - -Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés semblent du -reste contemporains... - -... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va commander la -halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'oeil de chasseur voit juste -et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, implanté -en plein banc de glace, à une distance assez notable. - ---On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, si dans -la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des -manches. - -Incapable de subordonner son allure à la marche lente du traîneau, le -capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve en -effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la -hampe d'un croc. - -[Illustration: Le capitaine s'élance vers la mystérieuse épave...] - -Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être à des -onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un -monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés -avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau -de bois par un fil de fer. - -Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste d'attirer -l'attention. C'est bien là un _cairn_ ou signal édifié non pas avec des -pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les éléments -dont disposaient les mystérieux visiteurs. - -Il doit y avoir là-dessous quelque document dont il importe de prendre -au plus tôt connaissance. - -Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans -même apporter un couteau à neige. - -Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et d'ébranler à coup -de pieds le grossier édifice. - -Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le meilleur de -tous les ciments. - -Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au traîneau et -revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal». - -Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à conserve -s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille. - -L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs étant -dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans -la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et -déroule avec des peines infinies. - -Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement -bouché et cacheté avec du brai. - -Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue -parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette précipitation, -il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et -débouche posément le récipient. - -Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue et la -parcourt d'un avide regard. - -Elle est couverte de caractères allemands. - ---Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier. - -Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un -geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et -d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° 20´ 26´´ lat. N... 65° -24´ 22´´ long. O. - -Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un bruyant éclat -de rire. - -L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel Elimberri, -le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort -intelligent, et capable de comprendre. - ---Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? dit le -capitaine dont la voix est légèrement altérée. - ---Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, puis de -rire dans la même minute, si bon vous semble... - -«Vous êtes le maître... - ---C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur. - ---Pas possible!... - -«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est pas vrai. - ---C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot. - -«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le premier -là-bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est -jamais allé... - -Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie: -«Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend -singulièrement expressive et caricaturale. - ---Je vais te traduire ce document, et tu sauras... - -«... Mais il en a un second, en anglais... - -«... Et un troisième en français. - -«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier: - - «Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° 20´ 26´´ de - latitude Nord, et 65° 24´ 12´´ de longitude ouest, l'expédition à la - mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine - britannique, et comprenant les deux navires: _Alert_ et _Discovery_. - - «De l'hivernage de l'_Alert_, par 82° 24´, sont partis deux traîneaux - sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers - les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé - vers le pôle où l'homme ait atteint. - - «_Signé_: Capitaine ALBERT H. MARKHAM. - - «Lieutenant de l'_Alert_.» - ---Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la lecture de ce -papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham, -dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui -est de 83° 20´ 26´´... - -«Nous sommes, nous, par 89°!... c'est-à-dire 6° plus au nord... et -notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise... - ---Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, ajoute en -souriant le capitaine. - ---Caramba! je ne comprends plus... - ---C'est bien simple pourtant, continue l'officier en réintégrant, du -bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de -verre. - -«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer -Paléocrystique? - ---Oui, capitaine. - -«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne fondaient -point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais, -d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure. - -«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français attaché à -l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, et -manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière -pour toujours. - ---Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, continue le -capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main. - -«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; raison, en -pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible. - -«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les -adhérences de ces montagnes de glaces... - -«C'est l'action combinée des vents et des courants. - -«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives où l'a -rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de -l'ouragan et suivant l'orientation des courants... - ---Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!... - ---Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de l'axe -terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à l'autre... -qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être à -quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces -circumpolaires? - ---Vous devez avoir raison, capitaine. - -«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous -pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers. - -Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, Itourria et -le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte. - -On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent -cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue -existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise -qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel -vagabondage effréné s'était livré son document. - -A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra dans son -enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots: - -«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission -française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude -observée: 9° 12´ ouest de Paris, latitude 89°. A cette date du 30 avril -1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son -navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se proposait, -après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques cas -de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle, -en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de -la présente année. - -«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin, -chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.» - -Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé dans le -cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois. - - - - -IX - - Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au - pays du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traîneau est à son tour - porté.--En bateau.--A quinze heures du Pôle.--Entrain - magnifique.--Coup de sonde.--Stupéfaction.--Un fond de vingt-cinq - mètres.--Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.--Les idées - du Basque Michel.--Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer - elle-même. - - -Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements. - -Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine Markham -retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par -l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle. - -Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par la -continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait -présager la fin. - -La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le traîneau -venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements -vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et -constituée par un glaçon colossal. - -Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît augmenter. Au -lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure qu'ils -s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel -point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les -remettre si le froid reprend brusquement. - -Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique _seulement_ une -température de -17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue, -et bien qu'il soit sept heures et demie du soir. - -Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation délicieuse de -sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de -patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des -paquets de n'importe quoi. - -Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la -modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par -de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous -leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes. - -Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le thé -et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé, -manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée. - -Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est -d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage. - -Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et -ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de -zéro, au thermomètre des illusions. - -Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute -que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché -encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien... -d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire -relâche! - -Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade. -Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré -le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels -qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des -hommes. - -Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si singulièrement -transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est -l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en -cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés -à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en -détresse. - -Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace -arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension -est rude et les haltes fréquentes. - -Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement -sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée -au coup de fouet cinglant de la bise. - -Le thermomètre n'est plus qu'à -14°! - -Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands fous. - ---Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne qu'on -dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande -Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son ancienne -profession. - ---Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent les -Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes. - ---Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas, -d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et -que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de -phoque. - ---Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à pain, avec -des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a un -superbe ton d'engelure. - ---Ou simplement la mer libre, termine le capitaine. - ---La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à toute vitesse -notre canot... - -On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le Parisien, qui -se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un -petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante: - ---La mer!... La mer!... - -Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne poussèrent de -meilleur coeur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de -joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les angoisses -d'hier, toutes les espérances de demain: - ---Thalassa!... Thalassa!... - -Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria, -s'arrêtent et s'écrient aussi: - ---La mer!... La mer!... - -De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau, -s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des -glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique -finissant brusquement là, sous leurs pieds. - -[Illustration: Ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau...] - -A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines poudrées de -neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette -mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, nul -îlot, pas même un roc, rien. - -C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants des -mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux -polaires sans doute retenus là-bas par les rigueurs d'un tardif hiver. - -C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et frissonnent à -peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les -eaux glauques. - -Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs se -montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu -intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue -l'incomparable éclat. - -Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques glaces -flottantes, c'est tout! - -Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le -coeur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que -ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne -s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni -surabondante. - -Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette