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-The Project Gutenberg EBook of Les français au pôle Nord, by Louis Boussenard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Les français au pôle Nord
-
-Author: Louis Boussenard
-
-Illustrator: Charles Clérice
-
-Release Date: September 11, 2013 [EBook #43698]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS AU PÔLE NORD ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- _LES GRANDES AVENTURES_
-
- LES FRANÇAIS
-
- AU POLE NORD
-
- PAR
-
- LOUIS BOUSSENARD
-
- _Illustré de dessins de CLÉRICE_
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- E. FLAMMARION, EDITEUR
-
- _26, Rue Racine, près l'Odéon_
-
- Tous droits réservés.
-
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-
-LES FRANÇAIS
-
-AU POLE NORD
-
-
-
-
- _LES GRANDES AVENTURES_
-
- LES FRANÇAIS
-
- AU POLE NORD
-
- PAR
-
- LOUIS BOUSSENARD
-
- [Illustration]
-
- _Illustré de dessins de CLÉRICE_
-
- PARIS
-
- E. FLAMMARION, EDITEUR
-
- 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LA ROUTE DU POLE
-
-
-
-
-I
-
- Congrès international.--Entre géographes.--A propos des
- explorations polaires.--Russe, Anglais, Allemand et
- Français.--Grands voyages et grands voyageurs.--Un
- patriote.--Défi.--Lutte pacifique.--Pour la patrie!
-
-
-Le congrès géographique international, tenu à Londres en 1886, avait
-rassemblé, dans la capitale du Royaume-Uni, nombre d'illustrations et de
-notabilités scientifiques.
-
-De tous les points du monde civilisé, les délégués étaient accourus à
-l'invitation de sir Henry C. Rawlinson, major général des armées de Sa
-Majesté la Reine et président du congrès.
-
-Et déjà, depuis près de deux semaines, vieux messieurs à lunettes,
-sédentaires endurcis, qui, du fond de leur cabinet franchissent monts et
-forêts, enjambent latitudes et longitudes, gèlent au cercle polaire ou
-cuisent sous l'équateur, mais par procuration et sans quitter le
-bienheureux fauteuil... officiers de marine, vaillants, discrets et
-corrects... professeurs érudits comme des dictionnaires... négociants
-et armateurs pour qui la géographie n'est pas seulement une science
-abstraite... et enfin explorateurs bronzés, fiévreux, anémiques encore,
-mal à l'aise sous le frac noir qui a remplacé leur épique débraillé,
-étourdis au milieu du va-et-vient incessant et du tumulte de la Cité...
-bref, tous ceux qui, de près ou même de loin, touchent à la géographie,
-l'aiment, l'étudient, l'enseignent, la cultivent à un titre quelconque,
-en vivent et trop souvent, hélas! en meurent, se trouvaient réunis
-quotidiennement, de deux à quatre heures, à la _National Gallery_, où se
-tenaient les assises du congrès.
-
-De ce congrès en lui-même, rien à dire. Ni meilleur ni pire que les
-précédents et sans doute que ceux qui suivront. Chaque jour les membres
-arrivent avec l'implacable ponctualité de gens habitués à couper des
-minutes en quatre et des secondes en huit, retirent leur pardessus,
-apparaissent chamarrés de décorations polychromes, se saluent,
-s'installent, semblent prêter l'oreille aux choses palpitantes qui
-perdent sans doute à être nasillées par un personnage quelconque, et
-attendent patiemment le coup de quatre heures frappé par le marteau de
-l'horloge monumentale.
-
-La séance est finie. Et c'est alors seulement que l'assemblée semble se
-dégeler. Il y a un de ces petits brouhahas de fin de classe, bien connus
-des écoliers, puis des conversations s'engagent, des présentations
-s'opèrent, des poignées de mains s'échangent, et on cause un peu de
-tout, même de la question agitée en séance.
-
-Enfin, après un temps plus ou moins long subordonné à l'état de
-l'atmosphère, à l'intérêt de la chose exposée, au potin du jour, aux
-affaires ou au plaisir, l'assemblée délibérante se dissout sans
-délibérer.
-
-Les membres quittent Trafalgar-Square par petits groupes qui se forment
-sous l'influence de la curiosité, de sympathies brusquement écloses,
-parfois aussi de contrastes entre personnes ou de rivalités entre
-citoyens de nationalités différentes. Et chacun s'en va où bon lui
-semble en attendant la prochaine réunion.
-
-Telle est, sauf légères variantes, la façon dont se comportent les
-congrès. On traite, au milieu de l'indifférence générale--indifférence
-de bon ton, d'ailleurs--un certain nombre de questions qui demeurent
-inconnues aux membres jusqu'à la publication du compte rendu, et on se
-sépare après congratulations générales, interviews de reporters et
-averses de médailles et de décorations.
-
-Mais ces assises scientifiques ont du moins cela d'utile qu'elles
-rapprochent des hommes qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, créent
-parfois des liaisons durables, excitent une nouvelle émulation et
-produisent d'autre part des événements tout à fait inattendus.
-
-C'est positivement ce qui arriva le 13 mai--jour fatidique--à l'issue
-d'une séance aussi incolore que les précédentes.
-
-Un géographe allemand--un géographe de profession appartenant à
-l'honorable corporation des sédentaires--avait pendant deux heures
-consécutives, parlé des voies d'accès au pôle Nord et si
-consciencieusement assommé l'auditoire, que chacun semblait, au sortir
-de la _National Gallery_, porter la banquise sur ses épaules.
-
-Quatre hommes heureux d'échapper aux frimas distillés goutte à goutte
-par l'implacable orateur, se rencontraient sous l'entrée monumentale et
-échangeaient un shake-hand.
-
-«Ah! messieurs, quel «rasoir» que ce M. Ebermann avec son pôle Nord! dit
-en français l'un d'eux avec une sorte d'effarement comique.
-
-«C'est à peine si la Néva est en débâcle depuis un mois... la moitié
-des Etats du tzar mon maître est encore sous la neige, j'accours ici
-comptant savourer ce petit rayon de soleil qui me fait risette, et votre
-compatriote, mon cher Pregel, sans égard pour un malheureux qui mène
-pendant six mois une existence d'ours blanc, parle... parle à me donner
-des engelures.»
-
-Les trois autres se mettent à rire en entendant cette saillie, et le
-personnage désigné sous le nom de Pregel répond, également en français,
-mais avec un léger accent allemand:
-
-«Oh! mon cher Sériakoff, prenez garde d'être injuste à l'égard de mon
-compatriote... Il a dit des choses parfaitement sensées...
-
---Vous protestez contre l'expression de rasoir?... par égard pour vous
-et par amour de la couleur locale, je la remplace par celle de scie à
-glace... là!
-
-«Qu'en pensez-vous, monsieur d'Ambrieux?
-
---Mais, répond évasivement ce dernier, je suis désintéressé dans la
-question.
-
---C'est-à-dire que vous voulez, avec votre courtoisie toute française,
-éviter jusqu'à l'ombre d'une récrimination à l'égard de ce monsieur qui
-s'est appesanti si lourdement sur l'abstention de vos nationaux
-relativement aux questions polaires.
-
-«Après tout, vous avez peut-être raison... un silence méprisant...
-
---Sériakoff! interrompt brusquement l'Allemand Pregel en rougissant.
-
---Eh bien! messieurs, dit d'une voix calme le quatrième personnage, muet
-jusqu'alors, n'allez-vous pas vous quereller pour une chose aussi
-insignifiante!
-
-«Allez-vous prendre feu au contact de la banquise?
-
-«Songez plutôt que ma voiture vous attend, que mon cuisinier français
-élabore votre dîner, que mon maître d'hôtel fait tiédir mon vieux
-_claret_ et glace mon meilleur champagne...
-
---Oh! cher sir Arthur, voilà qui est parler d'or, et ce dernier mot me
-raccommode avec les _icebergs_, les _hummocks_, les _packs_ et autres
-variétés de glaces, depuis la montagne jusqu'à l'aiguille.
-
-«La glace a du moins cela de bon qu'elle sert à frapper le champagne.»
-
-... Le dîner offert à ses trois invités par sir Arthur Leslie fut exquis
-et superlativement arrosé. Il se prolongea même fort longtemps et sembla
-de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux proféré par
-Sériakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le
-tapis la question polaire.
-
-«Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre où
-pétillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un
-semblable nectar peut se désintéresser de bien des choses, fût-ce des
-expéditions arctiques.
-
---Quel enfant terrible vous faites, Sériakoff! interrompit avec une
-sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus âgé
-que le Russe.
-
-«Ne dirait-on pas, à vous entendre, que la science des découvertes vous
-est indifférente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis
-une juste notoriété parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire
-de notre fin de siècle!
-
---Trop aimable, en vérité, mon cher hôte, pour mes modestes exploits de
-_globe-trotter_.
-
-«Mais...
-
---Mais?
-
---Les appréciations de _meinherr_ Ebermann sur le rôle de la France
-m'ont laissé comme un arrière-goût d'amertume.
-
-«Que voulez-vous, j'aime la France, moi!
-
-«Je l'aime pour sa générosité, pour son désintéressement, pour son
-caractère chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses
-vices... Je l'aime enfin parce que je l'aime, comme une seconde patrie,
-et je ne suis pas le seul en Russie.»
-
-A ces paroles vibrantes d'émotion et de sincérité, M. d'Ambrieux,
-l'oeil brillant, les narines frémissantes, tendit silencieusement,
-par-dessus la table, sa main au Russe qui la serra énergiquement.
-
-«Eh! mon cher, j'approuve d'autant plus votre sympathie pour la France,
-qu'à notre époque de fer et de triple alliance, il est un peu de mode de
-la décrier, reprit sir Arthur.
-
-«Elle a fort heureusement bec et ongles pour se défendre...
-
-«Du reste, la question n'est pas là.
-
-«Voyons, nous sommes ici un petit comité d'esprits éclairés, supérieurs
-à toute mesquine susceptibilité... capables d'entendre et de proclamer
-certaines vérités sans être froissés.
-
---Il est bien entendu que l'on peut tout dire quand on n'a pas
-d'intention blessante.
-
-«Où voulez-vous en venir, cher sir Arthur?
-
---A ceci, mais je solliciterai préalablement de M. d'Ambrieux la faveur
-de parler à mon point de vue:
-
-«Je connais, mon cher collègue, votre ardent patriotisme et je veux que
-mon appréciation ne lui porte aucune atteinte, même la plus légère.
-
---Mais, mon cher hôte, je ne suis pas un de ces chauvins ombrageux qui
-ne peuvent souffrir la moindre contradiction.
-
-«Mon patriotisme n'est point aveugle, et le jugement, quel qu'il soit,
-porté par un homme comme vous sur mon pays, ne peut être qu'impartial.
-
-«Parlez donc, je vous en prie.
-
---Je proclame volontiers que pendant près d'un siècle, c'est-à-dire
-depuis 1766 jusqu'à 1840, la France surpassa, et de beaucoup, les autres
-nations, y compris l'Angleterre, par le nombre et les résultats des
-voyages maritimes entrepris pour la découverte de pays inconnus.
-
-«Je rappellerai avec admiration Bougainville, Kerguelen de Tremarec, La
-Pérouse, Pagès, Marchand, Labillardière, d'Entrecasteaux, Freycinet,
-Duperré, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Trehouart, Dumont
-d'Urville, dont les noms illustres tiennent la place la plus glorieuse
-dans les fastes géographiques.
-
-«Mais ne trouvez-vous pas, comme moi, que votre pays semble avoir,
-depuis un demi-siècle, renoncé à ces brillantes expéditions?
-
---D'où vous concluez, sir Arthur?
-
---Que dans le fond, sinon dans la forme, blâmable selon moi, en dépit de
-son apparente correction, meinherr Ebermann ne s'est point trop écarté
-de la stricte vérité.
-
---Mais, vous faites erreur, interrompit avec vivacité M. d'Ambrieux, et
-quelques noms pris au hasard dans l'intrépide phalange de nos
-explorateurs contemporains vous convaincront du contraire.
-
-«Le marquis de Compiègne et Alfred Marche au Gabon, de Brazza au Congo,
-Jean Dupuis au Tonkin, Crevaux, Thouar, Coudreau et Wiener dans
-l'Amérique du Sud, Soleillet au Sénégal, Caron à Tombouctou, Giraud aux
-grands lacs d'Afrique, Brau de Saint-Pol-Lias en Malaisie, Pinart dans
-l'Alaska, Neïs et Pavie en Indo-Chine, Bonvalot, Capus et Pepin en Asie
-et tant d'autres, partis avec leurs seules ressources ou des subsides
-insuffisants, presque dérisoires...
-
---Eh! c'est positivement là où je trouve blâmable l'inertie de votre
-gouvernement, qui en somme est riche, comme aussi l'indifférence des
-simples particuliers qui, se trouvant en possession de fortunes
-considérables, aiment mieux thésauriser que de sacrifier leurs gros sous
-à une oeuvre glorieuse.
-
-«L'épargne française, égoïste et liardeuse, n'a même pas su couvrir la
-souscription de l'infortuné Gustave Lambert, tandis que chez nous ou en
-Amérique, le premier millionnaire venu se fût empressé de subventionner
-l'expédition.
-
-«Tenez, mon cher collègue, trouvez-moi donc chez vous des Mécène comme
-notre Thomas Smith qui paya intégralement les frais des voyages de
-Baffin, ou comme Booth qui offrit à Bass 18,000 livres (450,000 francs)!
-
-«Et l'Américain Henry Grinnel qui commandita le docteur Kane; et le
-Suédois Oscar Dickson qui, après avoir fait les frais de six
-expéditions polaires, équipa la _Véga_ pour Nordenskiöld; et cet autre
-Américain, Pierre Lorillard, qui défraya votre compatriote Charnay au
-Yucatan; et Gordon Bennett qui, après avoir envoyé Stanley à la
-recherche de Livingstone, paya de ses deniers la _Jeannette_...
-
-«Et quand l'Etat ou les millionnaires chômaient, l'humble obole des
-petits ne manquait pas aux voyageurs.
-
-«N'est-ce pas une souscription nationale qui permit au capitaine
-américain Hall d'équiper le _Polaris_, comme aussi aux Allemands de
-faire voguer sur les mers polaires la _Germania_ et la _Hansa_, et enfin
-au lieutenant de l'armée américaine Greely d'atteindre 83° 23´´ et de
-nous devancer glorieusement, nous autres Anglais, sur la route du pôle!
-
-«Voyons, mon cher d'Ambrieux, qu'avez-vous à répondre à cela?
-
-[Illustration: Voyons, qu'avez-vous à répondre à cela?]
-
---D'autant plus, ajouta loyalement Pregel, que l'intrépidité comme aussi
-le désintéressement des explorateurs français, ainsi réduits, comme vous
-le disiez, à leurs seules ressources, n'en sont que plus méritoires.
-
-«Il ne nous en coûte nullement de reconnaître leur vaillance et leurs
-éminentes facultés.
-
-«Ainsi, mon cher Sériakoff, nous sommes d'accord ou à peu près, et voici
-l'incident soulevé par vous au sujet de ce pauvre meinherr Ebermann,
-réduit à ses proportions réelles.
-
---Eh! donc, mon cher, si je me suis ainsi emballé, c'est que ce vieux
-géographe distillait mot à mot son venin avec une intention marquée
-d'être désagréable aux Français.
-
-«Ma parole! s'il avait été plus jeune...
-
---Vous nous haïssez donc bien! vous, nos amis d'hier?
-
-«Vraiment, à vous entendre, on dirait que vous êtes Français.
-
---Vous voudriez peut-être que mes amis de là-bas vous portassent dans
-leur coeur!
-
---Je ne demande pas l'impossible.
-
-«Je trouve seulement que les Français ont la rancune tenace.
-
---Sacrebleu! Comme vous pratiquez généreusement le pardon des injures
-que vous avez commises, vous autres Allemands.
-
---Je ne comprends pas.
-
---Je m'explique.
-
-«L'Allemagne s'est battue contre la France... un duel entre nations...
-comme entre gentlemen.
-
-«Rien de mieux.
-
-«Mais que diriez-vous du gentleman qui, à l'issue d'un combat singulier,
-rançonnerait son adversaire vaincu et lui volerait sa montre ou son
-portefeuille?
-
-«Vous, moi, sir Arthur Leslie, d'Ambrieux, tout le monde enfin, dirait
-que c'est un... ma foi! je ne sais pas le mot allemand équivalent au mot
-français, très énergique, qui me brûle les lèvres.
-
-«Je voudrais cependant le connaître pour qualifier le rôle de
-l'Allemagne vis-à-vis de la France, car l'Alsace-Lorraine est un bijou
-de prix...
-
---Sériakoff!...
-
---Eh! mon cher, voici la seconde fois que vous criez mon nom d'une façon
-toute bizarre...
-
-«On dirait l'éternuement d'un chat qui a une arête dans le gosier.
-
-«Si mes paroles vous sont désagréables, dites-le.
-
-«L'Angleterre produit le meilleur acier du monde, et avec un peu de
-bonne volonté, nous pourrions trouver une jolie paire de lames pour nous
-faire la barbe demain matin.»
-
-Très pâle, mais calme et résolu, Pregel allait riposter par un mot
-susceptible de rendre toute conciliation impossible.
-
-Sir Arthur Leslie, en bon Anglais amateur de sport, flairant une
-rencontre dont il serait le témoin obligé, n'avait pas fait un geste
-pour arrêter la querelle naissante.
-
-Du reste, le digne gentleman était un peu gris, et cela l'amusait, de
-voir ses convives s'asticoter. Fidèle à la politique de son pays qui
-consiste à faire battre les autres pour en tirer profit ou distraction,
-il attendait l'intervention du Français.
-
-Elle ne se fit pas attendre.
-
-«Messieurs, dit-il en développant lentement sa stature de géant,
-permettez-moi de vous mettre d'accord, en ma qualité de principal
-intéressé, ou tout au moins d'assumer les responsabilités d'une affaire
-dont je suis la cause occasionnelle.»
-
-Pregel et Sériakoff voulurent l'interrompre et protester.
-
-«Je vous en prie, messieurs, laissez-moi parler; vous jugerez ensuite et
-ferez ce que la raison commandera.
-
-«Si la France a de tout temps été, comme on le répète encore, assez
-riche pour payer sa gloire, elle ne l'était pas moins pour payer sa
-défaite.
-
-«Elle a soldé sans récriminer les milliards conquis et n'eût conservé
-des jours sombres de l'année maudite qu'un souvenir dont l'amertume se
-fût bientôt atténuée, si on ne lui eût imposé une atroce mutilation.
-
-«Vous, Anglais, vous, Russes, lui avez-vous tenu rancune de ses
-victoires et vous a-t-elle haïs pour ses défaites?
-
-«Jamais! Car si elle a été magnanime aux jours de succès, vous lui avez
-épargné, après ses revers, la suprême honte et l'affreuse douleur du
-démembrement.
-
-«Et vous semblez étonnés, vous, Allemands, si après avoir si cruellement
-pesé sur elle de tout le poids de vos victoires, elle conserve un
-souvenir amer de sa mutilation!
-
-«En présence de ce lambeau de sa chair brutalement arraché, devant cette
-plaie incurable qui saigne toujours à son flanc, vous vous dites: «C'est
-extraordinaire! on ne nous aime pas en France, et on pense toujours à la
-revanche...»
-
-«Mettez-vous à ma place, vous, monsieur Pregel, que je regarde comme un
-patriote, et dites-moi ce que vous penseriez de nous, si nous
-acceptions de gaîté de coeur cette clause lugubre imposée par vos
-plénipotentiaires.
-
-«Ne demandez donc pas notre amitié, parce que cette amitié serait
-absurde; ne demandez pas davantage l'oubli, parce que cet oubli serait
-monstrueux.
-
-«Et surtout, ne trouvez pas étrange si l'on se recueille là-bas, à
-l'occident des Vosges.
-
-«Aussi, avant de songer au superflu, nous devons préparer le nécessaire.
-Ce superflu, c'est pour nous cette gloire que procurent les expéditions
-périlleuses dont nous nous abstenons, au grand regret de votre
-compatriote meinherr Ebermann; le nécessaire, c'est le souci de notre
-sécurité.
-
-«En ces temps de triple alliance, où le vieux dicton: _si vis pacem para
-bellum_ transforme l'Europe en un formidable camp retranché, notre
-défense nationale a besoin de tous ses moyens. Elle exige qu'aucune
-unité, même la plus infime, ne soit distraite au profit d'une oeuvre
-étrangère à notre régénération.
-
-«Nous restons chez nous, monsieur! Et jusqu'à nouvel ordre, notre pôle
-Nord, c'est l'Alsace-Lorraine.
-
---Bravo! s'écrie le Russe enthousiasmé, bravo! mon vaillant Français.
-
---Mon cher d'Ambrieux, dit à son tour sir Arthur Leslie, vous parlez en
-gentleman et en patriote.
-
-«Croyez à ma vive sympathie et à ma profonde estime.»
-
-Pregel, ne trouvant rien à répondre, s'inclina courtoisement.
-
-«Cependant, continua d'Ambrieux de sa voix vibrante, ce que notre
-gouvernement, sollicité par de si graves intérêts, ne peut pas, ne doit
-pas entreprendre, un simple particulier aurait peut-être la faculté de
-le tenter.
-
-«Somme toute, il n'y a pas, que je sache, péril en la demeure, et en cas
-de conflit immédiat, ce ne serait toujours qu'un volontaire de moins.
-
-«Monsieur Pregel, voulez-vous accepter un défi?
-
---Monsieur d'Ambrieux, répondit l'Allemand, sans entrer dans des
-considérations d'ordre purement sentimental que j'admets et respecte
-chez vos concitoyens, j'accepte votre défi, à la condition toutefois
-qu'il ne doive susciter aucun incident capable de mettre aux prises nos
-gouvernements.
-
---Je l'entends bien ainsi.
-
-«Je possède une fortune considérable... Vous aussi, peut-être.
-
-«Du reste, peu importe!
-
-«Vous pourrez, en invoquant le précédent de la _Germania_ et de la
-_Hansa_, trouver un appui que ne vous refuseront pas vos compatriotes,
-surtout quand ils sauront qu'il s'agit de répondre au défi d'un
-Français.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Que je veux équiper à mes frais un navire et le conduire là-bas, sur
-la route du Pôle.
-
-«... Je vous propose d'en faire autant, et d'accepter un rendez-vous, au
-milieu de l'_Enfer de Glace_.
-
-«Au lieu de faire, comme à la _National Gallery_, de la géographie en
-chambre, nous nous élancerons, à travers l'inconnu, cherchant à devancer
-ceux qui nous ont précédés sur la voie douloureuse, et luttant à armes
-égales chacun pour la gloire de notre patrie.
-
-«Acceptez-vous?
-
---J'accepte, monsieur, répondit gravement Pregel sans hésiter.
-
-«Votre proposition est trop belle pour que j'en décline le périlleux
-honneur, et ce ne sera pas de ma faute, je vous le jure, si là-bas le
-drapeau allemand ne s'avance pas plus loin que le pavillon français.
-
---Plus la lutte sera vive, plus l'honneur sera grand pour le vainqueur
-et je vous assure que, de mon côté, je ferai tout au monde pour assurer
-le triomphe de l'étendard aux trois couleurs.
-
---Monsieur, vous avez ma parole.
-
---Je vous engage la mienne.
-
---Quand voulez-vous partir?
-
---Mais, de suite, si vous ne voyez nul inconvénient à ce départ
-précipité.
-
---Aucun.
-
---Eh bien! messieurs, au revoir.
-
-«Merci de votre aimable hospitalité, sir Arthur Leslie.
-
-«Merci à vous, mon cher Sériakoff, d'avoir provoqué cet incident.
-
---Et vous m'emmenez, hein! d'Ambrieux?...
-
-«En ma qualité de Russe, je suis un peu parent de la banquise.
-
---Impossible, à mon grand regret, cher ami.
-
-«L'expédition doit être exclusivement française.
-
---Allons, tant pis!
-
-«J'eusse été pourtant bien heureux de vous accompagner, et de
-contribuer, dans la limite de mes moyens, à la victoire que je vous
-souhaite de tout coeur au pavillon français.
-
---Encore une fois, messieurs, au revoir, termina d'Ambrieux en prenant
-congé.
-
-«Nous sommes en mai et le temps presse.
-
---Celui-là, messieurs, ira loin! dit sir Arthur Leslie quand d'Ambrieux
-fut sorti.
-
---Et il ne sera pas seul!» riposta Pregel en se retirant à son tour.
-
-
-
-
-II
-
- Avant l'appareillage.--Le capitaine d'Ambrieux.--Pour la
- patrie!--Un brave.--Descendant des Gaulois.--Construction de la
- _Gallia_.--Equipement d'un navire.--Matériel que comporte une
- expédition polaire.--Soins minutieux donnés à l'approvisionnement
- et à l'habillement.--Equipage bigarré mais irréprochable.--Tous
- Français.--Instant solennel.--Départ.
-
-
- «Le Havre, 1er mai 1887.
-
- «Mes chers parents,
-
- «Si je mets la main à la plume, c'est pour vous annoncer que nous
- appareillons aujourd'hui, à la marée du soir, c'est-à-dire dans deux
- heures, et à seule fin finale de vous donner de mes nouvelles, vu que
- d'ici à longtemps je ne trouverais pas de boîte aux lettres ni de
- facteurs.
-
- «Pour quant à vous dire que je suis content de mon engagement, je suis
- content. Mais je dois vous faire part d'abord que je ne navigue ni
- pour l'Etat, puisque j'ai achevé mon temps, ni pour une compagnie
- maritime, comme qui dirait Transatlantique ou Chargeurs, ni pour le
- compte d'un armateur faisant pêche ou négoce.
-
- «Je suis sur un navire appartenant à un homme riche qui voyage pour
- son agrément, et qui s'en va dans un endroit qu'on appelle pôle
- Nord, peu connu des matelots et même des amiraux.
-
- «Mais ça ne fait rien, car paraît que nous partons en découverte. Une
- idée de particulier calé en monnaie, qu'a du temps à perdre et de
- l'argent à faire gagner à de fins matelots.
-
- «Ainsi, moi qui vous parle, je suis engagé pour trois ans, à
- quatre-vingts francs par mois pour la première année, cent francs pour
- la seconde et cent vingt francs pour la troisième.
-
- «Pour être une somme conséquente, on pourra pas dire que ça soit pas
- une somme conséquente.
-
- «Bien mieux que ça encore. Paraît que tout un chacun touchera un
- dixième de sa solde en plus, à partir du jour où que le navire aura
- franchi le cercle polaire.
-
- «Vous devez connaître ça, vous, mon ancien, qu'avez couru la bordée du
- côté des mers glaciales.
-
- «Paraît que ce cercle polaire, c'est comme qui dirait la ligne pour
- les pays froids. Le maître nous a expliqué ça, rapport à la chose de
- la haute paye; mais, pour tant qu'à moi, je n'ai rien compris, sinon
- que ça me rapporterait un bitord de vingt-cinq ou trente pièces de
- cent sous par an.
-
- «Mais, bien plus fort que tout le reste. Notre engagement, à tout un
- chacun, porte qu'au retour, il y aura pour chaque homme une prime de
- mille francs, si on monte à une certaine hauteur du côté de ce nommé
- Pôle.
-
- «Dans ces conditions-là, c'est un vrai beurre de bourlinguer. Une
- campagne vous enrichit un matelot et lui permet de s'établir en
- rentrant.
-
- «Faudra donc pas vous étonner si vous restez sans nouvelles, ni vous
- tourmenter sur mon compte.
-
- «Pour lors, je vous annonce que je suis en bonne santé, et que je
- souhaite que la présente vous trouve de même, et je vous embrasse
- tous, le pé, la mé, les petits, en vous promettant que je ferai mon
- devoir de bon matelot normand.
-
- «Votre fils et frère pour la vie,
-
- «CONSTANT GUIGNARD.
-
- «Matelot à bord du navire _Gallia_, pour
- deux heures encore au bassin Bellot.»
-
-Après avoir élaboré avec de grands gestes d'écolier malhabile cette
-lettre dont la forme un peu fantaisiste est scrupuleusement respectée,
-le marin plia le papier en quatre, l'insinua dans une enveloppe, cacheta
-celle-ci en appuyant de toute la force de son gros poing sur la portion
-gommée et se pencha au-dessus du bastingage.
-
-«Hé!... moussaillon... dit-il en hélant un gamin qui flânait en curieux
-sur le quai de la première darse du bassin.
-
---Voilà, mon ancien.
-
---Prends ce bout de billet et c'te pièce de dix sous.
-
-«Cours acheter un timbre, colle-le sur la lettre et mets-la dans le
-pertuis d'une boîte à poste.
-
-«Tu boiras une bolée de cidre avec la monnaie.
-
---C'est inutile, mon garçon, dit un homme de haute taille, de belle et
-noble figure, qui, accoudé sur la lisse, a entendu la recommandation du
-matelot.
-
---A vos souhaits, capitaine, mais, pourtant, le bout de billet pour mes
-vieux de là-bas...
-
---Le maître va tout à l'heure se rendre à la poste, il emportera ta
-lettre avec les miennes et celles de tes camarades.»
-
-Puis il ajoute, en s'adressant à un marin qui inspecte minutieusement
-les agrès du navire:
-
-«Guénic, rassemble l'équipage.»
-
-Ce dernier porte à ses lèvres un sifflet d'argent, et en tire une série
-de sons stridents qui font surgir du panneau de la machine et de la
-grande écoutille les hommes occupés à l'intérieur.
-
-En moins d'une minute tout le monde est rangé au pied du grand mât, en
-face du capitaine.
-
-«Mes amis, dit-il sans préambule, quand vous vous êtes engagés pour la
-campagne que nous allons entreprendre, on ne vous a pas caché les
-dangers et les souffrances qui vous attendaient.
-
-«Vous avez signé en toute connaissance de cause, et pourtant, j'éprouve
-comme un dernier scrupule, avant de vous emmener là-bas, au pays inconnu
-dont tant de vaillants matelots ne sont pas revenus.
-
-«Dans deux heures et demie, le navire aura quitté la France pour deux ou
-trois années... peut-être pour toujours...
-
-«Voyons, mes amis, pas de fausse honte... pas d'hésitation, car
-l'instant est grave... êtes-vous toujours fermement résolus à me suivre
-quoi qu'il arrive?...
-
-«S'il en est quelques-uns parmi vous qui craignent les souffrances, les
-privations, la maladie et la mort... qu'ils parlent sans appréhension
-et demandent à débarquer... je romprai de bon gré leur engagement et ne
-conserverai nul grief contre eux.
-
-«Bien plus, je vais remettre à chacun de vous deux cents francs, à titre
-de gratification pour votre excellente conduite à bord, pour les soins
-exceptionnels que vous avez donnés à l'armement du navire et à
-l'arrimage de tout le matériel; cette somme est et demeure acquise à
-quiconque manifesterait l'intention d'abandonner mon bord.
-
-«Quoique vos résolutions doivent être prises depuis longtemps,
-réfléchissez cinq minutes encore... Consultez vos forces, faites appel
-à votre énergie, concertez-vous et donnez votre réponse définitive au
-maître d'équipage Guénic, qui me la transmettra.»
-
-Il allait se retirer sur le gaillard d'arrière pour ne pas influencer
-par sa présence le groupe immobile des matelots, quand un jeune homme de
-moyenne taille, plutôt petit que grand, mais d'aspect singulièrement
-agile et vigoureux, quitte brusquement ses camarades, ôte son bonnet,
-salue crânement son chef et s'écrie:
-
-«Merci pour vos bonnes paroles et vos bonnes intentions, capitaine; mais
-je vous déclare sans embardées, au nom de l'équipage, que nous vous
-suivrons partout!... fût-ce au diable s'il vous plaît d'y aller!
-
-«Tous, tant que nous sommes ici, Provençaux et Bretons, Normands et
-Gascons, Flamands et Alsaciens, car il y a de tout, même des Parisiens,
-sur ce crâne bateau, pas un ne flanchera...
-
-«Je vous le jure!... Pas vrai, les autres?...
-
---Nous le jurons!» répondent d'une seule voix les hommes en agitant
-leurs bonnets.
-
-Puis éclate un immense cri: «Vive le capitaine!» qui se répercute
-jusqu'au fond du bassin.
-
-«A la bonne heure, mes braves! reprend l'officier dont l'oeil rayonne;
-voilà qui est parlé en vaillants Français.
-
-«... L'oeuvre à laquelle vous êtes associés désormais est périlleuse
-autant que grandiose... J'ajouterai qu'elle est en quelque sorte
-nationale, puisque, j'en ai le ferme espoir, nous planterons le drapeau
-tricolore là où jamais humain n'a mis le pied, et que l'honneur de nos
-découvertes rejaillira sur notre pays.
-
-«En avant!... matelots!... En avant et pour la patrie!
-
-«Vive la France!
-
---Vive la France!» rugissent en trépignant d'enthousiasme les matelots
-électrisés.
-
-Un fier homme, en vérité, que cet officier vibrant de patriotisme et qui
-domine de toute la tête son équipage frémissant.
-
-Oui, un fier homme, que l'on a déjà reconnu aux termes de son allocution
-et surtout à sa physionomie entrevue au Congrès géographique de Londres,
-car elle est de celles qu'on n'oublie pas.
-
-Physionomie qui est essentiellement celle d'un Français, comme aussi le
-nom: d'Ambrieux.
-
-Quarante-deux ou quarante-trois ans, mais paraissant plus jeune que son
-âge, une taille de géant, des membres d'athlète. Ce qui frappe tout
-d'abord à son aspect, c'est la coupe du visage aux traits énergiques et
-pleins d'audace. Par une étrange rétrogradation vers le prototype de
-notre race, ce visage rappelle, à s'y méprendre, celui des anciens
-Gaulois, nos ancêtres qui ne craignaient qu'une chose, la chute du ciel!
-
-Même front de statue antique, même chevelure fauve, mêmes yeux couleur
-d'aigue-marine, même nez à la fière courbure aquiline, rien ne manque à
-ce masque d'une époque héroïque, pas même les longues moustaches, fauves
-comme la chevelure, et qui retombent en deux pointes jusqu'au-dessous de
-la mâchoire.
-
-Issu d'une opulente famille ardennaise, dont l'origine se perd dans la
-nuit des siècles, puisqu'elle remonte, dit-on, à Ambiorix, dont le nom
-se retrouve presque lettre pour lettre dans le sien[1], il venait d'être
-promu enseigne de vaisseau quand éclata la guerre franco-allemande.
-
-[Note 1: Ambiorix, roi des Gaulois Eburons, après avoir en plusieurs
-rencontres défait les lieutenants de César, Sabinus et Cotta, fut à son
-tour vaincu par César. Après une résistance désespérée, il se réfugia
-dans la forêt des Ardennes.]
-
-Envoyé à l'armée de la Loire, il fut, après des prodiges de valeur,
-décoré à la bataille d'Arthenay. Blessé grièvement à la retraite du
-Mans, le gouvernement de la Défense nationale le nomma lieutenant de
-vaisseau à titre auxiliaire.
-
-Remis simple enseigne, alors qu'il méritait mieux, par la commission de
-révision des grades, il fut tellement exaspéré de cette injustice, qu'il
-fit un coup de tête et donna sa démission, malgré les instances de
-l'amiral Jauréguiberry qui, ayant pu apprécier ses hautes capacités,
-l'affectionnait particulièrement.
-
-Rendu maître d'une fortune colossale par la mort prématurée de ses
-parents, il se garda bien de verser dans l'ornière où trop souvent
-s'abattent les désoeuvrés de notre époque.
-
-Ayant conservé, fort heureusement, de son ancienne profession qu'il
-regrettait toujours, le goût de l'étude et des voyages, il se passionna
-pour la géographie et devint un de nos plus vaillants explorateurs.
-
-Délégué par la Société de Géographie de France au Congrès international
-de Londres, on sait comment il brûla la politesse à ses collègues, à la
-suite du dîner offert par sir Arthur Leslie.
-
-Comme il l'avait dit en prenant congé, le temps pressait, car on était
-au 13 mai, et la future expédition polaire n'existait encore qu'à l'état
-de projet, ou plutôt de défi.
-
-Mais que ne peut l'argent, surtout quand il est mis en oeuvre par un
-homme de la trempe de l'ancien officier de marine!
-
-Il prit sans désemparer le train de Southampton, puis le bateau du
-Havre, débarqua douze heures après et courut d'une haleine aux chantiers
-de M. Normand.
-
-Il lui fallait, coûte que coûte, un navire spécial, et dans le plus bref
-délai. Ainsi pris à l'improviste, mais jugeant aussitôt de l'envergure
-de l'homme à la grandeur de l'entreprise, l'éminent constructeur se mit
-à l'oeuvre sans perdre un instant.
-
-Ayant reçu carte blanche pour la dépense, il étudia minutieusement, avec
-d'Ambrieux, les plans du bâtiment à improviser et fit telle diligence,
-que trois semaines après, ces plans étaient établis, ainsi que le devis.
-
-Le vingt-deuxième jour, on mettait en chantier la _Gallia_.
-
-Sur ces entrefaites, l'ancien officier, qui s'occupait déjà de recruter
-des hommes pour son équipage, retrouva le capitaine au long cours
-Berchou qu'il avait eu sous ses ordres, comme sergent d'armes, à l'armée
-de la Loire.
-
-Devenu capitaine de la marine marchande, Berchou, fin manoeuvrier,
-homme de haute probité, d'action et de résolution, accepta avec
-enthousiasme la place de second.
-
-Il entra aussitôt en fonctions et fut d'un précieux secours à son chef,
-très ferré sans doute en théorie nautique, mais ignorant maintes
-questions pratiques familières à Berchou qui avait l'oeil à tout et ne
-passait sur aucun détail.
-
-Quatre mois après sa mise en chantier, la _Gallia_ était lancée. On
-était alors à la mi-septembre. Après deux autres mois, elle était
-pourvue de sa machine, de ses mâts, de ses agrès, et toute prête à être
-approvisionnée en vue de sa destination.
-
-C'est un superbe spécimen d'architecture navale, malgré ses dimensions
-relativement restreintes, et son apparence un peu massive, sous laquelle
-un observateur superficiel ne soupçonnerait pas des qualités de premier
-ordre. Tout le superflu de l'élégance a été sacrifié à la solidité, car
-la _Gallia_ doit, le cas échéant, résister comme un bloc plein aux
-terribles pressions des glaces. Elle est gréée en goélette, jauge
-seulement trois cents tonneaux, et porte une machine de deux cents
-chevaux, qui a fourni aux essais une vitesse de dix noeuds à l'heure;
-vitesse et capacité suffisantes, car s'il importe peu de posséder une
-rapidité plus ou moins grande, entre les chenaux encombrés de glaçons,
-il n'est pas besoin d'un emplacement bien considérable pour transporter,
-sur le lieu de l'hivernage, les membres et le matériel de l'expédition.
-
-Son avant renforcé d'une façon extraordinaire au moyen de pièces de bois
-ingénieusement disposées, est recouvert en outre d'une plaque d'acier
-qui se termine en un coin aigu formant l'étrave. L'élancement de cette
-étrave est nul, en ce sens qu'elle forme un angle droit avec la quille,
-de façon à permettre au navire de se frayer, sous l'impulsion de sa
-machine, un chemin à travers les glaces.
-
-L'hélice et le gouvernail ont été disposés de façon à pouvoir être
-facilement ramenés à bord, au cas où une circonstance fortuite
-menacerait de mettre hors d'usage ces organes si essentiels.
-
-En plus d'une petite chaloupe à vapeur bien saisie sur ses dromes, la
-_Gallia_ possède trois baleinières et un bateau plat, de sept mètres de
-long sur un mètre quarante de large, pouvant contenir vingt hommes avec
-quatre tonnes de vivres et que quatre matelots peuvent transporter sur
-les épaules.
-
-Le navire avant été construit en vue de plusieurs hivernages consécutifs
-sous des latitudes où la vie semble de prime abord impossible, les
-précautions les plus minutieuses ont été prises pour combattre le froid,
-l'implacable et mortel ennemi.
-
-Le logement de l'équipage, fractionné en trois chambres, est placé à
-l'avant et reçoit la chaleur d'un calorifère chauffé à la houille. Entre
-la paroi extérieure de ces chambres, garnies d'un épais revêtement de
-feutre, et la paroi intérieure de la coque, se trouve un espace libre
-rempli de sciure de bois pour empêcher l'invasion du froid et de
-l'humidité. Et toutes les issues par où pourrait s'introduire le plus
-léger souffle de la bise glacée, sont hermétiquement closes.
-
-Les soutes aux vivres, qui regorgent littéralement, sont approvisionnées
-pour quatre ans. Peu de viande et de poisson salé. Mais en revanche, de
-véritables montagnes de conserves en boîtes, qui donnent presque
-l'illusion des vivres frais et permettent de varier l'ordinaire; sans
-omettre le pemmican, d'une conservation si facile, et particulièrement
-nutritif sous un petit volume. Les vins et les spiritueux, tous de
-premier choix, surabondent, comme aussi le thé et le café, ces toniques
-par excellence.
-
-Notons en passant le jus de citron en tablettes, les pastilles de chaux
-et de chlorate de potasse, des graines de cresson et de cochléaria, et
-autres antiscorbutiques destinés à combattre l'éventualité du scorbut,
-cet autre ennemi des expéditions polaires.
-
-Puis le matériel scientifique, très complet, ainsi que la pharmacie;
-puis la bibliothèque, un piano et divers instruments de musique; puis
-encore un assortiment d'explosifs les plus énergiques, une puissante
-batterie d'accumulateurs Planté, plusieurs centaines de mètres de fils
-métalliques enduits de gutta-percha, des scies à glace, des tarières
-immenses, des haches énormes, un appareil d'éclairage électrique, une
-vaste poche en caoutchouc que l'on gonfle en insufflant de l'air, et qui
-se transforme en radeau, bref, tout un monde.
-
-Enfin, la sollicitude éclairée du chef n'a pas négligé l'importante
-question de l'habillement qui, sous la zone hyperboréenne, est affaire
-de vie ou de mort.
-
-Le magasin spécial renferme une collection réellement incomparable
-d'étoffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouatés et
-doublés de flanelles, chemises, caleçons et pantalons de laine douce,
-pourvus de boutons en ivoire végétal, et cousus avec du fil en poil de
-chèvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous l'influence
-du froid. Bottes en toile à voile, bien préférables au cuir qui se
-racornit et se fendille dans la neige, bachelicks en fourrure couvrant
-complètement la tête, le cou et les épaules, gants en peau de loutre de
-mer, montant jusqu'au coude, et assez amples pour recouvrir la main déjà
-munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'élan
-et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrés sur les deux faces,
-dans lesquels trois hommes peuvent se blottir côte à côte, pour
-bivouaquer en plein air.
-
-Bref, le capitaine a su pourvoir à tout et procurer à son équipage un
-nécessaire à un point surabondant, que des gens inexpérimentés
-pourraient le regarder comme superflu.
-
-Un exemple, entre cent, de cette sollicitude qui n'a omis aucun détail:
-toutes les cuillères sont en corne, de façon à éviter aux matelots de la
-_Gallia_, le contact de leur bouche avec le métal!
-
-... Tous ces préparatifs, malgré leur longueur, leur multiplicité, leur
-minutie, n'avaient pas duré plus de onze mois, y compris l'établissement
-des plans, la construction du navire, son équipement, ses essais et
-jusqu'au recrutement du personnel.
-
-Cette dernière opération, dont le second Berchou s'était tiré à son
-honneur, n'était pas une petite affaire, étant donné que le capitaine
-d'Ambrieux voulait des sujets d'élite, moralement et physiquement
-irréprochables.
-
-Tous Français, d'ailleurs, c'était là une condition indispensable, car
-la _Gallia_ ne devait, à aucun prix, embarquer d'étranger à bord.
-
-Donc, tous Français, mais pris un peu de tous côtés et offrant les
-échantillons les plus divers des races composant notre population
-maritime.
-
-Témoin la liste suivante, dressée par le maître d'équipage: 1º (A tout
-seigneur tout honneur) Guénic Trégastel, 46 ans, Breton.--2º Fritz
-Hermann, 40 ans, Alsacien, maître mécanicien.--3º Justin Henriot, 26
-ans, Parisien, second maître mécanicien.--4º Jean Itourria, 27 ans,
-charpentier, Basque.--5º Pierre Le Guern, 35 ans, matelot baleinier,
-Breton.--6º Michel Elimberri, 35 ans, matelot baleinier, Basque.--7º
-Elisée Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.--8º Constant Guignard,
-26 ans, matelot, Normand.--9º Joseph Courapied, dit Marche-à-Terre, 29
-ans, matelot, Normand.--10º Julien Montbartier, 30 ans, matelot,
-Gascon.--11º Chéri Bédarrides, 27 ans, matelot, Provençal.--12º Isidore
-Castelnau, 31 ans, armurier, Gascon.--13º Jean Nick, dit Bigorneau, 24
-ans, chauffeur, Flamand.--14º Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, 25 ans,
-chauffeur, Parisien.--15º Abel Dumas, dit Tartarin, cuisinier,
-Provençal.
-
-De cette collection très hétérogène de braves gens, tous francs
-matelots, avaient surgi, dès le premier jour, des types extraordinaires,
-comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient à leurs camarades
-quelques bonnes heures de douce gaieté. Entre autres, Jean Nick, dit
-Bigorneau, un ancien mineur têtu, naïf, n'aimant rien au monde que sa
-chaufferie, heureux de tripoter le charbon, et avalant par douzaines les
-bourdes les plus insensées. Il y a encore Arthur Farin, dit
-Plume-au-Vent, un ancien virtuose de café-concert, coeur d'or et
-caractère de fer, mais blagueur enragé, mystificateur à froid, et cet
-épique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le
-héros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en
-fin de compte, que c'est arrivé, s'emballe et accomplit des prodiges.
-
-On a pu voir précédemment combien, en dépit de la diversité de leur
-origine, ces hommes sont unis déjà dans une même pensée d'abnégation, et
-prêts, comme l'a déclaré Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de
-l'équipage, à suivre toujours et quand même leur capitaine.
-
-Il est temps, pour finir ce rapide exposé, de présenter en deux mots le
-second capitaine, M. Berchou, un Havrais de 41 ans, le lieutenant, M.
-Vasseur, un Charentais de 32 ans, et le docteur Gélin, petit homme sec,
-grisonnant, vif comme un salpêtre, médecin distingué, chasseur
-intrépide, naturaliste éminent et connaissant à fond les questions
-polaires étudiées sur nature, soit à Terre-Neuve soit au Groenland, où
-il a longtemps stationné.
-
- * * * * *
-
-Cependant, les dernières minutes s'écoulent, et la _Gallia_, dont la
-machine est en pression, frémit sur ses câbles d'amarrage. Guénic vient
-d'arriver du bureau de poste et rapporte une volumineuse correspondance.
-Il s'enlève à bord d'un seul élan par les tire-veilles et va prendre son
-poste.
-
-L'instant solennel est arrivé, car la mer est étale.
-
-Le capitaine fait hisser au mât de misaine le pavillon du Yacht-Club de
-France, une flamme tricolore avec une étoile blanche dans le bleu et le
-pavillon national à la corne, puis remet le commandement au pilote qui
-doit conduire le bâtiment en pleine mer.
-
-Les amarres sont larguées, un coup de sifflet strident retentit, la
-machine pousse un long halètement et la _Gallia_ s'avance avec une
-prudente lenteur vers l'écluse qui s'ouvre devant elle.
-
-Elle traverse en biaisant le bassin de l'Eure, s'écluse de nouveau,
-gagne l'avant-port, accélère son allure, franchit l'entrée de la jetée,
-puis s'élance vers la haute mer, traînant à sa remorque le cotre du
-pilote qui bondit derrière elle sur les lames.
-
-[Illustration: La _Gallia_ franchit l'entrée de la jetée, puis s'élance
-vers la haute mer.]
-
-
-
-
-III
-
- Le premier iceberg.--Enthousiasme du docteur pour les terres
- boréales.--Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le
- Pôle.--Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle
- polaire.--A travers la brume.--Première escale.--Un pilote comme on
- en voit peu.--Julianeshaab.
-
-
-«Ma parole! c'est un glaçon... une véritable montagne de glace
-flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un _iceberg_... pas
-vrai, Le Guern, toi qu'as pincé dans les temps de la grande pêche.
-
---Foi de matelot! t'as raison, Parisien, c'est un iceberg!
-
-«Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... autant
-dire un rat de cambuse ou un terrien.
-
---Moi! farceur, va!
-
-«A Paris, j'aperçois l'heure de l'Observatoire au Luxembourg... en
-tournant le dos à l'horloge.
-
-«Dis donc, le Maître a promis la goutte à celui qui signalerait la
-première glace... allons lui refiler la chose, hein!
-
-«Je t'invite à partager ma ration de tripoli.
-
---Plume-au-Vent, t'es un frère!
-
-«Qué malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu ferais un
-gabier de beaupré.»
-
-Puis, élevant la voix, il crie à tue-tête:
-
-«Glace par l'avant!
-
-«Maître, à nous la goutte.»
-
-Le lieutenant, alors de quart, fait aussitôt prévenir le capitaine qui
-déjeune avec le second et le docteur, et tous trois s'élancent sur le
-pont, une lorgnette à la main, pour reconnaître le premier ennemi.
-
-Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximité du moins
-relative de la terre groenlandaise, le capitaine étend à l'équipage la
-largesse promise par Guénic et retourne au carré, terminer son repas.
-
---Eh bien! docteur, dit-il au médecin qui vient de se hisser dans les
-premières enfléchures, vous laissez en souffrance le déjeuner?
-
---Ma foi oui, capitaine, sauf toutefois votre bon plaisir.
-
-«Voyez-vous, je suis un hyperboréen passionné, moi, et vous
-l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coupé l'appétit.
-
-«Il faut que je l'examine à l'aise, que je le voie s'approcher, que je
-le salue au passage, comme tant d'autres saluent la première hirondelle.
-
---Faites donc comme vous l'entendrez.»
-
-Le capitaine était redescendu depuis deux minutes à peine, qu'on
-signalait, par tribord, une seconde masse flottante, mais infiniment
-moins volumineuse que la première. Puis une troisième, et bientôt une
-quatrième, également de petites dimensions.
-
-«Allons, ça va bien!... ça va bien, murmurait le docteur tout radieux,
-sans se préoccuper de la bise aigre qui commençait à lui rougir le nez.
-
---Paraît, dit à voix basse le Parisien, que le docteur a une passion
-folle pour le pays des engelures.
-
---Mais oui, mon loustic, répond celui-ci, en homme habitué à percevoir
-les moindres bruits par l'auscultation, et possédant, de ce chef, une
-oreille superlativement fine.
-
-«Et vous l'aimerez comme moi, après votre première campagne, quand vous
-en aurez admiré la magnificence.
-
---Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gêné malgré son
-aplomb habituel, je ne croyais pas que vous m'entendiez.
-
---Il n'y a pas de mal, mon garçon.
-
-«Tiens!... encore une autre là-bas... par tribord!
-
-«Ma parole! il en pleut!... est-ce que la débâcle serait commencée?
-
-«Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 mai.
-
---Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hésitant le Parisien qui
-n'ose interroger, mais voudrait bien savoir.
-
---Quoi? mon garçon.
-
---C'est donc véritablement beau, un pays tout en glaces...
-
---Superbe! éblouissant! stupéfiant!
-
-«Vous trouvez là des collines, des montagnes, des précipices, des
-arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentées, aux
-formes étranges, des flamboiements incomparables de lumière, que sais-je
-encore!...
-
---Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientôt?
-
---Certainement avant peu, car nous allons être, d'ici vingt-quatre
-heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe inférieure du
-Groenland, par 60° environ de latitude Nord.
-
---C'est extraordinaire, continue le Parisien en s'enhardissant devant la
-bienveillante bonhomie de son interlocuteur, je croyais, moi, que la
-glace était là-bas comme chez nous... comme partout, c'est-à-dire unie
-comme la surface d'un étang gelé.»
-
-Le docteur, après avoir quitté les haubans, s'est avancé, tout en
-causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense éclat de rire
-qui fait retourner les matelots de quart.
-
-Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une énormité, rougit, balbutie et
-ne sait trop quelle contenance garder.
-
-«Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, si c'est là
-l'idée que vous vous faites du Pôle, il fallait rester à Paris et vous
-mettre marchand de marrons.
-
-«Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement vastes qu'ils
-mesurent jusqu'à cent kilomètres de largeur, et jusqu'à cent et cent
-cinquante mètres de hauteur au-dessus de la surface des eaux.
-
-«Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils descendent
-jusqu'à cinq et six cents mètres de profondeur.
-
---Tonnerre! s'écria le Parisien interloqué.
-
---Et c'est de là que viennent les blocs flottants aperçus au large
-depuis un moment.
-
-«Sous l'influence du pâle soleil groenlandais et surtout sous l'effort
-incessant de la mer, ils se détachent par fragments plus ou moins gros,
-et s'en vont en dérive, jusqu'à ce qu'ils se fondent.
-
-«Vous verrez quand vous aurez passé le cercle polaire... je ne vous dis
-que ça!
-
---Tenez, monsieur le docteur, puisque vous êtes si complaisant, je me
-permettrai... j'oserai vous adresser une prière.
-
---Allez-y, mon garçon.
-
-«Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au cours de
-l'expédition, lorsque nous aurons vécu côte à côte, de la même vie,
-pendant de longs mois.
-
-«Voyons, qu'y a-t-il?
-
---Eh bien! depuis que nous avons quitté les eaux françaises, l'entretien
-a roulé, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damné Pôle!
-
-«Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, même les baleiniers,
-n'a été fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que je
-suis, et pas plus bête qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot.
-
---C'est bien simple.
-
-«Le mot: _pôle_ vient d'un verbe grec, [Grec: polein], signifiant
-tourner, parce que le pôle est l'extrémité de l'axe autour duquel la
-sphère terrestre semble tourner en vingt-quatre heures.
-
---Pas possible!
-
-«Moi qui croyais que c'était un endroit très loin, au Nord, où il n'y a
-pas d'habitants, où il fait un froid de loup, et à l'entrée duquel les
-voyageurs se sont jusqu'à présent cassé le nez.
-
-«Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphère...
-
---Tenez: un exemple.
-
-«Prenez une sphère quelconque... une boule en bois, une orange plutôt:
-percez-la complètement d'une brochette, et faites-la tourner.
-
-«La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe,
-comparativement à celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Pôle,
-c'est le point où la tige de bois sort de l'orange.
-
---Mais il y en a deux!
-
---Sans doute, le pôle Nord et le pôle Sud.
-
-«C'est compris?
-
---Tant qu'à peu près, monsieur le docteur.
-
-«Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait loucher mon
-camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pièces de cent sous.
-
---Ah! oui, par rapport à la prime d'un dixième s'ajoutant aux
-appointements de l'équipage quand la _Gallia_ l'aura franchi.
-
-«C'est tout simplement un parallèle à l'équateur terrestre, mené à 23°
-27´ 57´´ du pôle Nord et du pôle Sud.
-
---Ce qui revient à dire que nous serons à vingt-trois degrés environ du
-fameux pôle.
-
---Quant à l'équateur?...
-
---C'est la ligne, avec son baptême... ce que j'ai été saucé, à mon
-premier voyage à Rio!
-
---La ligne... la ligne de qui?... la ligne de quoi?... voyons un peu,
-fichu étourneau.
-
---Dame! m'sieu le docteur, c'est comme qui dirait... une chose...
-dont...
-
---C'est le cercle, toujours imaginaire, qui fait le tour de la terre et
-se trouve perpendiculaire à l'axe.
-
---J'y suis!... j'ai pigé la chose!
-
-«Si on coupait l'orange par son milieu, à égale distance des deux pôles,
-on en ferait deux calottes égales... deux hémisphères... vu que
-l'angle formé par la tige de bois et la base de chaque moitié formerait
-un angle droit.
-
---C'est très bien, et vous n'avez pas la tête dure.
-
-«Donc le Pôle est à 90 degrés et c'est là qu'il nous faut aller.
-
---Et où nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit Parisien,
-dit Plume-au-Vent.»
-
-Pendant cet entretien auquel s'est prêté avec son habituelle bonhomie le
-docteur Gélin, les matelots de quart se sont approchés lentement des
-deux interlocuteurs, et ont fait tous leurs efforts pour en comprendre
-les termes.
-
-Ont-ils réussi? Peut-être. Dans tous les cas ils demeurent silencieux,
-se réservant probablement de trouver près de Plume-au-Vent des
-renseignements complémentaires.
-
-Seul, Constant Guignard, le Normand économe, ronchonne, pendant que le
-docteur, comblé de remerciements, s'en va causer avec l'officier de
-quart.
-
-Constant Guignard est très ennuyé d'apprendre que toutes ces définitions
-se rapportent à des lignes ou à des points imaginaires. Il se demande où
-et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu'à défaut
-de bornes, de haies ou de fossés comme on en établit sagement pour
-séparer les champs, on devrait placer des jalons, des _amers_, en un
-mot, baliser l'océan ou les champs de glace pour ne pas commettre
-d'erreur.
-
-Cependant, le capitaine, remonté sur le pont, a fait ralentir la vitesse
-du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a
-envoyé dans la hune un homme chaudement vêtu et ordonné d'apprêter, pour
-la nuit, le fanal électrique dont la lueur éclatante permettra de
-reconnaître les écueils mouvants.
-
-Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire
-le docteur, être en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des
-établissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa première escale.
-
-Malgré son apparence un peu trapue, plutôt que lourde, la _Gallia_ n'en
-a pas moins filé gaillardement ses huit noeuds à l'heure, et toujours
-à la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a été favorisée
-constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand
-largue sans avoir eu à changer d'amure.
-
-Après avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 kilomètres, et
-singulièrement économisé son combustible, le capitaine a commandé de
-carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner
-plus facilement et rester le maître du navire aux approches du grand
-courant polaire et des glaces flottantes.
-
-S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en dérive, il
-est urgent de ne pas être saisi par ce courant, dont un bras contournant
-le cap Farewell, pénètre dans le détroit de Davis et la mer de Baffin,
-pour remonter vers le Nord.
-
-Un voilier ainsi entraîné risquerait fort, surtout dans la brume, de
-manquer l'entrée du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, à
-trente-cinq kilomètres de la côte. D'autant plus que la débâcle étant à
-peine commencée, le rivage est encombré de glaces, et l'embouchure du
-fiord réduite à un simple chenal. Jusqu'alors tout a marché à souhait;
-le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses voeux. Ayant fait ainsi
-toute la diligence possible, et accompli ses préparatifs dans le plus
-strict minimum de temps, il est en droit d'espérer avoir devancé son
-adversaire, et tout porte à croire qu'il a raison.
-
-De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le défi. En dépit des recherches
-les plus actives, il est demeuré introuvable.
-
-Inquiet d'une disparition au moins singulière, cachant peut-être un
-piège ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consulté
-patiemment, jour par jour, la liste des navires partis de tous les ports
-d'Europe, et indiquant, avec leur destination, le nom de leur capitaine.
-
-Il n'a rien trouvé se rattachant de près ou de loin à la personnalité de
-Pregel ou à une expédition polaire. Du reste il est à supposer que
-Pregel se trouvait dans des conditions identiques à celles de son
-partenaire. Quelle raison, en effet, de penser qu'il aurait sous la main
-un navire tout prêt, tout agencé, avec son équipage, afin de profiter,
-l'année précédente, de la saison chaude pour gagner les latitudes
-hyperboréennes.
-
-Il y a là, semble-t-il, une impossibilité matérielle.
-
-Donc, il paraît certain, avéré, que la _Gallia_ passera la première le
-cercle polaire, dont Julianeshaab, située par 60° 44´ de latitude nord,
-se trouve seulement à 5° 40´ sud.
-
-Cette escale, au chef-lieu des établissements danois, a été jugée de
-prime abord indispensable et elle a contribué, en majeure partie, à
-faire avancer de quinze jours le départ de la _Gallia_.
-
-En appareillant seulement deux semaines après, d'Ambrieux arrivait
-encore bon premier sur les navires baleiniers qui attendent la grande
-débâcle, c'est-à-dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et
-pénétrer dans les _eaux du Nord_ où se trouvent les cétacés.
-
-Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traîneaux et des
-équipages de chiens pour remonter là où la navigation est devenue
-impossible, c'est-à-dire sur cette mer Paléocrystique entrevue par le
-capitaine Nares, lors de la mémorable expédition de l'_Alert_ et de la
-_Discovery_.
-
-Partisan absolu des idées de l'Américain Hall, cet intrépide et
-malheureux explorateur, qui dort, là-bas, l'éternel sommeil sous la
-formidable banquise, le traînage par les chiens lui paraît le seul
-possible, le seul pratiquement admissible.
-
-Les chiens esquimaux sont en effet des auxiliaires incomparables dont le
-voyageur arctique ne saurait se passer.
-
-Durs à la fatigue, d'une sobriété incroyable, insensibles à la
-température au point de coucher dans la neige par des froids qui
-solidifient le mercure, très vigoureux en outre, ils sont les agents
-essentiels de la traction à travers les glaces et les compagnons
-indispensables de l'explorateur.
-
-Réfléchissez un moment aux difficultés inouïes de la traction opérée par
-des hommes, au surcroît écrasant de fatigues nécessité par ce labeur
-sans trêve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine
-infinie, au milieu du chaos sans limites et sous un ciel de fer!
-
-Pensez aux chutes incessantes, aux immersions fréquentes, aux heurts,
-aux glissades nécessitant une recherche constante de l'équilibre. Tenez
-compte du froid qui parchemine la peau et mortifie la chair, et surtout
-de son action déprimante sur des organismes débilités par deux et
-quelquefois trois hivernages, et concluez aussi qu'il importe de
-soustraire les hommes à cette manoeuvre de bête de somme, consistant à
-pousser les traîneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de
-campement.
-
-Donc il fallait, par l'adjonction d'une trentaine de chiens, compléter
-le matériel de l'expédition. Et comme on ne pouvait se les procurer qu'à
-Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson séché nécessaire à
-leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord après avoir
-reconnu le cap Farewell.
-
- * * * * *
-
-L'ordre donné par le capitaine de ralentir la marche du navire est on ne
-peut plus sage. En effet, à mesure que la _Gallia_, marchant sous petite
-vapeur, s'élève au Nord, les glaces deviennent de plus en plus
-nombreuses et encombrent la mer. Elle se trouve en outre soudain
-enveloppée d'une brume qui va en s'épaississant, au point que du mât de
-misaine on distingue à peine le beaupré.
-
-Les heures se passent au milieu d'inquiétudes que nul ne songe à
-dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidité de
-son navire, soit rassurant.
-
-De temps en temps, la goélette heurte quelque masse vagabonde, un choc
-sourd retentit et une trépidation la secoue de l'étrave à l'étambot.
-Puis l'iceberg glisse en grinçant sur son flanc et l'on passe.
-
-La nuit vient. Les feux de position sont allumés pour la forme, et le
-fanal électrique remplace, à la misaine, le feu blanc habituel des
-bateaux à vapeur.
-
-[Illustration: Le fanal électrique est mis à la misaine.]
-
-Comme d'Ambrieux est certain de sa direction, on avance toujours. Les
-heures s'écoulent et l'aube blanchit à travers les buées impalpables qui
-s'interposent comme une plaque de verre dépoli.
-
-Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a été doublé. Le
-chenal ne doit pas être loin. Le sifflet de la machine hurle sans
-relâche, les canons à signaux tonnent de cinq en cinq minutes.
-
-Est-ce une illusion? Il semble qu'on entende briser la vague là-bas, sur
-tribord.
-
-«Stop!»
-
-L'hélice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que, à bord, le
-charivari devient de plus en plus intense.
-
-Le navire semble immobile, mais, en réalité dérive au Nord. Le capitaine
-fait sonder, on ne trouve pas le fond à deux cents brasses.
-
-«En avant!»
-
-La _Gallia_ se remet en marche pour un quart d'heure, et, tout à coup,
-un hourra joyeux échappe à l'équipage.
-
-Brusquement, le pan d'ouate se déchire et le soleil apparaît éclairant
-la côte ourlée de glaçons déchiquetés, stratifiés, érodés par les
-vagues.
-
-«Stop!... captain... stop!... crie une voix aiguë tout près du navire,
-mais au ras de l'eau.
-
---Tiens! dit tranquillement l'homme de bossoir, un animau amphibie.
-
---Stop!... master captain!... Stop!...
-
-«Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... reprend la
-voix en anglais hyperboréen.
-
---Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu.» On lui lance un bout
-d'amarre qu'il attrape au vol.
-
-«Mais... sa péniche?» reprend un matelot, voulant désigner sans doute
-le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu'à la ceinture.
-
-On se dispose à crocher par les deux extrémités la légère embarcation,
-mais l'homme, sans lâcher son amarre, crie de son organe glapissant:
-
-«Hisse là!»
-
-Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matière inerte et
-animée, qui se dédouble, aussitôt à bord, en une sorte de périssoire un
-peu moins lourde qu'une valise de main, et un monstre marin, ruisselant
-et aussi odorant que l'étal d'une harengère.
-
-Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit là-bas, un Groenlandais, et pas
-plus beau pour cela, du moins d'après notre esthétique européenne. Un
-nez de dimensions tellement réduites, que le possesseur de ce rudiment
-d'organe peut à peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des
-yeux obliques rappelant deux pépins de poire, mais en revanche des joues
-en lune, balafrées d'une bouche en tirelire, formant un ensemble où la
-plastique n'a rien à voir. Ajoutez une longue crinière aux brins aussi
-rigides que la moustache d'un phoque, un soupçon de barbe en balai, et
-vous avez le signalement très sincère de maître Hans Igalliko, un des
-plus fins lamaneurs de la côte.
-
-Après avoir secoué, comme un barbet mouillé, l'odorante fourrure en peau
-de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familièrement la main
-au capitaine qu'il reconnaît entre tous, tant la mâle prestance de M.
-d'Ambrieux le désigne de prime abord comme le chef.
-
-Il absorbe ensuite comme du petit lait un quart de rhum libéralement
-versé par le cambusier, puis, aussi à l'aise que chez lui, va
-s'installer près de l'homme de barre.
-
-Le brave garçon connaît, ma foi, admirablement son métier, et la
-_Gallia_ ne pouvait trouver un meilleur guide pour pénétrer dans le
-canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glacé.
-
-Grâce à la précision des renseignements qu'il fournit avec une
-incroyable surabondance de gestes et de paroles, la goélette pouvait,
-après deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite rade,
-parfaitement abritée des vents soufflant du large et de la terre.
-
-«Julianeshaab!» dit le Groenlandais en étendant la main avec un geste de
-suprême orgueil.
-
-Et soudain apparaissent aux yeux des matelots étonnés, une cinquantaine
-de misérables cabanes que dominent une petite église et un mât de
-pavillon.
-
-C'est le chef-lieu des établissements danois.
-
-
-
-
-IV
-
- Faux dégel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe
- culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues à l'heure.--Comment on
- coupe une oreille.--Maître à bord.--Le capitaine des
- chiens.--Glaces partout.--La gaieté ne se dément pas.--Pilote des
- glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du
- Nord_.--Le passage septentrional.--Alerte.
-
-
-A mesure que la _Gallia_ s'approchait du continent si énergiquement
-dénommé: _Terre de la Désolation_, le froid, tout en devenant assez vif,
-était néanmoins très supportable.
-
-Le thermomètre, après être descendu pendant deux jours à -24°
-centigrades, avait marqué -4°, puis -7° et s'y était maintenu.
-
-Par suite d'une de ces variations si fréquentes au Groenland, surtout à
-la partie méridionale, il remonta brusquement à +12° le jour où la
-goélette entra dans le havre de Julianeshaab.
-
-Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces désagrégées
-antérieurement par les coups de mer, et une fausse débâcle qui faisait
-hocher la tête aux baleiniers.
-
-«Sûr que le froid va repiquer,» disaient-ils à leurs camarades plus
-inexpérimentés, qui, croyant l'hiver terminé, pensaient bonnement
-pouvoir gagner d'emblée les latitudes hyperboréennes.
-
-Pendant quarante-huit heures, la température demeura stationnaire, et
-sans transition le thermomètre accusa -10° en l'espace de quatre heures.
-La neige se mit à tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone
-tempérée, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut
-instantanément sous un revêtement de glace, épais de cinq centimètres.
-
-S'il y avait là une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en
-consola bien vite en songeant que cet abaissement de température pouvait
-le surprendre au large de Julianeshaab et l'empêcher de pénétrer dans le
-port. Là du moins, son navire est à l'abri des glaces et surtout des
-coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique.
-
-Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais très
-utilement employés à l'achat des traîneaux et surtout des chiens qu'on
-allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire.
-
-D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus
-d'excellentes bottes absolument imperméables et inaltérables à l'eau de
-mer comme à la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son
-monde, en prévision de l'usure devant atteindre forcément celles qu'il
-avait fait confectionner en Norvège.
-
-La botte groenlandaise est en effet une oeuvre d'art que les
-_cordonnières_ du pays savent accommoder d'une façon merveilleuse à la
-forme du pied, tout en lui donnant une façon superlativement élégante.
-
-Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirés des tendons de
-l'animal et préparées de telle sorte, qu'elles conservent toujours une
-souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et
-à la gelée complétées de frictions prolongées et d'onctions répétées,
-elles acquièrent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de
-façon à pouvoir être ensuite nuancées de rouge, de jaune, de violet et
-même de bleu.
-
-Séance tenante les bottières se mirent à l'oeuvre, pendant que leurs
-époux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les «meutes
-d'attelage» dont ils vantaient à l'envi la vigueur et la sobriété.
-
-Si Julianeshaab ne compte guère que deux cent cinquante citoyens, on y
-trouve en revanche au moins un millier de chiens, répartis, en nombre
-plus ou moins grand, dans toutes les habitations.
-
-D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix.
-
-Toutes les bêtes qu'on lui présentait offraient ce type bien connu,
-depuis que les splendides publications du _Tour du Monde_ ont vulgarisé,
-par la gravure, les voyages aux régions glacées. De moyenne taille, mais
-singulièrement trapus et râblés, l'oeil vif, le museau pointu,
-l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie
-narquoise et éveillée, la queue longue, touffue, fièrement arquée en
-panache, ces braves chiens de course sont en outre enveloppés d'une
-longue fourrure bigarrée, qui les protège efficacement contre les
-morsures de la bise polaire.
-
-Rien à dire présentement de leur sobriété ni de leur endurance à la
-fatigue. On les verra plus tard à l'oeuvre.
-
-Ne sachant, en somme, auxquels donner la préférence, le capitaine
-imagina, tant pour distraire son équipage que pour apprécier les mérites
-des concurrents, d'improviser une course en traîneaux.
-
-Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la
-terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette
-enivrante volupté de se sentir emporté sur les flots avec la vélocité
-d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette célérité qui donnerait
-le vertige à un jockey.
-
-La piste est toute prête et nivelée comme un billard. Un champ de neige
-qui s'étend, au nord, jusqu'au Pôle; à l'est, jusqu'à l'Atlantique.
-
-Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dénué d'intérêt, que
-la vue de six traîneaux, attelés chacun de douze chiens bien en voie,
-parfaitement entraînés, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au
-coup de fouet qui doit servir de signal.
-
-Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous déserté les maisons. Les
-hoquetons fourrés se pressent curieusement de chaque côté, pendant que
-les bottes multicolores piétinent la neige.
-
-Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait relâche!
-
-Le capitaine et le docteur, emmitouflés comme de véritables
-Groenlandais, sont montés sur le traîneau de maître Hans Igalliko, leur
-pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable.
-
-Sur chacun des autres traîneaux, une paire de matelots costumés aussi en
-ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac.
-
-Le «colonibestyrere[2]» de Julianeshaab[3] remplit les importantes
-fonctions de starter, et tient, au bout de son bras levé, un fouet
-groenlandais en guise de drapeau.
-
-[Note 2: Le _colonibestyrere_, dont le nom signifie à peu près
-_pilote de colonie_, est le gouverneur du district. De Julianeshaab
-jusqu'à Upernavik, le dernier point où l'on rencontre encore des
-civilisés, on compte dix districts, administrés chacun par leur
-colonibestyrere nommé par le gouvernement métropolitain.]
-
-[Note 3: Le nom de Julianeshaab, signifie: Julie-Espérance. La
-triste bourgade, fondée il y a environ cent vingt-cinq ans, reçut ce nom
-en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante à ses pauvres
-colons d'Amérique.]
-
-«Etes-vous prêt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter
-improvisé.
-
---Go ahead!» répond le capitaine qui se courbe en avant pour éviter le
-choc du départ.
-
-La lanière détonne comme un coup de pistolet, les chiens bondissent,
-et... un éclat de rire homérique s'échappe de toutes les fourrures
-indigènes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes
-trépignent et gigotent éperdument.
-
-Quatre marins viennent d'exécuter en arrière une triomphante cabriole,
-et sont restés affalés, jambes et bras écartés, au beau milieu de la
-neige.
-
-«Bagasse!... Pécaïre!... Nom d'un d'là!... Pétard!...»
-
-Quatre jurons de provenance gasconne, provençale, normande et...
-disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable à celui des
-chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les
-claquements de fouet du starter qui vocifère à plein gosier.
-
-«Ce n'est qu'un faux départ, dit le docteur qui partage l'hilarité
-générale.
-
-«Pas de bobo! hein! les gars?
-
---Quatre pipes de cassées, monsieur le docteur, répond une voix penaude,
-celle de Plume-au-Vent.
-
---Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur.
-
-«Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde
-au coup dur du départ.
-
-«Ces damnés bêtes ont du salpêtre dans les veines, et avec ça, un coup
-de gigot!...
-
---Vous y êtes? demande le capitaine.
-
---C'est paré! commandant,» répondent les quatre mathurins après s'être
-secoués comme des barbets.
-
-Pour la seconde fois la lanière claque, et les conducteurs font entendre
-un sifflement strident.
-
-Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'élancent au milieu
-d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagnés d'un long cri
-d'enthousiasme.
-
-C'est, pardieu! une sensation émouvante que de se sentir ainsi emporté
-avec une vitesse de vingt-cinq kilomètres à l'heure, sans heurts, sans
-cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage
-de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu
-de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussière de neige
-soulevée par les pattes des enragés coureurs.
-
-Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on
-peut, par le nez que protège le gros gant fourré.
-
-Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve empêtré dans son
-harnais. Croyez-vous que le conducteur se dérange pour si peu? Allons
-donc!
-
-Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb
-on ne sait comment, et repart à fond de train.
-
-Ah! le fouet! N'en déplaise aux membres de la Société protectrice des
-animaux, sans lui, pas d'obéissance, pas de discipline, et, pourrait-on
-ajouter: pas d'attelage.
-
-Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse
-déjà, et composée d'éléments ou de tempéraments si hétérogènes! Les uns
-sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs,
-ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnément la chasse.
-
-Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possédait pas un moyen de
-coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son
-attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait
-librement abandonné à ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de
-chasser à vue un renard ou un lièvre polaire?
-
-Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, répond à toutes
-les exigences.
-
-Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un mètre et demi
-de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de
-l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dépasse pas soixante-dix
-centimètres.
-
-La lanière est une mince bande de peau de phoque non tannée, terminée
-par une mèche en tendon desséché, avec laquelle un conducteur un peu
-habile frappe exactement où bon lui semble, et peut faire couler à
-volonté le sang.
-
-Un chien qui s'émancipe est rappelé d'abord à l'ordre par la voix du
-maître qui prononce le nom du délinquant, et l'accompagne d'un
-claquement.
-
-S'il y a récidive, la mèche vient le frapper sur les reins, et lui
-enlève, comme avec une paire de ciseaux, une mèche de poils.
-
-Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour réprimer une faute
-grave, le maître n'hésite pas à frapper sans pitié l'épiderme, d'où
-jaillissent quelques gouttes vermeilles.
-
-Cinq minutes après le départ, le pilote, mécontent d'un de ses chiens
-qui, placé au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des
-signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulière preuve de
-cette adresse proverbiale à manier le fouet.
-
-«Ach!... Ach! criait-il en colère, dans son anglais de fantaisie, la
-damnée bête empêche les autres de marcher.
-
-«Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout d'oreille.»
-
-Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible lanière, la
-projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calculé,
-que la mèche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du
-délinquant, et la tranche tout net comme l'eût fait un rasoir.
-
-Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientôt couvert par les
-jappements de ses congénères et se tint pour averti.
-
-Après avoir ainsi parcouru avec une vélocité réellement vertigineuse un
-espace désigné préalablement, les traîneaux obliquèrent à gauche sur un
-simple mot, décrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front,
-devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au départ.
-
-Chose réellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus!
-
-Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des
-bêtes également méritantes, prit le parti, ne voulant mécontenter aucun
-propriétaire, de leur acheter à chacun cinq chiens, pris au hasard dans
-chaque attelage.
-
-Total, trente chiens payés sans marchander cinquante francs chacun et
-embarqués séance tenante, avec trois traîneaux, sur la _Gallia_.
-
-Sans être aucunement dépaysés, les braves toutous, séduits d'ailleurs
-par une ample distribution de poisson sec, s'accommodèrent fort bien du
-petit local agencé à leur intention, par le charpentier sur le gaillard
-d'avant.
-
-Et dès lors, Plume-au-Vent, qui adore les bêtes, ne les quitte plus d'un
-instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le
-plaisir d'être préposé à leur garde.
-
-«Mais, mon garçon, dit l'officier, tu vas te créer là un surcroît de
-besogne.
-
---Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent déjà.
-
---Tu ne pourras même pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent
-que l'esquimau.
-
---Avant quinze jours je veux en avoir fait des chiens savants.
-
---Allons! comme tu voudras.
-
-«Te voici, à dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.
-
---Merci de tout mon coeur! et je vous jure, foi de Parisien, que
-jamais bêtes n'auront été mieux soignées.»
-
-Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes
-groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens
-étaient embarqués, et la _Gallia_, pilotée de nouveau par son lamaneur
-indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.
-
-L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.
-
-En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire
-prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la
-subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette.
-Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires
-baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.
-
-D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route,
-arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au
-moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement
-son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de
-lignite, découverte par la _Discovery_, et à celle trouvée plus loin
-encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné
-compagnon du lieutenant américain Greely.
-
-Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les événements
-semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.
-
-Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la
-navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que
-difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.
-
-Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes à
-la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans
-un monde entièrement nouveau.
-
-Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par bâbord,
-glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces,
-un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque
-sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par
-les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance,
-toute sombre, sous son panache de fumée, la _Gallia_, dont la présence,
-en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence
-humaine.
-
-Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent
-en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se
-heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent
-comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le
-petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu
-de l'inénarrable tohu-bohu!
-
-La _Gallia_ navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou
-moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil
-surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de
-feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat
-incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent,
-les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le
-merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant
-aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du
-péril imminent.
-
-Aussi, la vigilance est extrême sur le pont du navire. Tous ceux qui ne
-sont pas de quart à la machine se tiennent en permanence à leur poste
-respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les
-glaçons qui, à chaque instant, menacent l'avant.
-
-En dépit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se dément
-jamais, l'éperon heurte rudement un iceberg dont la base est cachée sous
-la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard.
-
-Le navire frémit, s'arrête un moment et repart, sans autre inconvénient
-que de secouer un peu trop rudement les chronomètres. Car tout ce qui
-est, à bord, susceptible de détérioration, a été soigneusement saisi et
-arrimé, de façon à permettre, plus tard, à la _Gallia_, de remplir sa
-fonction de bélier.
-
-Quant au capitaine, confiant dans la solidité de son bâtiment dont il
-éprouve à chaque instant la résistance, il conserve son impassibilité,
-et n'a qu'une seule idée en tête: faire de la route.
-
-Encouragés par la présence de leur chef qui prêche vaillamment
-d'exemple, les matelots supportent sans fléchir les écrasantes fatigues
-de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter.
-
-Jamais la gaîté gauloise ne se trouve à court, même dans les
-circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble
-s'accroître avec elles.
-
-«Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa
-chaufferie, encore de la glace!
-
-«Il y a donc des gens qui passent ici leur vie à en fabriquer!
-
-«Ma parole! si c'est pas à leur faire payer patente!»
-
-Le soleil luit, par hasard. On aperçoit l'ennemi arriver en colonnes
-serrées.
-
-«Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet obélisque, dont la pointe
-menace la vergue...
-
-«Attention! Tonnerre!...» interrompt le camarade, qui fait terriblement
-vibrer les R, et qu'à son accent on reconnaît pour un Basque.
-
-[Illustration:--Attention!--interrompit le camarade.]
-
-C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, élevé depuis le départ de
-Julianeshaab à la dignité de «pilote des glaces»; ce que les Anglais
-appellent: «icemaster».
-
-Silencieux jusqu'à la taciturnité, le Basque, dont la vive intelligence
-n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout à coup
-révélé au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce
-qui a trait à la navigation dans les mers arctiques.
-
-Il a longtemps pratiqué la pêche à la baleine, connaît parfaitement les
-parages au moins jusqu'au détroit de Smith et la baie de Melville, où il
-a hiverné deux fois. Son instruction technique est bien supérieure à
-celle de la moyenne des matelots, à ce point qu'il a été embarqué une
-fois en qualité de second sur un baleinier.
-
-Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer, à ses
-camarades, comment il comprenait l'expédition, et se convainquit de sa
-valeur après un entretien sommaire.
-
-«L'obélisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais
-penser à Paris, ma ville, où de bons licheurs toujours altérés, font en
-ce moment les yeux doux à des carafes frappées!
-
-«Et ici!... oh!... là! là!... mince de frigorifique!
-
-«Faut croire que nous sommes à l'entrepôt général du grand magasin des
-degrés au-dessous de zéro.
-
-«Michel?
-
---Après? répond brièvement le Basque.
-
---Une idée! Si après la campagne nous frétions, avec nos parts, un joli
-bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui
-tirent la langue sous un Equateur quelconque?
-
---Enfoncée, l'idée!
-
---Ah! bah,... ça se fait.
-
---Oui! En Amérique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on
-coupe la glace comme des pavés... à la scie... on l'emballe dans du
-feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au
-Mexique... à la Louisiane... à Cayenne...
-
---Ça doit coûter cher la livre, hein!
-
---Quatre sous!
-
---Pétard! Sont-y malins, ces Américains.
-
-«Michel!
-
---Quoi encore?
-
---Toi qui la connais dans les coins, la chose des glaces, tu devrais
-bien m'expliquer...
-
---Pas le temps... faut ouvrir l'oeil.
-
---C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles.
-
-«Ça m'empêche pas de turbiner, quand je parle, moi.
-
-«Tiens, vois, ça s'éclaircit un peu... y a relâche... nous sommes dans
-un chenal d'eau libre.
-
---Je vois bien... mais, là-bas... par tribord... _le floe_...
-
---Tu dis?...
-
---Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gelée sur place...
-là!
-
-«La goélette devra le contourner... impossible de passer.
-
---... Et là-bas... vois donc... à bâbord...
-
-«Des collines, des dunes, des rochers de glace... ça s'étend à perte de
-vue.
-
-«On dirait que ça rejoint le... le... floe, comme tu dis.
-
---C'est un _pack_.
-
-«Glaces venues du Nord... mêlées par les courants et les tempêtes...
-entassées... superposées... gelées et réunies par le froid.
-
-«Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui
-s'en iront en dérive...
-
---Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours!
-
-«Et avec ça un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est
-d'un cramoisi!
-
---Thermomètre à 20° au-dessous de zéro.
-
---Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le
-navire flotte encore.
-
---Il y a le courant qui empêche l'eau de se prendre.
-
---Mais, plus loin?
-
---Nous trouverons le _Pack du Milieu_, la grande banquise formant
-barrière devant les eaux libres du Nord.
-
---Comment passerons-nous?
-
---Il y aura débâcle.»
-
-Et profitant de la loquacité insolite de son camarade auquel l'état de
-la mer donne un peu de répit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il
-ignore, s'étonnant de la forme et de la consonnance des mots servant à
-désigner la glace sous ses différents aspects, cherchant en vain leur
-équivalent dans notre langue.
-
-«Les étrangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils
-ont donné aux choses des noms de chez eux.»
-
-Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien à bâtons rompus, continue
-ses définitions, dont le Parisien, ennuyé de ne pas savoir, se promet de
-tirer bon profit.
-
-Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le _Pack du Milieu_, ou
-comme il préfère l'appeler, _la banquise_, l'effroi des vaillants
-pêcheurs de cétacés, obstrue les détroits de Smith, de Jones et de
-Lancastre, même pendant l'été arctique, et qu'ils doivent, pour gagner
-l'espace libre des _Eaux du Nord_, contourner vers l'Est la terrible
-barrière afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas
-intercepté par la soudure de la banquise avec la glace des côtes qui,
-presque en tout temps, obstrue la baie de Melville.
-
-Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion
-de mer ouverte qui ne s'étend guère au Sud du soixante-seizième
-parallèle, et doit souvent être cherchée plus haut! Etant donné surtout
-que le redoutable pack, appelé aussi: _Glace du Milieu_, s'étend du 76e
-au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrés, près de 900
-kilomètres, à travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!
-
-Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le
-chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il
-semble obéir à une impulsion continuelle produite par les courants venus
-du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indéniables.
-Notamment la dérive extraordinaire du _Fox_, le petit vapeur monté en
-1857 par Mac-Clintock, parti à la recherche de l'expédition Franklin. Le
-_Fox_, soudé à la banquise par le travers du cap York, descendit avec
-les glaces pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle
-polaire.
-
-Le _Pack du Milieu_, ou _banquise_, se forme donc, selon toute évidence,
-à l'extrême Nord, par l'agrégation des _floes_ ou champs de glaces
-détachés, qui atteignent là-bas des hauteurs énormes, quarante et
-cinquante mètres, et viennent se souder à la barrière, après avoir
-notablement fondu en route, mais de façon à émerger encore de douze à
-quinze mètres et plus. Chaque floe qui constitue un des éléments de la
-banquise, a une configuration à peu près invariable. Il est profondément
-entaillé en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit
-continuellement l'action dissolvante, mais à une certaine profondeur il
-s'élargit énormément, de façon à posséder une base très considérable, et
-n'émerge jamais que du quart de sa hauteur totale.
-
-Que l'on juge par là des dimensions d'un glaçon qui se dresse à quinze
-mètres seulement au-dessus du niveau de la mer!
-
-Ainsi appelé par les circonstances à enfourcher son dada favori, le
-Basque devenait intarissable, peut-être pour la première fois.
-
-Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa
-prodigieuse mémoire de faits à ce point intéressants, qu'il ne
-s'apercevait pas du givre collé à ses sourcils, et des glaçons formant
-stalactites à chacun des poils de sa barbe.
-
-L'entretien se fût peut-être continué fort longtemps encore, s'il n'eût
-été brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succède une
-longue clameur d'étonnement, peut-être d'effroi.
-
-
-
-
-V
-
- Chute d'une montagne de glace.--Broyé ou submergé.--Un homme à la
- mer!--Héroïsme joyeux.--La récompense d'un brave.--Possessions
- danoises.--A travers la brume.--Dans le «Nid de Pie».--Regrets d'un
- pêcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misère
- humaine.--Près de pénétrer dans le _cimetière des navires_.
-
-
-Malgré le froid intense, les matelots, tout chauds encore du soleil
-natal, trouvent que cette monotonie, parfois si éclatante et plus
-souvent lugubre, est relevée par le charme de la nouveauté.
-
-Ils ont des étonnements naïfs, des admirations bruyantes, des métaphores
-audacieuses à l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement
-accidenté qui, bien que formé d'un seul élément, et n'affectant qu'une
-seule nuance, ne se ressemble jamais.
-
-C'est au point que leur vigilance est parfois en défaut, tant ce
-féerique décor, sans cesse modifié, surexcite leur curiosité jusqu'à
-leur enlever l'appréhension du danger.
-
-Du reste, ils n'ont pas eu le temps de se familiariser avec la
-configuration des icebergs ne montrant, comme on sait, au-dessus des
-eaux, que le quart de leur masse entière, et cachant sournoisement, sous
-les flots, une base très large, d'autant plus redoutable qu'on en ignore
-la forme et les dimensions.
-
-Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant à une quinzaine de
-mètres, et regardé comme inoffensif, eu égard à son éloignement relatif,
-heurtera, par un de ses prolongements sous-marins, les oeuvres vives
-du navire.
-
-C'est ce qui se produit au moment où des cris violents interrompirent
-l'entretien du Basque et du Parisien.
-
-Le chenal où s'avançait la _Gallia_ rasait de près un immense glacier
-collé aux falaises de la côte, et le courant, assez rapide, en érodait
-profondément l'invisible piédestal.
