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diff --git a/44617-0.txt b/44617-0.txt new file mode 100644 index 0000000..73c0d0e --- /dev/null +++ b/44617-0.txt @@ -0,0 +1,8549 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44617 *** + + Au lecteur. + + Ce livre électronique reproduit intégralement le texte + original. Les erreurs signalées par l'auteur (voir Errata) ont + été corrigées. Quelques erreurs typographiques ont également + été corrigées; la liste de ces corrections se trouve à la + fin du texte. La ponctuation a été tacitement corrigée par + endroits. + + Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 11. Les + «Additions et éclaircissemens» ont été numérotés de a1 à a79. + Les «Renvois» qui dans l'original sont regroupés à la fin du + livre, ont ici été numérotés consécutivement de r1 à r225 et + copiés sous le paragraphe auquel ils se rapportent. Additions + et renvois ont été signalés dans le texte. + + + + + MÉMOIRES + DE LUTHER + + + + + IMPRIMERIE DE DUCESSOIS, + Quai des Augustins, 55. + + + + + MÉMOIRES + + DE LUTHER + + + ÉCRITS PAR LUI-MÊME, + + + TRADUITS ET MIS EN ORDRE + PAR M. MICHELET, + PROFESSEUR A L'ÉCOLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE + AUX ARCHIVES DU ROYAUME, + + suivis d'un + Essai sur l'Histoire de la Religion, + ET DES BIOGRAPHIES + DE WICLEFF, JEAN HUSS, ÉRASME, MÉLANCHTON, HUTTEN, + ET AUTRES + PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS + DE LUTHER. + + + TOME DEUXIÈME. + + + PARIS. + + CHEZ L. HACHETTE, + Libraire de l'Université de France, + RUE PIERRE-SARRAZIN, 12. + + 1837 + + + + +MÉMOIRES + +DE LUTHER + + +LIVRE III. + +1529-1546. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +1529-1532. + + Les Turcs. Danger de l'Allemagne.—Augsbourg, Smalkalde. Danger + du protestantisme. + + +Luther fut tiré de son abattement et ramené à la vie active par les +dangers qui menaçaient la Réforme et l'Allemagne. Lorsque ce _fléau de +Dieu_, qu'il attendait avec résignation comme le signe du Jugement, +fondit en effet sur l'Allemagne, lorsque les Turcs[a1] vinrent camper +devant Vienne, Luther se ravisa, appela le peuple aux armes, et fit +un livre contre les Turcs, qu'il dédia au landgrave de Hesse. Le 9 +octobre 1528 il écrivit à ce prince, pour lui exposer les motifs qui +l'avaient décidé à composer ce livre. «Je ne puis me taire, dit-il; +il est malheureusement parmi nous des prédicateurs qui font croire au +peuple qu'on ne doit point s'occuper de la guerre des Turcs; il y en a +même d'assez extravagans pour prétendre, qu'en toutes circonstances, +il est défendu aux chrétiens d'avoir recours aux armes temporelles. +D'autres encore, qui regardant le peuple allemand comme un peuple de +brutes incorrigibles, vont jusqu'à désirer qu'il tombe au pouvoir des +Turcs. Ces folies, ces horribles malices, sont imputées à Luther et +à l'Évangile, comme, il y a trois ans, la révolte des paysans, et en +général tout le mal qui arrive dans le monde. Il est donc urgent que +j'écrive à ce sujet, tant pour confondre les calomniateurs, que pour +éclairer les consciences innocentes sur ce qu'il faut faire contre le +Turc...» + +«Nous avons appris hier que le Turc est parti de Vienne pour la +Hongrie, par un grand miracle de Dieu. Car après avoir livré +inutilement le vingtième assaut, il a ouvert la brèche par une mine en +trois endroits. Mais rien n'a pu ramener son armée à l'attaque, Dieu +l'avait frappée de terreur; ils aimaient mieux se laisser égorger +par leurs chefs que de tenter ce dernier assaut. On croit qu'il s'est +retiré ainsi de peur des bombardes et de notre future armée; d'autres +en jugent autrement. Dieu a manifestement combattu pour nous cette +année. Le Turc a perdu vingt-six mille hommes, et il a péri trois mille +des nôtres dans les sorties. J'ai voulu te communiquer ces nouvelles, +afin que nous rendions grâces et que nous priions ensemble. Car le +Turc, devenu notre voisin, ne nous laissera pas éternellement la paix.» +(27 octobre 1529.) + +L'Allemagne était sauvée, mais le protestantisme allemand n'en était +que plus en péril. L'irritation des deux partis avait été portée au +comble par un événement antérieur à l'invasion de Soliman. Si l'on +en croit le biographe catholique de Luther, Cochlæus, que nous avons +déjà cité, le chancelier du duc George, Otto Pack, supposa une ligue +des princes catholiques contre l'électeur de Saxe et le landgrave de +Hesse[r1]; il apposa à ce prétendu projet le sceau du duc George, puis +livra ces fausses lettres au Landgrave qui, se croyant menacé, leva +une armée et s'unit étroitement à l'Électeur[a2]. + + [r1] Cochlæus, 171. + +Les catholiques et surtout le duc George[a3] se défendirent vivement +d'avoir jamais songé à menacer l'indépendance religieuse des princes +luthériens; ils rejetèrent tout sur le chancelier qui n'avait fait +peut-être que divulguer les secrets desseins de son maître. «Le docteur +Pack[a4], captif volontaire du Landgrave, à ce que je pense, est +jusqu'à présent accusé d'avoir formé cette alliance des princes. Il +prétend se tirer d'affaire à son honneur, et fasse Dieu que cette trame +retombe sur la tête du rustre qui en est, je crois, l'auteur, sur celle +de notre grand adversaire, tu sais de qui je parle (le duc George de +Saxe).» (14 juillet 1528.) + +«Cette ligue des princes impies, qu'ils nient cependant, tu vois quels +troubles elle a excités; pour moi, je prends la froide excuse du duc +George pour un aveu[r2]. Dieu confondra ce fou enragé, ce Moab qui dresse +sa superbe au-dessus de ses forces. Nous prierons contre ces homicides; +assez d'indulgence. S'ils ourdissent encore quelque projet, nous +invoquerons Dieu, puis nous appellerons les princes pour qu'ils soient +perdus sans miséricorde.» + + [r2] Ukert, 216. + +Bien que tous les princes eussent déclaré ces lettres fausses, les +évêques de Mayence, Bamberg, etc., furent tenus de payer cent mille +écus d'or, comme indemnité des armemens qu'avaient faits les princes +luthériens. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que de commencer la +guerre. Ils se comptaient et sentaient leurs forces. Le grand-maître +de l'ordre Teutonique avait sécularisé la Prusse[a5], les ducs de +Mecklembourg et de Brunswick, encouragés par ce grand événement, +avaient appelé des prédicateurs luthériens (1525). La Réforme dominait +dans le nord de l'Allemagne. En Suisse et sur le Rhin, les Zwingliens, +chaque jour plus nombreux, cherchaient à se rapprocher de Luther. +Enfin au sud et à l'est, les Turcs, maîtres de Bude et de la Hongrie, +menaçaient toujours l'Autriche et tenaient en échec l'Empereur. A +son défaut le duc George de Saxe, et les puissans évêques du nord, +s'étaient constitués les adversaires de la Réforme. Une violente +polémique s'était engagée depuis long-temps entre ce prince et Luther. +Le duc écrivait à celui-ci[r3]: «Tu crains que nous n'ayons commerce +avec les hypocrites, la présente te fera voir ce qui en est. Si nous +dissimulons dans cette lettre, tu pourras dire de nous tout ce que tu +voudras; sinon, il faudra chercher les hypocrites là où l'on t'appelle +un prophète, un Daniel, l'apôtre de l'Allemagne, l'évangéliste... Tu +t'imagines peut-être que tu es envoyé de Dieu vers nous, comme ces +prophètes à qui Dieu donna mission de convertir les princes et les +puissans. Moïse fut envoyé à Pharaon, Samuel à Saül, Nathan à David, +Isaïe à Ezéchias, saint Jean-Baptiste à Hérode, nous le savons. Mais +parmi tous ces prophètes nous ne trouvons pas un seul apostat. Ils ont +tous été gens constans dans leur doctrine, hommes sincères et pieux, +sans orgueil, sans avarice, amis de la chasteté... + + [r3] Luther Werke, t. IX, 231. + +»Nous ne faisons pas non plus grand cas de tes prières ni de celles des +tiens; nous savons que Dieu hait l'assemblée de tes apostats... Dieu a +puni par nous Münzer de sa perversité; il pourra bien en faire autant +de Luther, et nous ne refuserons pas d'être encore en ceci, son indigne +instrument... + +»Non, reviens plutôt, Luther, ne te laisse pas mener plus long-temps +par l'esprit qui séduisit l'apostat Sergius: l'Église chrétienne ne +ferme pas son sein au pécheur repentant... Si c'est l'orgueil qui t'a +perdu, regarde ce fier manichéen, saint Augustin, ton maître, dont tu +as juré d'observer la règle: reviens comme lui, reviens à ta fidélité +et à tes sermens, sois comme lui une lumière de la Chrétienté... Voilà +les conseils que nous avons à te donner pour le nouvel an. Si tu t'y +conformes, tu en seras éternellement récompensé de Dieu et nous ferons +tout ce qui est en notre pouvoir pour obtenir ta grâce de l'Empereur.» +(28 décembre 1525.) + +_Mémoire_ de Luther contre le duc George[a6] qui avait intercepté +une de ses lettres, 1529[r4]... «Quant aux belles dénominations que le duc +George me donne, misérable, scélérat, parjure et sans honneur, je +n'ai qu'à l'en remercier; ce sont là les émeraudes, les rubis et les +diamans dont les princes doivent m'orner en retour de l'honneur et +de la puissance que l'autorité temporelle tire de la restauration de +l'Évangile...» + + [r4] _Ibid._ t. IX, 297. + +«... Ne dirait-on pas que le duc George ne connaît pas de supérieur? +Moi, hobereau des hobereaux, dit-il, je suis seul maître et prince, +je suis au-dessus de tous les princes de l'Allemagne, au-dessus de +l'Empire, de ses lois et de ses usages. C'est moi que l'on doit +craindre, à moi seul que l'on doit obéir; ma volonté doit faire loi en +dépit de quiconque pensera et parlera autrement.—Amis, où s'arrêtera +la superbe de ce Moab[a7]? Il ne lui reste plus qu'à escalader le ciel, à +espionner, punir les lettres et les pensées jusque dans le sanctuaire +de Dieu même. Voilà notre petit prince, et avec cela il veut être +glorifié, respecté, adoré! à la bonne heure, grand merci!» + +En 1529, l'année même du traité de Cambrai et du siége de Vienne par +Soliman, l'Empereur avait convoqué une diète à Spire[a8]. (15 mars.) On y +décida que les états de l'Empire devaient continuer d'obéir au décret +lancé contre Luther en 1524, et que toute innovation demeurerait +interdite jusqu'à la convocation d'un concile général. C'est alors que +le parti de la Réforme éclata[a9]. L'électeur de Saxe, le margrave de +Brandebourg, le landgrave de Hesse, les ducs de Lunebourg, le prince +d'Anhalt, et avec eux les députés de quatorze villes impériales, firent +contre le décret de la diète une protestation solennelle, le déclarant +injuste et impie. Ils en gardèrent le nom de _protestans_. + +Le landgrave de Hesse sentait la nécessité de réunir toutes les sectes +dissidentes pour en former un parti redoutable aux catholiques de +l'Allemagne; il essaya de réconcilier Luther avec les sacramentaires[a10]. +Luther prévoyait bien l'inutilité de cette tentative. + +«Le landgrave de Hesse nous a convoqués à Marbourg pour la +Saint-Michel, afin de tenter un accord entre nous et les +sacramentaires... Je n'en attendais rien de bon; tout est plein +d'embûches, je le vois bien. Je crains que la victoire ne leur reste, +comme au siècle d'Arius. On a toujours vu de pareilles assemblées être +plus nuisibles qu'utiles... Ce jeune homme de Hesse est inquiet et +plein de pensées qui fermentent. Le Seigneur nous a sauvés, dans ces +deux dernières années, de deux grands incendies qui auraient embrasé +toute l'Allemagne.» (2 août 1529.) + +«Nous avons reçu du landgrave une magnifique et splendide hospitalité. +Il y avait là Œcolampade, Zwingli, Bucer, etc. Tous demandaient la +paix avec une humilité extraordinaire. La conférence a duré deux jours; +j'ai répondu à Œcolampade et à Zwingli en leur opposant ce passage: +_Hoc est corpus meum_; j'ai réfuté toutes leurs objections. En somme, +ce sont des gens ignorans et incapables de soutenir une discussion.» +(12 octobre 1529.) + +«Je me réjouis, mon cher Amsdorf, de te voir te réjouir de notre synode +de Marbourg; la chose est petite en apparence, mais au fond très +importante. Les prières des gens pieux ont fait que nous les voyons +confondus, morfondus, humiliés.» + +«Toute l'argumentation de Zwingli se réduisait à ceci: que le corps ne +peut être sans lieu ni dimension. Œcolampade soutenait que les Pères +appelaient le pain un signe, que ce n'était donc pas le corps même... +Ils nous suppliaient de leur donner le nom de frères. Zwingli le +demandait au Landgrave en pleurant. Il n'y a aucun lieu sur la terre, +disait-il, où j'aimerais mieux passer ma vie qu'à Wittemberg... Nous +ne leur avons pas accordé ce nom de frères, mais seulement ce que la +charité nous oblige à donner même à nos ennemis... Ils se sont en tout +point conduits avec une incroyable humilité et douceur. C'était, comme +il est visible aujourd'hui, pour nous amener à une feinte concorde, +pour nous faire les partisans, les patrons de leurs erreurs... O rusé +Satan! mais Christ qui nous a sauvés est plus habile que toi. Je ne +m'étonne plus maintenant de leurs impudens mensonges. Je vois qu'ils ne +peuvent faire autrement, et je me glorifie de leur chute.» (1er juin +1530.) + +Cette guerre théologique de l'Allemagne remplit les intermèdes de la +grande guerre européenne que Charles-Quint soutenait contre François +Ier et contre les Turcs. Mais dans les crises les plus violentes de +celle-ci, l'autre se ralentit à peine. C'est un imposant spectacle +que celui de l'Allemagne absorbée dans la pensée religieuse, et près +d'oublier la ruine prochaine dont semblaient la menacer les plus +formidables ennemis. Pendant que les Turcs franchissaient toutes les +anciennes barrières et que Soliman répandait ses Tartares au-delà de +Vienne, l'Allemagne disputait sur la transsubstantiation et sur le +libre arbitre. Ses guerriers les plus illustres siégeaient dans les +diètes et interrogeaient les docteurs. Tel était le flegme intrépide de +cette grande nation, telle sa confiance dans sa force et dans sa masse. + +La guerre des Turcs et celle des Français, la prise de Rome et la +défense de Vienne, occupaient tellement Charles-Quint et Ferdinand, que +les protestans avaient obtenu la tolérance jusqu'au prochain concile. +Mais en 1530, Charles-Quint, voyant la France abattue, l'Italie +asservie, Soliman repoussé, entreprit de juger le grand procès de la +Réforme. Les deux partis comparurent à Augsbourg. Les sectateurs de +Luther, désignés par le nom général de _protestans_, voulurent se +distinguer de tous les autres ennemis de Rome, dont les excès auraient +calomnié leur cause, des zwingliens républicains de la Suisse, odieux +aux princes et à la noblesse, des anabaptistes surtout, proscrits comme +ennemis de l'ordre et de la société. Luther, sur qui pesait encore la +sentence prononcée à Worms, qui le déclarait hérétique, ne put s'y +rendre; il fut remplacé par le savant et pacifique Mélanchton, esprit +doux et timide comme Érasme, dont il restait l'ami malgré Luther. + +L'Électeur amena du moins celui-ci le plus près possible d'Augsbourg, +dans la forteresse de Cobourg.[a11][a12] De là Luther pouvait +entretenir avec les ministres protestans, une active et facile +correspondance. Le 22 avril il écrit à Mélanchton: «Je suis enfin +arrivé à mon Sinaï, cher Philippe, mais de ce Sinaï je ferai une Sion, +et j'y élèverai trois tabernacles, l'un au psalmiste, l'autre aux +prophètes, l'autre enfin à Ésope (dont il traduisait alors les fables). +Rien ne manque pour que ma solitude soit complète. J'ai une vaste +maison, qui domine le château, et les clés de toutes les chambres. A +peine y a-t-il trente personnes dans toute la forteresse, encore douze +sont des veilleurs de nuit, et deux autres des sentinelles toujours +postées sur les tours.» (22 avril.) + +_A Spalatin_ (9 mai): «Vous allez à Augsbourg, sans avoir pris les +auspices, et ne sachant quand ils vous permettront de commencer. +Moi, je suis déjà au milieu des comices, en présence de magnanimes +souverains, devant des rois, des ducs, des grands, des nobles, +qui confèrent avec gravité sur les affaires de l'état, et d'une +voix infatigable remplissent l'air de leurs décrets et de leurs +prédications. Ils ne siégent point enfermés dans ces antres et ces +royales cavernes que vous appelez des palais, mais sous le soleil; +ils ont le ciel pour tente, pour tapis riche et varié, la verdure des +arbres sous lesquels ils sont en liberté, pour enceinte, la terre +jusqu'à ses dernières limites. Ce luxe stupide de l'or et de la soie +leur fait horreur; tous, ils ont mêmes couleurs, même visage. Ils sont +tous également noirs, tous font la même musique, et dans ce chant sur +une seule note, l'on n'entend que l'agréable dissonnance de la voix des +jeunes se mêlant à celle des vieux. Nulle part je n'ai vu ni entendu +parler de leur Empereur; ils méprisent souverainement ce quadrupède +qui sert à nos chevaliers; ils ont quelque chose de meilleur, avec +quoi ils peuvent se moquer de la furie des canons. Autant que j'ai pu +comprendre leurs décrets, grâce à un interprète, ils ont décidé, à +l'unanimité, de faire la guerre, pendant toute cette année, à l'orge, +au blé et à la farine, enfin à ce qu'il y a de mieux parmi les fruits +et les graines. Et il est à craindre qu'ils ne soient presque partout +vainqueurs, car c'est une race de guerriers adroits et rusés, également +habiles à butiner par force ou surprise. Moi, oisif spectateur, j'ai +assisté avec grande satisfaction à leurs comices. L'espoir où je suis +des victoires que leur courage leur donnera sur le blé et l'orge, +ou sur tout autre ennemi, m'a rendu le fidèle et sincère ami de ces +_patres patriæ_, de ces sauveurs de la république. Et si par des +vœux je puis les servir, je demande au ciel que délivrés de l'odieux +nom de corbeaux, etc. Tout cela n'est qu'une plaisanterie, mais une +plaisanterie sérieuse et nécessaire pour repousser les pensées qui +m'accablent, si toutefois elle les repousse.» (9 mai.) + +«Les nobles seigneurs qui forment nos comices courent ou plutôt +naviguent à travers les airs[a13]. Le matin, de bonne heure, ils s'en +vont en guerre, armés de leurs becs invincibles, et tandis qu'ils +pillent, ravagent et dévorent, je suis délivré pour quelque temps de +leurs éternels chants de victoire. Le soir, ils reviennent triomphans; +la fatigue ferme leurs yeux, mais leur sommeil est doux et léger +comme celui d'un vainqueur. Il y a quelques jours j'ai pénétré dans +leur palais pour voir la pompe de leur empire. Les malheureux eurent +grand'peur; ils s'imaginaient que je venais détruire leur industrie. Ce +fut un bruit, une frayeur, des visages consternés!!! Quand je vis que +moi seul je faisais trembler tant d'Achilles et d'Hectors, je battis +des mains, je jetai mon chapeau en l'air, pensant que j'étais bien +assez vengé si je pouvais me moquer d'eux. Tout ceci n'est point un +simple jeu, c'est une allégorie, un présage de ce qui arrivera. Ainsi +devant la parole de Dieu l'on verra trembler toutes ces harpies qui +sont maintenant à Augsbourg, criant et romanisant.» (19 juin.) + +Mélanchton transformé à Augsbourg en chef de parti, ayant à batailler +chaque jour avec les légats, les princes, l'Empereur, se trouvait fort +mal de cette vie active qu'on lui avait imposée. Plusieurs fois il fit +part de ses peines à Luther, qui, pour toute consolation, le tançait +rudement[a14]: + +«Vous me parlez de vos travaux, de vos périls, de vos larmes, et moi, +suis-je donc assis sur des roses? est-ce que je ne porte pas une part +de votre fardeau? Ah! plût au ciel que ma cause fût telle qu'elle +permît les larmes!» (29 juin 1530.) + +«Dieu récompense selon ses œuvres le tyran de Salzbourg qui te fait +tant de mal! Il méritait de toi une autre réponse, telle que je la lui +aurais faite peut-être, telle qu'il n'en a jamais entendu de semblable. +Il faudra qu'ils entendent, je le crains, cette parole de Jules César: +_Ils l'ont voulu_... + +»Tout ce que j'écris est inutile, parce que tu veux, selon ta +philosophie, gouverner toutes ces choses avec ta raison, c'est-à-dire +déraisonner avec la raison. Va, continue de te tuer à cette chose, sans +voir que ta main ni ton esprit ne peuvent la saisir, qu'elle ne veut +pas de tes soins.» (30 juin 1530.) + +«Dieu a mis cette cause dans un certain lieu que ne connaissait point +ta rhétorique ni ta philosophie. Ce lieu, on l'appelle la foi; là +toutes choses sont inaccessibles à la vue; quiconque veut les rendre +visibles, apparentes et compréhensibles, celui-là ne gagne pour prix +de son travail que des peines et des larmes, comme tu en as gagné. +Dieu a dit qu'il habitait dans les nues, qu'il était assis dans les +ténèbres. Si Moïse avait cherché un moyen d'éviter l'armée de Pharaon, +Israël serait peut-être encore en Égypte... Si nous n'avons pas la +foi, pourquoi ne pas chercher consolation dans la foi d'autrui; car +il y en a nécessairement qui croient, si nous ne croyons pas? Ou bien, +faut-il dire que le Christ nous a abandonnés, avant la consommation des +siècles? S'il n'est pas avec nous, où est-il en ce monde, je vous le +demande? Si nous ne sommes point l'Église ou une partie de l'Église, où +est l'Église? Est-ce Ferdinand, le duc de Bavière, le pape, le Turc et +leurs semblables? Si nous n'avons la parole de Dieu, qui donc l'aura? +Toi, tu ne comprends point toutes ces choses; car Satan te travaille +et te rend faible. Puisse le Christ te guérir! c'est ma sincère et +continuelle prière.» (29 juin.) + +«Ma santé est faible... Mais je méprise cet ange de Satan qui vient +souffleter ma chair. Si je ne puis lire ni écrire, au moins je puis +penser et prier, et même me quereller avec le diable; ensuite dormir, +paresser, jouer et chanter. Quant à toi, mon cher Philippe, ne te +macère point pour cette affaire qui n'est point en ta main, mais en +celle d'Un plus puissant à qui personne ne pourra l'enlever.» (31 +juillet.) + +Mélanchton croyait qu'il était possible de rapprocher les deux partis; +Luther comprit de bonne heure qu'ils étaient irréconciliables. Dans le +commencement de la Réforme, il avait souvent réclamé les conférences +et les disputes publiques; il lui fallait alors tout tenter, avant +d'abandonner l'espérance de conserver l'unité chrétienne; mais sur +la fin de sa vie, dès le temps même de la diète d'Augsbourg, il se +prononçait contre tous ces combats de parole, où le vaincu ne veut +jamais avouer sa défaite. + +(26 août 1530.) «Je suis contre toute tentative faite pour accorder +les deux doctrines; car c'est chose impossible, à moins que le pape ne +veuille abolir sa papauté. C'est assez pour nous d'avoir rendu raison +de notre croyance et de demander la paix. Pourquoi espérer de les +convertir à la vérité?» + +_A Spalatin._ (26 août 1530.) «J'apprends que vous avez entrepris une +œuvre admirable, de mettre d'accord Luther et le pape. Mais le pape ne +le veut pas, et Luther s'y refuse; prenez garde d'y perdre votre temps +et vos peines. Si vous en venez à bout, pour suivre votre exemple, je +vous promets de réconcilier Christ et Bélial.» + +Dans une lettre du 21 juillet il écrivait à Mélanchton: «Vous verrez si +j'étais un vrai prophète quand je répétais sans cesse qu'il n'y avait +point d'accord possible entre les deux doctrines, et que ce serait +assez pour nous d'obtenir la paix publique.» + +Ces prophéties ne furent pas écoutées; les conférences eurent lieu, +et l'on demanda aux protestans une profession de foi. Mélanchton la +rédigea, en prenant l'avis de Luther sur les points les plus importans. + +A Mélanchton. «J'ai reçu votre apologie, et je m'étonne que vous me +demandiez ce qu'il faut céder aux papistes. Pour ce qui est du prince, +et de ce qu'il faut lui accorder si quelque danger le menace, c'est une +autre question. Quant à moi, il a été fait dans cette apologie plus +de concessions qu'il n'était convenable; et s'ils les rejettent, je +ne vois pas que je puisse aller plus loin, à moins que leurs raisons +et leurs livres ne me paraissent meilleurs qu'ils ne m'ont semblé +jusqu'à cette heure. J'emploie les jours et les nuits à cette affaire, +réfléchissant, interprétant, discutant, parcourant toute l'Écriture; +chaque jour augmente ma certitude et me confirme dans ma doctrine.» + +(20 septembre 1530.) «Nos adversaires ne nous cèdent pas un poil; et +nous, il ne faut pas seulement que nous leur cédions le canon, les +messes, la communion sous une espèce, la juridiction accoutumée; mais +encore il faudrait avouer que leurs doctrines, leurs persécutions, tout +ce qu'ils ont fait ou pensé, a été juste et légitime, et que c'est à +tort que nous les avons accusés. C'est-à-dire qu'ils veulent que notre +propre témoignage les justifie et nous condamne. Ce n'est pas là +simplement nous rétracter, mais nous maudire trois fois nous-mêmes.» + +«... Je n'aime pas que dans cette cause vous vous appuyiez de mes +opinions. Je ne veux être ni paraître votre chef; quand même l'on +interpréterait cela à bien, je ne veux pas de ce nom. Si ce n'est point +votre propre cause, je ne veux pas qu'on dise que c'est la mienne, et +que je vous l'ai imposée. Je la défendrai moi-même, s'il n'y a que moi +qui la soutienne.» + +Deux jours avant, il avait écrit à Mélanchton: «Si j'apprends que les +choses vont mal de votre côté, j'aurai peine à m'empêcher d'aller voir +cette formidable rangée des dents de Satan.» Et quelque temps après: +«J'aurais voulu être la victime sacrifiée par ce dernier concile, +comme Jean Huss a été à Constance celle du dernier jour de la fortune +papale.»[a15] (21 juillet 1530.) + +La profession de foi des protestans fut présentée à la diète[a16] et «lue +par ordre de César devant tout l'Empire, c'est-à-dire devant tous +les princes et les états de l'Empire. C'est une grande joie pour +moi d'avoir vécu jusqu'à cette heure, que je voie Christ prêché par +ses confesseurs devant une telle assemblée, et dans une si belle +confession.» (6 juillet.) + +Cette confession était signée de cinq électeurs, trente princes +ecclésiastiques, vingt-trois princes séculiers, vingt-deux abbés, +trente-deux comtes et barons, trente-neuf villes libres et impériales. +«Le prince électeur de Saxe, le margrave George de Brandebourg, Jean +Frédéric-le-Jeune, landgrave de Hesse; Ernest et François, ducs de +Lunebourg; le prince Wolfgang de Anhalt; les villes de Nuremberg et de +Reutlingen, ont signé la confession..... Beaucoup d'évêques inclinent à +la paix, sans s'inquiéter des sophismes d'Eck et de Faber. L'archevêque +de Mayence est très porté pour la paix[a17]; de même le duc Henri de +Brunswick, qui a invité familièrement Mélanchton à dîner, l'assurant +qu'il ne pouvait nier les articles touchant les deux espèces, le +mariage des prêtres, et l'inutilité d'établir des différences entre les +choses qui servent à la nourriture. Les nôtres avouent que personne +ne s'est montré plus conciliant dans toutes les conférences que +l'Empereur. Il a reçu notre prince non-seulement avec bonté, mais avec +respect.» (6 juillet.) + +L'évêque d'Augsbourg, le confesseur même de Charles-Quint, étaient +favorablement disposés pour les luthériens. L'Espagnol disait à +Mélanchton qu'il s'étonnait qu'en Allemagne on contestât la +doctrine de Luther sur la foi, que lui il avait toujours pensé de même +sur ce point (relation de Spalatin sur la diète d'Augsbourg)[r5]. + + [r5] _Ibid._ t. IX, 414. + +Quoi qu'en dise ici Luther des douces dispositions de Charles-Quint, +il termina les discussions en sommant les réformés de renoncer à leurs +erreurs sous peine d'être mis au ban de l'Empire. Il sembla même prêt à +employer la violence et fit un instant fermer les portes d'Augsbourg. + +«Si l'Empereur veut faire un édit, qu'il le fasse; après Worms aussi il +en fit un[a18]. Écoutons l'Empereur puisqu'il est l'Empereur, rien de plus. +Que nous importe ce rustre qui veut se poser comme Empereur (il parle +du duc George)?» (15 juillet 1530.) + +«Notre cause se défendra mieux de la violence et des menaces, que de +ces ruses sataniques que j'ai craintes, surtout jusqu'à ce jour... +Qu'ils nous rendent Léonard[a19], Keiser et tant d'autres, qu'ils ont si +injustement fait mourir[a20]. Qu'ils nous rendent tant d'âmes perdues par +leur doctrine impie; qu'ils rendent toutes ces richesses qu'ils ont +prises avec leurs trompeuses indulgences et leurs fraudes de toute +espèce. Qu'ils rendent à Dieu sa gloire violée par tant de blasphèmes; +qu'ils rétablissent dans les personnes et dans les mœurs, la pureté +ecclésiastique, si honteusement souillée. Que dirais-je encore? Alors +nous aussi nous pourrons parler _de possessorio_.» (13 juillet.) + +«L'Empereur va ordonner simplement que toutes choses soient rétablies +en leur état, que le règne du pape recommence, ce qui excitera, je le +crains, de grands troubles pour la ruine des prêtres et des clercs. +Les villes les plus puissantes, Nuremberg, Ulm, Augsbourg, Francfort, +Strasbourg et douze autres, rejettent ouvertement le décret impérial, +et font cause commune avec nos princes. Tu as entendu parler de +l'inondation de Rome, de celle de Flandre et de Brabant. Ce sont des +signes envoyés de Dieu, mais les impies ne peuvent les comprendre. Tu +sais encore la vision des moines de Spire. Brentius m'écrit qu'à Bade +on a vu dans les airs une armée nombreuse, et sur le flanc de cette +armée un soldat qui brandissait une lance d'un air triomphant, et qui +passa la montagne voisine et le Rhin.» (5 décembre.) + +La diète fut à peine dissoute, que les princes protestans se +rassemblèrent à Smalkalde et y conclurent une ligue défensive, +par laquelle ils devaient former un même corps (31 décembre). Ils +protestèrent contre l'élection de Ferdinand au titre de roi des +Romains. On se prépara à combattre[a21]; les contingens furent fixés: +on s'adressa aux rois de France, d'Angleterre et de Danemark. Luther +fut accusé d'avoir poussé les protestans à prendre cette attitude +hostile[a22]. + +«Je n'ai point conseillé, comme on l'a dit, la résistance à +l'Empereur[a23]. Voici mon avis comme théologien[a24]: Si les juristes +montrent par leurs lois que cela est permis, moi je leur permettrai +de suivre leurs lois. Si l'Empereur a établi dans ses lois, qu'en +pareil cas on peut lui résister, qu'il souffre de la loi que lui-même a +faite... Le prince est une personne politique; s'il agit comme prince, +il n'agit pas comme chrétien, car le chrétien n'est ni prince, ni +homme, ni femme, ni aucune personne de ce monde. Si donc il est permis +au prince, comme prince, de résister à César, qu'il le fasse selon son +jugement et sa conscience. Quant au chrétien, rien ne lui est permis; +il est mort au monde.» (15 janvier 1531.) + +En 1531, Luther écrit un mémoire contre un petit livre anonyme +imprimé à Dresde, dans lequel on reprochait aux protestans de s'armer +en secret et de vouloir surprendre les catholiques, pendant que ceux-ci +ne songeaient, disait-on, qu'à la paix et à la concorde[r6]. + + [r6] _Ibid._ t. IX, 459. + +«... On cache soigneusement d'où ce livre vient, personne ne doit le +savoir. Eh bien! je le veux donc ignorer aussi. Je veux avoir le rhume +pour cette fois et ne pas _sentir_ le maladroit pédant. Cependant +j'essaierai toujours mon savoir-faire et je frapperai hardiment sur le +sac: si les coups tombent sur l'âne qui s'y trouve, ce ne sera pas ma +faute; ce n'est pas à lui, c'est au sac, que j'en voulais. + +»Qu'il soit vrai ou non que les luthériens se préparent et se +rassemblent, cela ne me regarde pas, ce n'est pas moi qui le leur ai +ordonné ni conseillé; je ne sais pas ce qu'ils font ou ce qu'ils ne +font pas; mais puisque les papistes annoncent par ce livre qu'ils +croient à ces armemens, j'accueille ce bruit avec plaisir et je me +réjouis de leurs illusions et de leurs alarmes; j'augmenterais même +volontiers ces illusions, si je le pouvais, rien que pour les faire +mourir de peur. Si Caïn tue Abel, si Anne et Caïphe persécutent Jésus, +il est juste qu'ils en soient punis. Qu'ils vivent dans les transes, +qu'ils tremblent au bruit d'une feuille, qu'ils voient partout le +fantôme de l'insurrection et de la mort, rien de plus équitable. + +»... N'est-il pas vrai, imposteurs, que lorsqu'à Augsbourg les nôtres +présentèrent leur confession de foi, un papiste a dit: Ils nous donnent +là un livre écrit avec de l'encre; je voudrais, moi, qu'on leur +répondît avec du sang? + +»N'est-il pas vrai que l'électeur de Brandebourg et le duc George de +Saxe, ont promis à l'Empereur de fournir cinq mille chevaux contre les +luthériens? + +»N'est-il pas vrai qu'un grand nombre de prêtres et de seigneurs +ont parié qu'avant la Saint-Michel, c'en serait fait de tous les +luthériens? + +»N'est-il pas vrai que l'électeur de Brandebourg a déclaré publiquement +que l'Empereur et tout l'Empire s'emploieraient corps et biens pour +arriver à ce but?... + +»Croyez-vous que l'on ne connaisse pas votre édit? que l'on ignore +que par cet édit toutes les épées de l'Empire sont aiguisées et +dégainées, toutes les arquebuses chargées, toute la cavalerie lancée, +pour fondre sur l'électeur de Saxe et son parti, pour tout mettre à +feu et à sang, tout remplir de pleurs et de désolation? voilà votre +édit, voilà vos entreprises meurtrières scellées de votre sceau et +de vos armes, et vous voulez que l'on appelle cela de la paix, vous +osez accuser les luthériens de troubler le bon accord? O impudence, ô +hypocrisie sans bornes!... Mais je vous entends: vous voudriez que les +nôtres ne s'apprêtassent point à la guerre dont leurs ennemis mortels +les menacent depuis si long-temps, mais qu'ils se laissassent égorger +sans crier ni se défendre, comme des brebis à l'abattoir. Grand merci, +mes bonnes gens! Moi, prédicateur, je dois endurer cela, je le sais +bien, et ceux à qui cette grâce est donnée doivent l'endurer également. +Mais que tous les autres en feront de même, je ne puis le garantir aux +tyrans. Si je donnais publiquement ce conseil aux nôtres, les tyrans +s'en prévaudraient, et je ne veux point leur ôter la peur qu'ils ont +de notre résistance. Ont-ils envie de gagner leurs éperons en nous +massacrant? qu'ils les gagnent donc avec péril comme il convient à de +braves chevaliers. Égorgeurs de leur métier, qu'ils s'attendent du +moins à être reçus comme des égorgeurs... + +».... Que l'on m'accuse, ou non, d'être trop violent, je ne m'en soucie +plus[a25]. Je veux que ce soit ma gloire et mon honneur désormais, +que l'on dise de moi comme je tempête et sévis contre les papistes. +Voilà plus de dix ans que je m'humilie et que je donne de bonnes +paroles. A quoi tant de supplications ont-elles servi? A empirer le +mal. Ces rustres n'en sont que plus fiers.—Eh bien! puisqu'ils sont +incorrigibles, puisqu'il n'y a plus espoir d'ébranler leurs infernales +résolutions par la bonté, je romps avec eux, je les poursuivrai de mes +imprécations, sans fin ni repos, jusqu'à ma tombe[a26]. Ils n'auront +plus jamais une bonne parole de moi; je veux qu'on les enterre au bruit +de mes foudres et de mes éclairs. + +»Je ne puis plus prier sans maudire. Si je dis, _Que ton nom soit +sanctifié_, il faut que j'ajoute: Maudit soit le nom des papistes et de +tous ceux qui te blasphèment! Si je dis, _Que ton royaume arrive_, je +dois ajouter: Maudits soient la papauté et tous les royaumes qui sont +opposés au tien! Si je dis, _Que ta volonté soit faite_, je dis encore: +Maudits soient et périssent les desseins des papistes et de tous ceux +qui te combattent!... Ainsi je prie ardemment tous les jours, et avec +moi tous les vrais fidèles de Jésus-Christ... Cependant je garde encore +à tout le monde un cœur bon et aimant, et mes plus grands ennemis +eux-mêmes le savent bien. + +»Souvent la nuit, quand je ne puis dormir, je cherche dans mon lit, +avec douleur et anxiété, comment on pourrait encore déterminer les +papistes à la pénitence avant le jugement terrible qui les menace. Mais +il semble que cela ne doit pas être. Ils repoussent toute pénitence +et demandent à grands cris notre sang. L'évêque de Saltzbourg a dit +à maître Philippe, à la diète d'Augsbourg: «Pourquoi disputer si +long-temps? Nous savons bien que vous avez raison.» Et un autre jour: +«Vous ne voulez pas céder, nous non plus, il faut donc qu'un parti +extermine l'autre. Vous êtes le petit et nous le grand: nous verrons +qui aura le dessus.» Jamais je n'aurais cru qu'on pût dire de telles +paroles.» + + + + +CHAPITRE II. + +1534-1536. + + Anabaptistes de Munster[a27]. + + +Pendant que les deux grandes ligues des princes sont en présence, +et semblent se défier, un tiers s'élève entre deux, pour l'effroi +commun des deux partis. Cette fois, c'est encore le peuple, comme dans +la guerre des paysans, mais un peuple organisé, maître d'une riche +cité. La _jacquerie_ du Nord, plus systématique que celle du Midi, +produit l'idéal de la démagogie allemande du seizième siècle, une +royauté biblique, un David populaire, un messie artisan. Le mystique +compagnonnage allemand intronise un tailleur. + +L'entreprise du tailleur fut hardie, mais non absurde. L'anabaptisme +avait de grandes forces. Il n'éclata que dans Munster; mais il était +répandu dans la Westphalie, dans le Brabant, la Gueldre, la Hollande, +la Frise, et tout le littoral de la Baltique jusqu'en Livonie. + +Les Anabaptistes formulèrent la malédiction que les paysans vaincus +avaient jetée sur Luther. Ils détestèrent en lui l'ami de la noblesse, +le soutien de l'autorité civile, le _remora_ de la Réforme. «Quatre +prophètes, deux vrais et deux faux; les vrais sont David et Jean de +Leyde; les faux, le pape et Luther, mais Luther est pire que le pape.» + + +_Comment l'Évangile a d'abord pris naissance à Munster, et comment il y +a fini après la destruction des anabaptistes[r7]. Histoire véritable +et bien digne d'être lue et conservée dans la mémoire (car l'esprit des +anabaptistes de Munster vit encore), décrite par Henricus Dorpius de +cette ville._ Nous nous contenterons de donner un extrait de ce prolixe +récit: + + [r7] _Ibid._ t. II, 391, 199. + +La réforme commença à Munster en 1532, par Rothmann, prédicateur +luthérien ou zwinglien. Elle y eut un si grand succès, que l'évêque +cédant à l'intercession du landgrave de Hesse, accorda aux évangéliques +six de ses églises. Plus tard, un garçon tailleur, Jean de Leyde, y +apporta la doctrine des anabaptistes, et la propagea dans quelques +familles. Il fut aidé dans son œuvre par un prédicateur nommé +Hermann Stapraeda, de Moersa, anabaptiste comme lui. Bientôt leurs +assemblées secrètes devinrent si nombreuses, que les catholiques et les +réformés en furent également alarmés, et chassèrent les anabaptistes +de la ville. Mais ceux-ci revinrent plus hardis; ils intimidèrent le +conseil, et l'obligèrent de fixer un jour où il y aurait discussion +publique dans la maison commune, sur le baptême des enfans. Dans +cette discussion, le pasteur Rothmann passa du côté des anabaptistes, +et devint lui-même un de leurs chefs... Un jour, un autre de leurs +prédicateurs se met à courir dans les rues, en criant: «Faites +pénitence, faites pénitence, amendez-vous, faites-vous baptiser, ou +Dieu va vous punir!» Soit crainte, soit zèle religieux, beaucoup de +gens qui entendirent ces cris, se hâtèrent de demander le baptême. +Alors les anabaptistes remplissent le marché en criant: «Sus aux +païens qui ne veulent pas du baptême!» Ils s'emparent des canons, des +munitions, de la maison de ville, et maltraitent les catholiques et +les luthériens qu'ils rencontrent. Ceux-ci se forment en nombre et +attaquent les anabaptistes à leur tour. Après divers combats sans +résultat, les deux partis éprouvèrent le besoin de se rapprocher, et +convinrent que chacun serait libre de professer sa croyance. Mais les +anabaptistes n'observèrent point ce traité; ils écrivirent sous main +à tous ceux de leur secte qui étaient dans les villes voisines pour +les faire venir à Munster. «Quittez ce que vous avez, écrivaient-ils; +maisons, femmes, enfans, laissez tout pour venir à nous. Tout ce que +vous aurez abandonné, vous sera rendu au décuple...» Quand les riches +s'aperçurent que la ville se remplissait d'étrangers, ils en sortirent +comme ils purent, n'y laissant de leur parti que les gens du bas +peuple. (carême de l'année 1534.) + +Les anabaptistes, enhardis par leur départ et par les renforts qui leur +étaient arrivés, déposèrent aussitôt le conseil de ville qui était +luthérien, et en composèrent un d'hommes de leur parti. + +Quelques jours plus tard, ils pillèrent les églises et les couvens, et +coururent la ville en tumulte, armés de hallebardes, d'arquebuses et de +bâtons, criant comme des furieux: «Faites pénitence, faites pénitence!» +et après: «Hors la ville, impies! hors la ville, ou l'on vous assomme!» +Ainsi ils chassèrent sans pitié tout ce qui n'était pas des leurs. +Ni vieillard ni femme enceinte, ne fut excepté. Un grand nombre de +ces pauvres fugitifs tombèrent entre les mains de l'évêque, qui se +préparait à assiéger la ville. Sans avoir égard à ce qu'ils n'étaient +point du parti des anabaptistes, il les fit emprisonner; beaucoup +d'entre eux furent même cruellement mis à mort. + +Les anabaptistes étant maîtres de la ville, leur prophète suprême, Jean +de Matthiesen, ordonna que tout le monde mît son avoir en commun, sans +rien céler, sous peine de la vie. Le peuple eut peur et obéit. Les +biens des fugitifs furent saisis de même. Ce prophète décida encore +que l'on ne garderait aucun autre livre que la Bible et le Nouveau +Testament. Tous les autres qu'on put trouver furent brûlés dans la cour +de la cathédrale. Ainsi le voulait le Père du ciel, disait le prophète. +On en brûla au moins pour vingt mille florins. + +Un maréchal ferrant ayant parlé injurieusement des prophètes, toute la +commune est assemblée sur le marché, et Jean Matthiesen le tue d'un +coup de feu. Peu après, ce prophète court tout seul hors la ville, une +hallebarde à la main, criant que le Père lui a ordonné de repousser les +ennemis. Il avait à peine passé la porte qu'il fut tué. + +Jean de Leyde lui succéda comme prophète suprême, et il épousa sa +veuve. Il releva le courage du peuple abattu par la mort de son +prédécesseur. A la Pentecôte, l'évêque fit donner l'assaut, mais il +fut repoussé avec grande perte. Jean de Leyde nomma douze fidèles +(parmi lesquels se trouvaient trois nobles) pour être les anciens dans +Israël... Il déclara aussi que Dieu lui avait révélé des doctrines +nouvelles sur le mariage; il discuta avec les prédicateurs, qui, +enfin, se rangèrent à son avis et prêchèrent trois jours de suite +sur la pluralité des femmes. Un assez grand nombre d'habitans se +déclarèrent contre la nouvelle doctrine, et firent même prisonniers les +prédicateurs avec l'un des prophètes; mais bientôt ils furent obligés +de les relâcher, et quarante-neuf d'entre eux périrent. + +A la Saint-Jean de l'année 1534, un nouveau prophète, auparavant +orfèvre à Warendorff, assembla le peuple, et lui annonça qu'il avait eu +une révélation d'après laquelle Jean de Leyde devait régner sur toute +la terre, et occuper le trône de David jusqu'au temps où Dieu le Père +viendrait lui redemander le gouvernement... Les douze anciens furent +déposés et Jean de Leyde proclamé roi. + +Plus les anabaptistes prenaient de femmes, plus l'esprit de libertinage +augmentait parmi eux; ils commirent d'horribles excès sur des jeunes +filles de dix, douze et quatorze ans. Ces violences barbares, et les +maux du siége irritèrent une partie du peuple. Plusieurs soupçonnaient +Jean de Leyde d'imposture et songeaient à le livrer à l'évêque. Le roi +redoubla de vigilance et nomma douze ducs chargés de maintenir la ville +dans la soumission (jour des Rois 1535). Il promit à ces douze chefs +qu'ils régneraient à la place de tous les princes de la terre, et il +leur distribua d'avance des électorats et des principautés. Le «noble +landgrave de Hesse» est seul excepté de la proscription; ils espèrent, +disent-ils, qu'il deviendra leur frère... Le roi désigna le jour de +Pâques comme l'époque où la ville serait délivrée. + +... L'une des reines ayant dit à ses compagnes qu'elle ne croyait pas +conforme à la volonté de Dieu qu'on laissât ainsi le pauvre peuple +mourir de misère et de faim, le roi la conduisit au marché avec ses +autres femmes, lui ordonna de s'agenouiller au milieu de ses compagnes +prosternées comme elle, et lui trancha la tête. Les autres reines +chantèrent: _Gloire à Dieu au haut des cieux!_ et tout le peuple se +mit à danser autour. Cependant il n'avait plus à manger que du pain +et du sel! Vers la fin du siége, la famine fut si grande que l'on y +distribuait régulièrement la chair des morts; on n'exceptait que ceux +qui avaient eu des maladies contagieuses. A la Saint-Jean de l'année +1535, l'évêque apprit d'un transfuge, le moyen d'attaquer la ville avec +avantage. Elle fut prise le jour même de la Saint-Jean, et, après une +résistance opiniâtre, les anabaptistes furent massacrés. Le roi, ainsi +que son vicaire et son lieutenant, fut emmené entre deux chevaux, une +chaîne double au cou, la tête et les pieds nus... L'évêque l'interpella +durement sur l'horrible désastre dont il était cause; il lui répondit: +«François de Waldeck (c'était son nom), si les choses avaient été à mon +gré, ils seraient tous morts de faim, avant que je t'eusse livré la +ville.» + +Nous trouvons beaucoup d'autres détails intéressans dans une pièce +insérée au second volume des œuvres allemandes de Luther (édition +de Witt.) sous le titre suivant: _Nouvelle sur les anabaptistes de +Munster_[r8]. + + [r8] _Ibid._ t. II, 328. + +«... Huit jours après que l'assaut a été repoussé par les anabaptistes, +le roi a commencé son règne en s'entourant d'une cour complète, à +l'égal d'un prince séculier. Il a institué des maîtres de cérémonies, +des maréchaux, des huissiers, des maîtres de cuisine, des fourriers, +des chanceliers, des orateurs (_redner_), des serviteurs pour la table, +des échansons, etc. + +»Une de ses femmes a été élevée au rang de reine, et elle a également +sa cour à elle. C'est une belle et noble femme de Hollande, mariée +auparavant à un autre prophète qui a été tué devant Munster et de qui +elle est encore enceinte. + +»Le roi a en outre trente et un chevaux couverts de draps d'or. Il +s'est fait faire des habits précieux en or et en argent avec les +ornemens de l'église. Son écuyer est paré comme lui de vêtemens +superbes pris de ces ornemens, et il porte en outre des bagues d'or; de +même la reine avec ses vierges et ses femmes. + +»Lorsque le roi, dans sa majesté, traverse la ville à cheval, des pages +l'accompagnent: l'un porte à son côté droit la couronne et la Bible, +l'autre une épée nue. L'un d'eux est le fils de l'évêque de Munster. Il +est prisonnier et il sert le roi dans sa chambre. + +»Le roi a de même dans sa triple couronne surmontée d'une chaîne d'or +et de pierreries, la figure du monde percée d'une épée d'or et d'une +épée d'argent. Au milieu du pommeau des deux épées se trouve une petite +croix sur laquelle est écrit: _Un roi de la justice sur le monde_. La +reine porte les mêmes ornemens. + +»En cet appareil le roi se rend trois fois par semaine au marché, où +il monte sur un siége élevé qu'on a fait exprès. Le lieutenant du roi, +nommé Knipperdolling, se tient une marche plus bas, puis viennent les +conseillers. Celui qui a affaire au roi s'incline deux fois, se laisse +tomber à terre à la troisième, et expose ensuite ce qu'il a à dire. + +»Un mardi ils ont célébré la sainte Cène dans la _cour du dôme_; ils +étaient à table au nombre de près de quatre mille deux cents. Trois +plats furent servis: à savoir du bouilli, du jambon et du rôti; le roi +et ses femmes et tous leurs domestiques servirent les convives. + +»Après le repas, le roi et la reine prirent du gâteau de froment, +le rompirent et en donnèrent aux autres, disant: «Prenez, mangez et +annoncez la mort du Seigneur.» De même ils prirent une cruche de vin, +disant: «Prenez, buvez-en tous et annoncez la mort du Seigneur.» + +»Les convives rompirent de même des gâteaux, et se les présentèrent +les uns aux autres en prononçant ces paroles: «Frère et sœur, prends +et mange. De même que Jésus-Christ s'est dévoué pour moi, de même je +veux me dévouer pour toi; et de même que dans ce gâteau les grains de +froment sont joints, et que les raisins ont été unis pour former ce +vin, de même nous aussi nous sommes unis.» Ils s'exhortaient en même +temps à ne rien dire de frivole, ni qui fût contraire à la loi du +Seigneur. Ensuite ils remercièrent Dieu, d'abord par des prières, et +puis par des cantiques, surtout par le cantique: _Gloire à Dieu au +haut des cieux!