abstraction, -jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même -leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur -compréhension, paraissent un moment interdits. - -Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite pour -naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les -montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par -l'organe de Dumas qui résume leur pensée: - ---Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle en -serait zalouse! - -«Assez de glaces, Pécaïré! - -«Et vive la mer, Tron dé l'air!... - -«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers -cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!... - -«Pas vrai, camarades!... - ---Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, et ce -qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!... - ---Certainement, matelots, c'est mon idée. - -«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double -ration que je vous offre. - ---Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à la -réussite de votre affaire.» - -Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et -pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau, -après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus -élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer», -c'est-à-dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans -le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le -commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence -possible d'un ouragan et des courants. - -La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes -suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une -fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et -déposé au bord de l'eau. Bateau et traîneau suivirent le même chemin, -et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade -mecum» des voyageurs. - -Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le Parisien qui -aime toujours à rire. - -Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, car le -traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le -fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «_oumiaks_» -esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible, -malgré son excessive mobilité. - -Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de quelques -centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit -sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité. - -La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du dernier -rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina, -dîna et campa encore une fois sur la glace. - -Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes éreintés, fourbus -par cette série de manoeuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de -fourrures. - -L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche les tint -éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle, -là-bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé. - -Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, heureux et -stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées -et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et -semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède -et si moelleuse. - -Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, le -capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux -fixés à la boussole commanda: - ---Nage partout! - -[Illustration: Le capitaine commanda: «Nage partout!»] - -Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis comme un -miroir, avec une vitesse de bon augure. - -Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin. - -Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre -compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une -ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch -grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut -de noeuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant -le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de -conserver leur vitesse. - -L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage -atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire -près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m). - -Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable, -si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de -ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze -heures. - -Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles. - -Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour échapper à -l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes -les cervelles. - -Dans quinze heures les matelots de la _Gallia_ auraient accompli ce que -nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe! - -Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et célèbres à -jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces -éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui -couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi, -et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et -affamé. - -Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des -reins. - -D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et -puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle -Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un -fier navire comme la _Gallia_, failli se manger le nez avec les -Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne -l'ont fait! - -Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modère -cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille -vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps -presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer. - -Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir -quelques moments de relâche... - -A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur -raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. Alors, -on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou -trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus -belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle! - -C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa -ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la -ligne. - -Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit appareil, -et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses! -exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant -un mètre soixante-deux. - -Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus que dix-sept -brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres. - -Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou -trente-cinq mètres soixante-quatre! - -Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, contre toute -prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est -pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de -suif qui ramène des échantillons de vase, de sable ou de grève -composant ces fonds. - -Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la halte du soir -le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner. - -Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très satisfaisante, une -absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant -la simple vareuse de laine en usage à bord. - -A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir vaillamment parcouru -environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant, -on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement -en panne. - -L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris -à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de -l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine -suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens. - -Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée. - -Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose encore plus -étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis -deux jours, cette glace est absolument douce. - -La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc -à proximité un glacier, c'est-à-dire une terre... à moins que ce -morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par -conséquent, n'erre depuis de longs mois... - -Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en -prévision de la soif et des futurs besoins culinaires. - -La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près. - -A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit des -ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de -phoque, un remède souverain, paraît-il. - -Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent -quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et -commande de stopper. - ---Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné. - -La sonde descend toujours... - -«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et s'engage. - -Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la -ligne se dérouler encore, presque indéfiniment... - -A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à-dire deux cents -mètres, et le fond n'est pas encore atteint. - -Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du -moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction. - -La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande: - ---Nage partout! - -A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le -fond par trente mètres! - -De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un regard effaré -comme s'il y avait là quelque maléfice. - -Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, les -rassurent par leur aspect imperturbable. - ---C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le Parisien. - ---T'es bête! observe Dumas. - -«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas. - ---Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents du grand -puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont -poussé leurs travaux. - ---Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par les -plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la -dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me -faire fiche de moi. - ---Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix -chaude et sympathique. - -«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es -enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se -moquera de toi. - ---Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle -m'apparaît comme çà, en vrai! - -«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun -poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs. - -«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger. - -«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là, je réitère, une chose -pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la -vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau, -plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre. - -«Comprenez, c'pas, capitaine? - ---Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup frappé. - -«Continue. - ---Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les -camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire. - -«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une -espèce d'eau salée qu'a un double fond. - ---Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du premier -coup le mystère. - ---Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot encouragé par -l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un double -fond. - -«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la -hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus. - -«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres s'enfonce de -quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça. - ---C'est parfaitement juste. - ---Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a offert à -franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins -cent mètres au-dessus du niveau de la mer. - -«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se prolonge au -moins de deux cents mètres dans l'eau. - ---Très bien! - ---Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les -banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non -seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout -«horizontalement». - -«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer -déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et -résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur -affaissement également partiel. - -«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond entre -vingt-cinq et trente brasses. - ---Mais, objecte Plume-au-Vent, tu oublies le coup de sonde de cent -quarante brasses. - ---Au contraire! - -«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement enfoncée de -deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie, -celle-là, et qui alimente notre lac. - ---Je veux bien! mais, qui l'a creusé? - ---C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact d'eaux plus -chaudes qui en ont rongé les bords... - -«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de fond... je -ne sais pas au juste. - -«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq -cents brasses de ligne... - -«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette vieille -mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se -donne des airs de baie d'Arcachon! - -«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir, -capitaine. - ---Bien parlé, Michel! - -«Je crois que tu as de plus en plus raison. - -«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps. - -«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que nous n'en -pouvons rien voir. - -... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais le -capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen -augmenté le rendement en calorique des machines humaines. - -A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au -bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée. - -Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui, -avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de -quatre-vingt-onze! - -L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du pôle Nord! - -Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la -nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont -débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent -s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous -après réclusion. - -Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui -aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis -chacun réintègre le bord. - -Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun, -depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le -bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum dégusté -bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans -leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième -veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre -des glaçons flottants. - -Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien -d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas -oublier que le jour se compose de deux fois douze heures. - -Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa -latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet. - -Rien d'anormal, pourtant. - -Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des -instruments nautiques dont la précision les étonne toujours. - -Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court -espace de temps écoulé entre les deux dernières observations -astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la -mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est. - - - - -X - - 1er mai 1888.