-
-Il y avait là des ébauches colossales d'une architecture fruste et
-tourmentée, où se confondaient, au milieu d'un pêle-mêle inouï, des
-piliers déjetés, des croupes de cathédrales, des tours balafrées de
-lézardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombés on ne sait
-d'où, des pans ruinés, une cité de géants après un tremblement de terre.
-
-Toutes ces masses, reliées entre elles par le froid, et solidaires comme
-si le meilleur ciment les unissait, éprouvaient, par cela même, des
-trépidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur
-base, en détachait un fragment.
-
-Des craquements sonores, produits par le travail de désagrégation,
-retentissaient sans relâche, précédant, puis accompagnant la chute du
-bloc qui s'abîmait dans une pluie diamantée, puis soulevait une vague
-qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosités.
-
-En raison de cette solidarité, l'ébranlement se répercutait sur la
-totalité du glacier, produisant des dégringolades incessantes, et un
-fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorité en
-quelque sorte exaspérée.
-
-La goélette venait de s'écarter sur bâbord pour éviter l'approche d'un
-iceberg colossal, haut de plus de vingt mètres, taillé presque à pic, et
-dont la configuration bizarre rappelait celle d'un gigantesque bonnet de
-grenadier.
-
-Le navire allait le laisser à trente mètres environ sur tribord, quand
-tout à coup un pan tout entier se détache de la falaise de glace, tombe
-dans le chenal, s'enfonce, disparaît, puis émerge, en soulevant une
-vague monstrueuse.
-
-Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaçon
-flottant, le fait osciller comme un fétu, et finalement le culbute sens
-dessus dessous.
-
-Cette scène, longue à raconter, n'a pas duré plus de quinze secondes, et
-provoqua le cri d'angoisse échappé aux matelots.
-
-Cependant, le navire n'eût couru aucun péril, sans la présence de
-l'iceberg malencontreusement placé par son travers.
-
-Mais la fatalité permit que, au moment précis où il culbutait sous
-l'irrésistible poussée de la lame, la portion immergée heurtât, dans son
-mouvement de rotation, la coque...
-
-La masse de bois gémit et semble près de se désarticuler. Les mâts
-oscillent, craquent jusque dans leur emplanture et menacent de venir en
-bas.
-
-Un faux mouvement, une seconde d'hésitation, un de ces incidents qui
-déroutent les prévisions humaines, et c'en est fait!
-
-La _Gallia_ soulevée, puis brusquement jetée sur un de ses bords, va
-chavirer sur place.
-
-Un frisson rapide secoue les plus braves qui se cramponnent
-machinalement au premier objet venu, et jettent sur leur chef un regard
-angoissé.
-
-Le capitaine a vu et pressenti le danger.
-
-Impassible au milieu du cataclysme d'où surgit une effroyable menace
-d'anéantissement, il s'écrie d'une voix qui domine le tonnerre des
-glaces et le rugissement des flots:
-
-«Tiens bon, matelots!
-
-«La barre à bâbord!... toute!...»
-
-Puis, il met la main sur le télégraphe de la machine, et commande:
-
-«A toute vapeur!»
-
-Pour la seconde fois l'organisme de bois et de métal frémit, et une
-poussée furieuse le projette d'arrière en avant.
-
-Pendant un instant bien court et qui paraît affreusement long, chacun
-entend la fausse quille racler la glace, et l'hélice tourbillonner à
-vide.
-
-Cela dure huit ou dix secondes à peine, mais quel moment terrible!
-
-Et brusquement, la _Gallia_ qui, chose à peine croyable, a glissé sur
-l'obstacle, comme sur le plan incliné d'un chantier, se trouve soulevée
-par l'arrière, pique de l'avant et menace de s'abîmer.
-
-Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment où la lame s'abat sur le
-gaillard d'avant.
-
-En un clin d'oeil le spardeck se trouve submergé. Les matelots, qui
-étreignent les haubans, les étais, et tout ce qui peut leur donner
-prise, enflent le dos sous cette formidable douche. Les chiens, par
-bonheur attachés solidement, poussent un hurlement lugubre.
-
-La goélette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse à mesure
-que l'eau embarquée s'écoule par les dallots. Le pont est si
-parfaitement étanche que pas une goutte n'a pénétré dans l'intérieur.
-
-La téméraire mais admirable manoeuvre de son capitaine l'a sauvée!
-
-«Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement un peu
-fraîche...»
-
-Mais un cri lugubre qui terrifie les plus braves interrompt soudain la
-plaisanterie de Plume-au-Vent.
-
-«Un homme à la mer!
-
---Paraît qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enragé loustic en
-se dépouillant de sa veste fourrée.
-
-«Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid.
-
-«L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau.
-
---Stop!»
-
-Pendant que la goélette marche encore sur son erre, un canot est armé.
-
-La bouée de sauvetage a déjà été lancée à la mer.
-
-A cinquante mètres, on aperçoit un homme qui se débat convulsivement,
-près d'être englouti.
-
-«Mais il va y rester!...
-
-«Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le Parisien...
-un amateur, quoi!
-
-«A moi de faire le terre-neuve!»
-
-Et le voilà, sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, par
-principe, une tête superbe, sans paraître songer à ce froid atroce de
-20°.
-
-«Courage! Parisien... courage!...» crient les camarades, pendant que le
-vapeur s'éloigne encore, et avant que le canot ait glissé sur ses
-palans.
-
-Et il va, l'intrépide sauveteur, filant comme un poisson sur les flots
-glacés, se dressant parfois jusqu'à mi-corps, pour chercher la place où
-se débat le malheureux.
-
-Il l'aperçoit enfin, à une trentaine de mètres, n'ayant plus la force de
-se mouvoir, déjà raidi par le froid, et pouvant à peine râler un appel
-suprême.
-
-«Au... secours!
-
---Mais il a manqué la bouée, grogne le Parisien.
-
-«Croche donc la bouée!... cachalot en détresse!
-
-«Bon le v'là qui coule!»
-
-En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point où l'autre a
-disparu. Il plonge à deux reprises et reparaît enfin, nageant d'une main
-et hâlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le
-pauvre diable.
-
-Par bonheur, la bouée a dérivé à portée de sa main.
-
-Il s'y accroche, à bout de force et d'haleine, mais joyeux toujours,
-joyeux par caractère, et plus encore du devoir accompli.
-
-«Et tu sais, faut pas faire des manières et essayer de me faire boire un
-coup... sinon, je recommence à taper, comme tout à l'heure, là-dessous,
-chez les phoques.»
-
-Puis un éclat de rire s'échappe de ses lèvres violacées.
-
-«Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en reconnaissant
-l'homme qu'il vient d'arracher à la mort.
-
-«Guignard... le bien nommé... vrai!... quelle guigne!...
-
-«Ohé! du canot!... ohé!... par ici... s. v. p...! dépêchez-vous... je
-crois qu'on a oublié le robinet d'eau chaude.»
-
-L'embarcation, qui volait sur les flots, arrive en ce moment.
-
-Le Parisien, transi jusqu'aux moelles, claquant des dents, raide comme
-un glaçon, mais blaguant quand même, est hissé à bord en même temps que
-l'autre, cramponné à la bouée avec l'inconsciente énergie des noyés.
-
-Le maître, Guénic, est à la barre.
-
-«Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et chaude
-fourrure, entortille-toi là dedans.
-
---C'est pas de refus, maître, vu que... ça doit être un déplorable
-métier que celui de phoque dans ces parages.
-
---Et siffle-moi ça, continue le maître en lui offrant une bouteille
-pleine d'un liquide ambré.
-
-«C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de vitriol...
-ça te réchauffera.
-
-«Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix attendrie,
-t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.»
-
-Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionné à tour de bras, ouvrait
-lentement des yeux atones et demeurait incapable de prononcer un mot.
-
-«Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien après une ample rasade,
-sirote aussi une bonne goutte.
-
-«C'est souverain contre les pâmoisons...
-
-«Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noyé... rassure-toi
-donc... t'es pas encore à point pour faire un figurant à la Morgue.»
-
-Cinq minutes après, la baleinière accostait la _Gallia_.
-
-Pendant que le Parisien sautait allégrement sur le pont au milieu des
-matelots qui ne lui ménageaient pas leur sympathie, le docteur faisait
-transporter Guignard au poste des blessés, puis engageait le sauveteur à
-l'y accompagner.
-
-«Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre permission,
-dit-il, je vais aller me faire un brin rissoler devant mon fourneau de
-chauffe.
-
-«Voyez-vous, après une bonne suée, il n'y paraîtra plus.
-
---Ma foi, mon garçon, c'est une idée.
-
-«Cependant, venez me voir quand vous serez réchauffé.»
-
-Le brave Parisien allait enfiler l'escalier de la machine, quand il se
-trouve en présence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles
-et lui tend la main.
-
-Confus de cet honneur et certes bien plus intimidé qu'au moment où il se
-précipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main
-dans celle de son chef et demeure bouche béante, interloqué.
-
-«Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et sympathique, au
-nom de l'équipage et du mien, merci!...»
-
-Et le chauffeur, de plus en plus troublé, ne trouvant pas un mot à
-répondre, mais tout fier de ce témoignage d'estime, porte la main à son
-bonnet, salue militairement et disparaît dans l'écoutille.
-
-«Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit à part lui le
-capitaine en se rendant lui-même à l'infirmerie.
-
-«Oh! j'arriverai _là-bas_!... je le sens... je le veux.»
-
-La goélette avait repris sa marche à travers le chenal où les obstacles
-semblaient s'accumuler à plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit
-dès le début anéantir l'expédition, ou tout au moins porter le deuil
-dans l'équipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance.
-
-Et certes, jamais on n'en a plus besoin en remontant le cercle polaire
-qui semble fuir devant l'étrave de la _Gallia_.
-
-Le passage toujours obstrué par les glaces flottantes se maintenait
-libre, c'est-à-dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la
-température, tout en restant assez basse, était moins rigoureuse depuis
-que le soleil ne disparaissait presque plus à l'horizon. La série des
-interminables journées arctiques allait commencer. Tout faisait prévoir
-une prochaine désagrégation du colossal amas de glaçons contre lequel on
-allait bientôt se heurter.
-
-Depuis longtemps on avait dépassé le fiord d'Arsuth, où se trouve la
-fameuse mine de cryolithe, nommée Iviktutk. Puis, Friedricshaab,
-Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde _ville_ de l'inspectorat du
-Sud. Une triste bourgade plus froide, plus désolée que Julianeshaab. Le
-65° était franchi, mais aussi quelles fatigues écrasantes, pour un
-résultat aussi modeste!
-
-L'implacable brume persistait toujours et s'interposait obstinément
-devant le soleil, qui, pendant trois mois, allait rayonner sur le désert
-de glaces.
-
-Et toujours la lutte sans trêve contre les écueils mouvants, aperçus
-vaguement à travers l'énervante opacité du brouillard! Les manoeuvres
-incessantes qui courbaturaient l'équipage, les arrêts interminables, les
-retours précipités, la vapeur instantanément renversée, tout cela pour
-arriver à s'élever de quelques minutes!
-
-Cependant cette brume, en dépit de son opacité, couvre la mer d'une
-couche très mince, à ce point que les matelots de vigie dans le
-gréement, se trouvent en plein soleil[4].
-
-[Note 4: C'est du reste un fait observé fréquemment sur les
-paquebots faisant la traversée d'Amérique. Par le travers de
-Terre-Neuve, les mâts sortent à moitié du brouillard, pendant que la
-partie inférieure du navire demeure invisible.]
-
-Là-haut, d'incomparables jeux de lumière sur les sommets des icebergs et
-des falaises, en bas, une houle de vapeurs humides, tourbillonnant comme
-un suaire de gaze, et se résolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un
-enduit de givre les hommes et les choses.
-
-Grâce à cette particularité, le capitaine, toujours alerte comme un
-gabier, put prendre des hauteurs astronomiques en se hissant dans le
-tonneau fixé au sommet du grand mât et auquel les baleiniers donnent le
-nom de _nid-de-pie_.
-
-C'est ainsi que, le 30 mai, son observation lui donna la certitude que
-le cercle polaire était enfin franchi.
-
-Il y eut à bord une petite fête remplaçant la cérémonie classique et
-démodée du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et
-de spiritueux et quelques chansons joyeuses où Plume-au-Vent déploya ses
-talents de virtuose.
-
-Puis le soleil, après la vue duquel on soupirait depuis longtemps,
-apparut enfin, et pour ne plus disparaître de trois mois.
-
-Les oiseaux, invisibles jusqu'alors, se montrent en essaims
-innombrables, jacassant à tue-tête, familiers d'ailleurs, au point de
-venir tourbillonner à travers le gréement du navire. Mouettes, damiers,
-pétrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'ébattent en pleine lumière,
-piquent des têtes au milieu des eaux vertes, vont s'éplucher sur les
-blocs errants, et repartent pour recommencer, indéfiniment.
-
-Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, éveillés par cette
-incandescence qui les met en belle humeur, folâtrent lourdement dans les
-eaux libres. On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec
-délices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en dérive, et
-venir plonger curieusement jusque sous l'étrave du navire.
-
-[Illustration: On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec
-délices.]
-
-Une ourse même se montra, flanquée de ses deux oursons, humant de loin
-les émanations parties du vapeur, inquiète du branle-bas occasionné par
-sa présence.
-
-Le docteur Gélin, grand chasseur, parlait même de lui envoyer une balle
-express, alléguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, fût-il polaire.
-
-Mais le capitaine lui fit observer en souriant que le gibier se trouvait
-au moins à mille mètres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall
-serait inévitablement perdue.
-
-«Damnée réfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est victime
-d'une illusion d'optique très fréquente là-bas.
-
-«Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit.
-
---Baleine par l'avant! s'écrie le maître d'équipage dont les yeux
-luisants aperçoivent une colonne de vapeur chassée par l'évent d'un
-cétacé.
-
---Une baleine! riposte une voix bien connue.
-
-«Plus que ça de goujon!
-
---Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empêche que ça me
-chavire, de ne pas seulement pouvoir lui loger quinze pouces de harpon
-entre les côtes.
-
---Voyons, maître Guénic, il y a temps pour tout.
-
-«Que diable feriez-vous d'une pareille sardine?
-
-«Son huile!... demandez-voir à notre camarade, Monsieur Dumas, dit
-Tartarin, ce qu'il en pense pour la cuisine.
-
-«Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter...
-
-«Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies?
-
---Gamin, va! dit le maître, incapable de tenir son sérieux.
-
---C'est p't-ête pour offrir à madame votre épouse une garniture pour son
-corset.
-
---Oui!... oui!... tu trouves toujours autant de trous que de chevilles,
-toi.
-
-«Mais si t'avais évu celui de pratiquer la grande pêche, tu verrais
-voir, comme ça vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce
-gabarit!»
-
-Mais la _Gallia_ n'avait pas de temps à perdre, quelques pressantes que
-fussent les occasions.
-
-Oiseaux, plantigrades et cétacés ne furent point inquiétés.
-
-Le surlendemain, à huit heures du matin, par trois degrés au-dessous de
-zéro, on se trouvait en vue de l'île Disco, dont la pointe est par 69°
-11´ de latitude Nord.
-
-C'est le chef-lieu de l'inspectorat septentrional du Groenland et le
-lieu de résidence du second «colonibestyrere» qui séjourne à Godhawn,
-situé au Nord de la baie du même nom, défendu contre la haute mer par un
-immense éperon granitique dont le prolongement s'étend fort loin.
-
-La goélette, profitant de l'état du chenal pour l'instant débarrassé des
-icebergs, passa au large de l'île, continuant imperturbablement sa route
-vers les régions septentrionales.
-
-Elle reconnut le détroit de Waïgatz, puis le vaste fiord Onemak, barré
-en son milieu par l'île Oubekjend; côtoya les gigantesques falaises et
-le hardi promontoire découvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet amas
-de rochers que domine un cône majestueux de treize cents mètres, le
-Kresarsoak des Esquimaux, nommé par l'intrépide navigateur «Hope
-Sanderson», du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui être fatal,
-alors qu'il courait à l'aventure, sur son petit navire de cinquante
-hommes, le _Sunshine_ (clair de soleil). Il trouva par bonheur une large
-ouverture conduisant au Nord, et put se réfugier là où se trouve
-aujourd'hui la station danoise d'Upernavik.
-
-La goélette avait mieux à faire que de s'arrêter au mouillage, sinon
-dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'élèvent
-quelques huttes désolées où végètent les infortunés sujets de Sa Majesté
-Danoise. Si Julianeshaab est lugubre et Godhawn atroce, Upernavik est
-pire; aussi l'Européen se demande avec un serrement de coeur comment
-des êtres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection.
-Passons sur la lèpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans
-laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanières
-transformées en charniers, sur les mangeailles en décomposition dont ils
-se gorgent...
-
-Aussi, le capitaine s'empressa-t-il de laisser sur tribord le chef-lieu,
-faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'élever à tout
-prix, craignant, non sans raison, d'être serré par la banquise, et de
-perdre, comme le fait s'est souvent présenté, une année entière.
-
-Il est en effet une question urgente, essentielle, que le voyageur à la
-recherche des «eaux libres du Nord» ne doit jamais oublier, c'est de se
-trouver de bonne heure en présence de la _banquise_ ou _Pack du Milieu_.
-Si la saison navigable dure de juin à septembre, l'expérience chèrement
-acquise par les baleiniers démontre que le moment le plus favorable pour
-gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car, à cette époque, on
-peut toujours, en cas d'insuccès partiel, renouveler une ou plusieurs
-fois la première tentative, sans courir trop grand risque d'être pris
-dans les glaces. On se rappelle, à ce sujet, les échecs éprouvés en 1849
-par l'_Etoile-du-Nord_, parce qu'elle n'atteignit la banquise qu'en
-juillet, et en 1857 par le _Fox_ de Mac-Clintock arrivé en août, et
-presque aussitôt enserré.
-
-Une fois à la baie de Melville en temps opportun, le navigateur n'a plus
-alors qu'à prendre corps à corps, et résolument, le dernier obstacle,
-mais le plus redoutable de tous, car aussitôt ces colonnes d'Hercule
-franchies, il vogue enfin dans les eaux libres.
-
-C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habileté, de vigilance et
-d'énergie, car malgré l'énorme supériorité des navires à vapeur sur les
-anciens voiliers, la baie de Melville, autrefois la terreur des
-baleiniers, ne vaut guère mieux aujourd'hui que sa réputation.
-
-Encore, comme en font foi les annales de la navigation arctique,
-arrive-t-il trop souvent que tous les efforts demeurent inutiles, en
-présence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante à
-conjurer, notamment quand le vent du Sud souffle avec violence et pousse
-les glaçons en dérive sur le pack. Alors, les navires, pressés entre les
-deux masses, sont écrasés comme des noix. C'est ainsi que périrent en
-quelques minutes, quatorze baleiniers, pendant la campagne de 1819. En
-1821, il y en eut onze de broyés, et sept en 1822. Le désastre de 1830
-fut épouvantable. Le 19 juin, le vent se mit à souffler du
-Sud-Sud-Ouest, chassa les glaces dans la baie, et serra la flotte
-entière contre la banquise. Dans la soirée, la tempête augmenta, et des
-masses énormes montèrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une
-véritable montagne de glace s'écroula sur les navires et en fracassa
-dix-neuf, à ce point que les fragments en étaient méconnaissables. L'un
-deux, le _Ratler_, complètement retourné, fut aplati, la quille en
-l'air!
-
-Quelle résistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies de la
-nature, un bateau, quelle que soit sa solidité?
-
-D'Ambrieux, qui connaissait ce douloureux martyrologe des baleiniers, se
-préparait pourtant, avec son habituelle sérénité, à affronter la
-terrible baie, sans s'émouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle
-on la désigne encore à notre époque: _Le Cimetière des Navires_.
-
-
-
-
-VI
-
- Dans la passe.--Route barrée.--En avant!--Premier
- assaut.--Victoire.--Désespoir d'un Vatel arctique.--Un homme dans
- la sauce.--Pas de déjeuner.--Plume-au-Vent voudrait faire baigner
- Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.--Les deux
- principales routes du Pôle.--Pourquoi la _Gallia_ a pris celle du
- détroit de Smith.--Contradictions.
-
-
-Tessuissak, cap Shackleton, le Pouce-du-Diable, un rocher qui ressemble,
-si l'on veut, à un pouce, et n'a rien de diabolique; cap Wilcox,
-archipel aux Canards, la goélette a reconnu au passage tous ces points
-qui jalonnent la voie, depuis Upernavik jusqu'à la baie de Melville.
-Elle passe en vue de la Tête-de-Cheval, franchit le 75° de latitude et
-se trouve enfin non loin des îles Sabine, en présence du formidable
-champ de glace, large de cinq cents kilomètres!
-
-C'est aujourd'hui 3 juin que la lutte va commencer avec sa terrible
-intensité!
-
-Vers le milieu de l'été, c'est-à-dire pendant la fin de juin et le
-courant de juillet, la glace, désagrégée par le soleil, est devenue
-friable, comme spongieuse. Elle est «pourrie», selon le mot des
-baleiniers. Les _floes_ sont profondément ravinés, couverts de flaques
-d'eau et de neige à moitié fondue. Un choc de moyenne intensité suffit
-pour les disloquer et les rendre le jouet du courant. Mais, aux premiers
-jours de juin, ils sont encore très durs et notablement épais.
-
-Jusqu'à présent la _Gallia_ ne s'est pas éloignée beaucoup du rivage.
-Maintenant il lui faut gagner un peu au large, car les côtes sont
-frangées de glaciers inaccessibles, de dimensions colossales, reliés à
-la banquise par des prolongements très étendus.
-
-La goélette, sous son maximum de pression, côtoie latéralement le vaste
-champ aux tons bleuâtres, rappelant la nuance effacée de montagnes
-entrevues de loin, et cherche une voie qui donne accès vers le Nord.
-
-Voici enfin, après de longs tâtonnements, une vaste anfractuosité dans
-laquelle débouche un chenal d'eau libre, une _passe_, comme disent les
-baleiniers. Du haut du nid-de-pie, le capitaine reconnaît, en personne,
-la direction et les sinuosités de la passe, et cède bientôt la place à
-Michel Elimberri, le pilote des glaces.
-
-«La barre à bâbord!
-
-«Machine en avant!
-
-«La barre droite!»
-
-La goélette a embouqué le chenal.
-
-Les matelots, vêtus simplement de la vareuse, qui remplace le vêtement
-arctique trop chaud pour une température de -2°, contemplent curieusement
-cette navigation sur un fleuve immobile entre deux berges plates, comme
-coupées à la scie, et dont la nuance terne fait ressortir avec plus
-d'intensité la couleur vert sombre de l'eau.
-
-Peu à peu la passe, qui d'abord mesurait environ douze cents mètres, se
-rétrécit. C'est bientôt une simple rivière, puis un canal à peine large
-trois fois comme la coque du navire.
-
-A chaque instant le Basque, pelotonné dans la barrique, s'écrie, suivant
-les circonstances:
-
-«Bâbord!... tribord!... la barre droite!»
-
-Et le capitaine répète, d'une voix brève, les commandements au timonier,
-attentif au moindre mot.
-
-«Tribord! capitaine... tribord toute!» hurle bientôt le pilote des
-glaces.
-
---Pourquoi? demande l'officier.
-
---Les _floes_ sont en mouvement... ils chassent l'un sur l'autre... le
-chenal se resserre... il va être trop étroit.
-
-«Il faut virer sur place.
-
---Virer!... mais tu vois bien que nous manquons d'espace.
-
---Alors, machine en arrière!
-
---Jamais!
-
-«La barre qui bouche le chenal... quelle largeur?
-
---Une encâblure.
-
---Et après?
-
---Les eaux libres.
-
---Va bien!
-
-«Timonier, attention!
-
-«Gouverne droit!
-
-«Machine en avant!... à toute vapeur!»
-
-Soudain, la _Gallia_ pousse un long halètement, et l'hélice tourne avec
-rage dans le chenal empli de houle.
-
-Elle court de plus en plus rapide, son éperon hors de l'eau, comme si
-elle cherchait de loin la place où elle va se ruer.
-
-Chacun s'accroche où il peut, en prévision du choc, et se demande avec
-angoisse quelle va être l'issue de cette lutte inégale.
-
-Bientôt l'obstacle apparaît, fermant la passe qui n'est plus qu'un
-cul-de-sac.
-
-Quelques secondes encore... les secondes angoissées pendant lesquelles
-on se sent rouler au bord d'un abîme, puis un heurt brutal accompagné
-d'un craquement terrible.
-
-Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide, l'éclate, la broie,
-l'entame en forme de coin, la désarticule...
-
-La force intelligente va-t-elle triompher d'emblée de la matière inerte?
-
-Peut-être! Mais, à coup sûr, pas sans une lutte émouvante.
-
-Brusquement arrêté dans sa course vertigineuse, le vaillant navire, qui
-paraît n'être pas seulement ébranlé, glisse par l'avant sur le floe,
-comme pour s'y échouer. Mais la glace, incapable de supporter un pareil
-poids, fléchit, s'effondre et passe, de bout en bout, par fragments sous
-la quille.
-
-«En arrière!» crie le capitaine.
-
-La _Gallia_ recule de trois cent cinquante à quatre cents mètres, prend
-du champ et se rue de nouveau sur la barricade.
-
-Le taille-mer pénètre exactement au point qu'il vient d'entamer, puis la
-force d'impulsion n'étant pas épuisée, le navire pour la seconde fois
-s'élance sur le floe, le fait écrouler sous sa masse, et gagne encore
-près de deux longueurs.
-
-[Illustration: Le taille-mer en acier pénètre dans l'écorce rigide.]
-
-Les matelots, qui s'échauffent à cette lutte, battent des mains et
-trépignent d'enthousiasme. Le moins audacieux d'entre eux ne doute plus
-du succès.
-
-De nouveau retentit le commandement: «En arrière!» bientôt suivi de:
-«Machine en avant!»
-
-Et la _Gallia_ qui, sous la puissante main du capitaine, semble
-réellement douée de pensée, court, frappe, bondit, avance, recule,
-attaque avec des attitudes de cétacé en fureur, souffle, rugit, et
-semble prise de délire à mesure que l'obstacle cède sous ses coups.
-
-Au loin, la banquise craque et détone sourdement. Les floes voisins sont
-agités de trépidations qui se répercutent à la masse totale. Puis, sous
-les coups incessants du bélier qui martèle avec une rage toujours
-nouvelle cette barre en principe infranchissable, la glace désarticulée
-s'écarte enfin à droite et à gauche.
-
-La voix du pilote basque, dominant du haut de la mâture le ronflement de
-la machine et les crépitements des glaçons en dérive, crie avec un
-accent de joie indicible:
-
-«La passe est libre, capitaine!
-
-«A tribord un peu!
-
-«La barre droite!...
-
-«Machine en avant!»
-
-D'Ambrieux est vainqueur, et de haute main.
-
-«Bravo! capitaine, dit le docteur enthousiasmé, en lâchant enfin la
-manoeuvre à laquelle il est resté cramponné pendant la lutte.
-
-«Si, comme je n'en doute pas, la _Gallia_ est sans avarie, vous avez là
-un fin navire.
-
---Je vous l'affirme avant tout examen, mon cher docteur, répond
-l'officier dont les yeux vert de mer semblent flamboyer.
-
-«Pas un boulon n'a sauté, pas une cheville n'a bougé, pas un cordage n'a
-fléchi.
-
-«Quant à la machine, Fritz répond de tout, et je réponds de Fritz.
-
-«Allons déjeuner.»
-
-La cloche piquait alors neuf heures. Les deux hommes descendaient au
-carré où les repas de l'état-major se prenaient en commun, quand des
-clameurs effarées se font entendre.
-
-A la tonalité retentissante des mots expectorés avec un accent de
-terroir tout particulier, on reconnaît une voix provençale, et du bon
-cru.
-
-«Millé Diou dé tron dé l'air... dé tonnerre... dé cent mille
-milliasses dé dious!...
-
-«Zé n'ai plus qu'à mé pendre... Zé suis fiçu... flammbé...
-déshônôré...
-
-«Qu'on mé flannnque à la fôôsse aux lîîonss... qu'on mé donne la cale
-sèche...»
-
-Et un grand gaillard, barbu jusqu'aux yeux, s'élance du panneau en
-gesticulant, menaçant d'arracher de ses doigts crispés les touffes
-noires qui se tordent à ses joues et à son menton.
-
-L'irruption de cet homme hagard, tragique, affolé, dont les habits
-disparaissent sous un enduit poisseux d'où s'exhale une violente senteur
-d'ail et de barigoule, est tellement baroque dans sa dramatique
-exubérance, que le docteur ne peut comprimer un fou rire, et que le
-capitaine, malgré son habituelle gravité, partage cette hilarité.
-
-«Eh bien! Dumas, qu'y a-t-il donc? mon garçon, dit-il au désespéré.
-
---Capitaine... il y a... qu'il y a que vous allez me faire flanquer
-aux fers.
-
---Il ne s'agit pas de cela, mais de déjeuner.
-
---Eh!... bou Diou!... le dézeuner... c'est zustement la çose... dont
-pour laquelle ze devrais me périr.
-
---Mais, pourquoi?
-
---Capitaine! il n'y a pas de dézeuner pour l'état-major!
-
---Bah! et qu'est-il devenu?
-
---La sauce, il est dans ma barbe... sur ma vareuse... sur mon
-pantalon... voyez!... la sauce, il pleut de mes vêtements...
-
-«Il y en a partout dans la cuisine... avec les morceaux de boeuf en
-dôbe... de poisson... la mayonnaise il est dans le çarbon... les
-assiettes, ils se promènent en tessons... ma cuisine, il est comme s'il
-y aurait eu tremblement de terre... la pôvre!
-
-«C'est un fracas, une misère... un tremblement de damnation...
-
---Voyons, comment est survenue cette... catastrophe, interrompit enfin
-le capitaine qui réussit à endiguer ce torrent de lamentations.
-
---Capitaine, quand le navire il s'est lancé sur la glace, mes plats, mes
-assiettes, mes casseroles, ils n'étaient pas saisis...
-
-«Pour lors, la violence du çoc il a tout jeté en pagale dans la cuisine.
-
-«Tout est cassé, démoli, que c'est un çambardement où un calfat ne se
-retrouverait pas!
-
---Ce n'est que cela! continue le capitaine en souriant, console-toi, mon
-garçon, et va changer de vêtements.
-
-«Nous déjeunerons avec des conserves sans sauce, et avec non moins
-d'appétit.
-
-«Tu as un quart d'heure pour te nettoyer.»
-
-Le docteur et le capitaine venaient de descendre au carré, sans
-s'arrêter aux protestations du pauvre diable qui se croyait réellement
-coupable de négligence, quand maître Plume-au-Vent dont le quart
-finissait à la machine, se trouva face à face avec le cuisinier dont le
-désespoir était encore houleux.
-
-«Té vé!... mossieu Dumasse... qu'avez-vous donc?
-
---Rienne.
-
---... Et comme vous sentez bon la cuisine chic, mossieu Dumasse...
-
-«Ma parole, vous embaumez comme le soupirail d'un sous-sol de
-restaurant.
-
---Qué que ça te fait, à toi, mauvais plaisant!
-
---Ça me fait et beaucoup, mossieu Dumasse, car je suis très gourmand et
-j'aurais en conséquence une proposition à vous faire.
-
---Té! faudrait voir, dit le Provençal soupçonneux, flairant peut-être
-une mystification.
-
---Voici: Le capitaine t'a dit d'aller enlever ta tenue de travail
-imbibée d'un décalitre de bonne sauce.
-
---Après?
-
---Va donc tremper ta défroque dans la marmite de l'équipage...
-
-«Ce que ça corsera notre bouillon et lui donnera un montant!...
-
---Ah! Parisien de malheur!... ze te revaudrai ça en bloc.
-
---Tu refuses?... à ton idée, mon vieux Vatel!
-
---Coquine de Diou!... tu m'appelles... attends un peu!
-
---Vatel!... un défunt grand cuisinier, à ce qu'on dit.
-
-«C'est décidé: tu refuses la petite friandise aux camarades?
-
---Prends garde, mouçeron!
-
---Faut pourtant pas laisser perdre ce nanan...
-
-«Fais-en profiter au moins les chiens.
-
-«Viens avec moi, et laisse-toi licher par eux... qué régal pour mon
-personnel!
-
-«Tu verras ce coup de faubert, et après, tu seras aussi propre que les
-cuivres de l'habitacle.
-
---Zut! pour toi et pour tes sales cabots!
-
---Mossieu Dumasse, vous n'aimez pas les bêtes et vous avez tort.
-
-«J'informerai, au retour, la Société protectrice des animaux, et vous
-n'aurez pas la médaille.
-
-«Salut bien, coeur de banquise, de hummock, d'iceberg...
-
-«Je conterai l'histoire à mes toutous et je les aguicherai après vos
-mollets.»
-
-Mais le cuisinier, furieux de la plaisanterie et des minutes perdues,
-vient de s'enfuir en lui montrant le poing.
-
-En attendant que leur maître-queux ait réparé le désordre de sa
-toilette, et improvisé un déjeuner de fortune, le capitaine et le
-docteur, encore tout chauds de la lutte engagée contre le _pack_, en
-arrivent, par une succession bien naturelle d'idées, à parler de la
-route qui doit les conduire au Pôle.
-
-Tout en partageant absolument les idées de l'officier, le docteur, avec
-sa vieille expérience de voyageur au pays des glaces, avait peine à
-comprendre une telle hâte.
-
-«Et l'_autre_! ripostait nerveusement d'Ambrieux, croyez-vous qu'il
-attende!
-
-«Voyez-vous, docteur, je connais la ténacité allemande, et je suis sûr
-que mon rival met à profit tous les instants.
-
---Sans doute, mais il ne peut pas faire l'impossible, et les obstacles
-existent pour lui comme pour vous.
-
---C'est positivement pour cela que je veux, dès le début, essayer de le
-distancer, pour arriver à le battre, non pas d'une quantité
-dérisoire... de quelques minutes... d'un quart de degré... mais haut la
-main, en beau joueur!
-
---Si, par hasard, en sa qualité d'Allemand, il avait pris l'autre voie,
-celle qu'a si longtemps recommandée l'école dont feu Peterman était le
-grand inspirateur?
-
---Ce serait un bonheur pour nous, car il irait à un échec certain.
-
---Le croyez-vous?
-
---Autant qu'il est possible de s'en rapporter aux résultats obtenus par
-cent années d'une expérience chèrement acquise.
-
-«Moi aussi j'avais devant moi deux routes,--je parle des mieux
-connues--celle entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble, appelée route
-du Spitzberg, et celle du détroit de Smith, à l'extrémité de la mer de
-Baffin.
-
-«J'ai consciencieusement étudié tout ce qui a été écrit sur la matière,
-et sans hésiter, j'ai choisi la seconde voie, celle que nous suivons.
-
-«Voici pourquoi: c'est que depuis 1595, depuis Barentz, toutes les
-expéditions qui ont tenté de s'élever par la première, et elles sont
-nombreuses, ont été sans exception refoulées par les masses de glaces
-polaires dérivant constamment au Sud.
-
-«A ce point que pas une seule n'a pu dépasser 80°.
-
---C'est parfaitement exact, car dans les années les plus favorables,
-c'est à peine si l'on a pu gagner cent milles au Nord.
-
---Donc, en dépit de l'engouement des géographes et des voyageurs
-allemands, dont mon patriotisme ne m'empêche pas de proclamer les
-mérites, cette route, à mon avis, doit être abandonnée.
-
-«D'autant plus qu'elle ne laisse aucun espoir d'explorer une aire
-étendue, et que, en toutes circonstances, les découvertes accessoires en
-géologie, en botanique, en ethnologie, en géodésie ne sauraient être
-opérées.
-
-«Voyez-vous, docteur, les faits sont là!
-
-«Pensez donc que depuis cent vingt ans, les Russes, les Suédois, les
-Hollandais et les Anglais se sont heurtés constamment à une difficulté
-matérielle ne laissant pour ainsi dire aucun espoir.
-
-«Jugez-en plutôt.
-
-«En 1764, Vassili Tchitchakoff est brutalement arrêté par les glaces par
-80° 26´. En 1773, les Anglais Phipps et Lutwidge, ayant à bord un
-volontaire qui devint notre ennemi acharné, Nelson, atteignirent 80°
-30´. Puis, ce fut Buchan qui en 1818 arrive à 80°... Clavering et
-Sabine, immobilisés comme Phipps et Lutwidge à 80° 30´... Parry,
-incapable, en 1829, de dépasser 79° 33´.
-
-«Exceptionnellement, les Suédois atteignent en 1868 la latitude 81° 42´.
-Mais cette même année, l'Allemand Karl Koldeway, commandant la
-_Germania_, s'arrête à 81° 5´, et en 1870 est pris dans les glaces par
-77° 1´.
-
-«Vous citerai-je enfin Leigh-Smith arrivant en 1871 à 81° 24´, alors que
-Scoresby, en 1806, montait à 81° 30´? Et l'échec du lieutenant suédois
-Palander... et celui plus récent de Leigh-Smith, qui par trois fois
-lutte en désespéré pour revenir vaincu?... Et cette terrible campagne du
-_Tégetthoff_ commandé par des hommes comme le capitaine autrichien
-Weyprecht et l'intrépide lieutenant Payer! Un désastre, docteur... un
-désastre qui se termine par la perte du navire, sans autre résultat que
-de pouvoir dresser un cairn par 79° 61´.
-
-«Donc, impossibilité reconnue, du moins jusqu'à présent, de s'élever
-plus haut que les Suédois en 1871.
-
---Cet historique est singulièrement éloquent, répond le docteur, et je
-comprends que vous n'ayez pas hésité...
-
---A choisir l'autre voie.
-
-«Par le détroit de Smith, on a du moins la presque assurance d'atteindre
-les _Eaux du Nord_, impitoyablement barrées du côté du Spitzberg.
-
-«C'est là un immense avantage, puisqu'on peut toujours ainsi s'élever de
-plusieurs degrés au Nord.
-
-«Je ne vous ferai pas l'énumération des expéditions polaires entreprises
-de ce côté.
-
-«Nous aurons occasion d'en parler au fur et à mesure que nous
-avancerons.
-
-«Je vous dirai seulement comment je compte procéder, sauf modifications,
-suivant les exigences du moment.
-
-«Vous savez que l'Eau du Nord s'étend, depuis la baie de Pond sur la
-côte occidentale, et s'en va vers le Nord-Ouest jusqu'au cap York.
-
---Parfaitement, capitaine, et les variations de ces eaux libres sont
-insignifiantes.
-
---Vous savez également qu'il y a, pour atteindre l'Eau du Nord, trois
-routes à travers la _Glace du Milieu_ qui la borde au Midi.
-
-«La première est celle que les baleiniers ont appelée le _Passage du
-Nord_. Il longe la côte du Groenland, et c'est, dit-on, le plus sûr.
-
-«La seconde passe se trouve au centre de la baie, dans la masse en
-dérive. On l'appelle pour cette raison le _Passage du Milieu_. On ne
-doit le tenter que plus tard, quand on peut raisonnablement croire que
-les glaces de la baie de Melville sont brisées. La troisième enfin,
-appelée _Passage du Sud_, est le long de la côte Ouest de la baie de
-Baffin. On ne peut la franchir que plus tard encore, vers la fin de
-l'été, ou quand les vents du Sud ont longtemps soufflé.
-
-«Puisque le _Passage du Nord_ est plus sûr, je l'ai choisi, bien qu'il
-semble plus long, pour des voiliers s'entend.
-
-«Chose indifférente pour nous qui montons un vapeur.
-
-«Il fallait, autrefois, vingt-cinq jours pour franchir la baie de
-Melville, ce que fit le premier, en 1616, le vieux Baffin dans un rafiot
-de cinquante-cinq tonneaux.
-
-«En 1874, la flotte à vapeur des baleiniers anglais mit deux jours.
-
-«Comme la saison est peu avancée, peut-être serons-nous plus longtemps.
-
-«Peu importe, d'ailleurs... l'essentiel est de passer, et nous
-passerons!... dussé-je user sur les packs l'éperon d'acier de la
-_Gallia_.
-
---Parbleu! répond le docteur qui, depuis la première attaque, ne doute
-plus de rien.
-
---Du reste, continue le capitaine, les glaces de la baie de Melville
-sont moins redoutables que je ne le croyais.
-
-«Elles sont également plus légères que celles du Spitzberg où elles
-atteignent jusqu'à sept ou huit mètres d'épaisseur.
-
-«Elles n'ont guère ici que deux mètres... Ce qui d'ailleurs suffit à
-mon ambition.
-
---Mais, capitaine, il me vient une idée, à propos du _grand Pack_ du
-Spitzberg qui empêche les explorateurs de dépasser 80°.
-
---Dites, mon cher docteur.
-
---La route que nous suivons est la meilleure, je n'en disconviens pas;
-et pourtant, depuis près de soixante ans, malgré les plus vaillants
-efforts, on n'a même pas réussi à gagner un degré, c'est-à-dire, depuis
-Edouard Parry qui fut contraint de s'arrêter par 82° 45´.
-
---Sans doute; mais du moins les navires peuvent s'avancer beaucoup plus
-loin, comme le _Polaris_ de l'Américain Hall qui, en 1871, put hiverner
-par 82° 16´, en un point que nul autre bâtiment n'avait jamais atteint.
-
-«On est en droit de se demander jusqu'où fût allé, en traîneau, un homme
-de la trempe de Hall, quand la pusillanimité de son équipage et de son
-second Sydney Buddington le forcèrent à rétrograder.
-
-«La voie du Nord n'était-elle pas ouverte aux traîneaux dont Hall
-appréciait si vivement les services?
-
-«Voyez-vous, docteur, il est essentiel d'hiverner le plus loin possible
-dans la direction du Pôle, comme le comprit si bien sir Georges Nares
-qui put amener son navire, l'_Alert_ en face le cap Sheridan, et 8´ plus
-loin que Hall conduisit le _Polaris_, c'est-à-dire par 82° 24´.
-
-«De cette latitude élevée, le second du capitaine G. Nares, l'intrépide
-lieutenant Markham, put piquer en traîneau droit au Nord et arriver, le
-12 mai 1876, après une marche terrible de trente-neuf jours, à 83° 20´,
-là où jamais voyageur n'avait posé le pied.
-
-«C'est ce qu'avait également senti le lieutenant américain Greely dont
-l'expédition, si féconde en résultats de toute sorte, fut
-malheureusement frappée de revers affreux.
-
-«N'ayant pas de navire à lui, Greely se fit conduire avec ses hommes et
-son matériel, par le vapeur _Proteus_, jusqu'à la baie de la
-_Discovery_, ainsi nommée en souvenir de l'hivernage du second navire de
-sir Georges Nares.
-
-«Puis Greely, s'installa bravement avec son personnel par 81° 44´
-pendant que le _Proteus_ retournait en Amérique avec promesse de
-revenir, au bout de trois ans, chercher l'expédition.
-
-«S'étant ainsi condamné à un exil volontaire de trente-six mois, le
-vaillant officier fit bâtir Fort Conger, pour les besoins de
-l'hivernage, et attendit patiemment la saison de 1881 pour commencer les
-explorations.
-
-«Secondé par des hommes admirables, votre collègue, notre infortuné
-compatriote, le docteur Pavy, et surtout l'héroïque lieutenant Lockwood,
-et des sous-officiers de son régiment, le _Signal-Corps_, on peut dire
-qu'il accomplit des merveilles.
-
-«C'est ainsi, notamment, que Lockwood put arriver, en traîneau, jusqu'à
-83° 23´, dépassant de 3´ le lieutenant Markham, en enlevant aux Anglais
-une victoire si chèrement conquise sur tous leurs devanciers.
-
-«Par malheur, Lockwood, qui n'était pas à bout de vivres et moins encore
-d'énergie, fut arrêté par les eaux libres.
-
-«Là, où sir Georges Nares avait trouvé les blocs informes et monstrueux,
-s'étendant à perte de vue sur les flots invisibles d'une mer qu'il
-croyait à jamais emprisonnée, au point qu'il lui donna le nom d'océan
-Paléocrystique, Lockwood rencontra des passes navigables... et il
-n'avait que son traîneau!
-
-«Qui peut prévoir jusqu'où il se fût avancé, s'il eût seulement disposé
-d'un misérable canot groenlandais!
-
---Il est évident qu'une pareille contradiction donne fort à penser.
-
-«Cette région mystérieuse est véritablement féconde en surprises.
-
-«On ne peut en effet taxer de légèreté un observateur aussi expérimenté,
-aussi consciencieux que le commodore anglais...
-
-«Il a réellement constaté la présence de glaces dont la structure, le
-volume, la contexture indiquaient une formation très ancienne... il a
-cru de bonne foi qu'elles étaient là depuis des siècles, et supposé,
-selon toute vraisemblance, qu'elles y resteraient indéfiniment...
-
---Et six ans après, elles n'existaient plus!
-
---De telle façon que Markham et Lockwood sont immobilisés presque au
-même point, le premier par d'infranchissables _hummocks_, alors qu'il
-espérait trouver les eaux libres, le second par ces mêmes eaux libres,
-alors que, confiant dans l'affirmation de sir Georges Nares, il croyait
-continuer son voyage sur le champ de glace!
-
---Que comptez-vous faire?
-
---Ce double échec renferme un enseignement que je n'oublierai pas.
-
-«J'aviserai en temps opportun, et je m'arrangerai, vous pouvez m'en
-croire, de façon à passer là où l'Anglais et l'Américain ont dû
-rétrograder.
-
-«Vous verrez cela, docteur, ou la glace polaire sera mon tombeau.»
-
-
-
-
-VII
-
- La goélette arrêtée par les glaces.--Une idée du
- capitaine.--Beaucoup d'efforts et un peu de dynamite.--Formidable
- explosion.--Voie libre.--Est-ce un homme, est-ce un ours?--Trois
- ours et un homme.--Poursuite.--Manqué!--Où le docteur trouve son
- maître et n'est pas jaloux.--Les exploits d'un cuisinier.--Digne de
- son illustre homonyme le grand Tartarin.--Montagne de viande
- fraîche.
-
-
-«Sapristi! la baie de Melville se défend.
-
---Sûr, qu'elle se défend, monsieur le docteur, opine gravement le maître
-d'équipage.
-
---Ma parole! nous sommes bloqués.
-
---Faudrait voir.
-
---Cela me semble vu... tout à fait vu.
-
-«Depuis vingt-quatre heures le froid a repris brusquement, les chenaux
-sont refermés, les floes sont soudés les uns aux autres et pas moyen de
-les attaquer à coups d'éperon, puisque la goélette, immobile comme une
-bouée, ne peut ni avancer ni reculer.»
-
-Le vieux baleinier, toujours très calme se hausse au-dessus de la lisse,
-regarde au loin le morne champ de glace, la main en avant, au-dessus des
-sourcils, et semble humer l'air comme un chien de chasse.
-
-«Eh bien! maître Guénic, interrompt le docteur agacé de ce long silence.
-
---Dame! monsieur le docteur, cela fait vingt-quatre heures de perdues,
-et c'est tant pis pour le capitaine, vu qu'il est pressé.
-
---Voilà tout ce que vous trouvez à dire?
-
---C'est-y la peine de se déralinguer la fressure pour une chose que ni
-vent, ni marée, ni vapeur, ni soleil ne peuvent empêcher.
-
-«Le capitaine a voulu passer un peu trop tôt, c'est vrai.
-
-«Mais, il est le maître.
-
-«D'ailleurs, y avait chance.
-
---Et maintenant?
-
---Y a toujours chance.
-
-«Quelques heures de vent du sud, un peu de soleil, et tout ce mauvais
-pavage s'en ira en dérive.
-
---Et s'il n'y a ni vent du sud, ni soleil?
-
---M'est avis que faudra patienter.
-
-«A moins que le capitaine n'ait une idée.
-
-«Il est le capitaine.
-
---Mon brave Guénic vous êtes exaspérant, avec votre sang-froid.
-
---Vous savez bien, monsieur le docteur, que le sang-froid, c'est la
-vertu du marin, vous qu'êtes un fin matelot de la flotte de Terre-Neuve.
-
---Mais, à Terre-Neuve, il s'agit simplement de pièces de cent sous
-représentées par des morues.
-
-«Peu importe d'arriver un peu plus tôt, un peu plus tard... le
-chargement se complète toujours.
-
-«Tandis qu'ici, nous luttons pour la gloire... l'honneur du pavillon
-est en jeu.
-
-«Une semaine de retard peut amener une catastrophe irréparable.
-
---Euh!... moi et les autres, nous sommes prêts à risquer nos os pour les
-couleurs.
-
-«Mais, voyez-vous, la glace est toujours la glace.
-
---Vous voulez dire qu'elle existe pour nous comme pour notre concurrent.
-
-«Et s'il trouve une passe libre, lui!
-
---Ça ne me paraît guère possible.
-
-«Et puis, ce n'est jamais qu'un Allemand, et le capitaine doit avoir son
-idée.
-
-«Voilà!
-
-«... Tiens!... pas possible!...
-
-«Ah! malheur!
-
---Qu'y a-t-il encore, bon Dieu!
-
---Causons bas, monsieur le docteur.
-
-«Y a que nous dérivons.
-
---Ah!... Nous avançons en arrière!
-
-«Eh bien! c'est du propre!
-
-«Je cours, avertir le capitaine.
-
---Pas besoin, allez!
-
-«Sûr qu'y sait la chose, et qu'il a son idée.
-
---Tu as raison, mon vieux Guénic, interrompt une voix bien connue et je
-vais la mettre, sans tarder, à exécution.
-
---Je m'en doutais bien, allez, capitaine, dit avec une déférence
-affectueuse le maître en chavirant lestement, par-dessus bord, le paquet
-de tabac dont il exprime le jus avec sensualité.
-
---Quant à vous, docteur, répond l'officier, je vais vous faire assister
-à un feu d'artifice comme vous n'en avez jamais vu.
-
-«Une brute d'obstacle matériel m'arrêterait!...
-
-«Sangdieu! Je ne serais plus moi!
-
-«Allons, Guénic, en haut le monde, et leste!»
-
-Le maître porte aussitôt à ses lèvres son sifflet d'argent, en tire des
-sons aigus, fignolés de trilles et de roulades qui font accourir au pied
-du mât de misaine l'équipage tout entier.
-
-«Le charpentier! dit brièvement le capitaine.
-
---Présent! répond Jean Itourria le second Basque, compatriote du pilote
-des glaces.
-
---Descends avec quatre hommes au magasin et apporte douze tarières...
-les plus grandes.
-
-«C'est compris?
-
---Oui, capitaine.
-
---Guénic, un falot.
-
---Oui, capitaine.
-
---Va m'attendre au panneau de la soute aux poudres et emmène avec toi
-l'armurier, Castelnau, et ton matelot Le Guern.
-
---Oui, capitaine.»
-
-L'officier rentre dans son appartement et revient presque aussitôt
-portant une clef, celle de la soute probablement.
-
-Tous quatre enfilent l'escalier de l'arrière, s'arrêtent devant une
-petite porte que le capitaine ouvre lestement, et pénètrent dans un
-réduit assez vaste, où sont rangées symétriquement une infinité de
-caisses fermées avec des boulons.
-
-Le capitaine en choisit deux marqués d'un D majuscule, les fait enlever
-aux matelots et ajouta:
-
-«Portez cela sur le pont et en douceur, garçons.»
-
-Par les soins du charpentier, les tarières sont déjà rangées au pied du
-mât.
-
-Avec une clef anglaise, l'armurier déboulonne les caisses qui
-apparaissent doublées de cuivre à l'intérieur, avec une lame obturatrice
-en caoutchouc entre le couvercle et les bords.
-
-Chacune renferme une centaine de cylindres en gros papier verni, longs
-de vingt-cinq centimètres et portant à peu près cinq centimètres de
-diamètre. Puis, une fine cordelette noirâtre lovée sur elle-même, comme
-un brin de filin, et une petite boîte contenant des étoupilles analogues
-à celles dont se servent les artilleurs.
-
-C'est tout.
-
-Le capitaine ajoute, s'adressant à l'armurier:
-
-«Ces cartouches renferment chacune cent cinquante grammes de dynamite.
-
-«La charge est suffisante pour briser la glace dont l'épaisseur ne
-dépasse pas deux mètres.
-
---Certainement, capitaine.
-
-«Les carriers de la forêt de Fontainebleau font éclater, avec des
-cartouches de même dimension, des blocs de grès non moins épais.
-
---Et tu sais la manière de les mettre en état de faire explosion.
-
---Oui, capitaine.
-
-«Comme la dynamite ne produit son effet détonant que si elle est
-enflammée par une étoupille, il suffit de percer, dans le sens de la
-longueur, la cartouche avec un poinçon, et de glisser dans le trou
-l'étoupille munie d'un bout de cordon Bickford.
-
---Bien!
-
-«Tu sais également charger un trou de mine.
-
---Oui, capitaine.
-
-«Les fragments de glace pilée amenés par les tarières, fourniront
-d'excellents matériaux.
-
-«Il est très facile, d'autre part, de calculer la longueur que doit
-avoir le cordon Bickford pour provoquer l'explosion dans un temps plus
-ou moins long, et à volonté.
-
---A merveille!
-
-«Et maintenant, que chacun se tienne paré pour m'accompagner.
-
-«Guénic, fais descendre sur la glace les outils et les deux caisses.
-
-Le capitaine se rendit à la machine et appela Fritz Hermann, le maître
-mécanicien.
-
---Fritz, lui dit-il, tu vas chauffer et atteindre le maximum de
-pression.
-
-«Tu as trois heures pour cela.
-
-«J'ai besoin de tout le monde, tu garderas avec toi un seul chauffeur.
-
---Bien, capitaine! je serai paré dans trois heures.»
-
-D'Ambrieux remonta sur le pont, donna l'ordre au second de rester à bord
-avec un timonier, puis commanda:
-
-«Tout le monde sur la glace!
-
-«Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, docteur?»
-
-Puis, il descendit le dernier, prit la tête de la petite troupe composée
-de quatorze hommes portant, les uns les tarières, les autres les caisses
-de cartouches et se mit en marche vers le nord en comptant ses pas.
-
-Quand il eut ainsi parcouru mille mètres il s'arrêta et dit aux marins:
-
-«Espacez-vous de dix en dix mètres, dans la direction du navire, et
-creusez dans la glace chacun un trou avec votre tarière.
-
-«Ne dépassez pas en profondeur cinquante centimètres.
-
-«Et du leste, garçons! car le temps presse; il y aura double ration une
-fois la besogne terminée.»
-
-Sans plus tarder, les matelots s'alignent au pas gymnastique et
-attaquent l'énorme couche de glace avec tant d'adresse et de vigueur
-qu'en douze minutes, montre en main, les dix trous sont creusés à la
-profondeur voulue.
-
-«A ton tour, dit le capitaine à l'armurier qui, pendant ce temps, a
-garni d'étoupilles un certain nombre de cartouches.
-
---Je vous prierai, capitaine, de m'indiquer combien de temps doit
-s'écouler entre l'inflammation de la mèche et l'explosion?
-
---Une demi-heure.
-
---Alors, il faut une brasse de cordon, répond l'armurier, en déroulant
-la petite ficelle noirâtre.»
-
-Puis il la tronçonne en longueurs égales, pendant que le capitaine
-s'entretient à voix basse avec Guénic.
-
---C'est compris, n'est-ce pas?
-
---Compris, oui, capitaine.
-
-«C'est égal, vous avez là une crâne idée, termine le maître avec la
-respectueuse familiarité des vieux serviteurs.»
-
-Castelnau ayant ainsi fractionné le cordon Bickford, introduit dans le
-premier trou une cartouche, le remplit avec de la glace pulvérisée par
-la tarière, la tasse du pied et allonge le même cordon qui apparaît,
-comme un morceau de fil téléphonique.
-
-«C'est très bien, observe le capitaine satisfait, tu n'as plus qu'à
-continuer.»
-
-Le forage est poussé activement, mais, au lieu d'opérer en suivant la
-direction occupée par les dix premiers trous de mine s'étendant sur une
-longueur de cent mètres, les matelots se sont portés à dix mètres sur la
-gauche.
-
-Puis, une nouvelle ligne de cent mètres étant ainsi minée, ils
-reviennent sur la droite, dans le prolongement de la première.
-
-On comprend sans peine le but de cette disposition intelligente.
-
-D'Ambrieux ne voulant rien laisser au hasard, s'est dit avec raison, que
-l'explosion d'une série de pétards exposés sur une seule ligne pourrait
-disloquer un espace insuffisant.
-
-Aussi a-t-il pris soin de l'interrompre tous les cent mètres et de la
-doubler, en quelque sorte, en lui donnant la disposition d'un créneau.
-
-Il est à supposer que tout en économisant la main-d'oeuvre et la
-substance explosive, il aura le même résultat que si les deux lignes
-étaient continues dans toute leur étendue.
-
-Cependant le travail poussé avec une énergie fiévreuse touche à sa fin.
-
-Les derniers trous de mine, par conséquent les plus rapprochés du
-navire, sont chargés.
-
-La _Gallia_, immobile comme dans un dock et flottant toujours, halète
-sur place et dégage d'énormes tourbillons de fumée noire. Le sifflet de
-la machine pousse un hurlement prolongé, Fritz est prêt.
-
-Le capitaine envoie chercher à bord un long bout d'amarre goudronnée, le
-fait couper en dix morceaux. Chaque matelot reçoit un de ces morceaux,
-l'enflamme, et va se placer à chacune des sections de la ligne
-représentant un groupe de dix trous de mine répartis sur une longueur de
-cent mètres.
-
-Le second, attentif à cette évolution, constate que tout le monde est à
-son poste et transmet un ordre au mécanicien par le télégraphe de la
-machine.
-
-Pour la seconde fois, le sifflet se met à mugir. Les hommes, disséminés
-sur la glace, prévenus par ce signal, allument, avec un ensemble
-parfait, et tout en courant, chacun dix bouts de cordon.
-
-Dix minutes après, les plus éloignés ont rallié le navire agité de
-sourdes trépidations.
-
-Puis, tous ces braves matelots un peu essoufflés de cette course
-succédant à un travail auquel ils ne sont pas habitués, savourent le
-nectar versé par M. Dumas, et comptent les minutes.
-
-Bien que nul ne doute parmi eux du succès, ils sont anxieux, énervés. Les
-loustics eux-mêmes ne songent guère à plaisanter. On sent, du reste,
-qu'en pareil moment, une facétie raterait comme un pétard mouillé.
-
-Un quart d'heure s'écoule, et l'on n'entend d'autre bruit que celui de
-la vapeur fusant sous les soupapes.
-
-On compte presque les secondes! et quinze paires d'yeux rivés sur la
-surface bleuâtre s'hypnotisent dans une fixité inquiète.
-
-Soudain, à un kilomètre de la _Gallia_, surgit un long jet de vapeur
-blanchâtre qui s'élève à plus de dix mètres, et brusquement s'arrondit
-en coupole au sommet. Bien avant que le bruit de la détonation soit
-parvenu à la goélette, un second faisceau de fumée jaillit de la lourde
-carapace qui recouvre les eaux, puis un troisième, et tout à coup,
-l'explosion simultanée de toutes les mines.
-
-Un coup sourd, étouffé, pas très intense retentit avec un tel ensemble,
-que l'on dirait un feu de peloton exécuté par des soldats d'élite.
-
-Puis, sous le nuage qui flotte à cinq ou six mètres, on perçoit
-l'irrésistible poussée de débris informes, arrachés, broyés, effondrés.
-Tout craque, tout gémit, tout se disloque aussi loin que la vue peut
-s'étendre. Des pans entiers, soulevés par une de leurs extrémités, se
-dressent à pic, oscillent et retombent au milieu de cascades qui
-roulent, grossissent, et accourent vers le navire.
-
-Encore une fois vainqueurs de l'inerte résistance des forces de la
-nature, les matelots poussent un long cri d'enthousiasme auquel succède
-un ronflement bien connu.
-
-Au commandement du chef, l'hélice, captive depuis plus de trente-six
-heures, se met à tourbillonner avec rage, et la _Gallia_, mettant le cap
-sur la déchirure, s'élance au milieu des eaux libres, balayant comme des
-fétus, sous sa puissante étrave, les glaçons en dérive.
-
-Très fiers de leur exploit, heureux de cette victoire sur la banquise,
-l'ennemi qu'ils détestaient déjà, les marins n'en peuvent croire leurs
-yeux, à mesure qu'ils avancent, tant le spectacle de cette destruction
-est complet, effrayant.
-
-Eh quoi! un semblable anéantissement est l'oeuvre de trente livres de
-dynamite!
-
-Mais ce n'est pas tout. Le capitaine comptait sur une passe de dix ou
-douze mètres; et par endroits, elle en mesure cinquante. En outre, ce
-choc effroyable, cette poussée qui, à l'inverse de celle produite par la
-poudre, s'opère de haut en bas, s'est fait sentir on ne sait à quelle
-profondeur.
-
-La preuve, c'est qu'on aperçoit, à droite et à gauche, des phoques
-assommés, foudroyés, immobiles, le ventre en l'air, avec une infinité de
-poissons de toute grosseur, de toute espèce.
-
-Ne craignant plus d'être emprisonnés, confiant d'ailleurs dans les
-ressources de son arsenal, le capitaine ordonne de stopper un moment,
-afin de faire hisser à bord quelques-unes des victimes, et procurer à
-ses hommes des vivres frais.
-
-Dix minutes suffisent à une pêche réellement miraculeuse, puis la
-goélette reprend son envolée vers les eaux libres, et accompagnée des
-craquements retentissant de la glace disloquée jusqu'à une distance
-qu'on ne peut apprécier.
-
-C'est au point que, le choc se répercutant ainsi de proche en proche, on
-voit parfois les glaciers de la côte osciller, puis s'effondrer et
-détacher d'immenses glaçons qui se mettent à dériver en tournoyant.
-
-Déjà le chenal improvisé par la seule volonté de l'intrépide officier
-était franchi. Quelques heures encore de navigation sans entraves, et la
-baie de Melville serait traversée.
-
-Le capitaine allait donner l'ordre d'obliquer un peu à l'ouest, quand
-les gestes et les cris d'un petit groupe de matelots debout à l'avant,
-attirèrent son attention.
-
-«Je te dis que c'est un ours.
-
---Je t'assure que c'est un homme.
-
---Peuh! dans ce pays cite! répliqua un organe bas-normand, ils sont
-habillés pareil au même.
-
---Mais, il y en a trois, d'ours... un gros et deux petits.
-
-«Preuve qu'y sont blancs... autant dire jaune-soufre.
-
---Et que l'homme est marron.
-
---Et qu'y s'ensauve comme un quéqu'un qu'aurait le feu quelque part.
-
---Sûr qu'y vont lui manger ses aloyaux!
-
---Il n'a qu'à les faire monter à l'arbre, s'écrie Plume-au-Vent.
-
---Tu blagues, toi, Parisien! reprend le Normand, t'as pourtant un bon
-coeur, à preuve que t'as évu celui de me retirer de la grand'tasse, là
-ousque je buvais mon dernier coup.
-
---Parlons pas de ça, Guignard... d'abord t'es mon matelot.
-
---Eh!... eh!... s'écrient les marins, pas bête, l'homme!
-
-«Y jette à l'ours son suroît en fourrure.
-
---... Pour gagner du temps!
-
---Et l'ours batifole avec le paletot.
-
---Oui, mais ça ne va pas durer longtemps.»
-
-Le fugitif--c'est bien réellement un homme auquel donne la chasse un
-ours blanc monstrueux--détale à fond de train, en semant sur la glace
-quelques pièces de son habillement.
-
-Mais le féroce plantigrade, talonné par la faim, ne se laisse plus
-prendre à cette ruse. Il galope avec cette allure si lourde en
-apparence, mais tellement rapide en fait, qu'elle peut égaler la vitesse
-d'un cheval.
-
-L'homme auquel une terreur bien légitime semble donner des ailes,
-s'approche visiblement du navire. Mais il se trouve encore éloigné de
-quatre cents mètres, et l'ours gagne de plus en plus.
-
---Il faut à tout prix sauver ce malheureux, dit le capitaine.
-
---Stop!
-
-«Parez la baleinière!
-
-«Cinq hommes de bonne volonté!»
-
-Le docteur et le lieutenant sont accourus, armés chacun d'une carabine à
-deux coups.
-
-Les matelots se présentent en groupe, réclamant tous le périlleux
-honneur de combattre le monstre.
-
-Un cri d'horreur échappe aux moins impressionnables. Le fugitif a
-glissé, puis s'est abattu lourdement. L'ours n'est plus qu'à deux pas de
-lui.
-
-Un coup de feu retentit, et la balle frappant à un mètre de l'animal,
-fait voler un éclat de glace.
-
-L'ours, un moment effrayé par le choc et le sifflement du projectile,
-s'arrête et regarde avec inquiétude le navire.
-
-Ce répit, si court qu'il soit, permet à l'homme de se relever et de
-reprendre sa course, mais en zigzag.
-
-Un second coup de feu se fait entendre, mais sans plus de résultat.
-
-«Maladroit!» s'écrie le docteur tout dépité, en glissant deux cartouches
-métalliques dans le tonnerre de son arme encore fumante.
-
-Le lieutenant fait feu à son tour et manque la bête qui semble
-invulnérable.
-
-«Cent francs à qui l'abat,» dit le capitaine.
-
-Castelnau arrivait portant de chaque main une carabine toute chargée.
-
-Dumas le cuisinier, son tablier blanc relevé d'un bord, en triangle,
-comme un foc, l'arrête au passage.
-
-«Donne-moi ça, petit, dit-il à l'armurier, et je veux toute ma vie
-manger de la cuisine au beurre si je ne gagne pas la prime.»
-
-Avec une aisance parfaite, il saisit une carabine, la porte à l'épaule,
-met en joue et s'adressant au docteur avec sa familiarité provençale:
-
-«Trois cents mètres... plein guidon, n'est-ce pas monsieur le dôtur?
-
---Plein guidon! et tâchez de faire mieux que moi.
-
---Eh!... zou!»
-
-Il ajuste trois secondes à peine et presse doucement la détente.
-
-Paf!... pîîî... îcth!... il semble qu'on suive le sillage de la
-balle qui s'éloigne en sifflant.
-
-Et soudain, l'ours fait un bond énorme, se dresse convulsivement sur les
-pieds de derrière, oscille et s'écroule sur le dos en gigotant.
-
-[Illustration: Soudain, l'ours fait un bond énorme...]
-
-«Tonnerre de Brest!... un mathurin de Lorient n'eût pas mieux fait,
-s'écrie Guénic n'en pouvant croire ses yeux.
-
---Eh, millé dioux! il y en a encore deux autres, s'écrie le Provençal.
-
-«Les petits... les mouçerons...
-
-«Ce que ze vais t'éçeniller ces vermines!»
-
-M. Dumas, superbe comme un capitan, la barbe hirsute, l'oeil allumé,
-reçoit une cartouche, charge le canon droit de sa carabine, et avec le
-sang-froid d'un chasseur qui fusille des perdreaux, fait feu, deux fois
-coup sur coup.
-
-Les deux oursons qui se sont arrêtés près du cadavre de leur mère,
-tressautent brusquement, et chose à peine croyable qui stupéfie
-littéralement l'équipage, tombent, foudroyés!
-
-«Coup double! dit avec son large rire le cuisinier.
-
-«Ce n'était pas plus difficile que ça!
-
---Sacrebleu! mon garçon, quel joli tireur vous faites!
-
---Oh! monsieur le dôtur, répond modestement Dumas, tout le monde
-pourrait en faire autant à Beaucaire.
-
-«Seulement, on n'y trouve zénéralement pas d'ours.
-
---Très bien, Dumas, très bien! interrompt le capitaine.
-
-«Je ne te connaissais pas ce talent, et puisque tu aimes la chasse, tu
-auras plus tard occasion de satisfaire ton goût.»
-
-L'homme ainsi miraculeusement sauvé s'était avancé jusqu'au bord du
-chenal où venait de stopper la _Gallia_.
-
-La baleinière, armée au moment où l'habile tireur accomplissait son
-exploit, abordait en deux coups de rame au glaçon au milieu duquel les
-trois ours frissonnaient leur agonie.
-
-Sur un signe du patron, le malheureux à demi nu, tout grelottant,
-prenait place dans l'embarcation, pendant que deux matelots munis de
-grelins, allaient crocher les plantigrades pour les haler sur le pack.
-
-Mais une difficulté se présente tout d'abord. L'ourse est tellement
-pesante, qu'on ne peut la mouvoir. Il faut un palan!
-
-«Tron de l'air! monsieur le dôtur, c'est donc une bestiole conséquente?
-demande à son interlocuteur le Provençal.
-
---Le diable soit de votre bestiole!
-
-«Mais, mon garçon, ça pèse au moins cinq cents kilos!
-
---Bagasse! monsieur... et moi qui n'ai zamais çassé que la grive et
-l'ortolan.
-
---Eh bien! ça vous a joliment fait la main.
-
-«Ma foi, vous êtes digne de rivaliser avec le héros de Tarascon.
-
-«Le grand... l'illustre Tartarin, votre homonyme.
-
---Faites excuse, monsieur le dôtur, mais je suis né natif de Beaucaire
-et zamais ze n'ai mis le pied à Tarascon.
-
-«Ze ne sais pas qui est ce monsieur Tartareïn, dont ce mouçeron de
-Parisien m'a donné le surnom, et qu'il m'appelait chasseur de
-casquettes...
-
---Je vous ferai connaître ce héros dont un de nos plus illustres
-écrivains, votre compatriote, M. Daudet, a écrit les aventures
-extraordinaires, mais _authentiques_!
-
-«Le livre est dans la bibliothèque, vous le dégusterez pendant
-l'hivernage.
-
-«Et maintenant, comme à un tireur de votre force il faut une arme digne
-de lui, je suis heureux de vous offrir cette excellente carabine
-anglaise de Dougall.
-
---Mais, monsieur... je ne veux pas vous priver de...
-
---J'en ai une autre toute pareille.
-
-«Allons ne faites pas la petite bouche... acceptez!...
-
-«Sur ce, mon brave, allons voir vos victimes que l'on hisse en ce moment
-à bord.
-
-«Nous ferons l'autopsie ensemble.»
-
-
-
-
-VIII
-
- Histoire d'Oûgiouk.--Comment on déshabille un ours
- polaire.--Capacité d'un estomac groenlandais.--Un amateur de
- tripes.--Symphonie de blanc et de bleu.--La tempête.--Déviations de
- la boussole.--A Port-Foulque.--Forêts en miniature.--A
- terre.--Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.--Des effets
- d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.--Un ours blessé.
-
-
-Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement surprenant du
-monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la
-_Gallia_.
-
-La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun
-trois cents.
-
-Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui
-furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le
-nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse
-exécuté par monsieur Dumas.
-
-Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la pensée du
-danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire.
-
-Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, de nomade
-errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus
-restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric et
-de broc, en fréquentant les baleiniers.
-
-Quelques matelots de la _Gallia_ sont eux-mêmes nantis d'un nombre égal
-d'expressions groenlandaises.
-
-Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit par
-s'entendre.
-
-L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année précédente par la
-variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur
-la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à
-manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la
-goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les
-glaces.
-
-L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le prenant pour
-un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou
-tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le
-floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille d'ours
-blancs qui lui donnèrent la chasse.
-
-Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement fort
-incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à-dire
-le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration.
-
-Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait
-que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les
-Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk.
-Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un
-petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne figure
-sympathique et la situation cruelle du postulant.
-
-Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à son oeuvre
-que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un
-devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le
-rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le
-renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le
-nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant.
-
-Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager.
-
-Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot
-pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a
-fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient
-étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut
-savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec
-fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient
-près des trois ours.
-
-Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus qu'il est à
-jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher
-outre mesure.
-
-Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, sa bouche
-palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à
-ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole
-graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le
-nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication
-imaginaire.
-
-Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau professionnel,
-détache par principes la peau du colosse.
-
-Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces
-qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son
-sauveur le vaste tranche-lard.
-
-Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, ce petit
-homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque,
-écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé
-en un tour de main.
-
-A présent, la curée.
-
-C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir l'abdomen et à
-faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles
-fumantes.
-
-Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au
-grand scandale du cuisinier.
-
-«Laissez-le faire, interrompt le docteur.
-
-«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très malsain.
-
-«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger.
-
-«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en
-toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.»
-
-Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis
-longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux.
-
-La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face camuse du
-Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice
-inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et
-absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou.
-
-La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un singe
-dévalisant un verger.
-
-Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de
-substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de
-ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et
-le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs
-insondables d'un estomac polaire.
-
-Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux
-canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien
-d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le
-pharynx... et continue de plus belle.
-
-Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y passa
-sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes.
-
-Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec une
-béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se
-dire:
-
-«Mais il y a encore de la place.
-
-«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.»
-
-L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des reins, d'une
-couche de graisse jaune qui tire l'oeil d'Oûgiouk.
-
-«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la
-joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la
-gourmandise.»
-
-Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse encore tiède,
-emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit,
-après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers
-vestiges.
-
-Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon Gargantua,
-le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les
-baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse
-groenlandaise.
-
-Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux.
-
-Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré plus de cinq
-minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis
-de la stupeur.
-
-On l'entend murmurer:
-
-«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un abîme...
-
---N'est-ce pas, hein! Dumas.
-
-«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être aussi vorace.
-
-«Et encore!
-
---Et c'est du monde! pécaïre!
-
---Ça y ressemble, tout de même.»
-
-Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, il ajoute:
-
-«Dites donc, monsieur Untel, si le coeur vous en dit, je vous
-emmènerai après la campagne.
-
-«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là où l'on
-donne du pain à discrétion.
-
-«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron fera une de
-ces têtes!...»
-
-Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre du
-Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse,
-puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages,
-s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler.
-
-Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la _Gallia_ qui s'est
-avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à
-franchir la baie de Melville.
-
-Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des glaces
-flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, leur
-contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La
-débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est
-fondue en partie, et les _hummocks_, dont les croupes émergent des
-plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau.
-
-De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes,
-émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais
-au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances
-d'aspect débonnaire.
-
-La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. On la sent
-mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer
-par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert
-arctique.
-
-La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en
-dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la
-désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur
-lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une
-singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc
-mat.
-
-Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un peintre et à
-faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à d'autres
-conventions.
-
-Rien qui puisse reposer l'oeil ou le distraire de cette énervante
-monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité
-qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des
-mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même.
-
-De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, mouvantes
-sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui
-chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec
-sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et
-glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine
-perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui
-batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur
-première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant résolument
-leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, se
-posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par
-la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders
-accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives
-d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces
-derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la
-rutilante parure des jours d'été.
-
-Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par la
-condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés
-glissant sur l'azur céleste, l'oeil se porte involontairement sur
-l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se
-demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est
-pas le jouet d'un mirage.
-
-Le 8 juin, la _Gallia_ se trouvait enfin par le travers du cap York,
-dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur la
-ligne d'horizon.
-
-Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la _Gallia_
-naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le
-cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith.
-
-Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap
-Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord,
-où s'abrita en 1860 (par 78° 15´), son navire, le nom de _Port-Foulque_.
-
-Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si
-la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui
-peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à
-venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se
-produisent instantanément.
-
-A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap
-Atholl, la _Gallia_ rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une
-désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est
-aussi encombrée que la baie de Melville.
-
-Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de plusieurs
-degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre
-subit une dépression considérable.
-
-Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des abruptes
-falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le
-capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit
-résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer
-entièrement débarrassée.
-
-Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le détroit de
-Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts
-Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route
-minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour éviter
-toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions
-dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le
-vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de
-cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il allait
-donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités
-incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court
-au Nord de 78°, est remarquable en un point, parce que là est la plus
-grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de
-bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq
-quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu
-sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du
-reste.»
-
-Et il y avait de cela plus de deux siècles et demi! (272 ans.)
-
-Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprécier les
-qualités, secondé par un excellent équipage, traitait-il de misères les
-empêchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficultés
-écrasantes qui étaient le lot de ces intrépides chercheurs.
-
-Cependant le vent fraîchissait de plus en plus. La goélette, forcée de
-marcher debout à la lame et à la brise, tanguait rudement et embarquait
-presque à chaque coup.
-
-Le ciel se couvrit de nuées épaisses, et la neige se mit à tomber
-abondamment.
-
-Pour comble d'ennui, l'eau embarquée se gelait presque instantanément
-sur le pont bientôt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il
-fallut recouvrir d'escarbilles.
-
-A peine si l'on put s'élever d'un demi-degré qu'il fallut changer la
-route et abandonner le projet de rallier les îles Carry. Il y eût eu
-plus que de la témérité à continuer dans de telles conditions. Quoi
-qu'il pût advenir, le péril était moindre à naviguer près des falaises,
-hautes de quatre cents mètres, qui, du moins, abritaient en partie le
-navire contre les rafales.
-
-Brusquement le temps s'éclaircit. L'ouragan balaya les nuées, et le
-soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumière sur les éléments
-déchaînés.
-
-Mais la furie de la tempête ne désarme pas. Le cap Parry se montre au
-loin, par 77°, comme l'arête monstrueuse d'un cétacé battu par les flots
-qui le criblent d'une averse de glaçons. Sur le front des falaises où le
-vent fait rage, s'élèvent d'épais tourbillons de neige qui, saisis par
-le mouvement giratoire des trombes, s'éparpillent comme d'impalpables
-duvets, avec des poudroiements diamantés.
-
-La mer est étrange, formidable et sinistre. Tout craque, tout détone,
-tout mugit. Les icebergs, heurtés comme des galets, s'écrasent et
-disparaissent, en quelque sorte volatilisés. Là-bas, en avant du cap,
-une barre de rochers noirs, dépouillés de leur croûte hivernale,
-émergent de l'écume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs.
-
-La goélette, après vingt heures de lutte sans merci, doubla enfin le
-cap, et trouvant le détroit de Murchison débarrassé, s'y engagea
-lentement.
-
-Elle passa ensuite entre les îles Herbert et Northumberland, obliqua
-vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation côtière jusqu'au
-cap Sanmarez, au moment où la tempête s'apaisait enfin.
-
-Le capitaine Georges Nares, favorisé par un temps exceptionnel, avait
-mis seulement deux jours--du 25 au 27 juillet 1875--pour aller du cap
-York au cap Alexandre. Le commandant de la _Gallia_ fut trop heureux,
-malgré un temps épouvantable, d'accomplir le même trajet en quatre
-jours.
-
-Le lendemain, 12 juin, la goélette laisse à deux milles et demi, par
-tribord, l'île Sutherland, faite d'un grès très grossier profondément
-érodé par l'action des glaces.
-
-Enfin voici le cap Alexandre, un superbe promontoire dont l'altitude
-atteint quatre cent vingt-sept mètres, et qui avec le cap Isabelle,
-situé sur l'autre rive, forme l'entrée du défilé connu de géographes
-sous le nom de détroit de Smith.
-
-La _Gallia_ le contourne de près, au point qu'on peut distinguer à
-l'oeil nu la couleur fauve de ses assises, et la colonne basaltique
-dont il est surmonté. Elle pénètre enfin, avec des difficultés inouïes,
-dans le fiord de Port-Foulque où elle se trouve en sûreté.
-
-Le navire solidement ancré sur un fond rocheux, le capitaine autorisa
-l'équipage à débarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits à la
-claustration, manifestèrent leur allégresse par des cabrioles et des
-jappements éperdus quand ils se trouvèrent sur la glace.
-
-On retrouva tout d'abord les épaves du premier hivernage du _Polaris_,
-mêlées sans doute à celles des _Etats-Unis_, le schooner du docteur
-Hayes. Lambeaux d'étoffes, ciseaux à glace, boîtes à conserve,
-bouteilles, cordages, engins de pêche, feuillets de livres, etc.
-
-Puis un peu plus loin, en remontant la rive gauche du fiord toujours
-encroûté de glaces, trois _iglous_, ou cabanes indigènes. C'est-à-dire
-des tanières lamentables, édifiées à la diable avec des cailloux
-cimentés de terre et d'eau glacée.
-
-Preuve que des nomades fréquentent parfois ces points désolés que l'on
-croirait visités par les seuls représentants de la faune arctique.
-
-Enfin, chose particulièrement intéressante au point de vue
-anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaçons
-peut-être séculaires, arrachés par la dernière tempête, les vestiges
-d'anciennes stations dont il est impossible de déterminer l'âge, même
-très approximativement. Des quantités énormes d'ossements de rennes, de
-morses, de boeufs musqués, de phoques, de renards, d'ours, de lièvres,
-montrent l'existence d'une faune très abondante à cette époque. Tous les
-crânes sont brisés, tous les os longs sont éclatés, pour en extraire la
-cervelle et la moelle, comme le faisaient nos ancêtres des stations
-préhistoriques.
-
-Il y a aussi des squelettes d'oiseaux, par milliers, surtout de
-guillemots et de mouettes-bourgmestre.
-
-Le docteur met de côté quelques-uns de ces vestiges des temps écoulés,
-puis, s'écartant à l'aventure, vers un petit vallon bien abrité des
-vents du Sud, pousse un cri de joie qui fait accourir ses compagnons.
-
-Imaginez la plus mignonne, la plus exquise forêt en miniature composée
-de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir à l'aise
-dans la boîte d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes,
-des branches aussi ténues que des brins de balai, des brindilles non
-moins déliées que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons
-commençant à s'ouvrir sous la tiède caresse du soleil de juin.
-
-Pauvre petit taillis étiolé! C'est à peine s'il trouve de quoi végéter
-sur cette glèbe de fer, et pourtant il égaye comme d'un sourire--ce
-sourire résigné des déshérités--la marâtre qui lui mesure si
-parcimonieusement l'atome indispensable à sa vie.
-
-Puis, à l'entour de l'embryon de forêt, des mousses vertes comme des
-émeraudes et quelques graminées: des _Poa arctica_, des _glyceria
-arctica_, des _alopecurus alpinus_, des _épilobus roses_, des
-_potentilles des neiges_, des _pavots_ aux pétales roses, des
-_saxifrages_ bleus, rouges et jaunes, un véritable parterre, dont le
-docteur s'appropria discrètement quelques spécimens.
-
-Pendant ce temps, le capitaine, voulant dégourdir les chiens et les
-soustraire à une immobilité si préjudiciable à leur santé, avait ordonné
-qu'on les mît aux traîneaux.
-
-Il désirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes à diriger ces
-attelages fantaisistes.
-
-Plume-au-Vent, lui, en sa qualité de grand maître de la vénerie, ou
-plutôt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne
-doutait en aucune façon de ses propres mérites.
-
-Ses subordonnés, du reste, le connaissaient parfaitement, et lui
-obéissaient, jusqu'alors, au doigt et à l'oeil. Depuis leur
-embarquement, il avait été leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire
-vécu dans leur intimité; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en
-faire des chiens savants.
-
-«Eh bien, mon garçon, lui dit avec bonhomie le capitaine, montre-nous le
-savoir-faire de tes élèves.
-
-«Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les galoper sur
-cette belle glace unie.»
-
-L'attelage s'opère sans trop de difficultés, le Parisien procédant par
-insinuation, et offrant à chacun de ses toutous un morceau d'ours tout
-cru qu'il sortait de ses poches.
-
-Le traîneau prêt à partir, le conducteur improvisé s'accroupit sur la
-plate-forme et fait claquer son fouet comme il a vu faire aux gens de
-Julianeshaab.
-
-Aussitôt, les chiens s'éparpillent dans toutes les directions, tirent à
-hue, à dia, en éventail, et communiquent au véhicule un mouvement en
-zigzag d'un comique achevé.
-
-«Allez!... mais allez donc, satanés cabots!» criait le Parisien vexé des
-rires fous de l'équipage.
-
-Et les «satanés cabots» allaient, couraient, chacun pour son compte
-sans souci de l'inoffensive lanière qui claquait en pure perte.
-
-Plume-au-Vent, très malin, s'avise alors d'un stratagème pour sauver au
-moins l'honneur, et clore, ne fût-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs.
-
-Il a encore dans sa poche une certaine quantité de viande. Vite il en
-lance un morceau devant la meute indocile, aussi loin qu'il peut.
-Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidité,
-s'élancent à fond de train, galopent vingt mètres, puis s'arrêtent, se
-gourmandent jusqu'à ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gobé,
-comme une fraise, l'appât tentateur.
-
-Puis, avec un ensemble surprenant, ils se retournent, s'assoient sur
-leur derrière, tournent vers leur automédon des yeux chargés de muettes
-prières et sollicitant une seconde ration.
-
-«Pétard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la position.
-
-«Allons, faut repiquer!»
-
-Un autre morceau de viande obtient le même succès d'estime, et la course
-progresse d'une égale quantité.
-
-Mais c'est tout. Prières, menaces, coups de lanière, tout est inutile.
-
-Au loin, c'est-à-dire à cinquante mètres, les lazzis pleuvent dru comme
-grêle sur le loustic dont chacun a essuyé les brocards.
-
-Plume-au-Vent, de plus en plus ennuyé, ne sachant à quel saint se vouer,
-crie, se démène de plus belle et ne réussit même pas à faire lever ses
-élèves gravement accroupis sur leur arrière-train.
-
-Fort heureusement Dumas, dont l'épiderme provençal n'a pas été entamé
-par les plaisanteries d'antan, sauve la situation.
-
-Dumas a une idée qu'il s'empresse de mettre au service de son camarade.
-
-Très simple comme les idées géniales, celle du cuisinier se manifeste
-sous l'apparence d'une morue sèche amarrée à un bout de ligne.
-
-Dumas accourt devant l'attelage récalcitrant, dont l'odorat est
-sollicité par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la
-morue.
-
-La tentation est irrésistible. Aussitôt les chiens se dressent sur leurs
-pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excités, se met à courir.
-Tout naturellement ils se précipitent comme une meute qui lance à vue un
-sanglier. Dumas, voyant le succès de sa ruse, gagne au large en homme
-capable de rivaliser avec le héros dont les pieds légers ont été chantés
-par le divin Homère.
-
-La morue tiraillée par la ficelle, saute et rebondit sur la neige,
-devant le nez des chiens de tête, leur échappant sans cesse, en raison
-de l'irrégularité du mouvement de translation.
-
-Et Dumas, toujours galopant, réussit à entraîner ainsi le peloton
-indocile jusqu'à cinq cents mètres.
-
-L'équipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit
-bruyamment.
-
-De son côté, Plume-au-Vent ravi ne ménage à son camarade ni les éloges,
-ni les remerciements.
-
-«Allons, ça va! Dumas, ça va... et raide!
-
-«T'es un homme, toi, un vrai... ma parole!
-
-«Mais, tu vas t'époumonner!
-
-«Si tu montais avec moi, à présent que la carriole va son train.
-
---A ton idée, mon çer! Zé crois en effet que ça marçera sans embardées.»
-
-Il s'installe près du Parisien qui brandit son fouet, le fait claquer à
-tour de bras, sans autre résultat d'ailleurs, que de cingler son
-compagnon et lui-même avec la mèche rebelle.
-
-«Allons, bon! v'là encore la mécanique détraquée!
-
-«Décidément, faudra que je demande au Grand-Phoque des leçons de fouet.
-
-«Vois-tu, le fouet, n'y a que ça.
-
-«Sans lui, rien à refrire avec ces maudites bêtes.
-
---Mais, nous n'allons pas rester en panne, comme sur un ponton, hein?
-
---Dame, faut rappliquer.
-
-«Pétard! c'que les autres vont s'en payer à mes dépens!
-
---Eh! pécaïré!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis cabots?
-
-«Vont-y s'emballer, autrement!...»
-
-Les chiens, subitement devenus inquiets, tournent le museau vers la
-terre, pointent les oreilles, aspirent l'air par saccades, font entendre
-un rauque aboi, et détalent affolés vers le navire.
-
-«Tiens-toi bien!» crie le Parisien, en se cramponnant au traîneau.
-
-Dumas regarde en arrière et pousse un juron carabiné à l'aspect d'un
-ours se traînant sur trois pattes, retombant à chaque pas, et faisant
-des efforts désespérés pour avancer.
-
-«Troun de l'air!... un ours!... ah ça! il en pleut, dans ce pays!
-
-[Illustration: «Troun de l'air! Un ours!».]
-
-«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le povre!
-
---Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant qu'y
-n'sera pas devenu descente de lit.
-
-«Hardi! les chiens... hardi!»
-
-Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin d'encouragement.
-Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles filent
-d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu
-des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus.
-
-
-
-
-IX
-
- Plaie ancienne.--Le projectile.--Emotion du capitaine en
- reconnaissant une balle de fusil Mauser.--Fantaisie
- gastronomique.--Ingestion d'un gilet de flanelle.--Marque en
- caractères allemands.--Départ précipité.--Difficiles
- manoeuvres.--Fatigues surhumaines.--Les docks provisoires.--Les
- gaietés d'un équipage courbaturé.--Venise est le pays des
- glaces.--Dans le canal de Kennedy.--Un pavillon flotte sur
- Fort-Conger!