_ Le roi et ses femmes, avec leurs serviteurs, se mirent +à table également, ainsi que ceux qui revenaient de la garde. + +»Quand tout fut fini, le roi demanda à l'assemblée s'ils étaient tous +disposés à faire et à souffrir la volonté du Père. Ils répondirent +tous: _Oui_. Puis le prophète Jean de Warendorff se leva, et dit: «Que +Dieu lui avait ordonné d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour annoncer +les miracles dont ils avaient été témoins.» Le même prophète ajouta +que, selon l'ordre de Dieu, ceux qu'il nommerait devaient se rendre +dans quatre villes de l'Empire, et y prêcher... On donna à chacun un +fenin d'or de la valeur de neuf florins avec de la monnaie ordinaire +pour le voyage, et ils partirent le soir même. + +»La veille de Saint-Gall, ils parurent dans les villes désignées, +faisant grand bruit, et criant: «Convertissez-vous et faites pénitence, +car la miséricorde du Père est à sa fin. La cognée frappe déjà la +racine de l'arbre. Que votre ville accepte la paix, ou elle va périr.» +Arrivés devant le conseil des quatre villes, ils étendirent leurs +manteaux par terre, et y jetèrent les susdites pièces d'or, en disant: +«Nous sommes envoyés par le Père pour vous annoncer la paix. Si vous +l'acceptez, mettez tout votre bien en commun; si vous ne voulez pas +faire cela, nous protesterons devant Dieu avec cette pièce d'or, +et nous prouverons par elle que vous avez rejeté la paix qu'il vous +envoyait. Il est arrivé maintenant, le temps annoncé par tous les +prophètes, ce temps où Dieu ne voudra plus souffrir sur la terre que +la justice; et quand le roi aura fait régner la justice sur toute la +face de la terre, alors Jésus-Christ remettra le gouvernement entre les +mains du Père.» + +»Alors ils furent mis en prison et questionnés sur leur croyance, leur +vie, etc... (Suit l'interrogatoire.) ... Ils disaient qu'il y avait +quatre prophètes, deux vrais, et deux faux; que les vrais, c'étaient +David et Jean de Leyde, et les faux, le pape et Luther. «Luther, +disaient-ils, est pire encore que le pape.» Ils tiennent aussi pour +damnés tous les autres anabaptistes, quelque part qu'ils se trouvent. + +»... Dans Munster, disaient-ils, les hommes ont communément cinq, six, +sept ou huit femmes, selon leur bon plaisir[1]. Mais chacun est obligé +d'habiter d'abord avec l'une d'entre elles, jusqu'à ce qu'elle soit +enceinte. Ensuite, il peut faire comme il lui plaît. Toutes les jeunes +filles qui ont passé douze ans doivent se marier... + + [1] L'un des interrogés dit que le roi en avait cinq. D'après + une autre relation, le nombre en serait monté à la fin jusqu'à + dix-sept. + +»... Ils détruisent les églises et toutes maisons consacrées à Dieu... + +»... Ils attendent à Munster des gens de Groningue et d'autres contrées +de la Hollande. Eux venus, le roi se lèvera avec toutes ses forces, et +subjuguera la terre entière. + +»Ils tiennent aussi qu'il est impossible de bien comprendre l'Écriture +sans que des prophètes l'aient expliquée. Quand on discute avec eux +et qu'ils en viennent à ne pouvoir justifier leur entreprise par +l'Écriture, ils disent que le Père ne leur donne pas de s'expliquer +là-dessus. D'autres répondent: Le prophète l'a dit par l'ordre de Dieu. + +»Il ne s'en trouva aucun qui voulût se rétracter, ni qui acceptât sa +grâce à ce prix. Ils chantaient et remerciaient Dieu qui les avait +jugés dignes de souffrir pour son nom.» + +Les anabaptistes sommés par le landgrave de Hesse de se justifier +relativement au roi qu'ils s'étaient donné, lui répondirent (janvier +1535)[r9]: «Que les temps de la restitution annoncés par les livres +saints étaient arrivés, que l'Évangile leur avait ouvert la prison de +Babylone, et qu'il fallait à présent rendre aux Babyloniens selon leurs +œuvres; qu'une lecture attentive des prophètes, de l'Apocalypse, +etc., montrerait évidemment au Landgrave si c'était d'eux-mêmes qu'ils +avaient institué un roi, ou bien par l'ordre de Dieu, etc.» + + [r9] _Ibid._ t. II, 365. + +Suit la convention qui fut arrêtée l'an 1533, entre l'évêque de +Munster et cette ville par l'entremise des conseillers du Landgrave: +... Les anabaptistes envoyèrent au landgrave de Hesse leur livre _De +restitutione_. Il le lut avec indignation et ordonna à ses théologiens +d'y répondre et d'opposer particulièrement aux anabaptistes neuf +articles qu'il désigna. Dans ces articles il leur reproche entre autres +choses: 1º de faire consister la justice non pas dans la foi seule, +mais dans la foi et les œuvres ensemble; 2º d'accuser injustement +Luther de n'avoir jamais enseigné les bonnes œuvres; 3º de défendre le +libre arbitre. + +Dans le livre _De restitutione_, les anabaptistes divisaient toute +l'histoire du monde en trois parties principales. «Le premier monde, +disent-ils, celui qui exista jusqu'à Noé, fut submergé par les eaux. Le +second, celui dans lequel nous-mêmes nous vivons encore, sera fondu et +purifié par le feu. Le troisième sera un nouveau ciel et une nouvelle +terre, habités par la justice. C'est ce que Dieu a désigné par l'arche +sainte dans laquelle il y avait le vestibule, le sanctuaire et le +saint des saints... La venue du troisième monde sera précédée d'une +restitution et d'un châtiment universels. Les méchans seront tués, +le règne de la justice préparé, les ennemis du Christ jetés à bas, et +toutes choses restituées. C'est ce temps qui commence maintenant.» + +_Entretien ou discussion qu'Antoine Corvinus et Jean Kymeus ont eue à +Béverger avec Jean de Leyde, le roi de Munster[r10]._—«Quand le roi +entra dans notre chambre avec l'escorte qui l'avait tiré de sa prison, +nous le saluâmes d'une manière amicale et l'invitâmes à s'asseoir près +du feu. Nous lui demandâmes comment il se portait et s'il souffrait +dans sa prison. Il répondit qu'il souffrait du froid et se sentait +mal au cœur, mais qu'il devait tout endurer avec patience, puisque +Dieu avait ainsi disposé de lui. Peu-à-peu, toujours en lui parlant +amicalement, car on ne pouvait rien obtenir de lui d'une autre manière, +nous arrivâmes à parler de son royaume et de sa doctrine, de la manière +qu'il suit: + + [r10] _Ibid._ t. II, 376. + +PREMIER POINT DE L'INTERROGATOIRE.—_Les ministres._ «Cher Jean, +nous entendons dire de votre gouvernement des choses extraordinaires +et horribles. Si elles sont telles qu'on le dit, et malheureusement +cela n'est que trop vrai, nous ne pouvons concevoir comment il vous +est possible de justifier une semblable entreprise par la sainte +Écriture...» + +_Le roi._ «Ce que nous avons fait et enseigné, nous l'avons fait +et enseigné avec bon droit, et nous pouvons justifier toute notre +entreprise, nos actions et notre doctrine devant Dieu et à qui il +appartient.» + +_Les ministres_ lui objectent que dans l'Écriture il n'était question +que d'un règne spirituel de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce +monde,» a-t-il dit lui-même. + +_Le roi._ «J'entends très bien ce que vous dites du royaume spirituel +de Jésus-Christ et je n'attaque nullement les passages que vous citez. +Mais vous devez savoir distinguer le royaume spirituel de Jésus-Christ, +lequel se rapporte aux temps de la souffrance, et duquel après tout ni +vous ni Luther vous n'avez une juste idée, et l'autre royaume, celui +qui, après la résurrection, sera établi dans ce monde pendant mille +ans. Tous les versets qui traitent du royaume spirituel de Jésus-Christ +ont rapport au temps de la souffrance, mais ceux qui se trouvent dans +les prophètes et dans l'Apocalypse et qui traitent du royaume temporel, +doivent être rapportés au temps de la gloire et de la puissance que +Jésus-Christ aura dans le monde avec les siens. + +»Notre royaume de Munster a été une image de ce royaume temporel du +Christ; vous savez que Dieu annonce et désigne beaucoup de choses par +des figures. Nous avions cru que notre royaume durerait jusqu'à la +venue du Seigneur, mais nous voyons à présent qu'en ce point notre +entendement a failli et que nos prophètes ne l'ont pas bien compris +eux-mêmes. Dieu nous en a, dans la prison, ouvert et révélé la +véritable intelligence... + +»Je n'ignore pas que vous rapportez communément au royaume spirituel du +Christ ces passages et d'autres semblables, qui pourtant doivent, sans +aucun doute, être entendus du royaume temporel. Mais qu'est-ce que ces +interprétations spirituelles, et à quoi servent-elles, si rien ne doit +se réaliser un jour?... Dieu a créé le monde principalement pour se +complaire dans les hommes auxquels il a donné un reflet de sa force et +de sa puissance.» + +_Les ministres_ «... Et comment vous justifierez-vous quand Dieu vous +dira au jugement dernier: Qui t'a fait roi? Qui t'a ordonné de répandre +dans le monde de si effroyables erreurs, au grand détriment de ma +parole?» + +_Le roi._ «Je répondrai: Les prophètes de Munster me l'ont ordonné +comme étant votre volonté divine, en preuve de quoi ils m'ont donné en +gage leur corps et leur âme.» + +_Les ministres_ lui demandent ce qu'il en est des révélations divines +qu'il aurait eues, dit-on, au sujet de son élévation à la royauté. + +_Le roi._ «Je n'ai pas eu de révélation à ce sujet, seulement il m'est +venu des pensées, comme s'il devait y avoir un roi à Munster, et que +moi je dusse être ce roi. Ces pensées m'ébranlèrent et m'affligèrent +profondément. Je priais Dieu de vouloir bien prendre en considération +mon inhabileté, et de ne point me charger d'un tel fardeau. Au cas où +il ne voudrait pas m'épargner cette peine, je le priais de me faire +désigner par des prophètes dignes de foi et en possession de sa parole. +Je m'en tins là et n'en dis rien à personne. Mais quinze jours après un +prophète se leva au milieu de la commune et s'écria que Dieu lui avait +signifié que Jean de Leyde devait être roi. Il annonça la même chose au +conseil, qui aussitôt se conforma à ce qu'il disait, se démit de son +pouvoir et me proclama roi avec toute la commune. Il me remit aussi le +glaive de la justice. C'est ainsi que je suis devenu roi.» + +DEUXIÈME ARTICLE.—_Le roi._ «... Nous ne nous sommes opposés à +l'autorité que parce qu'elle voulait nous interdire notre baptême et la +parole de Dieu. Nous avons résisté à la violence. Vous prétendez que +nous avons agi injustement en cela, mais saint Pierre ne dit-il pas +qu'on doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes?... Vous ne réprouveriez +pas tout ce que nous avons fait, si vous saviez comment les choses se +sont passées...» + +_Les ministres._ «Parez et justifiez vos actes, comme vous voudrez, +vous n'en serez pas moins éternellement des rebelles, coupables du +crime de lèse-majesté. Le chrétien doit souffrir et ne point résister +au méchant. Quand même tout le conseil se fût rangé de votre parti +(ce qui n'a pas eu lieu), vous auriez dû supporter la violence plutôt +que de commencer un schisme, une sédition, une tyrannie pareils, +contrairement à la parole de Dieu, à la majesté de l'Empereur, à la +dignité royale, à celle de l'électorat et des princes et états de +l'Empire.» + +_Le roi._ «Nous savons ce que nous avons fait: Que Dieu soit notre +juge.» + +_Les ministres._ «Nous aussi, nous savons sur quoi est fondé ce que +nous disons. Que Dieu soit notre juge aussi.» + +TROISIÈME ARTICLE.—_Le roi._ «... Nous avons été assiégés et détruits +à cause de la parole divine; c'est pour elle que nous avons souffert +la faim et tous les maux, que nous avons perdu les nôtres, et que nous +sommes tombés dans une si lamentable calamité! Ceux d'entre nous qui +sont encore en vie, mourront sans résistance et sans plainte, comme +l'agneau qu'on immole...» + +CINQUIÈME ARTICLE.—Le roi dit qu'il a long-temps été de l'avis de +Zwingli, mais qu'il est revenu à croire en la transsubstantiation. +Seulement il n'accorde pas à ses interlocuteurs que celle-ci s'opère +aussi dans celui qui n'a pas la foi. + +SIXIÈME ARTICLE.—_Les ministres._ «... Que voulez-vous donc faire +de Jésus-Christ, s'il n'a pas reçu chair et sang de sa mère Marie? +Voulez-vous qu'il soit un fantôme, un spectre? Il serait besoin +que notre Urbanus Regius fît imprimer un second livre pour vous +faire comprendre votre langue natale[2], sans cela vos têtes d'ânes +résisteront toujours à l'instruction.» + + [2] Ceci se rapporte à l'interprétation du mot: né, _geboren_. + +_Le roi._ «Si vous saviez quelle consolation infinie est renfermée dans +cette connaissance que Jésus-Christ, Dieu et fils du Dieu vivant, s'est +fait homme et a versé son sang, non pas celui de Marie, pour racheter +nos péchés (lui qui est pur de toute faute), vous ne parleriez pas +comme vous faites et vous ne trouveriez pas notre opinion si mauvaise.» + +SEPTIÈME ARTICLE sur la polygamie.—Le roi oppose aux ministres +l'exemple des patriarches. Les ministres se retranchent derrière +l'usage généralement établi dans les temps modernes, et déclarent +que le mariage est _res politica_. Le roi dit qu'il vaut mieux avoir +beaucoup d'épouses, que beaucoup de prostituées, et termine cet +entretien, comme le second, par ces mots: «Que Dieu soit notre juge.» + +Quoique rédigé par les prédicateurs, l'effet de cette discussion ne +leur est pas favorable. On ne peut s'empêcher d'admirer la fermeté, +le bon sens, et la modeste simplicité du roi de Munster, qui ressort +encore par la dureté pédantesque de ses interlocuteurs. + +Corvinus et Kymeus au lecteur chrétien:—«Nous avons représenté notre +entretien avec le roi à-peu-près mot pour mot, sans passer un seul de +ses argumens; seulement nous les avons mis en notre langage et posés +plus convenablement qu'il ne le faisait... Environ huit jours après, +il envoya vers nous pour nous prier de venir encore une fois traiter +avec lui... Nous discutâmes de nouveau pendant deux jours; il se trouva +plus docile que la première fois, mais nous n'avons vu en cela que le +désir de sauver sa vie. Il déclara de son propre mouvement que si on le +prenait en grâce, il voulait avec le secours de Melchior Hoffmann et +de ses reines, exhorter tous les anabaptistes, qui sont très nombreux, +selon lui, dans la Hollande, le Brabant, l'Angleterre et la Frise, à +se taire désormais, à obéir, et même à faire baptiser leurs enfans, +jusqu'à ce que l'autorité s'arrangeât avec eux sur les affaires de +religion.» ... Suit la nouvelle confession de foi de Jean de Leyde, par +laquelle il modifie quelques points de la première. En exhortant les +anabaptistes à l'obéissance, il n'entend qu'une obéissance extérieure. +Il ne cède point sur le fond des doctrines, et veut qu'on laisse les +consciences libres. Quant à l'eucharistie, il déclare que tous ses +confrères sont zwingliens sur ce point, et que lui-même il l'avait +toujours été, mais que dans sa prison Dieu lui a fait connaître ses +erreurs. Cette confession est signée en hollandais: _Moi, Jean de +Leyde, signé de ma propre main_. + +Le 19 janvier 1536, Jean de Leyde, ainsi que Knipperdolling et +Krechting, son vicaire et son lieutenant, furent tirés de leurs +cachots[r11]. Le lendemain, l'évêque leur envoya son chapelain pour +conférer avec chacun d'eux séparément, sur leurs croyances et sur +les actes qu'ils avaient commis. Le roi témoigna du repentir et se +rétracta, mais les deux autres persistèrent et ne s'avouèrent coupables +en rien... Le 22 au matin, toutes les portes de Munster furent fermées; +on ne laissa plus entrer ni sortir, et vers les huit heures, le roi, +dépouillé jusqu'à la ceinture, fut conduit sur un échafaud dressé dans +le marché. Deux cents fantassins et trois cents cavaliers se tenaient +auprès. L'affluence du peuple était extrême. Il fut attaché à un +poteau, et deux bourreaux le déchirèrent tour-à-tour avec des tenailles +ardentes. Enfin l'un d'eux lui plongea un couteau dans la poitrine, et +termina ainsi l'exécution qui durait depuis une heure. + + [r11] _Ibid._ t. II, 400. + +«Aux trois premiers coups de tenailles le roi ne laissa entendre aucun +cri, mais après il s'écria sans cesse, les yeux tournés au ciel: _O +mon Père, ayez pitié de moi!_ et il pria Dieu avec ardeur, pour la +rémission de ses péchés. Quand il se sentit défaillir, il dit: _O mon +Père, je remets mon esprit entre tes mains!_ et il expira.» + +«Le cadavre fut jeté sur une claie et traîné devant la tour de +Saint-Lambert, où étaient préparés trois paniers de fer. Arrivé là, on +l'attacha avec des chaînes dans l'un de ces paniers, et les paysans le +hissèrent au haut de la tour, où il fut suspendu à un crochet.»—Le +supplice de Knipperdolling et de Krechting fut le même que celui du +roi. Ils persistèrent jusqu'à la fin dans tout ce qu'ils avaient dit. +«Pendant l'exécution ils n'invoquèrent que le Père, sans faire mention +du Christ, comme c'était l'usage de leur secte. Ni l'un ni l'autre, +ne dit rien de remarquable: peut-être leur silence était-il la suite +des tourmens qu'ils avaient endurés dans la prison, car ils semblaient +déjà plus morts que vifs. Leurs corps furent mis dans les deux autres +paniers de fer, et hissés par les paysans, l'un à la droite, l'autre +à la gauche du roi, mais plus bas de la hauteur d'un homme. Alors on +rouvrit les portes de la ville, et il y entra une grande foule de gens +venus trop tard pour voir l'exécution[a28].» + +_Préface de Luther aux Nouvelles, sur les affaires de Munster[r12]._ +«Ah! que dois-je, et comment dois-je écrire contre ou sur ces pauvres +gens de Munster! N'est-il pas visible que le diable y règne en +personne, ou plutôt qu'il y a là toute une bande de diables? + + [r12] _Ibid._ t. II, 332. + +»Reconnaissons pourtant ici la grâce et la miséricorde infinies de +Dieu. Après que l'Allemagne, par tant de blasphèmes, par le sang +de tant d'innocens, a mérité une si rude férule, le père de toute +miséricorde ne permet pas encore au diable de frapper son vrai coup, il +nous avertit d'abord paternellement par ce jeu grossier que Satan fait +à Munster. La puissance de Dieu contraint l'esprit aux cent ruses à s'y +prendre d'abord avec gaucherie et maladresse, afin de nous laisser le +temps d'échapper par la pénitence, aux coups mieux calculés qu'il nous +réservait. + +»En effet, l'esprit qui veut tromper le monde ne doit pas commencer par +prendre des femmes, par étendre la main vers les honneurs et le glaive +royal, ou bien par égorger les gens; ceci est trop grossier. Chacun +s'aperçoit que cet esprit ne veut autre chose que s'élever lui-même et +opprimer les autres. Ce qu'il faut pour tromper, c'est de mettre un +habit gris, de prendre un air triste et piteux, de pencher la tête, +de refuser l'argent, de ne pas manger de viande; de fuir les femmes à +l'égal du poison, de repousser comme damnable tout pouvoir temporel, de +rejeter le glaive; puis de se baisser tout doucement vers la couronne, +le glaive et les clés, pour les ramasser et s'en saisir furtivement. +Voilà qui pourrait réussir, voilà qui tromperait même les sages, les +hommes tournés au spirituel. Ce serait là un beau diable, à plumes plus +belles que plumes de paon et de faisan. + +»Mais saisir la couronne si impudemment, prendre non-seulement une +femme, mais autant de femmes que dit le caprice et le plaisir. Ah! +c'est le fait d'un diablotin écolier, d'un diable à l'A B C; ou bien +c'est le véritable Satan, le Satan docte et habile, mais garrotté +par la main de Dieu de chaînes si puissantes qu'il n'a pu agir plus +adroitement. C'est pour nous menacer tous et nous exhorter à craindre +ses châtimens, avant qu'il ne laisse le champ libre à un diable savant +qui nous attaquerait, non plus avec l'A B C, mais avec le véritable +texte, le texte difficile. S'il fait de telles choses comme diablotin +à l'école, que ne pourrait-il faire comme diable raisonnable, sage, +savant, légiste, théologien? + +»... Lorsque Dieu est en colère et qu'il nous prive de sa parole, nulle +tromperie du diable n'est trop grossière. Les commencemens de Mahomet +aussi furent grossiers; cependant, Dieu n'y mettant obstacle, il en est +sorti un empire damnable et infâme, comme tout le monde sait. Si Dieu +ne nous eût pas été en aide contre Münzer, il se fût élevé par lui un +empire turc, comme celui de Mahomet. En somme: nulle étincelle n'est si +petite, que Dieu y laissant souffler le diable, il n'en puisse sortir +un feu qui dévore le monde, et que personne n'éteigne. La meilleure +arme contre le diable c'est le glaive de l'esprit, la parole de Dieu; +le diable est un esprit et il se moque des cuirasses, des chevaux et +des cavaliers. + +»Mais nos seigneurs évêques et princes, ne veulent pas souffrir que +l'on prêche l'Évangile, et que, par la parole divine, l'on arrache +les âmes au diable; ils pensent qu'il suffit d'égorger. De cette +manière ils prennent au diable les corps, ils lui laissent les âmes; +ils réussiront comme les Juifs, qui croyaient exterminer Christ en le +crucifiant..... + +»..... Ceux de Munster, entre autres blasphèmes, parlent de la +naissance de Jésus-Christ, comme s'il ne venait pas (c'est leur +langage) de la semence de Marie et que cependant il fût de la semence +de David. Mais ils ne s'expliquent pas clairement. Le diable garde la +bouillie ardente dans la bouche et ne fait que grommeler: _mum, mum_, +voulant probablement dire pis. Toutefois ce que l'on comprend, c'est +que, d'après eux, la semence ou la chair de Marie ne pourrait pas nous +racheter. Eh bien! diable, grommèle et crache tant que tu voudras, le +seul petit mot: _né_, renverse tout cela. Dans toutes les langues, +sur toute la terre, on appelle _né_ l'enfant de chair et de sang qui +sort des entrailles de la femme, et non autre chose. Or l'Écriture dit +partout que Jésus-Christ est _né_ de sa mère Marie, qu'il est son fils +premier né: ainsi Isaïe, Gabriel, et ailleurs: «Tu seras enceinte en +ton corps,» etc. Mon cher, _être enceinte_ ne signifie pas: être un +tuyau par lequel il coule de l'eau (selon les blasphèmes de Manichée); +mais cela veut dire qu'un enfant est pris de la chair et du sang de sa +mère, qu'il est nourri en elle, qu'il y prend croissance, qu'il est à +la fin mis au monde. + +»L'autre proposition de ces gens, celle par laquelle ils condamnent +le baptême des enfans et en font une chose païenne, est de même assez +grossière. Ils regardent comme mauvais tout ce que les impies ont et +donnent. Pourquoi donc alors ne tiennent-ils pas pour mauvais l'or, +l'argent et les autres biens qu'ils ont pris aux impies dans Munster. +Ils devraient faire de l'or et de l'argent tout neuf..... + +»Leur méchant royaume est si visiblement un royaume de grossière +imposture et de révolte qu'il n'est pas besoin d'en parler. J'en ai +déjà trop dit: Je m'arrête.»[a29] + + + + +CHAPITRE III. + +1536-1545. + + Dernières années de la vie de Luther.—Polygamie du landgrave + de Hesse, etc. + + +Les catholiques et les protestans réunis un instant contre les +anabaptistes, n'en furent ensuite que plus ennemis[a30]. On parlait +toujours d'un concile général; personne n'en voulait sérieusement. Le +pape le redoutait, les protestans le récusaient d'avance. + +«On m'écrit de la diète, que l'Empereur presse les nôtres de consentir +à un concile, et qu'il se courrouce de leur refus. Je ne comprends pas +ces monstruosités. Le pape nie que des hérétiques comme nous puissent +avoir place à un concile: l'Empereur veut que nous consentions au +concile et à ses décrets. C'est peut-être Dieu qui les rend fous... +Mais voici sans doute leur folle combinaison. Comme jusqu'à présent +ils n'ont pu, sous le nom du pape, de l'Église, de l'Empereur, des +diètes, rendre redoutable leur mauvaise cause, ils pensent maintenant +à se couvrir du nom de concile afin de pouvoir crier contre nous: que +nous sommes des gens tellement perdus et désespérés que nous ne voulons +écouter ni le pape, ni l'Église, ni l'Empereur, ni l'Empire, ni le +concile même que nous avons tant de fois demandé. Voyez l'habileté de +Satan contre ce pauvre sot de Dieu, qui aura sans doute de la peine +à se tirer de piéges si bien dressés?... Non, c'est le Seigneur, qui +se jouera de ceux qui se jouent de lui. S'il nous faut consentir à un +concile ainsi disposé pour nous, pourquoi, il y a vingt-cinq ans, ne +nous sommes-nous pas soumis au pape, seigneur des conciles, et à toutes +ses bulles?» (9 juillet 1545.) + +Ce concile aurait pu resserrer l'unité de la hiérarchie catholique, +mais non rétablir celle de l'Église. Les armes devaient seules +décider[a31]. Déjà les protestans avaient chassé les Autrichiens du +Wurtemberg. Ils dépouillaient Henri de Brunswick, qui exécutait à +son profit les arrêts de la chambre impériale. Ils encourageaient +l'archevêque de Cologne à imiter l'exemple d'Albert de Brandebourg, en +sécularisant son archevêché, ce qui leur eût donné la majorité dans +le conseil électoral. Cependant il y eut encore quelques tentatives +de conciliation. Des conférences s'ouvrirent à Worms et à Ratisbonne +(1540—1541)[a32]. Elles furent aussi inutiles que celles qui les +avaient précédées. Luther ne s'y trouva point et donna même peu +d'attention à ces disputes qui de jour en jour prenaient un caractère +plus politique que religieux. + +«Il ne m'est rien venu de Worms, si ce n'est ce que m'écrit Mélanchton, +qu'il s'y est réuni une telle multitude de doctes personnages de +France, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, que dans aucun synode +pontifical on n'en pourra jamais voir un aussi grand nombre.» (27 +novembre 1540.) + +«J'ai reçu des nouvelles de Worms. Les nôtres procèdent avec force et +sagesse, nos adversaires, comme gens sots et ineptes, n'usent que de +ruses et de mensonges. On croirait voir Satan lui-même, quand se lève +l'aurore, courir çà et là cherchant, sans pouvoir trouver, quelque +sombre repaire pour échapper à cette lumière qui le poursuit.» (9 +janvier 1541.) + +Après une nouvelle conférence de théologiens des deux partis, on +voulut avoir l'opinion de Luther sur dix articles dont on était +convenu. «Notre prince apprenant que l'on venait directement à moi sans +s'adresser à lui, accourut avec Pontanus, et tous deux arrangèrent la +réponse à leur façon[a33].» + +Quelques années auparavant, cette intervention du prince aurait soulevé +l'indignation de Luther. Ici il en parle sans colère, le dégoût et la +lassitude commencent à s'emparer de lui. Il voit bien qu'en travaillant +à rétablir l'Évangile dans sa pureté primitive, il n'a fait que fournir +aux puissans du siècle les moyens de satisfaire leurs ambitions +terrestres, et qu'ils font chaque jour bon marché de son Christ. + +«Notre excellent prince m'a donné à lire les conditions qu'il veut +proposer pour avoir la paix avec l'Empereur et nos adversaires. Je vois +qu'ils regardent toute cette affaire comme une comédie qui se joue +entre eux, tandis que c'est une tragédie entre Dieu et Satan, où Satan +triomphe et où Dieu est humilié[a34]. Mais viendra la catastrophe où le +Tout-Puissant, auteur de cette tragédie, nous donnera la victoire. Je +suis indigné qu'on se joue ainsi de si grandes choses[a35].» (4 avril +1541.) + + +Nous avons vu de bonne heure dans quelle triste dépendance la Réforme +s'était trouvée à l'égard des princes qui la protégeaient; Luther eut +le temps de voir les conséquences où cette dépendance devait aboutir. +Ces princes, c'étaient des hommes; il fallut les servir, non-seulement +comme princes, mais comme hommes, dans leurs caprices, dans les besoins +de leur humanité. De là, des concessions qui sans être contraires aux +principes de la Réforme, semblèrent peu honorables aux réformateurs. + +Le chef le plus belliqueux du parti protestant, l'impétueux et +colérique landgrave de Hesse, fit représenter à Luther et aux ministres +que sa santé ne lui permettait pas de se contenter d'une femme. Les +instructions qu'il donna à Bucer[r13] pour négocier cette affaire +avec les théologiens de Wittemberg, sont un curieux mélange de +sensualité, de craintes religieuses et de naïveté hardie. + + [r13] Bossuet en a donné le texte dans son histoire des + _Variations de l'Église protestante_.—t. I, 328, 199. + +«Depuis mon mariage, écrit-il, je vis dans l'adultère et la +fornication; et comme je ne veux point abandonner cette vie, je ne puis +m'approcher de la Sainte-Table; car saint Paul a dit que l'adultère ne +possèdera pas le royaume des cieux.» Il énumère ensuite les raisons +qui le forcent à vivre ainsi. «Ma femme, dit-il, n'est ni belle, ni +aimable; elle sent mauvais, elle boit, et mes chambellans savent bien +comment elle se comporte alors, etc.»—Je suis d'une forte complexion, +les médecins peuvent le témoigner, souvent je vais aux diètes +impériales. «_Ubi lautè vivitur et corpus curatur; quomodo me ibi +gerere queam absque uxore, cùm non semper magnum gynæceum mecum ducere +possim?..._» Comment puis-je punir la fornication et les autres crimes, +lorsque moi-même je m'en rends coupable, lorsque tous pourraient me +dire: Maître, commence par toi... Si nous prenions les armes pour la +cause de l'Évangile, je ne le ferais qu'avec une conscience troublée, +car je me dirais: Si tu meurs en cette guerre, tu vas au démon... J'ai +lu avec soin l'Ancien et le Nouveau Testament, et je n'y ai trouvé +d'autre remède que de prendre une seconde femme, car je ne puis, ni +ne veux changer la vie que je mène. Je l'atteste par-devant Dieu, ce +qu'Abraham, Jacob, David, Lamech et Salomon ont fait, pourquoi ne le +puis-je faire?» Cette question de la polygamie avait été agitée déjà +dans les premières années du protestantisme; on la trouvait partout +dans l'Écriture à laquelle la Réforme disait vouloir ramener le +monde. Les réformateurs considéraient d'ailleurs le mariage _ut res +politica_, et sujette aux réglemens du prince. En présence de cette +question, Luther recula d'abord; la chose lui répugnait, mais il +n'osait condamner l'Ancien Testament. D'ailleurs la doctrine que le +Landgrave invoquait, était précisément celle que Luther avait adoptée +en principe dès les commencemens de la Réforme, quoiqu'il ne conseillât +pas de la pratiquer; il avait écrit en 1524: «Il faut que le mari +soit certain par sa propre conscience et par la parole de Dieu, que +la polygamie lui est permise. ..... Pour moi, j'avoue que je ne puis +mettre d'opposition à ce qu'on épouse plusieurs femmes, et que cela +ne répugne pas à l'Écriture sainte. Cependant je ne voudrais pas que +cet exemple s'introduisît parmi les chrétiens, à qui il convient de +s'abstenir même de ce qui est permis, pour éviter le scandale et pour +maintenir l'_honestas_ que saint Paul exige en toute occasion. Il est +tout-à-fait indigne d'un chrétien de courir avec tant d'ardeur pour +son propre avantage jusqu'aux dernières limites de la liberté, et de +négliger pourtant les choses les plus vulgaires et les plus nécessaires +de la charité. Aussi je n'ai point voulu, dans mon sermon, ouvrir cette +fenêtre.» (13 janvier 1524.) + +«La polygamie permise autrefois aux Juifs et aux gentils, ne peut, +d'après la foi, exister chez les chrétiens si ce n'est dans un cas +d'absolue nécessité, comme quand on est obligé de se séparer de sa +femme lépreuse, etc. Tu diras donc à ces hommes de chair que s'ils +veulent être chrétiens, il leur faut maîtriser la chair et ne point lui +lâcher la bride. S'ils veulent être gentils, qu'ils le soient, mais à +leurs risques et périls.» (21 mars 1527.) + +Un jour Luther demanda au docteur Basilius si, d'après les lois, le +mari dont la femme aurait quelque maladie incurable, et serait, pour +ainsi dire, plus morte que vivante, pourrait être autorisé à prendre +une concubine. Le docteur Basilius ayant répondu que dans certains +cas, cette permission serait probablement accordée, Luther dit: «C'est +là une chose dangereuse, car si l'on admet les cas de maladie, l'on +pourrait venir chaque jour inventer de nouvelles raisons de dissoudre +les mariages.» (1539). + +Le message du Landgrave jeta Luther dans un grand embarras. Tout ce +qu'il y avait de théologiens protestans à Wittemberg, se réunit pour +dresser une réponse; on résolut de composer avec ce prince. On lui +accorda le double mariage, mais à condition que sa seconde femme ne +serait point reconnue publiquement. «Votre Altesse comprend assez +d'elle-même la différence qu'il y a d'établir une loi universelle ou +d'user de dispense en un cas particulier pour de pressantes raisons. +Nous ne pouvons introduire publiquement et sanctionner comme par une +loi la permission d'épouser plusieurs femmes... Nous prions Votre +Altesse de considérer dans quel danger serait un homme convaincu +d'avoir introduit en Allemagne une telle loi, qui diviserait les +familles et les engagerait en des procès éternels..... Votre Altesse +est d'une complexion faible, elle dort peu; de grands ménagemens lui +sont nécessaires... Le grand Scanderbeg exhortait souvent ses soldats +à la chasteté, disant qu'il n'y avait rien de si nuisible à leur +profession que le plaisir de l'amour... Qu'il plaise donc à Votre +Altesse d'examiner sérieusement les considérations du scandale, des +travaux, des soins, des chagrins et des infirmités qui lui ont été +représentées... Si cependant Votre Altesse est entièrement résolue +d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire +secrètement... Fait à Wittemberg, après la fête de saint Nicolas, de +l'an 1539[a36]. Martin LUTHER, Philippe MELANCHTON, Martin BUCER, +Antoine CORVIN, ADAM, Jean LENING, Justin WINTFERT, Dyonisius +MELANTHER.» + +C'était une chose dure que de forcer Luther qui, comme théologien et +père de famille, tenait à la sainteté du mariage, de déclarer qu'en +vertu de l'Ancien Testament, deux femmes pouvaient s'asseoir avec leurs +jalousies et leurs haines au même foyer domestique. Cette croix, il +la sentit douloureusement. «Quant à l'affaire _macédonique_, ne t'en +afflige pas trop, puisque les choses en sont venues au point que ni +joie ni tristesse n'y peuvent rien. Pourquoi nous tuer nous-mêmes? +pourquoi souffrir que la tristesse nous ôte la pensée de celui qui a +vaincu toutes les morts et toutes les tristesses? Celui qui a vaincu le +diable et jugé le prince de ce monde, n'a-t-il pas en même temps jugé +et vaincu ce scandale?... A leurs yeux, nos vertus sont des vices quand +nous n'adorons point Satan avec eux. Que Satan triomphe donc, et n'en +concevons ni chagrin, ni tristesse; mais réjouissons-nous en Christ, +qui brisera les efforts de tous nos ennemis.» (18 juin 1540). + +Il semble qu'il ait espéré, pour éviter ce scandale, l'intervention de +l'Empereur. + +«Si César et l'Empire le voulaient, comme ils seront forcés de le +vouloir, ils feraient bientôt cesser par un édit ce scandale, afin que +cela ne puisse devenir pour l'avenir un droit ou un exemple.» + +Depuis cette époque, les lettres de Luther, comme celles de Mélanchton, +sont pleines de dégoût et de tristesse[a37]. + +Quelqu'un demandant à Luther de l'appuyer par une lettre près de la +cour de Dresde, Luther lui répond qu'il a perdu tout crédit, toute +influence. Dans les lettres précédentes, il se trouve parfois des +expressions amères contre cette cour. _Mundana illa caula._ + +«J'assisterai à tes noces, mon cher Lauterbach, mais en esprit et par +la prière. Car que j'y aille de corps, ce n'est pas seulement la +multitude des affaires qui m'en empêche, mais le danger d'offenser ces +mamelucks et la reine de ce royaume (la duchesse Catherine de Saxe?); +car qui n'est offensé de la folie de Luther?» + +«Tu me demandes, mon cher Jonas, de t'écrire de temps à autre quelques +mots de consolation. Mais c'est moi plus que personne qui ai besoin +que tes lettres viennent rendre quelque vie à mon esprit, moi qui +comme Loth ai tant à souffrir au milieu de cette infâme et satanique +ingratitude, de cet horrible mépris de la parole du Seigneur. Il faut +que je voie Satan posséder les cœurs de ceux qui croient qu'à eux +seuls sont réservées les premières places dans le royaume de Christ!» + +Les protestans commençaient déjà à se relâcher de leur sévérité. On +rouvrait les maisons de débauches. Il vaudrait mieux, dit Luther, ne +pas avoir chassé Satan que de le ramener en plus grande force. (13 +septembre 1540.) + +«Le pape, l'Empereur, le Français, Ferdinand, ont envoyé auprès du +Turc, pour demander la paix, une ambassade magnifique chargée de riches +présens. Et ce qu'il y a de plus beau, c'est que pour ne pas blesser +les yeux des Turcs, ils ont tous quitté le costume de leur pays, et se +sont parés de longues robes à la mode turque... J'espère que ce sont +les signes bienheureux de la fin imminente de toutes choses.» (17 +juillet 1745.) + +_A Jonas._ «Je te dis à l'oreille que j'ai de grands soupçons qu'on +nous enverra seuls, nous autres luthériens, à la guerre contre le Turc. +Le roi Ferdinand a enlevé de Bohême l'argent de la guerre, et a défendu +qu'on fît partir un seul soldat. L'Empereur ne fait rien. Et si c'était +leur dessein que nous fussions exterminés par le Turc?» (29 décembre +1542.) + +«Rien de nouveau ici, sinon que le margrave de Brandebourg se fait une +mauvaise réputation par tout le monde au sujet de la guerre de Hongrie. +Ferdinand n'en a pas une meilleure. Je vois un concours de tant de +motifs et de très vraisemblables, que je ne puis m'empêcher de croire +que tout cela indique une horrible et funeste trahison.» (26 janvier +1542.) + +«Je le demande, qu'arrivera-t-il enfin de cette horrible trahison des +princes et des rois?» (16 décembre 1543.) + +«Puisse Dieu nous venger des incendiaires (presque tous les mois il +parle d'incendies qui ont lieu à Wittemberg)! Satan a trouvé un nouveau +moyen de nous tuer. On jette du poison dans le vin, du plâtre dans le +lait[a38]. A Iéna, douze personnes ont été empoisonnées dans du vin. +Peut-être sont-elles mortes seulement pour avoir trop bu. Cependant +on assure qu'à Magdebourg et à Northuse, on a trouvé des marchands +vendant du lait empoisonné.» (avril 1541.) Dans une des lettres +suivantes, il fait mention d'une histoire d'hosties empoisonnées.—A +Amsdorf, à l'occasion de la peste de Magdebourg. «Ce que tu me mandes +de la frayeur que l'on a aujourd'hui de la peste, j'en ai fait aussi +l'épreuve il y a quelques années; et je m'étonne de voir que, plus se +répand la prédication de la vie en Jésus-Christ, plus augmente dans le +peuple la peur de la mort, soit qu'auparavant, sous le règne du pape, +un faux espoir de vie diminuât pour eux la crainte de la mort, et que +maintenant la véritable espérance de vie étant mise devant leurs yeux, +ils sentent combien la nature est faible pour croire au vainqueur de +la mort, soit que Dieu nous tente par ces faiblesses et laisse prendre +à Satan, au milieu de cette frayeur, plus de hardiesse et de force. +Tant que nous avons vécu dans la foi du pape, nous étions comme des +gens ivres, endormis ou fous, prenant la mort pour la vie, c'est-à-dire +ignorant ce que c'est que la mort et la colère de Dieu. Maintenant que +la lumière a brillé et que la colère de Dieu nous est mieux connue, la +nature est sortie du sommeil et de la folie. De là vient qu'ils ont +plus de peur qu'autrefois... J'ajoute et j'applique ici ce passage +du psaume LXXI: _Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse; +lorsque ma force succombera, ne m'abandonnez pas_. Car je pense que ce +temps suprême est la vieillesse du Christ et le temps de l'abattement, +c'est-à-dire que c'est le grand et dernier assaut du diable, comme +David, dans ses derniers jours, affaibli par l'âge, eût été tué par +le géant, si Abisaï ne fût venu à son aide... J'ai appris presque +toute cette année à chanter avec saint Paul: _Quasi mortui et ecce +vivimus_. Et ailleurs: _Per gloriam vestram quotidiè morior_. Et quand +il dit aux Corinthiens, _In mortibus frequenter_, ce n'a pas été chez +lui spéculation ou méditation sur la mort, mais sentiment de la mort +elle-même, comme s'il n'y avait plus d'espérance de vie.» (20 novembre +1538.) + +«J'espère qu'au milieu du déchirement du monde, le Christ va hâter son +jour et fera écrouler l'univers, _Ut fractus illabatur orbis_.» (12 +février 1538.) + + + + +LIVRE IV. + +1530-1546. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Conversations de Luther.—La famille[a39], la femme[a40], + les enfans. La nature. + + +Arrêtons-nous dans cette triste histoire des dernières années de +la vie publique. Réfugions-nous, comme Luther, dans la vie privée; +asseyons-nous à sa table, à côté de sa femme, au milieu de ses enfans +et de ses amis; écoutons les paroles graves du pieux et tendre père de +famille[a41]. + + +«Celui qui insulte les prédicateurs et les femmes ne réussira pas +bien[r14]. C'est des femmes que viennent les enfans par quoi se +maintient le gouvernement de la famille et de l'état. Qui les méprise, +méprise Dieu et les hommes. + + [r14] Tischr. 241. + +»Le droit saxon est trop dur, lorsqu'il donne seulement à la veuve un +siége et une quenouille[r15]. Par le premier mot, il faut entendre +la maison; par le second, l'entretien, la subsistance. On paie bien un +valet. Que dis-je? on donne plus à un mendiant. + + [r15] _Ibid._ 315 _bis_. + +»Il n'y a point de doute que les femmes en mal d'enfant, qui meurent +dans la foi, sont sauvées, parce qu'elles meurent dans la charge et la +fonction pour laquelle Dieu les a créées[r16]. + + [r16] _Ibid._ 116. + +»C'est l'usage dans les Pays-Bas, que chaque nouveau et jeune prêtre se +choisisse une petite fille qu'il tient pour sa fiancée, et cela, pour +honorer le saint état du mariage.» + +On disait à Luther[r17]: Si un prédicateur chrétien doit souffrir la +prison et la persécution pour l'amour de la parole, ne doit-il pas, +à plus forte raison, se passer du mariage? Il répondit à cela: «Il +est plus facile de supporter la prison que de brûler: je l'ai éprouvé +moi-même. Plus je macérais mon corps, plus je tâchais de le dompter, +et plus je brûlais. Quand on aurait le don de rester chaste dans le +célibat, on doit encore se marier pour faire dépit au pape... Si +j'étais mort à l'improviste, j'aurais voulu pour honorer le mariage, +faire venir à mon lit de mort une pieuse fille que j'aurais prise comme +épouse, et à laquelle j'aurais donné deux gobelets d'argent pour don de +noces et présent de lendemain (morgengabe).» + + [r17] _Ibid._ 312 _bis_. + +Lettre à un ami qui lui demande conseil pour se marier[r18]: «Si tu +brûles, il faut prendre femme... Tu voudrais bien en avoir une, belle, +pieuse et riche. Très bien, mon cher; on t'en donnera une en peinture, +avec des joues roses et des jambes blanches. Ce sont aussi les plus +pieuses; mais elles ne valent rien pour la cuisine ni pour le lit... Se +lever de bonne heure et se marier jeune, personne ne s'en repentira. + + [r18] _Ibid._ 313 _bis_. + +»Il n'est guère plus possible de se passer de femme que de boire ou de +manger[r19]. Conçu, nourri, porté dans le corps des femmes, notre +chair est à elles dans sa plus grande partie, et il nous est impossible +de nous en séparer tout-à-fait. + + [r19] _Ibid._ 315 _bis_. + +»Si j'avais voulu faire l'amour, il y a treize ans, j'aurais pris Ave +Schonfeldin, qui est aujourd'hui au docteur Basilius, le médecin de +Prusse. Je n'aimais pas alors ma Catherine; je la soupçonnais d'être +fière et hautaine; mais il a plu ainsi à Dieu; il a voulu que j'eusse +pitié d'elle, et cela m'a fort bien tourné; Dieu soit loué! + +»La plus grande grâce de Dieu est d'avoir un bon et pieux époux, avec +qui vous viviez en paix, à qui vous puissiez confier tout ce que vous +avez, même votre corps et votre vie, et avec qui vous ayez de petits +enfans[r20]. Catherine, tu as un homme pieux qui t'aime, tu es une +impératrice. Grâce soit rendue à Dieu!» + + [r20] _Ibid._ 313. + +Quelqu'un excusait ceux qui courent après les filles, le docteur Luther +répondit: «Qu'ils sachent que c'est mépriser le sexe féminin. Ils +abusent des femmes qui n'ont pas été créées pour cela. C'est une grande +chose qu'une jeune fille puisse toujours être aimée; le diable le +permet rarement... Elle disait bien, mon hôtesse d'Eisenach, quand j'y +étais aux écoles: _Il n'est sur terre chose plus douce que d'être aimé +d'une femme_.» + +«Au jour de la Saint-Martin, anniversaire de la naissance du +docteur Martin Luther, maître Ambrosius Brend vint lui demander sa +nièce...[r21] Un jour qu'il les surprit dans un entretien secret, il +se mit à rire, et dit: «Je ne m'étonne pas qu'un fiancé ait tant à dire +à sa fiancée; pourraient-ils se lasser jamais? Mais on ne doit point +les gêner; ils ont privilége par dessus Droit et Coutume.»—En la lui +accordant, il dit ces paroles: «Monsieur et cher ami, je vous présente +cette jeune fille telle que Dieu me l'a donnée dans sa bonté. Je la +remets entre vos mains; Dieu vous bénisse, de sorte que votre union +soit sainte et heureuse!» + + [r21] _Ibid._ 316 _bis_. + +Le docteur Martin Luther était à la noce de la fille de Jean +Luffte[r22]. Après le souper, il conduisit la mariée au lit, et dit +à l'époux, que d'après le commun usage il devait être le maître dans +la maison... quand la femme n'y était pas; et pour signe, il ôta un +soulier à l'époux et le mit sur le ciel du lit, afin qu'il prît ainsi +la domination et le gouvernement. + + [r22] _Ibid._ 320. + +«Fais comme moi, cher compagnon, quand je voulus prendre ma Catherine, +je priai notre Seigneur, mais je priai sérieusement. Fais-en autant, tu +n'as pas encore sérieusement prié.» + +En 1541, Luther fut un jour extrêmement gai et enjoué à table[r23]. +«Ne vous scandalisez pas de me voir de si bonne humeur, dit-il à ses +amis, j'ai reçu aujourd'hui beaucoup de mauvaises nouvelles et je viens +de lire une lettre très violente contre moi. Nos affaires vont bien, +puisque le diable tempête si fort.» + + [r23] _Ibid._ 264 _bis_. + +Il riait du bavardage de sa femme, et lui demandait si, avant de +prêcher si bien, elle avait dit un _Pater_. Si elle l'eût fait, Dieu +lui aurait sans doute défendu de prêcher. + +«Si je devais encore faire l'amour, je voudrais me tailler dans la +pierre une femme obéissante; sans cela je désespère d'en trouver. + +»La première année du mariage, on a d'étranges pensées[r24]. Si on +est à table, on se dit: Auparavant tu étais seul; aujourd'hui tu es à +deux (_Selbander_). Au lit, si l'on s'éveille, on voit une autre tête +à côté de soi. Dans la première année, ma Catherine se tenait assise à +côté de moi quand j'étudiais, et comme elle ne savait que dire, elle me +demandait: «Seigneur docteur, en Prusse, le maître-d'hôtel n'est-il pas +frère du margrave?» + + [r24] _Ibid._ 313 _bis_. + +»Il ne faut pas mettre d'intervalle entre les fiançailles et les +noces... Les amis mettent des obstacles, comme il m'est arrivé avec +maître Philippe et pour le mariage d'Eisleben (Agricola). Tous mes +meilleurs amis criaient: Point celle-là, mais une autre.» + +Lucas Cranach l'aîné avait fait le portrait de la femme de +Luther[r25]. Lorsque le tableau fut suspendu à la muraille et que le +docteur le vit: «Je veux, dit-il, faire peindre aussi un homme, envoyer +à Mantoue les deux portraits pour le concile, et demander aux saints +pères s'ils n'aimeraient pas mieux l'état du mariage, que le célibat +des ecclésiastiques.» + + [r25] _Ibid._ 314. + +«... Un signe certain que Dieu est ennemi de la papauté, c'est qu'il +lui a refusé cette bénédiction du fruit corporel (la génération des +enfans...). + +»Quand Ève fut amenée devant Adam, il devint plein du Saint-Esprit +et lui donna le plus beau, le plus glorieux des noms; il l'appela +_Eva_, c'est-à-dire la mère de tous les vivans; il ne l'appela point +sa femme, mais la mère, la mère de tous les vivans. C'est là la gloire +et l'ornement le plus précieux de la femme: elle est _Fons omnium +viventium_, la source de toute vie humaine. Cette parole est brève, +mais ni Démosthènes ni Cicéron n'aurait pu dire ainsi. C'est le +Saint-Esprit lui-même qui parle ici par notre premier père, et comme il +a fait un si noble éloge du mariage, il est juste que nous couvrions et +cachions ce qu'il y a de fragile dans la femme[a42]. Jésus-Christ, le +fils de Dieu, n'a pas non plus méprisé le mariage; il est lui-même né +d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage.» + +«On trouve l'image du mariage dans toutes les créatures, non-seulement +dans les animaux de la terre, de l'air et des eaux, mais encore dans +les arbres et les pierres[r26]. Tout le monde sait qu'il est des +arbres, tels que le pommier et le poirier, qui sont comme mari et +femme, qui se demandent réciproquement, et qui prospèrent mieux quand +ils sont plantés ensemble. Parmi les pierres on remarque la même chose, +surtout dans les pierres précieuses, le corail, l'émeraude et autres. +Le ciel est aussi le mari de la terre. Il la vivifie par la chaleur du +soleil, la pluie et le vent, et lui fait ainsi porter toutes sortes de +plantes et de fruits.» + + [r26] _Ibid._ 312 _bis_. + +Les petits enfans du docteur se tenaient debout devant la table[r27], +en regardant avec bien de l'attention les pêches qui étaient servies; +le docteur se mit à dire: «Qui veut voir l'image d'une âme qui jouit +dans l'espérance, la trouvera bien ici. Ah! si nous pouvions attendre +avec autant de joie la vie à venir!» + + [r27] _Ibid._ 42 _bis_. + +On amena au docteur sa petite fille Magdalena[r28], pour qu'elle +chantât à son cousin le chant qui commence ainsi: _Le pape invoque +l'Empereur et les rois, etc._ Mais elle ne le voulut point, quoique +sa mère l'en priât fort. Le docteur dit à ce sujet: «Rien de bien par +force. Sans la grâce, il ne résulte rien de bon des œuvres de la loi.» + + [r28] _Ibid._ 124. + +«_Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous avec +tremblement[r29]._ Il n'y a pas là, pour moi, de contradiction. C'est +ce que mon petit Jean fait à l'égard de son père. Mais je ne puis en +faire autant à l'égard de Dieu. Si je suis à ma table, et que j'écrive +ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson; s'il +chante trop haut et que je l'avertisse, il continue, mais en lui-même +et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours +gais, mais d'une gaîté mêlée de crainte et de réserve.» + + [r29] _Ibid._ 10 _bis_. + +Au premier jour de l'an[r30], un petit enfant du docteur pleurait et +criait, au point que personne ne pouvait le calmer: le docteur avec +sa femme en fut triste et chagriné une grande heure, ensuite il dit: +«Tels sont les désagrémens et les charges du mariage... C'est pour cela +qu'aucun des Pères n'a rien écrit de remarquablement bon à ce sujet. +Jérôme a parlé assez salement, je dirais presque anti-chrétiennement, +du mariage, etc. Au contraire saint Augustin...» + + [r30] _Ibid._ 314 _bis_. + +Après qu'il eut joué avec sa petite Magdalena[r31], sa femme lui +donna le plus jeune de ses enfans, et il dit: «Je voudrais être mort à +l'âge de cet enfant; j'aurais bien renoncé à tout l'honneur que j'ai +et que je puis obtenir encore en ce monde.» Et comme l'enfant l'eut +sali, il dit: «Oh! combien notre Seigneur doit en souffrir de nous plus +qu'une mère de son enfant!» + + [r31] _Ibid._ 47. + +Il disait à son petit enfant[r32]: «Tu es l'innocent petit fou de +notre Seigneur, sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans crainte, +sans inquiétude; tout ce que tu fais est bien fait.» + + [r32] _Ibid._ 49 _bis_. + +«Les enfans sont les plus heureux[r33]. Nous autres vieux fous nous +nous tourmentons et nous affligeons par nos éternelles disputes sur +la parole. «Est-ce vrai? Est-ce possible? Comment est-ce possible?» +nous demandons-nous sans cesse... Les enfans, dans la simplicité et la +pureté de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui +fait leur salut... Pour être sauvés, nous devons, à leur exemple, nous +en remettre à la simple parole. Mais le diable, pour nous empêcher, +nous jette sans cesse quelque chose en travers. C'est pourquoi le mieux +c'est de mourir sans différer et de nous en aller vite sous terre.» + + [r33] _Ibid._ 134. + +Une autre fois que son petit enfant Martin prenait le sein de sa mère, +le docteur dit[r34]: «Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est +haï du pape et du duc George, haï de leurs partisans, haï des diables. +Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant, il ne +s'inquiète pas de ce que tant et de si puissans seigneurs lui en +veulent, il suce gaîment la mamelle, regarde autour de lui en riant +tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent.» + + [r34] _Ibid._ 134 _bis_. + +Comme maître Spalatin et maître Lenhart Beier, pasteur de Zwickaw, +étaient chez le docteur Martin Luther[r35], il jouait bonnement avec +son petit enfant Martin, qui babillait et caressait tendrement sa +poupée. Le docteur dit: «Telles étaient nos pensées dans le Paradis, +simples et naïves; innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie; nous +eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et +qu'il en est si sûr.» + + [r35] _Ibid._ 45 _bis_. + +«Quels ont dû être les sentimens d'Abraham, lorsqu'il a consenti à +sacrifier et égorger son fils unique[r36]? Il n'en aura rien dit à +Sara. La chose lui eût trop coûté. Vraiment, je disputerais avec Dieu, +s'il m'imposait et m'ordonnait une telle chose.» Alors la femme du +docteur prit la parole et dit: «Je ne puis croire que Dieu demande à +personne qu'il égorge son enfant.» + + [r36] _Ibid._ 47. + +«Ah, combien mon cœur soupirait après les miens, lorsque j'étais +malade à la mort dans mon séjour à Smalkalde. Je croyais que je ne +reverrais plus ma femme ni mes petits enfans[a43]; que cette séparation +me faisait de mal!... Il n'est personne assez dégagé de la chair pour +ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que le +lien et la société qui unissent l'homme et la femme!» + +Il est touchant de voir comme tout ramenait Luther à des réflexions +pieuses sur la bonté de Dieu, sur l'état de l'homme avant sa chute, +sur la vie à venir[r37]. Ainsi une belle branche chargée de cerises +que le docteur Jonas met sur table, la joie de sa femme qui sert des +poissons du petit étang de leur jardin, la simple vue d'une rose, etc. +Le 9 avril 1539, le docteur se trouvait dans son jardin et regardait +attentivement les arbres tout brillans de fleurs et de verdure[r38]. +Il dit avec admiration: «Gloire à Dieu qui de la créature morte fait +ainsi sortir la vie au printemps. Voyez ces rameaux, comme ils sont +forts et gracieux; ils sont déjà tout gros de fruits. Voilà une belle +image de la résurrection des hommes. L'hiver est la mort et l'été la +résurrection. Alors tout revit, tout est verdoyant.» + + [r37] _Ibid._ 42-43 _passim_. + + [r38] _Ibid._ 363. + +«Philippe et moi, nous sommes accablés d'affaires et d'embarras. Moi +qui suis vieux et _emeritus_, j'aimerais mieux maintenant prendre un +plaisir de vieillard dans les jardins, à contempler les merveilles +de Dieu dans les arbres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, etc.; +c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes péchés ne +m'avaient mérité d'en être privé par ces affaires importunes et souvent +inutiles.» (8 avril 1538.) + +Le 18 avril 1539, sur le soir, il y eut un orage très fort, suivi +d'une pluie bienfaisante qui rendit la verdure à la terre et aux +arbres[r39]. Le docteur Martin dit en regardant le ciel: «Voilà +un beau temps! Tu nous l'accordes, ô mon Dieu! à nous qui sommes si +ingrats, si pleins de méchanceté et d'avarice. Tu es un Dieu de bonté. +Ce n'est pas là une œuvre de Satan; non, c'est un tonnerre bienfaisant +qui ébranle la terre et l'ouvre pour lui faire porter des fruits et +répandre un parfum semblable à celui que répand la prière du chrétien +pieux.» + + [r39] _Ibid._ 423. + +Un autre jour, sur la route de Leipzig, le docteur voyant la plaine +couverte de blés superbes, se mit à prier avec ferveur; il disait: «O +Dieu de bonté, tu nous donnes une année heureuse! Ce n'est pas à cause +de notre piété; c'est pour glorifier ton saint nom. Fais, ô mon Dieu, +que nous nous amendions et que nous croissions dans ta parole! Tout +en toi est miracle. Ta voix fait sortir de la terre, et même du sable +aride, ces plantes et ces épis si beaux qui réjouissent la vue. O mon +père, donne à tous tes enfans leur pain quotidien!» + +«Supportons les difficultés qui accompagnent nos fonctions, avec +égalité d'âme, et attendons secours du Christ[r40]. Considère, dans +ces violettes et ces pensées que tu foules en te promenant sur la +lisière de nos jardins, un emblème de notre condition. Nous consolons +le peuple (?) lorsque nous remplissons l'Église; il y a là la robe +de pourpre, la couleur des afflictions, mais au fond la fleur d'or +rappelle la foi qui ne se flétrit pas.» + + [r40] Lettre V, 726. + +Un soir le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau perché sur +un arbre et s'y posant pour passer la nuit[r41]; il dit: «Ce petit +oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne +s'inquiète pas, il ne songe point au gîte du lendemain; il se tient +bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui.» + + [r41] Tischr. 