--Ecueil.--Au pôle Nord.--L'unique manifestation de la - vie organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--Où - déposer le procès-verbal de découverte?--Quelle preuve donner, plus - tard!--La «nuit» au Pôle.--Immobilité des êtres et des choses.--A - propos de la rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six - mois.--La voie du retour. - - -La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en somme -d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger -l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route. - -Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la distance très -minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si -toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état. - -Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où l'intrépide -marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera -pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le -campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons -malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se -mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines -parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, après -séparation de la masse totale. - -Mais, qui parle de retraite! - -N'y a-t-il pas là, tout près, à portée de la main, ce point mystérieux à -la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées, -vainement, hélas! - -Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni -Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne -sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de -possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des -moyens si infimes par des Français, rien que des Français! - -A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout -vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et -plus glorieuse, reprennent leur nage. - -Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le thermomètre -est à -12°. - -C'est le 1er mai 1888. - -Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, demeure -soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames -le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les -instruments de navigation. - -Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la -meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus -rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les -flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble -glisser sur un étang. - -Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, gardent le -silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu -grasses, qui rompaient la monotonie du voyage. - -Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, d'un bruit -de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames. - -Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, dorment au -soleil de -12°; une vraie température de printemps qui, pour un peu, les -ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est -habitué aux froids terribles de la région. - -Une heure s'écoule, puis deux. - -L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, monte parfois -sur son banc, et regarde avidement l'horizon. - -Puis il se rassied en fronçant le sourcil. - -Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du bateau, -que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui -semble lui tenir si fort à coeur. - -Un quart d'heure se passe. - -Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement à -l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques. - ---Enfin! murmure-t-il à voix basse. - -«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il quelque chose -de mon oeuvre! - -«Et vous, matelots, souquez ferme!» - -La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le -capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil. - -Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte quelques lignes -sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de -verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai. - -A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses -gestes deviennent fébriles. - -Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque coup de -rame et dont il vient de calculer la distance exacte. - -Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques minutes... - ---Stop!... - -Le canot glisse sur son erre et s'arrête. - -Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle visage -reflète une vive et passagère émotion. - ---Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix légèrement -altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui -échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes -opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez d'accomplir -un fait géographique jusqu'alors sans précédents. - -«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se confondent tous -les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes -au point mort autour duquel tourne la terre... - -«Nous sommes au pôle Nord! - -«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et -consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France! - ---Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en levant -leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon -tricolore hissé au bout d'une gaffe. - -[Illustration: Vive la France! crient à pleine voix les matelots] - ---Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le -voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder... - -«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à trois -encâblures, nous n'apercevons rien. - -«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une distance -insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera -tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession. - -«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, devant -cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif. - -«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au -retour définitif.» - -Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément -enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette -course après une chose--il n'y a pas d'autre mot--qu'on trouve et qui -demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite en -eux un sentiment voisin de la désillusion. - -Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de -bon coeur et de confiance à sa joie. - -Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se gaudir ou -s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et -de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du -temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi. - -Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement -supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement -endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant -l'équipage d'élite de la défunte _Gallia_. - -De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, sans jamais -faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a -rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux. - -Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on -s'apprécie mieux. - -Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef. - -... L'écueil grandit à vue d'oeil. Il est de forme allongée, sans -apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur -brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long. - -Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le -compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le -document préparé par le capitaine. - -A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un -geste de surprise, un cri de stupeur. - ---Eh!... vivadioux!... le diable m'emporte... - ---Qu'y a-t-il, Michel? demande le capitaine. - ---... Et que la drisse du pavillon allemand me serve de cravate... - ---Mais quoi?... - ---Capitaine, nous sommes volés... - -«L'écueil n'est pas un écueil... c'est... - ---Achève! - ---Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...» - -Rien de plus réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin. - -L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une -masse dure comme de la glace et presque aussi sonore. - -Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et -gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont -les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine -immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un -coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier -de bois tendre. - -D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure circonscrite par -les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux -d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après -quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots -stériles et déserts! - -Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en -porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la -ligne de flottaison. - -Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse dont la -périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne -l'avait supposé tout d'abord. - -Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer recourbé a -fait dans le tégument brun une large brèche. - -Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, un jet de -gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes -écoeurés. - -[Illustration: Un jet de gaz fétide enveloppe l'embarcation] - ---Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre -épave n'a pas dit un mot. - -Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces infectes et -peut-être mortelles émanations, exécutent la manoeuvre et se trouvent -en un clin d'oeil à distance convenable. - -Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de vapeur fusant -sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie en -pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz -putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le -coup de croc du Basque. - -Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire que l'eau -gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle -s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et -d'écume. - -Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette mer morte, -circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq -Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible! - -Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres de leur -capitaine. - -Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite. - -Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses. - -Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent -brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin -encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses! - -Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour trouver dans -le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document -qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité. - -Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse -toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs -escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures -communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise -paléocrystique oscillant de-ci de-là, aux environs du Pôle, accrochée -peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que -l'expédition française ne peut apercevoir. - -Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine d'Ambrieux, -cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins -sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là -quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer -en doute l'affirmation du vaillant officier, faute d'un lieu où reste -le procès-verbal de découverte!... - -Il est bien évident que son journal de bord, contenant la mention exacte -des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de -l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux. - -Mais son adversaire, si prodigue de _cairns_ et de documents, se -contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent -généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente -offre toutes les garanties d'honorabilité. - -Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes -mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles -d'Allemand!... - -De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses scrupules, -en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui -probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé! - ---Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui -vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler. - -Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un -homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous, -amis, ennemis ou simplement rivaux. - - * * * * * - -Après un repas qu'il eût voulu offrir plus substantiel à ses auxiliaires -et qui se termina par une double ration--la petite fête du matelot--le -capitaine s'orienta, puis commanda le retour. - -Le soir venu, bien que chacun fût harassé, nul ne songeait à dormir, y -compris les chiens dont la promiscuité devenait parfois bien gênante, -quand on ne rencontrait pas quelque glaçon pour permettre aux pauvres -bêtes de s'isoler un moment. - -Le grappin mordit comme la veille dans le fond de glace et le bateau -s'immobilisa. - -Que cette expression: «le soir» n'implique pas, dans la pensée du -lecteur, l'idée de ténèbres tombant lentement sur l'enfer de glaces pour -ajouter encore à l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car -l'interminable journée polaire luit depuis longtemps sur ce point désolé -de notre globe. Tellement désolé, tellement silencieux et morne, qu'il -semble appartenir à un autre monde, à une planète en voie de -décomposition. - -Mais comme la vigueur humaine est limitée, comme les efforts des -matelots pendant cette journée ont été considérables, le petit équipage -s'installe pour prendre un repos mérité. Il fait grand jour, mais, -d'après les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse -d'ailleurs que nous avons de couper notre journée civile en deux fois -douze heures, c'est la nuit. - -Le dîner, plus que médiocre, une fois absorbé, on cause, et les marins -qui ne peuvent, malgré tout, concevoir l'importance du voyage ainsi -terminé en pleine mer, sur un point que rien ne détermine du moins à -leurs yeux, restent mornes et déconcertés. - -N'était la verve du Parisien, auquel Dumas donne la réplique, -l'entretien tomberait bientôt au niveau du thermomètre qui marque en ce -moment -12°. - ---Enfin, conclut gravement le premier, nous voici en route pour les -grands