-
-
-Malgré l'état d'épuisement dans lequel se trouve l'ours polaire, le
-capitaine fait prendre les précautions exigées par la plus élémentaire
-prudence.
-
-En un clin d'oeil, hommes, chiens, véhicules sont hissés à bord.
-
-L'ours, presque agonisant, se traîne avec des difficultés infinies. A
-chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relève à demi pour s'abattre
-encore. Poussé par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tête
-busquée, idiotement féroce, et fait claquer ses dents.
-
-Il s'approche néanmoins, jusqu'à ce qu'une balle explosible envoyée par
-le docteur, qui veut prendre sa revanche de l'autre fois, lui fracasse
-le crâne.
-
-La fuite des chiens, la retraite de l'équipage, l'exécution du
-perturbateur, tout cela n'a pas duré dix minutes.
-
-Comme l'ours a été foudroyé, chacun redescend sur la glace, pour le voir
-de près, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dépouille.
-
-Chose facile à constater tout d'abord, c'est son épouvantable maigreur.
-Il n'a littéralement que la peau et les os qui font de lamentables
-saillies à travers la fourrure.
-
-«Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, et me dire
-à quoi vous l'attribuez,» dit le capitaine tout pensif.
-
-La cuisse droite est le siège d'une tuméfaction intense qui occupe
-l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubérance.
-Au milieu de cette protubérance, un trou rond, du diamètre du petit
-doigt, d'où suinte un pus fétide collé aux longs poils jaune paille.
-
-«C'est, à n'en pas douter, une plaie d'arme à feu, répond le docteur
-sans la moindre hésitation.
-
---Ancienne?
-
---Datant au plus de huit jours.
-
---La balle est-elle sortie?
-
---Pas que je sache, car je ne trouve point de contre-ouverture.
-
-«Etant donné la direction latérale du coup de feu, je doute qu'elle soit
-ressortie par le trou d'entrée.
-
---Vous pouvez l'extraire, n'est-ce pas?
-
---Rien de plus facile.»
-
-Dédaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop fragiles
-pour une telle opération, le docteur s'arme d'un couteau de matelot,
-désarticule d'une main exercée la cuisse, trouve le trajet fistuleux du
-projectile, le débride et rencontre, engagée au niveau des reins, dont
-l'un a été broyé, une balle très longue, de petit calibre, qu'il
-présente au capitaine.
-
-Celui-ci l'examine attentivement, et pâlit.
-
-«C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui cependant
-n'indique pas trace d'émotion.
-
-«Je sais... ce que je voulais savoir.»
-
-Intrigué, mais connaissant trop bien ses devoirs pour interroger son
-chef, le docteur, machinalement, se met en devoir d'ouvrir l'estomac de
-la bête; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages,
-monologue:
-
-«Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur phénoménale de ce
-pirate arctique, je serais capable de le plaindre.
-
-«En voilà un qui a dû faire carême!
-
-«Mais rengainons notre pitié.
-
-«Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les jaguars et
-autres bandits _ejusdem farinæ_...
-
-«On croirait volontiers que le bain perpétuel d'eau à zéro dans lequel
-il barbote, et les glaçons lui servant de litière aient dû rafraîchir
-son sang.
-
-«Erreur! Monsieur se complaît au carnage, comme le tigre dont il a les
-approches sournoises et les appétits insatiables.
-
-«Il lui faut des hécatombes de phoques, de veaux marins et de rennes
-sauvages... et quand il a assassiné dix fois, vingt fois sa suffisance,
-monsieur gaspille!...
-
-«Tenez, capitaine, est-ce outillé pour le massacre!
-
-«Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes qui
-dépassent la bonne mesure de dix centimètres.
-
-«Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en plongeant,
-les phoques eux-mêmes...
-
-«Et grimpeur à damer le pion à la panthère dont il possède la souplesse
-et l'agilité féline.
-
-«Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des glaciers à
-pic pour dévaliser les nids des guillemots dont il gobe les oeufs avec
-une sensualité gloutonne!
-
-«Rudement armé, le gredin, pour le «struggle for life», avec sa fourrure
-imperméable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles et
-ses dents.
-
-«Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anéantie.
-
-«Où diable pareille énergie vitale va-t-elle se nicher!
-
---Celui-ci, docteur, a dû pourtant subir de rudes privations, à en juger
-par sa maigreur qui ne saurait être imputée, je crois, à sa seule
-blessure.
-
---Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le métier d'ours polaire.
-
-«S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines où le menu
-fait défaut.
-
-«Quelque «struggle-for-lifeur» qu'on soit, on n'en est pas moins
-assujetti à de dures privations.
-
-«Très souvent le gibier brille par son absence, après l'hiver, alors
-qu'au sortir de l'engourdissement annuel on aurait besoin d'un ordinaire
-soigné pour se refaire.
-
-«Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des
-carcasses dédaignées autrefois, des herbes marines, de la terre... des
-épaves de toute sorte, parfois les plus incohérentes.
-
-«Il me souvient, entre autres, avoir trouvé, aux pêcheries d'Islande, un
-ours qui avait absorbé un soulier de matelot.
-
-«Quant à celui-ci... je doute que son estomac ne renferme...
-
-«Tiens!...
-
-«Mais c'est un faux affamé... il avait mangé...»
-
-Le docteur qui, pendant sa pittoresque monographie de l'ours blanc avait
-interrompu sa dissection, vient de fendre la poche stomacale.
-
-Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triturée, enroulée sur
-elle-même, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord
-impossible de préciser la nature.
-
-On dirait de l'étoffe.
-
-Très intrigué, le docteur avise une flaque d'eau produite par la fonte
-des neiges et remplissant une petite dépression du terrain glacé.
-
-Il déplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et part d'un
-fou rire.
-
-«Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces mécréants est le
-réceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en
-main la preuve de mon affirmation.
-
---Qu'y a-t-il, mon cher docteur?
-
---Capitaine, je vous le donne en mille.
-
---J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, répond l'officier intrigué.
-
---Eh bien! vous allez avoir un nouveau témoignage de l'éclectisme
-professé par eux en matière d'alimentation.
-
-«Examinez plutôt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, et par
-devant témoins, de l'appareil digestif du sire.
-
---Un gilet de flanelle! s'écrie le capitaine abasourdi.
-
---En très mauvais état, sans doute, mais avec ses boutons, et si je ne
-me trompe, une marque en fil rouge, très visible... tenez... là!...
-
-«Quelque rebut abandonné par un baleinier.»
-
-Le capitaine examine attentivement le tissu, constate la présence de
-deux lettres brodées au petit point et dit au docteur:
-
-«Veuillez couper cette marque et me la donner.
-
-«Maintenant, rentrons à bord.
-
-«J'appareille aussitôt la machine en pression.»
-
-Le docteur abandonne le haillon près du cadavre de l'ours, et suit
-l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tête.
-
-«Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je préfère
-vous confier la vérité, car vous ne devez rien comprendre à ce brusque
-départ, quand j'avais manifesté l'intention de séjourner ici
-quarante-huit heures.
-
---Mais, capitaine, je ne vois guère en quoi la présence de cette loque
-puisse vous...
-
---M'émouvoir!... dites le mot, et vous n'exagérerez pas.
-
---Vous!... un homme comme vous!
-
---Parce que j'ai voué ma vie à une entreprise glorieuse...
-
---Je ne comprends plus quelle corrélation... entre l'incident qui nous
-occupe, et le but grandiose poursuivi par vous.
-
---Docteur, savez-vous l'allemand?
-
---Peu, mais mal!... je le confesse à ma honte.
-
---Assez pour le lire, cependant.
-
---Sans doute.
-
---Voyez ces deux lettres.
-
---Tiens!... des caractères gothiques...
-
-«Un F et un S majuscules...
-
---Parfaitement.
-
-«Et vous pouvez ajouter, des capitales _allemandes_...
-
-«Vous entendez bien: _allemandes!_
-
---C'est indubitable.
-
-«Mais, qu'est-ce que cela prouve?
-
---Et la balle, retirée par vous du flanc de l'ours?
-
---Une balle... quelconque.
-
---Une balle de fusil Mauser, docteur!
-
-«Une balle allemande!
-
---Ah! diable... il y aurait donc des Teutons dans le voisinage?
-
---Un ours nous arrive blessé d'un coup de feu.
-
-«La plaie remonte à huit jours selon vous... Le projectile qui l'a
-produite a été tiré par une arme prussienne, au moment où l'ours,
-mourant de faim, rôdait autour d'un campement.
-
-«L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et l'a
-englouti avec sa voracité d'affamé...
-
-«Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes.
-
-«Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal grièvement
-blessé...
-
-«Maintenant, concluez!
-
---Diable!
-
---Eh bien! voilà pourquoi cet appareillage précipité qui ressemble à une
-fuite...
-
---Oh!... à une fuite... en avant!
-
---Je l'entends bien ainsi.
-
-«Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pensée.
-
-«Pensez donc, s'il était là!... _lui!_...
-
-«Si, contre toute prévision, il m'avait devancé par je ne sais quel
-artifice diabolique...»
-
- * * * * *
-
-Une heure après, la _Gallia_ quittait l'abri protecteur de Port-Foulque
-et s'élançait intrépidement à travers la mouvante armée des glaces
-désarticulées par l'ouragan.
-
-On n'aperçoit plus l'eau dissimulée sous les fragments de toute
-grosseur. Il semble que le navire glisse sur un fleuve charriant des
-pierres.
-
-A chaque instant l'éperon d'acier fracasse les blocs errants. On ne
-compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutôt
-nul ne s'en préoccupe. Qu'importe! après tout, puisqu'on va de l'avant.
-
-De Port-Foulque au cap Sabine, situé sur la rive occidentale du détroit
-de Smith, on compte un demi-degré environ. Cette traversée de
-cinquante-cinq kilomètres exige vingt heures. Un succès, pourtant, car
-la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La goélette côtoye l'île de Pim,
-à jamais célèbre dans les annales arctiques par le navrant épilogue de
-la mission Greely. Là fut le camp Clay où succombèrent, après une
-effroyable agonie, les _Affamés du Pôle Nord_, dont M. W. de Fonvielle a
-raconté les tortures.
-
-Le 14, pour se tenir à l'abri des glaces qui suivent le courant, la
-_Gallia_ pénètre dans la baie de Buchanan, contourne l'île Bache, et
-perd des heures à chercher une faille où se glisser. Quelques milles à
-peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks à cinq
-cents mètres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui
-écraseraient la _Gallia_ comme une noisette.
-
-Voici en quoi consiste cette opération. Le chenal mesure, supposons,
-cinquante mètres de largeur. A droite et à gauche, des glaces épaisses
-de trois ou quatre mètres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est moins
-large que le chenal, la goélette peut continuer sa route en se rangeant
-près de la rive. S'il est d'égale dimension, il obstrue le passage tout
-entier. Comme il vient droit sur la goélette on ne peut ni ne doit
-rétrograder, on entame rapidement à la scie, à la hache et à la mine, la
-glace bordant le chenal. On pratique dans son épaisseur une cavité assez
-vaste pour permettre à la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un dock,
-un bassin analogue aux formes à radoub, dans lequel le navire attend le
-passage de l'iceberg.
-
-Le 15, dix kilomètres! et l'équipage courbaturé est satisfait, quelque
-minime que soit ce résultat.
-
-Le 16, le petit détroit de Hayes est franchi, et la goélette se trouve
-en vue de la partie méridionale de la terre de Grinnel. Des collines
-encapuchonnées de neige apparaissent au loin. Le rivage très abrupt se
-compose de grès fauves aperçus vaguement à travers les craquelures des
-glaces qui les recouvrent.
-
-La journée entière est employée à la recherche d'un chenal. La route
-suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstruée.
-
-C'est là, en effet, le propre de cette navigation, d'être modifiée sans
-cesse, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois, par
-le dégel, les courants, les marées ou les tempêtes qui bouleversent la
-région de fond en comble.
-
-Impossible, par conséquent, de suivre la voie tracée antérieurement et
-relevée sur la carte par de consciencieux explorateurs.
-
-Aussi, que de marches et de contremarches! Que de retours désespérants
-après une rapide envolée qui vient se briser à un cul-de-sac! Que de
-virages sur place, que de charges à fond sur la maudite glace qui
-parfois vole en éclats, et plus souvent résiste au choc de l'éperon! Que
-d'allées et venues de bête en cage à la recherche d'un trou pour
-s'insinuer!
-
-Le chenal enfin trouvé--une vraie gorge d'enfer--la présence d'icebergs,
-venus on ne sait d'où, nécessite encore la désespérante improvisation
-des docks dans la glace fixe.
-
-Le 17, après des labeurs écrasants, des périls inouïs et la menace
-perpétuelle d'être bloqué, la _Gallia_ contourne la petite baie
-d'Allman, double le cap Hawks, formant la pointe Sud-Est de la baie de
-Dobbin.
-
-Le capitaine, qui vient de parcourir la relation de sir Georges Nares,
-constate, comme le marin anglais, que la hauteur du promontoire est
-réellement de quatre cent vingt-sept mètres. Mais, malgré toute sa
-bonne volonté, il ne peut, en aucune façon, partager l'opinion de son
-devancier, quand celui-ci compare la lugubre pointe en vue au rocher de
-Gibraltar.
-
-On croirait volontiers que ces fatigues excessives et sans cesse
-renaissantes affecteraient le moral de l'équipage.
-
-Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont été plus gais et n'ont témoigné
-plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingénie à trouver un mot
-drôle pour caractériser la situation, ou applique une comparaison
-baroque à tel ou tel site, à tel ou tel incident.
-
-On mange de bon appétit, comme il convient à des hommes qui ne
-marchandent pas leur peine. On ingurgite avec délices la double ration
-offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Français dont
-la proverbiale gaîté ne désarme jamais et l'on chante à tout propos.
-
-Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de café-concert, se montre
-intarissable, à la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais à
-épuiser son répertoire.
-
-Chaque fois qu'il n'est pas de quart à la machine, le petit chauffeur
-grimpe sur le pont, se mêle aux matelots, prend vaillamment sa part de
-leurs travaux--ce qu'il appelle turbiner pour son agrément--et les égaye
-par ses refrains ou par ses farces.
-
-Toujours un peu mystificateur, mais mystificateur bon enfant, il monte
-aux plus naïfs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui
-qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon côté.
-
-Il a cessé pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, du jour où
-celui-ci est venu à son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le
-traîneau. De même pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repêché.
-
-Mais il a trouvé deux nouveaux plastrons dans Courapied dit
-Marche-à-Terre, et Nick dit Bigorneau, son collègue de la chaufferie.
-
-Un échantillon de ses farces, très inoffensives, mais parfois bien
-amusantes, comme on va le voir.
-
-La _Gallia_ flotte, par hasard, sur un petit lac d'eau libre. La vue
-s'étend au loin sur la plaine hérissée de glaces dont les pointes
-scintillent sous un soleil aveuglant.
-
-«Ouf! s'écrie le Parisien flanqué de Nick et de Courapied; en place
-repos!
-
-«Paraît qu'on joue: Relâche, ou repos des banquises.
-
---C'est encore de la grande-opéra? demande Courapied qui adore la
-musique.
-
---Parbleu!
-
---Et de Paris?... dans quel théâtre!
-
---Dans tous les théâtres!
-
-«Toutes fois t'et quand que tu vois collée à la porte une affiche avec
-ce mot: _Relâche_, ça veut dire qu'on joue la fameuse pièce intitulée:
-_Relâche ou repos des banquettes_...
-
---Mais tu viens de dire: banquises!
-
---C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censément les
-banquises.
-
---Comprends pas, et toi, Nick?
-
---Moi, si! répond imperturbablement Nick.
-
---La preuve, continue le Parisien, c'est qu'y en a tant et tant, qu'on
-se croirait à Venise.
-
---Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'idée que c'était un
-pays chaud, situé en Algère, ou à Constantinople, ou bien dans les
-Amériques... sais pas au juste.
-
---Venise, mon vieux colon, v'là ce que c'est.
-
-Puis il se met à chanter, d'une voix très agréable, ma foi, et d'une
-étendue remarquable:
-
- Ah! que Venise est belle
- Et ses accents joyeux;
- Son palais étincelle
- Le soir de mille feux...
-
-«Ça, Parisien, c'est tapé! s'écrie Nick.
-
-«La suite... la suite...
-
---Oui, c'est tapé, riposte Courapied, têtu comme un Breton, quoique
-Normand.
-
-«Mais ça dit toujours pas ous qu'est Venise.
-
---Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, où
-sommes-nous, ici?
-
---Dans le plein pays des glaces, nom de d'là?
-
---Juste!
-
-«Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes à Venise, puisque _Venise est
-positivement le pays des glaces_!»
-
-L'intermède est brusquement coupé par l'apparition d'un iceberg qui se
-montre en vue du cap Louis-Napoléon. La goélette recule, une fois n'est
-pas coutume, pour s'abriter derrière les collines de grès rouge, hautes
-de trois cent cinquante mètres, qui bordent la côte.
-
-L'iceberg, un colosse, dérive lentement et vient s'arrêter au milieu de
-la baie de Dobbin, bouchant hermétiquement le passage suivi deux heures
-auparavant par la _Gallia_.
-
-Le 18, le cap John-Barrow est doublé, puis le cap Norton-Shaw, qui forme
-la pointe méridionale de la baie de Scoresby.
-
-La _Gallia_ franchit le quatre-vingtième parallèle!
-
-Elle oblique aussitôt vers l'Est pour contourner la baie de Scoresby
-encombrée d'un chaos de glaces qui attendent la débâcle de juillet.
-
-Le 19, elle passe en vue du cap Collinson, puis de la baie de
-Richardson, et embouque résolument le canal de Kennedy.
-
-Ce canal, qui continue le détroit de Smith, le relie, au Nord, au bassin
-de Hall, au niveau de la baie de Lady-Franklin, mesure environ cent
-kilomètres de longueur, et seulement trente à quarante mètres de
-largeur. Il apparaît aux yeux ravis des matelots, comme étant à peu près
-libre, du moins dans sa partie centrale.
-
-Malgré l'exiguïté du canal, d'Ambrieux ne s'étonne point de cette
-absence de glaces fixes. Le fait, constaté jadis par Morton, le steward
-du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus récemment par le
-lieutenant Greely, s'explique aisément. Le canal de Kennedy,
-relativement étroit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste
-étendue, est traversé par un courant très fort, où les mouvements des
-marées possèdent une grande intensité. On conçoit dès lors que ces
-mouvements de la masse totale des eaux suffisent à empêcher la glace de
-se prendre, sauf bien entendu aux périodes hivernales où le froid
-atteint -50°.
-
-Aussi, la traversée du canal est-elle un jeu, en comparaison des
-difficultés terribles surmontées antérieurement par la _Gallia_.
-
-A l'encontre de ses devanciers, le capitaine, jusqu'alors, n'a pas jugé
-à propos d'opérer, de loin en loin, sur la côte, des dépôts de vivres.
-
-Ces dépôts, espacés sur la route probable du retour, sont destinés à
-subvenir aux besoins des explorateurs, au cas où, forcés d'abandonner
-leur navire, ils tentent, suprême ressource, de revenir à pied, sur les
-glaces, jusqu'aux établissements danois.
-
-Ils sont enfouis profondément dans le sol et recouverts de glace de
-façon à échapper aux ours polaires. Mais on les surmonte généralement
-d'un _cairn_ ou signal de pierres amoncelées régulièrement, pour bien en
-reconnaître l'emplacement.
-
-Le capitaine de la _Gallia_, négligeant cette sage prévoyance, est-il si
-absolument certain de l'avenir, à moins toutefois qu'il ne veuille
-tenter un tour de force qui ferait reculer les plus audacieux et revenir
-par une autre voie?
-
-C'est ce que l'avenir pourra seul révéler.
-
-Le 20 juin, la goélette, voguant librement sur le canal, reconnaît au
-passage les étapes de Greely, alors qu'ayant abandonné son hivernage de
-Fort-Conger, il ralliait Camp-Clay.
-
-C'est d'abord le cap Léopold-de-Bush, puis la baie de Karl-Ritter où
-s'abrita la chaloupe à vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que
-doubla la petite flottille de canots remorquée par la chaloupe.
-
-Le 21, on est en vue du cap Baird, à l'extrémité du fiord Archer, qui
-forme la rive méridionale de la baie Lady-Franklin.
-
-En face, on aperçoit la baie de la _Discovery_, ainsi nommée en souvenir
-de l'hivernage du second bâtiment de sir Georges Nares, puis la
-péninsule du Soleil, surmontée de pics neigeux, hauts de huit cents
-mètres, puis l'île Bellot, qui émerge, toute blanche, à une hauteur
-prodigieuse.
-
-Au fond du havre se trouve, par 81° 44´ de latitude Nord, et 64° 45´
-Ouest de Greenwich, invisible encore à pareille distance, la
-construction en bois élevée par les Américains, avec des madriers
-apportés de leur pays, et à laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger.
-
-D'Ambrieux fait stopper au cap Baird, descend avec quatre hommes et
-recherche le cairn dans lequel Greely plaça une carte des régions
-explorées par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le
-récit abrégé de leurs travaux.
-
-Le signal de pierres est aussitôt découvert à une faible distance de la
-côte. Les documents, en très bon état, ne paraissent pas avoir été
-touchés depuis le mois d'août 1883.
-
-[Illustration: Le signal de pierres est aussitôt découvert.]
-
-Le capitaine, avant de les replacer dans leur enveloppe, ajoute sa
-carte, avec cette seule mention au crayon: «marin français» et la date:
-21 juin 1887.
-
-Il reconnaît ensuite la configuration de la baie, constate que, par un
-hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situé entre la péninsule du Soleil
-et l'île Bellot se trouve libre, et soudain, l'idée de visiter
-Fort-Conger traverse son esprit.
-
-L'excellente carte de sir Georges Nares sous les yeux, il fait forcer la
-vapeur, traverse en quelques heures la baie de Lady-Franklin, alors que
-le _Proteus_, portant la mission Greely, avait mis sept jours à aborder!
-
-La nature hyperboréenne ménage de ces surprises à l'explorateur.
-
-Bientôt, apparaît fort distinctement, à la lorgnette, le massif
-bâtiment, tout noir de goudron.
-
-Et comme jadis, quand le docteur lui remit la balle du fusil Mauser
-extraite du flanc de l'ours, l'intrépide marin pâlit.
-
-Il vient d'apercevoir, flottant au-dessus de Fort-Conger, un pavillon!
-
-
-
-
-X
-
- L'expédition Greely.--Déplorable parcimonie.--Seuls.--Pavillon
- allemand.--Le salut.--Gaule et Germanie.--Le capitaine
- Vogel.--Pourquoi la _Germania_ est en avance d'une année.--Savants
- et industriels.--Exploration et pêche à la baleine.--En enfants
- perdus.--Toujours en avant!--Approvisionnement de charbon.--Traces
- du passage de Pregel.--Pourquoi la _Gallia_ oblique vers l'Est.--Le
- tombeau du capitaine Hall.
-
-
-La mémorable expédition du lieutenant américain Greely[5], très bien
-conçue en théorie, offre cette particularité douloureuse, que dès le
-début les ressources lui firent défaut.
-
-[Note 5: Le vaillant officier, aujourd'hui général, fut un des rares
-survivants. Des dix-neuf hommes que comptait la mission au départ,
-treize périrent après d'effroyables privations.]
-
-On ne reconnaît plus les citoyens de l'Union, qui ont ordinairement le
-dollar facile, à la parcimonie liardeuse montrée en cette occasion par
-le ministère Blaine.
-
-C'est à grand'peine, en effet, que le sénateur Conger put arracher, au
-vote de ses collègues, un misérable crédit de 25,000 dollars pour faire
-face aux frais d'une entreprise qui eût exigé cinq fois plus, au
-minimum.
-
-Aussi, Greely, moins heureux que sir Georges Nares et le capitaine Hall,
-ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni même d'un seul,
-comme le second.
-
-On dut se contenter de fréter un baleinier pour transporter, avec la
-plus stricte économie, les explorateurs et leur matériel.
-
-Si le Congrès fut parcimonieux, l'armateur se montra franchement rapace,
-en exigeant, rien que pour conduire la mission de Saint-Jean de
-Terre-Neuve à la baie de Franklin, la somme énorme de 19,000 dollars!
-réduisant ainsi à 6,000 dollars les fonds nécessaires aux dépenses de
-toute sorte.
-
-Si bien que Greely dut engager sa fortune personnelle pour permettre
-l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hélas! non
-seulement le confort, mais encore l'essentiel.
-
-C'est ainsi que la mission américaine, ne possédant pas de navire pour
-hiverner pendant les froids terribles de la nuit polaire, dut construire
-le bâtiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du sénateur
-Conger.
-
-Ainsi abandonnés à eux-mêmes en plein enfer de glace, n'ayant pas la
-faculté d'abréger leur exil, en cas de succès rapide ou de désastre
-immédiat, forcés d'attendre qu'on vînt les rapatrier après deux ou
-peut-être trois ans, à peine outillés, insuffisamment approvisionnés,
-n'est-on pas en droit de se demander quel but grandiose ils eussent pu
-atteindre, sans l'inconcevable incurie de leur gouvernement?
-
-Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgré leur pénurie,
-firent plus encore que sir Georges Nares, équipé comme ne le fut jamais
-chef de mission arctique, et surent devancer les Anglais sur la
-redoutable et mystérieuse voie polaire!
-
-Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'énergie aidant, lors
-des deux hivers qu'ils passèrent dans le baraquement de la baie de
-Lady-Franklin.
-
-Leurs infortunes commencèrent seulement quand, confiants dans la parole
-donnée, incapables même de soupçonner qu'on pût négliger de leur porter
-assistance, ils se mirent en route à travers les glaces, pour rallier
-l'île de Littleton où rendez-vous avait été pris avec le steamer
-_Proteus_.
-
-Fort-Conger, édifié avec un soin tout particulier, leur offrait, pour
-une année encore, un asile où ils eussent pu éviter la catastrophe de
-Camp-Clay.
-
-Longue de vingt mètres, large de six, sur une hauteur de trois mètres et
-demi, solide comme un bloc, la maison en bois, après avoir vaillamment
-résisté aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps.
-
-A tel point, que quand après cinq années entières la _Gallia_ vient
-s'amarrer à trois encâblures, son capitaine étonné la trouve en
-excellent état.
-
-Du reste, le pavillon qui flotte au mât toujours debout, montre
-clairement que le fort vient de servir à un nouvel hivernage, car il est
-matériellement impossible qu'un navire ait pu, cette année, précéder la
-goélette à la baie Lady-Franklin.
-
-Ce pavillon séparé en trois bandes horizontales, une bande noire en
-haut, une blanche au milieu, une rouge en bas, d'Ambrieux l'a reconnu de
-loin.
-
-Il porte les couleurs de la marine de commerce allemande!
-
-Plus de doute! le capitaine de la _Gallia_ vient de perdre la première
-partie!...
-
-«Eh bien! soit... dit-il au moment où la goélette reste immobile.
-
-«Mais à moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer l'autre... la
-grande!...
-
-«Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!»
-
-A peine la grande enseigne est-elle déployée à la corne, que par trois
-fois, le pavillon allemand s'abaisse avec courtoisie.
-
-«Ils nous narguent, murmure l'officier français, qui depuis longtemps
-est édifié sur la politesse teutonne.
-
-«N'importe!
-
-«Monsieur Vasseur, veillez à ce que le salut soit rendu conformément au
-code international.
-
-«Et maintenant, meinherr Pregel, à nous deux!»
-
-Suivi de quatre hommes et accompagné du docteur, le capitaine descendant
-sur la glace qui forme un quai improvisé, se dirige sans plus tarder,
-vers Fort-Conger.
-
-La porte s'ouvre hospitalièrement, et un grand jeune homme blond, le nez
-harnaché de lunettes, de figure calme, régulière, fait quelques pas au
-dehors, en saluant militairement.
-
-«Monsieur, dit-il, en excellent français, mais avec l'accent
-caractéristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de
-premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalité.
-
-«Soyez le bienvenu.
-
---Et moi, monsieur, répond d'Ambrieux, je suis enchanté de rencontrer
-pareille cordialité chez un homme dans lequel je pressens un loyal
-concurrent.
-
-«Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de M. Pregel.
-
---Je suis, en effet, second capitaine de la _Germania_, équipée pour
-l'exploration dont M. Pregel est le chef.
-
-«Mon nom est Frédéric Vogel.
-
---Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la _Gallia_, partie de
-France pour explorer les régions hyperboréennes.
-
-«Vous savez sans doute la cause déterminante de cette expédition à
-laquelle je ne pensais guère il y a un peu plus d'un an.
-
---Notre chef ne nous en a point fait mystère.
-
-«Il a, dès le début, annoncé que nous aurions l'honneur de nous mesurer
-avec des Français, sur ce redoutable champ de bataille, et vous
-l'avouerai-je, capitaine, l'idée de cette lutte pacifique où la gloire
-de nos patries respectives est en jeu, a été pour tous un stimulant
-irrésistible.
-
---Au point que vous avez vaillamment employé le temps écoulé depuis
-notre défi.
-
-«Je vous en félicite, capitaine, et sans arrière-pensée.
-
-«La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux pour être
-digne de tels adversaires.»
-
-Pendant cet échange de politesses, d'Ambrieux et ses hommes étaient
-rentrés à Fort-Conger, aménagé comme au temps de Greely, mais encombré
-de futailles exhalant l'odeur particulière à l'huile de baleine.
-
-Puis la conversation continua entre les deux capitaines, toujours
-courtoise, mais un peu alambiquée chez l'Allemand, concise et
-parfaitement correcte chez le Français.
-
-[Illustration: Puis la conversation continua entre les deux capitaines.]
-
-Comme le capitaine Vogel n'avait rien à cacher, il édifia volontiers
-d'Ambrieux sur les causes très simples qui avaient permis à la
-_Germania_ de gagner une année entière.
-
-Après avoir accepté le défi porté par l'officier français, Pregel,
-sachant à quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps.
-
-Jouissant d'une haute et légitime considération dans le monde savant,
-fort bien vu à la Grande-Chancellerie, il sut mettre en oeuvre et très
-à propos de puissantes influences, et réussit à se faire accorder un
-crédit considérable.
-
-Bien muni d'argent, il se rendit sans désemparer à Bremerhaven où il
-savait trouver des navires baleiniers. A l'exemple de Greely, il affréta
-l'un d'eux, dont le capitaine était par hasard de ses amis. Ce bâtiment,
-un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, était, vu la saison,
-complètement approvisionné, avec son équipage tout prêt. Circonstance
-particulièrement favorable qui permettait à Pregel d'économiser un temps
-si précieux, au sortir de l'hiver.
-
-Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes sûrs, aguerris
-déjà par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux
-géographiques.
-
-Comme les baleines sont encore abondantes au bassin de Hall et au
-détroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant
-les frais généraux, que le vapeur, affrété pour trois ans, aurait toute
-liberté de faire la pêche, à condition que le prix de chaque tonne
-d'huile entrerait en déduction de ces frais.
-
-Géographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi très pratique!
-
-Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de _Germania_,
-peut-être en souvenir de l'expédition de Koldeway, peut-être aussi,
-parce qu'il symbolisait la patrie. Imitant sans le savoir son rival qui
-avait personnifié dans sa goélette la pensée de la vieille Gaule.
-
-Pregel déploya une telle activité, que tous ces préparatifs étaient
-achevés en trois semaines. Le 10 juin 1886, la _Germania_ appareillait à
-la nuit, mystérieusement, et quittait les bouches du Weser pour une
-destination inconnue.
-
-A cette époque, d'Ambrieux venait seulement d'élaborer avec les
-ingénieurs de la maison Normand les plans de la future _Gallia_!
-
-La traversée fut rude pour la _Germania_ qui mit près de six semaines à
-atteindre Fort-Conger après des difficultés infinies.
-
-Le bâtiment fut réparé en vue de l'hivernage et largement approvisionné.
-Il avait été décidé, pour éviter l'encombrement à bord du baleinier,
-qu'une partie des matelots avec les membres de la mission et les trois
-équipages de chiens, passeraient la nuit arctique à Fort-Conger, et que
-le navire chercherait, non loin de là, une bonne station.
-
-Pendant les mois d'août et de septembre, Pregel fit en traîneau, avec
-ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchanté
-des résultats.
-
-Puis le terrible hiver boréal immobilisa jusqu'à la fin d'avril 1887 les
-explorateurs qui, du reste, le supportèrent à merveille.
-
-Depuis le commencement de mai, Pregel était reparti dans une chaloupe à
-vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dégagé des glaces,
-avait commencé la pêche.
-
-Non sans succès, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait déjà plus
-qu'à moitié rempli Fort-Conger du produit de ses captures.
-
-«Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le deuxième retour
-de la _Germania_, qui doit, d'ici quinze jours, terminer pour cette
-année sa campagne de pêche.
-
-«Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier traîneau, et
-nous emmènera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre.
-
-«Nous hivernerons là où notre chef aura décidé; afin de procéder, par
-échelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin.
-
-«Puis... au hasard des événements!... avec le secours de Dieu et pour
-la patrie!»
-
-Malgré son calme apparent, d'Ambrieux n'était pas sans inquiétude en
-entrant à Fort-Conger. Mais ce récit qui eût pu émouvoir un homme moins
-vigoureusement trempé, le rasséréna tout à fait.
-
-Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalité, feignit de ne pas
-remarquer qu'il avait peut-être essayé de le décourager, et ne voulant
-pas être en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux
-apportés d'Europe.
-
-Vogel, privé de nouvelles depuis un an, accepta sans hésiter, et avec
-les plus vifs témoignages de gratitude, ce présent dont il appréciait
-toute la valeur. Et d'Ambrieux revint à bord tout rayonnant.
-
-«Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand il fut seul
-avec son chef.
-
-«Mauvaises, n'est-ce pas?
-
-«Mais qu'importe!
-
---Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchanté de la rencontre.
-
-«Pardieu? j'étais bien fou de me mettre ainsi martel en tête, et de
-regarder la partie sinon comme perdue tout à fait, du moins comme
-sérieusement compromise.
-
---Ainsi, vos inductions fournies par la balle Mauser et le gilet de
-provenance allemande étaient réelles.
-
---Absolument!
-
---Et vous avez revu votre rival?
-
---Un de ses lieutenants.
-
-«Meinherr Pregel est en route... vers le pôle.
-
---Et cela ne vous inquiète pas?
-
---En aucune façon, quoique mon adversaire ne soit pas à dédaigner, loin
-de là.
-
---Oh! je connais, comme vous, la ténacité allemande.
-
---Reste à savoir comment elle sera employée.
-
-«Jusqu'à présent la mise en oeuvre des moyens d'action me rassure; car
-j'ai affaire à des hommes énergiques sans doute, mais suivant
-opiniâtrement les sentiers battus.
-
---Des hommes à système et à formule...
-
-«Tant mieux! l'imprévu les déroute.
-
---Et moins désintéressés que nous, à coup sûr!
-
-«Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent à capturer des baleines, pour
-amoindrir leurs frais généraux, au lieu d'employer à se traîner là-bas
-tous les atomes des forces dépensées!
-
-«Ils songent au retour, assurent leur retraite, économisent l'argent,
-hésitent à compromettre leur navire et ménagent leur peau!
-
-«En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a fait jusqu'à
-ce jour.
-
-«Tandis que nous, docteur...
-
---Nous marchons sans regarder en arrière... en enfants perdus... à la
-française!
-
---Et tant que subsistera une planche de la _Gallia_, tant qu'un homme
-restera debout, tant qu'une pulsation battra au coeur du dernier
-d'entre nous, il y aura encore une pensée, un cri, un effort: en avant!
-
-«Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on
-ne regarde pas en arrière, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de
-son vocabulaire ce mot désespérant qui paralyse à demi les plus
-puissantes individualités: en retraite!
-
---Pardieu! s'écrie avec une entière conviction le docteur, ceux qui ne
-possèdent pas cette inébranlable résolution, n'ont qu'à rester les pieds
-sur les chenets et à ne point s'intituler: voyageurs arctiques.
-
---Aussi n'hésiterai-je pas à sacrifier, le cas échéant, ma chère
-goélette, que je veux conduire, à tout prix, là où jamais navire ne
-s'est avancé.
-
---Sir Georges Nares s'est arrêté, avec l'_Alert_, par 82° 24´, et nous
-sommes déjà par 81° 44´.
-
---Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la
-conservation d'un vaisseau de l'Etat, eût risqué seulement un de ses
-navires, je ne doute pas qu'il n'eût poussé beaucoup plus loin.
-
-«Et c'est ce que nous allons tenter, sans désemparer.»
-
-Après avoir largué les amarres qui la maintenaient collée à l'immense
-radeau de glace, la _Gallia_ suivit à peu près la route de l'_Alert_,
-cherchant la place où le commodore anglais a signalé, par 82°,
-d'immenses dépôts de charbon de terre.
-
-Contre son attente, le capitaine trouve le détroit de Robeson, qui fait
-suite au bassin de Hall, débarrassé des glaces fixes, comme le canal de
-Kennedy.
-
-Aussi, la goélette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches
-de lignite[6] placées à fleur de terre, et mesurant une épaisseur de
-huit mètres.
-
-[Note 6: Combustible fossile analogue à la houille, mais de
-formation postérieure au terrain houiller.]
-
-Cette particularité rend l'extraction du combustible très facile, et le
-capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vidées
-pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement à la vapeur.
-
-Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui
-sévit là-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler à
-bord une cargaison complète du précieux combustible.
-
-Qui sait si, plus tard, après avoir demandé au charbon son calorique
-pour combattre la bise glacée, il ne l'emploiera pas pour se frayer un
-chemin à travers les murailles de glace inviolées jusqu'alors.
-
-Pendant que les matelots, transformés en mineurs, désagrègent à la
-dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les
-plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en géologue ce
-gisement dont la vue semble un défi lancé à la réalité des faits
-actuels.
-
-En effet, là où le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que
-la morne et désespérante uniformité des glaces, le docteur reconnaît, à
-première vue, dans la masse carbonifère, des prêles, des fougères, des
-cicadées, des carex couchés de long et singulièrement conservés.
-
-Bien plus! il aperçoit des dicotylédonées et notamment des peupliers,
-des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espèces de
-conifères!
-
-Cette étrange accumulation de végétaux, dans une région où l'herbe
-elle-même peut à peine sortir du sol, stupéfie le digne savant et lui
-montre quels durent être, postérieurement à l'époque tertiaire, les
-bouleversements dont cette région, elle aussi, a été l'objet.
-
-Moins expert en sciences naturelles, et par conséquent moins intéressé
-par ce retour aux siècles évanouis, le capitaine surveille prosaïquement
-le travail de ses hommes et parfois s'écarte comme s'il cherchait
-quelque chose.
-
-Au bout d'une heure à peine, il a trouvé.
-
-Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de
-tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrés, suivant un
-petit sentier à peine frayé, conduisant à la mer.
-
-Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc
-carbonifère...
-
-La journée du 22 juin fut tout entière employée à l'arrimage du
-combustible. Puis, la goélette, chargée comme un bateau charbonnier,
-reprit son envolée vers le Nord.
-
-On sait que sir Georges Nares, monté un peu tardivement vers l'extrême
-Nord, en suivant la rive occidentale du détroit de Robeson, fut
-définitivement pris dans les glaces le 1er septembre 1875.
-
-Profitant de l'expérience acquise par le célèbre navigateur anglais,
-d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par
-l'étroitesse du détroit de Robeson, obliqua franchement à l'Est, vers le
-point où le _Polaris_ hiverna en 1872.
-
-Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant
-régulièrement du Nord au Sud, à travers les détroits de Robeson, Kennedy
-et Smith. D'autre part, les terres découvertes par Lockwood, le
-lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest à l'Est du
-canal de Robeson. Tandis que la ligne de côtes, appelée Terre de Grant,
-qui suit à peu près le quatre-vingt-troisième parallèle, en
-s'infléchissant au point d'hivernage de l'_Alert_, se dirige d'Est en
-Ouest, comme l'a démontré le lieutenant Aldrich.
-
-Or, il est à supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres
-obliques de Lockwood, aura des tendances à être refoulé vers la partie
-septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de
-pénétrer dans l'entonnoir du détroit de Robeson, entraîneront à l'Ouest
-des glaces en dérive, et les accumuleront au point si malencontreusement
-choisi par sir Nares, là où il crut découvrir le fameux océan
-Paléocrystique.
-
-Ces glaces, qu'il regardait comme éternelles, ne seraient-elles pas
-plutôt arrachées aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83° 23´ et
-entraînées dans ce mouvement oblique de dérive, sur la dépression
-Nord-Est des Terres de Grant?
-
-Car enfin, il est un fait indéniable: c'est que Markham, se dirigeant au
-Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrêtèrent par 83° 20´ 23´´.
-Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est, à deux cent cinquante
-kilomètres de là, fut arrêté, par les eaux, en gagnant sur Markham 3´
-vers le pôle.
-
-Le capitaine de la _Gallia_ espérait donc, et selon toute probabilité,
-trouver la côte orientale du détroit de Robeson, de plus en plus
-débarrassée des glaces, à mesure qu'il s'élèverait vers le Nord.
-
-Du reste, l'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions.
-
-La goélette aborda le 23 au lieu d'hivernage du _Polaris_, bien
-reconnaissable aux débris de toute sorte, et le capitaine se rendit,
-avec l'état-major, au «Repos de Hall» signalé par un cairn à moitié
-détruit.
-
-La tombe de l'intrépide et malheureux explorateur est en bon état.
-L'épaisse planche de chêne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait
-profondément graver quelques lignes n'a pas souffert.
-
-Chose étonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le
-récit des misères endurées pendant la retraite, existe encore.
-
-Il se trouve au bas d'une stèle de pierre plate, derrière laquelle est
-appuyé le support qui maintient la planche.
-
-L'inscription, très lisible, est ainsi conçue:
-
- A LA MÉMOIRE
-
- DE
-
- CHARLES FRANCIS HAAL
-
- _Commandant du steamer le_ «Polaris» _de la marine des Etats-Unis
- chef de l'expédition au Pôle Nord_.
-
- MORT LE 8 NOVEMBRE 1871
- AGÉ DE 50 ANS
-
- Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi,
- Encore qu'il soit mort, vivra.
-
-L'officier français et ses hommes se découvrirent avec respect devant la
-tombe de cette noble victime, tout émus, malgré leur fermeté, de cette
-mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins épargna au vaillant
-Américain le spectacle de la lâcheté de son équipage, allemand, hélas!
-
-Ce pieux pèlerinage accompli, le capitaine rallia la goélette non sans
-avoir constaté, près de la tombe solitaire, les vestiges du passage de
-quelques hommes.
-
-A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, édifiés aussi par les
-travaux des Anglais et des Américains, suivent la direction choisie par
-d'Ambrieux.
-
-
-
-
-XI
-
- Au point où jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Paléocrystique
- de sir Georges Nares.--Conclusions prématurées.--Vérité
- aujourd'hui, erreur demain.--La mer des vieilles glaces n'existe
- plus.--Le second pack.--La goélette arrêtée par la banquise.--En
- traîneau.--Pour transporter les provisions, mais non les
- hommes.--Bain qui eût pu être mortel.--Quitte pour la
- peur.--Hygiène arctique.
-
-
-«Capitaine! 83° 8´ 6´´!... s'écrie tout joyeux le second qui vient de
-faire le point.
-
---Bravo! mon vieux Berchou; ton calcul est d'accord avec le mien, et la
-goélette se trouve effectivement par 83° 8´ 6´´ de latitude.
-
---Et nous avons dépassé sir Georges Nares, dit à son tour le docteur
-accoudé à la table du carré.
-
---Oh! de si peu!... pas même d'un degré!
-
---C'est toujours cela!
-
-«Du moins pouvons-nous dire avec fierté que jamais navire n'est allé si
-loin vers le Pôle.
-
---Vous oubliez, docteur, que selon toutes présomptions, meinherr Pregel
-doit, actuellement, posséder sur nous une avance notable.
-
---Ah! diable!... encore ce personnage qui m'inspire de confiance la plus
-franche antipathie.
-
---D'accord, mon ami.
-
-«Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu'à méconnaître à
-l'homme une réelle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions
-d'un navire, son mérite est d'autant plus grand, pour s'être avancé,
-sur une pareille coquille de noix, au milieu d'un tel chaos!
-
---Vous supposez qu'il nous précède, mais vous n'en êtes pas certain.
-
-«Qui sait s'il n'est pas pincé au fond de quelque cul-de-sac, ou serré
-entre deux blocs!
-
---Nous avons passé en dépit de tout, donc il a pu et dû en faire autant.
-
-«Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme à s'être arrêté en chemin,
-quelque épouvantable que soit ce chemin.»
-
-... On est au 26 juin, et les membres de l'état-major vont après
-l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donné la latitude,
-savourer le menu élaboré par Monsieur Dumas.
-
-Ils paraissent radieux en constatant que, en dépit des affirmations de
-sir Georges Nares, la _Gallia_ est arrivée là où le marin anglais
-déclarait qu'il y avait impossibilité matérielle.
-
-La conversation continue entre le capitaine, le docteur, le second et le
-lieutenant.
-
-Le docteur, habitué professionnellement à ne poser de conclusions
-qu'après certitude absolue, critique vertement le commandant de
-l'_Alert_ pour avoir affirmé, avec tant d'autorité, des faits démentis
-peu après par l'évidence.
-
-«Peut-être êtes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le second
-presque timidement.
-
-«Car enfin, sir Georges était de bonne foi, et tout autre eût pu se
-tromper à sa place.
-
---Mais, du moins, on ne se pose pas en arbitre impeccable et...
-décourageant.
-
-«Avez-vous lu sa relation?
-
---J'attends l'hivernage pour l'étudier à loisir.
-
---Bon! laissez-moi donc vous en citer un passage, et vous jugerez
-combien sont imprudentes ses appréciations.
-
-«Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la bibliothèque
-un volume qu'il ouvre à une page cornée.
-
-«... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, l'interminable pack
-semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrière
-de débris entassés; dans l'extrême éloignement, il se confondait avec
-l'horizon.
-
-«... C'est bien la _mer Paléocrystique_, ou mer des vieilles glaces...»
-
-A ces mots, le lecteur s'interrompt.
-
---Moi, d'abord, je l'eusse appelée: _Paléocristallique_, en me
-conformant à l'étymologie tirée des deux mots grecs: [Grec: palaios],
-ancien, et [Grec: krystallos], cristal.
-
---Voyons, docteur, dit le capitaine, soyez plus indulgent... c'est là
-une vétille, que diable!
-
---Soit! je continue mon extrait qui condamne si bien son auteur.
-
-«... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans notre champ
-de vision qui, cependant, pourrait embrasser un arc de cent vingt
-degrés!
-
-«Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre élevée ne peut
-exister à une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre
-kilomètres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne
-s'apercevait dans les cinquante milles qui formaient l'horizon de notre
-échauguette.»
-
---Cela, docteur, c'est de l'observation exacte, dit le second.
-
---Soit, mais la conclusion qui en découle est au moins prématurée.
-
-«Ecoutez-la.
-
-«... Nous tenons donc pour sûr, continue sir Georges, que depuis la côte
-de Grinnel, par 83° de latitude, jusqu'au quatre-vingt-quatrième
-parallèle, s'étend le formidable pack qu'ont eu à combattre Markham et
-ses compagnons.»
-
-«Sir Georges aurait dû ajouter: à l'heure présente; puisque _rien ne
-subsistait de ce pack_, auquel il accorde de confiance un degré, soit
-111 kilomètres d'épaisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy
-contemplait cinq ans après ce même horizon.
-
-«Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne continue
-pas à se tromper tout comme un simple mortel.
-
-«... A la sortie du détroit de Robeson, les rivages s'orientent à
-l'Ouest d'un côté, au Nord-Est de l'autre--ce qui est vrai--forment les
-bornes d'une étendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'à
-présent consiste en floes énormes, dont l'épaisseur varie entre
-quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mètres). Ils s'exhaussent par
-l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches supérieures; le
-poids surincombant s'accroît de plus en plus, et peu à peu change les
-névés en glaces.
-
-«Nombre de raisons nous portent à assigner à cette mer de _vieux
-glaçons_--il y tient, le commodore--une superficie considérable. On n'y
-voit point d'oiseaux sauvages se diriger vers le Nord, comme ce serait
-le cas s'il existait, dans cette région, une terre de quelque étendue.
-En outre, un océan complètement couvert de glaces, et où les courants
-froids détruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne
-saurait servir d'habitation aux vertébrés amphibies ou marins... les
-faucons qui font leur proie d'espèces aquatiques ont disparu, etc.»
-
-«Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une voûte épaisse
-de cent pieds... des eaux inhabitées... une atmosphère déserte.
-
-«Et comme conclusion, le morceau que j'offre à vos méditations:
-
-«... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans l'espace
-compris entre la limite de notre vue et l'axe septentrional du globe,
-cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traîneaux.
-Soixante milles (cent dix kilomètres) de ces glaces que nous savons
-maintenant s'étendre au Nord du cap Joseph-Henri, _présentent une
-barrière qu'il sera impossible de traverser_ par les méthodes
-actuellement employées: _aussi, je crois pouvoir affirmer, sans aucune
-hésitation, que jamais on ne pourra atteindre le Pôle Nord par la route
-du détroit de Smith!_...
-
-«De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre capitaine
-avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catégoriques de sir
-Georges, la _Gallia_, ici présente, n'aurait eu qu'à faire machine en
-arrière, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le détroit de Robeson.
-
---Mais, reprend le second, ennuyé de voir un marin se tromper, ce marin
-fût-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris à
-l'Occident du 65e degré de longitude Ouest de Greenwich.
-
-«Si nous avons pu nous élever jusqu'ici, peut-être les vieilles glaces
-sont-elles toujours là-bas, pour empêcher le passage entre 65° et 70°
-Ouest.
-
---J'ai prévu l'objection, et j'y répondrai par l'extrait d'une relation
-qui vaut bien celle du commandant de l'_Alert_.
-
-«Voici ce que vit, cinq ans après, un des lieutenants de Greely, le
-docteur Pavy, un Français, celui-là. Parti le 31 mars 1882, en traîneau,
-de Fort-Conger, par un froid de -34°, Pavy arrive le 11 mars à la baie de
-Floeberg où hiverna l'_Alert_ en 1876. Il examine du haut de la falaise
-qui servit d'observatoire à sir Georges, le pack formé de blocs rudes,
-montagneux, mais ne _rencontre plus traces de ces banquises
-paléocrystiques_ épaisses de 25 et 30 mètres au moins.
-
-«Vous entendez bien: plus traces de ces formidables amoncellements de
-glaçons sur lesquels Markham, après des fatigues inouïes, s'éleva d'un
-degré vers le Nord.
-
---C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire à une pareille
-contradiction.
-
---Là où sir Georges Nares concluait à l'impossibilité absolue de la vie
-chez les animaux, Pavy trouve le passage d'un ptarmigan, d'un lemming,
-d'un lièvre, d'un renard.
-
-«Bien plus, mon collègue voulant suivre la route de Markham en pointant
-droit au pôle, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais à peine a-t-il
-parcouru un kilomètre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'écrie: La
-mer!... la mer!...
-
-«On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant du cap
-Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hécla, en traversant la
-baie de James-Ross. Sa largeur était d'environ un mille à l'origine,
-mais elle allait en s'élargissant au delà du cap où elle prenait une
-direction boréale. En même temps, se montraient, vers le Nord, des
-cumulus de forme particulière, qui, suivant l'opinion des Esquimaux,
-bons juges en pareille matière, indiquaient la présence de vastes
-étendues d'eau libre.
-
-«La dislocation des glaces soi-disant éternelles était si complète, que
-la partie Est du détroit de Robeson se trouvait débarrassée à cette
-époque encore si rude--18 avril!
-
---Voilà qui est un peu fort, s'écrie le second abasourdi.
-
-«Et pour un peu, ne fût-ce que par curiosité, je voudrais bien voir
-cela.
-
---Ne t'entête pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, car c'est
-absolument inutile.
-
-«L'erreur du commandant Nares est établie d'une façon rigoureuse,
-irréfutable.
-
-«De même que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir Georges est une
-conception théorique appuyée sur des observations incomplètes. La vérité
-semble être une moyenne entre ces deux opinions extrêmes.
-
-«J'ajouterai, pour terminer ce débat instructif, soulevé avec tant d'à
-propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82° 51´, eut la chance de
-relever un fait zoologique très important. L'Esquimau Jens ayant
-poursuivi un phoque de l'espèce _hispidus_, nous pouvons conclure que
-cette mer ne diffère pas sensiblement de celles qui se trouvent
-au-dessous du détroit de Robeson. Car, le _phoca hispida_ ne s'y
-hasarderait pas, s'il n'y trouvait point des trous pour venir respirer,
-et des poissons pour sa nourriture.
-
-«Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si nous avons pu
-trouver la mer hospitalière pour atteindre 83° 8´, nous éprouverons de
-grandes difficultés pour franchir la barrière qui se dresse devant nous.
-
---Vous avez raison, capitaine.
-
-«A défaut de la mer Paléocrystique heureusement disparue, nous sommes en
-présence d'une jolie banquise large de trois kilomètres.
-
-«Sacrebleu! l'éperon de la goélette, les scies, les haches et la
-dynamite auront fort à faire, si nous ne trouvons pas une faille.
-
---C'est ce passage qu'il faut chercher sans délai; et s'il n'existe
-pas, eh bien!... nous le pratiquerons.»
-
-Les termes de cet entretien indiquent suffisamment les phases de la
-traversée opérée par la _Gallia_, depuis qu'elle a quitté le «Repos de
-Hall», pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement.
-
-Malgré les affirmations catégoriques du commandant de l'expédition
-anglaise, la _Gallia_ s'est élevée, à 15´ près, au point le plus éloigné
-atteint par l'homme sur la route polaire.
-
-Malheureusement, elle vient d'être arrêtée dans sa marche par le pack,
-large de 3.000 mètres, aperçu par Pavy, et qui a survécu à la débâcle de
-la mer Paléocrystique.
-
-Ce pack, en dépit de la chaleur ambiante--très relative en somme
-puisqu'elle ne dépasse pas +4° centigrades--fond avec une lenteur
-excessive. Il est du reste évident que ni la radiation solaire, ni la
-température de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est
-pas et très prochainement disloqué par la tempête, ou lézardé par le
-courant, le travail de l'homme sera nécessaire.
-
-Le capitaine fait préalablement sonder et trouve le fond à quatre cent
-cinquante brasses. Markham, en face du cap Joseph-Henri, l'avait
-rencontré seulement à soixante-douze. Le chiffre accusé par le sondage
-de la _Gallia_, réalise les prévisions de Lockwood, qui n'ayant que
-trois cent brasses de corde, ne put atteindre le fond.
-
-L'épaisseur de la glace fut en outre évaluée à quatre mètres au niveau
-de l'anse où s'abrite la goélette.
-
-Reste maintenant à examiner en détail le pack pour chercher une fissure
-transversale, ou, s'il y a lieu, un point où les glaces soient moins
-épaisses, dans le cas où le capitaine serait forcé de creuser un canal.
-
-Comme la goélette est en sûreté dans son petit havre formé par une
-échancrure de la banquise, et comme il serait à peu près impossible, en
-présence des découpures nombreuses qui frangent son bord méridional, de
-la faire naviguer à travers toutes ces anfractuosités, le capitaine
-décide que l'inspection du pack aura lieu en traîneau.
-
-L'hygiène des hommes et surtout celle des chiens exigeant de l'exercice,
-d'Ambrieux saisit avec empressement cette occasion pour essayer ses
-équipages, et s'assurer s'il peut compter, ultérieurement, sur ses
-auxiliaires à quatre pattes.
-
-Ne voulant pas faire de jaloux parmi les braves matelots qui tous
-voudraient bien aller «à terre», c'est-à-dire sur la glace, le
-capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, décide que les élus
-seront désignés par le sort.
-
-Sept hommes, plus Oûgiouk, l'Esquimau, et lui, neuvième, feront partie
-de l'expédition. Encore, le docteur demandant une autorisation de
-faveur, six matelots seulement seront appelés à bénéficier du hasard.
-
-Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Guénic un petit papier
-plié en quatre, et fait une triomphante cabriole.
-
-Ce veinard de Parisien! il vient de lire: oui, sur son papier, et la
-cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que ça! Puis,
-c'est Courapied, dit Marche-à-Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le
-Guern, puis Constant Guignard, et pour compléter dignement ce groupe
-que l'on dirait trié volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne
-carabine, présent du docteur.
-
-Les traîneaux sont approvisionnés pour quinze jours. On y entasse en
-outre les sacs de fourrures, pour camper sur la glace, et la tente. Les
-vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, café, thé, poisson sec
-pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spéciales servant à
-cuire les aliments, et à faire bouillir l'eau pour le thé ou le café.
-Chaque homme est pourvu en outre d'un vêtement complet de rechange, et
-emporte ses bottes groenlandaises imperméables à l'eau comme à la neige.
-
-Tout ce matériel, qui serait encombrant pour d'autres voyageurs que des
-matelots, ces maîtres en arrimage, est emballé dans les prélarts
-goudronnés, puis solidement ficelé sur les traîneaux immobiles sur la
-banquise.
-
-Les chiens, heureux d'être enfin soustraits à l'immobilité qui, depuis
-si longtemps, leur pèse, font entendre des jappements joyeux, et se
-laissent atteler fort docilement à leur «bricole» en cuir de phoque.
-
-Tout est prêt. Le capitaine arbore sur le premier traîneau un petit
-pavillon tricolore et donne le signal du départ.
-
-Le capitaine, le docteur et Oûgiouk marchent en tête; viennent ensuite
-Le Guern, Nick dit Bigorneau, et Mossieu Dumasse; puis, le Parisien,
-Constant Guignard et Courapied dit Marche-à-Terre, accompagnant, trois
-par trois, chacun des traîneaux.
-
-Les chiens, dans le premier moment d'effervescence, donnent un furieux
-coup de collier et menacent de s'emballer. Mais d'un seul coup de fouet
-qui prend en écharpe son attelage, Oûgiouk a tôt fait de modérer cette
-ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont étudié la
-manoeuvre du fouet, l'imitent sans plus tarder, et obtiennent un
-succès analogue.
-
-Du reste les éléments se chargent bientôt d'arrêter toute velléité
-d'émancipation, tant la vicinalité de l'endroit, comme le fait observer
-plaisamment le Parisien, a montré de négligence dans l'entretien des
-voies de communication.
-
-«Oh! là... là...
-
-«J'aimerais mieux être en enfer.
-
---A cause de quoi? demande naïvement Courapied, toujours prêt à se
-laisser mystifier.
-
---A cause des pavés, bêta!
-
---Comprends pas!
-
---Suis bien mon raisonnement.
-
-«On dit et on répète que l'enfer est pavé de bonnes intentions...
-
-«Eh bien! est-ce que nos traîneaux ne glisseraient pas mieux sur ce
-macadam perfectionné que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou
-coupants, entremêlés de flaques d'eau et de paquets de neige à demi
-fondue?
-
---Allons! v'là que tu te moques encore de moi.»
-
-Le docteur qui a entendu cette plaisanterie monumentale, perd son
-sérieux et dit au capitaine qui, de son côté, rit de bon coeur:
-
-«Le drôle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel avec ses
-comparaisons baroques sont vraiment amusantes.
-
---C'est là, d'autre part, un état moral bien précieux pour les membres
-d'une expédition comme la nôtre.
-
---A qui le dites-vous, capitaine!
-
-«La gaieté à jet continu, l'entrain perpétuel sont la meilleure hygiène
-pour combattre la morne désespérance des nuits polaires.
-
-«Un loustic de cette trempe vaut à lui tout seul une pharmacie.»
-
-La voirie, pour employer l'expression du Parisien, devient absolument
-déplorable. Sur les parties les plus élevées où la glace est sèche, on
-trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le traînage
-pénible. Par contre, les parties basses sont recouvertes d'eau, ou
-plutôt d'une épaisse bouillie de neige à demi fondue dans laquelle on
-enfonce, les hommes jusqu'à mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre.
-
-N'était l'imperméabilité absolue des chaussures esquimaudes, chaque
-piéton voyagerait dans un bain de pied à zéro.
-
-Pour la première fois le Parisien et ses camarades conçoivent l'usage et
-l'utilité du traîneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les équipages de
-chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient à convoyer,
-avec leur prodigieuse vitesse, les voyageurs arctiques. Mais, pas du
-tout. Les hommes s'en vont à pied comme de simples mortels, et les
-toutous emmènent seulement le matériel et les provisions.
-
-Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voilà devenu tringlot... de la
-flotte, mais tringlot à pied! Chose qui ne se voit pas, même dans
-l'armée de terre, pour laquelle il professe, en sa qualité de navigateur
-endurci, un dédain plein de commisération.
-
-Du reste, il n'est pas besoin de s'être avancé bien loin sur le pack
-pour comprendre qu'une excursion même d'agrément serait impossible. Les
-blocs, de plus en plus irréguliers, succèdent aux blocs. Il y a des
-roches, des collines, des ravins en miniature, mais dénivelant, comme à
-plaisir, la carapace de glace. Un homme, fût-il mâtiné de clown et de
-singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traîneau sans dégringoler
-à chaque pas.
-
-Le véhicule, qui cependant n'est guère chargé, monte péniblement une
-pente à 45°, glisse à toute vitesse de l'autre côté, penche à droite sur
-un morceau de glace, culbute à gauche dans une fondrière, se remet tant
-bien que mal d'aplomb sur les patins, oscille de nouveau pour cahoter de
-plus belle... bref, avance de bric et de broc sans être jamais
-horizontal.
-
-Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrière, quand les
-chiens, roidissant leurs pattes, tirant la langue, ne peuvent le
-déhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une déclivité, pour
-l'empêcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en
-équilibre quand il rencontre une aspérité.
-
-Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'étale de son
-long à la grande joie des camarades, bientôt victimes d'un accident
-semblable.
-
-Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de même des immersions
-partielles qu'il importe d'éviter à tout prix.
-
-La glace est loin d'être partout homogène et de posséder une égale
-rigidité. Celle qui provient de la congélation de l'eau de mer est
-souvent couverte d'une sorte de _saumure_ très épaisse, très riche en
-sel et qui ne se solidifie jamais complètement.
-
-Elle recouvre traîtreusement les trous par lesquels viennent respirer
-les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra être, à un
-moment donné, trempé jusqu'à la ceinture.
-
-Ces fondrières glacées sont d'autant plus insidieuses, que rien ou
-presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu à peu
-s'habituer à les reconnaître, comme les chasseurs de canards les vases
-molles perfidement dissimulées au milieu des marécages.
-
-Pour ce motif surtout, les explorations en traîneau sont plus pénibles
-et même plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus,
-elles sont faites par des novices ignorant l'hygiène arctique, et ne
-sachant pas combien il importe d'éviter la transpiration.
-
-Fort heureusement la vieille expérience du docteur supplée à tout, et
-des précautions, en apparence exagérées, évitent ces petits mécomptes si
-fréquents au début.
-
-Néanmoins, la caravane avançait toujours en côtoyant le bord méridional
-du pack dont le capitaine relevait à chaque instant la configuration.
-
-Jusqu'à présent, les accidents s'étaient bornés à des chutes et à des
-immersions partielles insignifiantes.
-
-Mais, Constant Guignard, l'homme né sous l'étoile de la malchance, le
-Normand au nom prédestiné, devait bientôt légitimer l'influence de
-l'étoile et la prédestination du nom.
-
-Le convoi s'en allait cahin-caha. Par prudence, le capitaine, sur les
-indications d'Oûgiouk, se retournait, et criait aux marins d'éviter tel
-ou tel point suspect.
-
-Guignard, demeuré quelques pas en arrière pour renouveler
-l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crête, en
-homme qui se joue des faux pas, quand tout à coup le pied lui manque, il
-glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque.
-
-Le bruit de la chute et le juron qui l'accompagne font retourner
-Plume-au-Vent et Courapied.
-
-«Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'écrie le Parisien en
-voyant son matelot barbotter en jurant.
-
-[Illustration: «Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain!» s'écrie le
-Parisien.]
-
-«Ben voyons! faudrait pourtant voir à s'arracher de la limonade...
-
-«C'est donc une passion, chez toi, le bain à zéro!
-
-«Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...»
-
-Constant Guignard, trempé jusqu'aux aisselles, se retire tout confus et
-déjà claquant des dents.
-
-«Dis voir, t'as pas cassé le verre de ta montre?
-
---Mâtin! balbutie l'autre, qué lessive!
-
-«J'ai froid jusqu'à la moelle des os.
-
---Stop! commande le capitaine.
-
-«Tu es mouillé, garçon, il faut changer.
-
---Oh! merci, capitaine... c'est pas la peine.
-
-«En marchant, ça séchera.
-
-«Sauf vot'respect, à Terre-Neuve, j'ai été pas mal de fois saucé par la
-lame, et en grand...
-
-«J'y ai pas... fait... attention.»
-
-Le docteur est arrivé en courant.
-
-«Déshabillez-moi ce lascar-là, dit-il brièvement, et frictionnez-le
-ferme... à tour de bras!
-
-«Il était en sueur au moment du plongeon, et il est dans le cas
-d'attraper une congestion.
-
-«Vite!... une lampe à esprit-de-vin... un morceau de glace dans une
-casserole.»
-
-En un tour de main, Guignard, qui défaille pour tout de bon, est
-dépouillé de sa défroque déjà raide comme du carton.
-
-Le capitaine, aidé de Plume-au-Vent, le frotte à lui enlever
-l'épiderme, puis quand, après cinq minutes d'une gymnastique enragée, le
-pauvre diable commence à respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure.
-
-Déjà l'eau bout, tant la lampe à alcool développe de calorique. Le
-docteur fait infuser, pour la forme, une pincée de thé, puis additionne
-le mélange d'une formidable dose de rhum.
-
-«Tiens, mon gars, sirote-moi ça, dit-il au matelot dont les dents
-crépitent toujours comme des castagnettes.
-
-«Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de faire le
-plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare à ta peau.
-
-«Quant à vous, mes amis, écoutez-moi.
-
-«Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en
-transpiration.
-
-«Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour les novices
-qui ont des tendances à trop se couvrir pendant la marche.
-
-«On s'échauffe sans même s'en douter, puis on se refroidit brusquement,
-et alors, gare aux rhumatismes et aux pleurésies.
-
-«Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas de fausse
-honte... faites ce que je viens d'ordonner pour votre pauvre camarade
-qui pouvait très bien mourir là... sous vos yeux, sans reprendre
-connaissance.
-
---Pétard! murmure à part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru qu'un
-homme aurait pu être si vite «nettoyé».
-
-«C'est pire qu'un coup de soleil sous l'équateur, et pourtant, Guignard,
-mon matelot, n'est pas une mauviette!»
-
-Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrêt de deux heures, mis à
-profit pour déjeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents
-comme de grands enfants et plus insoucieux qu'on ne saurait le croire.
-
-Constant Guignard nanti d'un vêtement complet, bien sec, mangea de bon
-appétit, et reprit sa place à l'arrière-garde, mais évita dorénavant,
-avec le plus grand soin, les fondrières traîtresses.
-
-La soir venu, c'est-à-dire l'heure à laquelle finit ordinairement la
-journée, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut
-dressée sur le pack. Puis, après un solide repas auquel cette rude
-marche servit d'apéritif, les matelots se blottirent trois par trois
-dans les sacs.
-
-Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Oûgiouk s'allongea
-simplement sur la glace.
-
-On avait parcouru dix milles marins (18 kilomètres 570 mètres).
-
-
-
-
-XII
-
- Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes
- vertes.--Après six jours de marche.--Les traces du lieutenant
- Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de
- deux cents mètres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements
- dans le lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fête
- du 14 juillet sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des
- illusions et gagna un sobriquet.
-
-
-L'expédition, fort peu pénible d'ailleurs à cette époque, la moins
-inclémente de l'année arctique, se continue sans incidents remarquables.
-
-Parfois la capture d'un phoque, subitement harponné au fond de son trou
-par Oûgiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformité de
-l'ordinaire.
-
-Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en bandoulière,
-fusille un ours alléché par l'irrésistible parfum des victuailles
-accommodées en plein vent.
-
-Les chiens font une curée copieuse, les hommes se régalent d'un morceau
-de phoque à la tartare, ou savourent un gigot tellement imprégné d'ail,
-que le gosier vous en fume, prétend le Parisien. La santé se maintient
-excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies légères,
-occasionnées par le rayonnement du soleil sur la glace.
-
-Le docteur décrète que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes
-vertes, et procède séance tenante à la distribution des instruments.
-
-Plume-au-Vent, ravi, braque aussitôt les bésicles sur son nez, va
-s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et déclare que ça
-lui donne l'air d'un philosophe.
-
-Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en éventail, et son vaste
-nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble à un marabout.
-
-Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut arriver à
-conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort
-Plume-au-Vent.
-
-«Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au manège.
-
---A cause?
-
---Pour apprendre l'équitation.
-
-«A peuvent pas rester en selle!... qué que ça sera pendant la nuit!
-
---Hein?...
-
---Faut jamais les quitter!... même pour dormir... surtout pour dormir...
-le docteur l'a dit!
-
-«Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder là dedans!
-
-«C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du gazon dessus.
-
-«J' m'étonne plus si le Normand... un de tes pays, et un malin, faisait
-porter des lunettes vertes à des moutons.
-
---Des histoires!
-
---Que ma première chique me serve de poison si je ne dis pas la vérité!
-
-«A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait à manger des
-copeaux de menuisier aux pauv' bêtes qui les prenaient pour de l'herbe!»
-
-Bref les bésicles défrayèrent pendant une journée la verve de
-l'intarissable loustic, et, sauf bien entendu les chefs, chacun, y
-compris Oûgiouk, eut sa ration de brocards.
-
-De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plissée,
-grassouillette, prêtait singulièrement à la plaisanterie, quand les
-disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrés
-chinois, agrémentèrent son physique.
-
-Plume-au-Vent n'ayant jamais fréquenté les potiches incassables du
-Céleste-Empire ne soupçonna pas l'analogie. Il prétendit simplement que
-le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait à sa concierge. Seulement
-la dame du cordon était infiniment plus barbue que le guide Esquimau.
-
-Pendant que les matelots rient et plaisantent, le capitaine est
-soucieux.
-
-On marche depuis six jours et le pack orienté vers le Nord-Est ne
-présente aucune solution de continuité. Pas un chenal, pas une faille,
-pas une lézarde, rien!
-
-Encore quarante-huit heures et il faudra songer à la retraite, car les
-vivres sont mesurés pour deux semaines, et le retour exigera le même
-temps que l'aller.
-
-D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir, bien vague, du reste.
-
-C'est que la banquise ne soit pas soudée au rivage des terres
-découvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont
-plus éloignées que de deux milles à deux milles et demi. Il faut s'en
-rapprocher au plus vite. S'il y avait une fissure, un vague sentier
-d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions nécessaires
-au passage de la goélette!
-
-Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre apparaît çà
-et là, sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, plus
-la marche devient difficile.
-
-Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des ravins semés
-de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à
-peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus
-avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles.
-
-Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de bras, les
-pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les déclivités,
-pour les hisser et les redescendre encore.
-
-Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le capitaine
-commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas
-astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte
-avec le docteur et le guide esquimau.
-
-La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le matériel
-s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils
-s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est,
-se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la
-banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses
-errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables,
-et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et
-surtout grâce à cet arrêt.
-
-Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement compact de
-glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue
-d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen,
-s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions
-extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule
-admissible.
-
-En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de la petite
-île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son
-intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable
-voyage.
-
-On distingue à la lorgnette le _cairn_ édifié par les trois hommes, et
-comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet
-humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire.
-
-En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, s'arrêtent
-pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux
-cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule
-élevé de main d'homme.
-
-Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de morceaux de
-charbon superposés, a été construit à une époque très récente.
-
-D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dépité:
-
-«Pregel!... encore lui!... toujours lui!»
-
-Le docteur et Oûgiouk écartent avec précaution les blocs de charbon et
-découvrent un épais bocal de verre parfaitement bouché.
-
-Le récipient renferme un parchemin couvert de caractères anglais,
-français et allemands.
-
-«Vous avez raison, capitaine, dit le docteur après avoir enlevé le
-bouchon, c'est signé: Pregel.
-
-«Dois-je lire ce document?
-
---Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrétion, bien au contraire, car
-ces témoignages matériels du passage d'un explorateur sont laissés pour
-qu'on en prenne connaissance.
-
---Voici: «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au Pôle
-Nord, a élevé ce cairn en souvenir de son arrivée sur cet îlot. Il
-continue son voyage vers le Nord et édifiera, s'il plaît à Dieu, un
-autre cairn à dix milles de celui-ci.
-
- «_Signé_: JULIUS H. PREGEL.»
-
- «Le 18 mai de l'année 1887.
-
-«C'est tout! grogne le docteur furieux.
-
-«Pauvre Lockwood!... infortuné martyr du devoir!... battu d'une
-demi-tête par ce Teuton balourd, prétentieux et mystique.
-
-«Voyez, capitaine, si ce n'est pas à faire suer par cinquante degrés
-au-dessous de zéro!
-
---Quoi?... mon cher docteur.
-
---Cette idée bien prussienne de venir s'installer deux cents mètres plus
-loin que son vaillant prédécesseur, afin de pouvoir dire: «Je suis le
-premier!»
-
-«Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-là ne compte pas et que
-le comble de la sottise est de faire entrer en ligne de compte un
-certain nombre de centimètres!
-
---Que voulez-vous, mon ami, l'Allemand, peu prodigue de sa nature, ne
-laisse rien perdre.
-
-«Ce fait le peint tout entier.
-
---Un Anglais, un Russe, un Italien, un Français fût venu s'inscrire
-modestement près de Lockwood... il eût laissé un mot d'admiration pour
-le vaillant officier.
-
-«Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de
-l'expédition au Pôle Nord, comme s'il y était déjà, essaye, lui, de
-dévaliser un mort!
-
-«Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en!
-
---Pas sans réintégrer le document dans le cairn.
-
---Parbleu! Nous sommes d'honnêtes gens, nous!
-
-«Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de ce
-témoignage de la bonne foi allemande.
-
---Bah! Ne vous occupez donc plus de cet incident.
-
-«Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de cinq
-semaines: sa victoire doit être complète à l'heure actuelle.
-
---Oh! mais nous rattraperons le temps perdu, n'est-ce pas, capitaine?
-
---A qui le dites-vous, mon cher?
-
-«Je n'en ai d'ailleurs jamais douté... vous entendez: jamais! Et nous
-en élèverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... là-bas... plus
-loin... et plus loin encore!
-
---Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage à notre _Gallia_!
-
---Nous allons en pratiquer un, docteur.
-
---Mais, que de retards!
-
---Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une année avant nous, n'a plus
-que cinq semaines d'avance.
-
---Tiens, c'est juste!
-
---Que son navire est peut-être encore à Fort-Conger à la recherche d'un
-lieu d'hivernage, et conséquemment distancé par la _Gallia_.
-
-«Que Pregel sera forcé de le rallier avant les froids...
-
---De plus en plus juste.
-
---Supposez, chose fort possible, la _Germania_ incapable de s'élever
-jusqu'ici, alors Pregel perdra l'an prochain son avance.
-
-«Mais assez d'hypothèses! Si j'oublie un moment que je suis sur la terre
-gelée, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la réalité.
-
-«En route! Nous aurons fort à faire pour rejoindre nos compagnons qu'une
-plus longue absence inquiéterait.»
-
- * * * * *
-
-Cependant, le capitaine, voulant être absolument certain que le pack
-était bien homogène sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au
-bâtiment, la route précédemment suivie.
-
-Il fit descendre sa petite troupe parallèlement aux terres de Lockwood,
-sans quitter la banquise, mais en côtoyant toujours les falaises.
-
-La marche était plus rude, mais on avait toujours l'espoir d'une
-compensation apportée par la découverte d'une faille.
-
-C'est ainsi que les explorateurs français, après avoir reconnu à la
-lorgnette le cap Washington, aperçu par le lieutenant de Greely, et le
-cap Alexandre-Ramsay, contournèrent l'île Murray, prirent connaissance
-du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortuné commandant
-de la _Jeannette_, et se dirigèrent sur la _Gallia_, en côtoyant le pack
-à sa partie méridionale.
-
-Malheureusement un brouillard intense les enveloppe brusquement, alors
-que depuis cinq jours ils étaient en marche pour rallier le navire,
-qu'ils avaient quitté quatorze jours auparavant. La route devient
-forcément plus pénible encore, et les recherches également plus
-difficiles.
-
-Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expédition sera terminée. Si
-elle n'a pas donné les résultats qu'on était en droit d'attendre, on
-n'en travaillera que plus vaillamment à saper la banquise. Du moment
-qu'elle reste fermée à l'étrave de la _Gallia_ et qu'on est certain de
-ne pouvoir triompher autrement de sa résistance, en avant les grands
-moyens! Malgré le brouillard et les obstacles qui hérissent à chaque pas
-la voie du retour, on ne risque pas de s'égarer, tant le capitaine est
-sûr de sa direction.
-
-Allons, encore douze heures d'écoulées... puis encore douze heures!
-c'est la dernière fois qu'on déploie la tente.
-
-«En avant! garçons!... en avant et bon courage!... le but approche.»
-
-Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hâte
-singulière.
-
-Le docteur, qui est dans le secret de cette précipitation, car il y a un
-secret, excite également les matelots, prêche d'exemple, allonge les
-jambes et paraît oublier qu'il commence à transpirer comme un simple
-mortel.
-
-C'est que voilà! On est au 14 juillet et le commandant veut faire une
-surprise à ses compagnons.
-
-Berchou a reçu des ordres, tout doit être prêt à bord pour célébrer
-dignement la fête nationale: un festin de choix, du bon vin, des
-liqueurs, puis des divertissements variés dont l'organisation a été
-laissée à la riche imagination des matelots restés à bord.
-
-Avec de pareils éléments de gaieté folle, d'entrain intarissable, de
-patriotisme ardent, cette fête, improvisée à moins de sept degrés du
-pôle, sur un navire français, sera complète, et unique dans son genre.
-
-Aussi, le capitaine maugrée contre la brume qui cache le navire tout
-flamboyant de couleurs, sous le grand pavois.
-
-On approche de plus en plus. Déjà les chiens tournent leur museau pointu
-vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des émanations presque
-insaisissables.
-
-L'un d'eux, Pompon, un des favoris du Parisien, pousse un hurlement
-auquel répondent, comme un écho lointain, des abois saccadés.
-
-Brusquement la meute se met à vociférer en choeur, à la stupéfaction
-des hommes qui n'en peuvent croire leurs oreilles.
-
-«Bah! opine gravement le Parisien, c'est quéque farceur, qui s'amuse
-là-bas sur le navire, à imiter mes toutous, histoire de leur faire
-entonner leur grand air.
-
-«Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est pas des
-animaux de votre espèce.
-
-«Y a pourtant pas à s'y tromper!... moi, si je voulais faire le chien,
-je m'y prendrais un peu mieux!»
-
-Quoi qu'en dise Plume-au-Vent, l'imitation est parfaite à ce point que
-les chiens hérissent leur poil et grognent sourdement, à mesure qu'on
-approche.
-
-A coup sûr, ce n'est point là une bienvenue dans le langage particulier
-à l'espèce canine.
-
-Bientôt apparaît une masse noirâtre qui se détache vaguement au milieu
-de l'opaline blancheur des buées. On dirait la coque d'un navire.
-
-En même temps une rauque exclamation retentit:
-
-«Halt!... wer-da?
-
---Et vous-même: qui vive? riposte le capitaine d'une voix hautaine,
-vibrante comme un froissement de métal.
-
---Trois-mâts allemand _Germania_ de Bremerhaven, capitaine Walther.
-
---Capitaine de la goélette française _Gallia_, répond d'Ambrieux.
-
-L'inconnu, croyant sans doute à une visite de politesse dont rien ne
-semble pourtant légitimer l'urgence, continue:
-
-«Veuillez passer à tribord, capitaine, on va larguer l'échelle.
-
---Merci! j'arrive d'expédition et je rentre à mon bord... j'ai dérivé
-dans le brouillard.
-
---Capitaine, la _Gallia_ est à trois encâblures dans le Sud-Ouest.
-
---Merci! j'ai l'honneur de vous saluer.»
-
-Les hommes, stupéfaits de l'incident, gardent un morne silence, pendant
-que les chiens, grondant toujours, donnent un coup de collier pour
-déhaler les traîneaux.
-
-«Eh bien! docteur, que dites-vous de la rencontre?
-
---Mais, capitaine, je n'en suis ni étonné, ni alarmé.
-
-«Ces gens-là ayant le même objectif, il n'est pas extraordinaire de les
-trouver sur notre route.
-
---Sans doute, puisque le second de la _Germania_ m'avait fait pressentir
-la venue du navire.
-
---Eh bien?
-
---Ne trouvez-vous pas qu'il y a chez eux comme un parti pris de devancer
-leurs concurrents de quantités infinitésimales... autant dire
-ridicules?
-
---Oh! oui: là-bas, le cairn deux cents mètres plus avant que celui de
-Lockwood.
-
---Et ici, leur bâtiment plus rapproché que le mien.
-
---Oh! douze cents mètres à peine!
-
-«Une misère!
-
-«Nous regagnerons cela et nous les battrons haut la main.
-
---J'en ai comme la ferme assurance.
-
-«Mais si nous sommes forcés d'hiverner ici, ne trouvez-vous pas qu'il
-sera tout à fait assommant de voir à chaque instant nos vainqueurs se
-goberger à notre nez, et se prévaloir de cette priorité dérisoire.
-
---Bah! nous avons un excellent mouillage et ils ne peuvent probablement
-pas en dire autant du leur.
-
-«Il y a compensation.»
-
-Un hourra joyeux accompagne ces derniers mots. La _Gallia_ est en vue.
-Pour comble de bonheur, le soleil réussit enfin à percer le rideau de
-brume qui l'enveloppe, et le navire se montre soudain, aux yeux ravis
-des voyageurs, avec son éclatante floraison de pavillons.
-
-[Illustration: Le navire se montre soudain...]
-
-Un immense cri de «Vive la France!... vive la République!...» accueille
-la petite troupe; d'énergiques poignées de mains s'échangent avec de
-chaudes et réconfortantes paroles de bienvenue.
-
-Puis, un nouveau cri, aussi enthousiaste, aussi vibrant:
-
-«Vive le capitaine!...»
-
-En gens pressés de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs
-fatigues, vont revêtir leur tenue de gala, et la fête commence.
-
-D'abord un festin auquel assiste l'état-major, et qui, nonobstant le
-respect des matelots pour leurs officiers, n'en est pas moins d'une
-gaîté folle. Puis les toasts, à la France, à la République, au
-capitaine, à la découverte du Pôle!
-
-Après le repas, un concert dans le carré où se trouve le piano. Il y a
-une scène de deux mètres superficiels, avec un double rideau formé de
-deux bonnettes! Et chacun, sans plus de façons, y va carrément de sa
-romance.
-
-Par exemple, M. Vasseur, le lieutenant, qui tient le piano, a fort à
-faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de même
-parmi les virtuoses qui s'arrêtent béants, n'osant pas, par respect pour
-la discipline, élever la voix quand leur supérieur fait de la musique.
-
-Plume-au-Vent obtient un succès colossal. Il est vrai que le Parisien
-chante son grand air, celui auquel il doit son pseudonyme et sa
-célébrité.
-
-Applaudi à tout rompre par dos mains endurcies au contact des amarres
-goudronnées, il lui faut recommencer à trois fois le morceau fameux de
-_Rigoletto_:
-
- Comme la plume au vent
- Femme est volage;
- Et bien peu sage
- Qui s'y fie un instant.
-
-«Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est ça qu'est tapé!...
-
-«Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson.
-
-«T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opéra.»
-
-Ainsi mis en cause, le Parisien interrompt son chant pour s'exprimer en
-langage vulgaire.
-
-«C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en vanter.
-
-«Vous me rappelez un incident pénible qui a brisé ma carrière
-dramatique.
-
---Raconte voir!
-
---J'avais eu l'idée biscornue d'aller chanter l'opéra dans la bonne
-ville d'Orléans, et je remplissais, ce jour-là, le rôle du duc de
-Mantoue, celui qui chante: «Comme la plume au vent...»
-
-«Au moment où j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau pour lequel
-j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'là tout le vinaigre de la
-ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une bordée de
-sifflets!...
-
-«Pétard, quelle averse!
-
-«Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu, à la grande joie des
-copains jaloux de mes succès, à ce point qu'ils me bombardèrent du nom
-de Plume-au-Vent, en souvenir de mon four.
-
-«D'Orléans je ne fis qu'un saut jusqu'à Buenos-Ayres où je réussis... à
-trouver un directeur qui oublia de me solder mes appointements.
-
-«Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais même pas
-saigner un hareng saur... et me voilà encore sur le pavé.
-
-«Je me mis perruquier. Mais j'écorchais tout vifs les clients qui sous
-mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller à chaque
-séance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur à
-bord d'un transatlantique pour payer mon passage.
-
-«Ma foi, j'ai pris goût au métier, car y a de ça huit ans, et je ne m'en
-repens pas, puisque j'ai l'honneur aujourd'hui de collaborer humblement,
-mais de tout coeur, à l'oeuvre de notre vaillant capitaine.
-
-«Voilà mon histoire.»
-
-Inutile de dire si le narrateur obtint un succès égal à celui du
-virtuose.
-
-Le divertissement se continua par des chansons patriotiques ou
-sentimentales, ou fortement épicées, puis Dumas chanta, de sa voix
-terrible, une romance provençale à laquelle on ne comprit rien, mais qui
-fut applaudie de confiance.
-
-Il y eut ensuite un tir à la cible, avec des prix susceptibles d'exciter
-la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en écume.
-
-Dumas, préalablement mis hors concours, manqua la cible, tant il avait
-la vue trouble, et le Parisien, qui n'avait jamais pu toucher un carton
-aux baraques foraines, fit mouche à tout coup.
-
-Il gagna la pipe et l'offrit généreusement à son mécanicien, Fritz
-Hermann, le bon Alsacien, qui de temps à autre montrait le poing au
-navire allemand, immobile au bord de la banquise.
-
-Ce présent rasséréna un peu le digne homme, et cicatrisa une plaie
-récente. La veille, en voyant arriver la _Germania_, il avait, de
-colère, brisé son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour
-terminer dignement la fête, que d'aller chambarder le vaisseau de
-malheur.
-
-«Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le capitaine,
-et prends patience, en attendant la revanche.
-
---C'est long à venir, capitaine, et la vie est courte.
-
---La nôtre commencera dès demain, et elle sera complète.
-
---Eh bien! alors, _revanche_!»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID
-
-
-
-
-I
-
- Lumière sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la
- banquise.--La scie.--Une découverte française.--Transport des
- forces par l'électricité.--La _réversibilité_ des machines
- dynamo-électriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze
- premiers mètres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes
- labeurs.--Fureur d'un Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des
- officiers de la _Germania_.--Refus formel.
-
-
-Le jour polaire continue avec sa ténacité obsédante.
-
-A minuit comme à midi, le soleil, que l'on dirait détraqué, tant sa
-permanence au milieu de l'azur céleste paraît une absurdité, verse des
-torrents d'éblouissantes lueurs.
-
-Aussi loin que la vue peut s'étendre, tout scintille et flamboie.
-
-Et pourtant, malgré cette incessante projection de lumière, à peine
-interrompue de loin en loin par la brume, le morne paysage conserve sa
-lugubre physionomie.
-
-Sous ces ruissellements de clarté, on sent la douloureuse impression
-d'une chose morte.
-
-Point d'arbres couverts d'opulentes frondaisons, point de fleurs aux
-délicats effluves, point de quadrupèdes folâtres, point d'oiseaux
-jaseurs, point d'insectes bourdonnants.
-
-Partout des cristaux nus, frangés, déchiquetés, se découpant rigides et
-moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'où
-surgit un immense et glacial frisson, la silhouette balourde d'un ours,
-le soufflet d'un cétacé ou le brusque plongeon d'un phoque.
-
-C'est l'été pourtant! mais l'été arctique, fait de lumière et non de
-chaleur.
-
-En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des régions boréales sur
-lesquelles il verse sans relâche des flots d'incandescence. Pareil
-lui-même à un astre gelé, en voie d'extinction, sa clarté ou rose, ou
-blanchâtre, anémique pour ainsi dire, éblouit, mais ne vivifie pas.