43 _bis_. + +Vers le soir, vinrent deux oiseaux qui faisaient un nid dans le jardin +du docteur[r42]. Ils étaient souvent effrayés dans leur vol par ceux +qui passaient. Il se mit à dire: «Ah! cher petit oiseau, ne fuis point, +je te souhaite du bien de tout mon cœur; si tu pouvais seulement me +croire! C'est ainsi que nous refusons de nous confier en Dieu, qui bien +loin de vouloir notre perte, a donné pour nous son propre fils.»[a44] + + [r42] _Ibid._ 24 _bis_. + + + + +CHAPITRE II. + + La Bible.—Les Pères.—Les Scolastiques.—Le Pape.—Les + Conciles. + + +Le docteur Martin Luther avait écrit avec de la craie, sur le mur qui +se trouvait derrière son poêle, les paroles suivantes (Luc, XVI): «Qui +est fidèle dans la plus petite chose, sera fidèle dans la plus grande. +Qui est infidèle dans le petit sera infidèle dans le grand.» + +«Le petit enfant Jésus (il le montrait peint sur la muraille), dort +encore dans les bras de Marie, sa mère[r43]. Il se réveillera un jour +et nous demandera compte de ce que nous avons fait.» + + [r43] Tischred. 32, verso. + +Luther se faisant un jour couper les cheveux et faire la barbe en +présence du docteur Jonas, dit à celui-ci: «Le péché originel est en +nous comme la barbe. On la coupe aujourd'hui, nous avons le visage +frais, et demain elle repousse et ne cesse de pousser jusqu'à ce que +nous soyons sous terre. De même le péché originel ne peut être extirpé +en nous; il remue tant que nous vivons. Néanmoins nous devons lui +résister de toutes nos forces et le couper sans relâche.» + +«La nature humaine est si corrompue qu'elle n'éprouve pas même le +désir des choses célestes. Elle est comme l'enfant nouveau-né à qui +l'on aurait beau promettre tous les trésors et tous les plaisirs de la +terre: il n'en a nul souci et ne connaît que le sein de sa mère. De +même, quand l'Évangile nous parle de la vie éternelle que Jésus-Christ +nous a promise, nous sommes sourds à ses paroles divines, nous nous +engourdissons dans la chair, et nous n'avons que des pensées frivoles +et périssables. La nature humaine n'a pas l'intelligence, pas même le +sentiment, de ce mal mortel qui l'accable.» + +«Dans les choses divines, le Père est la _grammaire_, car il donne +les mots, il est la source d'où coulent les bonnes, pures et belles +paroles que l'on peut prononcer[r44]. Le Fils est la _dialectique_: +il donne la disposition, la manière de placer les choses dans un bel +ordre, de sorte qu'elles suivent et résultent les unes des autres. Le +Saint-Esprit est la _rhétorique_: Il sait bien exposer, pousser les +choses et les étendre, donner la vie et la force, de manière à faire +impression et saisir les cœurs. + + [r44] _Ibid._ 69. + +»La Trinité se retrouve dans toute la création. Dans le soleil, il y a +la substance, l'éclat et la chaleur; dans les fleuves, la substance, +le cours et la puissance. De même dans les arts. Dans l'astronomie, +le mouvement, la lumière et l'influence; dans la musique, les trois +notes _re_, _mi_, _fa_, etc. Les scolastiques ont négligé ces signes +importans, pour s'attacher à des niaiseries. + +»Le décalogue est la _doctrina doctrinarum_[a45], le symbole +l'_historia historiarum_, le pater _oratio orationum_, les sacremens +_ceremoniæ ceremoniarum_[r45].» + + [r45] _Ibid._ 112, verso. + +On demandait au docteur Martin Luther si pendant la domination du pape, +les gens qui n'ont pas connu cette doctrine de l'Évangile que nous +avons aujourd'hui, grâce à Dieu, avaient pu être sauvés[r46]. Il +répondit: «Je n'en sais rien; à moins que je ne pense que le baptême +a pu produire cet effet. J'ai vu beaucoup de moines auxquels on a +présenté la croix de Christ à leur lit de mort, comme c'était alors +l'usage. Ils peuvent avoir été sauvés par leur foi en ses mérites et +ses souffrances. + + [r46] _Ibid._ 362. + +»Cicéron est bien supérieur à Aristote dans sa morale[r47]. Cicéron +était un homme sage et laborieux qui a beaucoup fait et beaucoup +souffert. J'espère que notre Seigneur sera clément pour lui et pour +ceux qui lui ressemblent, quoiqu'il ne nous appartienne pas d'en parler +avec certitude. Que Dieu ne puisse faire des exceptions et établir une +distinction entre les païens, c'est ce qu'on ne pourrait dire. Il y +aura un nouveau ciel et une nouvelle terre bien plus larges et plus +vastes que ceux d'aujourd'hui[a46].» + + [r47] _Ibid._ 425. + +On demandait à Luther si l'offensé devait aller jusqu'à demander pardon +à l'offenseur[r48]. Il répondit: «Non, Jésus-Christ ne l'a pas fait +lui-même, il ne l'a pas commandé. Il suffit qu'on pardonne les offenses +dans son cœur, qu'on les pardonne, publiquement, s'il y a lieu, et +qu'on prie pour celui qui les a commises. J'étais moi-même allé une +fois demander pardon à deux personnes qui m'avaient offensé, M. E. et +D. H. S. (maître Eisleben [Agricola] et le docteur Jérôme Schurf?); +mais par hasard ni l'un ni l'autre ne fut chez lui, et depuis je n'y +suis pas retourné. Je remercie Dieu maintenant qu'il ne m'ait point +permis de faire comme je voulais.» + + [r48] _Ibid._ 106. + +Le docteur Martin Luther soupirait un jour en pensant aux perturbateurs +et aux sectaires qui méprisaient la parole de Dieu[r49]. «Ah! +disait-il, si j'étais un grand poète, je voudrais écrire un chant, un +poème magnifique sur l'utilité et l'efficacité de la parole divine. +Sans elle..... Pendant plusieurs années je lisais la Bible deux fois +par an; c'est un grand et puissant arbre dont chaque parole est un +rameau, je les ai secoués tous, tant j'étais curieux de savoir ce que +chaque branche portait, ce qu'elle pouvait donner, et j'en faisais +tomber chaque fois une couple de poires ou de pommes. + + [r49] _Ibid._ 11, verso. + +»Autrefois sous la papauté, on faisait des pélerinages[a47] pour +visiter les saints[r50][a48]. On allait à Rome, à Jérusalem, à +Saint-Jacques de Compostelle, pour l'expiation de ses péchés. +Aujourd'hui nous pouvons faire des pélerinages chrétiens dans la foi. +Quand nous lisons avec soin les prophètes[a49], les psaumes et les +évangiles, nous allons, non pas par la ville sainte, mais par nos +pensées et nos cœurs, jusqu'à Dieu. C'est là visiter la véritable +terre promise et le paradis de la vie éternelle.» + + [r50] _Ibid._ 311. + +«Que sont les saints en comparaison du Christ[r51]? rien de plus que +les petites gouttes de la rosée des nuits sur la tête de l'Époux et +dans les boucles de sa chevelure.» + + [r51] Cochlæus, Vie de Luther, 226. + +Luther n'aimait pas qu'on insistât sur les miracles. Il regardait ce +genre de preuves comme secondaire. «Les preuves convaincantes sont +dans la parole de Dieu. Nos adversaires lisent la Bible traduite +beaucoup plus que les nôtres. Je crois que le duc George l'a lue avec +plus de soin que tous ceux de la noblesse qui tiennent pour nous. Il +dit à quelqu'un: «Pourvu que le moine achève de traduire la Bible, il +peut partir ensuite quand il voudra.» + +Le docteur Luther disait que Mélanchton l'avait forcé de traduire le +Nouveau Testament. + +«Que nos adversaires s'emportent et fassent rage[r52]. Dieu n'a pas +opposé un mur de pierre aux vagues de la mer, ni une montagne d'acier. +Il a suffi d'un rivage, d'une digue de sable. + + [r52] Tischred. 447. + +»J'ai beaucoup lu la Bible dans ma jeunesse pendant que j'étais moine. +Mais cela ne servait à rien, je faisais simplement du Christ un Moïse. +Maintenant nous l'avons retrouvé, ce cher Christ. Rendons grâce et +tenons-nous-y ferme, et souffrons pour lui ce que nous devons souffrir. + +»Pourquoi enseigne-t-on et observe-t-on les dix commandemens[r53]? +C'est que les lois naturelles ne se trouvent nulle part si bien +rangées et décrites que dans Moïse. Je voudrais même qu'on lui fît +d'autres emprunts dans les choses temporelles, telles que les lois sur +la _lettre de divorce_, le jubilé, l'année d'affranchissement, les +dîmes, etc. Le monde en serait mieux gouverné... C'est ainsi que les +Romains ont pris leurs Douze Tables chez les Grecs... Quant au sabbat +ou dimanche, ce n'est pas une nécessité de l'observer, et si nous +l'observons, nous devons le faire, non pas à cause du commandement de +Moïse, mais parce que la nature aussi nous enseigne à nous donner de +temps en temps un jour de repos, afin qu'hommes et animaux reprennent +des forces, et que l'on aille entendre le sermon et la parole de Dieu.» + + [r53] Luth. Werke, t. II, 16. + +«Puisque, dans ce siècle, on commence à restituer toutes choses, comme +si déjà c'était le jour de la restauration universelle, il m'est venu +dans l'esprit d'essayer si on ne pourrait pas aussi restituer Moïse et +rappeler les rivières à leur source. J'ai eu soin d'abord de traiter +toutes choses le plus simplement du monde, et de ne pas me laisser +entraîner aux explications mystiques, comme on les appelle... Je ne +vois pas d'autre raison pour que Dieu ait voulu former le peuple +juif par ces cérémonies, sinon qu'il a vu le penchant du peuple à se +laisser prendre à ces choses extérieures. Afin que ce ne fussent pas +des fantômes vides et de purs simulacres, il a ajouté sa parole pour y +mettre du poids et de la substance, de sorte qu'elles devinssent choses +sérieuses et graves. + +»J'ai ajouté à chaque chapitre de courtes allégories, non que j'en +tienne beaucoup de compte, mais afin de prévenir la manie de plusieurs +à traiter l'allégorie. Ainsi, dans Jérôme, Origène et autres anciens +écrivains, nous voyons une malheureuse et stérile habitude d'imaginer +des allégories qui ramènent tout à la morale et aux œuvres, tandis +qu'il faudrait tout ramener à la parole et à la foi.» (avril 1525.) + +«Le _Pater noster_ est ma prière[r54]; c'est celle que je dis, et j'y +mêle en même temps quelque chose des Psaumes pour que les faux docteurs +soient confondus et couverts de honte[a50]. Le _Pater_ n'a aucune +prière qui lui soit comparable; je l'aime mieux qu'aucun psaume[3].» + + [r54] Tischreden, 153. + + [3] C'est aussi ce que dit Montaigne dans ses _Essais_. + +«J'avoue franchement que j'ignore si je possède ou non le sens légitime +des psaumes, bien que je ne doute pas de la vérité de celui que je +donne.—L'un se trompe en quelques endroits, l'autre en plusieurs; je +vois des choses que n'a pas vues saint Augustin; et d'autres, je le +sais, verront bien des choses que je ne vois pas. + +»Qui oserait prétendre que personne ait complètement entendu un +seul psaume? Notre vie est un commencement et un progrès, et non +une consommation; celui-là est le meilleur, qui approche le plus de +l'esprit. Il y a des degrés dans la vie et l'action, pourquoi n'y +en aurait-il pas dans l'intelligence? L'Apôtre dit que nous nous +transformons de lumière en lumière.» + +Du _Nouveau Testament_. «L'Évangile de saint Jean est le vrai et pur +Évangile, l'Évangile principal, parce qu'il renferme le plus de paroles +de Jésus-Christ[r55]. De même, les épîtres de saint Paul et de saint +Pierre sont bien au-dessus des évangiles de saint Mathieu, de saint +Marc et de saint Luc. En somme, l'évangile de saint Jean et sa première +épître, les épîtres de saint Paul, notamment celles aux Romains, aux +Galates, aux Éphésiens, et la première de saint Pierre, voilà les +livres qui te montrent Jésus-Christ, et qui t'enseignent tout ce qu'il +t'est nécessaire et utile de savoir, quand même tu ne verrais jamais +d'autre livre.» + + [r55] Ukert, 18. + +Il ne regardait comme apostoliques ni l'épître aux Hébreux, ni celle de +saint Jacques. Il s'exprime de la manière suivante sur celle de saint +Jude: «Personne ne peut nier que cette épître ne soit un extrait ou une +copie de la seconde épître de saint Pierre; les mots sont presque les +mêmes. Jude y parle des apôtres comme leur disciple, et comme après +leur mort. Il cite des versets et des événemens qu'on ne trouve nulle +part dans l'Écriture.» + +L'opinion de Luther sur l'Apocalypse est remarquable: «Que chacun, +dit-il, juge de ce livre d'après ses lumières et son sens particulier. +Je ne prétends imposer à personne mon opinion: je dis tout simplement +ce que j'en pense. Je ne le regarde ni comme apostolique, ni comme +prophétique...» Et ailleurs: «Beaucoup de Pères ont rejeté ce livre, +et chacun peut en penser ce que son esprit lui inspirera. Pour moi, je +ne puis me faire à cet ouvrage. Une seule raison suffirait pour m'en +détourner: c'est que Jésus-Christ n'y est adoré ni enseigné tel que +nous le connaissons.» + +Des _Pères_[a51]. «On peut lire Jérôme pour l'étude de l'histoire: +quant à la foi et à la bonne vraie religion et doctrine, il n'y en a +pas un mot dans ses écrits. J'ai déjà proscrit Origène. Chrysostôme n'a +point d'autorité chez moi. Basile n'est qu'un moine; je n'en donnerais +pas un cheveu. L'apologie de Philippe Mélanchton est au-dessus des +écrits de tous les docteurs de l'Église, sans excepter Augustin. +Hilaire et Théophylacte sont bons. Ambroise aussi; il marche bien sur +l'article le plus essentiel, le pardon des péchés[r56]. + + [r56] Tischreden, 383. + +»Bernard est au-dessus de tous les docteurs dans ses prédications; +mais, quand il dispute, il devient un tout autre homme; alors il +accorde trop à la loi et au libre arbitre. + +»Bonaventure est le meilleur des théologiens scolastiques. + +»Parmi les Pères, Augustin a sans contredit la première place, Ambroise +la seconde, Bernard la troisième. Tertullien est un vrai Carlostad. +Cyrille a les meilleures sentences. Cyprien le martyr est un faible +théologien. Théophylacte est le meilleur interprète de saint Paul.» + +(Pour prouver que l'antiquité n'ajoute pas à l'autorité): «Nous voyons +combien saint Paul se plaint avec douleur des Corinthiens et des +Galates. Parmi les apôtres mêmes, le Christ trouva un traître dans +Judas. + +»Les livres que les Pères ont écrits sur la Bible n'ont jamais rien de +concluant; ils laissent le lecteur suspendu entre le ciel et la terre. +Lisez Chrysostôme, le meilleur rhéteur et parleur de tous.» + +Il remarque que les Pères ne disaient rien de la justification par +la grâce pendant leur vie, mais y croyaient à leur mort. Cela était +plus prudent pour ne point encourager le mysticisme, ni décourager les +bonnes œuvres. + +«Les chers Pères ont mieux vécu qu'écrit.» + +Il fait l'éloge de l'histoire de saint Épiphane et des poésies de +Prudence. + +«Augustin et Hilaire, entre tous, ont écrit avec le plus de clarté et +de vérité; les autres doivent être lus _cum judicio_. + +»Ambroise a été mêlé aux affaires du monde, comme nous le sommes +aujourd'hui. Nous sommes obligés de nous occuper au consistoire +d'affaires de mariage plus que de la parole de Dieu... + +»On a nommé Bonaventure le séraphique, Thomas l'angélique, Scot le +subtil; Martin Luther sera nommé l'archi-hérétique.» + +Saint Augustin était peint dans un livre avec un capuchon de moine. +Luther dit, en voyant cette image[r57]: «Ils font tort au saint +homme, car il a mené une vie commune, comme tout autre homme du pays; +il se servait de cuillers et de tasses d'argent; il n'a pas mené une +vie à part comme les moines. + + [r57] _Ibid._ 98. + +»Macaire, Antoine, Benoît, ont fait un grand et remarquable tort à +l'Église avec leur moinerie; et je crois que dans le ciel ils seront +placés bien plus bas qu'un citoyen, père de famille, pieux et craignant +Dieu. + +»Saint Augustin me plaît plus que tous les autres. Il a enseigné une +pure doctrine, et soumis ses livres, avec l'humilité chrétienne, à la +sainte Écriture... Augustin est favorable au mariage; il parle bien +des évêques qui étaient les pasteurs d'alors, mais le temps et les +disputes des Pélagiens l'ont aigri et lui ont fait mal... S'il eût vu +le scandale de la papauté, il ne l'eût certes pas souffert. + +»Saint Augustin est le premier père de l'Église qui ait traité du péché +originel.» + +Après avoir parlé de saint Augustin, Luther ajoute: «Mais depuis que +j'ai compris Paul par la grâce de Dieu, je n'ai pu estimer aucun +docteur; ils sont devenus tout-à-fait petits à mes yeux. + +»Je ne connais aucun des Pères dont je sois si ennemi que de saint +Jérôme. Il n'écrit que sur le jeûne, les alimens, la virginité, etc. Il +n'enseigne rien sur la foi, etc. Le docteur Staupitz avait coutume de +dire: Je voudrais bien savoir comment Jérôme a pu être sauvé?» + + +«Les nominaux sont dans les hautes écoles une secte à laquelle j'ai +aussi appartenu[r58]. Ils tiennent contre les thomistes, scotistes et +albertistes. Ils s'appellent eux-mêmes occamistes. C'est la secte la +plus nouvelle de toutes, et aujourd'hui la plus puissante, nommément à +Paris.» + + [r58] _Ibid._ 384. + +Luther fait cas du _Maître des sentences_ de Pierre Lombard; mais il +trouve qu'en général les scolastiques donnaient trop peu à la grâce, +trop au libre arbitre[a52]. + +«Gerson seul, entre tous les docteurs, a fait mention des tentations +spirituelles. Tous les autres, Grégoire de Nazianze, Augustin, Scot, +Thomas, Richard, Occam, n'ont senti que les tentations corporelles. Le +seul Gerson a écrit sur le découragement. L'Église, à mesure qu'elle +est plus ancienne, doit éprouver de telles tentations spirituelles. +Nous sommes dans cet âge de l'église. + +»Guillaume de Paris a aussi éprouvé quelque chose de ces tentations +spirituelles. Mais les scolastiques ne sont jamais parvenus à la +connaissance du catéchisme. Le seul Gerson sert à rassurer et relever +les consciences... Il a sauvé beaucoup de pauvres âmes du désespoir, +en amoindrissant et exténuant la loi, de manière toutefois que la loi +subsistât.—Mais Christ ne perce point le tonneau, il le défonce. Il +dit: «Tu ne dois point te confier dans la loi ni te reposer sur elle, +mais sur moi, sur le Christ. Si tu n'es pas bon, je le suis.» + +«Le docteur Staupitz nous parlait un jour d'André Zacharias qui, à +ce qu'on prétend, a vaincu Jean Huss dans la dispute[r59]. Il nous +racontait que le docteur Proles, de Gotha, voyant dans un couvent +Zacharias peint avec une rose à son bonnet, dit à ce sujet: Dieu me +garde de porter une telle rose, car il a vaincu Jean Huss injustement, +et au moyen d'une bible falsifiée. Il y a dans le XXXIVe chapitre +d'Ézéchiel: _C'est moi qui vais visiter et punir mes pasteurs_; mais on +y avait ajouté ces mots: _et non point le peuple_; ceux du concile lui +montrèrent ce texte dans sa propre bible falsifiée comme les autres, et +conclurent ainsi: Tu vois que tu ne dois point punir le pape, que Dieu +s'en charge lui-même. Ainsi le saint homme a été condamné et brûlé. + + [r59] _Ibid._ 385. + +»Maître Jean Agricola lisait un écrit de Jean Huss, plein d'esprit, +de résignation et de ferveur, où l'on voyait comme dans sa prison il +souffrait le martyre des douleurs de la pierre, et se voyait rebuté par +l'empereur Sigismond. Le docteur Luther admirait tant d'esprit et de +courage... C'est bien injustement, disait-il, que nous sommes appelés +hérétiques, Jean Huss et moi... + +»Jean Huss est mort, non comme un anabaptiste, mais comme un +chrétien[r60]. On voit en lui la faiblesse chrétienne; mais en même +temps s'éveille dans son âme la force de Dieu qui le relève. Le combat +de la chair et de l'esprit, dans le Christ et dans Huss, est doux et +aimable à voir... Constance est aujourd'hui une pauvre misérable ville. +Je crois que Dieu l'a punie... Jean Huss a été brûlé; et moi aussi, +je pense que je serai tué, s'il plaît à Dieu. Il a arraché quelques +épines de la vigne du Christ, en attaquant seulement les scandales de +la papauté. Mais moi, docteur Martin Luther, je suis venu dans un champ +déjà noir et bien labouré, j'ai attaqué la doctrine du pape, et l'ai +terrassé. + + [r60] _Ibid._ 386. + +»Jean Huss était la semence qui doit mourir et être enfoncée dans la +terre, pour sortir ensuite, et croître avec force[r61].» + + [r61] _Ibid._ 127. + +Luther improvisa un jour à table le vers suivant: + + Pestis eram vivens, moriens ero mors tua, Papa. + +«La tête de l'Anti-Christ, c'est à la fois le pape et le Turc[r62]. +Le pape en est l'esprit, le Turc la chair. + + [r62] _Ibid._ 241. + +»C'est ma pauvre et infirme condition (pour ne point parler de la +justice de ma cause) qui a fait le malheur du pape[r63]. «Si j'ai +défendu ma doctrine contre tant de rois et d'empereurs, se disait-il, +comment craindrais-je un simple moine?» S'il m'avait estimé un ennemi +dangereux, il aurait pu m'étouffer dès l'origine. + + [r63] _Ibid._ 249. + +»J'avoue que j'ai souvent été trop violent, mais jamais à l'égard de la +papauté. Il devrait y avoir contre celle-ci une langue à part dont tous +les mots fussent des coups de foudre. + +»Les papistes sont confondus et vaincus par les témoignages de +l'Écriture[r64]. Dieu merci, je connais leur erreur sous toutes ses +faces, de l'_alpha_ à l'_oméga_. Cependant aujourd'hui même qu'ils +avouent que l'Écriture est contre eux, la splendeur et la majesté +du pape m'éblouissent quelquefois et c'est avec tremblement que je +l'attaque... + + [r64] _Ibid._ 255. + +»Le pape se dit: «Céderais-je à un moine qui veut me dépouiller de ma +couronne et de ma majesté? Bien fou qui céderait[r65].» Je donnerais +mes deux mains pour croire en Jésus-Christ aussi fermement, aussi +sûrement, que le pape croit que Jésus-Christ n'est rien. + + [r65] _Ibid._ 259. + +»D'autres ont attaqué les mœurs des papes, comme Érasme et Jean +Huss[r66]. Mais moi, j'ai renversé les deux piliers sur lesquels +reposait la papauté: les vœux et les messes particulières.» + + [r66] _Ibid._ 192. + + +_Des Conciles._—«Les conciles ne doivent point ordonner de la foi, +mais de la discipline[r67].» + + [r67] _Ibid._ 371-76. + +Le docteur Martin Luther levait un jour les yeux vers le ciel; il +soupira, et dit: «Ah! un concile général, libre, et vraiment chrétien! +Dieu saura bien le faire; la chose est sienne; il connaît et il a dans +sa main tous les conseils les plus secrets.» + +»Lorsque Pierre-Paul Vergerius, légat du pape, vint à Wittemberg, l'an +1533, et que je montai au château où il était, il nous cita, et nous +somma d'aller au concile. J'irai, lui dis-je, et j'ajoutai: Vous autres +papistes, vous travaillez inutilement. Si vous tenez un concile, vous +n'y traitez point des sacremens, de la justification par la foi, des +bonnes œuvres, mais seulement de babioles et d'enfantillage, comme de +fixer la longueur des habits, ou la largeur des ceintures des prêtres, +ou la dimension de la tonsure, etc. Il se détourna de moi, appuya sa +tête sur sa main, et dit à son compagnon: «Celui-ci touche vraiment le +fond des choses, etc.» + +On demandait quand le pape convoquerait le concile. «Il me semble, +dit le docteur Martin Luther, qu'il n'en sera rien avant le jugement +dernier. C'est alors que notre Seigneur Dieu tiendra lui-même un +concile.» + +Luther conseillait de ne point refuser d'aller au concile, mais +d'exiger qu'il fût libre; «si on le refuse, il n'y a pas de meilleure +excuse pour nous.» + + +_Des biens ecclésiastiques[a53]._ Luther voudrait qu'ils fussent +appliqués à l'entretien des écoles et des pauvres théologiens[r68]. +Il déplore la spoliation des églises. Il prédit que les princes vont +bientôt se disputer les dépouilles des églises. «Le pape prodigue +maintenant les biens ecclésiastiques aux princes catholiques pour se +faire des amis et des alliés. + + [r68] _Ibid._ 380. + +»Ce ne sont point tant nos princes de la confession d'Augsbourg qui +pillent les biens ecclésiastiques, c'est plutôt Ferdinand, l'Empereur, +et l'archevêque de Mayence. Ferdinand a rançonné tous les monastères. +Les Bavarois sont les plus grands voleurs des biens ecclésiastiques; +ils ont de riches abbayes. Mon gracieux seigneur et le Landgrave n'ont +que de pauvres monastères d'ordres mendians. On voulait à la diète, +mettre les monastères à la disposition de l'Empereur, qui y aurait +établi ses gouvernemens militaires. Je donnai le conseil suivant: +_Il faut auparavant réunir tous les monastères en un même lieu. Qui +voudrait souffrir dans sa terre les gens de l'Empereur?_ Tout cela a +été poussé par l'archevêque de Mayence.» + +Dans la réponse à la lettre où le roi de Danemarck lui demandait +ses conseils, Luther désapprouve l'article de la réunion des biens +ecclésiastiques à la couronne. «Voyez, dit-il, au contraire notre +prince Jean Frédéric, comme il applique les biens de l'Église à +l'entretien des pasteurs et des professeurs.» + +«Le proverbe a raison: _Biens de prêtres ne profitent pas_ (pfaffengut +raffengut)[r69]. Burchard Hund, conseiller de l'électeur de Saxe, Jean, +avait coutume de dire: Nous autres de la noblesse, nous avons réuni les +biens des cloîtres à nos biens nobles, et les biens des cloîtres ont +dévoré les biens nobles, de sorte que nous n'avons plus ni les uns ni +les autres.» Luther ajoute la fable du renard qui venge ses petits en +brûlant l'arbre et les petits de l'aigle. + + [r69] _Ibid._ 60. + +Un ancien précepteur du fils de Ferdinand, roi des Romains, nommé +Severus, contait à Luther l'histoire du chien qui défendait la viande +et qui pourtant, quand les autres la lui arrachaient, en prenait sa +part. C'est ce que fait maintenant l'Empereur, dit Luther, pour les +biens ecclésiastiques (Utrecht et Liége). + + +_Des cardinaux et des évêques[a54]._ «En Italie, en France, en +Angleterre, en Espagne, les évêques sont ordinairement les conseillers +des rois; c'est qu'ils sont pauvres[r70]. Mais en Allemagne où ils sont +riches, puissans, et où ils ont une grande considération, les évêques +gouvernent en leur propre nom. + + [r70] _Ibid._ 275. + +»Je veux mettre tous mes soins pour que les canonicats et les petits +évêchés subsistent, de sorte qu'on puisse avec ce revenu établir des +prédicateurs et des pasteurs dans les villes. Les grands évêchés seront +sécularisés.» + +Le jour de l'Ascension le docteur Martin Luther dîna avec l'électeur +de Saxe, et l'on résolut que les évêques conserveraient leur autorité, +à condition qu'ils abjureraient le pape. «Nos gens les examineront, et +les ordonneront, par l'imposition des mains. C'est ainsi que je suis +évêque à présent.» + +Dans les disputes d'Heidelberg, on demandait d'où venaient les +moines[r71]. Réponse: «Dieu ayant fait le prêtre, le diable voulut +l'imiter; mais il fit la tonsure trop grande, de là les moines. + + [r71] _Ibid._ 271. + +»La moinerie ne se rétablira point aussi long-temps que l'article de la +justification restera pur[r72]. + + [r72] _Ibid._ 272. + +»Autrefois les moines étaient en si grande considération que le pape +les redoutait plus que les rois et les évêques. Car ils avaient le +commun peuple dans leurs mains. Les moines étaient les meilleurs +oiseleurs du pape[a55]. Le roi d'Angleterre a beau ne plus reconnaître +le pape pour le chef suprême de la chrétienté. Il ne fait rien que +tourmenter le corps, en fortifiant l'âme de la papauté.» (Henri VIII +n'avait pas encore supprimé les monastères.) + + + + +CHAPITRE III. + + Des écoles et universités, et des arts libéraux. + + +«On doit tirer des écoles des pasteurs qui édifient et soutiennent +l'Église. Des écoles et des pasteurs, cela vaut mieux que des conciles, +comme je l'ai dit déjà. + +»J'espère que si le monde dure encore, les universités d'Erfurth et de +Leipzig se relèveront et prendront des forces, pourvu qu'elles adoptent +la saine théologie, à quoi elles semblent déjà disposées. Mais il +faut que quelques-uns s'endorment auparavant.—Je m'étonnais d'abord +qu'une université eût été fondée ici, à Wittemberg.—Erfurth est situé +au mieux pour cela: là il doit y avoir une ville, quand même celle +qui existe serait brûlée, ce que Dieu veuille empêcher. L'université +d'Erfurth était jadis si renommée, que toutes les autres en comparaison +étaient considérées comme de petites écoles. Maintenant cette gloire et +cette majesté ont disparu, et l'université d'Erfurth est tout-à-fait +morte. + +»Autrefois, on avançait les maîtres, on les honorait; on portait devant +eux des flambeaux. Je trouve qu'il n'y a jamais eu en ce monde de joie +comparable à celle-là. C'était aussi une grande fête quand on faisait +des docteurs. On allait à cheval autour de la ville; on s'habillait +avec plus de soin, on se parait. Tout cela ne se fait plus, mais je +voudrais bien que l'on fît revivre ces bonnes coutumes. + +»Malheur à l'Allemagne qui néglige les écoles, qui les méprise et les +laisse tomber! Malheur à l'archevêque de Mayence et d'Erfurth qui +pourrait d'un mot relever les universités de ces deux villes, et qui +les laisse désolées et désertes! Un seul coin de l'Allemagne, celui +où nous sommes, fleurit encore, grâce à Dieu, par la pureté de la +doctrine et la culture des arts libéraux[a56]. Les papistes voudront +rebâtir l'étable, lorsque le loup aura mangé les brebis.—La faute en +est à l'évêque de Mayence, c'est un fléau pour les écoles et pour toute +l'Allemagne. Aussi en est-il déjà justement puni. Il a sur son visage +une couleur de mort, comme de la boue mêlée de sang. + +»C'est à Paris, en France, que se trouve la plus célèbre et la plus +excellente école. Il y a une foule d'étudians, dans les vingt mille +et au-delà. Les théologiens y ont à eux le lieu le plus agréable de +la ville, une rue particulière fermée de portes aux deux bouts; on +l'appelle la _Sorbonne_. Peut-être, à ce que j'imagine, tire-t-elle ce +nom de ces fruits de cormiers (_sorbus_) qui viennent sur les bords +de la mer Morte, et qui présentent au dehors une agréable apparence; +ouvrez-les, ce n'est que cendres au-dedans. Telle est l'université de +Paris, elle présente une grande foule, mais elle est la mère de bien +des erreurs. S'ils disputent, ils crient comme des paysans ivres, en +latin, en français. Enfin on frappe des pieds pour les faire taire. Ils +ne font point de docteurs en théologie à moins qu'on n'étudie dix ans +dans leur sophistique et futile dialectique. Le répondant doit siéger +un jour entier et soutenir la dispute contre tout venant, de six heures +du matin à six heures du soir. + +»A Bourges en France, dans les promotions publiques de docteurs en +théologie qui se font dans l'église métropolitaine, on leur donne à +chacun un filet, apparemment pour qu'ils s'en servent à prendre les +gens. + +»Nous avons, grâce à Dieu, des universités qui ont embrassé la parole +de Dieu. Il y a encore beaucoup de belles écoles particulières qui +se disposent bien, telles que Zwickaw, Torgaw, Wittemberg, Gotha, +Eisenach, Deventer, etc. + + +_Extrait du traité de Luther sur l'éducation._—L'éducation domestique +est insuffisante.—Il faut que les magistrats veillent à l'instruction +des enfans. Établir des écoles est un de leurs principaux soins. +Les fonctions publiques ne doivent même être confiées qu'aux plus +doctes.—Importance de l'étude des langues. Le diable redoute cette +étude, et cherche à l'éteindre. N'est-ce pas par elle que nous avons +retrouvé la vraie doctrine? La première chose que Christ ait donnée à +ses apôtres, c'est le don des langues.—Luther se plaint de ce que, +dans les monastères, on ne sait plus le latin, à peine l'allemand. + +«Pour moi, si j'ai jamais des enfans, et que ma fortune me le permette, +je veux qu'ils deviennent habiles dans les langues et dans l'histoire; +qu'ils apprennent même la musique et les mathématiques.» Suit un éloge +des poètes et des historiens. + +Qu'on envoie au moins les enfans une heure ou deux par jour à l'école; +qu'ils emploient le reste à soigner la maison et à apprendre quelque +métier. + +Il doit aussi y avoir des écoles pour les filles.—On devrait fonder +des bibliothèques publiques. D'abord des livres de théologie, latins, +grecs, hébreux, allemands, puis des livres pour apprendre la langue, +tels que les orateurs, les poètes, peu importe qu'ils soient chrétiens +ou païens; les livres qui traitent des arts libéraux et des arts +mécaniques; les livres de jurisprudence et de médecine; les annales, +les chroniques, les histoires, dans la langue où elles ont été écrites, +doivent tenir la première place dans une bibliothèque, etc.» + + +_Des langues._—«Les Grecs, comparés aux Hébreux, ont bien de bonnes et +agréables paroles, mais n'ont point de _sentences_. La langue hébraïque +est la plus riche; elle ne mendie point, comme le grec, le latin et +l'allemand. Elle n'a pas besoin de recourir aux mots composés. + +»Les Hébreux boivent à la source, les Grecs au ruisseau, les Latins au +bourbier.» + +«J'ai peu d'usage de la langue latine, élevé, comme je le fus, dans la +barbarie des doctrines scolastiques.» (12 novembre 1544.) + +«Je ne suis point de dialecte particulier en allemand. J'emploie +la langue commune, de manière à être entendu dans la haute et dans +la basse Allemagne. Je parle d'après la chancellerie de Saxe, que +tous suivent, en Allemagne, dans leurs actes publics, rois, princes, +villes impériales. Aussi, est-ce le langage le plus commun. L'empereur +Maximilien et l'électeur Frédéric de Saxe ont ainsi ramené les +dialectes allemands à une langue certaine. La langue des Marches est +encore plus douce que celle de Saxe.» + + +_De la grammaire._—«Autre chose est la grammaire, autre chose est la +langue hébraïque. La langue hébraïque, puis la grammaire positive, a +péri en grande partie chez les Juifs; elle est tombée avec la chose +même, et avec l'intelligence, comme dit Isaïe (XXIX). Il ne faut donc +rien accorder aux rabbins dans les choses sacrées; ils torturent et +violentent les étymologies et les constructions, parce qu'ils veulent +forcer la chose par les mots, soumettre la chose aux mots, tandis que +ce sont les choses qui doivent commander. + +»On voit de semblables débats entre les Cicéroniens et les autres +Latinistes. Pour moi, je ne suis ni latin, ni grammairien, encore moins +cicéronien; cependant, j'approuve ceux qui aiment mieux prétendre à ce +dernier nom. De même, dans la littérature sacrée, j'aimerais à être +simplement mosaïque, davidique ou isaïque, s'il se pouvait, plutôt +qu'un Hébreu kumique, ou semblable à tout autre rabbin.» (1537.) + +«Je regrette de n'avoir pas plus de temps à donner à l'étude des poètes +et des rhéteurs[a57]: j'avais acheté un Homère pour devenir Grec.» (29 mars +1523.) + +«Si je devais écrire sur la dialectique, j'exprimerais tout en +allemand; je rejetterais tous ces mots étrangers: _propositio_, +_syllogismus_, _enthymema_, _exemplum_... + +»Ceux qui introduisent de nouveaux mots, doivent aussi introduire +de nouvelles choses, comme Scot avec sa _réalité_, son _hiccité_; +comme les anabaptistes et les prédicateurs de troubles, avec leurs +_besprengung_, _entgrobung_, _gelassenheit_. Qu'on se garde donc de +tous ceux qui s'étudient à trouver des mots nouveaux et inusités.» + +Luther citait la fable de la cour du lion, et disait, «qu'après la +Bible, il ne connaissait pas de meilleur livre que les _Fables d'Ésope_ +et les écrits de Caton; de même que Donat lui semblait le meilleur +grammairien. Ce n'est point un seul homme qui a fait ces fables; +beaucoup de grands esprits y ont travaillé à chaque époque du monde[a58].» + + +_Des savans._—«Avant peu d'années, on manquera entièrement de savans. +On aurait beau creuser pour en déterrer, rien ne servira; on pèche trop +contre Dieu.» + +_A un ami_: «Ne te laisse pas aller à la crainte que l'Allemagne ne +devienne plus barbare qu'elle ne l'a jamais été, par la chute des +lettres que causerait notre théologie.» (29 mars 1523.) + + + + +CHAPITRE IV. + + Drames.—Musique.—Astrologie.—Imprimerie.—Banque, etc. + + +_Des représentations théâtrales._—Luther ne désapprouve point un +maître d'école qui jouait les comédies de Térence. Il énumère les +diverses utilités de la comédie. Si on s'abstenait de la comédie, parce +qu'il s'agit souvent d'amour, on n'oserait non plus lire la Bible. + +«—Notre cher Joachim m'a demandé mon jugement sur ces représentations +d'histoires saintes, que blâment plusieurs de vos ministres. Voici, +en peu de mots, mon opinion. Il a été commandé à tous les hommes de +répandre et de propager le Verbe de Dieu, par tous les moyens, non pas +seulement par la parole, mais par écritures, peintures, sculptures, +psaumes, chansons, instrumens de musique, comme dit le psaume: _Laudate +eum in tympano et choro, laudate eum chordis et organo_. Et Moïse dit: +_Ligabis ea quasi signum in manu tuâ, eruntque et movebuntur inter +oculos tuos, scribesque ea in limine et ostiis domûs tuæ_. Moïse veut +que la parole se meuve devant les yeux, et comment cela se pourrait-il +faire mieux et plus clairement que par des représentations semblables, +mais graves et modestes, et non par des farces, comme autrefois +sous la papauté? De tels spectacles frappent les yeux du peuple, et +l'émeuvent souvent bien plus que des prédications publiques. Je sais +que dans la basse Allemagne, où l'on a interdit la profession publique +de l'Évangile, des drames, tirés de la Loi et de l'Évangile, en ont +converti un grand nombre.» (5 avril 1543.) + + +_De la musique._—«La musique est un des plus beaux et des plus +magnifiques présens de Dieu. Satan en est l'ennemi. Par elle on +repousse bien des tentations et de mauvaises pensées. Le diable ne +tient pas contre. + +»Quelques-uns de la noblesse, et des courtisans, pensent que mon +gracieux seigneur pourrait épargner en musique trois mille florins par +an; et l'on dépense, en choses inutiles, trente mille florins. + +»Le duc George, le landgrave de Hesse, et l'électeur de Saxe, +Jean-Frédéric, entretenaient des chanteurs et des musiciens. +Aujourd'hui, c'est le duc de Bavière, l'empereur Ferdinand et +l'empereur Charles.» + +En 1538, 17 décembre, Luther ayant des musiciens pour hôtes, et les +ayant entendus, dit avec admiration: «Si notre Seigneur nous accorde de +si nobles dons dans cette vie même, qui n'est qu'ordure et misère, que +sera-ce donc dans la vie éternelle? En voici un commencement. + +»Chanter est le meilleur exercice[a59]. Il n'a rien à voir avec le +monde... Aussi je me réjouis de ce que Dieu a refusé aux paysans (_sans +doute aux paysans révoltés_), un don et une consolation si grande; ils +n'entendent point la musique, et n'écoutent point la parole.» + +Il disait un jour à un joueur de harpe: «Mon ami, joue-moi un air, +comme faisait David. Je crois que, s'il revenait aujourd'hui, il serait +bien étonné de trouver les gens si habiles. + +»Comment se fait-il pourtant que nous ayons tant de belles choses dans +le genre mondain, et que, dans le spirituel, nous n'ayons rien que de +froid et de mauvais (et il répétait quelques chansons allemandes). Pour +ceux qui méprisent la musique, comme font tous les rêveurs et les +mystiques; je ne puis m'accorder avec eux. + +»... Je demanderai au prince qu'avec cet argent il établisse une +musique.» (avril 1541.) + +Le 4 octobre 1530, il écrit à Ludovic Senfel, musicien de la cour de +Bavière, pour lui demander de lui mettre en musique le: _In pace in id +ipsum_. «L'amour de la musique m'a fait surmonter la crainte d'être +repoussé, lorsque vous verrez un nom qui vous est sans doute odieux. +Ce même amour me donne aussi l'espérance que mes lettres ne vous +attireront aucun désagrément. Qui pourrait, fût-il le Turc, vous en +faire un sujet de reproches?... Après la théologie, il n'y a aucun art +que l'on puisse mettre à côté de la musique.» + +Luther recommande à son ami Amsdorf, un peintre nommé Sébastien, +et ajoute: «Je ne sais si vous aurez besoin de lui. Je désirerais +cependant que ton habitation fût plus ornée et plus élégante, à +cause de la chair à qui reviennent aussi quelques soins et quelques +recréations, lorsqu'elles sont sans péché et sans faute.» (6 février +1542.) + + +_Peinture[a60]._—Les pamphlets de Luther contre le pape, étaient +presque toujours accompagnés de gravures symboliques.—«Quant à +ces trois furies, dit-il, dans l'explication d'une de ces gravures +satiriques, je n'avais autre chose dans l'esprit, lorsque j'en faisais +l'application au pape, que d'exprimer l'atrocité de l'abomination +papale par ces expressions les plus énergiques, les plus atroces de la +langue latine; car les Latins ignorent ce que c'est que Satan ou le +diable, comme l'ignorent aussi les Grecs et toutes les nations.» (8 mai +1545.) + +C'était Lucas Cranach qui en avait fait les figures.—Luther écrit: +«Maître Lucas est un peintre peu délicat. Il pouvait épargner le sexe +féminin en considération de nos mères et de l'œuvre de Dieu. Il +pouvait peindre d'autres formes plus dignes du pape, je veux dire plus +diaboliques.» (3 juin 1545.) + +«Je ferai tous mes efforts, si je vis, pour que le peintre Lucas +substitue à cette peinture obscène une image plus honnête.» (15 juin.) + +Luther professait pour Albert Dürer une grande admiration. Lorsqu'il +apprit sa mort, il écrivit: «Il est douloureux sans doute de l'avoir +perdu. Rejouissons-nous cependant de ce que Christ, par une fin si +heureuse, l'a tiré de cette terre de misères et de troubles, qui, +peut-être bientôt, sera déchirée par des troubles plus grands encore. +Dieu n'a pas voulu que celui qui était né pour un siècle heureux, vît +de si tristes choses; qu'il repose en paix avec ses pères.» (avril +1528.) + + +_De l'astronomie et de l'astrologie._—«Il est vrai que les astrologues +peuvent prédire l'avenir aux impies, et leur annoncer la mort qui les +attend, car le diable sait les pensées des impies, et il les a en sa +puissance.» + +On fit mention d'un nouvel astronome, qui voulait prouver que c'est +la terre qui tourne, et non point le firmament, le soleil et la lune; +il en est de même, disait-il, pour les habitans de la terre que pour +ceux qui sont dans un chariot ou dans un vaisseau, et qui croient +voir le rivage ou les arbres fuir derrière eux[4]. «Ainsi va le monde +aujourd'hui; quiconque veut être habile, ne doit pas se contenter de +ce que font et savent les autres. Le sot veut changer tout l'art de +l'astronomie; mais, comme le dit la sainte Écriture, Josué commanda au +soleil de s'arrêter, et non à la terre.» + + [4] Sans doute Copernic qui termina vers 1530 son livre + _De orbium cœlestium revolutionibus_, imprimé, en 1543, à + Nuremberg, avec une dédicace au pape Paul III. Dès 1540, une + lettre de son disciple Rheticus fit connaître le nouveau + système. + +«Les astrologues ont tort d'attribuer aux étoiles la mauvaise influence +qui appartient en effet aux comètes. + +»Maître Philippe tient fort à cela, mais il n'a jamais pu me +persuader. Il prétend que l'art est réel, mais qu'il n'y a point de +maître qui s'y entende.» + +Comme on montrait un horoscope au docteur Luther, il dit: «C'est une +belle et agréable imagination, et qui plaît à la raison. On va bien +régulièrement d'une ligne à l'autre... Il en est de l'astrologie comme +de l'art des sophistes, _de decem prædicamentis realiter distinctis_; +tout est faux et artificiel; mais dans cette œuvre vaine et fictive, +il y a un admirable ensemble; dans tant de siècles et parmi tant de +sectes, thomistes, albertistes, scotistes, ils sont restés fidèles aux +mêmes règles. + +»La science, qui a pour objet la matière, est incertaine. Car la +matière est sans forme, et dépourvue de qualités et propriétés. Or, +l'astrologie a pour objet la matière, etc. + +»Ils avaient dit qu'il y aurait un déluge en 1524, et la chose n'arriva +qu'en 1525, époque du soulèvement des paysans. Déjà le bourgmestre +Hendorf avait fait monter au haut de sa maison un quart de bière pour y +attendre le déluge.» + +Maître Philippe disait que l'empereur Charles devait vivre jusqu'à +quatre-vingt-quatre ans; le docteur Luther répondit: «Le monde ne +durera pas si long-temps. Ézéchiel y est contraire. Si nous chassons +le Turc, la prophétie de Daniel est accomplie, et certainement le jour +du jugement est à la porte.» + +Une grande étoile rouge, qui avait paru dans le ciel, et qui forma +ensuite une croix en 1516, reparut plus tard; «mais alors, dit Luther, +la croix parut brisée; car l'Évangile était obscurci par les sectes +et les révoltes. Je ne trouve rien de certain dans de tels signes; ce +sont communément des signes diaboliques et trompeurs. Nous en avons vu +beaucoup ces quinze dernières années.» + + +_Imprimerie._—«L'imprimerie est le dernier et suprême don, le _summum +et postremum donum_, par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile. +C'est la dernière flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grâce à +Dieu, elle est venue à la fin. _Sancti patres dormientes desiderârunt +videre hunc diem revelati Evangelii._» + +Comme on lui montrait un écrit des Fugger, orné de lettres d'une forme +bizarre, que personne ne pouvait le lire, il dit: «C'est une invention +d'hommes habiles et prévoyans. Mais c'est la marque d'une époque bien +corrompue. Nous lisons que Jules César employait de pareilles lettres. +On dit que l'Empereur, se défiant de ses secrétaires, les fait écrire, +dans les affaires les plus importantes, de deux manières qui se +contredisent; et ils ne savent point auxquels des deux écrits il doit +mettre son sceau.» + + +_Banque[a61]._—«Un cardinal, évêque de Brixen, étant mort fort riche à +Rome, on ne trouva point d'argent chez lui, mais seulement un petit +billet dans sa manche. Le pape Jules II se douta bien que c'était +une lettre de change; il envoya sur-le-champ chercher le facteur +des Fugger, à Rome, et lui demanda s'il ne connaissait point cet +écrit? Oui, répondit-il, c'est la reconnaissance de ce que Fugger et +compagnie doivent au cardinal; cela fait trois cent mille florins. Le +pape demanda s'il pouvait lui payer tout cet argent. A toute heure, +répondit l'autre. Le pape fit venir ensuite les cardinaux de France et +d'Angleterre, et leur demanda si leurs rois pourraient trouver en une +heure trois tonnes d'or? Ils répondirent que non. Eh bien! dit-il, un +bourgeois d'Augsbourg peut le faire. + +»Fugger devant un jour donner au conseil d'Augsbourg l'estimation de +ses biens, il répondit qu'il ne savait pas ce qu'il avait, car son +argent était dans tout le monde, en Turquie, en Grèce, à Alexandrie, +en France, en Portugal, en Angleterre, en Pologne, etc., mais qu'il +pouvait bien donner l'estimation de ce qu'il avait à Augsbourg.»[a62] + + + + +CHAPITRE V. + + De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la violence de + son caractère. + + +«Oh combien je tremblais lorsque, pour la première fois, il me fallut +monter en chaire[r73]! mais on me forçait de prêcher. Il fallait +d'abord prêcher les frères...» + + [r73] _Ibid._ 181. + +«J'ai bien, sous ce même poirier où nous sommes, opposé au docteur +Staupitz quinze argumens contre ma vocation à la prédication. Je lui +dis enfin: «Seigneur docteur Staupitz, vous voulez me tuer; je ne +vivrai pas trois mois.» Il me répondit: «Eh bien! notre Seigneur a de +grandes affaires; on a besoin de gens habiles là-haut.» + +»Je n'apporte guère de zèle et d'ardeur à la distribution de mes +œuvres en tomes; j'ai une faim de Saturne, je les voudrais tous +dévorer. Car il n'y a pas un de mes livres dont je sois satisfait, si +ce n'est peut-être le _Traité du serf arbitre_ et le _Catéchisme_.» (9 +juillet 1537.) + +«Je n'aime pas que Philippe assiste à mes leçons ou prédications, mais +je mets la croix devant moi, et je me dis: Philippe, Jonas, Pomer, tous +les autres, ne font rien à la chose; et je m'imagine alors qu'il ne +s'est assis dans la chaire personne de plus habile que moi[r74].» + + [r74] _Ibid._ 197. + +Le docteur Jonas lui disait: «Seigneur docteur, je ne puis du tout vous +suivre dans la prédication[r75].»