boulevards, après avoir vu un certain nombre de pays -particulièrement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes -glacées, ou autres sorbets comestibles ou non. - ---Et puis, reprend Dumas, nous sommes allés au pôle Nord qui est un -endroit lointain, peu fréquenté des mathurins de tous pays, même des -Marseillais... - -«Té!... mon bon... ça nous posera! - ---L'embêtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que la chose -est faite, vu que le plus malin d'entre nous, sauf le capitaine, n'a été -fichu de rien apercevoir... - ---Mais, répond l'officier avec sa condescendance habituelle, la question -n'a-t-elle pas été assez souvent agitée, pour que vous ne sachiez qu'il -n'y a en effet rien à voir. - -«Pas plus que vous je n'ai _vu_, dans l'acception banale du mot... - -«J'ai simplement trouvé, puis atteint, avec votre concours, un point -jusqu'alors inaccessible à tout autre... - -«C'est là votre mérite et le mien. - -«Il y aurait maintenant des expériences fort intéressantes à faire sur -la pesanteur, la pression atmosphérique, les mouvements de l'aiguille -aimantée, etc... - -«Mais je manque de tout pour cela! - -«D'autres viendront après nous et résoudront ces problèmes. - ---Faites excuse, capitaine, observe respectueusement le Parisien, vous -venez de parler de pesanteur; est-ce que les mêmes corps n'auraient pas -le même poids sur toute la terre? - ---Comme la terre est plus renflée à l'équateur et plus aplatie au Pôle, -un corps quelconque, le tien par exemple, doit être plus lourd ici qu'à -l'équateur. - ---Faites excuse, je ne saisis pas bien... - ---Grâce à l'aplatissement fort notable du Pôle, nous nous trouvons, par -le fait, plus près du centre de la terre qui nous attire davantage. - -«Or, cette attraction, c'est la pesanteur. - -«Comme les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances et -en raison directe des masses, tu pèses d'autant plus que tu es plus près -du centre d'attraction... - -«Tout cela est bien sec, bien abstrait, enfermé dans une formule... -mais il n'y a pas d'autre moyen de l'énoncer. - -«Enfin, une autre cause tendrait encore à augmenter notre poids... - -«Ici nous sommes immobiles, tandis qu'à l'équateur nous participerions à -la vitesse de rotation très considérable de la terre. - -«La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles proportions, -la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminué d'autant. - ---Excusez toujours, capitaine. - -«Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, même en -marchant, tandis que les gens de l'équateur se déplacent en restant -couchés. - ---Par rapport à la terre, oui. - -«Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre heures. - -«En pirouettant ainsi sur elle-même, comme une toupie, elle communique à -ses différentes latitudes une vitesse également différente, suivant la -position qu'elles occupent pour rapport à l'axe de rotation. - -«A l'équateur, la vitesse atteint à son maximum. Or, la terre ayant à -l'équateur quarante millions de mètres de circonférence, un point -quelconque parcourra cette distance vertigineuse de quarante millions de -mètres, en vingt-quatre heures, c'est-à-dire avec une vitesse de quatre -cent soixante-quatre mètres par seconde. - -«Sous la latitude de Paris, c'est-à-dire par 48° 50´ 13´´, le cercle -étant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant. -Elle n'est plus que de trois cent cinq mètres par seconde. - -«Au Pôle même, elle devient nulle. - -«Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des zones -comprises entre l'équateur et le pôle. - -«Tu as saisi, n'est-ce pas? - ---Tant qu'à peu près, capitaine, et je vous remercie bien. - ---Tu n'as plus rien à me demander. - ---Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intéresseraient d'autant plus -qu'elles seraient exprimées par vous. - -«Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien qu'ils -commencent à dormir, malgré ce failli soleil qui ne nous a pas lâchés -d'une minute, à mesure que nous nous sommes avancés jusqu'ici. - ---Rien d'étonnant à cela. - -«Tu sais pourtant qu'au Pôle même, le soleil se montre le jour de -l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire le 23 mars. - -«Il apparaît alors--sans tenir, bien entendu, compte de la -réfraction--coupé en deux par l'horizon. - -«Il monte peu à peu en suivant des courbes allongées, et ne se couche -plus de six mois. - -«A l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 22 septembre, son disque vient -de nouveau affleurer à l'horizon, puis il disparaît pour six mois, -laissant la région plongée dans les ténèbres affreuses de la nuit -polaire. - -«Mais, à ton tour, essaye de dormir. - -«Le temps nous presse... Je voudrais être déjà là-bas... - ---Soyez tranquille, capitaine. - -«On va dormir ferme afin de souquer double. - -«Pas vrai, les autres.» - -Mais les autres, la fourrure rabattue sur le nez, font entendre un trio -de ronflements dont l'intensité montre que leur sommeil est profond et -en raison des fatigues endurées. - -Le capitaine lui, semble de fer. Accoudé sur le petit appontement qui -termine le bateau à l'arrière, il assiste au lent défilé des heures, -rêvant à la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise, à sa -victoire, aux formidables difficultés du retour... - - - - -XI - - Après le retour.--La joie de Constant Guignard.--Du pain et point - de dents.--Bientôt on pourra dire des rentes et pas de - pain.--Sinistres appréhensions.--Encore la tempête.--Sous les - _iglous_.--Provisions volées.--Désastres.--Punition exemplaire des - larrons--Egorgement en masse.--Fuite de Pompon.--Famine.--Après - avoir mangé les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.--Au - moment de mourir de faim. - - -Contre toute vraisemblance, et même contre toute possibilité, le retour -du capitaine, de ses quatre hommes et de ses chiens s'opéra sans -incidents notables. - -La route fut horriblement pénible, naturellement, et les fatigues -écrasantes. - -Mais le temps aidant, et surtout l'infinie bonne volonté des auxiliaires -à deux et quatre pieds, les difficultés furent vaincues. - -Du reste, malgré une parcimonie que le besoin rendait plus cruelle -encore, le stock de vivres allait s'affaiblissant à chaque repas. Et la -ration prélevée pour l'alimentation des gens et des bêtes allégeait -d'autant le poids de l'embarcation redevenue traîneau. - -La petite expédition polaire avait mis un peu plus de cinq jours, soit -environ cent vingt à cent trente heures, pour atteindre le point où -théoriquement se trouve l'axe de la rotation de la terre. Elle effectua -son retour en six fois vingt-quatre heures, soit cent quarante-quatre -heures. - -Elle rallia donc, le 7 mai, à quatre heures après-midi, le -quatre-vingt-huitième parallèle, et le campement où se trouvait -l'équipage, après avoir traversé la terrible banquise paléocrystique une -seconde fois. - -On devine la réception enthousiaste qui fut faite aux nouveaux -arrivants, comme si eux seuls s'étaient couverts de gloire, avaient bien -mérité de la patrie et du monde savant; comme si la victoire -définitivement remportée était leur oeuvre exclusivement. - -En quelques mots émus, le capitaine remercia son brave équipage de cet -accueil réconfortant, rendit à chacun la justice qui lui était due, -affirma qu'il n'était ni plus ni moins difficile de pousser cinquante -lieues plus loin la marche en avant, que tous avaient également -collaboré à la découverte du Pôle, et que tous par conséquent devaient -participer aux honneurs et aux profits. - -Un vivat retentissant accueille celle petite improvisation que tous ont -écoutée avec une déférence affectueuse et une joie non dissimulée. - -Invalides et bien portants ont quitté la tente pour souhaiter la -bienvenue au chef qui, n'ayant pas vu ces pauvres camarades depuis onze -jours, est frappé des ravages occasionnés par les privations et la -maladie. - -Mais la joie est un puissant palliatif à bien des maux; et si les -figures sont blêmes, les torses efflanqués et les échines courbées, les -yeux luisent, les bouches sourient, les coeurs battent. - -En outre, comme vient de le dire incidemment le capitaine, il y aura -dorénavant honneur et profits pour les membres de l'expédition française -au pôle Nord. - -Si un franc matelot du pays de France est sensible à l'honneur, il ne -dédaigne pas non plus la rétribution des services qu'il rend de tout -coeur, sans marchander. - -Le capitaine de la _Gallia_ a promis jadis une haute paye à ceux qui -atteindraient d'abord le cercle polaire, puis le pôle Nord lui-même. -Cette récompense, comme il vient d'être dit, sera comptée à tous, -indistinctement. - -Et dame! les pauvres mathurins si durement éprouvés sont dans -l'allégresse. - -Constant Guignard à peine remis du scorbut, traîne la patte, cligne des -yeux, et frotte ses mains pleines de nodosités. - ---Cré matin... ça me fait bènaise, de m' savouère un gentil morcieau -d'pain pour mes vieux jours, dit-il au Parisien qui, la bienvenue -souhaitée, tourmente déjà le gars normand. - ---Du pain!... mais, malheureux... le scorbut t'a enlevé au moins deux -douzaines de dents!... - ---Voui!... voui!... blague donc, té, Parisien... si mon pain est trop -dur, j' l'émietterai dans du bère... - ---Et tu licheras à année faite à la santé du Pôle, vieux poivrot. - ---P'utôt deux fois qu'eine!... le Pôle... ça sera mon ami... - -«Et... comme ça... tu l'as vu, tè... - ---Comme je te vois. - ---Et sa physolomie... dis voir un peu comment qu'all' est. - ---Figure-toi une baleine qui ne bouge ni pieds ni pattes et sort à -mi-corps de l'eau... - ---Bon!... après? - ---Michel arrive... lui emmanche un coup de croc dans le flanc, ça fait -p'ch!... ch!... ch!... et ça corne que ça empoisonne à cent brasses... - ---Et pis après?... - ---La baleine ou le Pôle, comme tu voudras, s'emplit d'eau, coule et puis -plus rien... fini... - ---Qué que tu m'dis là, tè?... Michel a tué le pôle Nord?... - ---Paraîtrait, puisque t'hérites de lui... - ---Du Pôle?... - ---Dame!... ta haute paye... ta retraite... ta solde de rentier... ton -pain... ton bère... - -«Tout ça, mon vieux lascar, c'est l'héritage de ce pauvre défunt Pôle -exproprié par nous de son domaine, et sabordé comme un vieux patachon -d'eau salée. - -«D'mande plutôt à Michel s'il ne l'a pas embroché, et raide!» - -... Pendant ce colloque réaliste qui peut à peine dérider les malades -retombés déjà dans leur atonie, le second, Berchou, après avoir remis le -commandement au capitaine, lui rend compte de la situation. - -Cette situation, déjà bien précaire lors du départ de l'officier pour le -Pôle, s'est encore empirée. Aujourd'hui elle est absolument déplorable. - -Bien qu'il eût pris dès le début l'initiative d'un rationnement -rigoureux, surtout pour des hommes épuisés, le stock de vivres a diminué -d'une façon alarmante. - -Aujourd'hui qu'il faut continuer à servir aux malades la ration entière, -la famine se dresse menaçante à très courte échéance. - ---Mais la chasse... la pêche... observe le capitaine horriblement -inquiet. - ---Nulle!... complètement nulle, répond Berchou. - -«Nous avons cru, sur la foi de relations offrant toutes les garanties -d'authenticité, que les abords de la région polaire fourmillaient de -gibiers aquatiques ou aériens. - -«C'est le désert, capitaine!... - -«Le désert, ou plutôt l'enfer de glaces. - -«Malgré sa patience et son habileté de sauvage, Oûgiouk n'a rien -capturé. - -«Les chasseurs, notamment le docteur, n'ont relevé aucune trace, et rien -ne nous arrive des régions méridionales, malgré l'élévation de la -température. - -«Capitaine, je suis inquiet... bien inquiet. - -«Non pas pour moi, vous le savez; ni même pour nos pauvres marins dont -la résignation est sublime... - -«Mais songez donc, si après une réussite aussi splendide, vous alliez ne -pas pouvoir profiter de la victoire! - -«Si nous allions mourir ici... bêtement... faute de quelques milliers -de rations, sans qu'on sache là-bas que vous avez vaincu l'Allemand... -que les couleurs ont flotté au Pôle!... - ---Nous n'en sommes pas encore là, mon brave Berchou, répond le capitaine -ému de cette héroïque abnégation. - -«L'essentiel est de tenir jusqu'au dégel qui ne peut tarder et alors -avec les premières chaleurs afflueront les gibiers de toute sorte. - -«Pense donc, nous sommes dans six heures au 8 mai! - ---Le ciel vous entende, et nous prenne en pitié, capitaine!» - - * * * * * - -Dès le lendemain, les espérances du commandant de la _Gallia_ reçurent -un démenti formel. - -Pour la première fois depuis longtemps le baromètre subit une lente et -continuelle dépression. Le vent du Sud commence à s'élever; le vent -maudit des neiges et des frimas, et le ciel peu à peu se couvre de gros -nuages bas, gris, floconneux. - -Pendant vingt heures la baisse barométrique est telle, que la pression -n'est plus que de 72! - -Bientôt le vent souffle avec une furie sans égale et la neige tombe en -tourbillons épais, serrés, aveuglants. Subitement, le jour est devenu -terne, blafard. - -Du reste la neige s'abat avec une telle surabondance, qu'on ne voit plus -à quatre mètres de soi. - -Dès le premier moment, la tente, emportée par une rafale, disparaît -derrière cette espèce de plaque en verre dépoli qui entoure les -malheureux explorateurs. - -Les voilà sans abri pour les malades qui frissonnent sous l'averse -glacée, et se blottissent dans leurs sacs. - -Le traîneau sur lequel est resté amarré le bateau qui a porté les cinq -hommes au Pôle est culbuté, puis mis en pièces sur les roches de glace. - -Il faut au plus vite, sous les ordres et d'après les plans d'Oûgiouk, -élever à la hâte une hutte de neige, un _iglou_, comme disent les -sauvages groenlandais. - -C'est une sorte de hutte hémisphérique, très surabaissée, percée d'un -trou par lequel on se glisse à quatre pattes dans l'intérieur. - -Que de peines, de travaux, de fatigues et de mécomptes pour élever -seulement deux iglous dans lesquels s'engouffrent pêle-mêle, harassés, -courbaturés, mourant de soif et de faim, les hommes et les chiens. - -Dumas a repris ses fonctions de chef de cuisine, au grand regret de -Courapied, dit Marche-à-Terre, fortement soupçonné de s'engraisser aux -dépens de l'ordinaire. - -Le brave Provençal se multiplie, installe une lampe à alcool -heureusement échappée au désastre, emplit de neige le digesteur, prépare -le café, popote un rata soigné pour les malades, songe ensuite aux -hommes valides, puis à lui-même. - -On est très mal sous l'abri tutélaire de l'iglou. La lampe, -l'entassement des gens et des bêtes y développe une température chaude, -nauséeuse, presque irrespirable. - -Mais nul ne se plaint. Trop heureux d'être à couvert. - -On ramasse les provisions enfouies sous la neige par le cyclone. Les -chiens, guidés par leur odorat, en ont malheureusement trouvé la majeure -partie, et dévoré le plus clair de la réserve avec leur avidité -gloutonne de bêtes toujours inassouvies. - -Il est trop tard pour récriminer, mais les matelots