-
-Et l'on sent, à travers cet été pendant lequel un habitant de la zone
-tempérée n'abandonnerait guère son foyer, la menace prochaine des froids
-mortels, des ténèbres affolantes de l'épouvantable hiver polaire.
-
-Dans un mois, du 15 au 20 août, le pack, à peine désagrégé
-superficiellement, va reprendre sa ténacité de roc. Une épaisse couche
-de neige nivellera les dépressions et les protubérances. Un peu plus
-tard, avec l'apparition de la première étoile, s'éteindra ce
-faux-semblant d'existence.
-
-Car le jour, même sans chaleur, c'est encore la vie!
-
-Cependant, d'intrépides matelots, conscients des périls et des
-souffrances réservés par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter,
-s'efforcent déjà d'avancer plus loin encore: là où la bise est plus
-âpre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant.
-
-En vain la banquise leur oppose la masse compacte de ses
-stratifications. Ils se ruent à l'assaut de l'infranchissable barrière
-avec cet élan farouche qui triomphe de l'obstacle ou brise l'instrument.
-
-Hier la fête des patriotes, aujourd'hui le travail des explorateurs.
-
-Les marins de la _Gallia_ sont à l'oeuvre, pendant que ceux de la
-_Germania_, sa rivale, n'en pouvant croire leurs yeux, les regardent
-stupéfaits.
-
-La chose est pourtant bien simple, du moins à ce que prétend le
-capitaine d'Ambrieux. Le pack s'oppose au passage du navire. Eh bien!
-profitons des derniers beaux jours pour pratiquer un chenal.
-C'est-à-dire coupons d'une tranchée large de douze mètres trois
-kilomètres de glace.
-
-C'est tout! Et c'est assez, n'est-ce pas?
-
-Car ici, la glace n'offre plus, comme à la baie de Melville, une surface
-unie, d'une épaisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au
-contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaçons amenés par la
-dérive, comprimés par le courant, soudés par le froid, et superposés de
-manière à mesurer, par places, trois et quatre fois l'épaisseur du pack
-proprement dit.
-
-Qu'importe, d'ailleurs! En dépit de l'apparente insanité d'un tel projet
-qui fait penser à des fourmis essayant de saper une montagne, chacun
-s'est mis à la besogne, bravement.
-
-Tout ce qui perce, coupe, rompt ou éclate, a été mis en réquisition.
-Haches, scies, couteaux à glace, tarières sont aux mains des matelots.
-Il s'agit de pratiquer à la main l'amorce du canal où doit pénétrer, au
-fur et à mesure de son exécution, la _Gallia_.
-
-Quant à faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas songer.
-L'éperon d'un cuirassé lui-même serait insuffisant.
-
-La dynamite fournira d'excellents résultats, mais son emploi doit être
-réservé pour certains cas. Sous peine d'épuiser l'approvisionnement, il
-faut éviter le gaspillage, et ne recourir au précieux explosif que
-devant urgence absolue.
-
-Mais, enfin, quel procédé rapide, et surtout efficace, pense donc
-employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enlevées à la
-main par les travailleurs, on ne peut supposer raisonnablement qu'il
-espère venir à bout de l'ennemi par ce moyen primitif.
-
-Le capitaine veut tout simplement couper la banquise _à la scie_.
-
-Mais, entendons-nous bien. Il ne s'agit point ici du fragile instrument
-dont se servent les menuisiers ou les charrons pour découper leurs
-planches. La scie à glace, dont les dents vont bientôt ronger le pack de
-la base au sommet, est une énorme bande d'acier, mesurant six mètres de
-hauteur, sur quatre-vingts centimètres de largeur.
-
-Très bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, longues de
-dix centimètres. Mais, où trouver un moteur? Probablement la machine du
-navire.
-
-La machine, d'accord. Il ne faut pas oublier, pourtant, que la scie, ou
-plutôt les deux lames de la scie, doivent agir parallèlement à quinze,
-vingt, peut-être quarante mètres du bâtiment.
-
-Comment actionner, à pareille distance, un tel engin?
-
-Au moyen de l'électricité, parbleu!
-
-L'électricité?... sans doute: grâce à la découverte d'un éminent
-ingénieur français, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 _la transmission
-des forces par l'électricité_.
-
-A ce propos, une petite digression est ici nécessaire.
-
-La découverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se formuler
-ainsi: Fournissez du mouvement à une machine dynamo-électrique, et elle
-vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité, et elle
-vous donnera du mouvement.
-
-On donne à cette propriété le nom de _réversibilité_, parce que les
-machines magnéto ou dynamo-électriques, qui toutes la possèdent, peuvent
-transformer le travail mécanique en électricité, ou inversement
-l'électricité en travail mécanique.
-
-Supposons, maintenant, une machine dynamo actionnée par un moteur
-quelconque: gaz, chute d'eau, air comprimé, vapeur, etc. Sous
-l'influence du mouvement qu'elle reçoit, elle produit une certaine
-quantité d'électricité; d'où son nom de _génératrice_.
-
-Mettons-la en communication par un fil de cuivre ou de fer avec une
-autre machine de même espèce. Aussitôt cette seconde machine, dite
-_réceptrice_, s'empare de l'électricité à elle transmise par le fil
-conducteur, et, chose étonnante, fournit, au lieu d'électricité, du
-travail mécanique ou plutôt restitue le travail mécanique développé par
-le moteur.
-
-De façon que si ce moteur produit, par exemple, une force de cent
-chevaux, cette force, transformée en électricité par la _génératrice_,
-et transportée sous cet état, jusqu'à la _réceptrice_, redevient force,
-ou mouvement, susceptible d'être employé à un travail quelconque[7].
-
-[Note 7: A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à
-distance des machines-outils, perceuses.]
-
-Cependant, la transmission ne s'opère pas intégralement. Il se produit,
-avec les machines actuellement employées, une perte qui atteint encore
-trente à trente-deux pour cent.
-
-Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expédier ainsi une force,
-quelque considérable qu'elle soit, par un simple fil, comme une dépêche,
-à une distance de cent, mille, dix mille mètres et plus!
-
-En préparant son expédition polaire, le capitaine d'Ambrieux ne pouvait
-manquer de prévoir le cas où il devrait attaquer corps à corps d'énormes
-barrières de glaçons. Sachant combien sont limités et peu efficaces les
-moyens habituels, il avait songé, dès le principe, à mettre à profit la
-découverte de notre éminent compatriote.
-
-Le travail de la machine, inutilisé jusqu'alors, parce qu'elle ne
-pouvait avoir d'action en dehors du navire, fournirait ainsi un appoint
-considérable.
-
-Il avait donc acheté, jadis, deux dynamos du système Desprez,
-susceptibles de transporter, malgré leur peu de volume, une force de six
-chevaux, à telle ou telle distance.
-
-Le moment est venu de recourir à ces puissants et ingénieux auxiliaires.
-
-Déjà les charpentiers ont préparé les bigues devant supporter l'arbre de
-couche portant la roue qu'actionnera la réceptrice. Celle-ci est
-installée sur la glace. La génératrice est à bord, près du «petit
-cheval» qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isolé sous une
-couche de gutta-percha les fait communiquer.
-
-En outre, comme à chaque morsure de la scie l'appareil doit progresser
-d'autant, les bigues sont pourvues, inférieurement, de galets de bois
-leur permettant de rouler au fur et à mesure, à la condition, toutefois,
-que les protubérances de la banquise ne seront pas trop accentuées. Il
-faudra, dans ce cas, recourir, au préalable, à un nivellement sommaire.
-
-Quant au mécanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de la lame
-ou des deux lames, selon qu'on pourra les faire ou non agir
-simultanément, il est d'une extrême simplicité.
-
-L'arbre de couche porte deux excentriques tournant chacun dans un cadre
-d'acier, fixé au sommet des deux scies.
-
-Le mouvement de haut en bas et de bas en haut se produira ainsi
-directement, sans organes intermédiaires, sans complications, presque
-sans frottements.
-
-Comme les lames, bien que notablement épaisses, risqueraient de se plier
-et peut-être, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opère le
-mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies à la partie
-inférieure d'un poids assez lourd pour éviter les flexions latérales et
-leur donner une rigidité suffisante.
-
-Ce rapide exposé de la situation indique suffisamment quels doivent
-être les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs.
-
-Là-bas, à bord de la _Germania_ toujours immobile et rogue comme un
-factionnaire prussien, on braque sur la _Gallia_ une batterie de
-lorgnettes.
-
-Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosité déçue, car la
-première journée--c'est-à-dire ce qu'on appelle journée là-bas pendant
-l'été où il n'y a pas de nuit--se passe en préparatifs accomplis avec
-une hâte fiévreuse.
-
-Après un repos vaillamment acheté, les travaux proprement dits
-commencent le 17 juillet, au quart de quatre heures.
-
-Les bigues sont en place et leur mouvement de propulsion assuré par des
-poulies de renvoi. La génératrice et la réceptrice, reliées par le fil
-conducteur, sont prêtes à fonctionner. Une seule scie va être actionnée
-à titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant,
-sur la surface qu'elle doit entamer. La partie inférieure, lestée comme
-il vient d'être dit, plonge dans l'eau à environ deux mètres.
-
-Un coup de sifflet retentit. Fritz, la main sur le levier de mise en
-train, régularise doucement la distribution de vapeur et soudain les
-dynamos se mettent à tourner. En même temps la scie monte avec un
-raclement métallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec
-une singulière aisance.
-
-Les matelots n'ont pas jusqu'alors bien compris l'intention du
-capitaine. Mais la démonstration pratique exécutée sous leurs yeux les
-édifie complètement.
-
-Aussi, quelle joie, quand ils constatent l'incroyable puissance de
-l'engin qu'ils viennent d'improviser!
-
-«Mâtin de nom de d'là! comme ça mord!... s'écrie Constant Guignard.
-
---Qu'on dirait que c'te faillie glace est censément du beurre,» opine
-gravement son compatriote Courapied dit Marche-à-Terre.
-
-Le va-et-vient de la scie s'opère avec une telle rapidité, qu'en moins
-d'un quart d'heure l'énorme bloc est sectionné sur une longueur de
-quinze mètres.
-
-«Stop!» commande le capitaine.
-
-Tout s'arrête en même temps, afin d'opérer un changement dans la
-direction de l'appareil.
-
-Les bigues sont orientées un peu sur la gauche, de façon à permettre à
-la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement à la
-première section pour détacher de la banquise l'avant de ce premier
-fragment. La lame obéit à l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ
-douze mètres de diamètre, la largeur du futur chenal; et pour la seconde
-fois le commandement de: Stop!
-
-Deuxième changement de direction pour revenir parallèlement au premier
-trait de scie, et achever la section entière du bloc.
-
-Pour leur coup d'essai, les matelots, bien novices pourtant, se sont
-acquittés à merveille de cette tâche délicate, exigeant une attention de
-tous les instants et une précision absolue.
-
-En effet, sous peine de laisser la scie fonctionner dans le vide, ils
-doivent, à chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entraîne
-l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantité absolument égale au
-travail de la scie, ni trop, pour éviter une rupture, ni trop peu pour
-qu'elle morde efficacement.
-
-Comme la réceptrice évolue sur la glace en même temps que les bigues, il
-faut également surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, se
-garder de toucher aux dynamos sous peine d'être foudroyé, bref un
-apprentissage complet à improviser.
-
-Enfin, un bloc de quinze mètres de long sur douze de large et quatre
-d'épaisseur est détaché.
-
-Et maintenant, comment se débarrasser d'une pareille masse, mesurant
-plus de huit cents mètres cubes, en tenant compte des aspérités.
-
-«Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir son idée.»
-
-Sans doute!... il en a même trois, avec l'embarras du choix.
-
-Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte à se
-tromper comme un simple mortel, il préfère, avant de rien entreprendre,
-tenir conseil avec le second, le lieutenant et le docteur.
-
-«Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans préambule.
-
---Ma foi, capitaine, toute réflexion faite, je pense qu'il faut donner
-au canal une largeur double.
-
---Vingt-cinq mètres au lieu de douze.
-
---De cette façon, la goélette se rangeant contre un des bords pourra
-laisser couler les glaçons entraînés par les hommes avec des haussières.
-
---J'y ai pensé.
-
-«Mais il est à craindre que plus tard, quand le canal aura une certaine
-longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exercée
-latéralement par les deux tronçons de la banquise.
-
-«Alors, les glaçons ne pourront plus s'écouler.
-
---Diable! Je n'avais pas songé à cela.
-
---Et vous, docteur?
-
---Moi, je me réserve.
-
---Et vous, Vavasseur?
-
---Moi aussi, capitaine.
-
---Ce premier procédé provisoirement éliminé, nous devrons, je crois,
-recourir à la dynamite, pour désarticuler chacun des blocs.
-
-«Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne gêneront
-peut-être pas trop la marche du navire.
-
-«Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximité relative des
-hommes et des appareils le rende périlleux.
-
---C'est vrai! ajoutent simultanément le second, le docteur et le
-lieutenant.
-
---A moins que... ajoute le capitaine.
-
-«Eh! oui... c'est cela!
-
---Vous avez trouvé?
-
---Je le crois, mais laissez-moi mûrir ce projet qui fait face à toutes
-les exigences.
-
-«Je veux vous en laisser la surprise.
-
-«Pour l'instant, essayons de la dynamite.»
-
-Afin de ne pas perdre de temps, cinq trous de mine furent forés et
-chargés sur le premier glaçon, pendant que la scie en découpait un
-second d'égales dimensions. Puis la lame retirée de la rainure, les
-bigues furent éloignées ainsi que la réceptrice.
-
-L'explosion produisit bien moins d'effet que là-bas, à la baie de
-Melville, sur de jeunes glaces, moitié moins épaisses, et infiniment
-moins compactes.
-
-Le bloc fut seulement désarticulé en gros fragments que la goélette dut
-écraser, pulvériser en détail, pour avancer seulement de quinze mètres.
-
-Cependant, le résultat se trouvait acquis. Le procédé n'était pas
-défectueux, à la condition que la soute aux munitions renfermât un
-approvisionnement suffisant.
-
-Et d'Ambrieux calculait qu'il lui faudrait au moins un millier de
-cartouches, en admettant, chose peu probable, que la banquise ne
-s'épaissirait pas, au centre.
-
-Sinon, il faudrait augmenter le nombre des trous de mine.
-
-Néanmoins, tout marcha très convenablement le premier jour, à ce point
-que le chenal mesurait soixante mètres de longueur, après un travail
-acharné de seize heures.
-
-Soixante mètres, c'est là sans doute un résultat, étant donné surtout la
-nature de l'obstacle, et la multiplicité des opérations que nécessite
-l'entreprise.
-
-Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois kilomètres, il
-ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement.
-Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante
-mètres?
-
-Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, pour arriver
-à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.
-
-Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que
-les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons
-se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être
-coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera
-sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible.
-
-Il faut à tout prix gagner du temps.
-
-En conséquence, le capitaine décide que les travaux continueront jusqu'à
-nouvel ordre, sans interruption.
-
-Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que les matelots
-pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que
-leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le
-quart comme à bord.
-
-C'est entendu.
-
-Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant équipage, le
-chenal s'allonge, le 18, de cent mètres.
-
-Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc de deux
-cent soixante-dix mètres!
-
-Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues!
-
-Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des difficultés par la
-constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par
-la gaîté.
-
-Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des hiboux,
-commencent peu à peu à donner signe de vie.
-
-On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la glace,
-patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec
-leur immobilité des premiers jours.
-
-Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les français
-travaillent à corps perdu.
-
-«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne mâche pas ses
-mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au
-milieu de nous.
-
-«Ah! mais, minute!
-
---Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la
-génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires.
-
---Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule...
-
-«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot de malheur
-et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.
-
---Diable! comme vous y allez!
-
---Que voulez-vous, moi, je me tourne les sangs, quand je vois ces
-corbeaux de Prusse...
-
-«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux.
-
-«Tenez... quand je vous le disais...
-
---Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté.
-
---Eh bien! ils ont du toupet.
-
-«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te les
-recevrais à coups de carabine!
-
---Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme!
-
-«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça...
-
---A la bonne heure!
-
-«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez si
-rudement travaillé le coeur, dans des temps.
-
---Ma foi! ça y est!... les voici chez nous...
-
-«Ils abordent le capitaine.
-
-Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord adoptée
-généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages
-se sont approchés du commandant de la _Gallia_.
-
-Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni à entamer
-des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend
-silencieusement.
-
-«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici
-la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous
-présenter le commandant de la _Germania_, herr capitaine Walther.
-
---Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce dernier,
-sans même attendre un mot de politesse.
-
-[Illustration: Heureux de faire votre connaissance...]
-
-«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer ce
-rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.»
-
-Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien
-paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui
-dressent une insurmontable barrière entre des indifférents.
-
-Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air alléguant
-les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude.
-
-«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous serions désolés
-de vous causer le plus petit dérangement.
-
-«Vous accomplissez là une oeuvre de géant... une merveille d'audace
-et de patience...
-
---J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux.
-
---Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur de votre
-mérite.
-
-«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est pas à la
-portée de tous.
-
---Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne
-réussirai pas?
-
---Dites plutôt que je le crains!
-
---Pas possible!
-
---Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou même de
-l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie
-si intrépidement ouverte...
-
---Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous inspire
-«l'oeuvre de géant»...
-
-«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble...
-libre à vous de profiter de notre ouvrage.
-
---Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y
-aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation.
-
---Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que peut être
-un salaire.
-
---Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu
-imparfaitement ma pensée.
-
-«En ma qualité d'étranger, la langue française a des subtilités qui
-m'échappent.
-
---Où voulez-vous en venir?
-
---A vous faire une proposition.
-
---Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît?
-
---Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, meinherr
-Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le
-répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la peine,
-j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour
-aider le vôtre à couper le pack.
-
---Vos hommes!... avec les miens!...
-
-«C'est impossible, monsieur.
-
---Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous serions là.
-
---Encore une fois, c'est impossible.
-
-«Mon oeuvre est et doit rester exclusivement française.
-
-«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer!
-
---Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer que nous
-passerons quand même après vous.
-
---Je le répète, vous êtes libres.
-
---Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place.
-
-«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la _Germania_,
-en profiteriez-vous?
-
---Non!»
-
-
-
-
-II
-
- L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gêne
- allemand.--Ruse de guerre.--Pris au piège.--Abaissement de la
- température.--Pronostics fâcheux d'un hiver
- précoce.--Engelures.--Remède primitif et infaillible.--Expédition
- de chasse.--Meute sauvage--Massacre.--Les boeufs
- musqués.--Moutons géants.--La curée chaude.--Abondance de vivres
- frais.--Heureux retour.
-
-
-Le capitaine de la _Gallia_ et son état-major admirent l'équipage dont
-la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque
-semaine--car le temps fuit avec rapidité--amènent leur contingent de
-fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour
-amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot
-de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa
-personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale
-vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est
-intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une
-ténacité froide, acharnée.
-
-Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante viennent
-remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens
-quittent à regret le chantier en criant: «Déjà!...»
-
-Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des matelots, et en
-même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les
-fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque
-sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi fondue,
-chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs énormes
-à travers les sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour
-être complète, exigerait une interminable description.
-
-Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à s'élever de
-quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce
-point géographique perdu sur une mer gelée!
-
-Mais, voilà! on s'est librement engagé à suivre le capitaine en quelque
-lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie
-pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce pavillon
-qui ne descend jamais de la corne.
-
-Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il
-est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir
-les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon
-docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous
-vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots!
-
-Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major ainsi
-prêcher par l'exemple!
-
-Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but.
-
-Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous comprenez!...
-
-En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, ils
-n'arriveront pas les premiers!
-
-Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire met
-doublement en jeu l'honneur national.
-
-Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur habituel
-sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de
-pareils efforts!
-
-N'eût été le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette
-audacieuse prise de possession amenait un conflit.
-
-«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer les marrons
-du feu!...
-
-«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de Brest! ça
-n'en est pas moins rasant.
-
---Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les
-échenille à coups de carabine!...
-
-[Illustration: Que le capitaine dise un mot, et je les échenille à coups
-de carabine!...]
-
---Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!...
-
---L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands.
-
---Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons.
-
---Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic.
-
-«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...
-
---Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles...
-
---Même à travers des lunettes vertes!
-
---Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me
-serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée.
-
---Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.»
-
-Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle du digne
-Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de
-l'équipage.
-
-On était alors au 12 août, et le chenal, après des alternatives de
-réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure
-que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu
-repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement
-ouverte.
-
-En conséquence, la _Germania_ quitta son ancrage et put, en moins de
-deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de sa
-rivale.
-
-Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec les
-convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux.
-
-D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte ayant soufflé
-du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de
-combler entièrement le chenal!
-
-Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la _Germania_
-sans doute pour tout l'hiver!
-
-Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se moquer
-intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait
-ses hommes pour lui ouvrir un passage!
-
-Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression latérale
-des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine
-Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de
-suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci
-continuerait sa tâche.
-
-Mais, ce jour-là, c'est-à-dire quand la marche en arrière fut absolument
-interdite à la _Germania_, le capitaine d'Ambrieux, travaillé sans doute
-par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder.
-
-Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit pour tout
-autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les
-bancs découpés à la scie.
-
-Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock
-provisoire, dans lequel se rangea la _Gallia_, pour laisser passer le
-premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes.
-
-Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en forme de
-coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement
-en biseau, de façon à interrompre toute communication.
-
-Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner cette
-manoeuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas
-aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à
-la mine.
-
-Ils attendirent douze heures.
-
-Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et
-si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres,
-vinrent se buter au «bouchon».
-
-Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze pieds,
-surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la gelée,
-interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point
-que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants
-que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise!
-
-Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y
-pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est
-libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus
-qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne.
-
-Aussi, quels lazzis, sur la _Gallia_, pendant que là-bas, sur la
-_Germania_, on épuise l'opulente série des jurons d'outre-Rhin!
-
-«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle
-Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique.
-
---Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au
-jugement dernier!
-
---Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce bien
-mise, sais-tu?
-
---Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace!
-
---M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à la fin de
-l'hiver, ou je ne m'y connais plus.
-
---Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent.
-
---Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en bons
-Français, et non pas pour le roi de Prusse.
-
---D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe.
-
---J'te crois!
-
-«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle comme une
-guigne pas mûre.
-
---Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce!
-
---Et puis les nuits allongent... y gèle!...
-
---Sûr qu'à présent l'air est fraîche!...
-
---Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal!
-
---Faudra voir.
-
---Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.»
-
-Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est commencé,
-les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour
-ainsi dire foudroyante.
-
-Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, s'allongent et
-l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon.
-
-Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au disque
-prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de
-désolation.
-
-Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les
-crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre,
-c'est-à-dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe
-d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures.
-
-Car, il n'y a pas, là-bas, ces transitions automnales si douces, sous
-notre zone tempérée.
-
-Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, violent,
-sinistre.
-
-La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais
-brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil
-n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle
-chaque nuit.
-
-Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la période de
-beau temps devrait durer près de trois semaines.
-
-Bref, tout annonce un hiver précoce!
-
-Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la
-_Gallia_ de fournir une égale somme de travail.
-
-Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, contre la
-malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles
-fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la nuit,
-grâce au fanal électrique remplaçant le soleil.
-
-Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, commencent à
-être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le
-docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour
-quelques-uns le repos absolu.
-
-C'est que si le petit oedème phlegmoneux, connu sous le nom
-d'engelure, est ici un simple bobo, il n'en est pas de même là-bas, où
-il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies
-demeurant longtemps incurables.
-
-Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction.
-
-Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est
-le plus maltraité de tous.
-
-Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a plus
-aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de
-nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre.
-
-Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la matière
-première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée,
-appliquée en compresses _loco dolenti_, et sans cesse renouvelée jusqu'à
-résolution de l'oedème.
-
-Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la préparation
-n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues.
-
-Dans huit jours, les éclopés seront guéris.
-
-Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des
-gens pressés.
-
-Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. Le
-capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre
-gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent
-qu'il faut enrayer.
-
-Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à couper,
-pour que la _Gallia_ flotte sur les eaux libres!
-
-D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans l'état de
-l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été.
-Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.
-
-Peut-être! Sinon la _Gallia_ restera, elle aussi, prisonnière jusqu'à la
-débâcle.
-
-Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa
-qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service
-modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais
-font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une
-excursion dont la chasse pourrait être le prétexte.
-
-Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux gens, aux
-bêtes, au garde-manger.
-
-Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les traîneaux sont
-approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le
-Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le
-Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître
-d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés.
-
-Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable.
-
-Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et bonne chance!
-
-On part, on est parti!
-
-La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie
-méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée
-pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile.
-
-Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les veines. Ils
-galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour
-cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des
-vivres pour quatre jours.
-
-[Illustration: Les chiens galopent comme des fous...]
-
-Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes bien avant le
-coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches,
-une cavité bien abritée pour passer la nuit.
-
-Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans
-difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes
-d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse.
-
-On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt à cent
-trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui
-se dressent à perte de vue dans le lointain.
-
-Cette disposition permet à quelques représentants du règne végétal de
-croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se
-compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses,
-des lichens, noirs et jaunes, tapissent les roches du côté du Midi,
-mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules,
-qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur
-immaculée de l'interminable tapis.
-
-Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc gros comme
-une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés que
-des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes.
-
-Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec la
-jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide
-esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses
-mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques
-aspirations familières aux limiers.
-
-Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un
-geste comique de dégoût, et s'écrie:
-
-«En v'là une drôle d'idée, par exemple.
-
---Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour.
-
-«Oh! le sale!...
-
-«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal qui, en
-sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie.
-
---Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la contemplation de la
-flore arctique.
-
-«Alors, le gibier n'est pas loin!
-
---Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de gibier?
-
---Mais, celui dont les _laissées_, comme on dit en vénerie, exhalent
-cette odeur.
-
-«Un gibier de taille et de choix, mon camarade!
-
---Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se pourlèche les
-babines et se frotte la panse.»
-
-Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent la tête,
-pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond un
-hurlement lointain.
-
-«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là-bas... on dirait les cris d'une
-meute!»
-
-Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se
-rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui
-d'un peloton de cavalerie.
-
-«Attention! commande le docteur en armant sa carabine.
-
-«Lieutenant, ouvrez l'oeil... Dumas, mon garçon, il vous faut faire
-coup double.
-
-«Visez au défaut de l'épaule.»
-
-D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, baissent la
-queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se
-font petits et tremblent de tous leurs membres.
-
-Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux
-de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse.
-
-Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, mais
-infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des
-lévriers, en hurlant à pleine gorge.
-
-La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs accroupis,
-le genou en terre, l'arme à l'épaule.
-
-«Feu!» commande le docteur.
-
-Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve qui jette un
-désordre inouï au milieu du peloton.
-
-«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une
-demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige.
-
---Mais, il y a des blessés! crie une voix.
-
-«Deux!... trois... quatre...»
-
-Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute regardent les
-hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles
-dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés.
-
-«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!
-
-«Des loups chassant à courre... des...
-
---Des boeufs musqués, mon cher! interrompt le docteur.
-
---Des boeufs musqués! mais ils sont énormes.
-
-«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache d'Europe.»
-
-Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent stupéfaits.
-Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait
-voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils
-s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils
-déchargeaient leurs armes.
-
-Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur
-capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à
-l'usage exclusif des conserves ou des salaisons.
-
-Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a
-sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige
-rougie de leur sang!
-
-«Et c'est là, monsieur le dôtur, ce qu'on appelle boeufs musqués, sans
-doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le
-guide il mettait son nez dessus.
-
---Parfaitement vrai, mon brave!
-
---Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là, lui, ce cannibale
-d'Esquimau?
-
-Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk s'est avancé
-vers un boeuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à
-la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le sang
-tout chaud de l'animal.
-
-«Fichue cuisine! murmure le lieutenant.
-
---Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude.
-
---Mais, dites donc, docteur, voyez comme ces coquins de loups qui nous
-ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!
-
-«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine.
-
-«Si nous leur donnions la chasse!
-
---A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive!
-
---Mais nos chiens!
-
---Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas
-morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours.
-
-«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, il est, je
-crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être
-transporté au navire.
-
---Vous avez pleinement raison, docteur.
-
-«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos amis, là-bas!
-
---Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, maître
-Dumas.
-
---Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un zoli plat de
-foie sauté pour tout le monde.
-
-«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il
-sera divin!
-
---Comme vous voudrez, mon brave.
-
-«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre inspiration.»
-
-De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande,
-selon l'expression du docteur.
-
-Les boeufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des chiens qui
-font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de viscères
-tout chauds.
-
-Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons rompus,
-et naturellement les boeufs musqués font les frais de l'entretien.
-
-«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre
-sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord,
-impossible.
-
---Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité.
-
-«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.
-
-«Aussi, un boeuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une futaie,
-et souper d'un taillis.
-
---Et pendant l'hiver?
-
---Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les
-lichens.
-
---Ils peuvent supporter les terribles froids polaires?
-
---Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups.
-
-«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine encore que
-celle des bisons d'Amérique.
-
-«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre contre un froid
-de -40 degrés?
-
---C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve jusqu'ici.
-
---Et même plus loin vers le pôle.
-
-«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point favorables à
-leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà
-du soixante-dix-huitième degré!
-
---Ils doivent avoir pourtant des ennemis.
-
---A part les hommes, je ne vois guère que les loups.
-
---Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région?
-
---Quelques nomades... au moins pendant l'été.
-
---Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans doute
-forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient
-bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens.
-
---C'est que le boeuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa figure
-farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes.
-
-«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le dépeint on ne
-peut mieux: _ovibos moschatus_.
-
-«_Ovibos_: un mouton-boeuf!
-
---C'est juste; quoique l'épithète de _moschatus_, musqué, me semble un
-peu exagérée.
-
---Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant.
-
-«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui.
-
---L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, aussi
-prononcée que chez certains crocodiles.
-
---Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très
-désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles.
-
-«J'en reviens à la structure un peu paradoxale.
-
-«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs poils, à
-queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au
-Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona?
-
-«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est plutôt
-mouton que boeuf.
-
-«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau nu,
-puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les
-lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux
-mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques,
-puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus.
-
-«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car son
-squelette lui-même diffère essentiellement de celui du boeuf.»
-
-... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tâche pendant
-cette digression zoologique.
-
-Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les
-traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain
-matin.
-
-Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, allongés au
-milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk,
-gavé à ne plus pouvoir respirer.
-
-Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, malgré son
-odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de
-l'ail libéralement prodigué.
-
-Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons
-n'ont pas le droit de se montrer difficiles.
-
-Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour
-qui s'opéra sans incident.
-
-
-
-
-III
-
- Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver
- polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Aménagement
- intérieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des
- hivernants.--Comment s'entretient la chaleur animale.--Faisons du
- carbone.--Aliments respiratoires.--Ne jamais absorber de
- neige.--Première étoile.--Que sera l'hiver 1887?--Menaces.--La
- tempête.--En péril.--Attente passive.
-
-
-C'en est fait!
-
-Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est évanoui. Plus de
-soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée,
-sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout
-est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus.
-L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas
-flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en
-averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants,
-retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les
-crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un
-tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre
-ne s'élève jamais au-dessus de -17° centigrades.
-
-C'en est fait, l'hiver est commencé, la _Gallia_ est captive.
-
-En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la
-vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat.
-
-Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se sont
-acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont
-livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs
-moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. La
-brutale inertie des choses les a vaincus.
-
-Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les plus
-puissants, sont nécessairement limitées!
-
-Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se préparent à
-subir sur place les rigueurs de l'hivernage.
-
-La _Gallia_, scellée dans la jeune glace qui recouvre le chenal,
-ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manoeuvres, vergues, mâts,
-bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu de
-givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont
-les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise.
-Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont
-perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du
-gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable
-lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe
-en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre
-d'un navire échoué là depuis des années.
-
-[Illustration: La _Gallia_ ressemble à un vaisseau de pierre.]
-
-A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, que l'on ne
-peut plus rien apercevoir. Pas même la _Germania_, immobilisée à deux
-encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention
-prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a
-rendus égaux devant un même insuccès.
-
-Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que l'expédition du
-chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui
-est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des
-traîneaux presque vides. Les marins de la _Gallia_ l'ont vu passer un
-matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce
-temps, il n'a pas donné signe de vie.
-
-Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations
-forcées.
-
-On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la banquise.
-Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après
-les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystère que nul ne se
-donne la peine d'approfondir.
-
-Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires accomplis en
-vue de l'hivernage vont continuer.
-
-Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit d'élever, au nord
-de la _Gallia_, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues
-du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau le
-mortier.
-
-Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement incomparables,
-vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins,
-lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage.
-
-Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des
-instruments, des éclats de voix des travailleurs.
-
-On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur des barres
-d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés.
-
-«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend vite.»
-
-Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée survient.
-
-«Branle-bas!» commande le capitaine.
-
-Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se dégantent,
-pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps.
-
-Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles entassés
-comme des boulets dans un parc.
-
-«Feu à volonté!»
-
-Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous côtés,
-rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage
-barbu drôlement hérissé de givre.
-
-[Illustration: Alors commence une lutte épique...]
-
-«A toi, Bigorneau!
-
---Pan! dans l'oeil, mon vieux Marche-à-Terre.
-
---Gare à ton nez, Guignard.
-
---A moi... touché!
-
---Sans rancune, hein!
-
---Comment donc, à ton service... eh, zou!»
-
-Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud.
-
-«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.»
-
-Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau.
-
-Les cubes, équarris en un clin d'oeil, sont roulés sous les bigues
-demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement.
-
-En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que
-suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales
-et les projections de neige.
-
-Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, étant
-terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement
-intérieur du vaisseau.
-
-Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert de toiles
-goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige,
-tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur
-isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus
-de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui
-donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et
-d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie.
-
-Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités destinées
-à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour
-l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable.
-
-Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque jour de
-la neige nouvellement tombée.
-
-Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre mesure
-également urgente.
-
-La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait[8] fut
-abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de
-l'équipage.
-
-[Note 8: Voir la description au chapitre II de la première partie.]
-
-Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère.
-
-Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à l'électricité, grâce
-aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule entrée,
-celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de
-l'état-major.
-
-Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 degrés
-centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque
-transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, et
-réciproquement.
-
-En supposant à l'extérieur un froid de -45° ou de -50°, l'homme sortant du
-navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°,
-susceptible de produire une congestion mortelle.
-
-Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit établir
-au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux
-toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques
-minutes, avant d'entrer ou de sortir.
-
-La température de la tente se trouvant sensiblement plus élevée que
-celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle qu'il
-va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition.
-
-C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du
-scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les
-pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent
-avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression.
-
-Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'_écluse_.
-
-Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite du
-possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit
-résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi restreint.
-Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée
-dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir
-instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des
-récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux
-encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide carbonique.
-Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le
-permettait, et les hamacs exposés à la gelée.
-
-Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, il fut
-décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du mur
-de glace.
-
-Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force de
-résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos,
-planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour résister
-aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier.
-
-Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et l'alimentation.
-
-Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une
-hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter de
-graves maladies, notamment le scorbut.
-
-Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur causée par
-le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il
-faut une grande force de caractère pour la secouer.
-
-D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. Le hamac
-est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine
-réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu,
-en cas d'indisposition ou de fatigue.
-
-En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les hamacs et
-leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air.
-Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'_eau froide_, dans des
-_tubs_ en caoutchouc disposés à la cuisine.
-
-Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. Cette
-pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par
-de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle
-pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas
-d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs
-chargés d'acide carbonique.
-
-Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la circulation et
-produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit,
-jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf
-heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant
-le docteur ou un officier.
-
-A midi, soupe au riz; lard et boeuf conservé, choux au vinaigre ou
-raifort comme hors-d'oeuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou
-d'eau-de-vie.
-
-Le soir, viande ou pemmican[9], légumes secs ou poisson, beurre, un
-verre de vin et thé bouillant à discrétion.
-
-[Note 9: Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.]
-
-Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être superflue,
-surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la
-rigueur du climat à un sédentarisme complet.
-
-Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en firent la
-remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer
-un tel ordinaire.
-
-«Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplément de ration, et
-on s'empressera de vous l'accorder.
-
---Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de l'équipage.
-
-«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux
-s'allongeraient comme ceux des Groenlandais.
-
---Non, mon garçon.
-
-«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer,
-comme une machine soumise au tirage forcé.
-
---Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose... et
-les camarades non plus.
-
---Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que vous
-soyez bien édifiés.
-
-«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas?
-
-«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et
-par cela même du mouvement?
-
---Du charbon, monsieur le docteur.
-
---Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une plus
-grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur?
-
---Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus considérable
-de chaleur.
-
---Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un mécanicien
-principal.
-
-«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain point,
-comparable à une machine à vapeur.
-
-«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la chaleur.
-
-«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau
-de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et
-chimiquement identique.
-
-«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une
-bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre
-estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la
-même chose.
-
-«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le
-charrie au poumon. Là, il est mis en contact avec l'air, et se combine
-avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle.
-
-«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne pas moins
-lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa
-température qui est de 37°7 dixièmes.
-
-«C'est compris, n'est-ce pas?
-
---C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou simplement un
-terrien pour ne pas saisir.
-
---Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de professeur,
-de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon
-pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre
-corps a besoin d'un supplément de carbone pour se maintenir à sa
-température.
-
-«Sinon...
-
---La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre.
-
---Parfaitement!
-
-«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait
-absorber une ration abondante et surtout riche en carbone.
-
-«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de
-chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées
-par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du
-beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool.
-
-«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien comprise ou
-sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété d'huile
-ou de graisse.
-
---Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de beaucoup,
-pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk.
-
---Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se trouver
-réduit.
-
-«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils
-doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au
-citron.
-
-«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.
-
-«Un mot encore.
-
-«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en traîneau, une
-tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige.
-
-«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent
-intolérable.
-
-«Alors buvez chaud; très chaud!... autant que vous pourrez le supporter.
-
-«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion.
-
-«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen
-déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche,
-sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles.
-
-«Du reste, le remède est pire que le mal.
-
-«Par 35° ou 40° centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet
-d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu
-après le tourment de la soif.
-
-«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les frottez avec
-de la neige.
-
-«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, préfèrent-ils
-s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce.
-
-«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?
-
-«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en trouverez à
-merveille.»
-
-Comme la température, au dehors, bien que très basse, est encore
-supportable, comme les travaux nécessités par l'approche de l'hiver
-fournissent aux marins une somme d'activité suffisante, ils ne sont pas
-encore astreints aux exercices forcés.
-
-Du reste, ils sortent très volontiers, n'ayant pas subi l'action
-déprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les
-immobilise près du calorifère.
-
-Pour ne point les rebuter, on alterne la tâche quotidienne avec des
-promenades hygiéniques sur le pack et des parties de chasse auxquelles
-sont conviés les chiens.
-
-Le 23 septembre, on salue la première étoile aperçue à midi et demi,
-pendant que le soleil clignote, là-bas, au-dessus des eaux libres
-encore, du moins en partie.
-
-Parvenus à la limite septentrionale de la banquise, les matelots voient
-se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phénomène curieux qui
-les intéresse vivement.
-
-Malgré l'agitation des flots, des petites dentelures isolées
-apparaissent ça et là, se rapprochent, se juxtaposent en festons déliés,
-mais sans aucune cohésion. Bientôt, ils se prennent en une pâte épaisse,
-une sorte de magma qui se solidifie en une croûte. Et, chose
-singulière, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe
-sans se rompre à tous les mouvements de la houle, se creuse et monte
-avec elle, suit toutes ses inflexions fugitives, se moule sur elle comme
-une pellicule d'huile.
-
-Mais la croûte s'épanouit encore. Les ondulations diminuent peu à peu,
-la houle se calme, et demain la mer, la grande indomptée, sera captive.
-
-Cependant les jours s'écoulent et deviennent de plus en plus courts.
-Octobre est arrivé avec des froids plus vifs, des rafales plus intenses,
-et de violentes perturbations dans la région des vents. D'énormes
-parhélies, précurseurs des tempêtes, apparaissent dans le ciel. Le
-baromètre éprouve de soudaines dépressions. On s'attend aux ouragans si
-fréquents parfois à l'époque des équinoxes.
-
-Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la _Gallia_ de
-son socle de glace et lui permettre de s'avancer plus loin? Qui sait!
-les eaux de l'extrême Nord ne sont peut-être pas prises? C'est là une
-hypothèse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prévoir les
-surprises ménagées aux explorateurs par cet étrange et sinistre climat!
-
-Il est des années où tout l'océan garde une immobilité de pierre. Témoin
-les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres où tout est
-bruit, agitation et débâcle, comme l'observa deux hivers de suite le
-lieutenant Greely.
-
-L'hiver 1887 sera-t-il calme ou tempêtueux?
-
-Pour être prêt à toute éventualité, le capitaine fait remettre en place
-l'hélice et le gouvernail. Rude et difficile manoeuvre qui exige la
-rupture de la jeune glace du chenal, épaisse déjà d'un mètre, et
-l'enlèvement à fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrière.
-
-C'est fait! sans une plainte, sans une hésitation.
-
-Les fourneaux sont ensuite allumés de façon à pouvoir appareiller, ou,
-tout au moins gouverner si le navire se trouve dégagé.
-
-Bientôt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par
-enchantement. Le ciel apparaît avec ses tons de velours indigo et
-opulent semis d'étoiles.
-
-De sourds craquements retentissent, la banquise tremble, oscille et
-semble agitée d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de
-poussées intenses, elle subit çà et là des dénivellements, se creuse par
-place ou s'élève en croupes mamelonnées qui surgissent inopinément.
-
-Après une courte accalmie, l'immense plaine, un instant immobile,
-tremblote, avec de vagues et lointains murmures qui vont crescendo. Les
-glaçons, secoués de proche en proche, se désarticulent, s'arrachent, se
-chevauchent, grimpent à l'assaut les uns des autres, s'écroulent avec
-fracas, au milieu de failles aussitôt fermées qu'ouvertes, au fond
-desquelles clapote l'eau glauque de l'océan.
-
-C'est un tumulte infernal où se confondent les bruits les plus étranges
-et les plus formidables qu'ait jamais enregistrés l'oreille humaine.
-Roulements de tonnerre, sifflements de machines, hurlements de fauves,
-déchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de
-cascades, tapage d'usines en travail, brouhaha de foule, hurlements de
-tempête, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit
-les hommes et semble pronostiquer un épouvantable effondrement.
-
-Des blocs monstrueux, comprimés avec une force irrésistible, jaillissent
-comme sous la poussée d'une mine, roulent sur les déclivités,
-rebondissent jusqu'au navire et menacent de le broyer. Il en est un qui,
-pesant plusieurs centaines de tonnes, atteint presque aux huniers et
-reste en équilibre, à la merci d'une secousse qui va le précipiter sur
-le pont et l'effondrer sous sa masse.
-
-En dépit de sa solidité éprouvée, la _Gallia_ craque lugubrement. Les
-planches et les madriers plient à se rompre, les cloisons gauchissent,
-les bordages se bombent... Encore une pression et tout va voler en
-éclats.
-
-Ce n'est pas tout. La machine est en pression, les fourneaux de chauffe
-sont bourrés de houille incandescente, et le calorifère flambe.
-
-La _Gallia_, chargée de matières explosibles ou incendiaires, est comme
-un brûlot qu'une étincelle peut faire sauter. Qu'un écrasement partiel,
-qu'une rupture, mette en contact la cambuse ou la soute aux poudres avec
-un de ces foyers de combustion, et la goélette est pulvérisée!
-
-Que résoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans doute,
-descendre sur la glace des provisions, des armes, des embarcations, des
-instruments astronomiques, des effets de campement, en prévision d'une
-catastrophe.
-
-Mais où trouver un lieu sûr pour opérer ce précieux dépôt qui deviendra
-peut-être l'unique ressource de l'équipage, si cette suprême infortune
-lui est réservée? Car la glace, manquant encore de cohésion, est l'objet
-de transformations si brutales et si complètes, les remaniements qu'elle
-subit sont si étranges et si instantanés, qu'il est impossible
-d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de sécurité.
-
-Là où s'élevait un monticule, s'ouvre une lézarde profonde, bientôt
-comblée par une convulsion nouvelle et remplacée par des paquets qui
-disparaissent pour se reformer de nouveau. Une surface plane se bombe en
-une voussure qui éclate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif
-balafre la couche rigide, et engloutit fort heureusement une masse
-glissant sur la déclivité, comme une avalanche...
-
-... Pendant vingt-quatre heures, la région si énergiquement nommée par
-Hayes «Terres de la Désolation» n'offre plus qu'un mouvant chaos
-accompagné de l'infernale symphonie.
-
-Toute décision est impossible! Tout effort superflu! Toute mesure de
-salut impraticable.
-
-Encore une fois, que faire?... que résoudre?
-
-Contempler intrépidement le désastre, opposer un coeur impassible aux
-menaces de la matière en furie, attendre des éléments et des fatales
-influences qui les déchaînent le salut ou l'anéantissement...
-
-
-
-
-IV
-
- Après la tempête.--Mystère.--Le pack dérive.--Constant Guignard
- perd de l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un
- peu de météorologie.--Halos, parhélies et parasélènes.--A propos de
- l'arc-en-ciel.--Meute en liberté.--Promenade quotidienne.--Ce que
- le Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»--La
- patrouille.--Chiens savants.
-
-
-L'ouragan polaire s'est enfin apaisé.
-
-Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu
-à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est
-plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité.
-
-Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de glaçons
-par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus
-bruyants que dangereux, mais ininterrompus.
-
-Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble travaillé par
-une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait
-frissonner et gémir lugubrement à toute minute.
-
-Chacun, parmi les matelots de la _Gallia_ sent qu'il y a un vague et
-inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et
-renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore.
-
-Mais quoi?...
-
-Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez insouciant, sans
-quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible.
-
-Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la matière, ils ont
-fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes
-continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement:
-
---C'est que ce qui est, doit être ainsi.
-
-Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle
-indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.
-
-Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se lève-t-il plus à
-la même place?
-
-Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en aller de
-plus en plus vers l'Est.
-
-Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver approche,
-mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui
-jadis la limitaient à l'orient et à l'occident?
-
-Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques
-dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir
-davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de
-vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de
-la gravitation.
-
-Mais, alors!...
-
---Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne s'est
-pas détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.
-
-Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se formuler
-en trois mots: _Le pack dérive!_
-
-L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la banquise aux
-rivages?... Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?...
-Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?...
-
-Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux navires se
-déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ
-quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres).
-
-Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé comme une
-énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la _Gallia_.
-
-Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, officiellement
-informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut
-avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition.
-
-Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit pas là une
-façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait
-enchanté.
-
-Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec la
-vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route.
-
-Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour la première
-fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand
-s'arrêtera ce mouvement de retraite.
-
-Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa manière
-d'envisager les choses, l'événement du jour.
-
-Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve.
-
---Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en plus des
-manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver.
-
-«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société pour
-l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra!
-
-«Encore une occasion de fichue!
-
-«Qué que t'en dis, Guignard?
-
---Sûr! opine gravement le matelot normand.
-
---Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire...
-
-«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux
-Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats
-volontiers les paupières.
-
-«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays de
-France!...
-
-«Oh!... là!... là!... ce que c'est d'un mal élevé.
-
---Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route
-à l'envers, y aura un décompte de degrés.
-
---Tiens! c'est juste... rapport à la haute paye!
-
---Bien sûr!
-
---Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de tous les
-Normands!
-
---Dame! Parisien, tu sais, la bonne argent, c'est toujours la bonne
-argent.
-
-«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage!
-
---Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller.
-
-«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours
-à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!...
-et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil
-d'orchestre!
-
---Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang, à toi de blaguer,
-même quand y s'agit de l'argent.
-
---Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça s'arrange, après
-tout.
-
-Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye,
-ça ne s'arrange en aucune façon.
-
-A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans relâche, avec
-l'implacable ténacité des choses inertes.
-
-La seule modification survenue consiste en un changement assez notable
-dans la direction suivie par les glaces.
-
-Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique
-franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest.
-
-En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, entraînant
-les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à
-cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et
-Aldrich.
-
-Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la baie
-Doidge et le cap Colombia.
-
-Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer
-Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait
-éternelles!
-
-Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions
-et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir.
-
-Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers le Nord,
-alors que la _Gallia_ s'acharnait à briser les glaçons du pack!
-
-Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la _Germania_,
-bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive
-maudite!
-
-Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si
-cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à
-s'élever plus haut que le géographe allemand?
-
-D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, et ne
-sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues
-années!
-
-Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en
-regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli
-et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance
-inébranlable.
-
-Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en vue de
-l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas
-quitté le point géographique atteint primitivement.
-
-D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette
-particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source
-de distractions salutaires.
-
-Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les
-nuits ont déjà une interminable longueur.
-
-Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi
-du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des
-ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives
-aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.
-
-Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel
-des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il
-d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit
-la nuit des âmes.
-
-On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité prolongée. Ils
-deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un
-dépérissement rapide.
-
-Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui
-l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie
-intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre
-gravement sa santé.
-
-Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique
-sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui
-est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.
-
-Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par
-ordre, au commandement, comme on exécute une manoeuvre. Il faut, sous
-peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver
-quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les
-pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref,
-leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.
-
-C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que
-l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la
-santé des hivernants.
-
-Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un
-contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes
-d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en
-repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans
-la suite, sur un perpétuel qui-vive!
-
-Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est
-bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à
-bord de la _Gallia_ serait une vie de cocagne, du moins autant que peut
-l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.
-
-Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble multiplier
-comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus inattendues.
-Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les
-marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et
-attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse
-bonhomie.
-
-Cette explication suscite alors une bordée de commentaires parfois
-extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un
-jour encore l'intolérable ennui.
-
-Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le _halo_.
-
-[Illustration: Le plus fréquent de ces phénomènes est le _halo_.]
-
-Brusquement et sans raison apparente, on voit des cercles lumineux
-apparaître autour du soleil.
-
-Les marins, très intrigués et incapables d'attribuer une cause à ce
-météore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du
-calorifère, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se
-forme de la façon suivante.
-
-Il existe, dans les régions froides et élevées de l'atmosphère, des
-vapeurs excessivement légères que leur ténuité rend presque
-imperceptibles et qui sont chargés de minuscules cristaux de glace.
-
-Ces vapeurs glacées, de véritables nuages, en somme, s'appellent des
-_cirrhus_.
-
-Qu'y a-t-il donc de commun entre ces cirrhus et les cercles lumineux
-dont la présence constitue le halo?
-
-C'est bien simple, du moins à ce que prétend le docteur auquel incombe,
-ce jour-là, le soin de la démonstration.
-
-Il pleut et le soleil luit. Qu'arrive-t-il?
-
-Réfractés dans chaque goutte d'eau, à leur entrée comme à leur sortie,
-les rayons du soleil réfléchis en outre une ou deux fois dans
-l'intérieur de la goutte, produisent un jeu de lumière bien connu. C'est
-l'arc-en-ciel.
-
-Eh bien! la théorie du halo est identique à celle de l'arc-en-ciel et
-fondée sur le même principe, quoique la cause en soit différente.
-
-Le halo est dû à la dispersion des rayons solaires réfractés à leur
-entrée dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus,
-et à leur sortie de ces cristaux.
-
-C'est cette réfraction qui donne lieu, sous forme de cercle, à un jeu de
-lumière ou sont représentées toutes les couleurs du prisme, mais le
-violet est en dehors et le rouge en dedans.
-
-Enfin, la distance des cercles à l'axe est toujours constante. Le cercle
-intérieur mesure 23 degrés de diamètre, et le second 46 degrés.
-
-Quand le halo se forme près de l'horizon, et c'est actuellement le cas,
-car le soleil ne s'élève plus guère, on voit apparaître, sur le diamètre
-horizontal et un peu en dehors de chaque cercle, des taches lumineuses
-qui sont l'exacte représentation du soleil.
-
-Ce phénomène splendide, qui fait apercevoir dans ces auréoles éclatantes
-six astres comme une pléiade radieuse, porte le nom de _parhélie_.
-
-Du reste, cette étrange et fugitive multiplication n'est pas seulement
-particulière au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou _parasélènes_
-qui sont la copie exacte des parhélies, du moins comme reproduction des
-cercles et des taches, car les teintes et l'éclat sont très atténués.
-
-Les matelots ont-ils bien saisi tous les termes de cette petite leçon?
-c'est peu probable. Mais, en dépit des lacunes résultant nécessairement
-de l'absence d'instruction première, ils sont très satisfaits.
-
-Il y a pourtant des sceptiques. Mais ils n'osent pas formuler
-d'observations, quoique le docteur les accueille toujours avec la plus
-cordiale bienveillance.
-
-Heureusement le Parisien est là, comme le choeur des tragédies
-antiques, pour recevoir les doléances et servir de confident.
-
-On lui objecte que c'est très bien de prétendre que les choses se
-passent ainsi, mais comment contrôler les affirmations des savants?
-
-Plume-au-Vent, très ferré sur la riposte, prend l'interpellation pour
-son compte, et déclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former
-des arcs-en-ciel artificiels.
-
---Des blagues! interrompt Nick, l'ancien mineur.
-
---Que t'es bête! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la machine.
-
---Ben! comment que tu ferais... dis voir un peu.
-
---J'prétends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais j'en ai
-vu.
-
---Ben! ousque t'en as vu?
-
---A Paris... au parc Monceaux... en été, quand on arrose les pelouses.
-
-«Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amenée par les tuyaux.
-
-«Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, ça forme un
-arc-en-ciel... un petit, comme qui dirait un arc-en-ciel de poche.
-
---C'est vrai!... c'est vrai!... ajoutent plusieurs voix, à preuve que ça
-se voit aussi, l'espace d'un moment, dans les embruns.
-
---Collé! l'homme qui fait saint Thomas, s'écrie le Parisien triomphant.
-
---Bon pour l'arc-en-ciel, reprend Nick dit Bigorneau qui a le
-scepticisme tenace.
-
-«Mais je donne ma prochaine ration de tabac à celui qui pourra me
-fabriquer l'image des six soleils au milieu des cercles d'or.
-
---Vous perdriez, mon garçon, ne pariez pas, interrompt le docteur.
-
-«Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, le halo
-tel que vous l'avez vu.
-
-«Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une lampe une
-plaque de verre couverte de cristaux d'alun...
-
-«Vous verrez.
-
---M'en rapporte à vous, monsieur le docteur, et faut me pardonner si
-j'ai évu de la doutance.
-
-«C'est que ce mâtin de Parisien nous en fait voir de si fortes!...
-
---Comment donc!... mais je suis enchanté au contraire de vos réflexions.
-
-«Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et je vous en
-félicite.»
-
-Il est dix heures du matin et l'on entend japper les chiens dans leur
-cabanon dont la porte est demeurée close.
-
-C'est le moment de la sortie quotidienne impatiemment attendue par les
-bonnes bêtes.
-
---Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corvée des chiens...
-
-«A qui le tour?»
-
-Nul ne s'empresse de répondre. On est si bien, dans le poste, et le
-froid est si âpre, là-haut, sur les glaçons.
-
---C'est ça! causez tous en même temps, reprend le Parisien auquel, en sa
-qualité de capitaine des chiens, la corvée échoit chaque jour.
-
-«Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue.
-
-«Tas de sans coeur, va! Si on les croyait, on laisserait claquer ces
-pauv' toutous qui sont mignons et gentils comme des enfants.
-
-«Eh! Nick!... beau parleur... t'en es... pour une fois, sais-tu?
-
-«Et toi aussi, Courapied!
-
-«Houst! au trot...»
-
-Les trois hommes enfilent l'escalier, arrivent dans la tente
-intérieurement capitonnée de givre, revêtent leurs fourrures, et
-attendent quelques minutes en battant la semelle.
-
-Les voici bientôt dehors, frissonnant sous l'âpre bise qui fouette et
-bleuit leurs joues.
-
---Brrr!... Un temps qui fait songer aux marchandes de marrons, observe
-Courapied toujours prosaïque.
-
---Moi, répond le Parisien, ça me rappelle plutôt les Antilles... par
-contraste.
-
-«Pétard!... dire qu'y a quéque part, sur la terre, des gens qui se
-promènent habillés de coutil, et s'ensauvent du soleil!
-
---Et des endroits ousqu'on trouve des manguiers, des orangers, des
-bananiers et autres légumes de choix...
-
---Avec des oiseaux de paradis et des perroquets que c'est comme un jour
-de grands pavois.
-
-Les chiens, entendant les hommes s'approcher, en causant, se mettent à
-aboyer bruyamment.
-
-Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de côté pour n'être
-pas renversé par la poussée des bêtes folles de joie.
-
---Allons, les toutous, en ballade!...
-
-«Doucement, donc, tas de toqués, vous allez m'étouffer!»
-
-Le brave garçon, qui est adoré de ses pensionnaires, se trouve
-littéralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqué
-d'embrassades.
-
---Assez!... c'est entendu... vous êtes gentils comme des amours, et
-vous aurez du nanan.
-
-«Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case pendant que je
-vais mener les bêtes faire: iapp!... iapp!...»
-
-A ces mots, dont ils comprennent très bien la signification, les chiens
-s'élancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et
-s'arrêtent devant la tente. Une main discrète entre-bâille l'entrée,
-puis tous se précipitent en jappant dans le vestibule de toile.
-
-Nanti de trois énormes écuelles de bois, Mossieu Dumas les appelle d'un
-mot aimable, et tous, la queue en trompette, lapent avec un entrain
-prodigieux le contenu des récipients.
-
-Iapp!... iapp!... iapp!... iapp!...
-
-Oh! la bonne soupe bien chaude embaumant la graisse et l'eau de
-vaisselle! On s'en lèche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats
-sont nettoyés en un tour de langue... je ne vous dis que ça.
-
-Pas bête, le Parisien qui a trouvé cette onomatopée, rappelant le
-clappement particulier au chien quand il boit. Aussi, l'expression:
-Faire iapp!... iapp!... est-elle entrée couramment dans le vocabulaire
-de l'équipage, pour désigner l'action de boire, non seulement pour les
-toutous, mais encore pour les hommes.
-
-Le chenil est bien propre. La porte en reste ouverte pour laisser
-pénétrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes
-s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Oûgiouk dont les prunelles
-avides reluquent les écuelles et le Parisien donne un coup de sifflet.
-
-La meute bien repue quitte aussitôt la tente et s'élance à corps perdu
-sur le pack, au beau milieu de la neige.
-
-Et c'est une sarabande folle, entremêlée de jappements éperdus, de
-cabrioles épiques à travers la poussière blanche, de courses
-désordonnées, de frétillements convulsifs.
-
-La première frénésie passée, la meute se forme en groupe autour de son
-capitaine, prête à se ruer à la poursuite d'un ptarmigan, d'un lièvre ou
-d'un renard. Mais le capitaine, en homme avisé, modère cette ardeur, au
-cas où l'on éventerait un ours.
-
-Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait être tragique.
-
-Parfois, cependant, il arrive qu'on s'émancipe. Le Parisien crie,
-siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Oûgiouk fait
-claquer la terrible lanière qui détone avec fracas.
-
-[Illustration: Alors Oûgiouk fait claquer la terrible lanière.]
-
-L'argument est sans réplique et manque rarement son effet.
-
-S'il se trouve un délinquant par trop dur d'oreille, le capitaine met en
-mouvement sa garde d'honneur, ses fidèles qui ne discutent jamais la
-consigne.
-
---Ho!... Bélisaire!... Cabo!... Pompon!... Ramonat!... Ho!... là!...
-mes petits chiens!... allez chercher... en patrouille!...
-
-L'escouade pousse un cri retentissant, prend la piste et s'élance. On
-entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientôt le retardataire
-tiraillé, poussé, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, entre
-les quatre gendarmes, que le Parisien appelle plaisamment ses
-«brassés-carrés».
-
-Depuis qu'ils sont confiés à ses soins, le Parisien, avec une patience
-et une ingéniosité sans égale, a su les dresser au point d'en faire de
-véritables chiens savants.
-
-Chose singulière, l'intelligence de ces animaux à demi sauvages, roués
-de coups avec une brutalité inouïe, à peine nourris quand ils quittèrent
-Julianeshaab, s'est développée avec une incroyable rapidité.
-
-Le Parisien, il est vrai, s'est occupé d'eux à tout moment, après les
-avoir pris en affection dès le premier jour.
-
-Non pas qu'ils soient plus beaux et plus intelligents que les autres, du
-moins à première vue.
-
-Bélisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, avec ses yeux
-vairons. Pompon est tout blanc, et frisé comme... un pompon, et Ramonat
-est tout noir, naturellement. Quant à Cabo, c'est un grand mâtin rageur
-qui exerce sur ses congénères une autorité incontestée.
-
-Leur éducation est presque terminée. Leur maître attend l'occasion d'une
-grande fête pour montrer à l'équipage leur savoir-faire. Il paraît que
-le spectacle des chiens _présentés en liberté_ par M. Farin, artiste
-lyrique, sera surprenant.
-
-Quoique l'artiste en question s'entoure du plus profond mystère, le
-secret a vaguement transpiré. On s'attend à des merveilles.
-
-... La promenade a duré une heure. Pas de mauvaise rencontre pour cette
-fois.
-
-Les chiens, avant de réintégrer leur domicile, viennent boire sous la
-tente, une ample rasade d'eau bien claire produite par la fusion de la
-glace, et les hommes regagnent le poste où ils arrivent fumants comme
-des chaudières en ébullition.
-
-
-
-
-V
-
- Encore et toujours la dérive.--Comment Plume-au-Vent interprète
- l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son
- nez, mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid
- sur les verres de lunettes.--La corvée de glace et le tonneau du
- porteur d'eau.--Le garde-manger en plein
- air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour la peur.--Nouvelles
- incartades du pack.
-
-
-Avec novembre sont arrivés ces grands crépuscules produisant
-d'indescriptibles effets de lumière et d'ombre, que l'on ne rencontre
-que sous le ciel boréal.
-
-Le froid oscille entre -28° et -35°. Il est encore supportable, dans les
-conditions où se trouvent les hivernants, mais on commence à souffrir de
-ses rigueurs, après une station prolongée au dehors.
-
-Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent souffle du
-sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord.
-
-Y aurait-il donc réellement là-bas de vastes étendues d'eau libre,
-au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins
-inclémente?
-
-La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers les espaces
-jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de
-translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est
-peu à peu modifié sans cause apparente.
-
-Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième parallèle,
-jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en
-coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce
-mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers
-le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième
-parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés.
-
-La latitude fournie au capitaine de la _Gallia_ par une hauteur d'étoile
-a donné 84° 6´ 15´´. La longitude est exactement 72° 20´.
-
-Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une distance
-assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1°
-12´ et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse
-est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi
-soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix
-mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course
-quotidienne est seulement de trois ou quatre milles.
-
-Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de glace
-recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque,
-cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent
-souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse.
-
-Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de malédictions le
-courant polaire, commencent à bénir son intervention.
-
-Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le
-quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye
-du Normand parcimonieux s'élève d'autant.
-
-Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la dérive, de
-l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en
-marche de la banquise.
-
---Prends garde, matelot, ne cesse de lui répéter le Parisien, l'avarice
-te perdra.
-
---A pas peur! riposte le Normand ravi d'apprendre qu'il gagne dix francs
-par jour de boni, sans même remuer le petit doigt.
-
-«Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent.
-
---J'te dis, moi, que tout va trop bien pour toi, et qu'il faut te défier
-de la chance.
-
-«Vois-tu, dans la vie, tout se paye.
-
---Tout se paye... ben sûr... même le tabac et la chandelle... mais
-avec de l'argent.
-
-«Donc, faut de l'argent.
-
---Tu ne me comprends pas.
-
-«Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait généralement
-contrepoids à un bonheur.
-
-«Tiens, à propos de gens trop riches ou trop heureux, écoute une
-histoire.
-
-«Il était une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais plus au
-juste; p'têt'e ben le grand Napoléon ou un empereur d'Amérique, bref un
-grand personnage de l'antiquité. Tout lui arrivait si tellement bien à
-point, il était si opulent et si veinard que ça l'épouvantait, et qu'il
-se disait: Gare à la guigne!
-
-«Tracassé au point d'être malheureux à force de prospérité, il pensa
-qu'il faudrait faire un sacrifice à la fortune afin de conjurer par
-avance le mauvais oeil. Pour lors, il jette dans les fins fonds de la
-mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur à laquelle il
-tenait beaucoup, et qui valait au moins cinquante millions.
-
---Il aurait mieux fait de la donner à un gabier de la flotte.
-
---Possible!... mais écoute la suite.
-
-«Or donc, mon particulier--je me souviens maintenant que c'était le
-grand Napoléon--est toujours si tellement chançard, que la veine le
-persécute... oh! mais à devenir fou.
-
-«Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite qu'embaumait,
-fallait voir!
-
-«Naturellement y s'met à manger comme un homme pressé de retourner à la
-bataille, et crac!... se casse deux dents sur un quéque chose que la
-sole avait dans le ventre!
-
-«C'était sa bague!... t'entends, sa bague avalée par le poisson que des
-pêcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour
-sauter dans la poêle.
-
-«Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la cervelle à
-l'envers au point que rien ne lui réussit plus.
-
-«A preuve que l'année suivante il est pris par les Anglais pendant la
-campagne de Russie, et jeté à Sainte-Hélène, un rocher d'enfer où il
-est resté amarré par une jambe à une chaîne pesant plus de cent livres,
-pendant vingt-cinq ans!
-
-«Eh! ben, quéque tu dis de ça?
-
---J'dis rin! vu que j'suis pas empereur, que j'ai pas de bague de
-cinquante millions, ni de cuisinière et point davantage de sole frite à
-manger.
-
---C'est bon! qui vivra verra, riposte aigrement le Parisien vexé dans
-son amour-propre de narrateur et de moraliste.»
-
-Certes, il ne croyait pas si bien dire.
-
-Pendant deux jours il y eut un léger brouillard blanchâtre qui, malgré
-son peu de densité, empêcha néanmoins les observations astronomiques.
-Dévoré par la convoitise et craignant que le pack ne reprît sa marche
-rétrograde, Constant Guignard multipliait les allées et venues du poste
-au pont du navire et réciproquement.
-
---Où que tu vas encore? lui demandait son camarade.
-
---Voir si le temps est clair, pour prévenir le capitaine qu'il peut
-fusiller les étoiles et calculer son point.
-
---Tu finiras par te faire geler...
-
-«Vois donc: y fait un temps à pas mettre un «brassé-carré» dehors.
-
---As pas peur!... ça me connaît, la fraid!»
-
-La dernière absence fut plus longue que les autres. Le temps paraissant
-vouloir s'éclaircir, Guignard demeura près d'un quart d'heure immobile,
-au pied du grand mât, le visage exposé aux furieuses morsures de la bise
-polaire.
-
-Ayant enfin aperçu quelques étoiles, il rentre dans le poste sans avoir
-la précaution de séjourner dans la tente et s'écrie, d'une voix
-toute changée:
-
---Capitaine, le ciel est clair... on voit des... des...
-
-Et brusquement, saisi par la chaleur, il chancelle, et va s'abattre sur
-un banc.
-
-Le docteur s'élance vers lui, le soulève, examine sa figure et s'écrie:
-
---Mais il a le nez gelé!
-
-«Vite! deux hommes... un falot!
-
-«Portez-le sous la tente... bien!... maintenant de la neige...»
-
-Déshabillé en un tour de main, le patient apparaît livide, exsangue et
-rigide comme un homme de pierre.
-
-La face est tuméfiée, violette, sous le givre qui s'attache à la barbe,
-aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil à du plâtre, se
-détache singulièrement, au milieu de ce masque hypérémié.
-
---Frictionnez le corps à tour de bras, avec de la neige, continue le
-docteur.
-
-«Moi, je me charge de la figure.
-
-Après un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqué comme un
-morceau de métal par les rudes mains de ses compagnons, se débat
-faiblement, et recouvre peu à peu la voix.
-
---Où diable! que j'sis donc?...
-
-«Drôle!... ça!... j'me rappelle de rin?...
-
-«J'ai été foudroyé par la fraid...
-
---Eh bien! ça va? demande le docteur essoufflé de l'exercice.
-
---Un miot (peu), monsieur... sauf que j'sens plus mon nez.
-
-«Nom d'un d'là... s'rait-t'y pas gelé?
-
---Allons! silence... on va vous mettre au lit, et demain vous serez sur
-pied.
-
-«Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles imprudences, sans
-quoi, mon cher garçon, vous irez toucher votre boni sous la banquise.
-
---Et mon nez, monsieur le docteur?
-
---Nous en reparlerons plus tard, dit évasivement le médecin.»
-
-Vingt-quatre heures après, le Normand pouvait en effet quitter son
-hamac, mais son nez, jadis exigu, avait pris les dimensions et la
-couleur d'une aubergine.
-
-En raison de ce développement, l'organe devint le siège de douleurs
-alternant avec des démangeaisons intenses, puis il entra en suppuration,
-se fendilla, et finalement désenfla sous l'influence des révulsifs
-appliqués par le docteur.
-
-Au bout de quinze jours il était à peu près guéri, mais se trouvait
-hélas! diminué de moitié. La gelure trop intense avait mortifié tout le
-bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu'à la mort
-de son propriétaire.
-
-Il fut en revanche nanti pour longtemps d'un superbe coloris violet qui
-le faisait ressembler à un bigarreau planté dans un fromage à la crème.
-
-Comme compensation, Constant Guignard apprit que la banquise allait
-toujours vers le Nord et que sa haute paye s'augmentait d'autant.
-
-Plus heureux que Polycrate, tyran de Samos, dont le Parisien avait si
-drôlement travesti la légende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en
-pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les écus
-s'amassaient tout seuls.
-
-Avant cet incident qui eût pu plonger dans le deuil, l'équipage de la
-_Gallia_, les matelots, avec leur légèreté de grands enfants, étaient
-tentés de crier à l'exagération, lorsque leurs officiers les entouraient
-de précautions poussées jusqu'à la minutie.
-
-Ils devinrent un peu plus soucieux de leur santé, tant ils furent
-impressionnés par cette congestion foudroyante.
-
-Du reste, défense formelle fut faite à chacun de séjourner au dehors et
-de sortir seul, ne fût-ce qu'un moment. De cette façon, il fut facile
-aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnaître sur le visage
-des camarades les premiers symptômes de gelure, dont la victime ne
-s'aperçoit jamais que trop tard.
-
-Le nez est toujours le premier atteint par la terrible morsure du froid.
-Il devient blanchâtre, exsangue, insensible, et sous peine d'être
-mortifié comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le
-frictionner avec de la neige.
-
-Aussi, la recommandation qui ne manquait jamais, au moment de partir en
-corvée, se formulait-elle invariablement par ces mots:
-
---Surveillez vos nez!
-
-Les nez de l'équipage devinrent, en conséquence, une sorte de propriété
-indivise à laquelle chacune se trouva dès lors intéressé, et le dicton:
-«Gare à ton nez» vint s'ajouter à celui de: «Faisons du carbone».
-
-Enfin, pour plus de précaution, le docteur enduisit chaque appendice
-d'une couche de collodion iodé qui raffermit l'épiderme gercé par des
-commencements de congélation antérieure et agit comme isolant contre les
-accidents à venir. Et rien n'était bizarre comme cette collection de nez
-luisants, cornés, enluminés, rappelant une collection de masques de
-mardi gras.
-
-Les paupières devinrent également le siège d'inflammations douloureuses
-causées par les glaçons qui se collaient aux cils et attaquaient à la
-longue la conjonctive. Bien que le faible rayonnement des lueurs
-crépusculaires eût rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait
-conservées pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte
-d'écran protecteur. Il fallut bientôt y renoncer, car l'évaporation de
-l'oeil couvrait, en quelques instants, les verres d'une croûte aussi
-opaque que celle des fenêtres enduites de givre.
-
-Là encore il fallut redoubler d'attention et se prêter mutuellement
-assistance pour débarrasser, en temps opportun, les paupières des
-adhérences du givre.
-
-La pompe fournit toujours de l'eau de mer pour la douche quotidienne à
-laquelle on s'est à la longue habitué. Mais il faut de l'eau douce pour
-la cuisine, les boissons et le lavage du linge de corps.
-
-Cette eau est produite par l'évaporation de la glace.
-
-Mais, de même qu'il y a fagots et fagots, il y a également glace douce
-et glace salée.
-
-Celle provenant de la mer et gelée sur place est aussi salée que les
-flots eux-mêmes et conséquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont
-presque exclusivement collaboré au vocabulaire arctique, la nomment:
-_floeberg_.
-
-Par contre, celle qui vient des glaciers, produits comme on sait par les
-névés, est douce et d'une teinte plus franchement azurée. Elle est
-amenée par la dérive et compose exclusivement les _icebergs_.
-
-Or le pack, aux environs de la _Gallia_, étant formé de floebergs, il
-faut aller chercher, à près d'un mille, celle qui est nécessaire à
-l'approvisionnement du navire. Il y a là un gisement inépuisable
-d'icebergs.
-
-On pourrait employer, il est vrai, la neige. Mais le capitaine voulant
-tenir son monde et ses bêtes en haleine, a trouvé, dans ce voyage
-quotidien, le prétexte à un exercice corporel des plus salutaires.
-
-En conséquence, un traîneau, dénommé pour ce motif «la voiture du
-porteur d'eau», est attelé de dix chiens, et envoyé à «la Dhuys» escorté
-de quatre hommes armés de carabines.
-
-Les chiens, heureux de quitter l'abri où ils se morfondent après la
-promenade, accomplissent leur tâche avec un entrain magnifique. On
-dirait qu'ils sentent réellement que cette corvée les endurcit aux
-fatigues à venir, d'autant plus rudes au début, que le farniente aurait
-été plus complet pendant l'hivernage.
-
-Les hommes de leur côté apprennent comment il faut les conduire, les
-aider, les soigner. Ils savent comment débute l'engravée des pattes et
-les soins nécessités dès la première heure par cette affection qui peut
-devenir incurable, si elle n'est combattue en temps opportun. Des
-lotions quotidiennes à l'alcool, suivies d'une application de collodion
-et complétées par l'enveloppement de la partie malade avec de la
-flanelle, sont à la fois le meilleur préventif et le curatif par
-excellence.
-
-Un chien se trouve-t-il pris de courbature ou de congestion, vite on lui
-tire, selon la méthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou la
-queue.
-
-La conduite du traîneau, surtout quand il est chargé, demande une
-certaine expérience que seule peut conférer l'habitude.
-
-Aujourd'hui, le chemin suivi par le tonneau du porteur d'eau pour se
-rendre du navire à la Dhuys est à peu près praticable. Mais, au
-commencement, quelle incohérente succession de casse-cou!
-
-A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et même les hommes devaient
-modérer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des bêtes folles, et
-faisaient voler derrière eux le traîneau vide.
-
-Mais, au retour, quand le porteur d'eau ramenait un quintal de glace! Un
-conducteur se tenait en tête, et guidait l'attelage avec son fouet, à
-travers les hummocks et les glaces raboteuses. Les autres hommes de
-corvée se tenaient à droite, à gauche et en arrière du traîneau pour le
-soulever d'un bord ou de l'autre, quand un bloc venait caler un des
-patins. Le véhicule tiraillé, poussé, arraché, s'avançait en basculant,
-toujours prêt à chavirer, jusqu'à ce que, butant sur des hérissements de
-pointes anguleuses, il s'arrêtait, figé sur place.
-
-Reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, les chiens faisaient tête en
-queue, s'asseyaient sur leur derrière et regardaient narquoisement les
-marins, comme pour leur dire: «Allons, souquez, vous, les hommes!»
-
-Et les hommes passaient à l'avant, empoignaient les courroies de halage
-et tiraient comme des cabestans en criant à tue-tête:
-
---Hisse-la!... oh hisse!
-
-On progressait ainsi par «étapes» de deux ou trois mètres, jusqu'à ce
-que l'obstacle fût franchi, et l'on recommençait, indéfiniment.
-
-A la longue, la voie s'est améliorée, par l'usage incessant du pic et du
-ciseau à glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilité.
-
-Mais les ours, dont l'odorat est doué d'une incomparable subtilité, ont
-fini par éventer de très loin les émanations des matelots et de leurs
-chiens. On les voit errer comme des spectres sur la plaine blanche, et
-se rapprocher peu à peu, talonnés par la fringale qui leur tord les
-entrailles.
-
-Au début, ils se tenaient à une distance respectueuse, mais, enhardis
-par un faux semblant d'impunité, ils devinrent plus audacieux, et firent
-mine d'attaquer.
-
-Pardieu! on ne demandait pas autre chose, et il y eut de rudes batailles
-invariablement terminées par le meurtre de l'assaillant.
-
-Aussi, quelle joie de revenir avec cinq ou six cents kilogrammes de
-viande fraîche.
-
-Vite! au plus pressé. On culbutait le bloc de glace. Le plantigrade
-était hissé sur le traîneau et aussitôt à bord, la curée commençait.
-
-Le garde-manger fut ainsi renouvelé de temps en temps, à la grande joie
-des chiens qui faisaient une ripaille monstre, et des hommes dont
-l'organisme avait besoin de vivres frais.
-
-Quant au procédé de conservation, il est des plus élémentaires. Le
-gibier, dépouillé de sa fourrure et dépecé par quartiers, est tout
-simplement accroché en plein air, à l'extrémité d'une vergue.
-
-Les morceaux gelés à fond, et devenus aussi durs que la pierre, se
-balancent, à l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et
-préservés de la putréfaction par le froid, cet incomparable embaumeur.
-
-Entre temps, Oûgiouk, un peu relégué au second plan pendant cette
-période d'immobilité, ou plutôt de claustration, harponne un phoque venu
-pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinément dans la
-banquise.
-
-[Illustration: Oûgiouk harponne un phoque...]
-
-Le phoque est le bienvenu comme l'ours, auquel il va tenir compagnie,
-dans le gréement, jusqu'au jour où maître Dumas, armé d'une hache et
-d'une scie vient enlever la quantité nécessaire au repas.
-
-Et c'est ainsi qu'on vit à bord du navire français, en faisant alterner,
-avec des exercices variés, des lectures, des conférences, de
-substantiels entretiens, des chansons, qui rompent la monotonie du rude
-hiver et tiennent le personnel en haleine.
-
-La santé est toujours bonne, grâce à l'hygiène rigoureuse observée par
-chacun. Sauf des cas peu graves de gelure, tout va bien.
-
-Des Allemands, pas de nouvelles. On aperçoit, dans le lointain, quand la
-lune est bien claire, l'ombre de leur navire. Mais on ne les rencontre
-jamais. Ils évoluent vers le sud, pendant que les Français vaquent à
-leurs affaires du côté du Nord. Il semble résulter d'un accord tacite
-qu'on doive s'éviter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas
-donner lieu à des conflits qui finiraient par s'élever entre les deux
-équipages.
-
-Somme toute, on vit à mille mètres de distance comme si l'on se trouvait
-à mille lieues.
-
-Néanmoins, on s'observe, car à mainte reprise, les Français munis de
-lorgnettes ont vu, quand le soleil éclairait encore la région, leurs
-voisins les examiner aussi.
-
-Mais depuis que les ténèbres ont remplacé les crépuscules d'hiver,
-l'obscurité a rendu cet éloignement plus complet encore s'il est
-possible.
-
-Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'être des hivernants
-auxquels rien ne manque, n'étaient la continuité de la dérive et surtout
-l'incessant travail de la banquise.
-
-On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on
-appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage
-infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles
-alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui
-secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de
-terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant
-lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par
-l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force
-irrésistible.
-
-Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la dernière
-heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une
-série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler
-bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations
-des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit
-une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques
-saccades.
-
-En un clin d'oeil, tout le monde accourt sur le pont, malgré les
-officiers qui s'époumonnent à crier:
-
---Prenez garde aux congestions!
-
-Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un
-clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer,
-comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour
-en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève
-avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au
-sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule
-à vingt mètres de l'arrière.
-
-Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et s'étalent en
-grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se
-cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle
-clarté de la lune.
-
-En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue par cet
-étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les dépressions
-et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient submergées,
-puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin,
-comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.
-
-Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se produire
-au point exact où le navire se trouve scellé.
-
-Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette
-violence et cette soudaineté.
-
-Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se bornent à un
-vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins
-édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives.
-
-Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorité s'exaspère
-depuis la recrudescence du froid, les émeut d'autant plus, qu'ils se
-trouvent condamnés à une immobilité complète, et à une impuissance dont
-les ténèbres augmentent encore l'énervante passivité.
-
-L'alerte est passée. Les bruits s'apaisent peu à peu, comme ceux d'un
-volcan qui a vomi sa lave et ses scories.
-
-L'équipage transi retourne au poste, moins deux hommes demeurés en
-faction sur le pont éclairé d'un falot. Les sentinelles fument leur pipe
-et marchent à grandes enjambées au milieu d'une épaisse vapeur.
-
-Une heure se passe. Au moment où ils vont aller éveiller doux camarades
-pour prendre la garde à leur place, on voit dans le lointain des
-silhouettes errantes.
-
---Eh! les hommes, des ours! crie l'un d'eux en heurtant du poing la
-porte du dortoir.
-
---Le Diable les emporte! il fait si bon dormir!
-
---Allons! houst!... à la viande.
-
-Si les rôdeurs sont par trop affamés, ils attaquent et paient de leur
-vie leur témérité. Sinon ils randonnent autour de la goélette avec des
-attitudes effarées d'un comique achevé.
-
-Une autre fois, le calme est à peine rétabli, que la coque du vaisseau
-se met à gémir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette
-plainte, s'éveillent brusquement.
-
-Au loin le pack ronronne en notes basses. La coque grince plus fort et
-craque de bout en bout. Le ronron du pack va crescendo. Il se rapproche
-et augmente d'intensité. C'est maintenant une sorte de mugissement sourd
-de marée brisant sur les galets.
-
-La pression devient plus forte et les glaces s'écrasent autour du navire
-avec des sifflements de vapeur fusant sous des soupapes.
-
-Le formidable grondement jaillit en rafales et entoure les hivernants
-d'un véritable ouragan où se confondent les bruits les plus incohérents.
-On dirait des milliers de chariots pesamment chargés qui roulent sur des
-routes mal pavées, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des
-ravins, des glapissements comparables à ceux des sirènes à vapeur...
-
-Au moment où ce concert infernal emplit les airs de son épouvantable
-vacarme, la pression est à son maximum.
-
-Le vaillant bâtiment résiste comme un bloc au milieu des fêlures
-concentriques rayonnant autour de lui.
-
-Les saccades se multiplient brusquement, par à-coups. Puis un dernier et
-plus terrible craquement. Quelques raies noires balafrent au hasard la
-neige en lézardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu.
-De nouveaux abîmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des
-pressions latérales.
-
-Toutes les stratifications accidentelles, tous les blocs chancelants
-dressés en équilibre instable pendant le cataclysme s'écroulent avec
-fracas, comme des pans démantelés.
-
-On entend, pendant deux ou trois minutes quelques murmures, dernières
-protestations de la matière en révolte, puis le calme renaît.
-
-Pour combien de temps?
-
-
-
-
-VI
-
- Effets du froid.--Son action déprimante sur les hommes.--Debout au
- quart.--Célébration du jour de l'an.--Un programme
- séduisant.--Représentation de jour donnée pendant la nuit.--Ne pas
- confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son
- Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les
- Deux Aveugles._--Succès inouï.--La Vieille-Alsace.--Espérance.
-
-
-Jusqu'au 23 décembre, le soleil, bien qu'abaissé de quatorze degrés et
-demi au-dessous de l'horizon, émettait encore, une fois en vingt-quatre
-heures, et par rayonnement, une vague lueur verdâtre aussitôt évanouie
-qu'apparue.
-
-Cette «aube» fugitive, à peine entrevue pendant cinq minutes, comme une
-ligne un peu moins sombre sur l'horizon noir, constituait pour les
-hivernants le _jour polaire_.
-
-Tout n'était donc pas mort, puisque la nature essayait encore de
-soulever là-bas un coin de son suaire, et d'attester un reste de
-vitalité expirante.
-
-Cette tache livide, cet atome de lumière, insaisissable comme le soupir
-d'un moribond qui ternit à peine la face d'un miroir, c'était encore la
-vie.
-
-Le 24, à midi, rien n'apparut! le soleil ayant atteint sa position la
-plus méridionale.
-
-Sur l'enfer des glaces plane définitivement l'enfer des ténèbres.
-
-Le froid, déjà si rigoureux précédemment, est devenu atroce.
-
-Par bonheur, aucun souffle n'agite l'air qui est d'une sérénité
-merveilleuse. Si de pareilles températures s'accompagnaient de vent,
-nulle créature humaine n'y résisterait.
-
-Depuis quatre jours, le thermomètre à alcool marque -46° centigrades.
-A -42° ceux à mercure sont restés gelés!
-
-Et l'on s'attend à voir plus tard la dépression s'accentuer encore!
-
-Que sera-ce?... grand Dieu!
-
-Déjà le feu semble avoir perdu sa chaleur, et les choses d'usage courant
-sont l'objet de transformations inattendues.
-
-Le calorifère chauffé à blanc nuit et jour est impuissant à maintenir la
-température dans le poste. N'était la façon ingénieuse dont le navire a
-été agencé, avec double cloison, revêtement de feutre, interposition de
-sciure de bois, les hommes, à la longue, gèleraient sur place.
-
-Dès que la porte s'entr'ouvre, un tourbillon de vapeur, qui se résout en
-légers flocons de neige envahit la coursive. L'homme qui arrive du
-dehors apparaît comme dans un nuage, et si une goutte d'eau tombe sur
-ses vêtements, elle se change en une perle de glace.
-
-Un livre quand on l'ouvre, un linge quand on le déplie, fument comme
-s'ils brûlaient.
-
-La viande se débite à la scie et à la hache. Elle a pris la consistance
-du bois. De son côté, le bois, quand on le travaille au couteau, est
-devenu aussi dur que l'os. Il ébrèche les meilleures lames qui, du
-reste, sont cassantes comme verre.
-
-Le pain est aussi ferme que de la brique et résiste aux efforts de
-mastication les plus violents.
-
-Fumeurs enragés, les hommes ont toutes les peines à satisfaire leur
-passion. La sécheresse de l'atmosphère est telle que le tabac tombe en
-miettes et se réduit en poussière. Une pipe chargée avec ces corpuscules
-tire mal et s'éteint comme une allumette de la défunte régie. Un cigare
-grésille et meurt étouffé sous les glaçons qui hérissent barbes et
-moustaches.
-
-Impossible de toucher, sans être ganté, les instruments et les outils en
-métal dont le contact produit sur la peau l'effet d'une brûlure.
-
-Le beurre et le saindoux, réduits à l'état oléagineux sous l'équateur,
-sont durs comme du silex. L'huile a la consistance de la glace, et le
-rhum s'épaissit comme du sirop. L'acide azotique se prend en une
-substance qui ressemble au lard et l'eau-de-vie ordinaire se solidifie
-en moins d'une heure.
-
-L'essence de térébenthine reste liquide, mais donne naissance à un
-sédiment. L'éther et le chloroforme restent également liquides, mais
-tiennent en suspension, le premier des cristaux, le second de fines
-aiguilles. Quatre parties d'alcool et une partie d'eau ne se congèlent
-pas, mais semblent s'épaissir.
-
-L'acide chlorhydrique et l'alcool rectifié sont les seuls à ne pas
-manifester une modification quelconque dans leurs propriétés physiques.
-
-... On affirme volontiers que les chaleurs excessives amollissent
-l'homme et le rendent paresseux, tandis que le froid l'excite et
-l'aguerrit.
-
-Peut-être celui des régions moins inclémentes que celles occupées par
-nos hivernants, car ceux-ci peuvent, en raison de ce qu'ils ressentent,
-formuler d'étranges réserves, au sujet du froid polaire.
-
-S'il agit d'abord comme excitant sur la volonté, il ne tarde pas à
-produire une invincible atonie. Quand il a subi pendant un certain temps
-l'action déprimante de ce climat terrible, l'homme se sent gagné par une
-sorte d'ivresse morne. Ses mâchoires tremblent et s'engourdissent, sa
-langue s'empâte; il n'articule plus les mots qu'avec difficulté, ses
-mouvements deviennent incertains, ses yeux se troublent, son oreille
-devient dure, son corps est lourd, son esprit obtus et il vit dans une
-sorte de torpeur intellectuelle et morale qui le rend incapable d'effort
-et de pensée.
-
-Seuls, Oûgiouk, l'homme à demi sauvage des glaciers hyperboréens, et les
-chiens, ses compagnons habituels, supportent sans défaillance les
-implacables rigueurs de cet enfer.
-
-Le digne Groenlandais boit et mange comme un gouffre et évolue au milieu
-des frimas, comme son compatriote, l'ours arctique.