—Le docteur Luther répondit: «Je ne +le puis moi-même, car souvent c'est ma propre personne ou quelque chose +de particulier qui me donne l'occasion d'un sermon, selon le temps, +les circonstances, les auditeurs. Si j'étais plus jeune, je voudrais +retrancher beaucoup dans mes prédications, car j'y ai mis trop de +paroles.» + + [r75] _Ibid._ 113. + +«Je veux que l'on enseigne bien au peuple le Catéchisme; je me fonde +sur lui dans tous mes sermons, et je prêche aussi simplement que +possible[r76]. Je veux que les hommes du commun, les enfans, les +domestiques, me comprennent. Ce n'est point pour les savans que l'on +monte en chaire; ils ont les livres.» + + [r76] _Ibid._ 116. + +Le docteur Erasmus Alberus, prêt à partir pour la Marche, demandait +au docteur Luther comment il fallait prêcher devant le prince[r77]. +«Tes prédications, dit-il, doivent s'adresser, non aux princes, mais +au simple et grossier peuple. Si, dans les miennes, je songeais à +Mélanchton et aux autres docteurs, je ne ferais rien de bon; mais je +prêche tout simplement pour les ignorans, et cela plaît à tous. Si je +sais du grec, de l'hébreu, du latin, je le réserve pour nos réunions +de savans. Alors nous en disons de si subtiles que Dieu même en est +étonné.» + + [r77] _Ibid._ 184. + +«Albert Dürer, le fameux peintre de Nuremberg, avait coutume de dire +qu'il ne prenait aucun plaisir aux peintures chargées de couleurs, mais +à celles qui étaient faites avec le plus de simplicité. J'en dis autant +des prédications[r78].» + + [r78] _Ibid._ 425. + +«Oh que j'eusse été heureux, lorsque j'étais au cloître d'Erfurt, si +j'avais pu une fois, une seule fois, entendre prêcher un pauvre petit +mot sur l'Évangile ou sur le moindre des psaumes[r79]!» + + [r79] Luth. Werke, t. IX, 245. + +«Rien n'est plus agréable et plus utile au commun des auditeurs, que de +prêcher la loi et les exemples[r80]. Les prédications sur la Grâce +et sur l'article de la justification sont froides pour leurs oreilles.» + + [r80] Tischreden, 182. + +Parmi les qualités que Luther exige d'un prédicateur, il veut qu'il +soit beau de sa personne, et tel que les bonnes femmes et les petites +filles puissent l'aimer[r81]. + + [r81] _Ibid._ 183. + +Dans le _Traité sur les vœux monastiques_, Luther demande +pardon au lecteur de dire bien des choses qu'on a coutume de +taire[r82].—«Pourquoi n'oser dire ce que le Saint-Esprit, pour +instruire les hommes, a dicté à Moïse? Mais nous voulons que nos +oreilles soient plus pures que la bouche du Saint-Esprit.» + + [r82] Seckendorf, livre I, 202. + +_A J. Brentius._ «Je ne veux point te flatter, je ne te trompe pas, je +ne me trompe pas moi-même, quand je dis que je préfère tes écrits aux +miens. Ce n'est point Brentius que je loue, mais l'Esprit saint, qui +en toi est plus doux, plus tranquille; tes paroles coulent plus pures, +plus limpides. Mon style, à moi, inhabile et inculte, vomit un déluge, +un chaos de paroles; turbulent et impétueux comme un lutteur toujours +aux prises avec mille monstres qui se succèdent; et si j'ose comparer +de petites choses aux grandes, il me semble qu'il m'a été donné quelque +chose de ce quadruple esprit d'Élie, rapide comme le vent, dévorant +comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres; à toi, +au contraire, le doux murmure de la brise légère et rafraîchissante. +Une chose me console, c'est que le divin père de famille a besoin, dans +cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur, du dur contre +les durs, de l'âpre contre les âpres, comme d'un mauvais coin contre de +mauvais nœuds. Pour purger l'air et rendre la terre plus fertile, ce +n'est point assez de la pluie qui arrose et pénètre, il faut encore les +éclats de la foudre.» (20 août 1530.) + +«Je suis loin de me croire sans défaut; mais je puis au moins me +glorifier avec saint Paul, de ne pouvoir être accusé d'hypocrisie et +d'avoir toujours dit la vérité, peut-être, il est vrai, un peu trop +rudement. Mais j'aime mieux pécher par la dureté de mes paroles, en +jetant la vérité dans le monde, que de la retenir honteusement captive. +Si les grands seigneurs s'en trouvent blessés, qu'ils se mêlent de +leurs affaires sans plus se soucier des miennes et de nos doctrines. +Est-ce que je leur ai fait quelque tort, quelque injustice? Si je +pèche, ce sera à Dieu de me pardonner.» (5 février 1522.) + +_A Spalatin._ «Je ne puis nier que je ne sois plus violent qu'il ne +faudrait[a63]; mais ils le savaient, c'était à eux de ne pas irriter le +dogue. Tu peux savoir par toi-même combien c'est une chose difficile +que de modérer son feu et de contenir sa plume. Et voilà pourquoi j'ai +toujours haï de paraître en public; mais plus je le hais, plus j'y suis +forcé malgré moi.» (février 1520.) + +Le docteur Luther disait souvent[r83]: «J'ai trois mauvais chiens, +_ingratitudinem, superbiam et invidiam_ (l'ingratitude, l'orgueil et +l'envie). Celui qu'ils mordent est bien mordu.» + + [r83] Tischreden, 105. + +«Si je meurs, les papistes verront quel adversaire ils ont eu en +moi[r84]. D'autres prédicateurs n'auront pas la même mesure, la même +modération. On l'a déjà éprouvé avec Münzer, avec Carlostad, Zwingli et +les anabaptistes.» + + [r84] _Ibid._ 356. + +«Dans la colère mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise, et +toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne +parle jamais mieux qu'en colère[r85].» + + [r85] _Ibid._ 145. + +_A Michel Marx._ «Tu ne saurais croire combien j'aime à voir mes +adversaires s'élever chaque jour davantage contre moi. Je ne suis +jamais plus superbe et plus audacieux que lorsque j'apprends que je +leur déplais. Docteurs, évêques, princes, que m'importe? Il est écrit: +_Tremuerunt gentes et populi meditati sunt inania. Adstiterunt reges +terræ, et principes convenerunt in unum adversùs Deum et adversùs +Christum ejus._ + +»J'ai un tel dédain pour ces satans, que si je n'étais retenu ici, +j'irais tout droit à Rome, en haine du diable et de toutes ces furies.» + +«Il faut que j'aie de la patience avec le pape, avec mes disciples, +avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde, et ma +vie n'est autre chose que de la patience.» + + + + +LIVRE V. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Mort du père de Luther, de sa fille, etc. + + +«Il n'est pas d'alliance ni de société plus belle, plus douce et +plus heureuse, qu'un bon mariage[r86]. C'est une joie de voir deux +époux vivre unis et en paix. Mais aussi, rien n'est plus amer et plus +douloureux que quand ce lien se déchire. Après cela vient la mort des +enfans. Cette dernière douleur je la connais, hélas!» + + [r86] _Ibid._ 331. + +—«Je suis triste en t'écrivant, car j'ai reçu la nouvelle de la mort +de mon père, ce vieux Luther, si bon et si aimé. Et bien que par moi +il ait eu un si facile et si pieux passage en Christ, et que, délivré +des monstres d'ici-bas, il repose dans la paix éternelle, cependant mes +entrailles se sont émues, car c'est par lui que Dieu m'a fait naître et +m'a élevé.»—Dans une lettre du même jour à Mélanchton: «... Je succède +à son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux +Luther. C'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort dans +ce royaume que Christ nous a promis à nous tous qui, à cause de lui, +sommes les plus misérables des hommes, et l'opprobre du monde... Je me +réjouis cependant qu'il ait vécu dans ce temps, et qu'il ait pu voir la +lumière de la vérité. Dieu soit béni dans tous ses actes, dans tous ses +desseins!» (5 juin 1530.) + +«La nouvelle étant venue de Freyberg que maître Hausman était mort, +nous la cachâmes au docteur Luther, et lui dîmes d'abord qu'il était +malade, puis qu'il était au lit, puis qu'il s'était bien doucement +endormi dans le Christ[r87]. Le docteur se mit à pleurer bien fort, +et dit: «Voici des temps bien périlleux; Dieu balaie son aire et sa +grange. Je le prie de ne pas laisser vivre long-temps après ma mort +ma femme et mes enfans.» Il resta assis tout le jour; il pleurait +et s'affligeait. Il était avec le docteur Jonas, maître Philippe +(Mélanchton), maître Joachim Camerarius, et Gaspard de Keckeritz, et, +au milieu d'eux, il était assis, tout affligé et en larmes.» (1538.) + + [r87] _Ibid._ 274. + +«Lorsqu'il perdit sa fille Magdalena, âgée de quatorze ans, la femme du +docteur pleurait et se lamentait. Il lui dit: «Chère Catherine, songe +pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La +chair saigne, sans doute, c'est sa nature; mais l'esprit vit et se +trouve selon ses souhaits. Les enfans ne disputent point; comme on leur +dit, ils croient. Chez les enfans tout est simple. Ils meurent sans +chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans +douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient.» + +»Comme sa fille était fort malade, il disait: «Je l'aime bien! Mais, ô +mon Dieu! si c'est ta volonté de la prendre d'ici, je veux la savoir +sans regret auprès de toi.» Et comme elle était au lit, il lui disait: +«Ma chère petite fille, ma petite Madeleine, tu resterais volontiers +ici auprès de ton père, et tu irais pourtant volontiers aussi à ton +autre père.» Elle répondit: «Oui, mon cher père, comme Dieu voudra.» +«Chère petite fille! ajouta-t-il, l'esprit veut, mais la chair est +faible.» Il se promena en long et en large et dit: «Oui, je l'ai aimée +bien fort. Si la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit.» + +»Il disait entre autres choses: «Dieu n'a pas donné depuis mille ans à +aucun évêque d'aussi grands dons qu'à moi; car on doit se glorifier des +dons de Dieu. Eh! bien, je suis en colère contre moi-même de ce que je +ne puis m'en réjouir de cœur, ni rendre grâce; je chante bien de temps +en temps à notre Seigneur un petit cantique, et le remercie un peu. + +»Eh bien! que nous vivions ou que nous mourions, _Domini sumus_ au +génitif ou au nominatif. Allons, seigneur docteur, tenez ferme.» + +»La nuit qui précéda la mort de Magdalena, la femme du docteur avait eu +un songe; il lui semblait voir deux beaux jeunes garçons bien parés, +qui voulaient prendre sa fille et la mener à la noce[r88]. Lorsque +Philippe Mélanchton vint le matin dans le cloître, et demanda à la +dame: «Que faites-vous de votre fille?» elle lui raconta son rêve. Il +en fut bien effrayé, et dit aux autres: «Les jeunes garçons sont les +saints anges qui vont venir pour mener la vierge à la véritable noce du +royaume céleste.» Et en effet le même jour elle mourut. + + [r88] _Ibid._ 360. + +»Lorsque la petite Magdalena était à l'agonie et allait mourir, le père +tomba à genoux devant son lit, pleura amèrement, et pria Dieu qu'il +voulût bien la sauver. Elle expira et s'endormit dans les bras de son +père. La mère était bien dans la même chambre, mais plus loin du lit, à +cause de son affliction. Le docteur répétait souvent: «Que la volonté +de Dieu soit faite! ma fille a encore un père dans le ciel.» Alors +maître Philippe se mit à dire: «L'amour des parens est une image de la +divinité imprimée au cœur des hommes. Dieu n'aime pas moins le genre +humain que les parens leurs enfans.» Lorsqu'on la mit dans la bière, le +père dit: «Pauvre chère petite Madeleine, te voilà bien maintenant?» +Il la regarda ainsi étendue, et dit: «O cher enfant, tu ressusciteras, +tu brilleras comme une étoile! Oui, comme le soleil!... Je suis joyeux +en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose +merveilleuse de savoir qu'elle est certainement en paix, qu'elle est +bien, et cependant d'être si triste.» + +»Et lorsque le peuple vint pour aider à emporter le corps, et que, +selon le commun usage, ils lui disaient qu'ils prenaient part à son +malheur, il leur dit: «Ne vous chagrinez pas, j'ai envoyé une sainte +au ciel. Oh! puissions-nous avoir une telle mort! Une telle mort, je +l'accepterais sur l'heure!»—Lorsque l'on chanta: Seigneur, qu'il ne +vous souvienne pas de nos anciens péchés! il ajouta: «Non-seulement des +anciens, mais de ceux d'aujourd'hui. Car nous sommes avides, usuriers, +etc.; le scandale de la messe existe encore dans le monde!» + +»Au retour, il disait entre autres choses: «On doit s'inquiéter du sort +de ses enfans, et surtout des pauvres filles. Je ne plains pas les +garçons; un garçon vit partout pourvu qu'il sache travailler. Mais le +pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie un bâton à la main. +Un garçon peut aller aux écoles, et devenir un habile garçon (ein +feiner man). Une petite fille ne peut en faire autant. Elle +tourne facilement au scandale et devient grosse. Aussi je donne bien +volontiers celle-ci à notre Seigneur.» + +_A Jonas._ «La renommée t'aura, je pense, informé de la renaissance de +ma fille Madeleine au royaume du Christ; et bien que moi et ma femme +nous dussions ne songer qu'à rendre de joyeuses actions de grâces pour +un si heureux passage et une fin si désirable, par où elle a échappé +à la puissance de la chair, du monde, du Turc et du Diable, cependant +la force τῆς στοργῆς est si grande que je ne puis le supporter sans +sanglots, sans gémissement, disons mieux, sans une véritable mort du +cœur. Dans le plus profond de mon cœur sont encore gravés ses traits, +ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort; mon +obéissante et respectueuse fille! La mort même du Christ (et que +sont toutes les morts en comparaison?) ne peut me l'arracher de la +pensée, comme elle le devrait.... Elle était, comme tu sais, douce de +caractère, aimable et pleine de tendresse.» (23 septembre 1542.) + + + + +CHAPITRE II. + + De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien et du juriste. + + +«Il vaut mieux se gouverner _d'après la raison naturelle que d'après +la loi écrite_, car la raison est l'âme et la reine de la loi[r89]. +Mais où sont les gens qui ont une telle intelligence? on en peut à +peine trouver un par siècle. Notre gracieux seigneur, l'électeur +Frédéric, était un tel homme. Il y a eu encore son conseiller le +seigneur Fabian de Feilitsch, un laïc, qui n'avait point étudié et +qui répondait sur _apices et medullam juris_ mieux que les juristes +d'après leurs livres.—Maître Philippe Mélanchton enseigne les arts +libéraux, de manière qu'il en tire moins de lumière qu'il ne leur en +prête lui-même. Moi aussi, je porte mon art dans les livres, je ne +l'en tire point. Celui qui voudrait imiter les quatre hommes dont je +viens de parler, ferait aussi bien d'y renoncer; il faut plutôt qu'il +apprenne et qu'il écoute. De tels prodiges sont rares. La loi écrite +est pour le peuple et l'homme du commun. La raison naturelle et la +haute intelligence sont pour les hommes dont j'ai parlé.» + + [r89] _Ibid._ 347. + +«Il y a un éternel combat entre les juristes et les théologiens; c'est +la même opposition qu'entre la loi et la grâce.» + +«Le droit est une belle fiancée, pourvu qu'elle reste dans son lit +nuptial[r90]. Si elle monte dans un autre lit et veut gouverner la +théologie, c'est une grande p...... Le droit doit ôter sa barrette +devant la théologie.» + + [r90] _Ibid._ + +_A Mélanchton._ «Je pense comme autrefois sur le droit du glaive; je +pense avec toi que l'Évangile n'a rien enseigné ni conseillé sur ce +droit, et que cela ne devait être en aucune façon, parce que l'Évangile +est la loi des volontés et des libertés, qui n'ont rien à faire avec +le glaive ou le droit du glaive. Mais ce droit n'y est pas aboli, il y +est même confirmé et recommandé; ce qui n'a lieu pour aucune des choses +simplement permises.» + +«Avant moi, il n'y a aucun juriste qui ait su ce qu'est le droit, +relativement à Dieu[r91]. Ce qu'ils ont, ils l'ont de moi. Il n'est +point mis dans l'Évangile que l'on doive adorer les juristes. Si notre +Seigneur Dieu veut juger, que lui importent les juristes? Pour ce qui +regarde le monde, je les laisse maîtres. Mais dans les choses de Dieu +ils doivent être sous moi. Mon psaume à moi, c'est celui-ci: _Rois +soyez châtiés_, etc. S'il faut qu'un des deux périsse, périsse le +droit, règne le Christ! + + [r91] _Ibid._ 402. + +»_Principes convenerunt in unum._ David le dit lui-même, _contre son +fils se dresseront la puissance, la sagesse, la multitude du monde, et +il doit être seul contre beaucoup, insensé contre les sages, impuissant +contre les puissans_. Certes, c'est là une merveilleuse conduite des +choses. Notre Seigneur Dieu ne manque de rien que de gens sages, mais +derrière sonne le terrible _Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui +judicatis terram_ (Comprenez maintenant, ô rois; instruisez-vous, juges +de la terre). + +»Si les juristes ne prient point pour le pardon de leurs péchés et +n'acceptent point l'Évangile, je veux les confondre, de sorte qu'ils +ne sachent plus comment se tirer d'affaire. Je n'entends rien au +droit, mais je suis seigneur du droit dans les choses qui touchent la +conscience. + +»Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné et d'enseigner +au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage +est devenu plus confus que dans une Babel. Ici, nul ne peut comprendre +l'autre, là, nul ne veut comprendre. O sycophantes, ô sophistes, pestes +du genre humain. Je t'écris tout en colère, et je ne sais si, de +sang-froid, j'enseignerais mieux.» (6 février 1546.) + +La veille d'un jour où on allait faire un docteur en droit, Luther +disait: «Demain on fera une nouvelle vipère contre les théologiens.» + +«On a raison de dire: _un bon juriste est un mauvais chrétien_. En +effet, le juriste estime et vante la justice des œuvres, comme si +c'était par là qu'on est juste devant Dieu. S'il devient chrétien, il +est considéré parmi les juristes comme un animal monstrueux, il faut +qu'il mendie son pain, les autres le regardent comme séditieux. + +»Qu'on frappe la conscience des juristes, ils ne savent ce qu'ils +doivent faire. Münzer les attaquait avec l'épée; c'était un fou. + +»Si j'étudiais seulement deux ans en droit, je voudrais devenir plus +savant que le docteur C.; car je parlerais des choses, selon qu'elle +sont véritablement justes ou injustes. Mais lui, il chicane sur les +mots. + +»La doctrine des juristes n'est rien qu'un _nisi_, un _excepté_. La +théologie ne procède pas ainsi, elle a un ferme fondement. + +»L'autorité des théologiens consiste en ce qu'ils peuvent obscurcir +les universaux, et tout ce qui s'y rapporte. Ils peuvent élever et +abaisser. Si la Parole se fait entendre, Moïse et l'Empereur doivent +céder. + +»Le droit et les lois des Perses et des Grecs sont tombés en désuétude +et abolis. Le droit romain ou impérial ne tient plus qu'à un fil[a64]. +Car si un empire ou un royaume tombe, ses lois et ordonnances doivent +tomber aussi. + +»Je laisse le cordonnier, le tailleur, le juriste pour ce qu'ils sont. +Mais qu'ils n'attaquent point ma chaire!... + +»Beaucoup de gens croient que la théologie qui est révélée aujourd'hui, +n'est rien. Si cela a lieu de notre vivant, que sera-ce après notre +mort? En récompense beaucoup d'entre nous sont gros de cette pensée +dont ils accoucheront plus tard, que le droit n'est rien. + +_Sermon contre les juristes, prêché le jour des Rois._ «Voilà comme +agissent nos fiers juristes et chevaliers ès-lois de Wittemberg... Ils +ne lisent point nos livres, les appellent catoniques (pour canoniques), +ne s'inquiètent pas de notre Seigneur, et ne visitent point nos +églises[r92]. Eh bien! puisqu'ils ne reconnaissent point le docteur +Pomer pour évêque de Wittemberg, ni moi pour prédicateur de cette +église, je ne les compte plus dans mon troupeau. + + [r92] _Ibid._ 403. + +»Mais, disent-ils, vous allez contre le droit impérial. J'emm...e ce +droit qui fait tort au pauvre homme.» + +Suit un dialogue du juriste avec le plaideur à qui il promet pour dix +thalers de faire traîner une affaire dix ans... «Bonnes et pieuses gens +comme Reinicke Fuchs, dans le poème du Renard...» + +«Bon peuple, veuillez agréer les motifs pour lesquels je veux être +impitoyable envers les juristes[r93]... Ils vantent le droit +canonique, la m...e du pape, et le représentent comme une chose +magnifique, lorsque nous l'avons, avec tant de peine, repoussé et +chassé de nos églises... Je te le conseille, juriste, laisse dormir le +vieux dogue[a65]. Une fois éveillé, tu ne le ramènerais pas aisément à +la loge. + + [r93] _Ibid._ 407. + +»Les juristes se plaignent fort, et m'en veulent. Qu'y puis-je faire? +Si je ne devais pas rendre compte de leurs âmes, je ne les châtierais +point.» Il déclare pourtant ensuite[a66] qu'il n'a point parlé des +juristes pieux.[a67] + + + + +CHAPITRE III. + + La Foi, la Loi. + + +_A Gerbellius_: «Dans cette cohue de scandales, ne te démens pas +toi-même. Je te la rends pour te soutenir, l'épouse (la foi) que tu +m'as montrée jadis; je te la rends vierge et sans tache. Mais ce qu'il +y a en elle d'admirable et d'inouï, c'est qu'elle désire et attire une +infinité de rivaux, et qu'elle est d'autant plus chaste qu'elle est +l'épouse d'un plus grand nombre. + + * * * * * + +»Notre rival, Philippe Mélanchton, te salue. Adieu, sois heureux avec +la fiancée de ta jeunesse.» (23 janvier 1523). + +_A Mélanchton._ «Sois pécheur, et pèche fortement, mais aie encore +plus forte confiance, et réjouis-toi en Christ, qui est le vainqueur +du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher, tant que nous +sommes ici. Cette vie n'est point le séjour de la justice; non, nous +attendons, comme dit Pierre, les cieux nouveaux et la terre nouvelle où +la justice habite.....» + +«Prie grandement; car tu es un grand pécheur.» + +«Je suis maintenant tout-à-fait dans la doctrine de la rémission des +péchés[r94]. Je n'accorde rien à la Loi ni à tous les Diables. Celui +qui peut croire en son cœur à la rémission des péchés, celui-là est +sauvé.» + + [r94] _Ibid._ 102. + +«De même qu'il est impossible de rencontrer dans la nature le point +_mathématique_, _indivisible_, de même l'on ne trouve nulle part la +justice telle que la Loi la demande. Personne ne peut satisfaire à +la Loi entièrement, et les juristes eux-mêmes, malgré tout leur art, +sont bien souvent obligés de recourir à la rémission des péchés, car +ils n'atteignent pas toujours le but, et quand ils ont rendu un faux +jugement, et que le Diable leur tourmente la conscience, ni Barthole, +ni Baldus, ni tous leurs autres docteurs ne leur servent de rien. Pour +résister, ils sont forcés de se couvrir de l'ἐπιείκεια, +c'est-à-dire de la rémission des péchés. Ils font leur possible pour +bien juger, et après cela il ne leur reste plus qu'à dire: «Si j'ai +mal jugé, ô mon Dieu, pardonne-le-moi.»—C'est la théologie seule qui +possède le point mathématique, elle ne tâtonne pas, elle a le Verbe +même de Dieu. Elle dit: «Il n'est qu'une justice, Jésus-Christ. Qui vit +en lui, celui-là est juste.» + +»La Loi sans doute est nécessaire, mais non pour la béatitude, car +personne ne peut l'accomplir; mais le pardon des péchés la consomme et +l'accomplit[r95]. + + [r95] _Ibid._ 128. + +»La Loi est un vrai labyrinthe qui ne peut que brouiller les +consciences, et la justice de la Loi est un minotaure, c'est-à-dire une +pure fiction qui ne nous conduit point à la béatitude, mais nous attire +en enfer.» + +_Addition de Luther à une lettre de Mélanchton sur la Grâce et la +Loi..._—«Pour me délivrer entièrement de la vue de la loi et des +œuvres, je ne me contente pas même de voir en Jésus-Christ mon maître, +mon docteur et mon donateur, je veux qu'il soit lui-même ma doctrine et +mon don, de telle sorte, qu'en lui je possède toute chose[r96]. Il +dit: «Je suis le chemin, la vérité et la vie,» non pas: «Je te montre +ou je te donne le chemin, la vérité et la vie,» comme s'il opérait +seulement ceci en moi, et que lui-même il fût néanmoins en dehors de +moi...»—«Il n'est qu'un seul point dans toute la théologie: vraie foi +et confiance en Jésus-Christ[r97]. Cet article contient tous les +autres.—«Notre foi est un soupir inexprimable.» Et ailleurs: «Nous +sommes nos propres geôliers. (C'est-à-dire que nous nous enfermons dans +nos œuvres, au lieu de nous élancer dans la foi[r98].) + + [r96] Tischreden, 133. + + [r97] _Ibid._ 140. + + [r98] _Ibid._ 147. + +»Le diable veut seulement une justice _active_, une justice que +nous fassions nous-mêmes en nous, tandis que nous n'en avons qu'une +_passive_ et étrangère qu'il ne veut point nous laisser[r99]. Si +nous étions bornés à l'_active_, nous serions perdus, car elle est +défectueuse dans tous les hommes.» + + [r99] _Ibid._ 142. + +Un docteur anglais, Antonius Barns, demandait au docteur Luther si les +chrétiens, justifiés par la foi en Christ, méritaient quelque chose +pour les œuvres qui venaient ensuite[r100]. Car cette question était +souvent agitée en Angleterre. Réponse: 1º Nous sommes encore pécheurs +après la justification; 2º Dieu promet récompense à ceux qui font bien. +Les œuvres ne méritent point le ciel, mais elles ornent la foi qui +nous justifie. Dieu ne couronne que les dons mêmes qu'il nous a faits. + + [r100] _Ibid._ 144. + +FIDELIS ANIMÆ VOX AD CHRISTUM. _Ego sum tuum peccatum, tu mea justitia; +triumpho igitur securus_, etc. + +«Pour résister au désespoir, il ne suffit pas d'avoir de vains mots +sur la langue, ni une vaine et faible opinion; mais il faut qu'on +relève la tête, que l'on prenne une âme ferme et que l'on se confie +en Christ contre le péché, la mort, l'enfer, la Loi et la mauvaise +conscience[r101].» + + [r101] _Ibid._ 124. + +«Quand la Loi t'accuse et te reproche tes fautes, ta conscience te +dit: Oui, Dieu a donné la Loi et commandé de l'observer sous peine +de damnation éternelle; il faut donc que tu sois damné. A cela tu +répondras: Je sais bien que Dieu a donné la Loi, mais il a aussi donné +par son fils l'Évangile qui dit: Celui qui aura reçu le baptême et qui +croira, sera sauvé. Cet Évangile est plus grand que toute la Loi, car +la Loi est terrestre et nous a été transmise par un homme; l'Évangile +est céleste et nous a été apporté par le Fils de Dieu.—N'importe, dit +la conscience, tu as péché et transgressé le commandement de Dieu; donc +tu seras damné.—_Réponse_: Je sais fort bien que j'ai péché, mais +l'Évangile m'affranchit de mes péchés, parce que je crois en Jésus, et +cet Évangile est élevé au-dessus de la Loi autant que le ciel l'est +au-dessus de la terre. C'est pourquoi le corps doit rester sur la +terre et porter le fardeau de la Loi, mais la conscience monter, avec +Isaac, sur la montagne, et s'attacher à l'Évangile, qui promet la vie +éternelle à ceux qui croient en Jésus-Christ.—N'importe, dit encore la +conscience, tu iras en enfer; tu n'as pas observé la Loi.—_Réponse_: +Oui, si le ciel ne venait à mon secours; mais il est venu à mon +secours, il s'est ouvert pour moi; le Seigneur a dit: Celui qui sera +baptisé et qui croira, sera sauvé.» + +«Dieu dit à Moïse: Tu verras mon dos, mais non point mon +visage[r102]. Le dos c'est la Loi, le visage c'est l'Évangile.» + + [r102] _Ibid._ 125. + +«La Loi ne souffre pas la Grâce, et à son tour la Grâce ne souffre pas +la Loi. La Loi est donnée seulement aux orgueilleux, aux arrogans, à la +noblesse, aux paysans, aux hypocrites et à ceux qui ont mis leur amour +et leur plaisir dans la multitude des lois. Mais la Grâce est promise +aux pauvres cœurs souffrans, aux humbles, aux affligés; c'est eux que +regarde le pardon des péchés. A la Grâce appartiennent maître Nicolas +Hausmann, Cordatus, Philippe (Mélanchton) et moi.» + +«Il n'y a point d'auteur, excepté saint Paul, qui ait écrit d'une +manière complète et parfaite sur la Loi, car c'est la mort de toute +raison de juger la Loi: l'esprit en est le seul juge.» (15 août 1530.) + +«La bonne et véritable théologie consiste dans la pratique, l'usage et +l'exercice. Sa base et son fondement, c'est le Christ, dont on comprend +avec la foi, la passion, la mort et la résurrection. Ils se font +aujourd'hui, pour eux, une _théologie spéculative_ d'après la raison. +Cette _théologie spéculative_ appartient au diable dans l'enfer. Ainsi +Zwingle et les sacramentaires _spéculent_ que le corps du Christ est +dans le pain, mais seulement dans le sens spirituel. C'est aussi la +théologie d'Origène. David n'agit pas ainsi, mais il reconnaît ses +péchés et dit: _Miserere mei Domine!_» + +«J'ai vu naguère deux signes au ciel. Je regardais par la fenêtre au +milieu de la nuit, et je vis les étoiles et toute la voûte majestueuse +de Dieu se soutenir sans que je pusse apercevoir les colonnes sur +lesquelles le Maître avait appuyé cette voûte. Cependant elle ne +s'écroulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et +qui voudraient les toucher de leurs mains. Mais comme ils n'y peuvent +arriver, ils tremblent, se lamentent, et craignent que le ciel ne +tombe. Ils pourraient les toucher que le ciel n'en bougerait pas. + +»Plus tard je vis de gros nuages, tout chargés, qui flottaient sur ma +tête comme un océan. Je n'apercevais nul appui qui les pût soutenir. +Néanmoins, ils ne tombaient pas, mais nous saluaient tristement et +passaient. Et comme ils passaient, je distinguai dessous la courbe +qui les avait soutenus, un délicieux arc-en-ciel. Mince il était +sans doute, bien délicat, et l'on devait trembler pour lui en voyant +la masse des nuages. Cependant cette ligne aérienne suffisait pour +porter cette charge et nous protéger. Nous en voyons toutefois qui +craignent le poids du nuage, et ne se fient pas au léger soutien; ils +voudraient bien en éprouver la force, et, ne le pouvant, ils craignent +que les nuages ne fondent et ne nous abîment de leurs flots..... Notre +arc-en-ciel est faible, leurs nuages sont lourds. Mais la fin jugera de +la force de l'arc. _Sed in fine videbitur cujus toni._»[a68] (août 1530.) + + + + +CHAPITRE IV. + + Des novateurs: Mystiques, etc. + + +«Le comment nous réussit mal, c'est la cause de la ruine d'Adam. + +»Je crains deux choses: l'épicuréisme et l'enthousiasme, deux sectes +qui doivent régner encore. + +»Otez le décalogue, il n'y a plus d'hérésie. L'Écriture sainte est le +livre de tous les hérétiques[a69].» + +Luther nommait les esprits séditieux et présomptueux, «des saints +précoces qui, avant la maturité, étaient piqués des vers et au moindre +vent tombaient de l'arbre. Les rêveurs (schwermer) sont comme les +papillons. D'abord c'est une chenille qui se pend à un mur, s'y fait +une petite maison, éclot à la chaleur du soleil, et s'envole en +papillon. Le papillon meurt sur un arbre et laisse une longue traînée +d'œufs.» + +Le docteur Martin Luther disait au sujet des faux frères et hérétiques +qui se séparent de nous, qu'il fallait les laisser faire et ne pas s'en +inquiéter; s'ils ne nous écoutent point, nous les enverrons avec tous +leurs beaux semblans en enfer[r103]. + + [r103] _Ibid._ 292. + +«Quand je commençai à écrire contre les indulgences, je fus pendant +trois ans tout seul, et personne ne me tendait la main[r104]. +Aujourd'hui ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal +avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frères. Mais +qui peut résister à tous? ce sont des jeunes gens tout frais, qui +n'ont rien fait jusqu'ici; moi je suis vieux maintenant, et j'ai eu de +grandes peines, de grands travaux. Osiander peut faire le fier; il a du +bon temps; il a deux prédications à faire par semaine et quatre cents +florins par an.» + + [r104] _Ibid._ 193. + +«En 1521, il vint chez moi l'un de ceux de Zwickau, du nom de Marcus, +assez affable dans ses manières, mais frivole dans ses opinions et dans +sa vie[r105]. Il voulait conférer avec moi au sujet de sa doctrine. +Comme il ne parlait que de choses étrangères à l'Écriture, je lui dis +que je ne reconnaissais que la parole de Dieu, et que, s'il voulait +établir autre chose, il devait au moins prouver sa mission par des +miracles. Il me répondit: «Des miracles? ah! vous en verrez dans sept +ans. Dieu même ne pourrait m'enlever ma foi.» Il dit aussi: «Je vois de +suite si quelqu'un est élu ou non.»—Après qu'il m'eut beaucoup parlé +du _talent_ qu'il ne fallait pas enfouir, du _dégrossissement_, de +l'_ennui_, de l'_attente_, je lui demandai qui comprenait cette langue. +Il me répondit qu'il ne prêchait que devant les disciples croyans et +habiles. Comment vois-tu qu'ils sont habiles? lui dis-je.—Je n'ai qu'à +les regarder, répondit-il, pour voir leur _talent_.—Quel _talent_, mon +ami, trouves-tu en moi par exemple?—Vous êtes encore au premier degré +de la mobilité, me répondit-il, mais il viendra un temps où vous serez +au premier de l'immobilité comme moi.—Sur ce, je lui citai plusieurs +textes de l'Écriture et nous nous séparâmes. Quelque temps après, il +m'écrivit une lettre très amicale, pleine d'exhortations; mais je lui +répondis: Adieu, cher Marcus. + + [r105] _Ibid._ 282. + +»Plus tard, il vint chez moi un tourneur qui se disait aussi prophète. +Il me rencontra au moment où je sortais de ma maison, et me dit +d'un ton hardi: «Monsieur le docteur, je vous apporte un message +de mon Père.—Qui est donc ton père? lui dis-je.—Jésus-Christ, +répondit-il.—C'est notre père commun, lui dis-je; que t'a-t-il ordonné +de m'annoncer?—Je dois vous annoncer, de la part de mon père, que Dieu +est irrité contre le monde.—Qui te l'a dit?—Hier, en sortant par la +porte de Koswick, j'ai vu dans l'air un petit nuage de feu; cela prouve +évidemment que Dieu est irrité[a70].» Il me parla encore d'un autre +signe. «Au milieu d'un sommeil profond, dit-il, j'ai vu des ivrognes +assis à table, qui disaient: Buvons, buvons; et la main de Dieu était +au-dessus d'eux. Soudain l'un d'eux me versa de la bière sur la tête et +je m'éveillai.»—Écoute, mon ami, lui dis-je alors, ne plaisante pas +ainsi avec le nom et les ordres de Dieu; et je le réprimandai vivement. +Quand il vit dans quelles dispositions j'étais à son égard, il s'en +alla tout en colère et murmurant: «Sans doute quiconque ne pense pas +comme Luther est un fou.» + +»Une autre fois encore, j'eus affaire à un homme des Pays-Bas. Il +voulait disputer avec moi _jusqu'au feu inclusivement_, disait-il. +Quand je vis son ignorance, je lui dis: «Ne vaudrait-il pas mieux que +nous disputassions sur quelques canettes de bière?» Ce mot le fâcha, +et il s'en alla. Le diable est un esprit orgueilleux; il ne saurait +souffrir qu'on le méprise.» + +Maître Stiefel vint à Wittemberg, parla secrètement avec le docteur +Luther, et lui montra son opinion en vingt articles, sur le jugement +dernier[r106]. Il pensait que le jugement aurait lieu le jour de +saint Luc. On lui dit de se tenir tranquille et de n'en point parler; +ce qui le chagrina fort. «Cher seigneur docteur, dit-il, je m'étonne +que vous me défendiez de prêcher ceci, et que vous ne vouliez pas me +croire. Il est cependant sûr que je dois en parler, quoique je ne le +fasse point volontiers.» Le docteur Luther lui répliqua: «Cher maître, +vous avez bien pu vous taire dix ans sur ce sujet, pendant le règne +de la papauté; tenez-vous encore tranquille pour le peu de temps qui +reste.—Mais ce matin même, comme je me mettais en marche de bonne +heure, j'ai vu un arc-en-ciel très beau, et j'ai pensé à la venue du +Christ.—Non, il n'y aura point alors d'arc-en-ciel; d'un même coup le +feu du tonnerre consumera toute créature. Un fort et puissant son de +trompette nous réveillera tous. Ce n'est pas avec le son du chalumeau +que l'on se fera entendre sur-le-champ à ceux qui sont dans la tombe.» +(1533.) + + [r106] _Ibid._ 367. + +«Michel Stiefel croit être le septième ange qui annonce le dernier +jour[a71]; il donne ses livres et ses meubles, comme s'il n'en avait +plus besoin. + +»Bileas est certainement damné, quoiqu'il ait eu de bien grandes +révélations, pas moindres que celles de Daniel; car il embrasse +aussi les quatre empires[r107]. C'est un terrible exemple pour les +orgueilleux. Oh! humilions-nous.» + + [r107] _Ibid._ 192. + +»Le docteur Jeckel est un compagnon de l'espèce de Eisleben +(Agricola)[r108]. Il faisait la cour à ma nièce Anna; mais je lui +dis: «Cela ne doit point se faire, dans toute l'éternité!» Et à la +petite fille: «Si tu veux l'avoir, ôte-toi pour toujours de devant mes +yeux; je ne veux plus te voir ni t'entendre.» + + [r108] _Ibid._ 287. + +Le duc Henri de Saxe étant venu à Wittemberg, le docteur Martin Luther +lui parla deux fois contre le docteur Jeckel, et exhorta le prince à +songer aux maux de l'Église. Jeckel avait prêché la doctrine suivante: +«Fais ce que tu veux, crois seulement, tu seras sauvé.—Il faudrait +dire: Quand tu seras _rené_, et devenu un nouvel homme, fais alors +ce qui se présente à toi. Les sots ne savent point ce que c'est que +la foi...» Un pasteur de Torgau vint se plaindre au docteur Luther +de l'insolence et de l'hypocrisie du docteur Jeckel, qui, par ses +ruses, avait attiré à lui tous ceux de la noblesse, du conseil, et le +prince même. Le docteur l'ayant entendu, frémit, soupira, se tut, et +se mit en prière; et le même jour, il ordonna qu'on exigeât d'Eisleben +(Agricola), qu'il fît une rétractation publique, ou qu'il fût +publiquement confondu. + +«Le docteur Luther faisant reproche à Jeckel de ce qu'ayant si peu +d'expérience, étant si peu exercé dans la dialectique et la rhétorique, +il osait entreprendre de telles choses contre ses maîtres et +précepteurs, il répondit[r109]: «Je dois craindre Dieu plus que mes +précepteurs; j'ai un Dieu aussi bien que vous...» Le docteur Jeckel se +mit ensuite à table pour souper; il avait l'air sombre; et le docteur +Luther se curait les dents, ainsi que les convives venus de Freyberg. +Alors Luther se mit à dire: «Si j'avais rendu la cour aussi pieuse +que vous le monde, j'aurais bien travaillé, etc.» Et Jeckel se tenait +toujours avec un air sombre, les yeux baissés, montrant, par cette +contenance, ce qu'il avait en esprit. Enfin Luther se leva, et voulut +sortir; Jeckel aurait encore bien voulu s'expliquer et discuter avec +lui; mais le docteur ne voulut plus lui parler.» + + [r109] _Ibid._ 290. + +_Des Antinomiens, et particulièrement d'Eisleben +(Agricola)[r110]._—«Ah! combien cela fait mal, quand on perd un bon +ami qu'on aimait beaucoup! J'ai eu cet homme-là à ma table; il a été +mon bon compagnon, il riait avec moi, il était gai... et voilà qu'il +se met contre moi!... Cela n'est point à souffrir. Rejeter la loi sans +laquelle il n'y a ni église, ni gouvernement, cela ne s'appelle pas +percer le tonneau, mais le défoncer.... C'est le moment de combattre... +Puis-je le voir s'enorgueillir pendant ma vie, et vouloir gouverner?... +Il ne suffit pas qu'il dise, pour s'excuser, qu'il n'a parlé que du +docteur Creuziger et de maître Roerer. Le Catéchisme, l'Explication +du décalogue et la Confession d'Augsbourg, sont miens, et non point à +Creuziger ou à Roerer... Il veut enseigner la pénitence par l'amour +de la justice. Ainsi, il ne prêche qu'aux hommes justes et pieux +la révélation du courroux divin. Il ne prêche pas pour les impies. +Cependant saint Paul dit: _La Loi est donnée aux injustes_. En somme, +en ôtant la Loi, il ôte aussi l'Évangile; il tire notre croyance du +ferme appui de la conscience, pour la soumettre aux caprices de la +chair. + + [r110] _Ibid._ 287. + +»Qui aurait pensé à la secte des antinomiens[r111]?... J'ai surmonté +trois cruels orages: Münzer, les sacramentaires et les anabaptistes. Il +faudra donc écrire sans fin! Je ne désire pas vivre long-temps, car il +n'y a plus de paix à espérer.» (1538.) + + [r111] _Ibid._ 288. + +Le docteur Luther ordonna à maître Ambroise Bernd d'apprendre aux +professeurs de l'université à ne point être factieux, à ne point +préparer de schisme, et il défendit que maître Eisleben fût élu +doyen... «Dites cela à vos facultistes, et s'ils n'en font rien, je +prêcherai contre eux.» (1539.) + +Le dernier jour de novembre, Luther était en joie et en gaîté avec ses +cousins, son frère, sa sœur, et quelques bons amis de Mansfeld. On +fit mention de maître Grickel, et ils le priaient pour lui. Le docteur +répondit: «J'ai tenu cet homme-là pour mon plus fidèle ami; mais il +m'a trompé par ses ruses, j'écrirai bientôt contre lui; qu'il y prenne +garde; il n'y a en lui aucune pénitence.» (1538.) + +«J'ai eu tant de confiance en cet homme-là (Eisleben), que, lorsque +j'allai à Smalkalde, en 1537, je lui recommandai ma chaire, mon Église, +ma femme, mes enfans, ma maison, tout ce que j'avais de secret[r112].» + + [r112] _Ibid._ 291. + +Le dernier jour de janvier, 1539, au soir, le docteur Luther lut les +propositions qu'Eisleben allait soutenir contre lui; il y avait mis je +ne sais quelles absurdités de Saül et de Jonathas (J'ai mangé un peu +de miel et c'est pour cela que je meurs). «Jonathas, dit Luther, c'est +maître Eisleben qui mange le miel et prêche l'Évangile; Saül, c'est +Luther... Ah! Eisleben, es-tu donc un tel... Oh! Dieu te pardonne ton +amertume!» + +«Si la Loi est ainsi renvoyée de l'Église au conseil, à l'autorité +civile, celle-ci dira à son tour: Nous sommes aussi de fidèles +chrétiens, la Loi ne nous regarde point. Le bourreau finira par en +dire autant. Il n'y aura plus que grâce, douceur, et bientôt caprices +effrénés et scélératesse. Ainsi commença Münzer.» + +En 1540, Luther donna un repas auquel assistèrent les principaux +membres de l'Université[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le +monde fut en belle humeur, un verre à cercles de couleurs fut apporté. +Luther y versa du vin et le vida à la santé des convives. Ceux-ci lui +rendirent son salut en vidant le verre chacun à son tour, à la santé de +leur hôte. Quand ce fut le tour de maître Eisleben, Luther lui présenta +le verre en disant: «Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du +premier cercle, ce sont les dix commandemens; de là jusqu'au second, +c'est le _credo_; jusqu'au troisième c'est le _pater noster_; le +catéchisme est au fond.» Puis il le vida lui-même, le fit remplir de +nouveau et le donna à maître Eisleben. Celui-ci n'alla point au-delà du +premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder +sans une espèce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: «Je +savais bien que maître Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et +qu'il laisserait le _credo_, le _pater noster_ et le catéchisme.» + + [r113] _Ibid._ 129. + +Maître Jobst étant à la table de Luther, lui montra des propositions +d'après lesquelles on ne devait point prêcher la Loi, puisque ce n'est +pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: «Faut-il +que les nôtres commencent de telles choses, même de notre vivant. +Ah! combien nous devons honorer maître Philippe (Mélanchton), qui +enseigne avec clarté et vérité l'usage et l'utilité de la Loi. Elle se +vérifie, la prophétie du comte Albert de Mansfeld qui m'écrivait: _Il +y a derrière cette doctrine un Münzer_. En effet celui qui détruit la +doctrine de la Loi, détruit en même temps _politicam et œconomiam_. +Si l'on met la Loi en dehors de l'Église, il n'y aura plus de péché +reconnu dans le monde: car l'Évangile ne définit et ne punit le péché +qu'en recourant à la Loi.» (1541.) + + [r114] _Ibid._ 124. + +«Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parlé et écrit si durement +contre la Loi, cela est venu de ce que l'Église chrétienne était +chargée de superstitions, sous lesquelles Christ était tout-à-fait +obscurci et enterré[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette +tyrannie de la conscience les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais je +n'ai jamais rejeté la Loi...»[a72] + + [r115] _Ibid._ 125. + + + + +CHAPITRE V. + + Tentations: Regrets et doutes des amis, de la femme; Doutes de + Luther lui-même. + + +Maître Philippe Mélanchton dit un jour la fable suivante à la table du +docteur Martin Luther[r116]: «Un homme avait pris un petit oiseau, et +le petit oiseau aurait bien voulu être libre, et il disait à l'homme: +O mon bon ami, lâche-moi, je te montrerai une belle perle qui vaut +bien des milliers de florins! Tu me trompes, dit l'homme. Oh non! +aie confiance, viens avec moi, je vais te la montrer. L'homme lâche +l'oiseau, qui se perche sur un arbre et lui chante: _Crede parùm, tua +serva, et quæ periêre, relinque_ (ne te confie pas trop, garde bien le +tien, laisse ce qui est perdu sans retour). C'était en effet une belle +perle qu'il lui laissait.» + + [r116] _Ibid._ 445. + +«Philippe me demandait une fois que je voulusse lui tirer de la Bible +une devise, mais telle qu'il ne s'en lassât point[r117]. On ne peut +rien donner à l'homme dont il ne se lasse.» + + [r117] _Ibid._ 29. + +«Si Philippe n'eût pas été si affligé par les tentations, il aurait des +idées et des opinions singulières[r118].» + + [r118] _Ibid._ 195. + +Le paradis de Luther est très grossier. Il croit que, dans le nouveau +ciel et la nouvelle terre, il y aura aussi des animaux utiles[r119]. +«Je pense souvent à la vie éternelle et aux joies que l'on doit y +trouver, mais je ne puis comprendre à quoi nous y passerons le temps, +car il n'y aura aucun changement, aucun travail, ni boire, ni manger, +ni affaire; mais je pense que nous aurons assez d'objets à contempler. +Sur cela, Philippe Mélanchton dit très bien: Maître, montrez-nous le +Père; cela nous suffit.» + + [r119] _Ibid._ 305. + +«Les paysans ne sont pas dignes de tant de fruits que porte la +terre[r120]. Je remercie plus notre Seigneur pour un arbre que +tous les paysans pour tous leurs champs. Ah! _domine doctor_, dit +Mélanchton, exceptez-en quelques-uns, tels qu'Adam, Noë, Abraham, +Isaac.» + + [r120] _Ibid._ 52. + +«Le docteur Jonas disait à souper: Ah! comme saint Paul parle +magnifiquement de sa mort. Je ne puis pourtant le croire[r121].—Il +me semble aussi, dit le docteur Luther, que saint Paul lui-même ne +pouvait penser sur cette matière avec autant de force qu'il parlait; +moi-même, malheureusement, je ne puis sur cet article croire aussi +fortement que prêcher, parler et écrire, aussi fortement que d'autres +gens s'imaginent que je crois. Et il ne serait peut-être pas bon que +nous fissions tout ce que Dieu commande, car c'en serait fait de sa +divinité; il se trouverait menteur, et ne pourrait rester véridique +dans ses paroles.» + + [r121] _Ibid._ 137. + +«Un méchant et horrible livre contre la sainte Trinité ayant été publié +par l'impression, en 1532, le docteur Martin Luther dit[r122]: «Ces +esprits chimériques ne croient pas que d'autres gens aient eu aussi des +tentations sur cet article. Mais pourquoi opposer ma pensée à la parole +de Dieu et au Saint-Esprit (_opponere meam cogitationem verbo Dei, et +spiritui sancto_)? Cette opposition ne soutient pas l'examen.» + + [r122] _Ibid._ 70. + +La femme du docteur lui disait[r123]: «Seigneur docteur, d'où vient +que sous la papauté nous priions si souvent et avec tant de ferveur, +tandis qu'aujourd'hui notre prière est tout-à-fait froide, et nous +prions rarement?» Le docteur répondit: «Le diable pousse sans cesse +ses serviteurs à pratiquer diligemment son culte.» + + [r123] _Ibid._ 150. + +Le docteur Martin Luther exhortait sa femme à lire et écouter avec soin +la parole de Dieu, particulièrement le psautier[r124]. Elle répondit +qu'elle l'écoutait suffisamment, et en lisait chaque jour; qu'elle +pourrait même, s'il plaisait à Dieu, en répéter beaucoup de choses. +Le docteur soupira et dit: «Ainsi commence le dégoût de la parole de +Dieu. C'est le signe d'un mal futur. Il viendra de nouveaux livres, et +la sainte Écriture sera méprisée, jetée dans un coin, et comme on dit: +sous la table.» + + [r124] _Ibid._ + +Luther demandait à sa femme si elle aussi croyait qu'elle fût sainte? +Elle s'en étonna, et dit: «Comment puis-je être sainte, je suis une +grande pécheresse.» Il dit alors: «Voyez pourtant l'horreur de la +doctrine papale, comme elle a blessé les cœurs et préoccupé tout +l'homme intérieur. Ils ne sont plus capables de rien voir, hors la +piété et la sainteté personnelle et extérieure des œuvres que l'homme +même fait pour soi.» + +«Le _Pater noster_ et la foi, me rassurent contre le diable[r125]. +Ma petite Madeleine et mon petit Jean prient en outre pour moi, ainsi +que beaucoup d'autres chrétiens... J'aime ma Catherine, je l'aime plus +que moi-même, car je voudrais mourir plutôt que de lui voir arriver du +mal à elle et à ses enfans; j'aime aussi mon Seigneur Jésus-Christ qui, +par pure miséricorde, a versé son sang pour moi; mais ma foi devrait +être beaucoup plus grande et plus vive. O mon Dieu! ne juge point ton +serviteur[r126]!» + + [r125] _Ibid._ 135. + + [r126] _Ibid._ 140. + +«Ce qui ne contribue pas peu à affliger et tenter les cœurs, c'est que +Dieu semble capricieux et changeant. Il a donné à Adam des promesses et +des cérémonies, et cela a fini avec l'arc-en-ciel et l'arche de Noé. +Il a donné à Abraham la circoncision, à Moïse des signes miraculeux, à +son peuple la Loi; mais au Christ, et par le Christ, l'Évangile, qui +est considéré comme annulant tout cela. Et voilà que les Turcs effacent +cette voix divine, et disent: Votre loi durera bien quelque temps, mais +elle finira par être changée.» (Luther n'ajoute aucune réflexion.) + + + + +CHAPITRE VI. + + Le diable.