furieux jettent des -regards de cannibales sur leurs camarades à quatre pattes jadis choyés, -caressés, dorlotés comme des enfants. - -Au dehors, l'ouragan fait rage sans qu'on puisse en présager la fin. - -La région polaire ménage aux explorateurs de ces transformations -d'autant plus cruelles qu'elles sont inattendues, et ramènent -brutalement l'hiver arctique avec ses rigueurs, alors que l'époque de -l'année, la clémence relative de la température semblent faire présager -le printemps. - -Cette troisième tempête de neige infiniment plus violente que celles -dont ils ont précédemment subi l'assaut, dure huit jours entiers, sans -un moment de rémission, c'est-à-dire jusqu'au 18 mai. - -Le jour anniversaire de leur départ de France devait, dans la pensée de -chacun, donner lieu à une petite fête en rapport avec la modicité de -leurs moyens. Ce jour,--le 13 mai--amena une fatale découverte. - -Les chiens, mis en goût par leur premier larcin, se sont ingéniés, -depuis ce moment, avec leur flair et leur adresse d'animaux aux trois -quarts sauvages, à renouveler leur bombance. - -Ils ont merveilleusement réussi, en ce sens qu'après avoir trouvé le -stock aux provisions, ils ont rongé les caisses, éventré les ballots, -gaspillé autant qu'ils ont consommé, mais avec une telle ruse, une telle -entente du pillage, une telle sournoiserie, qu'on se demande s'ils n'ont -pas été aidés ou guidés par quelqu'un. - -Mais non! chacun parmi les membres du vaillant équipage est incapable -d'une telle félonie. On meurt de faim bravement, dignement, sans une -plainte, mais nul ne songe à prolonger sa vie aux dépens de celle du -camarade. - -Cependant,... et Oûgiouk!... lui qui en sa qualité de sauvage n'a pas les -mêmes motifs d'abnégation que les Français. - -Oûgiouk est gras, luisant, bouffi de bien-être et de santé. En outre, le -jour de la découverte du pillage il empoisonne l'alcool. - -On lui demande s'il a faim. Pour la première fois peut-être il répond -que non. S'il a soif, il répond: - ---Tout à l'heure, j'aurais _encore_ soif! - -Plus de doute! Il s'empiffre de solide et de liquide aux dépens des -malheureux qui ménagent avec une douloureuse parcimonie les dernières -bribes de leur approvisionnement. - -Sans penser à mal, Oûgiouk avoue qu'il a bu et mangé à sa soif comme à -sa faim, et, sans avoir aucunement conscience de sa mauvaise action, -déclare qu'il n'a jamais si bien vécu. - -En dix jours, son estomac groenlandais, et les dix-neuf estomacs non -moins groenlandais des chiens ont absorbé le plus clair des vivres! - -Une preuve cependant qu'Oûgiouk est moins inconscient qu'il ne voudrait -peut-être le faire croire, c'est que les ballots et les caisses -régulièrement empilés sous une des chaloupes, n'ont pas été en apparence -dérangés. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent -habilement dissimulées par des lambeaux de fourrures et de prélarts, des -effets hors d'usage, des boîtes à munitions, de façon à ce que l'amas -conserve à peu près son aspect extérieur habituel. - -Il devient presque évident que l'homme et les chiens sont complices. - -Qu'il y ait ou non connivence, la catastrophe n'en est pas moins -irréparable. - -Aussi, quel triste anniversaire, au lieu du petit et bien maigre -festival attendu. - -En conséquence, comme il devenait impossible de nourrir les chiens, il -fallut se résoudre à un pénible sacrifice, auquel les services qu'on -était en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres bêtes et l'amitié -qu'on leur portait, malgré tout, enlevait toute idée de représailles. - -Les vingt chiens furent condamnés à mort et exécutés par Dumas qui les -saigna à blanc avec le coutelas professionnel. - -Non pas tous, pourtant, car un seul échappa provisoirement au massacre -ordonné par la plus cruelle nécessité. - -On se demande sans doute pourquoi l'homonyme du grand Tartarin se servit -de son tranche-lard et non pas de la carabine, et pourquoi on égorgeait -comme des porcs et des moutons ces bons serviteurs, au lieu de les -fusiller. - -L'ordre du docteur était formel. - -Comme on manquait de sang de phoque tout frais pour les scorbutiques et -comme la condamnation des chiens allait faire couler une grande quantité -de ce liquide plus précieux que la plupart des remèdes, il fut convenu -que tous les malades sans exception, convalescents, gravement ou -légèrement atteints, se gorgeraient de sang tout chaud. - -Nul ne fit d'ailleurs d'observation, tant la fin terrible du pauvre -Fritz, présente à tous les esprits, suffit à triompher des répugnances. - -Plume-au-Vent, ancien capitaine des chiens, n'avait pu assister au -massacre de ses subordonnés et amis, dont quelques-uns, on s'en -souvient, étaient devenus de véritables chiens savants à une époque plus -heureuse. - -Il s'enfuit à travers la neige pour ne pas entendre les hurlements -épouvantables des pauvres bêtes, et assister à l'agonie de ses favoris: -Bélisaire, Cabos, Ramonat et Pompon. - -Quand il revint, Dumas rouge comme un des exécuteurs de la Villette, -venait de saisir Pompon qui, au lieu de résister, vagissait -plaintivement, comme un enfant. - -Le Parisien à cette vue ne put retenir une grosse larme et s'écria: - ---Tonnerre de Dieu! je croyais le carnage fini!... - -«Dumas... matelot... laisse-le aller... un moment... veux-tu? - ---Eh!... Pécaïré! je ne demande pas mieux... - -«Si tu savais comme ça me çavire de çouriner ces pauvres innocents...» - -Pompon échappe à son bourreau, s'élance dans les bras du Parisien qui -s'enfuit de nouveau, emportant l'animal épouvanté par le meurtre de ses -congénères, et poursuivi par l'odeur de leur sang coagulé à sa fourrure. - -Arrivé à une centaine de mètres du campement, Plume-au-Vent s'arrête au -milieu de tourbillons de neige, dépose le chien sur le blanc tapis qui -va s'épaississant, et dit à l'animal, comme s'il pouvait le comprendre: - ---Tu sais, mon pauv' vieux, y a pus d'amis... - -«T'as chapardé avec tes copains les vivres de campagne, et c'est un -crime puni de mort. - -«Y z'ont déjà sauté le pas... Si tu veux éviter qu'y t'en arrive -autant, faut te cavaler, et raide! - -«T'es malin comme un singe, débrouillard comme personne, la glace est -ton pays... file!... - -«Et surtout ne reviens jamais du côté de chez nous, si tu tiens pas à -être boulotté.» - -Il dit, embrasse Pompon sur son museau noir et luisant comme une truffe, -étend le bras, et lui montrant d'un grand geste l'horizon saturé de -neige, s'écrie: - ---Allez!... Pompon... allez!... - -[Illustration: Il dit: «Allez!... Pompon... allez!»] - -Contre toute prévision, l'animal, parti en hurlant lugubrement, n'était -pas revenu à la date du 18 mai. - -En revanche, ses congénères, dépouillés, vidés et exposés à la gelée, -servaient à l'alimentation générale. Il n'est pas jusqu'à leurs -intestins qui n'eussent été mis de côté, en prévision de disettes plus -cruelles encore, où tout fait ventre, où l'homme abruti par la faim se -repaît des substances les plus répugnantes et les plus incohérentes. - -Ce moment est bien près d'arriver, car, en dépit du rationnement le plus -sévère, de la parcimonie la plus minutieuse, les vivres touchent à leur -fin. - -Voici quel est d'ailleurs l'ordinaire des matelots tenus blottis sous -l'abri fétide et suffoquant des iglous, ou huttes de neige. - -Le matin, thé ou café sans sucre. Oûgiouk et les chiens s'en sont gavés -et il n'en reste plus. Deux cents grammes par homme de viande de chien à -moitié crue, et cinq centilitres d'eau-de-vie ou de rhum dans un quart -d'eau chaude. - -Ni biscuit, ni pemmican. Tout a été goulument dévoré. - -A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un -potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une -pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en -plaisantant, et ménager la provision de spiritueux. - -Le soir, deux cents grammes de chien--pour varier--café, plus cinq -centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau -chaude. - -On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on peut, la -faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.» - -Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient -plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et -les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix -kilogrammes de chair nette. - -Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un par jour. - -Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros mangeurs, -s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur -soulevait le coeur aux plus délicats. - -Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous des huttes -trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et -vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la faim -au ventre, sous la rafale. - -Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé sur les -vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés Français -se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se -diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout -disparaît. - -Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le fétide -logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport -font absolument défaut. - -Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état d'angoisse -morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides. - -En dépit de tout, le capitaine espère encore. Non pas l'intervention -d'un secours étranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent -en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrivée prochaine, formelle, de la -saison chaude qui permettra une rapide envolée des hommes en bonne -santé vers les lieux où doivent se rencontrer les gibiers polaires. - -Alors le ravitaillement sera possible, ainsi que la mise en marche de la -chaloupe restée en détresse à une distance minime, on s'en souvient. - -Le 23 mai, la température est encore à -10°, et la neige restée -pulvérulente s'envole au moindre souffle d'air. - -Le 24, trois hommes, échauffés par l'usage exclusif de la viande de -chien, sont atteints de dysenterie. - -Les scorbutiques ne vont ni mieux ni plus mal. Mais leur faiblesse est -extrême. - -Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furète partout à la -recherche des bribes qui traînent sur le sol des iglous. Rogatons de -tripes, morceaux de tendons avalés sans mâcher, raclures d'os, etc... - -Le 27, la température augmente brusquement. Le thermomètre est à -3°. La -glace craque partout, la neige se prend et mollit. On boit des grogs et -les plus affamés commencent à attaquer les peaux de chiens. Le poil est -raclé avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de -l'eau. Le cuir, à peine ramolli par deux heures d'ébullition, est -grignoté en lanières. Pour ménager l'alcool, on se résout bientôt à les -manger crues. - -Le 28 mai, température à 0°. Mais il n'y a plus ni thé ni café. - -Le docteur distribue à chaque homme une cuillerée de glycérine après -chaque «repas»!... - -Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend pépier un vol de -bruants des neiges. - -Les peaux de chiens sont dévorées... Il y a encore les attelages en -cuir de phoque... - -Les hommes, épuisés par cette lutte sans merci contre l'atroce famine, -peuvent à peine se mouvoir. - -Pâles, hagards, les yeux flambants de fièvre, les lèvres violettes, -fendillées, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damnés -errant sur l'enfer de glaces. - -Désespéré, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de l'oeil un -vol de canards, la silhouette balourde d'un ours, la masse fruste d'un -phoque s'ébattant sur la glace. - -Le dégel continue. L'eau ruisselle de tous côtés. Les iglous vont être -inhabitables. - -Dumas, Plume-au-Vent et Itourria, les plus robustes de tous, partent en -découverte et reviennent bredouille après une course de six heures. - -Ils se restaurent avec la moitié d'un harnais!... une tige de botte, et -deux cuillerées de glycérine. - ---Bah! dit le Parisien, qui se tient à peine debout, on repiquera -demain. - -Le 30, au lieu de «repiquer», le pauvre garçon a la fièvre, Dumas aussi, -et le camarade également. - -Il n'y a plus un homme valide! Le docteur, par devoir professionnel, se -traîne près des malades... Le capitaine se prodigue à tous, distribuant -les derniers débris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec -la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'héroïsme de ménager, au -détriment de sa santé, peut-être de sa vie. - -Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir perdent toute -confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est -fini. - -Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent -intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte. - - - - -XII - - Bruit étrange.--Manqué!--Pompon.--Chien gras et matelots - maigres.--Découverte stupéfiante.--Ce que le Parisien appelle une - carrière à viande.--A quoi Pompon a employé ses loisirs.--Le - premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications - paléocrystiques.--Les stellères.--Espèce éteinte.--La dérive.--En - vue du cap Tchéliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_ - - -Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre est à +2°. Le -soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés -douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer, -mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau noirâtre, -charbonnée, laissant deviner les os du squelette. - -Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et occupés -machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce qui -suinte le long de la paroi de l'iglou. - -Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus -valides terrassés en pleine vigueur par la famine. - -Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on entend dans -les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse -parfois, emplit les huttes croulantes. - -Pour quelques-uns, l'agonie va commencer. - -... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la -fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors -de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par -l'éloignement. - -Un fauve... peut-être un ours! - -Il n'y a pas d'erreur possible. Le bruit se rapproche, accompagné d'un -galop rendu perceptible par la sonorité de la glace. - -Le capitaine affaibli, se soutenant à peine, se lève en trébuchant et -crie d'une voix rauque: - ---Alerte!... aux armes!... - -Le hurlement retentit plus près encore et frappe l'oreille de Dumas, qui -saisit sa carabine. - -Le lieutenant Vasseur et le Parisien avec un des Basques s'arment aussi, -galvanisés par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir à leurs -coups. - -Et chose, étonnante, montrant quels prodigieux ressorts possède la -machine humaine, combien aussi est puissante la réaction du moral sur le -physique, ces hommes, qui tout à l'heure pouvaient à peine se tenir -debout, s'élancent hors de l'iglou, l'arme en arrêt, prêts à faire feu. - -Au lieu d'un ours, ils aperçoivent, courant éperdument, un quadrupède de -moyenne taille, plutôt petit que gros, singulièrement agile, et d'une -couleur brune qui tranche fortement sur la neige aux trois quarts -fondue. - -L'animal se dirige vers les iglous en continuant ses cris, comparables à -ceux d'un chien courant qui donne de la voix sur une piste. - -A deux cents mètres environ, Dumas ajuste et fait feu. - -Pour la première fois l'infaillible tireur, exténué par l'effroyable -jeûne et brisé par la fièvre, manque son but. - -La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un éclat de glace. - -Le lieutenant met en joue à son tour et manque également la bête qui -pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dépit des balles -qui sifflent près d'elle et des coups de feu qui retentissent. - -Dumas recharge son arme en un clin d'oeil et jure, furieux de sa -maladresse. - -Mais le Parisien, dont la figure prend en un moment une expression -d'étonnement et de joie indicibles, relève la carabine et s'écrie: - ---Pompon!... mon pauvre chien... - -A ce mot proféré, par une voix bien connue, l'animal qui n'est plus qu'à -une centaine de mètres s'élance, franchit en quelques bonds flaques et -fondrières, accourt, jappant, éperdu, la langue pendante, fou de joie et -se jette sur son ancien maître qu'il étouffe de caresses. - ---Pompon!... mon toutou!... ma bonne bête, c'est donc toi, dit le jeune -homme qui rit et pleure tout à la fois, pendant que le chien, jappant -toujours, sautille de l'un à l'autre, puis retourne à son maître. - ---Pécaïré! grogne Dumas attendri, quelle fichue idée il a eue de -revenir, le pauvre... - -«J'aurais mieux aimé un ours... Parce qu'un ours, il pèse huit cents -kilos... et que ce mouçeron... il ne pèse pas cinquante livres... - -«Et puis, ça va me çavirer de le tuer... - ---Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'écrie Plume-au-Vent indigné en -saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lèche la figure. - ---Il y a des malades qui agonisent, reprend doucement Dumas... - ---Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras à lard... - ---Oh! si... reprend le cuisinier d'un ton plein, de commisération. - -«Trop gras, le pauvret!... - ---S'il est si gras que ça, après nous avoir quittés depuis tantôt -dix-sept jours, c'est qu'il a mangé. - ---Cela me paraît juste, interrompt le lieutenant. - ---Et s'il a mangé plus qu'à sa faim pour être en pareil état, reprend le -Parisien, c'est qu'il a trouvé des vivres, ou qu'on lui en a donné. - -Le capitaine s'est approché pendant ce rapide colloque, aussi vite que -le lui permettaient ses jambes débilitées par un jeûne atroce. - ---Tu as raison, garçon, dit-il à Plume-au-Vent. - -«Et ton chien, guidé par son instinct et son amitié, n'est certainement -pas revenu sans motif. - -«Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!» - -Cependant, le chien après avoir équitablement réparti ses caresses entre -ses amis, pénètre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette -partout et ressort aussitôt. - ---Il s'assure que personne ne manque à l'appel, continue Plume-au-Vent. - -Sa ronde finie, le chien semble réfléchir, puis voyant que son maître ne -lui donne pas une de ces petites friandises dont il était si généreux, -même au temps de la plus dure détresse, prend son parti. - -Il s'assied gravement sur son derrière, et pousse les deux ou trois cris -qu'il lançait quand on lui demandait s'il avait faim. - ---Ouap!... ouap!... - -Puis après cette pantomime que le Parisien croit comprendre, -l'intelligent animal enfile résolument la piste suivie pour venir aux -iglous, et se retourne fréquemment pour voir si on l'accompagne. - ---Lieutenant Vasseur, prenez avec vous Jean Itourria, Dumas et le -Parisien, et suivez le chien... - ---A vos ordres, capitaine, et puissions-nous revenir avec des secours. - -«En route, camarades! - ---Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgré sa -prostration, conserve un sang-froid surprenant. - -«Emmenez le dernier traîneau, et chargez-le avec une fourrure, un sac à -dormir, vos armes, le digesteur qui nous est inutile faute de -combustible, une hache, une scie et un couteau à glace. - -«Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps de dégel, -et partagez ce qui reste de tabac. - -«Maintenant, une bonne poignée de main. - -«Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie entre vos -mains.» - -Le chien qui précède la petite troupe, gambade et tient la tête. Il -s'avance vers le Nord-Est, sans dévier d'une ligne et en suivant -imperturbablement sa piste qui apparaît par place sur la neige à demi -fondue. - -Alors surtout les quatre compagnons constatent combien le capitaine a eu -raison de leur faire emmener le traîneau qui ne pèse rien, ne retarde en -aucune façon leur marche et transporte un matériel indispensable, sous -le fardeau duquel eût succombé leur faiblesse. - -La plus légère impulsion suffit à le faire avancer, car la voie est -presque horizontale et assez praticable. Bien plus, quand l'un d'eux est -fatigué, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le -traîneau, se reposer à l'aise, et récupérer de nouvelles forces. - -Du Nord-Est, leur direction se modifie bientôt pour obliquer vers le -Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux à mesure que le chemin -parcouru augmente, se dirige franchement vers des collines de glace -marquant le rebord occidental de la banquise paléocrystique. - -Du reste, il n'y a pas d'erreur possible, tant les floebergs vert clair -de la vieille muraille de glace tranchent avec les hummocks de formation -plus récente, et presque incolores. - -Les quatre compagnons marchent depuis six heures et n'avancent plus -qu'au prix d'efforts surhumains. - ---Courage! semble leur crier le chien qui hâte le pas, va en avant, -revient en galopant et aboie comme pour les stimuler. - ---Où diable! nous mène-t-il? ne cessent de répéter le lieutenant, le -Basque et le Provençal. - ---Là où il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, répond -invariablement le Parisien. - -«Rappelez-vous comme il a eu tôt fait le tour de nos cabanes de neige, -puis repiqué vers son mystérieux garde-manger, en voyant qu'il n'y avait -rien à regratter chez nous. - -«C'est un malin, que mon camarade Pompon. - -Brusquement le chien qui vient de s'engager dans un sentier abrupt, -impraticable au traîneau, disparaît entre des amas rocheux de glace -bizarrement superposés. - -Il revient bientôt tenant dans sa gueule un morceau d'une substance -brunâtre, irrégulière, compacte, semblable à un copeau et dans laquelle -sont profondément implantés ses crocs. - -Plume-au-Vent s'empare de l'objet, en casse un fragment, sans -difficulté, le porte à sa bouche, le croque, et s'écrie avec un -intraduisible mouvement de stupeur comique: - ---Mais cent douzaines de pétards de Brest... c'est de la viande -gelée!... - ---Pas possible! - ---Goûtez plutôt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et dis-moi si -c'est pas là de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions -l'hiver. - ---Ma parole, c'est vrai! s'écrie le lieutenant tout joyeux. - ---Bon pour la marmite! opine gravement Dumas. - ---Et même tout cru!... apprêté à la glace, renchérit le Basque, la joue -dilatée par un morceau qu'il broie avec délices. - ---Brave toutou! qui nous conduit à sa soute aux vivres! reprend -Plume-au-Vent attendri. - -Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis à ce premier morceau, -est retourné. Ceux-ci lui emboîtent le pas et arrivent bientôt à une -fissure profonde qui lézarde la base d'un floeberg colossal. - -Le chien, occupé à gratter avec ses pattes la neige à demi fondue mêlée -à la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau, -s'y engage, gratte de plus belle, et revient avec un nouveau bloc -tellement gros qu'il peut à peine le traîner. - ---Diable m'emporte! s'écrie joyeusement le Parisien, c'est une mine de -viande, une carrière de Liebig... un Frigorifique à l'état de nature. - -Le lieutenant, armé d'un couteau à glace, et Dumas d'une hache, -découvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'étend sur un -espace de plus de cent mètres, et que la même substance brune, cassante, -à contexture de fibre musculaire, et surtout à saveur exquise de viande -l'emplit sur une profondeur considérable. - -Tout en travaillant, ils croquent à belles dents cette chair durcie par -le froid, mais qui se ramollit très vite à la chaleur de la bouche et -n'est pas coriace comme on pourrait le croire. - ---Si nous faisions cuire un pot-au-feu, propose le Parisien la bouche -pleine. - ---Pas d'alcool! interrompit Dumas qui mastique avec fureur. - ---Mais il y a là des tonnes de graisse! qui empêche d'alimenter la lampe -avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu'à planter, en guise de -mèche, quelques pincées du poil de nos fourrures? - ---Faites bouillir le pot-au-feu si bon vous semble, dit le lieutenant, -mais chargeons au plus vite le traîneau, et retournons en hâte là-bas, -près des camarades qui meurent de faim. - ---Une idée, lieutenant, propose le Parisien. - -«Comme nous voici déjà retapés à peu près, surtout quand nous aurons -siroté chacun un quart de cette belle huile qui commence à couler, si -nous mettions le pot-au-feu sur le traîneau, de façon à procurer en -arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prêtes à -être boulottées. - ---Adopté! répond l'officier qui empile sur le traîneau des blocs de -viande et de suif concrétés.» - -La restauration des hommes, le chargement du véhicule n'ont pas duré une -heure. - -Le lieutenant demande aux marins s'ils se sentent assez forts pour -retourner au campement sans prendre de repos. - -Fatigués!... Allons donc!... ils sont bien repus, la _carrière de -viande_ leur semble inépuisable, la joie d'une semblable trouvaille, -l'intervention merveilleuse de Pompon, tout cela, comme le dit le -Parisien, leur a si bien remis le coeur à l'épaule qu'ils ne demandent -qu'à partir. - -Les voici bientôt en route, poussant vivement le traîneau chargé à en -craquer de viande glacée, et sur lequel trône, comme une divinité, le -digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu. - -[Illustration: Les voici en route poussant le traîneau...] - -Tout en cheminant, ils cassent un morceau de chair, le sucent et le -grignotent avec la sensualité de gens qui vivent depuis si longtemps -avec la fringale au ventre, et se livrent aux commentaires les plus -extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-même -invraisemblable. - -Ils arrivent aux iglous après une course ininterrompue de douze heures, -époumonnés, trempés de sueur, à bout de force, mais radieux comme il -convient à des hommes apportant le salut à des frères d'infortune. - -Il est temps, d'ailleurs, grand temps. Quelques heures plus tard, de -nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'équipage. - -Les malades n'ont plus que le souffle, et quelques-uns, parmi ceux que -le scorbut n'a pas atteints, délirent. - -La faim est une maladie qui, fort heureusement, guérit très vite, et son -unique remède opère instantanément. - -Le Parisien a émis une idée vraiment triomphante, en profitant du retour -pour faire bouillir le digesteur plein de viande et de neige. - -Le potage n'a ni sel ni condiments, mais il embaume l'osmazôme, comme -l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur délicieuse -emplit les huttes. - -Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affamés réclament les -aliments avec une avidité qui leur serait fatale si on leur obéissait. - -Mais le docteur, qui, lui aussi, renaît à la vie, réglemente la -distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs débilités par un -long jeûne, et empêcher des congestions mortelles. - -Au potage dosé convenablement, succède la viande administrée par rations -successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagné d'un peu de -moiteur, engourdit pour quelques heures et les affamés et leur -pourvoyeurs éreintés. - -Quelques abois retentissants éveillent l'équipage. Pompon est là, -triomphateur modeste et affectueux, réclamant pour le service rendu à -ses maîtres une simple caresse, un mot d'amitié. - -Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohérence de la fièvre et la -souffrance atroce de la faim, comment et pourquoi le lieutenant Vasseur, -Jean Itourria, Dumas et Plume-au-Vent, partis aux trois quarts morts, -avec Pompon pour guide, revenaient avec vingt-cinq litres de bouillon, -dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conservée -par le froid. - -On a avalé comme des animaux qui se repaissent, sans même entendre les -explications de Plume-au-Vent, l'incorrigible bavard qui parle de viande -fossile, de mine de viande, et embrouille la question au point de la -rendre absolument incompréhensible. - -Le lieutenant, plus ferré en manoeuvre qu'en histoire naturelle, -constate simplement le résultat, et affirme qu'il y a là-bas, dans -l'épaisseur de la banquise, de la viande glacée pour nourrir un millier -d'hommes pendant un an. - -Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les -échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs tenus -par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied -dit Marche-à-Terre et Constant Guignard. - -Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue -au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et de -graisse; avec cela, on vit confortablement. - -Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être pourra-t-on -l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de -viande. - -Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même les -scorbutiques. - -Par un temps superbe, une température de +2° qui semble un printemps à -des gens ayant supporté -50°, il fait bon cheminer sur une glace à peu -près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre -visiteurs représentent comme inépuisable. - -Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes indiquant à -peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et, -l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses -attributions de guide. - -Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur le -traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu des -flaques et sur les résidus de neige en fusion. - -Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si rudement -éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain assuré -fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible -scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables. - -De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, parcheminée, -collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore -contractées par un rictus d'agonie. - -N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, luisant comme -des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre -de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à -travers l'enfer de glace. - -Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des