-
-Les chiens conservent toute leur vivacité. Ils cabriolent et frétillent
-dans la neige avec un entrain magnifique, et semblent s'apercevoir
-seulement du froid quand ils sont immobiles sur leurs pattes. On les
-voit alors lever alternativement les pieds, comme si le contact du sol
-leur faisait éprouver la sensation de brûlure provenant de ce froid
-intense.
-
-Aussi, pour combattre cette action débilitante qui, parfois, menace
-d'abattre les plus énergiques, le capitaine multiplie les exercices
-physiques et les distractions morales. Pour compenser les pertes subies
-par les organismes, il fait augmenter les rations, et veille à la
-rigoureuse observance des prescriptions hygiéniques.
-
-Quand un homme paraît céder à la torpeur et demande comme une grâce à
-être exempté d'une corvée, le capitaine lui cite à titre d'exemple le
-cuisinier Dumas, de beaucoup plus occupé depuis l'hivernage. Dumas, qui
-n'a pas un instant de trêve, se porte comme un charme et déclare
-volontiers que ce saut de la Cannebière au voisinage du Pôle ne
-l'incommode pas.
-
-Toujours le premier debout, toujours le dernier couché, il va, il vient,
-il tripote autour de son fourneau, coupe la viande, fait fondre la
-glace, prépare le thé, fait bouillir sa marmite, surveille son rata,
-fume comme un Suisse, siffle comme un loriot et trouve encore le temps
-de combattre les ours.
-
-[Illustration: Dumas surveille son rata, fume comme un Suisse]
-
-Levé dès cinq heures, il allume sa lampe à alcool, apprête le repas du
-matin, et au coup de six heures pénètre dans le dortoir.
-
---Capitaine, il est six heures, dit-il de sa voix retentissante.
-
-«Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!...
-debouttt!...»
-
-On entend un concert de bâillements, et chaque dormeur semble
-s'incruster sous sa fourrure.
-
---Deboutt!... reprend le cuisinier d'un ton qui ne souffre pas de
-réplique.
-
-«Debouttt!... ou je largue les hamacs.»
-
-Comme on le sait homme à exécuter cette menace, et à culbuter les
-récalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tiède et, bon gré
-mal gré, on procède aux ablutions.
-
-Les factionnaires du pont arrivent à demi gelés et chacun absorbe la
-bouillante infusion largement additionnée de rhum.
-
-Après quoi on s'ingénie de toutes façons pour aider à l'interminable
-défilé des heures.
-
-Cahin-caha le 1er janvier 1888 arrive enfin. Un beau jour même là-bas,
-au milieu des ténèbres, sous la sombre coupole du firmament piquée
-d'étoiles aux scintillements aigus.
-
-On «se la souhaite bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs autres,
-et Plume-au-Vent récite au capitaine un compliment fort bien tourné, se
-terminant par une promesse de dévouement absolu, et l'engagement
-d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succès de l'expédition.
-
-Le capitaine, touché de cette protestation, serre la main à tous les
-hommes, les remercie par quelques mots du coeur et ajoute, pour finir:
-
---Maintenant, divertissez-vous!
-
-La réjouissance commença naturellement par une double distribution de
-vieux rhum, absorbé comme du petit lait, tant la rigueur du climat
-facilite l'ingestion des liquides les plus capiteux.
-
-Puis, Plume-au-Vent, très mystérieux depuis une quinzaine, tire de son
-coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractères
-calligraphiques, et les colle gravement à chaque extrémité du poste.
-
-Les camarades intrigués, sauf bien entendu ceux qui doivent collaborer
-au divertissement, s'approchent et lisent:
-
- GRAND THÉÂTRE NATIONAL POLAIRE
-
- _Salle des glaces, rue de l'Ours-Blanc, numéro 48 au-dessous de zéro._
-
-
- GRANDE REPRÉSENTATION
-
- Offerte à MIDI TRÈS PRÉCIS, par une troupe d'artistes et d'amateurs.
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- 1º Assaut de contrepointe par MM. PONTAC ET BÉDARRIDES, prévôts
- brevetés de l'Académie de Rochefort-sur-Mer.
-
- 2º Imitations variées, par M. FARIN, dit PLUME-AU-VENT.
-
- 3º Exercices de force par M. PONTAC qui a eu l'honneur de travailler
- devant plusieurs têtes couronnées et autres.
-
- 4º =Pompon, Cabo, Bélisaire et Ramonat=, chiens savants, présentés
- en liberté par leur patron.
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- 1º =Les Cerises=, romance chantée _sans accent_, par M. Dumas.
-
- 2º =Les deux Aveugles=, opéra comique en un acte.
-
- GIRAFFIER, M. Farin dit Plume-au-Vent | PATACHON, M. Dumas dit Tartarin.
- UN PASSANT, un amateur.
-
- 3º =La Vieille Alsace.= Chant patriotique par M. Farin.
-
- N. B. _Comme le spectacle est une représentation de jour donnée
- pendant la nuit pour cause d'absence momentanée du soleil, ne pas
- confondre midi avec minuit!..._
-
- C'est pour =midi! midi! midi!!!=
-
- Qu'on se le dise.
-
-Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14
-juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française,
-l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme
-et l'impatience des marins de la _Gallia_, quand le programme élaboré
-par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues.
-
-Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant l'ouverture
-de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là, n'est-il
-pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires,
-grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres.
-
-Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements soulevés par
-la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer
-les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute
-vraisemblance, ne marquent midi!
-
-Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette en guise de
-rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au
-dernier moment les artistes.
-
-Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!...
-
-Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, les deux
-champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois.
-
---A vous l'honneur!...
-
---Je n'en ferai rien!...
-
---Par obéissance!...
-
-Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, qui, solide
-et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux.
-
-Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups de
-manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que
-celle des parades.
-
-Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu
-bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager.
-
-Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la grande joie du
-public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les
-bravos.
-
-Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier
-s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en
-vitesse, l'autre le récupère en sang-froid.
-
-En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude assaut de
-quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu.
-
-Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas occasionné
-une blessure d'amour-propre.
-
---Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo!
-
-Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la
-toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant
-Guignard!
-
-Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; du reste,
-il est parmi les spectateurs...
-
-Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations
-par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme
-nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même.
-
-Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de
-mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est
-toujours et de plus en plus Guignard.
-
-Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, propose de
-mettre en présence les deux Guignard sur la scène.
-
-Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de
-l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les
-distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent.
-
-On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent un succès
-complet.
-
-C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se grime en un
-tour de main, se costume en un clin d'oeil, et apparaît sous l'aspect
-formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au
-flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les _r_ avec son
-exubérance provençale.
-
-C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit
-Marche-à-Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque lui-même,
-qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et
-l'interpelle dans sa langue!
-
-Après celle-là, il faut tirer l'échelle, et le Parisien est décidément
-un grand artiste.
-
-Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt herculéen,
-également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens
-savants.
-
-Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les
-artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où
-ils pénétraient pour la première fois.
-
-Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour celle du
-soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe,
-ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines
-avides vers les succulents reliefs du festin.
-
---Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' pourrais
-plus rien en faire.
-
-Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère dont la
-brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique.
-
---Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler en plein
-air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés.
-
-«Faut un boniment... Allons-y!
-
-«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je
-réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils
-affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du
-calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début.
-J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à
-temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des
-phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète.
-
-«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable.
-
-«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.
-
-«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à honorable
-assemblée.»
-
-Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent
-au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue
-basse, très piteux.
-
---Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève.
-
-Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis.
-
---Vous avez faim?
-
---Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor.
-
---Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien
-en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre.
-
-«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?...
-
-«En France?...
-
-Pas de réponse.
-
---Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?...
-
-Rien encore.
-
---Au Pôle Nord?...
-
---Ouap!... oû... ouap!...
-
---C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze
-chevaux-vapeur.
-
-«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?
-
-«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!...
-
---...
-
---Le sucre?
-
---Ouap!... ouap!...
-
---A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à loisir ce
-morceau que vous offre ma blanche main.
-
-«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel est notre
-chef.
-
-«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!...
-
-«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?
-
-«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne
-soupe? Pas davantage, hein!
-
-«Ne serait-ce pas le capitaine?...
-
---Ouap!... ouap!...
-
-«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie...
-
-«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez patriote,
-est-ce vrai?...
-
-«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...
-
-«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais.
-
-«Eh bien, criez: Vive l'Autriche!
-
-«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.
-
-«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments.
-
-«Criez alors: Vive la France!...»
-
-Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que ses trois
-camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge.
-
-Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique d'autant
-plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et
-depuis si peu de temps!
-
-Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans embardées, salue,
-la main sur son coeur, attend la fin des applaudissements et ajoute:
-
---Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves qui, pour
-vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le
-fond et le tréfond de leur savoir-faire.
-
-«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à mes
-questions, maintenant ils vont faire plus fort.
-
-«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.
-
---Attention!
-
-A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur
-leur derrière et demeurent immobiles.
-
-Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez
-et commande:
-
---Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton
-nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K...
-L... M!...
-
-En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque
-saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit
-en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.
-
---Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous
-remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des
-bravos retentissants.
-
-Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni
-les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu
-l'assistance et la rendent singulièrement loquace.
-
-Une fois n'est pas coutume.
-
-Le programme annonce _Les Cerises_, chantées _sans accent_ par M. Dumas.
-
-Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la
-romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce
-diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la
-langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.
-
-On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un provençal
-imitant l'auvergnat.
-
-C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne
-peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.
-
-Maintenant, les DEUX AVEUGLES dont l'audition est impatiemment attendue.
-
-Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même privé de la
-lumière», apparaît, et entonne le couplet:
-
- Dans sa pau...vre vi' malhûreuse,
- Pour l'aveugle pas de bonheur...
-
-et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant,
-inextinguible!
-
-Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est
-empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est
-interrompue.
-
-Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions,
-est presque douloureux.
-
-Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son
-entrée, avec sa pancarte: «_Aveugle par axidans..._» et ce dialogue
-épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, hurlée
-du nez par le Parisien:
-
- Justinien, ce monstre odieux,
- Après m'être couvert de gloire,
- Il m'a dépouillé de mes yeux,
- Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...
-
-Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante
-diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, peut-être
-sans lendemain, hélas!
-
-Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez
-enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de
-l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui
-parfois assombrit le front de votre vaillant chef.
-
-Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!
-
-Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant
-d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre
-fête.
-
-LA VIEILLE ALSACE! Cette protestation indignée d'une infortune
-imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a
-pas courbé les fronts.
-
-Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence
-d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est
-que plus sympathique:
-
- Dis-moi quel est ton pays,
- Est ce la France ou l'Allemagne?
- C'est un pays de plaine et de montagne,
- Une terre où les blonds épis
- En été couvrent la campagne;
- Où l'étranger voit, tout surpris,
- Les grands houblons en longues lignes,
- Pousser joyeux au pied des vignes
- Que couvrent les vieux coteaux gris;
- La terre où vit la forte race
- Qui regarde toujours les gens en face!...
- C'est la vieille et loyale Alsace!
-
-[Illustration:--Dis-moi quel est ton pays.
-
---Est-ce la France ou l'Allemagne?]
-
-La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur
-qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et
-précipite les battements de leurs coeurs.
-
- Dis-moi quel est ton pays,
- Est-ce la France ou l'Allemagne?
- C'est un pays de plaine et de montagne,
- Que les vieux Gaulois ont conquis
- Deux mille ans avant Charlemagne...
- Et que l'étranger nous a pris!
- C'est la vieille terre Française.
- De Kléber, de la Marseillaise!...
- La terre des soldats hardis,
- A l'intrépide et froide audace,
- Qui regardent toujours la mort en face!...
- C'est la vieille et loyale Alsace!
-
-L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement.
-Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation
-que sa simplicité rend plus poignante encore.
-
-On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi,
-tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve
-comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!
-
- Dis-moi quel est ton pays,
- Est-ce la France ou l'Allemagne?
- C'est un pays de plaine et de montagne,
- Où poussent avec les épis,
- Sur les monts et dans la campagne,
- La haine de tes ennemis
- Et l'amour profond et vivace,
- O France, de ta noble race!...
- Allemands, voilà mon pays!...
- Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
- On changera plutôt le coeur de place
- Que de changer la vieille Alsace!...
-
-Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un
-rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.
-
-Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son
-mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, s'écria
-d'une voix entrecoupée:
-
---Merci, matelot!
-
-«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...
-
-«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...
-
-«Et nous _les_ battrons là-bas, après _les_ avoir vaincus ici.»
-
-
-
-
-VII
-
- Inaction forcée.--Brûlure par congélation.--Le plus grand froid de
- l'année.--Souffrances des chiens.--La maladie
- groenlandaise.--Premières victimes.--Courant circulaire.--La
- goélette revenue à son point de départ.--Aurores
- boréales.--Observations tirées de leur apparition.--Les crépuscules
- polaires.--Retour du soleil.--Phénomène de réfraction.--Premières
- tempêtes.--Nouveaux périls.--Situation critique de la _Gallia_.
-
-
-Quoique la chose parût en principe impossible, le thermomètre descendit
-encore pendant le mois de janvier et la première quinzaine de février.
-
-Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observé, pendant
-leur hivernage, un abaissement de 58° au-dessous de zéro. Les marins de
-la _Gallia_ éprouvèrent, durant une semaine entière, un froid de -59°!...
-
-Malgré toute leur énergie et leur formelle intention de réagir, ils
-demeurèrent claquemurés dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin
-absolu, pour recueillir la quantité de neige indispensable à la
-consommation quotidienne.
-
-On avait dû renoncer provisoirement à aller chercher de la glace tant
-cette épouvantable température rendait difficile le travail des hommes
-et des chiens. Du reste, la fusion de la neige suppléait parfaitement à
-celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgré
-toutes les précautions et en dépit d'une active surveillance, la pompe
-gelée à fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance de
-neige, cet inconvénient se trouvait en partie compensé.
-
-La température du poste s'était légèrement abaissée. Grâce pourtant à
-la couche de neige sous laquelle disparaissait entièrement le navire et
-qui agissait comme isolant, grâce aussi au feu d'enfer entretenu sans
-relâche, elle ne fut pas inférieure à 3° au-dessus de zéro.
-
-Inquiets pour la première fois d'une telle rigueur des éléments
-attribuée par eux à une sorte d'aberration de la nature, abrutis par
-leur claustration et la permanence des ténèbres, les matelots se
-sentaient devenir de jour en jour plus sombres.
-
---Allons, mes enfants, ne cessait de répéter le docteur, du nerf!...
-réagissons, morbleu!
-
-«Un peu de patience et vous reverrez bientôt le soleil.
-
---Pas de refus, allez, Monsieur, gémissait une voix sortant d'un paquet
-de fourrures, car, y s'fait rudement espérer.
-
---Et dire qu'il y a des gens qui meurent en ce moment d'insolation.
-
---C'est égal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse être aussi
-dure à supporter que ce froid noir.
-
---C'est ce qui vous trompe, mon garçon.
-
-«On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, et en
-certains points de l'Afrique équatoriale, des chaleurs de 60 et 65°
-au-dessus de zéro.
-
-«C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les gens et
-vous les assomment tout net.
-
---Ma foi, congestion pour congestion, j'aimerais encore mieux celle-là.
-
-«Et puis, enfin là-bas, on voit du moins clair à son ouvrage...
-
---Plaignez-vous donc!
-
-«Est-ce que vous n'avez pas déjà deux heures de crépuscule à midi. Les
-étoiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme à plus
-de deux cents mètres!
-
-«Et vous n'êtes pas contents!
-
---Faites excuse, monsieur le docteur, mais le mathurin quand il n'a rien
-à fiche de ses dix doigts pendant des semaines entières, y d'vient
-ronchonneur.
-
---C'est un tort!
-
-«Car, enfin, vous êtes ici comme des coqs en pâte, et vous avez subi,
-sans l'ombre de maladie, les rigueurs d'un hivernage terrible.
-
-«A peine quelques cas de gelure bénigne qui vous a bleui le bout du
-nez, tandis que vos prédécesseurs ne s'en sont jamais tirés sans
-ophtalmies graves, et sans scorbut.
-
-«Allons! le plus dur est passé. Dans peu de temps le thermomètre va
-remonter et vous pourrez vaquer à vos occupations, en attendant le jour
-bienheureux de la débâcle.»
-
-Malgré les encouragements du digne homme qui résiste moralement et
-physiquement à la dépression du froid avec un courage surhumain, la
-situation n'en est pas moins cruelle.
-
-Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des températures si effroyables,
-nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15° embobeline de fourrures ou
-consigne devant le foyer.
-
-59° au-dessous de zéro! Mais c'est à croire que la terre a cédé par
-rayonnement tout son calorique aux espaces célestes; que la masse
-atmosphérique accumulée à l'équateur par la force centrifuge n'est plus
-assez épaisse, au pôle, pour empêcher cette effroyable déperdition, et
-qu'il y a, là-haut, comme une déchirure à ce revêtement protecteur, une
-fuite par où s'en va la chaleur de notre planète. C'est à penser que
-toute source de calorique est à jamais tarie, et que la terre va
-prochainement se transformer en un colossal glaçon que le soleil
-n'échauffera plus.
-
-Du reste, tout semble concourir, à chaque instant de leur triste vie,
-pour rappeler aux matelots l'implacable ennemi. La morsure tenace du
-froid qui les pénètre jusqu'aux os dès qu'ils s'aventurent au dehors,
-l'aspect désolé de l'espace environnant, la neige sous laquelle la
-goélette a cessé de faire saillie, la fine poussière qui tombe sans
-relâche, même par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les
-astres comme à travers une gaze, la sonorité exaspérée des glaçons qui
-craquent sans trêve, les congélations partielles qu'on ne compte plus et
-jusqu'aux surprises occasionnées par le contact d'objets en apparence
-inoffensifs.
-
-Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, après sa faction,
-voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomètre à
-mercure, suspendu au-dessous du falot éclairant le pont.
-
-Il marquait seulement -43°, tandis que le thermomètre à alcool placé à
-côté marquait -47°.
-
---Tiens! y radote, c'ui-là, dit le Normand à son camarade.
-
---P't'êt'e qu'il est gelé.
-
---J'vas y souffler dessus, ça le fera monter.
-
-Et voila mon Normand qui s'époumonne à entourer des vapeurs de son
-haleine la boule de verre, sans autre résultat, d'ailleurs que de la
-couvrir d'une croûte de givre.
-
---T'as raison? il est gelé... mâtin!... même du métail qui sert à
-mesurer la fraid!...
-
-«Si j'l'entonnais dans mon gant!»
-
-L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus réussi, Guignard
-continue à tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des
-mains et se brise sur la glace couvrant le pont.
-
-O surprise! il s'échappe du tube un petit lingot métallique, solide et
-aussi luisant que de l'argent.
-
-Comme un enfant qui veut esquiver les suites de sa maladresse, le
-premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le réintégrer dans
-les fragments du tube.
-
-A peine l'a-t-il serré entre le pouce et l'index, qu'il pousse un cri de
-stupeur.
-
---Quoi donc qu'y a? demande le camarade.
-
---Vingt-cinq noms d'un d'là!... c'est comme si que je tenais un fer
-rouge.
-
-[Illustration: C'est comme si que je tenais un fer rouge]
-
---T'es bête!...
-
---Ou! lè! là!... ou! lè! là!... ça me brûle jusqu'aux os... Il laisse
-enfin tomber le lingot, mais trop tard pour éviter une cruelle brûlure
-par congélation.
-
-Arrivé tout penaud au poste, il cache sa main qui bientôt se gonfle et
-devient de plus en plus douloureuse.
-
---Qu'est-ce que vous avez encore, vous? demande le docteur auquel rien
-n'échappe.
-
---Rin! monsieur le docteur.
-
---Mais vous vous êtes brûlé! il faut panser cela!...
-
---Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brûlure, c'est une chose
-arrivée censément par rapport à la fraid.
-
---Pas tant d'histoires!... la vérité!... sinon je serai forcé de vous
-abattre plus tard deux doigts.
-
-«Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et c'est à
-croire que vous collectionnez les avaries.
-
-«Décidément, votre nom vous prédestine.»
-
-Le matelot très effrayé confessa enfin sa maladresse et reçut des soins
-en conséquence.
-
-Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus à toucher avec
-ses mains nues tout ce qui est _métail_, et se vit condamné à une
-incapacité absolue de travail pendant plus de quinze jours.
-
-Enfin, si les hommes souffrent si durement des rigueurs de l'hivernage,
-il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne leur payent aussi un terrible
-tribut.
-
-Pendant la cruelle semaine qui amena la dépression de -59°, les pauvres
-bêtes, jusqu'alors indemnes, sont tout à coup décimées par les ravages
-de la _maladie groenlandaise_.
-
-En moins de trois jours, dix d'entre eux, après avoir refusé de boire et
-de manger, sont pris de convulsions terribles. Crispés, la langue
-pendante et injectée, la gueule souillé d'écume, le poil hérissé,
-l'oeil fou, ils poussent de rauques et sinistres aboiements.
-
-Bien que la maladie ne se communique pas, dit-on, par la morsure, elle
-offre tous les symptômes de l'hydrophobie, et débute spontanément chez
-les chiens soumis à un froid exceptionnel.
-
-Malheureusement elle est incurable comme la rage.
-
-En dépit des soins les plus attentifs et les plus éclairés, les pauvres
-animaux succombèrent en moins de huit jours.
-
-Par bonheur, les vingt qui restaient et parmi eux les favoris du
-Parisien, demeurèrent complètement à l'abri du fléau.
-
-Si tous ces faits contribuent à assombrir les marins de la _Gallia_, il
-est un autre sujet de préoccupation bien autrement grave qui inquiète
-les officiers.
-
-C'est la dérive du pack. L'implacable dérive dont la direction assez
-longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisième fois.
-
-Après être descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et être
-remontée vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines
-environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional.
-
-Déjà le capitaine espérait qu'elle était fixée enfin jusqu'à la débâcle,
-et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de là son audacieuse envolée
-vers le pôle.
-
-La goélette se trouvait alors à peu près par 86° de latitude nord. Par
-conséquent à 4° seulement de l'axe terrestre! C'est-à-dire à quatre cent
-quarante-quatre kilomètres... un peu plus de cent dix lieues.
-
-Malheureusement elle abandonna peu à peu ce point mort où l'influence du
-courant était contre-balancée par une cause inconnue, et reprit son
-mouvement circulaire qui l'entraîna vers le nord-est.
-
-Le capitaine, attentif à toutes les variations de latitudes, est édifié
-désormais.
-
-Le courant océanique accomplit un cycle régulier dans le sens des
-aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale
-circonférence, la barrière de glace.
-
-Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le
-nord-est. Etant donnée sa vitesse de translation, il se trouvera, dans
-un mois, c'est-à-dire au 10 mars, à peu de chose près où il était avant
-l'hivernage. Avec cette différence toutefois que le vaisseau allemand
-sera placé au nord, et la _Gallia_ au sud, son avant dirigé vers le
-détroit de Robeson, puisque l'évolution aura été complète.
-
-Oh! les désespérantes surprises ménagées aux téméraires qui l'osent
-braver par l'implacable région hyperboréenne!
-
-Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour
-arriver, en fin de compte, à perdre un kilomètre! Ces travaux de géants
-accomplis sans murmure, cette lutte fiévreuse contre le pack, ce chenal,
-une merveille de patience et d'énergie, bref, tout ce que peut
-entreprendre et réaliser la vaillance humaine décuplée par l'espérance,
-tout cela se chiffre, comme résultat, par une quantité négative: -un
-kilomètre!...
-
-Comment informer de ce lugubre incident les matelots énervés moralement
-par l'interminable hivernage, et déprimés physiquement par ce froid
-mortel!
-
-Comment leur dire: «Nous combattons depuis dix mois et nous sommes
-vaincus à la fois par les hommes et les éléments!»
-
-Toutes réflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du soleil qui
-va succéder aux longs crépuscules. A ce moment, les hommes, soustraits à
-l'influence néfaste des ténèbres et de la claustration, auront
-partiellement récupéré leur énergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle
-se trouvera notablement atténué.
-
-Entre temps, les matelots toujours en quête de distractions, se
-complaisent au spectacle féerique des aurores boréales qui surabondent à
-cette époque de l'année.
-
-Ces incomparables météores qui constituent l'unique manifestation
-extérieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier à
-mars, et se montrent souvent plusieurs fois en une seule nuit.
-
-Bien que ces mystérieuses clartés soient trop faibles et trop passagères
-pour rompre d'une façon appréciable la triste monotonie des ténèbres
-polaires, elles n'en excitent pas moins une admiration toujours
-nouvelle, exempte de satiété.
-
-Du reste, le capitaine sait tirer parti de leur apparition pour imposer
-à ses hommes une tâche qui les occupe. Tel est chargé de les signaler.
-Tel autre doit observer leur durée. Tel étudie les variations de
-l'aiguille aimantée. Les plus intelligents s'ingénient à les décrire, et
-tous de très bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand oeuvre.
-
-Généralement le phénomène a pour lieu d'élection la partie
-septentrionale de l'azur céleste.
-
-On voit d'abord apparaître, dit le lieutenant Payer, un des plus
-consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc pâle qui s'élève peu à
-peu vers le zénith. Il est parfaitement régulier. Ses deux extrémités
-touchent presque l'horizon et s'allongent du côté de l'Est et de
-l'Ouest, à mesure que monte le météore.
-
-L'ensemble présente une belle couleur tendre à peu près uniforme, d'un
-blanc diaphane légèrement teinté de vert, assez analogue à celui d'une
-jeune plante qui aurait poussé à l'ombre loin des regards du soleil. La
-clarté de la lune paraît jaune à côté de cette nuance délicate, très
-douce à l'oeil, et dont les mots ne sauraient donner une idée.
-
-La largeur de cet arc peut atteindre le triple de celui de
-l'arc-en-ciel, et le scintillement des étoiles la traverse sans être
-affaibli.
-
-Il s'élève de plus en plus dans une majesté tranquille; de temps en
-temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un côté à
-l'autre, et laisse apercevoir distinctement les hummocks.
-
-Bien avant que la ligne cintrée ait atteint le zénith, un second arc
-naît, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi après de
-plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour à tour le firmament, puis
-pâlissent et s'éteignent.
-
-D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de même couleur que les arcs,
-qui se déploient et se meurent en spires ondoyantes de droite à gauche
-ou de gauche à droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent
-ces bandes de lumière se réunissent en un point commun du ciel.
-
-La bizarre fantasmagorie peut enfin se compléter d'un jeu vigoureux de
-rayons qui convergent dans le sens de l'inclinaison de l'aiguille
-aimantée et embrasent littéralement de leurs trépidations et de leurs
-voltiges la voûte céleste.
-
-C'est alors un véritable feu d'artifice, tel que l'imagination la plus
-hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prête l'oreille
-comme pour saisir un pétillement, une détonation. Mais le plus profond
-silence ne cesse d'accompagner ces mouvantes illuminations dont un
-pinceau ne saurait jamais rendre la décevante beauté.
-
-Les formes sous lesquelles se présentent généralement les aurores
-boréales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de les
-caractériser. Généralement, elles affectent, soit des arcs lumineux,
-avec de beaux globes étincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie
-lactée, ou de festons multicolores agités de frissons qui les font
-onduler sur l'écran bleu du firmament.
-
-La plupart du temps, d'ailleurs, ces formes s'engendrent mutuellement et
-se confondent dans une radieuse féerie.
-
-Très intrigués à l'aspect de ces fulgurations silencieuses, les matelots
-s'ingéniaient à en chercher la cause, et pour la première fois ne
-trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un «parce que»
-catégorique à leurs interminables «pourquoi»?
-
-Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine électrique, les aurores
-boréales sont influencées très notablement dans leur formation et leur
-développement par les vapeurs atmosphériques. Et il est tel ou tel
-observateur qui se trompe rarement à l'aspect d'une buée qui favorise ou
-non la formation du météore.
-
-Elles ont également sur les variations de l'aiguille aimantée une action
-très variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux
-sont immobiles et peu éclatants, s'accroît avec l'intensité des couleurs
-et des vibrations. Les perturbations manifestées par l'aiguille aimantée
-se produisent toujours à l'Est.
-
-Enfin, remarque très importante confirmée par des observations
-nombreuses, les aurores boréales sont presque infailliblement suivies de
-mauvais temps quand elles se développent avec leur émerveillante
-splendeur. Si au contraire leur éclat est modéré, si elles sont peu
-élevées sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentuées, elles
-pronostiquent le calme.
-
- * * * * *
-
-Cependant les heures s'écoulent et la durée des crépuscules va
-croissant. Il fait grand jour à midi, au point que les hommes venant du
-poste sur le pont du navire ont les yeux affectés par le changement de
-lumière.
-
-Au 2 mars on doit apercevoir pour la première fois la réfraction du
-soleil, et il y a fête à bord pour célébrer la résurrection du Dieu
-Lumière.
-
-La température est épouvantable: -41°! Mais qu'importe! On est heureux
-quand même, tant ce retour est impatiemment attendu.
-
-Le soleil devrait réellement émerger au-dessus de l'horizon à la date du
-5 mars. Mais, par un effet de réfraction dû à cette basse température,
-il est donné aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tôt.
-
-A quelque chose malheur est bon, et pour la première fois on est tenté
-de bénir l'austère frimas.
-
-Silencieux, attentifs, recueillis, officiers et matelots, cramponnés aux
-agrès capitonnés de givre, attendent la première onde lumineuse qui va
-enfin animer la morne solitude.
-
-Jamais naufragés ballottés à demi morts sur une épave, n'ont interrogé
-plus anxieusement l'horizon, au moment où retentit ce mot magique de:
-Terre! qui renferme à la fois l'espérance et le salut!
-
-Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond rosé du ciel, baigne les
-crêtes des hummocks, flamboie à la cime des mâts et soudain apparaît,
-immense, démesuré, le soleil rouge comme un disque de métal.
-
-[Illustration: Le soleil rouge comme un disque de métal leur apparaît]
-
-Il monte lentement et en quelque sorte à regret, au-dessus de la plaine
-désolée, s'arrête un moment et commence à décliner.
-
-A peine si les observateurs ont pu, de la place élevée qu'ils occupent,
-l'apercevoir en son entier...
-
-Les ombres opaques des glaçons s'allongent sur le rose tendre qui
-colorent étrangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet
-qui s'étalent sur le ciel en une merveilleuse teinte dégradée
-pâlissent... L'embrasement de la mâture et des manoeuvres s'éteint et la
-radieuse apparition s'enfonce derrière la muraille dentelée qui forme
-l'horizon polaire.
-
-Contre toute prévision, les marins gardent un silence absolu. Pas un
-vivat, pas un cri, pas un mot!
-
-Est-ce le regret de la vision trop vite évanouie?... Est-ce la
-désillusion qui succède au bonheur trop longtemps attendu et trouvé
-inférieur à l'espérance?... Ont-ils constaté pendant cette fugitive
-incandescence qui leur montre sous leur aspect réel les hommes et les
-choses, les ravages occasionnés par le ténébreux hiver?...
-
-Peut-être!
-
-Habitués à se voir sous la lumière artificielle qui pendant si longtemps
-fut leur soleil, ils n'avaient pas constaté cette lividité qui étendait
-sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout à
-coup ressembler à autant de spectres, ou du moins de prisonniers en
-rupture de cachot.
-
-Du reste, l'influence du jour qui, dès le lendemain, s'accrut
-notablement, fit disparaître cette première et néfaste impression. La
-joie revint et l'espérance avec elle.
-
-D'autre part, quelque courtes que fussent pendant les premiers temps les
-apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une élévation
-assez notable de température.
-
- * * * * *
-
-... Allons, c'est fini. Si le thermomètre s'oublie parfois jusqu'à -35°
-pendant la nuit, il remonte pendant le jour à -28°.
-
-Ma foi! il semble qu'on a chaud, même en plein air, du moins prétendent
-les optimistes.
-
-Entre temps, les ours, éveillés aussi par le soleil, font leur
-apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et régal savoureux
-pour les estomacs.
-
-Ah! si la damnée banquise n'était pas revenue à son point de départ,
-comme la joie serait complète!
-
-Mais voici qu'après les ténèbres sans fin de l'hiver, on commence à
-pressentir les interminables clartés, qui dans deux mois vont rayonner
-sur le désert de glace.
-
-A partir du 18 mars, les reflets roses du crépuscule se maintiennent
-longtemps sur l'horizon, à tel point qu'à onze heures du soir et à deux
-heures du matin, les lueurs sont comparables à celles de décembre.
-
-Il n'y a plus guère que trois heures de nuit réelle.
-
-Malheureusement cette élévation trop subite et beaucoup trop prématurée
-de la température est bientôt suivie de violentes perturbations
-atmosphériques.
-
-Des vents terribles, singulièrement inconstants, soufflent avec rage et
-sautent brusquement d'un point à un autre. De grosses nuées grises, très
-basses, courent et tournoyent avec une vélocité prodigieuse, et se
-résolvent on colossales averses de neige.
-
-Un jour terne, blafard succède aux premiers ensoleillements, et fait
-presque regretter aux marins des nuits d'antan, glacées, mais splendides
-sous leur scintillement d'étoiles.
-
-En outre, le pack n'étant plus comme autrefois maintenu par l'implacable
-froid, s'agite en proie à des convulsions de mauvais augure. Sourdement
-travaillé par les vents et le courant sous-marin, il craque, détone, et
-semble repris de ses anciennes colères.
-
-A ces trépidations caractéristiques rappelant à s'y méprendre celles des
-tremblements de terre, se joignent des pressions latérales amenant de
-brusques dénivellations auxquelles succèdent des ruptures.
-
-Les glaçons, comprimés avec une violence inouïe, se soulèvent, sautent
-sur place et découvrent un abîme.
-
-La goélette n'est jamais immobile. Secouée à chaque instant, elle gémit
-lugubrement, et suit passivement les capricieuses fluctuations du pack.
-Il arrive parfois qu'elle est soulevée de deux ou trois mètres sur une
-sorte de piédestal qui l'isole tout entière. Parfois aussi, elle
-s'abaisse comme sollicitée de haut en bas par une attraction mystérieuse
-qui menace de l'engloutir.
-
-Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive à craindre qu'elle ne
-soit ou disloquée, ou submergée sur place, tant ces révoltes de la
-barrière flottante sont rapides et irrésistibles.
-
-Un jour, pendant que la moitié de l'équipage était à la chasse avec les
-chiens et les traîneaux, la muraille de glace élevée à l'avant du navire
-disparut soudain, comme escamotée, dans une faille instantanément
-creusée.
-
-Deux heures plus tôt ou plus tard, les vingt chiens échappés à la
-maladie groenlandaise coulaient à pic dans leur chenil, adossé, l'on
-s'en souvient, à la massive construction.
-
-La _Gallia_ soulevée par l'arrière piqua de l'avant, et demeura inclinée
-à 25° environ!
-
-Malgré son intrépidité, le capitaine frémit en pensant que, si ce
-mouvement se continue, son navire va sombrer par l'avant.
-
-Un cri d'angoisse échappe aux marins qui voient le péril, abandonnent
-précipitamment le pont et se pressent éperdus autour de leur chef.
-
-
-
-
-VIII
-
- Fractionnement des vivres.--Trois dépôts sur le pack.--En prévision
- d'un désastre.--Abnégation.--Temps affreux.--A propos d'un ours
- blessé.--Allemands et Français.--Collision évitée.--La
- retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes
- mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mât.--Sauvée!--Signal
- involontaire.--Désastre.--Commencement de débâcle.--Perte de la
- _Germania_.
-
-
-L'effroi grandit encore à l'aspect de la goélette qui s'incline de plus
-en plus.
-
---Courage, enfants! dit le capitaine dont l'admirable sang-froid ne se
-dément pas en présence d'un tel péril.
-
-«Courage!... et je réponds de tout.
-
-«Aux provisions!»
-
-Devant la menace d'une catastrophe subite, il faut, à tout prix, et au
-plus vite, assurer la subsistance du lendemain.
-
-Aura-t-on le temps matériel d'arracher quelques épaves à ce désastre,
-dont chacun prévoit l'épouvantable horreur!
-
-Le premier en tête, l'intrépide officier s'élance vers la cale où sont
-emmagasinés les vivres, et, prêchant d'exemple, essaye d'enlever les
-tonneaux et les caisses.
-
-Malheureusement, la température est très basse dans cette partie du
-navire. D'épaisses croûtes de glace formées depuis l'hiver aux dépens de
-l'humidité ambiante, tapissent la muraille de bois, encastrent les
-récipients et les soudent les uns aux autres.
-
-Il faut la hache, la scie, le couteau à glace pour les dégager!
-
-Aussi, que de temps perdu, que d'efforts écrasants pour arriver à
-sortir et à hisser un millier de rations!... de quoi ne pas mourir de
-faim pendant une vingtaine de jours.
-
-Ce n'est pas tout. Ces rations, qui représentent peut-être l'unique
-ressource du lendemain, il est urgent de les déposer sur la glace.
-
-Mais, comment? Par quel moyen?... Les cordages, encore encroûtés de
-glace, sont gros comme la jambe. Les poulies sont larges et épaisses
-comme des meules.
-
-Impossible, en conséquence, de frapper un palan.
-
-Les chasseurs arrivent enfin, apportant le secours de leur vigueur et de
-leur énergie.
-
-La besogne est distribuée méthodiquement, et le navire, menacé de
-perdition, offre bientôt le spectacle d'une ruche en travail.
-
-Travail convulsif, presque désespéré, nécessitant des efforts terribles
-sous lesquels succomberait l'organisme humain, si le devoir et la
-poignante nécessité n'en décuplaient la résistance.
-
-La couche de neige tassée recouvrant le pont est attaquée à grands coups
-de pic, au niveau des panneaux de charge. Cordages et poulies sont
-débarrassées de leur enduit. On dégage, au prix de quelles peines! la
-chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mètres de glaçons.
-
-Fritz a reçu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de vapeur pour
-actionner le petit cheval.
-
-Mais les chaudières ont été vidées avant les grands froids, on manque
-d'eau douce pour les remplir et les alimenter.
-
-Le mécanicien fait installer une manche à air en toile partant du pont
-et débouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige
-entonnée à pleines pelletées. On la fera fondre en bas, comme on pourra.
-
-Chose à peine croyable, le brave Alsacien réussit en moins de trois
-heures à obtenir de la pression. Mais il est épuisé ainsi que son
-collègue et les deux chauffeurs qui ont dû rompre, avec des pics, le
-charbon des soutes gelé à fond et formant un bloc aussi compact, que le
-granit.
-
-Enfin le petit cheval fonctionne et les élingues peuvent aller chercher,
-au fond des cales, ces mille et un objets disparates composant tout un
-monde.
-
-Un premier dépôt est installé provisoirement à cent mètres du navire,
-en un point où la glace paraît n'avoir pas travaillé. Les traîneaux
-reçoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent
-rapidement sous la tente.
-
-Vingt-quatre heures s'écoulent ainsi au milieu d'angoisses mortelles, et
-sans que nul ait songé à prendre un moment de repos, car la situation,
-au lieu de s'améliorer, semble encore empirer s'il est possible.
-
-L'équipage est divisé en deux bordées. L'une restera sous la tente, avec
-des sentinelles relevées d'heure en heure, pour signaler l'apparition
-très probable d'ours attirés par l'odeur des vivres et les émanations
-des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prête à
-évacuer le bord en cas de péril absolu. Malgré le fracas des vents et
-des glaçons, chacun s'endort d'un sommeil agité, peuplé de cauchemars.
-
-Par prudence, le capitaine a fait éteindre le calorifère. Il gèle
-maintenant dans le dortoir, mais les hommes, blottis trois par trois
-dans les sacs de fourrures, n'ont pas à souffrir du froid. Du reste,
-leurs camarades, campés sous la tente, sont encore plus mal partagés.
-
-Cette sage précaution de l'officier n'est point superflue. A une heure
-du matin, une secousse plus violente que les autres, et suivie d'un
-craquement sinistre, se fait entendre.
-
-La goélette roule bord sur bord, prise cette fois d'un mouvement de
-roulis que rien ne faisait prévoir. Le globe de l'appareil électrique
-vole en éclats, et le calorifère désarticulé s'abîme sur le plancher.
-
-Nul doute que, s'il eût été bourré de charbons incandescents, un
-terrible incendie se fût aussitôt déclaré.
-
-Les hommes éperdus s'arrachent de leurs couches, empoignent leur
-carabine, le sac renfermant leur bagage et enfilent en titubant
-l'escalier.
-
-[Illustration: Les hommes enfilent en titubant, l'escalier]
-
-La houle de glaçons oscille encore, mais plus faiblement. Allons! ce
-n'est qu'une alerte. Pas la dernière, hélas!
-
-A quatre heures, les travaux reprennent avec la même ardeur. Les
-hommes, lestés d'un bon déjeuner additionné de copieuses rasades,
-envisagent plus froidement l'éventualité d'une catastrophe.
-
-Ils ont lu, pendant l'hivernage, maintes relations de voyages arctiques
-et savent que souvent des marins, privés de leur navire, n'en ont pas
-moins terminé favorablement leur exploration.
-
-De son côté, le capitaine, après mûres réflexions, s'est arrêté à un
-plan fort sage qui semble répondre à toutes les exigences.
-
-Dans son esprit, la _Gallia_ est très gravement compromise, si elle
-n'est pas irrévocablement perdue. Si les pressions n'ont pas déterminé
-de voies d'eau dans sa coque, pourra-t-elle jamais se relever ou se
-dégager au moment de la débâcle!
-
-Comme elle est approvisionnée pour trois ans et quelques mois, voici ce
-qu'il a résolu.
-
-Trois dépôts de vivres, représentant chacun la ration de l'équipage
-pendant une année, seront installés en équerre sur le pack, autour de la
-goélette, et sur des points paraissant le moins menacés.
-
-Chaque dépôt doit renfermer tout un approvisionnement en aliments,
-spiritueux, thé, café, médicaments, habillements, appareils de
-navigation, armes, outils, munitions, plus un traîneau et une
-embarcation. Bref, un matériel complet.
-
-De cette façon, quand bien même la fatalité permettrait que non
-seulement le navire, mais encore, chose peu admissible, deux dépôts
-soient anéantis, il en resterait au moins un troisième, où les
-explorateurs trouveraient les moyens de se rapatrier.
-
-En outre, comme il faut tout prévoir, même l'invraisemblable, le
-capitaine décide que la _Gallia_ conservera deux mois de vivres, au cas
-bien improbable où, contre toute précision, elle survivrait seule à un
-désastre complet.
-
-Un approvisionnement de deux mois serait alors plus que suffisant pour
-permettre d'atteindre les établissements danois.
-
-Enfin, au fractionnement de la cargaison doit correspondre un
-fractionnement de l'équipage. Quatre hommes commandés par un officier
-seront commis, avec six chiens, à la garde de chaque dépôt, du moins
-pendant la nuit.
-
-Le capitaine, lui, reste à bord avec son vieux maître d'équipage Guénic
-Trégastel, Fritz Hermann le mécanicien, et deux chiens, sentinelles
-vigilantes dont le flair infaillible doit signaler les rôdeurs
-nocturnes.
-
-Du reste, on est à portée de la voix, et il est impossible que l'alarme
-donnée par un coup de feu ne soit point entendue. Dans ce cas, ordre
-formel à tous les postes de se replier sur celui qui est en alerte, et
-de lui prêter sans retard main forte.
-
-Ces différents travaux s'accomplissent dans un ordre parfait, et avec
-cette admirable discipline dont les marins offrent de si magnifiques
-exemples dans les situations les plus désespérées.
-
-Le temps est toujours affreux. Le vent ne cesse de souffler en tempête,
-poussant les glaçons à l'assaut les uns des autres, prenant le pack en
-enfilade, le tordant sur les flots qui résistent et menacent à chaque
-moment de produire un gigantesque effondrement.
-
-La neige tombe en flocons serrés, intenses, aveuglants. On ne voit rien
-à vingt mètres. Si parfois les nuages gris de plomb sont balayés par
-l'ouragan, la tempête redouble de rage, tant ces innombrables
-corpuscules paraissent, en dépit de leur ténuité, faire obstacle à sa
-fureur.
-
-Alors on aperçoit brusquement un soleil aux lueurs crues, éblouissantes,
-qui affectent douloureusement les yeux et occasionnent des migraines
-atroces.
-
-Chose bizarre, bien que cette incandescence n'élève pas sensiblement la
-température ambiante, elle produit sur la peau une sensation de chaleur
-très vive, presque pénible.
-
-Aussi, arrive-t-il qu'un homme, immobile en plein soleil, se trouve gelé
-d'un côté et légèrement échaudé de l'autre.
-
-Pendant la nuit, le thermomètre descend généralement à -30°, mais il
-marque pendant le jour, environ -20°. Ce qui, en somme, est supportable.
-
-Du reste, les hommes, tenus en haleine par leurs travaux menés
-fiévreusement, n'ont point trop à souffrir. Le soir venu, ils
-s'endorment harassés, et s'éveillent avec cette sensation désagréable
-bien connue de ceux qui ont bivouaqué dans la neige. Il semble que les
-yeux sont gelés sous les paupières cerclées de glace, comme aussi les
-gencives qui demandent des frictions énergiques pour récupérer leur
-température.
-
-Ils ont d'ailleurs construit des maisons de neige à la façon des
-Esquimaux, grâce aux conseils d'Oûgiouk passé architecte, et se trouvent
-aussi bien que possible sous ces abris primitifs.
-
-Quand le temps est très clair, il arrive parfois qu'on regarde, d'une
-manière en quelque sorte inconsciente, du côté des Allemands dont, par
-un accord tacite, on ne parle jamais.
-
-A peine si deux camarades, pendant une pause, se font un léger signe,
-accompagné d'un clignement d'yeux dans la direction de la _Germania_.
-
---C'qui est mauvais pour l'un, n'est pas bon pour l'autre, hein!
-
---Ils ne doivent pas s'amuser plus que nous.
-
-C'est tout.
-
-Un incident futile allait pourtant mettre en communication, avec eux, et
-pour un temps très court, les marins de la _Gallia_.
-
-Le déchargement de la goélette, commencé depuis huit jours, était
-presque achevé. Restait à compléter l'agencement de chaque dépôt, de
-façon à empêcher les rapines des ours que la faim rendait de plus en
-plus audacieux.
-
-Le Parisien et son inséparable Dumas se trouvaient occupés à ranger les
-caisses, quand ce dernier, se retournant brusquement se trouve en tête à
-tête avec un ours.
-
---Quésaco? s'écria le Provençal.
-
---Une visite!... ousqu'est mon fusil?
-
-Plume-au-Vent, plus tôt prêt que son camarade, met en joue l'intrus qui
-détale, pris de peur, et lui envoie au bas des reins une balle qui le
-fait hurler de douleur.
-
-Dumas fait feu à son tour. Mais l'animal, présentant aux tireurs une
-surface peu vulnérable, n'est point arrêté.
-
---Coquine de Diou!... il s'ensauve...
-
-«Allons, Parisien! en çasse, mon bon... nous ne pouvons pas laisser
-perdre ainsi cinq cents kilos de viande.»
-
-Et les voilà partis, toujours tiraillant sur l'ours qui traîne la patte
-et semble de plus en plus mal en point.
-
-Par hasard, cette fuite éperdue le conduit vers la _Germania_, près de
-laquelle il s'en va tomber en beuglant comme un taureau musqué.
-
-Très fiers de leur exploit, et croyant naïvement que nul ne saurait leur
-contester la propriété du gibier, les deux chasseurs, pressent le pas et
-arrivent époumonnés, au moment où cinq matelots allemands ont déjà opéré
-une prise de possession.
-
-L'ours, égorgé d'un coup de couteau, est attaché, à leur nez, à leur
-barbe, avec un grelin, et va être halé vers le navire, distant de cent
-mètres à peine.
-
-Plume-au-Vent, très calme, salue poliment, et dit:
-
---Pardon! Messieurs, vous semblez ignorer que ce gibier nous appartient.
-
-Feignant non seulement de ne pas comprendre, mais encore de ne pas
-entendre l'observation du jeune homme, les Allemands s'attellent au
-grelin et tirent de toutes leurs forces.
-
-Le Parisien, de son côté, empoigne une patte de la bête, et tire en sens
-inverse, pour bien montrer qu'il n'abandonne rien de ses prétentions.
-
-Alors, un grand diable à tignasse rousse, une sorte d'hercule mal
-équarri, pousse un juron et lâchant le cordage, se rue sur le jeune
-homme, le couteau levé.
-
-Prompt comme l'éclair, Dumas le met en joue et s'écrie d'une voix que la
-fureur fait trembler.
-
---Bas le couteau, coquin! ou je te fais sauter la face.
-
-[Illustration: Bas le couteau coquin! ou je te fais sauter la face]
-
-Le rustre intimidé crache une imprécation allemande et semble appeler à
-l'aide.
-
---Ah!... ah!... paraît que vous n'êtes pas assez nombreux encore...
-
-«Pourtant, cinq contre deux!...
-
-«Eh bien!... venez-y donc tous et nous allons rire.
-
---Parisien, mon bon, tu parles comme un livre!
-
-«Le diable m'emporte si nous ne chambardons pas la sacrée cambuse.
-
---Malheur que mon pauvre Fritz soit pas là!
-
-«Qué pétard!»
-
-Une terrible collision va se produire, car le Parisien et le Provençal,
-supérieurement armés d'ailleurs de carabines à répétition, ne sont pas
-hommes à lâcher prise.
-
-Trois hommes brandissant des fusils accourent de la _Germania_. Dumas
-pour la seconde fois met en joue, quand une forte détonation partie de
-la _Gallia_ retentit et se répercute avec fracas sur les collines de la
-banquise.
-
---Un coup de canon, s'écrie Plume-au-Vent.
-
---Pécaïre!... signal d'alarme.
-
---Matelot, rappliquons là-bas!
-
-«C'est l'ordre...
-
---Allons, partie remise et rentrons bredouilles.
-
-«Mais, nous nous reverrons, tas de...»
-
-Furieux de ce contretemps, mais esclaves de la consigne, les deux
-Français font volte-face et regagnent en courant leur bord, poursuivis
-par les huées des pillards.
-
-Cependant le capitaine, averti par les coups de feu tirés sur l'ours, a
-suivi, avec sa lorgnette, les péripéties de la chasse. Ennuyé d'abord en
-voyant la direction prise par l'animal blessé, trop éloigné pour crier à
-ses deux hommes d'abandonner la poursuite, il attend impatiemment la fin
-de l'équipée, ne pouvant pas croire, dans sa loyauté, à un pareil
-manque de courtoisie, de la part des Allemands.
-
-Mais les affaires se gâtent. Le Parisien et son camarade ont la tête
-près du bonnet. Un conflit est imminent.
-
-Sans perdre une seconde, le capitaine se précipite vers un des canons à
-signaux toujours chargés, fait agir le cordon tire-feu et provoque
-l'explosion.
-
-Dix minutes après, Dumas et Plume-au-Vent, très penauds, se trouvaient
-devant leur chef.
-
-Celui-ci, ne pouvant en bonne justice les réprimander, leur enjoint
-formellement, à l'avenir, d'éviter tout contact, même indirect avec «ces
-gens de là-bas», dont il n'y a rien de bon à espérer.
-
---Ainsi, c'est entendu, n'est-ce pas, matelots: sous aucun prétexte.
-
---Mais, capitaine, s'ils nous attaquent!
-
---Dans ce cas, c'est moi-même qui commanderai le branle-bas.
-
-«Car je suis le gardien de votre honneur et de votre sécurité.
-
-«Je ne permettrai donc pas qu'il y soit fait la plus légère atteinte.
-
-«Mais, ne provoquez jamais!
-
---Foi de matelots, capitaine, nous vous le jurons!
-
-«Nous ne sommes pas gens à chercher ces querelles idiotes si bien
-nommées «querelles d'Allemands».
-
-«Après tout, ils nous ont volé un ours, grand bien leur fasse.
-
---Parfaitement raisonné, mon ami.
-
---Et puis, pour chaparder ainsi notre gibier, faut croire que leur
-cambuse n'est pas garnie comme la nôtre.
-
-«Ils vous ont des figures de vent debout!
-
-«Malgré ça, on a l'air de travailler ferme chez eux.
-
---A propos, puisqu'ils se posent d'eux-mêmes en ennemis, je puis
-utiliser les renseignements que vous avez recueillis pendant votre
-reconnaissance involontaire.
-
-«Où en sont-ils?
-
---Ma foi, capitaine, ils ne sont guère mieux traités que nous par la
-banquise.
-
-«Leur navire, au lieu de s'enfoncer par l'avant comme notre _Gallia_,
-se trouve droit perché sur un piédestal haut de plus de cinq mètres, ce
-qui lui donne un air tout drôle de champignon.
-
-«Sûr qu'ils ont déménagé aussi, car il y a sur la glace quatre ou cinq
-maisons de neige qui m'ont l'air de magasins.
-
---C'est tout?
-
---Oui, capitaine.
-
---Très bien! Retournez à votre poste, et n'oubliez pas mes
-recommandations.»
-
-... Les jours s'écoulent avec des alternatives de beau et de mauvais
-temps, plutôt mauvais que beau, et la situation générale ne s'améliore
-pas. Si la tempête semble s'apaiser pendant quelques heures, elle
-reprend avec une nouvelle rage après un calme subit, de mauvais augure.
-
-On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'étant plus soudé
-par les froids terribles de l'hiver, a perdu en grande partie sa
-rigidité.
-
-Néanmoins, le service est fait avec une rigoureuse ponctualité, malgré
-les alertes, les craquements, les ruptures partielles, les
-enfouissements dans la neige, les attaques des fauves, et les
-difficultés de toutes sortes surgissant inopinément.
-
-Sauf cinq cas d'ophtalmies légères produites par la réverbération du
-soleil sur la neige, la santé se maintient bonne.
-
-On arrive à la date du 21 mars. Le jour béni où, malgré les giboulées,
-le doux mot de printemps est ici dans toutes les bouches, avec son
-exquise et bienfaisante saveur de renouveau.
-
-Là-bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se déchaîne avec une
-épouvantable furie.
-
-Jamais peut-être le fracas de la matière en révolte n'atteignit pareille
-intensité. Le pack tremble et oscille jusqu'à sa base, comme s'il allait
-être pulvérisé. On dirait qu'un volcan gronde sous l'énorme
-agglomération qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui
-rappellent ceux du tonnerre de l'équateur.
-
-En cinq minutes, des fractures balafrent en tout sens la glace qui
-s'écarte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit.
-
-Aussi loin que la vue peut s'étendre, le spectacle est terrifiant.
-
-Une houle de glaçons monstrueux, soulevée par les flots invisibles,
-monte, comme la vague d'un océan de pierres, et se rue, avec une force
-irrésistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup.
-
-Jusqu'à présent, la goélette, après avoir failli être dix fois submergée
-ou broyée, tient bon, par miracle.
-
-Le capitaine, resté à bord avec ses deux hommes, ne perd pas de l'oeil
-les dépôts de vivres, près desquels se tiennent les marins impassibles.
-Jusqu'à présent les fractures les ont épargnés. Mais combien va durer
-cette immunité. A chaque minute le brave officier craint de les voir
-s'engloutir et son coeur éprouve d'atroces battements, quand il les
-voit isolés par un abîme d'où jaillit un nuage d'écume. Comme il gèle
-toujours, ces blessures se cicatrisent bientôt. Du reste, l'effort qui
-les a ouvertes, tente aussitôt à les rapprocher.
-
-Mais si elles allaient se produire au niveau même d'un dépôt!
-
-Le capitaine a déjà hésité s'il ne ferait signe de rallier le bord. Mais
-les instants du navire semblent comptés au milieu d'un tel
-bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que là-bas!
-
-... Brusquement, la goélette, inclinée par l'avant sous un angle
-d'environ 28°, reçoit par la poupe un choc effroyable. Les blocs qui la
-soulèvent, disloqués par une convulsion plus intense, s'effondrent à
-pic. N'étant plus maintenue par l'arrière, elle retombe lourdement dans
-une flaque d'eau vive. L'avant, sollicité par une réaction égale au
-poids de l'arrière augmenté dans d'énormes proportions par la chute
-verticale, se soulève à son tour en rompant les jeunes glaces qui
-l'emprisonnent.
-
-Le capitaine et les deux marins roulent pêle-mêle sur le pont.
-
-En même temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-là n'est pas
-occasionné par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui
-cède et se brise.
-
-Le capitaine, aussitôt debout, voit le mât de misaine osciller, puis
-s'abattre, fracassé comme une allumette, en entraînant dans sa chute un
-fouillis de haubans, d'étais et de manoeuvres.
-
-Par un hasard inouï, la goélette se trouve remise dans son aplomb! Elle
-flotte entre deux glaçons, deux murailles, qui lui forment comme un
-dock.
-
-Si la coque n'a pas été enfoncée par le choc, elle est sauvée, du moins
-pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mât.
-
-Cette réflexion traverse en une seconde la pensée de l'officier, qui
-regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'épouvante.
-
-La dislocation s'étend de proche en proche et broie en capricieux
-zigzags le pack, aux alentours du navire. L'eau surgit de toutes parts
-en cascades écumantes...
-
-Les malheureux vont être engloutis!
-
-Le capitaine s'élance sur le bastingage, leur fait des signes désespérés
-et s'écrie:
-
---Revenez à bord!... Mais revenez donc!
-
-Ses signes ne sont pas compris, sa voix est couverte par le fracas des
-glaces, et le péril mortel grandit encore, sans que les matelots rivés
-par le devoir, pensent à quitter leur poste.
-
-En proie à une affreuse angoisse, le capitaine s'apprête à quitter le
-navire pour courir vers eux, essayer de les sauver ou périr avec eux...
-
-Mais une flamme ardente surgit à deux pas de lui. Un nuage de vapeur
-l'environne et le fracas assourdissant d'une détonation lui brise le
-tympan.
-
---Tonnerre de Brest! crie une voix effarée, je me suis empêtré dans le
-cordon!
-
-C'est Guénic, le maître d'équipage, qui, chaviré par le choc, est allé
-jaillir, à demi assommé, près d'un canon à signaux. Le vieux Breton,
-enfoui sous une avalanche de cordages provenant de la chute du mât,
-s'est dégagé au hasard, en écartant convulsivement les obstacles; le
-cordon tire-feu s'est trouvé sous sa main, au milieu d'autres objets, et
-l'effort inconscient du bonhomme a suffi pour actionner l'étoupille.
-
-A ce signal involontaire, mais envoyé avec tant d'à-propos, les marins
-relevés de leur consigne s'enfuient à toutes jambes, trébuchant sur les
-glaçons, pataugeant dans les flaques et précédés par les chiens qui font
-voler derrière eux les traîneaux.
-
-Cinq minutes après, tout le monde est à bord avec les sacs empilés à la
-hâte sur les traîneaux, ainsi que les armes et les objets les plus
-précieux.
-
-Il est temps, car l'oeuvre de désorganisation s'accomplit dans toute
-sa sinistre horreur.
-
-Une débâcle partielle s'opère autour du navire sauvé miraculeusement par
-ce qui devait amener sa perte. Les glaçons, disloqués en mille points
-différents, se brisent en se choquant avec une force inouïe. Tout
-croule, tout s'effondre au milieu de trombes d'eau qui balayent et
-submergent les éclats.
-
-Les dépôts de vivres, constituant la suprême ressource de l'expédition,
-l'élément indispensable d'une lutte à peine commencée, s'engloutissent
-un à un, aux yeux des matelots qui protestent par des cris de rage
-impuissante!...
-
-Mais la furie des éléments, calmée sur un point, se déchaîne ailleurs
-avec une nouvelle et plus terrible violence.
-
-Là-bas, vers le Nord, la banquise paraît s'enfler sous l'effort d'une
-poussée irrésistible...
-
-Un déchirement épouvantable ébranle les couches d'air. Une immense
-rupture se produit, et le navire allemand, parfaitement visible sur le
-champ de neige, s'incline sur tribord, se couche, perd son point
-d'appui, et, ouvert sans doute par le choc, s'emplit, puis coule à pic.
-
-En moins de dix minutes ses perroquets disparaissent.
-
-La _Germania_ a vécu!
-
-
-
-
-IX
-
- Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle
- des factionnaires.--Epître à la pointe d'une baïonnette.--Poulet
- non comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en
- présence.--Proposition inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle
- pas.--Où l'Allemand parle d'affaires et le Français
- d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent pas.--Le bout de
- l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une
- tradition.--Fière réplique.
-
-
-Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. Bien
-plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les
-éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant
-organisateur.
-
-Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté.
-
-Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de la
-goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent
-navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent
-infailliblement péri.
-
-La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant perdu son
-bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise.
-
-Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les
-Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux
-mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement
-arrêté, la _Gallia_ circonscrite par le pack, pourra-t-elle être dégagée
-avant l'épuisement complet des subsistances?
-
-A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la voie du
-retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois
-deux et même trois ans par certains explorateurs?
-
-Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se replier au
-milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?...
-se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du
-navire?
-
-Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont
-l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède
-aux grandes infortunes.
-
-Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de
-tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme
-si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son
-temps à étudier une grande carte des régions arctiques.
-
-Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire des
-ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui approuve
-d'un signe.
-
-A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. Toutefois,
-les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis.
-
-Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce même, dans
-la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la
-pêche.
-
-Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa patience
-de sauvage.
-
-Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la poursuite
-des ours.
-
-A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte de
-courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son
-immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les
-neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel.
-
-Le thermomètre marque -26° le 23 mars, mais malgré ce froid encore très
-vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux
-voyages en traîneau.
-
-Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très considérables reprises
-du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue
-torpeur.
-
-En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre retomber
-à -30° et même -35°, parfois plus bas encore, comme le constatèrent les
-compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy.
-
-Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris
-aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première
-hirondelle aperçue chez nous.
-
-Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas manqué de
-soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes
-qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage.
-
-Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une
-avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à
-des latitudes moins inclémentes.
-
-Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent
-pas et les ours ont émigré.
-
-Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des oiseaux
-migrateurs.
-
-24 mars. Rien de nouveau.
-
-Même impassibilité chez le capitaine qui vient d'avoir un long entretien
-avec les officiers.
-
-Conclusion de l'entretien: on verra demain.
-
-A midi, on entend le bruit d'un colloque animé, sur le pont, où Constant
-Guignard est de faction avec un Basque.
-
-Les deux marins ont vu arriver à pas lourds, sur la neige, un homme
-enveloppé de fourrures et se dirigeant vers la _Gallia_.
-
-Le Normand s'assure que tout le monde est à bord, et que par conséquent
-l'homme dont la figure est dissimulée sous un capuchon n'est pas de
-l'équipage.
-
-Comme il s'approche encore, Guignard, esclave de la consigne, met
-baïonnette au canon et interpelle rudement l'intrus de son organe
-camard.
-
---Halte-là!
-
-«Qui que t'es, toi?
-
---Ami! répond l'inconnu, qui du reste ne porte pas d'arme apparente.
-
---Avance au mot de boniment.»
-
-Comme on n'est pas en guerre, il n'y a ni mot d'ordre, ni mot de
-ralliement. Mais Guignard monte la garde, et pour lui, cette fonction
-est accompagnée d'une formule invariable.
-
-L'autre, un peu interloqué, s'arrête, semble méditer la signification du
-«mot de boniment», puis ajoute:
-
---J'apporte une lettre pour son Excellence Herr commandant de votre
-navire.
-
---Ah!... t'es comme qui dirait vaguemestre...
-
-«Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette, fais demi-tour, et
-attends à quinze pas la réponse... si y a une réponse.
-
-[Illustration: Eh ben, pique ton papier au bout de ma baïonnette...]
-
-«Toi, Michel, surveille-moi ce cachalot pendant que je vais porter la
-chose au capitaine.»
-
-L'étranger, stupéfait du procédé, pique sans observation sa lettre à
-l'extrémité de l'arme tendue par-dessus bord, et Guignard, très fier de
-sa façon de comprendre la paix armée, se dirige vers la porte.
-
---Capitaine! c'est censément un particulier de là-bas qui vous apporte
-un mot de billet.
-
---Une lettre?... donne!
-
-D'Ambrieux fait lestement sauter l'enveloppe et en tire un papier
-couvert de quelques lignes d'une longue écriture.
-
-Puis, il lit d'un seul coup d'oeil, sans manifester le moindre
-étonnement à l'aspect de cette communication inattendue.
-
- «Le soussigné, commandant de l'expédition allemande au pôle Nord, a
- l'honneur de solliciter du capitaine commandant la _Gallia_ la faveur
- d'un entretien.
-
- «Dans l'intérêt des deux équipages et de leurs chefs, le soussigné
- prie instamment le capitaine d'Ambrieux de lui accorder cette
- entrevue.
-
- «Avec l'expression de sa plus haute considération, le soussigné
- présente au capitaine d'Ambrieux ses hommages les plus empressés.
-
- «_Signé_: JULIUS-A. PREGEL.»
-
---Tiens, Berchou, dit-il au second, lis-moi donc ce fatras
-amphigourique.
-
-«Et vous aussi, Vasseur... et après, vous le docteur.
-
-«Tu es là, Guignard?
-
---Présent! capitaine.
-
---Attends!... une minute.
-
-Il prend une feuille de papier, écrit simplement ce qui suit:
-
- «Le capitaine de la _Gallia_ recevra M. Pregel à deux heures.
-
- «D'AMBRIEUX.»
-
-Puis, il ajoute:
-
---Tiens, Guignard, donne ce mot à l'homme.
-
-Arrivé sur le pont, Guignard toujours très rogue, enfile sur sa
-baïonnette la réponse, en hélant le marin allemand.
-
---Hé!... té... vaguemestre, v'là ton poulet... débroche-le...
-
-«Et puis, bon vent!...»
-
-En principe, le capitaine avait pensé que l'entrevue pourrait avoir lieu
-en présence de l'équipage, ou tout au moins de l'état-major. Mais,
-ignorant les intentions de son compétiteur, craignant qu'un mot mal
-interprété par ses hommes n'occasionnât un conflit, ou une manifestation
-hostile, il jugea plus prudent, toutes réflexions faites, de recevoir en
-tête à tête le visiteur inattendu.
-
-Il fit, à cet effet, isoler avec une cloison mobile un coin de
-l'appartement commun et réunit son personnel au moment où les
-chronomètres marquaient une heure et demie.
-
---Mes amis, dit-il en s'adressant aux matelots, le chef de l'expédition
-allemande éprouve aujourd'hui le besoin d'entrer en communication avec
-moi.
-
-«Le motif qui le fait sortir de sa... discrète réserve devant être
-impérieux, j'ai accepté sa proposition. En présence des événements
-douloureux dont il est, comme nous, victime, j'ai pensé qu'il pouvait
-être utile de nous concerter en vue de l'avenir.
-
-«Dans une demi-heure il sera ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander
-le calme absolu, la dignité silencieuse qu'il convient d'observer
-vis-à-vis d'un homme dont les circonstances font momentanément notre
-hôte.
-
-«Ainsi, pas un mot, pas un signe! Demeurez impassibles, comme si vous
-étiez de service, à la réception d'un visiteur étranger auquel on ne
-rend pas les honneurs, ou, si vous aimez mieux, d'un parlementaire.
-
-«Voilà qui est compris, et je compte sur vous, n'est-ce pas.»
-
-... A deux heures moins cinq minutes, la vigie signalait un traîneau
-arrivant à toute vitesse, monté par trois hommes.
-
-Meinherr Pregel, emmitouflé de fourrures, descendait gravement du
-véhicule et disait à ses compagnons, de ce ton rogue de l'allemand quand
-il parle à des subalternes:
-
---Demeurez ici, et attendez mon retour!
-
-Le commandant de la _Gallia_ le recevait sur le pont, conformément aux
-usages, et répondait à son salut cérémonieux avec son exquise et un peu
-hautaine politesse de grand seigneur.
-
-L'Allemand rompt le premier le silence au moment d'enfiler l'escalier
-que le capitaine lui désigne de la main.
-
---Avant d'entrer en matière, dit-il en s'inclinant de nouveau,
-permettez-moi de vous remercier pour votre bienveillant accueil à ma
-demande.
-
-«En vérité, je craignais presque un refus.
-
---Et pourquoi, Monsieur?
-
-«Sommes-nous ennemis, quoique rivaux?
-
-«Du reste, il est mention, dans votre lettre, d'_intérêts communs_...
-
-«A défaut de motifs d'ordre purement moral, ou si vous aimez mieux,
-sentimental, cela mérite considération.
-
---Vos manières d'apprécier ma démarche et d'envisager la question me met
-à l'aise, tout en me permettant d'abréger les préliminaires.
-
---J'allais vous en prier.
-
-Après cet échange de phrases rappelant les premiers froissements de fer
-de deux adversaires qui se tâtent, l'Allemand et le Français descendent
-dans le poste et s'assoient face à face.
-
-Le géographe reprend, en scandant ses paroles, comme s'il voulait
-éliminer tout détail superflu.
-
---Les circonstances, vous le savez, capitaine, m'ont été d'abord très
-favorables, depuis le jour où vous me proposâtes cette lutte courtoise,
-dont l'enjeu est la conquête du Pôle.
-
-«J'ai trouvé, dès le premier jour, un équipage, un navire approvisionné
-de braves compagnons prêts à m'accompagner... à tel point que j'ai pu,
-grâce au concours d'incidents fortuits, gagner sur vous une année
-entière.
-
---Je vous en félicite, Monsieur, et sans arrière-pensée.
-
-Pregel s'incline et continue:
-
---Ce n'est pas tout: le printemps exceptionnel de 1887 me permit en
-outre d'effectuer en chaloupe et en traîneau un voyage sans précédent
-jusqu'alors.
-
-«C'est ainsi que, reprenant l'itinéraire de Lockwood, j'ai pu devancer
-de beaucoup l'officier du _Signal-Corps_, et remonter jusqu'à 86° 20´,
-comme le prouvent les cairns élevés pendant ce voyage.
-
---Vous avez obtenu là, Monsieur, un résultat magnifique.
-
-«Trois degrés de plus que les expéditions américaine et anglaise!...
-c'est admirable!... et je suis heureux, vraiment, d'avoir à combattre un
-adversaire tel que vous.
-
-«Je suis loin, quant à moi, de posséder, à mon actif, un tel chiffre de
-latitudes...
-
---Cependant la dérive...
-
---Voudriez-vous que je fisse entrer en ligne de compte cette translation
-fortuite et forcée sur un radeau de glace?
-
---Ce serait votre droit, et alors nous serions «dead-heat», comme disent
-les Anglais, puisque le mouvement de rotation du pack nous a entraînés
-au-dessus du 86e parallèle.
-
---Je me contenterais à peu de frais, si j'assimilais à un voyage de
-découvertes, cette course absolument stérile, qui ne m'a demandé ni
-risques, ni travail, ni fatigue.
-
-«Je suis en quelque sorte resté immobile et la banquise a évolué pour
-moi...
-
-«Donc, à vous, la gloire incontestée d'avoir parcouru et réellement
-trouvé des régions inconnues, jusqu'à présent inaccessibles.
-
-«Ceci admis sans conteste, je vous écoute.
-
---Deux mots encore, je vous prie, sur ce voyage: ils se rattachent au
-sujet de ma visite.
-
-«La chance, jusqu'alors si favorable, tourna bientôt contre moi.
-
-«Mon compagnon tomba gravement malade et je fus atteint moi-même
-sérieusement; je perdis en outre ma chaloupe à vapeur qui fut broyée
-dans les glaces, et je revins à grand'peine, épuisé, mourant, au
-rendez-vous où je trouvai, par bonheur, la _Germania_.
-
-«Vint l'hivernage.
-
-«Mes hommes, bien que très vigoureux et professionnellement endurcis au
-froid, le supportèrent mal.
-
-«Le navire, suffisamment aménagé pour une campagne de pêche, même très
-longue et très pénible, n'offrait pas les ressources d'un bâtiment
-construit et agencé en vue d'un séjour prolongé aux régions
-circumpolaires.
-
-«Bref, nous souffrîmes rudement, au point qu'il y eut chez nous
-plusieurs cas de congélation et de scorbut.
-
---Mais, interrompt généreusement d'Ambrieux, il fallait si vous manquiez
-de médicaments, de vivres ou d'effets d'habillement, vous adresser à
-moi.
-
-«Je me fusse fait un devoir de mettre au service de vos malades les
-ressources dont je disposais.
-
---Je n'y ai pas pensé! répond naïvement Pregel, indiquant ainsi que, le
-cas échéant, il eût été incapable d'un tel sentiment d'humanité.
-
-«Maintenant, capitaine, veuillez me continuer, quelques minutes encore,
-votre bienveillante attention.
-
-«Nous venons d'éprouver tous deux, un terrible désastre.
-
-«Je suis sans navire... vous êtes sans provisions.
-
---Qu'en savez-vous?
-
---N'ai-je point assisté à l'engloutissement de vos dépôts?
-
---Du moins ignorez-vous si je n'ai point à bord de quoi continuer la
-lutte.
-
---Je suis certain du contraire.
-
-«C'est à peine s'il vous reste pour attendre la débâcle et gagner les
-établissements danois.
-
---Peu vous importe, Monsieur.
-
-«Ceci est affaire à moi et me regarde seul.
-
---J'y suis pourtant intéressé... plus peut-être que vous ne l'imaginez.
-
---Expliquez-vous.
-
---Il est bien certain que vous ne pouvez songer, dans de pareilles
-circonstances, à continuer votre voyage au Pôle, et que vous comprenez
-l'urgence d'un prompt retour en Europe, n'est-ce pas?...
-
---Veuillez continuer, ajoute froidement le capitaine refusant de
-s'expliquer.
-
---Dans ce cas, reprend l'Allemand, j'ose espérer que vous voudrez bien
-nous rapatrier.
-
---C'est là une obligation à laquelle je n'aurai garde de manquer.
-
---Capitaine, je suis heureux de vous trouver si bien disposé...
-veuillez croire à toute ma gratitude.
-
-«Il est bien entendu que je ferai embarquer à votre bord la quantité de
-vivres largement nécessaire à vos hommes et aux miens, dès que la
-température sera devenue propice à ce retour.
-
---Cela me paraît équitable.
-
-«Reste à fixer maintenant l'époque de l'appareillage.
-
---Mais... aussitôt la débâcle arrivée.
-
---Permettez: j'ai souscrit jusqu'à présent à toutes vos conditions,
-laissez-moi introduire dans la transaction une clause à laquelle je
-tiens essentiellement.
-
-«La saison favorable aux explorations polaires commence à peine.
-
-«Or vous devez penser que je ne suis pas venu jusqu'ici pour m'en
-retourner... bredouille.
-
---Je ne comprends pas.
-
---C'est pourtant bien simple.
-
-«Etant privés, vous de navire, moi de provisions, je ne puis pas
-continuer mon exploration sans vous, mais vous ne pouvez pas rentrer en
-Europe sans moi.
-
-«Je viens de m'engager à vous rapatrier; à votre tour fournissez-moi des
-provisions en quantité suffisante pour me permettre de pousser une
-reconnaissance vers l'extrême nord.
-
-«Ces provisions vous seront payées ce que vous voudrez.
-
---De cette façon, nous serions condamnés à un second hivernage.
-
---... Que nous passerions ensemble sur la goélette et parfaitement à
-l'abri des intempéries.
-
-«Quant à moi, je partirais sans délai pour le Pôle, avec la moitié de
-mon équipage, l'autre moitié resterait sur la _Gallia_ dont le second
-prendrait le commandement, et vous seriez libre de vous installer de
-suite.
-
---Mais, capitaine, mes hommes sont affaiblis... j'ai des malades...
-sous des huttes de neige... sans médicaments, sans médecin.
-
---Faites-les transporter ici; le docteur Gélin leur donnera ses soins et
-l'été achèvera bientôt leur guérison.
-
---C'est que leur état est bien grave, et j'appréhende qu'un séjour plus
-long en pareil lieu ne les fasse infailliblement succomber.
-
-«Capitaine, au nom de l'humanité, modifiez vos intentions... renoncez,
-je vous on prie, à votre voyage, et consentez à appareiller aux premiers
-beaux jours.
-
---Je ne puis, Monsieur, m'expliquer une pareille insistance.
-
-«Vos hommes ne sont pas des femmelettes, que diable! et je ne comprends
-guère qu'ils soient ainsi déprimés après une seule excursion.
-
-«N'auriez-vous pas un motif beaucoup plus personnel pour me pousser de
-la sorte à quitter les régions arctiques?
-
---Mais...
-
---Par exemple, la crainte de perdre le bénéfice de votre victoire...
-représentée par une marche en avant de trois degrés.
-
---La question d'humanité... prime... vous pouvez m'en croire... les
-autres... celles de... mon intérêt particulier, balbutie Pregel
-embarrassé de se voir si parfaitement deviné.
-
---Eh bien, qu'à cela ne tienne! réplique d'Ambrieux en s'animant tout à
-coup.
-
-«Oui, je le répète, ma situation est précaire, mais la vôtre l'est
-encore plus... car, si vous avez le gain de la première campagne, il
-vous est interdit de profiter de votre triomphe.
-
-«Au lieu d'éterniser un débat stérile et de chercher les petits côtés
-d'une grande chose avec une ténacité indigne de gens comme nous, faisons
-mieux.
-
-«Renonçons loyalement à nos mutuels avantages, ou plutôt, mettons en
-commun les éléments dont nous disposons.
-
-«L'entreprise que nous poursuivons isolément est grandiose; sa réussite
-peut suffire à la gloire de deux hommes et de deux pays!
-
-«Puisque les circonstances paraissent en ordonner ainsi, faisons taire
-nos rivalités, unissons nos forces, associons nos courages, cherchons en
-nous étayant l'un de l'autre la voie mystérieuse jusqu'alors
-inaccessible...
-
-«En un mot, qu'une expédition franco-allemande s'en aille à la conquête
-du Pôle, et quand aura sonné l'heure du succès, offrons à nos patries
-respectives cette gloire issue d'épreuves redoutables, de périls
-mortels.»
-
-On croirait volontiers que ces généreuses paroles, toutes vibrantes
-d'enthousiasme et de sincérité, pourraient vaguement dégeler le
-géographe d'outre-Rhin.
-
-Ce serait une grave erreur.
-
-L'Allemand laisse tranquillement passer la tirade, et fixant sur son
-interlocuteur un regard aigu, ajoute, après une pause:
-
---Capitaine, en l'état présent des choses, je suis venu pour traiter une
-affaire dont je crois vous avoir démontré l'urgence.
-
-«Je m'en tiens là!... quelque honorable que puisse être votre
-proposition.
-
-«En conséquence, j'ai l'honneur de vous demander si je puis compter sur
-un arrangement conclu dans les termes que vous savez.
-
---C'est-à-dire?...
-
---Rapatriement immédiat de l'expédition allemande, sans autre condition
-que de pourvoir aux besoins de votre personnel jusqu'à la débâcle, et si
-les circonstances le demandent, jusqu'au retour en Europe.
-
---Ah! Monsieur, prenez garde!
-
-«Votre insistance après mes loyales déclarations pourrait devenir
-injurieuse.
-
---Loin de moi la pensée de vous manquer d'égards.
-
-«Mais, voyez-vous, en affaires, il est des occasions dont il faut savoir
-profiter.
-
-«Je cherche, moi, à tirer d'une situation le parti le plus avantageux.
-
---Alors, brisons là!
-
-«Je n'ai pas l'intention de me laisser exploiter, ni rançonner.
-
---C'est votre dernier mot?
-
---Oui!
-
---C'est bien!... j'attendrai.
-
---Quoi?
-
---Que, la nécessité aidant, vous deveniez de meilleure composition.
-
---Vous pourrez attendre longtemps!
-
---Moins peut-être que vous ne pensez...
-
-«Voyez-vous, il n'est rien de tel que la faim pour amener les gens à
-une plus saine appréciation des exigences de la vie...
-
-«Vous êtes menacé à courte échéance de la famine... Je saisirai le
-moment...
-
-[Illustration: Vous êtes menacé à courte échéance de la famine...]
-
---... Psychologique!
-
-«Nous connaissons cela, et vous n'avez pas le bénéfice de l'invention.
-
-«Ah! vous comptez, pour me réduire, sur la famine... cette mauvaise
-conseillère des défaillances honteuses... des compromis
-déshonorants...
-
-«Le moyen! monsieur l'Allemand, ne réussit pas toujours, et vous vous en
-apercevrez.
-
---Capitaine! vous serez seul responsable devant l'humanité des
-souffrances qui vont s'abattre, par votre faute, sur les deux équipages.
-
---Par ma faute!... Vraiment!
-
-«Quelle étrange logique vous enseignent donc vos philosophes!
-
-«Mais, trêve de discussion!
-
-«Vous prétendez employer vis-à-vis de moi le procédé national cher à vos
-tacticiens et qui pourrait se formuler ainsi: J'exige de vous telles,
-telles et telles choses, parce que je crois être le plus fort... Je ne
-donne rien en retour, parce que mon intérêt passe avant tout, et qu'il
-serait absurde d'échanger quand on peut prendre... Allons, cédez de bon
-gré... sinon le moment psychologique vous contraindra tôt ou tard et
-l'humanité vous reprochera les malheurs occasionnés par votre
-résistance...
-
-«Eh bien, non! Monsieur.
-
-«Ici le procédé n'est pas de mise...
-
-«Un navire n'est pas comme une ville qu'on affame... car il n'abrite
-pas des bouches inutiles et des êtres débiles qui ne trouvent pas grâce
-devant votre hypocrite férocité.
-
-«La ville capitule quand les mères voient agoniser leurs enfants.
-
-«Le navire porte des hommes qui savent souffrir et mourir quand
-l'honneur le commande.
-
-«Et puis, nous autres marins, nous avons une tradition.
-
-«On ne se rend pas!
-
-«Adieu! et souvenez-vous de mes dernières paroles.»
-
-
-
-
-X
-
- Logique allemande.--Quelques petits mensonges
- diplomatiques.--Indignation généreuse du maître
- d'équipage.--Energique résolution.--Derniers préparatifs.--Suprême
- ressource.--La flottille halée sur les glaces.--Devant les eaux
- libres.--Pillards.--Lugubre besogne.--Occlusion des
- panneaux.--Dernier salut.--Pavillon cloué au grand mât.--Encore un
- regard.--L'explosion.
-
-
-Meinherr Pregel s'était retiré très mortifié, sans doute, mais nullement
-découragé.
-
-Certes, il n'avait pas compté que le capitaine d'Ambrieux se rendrait de
-prime abord à ses raisons, bonnes ou mauvaises, plutôt mauvaises que
-bonnes. Et s'il avait accompli cette démarche aussitôt après le
-désastre, c'était plutôt par acquit de conscience, pour informer
-l'officier de ses intentions et lui faire ainsi pressentir la conduite
-qu'il pensait dorénavant tenir à son égard.
-
-Ce dernier, pressé par la disette, n'eût pas manqué, croyait-il, de lui
-demander, après un temps plus ou moins long, des vivres et Pregel était
-bien aise qu'il connût préalablement la condition «sine quâ non» d'un
-approvisionnement.
-
-Sans doute, il avait regimbé. Mais quel homme, dans sa position n'eût
-pas protesté de toutes ses forces, à l'idée d'abandonner une lutte à
-peine commencée, pour devenir l'humble convoyeur du rival victorieux.
-
-L'essentiel était donc de poser les préliminaires d'une transaction, et
-ces préliminaires une fois établis, attendre patiemment que la famine
-rendit l'adversaire plus maniable.
-
---Bah! se disait-il pendant que son traîneau l'emmenait à toute vitesse,
-il capitulera!
-
-«Ces belles déclarations, ces phrases sonores, ces ripostes indignées...
-tout cela, c'est de la fanfaronnade.
-
-«Un homme, placé devant cette alternative: manger ou crever de faim,
-vivre ou mourir, n'hésitera jamais.
-
-«Et je verrai, au moment de la débâcle, mon rodomont de Français, venir
-piteusement solliciter ce qu'il vient de refuser.
-
-«Pardieu! je sais attendre, et j'attendrai!...
-
-«Je serai, d'ailleurs, bon prince et je n'abuserai pas de la
-situation... ce sera bien assez d'en user.»
-
-Et meinherr Pregel, rasséréné par cette agréable perspective, rallia son
-campement où l'attendait, sous les maisons de neige, son personnel à
-demi gelé.
-
-Du reste, malgré la rigueur des éléments, on chercherait en vain ces
-malades impudemment signalés à la commisération de l'officier français.
-
-On trouverait bien un certain nombre de nez enluminés par d'anciennes
-gelures, des mains gonflées par d'énormes abcès; mais les marins de la
-_Gallia_ sont dans le même cas.
-
-Pour les congélations graves et le scorbut, néant.
-
-Donc le géographe a sciemment empiré la situation, pour colorer d'un
-prétexte humanitaire son ultimatum de voyageur égoïste autant
-qu'exigeant.
-
-Pendant ce temps, l'officier français, voyant qu'il ne peut rien espérer
-d'un tel personnage qui réprouve à plaisir les généreuses traditions des
-marins de tous pays, a rassemblé ses gens.
-
-Il va leur communiquer les termes de l'entretien, leur expliquer les
-motifs de son refus, quand le maître d'équipage, Guénic Trégastel, se
-lève, retire son bonnet et pousse deux ou trois: hum!... hum!... sonores
-pour aider à l'éclosion des paroles.
-
-Ses camarades, très graves, recueillis, l'écoutent, fraternellement
-mêlés aux membres de l'état-major qui semblent approuver d'avance.
-
---Or donc, pardon excuse, capitaine, si je me prends comme ça de filer
-mon loch sans que le chef de quart ait commandé la manoeuvre.
-
-«Mais, je parle censément au nom de l'équipage pour vous affirmer que
-c't' Allemand de malheur est un rat de cambuse, un gredin de la pus
-pire... un pirate étoilé, indigne du nom de matelot.
-
---C'est un simple géographe, mon cher Guénic, interrompt en souriant le
-capitaine.
-
---Comme qui dirait un terrien de la mauvaise espèce...
-
-«J'en suis heureux pour ceux de la flotte.
-
-«La fin finale de la chose, capitaine, c'est que nous avons entendu,
-sans le vouloir, tout ce que vous a raconté ce failli gabier de
-poulaine, rapport à la chose de le ramener en Europe lui et toute sa
-sacrée séquelle de cancrelats...
-
-«Dont qu'y faudrait renoncer à planter les couleurs là-bas, au pivot du
-monde, ousque personne n'a pu arriver.
-
-«Bon sang!... bon Dieu!... ce que ça nous déralinguait la fressure de ne
-pas pouvoir lui suiffer ses manoeuvres dormantes.
-
-«Mais, bref là-dessus! Vous lui avez parlé en vrai matelot du pays de
-France, et, dame! vos paroles nous ont réchauffé le coeur.
-
-«Foi d'homme et de Breton, capitaine, ça m'a sauté dans la poitrine,
-quand vous lui avez dit: «Et puis, nous autres marins, nous avons une
-tradition: on ne se rend pas!»
-
---Non!... jamais!... rugissent d'une seule voix les matelots
-enthousiasmés.
-
---C'est pour ça, capitaine, que moi, le plus ancien du bord, je viens
-vous dire au nom de tout un chacun: Ponantais, Mokos, ou Parisiens:
-comptez sur nous.
-
-«Qu'y s'agisse d'endurer le froid, la faim, la maladie et tout le
-tremblement des misères... de faire sauter ce fier navire que nous
-aimons comme la patrie, ou de laisser nos os dans le pays des glaces,
-nous vous suivrons partout!...
-
-«Dans une croisière comme celle-ci, il faut plus que de la
-discipline... il faut du dévouement.
-
-«Capitaine! le nôtre ne vous manquera jamais...
-
-«Pas vrai, les autres... c'est à la vie, à la mort!...
-
---A la vie! à la mort!» crient les marins en levant la main, comme pour
-attester par un serment ce solennel engagement.
-
-Emu de cette rude et vaillante profession de foi, le capitaine serre la
-main du vieux maître et ajoute.
-
---Merci, Guénic!... merci, matelots... mes camarades... mes amis.
-
-«J'allais vous consulter en vue des mesures à prendre, car l'avenir est
-sombre.
-
-«Mais, puisque vous m'offrez spontanément votre concours... puisque
-vous repoussez avec indignation tout compromis avec ces gens qui nous
-traitent en ennemis, je n'ai qu'un mot à dire:
-
-«J'accepte vos dévouements au nom de la patrie.
-
-«En avant, matelots! En avant pour la France!
-
-«Et maintenant, à l'oeuvre!»
-
-... Il est à peine trois heures après midi. En homme connaissant la
-valeur du temps, le capitaine s'empresse de mettre en mouvement
-l'équipage dont chaque homme reçoit une tâche bien définie.