—Tentations. + + +«Une fois, dans notre cloître à Wittemberg, j'ai entendu distinctement +le bruit que faisait le diable. Comme je commençais à lire le psautier, +après avoir chanté matines, que j'étais assis, que j'étudiais et que +j'écrivais pour ma leçon, le diable vint et fit trois fois du bruit +derrière mon poêle, comme s'il en eût traîné un boisseau. Enfin, comme +il ne voulait point finir, je rassemblai mes petits livres et allai me +mettre au lit... Je l'entendis encore une nuit au-dessus de ma chambre +dans le cloître; mais comme je remarquai que c'était le diable, je n'y +fis pas attention et me rendormis.» + +«Une jeune fille qui était l'amie du vieil économe à Wittemberg, se +trouvant malade, il se présenta à elle une vision comme si c'eût été +le Christ sous une forme belle et magnifique; elle y crut et se mit à +prier cette figure[r127]. On envoya en hâte au cloître chercher le +docteur Luther. Lorsqu'il eût vu la figure, qui n'était qu'un jeu et +une singerie du diable, il exhorta la fille à ne pas se laisser duper +ainsi. En effet, dès qu'elle eut craché au visage du fantôme, le diable +disparut, la figure se changea en un grand serpent qui courut à la +fille et la mordit à l'oreille, de sorte que le sang coula. Le serpent +s'évanouit bientôt. Le docteur Luther vit la chose de ses propres yeux, +avec beaucoup d'autres personnes.» (L'éditeur des Conversations ne dit +point tenir cette histoire de Luther.) + + [r127] _Ibid._ 92, verso. + +Un pasteur des environs de Torgau se plaignait à Luther que le +diable faisait la nuit, un bruit, un tumulte et un renversement +extraordinaires dans sa maison, qu'il lui cassait ses pots et sa +vaisselle de bois, lui jetait les morceaux à la tête, et riait ensuite. +Il faisait ce manége depuis un an, et ni sa femme, ni ses enfans ne +voulaient plus rester dans la maison[r128]. Luther dit au pasteur: +«Cher frère, sois fort dans le Seigneur, ne cède point à ce meurtrier +de diable. Si l'on n'a point invité et attiré cet hôte chez soi par +ses péchés, on peut lui dire: _Ego auctoritate divinâ hic sum pater +familias et vocatione cœlesti pastor ecclesiæ_; mais toi, diable, tu +te glisses dans cette maison comme un voleur et un meurtrier. Pourquoi +ne restes-tu pas dans le ciel? Qui t'a invité ici?» + + [r128] _Ibid._ 208. + +_Sur une possédée._ «Puisque ce diable est un esprit jovial, et +qu'il se moque de nous tout à son aise, il nous faut d'abord prier +sérieusement pour la jeune fille qui souffre ainsi à cause de nos +péchés. Ensuite il faut mépriser cet esprit et s'en rire, mais ne +pas aller l'éprouver par des exorcismes et autres choses sérieuses, +parce que la superbe diabolique se rit de tout cela. Persévérons dans +la prière pour la jeune fille et dans le mépris pour le diable, et +enfin, avec la grâce du Christ, il se retirera. Il serait bon aussi +que les princes voulussent réformer leurs vices, dans lesquels cet +esprit malin nous montre qu'il triomphe. Je te prie, puisque c'est une +chose digne d'être publiée, de t'informer exactement de toutes les +circonstances; pour écarter toute fraude, assure-toi si les pièces +d'or que cette fille avale sont de vraies pièces d'or, et de bon aloi. +Car j'ai été jusqu'à présent obsédé de tant de fourberies, de ruses, +de machinations, de mensonges, d'artifices, que je ne me prête plus +aisément à rien croire que je n'aie vu faire et dire.» (5 août 1536.) + +«Que ce pasteur n'ait pas la conscience troublée de ce qu'il a enseveli +cette femme qui s'était tuée elle-même, si toutefois elle s'est tuée. +Je connais beaucoup d'exemples semblables, mais je juge ordinairement +que les gens ont été tués simplement et immédiatement par le diable, +comme un voyageur est tué par un brigand. Car, lorsqu'il est évident +que le suicide n'a pu avoir lieu naturellement, quand il s'agit d'une +corde, d'une ceinture ou (comme dans le cas dont tu me parles) d'un +voile pendant et sans nœud, qui ne tuerait pas même une mouche, il +faut croire, selon moi, que c'est le diable qui fascine les hommes et +leur fait croire qu'ils font toute autre chose, par exemple une prière; +et cependant le diable les tue. Néanmoins le magistrat fait bien de +punir avec la même sévérité, de peur que Satan ne prenne courage pour +s'introduire. Le monde mérite bien de tels avertissemens, puisqu'il +épicurise et pense que le démon n'est rien.» (1er décembre 1544.) + +«Satan a voulu tuer notre prieur, en jetant sur lui un pan de mur. Mais +Dieu l'a miraculeusement sauvé.» (4 juillet 1524.) + +«Les fous, les boiteux, les aveugles, les muets sont des hommes +chez qui les démons se sont établis. Les médecins qui traitent ces +infirmités, comme ayant des causes naturelles, sont des ignorans qui ne +connaissent point toute la puissance du démon.» (14 juillet 1528.) + +»Il y a des lieux dans beaucoup de pays, où habitent les +diables[r129]. La Prusse a grand nombre de mauvais esprits. En +Suisse, non loin de Lucerne, sur une haute montagne, il y a un lac +qu'on appelle l'étang de Pilate; le diable y est établi d'une manière +terrible. Dans mon pays, il y a un étang situé de même. Si l'on y +jette une pierre, il s'élève un grand orage, et tout le pays tremble à +l'entour. C'est une habitation de diables qui y sont prisonniers. + + [r129] _Ibid._ 212. + +»Le diable a emporté à Sussen, le jour du vendredi saint, trois écuyers +qui s'étaient voués à lui.»(1538.) + +Un jour de grand orage, Luther disait: «C'est le diable qui fait ce +temps-là; les vents ne sont autre chose que de bons ou de mauvais +esprits. Le diable respire et souffle[r130].» + + [r130] _Ibid._ 219. + +Deux nobles avaient juré de se tuer l'un l'autre (du temps de +Maximilien). Le diable ayant tué l'un d'eux dans son lit avec l'épée +de l'autre, le survivant fut amené sur la place publique. On enleva +la terre couverte par son ombre, et on le bannit du pays. C'est ce +qui s'appelle _mors civilis_. Le docteur Grégoire Bruck, chancelier de +Saxe, fit ce récit à Luther. + +Suivent deux histoires de gens avertis d'avance qu'ils seraient +emportés par le diable, et qui, _quoiqu'ils eussent reçu le saint +sacrement, et qu'ils fussent gardés avec des cierges par leurs amis_ +en prières, n'en furent pas moins emportés au jour et à l'heure +marqués[r131]. «Il a bien crucifié notre Seigneur lui-même. Mais, +pourvu qu'il n'emporte pas l'âme, tout va bien.» + + [r131] _Ibid._ 214. + +«Le diable promène les gens dans leur sommeil de côté et d'autre, de +sorte qu'ils font toute chose comme s'ils veillaient[r132]. Autrefois +les papistes, comme gens superstitieux, disaient que de tels hommes +devaient ne pas avoir été bien baptisés, ou qu'ils l'avaient peut-être +été par un prêtre ivre.» + + [r132] _Ibid._ 213. + +«Aux Pays-Bas et en Saxe, un chien monstrueux sent les gens qui doivent +mourir, et rôde autour[r133]... + + [r133] _Ibid._ 221. + +»Les moines conduisaient chez eux un possédé[r134]. Le diable qui +était en lui, dit aux moines: «O mon peuple, que t'ai-je fait!» _Popule +meus, quid feci tibi?_» + + [r134] _Ibid._ 222. + +On racontait à la table de Luther qu'un jour, dans une cavalcade de +gentilshommes, l'un d'eux s'était écrié en piquant des deux: «Au diable +le dernier!» Comme il avait deux chevaux, il en lâcha un; et celui-ci, +restant le dernier, le diable l'emporta avec lui dans les airs[r135]. +Luther dit à cette occasion: «Il ne faut pas convier Satan à notre +table. Il vient sans avoir été prié. Tout est plein de diables autour +de nous; nous-mêmes, qui veillons et qui prions journellement, nous +avons assez affaire à lui.» + + [r135] _Ibid._ 205. + +«Un vieux curé, faisant un jour sa prière, entendit derrière lui le +diable qui voulait l'en empêcher, et qui grognait comme aurait fait +tout un troupeau de porcs[r136]. Le vieux curé, sans se laisser +effrayer, se retourna et lui dit: «Maître diable, il t'est bien advenu +ce que tu méritais; tu étais un bel ange, et te voilà maintenant un +vilain porc.» Aussitôt les grognemens cessèrent, car le diable ne peut +souffrir qu'on le méprise... La foi le rend faible comme un enfant.» + + [r136] _Ibid._ 205. + +«Le diable redoute la parole de Dieu. Il ne la peut mordre; il s'y +ébrèche les dents.» + +«Un jeune vaurien, sauvage et emporté, buvait un jour avec quelques +compagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'argent, il dit +que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payât un bon écot, il lui +vendrait son âme. Peu après, un homme entra dans le cabaret, se mit à +boire avec le vaurien, et lui demanda s'il était véritablement prêt +à vendre son âme. Celui-ci répondit hardiment oui, et l'homme lui +paya à boire toute la journée. Sur le soir, quand le garçon fut ivre, +l'inconnu dit aux autres qui étaient dans le cabaret: «Messieurs, qu'en +pensez-vous? si quelqu'un achète un cheval, la selle et la bride ne lui +appartiennent-elles pas aussi?» Les assistans s'effrayèrent beaucoup à +ces mots, et ne voulurent d'abord pas répondre, mais, comme l'étranger +les pressait, ils dirent à la fin: «Oui, la selle et la bride sont +aussi à lui.» Aussitôt le diable (car c'était lui), saisit le mauvais +sujet et l'emporta avec lui à travers le plafond, de sorte que l'on n'a +jamais su ce qu'il est devenu.» + +Une autre fois, Luther raconta l'histoire d'un soldat, qui avait déposé +de l'argent chez son hôte, dans le Brandebourg[r137]. Cet hôte, +quand le soldat lui redemanda son argent, nia d'avoir rien reçu. Le +soldat furieux se jeta sur lui, et le maltraita, mais le fourbe le fit +arrêter par la justice et l'accusa d'avoir violé la _paix domestique_ +(_hausfriede_). Pendant que le soldat était en prison, le diable vint +chez lui et lui dit: «Demain tu seras condamné à mort et exécuté. Si tu +me vends ton corps et ton âme, je te délivre.» Le soldat n'y consentit +point. Alors le diable lui dit: «Si tu ne veux pas, écoute au moins +le conseil que je te donne. Demain, quand tu seras devant les juges, +je me tiendrai près de toi, en bonnet bleu avec une plume blanche. +Demande alors aux juges qu'ils me laissent plaider ta cause, et je te +tirerai de là. Le lendemain, le soldat suivit le conseil du diable, et +comme l'hôte persistait à nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit: «Mon +ami, comment peux-tu ainsi te parjurer? L'argent du soldat se trouve +dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs échevins, envoyez-y et vous +verrez que je dis vrai.» Quand l'hôte entendit cela, il s'écria avec un +gros jurement: «Si j'ai reçu l'argent, je veux que le diable m'enlève +sur l'heure.» Mais les sergens envoyés à l'auberge trouvèrent l'argent +à la place indiquée, et l'apportèrent devant le tribunal. Alors l'homme +au bonnet bleu dit en ricanant: «Je savais bien que j'aurais l'un +des deux, le soldat ou l'aubergiste.» Il tordit le cou à celui-ci et +l'emporta dans les airs.—Luther, ayant conté l'histoire, ajouta qu'il +n'aimait pas qu'on jurât par le diable, comme faisaient beaucoup de +gens, «car, disait-il, le mauvais drôle n'est pas loin; l'on n'a pas +besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit présent.» + + [r137] _Ibid._ 205. + +«Il y avait à Erfurth deux étudians, dont l'un aimait si fort une jeune +fille, qu'il en serait devenu bientôt fou[r138]. L'autre, qui était +sorcier, sans que son camarade en sût rien, lui dit: «Si tu promets de +ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras, +je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. Il la fit venir en effet. +L'amant, qui était un beau jeune homme, la reçut avec tant d'amour, et +il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne +l'embrassât; enfin il ne put se contenir. A l'instant même elle tomba +et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand'peur, et le +sorcier dit: «Employons notre dernière ressource.» Il fit si bien, que +le diable la reporta chez elle, et qu'elle continua de faire tout ce +qu'elle faisait auparavant dans la maison; mais elle était fort pâle et +ne parlait point. Au bout de trois jours, les parens allèrent trouver +les théologiens, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire. A peine +ceux-ci eurent-ils parlé fortement à la fille, que le diable se retira +d'elle; le cadavre tomba raide avec une grande puanteur[a73].» + + [r138] _Ibid._ 215. + +«Le docteur Luc Gauric, le sorcier que vous avez fait venir d'Italie, +m'a souvent avoué que son maître conversait avec le diable[r139].» + + [r139] _Ibid._ 216. + +«Le diable peut se changer en homme ou en femme pour tromper, de telle +manière qu'on croit être couché avec une femme en chair et en os, et +qu'il n'en est rien; car, suivant le mot de saint Paul, le diable est +bien fort avec les fils de l'impiété[r140]. Comme il en résulte +souvent des enfans ou des diables, ces exemples sont effrayans et +horribles. C'est ainsi que ce qu'on appelle le _nix_, attire dans l'eau +les vierges ou les femmes pour créer des diablotins. Le diable peut +aussi dérober des enfans; quelquefois dans les six premières semaines +de leur naissance, il enlève à leur mère ces pauvres créatures pour en +substituer à leur place d'autres, nommés _supposititii_, et par les +Saxons, _kilkropff_. + + [r140] _Ibid._ 216. + +«Il y a huit ans, j'ai vu et touché moi-même à Dessau un enfant qui +n'avait pas de parens, et qui venait du diable. Il avait douze ans, et +était tout-à-fait conformé comme un enfant ordinaire. Il ne faisait que +manger, et mangeait autant que quatre paysans ou batteurs en grange. Il +faisait aussi tous ses besoins. Mais quand on le touchait, il criait +comme un possédé; s'il arrivait quelque accident malheureux dans la +maison, il s'en réjouissait et riait; si, au contraire tout allait +bien, il pleurait continuellement. Je dis aux princes d'Anhalt avec +qui j'étais: Si j'avais à commander ici, je ferais jeter cet enfant +dans la Moldau, au risque de m'en faire le meurtrier. Mais l'électeur +de Saxe et les princes n'étaient pas de mon opinion. Je leur dis +alors de faire prier Dieu dans l'église pour qu'il enlevât le démon. +On répéta ces prières tous les jours pendant une année, et après ce +temps l'enfant mourut.» Quand le docteur eut raconté cette histoire, +quelqu'un lui demanda pourquoi il aurait voulu jeter cet enfant à +l'eau. C'est, répondit-il, que les enfans de cette espèce ne sont autre +chose, à mon sens, qu'une masse de chair, sans âme. Le diable est +bien capable de produire de ces choses; tout ainsi qu'il anéantit les +facultés des hommes, quand il les possède corporellement, de manière à +leur enlever la raison et à les rendre sourds et aveugles pour quelque +temps, de même il habite dans ces masses de chair et est lui-même +leur âme.—Il faut que le diable soit bien puissant pour tenir ainsi +nos esprits prisonniers. Origène, ce me semble, n'a pas assez compris +cette puissance; autrement il n'aurait point pensé que le diable pourra +obtenir grâce au Jugement dernier. Quel horrible péché de se révolter +ainsi sciemment contre son Dieu, son créateur! + +»En Saxe, près de Halberstadt, il y avait un homme qui avait un +_kilkropff_. Cet enfant pouvait épuiser sa mère et cinq autres femmes +en les tétant, et il dévorait outre cela tout ce qu'on lui présentait. +On donna à l'homme le conseil de faire un pélerinage à Holckelstadt, +de vouer son _kilkropff_ à la Vierge Marie, et de le faire bercer en +cet endroit. L'homme suivit cet avis, et il emporta son enfant dans +un panier; mais, en passant sur un pont, un autre diable, qui était +dans la rivière, se mit à crier: _Kilkropff! kilkropff!_ L'enfant, qui +était dans le panier, et qui n'avait jamais encore prononcé un seul +mot, répondit: Oh! oh! oh! Le diable de la rivière lui demanda ensuite: +Où vas-tu? L'enfant du panier répondit: Je m'en vais à Holckelstadt, à +notre Mère bien-aimée, pour me faire bercer. Le paysan, très effrayé, +jeta l'enfant et le panier dans la rivière; sur quoi les deux diables +se mirent à s'envoler ensemble. Ils crièrent: Oh! oh! oh! firent +quelques cabrioles l'un par-dessus l'autre et s'évanouirent.» + +Luther, en sortant un dimanche de l'église du château où il avait +prêché, rencontra un landsknecht qui s'adressa à lui, se plaignant des +tentations continuelles qu'il avait à essuyer de la part du diable, +disant qu'il venait souvent à lui et le menaçait de l'enlever dans les +airs. Pendant qu'il parlait ainsi, le docteur Pomer, qui passait par +ce chemin, s'approcha aussi de lui et aida Luther à le consoler. «Ne +désespérez pas, lui disaient-ils, car malgré ces tentations du diable, +vous n'êtes point à lui. Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi été tenté +par lui, mais il l'a surmonté par la parole de Dieu. Défendez-vous de +même par la parole de Dieu et par la prière.» Luther ajouta: «Si le +diable te tourmente et te menace de t'emmener, réponds-lui: «Je suis +à Jésus-Christ, qui est mon Seigneur; c'est en lui que je crois, et +c'est auprès de lui que je serai un jour. Il a dit lui-même qu'aucune +puissance ne pourra enlever les chrétiens de sa main.» Pense plutôt +à Dieu qui est au ciel qu'au diable, et cesse de t'effrayer de ses +ruses. Je sais bien qu'il serait fort aise de t'enlever, mais il ne le +peut. Il est comme le voleur qui voudrait bien mettre la main sur le +coffre-fort du riche; la volonté ne lui manque pas, mais le pouvoir. +De même Dieu ne permettra pas au diable de te faire du mal. Écoute +fidèlement la parole divine, prie avec ferveur, travaille, ne sois pas +trop souvent seul, et tu verras que Dieu te délivrera de Satan et te +conservera dans son troupeau.» + +Un jeune ouvrier, maréchal ferrant de son état, prétendait être +poursuivi par un spectre à travers toutes les rues de la ville. +Luther le fit venir chez lui et l'interrogea en présence de plusieurs +personnes doctes. Le jeune homme disait que le spectre qui le +poursuivait lui avait reproché comme un sacrilége d'avoir communié sous +les deux espèces, et qu'il lui avait dit: «Si tu retournes dans la +maison de ton maître, je te tords le cou.» C'est pourquoi il n'était +pas rentré depuis plusieurs jours. Le docteur, après l'avoir beaucoup +interrogé, lui dit: «Prends garde, mon ami, de ne pas mentir. Crains +Dieu, écoute sa parole avec attention; retourne chez ton maître, fais +ton travail, et si Satan revient, dis-lui: «Je ne veux pas t'obéir. +Je n'obéirai qu'à Dieu qui m'a appelé à ce métier: je resterai ici à +mon travail, et un ange même viendrait, que je ne m'en laisserais pas +détourner.» + +Le docteur Luther, devenu plus âgé, éprouva peu de tentations de la +part des hommes; mais le diable, comme il le reconnaît lui-même, +allait promener avec lui dans le dortoir du cloître; il le vexait +et le tentait. Il avait un ou deux diables qui l'épiaient, et s'ils +ne pouvaient parvenir au cœur, ils saisissaient la tête et la +tourmentaient[r141][a74]. + + [r141] _Ibid._ 222. + +«... Cela m'est arrivé souvent[r142]. Quand je tenais un couteau +dans les mains, il me venait de mauvaises pensées; souvent je ne +pouvais prier, et le diable me chassait de la chambre. Car nous autres +nous avons affaire aux grands diables qui sont docteurs en théologie. +Les Turcs et les papistes ont de petits diablotins qui ne sont point +théologiens, mais seulement juristes. + + [r142] _Ibid._ 220. + +»Je sais, grâce à Dieu, que ma cause est bonne et divine; si Christ +n'est point dans le ciel et Seigneur du monde, alors mon affaire est +mauvaise[r143]. Cependant le diable me serre souvent de si près dans +la dispute, qu'il m'en vient la sueur. Il est éternellement irrité, +je le sens bien, je le comprends. Il couche avec moi plus près que ma +Catherine. Il me donne plus de trouble qu'elle de joie... Il me pousse +quelquefois: La Loi, dit-il, est aussi la parole de Dieu; pourquoi +l'opposer toujours à l'Évangile?—«Oui, dis-je à mon tour; mais elle +est aussi loin de l'Évangile que le ciel l'est de la terre, etc.» + + [r143] _Ibid._ 224. + +»Le diable n'est pas, à la vérité, un docteur qui a pris ses +grades[a75], mais du reste il est bien savant, bien expérimenté[r144]. +Il n'a pourtant fait son métier que depuis six mille ans. Si le diable +est sorti quelquefois des possédés, lorsqu'il était conjuré par les +moines et les prêtres papistes, en laissant après lui quelque signe, un +carreau cassé, une fenêtre brisée, un pan de mur ouvert, c'était pour +faire croire aux gens qu'il avait quitté le corps, mais en effet pour +posséder l'esprit, pour les confirmer dans leurs superstitions.» + + [r144] _Ibid._ 202. + +Au mois de janvier 1532, Luther tomba dangereusement malade. Le médecin +le crut menacé d'une attaque d'apoplexie[r145]. Mélanchton et Rorer, +assis près de son lit, ayant parlé de la joie que la nouvelle de sa +mort causerait sans doute aux papistes, il leur dit avec assurance: «Je +ne mourrai pas encore, je le sais certainement. Dieu ne confirmera +point à présent l'abominable papisme par ma mort. Il ne voudra point +après celle de Zwingli et d'Œcolampade, accorder aux papistes un +nouveau sujet de triomphe. Satan, il est vrai, ne songe qu'à me +tuer; il ne me quitte d'un pas. Mais ce n'est pas sa volonté qui +s'accomplira: ce sera celle du Seigneur.» + + [r145] Ukert, t. I, 320. + +«Ma maladie, qui consiste dans des vertiges et autres choses, n'est +point naturelle; ce que je puis prendre ou faire ne me sert à rien, +quoique j'observe avec soin les conseils de mon médecin[r146].» + + [r146] Tischreden, 210. + +En 1536, il maria à Torgau le duc Philippe de Poméranie à la sœur de +l'Électeur[r147]. Au milieu de la cérémonie, l'anneau nuptial échappa +de sa main et roula par terre. Il eut un mouvement de terreur, mais se +rassura aussitôt en disant: «Écoute, diable, cela ne te regarde pas, +c'est peine perdue,» et il continua de prononcer les paroles de la +bénédiction. + + [r147] Ukert, t. I, 322. + +Pendant que le docteur Luther causait à table avec quelques-uns, sa +femme sortit et tomba en défaillance[r148]. Lorsqu'elle revint à +elle, le docteur lui demanda quelles pensées elle avait eues. Elle +raconta comme elle avait éprouvé des tentations toutes particulières +qui sont les signes certains de la mort, et qui frappent au cœur +plus sûrement qu'une balle ou une flèche... «Celui qui éprouve de +telles tentations, dit-il, je lui donnerai un bon conseil, c'est de +penser à quelque chose de gai, de boire un bon coup, de jouer et de +prendre quelque passe-temps, ou bien de s'attacher à quelque occupation +honorable. Mais le meilleur remède, c'est de croire en Jésus-Christ.» + + [r148] Tischreden, 229. + +«Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense point à la parole +de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, comme si je n'avais pas +bien enseigné, comme si c'était moi qui eusse renversé et détruit +les autorités, et causé par ma doctrine tant de scandales et de +troubles[r149]. Mais quand je ressaisis la parole de Dieu, alors j'ai +gagné la partie. Je me défends contre le diable et je dis: Qu'importe +à Dieu tout le monde, quelque grand qu'il puisse être? Il en a établi +son Fils seigneur et roi. Si le monde veut le renverser du trône, +Dieu le bouleversera et le mettra en cendre; car il dit lui-même: +«C'est mon fils, vous devez l'écouter.» Maintenant, ô rois, apprenez; +disciplinez-vous, juges de la terre (l'_erudimini_ de la Vulgate est +moins fort). + + [r149] _Ibid._ 8. + +»Le diable s'efforce surtout de nous arracher du cœur l'article de la +rémission des péchés. _Quoi!_ dit-il, _vous prêchez ce qu'aucun homme +n'a enseigné dans tant de siècles! si cela déplaisait à Dieu?_... + +»La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec +moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je +lui dise: Baise mon c..! Dieu n'est pas irrité comme tu le dis[r150]. + + [r150] _Ibid._ 218. + +»Aujourd'hui, comme je m'éveillai, le diable vint, voulut disputer, +et il me disait: «Tu es un pécheur[r151].»—Je répliquai: Dis-moi +quelque chose de nouveau, démon; je savais déjà cela... J'ai assez +de péchés réels, sans ceux que tu inventes...—Il insistait encore: +«Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde?»—A quoi je répondis: Que +t'importe? Tu vois bien que ton culte sacrilége subsiste toujours.» + + [r151] _Ibid._ 220. + +Un jour que l'on parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit +sérieusement[r152]: «Le diable n'emploie pas contre moi le secours +des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par là, il l'aurait fait depuis +long-temps. Il m'a déjà souvent tenu par la tête; mais il a pourtant +fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c'est +que le diable; il m'a souvent serré de si près que je ne savais si +j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir au +point que j'ignorais même s'il y avait un Dieu, et que je doutais +complètement de notre cher Seigneur. Mais avec la parole de Dieu, etc. + + [r152] _Ibid._ 12. + +»Le diable me fait regarder la loi, le péché et la mort. Il me présente +cette trinité, et s'en sert pour me tourmenter[r153]. + + [r153] _Ibid._ 220. + +»Le diable nous a juré la mort, mais il mordra dans une noix +creuse[r154]. + + [r154] _Ibid._ 362. + +»La tentation de la chair est petite chose; la moindre femme dans +la maison peut guérir cette maladie[r155]. Eustochia aurait guéri +saint Jérôme. Mais Dieu nous garde des grandes tentations qui touchent +l'éternité! Alors on ne sait point si Dieu est le diable, ou si le +diable est Dieu. Ces tentations ne sont point passagères. + + [r155] _Ibid._ 318. + +»Si je tombe en pensées qui ne touchent que le monde ou la maison, je +prends un psaume ou quelques mots de Saint-Paul, et je dors par-dessus; +mais celles qui viennent du diable me coûtent davantage; je ne puis +m'en tirer qu'avec quelque bonne farce[r156]. + + [r156] _Ibid._ 226. + +»Le grain d'orge a beaucoup à souffrir des hommes[5]. D'abord on le +jette dans la terre pour qu'il y pourrisse; ensuite, quand il est mûr, +on le coupe, on le bat en grange et on le sèche, on le fait cuire pour +en tirer de la bière, et le faire avaler aux ivrognes[r157]. Le +lin est aussi martyr à sa manière. Quand il est mûr, on l'arrache, +on le rouit, on le sèche, on le bat, on le teille, on le sérance, on +le file, on le tisse, on en fabrique de la toile pour en faire des +chemises, des souquenilles, etc. Quand celles-ci sont déchirées, l'on +en fait des torchons, ou l'on y met des emplâtres pour être appliquées +sur les plaies, les abcès; l'on en fait des mèches, ou bien on les +vend au papetier qui les broie, les dissout, et en fait du papier. Ce +papier sert à écrire, à imprimer, à faire des jeux de cartes; enfin il +est déchiré et employé aux plus vils usages. Ces plantes, ainsi que +d'autres créatures qui nous sont très utiles, ont beaucoup à souffrir; +les chrétiens bons et pieux ont de même beaucoup à endurer des méchans +et des impies.» + + [5] Voyez la belle ballade anglaise sur le martyre de + _Barleycorn_. + + [r157] _Ibid._ 216. + +«Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce +discours[r158]: Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le +commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour, et que +nous dormions la nuit. S'il m'accuse d'être un pécheur, je lui dis pour +lui faire dépit: _Sancte Satane, ora pro me!_ ou bien: _Medice, cura te +ipsum_.» + + [r158] _Ibid._ 227. + +«Si vous prêchez celui qui est tenté, il vous faut tuer Moïse et le +lapider. Si au contraire il revient à lui et oublie la tentation, qu'on +lui prêche la loi. _Alioqui afflicto non est addenda afflictio._ + +»... La meilleure manière de chasser le diable, si on ne peut le faire +avec les paroles de la sainte Écriture, c'est de lui adresser des mots +piquans et pleins de moquerie.» + +«On peut consoler les gens affligés de tentations en leur donnant à +manger et à boire; mais le remède ne réussirait pas pour tous, surtout +pour les jeunes gens[r159]. Pour moi qui suis vieux, un bon coup +pourrait chasser les tentations et me faire dormir un somme.» + + [r159] _Ibid._ 231. + +«La meilleure médecine contre les tentations, c'est de parler d'autre +chose, de Marcolphe, d'Eulenspiegel, et d'autres farces de ce genre, +etc.—Le diable est un esprit triste, la musique le fait fuir bien +loin[r160].» + + [r160] _Ibid._ 238. + + +Le morceau important qu'on va lire est en quelque sorte le récit de la +guerre opiniâtre que Satan aurait faite à Luther pendant toute sa vie. + +_Préface du docteur Martin Luther, écrite par lui avant sa +mort[r161]._—«Quiconque lira avec attention l'histoire ecclésiastique, +les livres des saints Pères, et particulièrement la Bible, verra +clairement que depuis le commencement de l'Église les choses se sont +toujours passées de la même manière. Toutes les fois que la Parole +s'était fait entendre et que Dieu s'était rassemblé un petit troupeau, +le diable s'est bien vite aperçu de la lumière divine, et s'est mis +à siffler, souffler, tempêter de tous les coins, essayant de toutes +ses forces s'il pourrait l'éteindre. On avait beau boucher un ou deux +trous, il en trouvait un autre, soufflait toujours et faisait rage. Il +n'y a encore eu aucune fin à cela, et il n'y en n'aura pas jusqu'au +jour du Jugement. + + [r161] Luth. Werke, t. II, 1. + +»Je tiens qu'à moi seul (pour ne point parler des anciens) j'ai essuyé +plus de vingt ouragans, vingt assauts du diable. D'abord j'ai eu contre +moi les papistes. Tout le monde, je crois, sait à peu près combien de +tempêtes, de bulles et de livres le diable a lâchés par eux contre moi, +de quelle façon lamentable ils m'ont déchiré, dévoré, mis à rien. Il +est vrai que moi-même je soufflais quelque peu contre eux; mais cela ne +servait de rien; les enragés soufflaient encore plus, et vomissaient +feu et flammes. Il en a été ainsi jusqu'à ce jour sans interruption. + +»J'avais un instant cessé de craindre cette tempête du diable, +lorsqu'il se fit jour par un nouveau trou, par Münzer et sa révolte +qui faillit m'éteindre la lumière. Le Christ bouche encore ce trou-là, +et le voilà qui par Carlostad casse des carreaux à ma fenêtre, le +voilà qui mugit et tourbillonne, au point de me faire croire qu'il +allait emporter lumière, cire et mèche à la fois. Mais Dieu fut en +aide à sa pauvre lumière; il ne permit point qu'elle fût éteinte. +Alors vinrent les sacramentaires et les anabaptistes, qui brisèrent +portes et fenêtres pour en finir de cette lumière, et qui la mirent de +nouveau dans le plus grand danger. Dieu merci, leur volonté fut trompée +également. + +»D'autres encore ont tempêté contre les anciens maîtres, contre le pape +et contre Luther à la fois, tels que Servet, Campanus..... Quant à ceux +enfin qui ne m'ont point assailli publiquement par des livres imprimés, +mais dont il m'a fallu essuyer en particulier les écrits et discours +remplis de venin, je ne les mettrai pas ici en ligne de compte. Il +me suffit de montrer que j'ai dû apprendre par expérience (je n'en +voulais pas croire les histoires) que l'Église, pour l'amour de sa +chère Parole, de sa bienheureuse lumière, ne peut avoir de repos, mais +qu'elle doit attendre incessamment de nouvelles tempêtes du diable, +comme cela s'est vu depuis le commencement. + +»Et quand je devrais vivre encore cent ans, quand j'aurais apaisé les +tempêtes d'autrefois et d'aujourd'hui, quand je pourrais encore apaiser +celles qui viendront, je vois clairement que cela ne donnerait pas +le repos à nos descendans, aussi long-temps que le diable vivra et +régnera. C'est pourquoi je prie Dieu de m'accorder une petite heure +d'état de grâce; je ne demande pas de rester en vie plus long-temps. + +»Vous qui viendrez après nous, priez Dieu aussi avec ferveur, pratiquez +assidument sa parole, conservez bien la pauvre chandelle de Dieu; car +le diable ne dort ni ne chôme, et il ne mourra pas non plus avant le +jugement dernier. Toi et moi, nous mourrons, et quand nous serons +morts, lui il n'en restera pas moins tel qu'il a toujours été, toujours +tempêtant contre l'Évangile... + +»Je le vois de loin qui gonfle ses joues à en devenir tout rouge, qui +souffle et qui fait fureur; mais notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dès +le commencement, lui a donné un coup de poing sur cette joue gonflée, +le combat maintenant encore, et le combattra toujours. Il ne peut pas +en avoir menti, quand il dit: «Je serai auprès de vous jusqu'à la fin +du monde,» et «Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre mon +Église;» et dans saint Jean: «Mes brebis ne périront jamais; personne +ne les arrachera de ma main»; et dans saint Mathieu, X: «Tous les +cheveux de votre tête sont comptés; c'est pourquoi ne craignez pas ceux +qui tuent le corps.» + +«Néanmoins, il nous est commandé de veiller et de garder sa lumière +tant qu'il est en nous. Il est dit: «_Vigilate_; le diable est un lion +rugissant qui tourne autour et qui veut nous dévorer.» Tel il était +quand saint Pierre disait cela, et tel il sera encore jusqu'à la fin du +monde.....» + +(Luther revient ensuite à parler du secours de Dieu sans lequel tous +nos efforts seraient vains, et il continue ainsi:) «Toi et moi nous +n'étions rien il y a mille ans, et cependant l'Église a été sauvée sans +nous: elle l'a été par celui de qui il est dit: _Heri et hodiè_. De +même à présent ce n'est pas nous qui conservons l'Église, car nous ne +pouvons atteindre le diable qui est dans le pape, les séditieux et les +mauvaises gens; elle périrait sous nos yeux, et nous-mêmes avec elle, +n'était quelqu'autre qui conserve tout. Il nous faut laisser faire +celui de qui nous lisons: _Qui erit, ut hodiè_..... + +»C'est une chose lamentable de voir notre orgueil et notre audace +après les terribles et honteux exemples de ceux qui, dans leur vanité, +avaient cru que l'Église était bâtie sur eux. Comment a fini ce Münzer +(pour ne parler que de ce temps), lui qui pensait que l'Église ne +pouvait exister s'il n'était là pour la porter et la gouverner? Et +tout récemment encore, les anabaptistes n'ont-ils pas été pour nous +un avertissement assez terrible pour nous rappeler combien un diable +plus subtil encore est près de nous, combien nos belles pensées sont +dangereuses, et comme il est nécessaire (selon le conseil d'Isaïe) que +nous regardions dans nos mains quand nous ramassons quelque chose, pour +voir si c'est Dieu ou une idole, si c'est de l'or ou de l'argile? + +»Mais tous ces avertissemens sont perdus; nous vivons en pleine +sécurité. Oui, sans doute le diable est loin de nous; nous n'avons rien +de cette chair, qui était même en saint Paul, et dont il ne pouvait +se défendre malgré tous ses efforts (Rom. VII). Nous, nous sommes des +héros, nous n'avons pas à nous mettre en peine de la chair et de la +pensée; nous sommes de purs esprits, nous tenons captifs la chair et +le diable à la fois, et tout ce qui nous vient dans la tête, c'est +immanquablement inspiration du Saint-Esprit; aussi cela tourne-t-il si +bien à la fin que le cheval et le cavalier se cassent le cou. + +»Les papistes, je le sais, me diront ici: «Eh bien! tu le vois; c'est +toi-même qui te plains des troubles et des séditions? Qui en est +cause, si ce n'est toi et ta doctrine?» Voilà le bel artifice par +lequel ils pensent renverser de fond en comble la doctrine de Luther. +Il n'importe! Qu'ils calomnient, qu'ils mentent tant qu'ils voudront; +il faudra bien qu'ils se taisent. D'après ce grand argument, tous les +prophètes auraient été également des hérétiques et des séditieux, +car ils furent tenus pour tels par leur propre peuple; comme tels ils +furent persécutés, et la plupart mis à mort. + +»Jésus-Christ lui-même, notre Seigneur, fut obligé de s'entendre dire +par les Juifs, et en particulier par les pontifes, les pharisiens, +les scribes, etc., par ceux qui étaient les plus hauts en pouvoir, +qu'il avait le diable en lui, qu'il chassait les diables par d'autres +diables, qu'il était un samaritain, le compagnon des publicains et des +pécheurs. Il fut même à la fin condamné à mourir sur la croix comme +blasphémateur et séditieux. «Lequel d'entre les prophètes, disait saint +Étienne aux Juifs qui allaient le lapider, lequel vos pères n'ont-ils +pas persécuté et tué? Et vous, leurs descendans, vous avez vendu et tué +le juste dont ces prophètes avaient annoncé la venue.» + +»Les apôtres et les disciples n'ont pas été plus heureux que leur +maître; les prédictions qu'il leur avait faites se sont accomplies... + +»S'il en est ainsi, et l'Écriture en fait foi, pourquoi donc nous +étonner de ce que nous aussi qui, dans ces temps terribles, prêchons +Jésus-Christ et nous reconnaissons pour ses fidèles, nous soyons, à son +exemple, persécutés et condamnés comme hérétiques, comme séditieux? +Que sommes-nous à côté de ces génies sublimes, éclairés par le +Saint-Esprit, ornés de tant de dons admirables, et doués d'une foi si +forte? + +»N'ayons donc pas honte des calomnies et des outrages dont nos +adversaires nous poursuivent. Que tout cela ne nous effraie point. +Mais regardons comme notre plus grande gloire de recevoir du monde le +même salaire que dès le commencement tous les saints en ont reçu pour +leurs fidèles services. Réjouissons-nous en Dieu de ce que nous aussi, +pauvres pécheurs et gens méprisés, nous avons été jugés dignes de +souffrir l'ignominie pour le nom du Christ... + +»Les papistes, avec leur grand argument, ressemblent à un homme qui +dirait que si Dieu n'avait pas créé de bons anges, il n'y aurait pas eu +de diables; car c'est des bons anges que ceux-ci sont venus. De même, +Adam accusa Dieu de lui avoir donné une femme, car si Dieu n'avait +pas créé Adam et Ève, ils n'auraient pas péché. Il résulterait de ce +beau raisonnement que Dieu seul fût pécheur, et qu'Adam et ses enfans +fussent tous purs, pieux et saints.» + +«Il est sorti de la doctrine de Luther beaucoup d'esprits de trouble et +de révolte, disent-ils. Donc la doctrine de Luther vient du diable.» +Mais saint Jean dit aussi (I, 2.): «Ils sont sortis d'entre nous, mais +ils n'étaient point des nôtres.» Judas était parmi les disciples de +Jésus-Christ; donc (d'après leur argument), Jésus-Christ est un diable. +Jamais hérétique n'est sorti d'entre les païens; ils sont tous venus de +la sainte Église chrétienne; l'Église serait donc l'ouvrage du diable. + +»Il en fut de même de la Bible sous le pape; on l'appelait publiquement +un livre d'hérétiques, et on l'accusait de prêter appui aux opinions +les plus condamnables. Encore aujourd'hui ils crient: «L'Église, +l'Église, contre et par-dessus la Bible!» Emser, l'homme sage, ne sut +même trop dire s'il était bon que la Bible fût traduite en allemand; +peut-être ne savait-il pas non plus s'il était bon qu'elle eût été +jamais écrite en hébreu, en grec ou en latin; elle et l'Église ne sont +pas en trop bon accord. + +»Si donc la Bible, le livre et la parole du Saint-Esprit, a de telles +choses à endurer d'eux, pourquoi nous, ne supporterions-nous pas à plus +forte raison qu'ils nous imputent toutes les hérésies et les séditions +qui éclatent? L'araignée tire son poison de la belle et aimable rose où +l'abeille ne trouve que miel; est-ce la faute de la fleur, si son miel +devient du poison dans l'araignée? + +»C'est, comme dit le proverbe: «Chien qu'on veut battre a mangé du +cuir», ou, comme dit finement Ésope: «La brebis que le loup veut +manger a troublé l'eau, quoiqu'elle soit au bas du courant.» Eux, qui +ont rempli l'Église d'erreur et de sang, de mensonge et de meurtre, +ce ne sont pas eux qui ont troublé l'eau. Nous, nous résistons aux +séditions et aux erreurs des hérétiques, et c'est nous qui l'avons +troublée. Eh bien! loup, mange, mange, mon ami, et qu'un os te reste +au travers du gosier... Ils ne peuvent faire autrement; tel est le +monde et son Dieu. S'ils ont appelé Belzébut le maître de la maison, +traiteront-ils mieux les serviteurs? Et si la sainte Écriture est +appelée un livre d'hérétiques, comment nos livres pourraient-ils être +honorés? Le Dieu vivant est notre juge à nous tous; il mettra un jour +tout cela au clair, si nous devons en croire ce livre d'hérétiques, +qu'on appelle la sainte Écriture, qui tant de fois en a témoigné. + +»Veuille Jésus-Christ, notre Dieu bien-aimé et le gardien de nos âmes +qu'il a rachetées par son sang précieux, conserver son petit troupeau +fidèle à sa sainte parole, afin qu'il augmente et croisse en grâce, en +lumière, en foi. Puisse-t-il daigner le soutenir contre les tentations +de Satan et du monde, et prendre enfin en pitié ses gémissemens +profonds et l'attente pleine d'angoisses dans laquelle il soupire vers +l'heureux jour de la glorieuse venue de son Sauveur, en sorte que +les fureurs et les morsures meurtrières des serpens cessent enfin, et +que pour les enfans de Dieu commence la révélation de la liberté et +béatitude qu'ils espèrent et qu'ils attendent en patience. Amen. Amen.» + + + + +CHAPITRE VII. + + Maladies.—Désir de la mort et du jugement.—Mort, 1546. + + +«Le mal de dents et le mal d'oreilles sont bien cruels; j'aimerais +mieux la peste et le mal français[r162]. Lorsque j'étais à Cobourg, +en 1530, je souffrais d'un bruit et d'un sifflement dans les oreilles: +c'était comme du vent qui me sortait de la tête... Le diable est pour +quelque chose là-dedans. + + [r162] Tischreden, 356. + +»Il faut manger et boire du vin quand on est malade.» Il se traita +ainsi à Smalkalde, en 1537. + +Un homme se plaignait de la gale; Luther lui dit[r163]: «Je voudrais +bien changer avec vous; je vous donnerais dix florins de retour. +Vous ne savez pas combien c'est une chose pénible que le vertige. +Aujourd'hui je ne puis lire de suite une lettre entière, pas même deux +ou trois lignes du Psautier. Le bourdonnement recommence dans les +oreilles, au point que souvent je suis près de tomber sur mon banc. La +gale, au contraire, est chose utile, etc.» + + [r163] _Ibid._ 357. + +Après avoir prêché à Smalkalde, et dîné ensuite, il éprouva les +douleurs de la pierre[a76], et pria avec ardeur[r164]: «O mon Dieu, mon +seigneur Jésus! tu sais avec quel zèle j'ai enseigné ta parole. _Si +est pro gloriâ nominis tui_, viens à mon secours; sinon, ferme-moi les +yeux. _Ego moriar inimicus inimicis tuis._ Je meurs dans la haine de ce +scélérat de pape, qui s'est élevé au-dessus du Christ.» Et il composa à +l'instant, sur ce sujet, quatre vers latins. + + [r164] _Ibid._ 362. + +«Ma tête est si variable et si faible que je ne puis rien écrire ni +lire, surtout à jeun.» (9 février 1543. Voyez aussi le 16 août.) + +«Je suis faible et fatigué de vivre, et je songe à dire adieu au monde, +qui est maintenant tout au malin. Que le Seigneur m'accorde une bonne +heure et un heureux passage. Amen.» (14 mars.) + +_A Amsdorf._—«Je t'écris après souper, car à jeun je ne puis sans +danger jeter les yeux sur un livre; je m'étonne fort de cette maladie, +et ne sais si c'est un soufflet de Satan ou si ce n'est que faiblesse +de nature.» (18 août 1543.) + +«Je crois que ma véritable maladie, c'est la vieillesse, ensuite la +violence des travaux et des pensées, mais surtout les coups de Satan; +c'est ce dont toute la médecine du monde ne me guérira pas[a77].» (7 +novembre 1543.) + +_A Spalatin._—«Je t'avoue que, dans toute ma vie et dans toutes les +affaires de l'Évangile, je n'ai jamais eu d'année plus troublée que +celle qui vient de finir. J'ai une terrible affaire avec les juristes, +au sujet des mariages clandestins; ceux que j'avais cru devoir être +de fidèles amis de l'Évangile, je trouve en eux des ennemis cruels. +Penses-tu que ce ne soit pas pour moi un supplice, je te le demande, +mon cher Spalatin?» (30 janvier 1544.) + +«Je suis paresseux, fatigué, froid, c'est-à-dire vieux et inutile. J'ai +achevé ma route; reste seulement que le Seigneur me réunisse à mes +pères, et rende à la pourriture et aux vers ce qui leur appartient. +Me voilà rassasié de vie, si cela peut s'appeler de la vie. Prie +pour moi, afin que l'heure de mon passage soit agréable à Dieu, et à +moi salutaire. Je ne m'occupe plus de l'Empereur et de l'Empire, que +pour les recommander à Dieu dans mes prières. Le monde me semble être +venu à sa dernière heure et avoir vieilli comme un vêtement, selon +l'expression du psalmiste; voici l'heure qu'il en faut changer.» (5 +décembre 1544.) + +«Si j'avais su au commencement que les hommes fussent si ennemis de +la parole de Dieu, je me serais tu certainement et tenu tranquille. +J'imaginais qu'ils ne péchaient que par ignorance[r165].» + + [r165] _Ibid._ 6. + +Il disait une fois[r166]: «La noblesse, les bourgeois, les paysans, +je dirais presque tout homme, pense connaître beaucoup mieux l'Évangile +que le docteur Luther ou que saint Paul même. Ils méprisent les +pasteurs, ou plutôt le Seigneur et Maître des pasteurs... + + [r166] _Ibid._ 5. + +»Les nobles veulent gouverner, et cependant ils ne peuvent rien +comprendre. Le pape sait et peut gouverner par le fait. Le plus petit +papiste est plus capable de gouverner que dix des nobles qui sont à la +cour, ne leur en déplaise.» + +On disait un jour à Luther que, dans l'évêché de Wurtzbourg, il y avait +six cents riches cures qui étaient vacantes[r167].—«Il ne résultera +rien de bon de tout cela, dit-il. Il en sera de même chez nous, si +nous continuons de mépriser la parole de Dieu et ses serviteurs... Si +je voulais devenir riche, je n'aurais qu'à ne point prêcher... Les +visiteurs ecclésiastiques demandaient aux paysans pourquoi ils ne +voulaient point nourrir leurs pasteurs? eux qui pourtant entretenaient +des gardeurs de vaches et de porcs. «Oh! répondirent-ils, nous avons +besoin d'un berger; nous ne pourrions pas nous en passer.» Ils +croyaient pouvoir se passer de pasteurs.» + + [r167] _Ibid._ 5, verso. + +Luther prêcha dans sa maison, pour ses enfans et tous les siens, le +dimanche, pendant six mois, mais il ne prêchait point dans l'église. +«Je le fais, dit-il au docteur Jonas, pour acquitter ma conscience et +remplir mon devoir de père de famille. Mais je sais et je vois bien que +la parole de Dieu ne sera pas plus considérée ici que dans l'église. + +»C'est vous qui prêcherez après moi, docteur Jonas, songez-y et +acquittez-vous-en bien[r168].» + + [r168] _Ibid._ 195, verso. + +Il sortit un jour de l'église, indigné de ce que l'on causait[r169]. +(1545.) + + [r169] _Ibid._ 189, verso. + +Le 16 février 1546, Luther disait qu'Aristote n'avait écrit aucun +meilleur livre que le cinquième des _Ethica_; qu'il y donnait cette +belle définition: _Quod justitia sit virtus consistens in mediocritate, +pro ut sapiens eam determinat_[r170]. [Cet éloge de la modération est +très remarquable dans la dernière année de Luther.] + + [r170] _Ibid._ 414. + +Le chancelier du comte de Mansfeld qui revenait de la diète de +Francfort, dit à la table de Luther, à Eisleben, que l'Empereur et +le pape procédaient brusquement contre l'évêque de Cologne, Herman; +et songeaient à le chasser de son électorat[r171]. Alors il parla +ainsi: «Ils ont perdu la partie; ils ne peuvent rien faire contre nous +avec la parole de Dieu et la sainte Écriture; _ergo volunt sapientiâ, +violentiâ, astutiâ, practicâ, dolo, vi et armis pugnare_. Que dit à +cela notre Seigneur? Il voit bien qu'il est un pauvre écolier, et il +dit: Qu'allons-nous devenir mon fils et moi?... Pour moi, quand ils me +tueraient, il faut auparavant qu'ils mangent ce que... J'ai un grand +avantage; mon seigneur s'appelle _Schefflemini_; c'est lui qui dit: +_Ego suscitabo vos in novissimo die_; et il dira alors: Docteur Martin, +docteur Jonas, seigneur Michel Cœlius, venez à moi; et il vous nommera +tous par vos noms, comme le Seigneur Christ dit dans saint Jean: _Et +vocat eos nominatim_. Eh bien! soyez donc sans peur. + + [r171] _Ibid._ 19. + +»Dieu a un beau jeu de cartes qui n'est composé que de rois, de +princes, etc.[r172] Il bat les cartes, par exemple le pape avec +Luther; et ensuite il fait comme les enfans, qui, après avoir tenu +quelque temps les cartes en vain, se lassent du jeu, et les jettent +sous la table.» + + [r172] _Ibid._ 32, verso. + +«Le monde est comme un paysan ivre[r173]. Si on le remet en selle +d'un côté, il tombe de l'autre. On ne peut le secourir de quelque façon +qu'on s'y prenne. Le monde veut appartenir au diable.» + + [r173] _Ibid._ 448, verso. + +Luther disait souvent que s'il mourait dans son lit, ce serait une +grande honte pour le pape[r174]. «Vous tous, pape, diable, rois, +princes et seigneurs, vous devez être ennemis de Luther, et cependant +vous ne pouvez lui faire mal. Il n'en a pas été de même pour Jean Huss. +Je tiens que depuis cent ans, il n'y a pas eu un homme que le monde +haït plus que moi. Je suis aussi ennemi du monde; je ne sais rien _in +totâ vitâ_ à quoi j'aie plaisir; je suis tout-à-fait fatigué de vivre. +Que notre Seigneur vienne donc vite, et m'emmène. Qu'il vienne surtout +avec son jugement dernier, je tendrai le cou; qu'il lance le tonnerre +et que je repose...» Ensuite, il se console de l'ingratitude du monde, +par l'exemple de Moïse, de Samuel, de saint Paul, du Christ. + + [r174] _Ibid._ 449. + +Un des convives dit que si le monde subsistait cinquante ans, il +viendrait encore bien des choses[r175]. Luther répondit: «A Dieu ne +plaise! ce serait pis que par le passé. Il s'élèverait encore bien des +sectes qui sont aujourd'hui cachées dans le cœur des hommes. Vienne +donc le Seigneur! qu'il coupe court à tout cela avec le jugement +dernier; car il n'y a plus d'amélioration. + + [r175] _Ibid._ 295. + +»Il fera si mauvais à vivre sur la terre, que l'on criera de tous +les coins du monde: Bon Dieu! viens avec le jugement dernier[r176].» Et +comme il tenait en main un chapelet d'agates blanches, il ajouta: «O +Dieu! veuille que ce jour vienne bientôt. Je mangerais aujourd'hui ce +chapelet pour que ce fût demain.» + + [r176] _Ibid._ 15. + +On parlait à sa table, des éclipses et de leur peu d'influence sur +la mort des rois et des grands[r177]. Le docteur répondit: «Il est +vrai, les éclipses ne veulent plus produire d'effet; je pense que notre +Seigneur en viendra bientôt aux effets véritables, et que le Jugement +en finira bientôt avec tout cela. C'est ce que je rêvais l'autre jour, +comme je m'étais mis à dormir après midi, et je disais déjà: _In pace +in id ipsum requiescam seu dormiam_. Il faut bien que le Jugement +arrive; car, que l'église papale se réforme, c'est chose impossible; +le Turc et les juifs ne se corrigeront pas non plus. Il n'y a aucune +amélioration dans l'Empire; voilà maintenant trente ans qu'on assemble +toujours les diètes sans décider rien... Je pense souvent, quand je +réfléchis en me promenant, à ce que je dois demander dans mes prières +pour la diète. L'évêque de Mayence ne vaut rien, le pape est perdu. Je +ne vois d'autre remède que de dire: Notre Père, que votre règne arrive! + + [r177] _Ibid._ 304. verso. + +»Pauvres gens que nous sommes! nous ne gagnons notre pain que par nos +péchés[r178]. Jusqu'à sept ans, nous ne faisons rien que manger, +boire, jouer et dormir. De là jusqu'à vingt et un ans, nous allons +aux écoles trois ou quatre heures par jour; nous suivons nos caprices, +nous courons, nous allons boire. C'est alors seulement que nous +commençons à travailler. Vers la cinquantaine, nous avons fini, nous +redevenons enfans. Ajoutez que nous dormons la moitié de notre vie. Fi +de nous! sur notre vie, nous ne donnons pas même la dîme à Dieu; et +nous croirions avec nos bonnes œuvres mériter le ciel! Qu'ai-je fait, +moi? J'ai babillé deux heures, mangé pendant trois, resté oisif pendant +quatre. _Ah! Domine, ne intres in judicium cum servo tuo._» + + [r178] _Ibid._ 46. + +Après avoir détaillé toutes ses souffrances à Mélanchton: «Plaise à +Christ d'enlever mon âme dans la paix du Seigneur. Par la grâce de +Dieu, je suis prêt et désireux de partir. J'ai vécu et achevé la course +que Dieu m'avait marquée... Que mon âme fatiguée de si longue route, +monte maintenant au ciel.» (18 avril 1541.) + +«Je n'ai pas le temps de beaucoup écrire, mon cher Probst, car je suis +accablé par l'âge et les fatigues, _alt, kalt, ungestalt_, comme on +dit; cependant le repos ne m'est pas encore permis, obsédé comme je +le suis par tant de raisons, tant de nécessités d'écrire. J'en sais +plus que toi sur les fatalités de ce siècle. Le monde menace ruine: +cela est certain, tant le diable se déchaîne, tant le monde s'abrutit. +Il ne reste qu'une seule consolation, c'est que ce jour est proche. +On est rassasié de la parole de Dieu, le monde en prend un singulier +dégoût. Il s'élève moins de faux prophètes. Pourquoi susciterait-on +de nouvelles hérésies, quand on a pour la parole un mépris épicurien? +L'Allemagne a été, et elle ne sera jamais ce qu'elle a été. La noblesse +ne pense qu'à demander, les villes ne songent qu'à elles-mêmes (et avec +raison); voilà le royaume divisé avec soi-même, qui a dû tenir tête +à cette armée de démons déchaînée dans l'armée turque. Nous ne nous +soucions guère de savoir si Dieu est pour nous ou contre nous; nous +devons triompher par notre propre force des Turcs et des démons, et de +Dieu et de toutes choses. Tant est grande la confiance et la sécurité +insensées de l'Allemagne expirante! Et cependant nous autres que +ferons-nous ici? Les plaintes sont vaines, les pleurs sont vains. Il ne +vous reste qu'à dire cette prière: Que ta volonté soit faite.» (26 mars +1542.