ceintures de -flanelle en guise de bricole,--les harnais en cuir de phoque ont été -dévorés--avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement. - -Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à moitié -cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste -lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de -carême une expression de joyeuse humeur. - -Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le matériel et -les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le -Parisien la «carrière à viande». - -Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non seulement les -premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange -gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la -vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins, -s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et -s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de tel -ou tel minerai. - -Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est -prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux -empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer. - -L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable embaumeur, -dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au -premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur. - -La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait creuser, à -l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où les -hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à -merveille. - -La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et d'en -prendre à satiété. - -Le docteur, de plus en plus intrigué à mesure que les forces lui -reviennent grâce à l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec -la curiosité d'un savant, et la ténacité d'un homme obsédé bientôt de -loisirs, le mot de cette énigme, et trouve enfin une solution à peu près -satisfaisante. - -D'abord, la détermination des animaux. Ils appartiennent tous à la même -espèce, et, chose curieuse, à une espèce disparue depuis plus de -soixante-dix ans. - -Leur système dentaire fournit de prime abord une indication très -précieuse, en ce sens qu'il est particulier à un animal très bien étudié -en 1751 par le fameux naturaliste allemand Steller. - -Les mâchoires, examinées par le docteur, portent seulement quatre dents, -d'énormes molaires disposées deux en bas et deux en haut, avec une -couronne très large, aplatie, sillonnée sur la table, de lames d'émail -formant zigzags et chevrons brisés, comme les rainures d'une meule. - -Ce système dentaire et l'épiderme réellement extraordinaire de ces bêtes -lui font reconnaître le _Stellère_, appelé aussi _Rhytina borealis_, -_Manatus Stellerii_, _Stellerus borealis_, etc., mammifère de l'ordre -des cétacés, famille des herbivores. - -L'épiderme est une sorte d'écorce rugueuse, épaisse de trois -centimètres, composée de fibres et de tubes perpendiculaires à la peau -et d'une extrême dureté. - -Les stellères, dont les dimensions atteignent de trois mètres et demi à -quatre mètres, pèsent environ trois mille kilogrammes, et portent des -moustaches blanches de poils rigides longs de quinze à vingt -centimètres. - -Steller, qui les découvrit aux environs du Kamtchatka, assure qu'ils -sont absolument inoffensifs, que leur chair est savoureuse et leur -capture facile. Toutes choses suffisantes pour les rendre l'objet d'une -poursuite acharnée, et produire leur anéantissement. De telle façon que, -comme il a été dit ci-dessus, il n'en a pas été rencontré un seul depuis -soixante-dix ans. - -... D'où viennent ces centaines, ces milliers de cadavres de cétacés, -empilés en un banc compact sous les assises de la vieille banquise -paléocrystique! Quel cataclysme les a pris en pleine vie pour les rouler -ainsi en troupe innombrable, les asphyxier en masse, les geler à fond -dans leur fosse gigantesque et les ensevelir sous des milliers de -quintaux de glace! - -Pendant combien d'années, peut-être de siècles, l'indestructible -banquise a-t-elle ainsi entraîné dans sa masse et fait errer au hasard -des vents ou des courants ces gisements prodigieux, jusqu'au jour où la -tempête les mit partiellement à découvert, et où l'instinct d'un chien -famélique sut en tirer parti! - -Autant demander comment et depuis combien de temps est mort le mammouth -découvert en 1804 aux bouches de la Léna, et dont les Yakoutes, avec -leurs chiens, dévorèrent les débris pendant deux ans! - -Bien abrités dans la caverne de glace qui leur procure une habitation -convenable, bien repus de viande et de graisse qui leur fournissent un -aliment complet, satisfaits des explications et des hypothèses par -lesquelles le docteur s'emploie à satisfaire leur curiosité, heureux de -renaître chaque jour à la vie, quoique privés cependant de choses bien -indispensables, les membres de l'expédition française voient l'été venir -et attendent avec lui une débâcle possible. - -Du reste, la perspective d'un second hivernage ne les effraierait pas -outre mesure, puisque avec le couvert ils possèdent une surabondance de -vivres telle qu'une ville entière pourrait s'alimenter au gisement des -stellères. - -Mais la vieille Isis polaire, après leur avoir fait payer assez cher la -violation de son empire, en a décidé autrement. - -La tempête qui a lézardé les collines de glace ou sont enfouis et -conservés les cétacés, a détaché probablement de la banquise un fragment -énorme sur lequel se trouvent les matelots et leur colossal -approvisionnement. - -Le capitaine s'en aperçoit à une particularité qui le comble de joie. La -lourde carapace de glace, qui jadis décrivait un lent mouvement -giratoire autour du Pôle, se met à dériver infiniment plus vite dans une -direction presque rectiligne. - -Elle descend vers les terres moscovites avec une rapidité atteignant et -dépassant parfois celle de douze et quinze kilomètres par vingt-quatre -heures. - -... Trois lieues à trois lieues et demi, c'est peu sans doute. Mais -cette singulière translation ayant duré pendant les mois de juin, -juillet, août et septembre sans interruption, des terres apparurent -enfin aux yeux des Français qui, sans se mouvoir, avaient ainsi parcouru -environ treize à quatorze cents kilomètres. - -Ces terres étaient celles du cap Tchéliouskine, situé par 77° 30´ de -latitude Nord, et 102° 30´ de longitude Est. - -Mais ce n'était pas tout de voir et même de toucher le sol russe. Le cap -Tchéliouskine est éloigné, à vol d'oiseau, d'environ quatre-vingt-dix -degrés de Pétersbourg, soit dix mille kilomètres ou deux mille cinq -cents lieues! vingt-quatre degrés au moins, c'est-à-dire deux mille six -cents kilomètres le séparent d'Irkoustk, chef-lieu du gouvernement de la -Sibérie orientale. - -Et l'hiver, en octobre, arrive à grands pas, sous cette latitude. - -Seront-ils forcés de passer encore de longs mois sur le sol glacé de la -toundra sibérienne, en attendant le printemps prochain. Devront-ils -endurer un froid non moins rigoureux que celui du Pôle sur ces terres -aussi désertes et désolées que celles où agonisèrent les compagnons de -Greely, et succombèrent, hélas! ceux du capitaine de Long! - -Leur bonne étoile leur fit apercevoir de loin une troupe d'hommes -occupés à pêcher les phoques, assez nombreux dans une petite anse bien -abritée contre les vents du large. - -Ils abandonnèrent aussitôt l'immense glaçon flottant qu'une course aussi -longue, sous le pâle soleil boréal, n'avait pas sensiblement diminué. -Ils s'embarquèrent dans la chaloupe conservée précieusement sous un abri -de glace, et abordèrent près des hommes stupéfaits. - -C'étaient des pêcheurs Toungouses qui s'approvisionnaient pour la saison -froide, et se préparaient à aller hiverner dans l'intérieur des terres, -au village ou ostrog de Tagaïska, distant de quelque cinq cents -kilomètres. - -Les Toungouses leur offrirent la plus généreuse hospitalité, les -pourvurent abondamment et, quand la saison du traînage fut arrivée, les -emmenèrent avec eux à l'Ostrog. - -A Tagaïska, situé au centre de la presqu'île de Taïmyr, le capitaine -d'Ambrieux trouva, malgré l'effroyable désolation du lieu, des -traîneaux, des chiens et des conducteurs. - -Il put faire conduire son équipage à Schdanowski, sur la rivière -Katanga, où il y a, jusqu'à l'hiver, un petit poste de cosaques commandé -par un officier. - -L'officier était à la veille de partir avec ses hommes pour la _ville_ -de Touroukansk, une misérable bourgade comptant à peine cinq cents -habitants, et située sur l'Yenisseï, à neuf cents kilomètres environ de -Schdanowski. - -A Touroukansk commence la civilisation. Il y a quelques employés chargés -d'administrer un district trois fois grand comme la France et peuplé de -deux mille cinq cents habitants, la plupart Toungouses, Samoyèdes, -Ostiaks et Yakoutes. - -Mais la ville est du moins reliée tant bien que mal, plutôt mal que -bien, à Yenisseï et à Krasnoïarsk par une route, ou plutôt une vague -piste côtoyant la rive gauche du fleuve. - -Ils s'arrêtèrent à peine à Touroukansk et arrivèrent, fin novembre, et -par un froid terrible, à Krasnoïarsk qui communique télégraphiquement -avec Pétersbourg et où passe la grande route, on pourrait dire l'unique -route sibérienne, la Vladimirka. - -Informé de leur arrivée, le gouvernement moscovite s'empressa de mettre -à la disposition du capitaine un crédit considérable et les moyens de -transport les plus rapides et les plus confortables. - -Le 5 janvier 1889, l'équipage de la _Gallia_ et son commandant -arrivaient à Pétersbourg au milieu d'un enthousiasme indescriptible. - -On était alors en pleine réaction anti-allemande; des bruits de guerre -circulaient, et chacun parmi les sujets du Tzar était heureux de cette -première et pacifique victoire d'un Français sur l'ennemi commun. - -Aussi, les fêtes données aux conquérants du pôle Nord eurent-elles un -éclat d'autant plus vif, que les Russes, ces incomparables metteurs en -scène, faisaient de ce grand événement scientifique une affaire de -nationalité. Ils trouvaient là une occasion de manifester leurs -sentiments et certes, jamais depuis longtemps, démonstration ne fut plus -flatteuse ni plus spontanée, ni plus complète. - -On se souvient, à ce propos, de Sériakoff, ce voyageur russe, qui, au -début de ce récit, fut jusqu'à un certain point la cause occasionnelle -de l'expédition polaire. - -Apprenant par les journaux l'arrivée des explorateurs français à -Pétersbourg, il accourt, saute au cou du capitaine avec l'exubérance de -son tempérament slave et s'écrie, tout d'une haleine: - ---Victoire, mon cher d'Ambrieux!... Victoire sur toute la ligne. - -[Illustration: «Victoire sur toute la ligne!...» s'écrie Sériakoff] - -«J'arrive de Londres... votre succès inouï, renversant, inespéré, a mis -les cervelles à l'envers. - -«Les Anglais sont enthousiasmés, et Dieu sait si John Bull a -l'enthousiasme facile, pour ce qui n'est pas anglais. - -«Mais, voilà! on se souvient que le projet de découvrir le Pôle est -éclos là-bas, et on s'en fait gloire... - -«Du reste, vous y avez des amis... de vrais gentlemen qui sont ravis -sans la moindre arrière-pensée. - -«... Bref! vous êtes le héros du jour... tant et si bien que la Société -royale vous désigne d'emblée pour son lauréat! - -«Oui, mon cher, il faut vous résoudre au rôle de triomphateur... en -Angleterre, sans compter les ovations que vous recevrez dans votre -patrie. - -«J'ajouterai même, en homme bien informé, que par une attention, ma foi -très délicate, la Société doit vous offrir une médaille commémorative -dont l'exécution est déjà confiée au plus habile artiste du royaume... - -«Et c'est très bien... Mais ce qui est mieux encore, ce sont les deux -mots qu'elle portera en exergue... deux mots qui, tout en consacrant -la victoire d'aujourd'hui, sont, je le souhaite ardemment, un pronostic -pour l'avenir... - ---Et ces mots sont?... demande enfin le capitaine qui jusqu'alors n'a pu -placer une parole. - ---... GALLIA VICTRIX!... - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PREMIÈRE PARTIE - -LA ROUTE DU POLE - -I - -Congrès international.--Entre géographes.--A propos des explorations -polaires.--Russe, Anglais, Allemand et Français.--Grands voyages et -grands voyageurs.--Un patriote.--Défi.--Lutte pacifique.--Pour la -patrie! 1 - -II - -Avant l'appareillage.--Le capitaine d'Ambrieux.--Pour la -patrie!--Un brave.--Descendant des Gaulois.--Construction de la -_Gallia_.--Equipement d'un navire.--Matériel que comporte une expédition -polaire.--Soins minutieux donnés à l'approvisionnement et à -l'habillement.--Equipage bigarré mais irréprochable.--Tous -Français.--Instant solennel.--Départ 15 - -III - -Le premier iceberg.--Enthousiasme du docteur pour les terres -boréales.--Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.--Constant -Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.--A travers -la brume.--Première escale.--Un pilote comme on en voit -peu.--Julianeshaab 28 - -IV - -Faux dégel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe -culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues à l'heure.--Comment -on coupe une oreille.--Maître à bord.--Le capitaine des -chiens.--Glaces partout.--La gaieté ne se dément pas.--Pilote des -glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du Nord_.--Le -passage septentrional.--Alerte 41 - -V - -Chute d'une montagne de glace.--Broyé ou submergé.--Un homme à la -mer!--Héroïsme joyeux.--La récompense d'un brave.--Possessions -danoises.--A travers la brume.--Dans le «Nid de Pie».--Regrets d'un -pêcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misère -humaine.--Près de pénétrer dans le _cimetière des navires_ 57 - -VI - -Dans la passe.--Route barrée.--En avant!--Premier -assaut.--Victoire.--Désespoir d'un Vatel arctique.--Un homme dans la -sauce.--Pas de déjeuner.--Plume-au-Vent voudrait faire baigner -Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.--Les deux -principales routes du Pôle.--Pourquoi la _Gallia_ a pris celle du -détroit de Smith.--Contradictions 71 - -VII - -La goélette arrêtée par les glaces.--Une idée du capitaine.--Beaucoup -d'efforts et un peu de dynamite.--Formidable explosion.--Voie -libre.--Est-ce un homme, est-ce un ours?--Trois ours et un -homme.--Poursuite.--Manqué!--Où le docteur trouve son maître et n'est -pas jaloux.--Les exploits d'un cuisinier.--Digne de son illustre -homonyme le grand Tartarin.--Montagne de viande fraîche 86 - -VIII - -Histoire d'Oûgiouk.--Comment on déshabille un ours polaire.--Capacité -d'un estomac groenlandais.--Un amateur de tripes.--Symphonie de -blanc et de bleu.--La tempête.--Déviations de la boussole.--A -Port-Foulque.--Forêts en miniature.--A terre.--Tentative malheureuse -d'un cocher improvisé.--Des effets d'une morue sèche sur un attelage -récalcitrant.--Un ours blessé 101 - -IX - -Plaie ancienne.--Le projectile.--Emotion du capitaine en reconnaissant -une balle de fusil Mauser.--Fantaisie gastronomique.--Ingestion d'un -gilet de flanelle.--Marque en caractères allemands.