-
-Pour commencer, la chaloupe est enlevée de dessus le pont, et placée sur
-la banquise. L'hélice et le gouvernail étant retirés, huit hommes
-s'attellent aux bricoles crochées par son avant et tirent de toutes
-leurs forces. L'embarcation obéit sans peine et glisse avec facilité sur
-la couche de neige.
-
---Bravo! dit le second qui surveille la manoeuvre.
-
-«Capitaine! j'avais raison.
-
-«Nous pourrons la traîner avec l'aide des chiens quand elle sera
-approvisionnée et pourvue de son moteur.
-
-Le moteur, c'est la batterie d'accumulateurs enfermée dans la cale et
-qui a servi jusqu'alors au transport des forces, et fourni l'éclairage.
-
-Les appareils sont transportés dans la chaloupe et soigneusement arrimés
-sous le pont mobile recouvrant la partie basse de la coque.
-
-Les armes, la pharmacie, les instruments de navigation, les cartes,
-quelques volumes traitant des régions polaires, la tente, les fourrures,
-le tabac, des outils, deux lampes, de l'alcool et quelques provisions de
-réserve complètent le chargement de la chaloupe.
-
-Comme elle doit transporter, en outre, l'équipage tout entier, sauf
-incidents ou modifications ultérieures, on a ménagé l'emplacement de
-façon à éviter l'encombrement.
-
-Pendant que s'accomplissent, avec une hâte fiévreuse tous ces
-préparatifs, le capitaine a inspecté, du haut du grand mât resté seul
-debout, l'espace environnant.
-
-Satisfait de cet examen, il part avec deux hommes sur la banquise,
-parcourt presque en droite ligne douze à quinze cents mètres, et revient
-enchanté.
-
---Docteur, dit-il à voix basse, tout nous favorise aujourd'hui.
-
-[Illustration: Docteur, dit-il, tout nous favorise aujourd'hui]
-
-«Il y a là-bas les eaux libres!
-
---Pas possible!
-
---Je vous l'affirme.
-
-Le courant est assez fort, mais grâce à lui la glace ne se forme plus.
-
---Bravo!
-
---En outre, l'ancien chenal pratiqué jadis dans le pack, est couvert
-d'une glace unie qui va nous faciliter singulièrement le traînage.
-
---C'est fort heureux, car je me demande s'il eût été possible de haler
-la chaloupe aussi pesamment chargée.
-
---Je suis rassuré sur la facilité relative de cette opération.
-
-«Que font nos hommes?
-
---Ils travaillent avec acharnement au fractionnement des vivres qui vont
-être répartis dans les embarcations.
-
---A merveille!
-
-«Il faut que tout soit prêt d'ici vingt-quatre heures.
-
---Oh! nous serons parés avant.»
-
-La _Gallia_ dispose, on s'en souvient, d'embarcations nombreuses,
-notamment trois vastes baleinières et un grand bateau plat, long de sept
-mètres, léger au point de pouvoir être porté par six hommes, et d'une
-stabilité parfaite.
-
-Les baleinières numéro 1 et numéro 2 reçoivent les provisions échappées
-au désastre. C'est-à-dire environ quatre mille rations. A peine de quoi
-vivre soixante-dix jours, étant donné que l'expédition compte vingt
-hommes, y compris Oûgiouk.
-
-La baleinière numéro 3 transportera les traîneaux et l'approvisionnement
-de la meute. Du poisson sec apporté de Julianeshaab. La nourriture
-habituelle des chiens groenlandais.
-
-Ces derniers prendront place avec le Grand-Phoque dans le bateau plat,
-que sa forme rend à peu près insubmersible. Ces passagers un peu
-turbulents n'incommoderont pas les hommes d'un voisinage parfois
-encombrant, et ne risqueront pas de faire chavirer un des bateaux
-contenant la suprême ressource des voyageurs.
-
-Comme l'a fait observer le docteur au capitaine, les marins s'emploient
-de si bon coeur, que l'arrimage est terminé au bout de six heures.
-
---Une économie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique et
-poignante préoccupation est d'assurer la vie matérielle de chacun, et de
-ménager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si
-précaires.
-
-Enfin, tout est prêt, en prévision d'un départ mystérieux vers l'Océan
-libre que l'on entend briser, là-bas, sur les flancs abrupts de la
-banquise.
-
-Nul ne soupçonne encore le plan du capitaine, toujours correct et
-profondément affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste.
-
-On pressent vaguement une résolution désespérée, un de ces terribles
-coups de tête habituels à nos marins, quand ils sont acculés à ces
-cruelles nécessités si fréquentes dans la carrière des gens de mer.
-
-L'officier erre comme une âme en peine sur le navire offrant le
-spectacle d'un désordre inouï. On dirait qu'une horde de forbans s'est
-abattue sur la pauvre goélette, jonchée, de la cale au pont de choses
-disparates, abandonnées pêle-mêle comme inutiles aux voyageurs, ou trop
-encombrantes pour la flottille.
-
-Que de trésors, rassemblés jadis avec tant de prévoyance et de
-sollicitude! que d'engins précieux qui furent parfois de si puissants
-auxiliaires! que d'objets essentiels dont la privation va devenir si
-rude, épars lugubrement dans une promiscuité navrante et désolée.
-
-Les hommes, debout sur la glace, près des embarcations, gardent un
-silence attristé, se demandent quelle scène poignante et grandiose ils
-vont contempler.
-
-Le capitaine est descendu dans l'intérieur du navire, comme s'il ne
-pouvait se résoudre à rejoindre l'équipage, peut-être pour cacher son
-émotion.
-
-Il remonte au bout de dix minutes en murmurant:
-
---Non!... pas encore!
-
-Il enfile l'échelle, larguée pour faciliter le va-et-vient, et s'adresse
-au second:
-
---C'est paré, Berchou?
-
---Oui, capitaine.
-
---Eh bien! à votre poste pour le halage de la chaloupe.
-
-Quinze hommes passent la bricole sur leur épaule et portent tout leur
-effort sur une autre amarre crochée près de la première.
-
-Le second, le lieutenant et le docteur, armés de pics et de barres,
-partent pour débarrasser la voie; le capitaine surveille la manoeuvre.
-
---Attention!
-
-«Hisse!... oh!... hisse là!...
-
-Le fouet d'Oûgiouk détone comme une carabine, les chiens tendent le cou
-et roidissent les pattes, les hommes se cambrent en avant, contractent
-leurs muscles et répètent avec un sifflement convulsif:
-
---Hisse!... oh!... hisse là!...
-
-La chaloupe subitement déhalée, glisse lentement sur les patins de bois
-dont sa quille est sagement garnie, et s'avance avec un froissement doux
-sur la neige tassée.
-
-En dépit de sa masse énorme, elle se déplace avec une vitesse
-relativement considérable, grâce à la vigueur de son moteur animé, grâce
-aussi à l'état de l'ancien chenal heureusement exempt d'aspérités.
-
-Au bout de cinq minutes, elle a parcouru cent mètres.
-
---Halte! Reposez-vous un instant, mes amis.
-
-Allons, cela va mieux qu'on ne l'avait craint au premier abord.
-
-Maintenant, chacun est sûr de réussir. Les pipes sont allumées. Un nuage
-odorant enveloppe la petite troupe et fait tousser les chiens, quand
-retentit pour la seconde fois le commandement de: Hisse!
-
-Cela va si bien que l'on chantonne entre les dents qui serrent le tuyau,
-un de ces petits airs guillerets dont s'accompagnent les marins quand
-ils virent au cabestan.
-
-Cinq minutes après, nouvelle halte et ainsi de suite, pendant
-soixante-quinze minutes, exactement.
-
-La chaloupe est à quinze cents mètres du navire, et à dix brasses de la
-cassure verticale terminant le pack. Au loin, à perte de vue s'étendent
-les flots verdâtres, sur lesquels errent comme des fantômes, des
-milliers d'icebergs.
-
-Ah! si la goélette n'était pas scellée là-bas, peut-être pour de longs
-mois, et qui sait! peut-être pour toujours, comme autrefois le
-_Tégetthoff_!...
-
-Mais, pas de récrimination! au travail!
-
-Quatre hommes sont désignés pour garder la chaloupe, en cas d'une
-rupture sans doute improbable de la glace, mais enfin, on ne saurait
-jamais avoir trop de précautions.
-
-Les autres se débarrassent de la bricole, et retournent au navire,
-suivis des chiens qui, mis en haleine par cette course, gambadent avec
-des jappements éperdus.
-
-Après le halage de la chaloupe, celui des baleinières n'est plus qu'un
-jeu. A tel point qu'il est très facile d'en transporter deux en même
-temps; une traînée par les matelots, et l'autre par les chiens.
-
-En outre, ce second voyage ne dure que quarante minutes, au grand
-contentement du capitaine, qui semble maintenant avoir hâte de partir.
-
-Deux heures se sont écoulées depuis le premier commandement de hisse!
-
-Au troisième voyage, les matelots arrivés à cinq cents mètres à peine de
-la _Gallia_ ne peuvent retenir une exclamation de fureur, à l'aspect de
-formes noires, vaguant sur le pont laissé désert.
-
---Gredins!... pillards!... voleurs!... sales corbeaux de Prusse!... et
-autres aménités du même goût échappent aux Français qui bondissent le
-revolver au poing.
-
---Halte! s'écrie d'une voix retentissante le capitaine.
-
-Telle est la force et la discipline chez les gens de mer, que chacun
-s'arrête soudain, sans un mot, sans un geste.
-
-Et pourtant, la tentation est vive de traiter comme ils le méritent ces
-intrus qui, se croyant déjà en pays conquis, profitent de son abandon
-momentané pour violer le fier navire.
-
-Du reste, ils n'attendent pas le châtiment mérité par leur impudence,
-car on les voit détaler, à toutes jambes, à l'aspect du peloton dont ils
-entendent les malédictions.
-
-Il ne reste plus à haler que le grand canot et la baleinière.
-
-Les hommes vont s'atteler une dernière fois quand d'un geste le
-capitaine les arrête.
-
---Tout le monde à bord, dit-il sourdement et en devenant très pâle.
-
-Puis il ajoute, quand chacun fut rangé au pied du grand mât:
-
---Viens avec moi, Guénic.
-
-Suivi du maître, il disparaît pendant cinq minutes, et remonte, suivi du
-vieux marin portant un marteau et des pointes.
-
---Maintenant, cloue le panneau... solidement.
-
-Guénic enfonce à tour de bras les tiges de fer dans un lourd madrier qui
-bouche complètement l'ouverture.
-
-Interdits malgré leur vaillance éprouvée, les marins frissonnent en
-entendant ces coups sourds se répercuter au loin, comme si le maître
-fermait pour jamais un immense cercueil.
-
-Quand il eut achevé cette étrange et sinistre besogne, le capitaine lui
-dit encore:
-
---Amène le pavillon.
-
-La grande enseigne avait été hissée le matin même, et était restée
-ferlée à la corne.
-
-Le maître saisit la drisse, la frappe d'un coup sec, et soudain
-l'étendard national flamboie dans les airs, et se détache sur le ciel
-comme une opulente floraison de couleurs.
-
-Subitement les matelots se découvrent avec un respect attendri, fixent
-des yeux ardents sur l'emblème sacré, le contemplent avec une émotion
-qui contracte leurs mâles figures, et le suivent du regard pendant qu'il
-glisse lentement... lentement... comme un oiseau gigantesque frappé à
-mort.
-
-Guénic sur la joue hâlée duquel roule une grosse larme, tend
-silencieusement un couteau à son chef.
-
-Celui-ci tranche la drisse de deux coups précipités, fébriles, saisit le
-pavillon, l'enroule au grand mât, le cloue, se découvre à son tour et le
-contemple un instant avec un indicible regard d'amour et de regret.
-
-Puis, incapable de prononcer un mot, craignant de laisser apercevoir
-l'angoisse qui l'étreint, il fait un signe rapide aussitôt compris.
-
-Les matelots évacuent tristement le bord, puis Guénic, puis le docteur,
-puis le lieutenant, puis le second, et enfin, le capitaine, suivant la
-noble et touchante coutume qui veut que le commandant quitte le dernier
-son navire.
-
-Les chiens sont attelés au grand canot, les hommes s'amarrent à la
-baleinière et les deux embarcations, vigoureusement tirées, glissent
-avec vélocité sur la piste.
-
---A présent, venez le prendre! gronde Guénic en tendant le poing vers le
-campement ennemi.
-
-Comme s'ils avaient hâte maintenant de s'éloigner au plus tôt, les
-marins précipitent leur marche. Ils allongent le pas... ils en arrivent
-à courir.
-
-Chose à peine croyable, les quinze cents mètres les séparant de la
-flottille sont franchis en quinze minutes.
-
-Haletants, hors d'haleine, ils rejoignent leurs compagnons demeurés en
-sentinelle, et se retournent brusquement vers la _Gallia_ dont l'unique
-mât se profile au loin, sous l'enchevêtrement de ses agrès.
-
-Soudain, la glace oscille sous leurs pieds, comme jadis, quand les
-convulsions de l'ouragan la désarticulaient, pendant les premiers et les
-derniers jours de l'hivernage.
-
-Un nuage immense enveloppe le navire d'où surgit un long jet de
-flamme... une épouvantable détonation retentit.
-
-[Illustration: Une épouvantable détonation retentit]
-
-Et quand la masse blanchâtre de vapeurs se fut peu à peu fondue dans
-l'atmosphère, on ne vit plus, là-bas, sur le blanc suaire de neige,
-qu'une tache glauque, indiquant la place où s'étaient engloutis les
-débris de la _Gallia_.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-L'ENFER DE GLACE
-
-
-
-
-I
-
- Ce que devient une goutte de rosée.--Rupture d'un glacier.--Comment
- se forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand
- même!--Une rue d'eau à travers la banquise.--Par 84° de
- latitude.--Tout va bien, très bien, trop bien.--Terre en vue.--Les
- pôles du froid.--Pourquoi l'hypothèse d'une température moins rude
- et peut-être d'une mer libre.--Guénic, très intrigué d'apprendre
- qu'il y a quatre pôles dans l'hémisphère Nord.
-
-
-Là-bas, sous l'équateur, une goutte de rosée tremblote et scintille à
-l'extrémité d'un pétale d'ixora.
-
-Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a distillé
-pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le pétale de son aile
-diaprée...
-
-La goutte de rosée tombe et se mêle aux eaux du ruisselet qui serpente
-au pied des géants de la forêt vierge. Elle suit le cours de l'humble
-igarapé, d'abord simple sentier de caïmans, puis rivière, puis fleuve,
-et se perd avec lui dans l'Océan.
-
-Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur,
-une parcelle de nuage bientôt poussée irrésistiblement par le vent du
-Sud vers les terres du Septentrion.
-
-Là, le froid la saisit en pleine course aérienne et elle devient un de
-ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les
-régions circumpolaires.
-
-Plus tard, après l'interminable nuit arctique, un pâle et furtif rayon
-la liquéfie à grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un
-glacier...
-
-Mais l'âpre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un
-cristal et l'incorporer à la masse du glacier, qui lui-même retournera
-peu à peu vers l'Océan.
-
-Cette nouvelle migration de la molécule qui, dans sa course incessante
-recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrême lenteur.
-Peut-être sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'années.
-
-Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau,
-gelé à fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaçons, descend si
-lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en
-apparence, l'immuable stabilité du roc. Il progresse pourtant, mais de
-quantités presque infinitésimales. Large de vingt, trente, et même
-quarante kilomètres, à son embouchure formée de monstrueux amas de
-glaçons, il chemine avec sa rigidité de pierre, jusque sous les eaux de
-la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.
-
-De densité moindre que cette eau, par conséquent plus légère, sa masse
-tend néanmoins à flotter. Mais telle est l'énergie de sa cohésion, et
-l'énormité de son volume, que la portion immergée résiste longtemps. Il
-faut la continuelle poussée des glaces d'amont pour allonger cette base,
-augmenter sa force d'émersion et provoquer une rupture.
-
-Incapable de résister plus longtemps au formidable effort qui la
-sollicite de bas en haut, la glace sous-marine éclate et cesse de faire
-corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues à ceux qui
-accompagnent les éruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au
-loin, le fleuve de glace, disloqué jusqu'au plus profond de son lit,
-craque, détone, mugit.
-
-Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues
-surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela
-oscille, roule, se heurte dans un remous écumeux.
-
-La houle chassée au loin s'épand en ras-de-marée...
-
-Peu après le tumulte s'apaise, les blocs[10] prennent de la stabilité,
-puis s'abandonnent doucement à la dérive et gagnent lentement la haute
-mer.
-
-[Note 10: Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois
-mille, quinze cents et deux mille mètres de côté.]
-
-Ce sont maintenant des _icebergs_, des monticules errants de glace douce
-qui s'en vont accomplir au loin le rôle que la grande loi de circulation
-assigne au glacier dans les régions polaires.
-
- * * * * *
-
-Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que le capitaine
-d'Ambrieux, obéissant à une implacable nécessité, avait, sans
-hésitation, mais non sans un cruel serrement de coeur, sacrifié son
-navire.
-
-La flottille portant l'équipage, les chiens et les provisions, côtoyait,
-remorquée par la chaloupe, le bord méridional de la banquise.
-
-Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'étendre, s'enfle et moutonne la
-mer libre, couverte de glaces errantes qui dérivent dans la direction du
-détroit de Robeson.
-
-Nul obstacle ne s'oppose, du moins présentement, à une tentative de
-retour vers des régions moins inclémentes, et cependant la flottille, au
-lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner à chercher une autre
-direction.
-
-Il y a pourtant là-bas, à moins de soixante lieues, l'établissement du
-lieutenant Greely, Fort-Conger, où les marins de la défunte _Gallia_,
-trouveraient un excellent abri pour supporter les dernières rigueurs de
-l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient
-tenter, avec succès, de rejoindre les postes danois, après s'être
-approvisionnés aux réserves du Fort.
-
-Mais, qui a jamais parlé de retour?... Qui même a songé à la possibilité
-de battre en retraite?...
-
-Personne à coup sûr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'évertue à
-chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer à
-tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers
-le Nord, et coûte que coûte!...
-
-Eh! quoi... tenter la conquête du Pôle avec soixante jours de vivres,
-alors que l'hiver est à peine fini, et qu'une subite recrudescence de
-froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'héroïque mais
-imprudent équipage.
-
-Non seulement il y a pénurie de vivres, mais encore on manque de
-combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids éventuels
-qu'une toile de tente.
-
-Bien d'autres choses font encore défaut, et l'on pourrait ajouter à une
-longue liste une série d'et coetera... ce qui, du reste, n'avancerait
-à rien et n'empêcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer
-audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis
-entrevu par Lockwood.
-
-Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insensée!... c'est un
-véritable suicide à échéance plus ou moins longue... c'est en un mot
-courir de gaîté de coeur au-devant de souffrances atroces, pour
-succomber infailliblement à une mort épouvantable.
-
-Car, réussît-on même à atteindre le Pôle... et le retour?
-
-Il paraît, comme prétendent les matelots, que le capitaine a son idée.
-
-Sans cela, autant eût fallu accepter les propositions de l'Allemand et
-ne pas anéantir cette pauvre chère _Gallia_ dont chacun porte le deuil
-dans son coeur.
-
-La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son «train», sans
-que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.
-
-[Illustration: La chaloupe marche toujours, traînant à la remorque son
-«train»]
-
-Est-ce parce que la saison n'est point assez avancée, bien que la
-température -9° centigrades soit singulièrement élevée, à pareille époque
-et en tel lieu?
-
-Mais, Lockwood a trouvé là, par un froid beaucoup plus intense, la mer
-libre s'étalant à perte de vue...
-
-Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui
-recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont guère que quarante
-centimètres d'épaisseur, sont très lisses et revêtues d'une légère
-couche de neige.
-
-Donc il est présumable qu'elles sont de formation récente et datent
-seulement du dernier hiver.
-
-Jeunes ou vieilles, épaisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la
-route du Nord, en s'amorçant à un immense glacier, dont les masses
-chaotiques emplissent là-bas, à quinze ou vingt kilomètres, une faille
-colossale.
-
-Ah! comme la défunte _Gallia_ qui triompha si vaillamment du pack de la
-baie de Melville, eût fracassé ce mince revêtement, et pénétré d'emblée
-dans cette région mystérieuse, où le capitaine d'Ambrieux pressent la
-mer libre!
-
-Toute frêle et toute petite, la nouvelle _Gallia_, qui jauge à peine dix
-tonneaux, doit attendre du hasard, ce maître aveugle et omnipotent, une
-assistance ou dangereuse, ou problématique.
-
-... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la
-direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans éclairs et sans
-nuées?
-
-Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, pressée de
-bas en haut, craque, se bombe, puis éclate, pendant que là-bas le
-tumulte va crescendo.
-
-La houle augmente. Baleinières et chaloupe dansent éperdument, comme
-des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des
-hurlements lugubres.
-
-Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins
-impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible
-menace d'anéantissement.
-
-Et soudain la couche de glace disloquée, effondrée par une poussée
-irrésistible, s'abîme à proximité de la falaise, laissant complètement
-libre une rue d'eau large d'un kilomètre.
-
---Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante,
-celle du capitaine.
-
---Grâce à ce glacier trop engorgé, autant dire pléthorique, dit à son
-tour le docteur qui affectionne les métaphores professionnelles.
-
---Et qui dégorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le
-second qui goûte la métaphore.
-
---En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.
-
-«Profitons de l'aubaine et gare aux écueils flottants!
-
-«Fritz!...
-
---Capitaine? répond le mécanicien.
-
---La machine fonctionne à ton gré?
-
---A merveille, capitaine!
-
-«C'est réglé comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas
-encombrant et ça n'use point de charbon.
-
-«Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je réponds
-d'elle...
-
---Bon!...
-
-«En douceur!...
-
-«Timonier... veille à la barre.»
-
-Suivie des embarcations qu'elle entraîne à la remorque, la chaloupe
-embouque le chenal, et s'avance en évitant avec autant d'adresse que de
-bonheur les icebergs libérateurs.
-
-On est alors à la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84° et la
-longitude de 40° à l'ouest de Paris.
-
-Ainsi, le brave officier, loin de renoncer à son audacieux projet, dont
-le succès était si problématique alors que l'expédition était
-supérieurement outillée, s'en va intrépidement à son but, sans base
-d'opération, presque sans espoir de retour.
-
-Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.
-
-Qui sait si la proximité relative d'un navire abondamment pourvu, n'eût
-pas amolli parfois les courages et fait fléchir les résolutions.
-
-Dans tous les cas, le souci de sa conservation eût immobilisé une partie
-notable de l'équipage et privé de l'appoint total des forces actives
-l'expédition proprement dite.
-
-Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un
-regard en arrière, même sans un regret, car les pusillanimes seuls
-récriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilité de mater
-cette fortune qui sourit aux audacieux.
-
-Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son
-équipage se trouve exactement à 6° du pôle, soit six cent soixante-six
-kilomètres, c'est-à-dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une
-fraction.
-
-Pareille distance à parcourir sur une de nos bonnes routes nationales,
-serait, pour un piéton ordinaire, l'affaire de quinze à seize jours.
-
-Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces
-voies de communications, et se traîner là-bas à travers glaces, neiges,
-précipices, avec l'encombrant _vademecum_ d'explorateur arctique.
-
-Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journée, de quelques
-centaines de mètres, trop heureux quand on n'est pas absolument
-immobilisé par des failles infranchissables, ou des éminences qui
-feraient reculer nos plus intrépides alpinistes...
-
-Tel n'est pas cependant, du moins présentement, le cas des marins
-français, qui trouvent, chose étrange, une voie complètement libre
-d'obstacles.
-
-Depuis une heure la chaloupe fend de son étrave les eaux très calmes
-d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts
-n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la débâcle
-partielle du glacier, contourne des falaises jaunâtres qui, d'abord
-orientées vers le nord-est remontent franchement vers le nord.
-
-Ces terres, se rattachant à celles qu'entrevit Lockwood, semblent se
-continuer fort loin, car, grâce à l'extrême pureté de l'atmosphère, le
-capitaine peut en reconnaître, à la lunette, les profils sinueux.
-
-[Illustration: Le capitaine peut en reconnaître les profils sinueux]
-
---On dirait, ma foi, un continent, observe à demi-voix le docteur auquel
-le capitaine vient de passer l'instrument.
-
---Pourquoi pas! dit ce dernier.
-
-«Qui sait!... peut-être un prolongement du Groenland.
-
---Il n'y a rien d'impossible à ce que la colonie de Sa Majesté Danoise
-s'étende jusqu'au pôle, ce qui serait un grand honneur pour ladite
-Majesté...
-
-«Et un grand avantage pour nous.
-
---Comment cela, capitaine?
-
---Parce que si, après ces eaux libres où nous voguons si bien en ce
-moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre
-sur terre notre voyage en traîneau.
-
-«Là, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulièrement le
-traînage des chiens.
-
-«Quant aux hommes, ils apprendront à se servir des souliers à neige et
-marcheront comme de véritables trappeurs canadiens.
-
---Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second,
-vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!
-
---Il faut tout prévoir, même le pire... surtout le pire!
-
-«Quoique, à vrai dire, cette appréhension ait contre elle des hypothèses
-que j'ai tout lieu de supposer admissibles.
-
---A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garçons, avec nos
-soixante jours de vivres!
-
---Si les eaux de l'extrême nord, sur lesquelles nous voguons
-actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le
-pôle dans huit jours, mon ami.
-
---Oh! capitaine, ce serait trop beau!
-
-«Malheureusement la saison n'est pas assez avancée... nous touchons
-encore à l'hiver... et nous allons subir une température épouvantable
-en nous rapprochant du pôle.
-
---Pardieu! mon cher, voici une erreur proférée de la meilleure foi du
-monde.
-
-«Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le pôle
-géométrique de notre sphéroïde, avec son pôle, ou plutôt, ses pôles du
-froid.
-
-«Voyons, rappelle-toi que l'étude approfondie des isothermes et certains
-faits géographiques, depuis longtemps observés, prouvent que le point le
-plus froid de notre hémisphère n'est pas le pôle proprement dit.
-
---C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le pôle magnétique s'en
-écarte notablement, lui aussi.
-
---En conséquence, il y aurait, pour notre hémisphère, deux pôles du
-froid, placés, l'un en Sibérie l'autre en Amérique.
-
---Je me souviens, maintenant!
-
---Des physiciens ont même prétendu, au moyen de calculs plus ou moins
-ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie
-sibérienne, par 79° 30´ de latitude nord, et 120° de longitude est.
-
---Bigre! à neuf degrés et demi du pôle géométrique.
-
---L'autre, celui qui nous intéresse, se trouverait par 78° de latitude
-nord, 97° de longitude ouest.
-
---Ah! diable!... et nous l'avions déjà dépassé de six degrés, puisque
-nous sommes présentement par 84° de latitude, plus une fraction.
-
---C'est-à-dire d'une distance égale, à peu près à celle de Paris aux
-Pyrénées.
-
-«Est-ce pour cela que nous trouvons une température un peu plus
-élevée?...
-
---Mais, alors, au pôle géométrique, il y aurait une différence de douze
-degrés!...
-
---Douze degrés, c'est énorme!
-
-«Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dégagée de glaces
-comme au soixante-huitième parallèle...
-
-«Pourquoi la température dépasserait-elle celle de Reikiawick,
-d'Uleaborg ou Arkhangel...
-
---Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.
-
---Un peu à froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine
-souriant à l'enthousiasme de son brave second.
-
---Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79° 30´
-et 78° de latitude sont quelque peu arbitraires.
-
-«Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux pôles du froid
-sont bien loin d'être fixes.
-
-«Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et
-Nijni-Kolymsk, c'est-à-dire entre quinze degrés et demi de longitude, et
-environ huit de latitude.
-
-«Il y a, tu le vois, de la marge.
-
-«Il aurait donné les effroyables températures de -61° à -63°!
-
-«Celui d'Amérique se trouve à peu près sur le milieu de la ligne
-imaginaire qui relie le pôle géométrique au pôle magnétique...
-
-«Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hiverné sous une latitude se
-rapprochant de ce point. Ils ont observé les minima de -54°2, -53°9, -52°7
-notablement inférieurs, tu le vois, à ceux du pôle asiatique.
-
---D'où vous concluez, capitaine?...
-
---Que, sans prétendre faire un Eldorado de cette étendue comprise entre
-les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser
-qu'on trouve là des régions maritimes où sont peut-être les eaux libres,
-et où du moins le rayonnement n'exerce pas la même action de
-refroidissement que dans l'intérieur des terres.
-
---Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous espérez bien les
-rencontrer... Sans cela...
-
---Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue à celui qui arrêta le
-traîneau de Lockwood par 30° centigrades au-dessous de zéro.
-
-«D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a
-décrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixième
-degré.
-
-«Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottât sur
-les eaux libres, et cela par un froid de -45°!...
-
-«Or, notre température est aujourd'hui de -9°!
-
-«A fortiori nous devons trouver les alentours du pôle plus abordables
-que les environs même de notre lieu d'hivernage.
-
-... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomètre demeure
-stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la présence d'icebergs
-assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du
-moteur électrique.
-
-La plus élémentaire prudence ordonne de modérer son allure, sous peine
-de provoquer une irréparable catastrophe, par le heurt des prolongements
-sous-marins des montagnes flottantes.
-
-Cependant le mouvement de translation, bien que très lent, n'en produit
-pas moins, par sa continuité, une progression fort appréciable. A tel
-point qu'après trois jours de navigation, la latitude observée par le
-capitaine fut de 85°!
-
-On était alors au 1er avril.
-
-Ainsi, l'expédition française avait déjà dépassé d'un degré quarante
-minutes l'Anglais Markham qui s'arrêta, l'on s'en souvient, par 83° 20´
-sur la mer Paléocrystique, et d'un degré trente-sept minutes, le
-lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rétrograder par 83° 23´.
-
-Malgré la cruelle perte du navire, malgré les misères endurées
-jusqu'alors, et surtout malgré l'effrayante pénurie de vivres, tous,
-officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gaîté.
-
-A l'exception pourtant de Guénic, le maître d'équipage que les théories
-du capitaine laissent tout rêveur.
-
-Le vieux Breton est parti sans hésiter à la conquête du pôle Nord. Il a
-enduré jusqu'à présent fatigues, privations et intempéries sans un
-murmure. Il est prêt à tous les sacrifices possibles pour assurer le
-succès de l'expédition à laquelle il collabore de tout coeur, en franc
-matelot. Çà, c'est entendu, et on peut compter sur lui.
-
-Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquiète même. C'est de savoir
-maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres pôles, plus ou
-moins Nord... des contrefaçons du véritable, sans aucun doute.
-
-Malar' D'oué!... comment se reconnaître, au milieu de ces quatre
-titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que
-le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.
-
-A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid
-à mesure qu'on s'élève en latitude.
-
-Sûr et certain que le capitaine doit avoir son idée... Mais là,
-franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnête
-mathurin, fût-il Breton et maître d'équipage!
-
-
-
-
-II
-
- Complexité de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni
- entièrement libre, ni tout à fait captive.--Douceur de la
- température.--Conquête d'un degré.--Par 84° 3´ Nord.--Ecueil par
- l'avant!--Abordage.--L'écueil est de chair et d'os.--Bataille
- contre une troupe de morses.--Péril imminent.--Plus de peur que de
- mal.--Capture.--Deux grands chefs.
-
-
-S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle
-intéresse une bonne dose d'éclectisme, c'est à coup sûr celle du pôle
-Nord.
-
-Nulle n'a peut-être, en effet, soulevé autant de discussions, suscité
-autant d'héroïsmes, fait éclore autant d'hypothèses, et déconcerté
-autant d'esprits judicieux.
-
-Tantôt à l'ordre du jour de l'actualité, tantôt reléguée dans le
-pandoemonium des choses démodées, tantôt réputée vaine, folle,
-absurde, et tantôt présentée comme résoluble à courte échéance,
-permettant tour à tour d'affirmer et de démentir le même fait,
-passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant à des croyants,
-et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et à peine
-plus avancée qu'il y a un siècle; résistant opiniâtrement aux procédés
-de la science contemporaine, impénétrable aujourd'hui comme jadis, alors
-que notre planète n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les
-explorateurs modernes, sa solution est peut-être à la merci d'un
-audacieux doublé d'un chançard!
-
-Exemple: en 1608, Hudson, commandant le _Hopewell_, un frêle et tout
-petit navire de quatre-vingts tonneaux, monté par douze hommes et un
-mousse, atteint la latitude de 81° 30´ Nord.
-
-Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine
-anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur
-montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20´, ne pouvant même
-pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!
-
-Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le _Polaris_ jusqu'à
-82° 16´, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de
-l'_Alert_, un des navires de sir Georges Nares.
-
-Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce
-dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne
-pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put
-s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été
-atteint jusqu'alors.
-
-L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une
-victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.
-
-Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il
-rapportait une théorie.
-
-En 1860, le docteur Hayes--un Américain--avait fait sur un petit bateau
-de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par
-une superbe course en traîneau.
-
-Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au
-moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences
-personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre
-autour du pôle.
-
-Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les
-glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins
-prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de
-Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir
-Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs
-siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus
-rien à tenter de ce côté.
-
-Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.
-
-En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par
-celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et
-avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.
-
-Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en
-la personne du lieutenant Greely.
-
-Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car
-c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des
-barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.
-
-L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux
-libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que
-leur prêta le commandant anglais.
-
-Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort
-quinze ans auparavant!...
-
-Donc John Bull et Jonathan étaient _dead-heat_, la mer polaire pouvait
-être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait
-stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa
-déconcertante complexité.
-
-Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre
-elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est
-réservée peut-être à nos héros.
-
-Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la
-conquête du pôle sera opérée à brève échéance.
-
-Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et
-qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur
-électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose
-très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une
-vigilance de tous les instants et souvent des manoeuvres de force
-excessivement dures.
-
-Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les
-éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre
-embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement
-sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la
-hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la
-chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est
-assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme
-jadis quand la _Gallia_ progressait à travers le chenal de la banquise.
-
-Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes
-y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les
-plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières
-et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement
-mesurée au vaillant équipage.
-
-Le soir venu, la navigation est forcément interrompue. La flottille est
-amarrée bord à quai, c'est-à-dire à la glace de la rive. La tente est
-dressée, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration;
-et s'inspirant du proverbe: «Qui dort dîne» tâchent de remplacer par un
-bon somme la ration ainsi diminuée. Ils s'insinuent dans les sacs en
-fourrures, tandis que les sentinelles attentives à l'invasion des ours
-ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se
-sont installés côte à côte, en boule, au milieu de la neige, après
-absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Oûgiouk.
-
---Tout ça, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien
-d'autres, lors de leurs rudes campagnes à la poursuite des cétacés.
-
-D'autant plus que la température, chose incroyable à pareille époque se
-maintient très douce, et ne descend pas au-dessous de -8° centigrades
-pendant la journée. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le
-thermomètre tombe à -12° ou -13°, mais seulement pour quelques heures, ce
-qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire
-printanier.
-
-N'était l'appréhension causée par la pénurie de vivres, on serait
-parfaitement heureux.
-
-Le plus franchement épanoui de tout l'équipage, le seul qui pour le
-moment voit ses voeux comblés, c'est Constant Guignard, le Normand
-économe. L'expédition vient encore de gagner un degré, et le matelot ne
-peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.
-
-En vain ses deux inséparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit
-Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second
-avec son exubérance provençale.
-
-Le gars normand répond en pinçant les lèvres que la bonne argent, c'est
-toujours la bonne argent, et que les degrés au-dessus du cercle polaire
-sont la plus belle de toutes les inventions.
-
-On est au 5 avril, et la latitude est de 86° 3´ Nord.
-
-Observation du soleil à midi, repas, puis mise en marche.
-
-Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, épiant le
-passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement
-général et empêcherait le rationnement du soir.
-
-Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs
-frais. Pas le moindre quadrupède en vue. C'est à croire que la race des
-boeufs musqués, des rennes sauvages et des ours blancs est anéantie.
-
---Ouvrons l'oeil quand même! observe le docteur qui espère toujours.
-
-«Notre salut est peut-être sous forme de lingot cylindro-conique dans la
-culasse de nos armes.»
-
-Et chacun ouvre l'oeil à tribord comme à bâbord, négligeant peut-être
-un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperçoit, dans le lointain,
-un renard donnant la chasse à un lièvre et...
-
---Tonnerre! s'écrie d'une voix rauque le maître, Guénic, écueil par
-l'avant!...
-
---En arrière! commande aussitôt le capitaine qui n'a rien vu, bien
-qu'il se trouvât debout près de la barre, et l'oeil fixé sur le
-chenal, à une encâblure de la chaloupe.
-
-Avant que le mécanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire
-agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'électricité
-doit produire presque instantanément le changement de marche, l'avant de
-la chaloupe touchait.
-
-La vitesse étant médiocre, le choc n'est pas très violent. Il suffit
-néanmoins à faire écrouler comme des capucins de carte, ceux qui sont
-debout ou en équilibre instable.
-
-Une bordée de jurons patoisés dans tous nos idiomes nautiques s'échappe,
-et chacun se remet d'aplomb, très inquiet, s'attendant à couler.
-
-L'étrave de la chaloupe n'a pas donné contre un corps dur et résistant
-comme une roche. Sans quoi la coque en tôle d'acier eût cédé et les
-rivets eussent sauté comme des chevilles en bois.
-
-Non, l'objet heurté a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez
-difficile à définir et qui intrigue plutôt qu'elle n'alarme les
-matelots, aussitôt rassurés quand ils voient que la chaloupe tient bon.
-
---Qu'ésaco?... l'écueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affalé sur
-«sa barre d'arcasse».
-
-En même temps un hurlement prolongé semble jaillir du fond des eaux, qui
-s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs
-mètres.
-
---Cré mâtin! s'écrie Guignard un animau féroce...
-
---Pécaïré!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes
-d'anthropophage... de la viande!...
-
---Vivadiou! renchérit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de
-chair...
-
---Faut voir ça, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud
-parisien qui ne peut s'empêcher de rester béant devant un chien écrasé,
-un cheval abattu, un serin envolé.
-
-Le Groenlandais Oûgiouk, l'oeil émerillonné, la face dilatée par un
-vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte
-répétition de la première.
-
-Un long hurlement d'une tonalité très basse, terminé par une sorte
-d'aboiement saccadé.
-
---Aoû... oû... oû... ack!...
-
---Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le
-baleinier basque Elimberri.
-
---Sûr! opine Guénic revenu de son émoi, en reconnaissant que l'écueil
-est de chair et d'os... un morse qui dormait à fleur d'eau et dont la
-sieste a été brusquement interrompue par le taille-mer en tôle d'acier.
-
---Même qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule,
-observe Dumas en brandissant sa carabine.
-
-De tous côtés, se fait entendre une musique barbare, expectorée par
-d'invisibles virtuoses.
-
---Y a quéque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent,
-toujours en passe de goguenarder.
-
---Pare ton flingot, ouvre l'oeil et fais une double clef à ta langue,
-failli perroquet, grogne le maître en s'armant d'une hache.»
-
-A peine si trente secondes se sont écoulées depuis le choc et le cri
-d'angoisse poussé par le monstre mutilé.
-
-De droite et de gauche, on avant comme en arrière du convoi, qui vient
-de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparaître une série de
-points noirs d'où s'échappent des reniflements bruyants, saccadés.
-
-Puis, d'énormes têtes busquées, rébarbatives, ornées de moustaches
-longues et grosses comme des aiguilles à tricoter, surmontant une vaste
-gueule formidablement armée.
-
-Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier trempé,
-s'implantent dans le maxillaire supérieur, se prolongent de haut en bas
-sur une longueur de soixante-quinze à quatre-vingt-dix centimètres,
-relèvent un peu le mufle, pèsent sur la mâchoire inférieure, et donnent
-au masque du monstre arctique une expression stupide et féroce.
-
-Ainsi placées, ces défenses servent aux morses à draguer le fond de la
-mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent
-également, aidées des nageoires pectorales, à se hisser sur les glaçons
-où ils s'endorment lourdement, vautrés côte à côte, comme de
-gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont
-ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis,
-et, dans leurs luttes entre congénères.
-
-Très lourd à terre ou sur la glace, se traînant comme une limace
-colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au
-milieu des eaux, d'une agilité prodigieuse.
-
-Très brave, extrêmement vigoureux, acharné à la bataille, ne lâchant
-prise que mortellement blessé, c'est un adversaire particulièrement
-terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher à sa quiétude
-d'animal polaire.
-
-Les marins de la _Gallia_ vont en faire bientôt l'expérience.
-
-Attirés par l'appel désespéré de leur congénère, ils sont accourus
-inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonnée à plus de vingt
-mètres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se précipitent à
-l'abordage.
-
-Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mètres, gros comme des
-barriques, s'agitent avec une vélocité singulière.
-
-Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endentés, et
-pesant chacun, à première vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils
-émergent jusqu'à mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes
-nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.
-
-Ce cri, très étrange quand il retentit sous les flots, est réellement
-effrayant, lorsqu'il est lancé avec sa tonalité exaspérée, par l'animal
-attaquant hors de son élément préféré.
-
-Nulle description, nulle onomatopée, ne sauraient rendre cette rauque
-explosion de beuglements prolongés, que coupent brusquement des abois
-saccadés, auxquels succèdent des rugissements grondant sans cesse comme
-un tonnerre lointain.
-
-Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reçoivent par une salve
-qui, chose inconcevable, ne leur produit que très peu d'effet.
-
-A peine effrayés par les détonations, insensibles en apparence aux
-projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent à crocher de
-leurs défenses le bordage de la chaloupe, ou à le saisir entre leurs
-nageoires pectorales, terminées en une sorte de main grossièrement
-ébauchée.
-
---A la hache, sangdiou! crie de sa voix métallique le basque Elimberri.
-
-«Abattez ces grappins d'enfer...
-
---Et toi, les autres, vocifère Guénic, t'as pas fini de fusiller ces
-cachalots en plein corps.
-
-«Avec sa coque bordée de six pouces de lard...
-
-«Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.
-
-«Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un
-seul coup, l'épaule du plus audacieux.
-
---Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.
-
-«Dumas!... mon vieux... à l'aide!... c' pauvre Guignard...»
-
-C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un
-coup de défense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure
-du Normand.
-
-Guignard a perdu l'équilibre, Plume-au-Vent a déchargé sans succès sa
-carabine... leur situation à tous deux est critique et le monstre
-ébranle déjà la chaloupe qui roule.
-
-Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux
-canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et
-presse coup sur coup les deux détentes.
-
-Pan!... pan!...
-
---Eh! zou!... Tiens «doncque» gourmand!
-
-Pardieu! il n'y a que ça de vrai.
-
-Comme vient de le dire Guénic, ces bêtes cuirassées de vingt centimètres
-de lard sont presque invulnérables. Les balles se perdent au milieu de
-cette couche de graisse, ou la traversent d'un séton inoffensif. Il faut
-les frapper à l'oeil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau
-milieu de la gueule grande ouverte.
-
-Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fumée,
-flamme et projectiles, tout. Il lâche prise, exécute en arrière une
-cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse échapper un flot d'écume
-rouge et coule à pic.
-
---Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas
-endommagée? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.
-
---Guignard a pas écopé! répond aux lieu et place du Normand vert
-d'épouvante, Plume-au-Vent.
-
-«Veinard pour la première fois, et moi comme toujours.
-
-«Merci, Dumas!... La bébête était méchante.
-
---Eh!... pécaïré!... ils rappliquent.»
-
-Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouché, semblent se
-concerter en vue d'une attaque en masse.
-
-Par bonheur, ils ont négligé les embarcations où se trouvent les chiens
-et les provisions. Excités par la présence des hommes, rendus furieux
-par les coups de feu, ils se sont acharnés contre la chaloupe défendue
-par l'équipage tout entier.
-
-Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un
-cercle régulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en
-manoeuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifèrent de plus belle,
-font claquer leurs défenses, battent rageusement l'eau de leurs
-nageoires et s'approchent de plus en plus.
-
-Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combinée par des
-tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'oeil sur
-son personnel qu'il voit parfaitement résolu et conservant un sang-froid
-magnifique.
-
-Il recommande aux hommes de ne faire feu qu'à bout portant, et sitôt les
-carabines déchargées, de frapper de la hache.
-
-Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'ébrouements furieux
-couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transformé en un ovale très
-allongé, faisant face aux deux bords de la chaloupe.
-
-Les morses, collés presque côte à côte, leur grosse tête moustachue
-émergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanquées de
-chevaux de frise, leurs défenses se heurtant bruyamment.
-
-A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes
-exaspérées.
-
-Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'à
-mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbés qui
-s'écartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi
-métallique qui grince et résonne. D'autres y vont de si bon coeur
-qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.
-
-Sans se troubler devant la proximité de ces gueules béantes d'où
-sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des
-regards féroces dardés par les gros yeux ronds bridés, luisants, les
-marins font feu à volonté, suivant leur inspiration.
-
-Et rien de terrible et de grotesque à la fois, comme ces gueules
-gloutonnes qui se referment sur l'extrémité du tube de fer, puis se
-rouvrent convulsivement, après la détonation, en laissant échapper
-d'épais flocons de fumée... comme aussi, cette expression d'hébétement
-après cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours
-la bête, tant ces grands mammifères possèdent de vitalité.
-
-Il en est qui, à demi morts, la tête craquée comme un pot, ne lâchent
-pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passés
-au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule
-affreusement.
-
-Il faut, pour s'en débarrasser, briser avec le dos de la hache les
-défenses, qui éclatent en tirant des étincelles de l'acier.
-
-La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils
-combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir,
-déploient une vigueur surhumaine.
-
-[Illustration: La lutte est courte, mais effrayante]
-
-A deux reprises consécutives, et à moins de trois minutes d'intervalle,
-on put croire que la chaloupe allait être culbutée. Un dernier effort,
-une grêle de coups de hache débarrassent enfin la pauvre petite _Gallia_
-tiraillée des deux bords par les amphibies démoralisés.
-
-Avec une soudaineté comparable seulement à celle de l'attaque, et comme
-s'ils étaient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame
-polaire abandonnent le combat, et plongent à pic au milieu des eaux
-rouges comme les dalles d'un abattoir.
-
-Ils filent ainsi à une cinquantaine de mètres, reparaissent en soufflant
-rageusement, se retournent, beuglent à plein gosier, puis disparaissent
-complètement après cette vaine et inoffensive protestation.
-
-Il n'y a, fort heureusement, personne de blessé grièvement. De-ci de-là,
-quelques écorchures, quelques contusions sans gravité.
-
-Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de
-Guignard qui est le plus avarié.
-
-Malheureusement, ce combat décisif pour le salut de l'existence présente
-est stérile au point de vue des ressources à venir.
-
-Il y a eu peut-être de tués quinze morses pesant ensemble cinquante
-mille kilogrammes. Mais tous ont coulé, à pic!...
-
-Résultat: Néant pour la soute aux vivres!...
-
-A moins que...
-
-Quelle diable de manoeuvre opère donc Oûgiouk, resté avec ses chiens
-dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifère éperdument, cramponné à
-une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secoués
-rudement, hurlent à tue-tête.
-
-Plus de doute, Oûgiouk appelle à l'aide.
-
-L'extrémité du cordage disparaît dans l'eau, et on le voit distinctement
-monter et descendre par saccades.
-
-Guénic se penche sur l'arrière, regarde attentivement dans la direction
-où s'agite le câble, et rit de son rire silencieux.
-
---Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.
-
---Pas bête, le gars esquimau, allez, capitaine.
-
-«Pendant que nous nous battions pour notre sécurité, lui, le mâtin,
-pensait à son ventre...
-
---Tu crois alors?...
-
---Qu'il a harponné un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de
-la ligne...
-
-«Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas
-va lui casser le museau.
-
-«Pas vrai, mon camarade.
-
-«A vos souhaits, maître Guénic, répond le Provençal, cherchant de
-l'oeil l'organe annoncé.
-
-«Té le voilà!...»
-
-Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses
-du fusil, Dumas porte son arme à l'épaule, cherche pendant une seconde
-le guidon et presse la détente.
-
-Un point noir vaguement aperçu à cinquante mètres au milieu d'une série
-de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la
-poussée de la balle, et Oûgiouk, de plus en plus affairé, laisse
-échapper un long hurlement de triomphe.
-
-Le monstre, frappé à son endroit le plus sensible par l'infaillible
-tireur, a été foudroyé. Il s'abîme dans un grand remous et disparaît.
-
-Mais le harpon, solidement fiché dans son flanc le maintient à une
-profondeur de vingt-cinq brasses, d'où il est bientôt hissé, à force de
-bras, sur la glace heureusement assez épaisse pour le porter.
-
-L'Esquimau, très fier, procède à la curée, se gonfle de bas morceaux
-qu'il dispute aux chiens, puis tend à Dumas, pour le remercier, sa patte
-ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:
-
---Oûgiouk est un grand chef et il avait faim.
-
---Pécaïré! moi aussi, je suis un grand chef, répond l'illustre homonyme
-du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.
-
-
-
-
-III
-
- Vers la mystérieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux
- arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87° de
- latitude Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fâcheux
- pronostics.--En quête d'un abri.--Le halo.--Tempête.--Vent du Sud,
- vent de glace.--Pourquoi les oiseaux remontaient vers le
- Nord.--Bloqués sous la neige.--Reprise de l'hiver.--Froids
- terribles.--Après quatre heures d'angoisses.--La mer gelée à
- l'horizon.
-
-
-Contre toute présomption, contre toute vraisemblance, la température qui
-logiquement devrait être de -25 à -30° à cette époque de l'année se
-maintient invariablement à -10 et -12°.
-
-Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu'à la
-mer de Baffin, s'étonnent de cette clémence inusitée des éléments, et
-prétendent qu'on a singulièrement exagéré les difficultés de l'accès du
-pôle.
-
-Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage différentes relations de voyages
-hyperboréens que leur intelligence primitive a peu ou mal digérées.
-Prenant les hypothèses pour la réalité, ils ne sont pas loin d'admettre
-l'existence de cette mystérieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours
-rêvé, mais jamais entrevu par les plus audacieux.
-
-Pourquoi pas, après tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se
-dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'élargit de plus en plus.
-
-D'abord enserrés entre les glaces fixes rencontrées par 84° et 85°, les
-canaux vont grandissant et prennent les dimensions de véritable fleuves.
-Ils sont invariablement orientés vers le Nord-Est, et, phénomène assez
-extraordinaire, semblent avoir du courant.
-
-Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises
-couvertes de glaces bleuâtres qui, parfois, se détachent avec fracas, et
-viennent flotter sur les eaux libres.
-
-Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant,
-quelque faible qu'il soit, paraît porter vers le pôle, puisque les
-icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'étale maintenant à perte
-de vue, couverte seulement de plaques de glace salée, n'y a-t-il pas
-lieu d'admettre là-bas, la probabilité d'une région plus tempérée.
-
-En outre, l'atmosphère, jusqu'à présent morose et déserte, s'est
-peuplée, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de
-canards _venant du Sud_, passent à tire-d'aile en remontant vers le
-pôle. Des mouettes viennent folâtrer jusque dans le sillage de la
-flottille.
-
-Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes
-innombrables autour de la tente et cherchent familièrement, sur la
-glace, les miettes du repas absorbé avant et après la halte nocturne,
-puis s'élancent vers l'Eden mystérieux, après avoir charmé les voyageurs
-de leur aimable gazouillis.
-
-La présence de ces gracieux habitants de l'air évoluant tous du Sud au
-Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le
-vaillant équipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un
-printemps hâtif, mais encore de l'existence d'un lieu où ils peuvent
-vivre à l'abri des froids mortels.
-
-Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un
-vrai Nemord provençal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas
-avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendrée.
-
---Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros
-sel et de poivre...
-
-«Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il à Plume-au-Vent
-qui mord d'excellent appétit un morceau de langue de morse.
-
---Monsieur Dumas, répond ce dernier à son ami, laissez les roses aux
-rosiers, comme dit la chanson, et par conséquent ces mignonnes bêtes si
-heureuses de vivre.
-
---Mais, mon çer ami, pense donque!... une brochette!...
-
---Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair fraîche.
-
---Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense,
-c'est pour tout un chacun de l'équipage.
-
---Monsieur Dumas, nous proclamons vos mérites et nous professons la
-reconnaissance de l'estomac.
-
-«Vous êtes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier était, comme
-qui dirait une vraie crème.
-
-«Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du
-printemps, et boulottons de l'animau féroce, comme dit mon matelot
-Constant Guignard.»
-
-Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grâce a quel
-procédé? Le lait par 86° de latitude Nord étant une substance rare.
-
-Ce tour de force fut exécuté de la façon la plus simple. Le morse
-harponné par Oûgiouk était une femelle. Dumas avisa ses mamelles
-gonflées de lait, les détacha fort habilement, et en versa le contenu
-dans deux seaux contenant chacun dix litres.
-
-Il confectionna ensuite une soupe monumentale à laquelle il incorpora, à
-défaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y
-connaît, déclara que c'était parfaitement délectable.
-
-Puis, la majeure partie de l'énorme animal fut arrimée en prévision des
-disettes futures, ce qui ne contribua pas peu à rasséréner l'équipage et
-à lui faire voir l'avenir comme à travers un prisme.
-
-Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7
-avril le quatre-vingt-septième parallèle Nord.
-
-Le pôle n'est plus qu'à trois cent trente-trois kilomètres!...
-
-Quatre-vingt-six lieues terrestre!...
-
-Il n'y a pas à dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une
-fois franchies, les formidables barrières qui défendent l'approche des
-eaux de l'extrême Nord, on doit trouver la mer libre.
-
-La preuve c'est qu'on avance lentement, mais sûrement vers le but si
-ardemment poursuivi.
-
-Ainsi, l'allégresse est-elle générale, à bord de la chaloupe où, malgré
-l'encombrement et une promiscuité souvent bien gênante, on trouve un
-certain confort très relatif d'ailleurs, mais dont furent privés maints
-explorateurs des régions hyperboréennes.
-
-Pensez donc, la température est tout juste assez basse pour permettre
-l'usage des fourrures. La manoeuvre des embarcations nécessite un
-exercice modéré, suffisant à chasser l'ennui qui résulterait d'une
-oisiveté forcée, le moteur électrique fonctionne à merveille, sans
-fumée, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...
-
---Une vraie machinerie de passagers de première classe à bord des
-transatlantiques, observe Guénic en mastiquant son éternel paquet de
-tabac.
-
-«Avec ça que la route se tire... se tire... que c'est une bénédiction.
-
-Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le
-Nord, d'où montent de petits cumulus, tout serrés, tout blancs, de
-véritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se
-tourne ensuite vers le Sud, où se forment de longs filaments blancs,
-déliés, qui s'étalent très vite et embrument l'horizon. Ces derniers,
-appelés nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition précède
-généralement les bourrasques.
-
-Le capitaine consulte le baromètre pour la dixième fois au moins depuis
-deux heures et s'aperçoit que la baisse constatée à ce moment s'accentue
-encore.
-
-Là-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les
-cirrhus grandissent, montent, s'épaisissent à vue d'oeil.
-
-Le vent du Nord est généralement tempéré. Celui du Sud qui, depuis le
-cap Farewell, court sur près de trois mille kilomètres de glace, est
-plus âpre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les
-frimas dont elle s'imprègne sur le désert d'icebergs et d'icefields,
-cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de
-neige.
-
-Le capitaine se demande avec inquiétude lequel de ces deux grands
-courants atmosphériques va prédominer.
-
-Dans tous les cas, cette prédominance ne saurait s'établir sans une
-lutte à laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.
-
-Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempête,
-annoncée par la dépression barométrique et l'apparition des cirrhus, ne
-saurait manquer d'être fatale au «chapelet».
-
-Donc, il faut au plus vite chercher un abri.
-
-C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de
-piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au
-Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.
-
-La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée
-peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de
-la tempête, et au choc des glaçons en dérive.
-
-Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la
-falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre
-observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi
-il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas
-l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute
-sans discussion.
-
-Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure,
-franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage,
-malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en
-dérive.
-
-Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut
-choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse
-minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre
-les lames venues du large.
-
-Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus
-vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau
-qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.
-
-La manoeuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à
-la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par
-les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.
-
-Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées
-depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme
-repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.
-
-Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et
-entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne
-sait d'où.
-
-Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque
-circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la
-pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps
-presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à
-peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.
-
-Par surcroît de précaution, les baleinières et le bateau plat sont
-retournés la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et
-recouverte avec la voilure et les prélarts.
-
-De cette façon, rien ou peu de chose à craindre de la neige et des
-rafales.
-
-Enfin, tout est paré. Les provisions sont en sûreté. Sous la tente
-solidement étayée, le ménage est fait. C'est-à-dire la batterie de
-cuisine installée, les sacs en fourrure symétriquement rangés, et, à
-défaut d'autre combustible, une lampe à alcool est allumée.
-
-Très ingénieusement agencées, ces lampes sont susceptibles de fournir
-presque instantanément une chaleur très considérable. De forme
-cylindrique, elles se présentent sous l'aspect d'une boîte métallique
-d'environ trente centimètres de diamètre, sur autant de hauteur. A la
-base, le réservoir à alcool d'où sortent les mèches par cinq becs
-coiffés d'un obturateur, pour empêcher la volatilisation du liquide
-quand l'appareil ne fonctionne pas. La boîte, percée latéralement
-d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois
-segments concentriques, d'égale dimension, s'allongeant comme les tubes
-d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spéciaux.
-
-Ces trois segments donnent à la lampe une hauteur totale de
-quatre-vingt-dix centimètres, et en font une sorte de calorifère servant
-à la cuisine et au chauffage du lieu où il est allumé.
-
-C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend
-les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanément
-la glace ou la neige pour le thé, la soupe ou le café, de cuire les
-aliments, et de rendre à peu près supportable l'atmosphère si inclémente
-aux hivernants.
-
-... Ce n'est plus seulement le baromètre qui descend, depuis que le vent
-souffle du Sud. Le thermomètre, immobile depuis une semaine, subit une
-brusque dégringolade et pour «son coup d'essai», comme le fait observer
-Guénic, tombe à -20° en moins de deux heures.
-
---Espère un peu, et attends venir demain, et j' te promets, à tous ceux
-qui craint les engelures, un froid à enrhumer les phoques.
-
---Pauv' petites bêtes! gémit Plume-au-Vent apitoyé.
-
---Qui ça?... les phoques...
-
---Non pas, maître Guénic.
-
-«Votre réflexion me fait songer à ces amours d'oiseaux qui nous
-faisaient fête si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous
-qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.
-
-«Cette maudite neige va les tuer!
-
---A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des
-brôçettes.
-
---Cannibale, va!
-
-«Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les bêtes, quoi!...
-
---Et moi doncque! s'écrie le Provençal avec son large rire qui découvre
-une vraie denture d'ogre.
-
-«Je les aime peut-être plusse que toi!
-
-«Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de goût et de
-sentiment.
-
---Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son
-instinct, qui les pousse, reprend Guénic.
-
---C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!
-
-«Ils ont cru à la fin de l'hiver et se sont patinés là-bas...
-
-«C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrivée d'hirondelles.
-
---Tout de même, riposte le maître avec une sorte de commisération
-affectueuse, c'est rudement bête un homme de la machine!
-
-«On voit bien que t'as jamais évu celui de te paumoyer par grand frais
-sur un marchepied de perroquet...
-
-«Enfin, suffit!
-
---Comprends pas, maître Guénic!
-
---Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce
-côté-ci de la terre, le Nord, ça n'est plus censément le Nord par
-rapport au froid.
-
-«Le pôle du froid est tantôt à neuf degrés derrière nous, preuve que
-l'hiver se trouve au Midi, comme ça se pratique chez les gens de
-l'hémisphère austral.
-
-«T'as saisi?
-
---Heu!... dame!... c'est que vraiment...
-
---Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!
-
-«D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours
-blanc...
-
-«Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la température est plus douce...
-
-«Donc leur instinct, loin de les avoir trompés, les a avertis qu'y
-fallait virer.
-
---Ça pourrait bien être vrai tout de même ce que vous dites là!
-
-«Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.»
-
-... La nuit est venue, et les marins, abrités sous la tente, s'ingénient
-à caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un séjour qui pourra
-se prolonger peut-être plus qu'on ne l'avait supposé tout d'abord.
-
-Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des
-provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrés où les
-marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement
-mesuré, et, quand tout est rangé, on s'aperçoit qu'il n'y a plus de
-place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs
-qui forment un siège excellent.
-
-Au milieu, entre les deux rangées de sacs-lits-divans-tapis, trône
-devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de
-morse, maître Dumas, préparant le souper.
-
-L'éclairage laisse fortement à désirer. Dans la première hâte, le temps
-a manqué pour l'installation d'un appareil électrique. Force est de se
-contenter de la lueur blafarde de la lampe.
-
-Le maître coq, ayant besoin d'un supplément de calorique, une seconde
-lampe est allumée. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la
-température s'élève notablement.
-
-Les deux sentinelles préposées à la garde des embarcations viennent
-d'être relevées. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides
-comme des bâtons. Le thermomètre extérieur marque -26°!
-
-Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence à tomber. Les
-glaçons se heurtent avec fracas et la mer déferle rudement sur la
-falaise.
-
-De temps en temps on perçoit le hurlement étranglé d'un loup ou le cri
-rauque d'un ours en quête. Les damnées bêtes, toujours en proie à la
-fringale, ont éventé le campement, et viennent déjà rôder autour des
-baleinières renversées sur le pemmican et le biscuit de réserve.
-
-Il faut littéralement leur roussir la moustache à coups de carabine pour
-les faire déguerpir.
-
-La neige couvre bientôt la toile de tente et empêche la déperdition de
-chaleur. Mais la présence de dix-sept hommes--abstraction faite de deux
-sentinelles--entassés sur cet étroit espace, vicie promptement
-l'atmosphère et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler,
-c'est-à-dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser
-pénétrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.
-
-Où est le grand carré si vaste, si commode, si parfaitement imperméable
-de la pauvre _Gallia_! Où est le fanal électrique, le calorifère, les
-agents chimiques absorbant l'humidité, les hamacs si chauds, et tant de
-bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!
-
-Après dîner, il fallut nécessairement improviser un luminaire, tant pour
-faciliter l'entrée et la sortie des sentinelles, que pour repousser les
-attaques des fauves.
-
-Une boîte à conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dégelée sur la
-lampe à alcool, une mèche tirée des torons d'un bout de filin, et en
-voilà assez pour y voir à peu près clair. L'appareil, très primitif, est
-croché à un bout de fil de cuivre et hissé au sommet de la tente.
-
-C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacité de l'atmosphère. Il
-y a, sous le retiro de toile, une telle quantité de vapeur d'eau, que
-les hommes s'aperçoivent à peine, comme des ombres se mouvant dans le
-plus épais brouillard.
-
-La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entourée d'un halo. Les
-parois intérieures de la tente, trempées comme par la pluie, laissent
-suinter une bruine qui se condense en une croûte de givre.
-
-Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est-à-dire remplacé par des bas
-bien secs, ceux que la transpiration a mouillés, s'insinue dans les
-sacs. On est trois dans le même lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit
-mieux pour cela.
-
-On s'arrange néanmoins pour dormir sans trop s'écraser mutuellement. Le
-sommeil vient quand même, avec ses cauchemars, ses visions arctiques,
-ses alertes incessantes.
-
-Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit
-formidable.
-
-A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre à
-moitié gelé en disant:
-
---Mâtin de chien!... j' sens pus mon nez!
-
---Poseur, va! riposte le Parisien.
-
-«Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une
-gelure!
-
-«Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...
-
-«Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de
-potiron.
-
---Attrape à me le frotter avec une poignée de neige, reprend Constant
-Guignard, très fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment
-d'organe.»
-
-La circulation enfin rétablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec
-son matelot dans le sac où Dumas se prélasse tout seul et ronfle comme
-un bienheureux, s'en va éveiller Guénic et Le Guern qui doivent prendre
-la garde.
-
-Mais le gars normand, transi comme un glaçon, claquant des dents,
-titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir à une température
-suffocante, s'empêtre dans un sac, pique une tête et vint s'affaler à
-plat ventre sur la face du Maître et celle de Le Guern.
-
-Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience,
-s'éveille furieux à ce contact brutal.
-
---Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui
-m'arrive...
-
---C'est mé, maît' Guénic, rapport qu'il faut prendre le quart.
-
---Eh ben! qué que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder
-comme ça la coque à ton ancien.
-
---Faites excuse, maît' Guénic, j'avais le nez gelé.
-
---Bougre d'imbécile! et c'est ça qui t'empêche de voir clair?
-
-«Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.»
-
-Le lendemain matin le vent soufflait en tempête. La neige ne tombait
-plus, et le thermomètre marquait -30°!
-
-Au loin, sur la terre à perte de vue, s'étendait une couche blanche
-épaisse, de quarante centimètres, qui se confondait avec l'horizon. Sur
-la mer, des glaçons de toute forme, de toute provenance, poudrés
-uniformément de neige, s'entre-choquaient, sous la poussée de l'ouragan
-avec un bruit confus, assourdissant.
-
-Les rues d'eau vive, naguère vastes comme des fleuves, se resserraient
-au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges
-devenaient de plus en plus anfractueuses, déchiquetées, sous l'apport
-des floebergs venus du large, et soudés par le froid.
-
-L'océan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de
-monticules blancs qui semblaient venir à l'assaut de la falaise, et
-devoir intercepter toute communication avec la haute mer.
-
-En un mot, c'était le dur hiver arctique revenu, après quelques jours
-d'une absence inattendue, prématurée jusqu'à l'invraisemblance.
-
-Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'ébats de phoques
-évoluant en folâtrant sous le soleil précoce, mais des hordes affamées
-de loups et d'ours, errant le ventre vide après l'hivernal sommeil.
-
-... Ainsi s'écoulèrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette
-effroyable tempête s'apaisât un seul instant, sans que les hommes,
-tapis anxieux sous leur précaire abri de toile, pussent sortir autrement
-qu'à quatre pattes, sous peine d'être renversés ou projetés au loin.
-
-Nul doute que sans la présence de la neige amoncelée en talus, puis
-pressée contre la paroi opposée à l'ouragan, de façon à l'enfouir, la
-tente eût été balayé comme un fétu, et les ressources dernières de
-l'expédition éparpillées de tous côtés.
-
-Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis
-approvisionné son navire avec une minutieuse prévoyance, se trouvait un
-anémomètre enregistreur, conservé à bord de la chaloupe à cause de son
-petit volume, un véritable jouet qui amusait comme de grands enfants,
-les matelots.
-
-Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveillé comme le
-thermomètre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante
-monotonie de ces heures maudites.
-
-Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomètres
-à l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la
-somme énorme de cent dix-huit kilomètres!
-
-Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la
-neige ayant cessé de tomber au bout de vingt-quatre heures.
-
-Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant à toute vitesse, et
-une aurore boréale d'une splendeur inouïe, presque terrifiante, flamboya
-dans le crépuscule qui, à pareil lieu et à cette époque, est la nuit.
-
-[Illustration: Une aurore boréale flamboya dans le crépuscule]
-
-L'apparition du météore précéda de vingt-quatre heures la fin de
-l'ouragan. Elle concorda avec une hausse barométrique assez accentuée,
-mais, par contre, le thermomètre baissa encore. Le 11, à six heures du
-matin, il était à -32°.
-
-Le 12, à midi, il ne s'éleva pas au-dessus de -29°, et l'on constata que
-la mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était captive sous les
-glaces.
-
-Cette journée fut, avec celle du 13, employée à déblayer les
-embarcations et à remettre en état toutes choses, comme si la navigation
-allait être reprise.
-
-Seulement, les baleinières et le bateau plat, qui jadis transportaient
-les traîneaux, furent dressées et solidement amarrées sur ces mêmes
-traîneaux.
-
-Quant à la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant
-sur des arcs-boutants latéraux, fixés eux-mêmes à deux semelles de bois
-parallèles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les
-traîneaux.
-
-On sait ce que signifient de tels préparatifs.
-
-Les hommes, au lieu d'être portés par leur matériel, devront le traîner
-derrière eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!
-
-Au lieu de fendre en conquérants les flots de mers inconnues, ils
-haleront à la bricole, côte à côte avec les chiens, et devenus bêtes de
-somme eux-mêmes...
-
-Et pourtant, devant cette mer gelée à perte de vue, devant ce formidable
-encombrement de glaçons de toute forme, de toute grosseur, les marins
-près de partir à la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un
-geste d'hésitation, bien que la vue du sinistre désert polaire, soit
-capable, à elle seule, de faire reculer les intrépides.
-
-Mais le chef aimé, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a
-commandé: «En avant!... c'est pour la patrie!...»
-
-Tous ont répété d'une seule voix: «En avant!... Vive la France.»
-
-
-
-
-IV
-
- A propos des traîneaux.--Remorquage par les hommes ou par les
- chiens.--Avantages et inconvénients.--Costume de travail.--Le
- Parisien se compare à un hanneton englué dans du goudron.--Traction
- mixte.--Hommes et chiens attelés simultanément.--Et la
- chaloupe?--Départ des numéros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une
- ancre à jet.--«Qui veut aller loin ménage sa monture.»
-
-
-Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres
-de l'état-major avaient étudié, avec une sérieuse attention, les
-procédés les plus favorables à l'exploration de l'extrême Nord.
-
-Ayant lu tout ce qui a été écrit à ce sujet par ses devanciers,
-notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely,
-pour ne citer que les plus récents, d'Ambrieux avait admis comme eux que
-le traîneau est l'organe essentiel, indispensable.
-
-Mais, n'étant pas un homme à idées préconçues, comme le docteur Hayes et
-le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu émise par
-Greely, il avait songé dès le début à modifier l'application du principe
-universellement reconnu.
-
-Tout d'abord, il devait chercher à gagner le pôle avec son navire. N'y
-réussissant pas, il hivernerait le plus près possible de l'axe
-terrestre, et sitôt la saison propice au traînage arrivée, il pousserait
-des pointes audacieuses dans cette direction.
-
-Mais, fort de l'expérience si chèrement acquise par les lieutenants de
-Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvèrent arrêtés par les
-eaux vives, d'Ambrieux s'était dit, et c'était là le côté réellement
-original et pratique de son idée: il faut joindre le traînage à la
-navigation; pour cela, emmenons traîneaux et bateaux.
-
-Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire
-transporteront les traîneaux avec les hommes et les chiens. Et
-inversement, quand nous serons arrêtés par les glaces, on chargera, sur
-les traîneaux, les baleinières avec les provisions que les hommes et les
-chiens, devenus moteurs à leur tour, haleront à force de corps.
-
-C'était là sans doute un énorme surcroît de poids mort, mais le
-capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne désespérait
-pas, bien au contraire, du succès.
-
-Malheureusement la maladie groenlandaise avait creusé des vides nombreux
-dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait déjà,
-d'une utilité réellement absolue.
-
-Quelques explorateurs ont cependant préconisé le remorquage au moyen de
-l'homme exclusivement, et cela dans le but d'éviter les risques
-d'accidents imprévus. Il est certain que l'intelligence humaine peut,
-dans nombre de cas, obvier à maint ou maint inconvénient, aider à la
-réparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux
-instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance,
-qu'il compense et au delà tout ce que peut produire l'ingéniosité de
-l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi
-l'endurance à la fatigue des intrépides animaux.
-
-Car il faut savoir qu'un chien traînera toujours un fardeau sensiblement
-plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite.
-
-Ainsi, un traîneau remorqué par un nombre d'hommes quelconque, mettons
-six, parcourra avec des peines infinies huit à dix milles marins,
-c'est-à-dire de quatorze kilomètres et demi, à dix-huit environ. Encore
-la glace devra-t-elle être autant que possible exempte d'aspérités, de
-cristaux aigus et de dépressions remplies de neige pulvérulente dans
-laquelle on enfonce jusqu'à mi-corps.
-
-Tandis que les chiens, attelés en nombre égal, pourront traîner un poids
-supérieur, et faire, sur une glace même mauvaise, de quinze à seize
-milles, soit de vingt-huit à trente kilomètres.
-
-En outre, les hommes n'arrivent pas exténués au campement, ce qui permet
-d'allonger jusqu'à la limite du possible la durée de la marche.
-
-Il va de soi qu'avec des attelages composés mi-partie d'hommes et de
-chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second.
-Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par
-l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance à vouloir
-dépasser l'homme dont la présence les excite. Ils sont francs du
-collier, et laissent à peine tirer leurs compagnons à deux pieds, dont
-l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les
-mauvais pas.
-
-L'impossibilité dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa
-meute l'aurait décidé à adopter ce dernier procédé, quand bien même il
-n'eût pas été forcé de sacrifier son navire dans les circonstances
-douloureuses que l'on sait.
-
-Privé désormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour
-deux mois, réduit aux embarcations pour tout matériel, obligé de pointer
-en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les étapes sous peine
-de périr infailliblement de faim.
-
-On a vu comment la première partie de ce plan si sage s'était accomplie
-avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier français avait pu
-parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrés
-et demi, près de quatre cents kilomètres en dix jours.
-
-La tempête, le retour du froid, la mer gelée, l'interruption momentanée
-du voyage par eau, tout cela n'était que de simples incidents sur
-lesquels, ou plutôt avec lesquels il avait compté.
-
-Maintenant, on allait cheminer à pied en remorquant péniblement le
-lourd matériel, jusqu'au jour où une débâcle se produisant, il serait
-possible de restituer les engins de navigation à leur élément naturel.
-
-La question de subsistance était résolue pour un certain temps, grâce à
-la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la
-colonne entière, hommes et chiens, et d'économiser l'alcool en lui
-substituant de temps en temps l'huile.
-
-Donc les deux mois de vivres du départ se trouvaient par le fait
-intacts. En admettant que pendant soixante jours, les eaux vives, chose
-totalement invraisemblable, ne réapparaîtraient pas, on pouvait tabler
-sur une moyenne de douze milles par marche, on arrivait au total de
-treize cents kilomètres, plus une fraction.
-
-On serait alors en plein été, avec la débâcle. Les embarcations rendues
-à leur destination, et approvisionnées par la chasse et la pêche, on
-verrait à se rapatrier.
-
-Avant de donner le signal du départ, le capitaine fit endosser à ses
-hommes le costume de marche, différent du costume de nuit, en ce qu'il
-est plus léger, de façon à permettre l'évaporation du corps, sans quoi
-l'homme, astreint à un exercice violent, se trouverait dans un bain de
-sueur, et glacé à la première halte.
-
-Que ce qualificatif de: plus léger ne fasse pas croire, cependant, que
-cet habillement soit comparable à ceux dont se couvrent, pendant les
-hivers les plus froids, les habitants des zones tempérées.
-
-La nomenclature seule des pièces qui le composent nous ferait
-transpirer, sous notre latitude parisienne de 48° 50´.
-
-D'abord, un épais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises de laine
-selon la température et l'impressionnabilité de l'homme au froid, un
-long gilet de tricot ou jersey doublé de flanelle, plus une bonne
-casaque de laine, un ou deux caleçons, un solide pantalon de laine, deux
-paires de bas montant jusqu'au genou, et pour chaussure, des bottes
-norwégiennes en toile à voile doublées de flanelle et semelées de
-feutre, avec une tige assez large pour permettre d'y introduire le
-pantalon. Pour coiffure, une toque à oreillettes, et un capuchon ou
-bachelick avec une muserolle mobile qui peut être abaissée devant la
-bouche et le nez. Les mains sont protégées par une première paire de
-gants, recouvertes, quand le froid est très intense, par les mouffles
-en loutre de mer, montant jusqu'aux coudes.
-
-Les bottes groenlandaises sont réservées pour la nuit ou le temps de
-dégel. De même les pelisses fourrées en peau d'élan qui servent pour
-monter la garde ou toute autre occupation exigeant peu de travail
-musculaire.
-
-Enfin, ce costume est complété par un surtout en toile à voile quand la
-neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empêcher de
-se coller aux effets de laine.
-
-On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutré est presque
-incapable de mouvement, et que le moindre effort va le faire fondre en
-eau.
-
-Telle paraît être l'opinion des marins qui, échauffés préalablement par
-ce rude labeur d arrimage, exécuté avec une hâte fiévreuse, se trouvent
-lourds comme des phoques et se blaguent avec un entrain indiquant un
-état moral excellent.
-
-Le docteur costumé à l'avenant, car chacun, quel que soit son grade, va
-s'atteler comme un simple mortel, entend les objections et riposte:
-
---Mais, sacrés mathurins, réfléchissez donc à la température de 30°
-au-dessous de zéro, qui, tout à l'heure, vous mordra d'autant plus que
-vous ne serez plus abrités par la falaise.
-
-«Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit à rendre
-presque insupportable un froid qui n'a rien d'excessif.
-
---Faites excuse, monsieur le docteur, répond le Parisien qui s'en va les
-bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagérant
-encore son attitude grotesque, mais je me sens si empoté, là-dessous,
-que je m'imagine être un gros hanneton englué dans une baille de
-goudron.
-
---Va toujours, failli bavard, et surveille ton nez!
-
---Merci du conseil, monsieur le docteur, mais je crois, sauf vot'
-respect, que mon nez et son heureux propriétaire se trouvent
-présentement acclimatés au point de ne plus rien craindre.
-
-«Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras de chemise
-et de haler à moi tout seul un traîneau!
-
---Et surtout, ménage tes forces, car tu en auras besoin plus tard.
-
---Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'après un si
-long repos, elles ont encore augmenté si c'est possible et que, d'autre
-part, je supporte le froid comme un véritable Esquimau!
-
---Allons, tant mieux!... quoique rationnellement la vigueur et
-l'aptitude à supporter le froid...
-
-Un commandement proféré d'une voix forte lui coupe la parole.
-
---En haut le monde! s'écrie, comme à bord, le maître d'équipage.
-
---J'allais dire une bêtise, en apprenant à ce garçon que vigueur et
-résistance au froid diminuent au lieu d'augmenter à la longue.
-
-«Ce brave Guénic vient de me l'épargner.»
-
-Officiers et matelots se groupent autour du maître et du capitaine qui
-viennent de conférer depuis quelques minutes.
-
-Guénic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, son organe
-de commandement, l'ordre de service communiqué par l'officier.
-
-Cet ordre comprend la désignation des traîneaux par numéro d'ordre et
-celle des hommes qui doivent être attachés--sans jeu de mot--à chacun
-d'eux.
-
-Le traîneau numéro 1 comprend un officier, le second, Berchou, six
-hommes et huit chiens.
-
-Les hommes sont: Oûgiouk, marchant le premier en tête, comme pilote des
-glaces, puis Guénic Trégastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel
-Elimberri, Elisée Pontac.
-
-En tout, sept hommes, plus huit chiens.
-
-Le numéro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied
-dit Marche-à-Terre, Julien Montbartier, Chéri Bédarrides, Isidore
-Castelnau, Nick dit Bigorneau.
-
-Sept hommes, aussi, avec huit chiens.
-
-Le numéro 3, infiniment plus léger, est commandé par le docteur, avec
-Plume-au-Vent et Dumas comme auxiliaires, plus quatre chiens.
-
-Chaque homme, à l'appel de son nom, rallie son traîneau qui se trouve
-placé, d'après son numéro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourné vers le
-pôle. Officiers et matelots fraternellement mêlés, passent la bricole
-sur leur épaule, à côté des chiens qui se crispent sur leurs pattes,
-tout heureux de partir.
-
-Tout est paré. On n'attend plus qu'un signal.
-
-Mais, à propos, et la chaloupe! Malgré son volume, le vaisseau amiral,
-comme le dénomment parfois les marins, est en arrière de la ligne des
-traîneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystérieux. Trois
-hommes seulement sont à bord: le capitaine et les deux mécaniciens,
-Fritz Hermann et Justin Henriot.
-
-Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux bâtiment paraît ne
-plus attendre que son personnel de remorque. Mais où est-il, ce
-personnel, et quel sera-t-il? Le capitaine pense-t-il, quand les
-traîneaux auront parcouru une certaine distance, à faire revenir les
-équipes et à les atteler à la chaloupe pour faire progresser celle-ci
-d'une égale quantité? Mais une manoeuvre ainsi compliquée aurait pour
-résultat de faire doubler aux hommes et aux bêtes l'étape, et leur
-occasionnerait une fatigue écrasante, susceptible de briser, à courte
-échéance, leur vigueur et leur énergie.
-
-Du reste, il semble impossible, à priori, que l'effort combiné des vingt
-hommes et des vingt chiens puisse même déplacer une telle masse.
-
-Les matelots restent songeurs devant cette énigme, et naturellement n'en
-trouvent pas la solution.
-
-Baste! après tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui vivra
-verra...
-
-Est-ce que le capitaine n'a pas son idée! A quoi lui servirait, sans
-cela, d'être capitaine.
-
-Tout ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que la barre du gouvernail a
-été retirée, comme aussi l'hélice de bronze, avant que la gracieuse
-petite _Gallia_ ait été ainsi capelée sur cette espèce de charrette, et
-transformée, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau
-salée, qu'un matelot ne la reconnaîtrait plus.
-
-Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de proférer le
-sacramentel: En avant!
-
---Hisse là!... garçons! commande à son tour le second Berchou, en se
-cambrant sur la bricole dans laquelle est passée son épaule.
-
-Oûgiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une vibration de la
-langue contre le palais et donne un solide coup d'épaule.
-
-Bêtes et gens tirent à l'envi, et le lourd fardeau se déplace avec une
-facilité qui arrache aux derniers un cri de triomphe.
-
-[Illustration: Bêtes et gens tirent à l'envi]
-
---Ma Doué!... Vivadiou!... Nom d'un d'là!...
-
-Bretons, Basques et Normands trouvent la chose toute simple, presque
-amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modérer.
-
-Le second traîneau s'ébranle aussi lestement et suit le premier, à
-distance réglementaire, puis le bateau plat que traînent le docteur,
-Dumas le Parisien et ses chiens savants!
-
-Les hommes des deux premiers traîneaux, toujours excités par la
-curiosité, tournent la tête, croyant voir la chaloupe démarrer à son
-tour.
-
-Pourquoi pas, après tout. Du moment qu'elle marche bien dans l'eau sans
-chaudière et sans charbon, avec une «machinerie» toujours en pression,
-toujours parée à faire tourner le tourne-broche!
-
-Y a de si drôles de choses, dans le monde d'à présent, des inventions si
-tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi déralinguer l'entendement d'un
-franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupré.
-
-La chaloupe, avec ses trois hommes à bord, demeure comme figée sur les
-bômes transformées en patins par le charpentier Jean Itourria.
-
-Seulement, le bateau qui glisse, remorqué par le docteur et ses deux
-compagnons, file une amarre dont l'extrémité est fixée à l'avant de la
-chaloupe.
-
---Par exemple! c'est un peu plus fort que de jouer au bouchon avec des
-pièces de six liards dans la neige!
-
---Quoi?
-
---Dirait-on pas qu'à eux trois et leurs quatre cabots, y vont remorquer
-l'_amiral_.
-
---C'est pas faute que j'aie bourlingué sur terre et sur mer pour voir
-des choses... des choses que la tête vous en claque et que la couenne
-vous en fume, dit un sceptique.
-
-«Foi de matelot, je voudrais être témoin de ça!
-
---Des lascars de ce poil-là!
-
---Le Parisien qu'est de Paris!...
-
---Dumas qu'est moko!...
-
---Les chiens qu'est savants!...
-
---Le docteur qu'est pus malin à lui tout seul que tous les gradés à cinq
-ou six galons de la sirugerie de l'Etat...
-
---Eh! cape de Diou!... s'écrie un Basque, est-ce que tu ne vois pas, les
-hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre à jet[11].
-
-[Note 11: Ce sont des ancres de moindres dimensions que celles de
-bossoir ou de veille. On les transporte dans des chaloupes et on les
-mouille au lieu indiqué pour procurer un point fixe sur lequel un navire
-peut se haler, se touer ou éviter.]
-
---C'est pardieu! vrai.»
-
-L'amarre filée par le bateau mesure environ une encâblure, soit à peu
-près deux cents mètres. Donc l'avant de l'_Amiral_ est à pareille
-distance de l'arrière du bateau.
-
-Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrêtent, soulèvent un
-solide grappin croché à l'extrémité de l'amarre, engagent ses pattes
-dans un trou de glace et disent au docteur.
-
---C'est paré.
-
-Celui-ci porte à sa bouche un sifflet de corne et en tire un son aigu.
-Sage précaution, car la peau de ses lèvres resterait collée à un sifflet
-métallique.
-
-A ce signal, le câble, couché dans la neige comme un ver gigantesque,
-frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction énergique.
-
-Il tient bon, cependant, comme aussi le grappin d'acier.
-
-Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement très doux, sans heurts,
-sans à-coups, s'approche à vue d'oeil en se halant sur l'amarre qui
-s'enroule sans bruit sur un treuil.
-
-C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasmés à la vue
-de cette jolie manoeuvre, lancent un hourra! prolongé.
-
-Cinq minutes à peine ont suffi à opérer cette traction qui fait
-progresser la chaloupe de deux cents mètres et à l'approcher bord à bord
-du bateau.
-
-L'essai est concluant et la réussite assurée.
-
-La petite _Gallia_, malgré son poids et son volume, suivra les autres
-traîneaux et ne sera pas un «impedimentum» qu'il aurait fallu abandonner
-dès la première heure.
-
-Après un mot de félicitation échangé entre le docteur et le capitaine,
-Dumas et le Parisien dégagent le grappin et le chargent à l'arrière du
-bateau.
-
-Ce dernier se remet en marche en filant toujours son câble, puis arrivé
-au bout de la touée, s'arrête de nouveau. Le grappin est engagé dans un
-trou que le docteur creuse avec le couteau à glace.
-
-Puis derechef la chaloupe se met en marche et ainsi de suite,
-progressant toujours d'encâblure en encâblure, c'est-à-dire de deux
-cents en deux cents mètres.
-
-Les autres traîneaux, le numéro 1 et le numéro 2 ont pris de l'avance,
-naturellement. Mais pas autant qu'on le pourrait croire tout d'abord.
-
-Vingt minutes viennent de s'écouler, et ils ont parcouru environ un
-kilomètre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au début.
-Une halte est ordonnée, car les hommes soufflent déjà.
-
-La chaloupe, elle, forcée de s'arrêter pendant le transport de l'ancre à
-jet, n'a progressé que de quatre cents mètres ainsi que le bateau dont
-les haltes concordent avec les siennes.
-
-Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargés d'un surcroît de
-besogne, sont aussi frais qu'au départ grâce à la fréquence de ces
-haltes réparatrices.
-
-C'est là un enseignement dont il faudra tenir compte afin d'éviter la
-courbature si fréquente au commencement des marches sur la glace.
-
-En conséquence, de nouveaux ordres seront donnés à la grande halte, afin
-que chacun puisse se pénétrer de la vérité de ce dicton ainsi formulé ou
-à peu près par la sagesse des nations:
-
-«Qui veut aller loin ménage sa monture.»
-
-
-
-
-V
-
- Le mercure encore gelé!--Imprudence.--Tourment de la
- soif.--Ingestion de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un
- cuisinier polaire.--Préparation du dîner.--La halte.--«Un pot trop
- guetté ne bout jamais.»--Mélanges incohérents.--Au pays des
- rêves.--Sous la tente.--Réveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies
- légères.--Encore les lunettes vertes.--A 87° 30´ du pôle.
-
-
-Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° de latitude Nord, et 22°
-20´ de longitude Ouest.
-
-Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans fatigue.
-Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le
-soir, absolument harassés.
-
-Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près dépourvue
-d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le
-noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur.
-
-La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. Résultat
-pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en
-perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des
-débutants.
-
-La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur électrique est
-parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très
-intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement
-dérangé. De ce côté tout va bien.
-
-Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés tout le temps
-à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à
-laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible
-l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs reprises ils
-sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation.
-
-Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est d'autant
-plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La
-brise vient du Sud et le thermomètre est à -33° pendant le jour.
-
-Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure a gelé!
-
-L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours inattendus, de
-ces traîtrises cruelles.
-
-La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres et une
-petite fraction.
-
-La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le traînage. Les
-chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent
-avidement l'eau fournie par le digesteur.
-
-Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les chiens, se
-hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la
-neige.
-
-Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement en colère
-et menace de sévir.
-
-Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces braves dont
-la vaillance ne recule devant aucun sacrifice.
-
-En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne rebutent ni les
-corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de
-grands enfants.
-
-Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur
-démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais encore
-que le remède est pire que le mal.
-
-Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles sont les
-tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à
-toute considération.
-
-Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable
-défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations
-douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue.
-
---Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que je
-m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé.
-
---Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la braise
-allumée.