[6]) + + [6] Il semble qu'on retrouve ces tristes pensées dans le beau + portrait de Luther mort, qui se trouve dans la collection du + libraire Zimmer à Heidelberg; ce portrait exprime aussi la + continuation d'un long effort. + +«Je vois chez tout le monde une cupidité indomptable, et c'est un des +signes qui me persuade que le dernier jour est proche; il semble que +le monde dans sa vieillesse et son dernier paroxisme, tombe en délire, +comme il arrive quelquefois aux mourans.» (8 mars 1544.) + +«Je crois que nous sommes cette trompette suprême qui prépare et +devance la venue du Christ. Ainsi, quelque faibles que nous soyons, +quelque petit son que nous fassions entendre devant le monde, nous +sonnons fort dans l'assemblée des anges du ciel, qui reprendront après +nous et se chargeront d'achever. Amen.» (6 août 1545.) + +Dans les dernières années de sa vie, ses ennemis répandirent plusieurs +fois le bruit de sa mort. Ils y ajoutèrent les circonstances les +plus extraordinaires et les plus tragiques. Pour les réfuter, Luther +fit imprimer en 1545, en allemand et en italien, un écrit intitulé: +_Mensonges des Welches sur la mort du docteur Martin Luther_. + +«Je l'ai dit d'avance au docteur Pomer[r179]: celui qui après ma mort +méprisera l'autorité de cette école et de cette église, celui-là sera +un hérétique et un pervers. Car c'est d'abord ici que Dieu a purifié sa +parole et l'a de nouveau révélée... Qui pouvait quelque chose, il y a +vingt-cinq ans? Qui était de mon côté, il y a vingt et un ans? + + [r179] _Ibid._ 416. + +»Je compte souvent et j'approche de plus en plus des quarante années au +bout desquelles, je pense, tout ceci doit prendre fin. Saint Paul n'a +prêché que quarante ans. De même le prophète Jérémie et saint Augustin. +Et lorsque furent écoulées les quarante années pendant lesquelles on +avait prêché la parole de Dieu, elle a cessé de se faire entendre, et +une grande calamité est venue ensuite.» + +La vieille Électrice, à la table de laquelle il se trouvait, lui +souhaitait quarante ans de vie[r180]. «Je ne voudrais point du +paradis, dit-il, à condition de vivre quarante ans.... Je ne consulte +pas les médecins. Ils ont arrangé que je devais vivre encore un an; je +ne veux point rendre ma vie triste, mais, au nom de Dieu, manger et +boire ce qu'il me plaît. + + [r180] _Ibid._ 361-2. + +»Je voudrais que nos adversaires me tuassent, car ma mort serait plus +utile à l'église que ma vie[r181].» + + [r181] _Ibid._ 147. + +16 février 1546[r182]: Comme on parlait beaucoup de mort et de +maladie à la table de Luther, pendant son dernier voyage à Eisleben, il +dit: «Si je retourne à Wittemberg, je me mettrai dans la bière et je +donnerai à manger aux vers un docteur bien gras.» Deux jours après il +mourut à Eisleben. + + [r182] _Ibid._ 362. + +Impromptu de Luther sur la fragilité de la vie[r183]. + + Dat vitrum vitro Jonæ (vitrum ipse) Lutherus, + Se similem ut fragili noscat uterque vitro. + + [r183] _Ibid._ 358. + +Nous laissons ces vers en latin, ils auraient perdu leur mérite dans +une traduction. + +Billet écrit par Luther à Eisleben, deux jours avant sa mort: «Personne +ne comprendra Virgile dans les _Bucoliques_, s'il n'a été cinq ans +pasteur. + +»Personne ne comprendra Virgile dans les _Géorgiques_, s'il n'a été +cinq ans laboureur. + +»Personne ne peut comprendre Cicéron dans ses _Lettres_, s'il n'a été +durant vingt ans mêlé aux affaires d'un grand état. + +»Que personne ne croie avoir assez goûté des saintes Écritures, s'il +n'a pendant cent années gouverné les églises, avec les prophètes Élie +et Élisée, avec Jean-Baptiste, Christ et les apôtres. + + »Hanc tu ne divinam Æneida tenta, + »Sed vestigia pronus adora. + +»Nous sommes de pauvres mendians. Hoc est verum, 16 februarii, anno +1546.» + +«Prédiction du révérend père le docteur Martin Luther, écrite de sa +propre main, et trouvée après sa mort dans sa bibliothèque, par ceux +que le très illustre électeur de Saxe, Jean Frédéric Ier, avait chargé +de la fouiller[r184]. + + [r184] Opera latina, Iena, 1612, Ier vol. après la table des matières. + +«Le temps est arrivé auquel, selon l'ancienne prédiction, doivent +venir après la révélation de l'Antichrist, des hommes qui vivraient +sans Dieu, chacun selon ses désirs et ses illusions. Le pape était +un dieu au-dessus de Dieu, et maintenant tous veulent se passer de +Dieu, surtout les papistes. Les nôtres, maintenant qu'ils sont libres +des lois du pape, veulent encore l'être de la loi de Dieu, ne suivre +que des mobiles politiques, et ne les suivre encore que selon leurs +caprices.—Nous nous figurons qu'ils sont bien loin ceux dont on a +prédit de telles choses; ils ne sont autres que nous-mêmes.—Il y en a +parmi ceux-ci, qui désirant le jour de l'homme, ont commencé à chasser +de l'Église le décalogue et la Loi. Parmi eux se trouvent maître +Eisleben (Agricola), contre lequel, etc.—Je ne suis pas inquiet des +papistes; ils flattent le pape par haine pour nous, et pour devenir +puissans, jusqu'à ce qu'ils soient formidables au pauvre pape.... Je +sens une grande consolation, quand je vois les adulateurs du pape lui +tendre des embûches plus terribles que moi-même, qui suis son ennemi +déclaré. Il en est de même chez nous: les nôtres me donnent plus +d'affaires et de périls que toute la papauté, qui désormais ne pourra +rien contre nous. Tant il est vrai que si un empire doit se détruire, +c'est plutôt par ses propres forces. Celui de Rome + + Mole ruit suâ.... + ... Corpus magnum populumque potentem + In sua victrici conversum viscera dextrâ.» + +Vers la fin de sa vie, Luther prit en dégoût le séjour de Wittemberg. +Il écrivit à sa femme, en juillet 1545, de Leipzig où il se trouvait: +«Grâce et paix, chère Catherine! Notre Jean te racontera comment nous +sommes arrivés. Ernst de Schonfeld nous a très bien reçus à Lobnitz, +et notre ami Scherle encore mieux ici. Je voudrais bien m'arranger de +manière à ne plus avoir besoin de retourner à Wittemberg. Mon cœur +s'est refroidi pour cette ville, et je n'aime plus à y rester. Je +voudrais que tu vendisses la petite maison, avec la cour et le jardin; +je rendrais à mon gracieux seigneur la grande maison dont il m'a fait +présent, et nous nous établirions à Zeilsdorf. Avec ce que je reçois +pour salaire, nous pourrions mettre notre terre en bon état, car je +pense bien que mon seigneur ne refusera pas de me le continuer, du +moins pour cette année, que je crois fermement devoir être la dernière +de ma vie. Wittemberg est devenu une véritable Sodome, et je ne veux +pas y retourner. Après-demain je me rendrai à Mersebourg, où le comte +George m'a vivement prié de venir. J'aimerais mieux passer ainsi ma +vie sur les grandes routes, ou à mendier mon pain, que de tourmenter +mes pauvres derniers jours par la vue des scandales de Wittemberg, où +toutes mes peines et toutes mes sueurs sont perdues. Tu peux faire +savoir ceci à Philippe et à Pomer, que je prie de bénir la ville en mon +nom. Pour moi, je ne peux plus y vivre.» + +Il ne fallut rien moins que les instantes prières de ses amis, de toute +l'académie et de l'Électeur, pour le faire renoncer à cette résolution. +Il revint à Wittemberg le 18 août. + +Luther ne put mourir tranquille; ses derniers jours furent employés à +la tâche pénible de réconcilier les comtes de Mansfeld, dont il était +né le sujet[a78]. «Huit jours de plus ou de moins, écrit-il au comte +Albrecht, en lui promettant de se rendre à Eisleben, huit jours de +plus ou de moins, ne m'arrêteront pas, quoique je sois bien occupé +d'ailleurs. Je pourrai me coucher dans le cercueil avec joie, quand +j'aurai vu auparavant mes chers seigneurs se réconcilier et redevenir +amis.» (6 décembre 1545.) + +(De Eisleben.) «_A la très savante et très profonde dame Catherine +Luther, ma gracieuse épouse._ Chère Catherine! nous sommes bien +tourmentés ici, et nous ne serions pas fâchés de pouvoir retourner chez +nous. Cependant il nous faudra, je pense, rester encore une huitaine +de jours. Tu peux dire à maître Philippe qu'il ne fera pas mal de +corriger sa _postille_ sur l'Évangile, car, en l'écrivant, il ne savait +guère pourquoi le Seigneur, dans l'Évangile, appelle les richesses +des épines. C'est ici l'école où l'on apprend ces choses. La sainte +Écriture menace partout les épines du feu éternel, cela m'effraie et me +rend de la patience, car je dois faire tous mes efforts, Dieu aidant, +pour mener la chose à bonne fin...» (6 février 1546.) + +«_A la gracieuse dame Catherine Luther, ma chère épouse, qui se +tourmente beaucoup trop._ Grâce et paix dans le Seigneur. Chère +Catherine! tu devrais lire saint Jean et ce que le Catéchisme dit de +la confiance que nous devons avoir en Dieu. Tu te tourmentes vraiment +comme si Dieu n'était pas tout-puissant, et qu'il ne pût produire de +nouveaux docteurs Martin par dixaines, si l'ancien se noyait dans la +Saale ou périssait d'une autre manière. J'ai Quelqu'un qui a soin de +moi, mieux que toi et les anges vous ne pourriez jamais faire. Il +est assis à la droite du Père tout-puissant. Tranquillise-toi donc. +Amen... J'avais aujourd'hui l'intention de partir _in irâ meâ_; mais le +malheur où je vois mon pays natal, m'a encore retenu. Le croirais-tu? +je suis devenu légiste? Cependant cela ne servira pas à grand'chose. +Il vaudrait mieux qu'ils me laissassent théologien. Il serait grand +besoin pour eux d'humilier leur superbe. Ils parlent et agissent comme +s'ils étaient des dieux, mais je crains bien qu'ils ne deviennent des +diables, s'ils continuent ainsi. Lucifer aussi a été précipité par son +orgueil, etc... Fais voir cette lettre à Philippe, je n'ai pas eu le +temps de lui écrire séparément.» (7 février 1546.) + +«_A ma douce et chère épouse, Catherine Luther de Bora._ Grâce et paix +dans le Seigneur. Chère Catherine! Nous espérons retourner chez vous +cette semaine, si Dieu le veut. Il a montré la puissance de sa grâce +dans cette affaire. Les seigneurs se sont accordés sur tous les points, +à l'exception de deux ou trois, entre autres sur la réconciliation des +deux frères, les comtes Gebhard et Albrecht. Je dînerai aujourd'hui +avec eux, et je tâcherai de les faire redevenir frères. Ils ont écrit +l'un contre l'autre avec beaucoup d'amertume, et ne se sont encore +rien dit pendant les conférences.—Du reste, nos jeunes seigneurs sont +pleins de gaîté; ils vont en traîneaux avec les dames, et font sonner +les clochettes de leurs chevaux. Dieu a exaucé nos prières. + +»Je t'envoie des truites, dont la comtesse Albrecht m'a fait +présent. Cette dame est bien heureuse de voir renaître la paix dans +sa famille... Le bruit court ici que l'Empereur s'avance vers la +Westphalie, et que le Français enrôle des landsknechts, de même +que le Landgrave, etc. Laissons-les dire et forger des nouvelles: +nous attendrons ce que Dieu voudra faire. Je te recommande à sa +protection.—Martin LUTHER.» (14 février 1546.) + +Luther était arrivé le 28 janvier à Eisleben, et quoique déjà malade, +il assista aux conférences jusqu'au 17 février. Il prêcha aussi quatre +fois, et révisa le réglement ecclésiastique du comté de Mansfeld. Le +17, il fut si malade que les comtes le prièrent de ne pas sortir. Au +souper, il parla beaucoup de sa mort prochaine, et quelqu'un lui ayant +demandé si nous nous reconnaîtrions les uns les autres dans l'autre +monde, il répondit qu'il le pensait. En rentrant dans sa chambre avec +maître Cœlius et ses deux fils, il s'approcha de la croisée et y resta +long-temps en prières. Ensuite il dit à Aurifaber qui venait d'arriver: +«Je me sens bien faible, et mes douleurs augmentent.» On lui donna un +médicament, et on tâcha de le réchauffer par des frictions. Il adressa +quelques mots au comte Albrecht, qui était venu aussi, et se mit sur +un lit de repos en disant: «Si je pouvais seulement sommeiller une +petite demi-heure, je crois que cela me soulagerait.» Il s'endormit +en effet, et ne se réveilla qu'une heure et demie après, vers onze +heures. En se réveillant, il dit aux assistans: «Vous voilà encore +assis à côté de moi, ne voulez-vous pas aller reposer vous-mêmes?» Il +se remit alors à prier, et dit avec ferveur: _In manus tuas commendo +spiritum meum; redemisti me, Domine, Deus veritatis_. Il dit aussi aux +assistans: «Priez tous, mes amis, pour l'Évangile de notre Seigneur, +pour que son règne s'étende, car le concile de Trente et le pape le +menacent grandement.» Il dormit ensuite jusque vers une heure, et quand +il se réveilla, le docteur Jonas lui demanda comment il se trouvait. «O +mon Dieu! répondit-il, je me sens bien mal. Mon cher Jonas, je pense +que je resterai ici, à Eisleben, où je suis né.» Il marcha pourtant +un peu dans la chambre et se remit sur son lit de repos, où on le +couvrit de coussins. Deux médecins et le comte avec sa femme arrivèrent +ensuite. Luther leur dit: «Je meurs, je resterai ici, à Eisleben;» et +le docteur Jonas lui ayant exprimé l'espoir que la transpiration le +soulagerait peut-être, il répondit: «Non, cher Jonas, c'est une sueur +froide et sèche, le mal augmente.» Il se remit alors à prier, et dit: +«O mon père! Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, toi le père de toute +consolation, je te remercie de m'avoir révélé ton fils bien-aimé, en +qui je crois, que j'ai prêché et reconnu, que j'ai aimé et célébré, +et que le pape et les impies persécutent. Je te recommande mon âme, ô +mon Seigneur Jésus-Christ! Je quitterai ce corps terrestre, je vais +être enlevé de cette vie, mais je sais que je resterai éternellement +auprès de toi.» Il répéta encore trois fois: _In manus tuas commendo +spiritum meum; redemisti me, Domine veritatis_. Soudain il ferma les +yeux, et tomba évanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les +médecins, lui prodiguèrent leurs secours pour le rendre à la vie. Ils +n'y parvinrent qu'avec peine. Le docteur Jonas lui dit alors: «Révérend +père, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseignée?» +Il répondit par un oui distinct, et se rendormit. Bientôt il pâlit, +devint froid, respira encore une fois profondément, et mourut. + +Son corps fut transféré dans un cercueil d'étain, à Wittemberg, où +il fut inhumé le 22 février avec les plus grands honneurs. Il repose +dans l'église du château, au pied de la chaire. (Ukert I, p. 327, sqq. +_Extrait de la relation de Jonas et de Cœlius._) + +_Testament de Luther, daté du 6 janvier 1542._—Je soussigné, Martin +Luther, docteur, reconnais avoir, par les présentes, donné comme +douaire à ma chère et fidèle épouse Catherine, pour qu'elle en jouisse +toute sa vie, comme bon lui semblera: la terre de Zeilsdorf, telle que +je l'ai achetée et fait disposer depuis; la maison _Brun_ que j'ai +achetée sous le nom de Wolf; les gobelets et autres choses précieuses, +telles que bagues, chaînes, médailles en or et en argent, de la valeur +de mille florins environ. + +»J'ai fait ceci, premièrement parce qu'elle a toujours été ma pieuse +et fidèle épouse, qui m'a aimé tendrement, et qui, par la bénédiction +du ciel, m'a donné et élevé cinq enfans heureusement encore en vie. +Secondement, pour qu'elle se charge de mes dettes, montant à quatre +cent cinquante florins environ, au cas où je ne pourrais les acquitter +avant ma mort. Troisièmement, et surtout, parce que je ne veux pas +qu'elle soit dans la dépendance de ses enfans, mais plutôt que les +enfans dépendent d'elle, l'honorent et lui soient soumis, comme Dieu +l'a commandé; car j'ai vu bien souvent comme le Diable excite les +enfans, même les enfans pieux, à désobéir à ce commandement, surtout +quand les mères sont veuves, que les fils ont des épouses, et les +filles des maris. Je pense, au reste, que la mère sera la meilleure +tutrice de ses enfans, et qu'elle ne fera pas usage de ce douaire au +détriment de ceux qui sont sa chair et son sang, de ceux qu'elle a +portés sous son cœur. + +»Quoi qu'il puisse advenir d'elle après ma mort (car je ne puis limiter +les desseins de Dieu), j'ai cette confiance qu'elle se conduira +toujours comme une bonne mère envers ses enfans, et qu'elle partagera +consciencieusement avec eux ce qu'elle possèdera. + +»En même temps, je prie tous mes amis d'être témoins de la vérité et +de défendre ma chère Catherine, s'il allait arriver, comme il serait +possible, que de mauvaises langues l'accusassent de garder pour elle +quelque somme d'argent cachée, et de ne pas en faire part aux enfans. +Je certifie que nous n'avons ni argent comptant, ni trésor d'aucune +espèce. En cela rien d'étonnant, si l'on veut considérer que nous +n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et quelques présens, et que +cependant nous avons bâti, et porté les charges d'un grand ménage. Je +regarde même comme une grâce particulière de Dieu, et je l'en remercie +sans cesse, que nous ayons pu y suffire, et que nos dettes ne soient +pas plus considérables........ + +»Je prie aussi mon gracieux seigneur, le duc Jean-Frédéric, électeur, +de vouloir bien confirmer et maintenir le présent acte, quoiqu'il +ne soit pas fait dans la forme demandée par les gens de loi. Martin +LUTHER. _Signé_ MÉLANCHTON, CRUCIGER et BUGENHAGEN, comme témoins.»[a79] + + + + +ADDITIONS + +ET + +ÉCLAIRCISSEMENS. + + + [a1] Page 1, ligne 7.—_Les Turcs..._ + +Luther crut voir d'abord dans les Turcs un secours que Dieu lui +envoyait. «Ce sont, dit-il, les ministres de la colère divine, 1526. +(_Prœliari adversus Turcas, est repugnare Deo, visitanti iniquitates +nostras per illos._)»—Il ne voulait point que les protestans +s'armassent contre eux pour défendre les papistes, «car ceux-ci ne +valent pas mieux que les Turcs.» + +Il dit dans la préface qu'il mit à un livre du docteur Jonas, que +les Turcs égalent les papistes, ou les surpassent plutôt, dans les +choses que ceux-ci regardent comme essentielles au salut, tels que +les aumônes, les jeûnes, les macérations, les pélerinages, la vie +monastique, les cérémonies et les autres œuvres extérieures, et que +c'est pour cette raison que les papistes ne parlent pas du culte des +mahométans. Il prend occasion de ceci pour élever au-dessus de ces +pratiques mahométanes ou «romanistes, la religion pure du cœur et de +l'esprit, enseignée par l'Évangile.» + + +Ailleurs, il fait un parallèle entre le pape et le Turc, et conclut +ainsi: «S'il faut combattre le Turc, il faut aussi combattre le +pape.»—Cependant quand il vit les Turcs menacer sérieusement +l'indépendance de l'Allemagne, il exprima plusieurs fois le désir +qu'on entretînt une armée permanente sur les frontières de la Turquie, +et répéta souvent que tout ce qui portait le nom de chrétien devait +implorer Dieu pour le succès des armes de l'Empereur contre les +infidèles. + +Luther exhorta l'Électeur, dans une lettre du 29 mai 1538, à prendre +part à la guerre qui se préparait contre les Turcs. Il l'engagea à +oublier les querelles intestines de l'Allemagne, pour tourner ses +armes contre l'ennemi commun. + +Un homme digne de foi, qui avait été en ambassade chez les Turcs, +dit un jour à Luther que le sultan lui avait demandé quel homme +était Luther, et de quel âge, et qu'ayant appris qu'il avait environ +quarante-huit ans, il disait: Je voudrais qu'il ne fût pas si âgé; il a +en moi un gracieux seigneur, dites-le-lui bien. «Que Dieu me préserve +de ce gracieux seigneur, s'écria Luther, en faisant le signe de la +croix.» (Tischreden, p. 432, verso.) + + + [a2] Page 3, ligne 25.—_Le Landgrave... se croyant menacé, + leva une armée..._ + +Luther, dans une lettre au chancelier Brück, dit, en parlant des +préparatifs de guerre du Landgrave: «Une pareille agression de la +part des nôtres, serait la plus grande honte pour l'Évangile. Ce ne +serait point une révolte de paysans, mais une révolte de princes, +qui préparerait à l'Allemagne les maux les plus terribles. Satan ne +désire rien autant.» (mai 1528.) Il écrivit plusieurs lettres dans le +même sens à l'Électeur.—Cependant il est quelquefois tenté de lâcher +lui-même la bride au Landgrave. Ayant lu une lettre de Mélanchton, +qui était au _Colloque_, il dit: «Ce que Philippe écrit, cela a des +pieds et des mains, de l'autorité et de la gravité. Il dit des choses +importantes en peu de mots; je conclus de sa lettre que nous avons +la guerre....... Le lâche de Mayence fait tout le mal. Ils devraient +nous donner une prompte réponse. Si j'étais le Landgrave, je tomberais +dessus, je périrais ou je les exterminerais, puisque dans une affaire +si juste, ils ne veulent pas nous donner la paix.» (Tischreden, p. 151.) + + + [a3] Page 26, ligne 3.—_Le duc George..._ + +Ce prince se montra de bonne heure opposé à la Réforme. Dès l'année +1525 (22 décembre), Luther avait écrit au duc pour le prier instamment +de renoncer à ses persécutions contre la nouvelle doctrine. «... Je me +jette à vos pieds pour vous supplier de cesser enfin vos entreprises +impies. Non que je craigne le préjudice qui en pourrait résulter pour +moi, car je n'ai plus qu'à perdre ce misérable corps de chair que +dans tous les cas la terre va bientôt recevoir. Si je recherchais +mon avantage, je ne devrais rien tant désirer que la persécution. On +a vu comme elle m'a servi jusqu'ici au-delà de toute attente. Si je +prenais plaisir à rendre votre Grâce malheureuse, je l'exciterais de +toutes mes forces à continuer ses violences; mais c'est mon devoir de +songer au salut de votre Grâce et de la supplier à genoux de cesser ses +criminelles offenses envers Dieu et sa parole...» + + + [a4] Page 4, ligne 3.—_Le docteur Pack..._ + +«Mon cher Amsdorf, voici Otton Pack, pauvre exilé que j'offre à ta +miséricorde; il sera plus en sûreté à Magdebourg que chez moi; je +craindrais que le duc George ne me forçât de le remettre entre ses +mains.» (29 juillet 1529.) + + + [a5] Page 5, ligne 1.—_Le grand-maître de l'ordre Teutonique + avait sécularisé la Prusse..._ + +«Lorsque je parlai la première fois au prince Albert, comme il me +consultait sur la règle de son ordre, je lui conseillai de mépriser +cette règle stupide et confuse, de prendre femme et de réduire la +Prusse à une forme politique, en principauté ou en duché. Philippe, +partageait cette opinion, et donnait le même conseil... Cela pourrait +s'exécuter aisément, si le peuple de Prusse et les grands unissaient +leurs prières pour qu'il osât l'entreprendre; il aurait ainsi un motif +nécessaire et puissant de faire ce qu'il désire.... C'est à toi avec +Speratus, Amandus et les autres ministres, d'y amener le peuple, de +l'enflammer, de l'animer pour qu'il invoque la main de Dieu, afin qu'au +lieu de cette abominable principauté hermaphrodite, qui n'est ni laïque +ni ecclésiastique, il désire et réclame une principauté véritable.—Je +voudrais persuader la même chose à l'évêque ***; lui aussi, il cèderait +à nos raisons, si le peuple le pressait de ses prières.» (4 juillet +1524.) + +Il y avait six mois alors que cet évêque prêchait ouvertement la +réforme. «Ainsi, écrivait Luther en avril 1525, pendant le fort de +la guerre des paysans, l'Évangile court à pleine course et à pleines +voiles en Prusse, où il n'était pas appelé, tandis que dans la haute et +basse Allemagne, où il est venu et entré de lui-même, on le blasphème +avec fureur.» (T. II, p. 649.) + + + [a6] Page 6, ligne 25.—_Le duc George..._ + +«Prie avec moi le Dieu de miséricorde, pour qu'il convertisse le duc +George à son Évangile, ou que, s'il n'en est pas digne, il soit tiré de +ce monde.» (27 mars 1526.) + +Luther écrivit à l'Électeur, au sujet de ses querelles avec le duc +George (31 décembre 1528): «... Je prie votre Grâce électorale de +m'abandonner entièrement à la décision des juges, au cas où le duc +George le demanderait, car il est de mon devoir d'exposer ma tête +plutôt que de faire éprouver le moindre préjudice à votre Grâce. +Jésus-Christ, je l'espère, me donnera les forces nécessaires pour +résister tout seul à Satan.» + + + [a7] Page 7, ligne 14.—_Où s'arrêtera la superbe de ce Moab..._ + +Le duc George était, après tout, un persécuteur assez débonnaire. +Ayant chassé de Leipzig quatre-vingts luthériens, il leur accorda la +permission de garder leurs maisons, d'y laisser leurs femmes et leurs +enfans, et même d'y venir trois fois par an au temps des foires.—Dans +une autre circonstance, Luther ayant conseillé aux protestans de +Leipzig de résister aux ordres de leur duc, celui-ci se contenta de +prier l'électeur de Saxe d'interdire à Luther toute communication avec +ses sujets. (Cochlæus, p. 230.) + + + [a8] Page 7, ligne 23.—_Diète à Spire..._ + +Quelque temps après cette diète, Luther écrivit la consultation +suivante: «D'abord il serait bon que notre parti, à l'exclusion des +zwingliens, parlât pour lui seul. + +»En second lieu, qu'on écrivît à l'Empereur, et que les bienfaits +du prince (l'électeur de Saxe), envers l'Église et l'État, fussent +amplifiés, célébrés, etc. Il faudrait rappeler: 1º Qu'il a fait +enseigner, de la manière la plus pure, le Christ et sa foi, comme on ne +l'a jamais enseigné depuis mille ans; qu'il a aboli une foule d'abus et +de monstruosités nuisibles à l'Église et à l'État, comme les marchés de +messes, les abus des indulgences, les violences de l'excommunication, +et tant d'autres choses qui leur ont paru à eux-mêmes intolérables, et +dont la noblesse a exigé l'abolition à Worms. + +»2º Qu'il a résisté aux séditieux, à ceux qui violaient les images et +les églises. + +»3º Que la dignité impériale a été par lui honorée, glorifiée, +réformée, plus qu'on ne l'avait fait en plusieurs siècles. + +»4º Que nous avons fait et supporté les plus grandes choses contre les +partisans de Münzer, pour sauver la majesté et la paix publique. + +»5º Que c'est nous, et non d'autres, qui avons réprimé les +sacramentaires; que sans nous les papistes eussent été écrasés. + +»6º Que nous avons de même réprimé les anabaptistes. + +»7º Qu'en outre, nous avons étouffé les mauvais germes que de méchantes +gens avaient répandus en divers endroits sur la sainte Trinité, sur la +foi du Christ, etc. Je parle d'Érasme, d'Egranus et de leurs pareils.» +(mai 1529.) + + + [a9] Page 7, ligne 28.—_Le parti de la Réforme éclata..._ + +Luther essaya encore de retenir les siens; le 22 mai 1529, il écrivit +à l'Électeur pour le dissuader d'entrer dans aucune ligue contre +l'Empereur, et l'exhorter à s'en remettre à la protection divine. Dans +une lettre à Agricola, il approuva la conduite prudente de l'Électeur +à l'égard de l'Empereur: «Notre prince a bien fait de reconnaître un +seigneur dans une ville étrangère, et de n'avoir point cherché à être +le maître, comme il aurait pu le faire. Christ a dit: _Si vous êtes +persécuté dans une ville, fuyez dans une autre_; et encore: _Sortez de +cette maison_. Ainsi je pense que notre prince, comme un membre qui ne +peut se séparer du corps, ne devait point rompre avec César. Mais par +son silence il a comme fui dans une autre ville, il est sorti de cette +maison.» (30 juin 1530.) + + + [a10] Page 8, ligne 11.—_Le Landgrave essaya de réconcilier + Luther et les sacramentaires..._ + +Au landgrave de Hesse. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Sérénissime +seigneur! j'ai reçu la lettre par laquelle votre Altesse veut bien +m'engager à me rendre à Marbourg, pour conférer avec Œcolampade et les +siens, au sujet de nos opinions sur le saint Sacrement. Je ne saurais +cacher à votre Altesse que je mets peu d'espoir dans une pareille +conférence, et que je doute qu'on en voie sortir la paix et l'union. +Néanmoins il faut rendre grâce à votre Altesse, de la sollicitude +qu'elle montre en cette affaire, et je suis disposé, pour ma part, à +me rendre au lieu désigné, bien que je regarde cette démarche comme +inutile. Je ne veux pas laisser non plus à nos adversaires la gloire de +pouvoir dire qu'ils aiment plus que nous la paix et la concorde. Mais +je vous prie humblement, gracieux prince et seigneur, de vouloir bien, +avant que nous nous réunissions, vous informer s'ils sont disposés à +céder quelque point de leurs doctrines, autrement je craindrais fort +que le mal ne fît qu'empirer par cette conférence, et que le résultat +ne fût précisément le contraire de ce que votre Altesse recherche si +loyalement et si sérieusement. A quoi servirait-il de se réunir et de +discuter, si les deux parties arrivaient avec la résolution de ne céder +en quoi que ce fût?...» (23 juin 1529.) + +Dans une consultation qui nous reste sur le même sujet, et que l'on +attribue généralement à Luther, il exprime le désir que quelques +papistes, «hommes graves et instruits,» assistent à la conférence comme +témoins. + +A sa femme. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Cher seigneur Catherine! +Apprenez que notre conférence amicale de Marbourg est finie, et que +nous sommes d'accord en tout point, si ce n'est que nos adversaires +persistent à ne voir que du pain dans l'Eucharistie, et à n'admettre +qu'une présence spirituelle de Jésus-Christ. Aujourd'hui le Landgrave +nous parlera encore une fois, pour tâcher de nous unir ou de nous +porter du moins à nous reconnaître pour frères et membres du même +corps. Il y travaille avec ardeur. Nous leur accordons la paix et +la charité, mais nous ne voulons pas de ce nom de frères. Demain ou +après-demain, je pense, nous partirons pour nous rendre au Voigtland, +où l'Électeur nous a appelés. + +»Dis à Pommer que les meilleurs argumens de Zwingli ont été: _Que le +corps ne peut exister sans espace, et que, par conséquent, le corps +du Christ n'est pas dans le pain_, et le meilleur d'Œcolampade: +_Que le saint Sacrement est un signe du corps du Christ_. Dieu les a +vraiment aveuglés; ils n'ont su que nous répondre.—Adieu. Le messager +me presse. Priez pour nous. Nous sommes bien portans et vivons comme +les princes. Embrasse pour moi Leinette (Madeleine) et le petit Jean. +Le jour de saint François. Votre dévoué serviteur, Martin LUTHER.» (4 +octobre 1529.) + +Luther écrivit au landgrave de Hesse dans une autre lettre (20 mai +1530), au sujet de ses tentatives de conciliation: «... J'ai supporté +de si grands dangers et de si longs tourmens pour ma doctrine, que +certes j'ai lieu de désirer de n'avoir pas travaillé en vain. Ce n'est +donc point par haine ou par orgueil que je leur résiste; il y a bien +long-temps que j'aurais adopté leur doctrine, Dieu, mon Seigneur, le +sait, s'ils avaient pu m'en montrer la vérité; mais les raisons qu'ils +donnent sont trop faibles pour que j'y puisse engager ma conscience...» + + + [a11] Page 11, ligne 18.—_L'Électeur amena..._ + +Il partit de Torgaw le 3 avril, et arriva à Augsbourg le 2 mai. Sa +suite se composait de cent soixante chevaux. Les théologiens qu'il +avait avec lui furent Luther, Mélanchton, Jonas, Agricola, Spalatin +et Osiander. Luther, excommunié et mis au ban de l'Empire, resta à +Cobourg. (Ukert, t. I, p. 232.) + + + [a12] Page 11, ligne 19.—_L'Électeur amena Luther le plus près + possible d'Augsbourg._ + +«Je suis sur les confins de la Saxe, à moitié chemin entre Wittemberg +et Augsbourg. Il y aurait eu trop de danger pour moi dans cette +dernière ville.» (juin 1530.) + + + [a13] Page 13, ligne 22.—_Les nobles seigneurs qui forment nos + comices..._ + +«Ma résidence est maintenant au milieu des nuages, dans l'empire des +oiseaux. Sans parler de la foule des autres oiseaux, dont les chants +confus feraient taire une tempête, il y a près d'ici un certain bois +tout peuplé, de la première à la dernière branche, de corbeaux et de +corneilles. Du matin au soir, et quelquefois pendant toute la nuit, +il y a là une crierie si infatigable, si incessante, que je doute +qu'en aucun lieu du monde tant d'oiseaux se soient jamais réunis. Pas +un qui se repose un instant; bon gré mal gré, il faut les entendre, +vieux et jeunes, mères et filles, glorifier à qui mieux mieux, par +leurs croassemens, le nom de corbeaux. Peut-être, par ces chants si +harmonieux, veulent-ils faire descendre doucement le sommeil sur mes +paupières; avec la grâce de Dieu, j'en ferai cette nuit l'expérience. +C'est une noble race d'oiseaux, et, comme tu le sais, fort utiles +au monde. Il me semble, en les voyant, que j'ai sous les yeux toute +l'armée des sophistes et des Cochleistes, réunis de toutes les parties +du monde, afin que j'apprécie mieux leur sagesse et leur doux langage, +et que je voie à mon aise ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent pour +le monde de l'esprit et pour le monde de la chair. Jusqu'à ce jour, +personne n'a entendu philomèle, et cependant le coucou, qui annonce et +accompagne son chant, s'enorgueillit magnifiquement dans la gloire de +sa voix. De la résidence des corbeaux.» (22 avril 1530.) + + + [a14] Page 14, ligne 23.—_Luther le tançait rudement..._ + +Quelquefois cependant il compâtit à ses douleurs. «Vous avez confessé +Christ, offert la paix, obéi à César, souffert les injures, épuisé les +blasphèmes. Vous n'avez point rendu le mal pour le mal; enfin vous +avez dignement travaillé à la sainte œuvre de Dieu, comme il convient +à des saints; réjouissez-vous donc dans le Seigneur. Assez long-temps +vous avez été contristés par le monde. Regardez et levez la tête, votre +rédemption approche. Je vous canoniserai comme de fidèles membres de +Christ; que faut-il de plus à votre gloire?» (15 septembre 1530.) + + + [a15] Page 19, ligne 15.—_J'aurais voulu être la victime + sacrifiée par ce dernier concile, comme Jean Huss..._ + +«Plaise à Dieu que nous soyons dignes d'être brûlés ou égorgés par lui +(par le pape.) Cependant si nous ne méritons pas de rendre témoignage +par notre sang, implorons du moins Dieu pour qu'il nous accorde cette +grâce de témoigner par notre vie et nos paroles que Jésus-Christ est +seul notre Seigneur, et que nous l'adorerons dans tous les siècles des +siècles. Amen.» (T. II des œuvres latines, p. 270.) + + + [a16] Page 19, ligne 19.—_La profession de foi des + protestans..._ + +«A la diète d'Augsbourg, le duc Guillaume de Bavière, qui était fort +opposé à la doctrine évangélique, ayant dit au docteur Eck: «Peut-on +renverser cette opinion par l'Écriture sainte?» «Non, dit-il, mais par +les Pères.» L'évêque de Mayence se mit à dire: «Voyez! nos théologiens +nous défendent joliment! Les luthériens montrent leur opinion dans +l'Écriture, et nous la nôtre hors de l'Écriture.» Le même évêque disait +alors: «Les luthériens ont un article auquel on ne peut contredire, +quand même tous les autres ne vaudraient rien; c'est celui du mariage.» +(Tischreden, p. 99.) + + + [a17] Page 20, ligne 10.—_L'archevêque de Mayence est très + porté pour la paix..._ + +Luther, pour l'exhorter à montrer des sentimens pacifiques, lui avait +écrit une lettre qui se terminait ainsi: «Je ne puis cesser de penser à +la pauvre Allemagne, si malheureuse, si abandonnée, si méprisée, vendue +à tant de traîtres en même temps. C'est ma chère patrie; je désirerais +tant la voir heureuse!» (6 juillet 1530, de Cobourg.) + + + [a18] Page 21, ligne 7.—_Si l'Empereur veut faire un édit, + qu'il le fasse; après Worms aussi il en fit un..._ + +Luther a conscience de sa force. «Si j'étais tué par les papistes, +ma mort protégerait nos descendans, et ces bêtes féroces en seraient +peut-être plus cruellement punies que je ne voudrais moi-même. Car, il +y a quelqu'un qui dira un jour: _Où est ton frère Abel?_ Et celui-là +les marquera au front, et ils erreront fugitifs par toute la terre... +Notre race est maintenant sous la protection du Seigneur, puisqu'il est +écrit: Je ferai miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui +m'ont aimé. Et moi je crois à ces paroles.» (30 juin 1530.) + +«Si j'étais tué dans une émeute papiste, j'emmènerais à ma suite +un grand nombre d'évêques, de prêtres, de moines, si bien que tous +diraient: «Le docteur Martin Luther est conduit au sépulcre avec une +grande procession; certes, c'est un grand docteur, au-dessus de tous +évêques, prêtres, moines; aussi faut-il qu'à son enterrement, ils +aillent avec lui, étendus sur le dos.» C'est ainsi que nous ferions +ensemble notre dernier voyage.» (1531. Cochlæus, p. 211. Extrait du +livre de Luther intitulé: _Avis aux Allemands_.) + +Les catholiques, lui disait-on, vous reprochent plusieurs fausses +interprétations dans votre traduction de l'Écriture. Il répondit: «Ils +ont encore de trop longues oreilles, et leur _hihan! hihan!_ est trop +faible pour juger une traduction du latin en allemand... Dis-leur que +le docteur Martin Luther veut qu'il en soit ainsi, et qu'un papiste et +un âne c'est la même chose. + + _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._ + +(Passage cité par Cochlæus, 201, verso.) + + + [a19] Page 21, ligne 15.—_Qu'ils nous rendent Léonard + Keiser..._ + +«Non-seulement le titre de roi, mais celui de César lui est bien +mérité, puisqu'il a vaincu celui dont le pouvoir ne trouve point +d'égal sur la terre. Ce n'est pas seulement un prêtre, c'est un +souverain pontife et un véritable pape, celui qui a offert ainsi son +corps en sacrifice à Dieu. Avec juste raison l'appelait-on Léonhard, +c'est-à-dire force du lion; c'était un lion fort et intrépide.» (22 +octobre 1527.) + +_A Hausmann._ «Je pense que tu auras vu l'histoire de Gaspard Tauber, +le nouveau martyr de Vienne, qui a été décapité et brûlé dans cette +ville pour la parole de Dieu. Il en est arrivé autant à un libraire de +Bude, en Hongrie, qu'on a brûlé au milieu de ses livres.» (12 novembre +1524.) + +Il y avait à Vienne des partisans de la nouvelle doctrine. +«Lorsqu'après la diète d'Augsbourg le cardinal Campeggio entra dans +la ville avec le roi Ferdinand, on habilla un petit homme de bois en +cardinal, on lui attacha au cou des indulgences et le sceau du pape, et +on le mit sur un chien qui avait à la queue une vessie de porc pleine +de pois. On fit courir ce chien à travers toutes les rues.» (Tischr., +p. 251.) + + + [a20] Page 21, ligne 16.—_Qu'ils nous rendent Keiser et tant + d'autres qu'ils ont fait injustement mourir..._ + +Si l'on en croyait Cochlæus, Luther se serait montré persécuteur à son +tour. En 1532, un luthérien s'étant éloigné de ses opinions, Luther le +fit enlever et conduire à Wittemberg, où il fut emprisonné; un procès +fut commencé. Comme on ne trouva pas de charges suffisantes, il fallut +le relâcher. Mais il fut toujours depuis sourdement persécuté par les +luthériens. (Cochlæus, p. 218.) + + + [a21] Page 22, ligne 22.—_On se prépare à combattre..._ + +Cependant on craignait tant de part et d'autre l'issue de la lutte, +que, contre toute probabilité, la paix se maintint. «J'admire ce +miracle de Dieu, que tant de menaces soient allées en fumée. Tout le +monde en effet croyait qu'au printemps éclaterait en Allemagne une +guerre atroce.» (juin 1531.) + +La crainte d'un nouveau soulèvement des paysans contribuait à +entretenir les intentions pacifiques des princes. «Les paysans, écrit +Luther, recommencent à s'assembler. Une soixantaine d'entre eux ont +cherché à surprendre la nuit le château de Hohenstein. Tu vois que +malgré la présence de l'Empereur, il faut prendre des précautions +contre cette révolte; que serait-ce si les papistes commençaient la +guerre?» (19 juillet 1530.) + + + [a22] Page 22, ligne 25.—_Luther fut accusé d'avoir poussé les + protestans à prendre cette attitude hostile..._ + +Bien loin de là, il avait dès 1529 dissuadé l'Électeur d'entrer dans +aucune ligue dirigée contre l'Empereur... «Nous ne saurions approuver +une pareille alliance; s'il en résultait quelque malheur, peut-être +même la guerre ouverte, tout retomberait sur notre conscience, et nous +aimerions mieux être dix fois morts que d'avoir à nous reprocher du +sang versé pour l'Évangile. Nous sommes ceux qui devons souffrir, comme +dit le prophète, ceux qui ne doivent pas se venger eux-mêmes, mais +tout remettre entre les mains de Dieu... Je supplie donc humblement +votre Grâce électorale de ne pas se laisser abattre par ce danger. +Nous allons élever nos prières à Dieu; mais nos mains doivent rester +pures de sang et de crime. S'il arrivait (contre mon opinion) que +l'Empereur allât jusqu'à me réclamer moi ou mes amis, nous irions, +sous la protection de Dieu, comparaître devant lui, plutôt que de +causer préjudice à votre Grâce électorale, comme je l'ai plusieurs +fois déclaré à votre auguste frère, feu l'électeur Frédéric....» (18 +novembre 1529.) + + + [a23] Page 22, ligne 28.—_Résistance à l'Empereur..._ + +Dans le livre des _Propos de table_ (p. 397, verso et suiv.) Luther +parle plus explicitement: «Ce n'est point pour la religion que l'on +combattra. L'Empereur a pris les évêchés d'Utrecht et de Liége; il a +offert au duc de Brunswick de lui laisser prendre Hildesheim. Il est +affamé et altéré des biens ecclésiastiques; il les dévore. Nos princes +ne le souffriront pas; ils voudront manger avec lui. Alors on en +viendra à se prendre aux bonnets.» (1530.) + +«J'ai souvent été interrogé par mon gracieux seigneur, sur la question +de savoir ce que je ferais si un voleur de grand chemin, un meurtrier, +venait m'attaquer. Je résisterais, dans l'intérêt du prince dont je +suis sujet et serviteur; je puis tuer le voleur, mettre le couteau +sur lui, et même ensuite recevoir les sacremens. Mais si c'est pour +la parole de Dieu, et comme prédicateur, que l'on m'attaque, je dois +souffrir et recommander la vengeance à Dieu. Aussi je ne prends point +de couteau en chaire, mais sur la route. Les anabaptistes sont des +coquins désespérés, ils ne portent aucune arme et se vantent d'une +grande patience.» + +(1536.) «Comme je parlais pour la paix, le landgrave de Hesse me +disait: Seigneur docteur, vous conseillez très bien; mais quoi? Si nous +ne suivons pas vos conseils?» + +(1539.) Luther répond sur la question du droit de résistance «que, +selon le droit public, le droit naturel et la raison, la résistance +à l'autorité injuste est permise. Il n'y a de difficulté que dans le +domaine de la théologie. + +»La question n'eût pas été difficile à résoudre au temps des apôtres, +car toutes les autorités étaient alors païennes et non chrétiennes. +Mais maintenant que tous les princes sont chrétiens ou prétendent +l'être, il est difficile de conclure, car un prince et un chrétien sont +les plus proches parens.—Qu'un chrétien puisse se défendre contre +l'autorité, il y a là matière à de grandes réflexions.—... Au fond, +c'est au pape que j'arrache l'épée, et non à l'Empereur.» + +Il résume ainsi lui-même les argumens qu'il eût pu adresser aux +Allemands, s'il eût fait une exhortation à la résistance: + +«1. L'Empereur n'a ni droit ni puissance pour ordonner cela; c'est +chose certaine, s'il l'ordonne, on ne doit point lui obéir. 2. Ce +n'est pas moi qui excite le trouble, je l'empêche et je m'y oppose. +Qu'ils voient s'ils n'en sont pas les auteurs, lorsqu'ils ordonnent ce +qui est contre Dieu. 3. Ne badinez pas tant. Si vous faites boire le +fou (narren Luprian), prenez garde qu'il ne vous crache au visage. Il +est, d'ailleurs, assez altéré, et ne demande pas mieux que de boire +son soûl. 4. Eh bien! vous voulez combattre; courbez vos têtes pour +recevoir la bénédiction. Ayez bon succès! Dieu vous donne joyeuse +victoire! Moi, docteur Martin Luther, votre apôtre, je vous ai parlé, +je vous ai avertis, comme c'était mon devoir!» + +Il dit encore ailleurs: «Vous méprisez ma doctrine. Vous voulez prendre +le Luther dans ses paroles, comme faisaient les Pharisiens au Christ. +Mais si je voulais (je ne le veux point), j'aurais une glose pour +vous embarrasser; je dirais que cette résistance n'est point contre +l'Empereur, mais contre Dieu. D'un autre côté: qu'un politique, un +citoyen, un sujet, n'est pas un chrétien, que ce n'a pas été la pensée +de Christ de détruire les droits, la police et le gouvernement du +monde. Rends à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. +N'obéis point dans ce qui est contre Dieu et sa parole. + +»Je condamne la révolte au péril de mon corps, de ma vie, de mon +honneur et de mes biens. Je voudrais bien vous arrêter et vous retenir. +Si vous commencez, je me tairai et périrai avec vous. Vous irez en +enfer au nom de tous les diables, et moi au ciel au nom du Christ. Ils +veulent abuser de notre doctrine, mais ils verront du moins qu'elle +n'est point erronée en soi. + +»... Tuer un tyran n'est pas chose permise à l'homme qui n'est dans +aucune fonction publique, car le cinquième commandement dit: Tu ne +dois pas tuer. Mais si je surprends un homme près de ma femme ou de +ma fille, quoiqu'il ne soit point un tyran, je pourrai fort bien le +tuer. _Item_, s'il prend par force à celui-ci sa femme, à l'autre sa +fille, au troisième ses terres et ses biens, que les bourgeois et +sujets s'assemblent, ne sachant plus comment supporter sa violence et +sa tyrannie, ils pourront le tuer, comme tout autre meurtrier ou voleur +de grand chemin.» (Tischr., p. 397, verso, sqq.) + +»Le bon et vraiment noble seigneur Gaspard de Kokritz m'a demandé, mon +cher Jean, que je t'écrivisse mon jugement sur le cas où César voudrait +faire la guerre à nos princes, au sujet de l'Évangile. Serait-il alors +permis aux nôtres de résister et de se défendre? J'avais déjà écrit +mon opinion sur ce sujet, du vivant du duc Jean. Aujourd'hui il est un +peu tard pour me demander mon avis, puisqu'il a été décidé parmi les +princes qu'ils peuvent et veulent résister et se défendre, et qu'on +ne s'en tiendra pas à mon dire... Ne fortifie pas le bras des impies +contre nos princes; laisse le champ libre à la colère et au jugement de +Dieu; ils l'ont cherché jusqu'à ce jour avec fureur, avec rire et avec +joie. Cependant intimide les nôtres par cet exemple, que les Machabées +ne suivirent pas ceux qui voulaient se défendre contre Antiochus, mais +que dans la simplicité de leur cœur ils se laissèrent plutôt tuer.» +(8 février 1539.) + +Dans son livre _De seculari potestate_, dédié au duc de Saxe, il dit: +«En Misnie, en Bavière et en d'autres lieux, les tyrans ont promulgué +un édit pour qu'on ait à livrer partout aux magistrats les Nouveaux +Testamens. Si les sujets obéissent à l'édit, ce n'est pas un livre, +qu'ils remettent au péril de leur salut, c'est Christ lui-même qu'ils +livrent aux mains d'Hérode. Cependant, si on veut les enlever par +la violence, il faut le souffrir; on ne doit point résister à la +témérité.—Les princes sont du monde, et le monde est ennemi de Dieu.» + +«On ne doit pas obéir à César s'il veut faire la guerre à notre parti. +Le Turc n'attaque pas son Alcoran, l'Empereur ne doit pas davantage +attaquer son Évangile.» (Cochlæus, p. 210.) + + + [a24] Page 22, ligne 30.—_Voici mon avis..._ + +L'Électeur avait demandé à Luther s'il serait permis de résister à +l'Empereur les armes à la main. Luther répondit négativement, en +ajoutant seulement: «Si cependant l'Empereur, non content d'être +le maître des états des princes, allait jusqu'à exiger d'eux de +persécuter, de mettre à mort, ou de chasser leurs sujets pour la +cause de l'Évangile, les princes convaincus que ce serait agir contre +la volonté de Dieu, devront lui refuser l'obéissance; autrement ils +violeraient leur foi et se rendraient complices du crime. Il suffit +qu'ils laissent faire l'Empereur, qui aura à en rendre compte, et +qu'ils ne défendent pas leurs sujets contre lui.» Plus loin il dit, +en parlant de la guerre civile: «Quel carnage et quelles lamentations +couvriraient alors la terre allemande! Un prince devrait mieux aimer +perdre trois fois ses états, ou mourir trois fois, que d'être la cause +de si horribles bouleversemens, ou seulement d'y consentir. Quelle +conscience pourrait le supporter! Le diable verrait cela avec plaisir; +Dieu veuille nous en préserver à jamais!» (6 mars 1530.) + + + [a25] Page 26, ligne 8.—_Que l'on m'accuse ou non d'être trop + violent..._ + +L'Électeur avait réprimandé Luther au sujet de deux écrits +(_Avertissement à ses chers Allemands_, et _Gloses sur le prétendu +édit impérial_) qu'il trouvait trop violens. Luther lui répondit +(16 avril 1531) qu'il n'avait fait que repousser les attaques plus +violentes encore de ses ennemis, et qu'il serait injuste de lui imposer +silence lorsqu'on laissait tout dire à ses adversaires... «Il m'a +été impossible de me taire plus long-temps dans cette affaire qui me +concerne plus que tout autre. Si je gardais le silence devant une telle +condamnation publique de ma doctrine, ne serait-ce pas l'abandonner, la +renier? Plutôt que de le souffrir, je braverais la colère de tous les +diables, celle du monde entier, sans parler de celle des conseillers +impériaux.—On dit que mes deux écrits sont tranchans et bien affilés; +l'on a raison: je ne les ai pas non plus faits pour être doux; le seul +regret que j'aie c'est qu'ils ne soient pas plus tranchans encore. Si +l'on considère la violence de mes adversaires, l'on sera forcé d'avouer +que j'ai été trop bénin... Tout le monde crie contre nous; l'on +vocifère les calomnies les plus odieuses; et moi, pauvre homme, j'élève +la voix à mon tour, et voilà que personne n'aura crié que Luther... En +somme, tout ce que nous disons et faisons est injuste, quand même nous +ressusciterions les morts; tout ce qu'ils font, eux, est juste, quand +même ils noieraient l'Allemagne dans les larmes et dans le sang.» + + + [a26] Page 26, ligne 16.—_Eh bien! puisqu'ils sont + incorrigibles..... je romps avec eux._ ... + +«Toujours jusqu'à présent (1534), particulièrement à la diète +d'Augsbourg, nous avons humblement offert au pape et aux évêques de +recevoir d'eux la consécration et l'autorité spirituelle, et de les +aider à conserver ce droit; ils nous ont toujours repoussés. Et s'il +arrive un jour, pour la consécration sacerdotale, ce qui est arrivé +pour les indulgences, à qui sera la faute. J'ai offert aussi de me +taire sur les indulgences si l'on voulait se taire sur ce que j'avais +écrit; ils n'ont pas voulu, et aujourd'hui il n'y a plus assez de +mépris par tout le monde pour les indulgences; indulgences, lettres +papales, sceaux brisés gisent à terre. Ainsi disparaîtra le pouvoir de +consacrer et le chrême et les tonsures, de sorte qu'on ne reconnaîtra +plus où est l'évêque, où est le prêtre.» (Cochlæus, p. 245, extrait du +_De angulari missâ_, Luth., op. lat., VII, p. 220.) + + + [a27] Page 28, ligne 3.—_Anabaptistes._ + +Il y avait déjà long-temps qu'ils remuaient en Allemagne. «Nous avons +ici une nouvelle espèce de prophètes, venus d'Anvers, qui prétendent +que l'Esprit saint n'est autre chose que le génie et la raison +naturelle. (27 mars 1525.) + +»Il n'y a rien de nouveau, sinon que l'on dit que les anabaptistes +augmentent et se répandent de tous côtés. (28 décembre 1527.) + +»La nouvelle secte des anabaptistes fait d'étonnans progrès; ce sont +des gens qui mènent une vie d'excellente apparence, et qui meurent avec +grande audace par l'eau ou par le feu. (31 décembre 1527.) + +»Il y a beaucoup de troubles en Bavière.... il ne me semble pas à +propos que tu les livres aux magistrats; ils se livreront eux-mêmes, et +alors le conseil les bannira de la ville. Je vois partout la tradition +de Münzer, sur la perdition future des impies et le règne des justes +sur la terre. C'est ce que prophétise Cellarius dans un livre qu'il +vient de publier; cet esprit est un esprit de révolte. (27 janvier +1528.)» + +Le 12 mai 1528 il écrit à Link: «Tu as vu, je pense, mon +_Antischwermerum_ et ma dissertation sur la bigamie des évêques. Le +courage des anabaptistes mourans, ressemble à celui des donatistes +dont parle Augustin, ou à la fureur des juifs dans Jérusalem dévastée. +Les saints martyrs, comme notre Léonard Keiser, meurent avec crainte, +humilité, et en priant pour leurs bourreaux; l'opiniâtreté de ceux-ci +au contraire, lorsqu'ils vont à la mort, semble augmenter avec +l'indignation de leurs ennemis.» + + + [a28] Page 51, ligne 2.