--Départ -précipité.--Difficiles manoeuvres.--Fatigues surhumaines.--Les docks -provisoires.--Les gaietés d'un équipage courbaturé.--Venise est le pays -des glaces.--Dans le canal de Kennedy.--Un pavillon flotte sur -Fort-Conger! 117 - -X - -L'expédition Greely.--Déplorable parcimonie.--Seuls.--Pavillon -allemand.--Le salut.--Gaule et Germanie.--Le capitaine Vogel.--Pourquoi -la _Germania_ est en avance d'une année.--Savants et -industriels.--Exploration et pêche à la baleine.--En enfants -perdus.--Toujours en avant!--Approvisionnement de charbon.--Traces du -passage de Pregel.--Pourquoi la _Gallia_ oblique vers l'Est.--Le tombeau -du capitaine Hall 132 - -XI - -Au point où jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Paléocrystique de sir -Georges Nares.--Conclusions prématurées.--Vérité aujourd'hui, erreur -demain.--La mer des vieilles glaces n'existe plus.--Le second pack.--La -goélette arrêtée par la banquise.--En traîneau.--Pour transporter les -provisions, mais non les hommes.--Bain qui eût pu être mortel.--Quitte -pour la peur.--Hygiène arctique 146 - -XII - -Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes -vertes.--Après six jours de marche.--Les traces du lieutenant -Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de deux -cents mètres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements dans le -lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fête du 14 juillet -sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un -sobriquet 162 - - -DEUXIÈME PARTIE - -L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID - -I - -Lumière sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la -banquise.--La scie.--Une découverte française.--Transport des -forces par l'électricité.--La _réversibilité_ des machines -dynamo-électriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze premiers -mètres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes labeurs.--Fureur d'un -Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des officiers de la -_Germania_.--Refus formel 177 - -II - -L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gêne -allemand.--Ruse de guerre.--Pris au piège.--Abaissement de la -température.--Pronostics fâcheux d'un hiver précoce.--Engelures,--Remède -primitif et infaillible.--Expédition de chasse.--Meute -sauvage.--Massacre.--Les boeufs musqués.--Moutons géants.--La curée -chaude.--Abondance de vivres frais.--Heureux retour 192 - -III - -Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver -polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Aménagement -intérieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des hivernants.--Comment -s'entretient la chaleur animale.--Faisons du carbone.--Aliments -respiratoires.--Ne jamais absorber de neige.--Première étoile.--Que sera -l'hiver 1887?--Menaces.--La tempête.--En péril.--Attente passive 208 - -IV - -Après la tempête.--Mystère.--Le pack dérive.--Constant Guignard perd de -l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un peu de -météorologie.--Halos, parhélies et parasélènes.--A propos de -l'arc-en-ciel.--Meute en liberté.--Promenade quotidienne.--Ce que le -Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»--La patrouille.--Chiens -savants 224 - -V - -Encore et toujours la dérive.--Comment Plume-au-Vent interprète -l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son nez, -mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid sur les -verres de lunettes.--La corvée de glace et le tonneau du porteur -d'eau.--Le garde-manger en plein air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour -la peur.--Nouvelles incartades du pack 239 - -VI - -Effets du froid.--Son action déprimante sur les hommes.--Debout -au quart.--Célébration du jour de l'an.--Un programme -séduisant.--Représentation de jour donnée pendant la nuit.--Ne pas -confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son -Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les Deux -Aveugles_.--Succès inouï.--La Vieille-Alsace.--Espérance 255 - -VII - -Inaction forcée.--Brûlure par congélation.--Le plus grand froid de -l'année.--Souffrances des chiens.--La maladie groenlandaise.--Premières -victimes.--Courant circulaire.--La goélette revenue à son point de -départ.--Aurores boréales.--Observations tirées de leur -apparition.--Les crépuscules polaires.--Retour du soleil.--Phénomène de -réfraction.--Premières tempêtes.--Nouveaux périls.--Situation critique -de la _Gallia_ 272 - -VIII - -Fractionnement des vivres. Trois dépôts sur le pack.--En -prévision d'un désastre.--Abnégation.--Temps affreux.--A -propos d'un ours blessé.--Allemands et Français.--Collision -évitée.--La retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes -mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mât.--Sauvée!--Signal -involontaire.--Désastre.--Commencement de débâcle.--Perte de la -_Germania_ 287 - -IX - -Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle des -factionnaires.--Epître, à la pointe d'une baïonnette.--Poulet non -comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en présence.--Proposition -inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle pas.--Où l'Allemand parle -d'affaires et le Français d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent -pas.--Le bout de l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une -tradition.--Fière réplique 302 - -X - -Logique allemande.--Quelques petits mensonges -diplomatiques.--Indignation généreuse du maître d'équipage.--Energique -résolution.--Derniers préparatifs.--Suprême ressource.--La flottille -halée sur les glaces.--Devant les eaux libres.--Pillards.--Lugubre -besogne.--Occlusion des panneaux.--Dernier salut.--Pavillon cloué au -grand mât.--Encore un regard.--L'explosion 318 - - -TROISIÈME PARTIE - -L'ENFER DE GLACE - -I - -Ce que devient une goutte de rosée.--Rupture d'un glacier.--Comment se -forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand même!--Une -rue d'eau à travers la banquise.--Par 84° de latitude.--Tout va bien, -très bien, trop bien.--Terre en vue.--Les pôles du froid.--Pourquoi -l'hypothèse d'une température moins rude et peut-être d'une mer -libre.--Guénic, très intrigué d'apprendre qu'il y a quatre pôles dans -l'hémisphère Nord 331 - -II - -Complexité de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni -entièrement libre, ni tout à fait captive.--Douceur de la -température.--Conquête d'un degré.--Par 84° 3´ Nord.--Ecueil par -l'avant!--Abordage.--L'écueil est de chair et d'os.--Bataille contre une -troupe de morses.--Péril imminent.--Plus de peur que de -mal.--Capture.--Deux grands chefs 345 - -III - -Vers la mystérieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux -arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87° de latitude -Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fâcheux pronostics.--En quête -d'un abri.--Le halo.--Tempête.--Vent du Sud, vent de glace.--Pourquoi -les oiseaux remontaient vers le Nord.--Bloqués sous la neige.--Reprise -de l'hiver.--Froids terribles.--Après quatre heures d'angoisses.--La mer -gelée à l'horizon 359 - -IV - -A propos des traîneaux.--Remorquage par les hommes ou par les -chiens.--Avantages et inconvénients.--Costume de travail.--Le Parisien -se compare à un hanneton englué dans du goudron.--Traction -mixte.--Hommes et chiens attelés simultanément.--Et la chaloupe?--Départ -des numéros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une ancre à jet.--«Qui veut -aller loin ménage sa monture.» 371 - -V - -Le mercure encore gelé!--Imprudence.--Tourment de la soif.--Ingestion -de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un cuisinier -polaire.--Préparation du dîner.--La halte.--«Un pot trop guetté ne bout -jamais.»--Mélanges incohérents.--Au pays des rêves.--Sous la -tente.--Réveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies légères.--Encore les -lunettes vertes.--A 87° 30´ du pôle 386 - -VI - -Fatale imprudence.--Conséquences très alarmantes.--Nouvelle et plus -grave maladie du mécanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles pronostics. ---Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une victime de -scorbut.--Nick prédisposé.--Nouvel ouragan de neige.--La configuration -des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles chaînes de -hummocks.--Horizon menaçant 400 - -VII - -A l'affût.--Mort d'un phoque.--Saignée.--Remède au scorbut.--Deux -nouveaux malades.--Hypothèse au sujet des glaces polaires.--Voie presque -impraticable.--L'état de Fritz empire.--Agonie et mort d'un -patriote.--Funérailles.--Suprême résolution.--Il faut se -séparer.--Matériel plus léger.--L'expédition définitive.--Choix de ceux -qui doivent y participer.--Départ 415 - -VIII - -Recommandations dernières, puis séparation.--Rude voyage.--Splendeurs -inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de force -d'acrobates.--Submergés dans la neige.--Une épave au loin.--Un _cairn_ -par 89°.--Angoisses.--Document allemand.--Traces de l'expédition -anglaise du commandant Nares.--L'écrit du lieutenant Markham.--La dérive -de la mer Paléocrystique.--Subite élévation de température 431 - -IX - -Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au pays -du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traîneau est à son tour porté.--En -bateau.--A quinze heures du Pôle.--Entrain magnifique.--Coup de -sonde.--Stupéfaction.--Un fond de vingt-cinq mètres.--Brusquement le -fond tombe à deux cents mètres.--Les idées du Basque Michel.--Tout -dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même 448 - -X - -1er mai 1888.--Ecueil.--Au pôle Nord.--L'unique manifestation de la vie -organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--Où déposer le -procès-verbal de découverte?--Quelle preuve donner, plus tard!--La -«nuit» au Pôle.--Immobilité des êtres et des choses.--A propos de la -rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six mois.--La voie du -retour 464 - -XI - -Après le retour.--La joie de Constant Guignard.--Du pain et point de -dents.--Bientôt on pourra dire des rentes et pas de pain.--Sinistres -appréhensions.--Encore la tempête.--Sous les _iglous_.--Provisions -volées.--Désastres.--Punition exemplaire des larrons.--Egorgement en -masse.--Fuite de Pompon.--Famine.--Après avoir mangé les chiens et leurs -peaux, on attaque les harnais.--Au moment de mourir de faim 478 - -XII - -Bruit étrange.--Manqué!--Pompon.--Chiens gras et matelots -maigres.--Découverte stupéfiante.--Ce que le Parisien appelle une -carrière à viande.--A quoi Pompon a employé ses loisirs.--Le -premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications -paléocrystiques.--Les stellères.--Espèce éteinte.--La dérive.--En vue -du cap Tchéliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_ 492 - - -EVREUX, IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -BIBLIOTHÈQUE DE LA JEUNESSE - -Collection grand in-8º jésus. - -PRIX DE CHACUN DE CES VOLUMES - -Broché, =10= fr.--Relié toile, plaque, =13= fr.--Demi-chagrin, tranches -dorées, =15= fr. - - -LUCIEN BIART - PIERRE ROBINSON ET ALFRED VENDREDI - Un Vol.--Illustrations de GEBLIER. - - -VICTOR HUGO - LE VICTOR HUGO DE LA JEUNESSE - PETIT PAUL--LES PAUVRES GENS - LA LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN--L'ÉPOPÉE DU LION - Un vol.--Illustrations de A. BRUN, ADRIEN MARIE, A. LANÇON, - C. JULIEN, J. FÉRAT, L. MOUCHOT, ROCHEGROSSE, VOGEL, etc. - - -EDGAR MONTEIL - JEAN-LE-CONQUÉRANT - Un volume.--Edition de luxe - Illustrée de 200 compositions, par Montegut. - - -BERTHE FLAMMARION - HISTOIRE DE TROIS ENFANTS COURAGEUX - Nouvelle édition - Un vol.--Nombreuses illustrations et planches - tirées à part, par MONTADER. - - -ALPHONSE DAUDET - LA BELLE-NIVERNAISE - HISTOIRE D'UN VIEUX BATEAU ET DE SON EQUIPAGE - Un vol.--Edition de grand luxe - Illustrée par MONTEGUT, de 221 gravures. - - -HECTOR MALOT - LA PETITE SOEUR - Edition spéciale de la jeunesse - Un vol.--Illustré par CHAPUIS, DASCHER, G. GUYOT, H. MERTIN, MOUCHOT, - ROCHEGROSSE, VOGEL, gravures de F. MEAULLE. - - -_Ouvrages couronnés par l'Académie française_ - -MARIE-ROBERT HALT - HISTOIRE D'UN PETIT HOMME - Un volume.--Edition de grand luxe - Ornée de près de 100 gravures. - - LA PETITE LAZARE - Un vol.--Edition de grand luxe, illustrée par Gilbert. - - LE JEUNE THÉODORE - Un vol.--75 compositions de G. Lauger. - - -BERTALL - LES PLAGES DE FRANCE - Un vol.--Illustrations de BERTALL, SCOTT, etc. - - -LOUIS BOUSSENARD - LE DÉFILÉ D'ENFER - Un vol.--Illustrations de CLÉRICE. - - AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN HOMME BLEU - Un vol.--Illustrations de CLÉRICE. - - LES SECRETS DE M. SYNTHÈSE - Un vol.--Illustrations de CLÉRICE. - - LES CHASSEURS DE CAOUTCHOUC - Un vol.--Illustrations de J. FÉRAT. - - AVENTURES D'UN GAMIN DE PARIS AU PAYS DES LIONS - UN VOLUME - - AVENTURES D'UN HÉRITIER A TRAVERS LE MONDE - UN VOLUME - - AVENTURES PÉRILLEUSES DE TROIS FRANÇAIS AU PAYS DES DIAMANTS - UN VOLUME - - TOUR DU MONDE D'UN GAMIN DE PARIS - UN VOLUME - - AVENTURES D'UN GAMIN EN OCÉANIE - UN VOLUME - - ROBINSONS DE LA GUYANE - UN VOLUME - - -C. AMERO - TOUR DE FRANCE D'UN PETIT PARISIEN - (Ouvrage couronné par l'Académie française) - UN VOLUME - - -LOUIS JACOLLIOT - LES MANGEURS DE FEU - Un vol.--Illustrations de PARYS. - - LE COUREUR DES JUNGLES - Un vol.--Illustrations de Castelli. - - LES RAVAGEURS DE LA MER - Un vol.--Illustrations de Ch. Clérice. - - -EVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - - - - -Note sur la transcription: - - * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont - été corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine - ont été conservées sauf dans les cas suivants: - - Pak -----> Pack (les packs ou la banquise de glace) - - paloeocrystique et palæocrystique -----> paléocrystique - (forme dominante dans le texte) - - Cape Schacktleton -----> Cape Shackleton (p.71) - - glyceria arctaca -----> glyceria arctica (p. 112) - - Greeley -----> Greely - - Lockvood et Lockwod -----> Lockwood - - Port-Foulk et Port-Foulke -----> Port-Foulque - - Prégel -----> Pregel - - Upernavick et Upernawick -----> Upernavik - - Wogel -----> Vogel - - * Autres corrections: - - mal sain -----> malsain (p. 103, le foie de l'ours est - très malsain) - - avoir la précaution -----> avoir pris la précaution - (p. 243) - - tyran Samos -----> tyran de Samos (p. 245). - - Guignard -----> Plume-au-Vent (p. 370, Guignard est le - matelot de Plume-au-Vent. Voir pp. 95, 160, 263, 361) - - l'opinion juste milieu -----> l'opinion du juste milieu - (p. 374) - - exprimable -----> inexprimable (p. 423, un inexprimable - regard d'affection et de regret) - - - - - -End of Project Gutenberg's Les français au pôle Nord, by Louis Boussenard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS AU PÔLE NORD *** - -***** This file should be named 43698-8.txt or 43698-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/6/9/43698/ - -Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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