-
---Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au fond du
-panneau de la soute à biscuit!
-
---T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, s'écrie Guénic
-furieux.
-
-«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes d'élite
-censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta
-saloperie de neige...
-
-«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...
-
-«T'es moins raisonnable qu'eusses!...
-
-«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des
-matelots...
-
-«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la consigne, crée
-bordée de cordonniers!
-
-La tente enfin dressée sur la glace pendant cette admonestation que
-Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, les
-sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son
-impression par cette phrase réaliste:
-
---Bougres d'animaux!...
-
-«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!
-
-«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut.
-
-Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de frémir à ce mot
-redouté du marin.
-
---Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède.
-
-«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas.
-
-«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du moins
-par votre faute!
-
-«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la
-conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul.
-
-Il continue mentalement:
-
---Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues.
-
-Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile pleins de
-neige.
-
---Eh! camarade!
-
---Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante le
-Provençal frais et gaillard à miracle.
-
---Ça va toujours, vous?
-
---A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon.
-
---Vous avez du mal, pourtant.
-
---Ah! baste!... de l'occupation, oui bien...
-
-«Et le travail il tient chaud.»
-
-Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle
-euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable métier
-de galérien.
-
-Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si essentielles
-de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre
-heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier,
-alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, sa
-vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait
-cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole.
-Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement
-l'état-major et les camarades.
-
-Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, dans
-l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin.
-
-Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se couchera une
-heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus
-robuste.
-
-En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de
-l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le
-dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du
-pemmican.
-
-Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail.
-
-Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le docteur a
-examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas
-de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant.
-
-Il y a, de-ci de-là, quelques points attaqués de gelure et plus ou moins
-excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et le
-bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les
-bottes esquimaudes.
-
-Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont
-bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle.
-
-Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que bien dans
-la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit
-dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu
-près souples.
-
-C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile à voile
-qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire
-après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette
-armure glacée.
-
---Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un phoque gelé.
-
-Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le digesteur,
-cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si c'était
-du bois.
-
---Est-ce que l'eau bout? demande un Breton.
-
---Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.
-
-Et tous l'oeil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase
-qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon.
-
---Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite,
-ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui prétend
-«qu'un pot trop guetté ne bout jamais».
-
-Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en attendant le
-moment psychologique.
-
-Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la fumée des
-pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le
-lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se
-refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à
-l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé
-d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment.
-
-Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel mélange.
-
-Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent
-leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à
-leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge
-est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de
-spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant.
-
-Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, est en
-puissance de digestion.
-
-Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son attirail et
-fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à
-sortir de son vêtement de travail.
-
-Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se pelotonne
-près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de
-son surtout accroché à son cou comme une cangue.
-
---Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens
-souquer avec moi.
-
-Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin,
-après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire,
-s'allonger à son tour près de ses deux amis.
-
-Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration
-hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.
-
-C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les
-souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge
-congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de
-joyeuse humeur.
-
-La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se
-reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de l'expédition,
-naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont
-bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...
-
-Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que
-tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.
-
-Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste,
-on parle des régions intertropicales...
-
-Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis
-sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute
-source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions
-radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes
-ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en
-folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques
-feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus,
-s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane
-ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur
-exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement
-des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des
-breuvages.
-
-Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de
-quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la
-neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire
-place à la farouche réalité: l'enfer de glace.
-
-Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des hummocks aperçus
-au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par
-instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante
-multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une
-fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus,
-au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.
-
-Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits allongés
-pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur
-faction.
-
-Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par
-l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés
-s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie.
-
-Il est neuf heures du soir.
-
-S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des ours, si
-le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, si
-la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure
-jusqu'à sept heures.
-
-D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que possible sans
-bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une
-heure avant tout le monde le malheureux cuisinier.
-
-A pareil moment il fait généralement une température abominable. Esclave
-du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il
-dormait de si bon coeur, s'étire, jure, grogne--il faudrait plus que
-de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,--et allume
-son sempiternel fourneau.
-
-Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle a été
-élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce
-calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec
-cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente,
-semble vouloir les savourer mieux et plus vite...
-
-En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de digesteur,
-ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une
-pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte
-intérieurement pendant la nuit.
-
-Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer après avoir
-consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et
-l'intensité du vent.
-
-Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la tente un
-plancher naturel et animé.
-
-Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans la
-moindre vergogne, se mettent à vociférer...
-
-Tout s'éveille.
-
---Est-ce que l'ieau bout?...
-
---Est-ce que le bère est chaud?...
-
-Même formule que la veille, mêmes regards pleins de convoitise, et
-manoeuvre inverse quant à l'habillement.
-
-Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... Oh! en
-tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner.
-
-L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction
-reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, que
-le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.
-
-Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. Les plus
-solides les serviront volontairement et par amitié.
-
-S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne
-se lèveront qu'au dernier moment.
-
-Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être malade.
-
-Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une «affaire» qui
-vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot,
-sacré tonnerre!...
-
-Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et
-clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la
-lampe à esprit-de-vin.
-
-Le docteur craint un commencement d'ophtalmie.
-
-Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait sortir un
-homme, et l'engage à regarder la plaine blanche.
-
-L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants fourrés.
-
-[Illustration: L'homme met sur ses yeux ses gants fourrés]
-
---Eh bien?
-
---Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le soleil en
-face.
-
-«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...
-
---Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous
-aucun prétexte.
-
-Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur malgré son
-habituel sang-froid, reste soucieux.
-
-Il répète en quelque sorte machinalement:
-
---Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre «ad
-hoc».
-
-Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on
-s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manoeuvre
-difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace
-aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives opérées
-pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la
-superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un
-traîneau.
-
-Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein air, roulés
-en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme
-des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de
-poisson sec.
-
-L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se
-prêtent docilement à la bricole et attendent le signal.
-
-Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes s'attellent
-près d'eux.
-
-Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, cause un
-moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas
-souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que
-tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens.
-
-Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une sonorité
-qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère.
-
-La manoeuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, ses
-glissades, ses fatigues.
-
-La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée en certains
-points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près
-plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins très
-lent.
-
-Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les hommes
-enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. Il
-faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de
-temps considérable.
-
-On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se chiffre par
-une distance effectivement parcourue de douze kilomètres.
-
-Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes restés sur
-la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance et
-de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne
-sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe
-alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent
-se griller les doigts.
-
-Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre de réels
-dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se
-relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de
-rôle, s'atteler à la bricole.
-
-Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le lieutenant
-qui prendront à chacun leur tour sa place.
-
-C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement pénible pour
-l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une hutte
-de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des
-fourrures. Alors seulement son organisme peut résister à une telle
-déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette
-déperdition.
-
-Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à marcher, et
-prient pour que les haltes de jour soient abrégées.
-
-Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent
-intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de -35° que l'on
-supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise.
-
-C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots à peine
-immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une
-gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a
-dénommée: la danse des ours.
-
-Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le
-visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements
-balourds de maître Martin.
-
-Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est reprise après
-une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite!
-
-Le 15, marche forcée. Le froid de -35° accélère l'allure et la glace est
-excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres!
-
-Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause la perte.
-
-Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la taille de
-celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc
-d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de
-l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois
-littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir.
-
-Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à vingt-cinq
-pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes.
-
-Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le
-déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud
-au mélange de lard et de pemmican.
-
-Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement
-la semelle; mais, aussi, quel régal!
-
-Ce jour-là, on parcourut douze kilomètres.
-
-Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ cinquante
-kilomètres.
-
-Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° 30´,
-c'est-à-dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de
-deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues
-terrestres.
-
-
-
-
-VI
-
- Fatale imprudence.--Conséquences très alarmantes.--Nouvelle et plus
- grave maladie du mécanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles
- pronostics.--Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une
- victime du scorbut.--Nick prédisposé.--Nouvel ouragan de neige.--La
- configuration des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles
- chaînes de hummocks.--Horizon menaçant.
-
-
---Fritz, mon vieux camarade, encore une fois, mange donc pas de la
-neige.
-
---Impossible de m'en empêcher, Guénic.
-
---T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parlé de scorbut...
-
---Je suis fou! La bouche me brûle comme si j'entonnais ma tête dans un
-fourneau de chauffe.
-
---T'as vu aussi les hommes malades... leurs gencives saignent parce
-qu'ils ont fait la même bêtise que toi...
-
---Guénic, si tu savais quel régal... quel soulagement!...
-
-«Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit et
-recuit...
-
-«La soif est notre tourment, notre damnation!...
-
-Et puis... le docteur exagère peut-être un peu... La neige ça n'est
-jamais que de l'eau... un peu plus froide... c'est vrai...
-
---Mauvaises raisons, Fritz!
-
-«T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon.
-
-«T'es gradé... Faut donner l'exemple!
-
---Ah! Guénic, tu n'as donc jamais eu soif!
-
---Par exemple! s'écrie le maître scandalisé, prêt à se fâcher d'une
-telle injure.
-
-«Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en avait un dans
-la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus salé que le mien!
-
---Je veux te parler de cette soif maladive... atroce, que produit la
-fièvre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre
-sang... qu'on ne voit plus... qu'on n'entend plus... qu'on tuerait
-pour une goutte d'eau...
-
---Du sang, je t'en donnerai du mien... c'est la moindre des choses...
-ou plutôt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration
-d'eau-de-vie... mais encore une fois, sois raisonnable.
-
---Non, mon vieux camarade, répond l'Alsacien ému de ce dévouement si
-simple dans sa rude cordialité.
-
---Dame! à ton service!...
-
-«Un matelot, quand il a donné son sang, ne peut plus offrir que son
-quart de trois-six...
-
-«Encore!... s'écrie le maître tout chagrin en voyant que ses avis, ses
-offres, ses prières sont inutiles.
-
-Fritz vient d'avaler coup sur coup, rageusement, deux pleines poignées
-de neige.
-
---Ah! que c'est bon, dit-il extasié...
-
---T'en claqueras... sûr!
-
---Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut être nuisible!...
-
-«La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que hier, à
-trois reprises différentes, j'ai senti ce besoin irrésistible et...
-
---T'as avalé de la neige.
-
---Oui!
-
---A ton idée, matelot.
-
-«T'es le maître de toi, après tout... sache seulement que si tu largues
-ton amarre, ça sera ta faute.»
-
-Le pauvre mécanicien n'a donc pas pu, malgré les instances les plus
-vives, résister à cette souffrance plus terrible encore que celle qui
-torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcinées du
-Sahara.
-
-Ces derniers sont en effet totalement privés d'eau, tandis que les
-voyageurs polaires en sont environnés sous forme solide. Ils n'ont qu'à
-étendre la main, qu'à ouvrir la bouche pour étancher cette soif qui leur
-corrode les muqueuses.
-
-Il leur faut donc une réelle force d'âme pour endurer la souffrance
-elle-même, et résister à l'envie furieuse de la faire cesser, du moins
-passagèrement.
-
-Comme il a été dit précédemment, celui qui cède à la tentation de manger
-de la neige est condamné à d'épouvantables souffrances.
-
-Après un soulagement immédiat, quelques instants d'apaisement délicieux,
-un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gelé, claque des dents,
-s'immobilise comme si ses artères et ses veines charriaient des glaçons.
-
-En même temps, ses gencives, sa gorge et sa langue s'enflamment, se
-gonflent au point qu'il est menacé de suffocation.
-
-Le pauvre Fritz cherche encore à s'excuser près de son ami.
-
---Vois-tu, matelot, j'ai vingt ans d'escarbilles dans le torse... et je
-ne peux pas m'empêcher d'y revenir...
-
---Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgré toi, car je vais avertir le
-capitaine.
-
---Tu ne feras pas ça, Guénic!
-
---Tu vois donc bien que t'as conscience de mal agir.
-
-Au bout de cinq à six cents mètres, Fritz d'abord surexcité, ralentit
-soudain le pas.
-
-Ses mouvements deviennent lourds, pénibles, mal coordonnés. Sa face
-rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'accélère et sort avec un
-bruit rauque de ses lèvres gonflées.
-
-Il avance encore d'une centaine de pas, soutenu par une volonté de fer.
-
-Puis, il titube et manque de s'abattre. Guénic qui tire à côté de lui,
-en tête de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit:
-
---Sauf vot' respect, capitaine, vous devriez bien commander de
-stopper...
-
---Pourquoi, Guénic?
-
---C'est le camarade qu'est censément en train de s'affaler.
-
---Stop!... crie l'officier.
-
-Il est temps, car le malheureux mécanicien saisi par le froid qui
-paralyse ses extrémités, balbutie des mots sans suite, et tombe entre
-les bras du maître d'équipage.
-
-[Illustration: Le malheureux mécanicien balbutie des mots sans suite]
-
---Eh! toi, Courapied, qui trottes comme un pousse-cailloux de cabillot,
-à courir grand largue droit à l'embarcation du docteur.
-
---Oui, maître.
-
---Dis-y que le mécanicien est comme qui dirait sans connaissance et
-qu'il a besoin de lui et de toute sa pharmacie.
-
-Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'élance vers le bateau
-que le docteur, aidé du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il avait
-toute sa vie halé sur la bricole.
-
-Courapied, essoufflé, l'informe en deux mots de la catastrophe.
-
---J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre à médicaments placé à
-portée.
-
-«Vous, Dumas, allez prévenir le capitaine qu'il y a un malade au numéro
-1.
-
-«Et nous, garçon, en avant!»
-
-En dépit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut s'empêcher de
-frémir à l'aspect du malheureux Fritz.
-
-Vingt minutes se sont à peine écoulées depuis sa dernière imprudence.
-Déjà ses lèvres fendillées noircissent. Le sang qui transsude par les
-gerçures se coagule aussitôt. La langue ronde, grosse, courte, bombée,
-noirâtre, rappelle cette forme particulière aux individus atteints de
-typhus, et nommée: langue de perroquet. La face est déprimée, fripée,
-terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agités de
-tremblements convulsifs.
-
-Le malade ne peut plus proférer que des sons entrecoupés, à peine
-intelligibles.
-
-Le capitaine, informé par Dumas, abandonne la chaloupe et accourt.
-
-A l'aspect lamentable du mécanicien pour lequel il éprouve une sympathie
-toute particulière, le brave officier pâlit et interroge le docteur d'un
-regard angoissé.
-
-Le docteur a entre les deux sourcils son pli vertical des mauvais jours.
-Il hausse imperceptiblement les épaules, et dit, en manière de réponse à
-cette muette interrogation:
-
---Si vous m'en croyez, capitaine, vous commanderez la halte et ferez
-dresser la tente.
-
---A l'instant, docteur.
-
-Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroyé, sentent que les minutes
-sont précieuses et installent avec une hâte fiévreuse le campement.
-
-Deux lampes sont allumées et placées de chaque côté du patient
-préalablement déshabillé et entonné dans un sac fourré. Comme il ne se
-réchauffe pas et que le docteur hésite a employer les frictions de
-neige, Dumas et le Parisien, munis d'une ceinture de laine, le frottent
-à tour de bras.
-
-Une douleur aiguë subitement provoquée lui arrache un cri sourd.
-
-Le docteur se penche, constate que Dumas frotte une jambe, et que cette
-jambe est enflée modérément au genou et à la cheville.
-
---Faut-il continuer, monsieur? demande le cuisinier.
-
---Continuez, mon garçon, évitez seulement d'appuyer aux points
-douloureux.
-
-Puis il ajoute, s'adressant à l'officier:
-
---Capitaine, si nous sortions un moment, pendant que ces deux bons
-garçons font office d'infirmier.
-
---Volontiers, répond le capitaine, comprenant que le médecin a une
-communication importante à lui faire.
-
-«Eh bien? dit-il une fois dehors.
-
---Savez-vous ce que signifie cette enflure que notre pauvre mécanicien
-porte au genou et à la malléole?
-
---Peut-être un commencement de rhumatisme articulaire.
-
---Si ce n'était que cela!
-
---Vous m'effrayez?...
-
---A vous, notre chef, il faut la vérité, quelque cruelle et redoutable
-qu'elle soit.
-
-«Fritz est attaqué du scorbut!
-
---Que me dites-vous là, cher ami?
-
-«Le scorbut! après les précautions les plus minutieuses... avec
-l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu'à ce jour... avec
-notre hygiène et nos préservatifs!...
-
---Je voudrais me tromper, mais le doute, hélas! ne m'est plus permis.
-
---C'est une malédiction!
-
-«Je frémis en pensant que tous mes hommes peuvent être maintenant
-victimes de la contagion!
-
---Le mal est grand, c'est évident, mais il n'est pas irréparable.
-
---Fritz guérira, n'est-ce pas?
-
---Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, répond évasivement
-le docteur.
-
-«D'autre part, il ne faudrait pas confondre épidémie et contagion.
-
-«Le scorbut, en lui-même, n'est pas contagieux, en ce sens qu'il ne se
-communique pas, comme par exemple le choléra ou le typhus, d'individu à
-individu.
-
-«Il est épidémique, c'est-à-dire que les hommes soumis aux mêmes causes
-peuvent le contracter comme aussi l'éviter.
-
-«Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la maladie ne
-résulte pas du contact entre individu sain et individu contaminé, mais
-de causes prédisposantes et déterminantes, comme par exemple le froid,
-l'alimentation, l'humidité, l'ingestion de neige, etc.
-
-«Enfin, notre pauvre malade est, par son tempérament lymphatique,
-destiné à prendre le mal.
-
-«Il est et devait être la première victime.
-
---Encore une fois, vous pensez pouvoir le guérir, n'est-ce pas?
-
---Je ferai, vous le savez bien, l'impossible...
-
-«Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur.
-
-«Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation absolue de
-travail, quelques marches à pied pour activer la circulation, et en
-temps ordinaire, il sera essentiel de le transporter sur un des
-traîneaux.
-
-«Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise présente était
-conjurée.
-
-«Voyons donc ce qu'il devient.»
-
-Grâce aux frictions énergiques pratiquées par Dumas et Plume-au-Vent,
-grâce aussi au voisinage immédiat des lampes à esprit-de-vin qui ont
-très notablement élevé la température, le mécanicien a repris
-connaissance. La circulation se rétablit.
-
-Le docteur, après lui avoir administré une bonne ration de café
-bouillant additionné de rhum, chercha à ranimer la sensibilité
-musculaire et nerveuse. Il lui injecta, dans cette intention, par la
-méthode hypodermique, une dose de caféine et attendit.
-
-Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur raconte à
-sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence.
-
-Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les lampes, le
-repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires.
-
-Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins
-assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication
-énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement
-faible.
-
-On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné de
-fourrures et entonné dans le sac préservateur.
-
-Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, qui tout
-naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira
-tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine,
-familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera
-fonctionner.
-
-Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 avril, jour où
-Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres.
-
-Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le Guern sont
-sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de
-l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même,
-ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas
-essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges.
-
-Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance d'un froid
-atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette
-température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux
-abords du pôle.
-
-L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus
-fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là,
-est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien
-s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de
-lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives
-saignent, son haleine devient fétide.
-
-C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant pour leur
-faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de
-précautions.
-
-Les hommes frappés d'ophtalmie sont presque aveugles!
-
-Ils veulent marcher quand même, en dépit de violentes douleurs de tête
-et de vertiges continuels.
-
-Le 20, une nouvelle tempête, que rien ne faisait prévoir, se déchaîne
-pendant la nuit, après une marche de treize kilomètres.
-
-La neige tombe avec une telle surabondance, le vent est si glacé, qu'il
-est impossible de quitter la tente.
-
-Pendant trente heures, les pauvres matelots sont prisonniers dans leurs
-sacs avec un froid de 36°! Ce repos forcé est très favorable aux hommes
-atteints d'ophtalmie qui commencent à se rétablir.
-
-Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcérées, fongueuses, et ses dents
-commencent à se déchausser. Sa faiblesse et son abattement sont
-extrêmes.
-
-Le docteur ne le quitte pas d'un instant et s'efforce de combattre ces
-symptômes alarmants.
-
-Pour comble de malheur, le pauvre Nick dit Bigorneau, le brave
-Dunkerquois un peu naïf, mais si bon, se plaint à son tour de douleurs
-articulaires.
-
-C'est à peine s'il peut se lever pour aider au déblaiement de la tente
-dont l'entrée est obstruée à chaque instant par des rafales de neige.
-
-Séance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout travail,
-malgré sa résistance.
-
-Encore un qui est prédisposé par sa profession à l'horrible maladie.
-
-Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus déprimé corporellement que
-ses camarades.
-
-Le docteur lui administre à haute dose le jus de citron, et le soumet au
-régime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont
-gelées à fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour les
-rendre comestibles sans les cuire.
-
-La chaloupe qui peu à peu se transforme en hôpital ambulant reçoit Nick
-à bord. Il s'installe près du mécanicien, et puis: En route!
-
-La tourmente est finie. Malheureusement la neige rend le traînage plus
-difficile. Il faut longtemps déblayer à la pelle, d'où perte de temps
-notable.
-
-Pour la compenser et suppléer à l'absence des deux malades, on marche
-pendant douze heures.
-
-C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomètres!
-
-Si demain l'étape est bonne, on aura franchi le quatre-vingt-huitième
-parallèle!
-
-Le pôle ne sera plus qu'à deux degrés!... deux cent vingt-deux
-kilomètres!... cinquante-quatre lieues et demi!...
-
-Somme toute, la situation est telle que le plus optimiste n'eût osé
-l'espérer. S'il est prodigieux d'être parvenu a une distance aussi
-faible du Pôle, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux
-malades.
-
-Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des
-circonstances bien moins défavorables, furent infiniment plus éprouvés.
-Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit
-cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut
-quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la
-moitié de son équipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le
-commandant Nares, chez lesquels sévit cruellement le scorbut.
-
-Le capitaine réfléchit à tout cela, pèse le pour et le contre, songe à
-la distance parcourue, à la pénurie de vivres, à la proximité du Pôle,
-aux difficultés du retour, aux empêchements qui depuis quelque temps
-s'accumulent, et semble méditer quelque chose.
-
-Cependant, pour la première fois peut-être, cet homme résolu entre tous
-paraît hésiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit
-diminuée, mais l'objet de ses réflexions est tellement grave, qu'il est
-bien permis de tergiverser, ou tout au moins de réfléchir, avant que la
-résolution soit irrévocable.
-
-Néanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le traînage
-s'opère jusqu'à présent d'une façon satisfaisante, il est temps encore
-d'atermoyer.
-
-Cahin caha, l'expédition se remet en marche sur la glace encombrée de
-neige.
-
-Jusqu'à présent, le traînage s'est opéré avec de grandes difficultés.
-Mais, en somme, ces difficultés pouvaient être surmontées à force
-d'adresse, de patience et de vigueur. Sans être toujours plane comme
-celle d'un étang, la glace, a-t-il été dit, n'est pas anfractueuse,
-tourmentée, bossuée d'énormes protubérances, et crevée d'abrupts
-précipices comme celle de la grande banquise.
-
-Les pressions opérées par les courants et les vents en ont fréquemment
-modifié la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre
-modérément accidentée. Comme l'a fort judicieusement écrit Greely, la
-surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contrée onduleuse,
-elle a ses collines et ses vallées, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une
-contrée où la glace a pris la place du sol.
-
-A travers ces ondulations résultant d'entassements, de chevauchements de
-blocs amoncelés les uns sur les autres par les pressions latérales, il y
-avait toujours de vastes chenaux à peu près plans, et toujours largement
-ouverts aux traîneaux.
-
-Et voilà que brusquement, dans la journée du 23 avril, alors que pour
-ces audacieux et vaillants Français, la question polaire va devenir une
-affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une façon
-étrange et alarmante.
-
-Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrénées, le sol se
-boursoufle et se déchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme
-assez rapidement de façon à faire pressentir la proximité des arêtes
-puissantes qui ont jadis troué l'écorce du globe.
-
-Ce n'est plus la plaine, et ce n'est pas encore la montagne. C'est une
-sorte d'état transitoire participant de l'un et de l'autre, et où l'on
-trouve simultanément: collines, vallons, surfaces planes, roches dans un
-pêle-mêle déjà plein d'imprévu, mais sans rien de grandiose ni de
-tourmenté.
-
-Un peu plus loin, dominant tout, absorbant tout et escaladant les nuées,
-les monts géants.
-
-Telle, toutes proportions gardées, se présente devant l'expédition
-française la glace, dont la métamorphose devient de plus en plus rapide
-et complète.
-
-Les hummocks se multiplient et augmentent de volume au point que les
-chenaux qui les séparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font
-plus que zigzaguer pour arriver parfois à un cul-de-sac.
-
-Ces sentiers, encombrés de neige, doivent être déblayés pour livrer
-passage aux traîneaux. Il faut en outre en niveler les déclivités, sous
-peine de voir l'appareil tout entier reculer ou se ruer en avant, avec
-son attelage d'hommes et d'animaux.
-
-Il y a de véritables chaînes de montagne en miniature avec leurs
-précipices, leurs paliers, leurs versants, leurs défilés, à travers
-lesquels on ne trouve que de plus en plus difficilement une voie.
-
-Bref, les allées et venues sont telles, et les détours si nombreux,
-qu'après quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche de seize
-kilomètres, la distance effective dans la direction du Pôle est
-seulement de sept kilomètres.
-
-[Illustration: Que d'efforts surhumains]
-
-Les hommes totalement hors d'état d'avancer sont épuisés. Les chiens
-sont fourbus avec leurs pattes enflées et sanglantes.
-
-Chose plus grave, car le repos a raison de la fatigue, si les traîneaux,
-surtout la chaloupe, ont pu être remorqués jusque-là, c'est chose
-invraisemblable, impossible en apparence, et prouvée par la réalité du
-fait; mais demain!
-
-Il est évident que les vaillants et dévoués matelots feront leur devoir
-comme hier, comme toujours. Ils ne reculeront pas d'une semelle, ne
-marchanderont pas leurs efforts, et tous valides comme malades
-essayeront l'âpre conquête du Pôle.
-
-Mais ne vont-ils pas trouver devant eux quelque chose de plus fort que
-l'énergie humaine... c'est-à-dire l'obstacle matériel absolu,
-infranchissable.
-
-Au loin, dans la brume blanchâtre, estompée de tons d'outre-mer, se
-profile une ligne déchiquetée, anfractueuse qui fait hocher la tête aux
-plus intrépides.
-
-Cette ligne aperçue jadis à la baie de Melville, et contemplée
-longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crêtes des
-hummocks sur l'horizon polaire. Une sorte de profil montueux, dont on
-devine inférieurement les lourdes assises.
-
-Peut-être une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable obstacle
-élevé par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre.
-
-
-
-
-VII
-
- A l'affût.--Mort d'un phoque.--Saignée.--Remède au scorbut.--Deux
- nouveaux malades.--Hypothèse au sujet des glaces polaires.--Voie
- presque impraticable.--L'état de Fritz empire.--Agonie et mort d'un
- patriote.--Funérailles.--Suprême résolution.--Il faut se
- séparer.--Matériel plus léger.--l'expédition définitive.--Choix de
- ceux qui doivent y participer.--Départ.
-
-
-Le 24 avril, journée abominable. Froid un peu moins vif, car le
-thermomètre ne descend pas à -30°, mais averses de neige incessantes.
-
-L'accès des glaces devient de plus en plus difficile et la marche en
-avant à peu près impraticable.
-
-La chaloupe est restée en arrière faute de trouver un passage. Deux
-cents mètres plus loin, les traîneaux baleinières, après avoir failli
-vingt fois être culbutés dans les ravins, sont contraints de stopper.
-
-Le capitaine part en découverte accompagné de deux hommes et d'Oûgiouk.
-Tous trois sont munis de longs crocs pour assurer leur marche et sonder
-les dépressions remplies de neige.
-
-Ils avancent d'un kilomètre environ et constatent que la voie est
-absolument interdite aux traîneaux. Seuls les piétons peuvent avancer,
-quoique difficilement, et au prix de rudes efforts.
-
-[Illustration: Seuls les piétons peuvent avancer]
-
-Un peu avant de rejoindre le campement, un des matelots manque de
-disparaître dans un trou plein d'eau vive et dissimulé sous une épaisse
-couche de neige.
-
-C'est un «trou à phoque», une de ces ouvertures par lesquelles viennent
-respirer les mammifères prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces
-prises d'air qui ne gèlent pas, périraient d'asphyxie.
-
---C'est bon, dit en son baragouin franco-groenlandais le sauvage
-polaire, Oûgiouk va rester là, et il tuera la bête.
-
-Sans plus de façon il s'installe au bord du trou, pendant que l'homme
-mouillé rallie bien vite le campement.
-
-Malgré le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec Oûgiouk
-pour l'aider, en cas de capture, à retirer le phoque.
-
-La faction dure depuis une demi-heure et les deux Français, gelés
-jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir.
-
-L'Esquimau, très à l'aise, en apparence insensible à cette atroce
-température, fixe sur l'orifice ses petits yeux bridés, où luit un
-regard ardent de convoitise. Un véritable regard de chasseur et de
-gourmand.
-
-Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Oûgiouk se met à entonner, sur
-un rythme très doux et très lent, une complainte aux mots baroques,
-comme s'il espérait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mélodie, à
-venir se faire massacrer.
-
-Comme l'ont affirmé certains voyageurs arctiques et non des moins
-autorisés, notamment le lieutenant Tyson[12], du _Polaris_, les phoques
-seraient-ils réellement sensibles à la musique?...
-
-[Note 12: Le lieutenant Tyson écrit textuellement: «J'affirme que
-les phoques aiment la musique et restent volontiers sans bouger pour
-entendre une voix ou un son qui leur plaît...»]
-
-A peine si Oûgiouk ronronne depuis cinq minutes sa mélopée barbare,
-qu'un clapotement insaisissable, mais cependant perçu par son oreille de
-primitif, se fait entendre à la base de l'orifice.
-
-D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il
-brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de
-gladiateur, prêt à frapper.
-
-Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement à l'instant
-précis où le clapotement est remplacé par un souffle assez fort.
-
-Le bras d'Oûgiouk se détend comme un ressort, et le croc disparaît aux
-trois quarts au fond du trou.
-
---A moi!... à l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.
-
-Heureux de ce dénouement, le capitaine et le matelot, que l'immobilité a
-rendus rigides comme des glaçons, empoignent le manche de bois au bout
-duquel se débat, avec une grande force, un animal encore invisible.
-
-Le fer a pénétré sans doute profondément dans la chair, car en dépit
-d'efforts nécessitant la vigueur des trois hommes, la bête ne peut
-s'échapper.
-
-La lutte dure près d'un quart d'heure, au bout duquel un superbe phoque
-barbu, de la grande espèce, est halé, non sans peine.
-
-Il se débat faiblement encore, contre le croc qui s'est implanté jusque
-dans sa gorge, et beugle plaintivement.
-
-Aux hurlements de joie poussés par Oûgiouk, une partie de l'équipage est
-accourue.
-
-Le pauvre animal est croché tout palpitant au bout d'une amarre et
-traîné jusqu'à la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine.
-
-Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Oûgiouk. L'homme
-de science et le sauvage se rencontrant et non pour la première fois,
-sur le domaine de l'expérience, savent tous deux que la prise du phoque
-peut et doit améliorer l'état des scorbutiques.
-
-Oûgiouk a très bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne l'empêche pas
-d'avoir bon coeur. D'ordinaire, il s'empresse d'aspirer le sang tout
-chaud des animaux capturés. Pour cette fois, il renonce généreusement à
-ce régal de haut goût et moitié par signes, moitié par gestes, engage
-vivement Fritz et Nick à coller leurs lèvres à la veine qu'il vient
-d'ouvrir et d'où jaillit une coulée de sang tiède et vermeil.
-
-Le docteur insiste également, alléguant que ce sang tout chaud est un
-remède souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et
-souvent expérimenté par les baleiniers.
-
-Puis il ajoute:
-
---Hâtez-vous, car l'animal agonise.
-
-Fritz essaye et aussitôt écoeuré gémit plaintivement.
-
---Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon être se
-révolte...
-
---Allons!... faites vite!... c'est la santé... la vie!...
-
---Impossible!... j'aimerais mieux mourir...
-
-«Toi, Nick... essaye!
-
-Le Flamand a moins de préjugés, ou peut-être plus d'indifférence.
-
---M'est bien égal, à moi, dit-il de sa voix sourde...
-
-«Donnez-moi à boire eine boutelle ed' verre pilé, ou même pus pire et
-j'avale tout, pourvu que j'a'lle!»
-
-Séance tenante, il empoigne à deux bras, comme un enfant sa nourrice, le
-phoque expirant, colle avec une avidité gloutonne ses lèvres à la
-jugulaire béante, et aspire à longs traits le liquide vivifiant qui
-ruisselle en gouttes vermillonnées jusque dans sa barbe.
-
---Que je voudrais donc pouvoir en faire autant! murmure le pauvre Fritz
-pris de syncope.
-
-Et ses camarades, qui s'empressent autour de lui affectueusement,
-fraternellement, effrayés de l'atonie incroyable de l'Alsacien naguère
-si vigoureux, ne peuvent se défendre d'un pressentiment sinistre.
-
-Le soir venu, l'état de Nick, chose incroyable, s'est subitement
-amélioré, comme si le malade avait été gorgé de cochléaria ou de
-cresson.
-
-Fritz allait plus mal, et pour comble de malheur, Constant Guignard et
-le lieutenant Vasseur étaient pris à leur tour du scorbut!
-
-Tous deux, après avoir vaillamment lutté, s'affalent au dernier moment,
-n'en pouvant plus, les membres rompus, le corps couvert de taches
-hémorragiques.
-
-Ce n'est pas impunément qu'on accomplit des efforts comme ceux des jours
-passés, où chacun a fait plus que son devoir.
-
-L'expédition comptant trois malades, et un moribond, car hélas! nul ne
-peut plus guère s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs
-cas d'ophtalmie en voie de guérison, le capitaine fait stopper
-d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos à son monde.
-
-La situation est grave.
-
-Ainsi qu'il a été dit et répété plusieurs fois pendant ce récit,
-l'existence d'une mer libre autour du Pôle est très problématique[13];
-mais, d'autre part, l'expérience de plusieurs expéditions arctiques nous
-a appris que, sous certaines influences, la mer polaire s'ouvre parfois,
-même en hiver.
-
-[Note 13: J'emprunte à M. Charles Rabot, l'éminent explorateur des
-régions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai
-exprimée jadis après le désastre de la _Jeannette_. Je suis heureux de
-m'être rencontré avec notre vaillant compatriote, dont les beaux travaux
-et la haute compétence sont justement admirés et appréciés. L. B.]
-
-Vraisemblablement il n'existe pas une carapace de glace continue autour
-du Pôle; çà et là des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les
-banquises doivent dériver, remplissant les eaux libres et en laissant
-ensuite derrière elle.
-
-Leur mouvement ressemble à celui d'une nappe d'huile se promenant sur
-une couche d'eau plus large. Il en résulte qu'à certains moments
-quelques parties du bassin polaire sont débarrassées des glaces...
-
-... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un océan encombré de glaces
-errantes, susceptibles de rester à peu près stationnaires pendant un
-temps plus on moins long, pour reprendre cette pérégrination lente à
-travers les espaces liquides enserrés par les continents.
-
-Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrépide Français,
-vont-elles se dresser désormais en barrières infranchissables entre lui
-et l'axe terrestre.
-
-Il y a urgence d'agir et une prompte détermination s'impose.
-
-Il faut au plus vite explorer la région, savoir comment sont réparties
-ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement très
-faible qui sépare l'expédition du Pôle.
-
-Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus éloigné que de cinquante
-lieues terrestres!
-
-Cinquante lieues! pour un piéton médiocre, ce serait l'affaire de cinq
-jours sur une bonne route. Autant pour revenir, soit dix jours.
-
-Mais l'idée seule d'essayer d'avancer à travers un pareil chaos
-n'est-elle pas la plus insigne de toutes les folies!
-
-Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois à parcourir, dans des
-circonstances analogues, quatre-vingts kilomètres! Au retour, son
-équipage était à moitié mort d'épuisement, et le scorbut terrassait les
-plus vigoureux parmi ses hommes.
-
-Encore ses marins trouvèrent-ils au retour, sur leur navire _l'Alert_,
-une abondance, un confort et des soins qui les rappelèrent à la vie.
-
-Le commandant de l'expédition française n'a aucun lieu de refuge. Il
-possède pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matériel
-une tente en toile à voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, des
-malades et des débilités.
-
-Que faire?...
-
-Rester là et attendre?... attendre quoi?... la débâcle?...
-
-L'énorme banquise est entrevue à moins d'un mille, et l'amoncellement
-chaotique de glaces verdâtres, opaques, dures comme du cristal n'est pas
-de ceux que fondent les obliques rayons du soleil polaire. L'ouragan et
-les courants peuvent déplacer ces montagnes flottantes, vieilles de
-plusieurs siècles, mais non les disloquer.
-
-Donc l'attente serait vaine.
-
-Ne vaut-il pas mieux affronter résolument cet obstacle qui se dresse
-comme une dernière impossibilité, pousser une pointe audacieuse, avec
-les plus robustes et le minimum de bagages et de provisions?...
-
-Sans doute. Mais, la banquise dérive toujours. Lentement, mais sans
-relâche. Qu'arrivera-t-il, si derrière ce rempart paléocrystique on
-trouve l'eau vive! Et si de glaçon flottant en glaçon flottant la
-petite troupe toujours pointant vers le Pôle, ne retrouve plus au retour
-les hommes qui seront demeurés avec les embarcations et le matériel!
-
-Là est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, après une
-séparation qui ne peut être inférieure à quinze jours.
-
-D'Ambrieux est cruellement perplexe. Ne voulant pas prendre une
-résolution prématurée dont il sent pourtant l'urgence, il va décider
-d'attendre vingt-quatre heures encore.
-
-Du reste, une catastrophe qui frappe d'épouvante ses hommes, jusqu'à
-présent étrangers à la pensée de la mort, suspend jusqu'à nouvel ordre
-sa détermination.
-
-Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, dès le second jour,
-apparaissaient sous sa peau, se sont étalés en larges ecchymoses
-bleuâtres. Des tumeurs dures bossuent l'épiderme, et les membres
-possèdent par place la rigidité du marbre.
-
-Des douleurs lancinantes, qu'exaspère le moindre contact, courent le
-long de ses os, redoublent aux jointures toutes déformées et lui
-arrachent des cris déchirants.
-
-Incapable de mouvement, faible au delà de toute expression, perdant
-toutes ses dents qui se déchaussent et tombent des gencives décomposées,
-devenues molles comme de l'éponge, encore épuisé par une salivation
-abondante, et pouvant à peine respirer, le mécanicien se sent mourir au
-milieu de ses compagnons désespérés.
-
-Le savoir du docteur, son dévouement ont été impuissants à conjurer
-l'atroce maladie.
-
-Les minutes sont à présent comptées.
-
-Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence est restée
-nette. Mais les paroles peuvent à peine sortir de la bouche du
-malheureux, car sa langue gonflée remplit presque entièrement la cavité
-fétide, d'où s'échappe, à chaque effort, une sérosité sanguinolente.
-
-Groupés autour de lui, tout pâles et les yeux humides, les marins
-désolés ont peine à croire à une désorganisation aussi rapide. Comment,
-Fritz Hermann, ce colosse blond, ce géant si fort et si bon, est devenu
-en quelques jours ce moribond sans vigueur, sans voix, presque sans
-regard!...
-
-Quelque intrépides qu'ils soient, ils ne peuvent se défendre d'un vague
-sentiment d'effroi, bien légitimé par l'aspect navrant de l'agonisant.
-
-Autre chose est, en effet, de mourir en pleine vigueur, soit dans le
-tourbillon de la tempête ou l'enivrement de la bataille, et d'assister à
-sa propre décomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux
-putrides, et fluer en liquides purulents!...
-
-Fritz pourtant est calme, en homme qui a suivi tout droit le chemin de
-la vie, et n'a rien à se reprocher au moment où le voyage s'interrompt.
-
-Il murmure à grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur son
-capitaine qui lui tient la main un inexprimable regard d'affection et de
-regret.
-
-Les mots d'Alsace et de France reviennent perpétuellement, avec celui de
-Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace où il naquit, et où sont
-restés ses vieux parents, fidèles au sol natal et à la mère patrie.
-
-A cette vision d'enfance, à ce souvenir du foyer perdu s'ajoutent les
-mots de bataille, de revanche, proférés d'une voix rauque, vibrante,
-malgré tout, comme une dernière et plus indignée protestation contre
-l'attentat.
-
-Puis, après une crise qui menace brusquement de l'emporter, le malade
-recouvre un moment la parole, grâce peut-être à une dose de vieille
-eau-de-vie que le docteur vient de lui faire absorber.
-
---Capitaine, dit-il, adieu... et vous aussi... matelots...
-
-«Je n'assisterai pas... à votre gloire... et je... ne pourrai pas...
-aider à votre... succès... avec mes... camarades...
-
-«J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas...
-
---Oui, mon ami, répond l'officier dont la voix tremble, et dont la
-paupière bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je t'en
-serai toujours reconnaissant.
-
---Merci!... capitaine... et en travaillant de... tout coeur... pour
-vous... je travaillais aussi... pour la France...
-
-«Camarades... matelots... si j'ai offensé quelqu'un de vous... qu'il...
-me... pardonne...
-
-«Je vais mourir... fidèle à mon drapeau... en vrai fils d'Alsace...
-eu luttant contre l'autre... celui qui l'a volée... mon Alsace...
-
-«Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon...
-
-«Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!...
-
-«Je mourrai heureux...»
-
-Epuisé par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son sac, mais
-l'aspect des couleurs françaises aussitôt arborées à l'entrée de la
-tente, et se détachant en vigueur sur la neige, le galvanise.
-
-Tenant toujours la main du capitaine, il tend l'autre au Parisien qui a
-toutes les peines à retenir ses larmes.
-
-[Illustration: Le Parisien peut à peine retenir ses larmes]
-
-Les marins, émus, frissonnants, étreints jusqu'aux moelles par cette
-scène tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'éclaire un
-soleil radieux. En dépit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre
-sur l'horizon de glace, et laisse pénétrer une lumière crue, encore
-avivée par la neige et les facettes qui la réfléchissent.
-
---Chante!... ami, reprend le mourant.
-
-«Si je n'ai pas été... toujours... un chrétien fervent... le bon
-Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aimé ma patrie... et il me
-tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai versés... pour
-elle.
-
-«Chante!... l'Alsace à l'Alsacien qui meurt!»
-
-Surmontant d'un énergique effort l'émotion qui le serre à la gorge, le
-jeune homme entonne d'une voix sourde, voilée, la fière protestation.
-
- Dis-moi quel est ton pays,
- Est-ce la France ou l'Allemagne?...
-
-Et Fritz, les yeux fixés avec un indicible regard d'amour et de regret
-au pavillon qui flamboie sous le grand soleil, semble pour un instant
-renaître à la vie.
-
-Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit, à travers les
-amoncellements de glace, et se perd là où nul accent humain n'a encore
-vibré.
-
- ... C'est la vieille et loyale Alsace...
-
-A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur
-coulent sur son front, et ses yeux, hypnotisés par les couleurs
-nationales, s'emplissent de larmes.
-
-Le Parisien entonne la troisième strophe.
-
- Dis-moi quel est ton pays,
- Est-ce la France ou l'Allemagne?
- --C'est un pays de plaine et de montagne,
- Où poussent avec les épis,
- Sur les monts et dans la campagne,
- La haine de tes ennemis
- Et l'amour profond et vivace,
- O France, de la noble race!...
-
-... Par un effort dont on l'eût cru incapable, Fritz, cramponné à la
-main du capitaine et à celle du chanteur, se lève à demi, au moment où
-son camarade s'écrie à pleine voix:
-
- Allemands, voilà mon pays!...
- Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
- On changerait plutôt le coeur de place
- Que de changer la vieille Alsace!...
-
-A ce dernier mot: Alsace! le mécanicien crie: «Présent!...» comme si une
-voix mystérieuse l'appelait au delà de cet horizon lointain, vers cet
-infini où il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort
-sur sa couche.
-
---C'en est fait! dit le capitaine sans chercher à dissimuler une larme
-qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois.
-
---Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement, à pleine
-gorge.
-
-Et tous les marins se découvrent avec un respect attendri, pendant que
-le capitaine, détachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la
-dépouille de cette première victime du devoir!
-
- * * * * *
-
-Bien que le temps pressât, en raison de la pénurie de vivres, le
-capitaine résolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.
-
-Il voulait présider aux funérailles de son matelot, veiller près de lui,
-et l'ensevelir de ses mains, comme s'il eût été un membre de sa famille.
-
-Ce pieux devoir accompli, il s'en irait où l'appelaient les hasards et
-les périls de sa destinée.
-
-La mort de Fritz Hermann constatée légalement par le docteur, il fut
-revêtu de sa tenue de bord avec sa médaille militaire attachée au côté
-gauche de la poitrine. Il resta ainsi exposé pendant six heures, éclairé
-par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps écoulé, il
-fut enveloppé dans un vaste carré de toile à voile.
-
-Le capitaine avait fait choix, à quelques centaines de mètres, d'un
-emplacement, au milieu de blocs énormes disposés de telle façon que
-l'effort de plusieurs hommes suffirait à les faire écrouler.
-
-On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet
-amoncellement, et les travailleurs retournèrent à la tente pour procéder
-aux funérailles.
-
-Le cadavre fut hissé sur le plus petit traîneau, celui qui sert en temps
-ordinaire à porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la
-dépouille du défunt, et deux hommes s'offrirent pour traîner le fardeau
-funèbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le
-deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de
-tristesse.
-
-Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts.
-Puis la fosse de glace, après avoir reçu le cadavre du brave marin, fut
-comblée de menus morceaux, sur lesquels on fit écrouler avec fracas les
-blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette sépulture
-inviolable aux ours et aux loups arctiques.
-
-Sur la plus haute pointe, fut plantée une modeste croix, faite de deux
-tronçons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la veillée
-funèbre, gravé ces simples mots:
-
- FRITZ HERMANN
- FRANÇAIS D'ALSACE
- _26 avril 1888_
-
---Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix étranglée, adieu,
-matelot!
-
-«Tu as vécu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans
-reproche; repose en paix et que Dieu te reçoive en sa miséricorde!»
-
-Le retour à la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui avait à
-se reprocher quelques imprudences comparables à celles que le mécanicien
-payait de sa vie, faisait à part lui de cruelles réflexions, se
-promettant bien de ne plus jamais sacrifier la sécurité du lendemain à
-la satisfaction du présent.
-
-Promesses sincères autant qu'intéressées, auxquelles donnait un triste
-regain d'actualité la présence des trois malades immobiles sous la
-tente.
-
-Ceux-là, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick,
-dont la maladie a été arrêtée net par l'absorption du sang de phoque
-avalé tout chaud.
-
-Encore une autre dose et il serait guéri. Mais quand pareille aubaine se
-renouvellera-t-elle?
-
-Qui sait si une rechute grave, peut-être mortelle ne se produira pas,
-avant que le sauvage pourvoyeur réussisse à opérer d'autres captures.
-
-Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le
-docteur, et Guénic remplaçant momentanément le lieutenant Vasseur,
-atteint de scorbut.
-
-La maladie d'une partie de l'équipage, la mort de Fritz, l'état de la
-banquise, l'impossibilité absolue de faire franchir à la chaloupe et aux
-baleinières un tel obstacle, tout concourt à la modification du projet
-primitif, consistant à ne quitter, sous aucun prétexte, ses matelots.
-
-Mais, comme dit le proverbe: Nécessité n'a pas de loi.
-
-Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de
-facilités pour l'opérer.
-
-Il partira donc seul de l'état-major, accompagné de quatre hommes au
-plus, et une demi-douzaine de chiens.
-
-Il emmènera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs
-pour dormir, quelques médicaments, un sextant, un horizon artificiel, un
-chronomètre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des
-pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement
-indispensables.
-
-Eu égard à la légèreté de ce matériel que les chiens pourraient seuls et
-très facilement traîner sur une glace plane, les hommes pourront
-conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se
-ménager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de
-collier.
-
-Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine eût bien désigné par le sort
-ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'éclopés parmi
-l'équipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont restés
-indemnes de toute maladie.
-
-Chose assez singulière, ce sont positivement des hommes du Midi, du
-moins sauf un, qui ont victorieusement bravé les rigueurs polaires. Jean
-Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provençal
-et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent.
-
-Ces quatre homme sont en conséquence désignés par le capitaine pour
-marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation
-formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a
-pas de refus possible, mais une sorte d'enrôlement volontaire qu'ils
-peuvent décliner pour un motif ou pour un autre.
-
-Bien loin d'ailleurs d'hésiter au moment d'affronter cet inconnu plus
-redoutable encore, les quatre matelots témoignent leur joie par un cri
-retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore
-aggraver leurs misères était la plus enviée des faveurs.
-
-Pour la première fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne
-professionnel à Courapied dit Marche-à-Terre, qui a, paraît-il, en
-maintes circonstances, montré de réelles dispositions culinaires.
-
-Le choix de Dumas dont nul ne songe même à discuter la compétence est
-ratifié à l'unanimité.
-
-Courapied est promu maître coq intérimaire et entre en fonctions à
-l'instant même, pour préparer le repas d'adieu qui fut du reste
-parfaitement exécrable.
-
-Le lendemain, la petite troupe escortée des hommes valides se mettait
-résolument en marche et pointait vers le Nord à travers les escarpements
-de la banquise.
-
-
-
-
-VIII
-
- Recommandations dernières, puis séparation.--Rude
- voyage.--Splendeurs inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de
- force d'acrobates.--Submergés dans la neige.--Une épave au
- loin.--Un _cairn_ par 89°.--Angoisses.--Document allemand.--Traces
- de l'expédition anglaise du commandant Nares.--L'écrit du
- lieutenant Markham.--La dérive de la mer Paléocrystique.--Subite
- élévation de température.
-
-
-Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'était mise en marche après
-un relèvement très exact de la position. Le capitaine avait remis le
-commandement à son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place,
-pendant son absence et le garderait au cas où lui d'Ambrieux, ne
-reviendrait pas.
-
-Il lui avait remis en outre, ses dernières volontés, sous pli cacheté,
-avec ordre d'ouvrir l'enveloppe après une absence d'un mois.
-
-Les hommes s'étaient serré la main en se souhaitant bonne chance, et le
-Parisien avait eu toutes les peines à consoler Guignard, immobilisé sous
-la tente par une attaque de scorbut.
-
-Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui
-l'empêchait de gagner la prime réservée à ceux qui atteindraient le
-Pôle.
-
-Le capitaine entendant ses doléances, le rassura. La prime serait
-touchée par tout le monde, ce qui fit grand plaisir à chacun, même aux
-plus désintéressés.
-
-En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le
-plus grand zèle les morses, les phoques ou tous autres représentants de
-la faune arctique, leur capture devant fournir les éléments
-indispensable au retour. Oûgiouk, pourvoyeur né de l'expédition, promit
-de faire merveilles et d'emmagasiner de véritables montagnes de
-victuailles.
-
-Enfin, après un dernier serrement de main, on se sépara aux confins des
-glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient
-fait la conduite au capitaine et à ses compagnons, notamment le docteur,
-désolé de ne pouvoir aller plus loin.
-
-Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le
-traîneau, halé par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans
-les défilés de l'_Enfer de Glace_.
-
-La journée est belle et le ciel ensoleillé. Mais le froid est toujours
-d'une âpreté cruelle. C'est au point que, à certains moments, la
-respiration qui s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit
-un crépitement très appréciable à l'oreille. C'est l'effet de la
-condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaçons d'une excessive
-ténuité!
-
-Les cinq hommes, les six chiens et le traîneau secoué, culbuté se
-trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des
-blocs, des ravins, des trous, des anfractuosités à donner le vertige, à
-courbaturer par leur vue seule, à désespérer par leurs escarpements.
-
-Il faut, dès le début, et comme pour se mettre en haleine, manoeuvrer
-la pioche et la pelle, déblayer le passage, s'atteler ensuite près des
-chiens, et faire monter le traîneau sur une pente où il est presque
-impossible de se tenir debout.
-
-L'accès de la crête glacée est enfin obtenu, grâce à un escalier
-grossier taillé en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est
-encore pis, car le traîneau, sollicité par son poids, menace d'écraser
-les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue.
-
-Il faut l'alléger, transformer son contenu en ballots que chaque homme
-transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline. Le traîneau vide et
-dételé s'en ira tout seul.
-
-[Illustration: Le traîneau vide et dételé s'en va tout seul]
-
---Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une
-solidité fort heureusement éprouvée, glisser comme une flèche et
-s'arrêter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.
-
-«Mince de Montagnes Russes!»
-
-Cette chaîne franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus
-haute, plus abrupte, plus dure à escalader.
-
-Le contenu du traîneau est déchargé et rechargé jusqu'à cinq fois
-pendant la matinée!
-
-A un certain endroit plus particulièrement dangereux, le bateau, suprême
-espoir si les eaux libres apparaissent, doit être transporté à dos
-d'homme!
-
-On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif
-est intense, la faim commence à se faire sentir...
-
---Stop!
-
-A défaut de tente, on campe dans une anfractuosité--ce n'est pas cela
-qui manque--et Dumas installe, à l'abri du prélart couvrant le traîneau,
-sa lampe à esprit-de-vin et son digesteur à neige.
-
-Les intrépides explorateurs sont collés au flanc d'une colline mesurant
-au moins quarante-cinq à cinquante mètres de hauteur, et contemplent,
-malgré le froid, malgré la faim, malgré la fatigue, un spectacle
-féerique.
-
-Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus
-variées, sur les déclivités des hummocks. Les glaces dénudées par
-endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de
-pierres précieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan
-les eût lancées à profusion sur un incommensurable écrin de satin blanc.
-
-Diamants, émeraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de
-tous côtés avec un éclat aveuglant. Tout est lumière, tout est couleur,
-tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est
-sordide sous sa dépouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants
-sous les lunettes, son nez bleui par de successives congélations, ses
-lèvres scarifiées par la gelure, son épiderme enfumé, crasseux même, son
-allure de bête fourbue, ses membres endoloris.
-
-A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-même, on
-les prendrait, sous leur défroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgés
-d'huile et de tripes de phoque.
-
-Mais la dégradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossières
-s'échappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration,
-montrant que ceux-là sont des civilisés, et que chez eux le sentiment du
-beau survit quand même à la souffrance.
-
-Un déjeuner sommaire, composé de thé bouillant dans lequel est incorporé
-un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est
-lestement absorbé. Ce mélange incohérent, de consistance gluante, et
-rappelant la formule de Mme Gibou, semble délicieux aux hivernants, chez
-qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins
-abondants a peu à peu perverti le goût.
-
-La lampe éteinte et le grog avalé, nul n'a envie de faire la sieste en
-pareil lieu. Les chiens ont gobé leur ration de poisson sec, lappé leur
-eau de neige et repris la bricole.
-
---En avant!
-
-Et chacun, pour obéir à ce commandement, oblique à droite ou à gauche, à
-la recherche de la ligne courbe qui là-bas, à travers l'interminable
-tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le
-chemin le plus court d'un point à un autre, du moins, le seul
-praticable.
-
-En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez,
-virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en
-arrière!...
-
-Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la
-gaieté ne désarment pas, la route se tire.
-
-A tel point que, malgré un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier
-soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord,
-soit vingt-quatre kilomètres, soixante-seize mètres.
-
-C'est un succès inouï, stupéfiant, inespéré, dû exclusivement à la
-vigueur des hommes, à leur endurance, à leur indomptable énergie.
-
-Les deux Basques, nés en pleine montagne, font merveille. Le Parisien,
-en véritable faubourien mâtiné de singe, passe partout. Chez Dumas, la
-vigueur musculaire supplée au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa
-qualité d'ascensionniste, membre du club alpin français, dispense de
-tout commentaire.
-
-Pour coucher, on improvise, d'après les conseils donnés par Oûgiouk,
-avant le départ, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont
-enfournés les lits et le matériel.
-
-Les chiens, attachés au traîneau, demeurent préposés à sa garde, au cas
-bien improbable de rencontre avec des maraudeurs à quatre pattes.
-
-Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre à proximité, car on ne
-rencontre ni mammifères, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, troublée
-seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque
-même plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la
-respiration auquel on assiste sans y prendre garde.
-
-Le lendemain matin, chacun s'éveille au signal donné par Dumas, qui
-repose fraternellement enfoui près du capitaine, dans le sac à fourrure.
-
-La veille au soir, les places ont été tirées au sort, et le sort a
-décidé que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.
-
-Dumas a bien objecté le respect, le grade, la hiérarchie, et déclaré
-qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si près de son chef.
-
-A quoi le chef a répliqué que c'était l'ordre, et que par conséquent
-Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, côte à côte avec le capitaine,
-au cas où ces deux habitudes seraient invétérées chez lui.
-
-Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, obtempéra.
-
-Le 28 avril, nouvelles difficultés.
-
---Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le
-Parisien qui est frotté de littérature.
-
-Le temps est superbe, très sec, et un peu moins froid. 25° seulement
-au-dessous de zéro.
-
-Malheureusement il faut batailler plus que jamais et à chaque instant
-contre le floe dont les craquelures traîtreusement dissimulées sous la
-neige ne se comptent plus.
-
-Tantôt les hommes, tantôt les chiens, tantôt le traîneau s'enfoncent à
-tour de rôle, ou simultanément, selon que la dépression est plus ou
-moins grande.
-
-Les Basques, stoïques, jurent: capédidiou! et s'arrachent, blancs du
-neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes.
-
-Dumas épuise la série des jurons provençaux et déclare que, comparé à
-son pays, le pôle est un endroit idiot.
-
-Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va très mal, le
-refrain d'une chansonnette bébête qui fit jadis les délices des petits
-cafés-concerts:
-
- Par les sentiers remplis d'ivresse
- Allons ensemble à petits pas...
-
-Insensible à tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se rapproche à
-chaque enjambée, dominé par l'unique pensée qui est sa vie, le capitaine
-en dehors du bien-être--oh! très relatif--de ses hommes, et de l'aide
-qu'il leur prodigue à chaque instant, marche comme un illuminé.
-
-Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus
-drôle ou plus salé l'arrachent un moment à cette sorte d'hypnotisme.
-
-Il donne un coup d'épaule pour déhaler le traîneau, tend la main à
-l'homme aux trois quarts assommé, ou sourit complaisamment à quelque
-bonne bourde bien épaisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils
-le pli longitudinal indiquant la pensée intense, tenace, implacable.
-
-A mesure qu'on avance, cette préoccupation semble plus vive.
-
-Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomètres, et le 30 vingt-neuf!...
-Total, depuis le départ, quatre-vingts kilomètres!...
-
-Celui qui verrait l'état du chemin parcouru crierait à l'impossibilité,
-tant ce tour de force paraît incompatible avec la faiblesse des moyens
-humains.
-
-Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est!
-
-Donc, malgré ce résultat stupéfiant, le capitaine est visiblement
-préoccupé, inquiet, même.
-
-Chose étrange, bien faite pour légitimer cette inquiétude, des traces
-d'abord presque invisibles viennent de lui apparaître à plusieurs
-reprises.
-
-Des érosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir été faites
-que de main d'homme, se montrent çà et là, comme pour attester le
-passage de voyageurs venus antérieurement.
-
-A cette pensée d'Ambrieux se sent frémir.
-
-Eh! quoi, tant de travaux, de misères, de souffrances deviendraient
-inutiles. Le pauvre Fritz serait mort à la peine, ses compagnons
-endureraient là-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain
-les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au
-prix de quelles fatigues écrasantes, seraient frustrés, au dernier
-moment, de l'espoir d'une découverte dont ils n'envisagent peut-être pas
-toutes les conséquences, mais à laquelle ils concourent intrépidement,
-de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation
-serait enlevée au chef qui a conçu et mis en oeuvre ce plan grandiose,
-et en touche du doigt la réalisation!...
-
-Car, il n'y a pas à en douter d'autres hommes sont passés par là, avant
-les marins de la _Gallia_.
-
-L'époque de ce passage est indécise, car la glace peut rester inaltérée
-pendant de longues années, comme aussi subir des modifications résultant
-d'écrasements ou de pressions qui la déforment instantanément.
-
-C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperçu jusqu'alors
-ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crèvent les yeux, tant ils
-portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et
-surtout de l'industrie humaine.
-
-Une pente abrupte se présente tout à coup en face de la petite troupe
-éreintée.
-
---Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien.
-
---Pécaïré! encore tailler là dedans «une» escalier...
-
---Y s'passera quéques heures avant de pouvoir chanter:
-
- «Madame à sa tour monte...
-
-«Cré pétard?
-
---Quésaco?...
-
---Mais, y en a «une» d'escalier... proprement ficelée, encore, et par
-des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre...
-
-Le traîneau s'arrête et le capitaine plus préoccupé que jamais examine
-un escalier à larges marches, taillées hardiment, de faible hauteur, en
-plan très incliné, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un
-traîneau.
-
---Vivadioux! s'écrie Michel Elimberri, c'est à croire qu'on rêve.
-
---Ou que de bonnes fées sont venues travailler pour nous, dit le
-Parisien avec sa naïveté goguenarde qui ne demande pas mieux que de
-croire au surnaturel.
-
---A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit à son tour
-Dumas...
-
-«J'ai connu sur le _Colbert_ un cuisinier qui se relevait la nuit pour
-mettre cuire des fayots au lard, et se fiçait dans une colère bleue
-quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine parée, avec sa camelote en
-train de mizôter!...
-
-Jean Itourria émet à son tour une opinion qui amène sur le visage du
-capitaine une brusque et passagère contraction.
-
---Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur était venu dans ces
-parages...
-
-«Si c'était lui qui a taillé cette montagne de glace...
-
-«Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel
-ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte...
-
---Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la
-bricole du traîneau sur son épaule.
-
-«En avant! mes enfants... qui vivra verra!»
-
-Grâce à ce plan incliné supérieurement coupé de marches régulières, dont
-l'arête se trouve à peine érodée, le passage du monticule s'opère en un
-quart d'heure, alors qu'il eût exigé au moins deux heures d'efforts et
-de travail.
-
-Les dernières paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au
-capitaine, tant elles répondent bien à l'idée secrète et tenace qui
-obsède sa pensée, depuis l'apparition des premiers vestiges.
-
-Contre toute possibilité, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il
-réussi à pousser jusque-là!
-
-Et qui sait, plus loin encore peut-être, puisque les traces, au lieu de
-disparaître et de s'atténuer, augmentent encore, à mesure que
-s'accroissent les difficultés!
-
-La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement
-impraticable, sans la présence de ces étranges travaux d'accès qui en
-facilitent singulièrement le parcours.
-
-Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi préparé se
-dirige imperturbablement vers le Nord, dont le pôle se rapproche de plus
-en plus.
-
-La journée du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six
-kilomètres, en dépit d'obstacles effrayants.
-
-Le 30 avril, à 9 heures, par un froid toujours très vif, le capitaine
-constate que, après les circonvolutions opérées à la recherche de la
-ligne droite, cette ligne droite prolongée depuis le campement, atteint
-cent onze kilomètres, soit un degré.
-
-L'expédition française est par 89° de latitude Nord, c'est-à-dire à
-vingt-cinq lieues terrestres seulement du Pôle!
-
-Cette bonne nouvelle redonne du nerf à chacun et l'étape, après une
-nuit glaciale, est commencée avec un entrain superbe.
-
-Ah! si la damnée trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait
-pas le passage antérieur d'inconnus venus on ne sait d'où, quelle joie
-exubérante, pour ces pauvres marins, qui, malgré leur vaillance, n'en
-peuvent plus, et ne marchent que soutenus par l'idée du devoir
-accompli, et par l'affection qu'ils portent à leur chef.
-
-D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche
-si cette voie qui pourtant facilite singulièrement sa marche, cessera
-enfin.
-
-Ce qu'il lui faut, c'est l'inviolée solitude avec ses glaces
-inaccessibles, son grand silence de région inexplorée, où ne se
-rencontrent même ni quadrupèdes ni oiseaux.
-
-Mais, à propos, quels sont ces ossements épars sur la glace d'où la
-neige a été balayée par la tourmente! Cette tête busquée, ces mâchoires
-plantées de dents aiguës, ces pattes de plantigrades ont appartenu à un
-ours. Les os creux ont été éclatés à la chaleur, comme faisaient jadis
-les primitifs pour en extraire la moelle.
-
-Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette curée, car un peu
-plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux
-mots estampés sur le fond: «Maxwell Birmingham».
-
-L'ours a été tué, puis dévoré par des hommes portant des armes
-approvisionnées de cartouches anglaises.
-
-Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose.
-
-L'expédition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si
-parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un armé d'une carabine
-anglaise.
-
-D'Ambrieux n'a point d'autre idée en tête que celle de l'expédition
-allemande et de son chef le devançant à travers la sinistre étendue de
-floes et de hummocks, à travers l'épouvantable _Enfer de Glaces_.
-
-Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des années,
-nulle campagne polaire n'a été entreprise, sauf celles de la _Jeannette_
-et de Greely, si déplorablement terminées!
-
-Les traces laissées sur les glaces, les débris abandonnés semblent du
-reste contemporains...
-
-... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsédé, va commander la
-halte pour le goûter, quand Dumas, dont l'oeil de chasseur voit juste
-et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, implanté
-en plein banc de glace, à une distance assez notable.
-
---On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche à balai, si dans
-la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des
-manches.
-
-Incapable de subordonner son allure à la marche lente du traîneau, le
-capitaine s'élance en courant vers la mystérieuse épave, et se trouve en
-effet devant un morceau de bois qui paraît, à première vue, être la
-hampe d'un croc.
-
-[Illustration: Le capitaine s'élance vers la mystérieuse épave...]
-
-Il est dans un état de conservation parfaite, grâce peut-être à des
-onctions d'huile de lin qui l'ont saturé. Sa pointe disparaît dans un
-monticule de la grosseur d'une barrique, formé de glaçons agglomérés
-avec des boîtes à conserves réunies entre elles et attachées au morceau
-de bois par un fil de fer.
-
-Il y a donc, dans cette disposition, l'idée manifeste d'attirer
-l'attention. C'est bien là un _cairn_ ou signal édifié non pas avec des
-pierres, puisque la matière première fait défaut, mais avec les éléments
-dont disposaient les mystérieux visiteurs.
-
-Il doit y avoir là-dessous quelque document dont il importe de prendre
-au plus tôt connaissance.
-
-Dans sa précipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans
-même apporter un couteau à neige.
-
-Il essaye néanmoins d'arracher le morceau de bois et d'ébranler à coup
-de pieds le grossier édifice.
-
-Vains efforts! La glace, quand le froid est très vif, est le meilleur de
-tous les ciments.
-
-Il faut, à d'Ambrieux, modérer son impatience, retourner au traîneau et
-revenir avec un homme et deux pioches pour démolir le «signal».
-
-Sous leurs coups, la glace vole en éclats et les boîtes à conserve
-s'éparpillent avec un grand bruit de ferraille.
-
-L'amoncellement destiné à attirer l'attention des voyageurs étant
-dispersé, le capitaine d'Ambrieux aperçoit, profondément implanté dans
-la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec précautions, et
-déroule avec des peines infinies.
-
-Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement
-bouché et cacheté avec du brai.
-
-Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue
-parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette précipitation,
-il commande à ses nerfs, arrête le tremblement qui agite ses mains et
-débouche posément le récipient.
-
-Plusieurs feuilles s'en échappent. Il saisit la première venue et la
-parcourt d'un avide regard.
-
-Elle est couverte de caractères allemands.
-
---Pardieu! J'en étais presque sûr, s'écrie amèrement l'officier.
-
-Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un
-geste d'étonnement, à la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et
-d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83° 20´ 26´´ lat. N... 65°
-24´ 22´´ long. O.
-
-Un long soupir de soulagement lui échappe alors, puis un bruyant éclat
-de rire.
-
-L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel Elimberri,
-le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort
-intelligent, et capable de comprendre.
-
---Tu te demandes si j'ai perdu la tête, n'est-ce pas, Michel? dit le
-capitaine dont la voix est légèrement altérée.
-
---Mais, capitaine, vous êtes bien libre d'avoir l'air chaviré, puis de
-rire dans la même minute, si bon vous semble...
-
-«Vous êtes le maître...
-
---C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fière peur.
-
---Pas possible!...
-
-«Un autre que vous me le dirait que je répondrais que c'est pas vrai.
-
---C'est pourtant l'exacte vérité, va, matelot.
-
-«J'ai eu peur d'avoir été devancé, et de ne pas arriver le premier
-là-bas... où nous serons dans quatre ou cinq jours, et où nul n'est
-jamais allé...
-
-Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie:
-«Je ne comprends pas,» et que son accoutrement d'ours polaire rend
-singulièrement expressive et caricaturale.
-
---Je vais te traduire ce document, et tu sauras...
-
-«... Mais il en a un second, en anglais...
-
-«... Et un troisième en français.
-
-«Ecoute plutôt la lecture de ce dernier:
-
- «Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrêtée ici, par 83° 20´ 26´´ de
- latitude Nord, et 65° 24´ 12´´ de longitude ouest, l'expédition à la
- mer polaire, commandée par le capitaine G. Nares, de la marine
- britannique, et comprenant les deux navires: _Alert_ et _Discovery_.
-
- «De l'hivernage de l'_Alert_, par 82° 24´, sont partis deux traîneaux
- sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire à travers
- les floebergs de la mer Paléocrystique jusqu'à ce point, le plus élevé
- vers le pôle où l'homme ait atteint.
-
- «_Signé_: Capitaine ALBERT H. MARKHAM.
-
- «Lieutenant de l'_Alert_.»
-
---Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, après la lecture de ce
-papier dont les caractères sont à peine altérés, le capitaine Markham,
-dont j'ai lu l'expédition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui
-est de 83° 20´ 26´´...
-
-«Nous sommes, nous, par 89°!... c'est-à-dire 6° plus au nord... et
-notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise...
-
---Celle de Markham était bonne également, mon brave Michel, ajoute en
-souriant le capitaine.
-
---Caramba! je ne comprends plus...
-
---C'est bien simple pourtant, continue l'officier en réintégrant, du
-bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de
-verre.
-
-«Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer
-Paléocrystique?
-
---Oui, capitaine.
-
-«Une mer couverte de glaces censément éternelles, qui ne fondaient
-point, ne bougeaient pas de place, et empêchaient, à tout jamais,
-d'approcher du Pôle ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.
-
-«A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur français attaché à
-l'expédition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces éternelles, et
-manque de se noyer là où le commandant Nares croyait la mer prisonnière
-pour toujours.
-
---Le commandant Nares avait eu à la fois tort et raison, continue le
-capitaine en ralliant le campement son flacon de verre à la main.
-
-«Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaçons; raison, en
-pensant qu'il était extrêmement vieux, et à peu près indestructible.
-
-«Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les
-adhérences de ces montagnes de glaces...
-
-«C'est l'action combinée des vents et des courants.
-
-«Un beau jour, la banquise paléocrystique a quitté les rives où l'a
-rencontrée le commandant Nares, et s'est mise à dériver au caprice de
-l'ouragan et suivant l'orientation des courants...
-
---Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!...
-
---Qui nous dit qu'elle n'a pas tourné plusieurs fois autour de l'axe
-terrestre, qu'elle ne s'est pas promenée d'un pôle du froid à l'autre...
-qu'elle n'a pas été accrochée des mois, des années peut-être à
-quelque côte ignorée, pour repartir à travers les espaces
-circumpolaires?
-
---Vous devez avoir raison, capitaine.
-
-«Car de telles masses une fois prises ne dégèlent plus, du moins sous
-pareille latitude, où l'été n'a même pas la chaleur de nos hivers.
-
-Les deux hommes ralliaient à ces mots le campement où Dumas, Itourria et
-le Parisien attendaient, avec impatience, le résultat de la découverte.
-
-On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent
-cette étrange aventure, les réflexions que suggérèrent la longue
-existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise
-qu'éprouverait le brave officier anglais, en apprenant à quel
-vagabondage effréné s'était livré son document.
-
-A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le réintégra dans son
-enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots:
-
-«Trouvé le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission
-française partie en 1887 pour explorer les régions arctiques. Longitude
-observée: 9° 12´ ouest de Paris, latitude 89°. A cette date du 30 avril
-1888, le commandant de la mission française, après avoir perdu son
-navire, n'avait plus que pour un mois à peine de vivres et se proposait,
-après être passé au Pôle, de rallier les terres moscovites. Quelques cas
-de scorbut se sont déclarés dans l'équipage frappé d'une perte cruelle,
-en la personne du mécanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de
-la présente année.
-
-«Ont signé: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin,
-chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.»
-
-Le flacon fut rebouché, puis cacheté avec du brai, et replacé dans le
-cairn, qui fut réédifié avec soin et surmonté de sa hampe de bois.
-
-
-
-
-IX
-
- Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au
- pays du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traîneau est à son tour
- porté.--En bateau.--A quinze heures du Pôle.--Entrain
- magnifique.--Coup de sonde.--Stupéfaction.--Un fond de vingt-cinq
- mètres.--Brusquement le fond tombe à deux cents mètres.--Les idées
- du Basque Michel.--Tout dérive, le bateau, les glaces, la mer
- elle-même.
-
-
-Cette journée du 30 avril devait être fertile en événements.
-
-Les cinq hommes après avoir réédifié le cairn du capitaine Markham
-retrouvé de si étrange façon, et si loin de la latitude observée par
-l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le pôle.
-
-Marche terrible, semée de heurts et de chutes, épuisante par la
-continuité d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait
-présager la fin.
-
-La petite troupe halant intrépidement avec les chiens sur le traîneau
-venait, après avoir atteint, puis franchi une série d'escarpements
-vertigineux, s'échouer sur une plate-forme dépourvue de neige, et
-constituée par un glaçon colossal.
-
-Chose étrange, plus on monte, plus la température paraît augmenter. Au
-lieu d'être saisis comme le matin par un froid plus vif, à mesure qu'ils
-s'élèvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable, à tel
-point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte à les
-remettre si le froid reprend brusquement.
-
-Mais non. Le thermomètre, d'accord avec eux, indique _seulement_ une
-température de -17°, et cela, sur une colline de glace complètement nue,
-et bien qu'il soit sept heures et demie du soir.
-
-Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation délicieuse de
-sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de
-patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des
-paquets de n'importe quoi.
-
-Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la
-modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par
-de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous
-leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.
-
-Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le thé
-et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé,
-manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.
-
-Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est
-d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.
-
-Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et
-ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de
-zéro, au thermomètre des illusions.
-
-Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute
-que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché
-encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien...
-d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire
-relâche!
-
-Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade.
-Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré
-le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels
-qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des
-hommes.
-
-Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si singulièrement
-transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est
-l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en
-cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés
-à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en
-détresse.
-
-Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace
-arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension
-est rude et les haltes fréquentes.
-
-Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement
-sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée
-au coup de fouet cinglant de la bise.
-
-Le thermomètre n'est plus qu'à -14°!
-
-Les hommes n'en reviennent pas et s'égayent comme de grands fous.
-
---Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrière cette montagne qu'on
-dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel décor? demande
-Plume-au-Vent toujours hanté par les comparaisons tirées de son ancienne
-profession.
-
---Peut-être des terrains couverts de beaux sapins, répondent les
-Basques, croyant avoir déjà un avant-goût des landes.
-
---Eh! millé dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas,
-d'orangers et d'oliviers, à preuve que ze sucerais bien une oranze et
-que ze serais heureux d'apprêter, aux olives, notre premier filet de
-phoque.
-
---Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres à pain, avec
-des coups de soleil, renchérit Plume-au-Vent, dont la face violette a un
-superbe ton d'engelure.
-
---Ou simplement la mer libre, termine le capitaine.
-
---La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et à toute vitesse
-notre canot...
-
-On arrive en ce moment au sommet de la crête glacée, et le Parisien, qui
-se trouve en tête de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrête sur un
-petit plateau et s'écrie d'une voix retentissante:
-
---La mer!... La mer!...
-
-Certes, jamais les dix mille conduits par Xénophon ne poussèrent de
-meilleur coeur, à l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprême de
-joie et de délivrance renfermé dans ce mot résumant toutes les angoisses
-d'hier, toutes les espérances de demain:
-
---Thalassa!... Thalassa!...
-
-Le capitaine qui vient après, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria,
-s'arrêtent et s'écrient aussi:
-
---La mer!... La mer!...
-
-De ce poste élevé, ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau,
-s'étalant à perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des
-glaçons probablement détachés de la vieille banquise paléocrystique
-finissant brusquement là, sous leurs pieds.
-
-[Illustration: Ils aperçoivent une magnifique étendue d'eau...]
-
-A droite et à gauche, les monticules bleuâtres, les collines poudrées de
-neige s'allongent en une ligne déchiquetée formant le rivage de cette
-mer intérieure, d'où n'émerge, du moins à première vue, nulle terre, nul
-îlot, pas même un roc, rien.
-
-C'est la solitude absolue que n'animent ni les ébats bruyants des
-mammifères arctiques, ni les randonnées capricieuses des oiseaux
-polaires sans doute retenus là-bas par les rigueurs d'un tardif hiver.
-
-C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et frissonnent à
-peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les
-eaux glauques.
-
-Au-dessus de cette portion d'océan libre, qui partout ailleurs se
-montrerait sphérique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu
-intense, où flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'atténue
-l'incomparable éclat.
-
-Une profusion de lumière, un immense lac d'eau vive, quelques glaces
-flottantes, c'est tout!
-
-Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le
-coeur, étreigne l'âme! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que
-ceux aperçus jusqu'alors! Rien qu'une étendue banale où la nature ne
-s'est donnée la peine d'être ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni
-surabondante.
-
-Les matelots qui se sont fait une tout autre idée de cette abstraction,
-jusqu'à lui donner un aspect en rapport avec leur éducation ou même
-leurs superstitions, à la matérialiser selon leurs aptitudes et leur
-compréhension, paraissent un moment interdits.
-
-Mais, comme après tout ils sont matelots, que la mer est faite pour
-naviguer, et non pas pour exécuter un métier d'acrobates sur les
-montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par
-l'organe de Dumas qui résume leur pensée:
-
---Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Méditerranée elle en
-serait zalouse!
-
-«Assez de glaces, Pécaïré!
-
-«Et vive la mer, Tron dé l'air!...
-
-«Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers
-cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau salée!...
-
-«Pas vrai, camarades!...
-
---Eh! zou!... tu as bien dit, maître coq, répondent les autres, et ce
-qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'idée du capitaine!...
-
---Certainement, matelots, c'est mon idée.
-
-«Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double
-ration que je vous offre.
-
---Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire à votre santé et à la
-réussite de votre affaire.»
-
-Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'énergique et
-pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau,
-après avoir eu toutefois le soin d'accrocher à un des pics les plus
-élevés un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir «d'amer»,
-c'est-à-dire de point de repère pour indiquer la route du retour, dans
-le cas où la banquise paléocrystique, en apparence immobile depuis le
-commencement du voyage, viendrait à se déplacer, sous l'influence
-possible d'un ouragan et des courants.
-
-La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes
-suppléa au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une
-fois fractionné en fardeaux proportionnés à la vigueur humaine, et
-déposé au bord de l'eau. Bateau et traîneau suivirent le même chemin,
-et vinrent s'accumuler près du monceau d'objets composant le «vade
-mecum» des voyageurs.
-
-Le bateau fut enfin démarré du traîneau. Un divorce! dit le Parisien qui
-aime toujours à rire.
-
-Il ferait mieux de dire: un changement d'état et de position, car le
-traîneau de porteur devient porté. Il est installé à l'avant, sur le
-fond plat de l'embarcation bâtie d'après le modèle des «_oumiaks_»
-esquimaux, léger comme eux et comme eux aussi à peu près insubmersible,
-malgré son excessive mobilité.
-
-Le chargement complet des bagages le fit à peine entrer de quelques
-centimètres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit
-sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilité.
-
-La journée du 30 avril ayant été employée à l'ascension du dernier
-rempart de glace et à l'arrimage du bateau, le petit équipage cuisina,
-dîna et campa encore une fois sur la glace.
-
-Chose singulière ou tout au moins inusitée, ces hommes éreintés, fourbus
-par cette série de manoeuvres, dormirent à peine dans leurs sacs de
-fourrures.
-
-L'attente du grand événement dont la réalisation est si proche les tint
-éveillés pendant cette nuit sans ténèbres, et toute conventionnelle,
-là-bas, où le grand jour de six mois est depuis longtemps commencé.
-
-Le lendemain, le canot fut mis à flot sans peine. Les chiens, heureux et
-stupéfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes gelées
-et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et
-semblèrent vouloir incruster tout leur corps à cette substance si tiède
-et si moelleuse.
-
-Chaque homme saisit un aviron et se mit à son poste de nage, le
-capitaine prit place à la barre, orienta le petit bâtiment, et les yeux
-fixés à la boussole commanda:
-
---Nage partout!
-
-[Illustration: Le capitaine commanda: «Nage partout!»]
-
-Le bateau déborde aussitôt et s'avance sur les flots unis comme un
-miroir, avec une vitesse de bon augure.
-
-Il pouvait être à ce moment quatre heures du matin.
-
-Très satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre
-compte de ce qu'elle pouvait être en réalité. Il improvisa avec une
-ligne et un morceau de cuir amarré en parachute une sorte de loch
-grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut
-de noeuds régulièrement espacés; puis, sa montre à secondes remplaçant
-le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de
-conserver leur vitesse.
-
-L'expérience marcha le mieux du monde et le résultat montra que la nage
-atteignait une vitesse de quatre milles environ à l'heure, c'est-à-dire
-près de sept kilomètres et demi (exactement 7 kil. 408 m).
-
-Si le temps se maintient au beau, si la mer continue à être favorable,
-si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de
-ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le pôle en quinze
-heures.
-
-Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.
-
-Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour échapper à
-l'obsédante ténacité de cette idée qui, depuis un an, travaille toutes
-les cervelles.
-
-Dans quinze heures les matelots de la _Gallia_ auraient accompli ce que
-nul n'a jamais pu réaliser depuis que le monde existe!
-
-Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et célèbres à
-jamais. Enfin, on commencerait à quitter cet atroce pays des glaces
-éternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui
-couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports où le matelot est roi,
-et où la bordée franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et
-affamé.
-
-Ah! pardieu! on va souquer dur... à s'en faire éclater le fil des
-reins.
-
-D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et
-puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en réalité, que ce pôle
-Nord, pour lequel on a dérangé tant de braves mathurins, fait sauter un
-fier navire comme la _Gallia_, failli se manger le nez avec les
-Allemands, et finalement turbiné comme jamais morutiers et baleiniers ne
-l'ont fait!
-
-Quelque désireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modère
-cette ardeur, et déclare qu'il sera impossible de conserver pareille
-vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps
-presque double, pour permettre à deux hommes sur quatre de se reposer.
-
-Tiens! c'est juste... nul n'avait pensé à cela. Il faudra bien avoir
-quelques moments de relâche...
-
-A moins que... dame! si on trouvait le fond à une profondeur
-raisonnable. Il y a deux grappins à bord, avec un bout de drisse. Alors,
-on verrait à s'ancrer tant bien que mal, de façon à se reposer deux ou
-trois heures, tout le monde ensemble, après quoi on nagerait de plus
-belle, jusqu'à ce que la peau des mains vous en pèle!
-
-C'est très juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa
-ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarré au bout de la
-ligne.
-
-Il mouille par-dessus bord, après avoir fait stopper, le petit appareil,
-et constate, avec stupéfaction, que le plomb s'arrête à vingt brasses!
-exactement trente-deux mètres quarante centimètres, la brasse mesurant
-un mètre soixante-deux.
-
-Il fait avancer d'une centaine de mètres, et ne trouve plus que dix-sept
-brasses, vingt-sept mètres cinquante centimètres.
-
-Deux cents mètres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou
-trente-cinq mètres soixante-quatre!
-
-Il voudrait bien connaître la nature de ce fond rencontré, contre toute
-prévision, à une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est
-pas creusé inférieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de
-suif qui ramène des échantillons de vase, de sable ou de grève
-composant ces fonds.
-
-Plume-au-Vent, un peu mécanicien, se charge d'évider à la halte du soir
-le grossier instrument, et de le mettre à même de fonctionner.
-
-Le bateau reprend sa marche avec une vitesse très satisfaisante, une
-absence de brise qui rend la nage facile, et une température autorisant
-la simple vareuse de laine en usage à bord.
-
-A onze heures, on stoppe pour déjeuner, après avoir vaillamment parcouru
-environ cinquante et un kilomètres. Comme il n'y a ni brise ni courant,
-on se contente de déborder les avirons, et de rester tout naturellement
-en panne.
-
-L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris
-à Dumas de remplir à tout hasard de neige le digesteur lors de
-l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce à peine
-suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens.
-
-Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe à portée.
-
-Elle est happée avec un croc et dégustée sans retard. Chose encore plus
-étonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis
-deux jours, cette glace est absolument douce.
-
-La glace douce étant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc
-à proximité un glacier, c'est-à-dire une terre... à moins que ce
-morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer salées par
-conséquent, n'erre depuis de longs mois...
-
-Dumas, à coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en
-prévision de la soif et des futurs besoins culinaires.
-
-La profondeur est toujours identique, à quelques brasses près.
-
-A midi, le petit équipage reprend vaillamment sa nage en dépit des
-ampoules qui font saigner les mains copieusement frottées de graisse de
-phoque, un remède souverain, paraît-il.
-
-Tout à coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent
-quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et
-commande de stopper.
-
---Sacrebleu! voilà qui est étrange, dit-il étonné.
-
-La sonde descend toujours...
-
-«Matelots! nage un peu à culer! la ligne a du biais et s'engage.
-
-Arrivés à pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la
-ligne se dérouler encore, presque indéfiniment...
-
-A tel point que la longueur totale disparaît, c'est-à-dire deux cents
-mètres, et le fond n'est pas encore atteint.
-
-Force est à l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du
-moins pour l'instant, cette singulière et nouvelle contradiction.
-
-La ligne remontée et enroulée, le capitaine commande:
-
---Nage partout!
-
-A vingt mètres à peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le
-fond par trente mètres!
-
-De plus en plus stupéfaits, les deux Basques échangent un regard effaré
-comme s'il y avait là quelque maléfice.
-
-Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes têtes, les
-rassurent par leur aspect imperturbable.
-
---C'est le trou par où passe l'axe de la terre, s'écrie le Parisien.
-
---T'es bête! observe Dumas.
-
-«Si nous étions au Pôle, je ne dis pas.
-
---Alors, c'est un faux coup de tarière, ou bien un des évents du grand
-puits artésien par ousque les ingénieurs du commencement du monde ont
-poussé leurs travaux.
-
---Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rasséréné par les
-plaisanteries de ses copains, il me vient une autre idée, mais je ne la
-dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la médite afin de ne pas me
-faire fiche de moi.
-
---Dis tout de même, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix
-chaude et sympathique.
-
-«Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es
-enfin homme d'expérience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se
-moquera de toi.
-
---Vous êtes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle
-m'apparaît comme çà, en vrai!
-
-«D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun
-poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs.
-
-«Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.
-
-«Donc, en fin finale de manière de dire, y a là, je réitère, une chose
-pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la
-vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau,
-plus varié, plus peuplé que n'importe pas quel monde de dessus la terre.
-
-«Comprenez, c'pas, capitaine?
-
---Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a déjà beaucoup frappé.
-
-«Continue.
-
---Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les
-camarades ont parlé, après votre coup de sonde extraordinaire.
-
-«C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une
-espèce d'eau salée qu'a un double fond.
-
---Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as découvert du premier
-coup le mystère.
-
---Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot encouragé par
-l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser à un double
-fond.
-
-«Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la
-hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus.
-
-«De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mètres s'enfonce de
-quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer ça.
-
---C'est parfaitement juste.
-
---Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a offert à
-franchir des versants, notamment le dernier, qui s'élevait d'au moins
-cent mètres au-dessus du niveau de la mer.
-
-«Par conséquent, ce tiers de glace escaladé par nous se prolonge au
-moins de deux cents mètres dans l'eau.
-
---Très bien!
-
---Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les
-banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non
-seulement à pic, de haut en bas, mais encore et surtout
-«horizontalement».
-
-«Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer
-déserte n'est pas une espèce de lac enfermé au milieu des glaces, et
-résultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur
-affaissement également partiel.
-
-«Voilà pourquoi, à mon avis, le capitaine trouvait le fond entre
-vingt-cinq et trente brasses.
-
---Mais, objecte Plume-au-Vent, tu oublies le coup de sonde de cent
-quarante brasses.
-
---Au contraire!
-
-«L'endroit par où est passée la sonde qui s'est brusquement enfoncée de
-deux cents mètres communique directement avec la mer, la vraie,
-celle-là, et qui alimente notre lac.