—_Exécution..._ + +_Extrait d'un ancien livre de chant des anabaptistes._ «Les paroles +d'Algérius sont des miracles: «Ici, dit-il, les autres gémissent et +pleurent, et moi j'y ressens de la joie. Dans ma prison, l'armée du +ciel m'apparaît; je ne sais combien de martyrs habitent avec moi tous +les jours. Dans la joie, dans les délices, dans l'extase de la grâce, +je vois le Seigneur sur son trône.» + +»Mais ta patrie, lui disaient-ils, tes amis, tes parens, ta profession, +peux-tu les quitter volontiers? Il dit aux envoyés: «Nul homme ne me +bannit de ma patrie; elle est aux pieds du trône céleste, là où mes +ennemis deviendront mes amis pour chanter le même cantique. + +»Médecins, artistes, ouvriers, ne peuvent ici-bas réussir; qui ne +reconnaît la force de Dieu, n'a qu'une force aveugle.» Les juges +furieux le menacèrent du feu. «Dans la puissance des flammes, dit +Algérius, vous reconnaîtrez la mienne.» (Wunderhorn, t. I.) + + + [a29] Page 55.—_Fin du chapitre..._ + +Les passages suivans de Ruchat (Réformation de la Suisse), font bien +connaître le bizarre enthousiasme des anabaptistes. «L'an 1529, neuf +anabaptistes furent saisis à Bâle, et mis en prison. On les fit venir +devant le sénat, et on appela aussi les ministres pour conférer avec +eux. D'abord Œcolampade leur expliqua en deux mots le symbole des +apôtres et celui de saint _Athanase_, et leur représenta que c'était +là la véritable et indubitable foi chrétienne, que Jésus-Christ et ses +apôtres avaient prêchée. Ensuite le bourgmeistre, Adelbert Meyer, dit +aux anabaptistes, qu'ils venaient d'entendre une bonne explication de +la foi chrétienne, et que, «puisqu'ils se plaignaient des ministres, +ils devaient présentement parler à cœur ouvert et exposer hardiment +ce qui leur faisait de la peine.» Mais il n'y en eut pas un seul qui +lui répondît un mot, ils se contentèrent de se regarder les uns les +autres. Alors le premier huissier de la chambre dit à l'un d'eux, +qui était tourneur de sa profession: «D'où vient que tu ne parles +pas présentement, après avoir tant jasé ailleurs, dans la rue, dans +les boutiques, et dans la prison?» Comme ils gardaient encore le +silence, Marc Hedelin, chef des tribus, s'adressa au principal de ces +gens-là, et lui dit: «Que réponds-tu, frère, à ce qui t'a été proposé?» +L'anabaptiste lui répondit: «Je ne vous reconnais point pour frère.» +«Comment?» lui dit ce seigneur. «Parce, dit l'autre, que vous n'êtes +point chrétien. Amendez-vous premièrement, corrigez-vous, et quittez la +magistrature.» «En quoi penses-tu donc, lui dit Hedelin, que je pèche +tant?» «Vous le savez bien,» lui répondit l'anabaptiste. + +»Le bourgmeistre prit la parole, lui ordonna de répondre avec modestie +et avec douceur, et le pressa vivement de parler sur la question dont +il s'agissait. Sur quoi il répondit: «Qu'il ne croyait pas qu'un +chrétien pût être dans une magistrature mondaine, parce que celui qui +combat avec l'épée, périra par l'épée: Que le baptême des enfans est du +diable, et une invention du pape; on doit baptiser les adultes, et non +les petits enfans, selon l'ordre de Jésus-Christ.» + +»Œcolampade entreprit de le réfuter, avec toute la douceur possible, +et de lui faire voir, que les passages qu'il avait cités, avaient un +autre sens, comme tous les anciens docteurs en faisaient foi. «Mes +chers amis, dit-il, vous n'entendez pas l'Écriture sainte et vous +la maniez fort grossièrement.» Et comme il allait leur montrer le +véritable sens de ces passages, l'un d'entre eux, qui était meunier, +l'interrompit, le traitant de séducteur, qui caquetait beaucoup, +et dit: «Que ce qu'il avait là allégué contre eux, ne faisait rien +au sujet. Qu'ils avaient entre les mains la pure et propre parole +de Dieu, et qu'ils voulaient s'y attacher toute leur vie, que le +Saint-Esprit parlait maintenant par lui. Il s'excusait en même temps +de ne pas parler éloquemment, disant qu'il n'avait pas étudié, qu'il +n'avait été dans aucune université, et que dès sa jeunesse il avait haï +la sagesse humaine, qui est pleine de tromperies. Qu'il connaissait +bien la ruse des scribes, qui cherchaient perpétuellement à offusquer +les yeux des simples.» Après quoi il se mit à crier et à pleurer, +disant: «Qu'après avoir ouï la parole de Dieu, il avait renoncé à sa +vie déréglée; et que maintenant que par le baptême il avait reçu le +pardon de ses péchés, il était persécuté de chacun, au lieu que dans +le temps qu'il était plongé dans toutes sortes de vices, personne ne +l'avait châtié, ni mis en prison, comme on faisait présentement. Qu'on +l'avait enfermé dans la tour, comme un meurtrier; quel était donc son +crime? etc. La conférence ayant duré jusqu'à l'heure du dîner, le sénat +se leva. + +»Après dîner, le sénat s'étant rassemblé, les ministres entrèrent en +conférence avec les anabaptistes, au sujet de la magistrature. Et +comme l'un d'eux eut donné des réponses assez satisfaisantes sur les +questions qu'on lui avait proposées, cela fit chagrin aux autres, +de ce qu'il n'était pas ferme dans leur doctrine. C'est pourquoi +ils l'interrompirent. «Laisse-nous parler, lui dirent-ils, nous qui +entendons mieux l'Écriture; nous pourrons mieux répondre sur ces +articles, que toi, qui es encore un novice, et qui n'es pas capable de +défendre notre foi contre les renards.» Alors le tourneur entrant en +dispute, soutint que saint Paul (_Rom. XIII_) parlant des puissances +supérieures, n'entend point les magistrats, mais les supérieurs +ecclésiastiques. Œcolampade lui nia cela, et lui demanda en quel +endroit de la Bible il le trouvait, et comment il le prouverait? +L'autre lui dit: «Feuilletez aussi tout l'Ancien et le Nouveau +Testament, et vous y trouverez que vous devez recevoir une pension; +vous avez meilleur temps que moi, qui suis obligé de me nourrir du +travail de mes mains, pour n'être à charge à personne.» Cette saillie +fit un peu rire les assistans. Œcolampade leur dit: «Messieurs, il +n'est pas temps maintenant de rire: si je reçois de l'Église mon +entretien et ma nourriture, je puis prouver par l'Écriture, que cela +est raisonnable: ainsi ce sont là des discours séditieux. Priez plutôt +pour la gloire du Seigneur, afin que Dieu amollisse leurs cœurs +endurcis et les éclaire.» + +«Après plusieurs autres discours, comme le temps de se lever +approchait, il y en eut un, qui n'avait rien dit de tout le jour, +qui se mit à hurler et à pleurer. «Le dernier jour est à la porte, +disait-il, amendez-vous, la cognée est déjà mise à l'arbre; ne +noircissez donc pas notre doctrine sur le baptême. Je vous en prie, +pour l'amour de Jésus-Christ, ne persécutez pas les gens de bien. +Certainement le juste juge viendra bientôt, et fera périr tous les +méchans.» + +«Le bourgmeistre l'interrompit pour lui dire qu'on n'avait pas besoin +de cette lamentation; qu'il devait raisonner sur les articles dont il +était question. Il voulut continuer sur le même ton, mais on ne le lui +permit pas. Enfin le bourgmeistre justifia la conduite du sénat, à +l'égard des anabaptistes: il représenta qu'on les avait arrêtés, non +pas à cause de l'Évangile, ni à cause de leur bonne conduite, mais à +cause de leurs déréglemens, de leur parjure et de leur sédition. Que +l'un d'eux avait commis un meurtre; un autre avait enseigné qu'on ne +doit point payer les dîmes: un troisième avait excité des troubles, +etc. Que c'était pour ces crimes qu'on les avait saisis, jusqu'à ce +qu'on eût décidé quel traitement on leur ferait, etc. + +»Dans ce moment, l'un d'entre eux se mit à crier: «Mes frères, ne +résistez point au méchant. Quand même l'ennemi serait devant votre +porte, ne la fermez pas. Laissez-les venir, ils ne peuvent rien faire +contre nous, sans la volonté du Père, puisque nos cheveux sont comptés. +Je dis bien plus: il ne faut pas même résister à un brigand dans un +bois. Ne croyez-vous pas que Dieu ait soin de vous?» On lui imposa +silence. (Ruchat, _Réforme suisse_, II, p. 498.) + +_Autre dispute._—«Le ministre zwinglien leur parla amiablement et +avec douceur, leur remontrant que, s'ils enseignaient la vérité, ils +avaient tort de se séparer de l'Église, et de prêcher dans les bois, +et dans d'autres lieux écartés. Ensuite il leur exposa en peu de mots +la doctrine de l'Église. Un des anabaptistes l'interrompit, pour lui +dire: «Nous avons reçu le Saint-Esprit par le baptême, nous n'avons +pas besoin d'instruction.» Un des seigneurs députés leur dit: «Nous +avons ordre de vous dire, qu'on veut bien vous laisser aller sans autre +châtiment, pourvu que vous quittiez le pays et que vous promettiez +de n'y plus revenir, à moins que vous ne vous amendiez.» L'un des +anabaptistes lui répondit: «Quel ordre est-ce-là? le magistrat n'est +point maître de la terre pour nous ordonner de sortir ou d'aller +ailleurs. Dieu a dit: Habite le pays. Je veux obéir à ce commandement, +et demeurer dans le pays où je suis né, où j'ai été élevé, et personne +n'a le droit de s'y opposer.» Mais on lui fit bientôt éprouver le +contraire. (Ruchat, t. III, p. 102.) + +«On vit à Bâle un anabaptiste nommé _Conrad in Gassen_, qui proférait +des blasphèmes étranges, par exemple: «Que Jésus-Christ n'était point +notre Rédempteur; qu'il n'était point Dieu, et qu'il n'était point +né d'une Vierge.» Il ne faisait aucun cas de la prière, et comme on +lui représentait que Jésus-Christ avait prié sur la montagne des +Oliviers, il répondait avec une brutale insolence: «Qui est-ce qui l'a +ouï?» Comme il était incorrigible, il fut condamné à avoir la tête +tranchée.—Cet impie fanatique me fait souvenir d'un autre de nos +jours, qui a séduit certaines personnes de notre voisinage, il y a +quelques années, en leur persuadant qu'il ne fallait user ni de pain +ni de vin. Et comme on lui objectait un jour à Genève, que le premier +miracle de Jésus-Christ avait été de changer l'eau en vin, il répondit: +«Que Jésus-Christ était encore jeune dans ce temps-là, et que c'était +une petite faute qu'il fallait lui pardonner.» (Ruchat, _Réforme +suisse_, t. III, p. 104.) + +La Réforme, née dans la Saxe, avait promptement gagné les bords du +Rhin, et était allée, remontant le fleuve, s'associer dans la Suisse au +rationalisme vaudois; elle osa même passer dans la catholique Italie. +Mélanchton, qui entretenait correspondance habituelle avec Bembo et +Sadolet, tous deux secrétaires apostoliques, fut d'abord beaucoup plus +connu que Luther des érudits italiens. C'est à lui qu'on rapportait la +gloire des premières attaques contre Rome. Mais la réputation de Luther +grandissant avec l'importance de sa réforme, il apparut bientôt aux +Italiens comme le chef du parti protestant. C'est à ce titre qu'Altieri +lui écrit en 1542 au nom des églises protestantes du nord-est de +l'Italie: + +«Au très excellent et très intègre docteur et maître dans les saintes +Écritures, le seigneur Martin Luther, notre chef (princeps) et notre +frère en Christ, les frères de l'église de Venise, Vicence et Trévise. + +»Nous avouons humblement notre faute et notre ingratitude, pour avoir +tardé si long-temps à reconnaître ce que nous te devions à toi qui nous +as ouvert la voie du salut... Nous sommes exposés à toute la rage de +l'Antichrist, et sa cruauté augmente de jour en jour contre les élus +de Dieu... Errans, dispersés, nous attendons que vienne le fort du +Seigneur... Vous que Dieu a placé à la garde de son troupeau, jusqu'à +sa venue, veillez, nous vous en supplions, chassez les loups qui nous +dévorent... Sollicitez les sérénissimes princes de l'Allemagne qui +suivent l'Évangile, d'écrire pour nous au sénat de Venise, afin de +modérer et de suspendre les mesures violentes que l'on prend contre le +troupeau du Seigneur, à la suggestion des ministres du pape.... Vous +savez quel accroissement ont pris ici vos églises; combien est large +la porte ouverte à l'Évangile... travaillez donc encore pour la cause +commune.» (Seckendorf, lib. III, p. 401.) + +Charles-Quint contribua lui-même à répandre dans la péninsule le nom et +les doctrines de Luther, en appelant sans cesse dans cette contrée de +nouvelles bandes de landsknechts, parmi lesquels se trouvaient beaucoup +de protestans. On sait que George Frundsberg, le chef des troupes +allemandes du connétable de Bourbon, jurait d'étrangler le pape avec la +chaîne d'or qu'il portait au cou.—L'auteur d'une histoire luthérienne +rapporte qu'un de ces Allemands se vantait de manger bientôt un morceau +du pape (_ut ex corpore papæ frustum devoret_). Il ajoute qu'après +la prise de Rome plusieurs hommes d'armes changèrent une chapelle en +écurie, et firent des bulles du pape une litière pour leurs chevaux, +puis, se revêtant d'habits sacerdotaux, ils proclamèrent pape un +landsknecht qui, dans son consistoire, déclara faire abandon de la +papauté à Luther. (Cochlæus, p. 156).—Luther fut même solennellement +proclamé. «Un certain nombre de soldats allemands s'assemblèrent un +jour dans les rues de Rome, montés sur des chevaux et des mules. Un +d'eux, nommé Grunwald, remarquable par sa taille, s'habilla comme le +pape, se mit sur la tête une triple couronne, et monta sur une mule +richement caparaçonnée; d'autres s'étaient habillés en cardinaux, avec +une mitre sur la tête, et vêtus d'écarlate ou de blanc, suivant les +personnages qu'ils représentaient. Ils se mirent ainsi en marche au +bruit des tambours et des fifres, entourés d'une foule innombrable, +et avec toute la pompe usitée dans les processions pontificales. +Lorsqu'ils passaient devant quelques maisons où se trouvait un +cardinal, Grunwald bénissait le peuple. Il descendit ensuite de sa +mule, et les soldats, le plaçant sur un siége, le portèrent sur leurs +épaules. Arrivé au château Saint-Ange, il prend alors une large coupe +et boit à la santé de Clément, et ceux qui l'environnent suivent son +exemple. Il prête ensuite serment à ses cardinaux, et ajoute qu'il les +engage à rendre hommage à l'Empereur comme à leur légitime et unique +souverain; il leur fait promettre qu'ils ne troubleront plus la paix +de l'Empire par leurs intrigues, mais que, suivant les préceptes de +l'Écriture et l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, ils demeureront +soumis au pouvoir civil. Après une harangue dans laquelle il récapitula +les guerres, les parricides et les sacriléges des papes, le prétendu +pontife promit solennellement de transférer, par voie de testament, +son autorité et sa puissance à Martin Luther. Lui seul, disait-il, +pouvait abolir tous ces abus et réparer la barque de saint Pierre, de +sorte qu'elle ne fût plus le jouet des vents et des flots. Élevant +alors la voix, il dit aux assistans: «Que tous ceux qui sont de cet +avis, le fassent connaître en levant la main.» Aussitôt la multitude +des soldats leva la main en s'écriant: «_Vive le pape Luther!_» Toute +cette scène se passait sous les yeux de Clément VII. (Macree, Réf. en +Italie, p. 66-7.) + +Les ouvrages de Zwingli étant écrits en langue latine, circulaient plus +facilement en Italie que ceux des réformateurs du nord de l'Allemagne, +qui n'écrivaient point toujours dans la langue savante et universelle. +Cette circonstance est sans doute une des causes du caractère que prit +la réforme italienne, particulièrement dans l'académie de Vicence, +où naquit le socinianisme. Cependant les livres de Luther passèrent +de bonne heure les Alpes. Le 14 février 1519, le premier magistrat +lui écrit: «Blaise Salmonius, libraire de Leipzig, m'a présenté +quelques-uns de vos traités; comme ils ont eu l'approbation des +savans, je les ai livrés à l'impression, et j'en ai envoyé six cents +exemplaires en France et en Espagne. Ils se vendent à Paris, et mes +amis m'assurent que même, dans la Sorbonne, il y a des gens qui les +lisent et les approuvent. Des savans de ce pays désiraient aussi depuis +long-temps voir traiter la théologie avec indépendance. Calvi, libraire +de Pavie, s'est chargé de faire passer une grande partie de l'édition +en Italie. Il nous promet même un envoi de toutes les épigrammes +composées en votre honneur par les savans de son pays. Telle est la +faveur que votre courage et votre habileté ont attirée sur vous et sur +la cause de Christ.» + +Le 19 septembre 1520, Burchard Schenk écrit de Venise à Spalatin: +«J'ai lu ce que vous me mandez du seigneur Martin Luther; il y a déjà +long-temps que sa réputation est arrivée jusqu'à nous, mais on dit par +la ville qu'il se garde du pape! Il y a deux mois, dix de ses livres +furent apportés dans notre ville, et aussitôt vendus... Que Dieu le +conduise dans la voie de la vérité et de la charité.» (Seckendorf, p. +115.) + +Quelques ouvrages de Luther pénétrèrent même dans Rome, et jusque +dans le Vatican, sous la sauve-garde de quelque pieux personnage +dont le nom remplaçait en tête du livre celui de l'auteur hérétique. +C'est ainsi que plusieurs cardinaux eurent à se repentir d'avoir loué +hautement le _Commentaire sur l'Épître aux Romains_, et le _Traité sur +la justification_ d'un certain cardinal Fregoso, qui n'était autre que +Luther. Il en advint de même pour les _Lieux communs_ de Mélanchton. +(Maccree, Réforme italienne, p. 39.) + +«Je m'occupe, dit Bucer dans une lettre à Zwingli, d'une interprétation +des psaumes. Les instances de nos frères de la France et de l'Allemagne +intérieure, me décident à les publier sous un nom étranger, afin +que les libraires puissent les vendre. Car c'est un crime capital +d'introduire dans ces deux pays des livres qui portent nos noms. Je me +donnerai donc pour un Français, et je ferai paraître mon livre sous le +nom d'Aretius Felinus.»—Il dédia ce livre au Dauphin. (Lugduni +iii idus julii anno MDXXIX.) + + + [a30] Page 56, ligne 5.—_Les catholiques et les protestans + réunis un instant contre les anabaptistes..._ + +Pour repousser les reproches des catholiques qui attribuaient aux +prédicateurs protestans la révolte des anabaptistes, les Réformés +de toutes les sectes cherchèrent encore une fois à se réunir. Une +conférence eut lieu à Wittemberg (1536). Bucer, Capiton et plusieurs +autres s'y rendirent au mois de mai, pour conférer avec les théologiens +saxons. La conférence dura du 22 au 25, jour où fut signée la _Formule +de concorde_ rédigée par Mélanchton. Le 28, Luther et Bucer prêchèrent +à Wittemberg, et proclamèrent l'union qui venait de se conclure entre +les deux partis. (Ukert, I, 307.) + +Avant de signer la formule de concorde, Luther voulut qu'elle fût +approuvée explicitement par les réformés de la Suisse, «de peur, +dit-il, que par des réticences, cette _Concorde_ ne donne lieu dans la +suite à des discordes encore plus fâcheuses.» (janvier 1535.) Cette +approbation fut donnée. «Les Suisses, écrit-il au duc Albert de Prusse, +les Suisses, qui jusqu'ici n'étaient pas d'accord avec nous sur la +question du saint Sacrement, sont en bon chemin; Dieu veuille ne pas +nous abandonner! Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Berne et plusieurs autres +villes, se sont rangées de notre côté. Nous les recevons comme frères, +et nous espérons que Dieu finira le scandale, non pas à cause de nous, +car nous ne l'avons pas mérité, mais pour glorifier son nom et faire +dépit à cet abominable pape. La nouvelle a beaucoup effrayé ceux de +Rome. Ils sont dans la terreur et n'osent assembler un concile.» (6 mai +1538.) + +Dans le même temps, des négociations étaient entamées avec Henri, +duc de Brunswick, pour le rattacher aux doctrines luthériennes, mais +elles restèrent sans résultat.—Le 23 octobre 1539, Luther écrivit +à l'Électeur pour lui annoncer que les négociations avec les envoyés +du roi d'Angleterre étaient également infructueuses. La lettre est +signée de Luther, de Mélanchton, et de plusieurs autres théologiens de +Wittemberg. + + + [a31] Page 57, ligne 25.—_Les armes seules pouvaient + décider..._ + +«Le docteur Jean Pommer m'a dit une fois qu'à Lubeck, dans la maison +de ville, on avait trouvé dans une vieille chronique, une prophétie +d'après laquelle en l'an 1550, il s'élèverait dans l'Allemagne un grand +tumulte à cause de la religion; et que, lorsque l'Empereur s'en serait +mêlé, il perdrait tout ce qu'il avait. Mais je ne crois point que +l'Empereur commence la guerre pour la cause du pape; la guerre coûte +trop d'argent.» + +L'éditeur Aurifaber ajoute que Charles-Quint, dans sa retraite de +Saint-Just, avait fait tendre les murs d'une vingtaine de tapisseries +qui représentaient les principales actions de son règne; qu'il aimait +à se promener en les regardant, et que, lorsqu'il s'arrêtait devant +celle qui représentait la prise de l'électeur de Saxe à Muhlberg, il +soupirait et disait: «Si je l'eusse laissé tel qu'il était, je serais +resté tel que j'étais.» (Tischred., p. 6.)—Ce mot que l'éditeur a +l'air de ne pas comprendre, peut-être à dessein, est fort raisonnable; +car rien ne fut plus funeste à Charles-Quint que d'avoir donné +l'électorat au jeune Maurice. + + + [a32] Page 58, ligne 7.—_Ratisbonne..._ + +«Je veux devancer tes lettres et te prédire ce qui se passe à +Ratisbonne même. Tu as été appelé par l'Empereur, il t'a dit de songer +aux conditions de la paix. Toi, tu lui as répondu en latin, tu as +fait tout ce que tu as pu, mais tu es resté au-dessous d'un si grand +sujet. Eck, selon son habitude, a vociféré: «Très gracieux Empereur, je +prétends prouver que nous avons raison et que le pape est la tête de +l'Église.» Voilà votre histoire.» (25 juin 1541.) + + + [a33] Page 59, ligne 3.—_Notre prince... accourut avec + Pontanus et tous deux arrangèrent la réponse à leur façon..._ + +La cour cherchait à exercer une sorte de contrôle, de haute +surveillance sur les ouvrages même de Luther. En 1531, il avait écrit +un livre intitulé: _Contre l'hypocrite de Dresde_, sans en avoir fait +part à l'Électeur; il lui fallut s'en excuser auprès du chancelier +Brück. + +«... Si mes petits ouvrages, dit-il, étaient envoyés à la cour, avant +de paraître, ils y rencontreraient tant de critiques et de censures +qu'ils ne paraîtraient jamais, et, s'ils paraissaient, nos ennemis +soupçonneraient chaque fois une foule de gens d'y avoir pris part. +De cette manière, l'on sait et l'on voit qu'ils sont tout uniment de +Luther; et c'est à lui seul de s'en justifier.» + +Dans une autre circonstance plus sérieuse, il eut encore à lutter +contre l'intervention de la cour. Albert, archevêque de Mayence, avait +fait mettre à mort l'un de ses officiers, nommé Schanz, contrairement +aux lois, et à en croire la voix publique, par haine personnelle. +Luther lui adressa à cette occasion deux lettres pleines d'indignation. +Il commençait ainsi la première (31 juillet 1535): «Je ne vous écris +plus, cardinal, dans l'espoir de changer votre cœur profondément +perverti. C'est une pensée à laquelle j'ai renoncé. Je vous écris +pour satisfaire à ma conscience devant Dieu et les hommes, et ne +pas approuver, par mon silence, l'acte horrible que vous venez de +commettre.» Dans ce qui suit, il l'appelle cardinal d'enfer, et le +menace du bourreau éternel qui viendra lui demander compte du sang +versé. Dans la seconde lettre (mars 1536), il dit: «L'écrit ci-joint +vous fera voir que le sang de Schanz ne se tait pas en Allemagne comme +dans les appartemens de votre Grâce électorale, au milieu de vos +courtisans. Abel vit en Dieu et son sang crie contre les meurtriers!... +J'ai reconnu par la lettre de votre Grâce à Antoine Schanz que vous +allez jusqu'à accuser sa famille d'être cause de sa mort. J'ai vu et +entendu raconter mainte scélératesse de cardinal, mais je n'aurais +jamais cru que vous fussiez une si cruelle et impudente vipère pour +railler encore les malheureux, après cette abominable, cette infernale +action!... J'ai recueilli les derniers cris de Schanz, au moment de sa +détresse, ses dernières protestations contre la violence, lorsque votre +Sainteté lui fit arracher les dents pour tirer de lui un faux aveu; +je publierai ces paroles, et Dieu aidant, votre Sainteté dansera une +danse qu'elle n'a jamais dansée!... Si Caïn sait dire: _Suis-je fait +pour garder mon frère?_ Dieu sait aussi lui répondre: _Sois maudit sur +la terre..._ Je vous recommande à Dieu, dit-il à la fin de la lettre, +si toutefois le chapeau de sang (le chapeau rouge de cardinal) vous +laisse désirer de lui être recommandé.» + +L'électeur de Saxe et le duc Albert de Prusse, parens du cardinal, +trouvèrent trop violent l'écrit dont Luther parlait dans cette lettre. +Ils lui firent dire qu'il attaquait l'honneur de la famille dans la +personne de l'archevêque, et lui commandèrent d'user de ménagemens. +Luther n'en publia pas moins son écrit quelque temps après. + + + [a34] Page 59, ligne 18.—_Ils regardent toute cette affaire + comme une comédie..._ + +Dès le commencement des conférences, Luther avait prévu qu'elles ne +mèneraient à rien. Il se défiait même de la fermeté de Bucer et du +landgrave de Hesse. Il dit dans une lettre au chancelier Brück: «Je +crains que le Landgrave ne se laisse entraîner trop loin par les +papistes, et qu'il ne veuille nous entraîner avec lui. Mais il nous a +déjà suffisamment tiraillés et je ne me laisserai plus mener par lui. +Je reprendrais plutôt tout le fardeau sur mes épaules, et je marcherais +seul, à mes risques et périls, comme dans le commencement. Nous savons +que c'est la cause de Dieu; c'est lui qui nous a suscités, qui nous a +conduits jusqu'ici, il saura bien faire triompher sa cause. Ceux qui ne +voudront pas nous suivre, n'ont qu'à rester en arrière. Ni l'Empereur, +ni le Turc, ni tous les Démons ensemble, ne pourront rien contre cette +cause, quoi qu'il en puisse advenir de nous et de ce corps mortel.—Je +m'indigne qu'ils traitent ces affaires comme des affaires mondaines, +des affaires d'Empereur, de Turcs, de princes, dans lesquelles on +puisse transiger à volonté, avancer ou reculer. C'est une cause dans +laquelle Dieu et Satan combattent avec tous leurs anges. Ceux qui ne le +croient pas, ne peuvent pas la défendre.» (avril 1541.) + + + [a35] Page 59, ligne 24.—_Je suis indigné qu'on se joue ainsi + de si grandes choses..._ + +«Je vais à Haguenau; je verrai de près ce formidable Syrien, ce +Behemoth dont se rit, au psaume II, l'habitant du ciel... Mais ils ne +comprendront point ce rire, jusqu'au moment où finira ce chant funèbre: +Vous périrez dans la route, quand se lèvera sa colère, parce qu'ils +ont refusé un baiser au Fils (peribitis in viâ, cum exarserit +ira ejus, quia Filium nolunt osculari).—Amen, amen, que cela +arrive. Ils l'ont mérité, ils l'ont voulu.» (2 juillet 1540.) + + + [a36] Page 64, ligne 15.—_Fait à Wittemberg..._ + +On trouve dans les _Propos de table_, p. 320: + +«Le mariage secret des princes et des grands seigneurs est un vrai +mariage, devant Dieu; il n'est pas sans analogie avec le concubinat +des patriarches.» (Ceci expliquerait la consultation en faveur du +Landgrave.) + + + [a37] Page 65, ligne 19.—_Depuis cette époque, les lettres de + Luther, comme celles de Mélanchton, sont pleines de dégoût et + de tristesse._ + +«L'ingratitude des hommes, c'est le cachet d'une bonne œuvre; si nos +efforts plaisaient au monde, à coup sûr ils ne seraient point agréables +à Dieu.» (6 août 1539.) + +«La tristesse et la mélancolie viennent de Satan; c'est pour moi une +chose sûre. Dieu n'afflige, ni n'effraie, ni ne tue; il est le Dieu +des vivans. Il a envoyé son fils unique, pour que nous vivions par +lui, pour qu'il surmonte la mort. C'est pourquoi l'Écriture dit: Soyez +contens et joyeux, etc.» (Tischreden, p. 205, verso.) + +_Sur la tristesse._—«Vous ne pouvez empêcher, disait un sage, que les +oiseaux ne volent au-dessus de votre tête; mais vous empêcherez qu'ils +ne fassent leurs nids dans vos cheveux.» (19 juin 1530.) + +Jean de Stockhausen avait demandé à Luther des remèdes contre les +tentations spirituelles et la mélancolie. Luther lui conseilla dans +une lettre d'éviter la solitude et de fortifier sa volonté par une vie +active, laborieuse. Il lui recommanda, outre la prière, la lecture du +livre de Gerson: _De cogitationibus blasphemiæ_. (27 novembre 1532.) + +Il donna des conseils semblables au jeune prince Joachim d'Anhalt, +«La gaîté, dit-il, et le bon courage (en tout bien et tout honneur) +sont la meilleure médecine des jeunes gens, disons mieux, de tous les +hommes. Moi-même qui ai passé ma vie dans la tristesse et les pensées +sombres, j'accepte aujourd'hui la joie partout où elle se présente, +je la recherche même. La joie criminelle vient de Satan, il est vrai, +mais la joie qu'on trouve dans le commerce d'hommes honnêtes et pieux, +celle-là plaît au Seigneur..... Montez à cheval, allez à la chasse avec +vos amis, amusez-vous avec eux. La solitude et la mélancolie sont un +poison; c'est la mort des hommes, et surtout des hommes jeunes.» (26 +juin 1534.) + +Mélanchton raconta un jour à la table de Luther la fable suivante: +«Un paysan traversant une forêt, rencontra une caverne où se trouvait +un serpent. Une grande pierre roulée devant, empêchait l'animal d'en +sortir. Il supplia le paysan d'enlever la pierre, lui promettant la +plus belle récompense. Le paysan se laissa tenter, délivra le serpent, +et lui demanda le prix de sa peine. A quoi le serpent répondit qu'il +allait lui donner la récompense que le monde donne à ses bienfaiteurs, +qu'il allait le tuer. Tout ce que le paysan put obtenir par ses +supplications, fut qu'ils remettraient leur différend au jugement du +premier animal qu'ils rencontreraient. Ce fut d'abord un vieux cheval +qui n'avait plus que la peau et les os. Pour toute réponse, il dit: +«J'ai consumé tout ce que j'avais de force au service de l'homme; pour +récompense, il va me tuer, m'écorcher.» Ils rencontrèrent ensuite un +vieux chien que son maître venait de rouer de coups; ce nouvel arbitre +donna même décision. Le serpent voulait alors tuer son bienfaiteur. +Celui-ci obtint qu'ils prendraient un nouveau juge, et que la sentence +de ce dernier serait décisive. Après avoir marché quelques pas, ils +virent venir à eux un renard. Dès que le paysan l'aperçut, il invoqua +son secours, et lui promit tous ses poulets, s'il rendait une décision +favorable. Le renard ayant entendu les parties, dit qu'avant de +prononcer, il fallait remettre toutes choses dans leur premier état; +que le serpent devait retourner dans la caverne pour entendre le +jugement. Le serpent consentit, et, dès qu'il y fut, le paysan boucha +le trou de son mieux. Le renard vint la nuit suivante prendre les +poulets qui lui étaient promis; mais la femme et les valets du paysan +le tuèrent.» Mélanchton ayant fini ce conte, le docteur dit: «Voilà +bien l'image de ce qu'on voit dans le monde. Celui que vous avez sauvé +de la potence vous fait pendre. Si je n'avais d'autre exemple, je +n'aurais qu'à penser à Jésus-Christ qui, après avoir racheté le monde +entier du péché, de la mort, du diable et de l'enfer, fut crucifié par +les siens mêmes.» (Tischreden, p. 56.) + +Les plaisanteries, les jeux de mots qui se rencontrent si souvent +dans les lettres des années précédentes, ont disparu dans celles-ci; +la correspondance de Luther devient triste; c'est à peine si on le +voit sourire une seule fois; le récit grotesque d'une expédition +militaire de quelques bourgeois contre des brigands, peut tout au plus +le dérider: «Voici encore une nouvelle victoire de Kohlhase (fameux +brigand dont la vie est racontée dans un curieux roman historique); il +a pris et enlevé un riche meunier. Sitôt que nous avons su la chose, +nous nous sommes courageusement précipités à travers les campagnes, +pas trop loin cependant de nos murailles, et comme il convient à des +saints Christophes en peinture ou à des saints Georges de bois, nous +avons effrayé les nuées de quelques coups de fusil... Nous avons fait +transporter dans la ville nos bois, nos arbres, de peur que, la nuit, +Kohlhase n'en fasse un pont pour passer nos petits fossés. Nous sommes +tous des Hectors et des Achilles, ne craignant personne, bien que nous +soyons seuls et sans ennemis.» + + + [a38] Page 67, ligne 25.—_Poison..._ + +En 1541, un bourgeois de Wittemberg, nommé Clémann Schober, suivit +Luther l'arquebuse à la main, dans l'intention probable de le tuer. Il +fut arrêté et puni. (Ukert I, 323.) + + + [a39] Page 71, ligne 4.—_Famille..._ + +_A Marc Cordel._ «Comme nous en sommes convenus, mon cher Marc, je +t'envoie mon fils Jean, afin que tu l'emploies à exercer des enfans +dans la grammaire et la musique, et en même temps, pour que tu +surveilles et corriges ses mœurs... Si tes soins prospèrent pour ce +fils, tu en auras, de mon vivant, deux autres... Je suis en travail +de théologiens, mais je veux enfanter aussi des grammairiens et des +musiciens.» (26 août 1542.) + +Le docteur Jonas avait dit un jour que la malédiction de Dieu sur les +enfans désobéissans, s'était accomplie dans la famille de Luther; le +jeune homme dont il parlait était toujours malade et souffrant. Le +docteur Luther ajouta «C'est la punition due à sa désobéissance. Il +m'a presque tué une fois, et, depuis ce temps, j'ai perdu toutes les +forces de mon corps. Grâce à lui, j'ai compris le passage où saint Paul +parle des enfans qui tuent leurs parens, non par l'épée, mais par la +désobéissance. Ils ne vivent guère, et n'ont pas de bonheur... O mon +Dieu! que le monde est impie, et dans quels temps nous vivons! Ce sont +les temps dont Jésus-Christ a dit: «Quand le fils de l'homme viendra, +croyez-vous qu'il trouvera de la foi et de la charité?» Heureux ceux +qui meurent avant de voir des temps pareils.» (Tischreden, p. 48.) + + + [a40] Page 71, ligne 4.—_La femme..._ + +«La femme est le plus précieux des trésors. Elle est pleine de grâces +et de vertus; elle garde la foi.» + +—«Le premier amour est violent, il nous enivre et nous enlève la +raison. L'ivresse passée, les âmes pieuses conservent l'amour honnête; +les impies n'en conservent rien.» + +—«Mon doux Seigneur! si c'est ta volonté sainte que je vive sans +femme, soutiens-moi contre les tentations; sinon, veuille m'accorder +une bonne et pieuse jeune fille, avec laquelle je passe doucement +ma vie, que j'aime et dont je sois aimé en retour.» (Tischreden, p. +329-31.) + + + [a41] Page 71, ligne 8.—_Asseyons-nous à sa table..._ + +Il y était toujours entouré de ses enfans et de ses amis, Mélanchton, +Jonas, Aurifaber, etc., qui l'avaient soutenu dans ses travaux. +Une place à cette table était chose enviée.—«J'aurais volontiers, +écrit-il à Gaspard Muller, reçu Kégel au nombre de mes pensionnaires, +pour différentes raisons; mais le jeune Porse de Jéna allant bientôt +revenir, la table sera pleine, et je ne puis pourtant congédier mes +anciens et fidèles compagnons. Si cependant il se trouve plus tard une +place vacante, comme cela pourrait arriver après Pâques, je ferai avec +plaisir ce que vous désirez, à moins que _le seigneur_ Catherine, ce +que je ne pense pas, ne veuille nous refuser sa grâce.» (19 janvier +1536.) _Dominus Ketha_, c'était le nom qu'il donnait souvent à sa +femme. Il commence ainsi une lettre qu'il lui écrit le 26 juillet 1540: +«A la riche et noble dame de Zeilsdorf[7], madame la _doctoresse_ +Catherine Luther, domiciliée à Wittemberg, quelquefois se promenant à +Zeilsdorf, ma bien-aimée épouse.» + + [7] Nom d'un village près duquel Luther possédait une petite + terre. + + + [a42] Page 77, ligne 8.—_Mariage..._ + +«Le mariage, que l'autorité approuve et qui n'est point contre la +parole de Dieu, est un bon mariage, quel que soit le degré de parenté.» +(Tischreden, page 321.) + +Il blâmait fort les juristes qui, «contre leur propre conscience, +contre le droit naturel, divin et impérial, maintenaient comme valables +les promesses secrètes de mariage. On doit laisser chacun s'arranger +avec sa conscience. On ne peut forcer personne à l'amour. + +«Les dots, présens de lendemain, biens, héritages, etc., ne regardent +que l'autorité. Je veux les lui renvoyer, afin qu'elle en charge +ses gens, ou qu'elle décide elle-même. Nous sommes pasteurs des +consciences, non des corps ou des biens.» (Tischreden, p. 315) + +Consulté dans un cas d'adultère, il dit: «On doit les citer et ensuite +les séparer. De tels cas regardent proprement l'autorité, car le +mariage est une chose temporelle. Il n'intéresse l'Église qu'en ce qui +touche la conscience.» (Tischreden, p. 322.) + +L'an 1539, 1er février, il disait: «Quoique les affaires relatives aux +mariages nous obligent tous les jours d'étudier, de lire, de prêcher, +d'écrire et de prier, je me réjouis que les consistoires soient +établis, surtout pour ce genre d'affaires... On trouve beaucoup de +parens, particulièrement des beaux-pères qui, sans raison, défendent +le mariage à leurs enfans. L'autorité et les pasteurs doivent y voir, +et favoriser les mariages, même contre la volonté des parens, selon +les diverses occurrences... Les enfans doivent citer à leurs parens +l'exemple de Samson. Nous ne sommes plus au temps de la papauté, où +l'on suivait la loi contre l'équité.» (Tischreden, p. 322.) + + + [a43] Page 81, ligne 12.—_Ma femme et mes petits enfans..._ + +Durant la diète d'Augsbourg, il écrivit à son fils Jean: «Grâce et paix +à toi, en Jésus-Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir +que tu apprends bien et que tu pries sans distraction. Continue, mon +enfant, et, quand je reviendrai à la maison, je te rapporterai quelque +belle chose. + +»Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfans en robes d'or, +qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires, +des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent, +et sont tout joyeux; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des +brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je +demandais à l'homme à qui il appartient, quels étaient ces enfans? Il +me répondit: «Ce sont ceux qui aiment à prier, à apprendre, et qui sont +pieux.» Je lui dis alors: «Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le +petit Jean Luther; ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger +de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis +petits chevaux, et jouer avec les autres enfans?» L'homme me répondit: +«S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra aussi +venir, le petit Philippe et le petit Jacques avec lui; ils trouveront +ici des fifres, des timbales et autres beaux instrumens pour faire +de la musique; ils danseront et tireront avec de petites arbalètes.» +En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle +prairie pour danser, où l'on voyait suspendus les fifres, les timbales, +et les petites arbalètes. Mais il était encore matin, les enfans +n'avaient pas dîné, et je ne pouvais attendre que la danse commençât. +Je dis alors à l'homme: «Cher seigneur, je vais vite écrire à mon cher +petit Jean, afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne, +pour venir aussi dans ce jardin; mais il a une tante Madeleine qu'il +aime beaucoup, pourra-t-il l'amener avec lui?» L'homme me répondit: +«Oui, ils pourront venir ensemble, faites-le-lui savoir.» Sois donc +bien sage, mon cher enfant; dis à Philippe et à Jacques de l'être +aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer dans ce beau jardin.—Je +te recommande à la protection de Dieu. Salue de ma part la tante +Madeleine, et donne-lui un baiser pour moi. Ton père qui te chérit. +Martin LUTHER.» (19 juin 1530.) + + + [a44] Page 84.—_Fin du chapitre..._ + +«Dieu sait tous les métiers mieux que personne. Comme tailleur, il fait +au cerf une robe qui lui sert neuf cents ans sans se déchirer. Comme +cordonnier, il lui donne une chaussure qui dure encore plus long-temps +que lui. Et ne s'entend-il pas à la cuisine, lui qui par le feu du +soleil fait tout cuire et tout mûrir. Si notre Seigneur vendait les +biens qu'il donne, il en ferait passablement d'argent; mais parce qu'il +les donne gratis, on n'en tient pas compte.» (Tischr., p. 27.) + +Ce passage bizarre et un assez grand nombre d'autres, nous montrent +dans Luther le modèle probable d'Abraham de Sancta Clara. Au +dix-septième siècle, on n'imitait plus que les défauts de Luther. + + + [a45] Page 87, ligne 15.—_Le décalogue..._ + +«Me voilà devenu disciple du décalogue. Je commence à comprendre que le +décalogue est la dialectique de l'Évangile, et l'Évangile la rhétorique +du décalogue; Christ a tout ce qui est de Moïse, mais Moïse n'a pas +tout ce qui est de Christ.» (20 juin 1530.) + + + [a46] Page 88, ligne 9.—_Il y aura un nouveau ciel, une + nouvelle terre..._ + +«Le grincement de _dents dont parle l'Évangile_, c'est la dernière +peine qui suivra une mauvaise conscience, la désolante certitude d'être +à jamais séparé de Dieu.» (Tischr., p. 366.) Ainsi Luther semble avoir +une idée plus spirituelle de l'enfer que du paradis. + + + [a47] Page 89, ligne 10.—_Autrefois on faisait des + pélerinages..._ + +A Jean de Sternberg, en lui dédiant la traduction du psaume CXVII: «... +Si je vous ai nommé en tête de ce petit travail, ce n'a pas seulement +été pour attirer l'attention des gens qui méprisent tout art et tout +savoir, mais aussi pour témoigner qu'il y a encore des gens pieux parmi +la noblesse. La plupart des nobles sont aujourd'hui si insolens et si +dépravés, qu'ils excitent la colère du pauvre homme... S'ils voulaient +être respectés, ils devraient avant tout respecter eux-mêmes Dieu +et sa parole. Qu'ils continuent de vivre ainsi dans l'orgueil, dans +l'insolence, dans le mépris de toute vertu, et ils ne seront bientôt +plus que des paysans; ils le sont déjà, quoiqu'ils portent encore le +nom de nobles et le chapeau à plumes... Ils devraient cependant se +souvenir de Münzer... + +»... Je souhaite que ce petit livre, et d'autres qui lui ressemblent, +touchent votre cœur, et que vous y fassiez un pélerinage plus utile au +salut, que celui que vous avez fait autrefois à Jérusalem. Non que je +méprise ces pélerinages; j'en ferais moi-même bien volontiers, si je +pouvais, et j'aime toujours à en entendre parler; mais je veux dire +que nous ne les faisions pas dans un bon esprit. Quand j'allai à Rome, +je courus comme un fou à travers toutes les églises, tous les couvens; +je crus tout ce que les imposteurs y avaient jamais inventé. J'y dis +une dizaine de messes, et je regrettais presque que mon père et ma mère +fussent encore en vie. J'aurais tant aimé à les tirer du purgatoire +par ces messes et autres bonnes œuvres! On dit à Rome ce proverbe: +Heureuse la mère dont le fils dit la messe la veille de la Saint-Jean! +Que j'aurais été aise de sauver ma mère! + +»Nous faisions ainsi, ne sachant pas mieux; le pape tolère ces +mensonges. Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons les évangiles, +les psaumes, et autres paroles de Dieu; nous pouvons y faire des +pélerinages plus utiles, y visiter et contempler la véritable terre +promise, la vraie Jérusalem, le vrai paradis. Nous n'y marchons pas sur +les tombeaux des saints et sur leurs dépouilles mortelles, mais dans +leurs cœurs, dans leurs pensées et leur esprit...» (Cobourg, 29 août +1530.) + + + [a48] Page 89, ligne 13.—_Pour visiter les saints._ + +«Les saints ont souvent péché, souvent erré. Quelle fureur de +nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des règles +infaillibles! Qu'ils sachent, ces sophistes insensés, ces pontifes +ignares, ces prêtres impies, ces moines sacriléges, et le pape avec +toute sa sequelle.... que nous n'avons pas été baptisés au nom +d'Augustin, de Bernard, de Grégoire, au nom de Pierre ni de Paul, au +nom de la bienfaisante faculté théologique de la Sodome (Sorbonne) de +Paris, de la Gomorrhe de Louvain, mais au nom du seul Jésus-Christ +notre maître.» (_De abrogandâ missâ privatâ._ Op. lat. Lutheri, Witt., +II, 245.) + +«Les véritables saints, ce sont toutes les autorités, tous les +serviteurs de l'Église, tous les parens, tous les enfans qui croient en +Jésus-Christ, qui ne commettent point de péché, et qui accomplissent, +chacun dans sa condition, les devoirs que Dieu leur impose.» +(Tischreden, 134, verso.) + +Luther croit peu aux légendes des saints, et déteste surtout celles des +anachorètes. «... Si l'on a fait quelque excès du côté du boire ou du +manger, on peut l'expier avec le jeûne et la maladie...» + +«La légende de saint Christophe est une belle poésie chrétienne. Les +Grecs qui étaient des gens doctes, sages et ingénieux, ont voulu +montrer ce que doit être un chrétien (_christoforos_, qui porte le +Christ). Il en est de même du chevalier saint George. La légende de +sainte Catherine est contraire à toute l'histoire romaine, etc.» + + + [a49] Page 89, ligne 16.—_Les prophètes._ + +«Je sue sang et eau pour donner les prophètes en langue vulgaire. Bon +Dieu! quel travail! comme ces écrivains juifs ont de la peine à parler +allemand. Ils ne veulent pas abandonner leur hébreu pour notre langue +barbare. C'est comme si Philomèle, perdant sa gracieuse mélodie, était +obligée de chanter toujours avec le coucou une même note monotone.» +(14 juin 1528.)—Il dit ailleurs qu'en traduisant la Bible, il mettait +souvent plusieurs semaines à chercher le sens d'un mot. (Ukert, II, p. +337.) + +A Jean Frédéric, duc de Saxe, en lui envoyant sa traduction du prophète +Daniel. «... Les historiens racontent avec éloge que le grand Alexandre +portait toujours Homère sur lui et le mettait même la nuit sous sa +tête: combien serait-il plus juste que le même honneur, ou un plus +grand encore, fût rendu à Daniel par tous les rois et princes de la +terre! Ils ne devraient pas le mettre sous leur tête, mais le déposer +dans leur cœur, car il enseigne des choses bien plus hautes.» (février +ou mars 1530.) + + + [a50] Page 92, ligne 10.—_Psaumes..._ + +A l'abbé Frédéric, de Nuremberg, en lui dédiant la traduction du psaume +CXVIII: «... C'est mon psaume à moi, mon psaume de prédilection. Je +les aime bien tous; j'aime toute l'Écriture sainte, qui est toute ma +consolation et ma vie; cependant je me suis attaché particulièrement +à ce psaume, et j'ai en vérité le droit de l'appeler mien. Il a aussi +bien mérité de moi; il m'a sauvé de mainte grande nécessité d'où ni +Empereur, ni rois, ni sages, ni saints, n'eussent pu me tirer. C'est +mon ami, qui m'est plus cher que tous les honneurs, toute la puissance +de la terre. Je ne le donnerais pas en échange, si l'on m'offrait tout +cela. + +»Mais, dira-t-on, ce psaume est commun à tous; personne n'a le droit +de le dire sien. Oui, mais le Christ est bien aussi commun à tous, et +pourtant le Christ est mien. Je ne suis pas jaloux de ma propriété; je +voudrais la mettre en commun avec le monde entier... Et plût à Dieu que +tous les hommes revendiquassent ce psaume comme étant à eux! Ce serait +la querelle la plus touchante, la plus agréable à Dieu, une querelle +d'union et de charité parfaite.» (Cobourg, 1er juillet 1530.) + + + [a51] Page 94, ligne 12.—_Des Pères..._ + +Dès le commencement de l'année 1519, il écrivait à Jérôme Düngersheim +une lettre remarquable sur l'importance et l'autorité des Pères de +l'Église. «L'évêque de Rome est au-dessus de tous par sa dignité. C'est +à lui qu'il faut s'adresser dans les cas difficiles et dans les grandes +nécessités. J'avoue cependant que je ne saurais défendre contre les +Grecs cette suprématie que je lui accorde. + +»Si je reconnaissais au pape le pouvoir de tout faire dans l'Église, +je devrais, comme conséquence de cette doctrine, traiter d'hérétiques, +Jérôme, Augustin, Athanase, Cyprien, Grégoire et tous les évêques +d'Orient qui ne furent pas établis par lui ni sous lui. Le concile +de Nicée ne fut pas réuni par son autorité; il n'y présida ni par +lui-même, ni par un légat. Que dirai-je des décrets de ce concile? Les +connaît-on bien? Sait-on lesquels d'entre eux il faut reconnaître?... +C'est votre coutume à toi et à Eck, d'accepter les paroles de tout +le monde, de modifier l'Écriture par les Pères, comme s'il fallait +plutôt croire en eux. Pour moi, je fais tout autrement. Comme Augustin +et saint Bernard, en respectant toutes les autorités, je remonte des +ruisseaux jusqu'au fleuve qui leur donne naissance.»—Suivent plusieurs +exemples des erreurs dans lesquelles les Pères sont tombés. Luther +les critique en philologue, montrant qu'ils n'ont pas compris le +texte hébreu. «De combien d'autorités Jérôme n'abuse-t-il pas contre +Jovinien? Augustin contre Pélage?—Ainsi Augustin dit que ce verset de +la Genèse: Faisons l'homme à notre image, est une preuve de la Trinité, +mais il y a dans le texte hébreu: Je ferai l'homme, etc.—Le Maître +des sentences a donné un bien funeste exemple en s'efforçant de faire +accorder les paroles de tous les Pères. Il résulte de là que nous +devenons la risée des hérétiques, quand nous nous présentons devant eux +avec ces phrases obscures ou à double sens. Eck se fait le champion de +toutes les opinions diverses et contraires. C'est là-dessus que roulera +notre dispute.» (1519.) + +—«J'admire toujours comment après les apôtres, Jérôme a pu mériter le +nom de Docteur de l'Église, Origène celui de Maître des Églises... On +ne pourrait faire un seul chrétien avec leurs livres... tant ils sont +séduits par la pompe des œuvres. Augustin lui-même ne vaudrait pas +davantage, si les Pélagiens ne l'avaient rudement exercé, et contraint +de défendre la foi.» (26 août 1530.) + +—«Celui qui a osé comparer le monachat au baptême était complètement +fou; c'était plutôt une bûche qu'une bête. Eh! quoi, crois-tu donc +Jérôme, lorsqu'il parle d'une manière si impie contre Dieu, lorsqu'il +veut qu'immédiatement après soi-même, ce soient ses parens que l'on +considère le plus? Écouteras-tu Jérôme, tant de fois dans l'erreur, +tant de fois dans le péché? croiras-tu un homme enfin, plutôt que +Dieu lui-même? Va donc, et crois avec Jérôme qu'il faut passer sur le +corps à ses parens pour fuir au désert.» (Lettre à Severinus, moine +autrichien; 6 octobre 1527.) + + + [a52] Page 97, ligne 19.—_Les Scolastiques..._ + +Grégoire de Rimini a convaincu les scolastiques d'une doctrine pire +que celle des pélagiens... Car bien que les pélagiens pensent que l'on +peut faire une bonne œuvre sans la grâce, ils n'affirment pas qu'on +puisse sans la grâce obtenir le ciel. Les scolastiques parlent comme +Pélage, lorsqu'ils enseignent que sans la grâce on peut faire une +bonne œuvre, et non une œuvre méritoire. Mais ils enchérissent sur +les pélagiens, en ajoutant que l'homme a l'inspiration de la droite +raison naturelle à laquelle la volonté peut se conformer naturellement, +tandis que les pélagiens avouent que l'homme est aidé par la loi de +Dieu. (1519.) + + + [a53] Page 102, ligne 14.