-
---Je veux bien! mais, qui l'a creusé?
-
---C'est peut-être un ancien trou à phoque élargi au contact d'eaux plus
-chaudes qui en ont rongé les bords...
-
-«Peut-être un éclatement du banc de glace sur une roche de fond... je
-ne sais pas au juste.
-
-«Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq
-cents brasses de ligne...
-
-«Alors on verrait voir le véritable fond et tréfond de cette vieille
-mâtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'océan qui se
-donne des airs de baie d'Arcachon!
-
-«C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obéir,
-capitaine.
-
---Bien parlé, Michel!
-
-«Je crois que tu as de plus en plus raison.
-
-«Reste à savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps.
-
-«L'horizon est si borné, grâce à notre faible élévation, que nous n'en
-pouvons rien voir.
-
-... On avait recommencé à souquer dur, malgré la fatigue. Mais le
-capitaine, ayant doublé la ration de vieux rhum, avait par ce moyen
-augmenté le rendement en calorique des machines humaines.
-
-A six heures néanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au
-bateau la vitesse considérable conservée pendant la journée.
-
-Le chiffre de kilomètres parcourus s'éleva néanmoins à quarante, ce qui,
-avec les cinquante et un enlevés le matin, donne le total de
-quatre-vingt-onze!
-
-L'expédition française n'est plus qu'à vingt kilomètres du pôle Nord!
-
-Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la
-nuit. Les chiens, ankylosés par une marche de douze heures, sont
-débarqués ainsi que trois hommes sur un glaçon flottant, où ils peuvent
-s'ébattre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous
-après réclusion.
-
-Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui
-aspirent aussi à quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis
-chacun réintègre le bord.
-
-Les deux grappins sont facilement mouillés sur le fond que chacun,
-depuis la démonstration du Basque, pense être de la glace. Puis, le
-bateau immobilisé, la cuisine de Dumas absorbée, le grog au rhum dégusté
-bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expédition se glissent dans
-leurs sacs et s'endorment à poings fermés, pendant que le cinquième
-veille à la sécurité de l'esquif, éventuellement menacé par la rencontre
-des glaçons flottants.
-
-Tout va bien; la sentinelle relevée d'heure en heure ne constate rien
-d'anormal. Réveil général à quatre heures... du matin pour ne pas
-oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.
-
-Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa
-latitude et calculé minutieusement son observation semble tout inquiet.
-
-Rien d'anormal, pourtant.
-
-Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des
-instruments nautiques dont la précision les étonne toujours.
-
-Cette précision vient de révéler au capitaine que, pendant ce court
-espace de temps écoulé entre les deux dernières observations
-astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la
-mer elle-même ont dérivé de trois minutes vers l'Est.
-
-
-
-
-X
-
- 1er mai 1888.--Ecueil.--Au pôle Nord.--L'unique manifestation de la
- vie organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--Où
- déposer le procès-verbal de découverte?--Quelle preuve donner, plus
- tard!--La «nuit» au Pôle.--Immobilité des êtres et des choses.--A
- propos de la rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six
- mois.--La voie du retour.
-
-
-La dérive de trois minutes, observée par le capitaine, est en somme
-d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger
-l'écart avec le Pôle, et de rectifier la route.
-
-Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la distance très
-minime séparant le bateau du point où passe l'axe terrestre, si
-toutefois la mer et les glaces demeurent en l'état.
-
-Mais si les difficultés semblent s'aplanir au moment où l'intrépide
-marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera
-pas de même au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le
-campement où sont restés, avec le matériel, les quatorze compagnons
-malades et à bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se
-mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines
-parties plus ou moins considérables ont dérivé plus ou moins vite, après
-séparation de la masse totale.
-
-Mais, qui parle de retraite!
-
-N'y a-t-il pas là, tout près, à portée de la main, ce point mystérieux à
-la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifiées,
-vainement, hélas!
-
-Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni
-Allemands, ni Danois, ni Suédois, ni Américains n'ont pu atteindre, ne
-sera-t-il pas surmonté des couleurs françaises, en signe de prise de
-possession, et pour affirmer cette conquête pacifique opérée avec des
-moyens si infimes par des Français, rien que des Français!
-
-A cette pensée, les marins sentent se décupler leur énergie, et tout
-vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et
-plus glorieuse, reprennent leur nage.
-
-Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le thermomètre
-est à -12°.
-
-C'est le 1er mai 1888.
-
-Cependant le capitaine, en dépit de son calme habituel, demeure
-soucieux, presque sombre, à mesure que le mouvement rythmique des rames
-le rapproche du point dont la direction lui est indiquée par les
-instruments de navigation.
-
-Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la
-meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus
-rares et laissent à peu près libre tout l'espace visible. Enfin, les
-flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble
-glisser sur un étang.
-
-Les matelots, voyant la préoccupation inquiète de leur chef, gardent le
-silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu
-grasses, qui rompaient la monotonie du voyage.
-
-Seul, leur halètement de geindre pétrissant le pain marque, d'un bruit
-de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames.
-
-Les chiens tapis en rond, vautrés dans une béate paresse, dorment au
-soleil de -12°; une vraie température de printemps qui, pour un peu, les
-ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boréal est
-habitué aux froids terribles de la région.
-
-Une heure s'écoule, puis deux.
-
-L'instant solennel approche. Le capitaine se lève debout, monte parfois
-sur son banc, et regarde avidement l'horizon.
-
-Puis il se rassied en fronçant le sourcil.
-
-Mais cet horizon est si borné, grâce à la faible élévation du bateau,
-que l'officier espère encore apercevoir ce mystérieux quelque chose qui
-semble lui tenir si fort à coeur.
-
-Un quart d'heure se passe.
-
-Le capitaine se lève encore et pousse un soupir de soulagement à
-l'aspect d'une masse brune qui émerge, au loin, des eaux glauques.
-
---Enfin! murmure-t-il à voix basse.
-
-«La destinée est donc pour moi, et peut-être restera-t-il quelque chose
-de mon oeuvre!
-
-«Et vous, matelots, souquez ferme!»
-
-La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le
-capitaine gouverne droit à ce qui lui semble être un écueil.
-
-Tout en maintenant la barre droite, il écrit à la hâte quelques lignes
-sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de
-verre qu'il bouche et cachètte hermétiquement avec du brai.
-
-A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses
-gestes deviennent fébriles.
-
-Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit à chaque coup de
-rame et dont il vient de calculer la distance exacte.
-
-Encore un quart d'heure de nage précipitée, puis quelques minutes...
-
---Stop!...
-
-Le canot glisse sur son erre et s'arrête.
-
-Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mâle visage
-reflète une vive et passagère émotion.
-
---Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix légèrement
-altérée, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui
-échappent en dépit de tout aux moyens humains ne s'est glissée dans mes
-opérations, tous les empêchements sont vaincus et vous venez d'accomplir
-un fait géographique jusqu'alors sans précédents.
-
-«Au point précis où flotte en ce moment notre bateau se confondent tous
-les méridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes
-au point mort autour duquel tourne la terre...
-
-«Nous sommes au pôle Nord!
-
-«Offrons à la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et
-consacrons notre découverte par un triple cri de: Vive la France!
-
---Vive la France! crient à pleine voix les quatre matelots en levant
-leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon
-tricolore hissé au bout d'une gaffe.
-
-[Illustration: Vive la France! crient à pleine voix les matelots]
-
---Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le
-voisinage, une terre, un continent, une île où nous pussions aborder...
-
-«Il paraît que non. Car, sauf cet écueil que vous voyez à trois
-encâblures, nous n'apercevons rien.
-
-«Ce roc ainsi placé, d'une façon providentielle, à une distance
-insignifiante du Pôle va du moins recevoir ce document qui attestera
-tout à la fois notre passage, notre priorité, notre prise de possession.
-
-«Nul désormais ne pourra révoquer en doute notre découverte, devant
-cette preuve écrite, signée de moi, et scellée dans ce récif.
-
-«En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au
-retour définitif.»
-
-Il est trop juste de dire que les matelots semblent modérément
-enthousiasmés. Cette découverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette
-course après une chose--il n'y a pas d'autre mot--qu'on trouve et qui
-demeure intangible, cette absence de mise en scène, tout cela suscite en
-eux un sentiment voisin de la désillusion.
-
-Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de
-bon coeur et de confiance à sa joie.
-
-Du reste, en thèse générale, le matelot n'est pas là pour se gaudir ou
-s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un élément de force et
-de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du
-temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi.
-
-Il est vrai qu'une année de vie commune, de souffrances intrépidement
-supportées, d'espoirs longuement caressés, de privations mutuellement
-endurées, ont depuis longtemps solidarisé tous les hommes composant
-l'équipage d'élite de la défunte _Gallia_.
-
-De cette solidarité est née une sorte de camaraderie, qui, sans jamais
-faire tort à la discipline ou abaisser la dignité du commandement, a
-rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux.
-
-Chacun reste à sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on
-s'apprécie mieux.
-
-Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef.
-
-... L'écueil grandit à vue d'oeil. Il est de forme allongée, sans
-apparente dépression, assez lisse, sans protubérances, et de couleur
-brune. Il mesure à peine vingt-cinq mètres de long.
-
-Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le
-compose, elle n'en sera pas moins entamée de façon à recevoir le
-document préparé par le capitaine.
-
-A cent mètres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un
-geste de surprise, un cri de stupeur.
-
---Eh!... vivadioux!... le diable m'emporte...
-
---Qu'y a-t-il, Michel? demande le capitaine.
-
---... Et que la drisse du pavillon allemand me serve de cravate...
-
---Mais quoi?...
-
---Capitaine, nous sommes volés...
-
-«L'écueil n'est pas un écueil... c'est...
-
---Achève!
-
---Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...»
-
-Rien de plus réel, et chacun peut vérifier bientôt l'assertion du marin.
-
-L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une
-masse dure comme de la glace et presque aussi sonore.
-
-Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et
-gelés dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont
-les dents colossales sont soudées par une croûte de glace. L'échine
-immense qui émerge comme la quille d'un bateau retourné résonne sous un
-coup d'aviron lancé par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier
-de bois tendre.
-
-D'où vient ce monstre immobile sur la mer intérieure circonscrite par
-les glaces polaires. Par quelle brèche a-t-il pénétré jusqu'à ces eaux
-d'où les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Après
-quelle agonie, ce géant captif a-t-il succombé au milieu des flots
-stériles et déserts!
-
-Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en
-porte un coup violent, dans le flanc du cétacé, un peu au-dessus de la
-ligne de flottaison.
-
-Contre son attente, le fer pénètre profondément dans la masse dont la
-périphérie est gelée à une profondeur moins considérable qu'on ne
-l'avait supposé tout d'abord.
-
-Etonné, le baleinier retire vivement son croc dont le fer recourbé a
-fait dans le tégument brun une large brèche.
-
-Par cette ouverture surgit aussitôt, avec un sifflement aigu, un jet de
-gaz fétide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes
-écoeurés.
-
-[Illustration: Un jet de gaz fétide enveloppe l'embarcation]
-
---Nage à culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre
-épave n'a pas dit un mot.
-
-Les matelots, en hommes désireux de se soustraire à ces infectes et
-peut-être mortelles émanations, exécutent la manoeuvre et se trouvent
-en un clin d'oeil à distance convenable.
-
-Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractéristique de vapeur fusant
-sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l'été, saisie en
-pleine décomposition par les premiers froids qui ont emprisonné ces gaz
-putrides, eût ainsi flotté probablement jusqu'au prochain dégel sans le
-coup de croc du Basque.
-
-Peu à peu elle oscille et commence à tanguer comme un navire que l'eau
-gagne. Bientôt dégonflée, devenue trop lourde pour flotter, elle
-s'enfonce peu à peu et disparaît dans un grand remous de vagues et
-d'écume.
-
-Et rien ne subsiste désormais de la vie organique sur cette mer morte,
-circonscrite par des falaises de glaces, et où la présence des cinq
-Français semble un défi jeté à la réalité, comme à l'impossible!
-
-Les matelots immobiles attendent, l'aviron bordé, les ordres de leur
-capitaine.
-
-Celui-ci ne peut se résoudre encore à ordonner la retraite.
-
-Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses.
-
-Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent
-brasses. Cinq cents mètres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin
-encore, l'instrument n'atteint plus le fond à deux cents brasses!
-
-Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la région pour trouver dans
-le voisinage un point fixe où le capitaine puisse déposer le document
-qui donnera seul à sa découverte toute garantie d'authenticité.
-
-Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse
-toujours la présence! Rien que ces vallées sous-marines avec leurs
-escarpements, leurs dépressions, leurs bas-fonds criblés d'ouvertures
-communiquant avec l'océan polaire. Rien que la vieille banquise
-paléocrystique oscillant de-ci de-là, aux environs du Pôle, accrochée
-peut-être à quelques pics rocheux, ou sondée d'un bord à une terre que
-l'expédition française ne peut apercevoir.
-
-Si le pôle Nord est manifestement découvert par le capitaine d'Ambrieux,
-cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins
-sujet à contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera là
-quelques milliers de tonnes de solide, les intéressés pourront révoquer
-en doute l'affirmation du vaillant officier, faute d'un lieu où reste
-le procès-verbal de découverte!...
-
-Il est bien évident que son journal de bord, contenant la mention exacte
-des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de
-l'itinéraire mise à jour avec un soin scrupuleux.
-
-Mais son adversaire, si prodigue de _cairns_ et de documents, se
-contentera-t-il de ces preuves que les sociétés savantes admettent
-généralement sans observation, surtout quand l'homme qui les présente
-offre toutes les garanties d'honorabilité.
-
-Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes
-mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles
-d'Allemand!...
-
-De son côté, le capitaine d'Ambrieux n'exagère-t-il pas ses scrupules,
-en voulant affirmer, avec preuves matérielles à l'appui, un fait qui
-probablement ne pourra pas être de si tôt contrôlé!
-
---Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui
-vient de faire en un moment ces réflexions longues à formuler.
-
-Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un
-homme tel que vous vaut toutes preuves écrites, et s'impose à tous,
-amis, ennemis ou simplement rivaux.
-
- * * * * *
-
-Après un repas qu'il eût voulu offrir plus substantiel à ses auxiliaires
-et qui se termina par une double ration--la petite fête du matelot--le
-capitaine s'orienta, puis commanda le retour.
-
-Le soir venu, bien que chacun fût harassé, nul ne songeait à dormir, y
-compris les chiens dont la promiscuité devenait parfois bien gênante,
-quand on ne rencontrait pas quelque glaçon pour permettre aux pauvres
-bêtes de s'isoler un moment.
-
-Le grappin mordit comme la veille dans le fond de glace et le bateau
-s'immobilisa.
-
-Que cette expression: «le soir» n'implique pas, dans la pensée du
-lecteur, l'idée de ténèbres tombant lentement sur l'enfer de glaces pour
-ajouter encore à l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car
-l'interminable journée polaire luit depuis longtemps sur ce point désolé
-de notre globe. Tellement désolé, tellement silencieux et morne, qu'il
-semble appartenir à un autre monde, à une planète en voie de
-décomposition.
-
-Mais comme la vigueur humaine est limitée, comme les efforts des
-matelots pendant cette journée ont été considérables, le petit équipage
-s'installe pour prendre un repos mérité. Il fait grand jour, mais,
-d'après les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse
-d'ailleurs que nous avons de couper notre journée civile en deux fois
-douze heures, c'est la nuit.
-
-Le dîner, plus que médiocre, une fois absorbé, on cause, et les marins
-qui ne peuvent, malgré tout, concevoir l'importance du voyage ainsi
-terminé en pleine mer, sur un point que rien ne détermine du moins à
-leurs yeux, restent mornes et déconcertés.
-
-N'était la verve du Parisien, auquel Dumas donne la réplique,
-l'entretien tomberait bientôt au niveau du thermomètre qui marque en ce
-moment -12°.
-
---Enfin, conclut gravement le premier, nous voici en route pour les
-grands boulevards, après avoir vu un certain nombre de pays
-particulièrement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes
-glacées, ou autres sorbets comestibles ou non.
-
---Et puis, reprend Dumas, nous sommes allés au pôle Nord qui est un
-endroit lointain, peu fréquenté des mathurins de tous pays, même des
-Marseillais...
-
-«Té!... mon bon... ça nous posera!
-
---L'embêtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que la chose
-est faite, vu que le plus malin d'entre nous, sauf le capitaine, n'a été
-fichu de rien apercevoir...
-
---Mais, répond l'officier avec sa condescendance habituelle, la question
-n'a-t-elle pas été assez souvent agitée, pour que vous ne sachiez qu'il
-n'y a en effet rien à voir.
-
-«Pas plus que vous je n'ai _vu_, dans l'acception banale du mot...
-
-«J'ai simplement trouvé, puis atteint, avec votre concours, un point
-jusqu'alors inaccessible à tout autre...
-
-«C'est là votre mérite et le mien.
-
-«Il y aurait maintenant des expériences fort intéressantes à faire sur
-la pesanteur, la pression atmosphérique, les mouvements de l'aiguille
-aimantée, etc...
-
-«Mais je manque de tout pour cela!
-
-«D'autres viendront après nous et résoudront ces problèmes.
-
---Faites excuse, capitaine, observe respectueusement le Parisien, vous
-venez de parler de pesanteur; est-ce que les mêmes corps n'auraient pas
-le même poids sur toute la terre?
-
---Comme la terre est plus renflée à l'équateur et plus aplatie au Pôle,
-un corps quelconque, le tien par exemple, doit être plus lourd ici qu'à
-l'équateur.
-
---Faites excuse, je ne saisis pas bien...
-
---Grâce à l'aplatissement fort notable du Pôle, nous nous trouvons, par
-le fait, plus près du centre de la terre qui nous attire davantage.
-
-«Or, cette attraction, c'est la pesanteur.
-
-«Comme les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances et
-en raison directe des masses, tu pèses d'autant plus que tu es plus près
-du centre d'attraction...
-
-«Tout cela est bien sec, bien abstrait, enfermé dans une formule...
-mais il n'y a pas d'autre moyen de l'énoncer.
-
-«Enfin, une autre cause tendrait encore à augmenter notre poids...
-
-«Ici nous sommes immobiles, tandis qu'à l'équateur nous participerions à
-la vitesse de rotation très considérable de la terre.
-
-«La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles proportions,
-la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminué d'autant.
-
---Excusez toujours, capitaine.
-
-«Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, même en
-marchant, tandis que les gens de l'équateur se déplacent en restant
-couchés.
-
---Par rapport à la terre, oui.
-
-«Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre heures.
-
-«En pirouettant ainsi sur elle-même, comme une toupie, elle communique à
-ses différentes latitudes une vitesse également différente, suivant la
-position qu'elles occupent pour rapport à l'axe de rotation.
-
-«A l'équateur, la vitesse atteint à son maximum. Or, la terre ayant à
-l'équateur quarante millions de mètres de circonférence, un point
-quelconque parcourra cette distance vertigineuse de quarante millions de
-mètres, en vingt-quatre heures, c'est-à-dire avec une vitesse de quatre
-cent soixante-quatre mètres par seconde.
-
-«Sous la latitude de Paris, c'est-à-dire par 48° 50´ 13´´, le cercle
-étant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant.
-Elle n'est plus que de trois cent cinq mètres par seconde.
-
-«Au Pôle même, elle devient nulle.
-
-«Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des zones
-comprises entre l'équateur et le pôle.
-
-«Tu as saisi, n'est-ce pas?
-
---Tant qu'à peu près, capitaine, et je vous remercie bien.
-
---Tu n'as plus rien à me demander.
-
---Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intéresseraient d'autant plus
-qu'elles seraient exprimées par vous.
-
-«Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien qu'ils
-commencent à dormir, malgré ce failli soleil qui ne nous a pas lâchés
-d'une minute, à mesure que nous nous sommes avancés jusqu'ici.
-
---Rien d'étonnant à cela.
-
-«Tu sais pourtant qu'au Pôle même, le soleil se montre le jour de
-l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire le 23 mars.
-
-«Il apparaît alors--sans tenir, bien entendu, compte de la
-réfraction--coupé en deux par l'horizon.
-
-«Il monte peu à peu en suivant des courbes allongées, et ne se couche
-plus de six mois.
-
-«A l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 22 septembre, son disque vient
-de nouveau affleurer à l'horizon, puis il disparaît pour six mois,
-laissant la région plongée dans les ténèbres affreuses de la nuit
-polaire.
-
-«Mais, à ton tour, essaye de dormir.
-
-«Le temps nous presse... Je voudrais être déjà là-bas...
-
---Soyez tranquille, capitaine.
-
-«On va dormir ferme afin de souquer double.
-
-«Pas vrai, les autres.»
-
-Mais les autres, la fourrure rabattue sur le nez, font entendre un trio
-de ronflements dont l'intensité montre que leur sommeil est profond et
-en raison des fatigues endurées.
-
-Le capitaine lui, semble de fer. Accoudé sur le petit appontement qui
-termine le bateau à l'arrière, il assiste au lent défilé des heures,
-rêvant à la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise, à sa
-victoire, aux formidables difficultés du retour...
-
-
-
-
-XI
-
- Après le retour.--La joie de Constant Guignard.--Du pain et point
- de dents.--Bientôt on pourra dire des rentes et pas de
- pain.--Sinistres appréhensions.--Encore la tempête.--Sous les
- _iglous_.--Provisions volées.--Désastres.--Punition exemplaire des
- larrons--Egorgement en masse.--Fuite de Pompon.--Famine.--Après
- avoir mangé les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.--Au
- moment de mourir de faim.
-
-
-Contre toute vraisemblance, et même contre toute possibilité, le retour
-du capitaine, de ses quatre hommes et de ses chiens s'opéra sans
-incidents notables.
-
-La route fut horriblement pénible, naturellement, et les fatigues
-écrasantes.
-
-Mais le temps aidant, et surtout l'infinie bonne volonté des auxiliaires
-à deux et quatre pieds, les difficultés furent vaincues.
-
-Du reste, malgré une parcimonie que le besoin rendait plus cruelle
-encore, le stock de vivres allait s'affaiblissant à chaque repas. Et la
-ration prélevée pour l'alimentation des gens et des bêtes allégeait
-d'autant le poids de l'embarcation redevenue traîneau.
-
-La petite expédition polaire avait mis un peu plus de cinq jours, soit
-environ cent vingt à cent trente heures, pour atteindre le point où
-théoriquement se trouve l'axe de la rotation de la terre. Elle effectua
-son retour en six fois vingt-quatre heures, soit cent quarante-quatre
-heures.
-
-Elle rallia donc, le 7 mai, à quatre heures après-midi, le
-quatre-vingt-huitième parallèle, et le campement où se trouvait
-l'équipage, après avoir traversé la terrible banquise paléocrystique une
-seconde fois.
-
-On devine la réception enthousiaste qui fut faite aux nouveaux
-arrivants, comme si eux seuls s'étaient couverts de gloire, avaient bien
-mérité de la patrie et du monde savant; comme si la victoire
-définitivement remportée était leur oeuvre exclusivement.
-
-En quelques mots émus, le capitaine remercia son brave équipage de cet
-accueil réconfortant, rendit à chacun la justice qui lui était due,
-affirma qu'il n'était ni plus ni moins difficile de pousser cinquante
-lieues plus loin la marche en avant, que tous avaient également
-collaboré à la découverte du Pôle, et que tous par conséquent devaient
-participer aux honneurs et aux profits.
-
-Un vivat retentissant accueille celle petite improvisation que tous ont
-écoutée avec une déférence affectueuse et une joie non dissimulée.
-
-Invalides et bien portants ont quitté la tente pour souhaiter la
-bienvenue au chef qui, n'ayant pas vu ces pauvres camarades depuis onze
-jours, est frappé des ravages occasionnés par les privations et la
-maladie.
-
-Mais la joie est un puissant palliatif à bien des maux; et si les
-figures sont blêmes, les torses efflanqués et les échines courbées, les
-yeux luisent, les bouches sourient, les coeurs battent.
-
-En outre, comme vient de le dire incidemment le capitaine, il y aura
-dorénavant honneur et profits pour les membres de l'expédition française
-au pôle Nord.
-
-Si un franc matelot du pays de France est sensible à l'honneur, il ne
-dédaigne pas non plus la rétribution des services qu'il rend de tout
-coeur, sans marchander.
-
-Le capitaine de la _Gallia_ a promis jadis une haute paye à ceux qui
-atteindraient d'abord le cercle polaire, puis le pôle Nord lui-même.
-Cette récompense, comme il vient d'être dit, sera comptée à tous,
-indistinctement.
-
-Et dame! les pauvres mathurins si durement éprouvés sont dans
-l'allégresse.
-
-Constant Guignard à peine remis du scorbut, traîne la patte, cligne des
-yeux, et frotte ses mains pleines de nodosités.
-
---Cré matin... ça me fait bènaise, de m' savouère un gentil morcieau
-d'pain pour mes vieux jours, dit-il au Parisien qui, la bienvenue
-souhaitée, tourmente déjà le gars normand.
-
---Du pain!... mais, malheureux... le scorbut t'a enlevé au moins deux
-douzaines de dents!...
-
---Voui!... voui!... blague donc, té, Parisien... si mon pain est trop
-dur, j' l'émietterai dans du bère...
-
---Et tu licheras à année faite à la santé du Pôle, vieux poivrot.
-
---P'utôt deux fois qu'eine!... le Pôle... ça sera mon ami...
-
-«Et... comme ça... tu l'as vu, tè...
-
---Comme je te vois.
-
---Et sa physolomie... dis voir un peu comment qu'all' est.
-
---Figure-toi une baleine qui ne bouge ni pieds ni pattes et sort à
-mi-corps de l'eau...
-
---Bon!... après?
-
---Michel arrive... lui emmanche un coup de croc dans le flanc, ça fait
-p'ch!... ch!... ch!... et ça corne que ça empoisonne à cent brasses...
-
---Et pis après?...
-
---La baleine ou le Pôle, comme tu voudras, s'emplit d'eau, coule et puis
-plus rien... fini...
-
---Qué que tu m'dis là, tè?... Michel a tué le pôle Nord?...
-
---Paraîtrait, puisque t'hérites de lui...
-
---Du Pôle?...
-
---Dame!... ta haute paye... ta retraite... ta solde de rentier... ton
-pain... ton bère...
-
-«Tout ça, mon vieux lascar, c'est l'héritage de ce pauvre défunt Pôle
-exproprié par nous de son domaine, et sabordé comme un vieux patachon
-d'eau salée.
-
-«D'mande plutôt à Michel s'il ne l'a pas embroché, et raide!»
-
-... Pendant ce colloque réaliste qui peut à peine dérider les malades
-retombés déjà dans leur atonie, le second, Berchou, après avoir remis le
-commandement au capitaine, lui rend compte de la situation.
-
-Cette situation, déjà bien précaire lors du départ de l'officier pour le
-Pôle, s'est encore empirée. Aujourd'hui elle est absolument déplorable.
-
-Bien qu'il eût pris dès le début l'initiative d'un rationnement
-rigoureux, surtout pour des hommes épuisés, le stock de vivres a diminué
-d'une façon alarmante.
-
-Aujourd'hui qu'il faut continuer à servir aux malades la ration entière,
-la famine se dresse menaçante à très courte échéance.
-
---Mais la chasse... la pêche... observe le capitaine horriblement
-inquiet.
-
---Nulle!... complètement nulle, répond Berchou.
-
-«Nous avons cru, sur la foi de relations offrant toutes les garanties
-d'authenticité, que les abords de la région polaire fourmillaient de
-gibiers aquatiques ou aériens.
-
-«C'est le désert, capitaine!...
-
-«Le désert, ou plutôt l'enfer de glaces.
-
-«Malgré sa patience et son habileté de sauvage, Oûgiouk n'a rien
-capturé.
-
-«Les chasseurs, notamment le docteur, n'ont relevé aucune trace, et rien
-ne nous arrive des régions méridionales, malgré l'élévation de la
-température.
-
-«Capitaine, je suis inquiet... bien inquiet.
-
-«Non pas pour moi, vous le savez; ni même pour nos pauvres marins dont
-la résignation est sublime...
-
-«Mais songez donc, si après une réussite aussi splendide, vous alliez ne
-pas pouvoir profiter de la victoire!
-
-«Si nous allions mourir ici... bêtement... faute de quelques milliers
-de rations, sans qu'on sache là-bas que vous avez vaincu l'Allemand...
-que les couleurs ont flotté au Pôle!...
-
---Nous n'en sommes pas encore là, mon brave Berchou, répond le capitaine
-ému de cette héroïque abnégation.
-
-«L'essentiel est de tenir jusqu'au dégel qui ne peut tarder et alors
-avec les premières chaleurs afflueront les gibiers de toute sorte.
-
-«Pense donc, nous sommes dans six heures au 8 mai!
-
---Le ciel vous entende, et nous prenne en pitié, capitaine!»
-
- * * * * *
-
-Dès le lendemain, les espérances du commandant de la _Gallia_ reçurent
-un démenti formel.
-
-Pour la première fois depuis longtemps le baromètre subit une lente et
-continuelle dépression. Le vent du Sud commence à s'élever; le vent
-maudit des neiges et des frimas, et le ciel peu à peu se couvre de gros
-nuages bas, gris, floconneux.
-
-Pendant vingt heures la baisse barométrique est telle, que la pression
-n'est plus que de 72!
-
-Bientôt le vent souffle avec une furie sans égale et la neige tombe en
-tourbillons épais, serrés, aveuglants. Subitement, le jour est devenu
-terne, blafard.
-
-Du reste la neige s'abat avec une telle surabondance, qu'on ne voit plus
-à quatre mètres de soi.
-
-Dès le premier moment, la tente, emportée par une rafale, disparaît
-derrière cette espèce de plaque en verre dépoli qui entoure les
-malheureux explorateurs.
-
-Les voilà sans abri pour les malades qui frissonnent sous l'averse
-glacée, et se blottissent dans leurs sacs.
-
-Le traîneau sur lequel est resté amarré le bateau qui a porté les cinq
-hommes au Pôle est culbuté, puis mis en pièces sur les roches de glace.
-
-Il faut au plus vite, sous les ordres et d'après les plans d'Oûgiouk,
-élever à la hâte une hutte de neige, un _iglou_, comme disent les
-sauvages groenlandais.
-
-C'est une sorte de hutte hémisphérique, très surabaissée, percée d'un
-trou par lequel on se glisse à quatre pattes dans l'intérieur.
-
-Que de peines, de travaux, de fatigues et de mécomptes pour élever
-seulement deux iglous dans lesquels s'engouffrent pêle-mêle, harassés,
-courbaturés, mourant de soif et de faim, les hommes et les chiens.
-
-Dumas a repris ses fonctions de chef de cuisine, au grand regret de
-Courapied, dit Marche-à-Terre, fortement soupçonné de s'engraisser aux
-dépens de l'ordinaire.
-
-Le brave Provençal se multiplie, installe une lampe à alcool
-heureusement échappée au désastre, emplit de neige le digesteur, prépare
-le café, popote un rata soigné pour les malades, songe ensuite aux
-hommes valides, puis à lui-même.
-
-On est très mal sous l'abri tutélaire de l'iglou. La lampe,
-l'entassement des gens et des bêtes y développe une température chaude,
-nauséeuse, presque irrespirable.
-
-Mais nul ne se plaint. Trop heureux d'être à couvert.
-
-On ramasse les provisions enfouies sous la neige par le cyclone. Les
-chiens, guidés par leur odorat, en ont malheureusement trouvé la majeure
-partie, et dévoré le plus clair de la réserve avec leur avidité
-gloutonne de bêtes toujours inassouvies.
-
-Il est trop tard pour récriminer, mais les matelots furieux jettent des
-regards de cannibales sur leurs camarades à quatre pattes jadis choyés,
-caressés, dorlotés comme des enfants.
-
-Au dehors, l'ouragan fait rage sans qu'on puisse en présager la fin.
-
-La région polaire ménage aux explorateurs de ces transformations
-d'autant plus cruelles qu'elles sont inattendues, et ramènent
-brutalement l'hiver arctique avec ses rigueurs, alors que l'époque de
-l'année, la clémence relative de la température semblent faire présager
-le printemps.
-
-Cette troisième tempête de neige infiniment plus violente que celles
-dont ils ont précédemment subi l'assaut, dure huit jours entiers, sans
-un moment de rémission, c'est-à-dire jusqu'au 18 mai.
-
-Le jour anniversaire de leur départ de France devait, dans la pensée de
-chacun, donner lieu à une petite fête en rapport avec la modicité de
-leurs moyens. Ce jour,--le 13 mai--amena une fatale découverte.
-
-Les chiens, mis en goût par leur premier larcin, se sont ingéniés,
-depuis ce moment, avec leur flair et leur adresse d'animaux aux trois
-quarts sauvages, à renouveler leur bombance.
-
-Ils ont merveilleusement réussi, en ce sens qu'après avoir trouvé le
-stock aux provisions, ils ont rongé les caisses, éventré les ballots,
-gaspillé autant qu'ils ont consommé, mais avec une telle ruse, une telle
-entente du pillage, une telle sournoiserie, qu'on se demande s'ils n'ont
-pas été aidés ou guidés par quelqu'un.
-
-Mais non! chacun parmi les membres du vaillant équipage est incapable
-d'une telle félonie. On meurt de faim bravement, dignement, sans une
-plainte, mais nul ne songe à prolonger sa vie aux dépens de celle du
-camarade.
-
-Cependant,... et Oûgiouk!... lui qui en sa qualité de sauvage n'a pas les
-mêmes motifs d'abnégation que les Français.
-
-Oûgiouk est gras, luisant, bouffi de bien-être et de santé. En outre, le
-jour de la découverte du pillage il empoisonne l'alcool.
-
-On lui demande s'il a faim. Pour la première fois peut-être il répond
-que non. S'il a soif, il répond:
-
---Tout à l'heure, j'aurais _encore_ soif!
-
-Plus de doute! Il s'empiffre de solide et de liquide aux dépens des
-malheureux qui ménagent avec une douloureuse parcimonie les dernières
-bribes de leur approvisionnement.
-
-Sans penser à mal, Oûgiouk avoue qu'il a bu et mangé à sa soif comme à
-sa faim, et, sans avoir aucunement conscience de sa mauvaise action,
-déclare qu'il n'a jamais si bien vécu.
-
-En dix jours, son estomac groenlandais, et les dix-neuf estomacs non
-moins groenlandais des chiens ont absorbé le plus clair des vivres!
-
-Une preuve cependant qu'Oûgiouk est moins inconscient qu'il ne voudrait
-peut-être le faire croire, c'est que les ballots et les caisses
-régulièrement empilés sous une des chaloupes, n'ont pas été en apparence
-dérangés. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent
-habilement dissimulées par des lambeaux de fourrures et de prélarts, des
-effets hors d'usage, des boîtes à munitions, de façon à ce que l'amas
-conserve à peu près son aspect extérieur habituel.
-
-Il devient presque évident que l'homme et les chiens sont complices.
-
-Qu'il y ait ou non connivence, la catastrophe n'en est pas moins
-irréparable.
-
-Aussi, quel triste anniversaire, au lieu du petit et bien maigre
-festival attendu.
-
-En conséquence, comme il devenait impossible de nourrir les chiens, il
-fallut se résoudre à un pénible sacrifice, auquel les services qu'on
-était en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres bêtes et l'amitié
-qu'on leur portait, malgré tout, enlevait toute idée de représailles.
-
-Les vingt chiens furent condamnés à mort et exécutés par Dumas qui les
-saigna à blanc avec le coutelas professionnel.
-
-Non pas tous, pourtant, car un seul échappa provisoirement au massacre
-ordonné par la plus cruelle nécessité.
-
-On se demande sans doute pourquoi l'homonyme du grand Tartarin se servit
-de son tranche-lard et non pas de la carabine, et pourquoi on égorgeait
-comme des porcs et des moutons ces bons serviteurs, au lieu de les
-fusiller.
-
-L'ordre du docteur était formel.
-
-Comme on manquait de sang de phoque tout frais pour les scorbutiques et
-comme la condamnation des chiens allait faire couler une grande quantité
-de ce liquide plus précieux que la plupart des remèdes, il fut convenu
-que tous les malades sans exception, convalescents, gravement ou
-légèrement atteints, se gorgeraient de sang tout chaud.
-
-Nul ne fit d'ailleurs d'observation, tant la fin terrible du pauvre
-Fritz, présente à tous les esprits, suffit à triompher des répugnances.
-
-Plume-au-Vent, ancien capitaine des chiens, n'avait pu assister au
-massacre de ses subordonnés et amis, dont quelques-uns, on s'en
-souvient, étaient devenus de véritables chiens savants à une époque plus
-heureuse.
-
-Il s'enfuit à travers la neige pour ne pas entendre les hurlements
-épouvantables des pauvres bêtes, et assister à l'agonie de ses favoris:
-Bélisaire, Cabos, Ramonat et Pompon.
-
-Quand il revint, Dumas rouge comme un des exécuteurs de la Villette,
-venait de saisir Pompon qui, au lieu de résister, vagissait
-plaintivement, comme un enfant.
-
-Le Parisien à cette vue ne put retenir une grosse larme et s'écria:
-
---Tonnerre de Dieu! je croyais le carnage fini!...
-
-«Dumas... matelot... laisse-le aller... un moment... veux-tu?
-
---Eh!... Pécaïré! je ne demande pas mieux...
-
-«Si tu savais comme ça me çavire de çouriner ces pauvres innocents...»
-
-Pompon échappe à son bourreau, s'élance dans les bras du Parisien qui
-s'enfuit de nouveau, emportant l'animal épouvanté par le meurtre de ses
-congénères, et poursuivi par l'odeur de leur sang coagulé à sa fourrure.
-
-Arrivé à une centaine de mètres du campement, Plume-au-Vent s'arrête au
-milieu de tourbillons de neige, dépose le chien sur le blanc tapis qui
-va s'épaississant, et dit à l'animal, comme s'il pouvait le comprendre:
-
---Tu sais, mon pauv' vieux, y a pus d'amis...
-
-«T'as chapardé avec tes copains les vivres de campagne, et c'est un
-crime puni de mort.
-
-«Y z'ont déjà sauté le pas... Si tu veux éviter qu'y t'en arrive
-autant, faut te cavaler, et raide!
-
-«T'es malin comme un singe, débrouillard comme personne, la glace est
-ton pays... file!...
-
-«Et surtout ne reviens jamais du côté de chez nous, si tu tiens pas à
-être boulotté.»
-
-Il dit, embrasse Pompon sur son museau noir et luisant comme une truffe,
-étend le bras, et lui montrant d'un grand geste l'horizon saturé de
-neige, s'écrie:
-
---Allez!... Pompon... allez!...
-
-[Illustration: Il dit: «Allez!... Pompon... allez!»]
-
-Contre toute prévision, l'animal, parti en hurlant lugubrement, n'était
-pas revenu à la date du 18 mai.
-
-En revanche, ses congénères, dépouillés, vidés et exposés à la gelée,
-servaient à l'alimentation générale. Il n'est pas jusqu'à leurs
-intestins qui n'eussent été mis de côté, en prévision de disettes plus
-cruelles encore, où tout fait ventre, où l'homme abruti par la faim se
-repaît des substances les plus répugnantes et les plus incohérentes.
-
-Ce moment est bien près d'arriver, car, en dépit du rationnement le plus
-sévère, de la parcimonie la plus minutieuse, les vivres touchent à leur
-fin.
-
-Voici quel est d'ailleurs l'ordinaire des matelots tenus blottis sous
-l'abri fétide et suffoquant des iglous, ou huttes de neige.
-
-Le matin, thé ou café sans sucre. Oûgiouk et les chiens s'en sont gavés
-et il n'en reste plus. Deux cents grammes par homme de viande de chien à
-moitié crue, et cinq centilitres d'eau-de-vie ou de rhum dans un quart
-d'eau chaude.
-
-Ni biscuit, ni pemmican. Tout a été goulument dévoré.
-
-A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un
-potage, et un peu de graisse de phoque avalée toute chaude, avec une
-pincée de sel. C'est pour «faire du carbone», comme on disait jadis en
-plaisantant, et ménager la provision de spiritueux.
-
-Le soir, deux cents grammes de chien--pour varier--café, plus cinq
-centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau
-chaude.
-
-On se couche après ce misérable repas et on dort comme l'on peut, la
-faim au ventre, avec un démenti formel au proverbe: «Qui dort dîne.»
-
-Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient
-plus qu'un poids dérisoire, à peine vingt kilogrammes avec la peau et
-les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix
-kilogrammes de chair nette.
-
-Malgré toute l'économie possible, il en était dévoré plus d'un par jour.
-
-Les plus affamés parmi les matelots, où il y avait de gros mangeurs,
-s'offraient un supplément de ration en avalant les boyaux dont l'odeur
-soulevait le coeur aux plus délicats.
-
-Ajoutez la promiscuité avec des malades, l'entassement sous des huttes
-trop étroites, l'impossibilité presque absolue de renouveler l'air, et
-vous aurez à peine l'idée du sort des malheureux qui se tordent, la faim
-au ventre, sous la rafale.
-
-Le 18 mai la tempête s'apaisa peu à peu. Mais l'ouragan a semé sur les
-vieilles glaces une telle quantité de neige, que les infortunés Français
-se trouvent bloqués sous leurs iglous sans savoir de quel côté se
-diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout
-disparaît.
-
-Du reste, où aller, que tenter, alors que la famine assiège le fétide
-logis, que les provisions sont épuisées, que les moyens de transport
-font absolument défaut.
-
-Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un état d'angoisse
-morne, de résignation hébétée qui des malades gagne les plus valides.
-
-En dépit de tout, le capitaine espère encore. Non pas l'intervention
-d'un secours étranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent
-en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrivée prochaine, formelle, de la
-saison chaude qui permettra une rapide envolée des hommes en bonne
-santé vers les lieux où doivent se rencontrer les gibiers polaires.
-
-Alors le ravitaillement sera possible, ainsi que la mise en marche de la
-chaloupe restée en détresse à une distance minime, on s'en souvient.
-
-Le 23 mai, la température est encore à -10°, et la neige restée
-pulvérulente s'envole au moindre souffle d'air.
-
-Le 24, trois hommes, échauffés par l'usage exclusif de la viande de
-chien, sont atteints de dysenterie.
-
-Les scorbutiques ne vont ni mieux ni plus mal. Mais leur faiblesse est
-extrême.
-
-Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furète partout à la
-recherche des bribes qui traînent sur le sol des iglous. Rogatons de
-tripes, morceaux de tendons avalés sans mâcher, raclures d'os, etc...
-
-Le 27, la température augmente brusquement. Le thermomètre est à -3°. La
-glace craque partout, la neige se prend et mollit. On boit des grogs et
-les plus affamés commencent à attaquer les peaux de chiens. Le poil est
-raclé avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de
-l'eau. Le cuir, à peine ramolli par deux heures d'ébullition, est
-grignoté en lanières. Pour ménager l'alcool, on se résout bientôt à les
-manger crues.
-
-Le 28 mai, température à 0°. Mais il n'y a plus ni thé ni café.
-
-Le docteur distribue à chaque homme une cuillerée de glycérine après
-chaque «repas»!...
-
-Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend pépier un vol de
-bruants des neiges.
-
-Les peaux de chiens sont dévorées... Il y a encore les attelages en
-cuir de phoque...
-
-Les hommes, épuisés par cette lutte sans merci contre l'atroce famine,
-peuvent à peine se mouvoir.
-
-Pâles, hagards, les yeux flambants de fièvre, les lèvres violettes,
-fendillées, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damnés
-errant sur l'enfer de glaces.
-
-Désespéré, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de l'oeil un
-vol de canards, la silhouette balourde d'un ours, la masse fruste d'un
-phoque s'ébattant sur la glace.
-
-Le dégel continue. L'eau ruisselle de tous côtés. Les iglous vont être
-inhabitables.
-
-Dumas, Plume-au-Vent et Itourria, les plus robustes de tous, partent en
-découverte et reviennent bredouille après une course de six heures.
-
-Ils se restaurent avec la moitié d'un harnais!... une tige de botte, et
-deux cuillerées de glycérine.
-
---Bah! dit le Parisien, qui se tient à peine debout, on repiquera
-demain.
-
-Le 30, au lieu de «repiquer», le pauvre garçon a la fièvre, Dumas aussi,
-et le camarade également.
-
-Il n'y a plus un homme valide! Le docteur, par devoir professionnel, se
-traîne près des malades... Le capitaine se prodigue à tous, distribuant
-les derniers débris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec
-la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'héroïsme de ménager, au
-détriment de sa santé, peut-être de sa vie.
-
-Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir perdent toute
-confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est
-fini.
-
-Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent
-intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte.
-
-
-
-
-XII
-
- Bruit étrange.--Manqué!--Pompon.--Chien gras et matelots
- maigres.--Découverte stupéfiante.--Ce que le Parisien appelle une
- carrière à viande.--A quoi Pompon a employé ses loisirs.--Le
- premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications
- paléocrystiques.--Les stellères.--Espèce éteinte.--La dérive.--En
- vue du cap Tchéliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_
-
-
-Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre est à +2°. Le
-soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés
-douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer,
-mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau noirâtre,
-charbonnée, laissant deviner les os du squelette.
-
-Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et occupés
-machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce qui
-suinte le long de la paroi de l'iglou.
-
-Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus
-valides terrassés en pleine vigueur par la famine.
-
-Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on entend dans
-les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse
-parfois, emplit les huttes croulantes.
-
-Pour quelques-uns, l'agonie va commencer.
-
-... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la
-fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors
-de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par
-l'éloignement.
-
-Un fauve... peut-être un ours!
-
-Il n'y a pas d'erreur possible. Le bruit se rapproche, accompagné d'un
-galop rendu perceptible par la sonorité de la glace.
-
-Le capitaine affaibli, se soutenant à peine, se lève en trébuchant et
-crie d'une voix rauque:
-
---Alerte!... aux armes!...
-
-Le hurlement retentit plus près encore et frappe l'oreille de Dumas, qui
-saisit sa carabine.
-
-Le lieutenant Vasseur et le Parisien avec un des Basques s'arment aussi,
-galvanisés par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir à leurs
-coups.
-
-Et chose, étonnante, montrant quels prodigieux ressorts possède la
-machine humaine, combien aussi est puissante la réaction du moral sur le
-physique, ces hommes, qui tout à l'heure pouvaient à peine se tenir
-debout, s'élancent hors de l'iglou, l'arme en arrêt, prêts à faire feu.
-
-Au lieu d'un ours, ils aperçoivent, courant éperdument, un quadrupède de
-moyenne taille, plutôt petit que gros, singulièrement agile, et d'une
-couleur brune qui tranche fortement sur la neige aux trois quarts
-fondue.
-
-L'animal se dirige vers les iglous en continuant ses cris, comparables à
-ceux d'un chien courant qui donne de la voix sur une piste.
-
-A deux cents mètres environ, Dumas ajuste et fait feu.
-
-Pour la première fois l'infaillible tireur, exténué par l'effroyable
-jeûne et brisé par la fièvre, manque son but.
-
-La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un éclat de glace.
-
-Le lieutenant met en joue à son tour et manque également la bête qui
-pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dépit des balles
-qui sifflent près d'elle et des coups de feu qui retentissent.
-
-Dumas recharge son arme en un clin d'oeil et jure, furieux de sa
-maladresse.
-
-Mais le Parisien, dont la figure prend en un moment une expression
-d'étonnement et de joie indicibles, relève la carabine et s'écrie:
-
---Pompon!... mon pauvre chien...
-
-A ce mot proféré, par une voix bien connue, l'animal qui n'est plus qu'à
-une centaine de mètres s'élance, franchit en quelques bonds flaques et
-fondrières, accourt, jappant, éperdu, la langue pendante, fou de joie et
-se jette sur son ancien maître qu'il étouffe de caresses.
-
---Pompon!... mon toutou!... ma bonne bête, c'est donc toi, dit le jeune
-homme qui rit et pleure tout à la fois, pendant que le chien, jappant
-toujours, sautille de l'un à l'autre, puis retourne à son maître.
-
---Pécaïré! grogne Dumas attendri, quelle fichue idée il a eue de
-revenir, le pauvre...
-
-«J'aurais mieux aimé un ours... Parce qu'un ours, il pèse huit cents
-kilos... et que ce mouçeron... il ne pèse pas cinquante livres...
-
-«Et puis, ça va me çavirer de le tuer...
-
---Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'écrie Plume-au-Vent indigné en
-saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lèche la figure.
-
---Il y a des malades qui agonisent, reprend doucement Dumas...
-
---Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras à lard...
-
---Oh! si... reprend le cuisinier d'un ton plein, de commisération.
-
-«Trop gras, le pauvret!...
-
---S'il est si gras que ça, après nous avoir quittés depuis tantôt
-dix-sept jours, c'est qu'il a mangé.
-
---Cela me paraît juste, interrompt le lieutenant.
-
---Et s'il a mangé plus qu'à sa faim pour être en pareil état, reprend le
-Parisien, c'est qu'il a trouvé des vivres, ou qu'on lui en a donné.
-
-Le capitaine s'est approché pendant ce rapide colloque, aussi vite que
-le lui permettaient ses jambes débilitées par un jeûne atroce.
-
---Tu as raison, garçon, dit-il à Plume-au-Vent.
-
-«Et ton chien, guidé par son instinct et son amitié, n'est certainement
-pas revenu sans motif.
-
-«Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!»
-
-Cependant, le chien après avoir équitablement réparti ses caresses entre
-ses amis, pénètre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette
-partout et ressort aussitôt.
-
---Il s'assure que personne ne manque à l'appel, continue Plume-au-Vent.
-
-Sa ronde finie, le chien semble réfléchir, puis voyant que son maître ne
-lui donne pas une de ces petites friandises dont il était si généreux,
-même au temps de la plus dure détresse, prend son parti.
-
-Il s'assied gravement sur son derrière, et pousse les deux ou trois cris
-qu'il lançait quand on lui demandait s'il avait faim.
-
---Ouap!... ouap!...
-
-Puis après cette pantomime que le Parisien croit comprendre,
-l'intelligent animal enfile résolument la piste suivie pour venir aux
-iglous, et se retourne fréquemment pour voir si on l'accompagne.
-
---Lieutenant Vasseur, prenez avec vous Jean Itourria, Dumas et le
-Parisien, et suivez le chien...
-
---A vos ordres, capitaine, et puissions-nous revenir avec des secours.
-
-«En route, camarades!
-
---Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgré sa
-prostration, conserve un sang-froid surprenant.
-
-«Emmenez le dernier traîneau, et chargez-le avec une fourrure, un sac à
-dormir, vos armes, le digesteur qui nous est inutile faute de
-combustible, une hache, une scie et un couteau à glace.
-
-«Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps de dégel,
-et partagez ce qui reste de tabac.
-
-«Maintenant, une bonne poignée de main.
-
-«Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie entre vos
-mains.»
-
-Le chien qui précède la petite troupe, gambade et tient la tête. Il
-s'avance vers le Nord-Est, sans dévier d'une ligne et en suivant
-imperturbablement sa piste qui apparaît par place sur la neige à demi
-fondue.
-
-Alors surtout les quatre compagnons constatent combien le capitaine a eu
-raison de leur faire emmener le traîneau qui ne pèse rien, ne retarde en
-aucune façon leur marche et transporte un matériel indispensable, sous
-le fardeau duquel eût succombé leur faiblesse.
-
-La plus légère impulsion suffit à le faire avancer, car la voie est
-presque horizontale et assez praticable. Bien plus, quand l'un d'eux est
-fatigué, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le
-traîneau, se reposer à l'aise, et récupérer de nouvelles forces.
-
-Du Nord-Est, leur direction se modifie bientôt pour obliquer vers le
-Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux à mesure que le chemin
-parcouru augmente, se dirige franchement vers des collines de glace
-marquant le rebord occidental de la banquise paléocrystique.
-
-Du reste, il n'y a pas d'erreur possible, tant les floebergs vert clair
-de la vieille muraille de glace tranchent avec les hummocks de formation
-plus récente, et presque incolores.
-
-Les quatre compagnons marchent depuis six heures et n'avancent plus
-qu'au prix d'efforts surhumains.
-
---Courage! semble leur crier le chien qui hâte le pas, va en avant,
-revient en galopant et aboie comme pour les stimuler.
-
---Où diable! nous mène-t-il? ne cessent de répéter le lieutenant, le
-Basque et le Provençal.
-
---Là où il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, répond
-invariablement le Parisien.
-
-«Rappelez-vous comme il a eu tôt fait le tour de nos cabanes de neige,
-puis repiqué vers son mystérieux garde-manger, en voyant qu'il n'y avait
-rien à regratter chez nous.
-
-«C'est un malin, que mon camarade Pompon.
-
-Brusquement le chien qui vient de s'engager dans un sentier abrupt,
-impraticable au traîneau, disparaît entre des amas rocheux de glace
-bizarrement superposés.
-
-Il revient bientôt tenant dans sa gueule un morceau d'une substance
-brunâtre, irrégulière, compacte, semblable à un copeau et dans laquelle
-sont profondément implantés ses crocs.
-
-Plume-au-Vent s'empare de l'objet, en casse un fragment, sans
-difficulté, le porte à sa bouche, le croque, et s'écrie avec un
-intraduisible mouvement de stupeur comique:
-
---Mais cent douzaines de pétards de Brest... c'est de la viande
-gelée!...
-
---Pas possible!
-
---Goûtez plutôt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et dis-moi si
-c'est pas là de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions
-l'hiver.
-
---Ma parole, c'est vrai! s'écrie le lieutenant tout joyeux.
-
---Bon pour la marmite! opine gravement Dumas.
-
---Et même tout cru!... apprêté à la glace, renchérit le Basque, la joue
-dilatée par un morceau qu'il broie avec délices.
-
---Brave toutou! qui nous conduit à sa soute aux vivres! reprend
-Plume-au-Vent attendri.
-
-Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis à ce premier morceau,
-est retourné. Ceux-ci lui emboîtent le pas et arrivent bientôt à une
-fissure profonde qui lézarde la base d'un floeberg colossal.
-
-Le chien, occupé à gratter avec ses pattes la neige à demi fondue mêlée
-à la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau,
-s'y engage, gratte de plus belle, et revient avec un nouveau bloc
-tellement gros qu'il peut à peine le traîner.
-
---Diable m'emporte! s'écrie joyeusement le Parisien, c'est une mine de
-viande, une carrière de Liebig... un Frigorifique à l'état de nature.
-
-Le lieutenant, armé d'un couteau à glace, et Dumas d'une hache,
-découvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'étend sur un
-espace de plus de cent mètres, et que la même substance brune, cassante,
-à contexture de fibre musculaire, et surtout à saveur exquise de viande
-l'emplit sur une profondeur considérable.
-
-Tout en travaillant, ils croquent à belles dents cette chair durcie par
-le froid, mais qui se ramollit très vite à la chaleur de la bouche et
-n'est pas coriace comme on pourrait le croire.
-
---Si nous faisions cuire un pot-au-feu, propose le Parisien la bouche
-pleine.
-
---Pas d'alcool! interrompit Dumas qui mastique avec fureur.
-
---Mais il y a là des tonnes de graisse! qui empêche d'alimenter la lampe
-avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu'à planter, en guise de
-mèche, quelques pincées du poil de nos fourrures?
-
---Faites bouillir le pot-au-feu si bon vous semble, dit le lieutenant,
-mais chargeons au plus vite le traîneau, et retournons en hâte là-bas,
-près des camarades qui meurent de faim.
-
---Une idée, lieutenant, propose le Parisien.
-
-«Comme nous voici déjà retapés à peu près, surtout quand nous aurons
-siroté chacun un quart de cette belle huile qui commence à couler, si
-nous mettions le pot-au-feu sur le traîneau, de façon à procurer en
-arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prêtes à
-être boulottées.
-
---Adopté! répond l'officier qui empile sur le traîneau des blocs de
-viande et de suif concrétés.»
-
-La restauration des hommes, le chargement du véhicule n'ont pas duré une
-heure.
-
-Le lieutenant demande aux marins s'ils se sentent assez forts pour
-retourner au campement sans prendre de repos.
-
-Fatigués!... Allons donc!... ils sont bien repus, la _carrière de
-viande_ leur semble inépuisable, la joie d'une semblable trouvaille,
-l'intervention merveilleuse de Pompon, tout cela, comme le dit le
-Parisien, leur a si bien remis le coeur à l'épaule qu'ils ne demandent
-qu'à partir.
-
-Les voici bientôt en route, poussant vivement le traîneau chargé à en
-craquer de viande glacée, et sur lequel trône, comme une divinité, le
-digesteur chauffé à la graisse et embaumant le pot-au-feu.
-
-[Illustration: Les voici en route poussant le traîneau...]
-
-Tout en cheminant, ils cassent un morceau de chair, le sucent et le
-grignotent avec la sensualité de gens qui vivent depuis si longtemps
-avec la fringale au ventre, et se livrent aux commentaires les plus
-extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-même
-invraisemblable.
-
-Ils arrivent aux iglous après une course ininterrompue de douze heures,
-époumonnés, trempés de sueur, à bout de force, mais radieux comme il
-convient à des hommes apportant le salut à des frères d'infortune.
-
-Il est temps, d'ailleurs, grand temps. Quelques heures plus tard, de
-nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'équipage.
-
-Les malades n'ont plus que le souffle, et quelques-uns, parmi ceux que
-le scorbut n'a pas atteints, délirent.
-
-La faim est une maladie qui, fort heureusement, guérit très vite, et son
-unique remède opère instantanément.
-
-Le Parisien a émis une idée vraiment triomphante, en profitant du retour
-pour faire bouillir le digesteur plein de viande et de neige.
-
-Le potage n'a ni sel ni condiments, mais il embaume l'osmazôme, comme
-l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur délicieuse
-emplit les huttes.
-
-Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affamés réclament les
-aliments avec une avidité qui leur serait fatale si on leur obéissait.
-
-Mais le docteur, qui, lui aussi, renaît à la vie, réglemente la
-distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs débilités par un
-long jeûne, et empêcher des congestions mortelles.
-
-Au potage dosé convenablement, succède la viande administrée par rations
-successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagné d'un peu de
-moiteur, engourdit pour quelques heures et les affamés et leur
-pourvoyeurs éreintés.
-
-Quelques abois retentissants éveillent l'équipage. Pompon est là,
-triomphateur modeste et affectueux, réclamant pour le service rendu à
-ses maîtres une simple caresse, un mot d'amitié.
-
-Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohérence de la fièvre et la
-souffrance atroce de la faim, comment et pourquoi le lieutenant Vasseur,
-Jean Itourria, Dumas et Plume-au-Vent, partis aux trois quarts morts,
-avec Pompon pour guide, revenaient avec vingt-cinq litres de bouillon,
-dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conservée
-par le froid.
-
-On a avalé comme des animaux qui se repaissent, sans même entendre les
-explications de Plume-au-Vent, l'incorrigible bavard qui parle de viande
-fossile, de mine de viande, et embrouille la question au point de la
-rendre absolument incompréhensible.
-
-Le lieutenant, plus ferré en manoeuvre qu'en histoire naturelle,
-constate simplement le résultat, et affirme qu'il y a là-bas, dans
-l'épaisseur de la banquise, de la viande glacée pour nourrir un millier
-d'hommes pendant un an.
-
-Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les
-échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs tenus
-par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied
-dit Marche-à-Terre et Constant Guignard.
-
-Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue
-au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et de
-graisse; avec cela, on vit confortablement.
-
-Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être pourra-t-on
-l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de
-viande.
-
-Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même les
-scorbutiques.
-
-Par un temps superbe, une température de +2° qui semble un printemps à
-des gens ayant supporté -50°, il fait bon cheminer sur une glace à peu
-près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre
-visiteurs représentent comme inépuisable.
-
-Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes indiquant à
-peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et,
-l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses
-attributions de guide.
-
-Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur le
-traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu des
-flaques et sur les résidus de neige en fusion.
-
-Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si rudement
-éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain assuré
-fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible
-scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables.
-
-De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, parcheminée,
-collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore
-contractées par un rictus d'agonie.
-
-N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, luisant comme
-des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre
-de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à
-travers l'enfer de glace.
-
-Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des ceintures de
-flanelle en guise de bricole,--les harnais en cuir de phoque ont été
-dévorés--avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement.
-
-Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à moitié
-cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste
-lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de
-carême une expression de joyeuse humeur.
-
-Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le matériel et
-les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le
-Parisien la «carrière à viande».
-
-Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non seulement les
-premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange
-gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la
-vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins,
-s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et
-s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de tel
-ou tel minerai.
-
-Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est
-prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux
-empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer.
-
-L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable embaumeur,
-dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au
-premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur.
-
-La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait creuser, à
-l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où les
-hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à
-merveille.
-
-La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et d'en
-prendre à satiété.
-
-Le docteur, de plus en plus intrigué à mesure que les forces lui
-reviennent grâce à l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec
-la curiosité d'un savant, et la ténacité d'un homme obsédé bientôt de
-loisirs, le mot de cette énigme, et trouve enfin une solution à peu près
-satisfaisante.
-
-D'abord, la détermination des animaux. Ils appartiennent tous à la même
-espèce, et, chose curieuse, à une espèce disparue depuis plus de
-soixante-dix ans.
-
-Leur système dentaire fournit de prime abord une indication très
-précieuse, en ce sens qu'il est particulier à un animal très bien étudié
-en 1751 par le fameux naturaliste allemand Steller.
-
-Les mâchoires, examinées par le docteur, portent seulement quatre dents,
-d'énormes molaires disposées deux en bas et deux en haut, avec une
-couronne très large, aplatie, sillonnée sur la table, de lames d'émail
-formant zigzags et chevrons brisés, comme les rainures d'une meule.
-
-Ce système dentaire et l'épiderme réellement extraordinaire de ces bêtes
-lui font reconnaître le _Stellère_, appelé aussi _Rhytina borealis_,
-_Manatus Stellerii_, _Stellerus borealis_, etc., mammifère de l'ordre
-des cétacés, famille des herbivores.
-
-L'épiderme est une sorte d'écorce rugueuse, épaisse de trois
-centimètres, composée de fibres et de tubes perpendiculaires à la peau
-et d'une extrême dureté.
-
-Les stellères, dont les dimensions atteignent de trois mètres et demi à
-quatre mètres, pèsent environ trois mille kilogrammes, et portent des
-moustaches blanches de poils rigides longs de quinze à vingt
-centimètres.
-
-Steller, qui les découvrit aux environs du Kamtchatka, assure qu'ils
-sont absolument inoffensifs, que leur chair est savoureuse et leur
-capture facile. Toutes choses suffisantes pour les rendre l'objet d'une
-poursuite acharnée, et produire leur anéantissement. De telle façon que,
-comme il a été dit ci-dessus, il n'en a pas été rencontré un seul depuis
-soixante-dix ans.
-
-... D'où viennent ces centaines, ces milliers de cadavres de cétacés,
-empilés en un banc compact sous les assises de la vieille banquise
-paléocrystique! Quel cataclysme les a pris en pleine vie pour les rouler
-ainsi en troupe innombrable, les asphyxier en masse, les geler à fond
-dans leur fosse gigantesque et les ensevelir sous des milliers de
-quintaux de glace!
-
-Pendant combien d'années, peut-être de siècles, l'indestructible
-banquise a-t-elle ainsi entraîné dans sa masse et fait errer au hasard
-des vents ou des courants ces gisements prodigieux, jusqu'au jour où la
-tempête les mit partiellement à découvert, et où l'instinct d'un chien
-famélique sut en tirer parti!
-
-Autant demander comment et depuis combien de temps est mort le mammouth
-découvert en 1804 aux bouches de la Léna, et dont les Yakoutes, avec
-leurs chiens, dévorèrent les débris pendant deux ans!
-
-Bien abrités dans la caverne de glace qui leur procure une habitation
-convenable, bien repus de viande et de graisse qui leur fournissent un
-aliment complet, satisfaits des explications et des hypothèses par
-lesquelles le docteur s'emploie à satisfaire leur curiosité, heureux de
-renaître chaque jour à la vie, quoique privés cependant de choses bien
-indispensables, les membres de l'expédition française voient l'été venir
-et attendent avec lui une débâcle possible.
-
-Du reste, la perspective d'un second hivernage ne les effraierait pas
-outre mesure, puisque avec le couvert ils possèdent une surabondance de
-vivres telle qu'une ville entière pourrait s'alimenter au gisement des
-stellères.
-
-Mais la vieille Isis polaire, après leur avoir fait payer assez cher la
-violation de son empire, en a décidé autrement.
-
-La tempête qui a lézardé les collines de glace ou sont enfouis et
-conservés les cétacés, a détaché probablement de la banquise un fragment
-énorme sur lequel se trouvent les matelots et leur colossal
-approvisionnement.
-
-Le capitaine s'en aperçoit à une particularité qui le comble de joie. La
-lourde carapace de glace, qui jadis décrivait un lent mouvement
-giratoire autour du Pôle, se met à dériver infiniment plus vite dans une
-direction presque rectiligne.
-
-Elle descend vers les terres moscovites avec une rapidité atteignant et
-dépassant parfois celle de douze et quinze kilomètres par vingt-quatre
-heures.
-
-... Trois lieues à trois lieues et demi, c'est peu sans doute. Mais
-cette singulière translation ayant duré pendant les mois de juin,
-juillet, août et septembre sans interruption, des terres apparurent
-enfin aux yeux des Français qui, sans se mouvoir, avaient ainsi parcouru
-environ treize à quatorze cents kilomètres.
-
-Ces terres étaient celles du cap Tchéliouskine, situé par 77° 30´ de
-latitude Nord, et 102° 30´ de longitude Est.
-
-Mais ce n'était pas tout de voir et même de toucher le sol russe. Le cap
-Tchéliouskine est éloigné, à vol d'oiseau, d'environ quatre-vingt-dix
-degrés de Pétersbourg, soit dix mille kilomètres ou deux mille cinq
-cents lieues! vingt-quatre degrés au moins, c'est-à-dire deux mille six
-cents kilomètres le séparent d'Irkoustk, chef-lieu du gouvernement de la
-Sibérie orientale.
-
-Et l'hiver, en octobre, arrive à grands pas, sous cette latitude.
-
-Seront-ils forcés de passer encore de longs mois sur le sol glacé de la
-toundra sibérienne, en attendant le printemps prochain. Devront-ils
-endurer un froid non moins rigoureux que celui du Pôle sur ces terres
-aussi désertes et désolées que celles où agonisèrent les compagnons de
-Greely, et succombèrent, hélas! ceux du capitaine de Long!
-
-Leur bonne étoile leur fit apercevoir de loin une troupe d'hommes
-occupés à pêcher les phoques, assez nombreux dans une petite anse bien
-abritée contre les vents du large.
-
-Ils abandonnèrent aussitôt l'immense glaçon flottant qu'une course aussi
-longue, sous le pâle soleil boréal, n'avait pas sensiblement diminué.
-Ils s'embarquèrent dans la chaloupe conservée précieusement sous un abri
-de glace, et abordèrent près des hommes stupéfaits.
-
-C'étaient des pêcheurs Toungouses qui s'approvisionnaient pour la saison
-froide, et se préparaient à aller hiverner dans l'intérieur des terres,
-au village ou ostrog de Tagaïska, distant de quelque cinq cents
-kilomètres.
-
-Les Toungouses leur offrirent la plus généreuse hospitalité, les
-pourvurent abondamment et, quand la saison du traînage fut arrivée, les
-emmenèrent avec eux à l'Ostrog.
-
-A Tagaïska, situé au centre de la presqu'île de Taïmyr, le capitaine
-d'Ambrieux trouva, malgré l'effroyable désolation du lieu, des
-traîneaux, des chiens et des conducteurs.
-
-Il put faire conduire son équipage à Schdanowski, sur la rivière
-Katanga, où il y a, jusqu'à l'hiver, un petit poste de cosaques commandé
-par un officier.
-
-L'officier était à la veille de partir avec ses hommes pour la _ville_
-de Touroukansk, une misérable bourgade comptant à peine cinq cents
-habitants, et située sur l'Yenisseï, à neuf cents kilomètres environ de
-Schdanowski.
-
-A Touroukansk commence la civilisation. Il y a quelques employés chargés
-d'administrer un district trois fois grand comme la France et peuplé de
-deux mille cinq cents habitants, la plupart Toungouses, Samoyèdes,
-Ostiaks et Yakoutes.
-
-Mais la ville est du moins reliée tant bien que mal, plutôt mal que
-bien, à Yenisseï et à Krasnoïarsk par une route, ou plutôt une vague
-piste côtoyant la rive gauche du fleuve.
-
-Ils s'arrêtèrent à peine à Touroukansk et arrivèrent, fin novembre, et
-par un froid terrible, à Krasnoïarsk qui communique télégraphiquement
-avec Pétersbourg et où passe la grande route, on pourrait dire l'unique
-route sibérienne, la Vladimirka.
-
-Informé de leur arrivée, le gouvernement moscovite s'empressa de mettre
-à la disposition du capitaine un crédit considérable et les moyens de
-transport les plus rapides et les plus confortables.
-
-Le 5 janvier 1889, l'équipage de la _Gallia_ et son commandant
-arrivaient à Pétersbourg au milieu d'un enthousiasme indescriptible.
-
-On était alors en pleine réaction anti-allemande; des bruits de guerre
-circulaient, et chacun parmi les sujets du Tzar était heureux de cette
-première et pacifique victoire d'un Français sur l'ennemi commun.
-
-Aussi, les fêtes données aux conquérants du pôle Nord eurent-elles un
-éclat d'autant plus vif, que les Russes, ces incomparables metteurs en
-scène, faisaient de ce grand événement scientifique une affaire de
-nationalité. Ils trouvaient là une occasion de manifester leurs
-sentiments et certes, jamais depuis longtemps, démonstration ne fut plus
-flatteuse ni plus spontanée, ni plus complète.
-
-On se souvient, à ce propos, de Sériakoff, ce voyageur russe, qui, au
-début de ce récit, fut jusqu'à un certain point la cause occasionnelle
-de l'expédition polaire.
-
-Apprenant par les journaux l'arrivée des explorateurs français à
-Pétersbourg, il accourt, saute au cou du capitaine avec l'exubérance de
-son tempérament slave et s'écrie, tout d'une haleine:
-
---Victoire, mon cher d'Ambrieux!... Victoire sur toute la ligne.
-
-[Illustration: «Victoire sur toute la ligne!...» s'écrie Sériakoff]
-
-«J'arrive de Londres... votre succès inouï, renversant, inespéré, a mis
-les cervelles à l'envers.
-
-«Les Anglais sont enthousiasmés, et Dieu sait si John Bull a
-l'enthousiasme facile, pour ce qui n'est pas anglais.
-
-«Mais, voilà! on se souvient que le projet de découvrir le Pôle est
-éclos là-bas, et on s'en fait gloire...
-
-«Du reste, vous y avez des amis... de vrais gentlemen qui sont ravis
-sans la moindre arrière-pensée.
-
-«... Bref! vous êtes le héros du jour... tant et si bien que la Société
-royale vous désigne d'emblée pour son lauréat!
-
-«Oui, mon cher, il faut vous résoudre au rôle de triomphateur... en
-Angleterre, sans compter les ovations que vous recevrez dans votre
-patrie.
-
-«J'ajouterai même, en homme bien informé, que par une attention, ma foi
-très délicate, la Société doit vous offrir une médaille commémorative
-dont l'exécution est déjà confiée au plus habile artiste du royaume...
-
-«Et c'est très bien... Mais ce qui est mieux encore, ce sont les deux
-mots qu'elle portera en exergue... deux mots qui, tout en consacrant
-la victoire d'aujourd'hui, sont, je le souhaite ardemment, un pronostic
-pour l'avenir...
-
---Et ces mots sont?... demande enfin le capitaine qui jusqu'alors n'a pu
-placer une parole.
-
---... GALLIA VICTRIX!...
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LA ROUTE DU POLE
-
-I
-
-Congrès international.--Entre géographes.--A propos des explorations
-polaires.--Russe, Anglais, Allemand et Français.--Grands voyages et
-grands voyageurs.--Un patriote.--Défi.--Lutte pacifique.--Pour la
-patrie! 1
-
-II
-
-Avant l'appareillage.--Le capitaine d'Ambrieux.--Pour la
-patrie!--Un brave.--Descendant des Gaulois.--Construction de la
-_Gallia_.--Equipement d'un navire.--Matériel que comporte une expédition
-polaire.--Soins minutieux donnés à l'approvisionnement et à
-l'habillement.--Equipage bigarré mais irréprochable.--Tous
-Français.--Instant solennel.--Départ 15
-
-III
-
-Le premier iceberg.--Enthousiasme du docteur pour les terres
-boréales.--Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Pôle.--Constant
-Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.--A travers
-la brume.--Première escale.--Un pilote comme on en voit
-peu.--Julianeshaab 28
-
-IV
-
-Faux dégel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe
-culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues à l'heure.--Comment
-on coupe une oreille.--Maître à bord.--Le capitaine des
-chiens.--Glaces partout.--La gaieté ne se dément pas.--Pilote des
-glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du Nord_.--Le
-passage septentrional.--Alerte 41
-
-V
-
-Chute d'une montagne de glace.--Broyé ou submergé.--Un homme à la
-mer!--Héroïsme joyeux.--La récompense d'un brave.--Possessions
-danoises.--A travers la brume.--Dans le «Nid de Pie».--Regrets d'un
-pêcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misère
-humaine.--Près de pénétrer dans le _cimetière des navires_ 57
-
-VI
-
-Dans la passe.--Route barrée.--En avant!--Premier
-assaut.--Victoire.--Désespoir d'un Vatel arctique.--Un homme dans la
-sauce.--Pas de déjeuner.--Plume-au-Vent voudrait faire baigner
-Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'équipage.--Les deux
-principales routes du Pôle.--Pourquoi la _Gallia_ a pris celle du
-détroit de Smith.--Contradictions 71
-
-VII
-
-La goélette arrêtée par les glaces.--Une idée du capitaine.--Beaucoup
-d'efforts et un peu de dynamite.--Formidable explosion.--Voie
-libre.--Est-ce un homme, est-ce un ours?--Trois ours et un
-homme.--Poursuite.--Manqué!--Où le docteur trouve son maître et n'est
-pas jaloux.--Les exploits d'un cuisinier.--Digne de son illustre
-homonyme le grand Tartarin.--Montagne de viande fraîche 86
-
-VIII
-
-Histoire d'Oûgiouk.--Comment on déshabille un ours polaire.--Capacité
-d'un estomac groenlandais.--Un amateur de tripes.--Symphonie de
-blanc et de bleu.--La tempête.--Déviations de la boussole.--A
-Port-Foulque.--Forêts en miniature.--A terre.--Tentative malheureuse
-d'un cocher improvisé.--Des effets d'une morue sèche sur un attelage
-récalcitrant.--Un ours blessé 101
-
-IX
-
-Plaie ancienne.--Le projectile.--Emotion du capitaine en reconnaissant
-une balle de fusil Mauser.--Fantaisie gastronomique.--Ingestion d'un
-gilet de flanelle.--Marque en caractères allemands.--Départ
-précipité.--Difficiles manoeuvres.--Fatigues surhumaines.--Les docks
-provisoires.--Les gaietés d'un équipage courbaturé.--Venise est le pays
-des glaces.--Dans le canal de Kennedy.--Un pavillon flotte sur
-Fort-Conger! 117
-
-X
-
-L'expédition Greely.--Déplorable parcimonie.--Seuls.--Pavillon
-allemand.--Le salut.--Gaule et Germanie.--Le capitaine Vogel.--Pourquoi
-la _Germania_ est en avance d'une année.--Savants et
-industriels.--Exploration et pêche à la baleine.--En enfants
-perdus.--Toujours en avant!--Approvisionnement de charbon.--Traces du
-passage de Pregel.--Pourquoi la _Gallia_ oblique vers l'Est.--Le tombeau
-du capitaine Hall 132
-
-XI
-
-Au point où jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Paléocrystique de sir
-Georges Nares.--Conclusions prématurées.--Vérité aujourd'hui, erreur
-demain.--La mer des vieilles glaces n'existe plus.--Le second pack.--La
-goélette arrêtée par la banquise.--En traîneau.--Pour transporter les
-provisions, mais non les hommes.--Bain qui eût pu être mortel.--Quitte
-pour la peur.--Hygiène arctique 146
-
-XII
-
-Histoire du Normand qui fait porter à ses moutons des lunettes
-vertes.--Après six jours de marche.--Les traces du lieutenant
-Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de deux
-cents mètres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements dans le
-lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fête du 14 juillet
-sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un
-sobriquet 162
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID
-
-I
-
-Lumière sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la
-banquise.--La scie.--Une découverte française.--Transport des
-forces par l'électricité.--La _réversibilité_ des machines
-dynamo-électriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze premiers
-mètres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes labeurs.--Fureur d'un
-Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des officiers de la
-_Germania_.--Refus formel 177
-
-II
-
-L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gêne
-allemand.--Ruse de guerre.--Pris au piège.--Abaissement de la
-température.--Pronostics fâcheux d'un hiver précoce.--Engelures,--Remède
-primitif et infaillible.--Expédition de chasse.--Meute
-sauvage.--Massacre.--Les boeufs musqués.--Moutons géants.--La curée
-chaude.--Abondance de vivres frais.--Heureux retour 192
-
-III
-
-Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver
-polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Aménagement
-intérieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des hivernants.--Comment
-s'entretient la chaleur animale.--Faisons du carbone.--Aliments
-respiratoires.--Ne jamais absorber de neige.--Première étoile.--Que sera
-l'hiver 1887?--Menaces.--La tempête.--En péril.--Attente passive 208
-
-IV
-
-Après la tempête.--Mystère.--Le pack dérive.--Constant Guignard perd de
-l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un peu de
-météorologie.--Halos, parhélies et parasélènes.--A propos de
-l'arc-en-ciel.--Meute en liberté.--Promenade quotidienne.--Ce que le
-Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»--La patrouille.--Chiens
-savants 224
-
-V
-
-Encore et toujours la dérive.--Comment Plume-au-Vent interprète
-l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son nez,
-mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid sur les
-verres de lunettes.--La corvée de glace et le tonneau du porteur
-d'eau.--Le garde-manger en plein air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour
-la peur.--Nouvelles incartades du pack 239
-
-VI
-
-Effets du froid.--Son action déprimante sur les hommes.--Debout
-au quart.--Célébration du jour de l'an.--Un programme
-séduisant.--Représentation de jour donnée pendant la nuit.--Ne pas
-confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son
-Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les Deux
-Aveugles_.--Succès inouï.--La Vieille-Alsace.--Espérance 255
-
-VII
-
-Inaction forcée.--Brûlure par congélation.--Le plus grand froid de
-l'année.--Souffrances des chiens.--La maladie groenlandaise.--Premières
-victimes.--Courant circulaire.--La goélette revenue à son point de
-départ.--Aurores boréales.--Observations tirées de leur
-apparition.--Les crépuscules polaires.--Retour du soleil.--Phénomène de
-réfraction.--Premières tempêtes.--Nouveaux périls.--Situation critique
-de la _Gallia_ 272
-
-VIII
-
-Fractionnement des vivres. Trois dépôts sur le pack.--En
-prévision d'un désastre.--Abnégation.--Temps affreux.--A
-propos d'un ours blessé.--Allemands et Français.--Collision
-évitée.--La retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes
-mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mât.--Sauvée!--Signal
-involontaire.--Désastre.--Commencement de débâcle.--Perte de la
-_Germania_ 287
-
-IX
-
-Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle des
-factionnaires.--Epître, à la pointe d'une baïonnette.--Poulet non
-comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en présence.--Proposition
-inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle pas.--Où l'Allemand parle
-d'affaires et le Français d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent
-pas.--Le bout de l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une
-tradition.--Fière réplique 302
-
-X
-
-Logique allemande.--Quelques petits mensonges
-diplomatiques.--Indignation généreuse du maître d'équipage.--Energique
-résolution.--Derniers préparatifs.--Suprême ressource.--La flottille
-halée sur les glaces.--Devant les eaux libres.--Pillards.--Lugubre
-besogne.--Occlusion des panneaux.--Dernier salut.--Pavillon cloué au
-grand mât.--Encore un regard.--L'explosion 318
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-L'ENFER DE GLACE
-
-I
-
-Ce que devient une goutte de rosée.--Rupture d'un glacier.--Comment se
-forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand même!--Une
-rue d'eau à travers la banquise.--Par 84° de latitude.--Tout va bien,
-très bien, trop bien.--Terre en vue.--Les pôles du froid.--Pourquoi
-l'hypothèse d'une température moins rude et peut-être d'une mer
-libre.--Guénic, très intrigué d'apprendre qu'il y a quatre pôles dans
-l'hémisphère Nord 331
-
-II
-
-Complexité de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni
-entièrement libre, ni tout à fait captive.--Douceur de la
-température.--Conquête d'un degré.--Par 84° 3´ Nord.--Ecueil par
-l'avant!--Abordage.--L'écueil est de chair et d'os.--Bataille contre une
-troupe de morses.--Péril imminent.--Plus de peur que de
-mal.--Capture.--Deux grands chefs 345
-
-III
-
-Vers la mystérieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux
-arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87° de latitude
-Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fâcheux pronostics.--En quête
-d'un abri.--Le halo.--Tempête.--Vent du Sud, vent de glace.--Pourquoi
-les oiseaux remontaient vers le Nord.--Bloqués sous la neige.--Reprise
-de l'hiver.--Froids terribles.--Après quatre heures d'angoisses.--La mer
-gelée à l'horizon 359
-
-IV
-
-A propos des traîneaux.--Remorquage par les hommes ou par les
-chiens.--Avantages et inconvénients.--Costume de travail.--Le Parisien
-se compare à un hanneton englué dans du goudron.--Traction
-mixte.--Hommes et chiens attelés simultanément.--Et la chaloupe?--Départ
-des numéros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une ancre à jet.--«Qui veut
-aller loin ménage sa monture.» 371
-
-V
-
-Le mercure encore gelé!--Imprudence.--Tourment de la soif.--Ingestion
-de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un cuisinier
-polaire.--Préparation du dîner.--La halte.--«Un pot trop guetté ne bout
-jamais.»--Mélanges incohérents.--Au pays des rêves.--Sous la
-tente.--Réveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies légères.--Encore les
-lunettes vertes.--A 87° 30´ du pôle 386
-
-VI
-
-Fatale imprudence.--Conséquences très alarmantes.--Nouvelle et plus
-grave maladie du mécanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles pronostics.
---Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une victime de
-scorbut.--Nick prédisposé.--Nouvel ouragan de neige.--La configuration
-des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles chaînes de
-hummocks.--Horizon menaçant 400
-
-VII
-
-A l'affût.--Mort d'un phoque.--Saignée.--Remède au scorbut.--Deux
-nouveaux malades.--Hypothèse au sujet des glaces polaires.--Voie presque
-impraticable.--L'état de Fritz empire.--Agonie et mort d'un
-patriote.--Funérailles.--Suprême résolution.--Il faut se
-séparer.--Matériel plus léger.--L'expédition définitive.--Choix de ceux
-qui doivent y participer.--Départ 415
-
-VIII
-
-Recommandations dernières, puis séparation.--Rude voyage.--Splendeurs
-inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de force
-d'acrobates.--Submergés dans la neige.--Une épave au loin.--Un _cairn_
-par 89°.--Angoisses.--Document allemand.--Traces de l'expédition
-anglaise du commandant Nares.--L'écrit du lieutenant Markham.--La dérive
-de la mer Paléocrystique.--Subite élévation de température 431
-
-IX
-
-Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au pays
-du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traîneau est à son tour porté.--En
-bateau.--A quinze heures du Pôle.--Entrain magnifique.--Coup de
-sonde.--Stupéfaction.--Un fond de vingt-cinq mètres.--Brusquement le
-fond tombe à deux cents mètres.--Les idées du Basque Michel.--Tout
-dérive, le bateau, les glaces, la mer elle-même 448
-
-X
-
-1er mai 1888.--Ecueil.--Au pôle Nord.--L'unique manifestation de la vie
-organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--Où déposer le
-procès-verbal de découverte?--Quelle preuve donner, plus tard!--La
-«nuit» au Pôle.--Immobilité des êtres et des choses.--A propos de la
-rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six mois.--La voie du
-retour 464
-
-XI
-
-Après le retour.--La joie de Constant Guignard.--Du pain et point de
-dents.--Bientôt on pourra dire des rentes et pas de pain.--Sinistres
-appréhensions.--Encore la tempête.--Sous les _iglous_.--Provisions
-volées.--Désastres.--Punition exemplaire des larrons.--Egorgement en
-masse.--Fuite de Pompon.--Famine.--Après avoir mangé les chiens et leurs
-peaux, on attaque les harnais.--Au moment de mourir de faim 478
-
-XII
-
-Bruit étrange.--Manqué!--Pompon.--Chiens gras et matelots
-maigres.--Découverte stupéfiante.--Ce que le Parisien appelle une
-carrière à viande.--A quoi Pompon a employé ses loisirs.--Le
-premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications
-paléocrystiques.--Les stellères.--Espèce éteinte.--La dérive.--En vue
-du cap Tchéliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_ 492
-
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- ROCHEGROSSE, VOGEL, gravures de F. MEAULLE.
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-_Ouvrages couronnés par l'Académie française_
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-MARIE-ROBERT HALT
- HISTOIRE D'UN PETIT HOMME
- Un volume.--Edition de grand luxe
- Ornée de près de 100 gravures.
-
- LA PETITE LAZARE
- Un vol.--Edition de grand luxe, illustrée par Gilbert.
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- LE JEUNE THÉODORE
- Un vol.--75 compositions de G. Lauger.
-
-
-BERTALL
- LES PLAGES DE FRANCE
- Un vol.--Illustrations de BERTALL, SCOTT, etc.
-
-
-LOUIS BOUSSENARD
- LE DÉFILÉ D'ENFER
- Un vol.--Illustrations de CLÉRICE.
-
- AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN HOMME BLEU
- Un vol.--Illustrations de CLÉRICE.
-
- LES SECRETS DE M. SYNTHÈSE
- Un vol.--Illustrations de CLÉRICE.
-
- LES CHASSEURS DE CAOUTCHOUC
- Un vol.--Illustrations de J. FÉRAT.
-
- AVENTURES D'UN GAMIN DE PARIS AU PAYS DES LIONS
- UN VOLUME
-
- AVENTURES D'UN HÉRITIER A TRAVERS LE MONDE
- UN VOLUME
-
- AVENTURES PÉRILLEUSES DE TROIS FRANÇAIS AU PAYS DES DIAMANTS
- UN VOLUME
-
- TOUR DU MONDE D'UN GAMIN DE PARIS
- UN VOLUME
-
- AVENTURES D'UN GAMIN EN OCÉANIE
- UN VOLUME
-
- ROBINSONS DE LA GUYANE
- UN VOLUME
-
-
-C. AMERO
- TOUR DE FRANCE D'UN PETIT PARISIEN
- (Ouvrage couronné par l'Académie française)
- UN VOLUME
-
-
-LOUIS JACOLLIOT
- LES MANGEURS DE FEU
- Un vol.--Illustrations de PARYS.
-
- LE COUREUR DES JUNGLES
- Un vol.--Illustrations de Castelli.
-
- LES RAVAGEURS DE LA MER
- Un vol.--Illustrations de Ch. Clérice.
-
-
-EVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-
-Note sur la transcription:
-
- * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont
- été corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine
- ont été conservées sauf dans les cas suivants:
-
- Pak -----> Pack (les packs ou la banquise de glace)
-
- paloeocrystique et palæocrystique -----> paléocrystique
- (forme dominante dans le texte)
-
- Cape Schacktleton -----> Cape Shackleton (p.71)
-
- glyceria arctaca -----> glyceria arctica (p. 112)
-
- Greeley -----> Greely
-
- Lockvood et Lockwod -----> Lockwood
-
- Port-Foulk et Port-Foulke -----> Port-Foulque
-
- Prégel -----> Pregel
-
- Upernavick et Upernawick -----> Upernavik
-
- Wogel -----> Vogel
-
- * Autres corrections:
-
- mal sain -----> malsain (p. 103, le foie de l'ours est
- très malsain)
-
- avoir la précaution -----> avoir pris la précaution
- (p. 243)
-
- tyran Samos -----> tyran de Samos (p. 245).
-
- Guignard -----> Plume-au-Vent (p. 370, Guignard est le
- matelot de Plume-au-Vent. Voir pp. 95, 160, 263, 361)
-
- l'opinion juste milieu -----> l'opinion du juste milieu
- (p. 374)
-
- exprimable -----> inexprimable (p. 423, un inexprimable
- regard d'affection et de regret)
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les français au pôle Nord, by Louis Boussenard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS AU PÔLE NORD ***
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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