—_Biens ecclésiastiques..._ + +Luther écrivit au roi de Danemarck (2 décembre 1536), pour approuver la +suppression de l'épiscopat, et pour engager ce prince à faire un bon +usage des biens ecclésiastiques, c'est-à-dire (comme il l'écrivait le +18 juillet 1529 au margrave George de Brandebourg), à les appliquer à +des fondations d'écoles et d'universités. + +«L'Empereur dissimule, et cependant il prend, il dévore les évêchés, +Utrecht, Liége, etc. Ceux de la noblesse devraient y prendre garde. Je +me suis durement travaillé pour que les fondations ecclésiastiques et +les possessions des princes abbés ne fussent point dispersées, mais +conservées aux pauvres de la noblesse. Malheureusement cela n'aura pas +lieu.» (Tischreden, p. 351.) + + + [a54] Page 104, ligne 7.—_Des cardinaux et évêques..._ + +«Maître Philippe louait devant le docteur Luther la haute intelligence +et l'esprit rapide du cardinal, évêque de Saltzbourg, Mathieu Lang. Il +disait qu'en 1530, il s'était trouvé six heures avec lui à Augsbourg, +et qu'ils avaient causé de la religion. Le cardinal lui avait dit à la +fin: «Mon cher _domine Philippe_, nous autres prêtres, nous n'avons +encore jamais rien valu. Nous savons bien que votre doctrine est bonne; +mais ignorez-vous donc que jusqu'ici on n'a jamais rien pu gagner sur +les prêtres? Ce n'est pas vous qui commencerez.» «Ce cardinal était +fils d'un messager d'Augsbourg. Son père était d'une bonne et ancienne +famille, mais réduit à l'état de serviteur par sa pauvreté.—Ce fut +le premier cardinal qu'il y ait eu en Allemagne. Appuyé par sa sœur, +il se fit connaître à la cour de Maximilien, fut ensuite envoyé à +Rome auprès du pape, et plus tard nommé coadjuteur de l'évêché de +Salzbourg.» (Tischreden, p. 272.) + +«J'ai, jusqu'ici, prié pour cet évêque, _categoricè, affirmativè, +positivè_, de cœur, pour que Dieu voulût le convertir. J'ai essayé +aussi par écrit de l'amener à la pénitence. Maintenant je prie pour +lui _hypotheticè_ et _desperabundè_... Celui-là n'est point _frater +ignorantiæ, sed malitiæ_. + +»Il m'a souvent écrit amicalement, et m'a fait espérer qu'il prendrait +femme, comme je lui en avais donné le conseil par écrit. + +»Il s'est moqué de nous jusqu'à la diète d'Augsbourg. Là, j'ai appris à +le connaître. Cependant il veut encore être mon ami au point qu'il me +réclame pour arbitre dans l'affaire de...» (Tischreden, p. 274.) + +«A la diète d'Augsbourg, l'évêque de Saltzbourg disait: «Il y a quatre +moyens pour réconcilier les deux partis: ou que nous cédions ou qu'ils +cèdent; or, ni les uns ni les autres n'en veulent rien faire; ou bien +encore, il faut que l'on oblige d'autorité un des partis à céder, et +comme il en doit résulter un grand soulèvement, reste le quatrième +moyen, savoir: qu'un parti extermine l'autre, et que le plus fort mette +le plus faible dans le sac.» Voilà de beaux plans d'unité pour un +évêque chrétien.» (Ibidem, p. 19.) + + + [a55] Page 105, ligne 8.—_Moines..._ + +«Les seuls mendians sont divisés en sept partis ou ordres, et les +mineurs à leur tour en sept espèces de mineurs. Toutes ces sectes, le +très saint père les nourrit et les entretient lui-même, tant il a peur +qu'elles ne viennent à s'unir.» (Lettre à la diète de Prague, 15 juillet +1522.) + + + [a56] Page 107, ligne 22.—_Un seul coin de l'Allemagne, + celui où nous sommes, fleurit encore par la culture des arts + libéraux..._ + +Luther écrivit à l'Électeur, le 20 mai 1530, pour relever son courage +et le consoler des chagrins que lui causait la Réforme: «Voyez comme +Dieu a fait éclater sa grâce et sa bonté dans les états de votre +Altesse! n'est-ce pas là que son Évangile a le plus de ministres pieux +et fidèles, ceux qui l'enseignent avec le plus de pureté, de zèle et de +fruit? Vous voyez grandir autour de vous toute une jeunesse aimable, de +bonnes mœurs et qui sera bientôt savante dans la sainte Écriture. Cela +me ravit le cœur de voir nos jeunes enfans, garçons et petites filles, +connaître mieux aujourd'hui Dieu et le Christ, avoir une foi plus pure +et savoir mieux prier, qu'autrefois toutes les écoles épiscopales et +les couvens les plus célèbres. + +»Cette jeunesse vous a été accordée comme un signe de faveur et de +miséricorde divine. Dieu vous dit en quelque sorte: Cher duc Jean, je +te confie mon plus précieux trésor; sois le père de ces enfans. Je veux +que tu les gouvernes, que tu les protéges; sois le jardinier de mon +paradis, etc.» + +Le duc ne paraît pas avoir tenu grand compte de cette recommandation, +car Luther dit dans plusieurs de ses lettres qu'il y avait à Wittemberg +grand nombre d'étudians qui ne vivaient guère que de pain et d'eau. + + + [a57] Page 112, ligne 4.—_Je regrette de n'avoir pas plus de + temps à donner à l'étude des poètes et des orateurs...._ + +_A Wenceslas Link de Nuremberg._ «Si cela ne vous donne pas trop de +peines, mon cher Wenceslas, je vous prie de faire rassembler pour moi +tous les dessins, livres, cantiques, chants de Meistersanger et bouts +rimés, qui auront été composés en allemand et imprimés cette année chez +vous; envoyez-en autant que vous en pourrez trouver. Je désirerais +vivement les avoir. Nous savons ici composer des ouvrages latins; mais +pour les livres allemands, nous ne sommes que des apprentis. Toutefois, +avec l'ardeur que nous y mettons, j'espère que nous réussirons bientôt +de manière à vous satisfaire.» (20 mars 1536.) + + + [a58] Page 112, ligne 23.—_Ce n'est point un seul homme qui a + fait ces fables..._ + +En 1530, Luther traduisit un choix des fables d'Ésope. Dans la préface +il dit qu'il n'y a peut-être jamais eu d'homme de ce nom, et que ces +fables ont vraisemblablement été recueillies de la bouche du peuple. +(Luth. Werke IX, 455.) + + + [a59] Page 116, ligne 13.—_Chanter est le meilleur exercice..._ + +Heine, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834: «Ce qui n'est pas moins +curieux et significatif que ces écrits en prose, ce sont les poésies +de Luther, ces chansons qui lui ont échappé dans le combat et dans la +nécessité. On dirait une fleur qui a poussé entre les pierres, un rayon +de la lune qui éclaire une mer irritée. Luther aimait la musique, il a +même écrit un traité sur cet art, aussi ses chansons sont-elles très +mélodieuses. Sous ce rapport, il a aussi mérité son surnom de Cygne +d'Eisleben. Mais il n'était rien moins qu'un doux cygne dans certains +chants où il ranime le courage des siens, et s'exalte lui-même jusqu'à +la plus sauvage ardeur. Le chant avec lequel il entra à Worms, suivi +de ses compagnons, était un véritable chant de guerre. La vieille +cathédrale trembla à ces sons nouveaux, et les corbeaux furent +effrayés dans leurs nids obscurs, à la cime des tours. Cet hymne, la +Marseillaise de la réforme, a conservé jusqu'à ce jour sa puissance +énergique, et peut-être entonnerons-nous bientôt dans des combats +semblables ces vieilles paroles retentissantes et bardées de fer:» + + Notre Dieu est une forteresse, + Une épée et une bonne armure; + Il nous délivrera de tous les dangers + Qui nous menacent à présent. + Le vieux méchant démon + Nous en veut aujourd'hui sérieusement, + Il est armé de pouvoir et de ruse, + Il n'a pas son pareil au monde. + + Votre puissance ne fera rien, + Vous verrez bientôt votre perte; + L'homme de vérité combat pour nous, + Dieu lui-même l'a choisi. + Veux-tu savoir son nom? + C'est Jésus-Christ, + Le seigneur Sabaoth. + Il n'est pas d'autre Dieu que lui, + Il gardera le champ, il donnera la victoire. + + Si le monde était plein de démons, + Et s'ils voulaient nous dévorer, + Ne nous mettons pas trop en peine, + Notre entreprise réussira cependant. + Le prince de ce monde, + Bien qu'il nous fasse la grimace, + Ne nous fera pas de mal. + Il est condamné, + Un seul mot le renverse. + + Ils nous laisseront la parole, + Et nous ne dirons pas merci pour cela: + La parole est parmi nous + Avec son esprit et ses dons. + Qu'ils nous prennent notre corps, + Nos biens, l'honneur, nos enfans. + Laissez-les faire, + Ils ne gagneront rien à cela; + A nous restera l'empire. + + + [a60] Page 117, ligne 25.—_Peinture..._ + +«Le docteur parla un jour de l'habileté et du talent des peintres +italiens. «Ils savent imiter la nature si parfaitement, dit-il, +qu'indépendamment de la couleur et de la forme convenables, ils +expriment encore les gestes et les sentimens de manière à faire croire +que leurs tableaux sont choses vivantes.—La Flandre suit la trace de +l'Italie. Ceux des Pays-Bas, et surtout les Flamands ont l'esprit +éveillé, ils ont aussi de la facilité pour apprendre les langues +étrangères. C'est un proverbe que si l'on portait un Flamand dans un +sac à travers l'Italie ou la France, il n'en apprendrait pas moins la +langue du pays.» (Tischreden, p. 424 verso.) + + + [a61] Page 122, ligne 3.—_Banque..._ + +Il dit dans son traité _de Usuris_: «J'appelle usuriers ceux qui +prêtent à cinq et six pour cent. L'Écriture défend le prêt à intérêt; +on doit prêter de l'argent comme on prête un vase à son voisin. Les +lois civiles même défendent l'usure. Ce n'est pas faire acte de charité +que d'échanger une chose avec quelqu'un en gagnant sur l'échange; c'est +voler. Un usurier est un voleur digne de la potence. Aujourd'hui, à +Leipsig, celui qui prête cent florins en reçoit au bout d'une seule +année quarante pour l'intérêt de son argent.—On ne doit pas observer +les promesses faites aux usuriers; ils ne peuvent être admis aux +sacremens ni ensevelis en terre sainte.—Voici le dernier conseil que +j'aie à donner aux usuriers; ils veulent de l'argent, de l'or; eh bien! +qu'ils s'adressent à quelqu'un qui ne leur donnera pas dix ou vingt +pour cent, mais cent pour dix. Celui-là a de quoi satisfaire à leur +avidité; ses trésors sont inépuisables; il peut donner sans s'appauvrir +(Oper. lat. Luth. Witt. t. VII, p. 419-37.) + +Le docteur Henning proposait cette question à Luther: «Si j'avais +amassé de l'argent, que je ne voulusse pas en disposer, et qu'un homme +vînt me prier de le lui prêter; pourrais-je en bonne conscience lui +répondre: Je n'ai point d'argent?—Oui, dit Luther, on peut le faire +en conscience. C'est comme si on disait: Je n'ai point d'argent dont +je veuille disposer... Christ, en ordonnant de donner, ne dit pas de +donner à tous les prodigues et dissipateurs... Dans cette ville, il +n'y a personne de plus nécessiteux que les étudians. La pauvreté y est +grande à la vérité, mais la paresse encore plus... Je ne veux point +ôter le pain de la bouche à ma femme et à mes enfans pour donner à ceux +à qui rien ne profite (Tischred. p. 64). + + + [a62] Page 122, à la fin du chapitre IV. + +On peut attacher à la fin de ce chapitre diverses paroles de Luther sur +les papes, les rois, les princes. + +«Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la terre que le pape +Clément (Clément VII)[r185]. C'est qu'il était de Florence, etc.» + + [r185] Tischreden, 243. + +«Le pape Jules, deuxième du nom, était un homme excellent pour le +gouvernement et la guerre[r186]..... Lorsqu'il apprit que son armée +avait été battue à Ravenne, il blasphéma Dieu dans le ciel; il lui +disait: Au nom de mille diables, es-tu donc devenu si bon Français? +est-ce ainsi que tu protéges ton Église? Il tourna les yeux vers la +terre, et dit: Saints Suisses, priez pour nous! Et il envoya aussitôt +le cardinal de Saltzbourg, Mathieu Lang, pour traiter avec l'empereur +Maximilien.» + + [r186] _Ibid._ 242. + +«Si j'avais été de ce temps-là, on m'aurait fait venir à Paris avec +grand honneur, mais j'étais encore trop jeune et Dieu ne le voulait +point, de crainte que l'on ne pensât que c'était la puissance du roi de +France, etc.»[r187] + + [r187] _Ibid._ 243. + +«Le pape Jules II, un homme plein d'audace et d'habileté, un +vrai diable incarné, avait définitivement résolu de réformer les +Franciscains[r188]. Mais ils recoururent aux rois et aux princes, les +firent agir et envoyèrent au pape quatre-vingt mille couronnes. Le pape +dit: Comment résister à des gens si bien cuirassés?» + + [r188] _Ibid._ 269. + +«L'an 1532, l'astrologue Gauric raconta au margrave de Brandebourg, +Joachim, que, comme on faisait à Clément VII le reproche d'être bâtard, +il répondit: Et Jésus-Christ? Dès-lors le Margrave devint favorable à +Luther.»[r189] + + [r189] _Ibid._ 341. + +«Lorsque ceux de Bruges tenaient prisonnier l'empereur Maximilien, et +voulaient lui couper la tête, ils écrivirent au sénat de Venise pour +demander conseil[r190]. Les Vénitiens répondirent: _Homo mortuus +non facit guerram_... Les Vénitiens firent faire une farce contre +Maximilien. Le doge paraissait d'abord, puis venait le Français +qui avait une poche au côté; il y prenait des couronnes (pièces de +monnaie), et les couronnes débordaient la poche. Derrière venait +l'Empereur, peint en habit gris, avec un petit cor de chasse. Il avait +aussi une poche, mais quand il y mettait la main, les doigts passaient +à travers.—Les Florentins en firent autant. Ils représentèrent le +Français assis sur un siége percé, et.... de l'argent. L'empereur +Maximilien ramassait. Mais ils ont eu depuis une bonne leçon. Le +petit-fils de l'empereur Maximilien, l'empereur Charles, leur a bien +appris à vivre. Dieu applique volontiers aux orgueilleux le verset que +l'on chante au Magnificat: _Deposuit patentes de sede_.» + + [r190] _Ibid._ 448. + +«L'empereur Maximilien disait[r191]: Si on mettait du sang des +princes d'Autriche et de Bavière bouillir ensemble dans un pot, on le +verrait en même temps sauter dehors.» + + [r191] _Ibid._ 343. + +«On dit que l'empereur Maximilien partit un jour d'un éclat de rire; +il en avoua la cause le lendemain[r192]. Je riais, dit-il, de voir +que Dieu a confié le gouvernement spirituel à un ivrogne de prêtre, +comme le pape Jules, et le gouvernement temporel à un chasseur de +chamois, comme je suis.» + + [r192] _Ibid._ 184, verso. + +«Dans le château de Prague l'on voit toute la suite des _portraits des +rois_. Ferdinand est le dernier, et il n'y a plus de place. Il en est +de même dans la salle ronde du château de Wittemberg. Cela ne signifie +rien de bon. + +L'empereur Maximilien disait: «L'Empereur est bien le roi des rois, car +les princes de l'Empire font tout ce qu'ils veulent; le roi de France +est celui des ânes, les siens exécutent tout ce qu'il commande; le +roi d'Angleterre est le roi des hommes, car ils lui obéissent et ils +l'aiment.» + +«Maximilien demandait à un de ses secrétaires comment il fallait +traiter un serviteur qui le volait; et comme l'autre répondait qu'il +était juste de le pendre: Nous n'en ferons rien, dit l'Empereur en lui +frappant sur l'épaule, nous avons encore besoin de vos services.» + +«Après l'élection de l'empereur Charles, l'électeur de Saxe demanda au +seigneur Fabian de Feilitzsch, son conseiller, s'il lui plaisait qu'on +eût élu empereur le roi d'Espagne[r193]. Cet homme sage répondit: «Il +est bon que les corbeaux aient un vautour.» + + [r193] _Ibid._ 53. + +On lisait dans un vieux livre cette prophétie: «L'empereur Charles +soumettra toute l'Europe, réformera l'Église; sous lui, les ordres +mendians et les sectes seront anéantis.» + +«La nouvelle vint qu'Antonio de Leyva et André Doria avaient conseillé +à l'Empereur d'aller en personne contre le Turc et de ne point emmener +son frère; car, disaient-ils, il n'a point de bonheur[r194]. En +effet, Ferdinand est trop fin et trop réfléchi; il n'agit que par +conseil et délibération, jamais par impulsion divine.»—L'Empereur +devient malheureux; il ne sait pas profiter de l'occasion; il perd +aujourd'hui Milan. + + [r194] _Ibid._ 349. + +«Le roi de France aime les femmes[r195]... Au contraire, l'Empereur +passant par la France en 1544, trouva après un grand festin une belle +et noble vierge dans son lit, que le roi de France y avait fait +conduire. L'Empereur la renvoya honorablement chez ses parens. + + [r195] _Ibid._ 349, verso. + +»L'Empereur n'a appelé à son couronnement que des princes et seigneurs +italiens et espagnols, qui ont porté devant lui les drapeaux et les +armes des électeurs. J'avais touché cela dans un petit livre, mais +l'Électeur en a fait acheter tous les exemplaires. + +»Le roi de France dépense autant d'argent en trahison que pour ses +armées. Aussi, dans sa guerre contre le pape Jules et Venise, il a +dissipé vingt mille hommes avec quatre mille. + +»Tant que le Français a eu des hommes de guerre allemands, il a obtenu +la victoire. Ce sont en effet les meilleurs; ils se contentent de leur +solde et protégent le peuple. Aussi Antonio de Leyva conseilla, en +mourant, à l'Empereur de s'attacher ses soldats allemands; que s'il les +perdait, ce serait fait de lui; car ils tenaient tous ensemble comme un +seul homme.» + +Après la défaite de François Ier à Pavie, Luther écrivait: «Que le roi +de France soit de chair ou autre chose, je ne me réjouis pas de le voir +vaincu et pris. Vaincu, cela se peut souffrir, mais captif, c'est une +monstruosité... Peut-être l'heure du royaume de France est-elle venue, +comme cet autre le disait de Troie: _Venit summa dies et ineluctabile +fatum....._ Ce sont, à ce qu'il me semble, des signes qui annoncent +le dernier jour du monde. Ces signes sont plus graves qu'on ne serait +tenté de le croire... Il n'y a qu'une chose qui me fait plaisir, +c'est de voir frustrés les efforts de l'Anti-Christ, qui commençait à +s'appuyer sur le roi de France.» (mars 1525.) + +(Février 1537). «Le roi de France est persuadé que chez nous autres +luthériens, il n'y a plus ni mariage, ni autorité, ni église, ni rien +de tout ce qu'on regarde comme sacré. Son envoyé, le docteur Gervais, +nous l'a assuré positivement. Mais d'où vient cela? certainement de ce +qu'on ne laisse pénétrer en ce pays, non plus qu'en Italie, aucun écrit +des nôtres, et que le scélérat de Mayence, ainsi que ses pareils, y +envoient toutes les calomnies qui se débitent contre nous.» + +«Nous avons ici un Français, François Lambert, qui était il y a deux +ans prédicateur apostolique, comme on les appelle parmi les mineurs, et +qui vient de prendre pour femme une des nôtres: il espère mieux vivre +dans le voisinage de la France (à Strasbourg)... Il gagnera sa vie à +traduire en français mes ouvrages allemands.» (4 décembre 1523.) + +«Les rois de France et d'Angleterre sont luthériens pour prendre, point +pour donner. Ils ne cherchent point l'intérêt de Dieu, mais le leur. + +»Sept universités ont approuvé le divorce du roi d'Angleterre; mais +nous autres de Wittemberg et ceux de Louvain, nous avons soutenu le +contraire, eu égard aux circonstances particulières, à la longue +cohabitation, à l'existence d'une fille, etc.[r196] + + [r196] _Ibid._ 348. + +»Quelques-uns qui avaient reçu des écrits d'Angleterre annoncèrent +comment le roi s'était séparé de l'Évangile[r197]. Je suis charmé, +dit Luther, que nous soyons quitte de ce blasphémateur. J'ai seulement +regret de voir que Mélanchton ait adressé ses plus belles préfaces aux +plus méchantes gens. + + [r197] _Ibid._ 348, verso. + +»Le duc George de Saxe disait qu'il ne forcerait personne à communier +sous une espèce, mais que ceux qui voulaient le faire autrement, +devaient sortir du pays[r198]. + + [r198] _Ibid._ 265. + +»Lorsque le duc George déclara au duc Henri de Saxe, son frère, qu'il +ne lui laisserait ses états qu'à condition d'abandonner l'Évangile, il +répondit: «Par la vierge Marie (c'était le mot ordinaire de sa Grâce), +avant que je consente à renier mon Christ, j'irai avec ma Catherine, +un petit bâton à la main, mendier par le pays[r199].» Je voudrais +que l'Empereur fît pape le duc George; les évêques supporteraient sa +réforme encore moins que la mienne. Il réduirait l'évêque de Mayence à +quatorze chevaux, etc. + + [r199] _Ibid._ + +»Le duc George a sucé le sang bohémien avec le lait de sa mère, fille +du roi de Bohême, Casimir[r200]. Il aurait fini par s'arranger avec +l'électeur Frédéric pour frapper les évêques, les abbés, etc. Il est +de sa nature ennemi du clergé. Mais les lettres et les flatteries +de l'Empereur, du pape, des rois d'Angleterre et de France, l'ont +tellement enflé, que, etc... + + [r200] _Ibid._ 313, verso. + +»Lorsque le duc George voyait son fils Jean à l'agonie, il le consolait +en lui rappelant l'article de la justification par la foi en Christ, +et l'exhortait à ne regarder que le Sauveur, sans se reposer sur ses +œuvres ni sur l'invocation des saints[r201]. Alors, l'épouse du duc +Jean, sœur du landgrave Philippe de Hesse, dit au duc George: «Cher +seigneur et père, pourquoi ne laisse-t-on pas prêcher publiquement +cette doctrine dans le pays?»—«Ma chère fille, répondit-il, on la +doit enseigner seulement aux mourans, mais point aux gens en santé.» +(1537.)—Ce duc Jean avait été obligé par son père de jurer une haine +éternelle à la doctrine luthérienne, et il l'avait fait connaître au +docteur Luther par le vieux peintre Lucas Cranach.» + + [r201] _Ibid._ 142, verso. + +Leipsig était la capitale et la résidence du duc George. Aussi les +protestans, surveillés de près par le duc, n'y pouvaient faire de +nombreux prosélytes, et Luther en marque souvent son dépit par sa +colère contre cette ville. + +«Je hais, dit-il, ceux de Leipsig comme je ne hais rien sous le soleil, +tant il y a là d'orgueil, d'arrogance, de rapacité et d'usure. (15 mai +1540.) + +»Je hais cette Sodome (Leipsig), sentine des usures et de tous les +maux. Je n'y entrerais qu'autant qu'il le faut pour arracher Loth.» (26 +octobre 1539.) + +»L'électorat de Saxe est pauvre et rapporte peu. Si l'Électeur n'avait +pas la Misnie, il ne pourrait entretenir quarante chevaux; mais il +a des tributs de princes et seigneurs, des droits de sauf-conduit, +des douanes, des rentes, etc... Sa Grâce électorale a cédé, pour de +l'argent, les régales, entre autres le droit de grâce. + +»L'électeur Frédéric était économe[r202]. Il savait bien remplir ses +caves et ses greniers de grains et d'autres denrées. On compte neuf +châteaux qu'il a fait bâtir, et cependant il lui restait toujours assez +d'argent; c'est qu'il suivait le bon conseil que son fou lui avait +donné. Un jour, qu'il se plaignait de manquer d'argent, le fou lui dit: +Fais-toi percepteur. Il exigeait des comptes sévères de ses serviteurs. +Quand il venait dans un de ses châteaux, il mangeait, buvait, se +faisait donner du fourrage comme un hôte ordinaire, et payait tout +comptant. Par là il ôtait à ses gens l'occasion de s'excuser, en +disant: On a tant consommé de choses, quand le prince est venu! + + [r202] _Ibid._ 451, verso. + +»L'électeur Frédéric-le-Sage disait à Worms, en 1521: «Je ne trouve +point d'église romaine dans ma croyance; mais une commune église +chrétienne, je l'y trouve.» + +«Ce même prince avait, dit Mélanchton, près de Wittemberg un cerf +apprivoisé, qui, pendant bien des années, allait, au mois de septembre, +dans la forêt voisine, et revenait exactement en octobre. Lorsque +l'Électeur fut mort, le cerf partit et l'on ne le revit plus. + +»En 1525, l'électeur Jean de Saxe me demanda s'il devait accorder aux +paysans leurs douze articles[r203]. Je le détournai entièrement d'en +approuver un seul. + + [r203] _Ibid._ 152. + +»Le duc Jean disait en 1525, en apprenant la révolte des paysans: «Si +le Seigneur veut que je reste prince, que sa volonté soit faite, mais +je puis aussi être un autre homme.» + +Luther blâme la patience de ce prince, qui avait appris des moines, ses +confesseurs, à supporter la désobéissance de ses gens. + +Il disait à Luther: «Mon fils, le duc Ernest, m'a écrit une lettre +latine pour me demander à courir un cerf. Je veux qu'il étudie; il sera +toujours à même d'apprendre à laisser pendre deux jambes sur un cheval.» + +«Le même prince avait toujours pour sa garde six nobles jeunes garçons, +qui restaient dans sa chambre et qui lui lisaient la Bible six heures +par jour. Sa Grâce électorale s'endormait quelquefois, mais il n'en +citait pas moins à son réveil quelques belles paroles qu'il avait +remarquées et retenues.—Pendant la prédication il tenait près de lui +des écrivains, et lui-même de sa propre main recueillait les paroles +de la bouche du prédicateur. + +»Lorsque Ferdinand fut élu roi des Romains à Cologne, le jeune duc +Jean-Frédéric y fut envoyé pour protester de la part de son seigneur et +père. Dès qu'il eut exécuté ses ordres, il repartit au grand galop, et +comme il avait à peine passé la porte, on envoya des gens pour courir +après lui et le prendre. (1531.) + +»On dit que l'Empereur a fait entendre, après avoir lu notre +_Confession et apologie_, qu'il voulait que l'on enseignât et que l'on +prêchât dans le même sens par tout le monde[r204]. Le duc George +aurait dit aussi qu'il savait très bien qu'il y avait beaucoup d'abus +à réformer dans l'Église, mais qu'il ne voulait pas de cette réforme, +quand elle venait d'un moine défroqué. + + [r204] _Ibid._ 353. + +»La dernière fois que l'électeur Jean alla à la chasse, tout le gibier +lui échappait. Les bêtes ne voulaient plus le reconnaître pour maître, +c'était un présage de sa mort. (1532.) + +»Le duc Jean-Frédéric, qui a été si bien pillé et dépouillé par ceux de +la noblesse, a appris à ses dépens à les connaître. + +»L'électeur Jean-Frédéric est naturellement colère, mais il sait à +merveille dompter son courroux.—Il aime à bâtir et à boire; il est +vrai qu'un si grand corps doit tenir plus qu'un petit.—Il donne par +an mille florins pour l'université; pour le pasteur, deux cents, avec +soixante boisseaux de froment; de plus soixante florins à cause des +leçons publiques.» Il envoya une fois cinq cents florins à Luther sur +les fonds d'une abbaye pour marier quelque pauvre religieuse. + +»Quoique le docteur Jonas l'y engageât, Luther refusa de demander +à l'Électeur une nouvelle visitation des églises[r205]. «Il a +soixante-dix conseillers qui crient à le rendre sourd. Ils lui disent: +Quel bon conseil peut donner le scribe? contentons-nous de prier Dieu +qu'il dirige le cœur du prince.» + + [r205] _Ibid._ 354. + +_Du landgrave Philippe de Hesse._—«Le Landgrave est un pieux, +intelligent et joyeux seigneur; il maintient une bonne paix dans +sa terre, qui n'est que pierres et forêts; de sorte que les gens y +peuvent voyager et commercer sans crainte... Le Landgrave est un +guerrier, un Arminius, petit de sa personne, mais, etc. Il consulte +et suit aisément les bons conseils; la résolution une fois prise, il +exécute promptement.—L'Empereur lui a offert, pour lui faire quitter +l'Évangile, la possession paisible du comté de Katzenellenbogen, et +le duc George l'aurait fait à ce prix son héritier... Il a une tête +hessoise; il ne peut se reposer, il faut qu'il ait quelque chose à +faire... C'était une grande audace de vouloir, en 1528, envahir les +possessions des évêques; et ç'a été un acte plus grand d'avoir rétabli +le duc de Wurtemberg et chassé le roi Ferdinand de ce pays. Moi et +Mélanchton, nous fûmes appelés à cette occasion à Weimar, et nous +employâmes toute notre rhétorique à empêcher sa Grâce de rompre la paix +de l'Empire... Il en devint tout rouge et s'emporta. Cependant c'est +une âme tout-à-fait loyale. + +»Dans le colloque de Marbourg, en 1529, sa Grâce vint avec un petit +habit, de sorte que personne ne l'aurait reconnu pour le Landgrave; et +cependant, il était occupé de grandes pensées. Il consulta Mélanchton, +et lui dit: «Cher maître Philippe, dois-je souffrir que l'évêque de +Mayence me chasse par violence mes prédicateurs évangéliques?» Philippe +répondit: «Si la juridiction du lieu appartient à l'évêque de Mayence, +votre Grâce ne peut l'empêcher.» Permis à vous de conseiller, répondit +le Landgrave, mais je n'agirai pas moins.» + +»A la diète d'Augsbourg, en 1530, le landgrave dit publiquement aux +évêques: «Faites la paix, nous vous le demandons. Si vous ne la faites +point et qu'il me faille descendre de mes montagnes, j'en saisirai au +moins un ou deux.» + +»Dieu a jeté le Landgrave au milieu de l'Empire. Il a autour de lui +quatre électeurs et le duc de Brunswick; et il les fait tous trembler. +C'est que le commun peuple lui est attaché. Avant de rétablir le duc +de Wurtemberg, il était allé en France, et le roi de France lui avait +prêté beaucoup d'argent pour la guerre. + +»Si le Landgrave s'enflamme une fois...! C'est ce qui nous est arrivé, +à moi et à maître Philippe, lorsque nous le détournions humblement et +faiblement de la guerre; «Qu'arrivera-t-il si je souffre vos conseils +et si je n'agis point?»—C'est un miracle de Dieu. Le Landgrave est +un prince peu puissant, cependant on le redoute; c'est un héros. Il +a renvoyé les évêques au chœur... Les Saxons et ceux de la Hesse, +lorsqu'ils sont en selle, sont de vrais cavaliers. Les cavaliers des +hautes terres (du midi de l'Allemagne) ne sont que des danseurs. Dieu +nous conserve le Landgrave..... Dieu nous préserve de la guerre! les +gens de guerre sont des diables incarnés. Je ne parle pas seulement des +Espagnols, mais aussi des Allemands. + +»Après la diète de Francfort, en 1539, environ neuf mille soldats +d'élite furent rassemblés autour de Brême et de Lunebourg pour être +employés contre les états protestans[r206]. Mais l'électeur de Saxe +et le landgrave de Hesse leur firent parler par le chevalier Bernard +de Mila, leur donnèrent de l'argent comptant et les attirèrent à eux. +Ensuite mourut subitement le duc George, etc.» + + [r206] _Ibid._ 156. + +«Le _landgrave de Hesse_ et de Thuringe, Louis-le-Fameux, était un +seigneur dur et colérique. Il était tenu prisonnier par l'évêque de +Hall, il sauta par une fenêtre du haut du château et du rocher dans +la Sals, nagea, s'aida d'un tronc d'arbre et échappa. Il sévissait +toujours cruellement contre ses sujets. Sa femme s'avisa de lui servir +de la viande un vendredi saint, et comme il n'en voulait pas manger; +elle lui dit: «Cher seigneur, vous craignez ce péché, lorsque vous en +faites tous les jours de plus grands et de plus horribles.» Mais elle +fut obligée de s'enfuir et de quitter ses enfans. Au moment de son +départ, à minuit, elle baisa son enfant qui était encore au berceau, +le bénit, et, dans un transport d'amour maternel, elle le mordit à la +joue[8]. Accompagnée d'une jeune fille, elle descendit par une corde +du château de Wartbourg, tout le long du précipice. Son maître-d'hôtel +l'attendait avec un chariot, et la conduisit secrètement à +Francfort-sur-le-Mein.—Quand ce landgrave mourut, on l'affubla d'un +habit de moine, ce qui faisait beaucoup rire tous ses chevaliers. + + [8] Luther appelle _Louis_ ce landgrave, qui s'appelait + effectivement _Albert-le-Dénaturé_, et vivait en 1288. Sa + femme, Marguerite était fille de l'empereur Frédéric II; son + fils est Frédéric I, dit le _Mordu_. + +«En Italie, les hôpitaux sont bien pourvus, bien bâtis[r207]. On +y donne une bonne nourriture; il y a des serviteurs attentifs et de +savans médecins. Les lits et les habits sont très propres; l'intérieur +des bâtimens orné de belles peintures. Aussitôt qu'un malade y est +amené, on lui ôte ses habits en présence d'un notaire qui en dresse une +note et une description exacte pour qu'ils lui soient bien gardés. On +le revêt d'un sarreau blanc, on le met dans un lit bien fait et dans +des draps blancs; on ne tarde pas à lui amener deux médecins, et les +serviteurs viennent lui apporter à manger et à boire dans des verres +bien propres, qu'ils touchent du bout du doigt. Il vient aussi des +dames et matrones honorables qui se voilent pendant quelques jours pour +servir les pauvres, de sorte qu'on ne sait point qui elles sont, et +elles retournent ensuite chez elles.—J'ai vu aussi à Florence que les +hôpitaux étaient servis avec tous ces soins; de même les maisons des +enfans-trouvés, où les petits enfans sont nourris au mieux, élevés, +enseignés et instruits. Ils les ornent tous d'un costume uniforme, et +en prennent le plus grand soin. + + [r207] _Ibid._ 145. + +»Je ne manque point de drap, mais je ne puis me décider à me faire +faire des culottes[r208]. Les miennes ont été raccommodées quatre +fois, et le seront encore. Les tailleurs ne font rien de bon et +prennent trop cher. Cela va bien mieux en Italie; les tailleurs ont une +corporation particulière qui ne fait que des culottes. + + [r208] _Ibid._ 424. + +»En Espagne, pour les couches de l'impératrice, trente hommes se sont +fouettés jusqu'au sang, afin de lui obtenir un heureux enfantement, +deux même en sont morts, et cependant la mère ni le fœtus n'ont pu +être délivrés. Qu'a-t-on fait de plus chez les païens? (14 août 1539.) + +»En Italie et en France, les curés sont généralement des ânes[r209]. +Si on leur demande: _Quot sunt sacramenta?_ ils répondent: +_Tres_.—_Quæ?_ Réponse: Le goupillon, l'encensoir et la croix. + + [r209] _Ibid._ 281, verso. + +»En France, il y a eu tant de superstition, que les serfs et serviteurs +voulaient pour la plupart se faire moines[r210]. Il fallut que le roi +défendît la moinerie. La France est abîmée dans la superstition. Les +Italiens de même sont ou superstitieux ou épicuriens. C'est un propos +commun en Italie, quand ils vont à l'église de dire: Allons au préjugé +populaire. + + [r210] _Ibid._ 271, verso. + +»Lorsque je vis Rome, je tombai à genoux, levai les mains au ciel et +dis[r211]: Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints martyrs et +par leur sang qui y a été versé...; mais elle est maintenant déchirée, +_und der teufel hat den papst, seinen dreck, darauss geschissen_.—Cent +ans avant Jésus-Christ, Rome avait quatre millions de citoyens; peu +après, neuf millions; certes, cela devait faire un peuple, si toutefois +la chose est vraie.—A Venise, trois cent mille feux; à Erfurt, +dix-huit mille murs à feu (murs mitoyens); à Nuremberg, à peine la +moitié.—Rome n'est plus qu'une charogne et un tas de cendres..... Les +maisons sont aujourd'hui où étaient les toits de l'ancienne Rome; telle +est l'épaisseur des décombres, qu'il y en a la hauteur de deux lances +de landsknecht[9]. Rien n'y est à louer que le consistoire et la cour +de Rote, où les affaires sont instruites et jugées avec beaucoup de +justice. + + [r211] _Ibid._ 442. + + [9] Voyez le _Voyage de Montaigne_. + +Le docteur Staupitz avait entendu dire à Rome, en 1511, que d'après +une vieille prophétie, un ermite s'élèverait sous le pape Léon X, et +attaquerait la papauté; or, les augustins s'appellent aussi ermites. + +»Je ne voudrais pas, pour cent mille florins, ne pas avoir vu Rome; +je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas injustice au +pape.»—Il répète trois fois ces paroles. + +«Il y avait en Italie un ordre particulier, qui s'appelait _les Frères +de l'ignorance_[r212]. Ils devaient jurer de ne rien savoir et de ne +vouloir rien apprendre. Tous les moines méritent le même nom.» + + [r212] _Ibid._ 269, verso. + +Un soir, à la table de Luther, il se trouvait un vieux prêtre qui +racontait beaucoup de choses de Rome[r213]. Il y était allé quatre +fois et y avait officié pendant deux ans. Quand on lui demanda +pourquoi il y était allé si souvent, il répondit: «La première fois +j'y cherchais un filou, la seconde je le trouvais, la troisième je +l'emportais avec moi, et la quatrième je l'y rapportais et le plaçais +derrière l'autel de Saint-Pierre.» + + [r213] _Ibid._ 442, verso. + +«Christoff Gross, qui avait été long-temps à Rome, trabant du pape, +parla beaucoup des pays par où l'on va vers la Terre-Sainte, de +l'Aragon et de la Biscaye[r214]. Ils ont pour signe du baptême une +petite cicatrice au nez, juste sous les yeux.» + + [r214] _Ibid._ 441, verso. + +«Les Écossais sont la nation la plus fière; beaucoup se sont réfugiés +en Allemagne, à Erfurth et à Wurtzbourg; ils n'admettent personne +comme moine dans leurs couvens. Les Écossais sont méprisés des autres +nations, comme les Samaritains par les Juifs.» + +«Les Anglais ont été chassés de France après leur défaite à Montlhéri, +entre Paris et Orléans[10].—Ils ne laissent personne à Calais, à moins +qu'il ne parle anglais dans tant d'heures.» + + [10] Il est inutile de relever les erreurs grossières dont + fourmille ce chapitre. + +«La peste règne toujours en Angleterre[r215].—L'Angleterre est un +morceau de l'Allemagne.—Les langues danoise et anglaise sont du saxon, +c'est-à-dire du véritable allemand, tandis que la langue de l'Allemagne +supérieure n'est point la vraie langue allemande.—La Souabe et la +Bavière sont hospitalières; au contraire la Saxe.—Luther préfère le +dialecte de la Hesse à tous les autres de l'Allemagne, parce que les +Hessois accentuent les mots comme s'ils chantaient.» + + [r215] _Ibid._ 440, verso. + + +_Diversité des langues._—«Supériorité de l'allemande: elle fait sentir +que les Allemands sont gens plus simples et plus vrais. Au contraire, +c'est un proverbe: les Français écrivent autrement qu'ils ne parlent, +et parlent autrement qu'ils ne pensent.—L'allemand se rapporte au +grec. Le latin est sec, il n'a pas de lettres doubles.—Finesse des +Saxons et bas Allemands; ils sont pires que les Italiens, quand ils +adoptent les idées de l'Italie.—Les habitations et l'aspect des +pays changent ordinairement dans l'espace d'un siècle. Il y a peu +d'années que la Hesse, la Franconie, la Westphalie, n'étaient qu'un +désert. Au contraire, autour de Halle, d'Halberstadt, et chez nous, +on fait jusqu'à trois milles sans trouver rien que bruyères, tandis +qu'autrefois il y avait des terres cultivées. Dieu aura ôté la +fertilité au pays, pour punir les habitans.» + +«Nous sommes de bons compagnons, nous autres Allemands, nous buvons, +nous mangeons, nous cassons nos vitres, nous perdons en une soirée +cent, mille florins ou plus, et nous oublions _le Turc_ qui, en trente +jours, peut être avec sa cavalerie légère à Wittemberg.» + + +«En France, chacun a son verre à table.—Les Français se préservent de +l'air; s'ils suent, ils se couvrent, s'approchent du feu, se mettent +au lit; sans cela ils auraient la fièvre. Deux personnes dansent à la +fois, les autres regardent; au contraire en Allemagne.—Les prêtres +d'Italie et de France ne savent pas même leur langue.» + + +«Dans mon voyage sur le Rhin, je voulus dire la messe, mais un +prêtre me dit[r216]: «Vous ne le pouvez: nous suivons ici le rit +ambroisien.» + + [r216] _Ibid._ 166. + +»George Fœgeler, chancelier du margrave, disait que dans la Bavière +il y avait plus de cent vingt-cinq cures vacantes, parce qu'on ne +pouvait trouver aucun ecclésiastique[r217]. + + [r217] _Ibid._ 184. + +»Dans la Bohême, il y a environ trois cents cures vacantes, de même +chez le duc George. + +»La Thuringe avait autrefois un sol très fertile en grain, +surtout autour d'Erfurt; mais maintenant elle est frappée de +malédiction[r218]. Le blé y est plus cher qu'à Wittemberg. C'est ce +que j'ai vu, il y a un an, lorsque j'étais à Smalkald; ils n'avaient +qu'un mauvais pain noir... Ils ont de telles vendanges qu'on pourrait +donner la pinte pour trois liards; si elles étaient moitié moins +bonnes, ils seraient très riches; mais maintenant ils donnent le vin +pour le tonneau. + + [r218] _Ibid._ 62. + +»L'électorat de Saxe a eu douze couvens de moines déchaux, mineurs, +cinq de prêcheurs, moines de saint Paul et carmélites, et quatre +d'augustins[r219]. Voilà seulement pour les moines mendians qui, +aujourd'hui se dissipent d'eux-mêmes.—Alors, un Anglais qui se +trouvait à table chez le docteur, se mit à dire qu'en Angleterre, +il n'y avait guère de milles carrés d'Allemagne, où l'on ne trouvât +trente-deux cloîtres de moines mendians. + + [r219] _Ibid._ 269. + +»Le vieil électeur de Brandebourg, Joachim, disait une fois au duc de +Saxe Frédéric[r220]: Comment pouvez-vous, vous autres princes de +Saxe, frapper de la monnaie si forte? Nous y avons gagné trois tonnes +d'or (en renvoyant une monnaie inférieure dans la Saxe). + + [r220] _Ibid._ 61, verso. + +La princesse de A. (Anhalt), venant à Wittemberg, se rendit chez +Luther, et insista vivement pour discuter avec lui, quoiqu'il fût +malade et que ce fût à une heure indue. Il s'excusa en lui disant: +«Noble dame, je suis rarement bien portant dans toute l'année; je +souffre presque toujours ou du corps ou de l'esprit.» Elle lui +répondit: «Je le sais, mais nous, nous ne pouvons pas non plus vivre +tous dans la piété.» Le docteur lui dit alors: «Vous autres de la +noblesse, cependant, vous devriez tous être pieux et irréprochables, +car vous êtes peu, vous formez un cercle étroit. Nous, gens du +commun et des basses classes, nous nous corrompons par la multitude; +nous sommes en grand nombre, il n'est donc pas étonnant qu'il y +ait si peu de gens pieux parmi nous. C'est chez vous, personnes +nobles et illustres, que nous devrions trouver des exemples de +piété, d'honnêteté, etc.» Et il continua de lui parler sur ce ton. +(Tischreden, p. 341, verso.) + +Luther avait dans sa maison et à sa table un Hongrois, nommé Mathias +de Vai. De retour en Hongrie, il y prêcha, et fut accusé par un +prédicateur papiste devant le moine George, frère du Vayvode, alors +gouverneur et régent à Bude. Le moine George fit apporter deux tonneaux +de poudre sur le marché, et dit: «Si l'un de vous deux prêche la bonne +doctrine, asseyez-vous dessus, j'y mettrai le feu; nous verrons lequel +des deux restera vivant.» Le papiste refusa, Mathias s'élança sur un +des tonneaux. Le papiste et les siens furent condamnés à payer quatre +cents florins de Hongrie, et à entretenir pendant un certain temps deux +cents hommes d'armes. Mathias eut la permission de prêcher l'Évangile. +(Tischr., p. 13.) + +Un seigneur hongrois, nommé Jean Huniade, se trouvant à Torgau, comme +ambassadeur du roi Ferdinand auprès de l'électeur Jean-Frédéric, pria +celui-ci de faire venir Luther pour qu'il pût le voir et lui parler. +Luther y vint; à table, l'ambassadeur dit qu'en Hongrie les prêtres +donnaient la communion tantôt sous une, tantôt sous deux espèces, +et qu'ils prétendaient que la chose était indifférente. «Révérend +père, ajouta-t-il, en s'adressant à Luther, me permettez-vous de vous +demander ce que vous pensez de ces prêtres?» Le docteur répondit +qu'il les regardait comme de méprisables hypocrites, «Car, dit-il, +s'ils étaient bien convaincus que la communion sous deux espèces est +d'institution divine, ils ne pourraient continuer de la donner sous une +seule.» + +Luther cacha le dépit que la question de l'ambassadeur lui avait causé, +et quelque temps après, il se tourna vers lui, en disant: «Seigneur, +j'ai répondu à ce que votre Grâce me demandait. Me permettra-t-elle de +lui faire une question à mon tour?» L'ambassadeur le lui permettant, +il continua: «Je suis étonné que vos pareils, les conseillers des rois +et des princes, qui savent bien que la doctrine de l'Évangile est la +véritable, ne laissent pas de la persécuter de toutes leurs forces. Me +pourriez-vous dire d'où cela vient?» A ces mots, André Pflug, l'un des +convives, voyant l'embarras du seigneur hongrois, interrompit Luther et +parla vivement d'autre chose, de sorte que le seigneur fut dispensé de +répondre. (Tischr., p. 148.) + + +Le chapitre des _Propos de table_ où se trouve réuni tout ce que Luther +a dit sur les Turcs, est fort curieux comme peinture des alarmes +qu'éprouvaient alors toutes les familles chrétiennes. Chaque mouvement +des barbares est marqué par un cri de terreur. C'est la même scène que +celle de Goetz de Berlichingen, où le chevalier ne pouvant agir, se +fait rendre compte par les siens du combat qui a lieu dans la plaine, +et qu'ils contemplent du haut d'une tour; c'est la même anxiété d'un +péril toujours croissant, et qu'on est dans l'impuissance d'éviter ou +de combattre. + +«Le Turc ira à Rome, et je n'en suis pas trop fâché, car il est écrit +dans le prophète Daniel, etc.[r221] Une fois le Turc à Rome, le +Jugement dernier n'est pas loin. + + [r221] _Ibid._ 432. + +»Le Christ a sauvé nos âmes; il faudra qu'il sauve aussi nos corps; car +le Turc va donner un bon coup à l'Allemagne[r222]. Je pense souvent à +tous les maux qui vont suivre, et il m'en vient la sueur... La femme du +docteur s'écria: Dieu nous préserve des Turcs! Non, reprit-il, il faut +bien qu'ils viennent et qu'ils nous secouent comme il faut. + + [r222] _Ibid._ 432. + +»Qui m'eût dit que je verrais en face l'un de l'autre les deux +empereurs, les rois du Midi et du Septentrion[r223]?... Oh! priez, +car nos gens de guerre sont trop présomptueux, ils comptent trop sur +leur force et sur leur nombre. Cela ne peut pas bien finir. Et il +ajoutait: Les chevaux allemands sont plus forts que ceux des Turcs; ils +peuvent les renverser; ceux-ci sont plus légers, mais plus petits. + + [r223] _Ibid._ 436. + +»Je ne compte point sur nos murs, ni sur nos arquebuses, mais sur le +_Pater noster_[r224]. C'est là ce qui battra les Turcs; le décalogue +n'y suffit pas.» + + [r224] _Ibid._ 436, verso. + +Luther dit qu'après avoir depuis long-temps désiré de connaître +l'Alcoran, il en trouva enfin une mauvaise version latine de 1300, +et qu'il la traduisit en allemand, afin de mieux faire connaître +l'imposture de Mahomet[r225]. Dans son «Instruction tirée de +l'Alcoran,» il prouve que ce n'est point Mahomet qui est l'Anti-Christ +(car l'imposture, dit-il, est trop visible en celui-ci), mais plutôt +le pape avec son hypocrisie.—«Il y a trois ans qu'un moine du pays +des Maures vint ici. Nous disputâmes avec lui par l'intermédiaire d'un +interprète, et comme il fut confondu en tous points par la Parole de +Dieu, il dit à la fin: «C'est là une bonne croyance.» + + [r226] _Ibid._ t. II. 402. + +Les juifs, à titre de juifs et d'usuriers, étaient fort mal avec Luther. + +«Nous ne devons pas souffrir les juifs parmi nous. On ne doit ni boire +ni manger avec eux.—Cependant, dit quelqu'un, il est écrit que les +juifs seront convertis avant le Jugement...—Et il est écrit aussi, dit +la femme de Luther, qu'il n'y aura qu'une bergerie et un berger.—Oui, +chère Catherine, dit le docteur. Mais cela s'est déjà accompli, lorsque +les païens ont embrassé l'Évangile.» (Tischr., p. 431.) + +«Si j'étais à la place des seigneurs de **, je ferais venir ensemble +tous les juifs, et je leur demanderais pourquoi ils appellent Christ +un fils de p..., et sainte Marie une coureuse. S'ils parvenaient à le +prouver, je leur donnerais cent florins; sinon je leur arracherais la +langue.» (Tischr., p. 431, verso.) + + + [a63] Page 127, ligne 24.—_Je ne puis nier que je ne sois + violent..._ + +Érasme disait: «Luther est insatiable d'injures et de violences; c'est +comme Oreste furieux.» (Erasm., Epist. non sobria Luther.) + + + [a64] Page 142, ligne 9.—_Le droit impérial ne tient plus qu'à + un fil..._ + +Cependant Luther le préférait encore au droit saxon. + +«Le docteur Luther parlant de la grande barbarie et dureté du droit +saxon, disait que les choses iraient au mieux si le droit impérial +était suivi dans tout l'Empire. Mais l'opinion s'est établie à la cour, +que le changement ne pouvait se faire sans grande confusion et grande +dévastation.» (Tischreden, page 412.) + + + [a65] Page 143, ligne 17.—_Je te le conseille, juriste, laisse + dormir le vieux dogue..._ + +Dans son avant-dernière lettre à Mélanchton (6 février 1546), il dit +en parlant des légistes: «O sycophantes, ô sophistes, ô peste du genre +humain!... Je t'écris en colère, mais je ne sais si, de sang froid, je +pourrais mieux dire.» + + + [a66] Page 143, ligne 24.—_Juristes pieux..._ + +Il souhaite qu'on améliore leur condition. + +«Les docteurs en droit gagnent trop peu et sont obligés de se faire +procureurs. En Italie, on donne à un juriste quatre cents ducats ou +plus par an; en Allemagne, ils n'en ont que cent. On devrait leur +assurer des pensions honorables, ainsi qu'aux bons et pieux pasteurs +et prédicateurs. Faute de cela, ils sont obligés pour nourrir leurs +femmes et leurs enfans, de s'occuper de l'agriculture et des soins +domestiques.» (Tischreden, page 414.) + + + [a67] Page 143.—_Fin du chapitre._ + +Au comte Albrecht de Mansfeld, au sujet d'une affaire de mariage: «Les +paysans, les gens grossiers qui ne recherchent que la liberté de la +chair, les légistes qui décident toujours contre la foi, m'ont rendu +si las, que j'ai rejeté décidément le fardeau des affaires de mariages, +et que j'ai dit à plusieurs de faire, au nom de tous les diables, ce +qu'il leur plaira: _Sinite mortuos sepelire mortuos_. Le monde veut le +pape! qu'il l'ait, s'il n'en peut être autrement. Tous les légistes +tiennent pour lui. Je ne sais vraiment si, moi mort, ils auront le +courage d'adjuger, à mes enfans, le nom de Luther et mes guenilles! Ils +jugent toujours d'après le droit papal. A qui la faute? A vous autres +seigneurs, qui les rendez trop fiers, qui les soutenez dans tout ce qui +leur plaît de décider, qui opprimez les pauvres théologiens, quelque +raison qu'ils puissent avoir...» (5 octobre 1536.) + +«Il faudrait dans un pays deux cents pasteurs contre un juriste. +Nous devrions, en attendant, changer en pasteurs les juristes et les +médecins. Vous verrez que cela viendra.» (Tischreden, page 4, verso.) + + + [a68] Page 151, _fin du chapitre_. + +Discussion confidentielle entre Mélanchton et Luther. (1536.) + +MÉLANCHTON trouve probable l'opinion de saint Augustin, qui soutient +«que nous sommes justifiés par la foi, par la rénovation,» et qui, sous +le mot de rénovation, comprend tous les dons et les vertus que nous +tenons de Dieu[11]. «Quelle est votre opinion? demanda-t-il à Luther. +Tenez-vous, avec saint Augustin, que les hommes sont justifiés par la +rénovation, ou bien par imputation divine?»—LUTHER répond: «Par la +pure miséricorde de Dieu.»—MÉLANCHTON propose de dire que l'homme +est justifié _principaliter_ par la foi, _et minùs principaliter_ +par les œuvres, en sorte que la foi rachète l'imperfection de +celles-ci.—LUTHER. «La miséricorde de Dieu est seule la vraie +justification. La justification par les œuvres n'est qu'extérieure; +elle ne peut nous délivrer ni du péché ni de la mort.»—MÉLANCHTON. Je +vous demande ce qui justifie saint Paul et le rend agréable à Dieu, +après sa régénération par l'eau et l'esprit?—LUTHER. «C'est uniquement +cette régénération même. Il est devenu juste et agréable à Dieu par +la foi, et par la foi il reste tel à jamais.»—MÉLANCHTON. Est-il +justifié par la seule miséricorde, ou bien l'est-il _principalement_ +par la miséricorde, et _moins principalement_ par ses vertus et +ses œuvres?—LUTHER. «Non pas. Ses vertus et ses œuvres ne sont +bonnes et pures que parce qu'elles sont de saint Paul, c'est-à-dire +d'un juste. Une œuvre plaît ou déplaît, est bonne ou mauvaise, à +cause de la personne qui la fait.»—MÉLANCHTON. Mais vous enseignez +vous-même que les bonnes œuvres sont nécessaires, et saint Paul qui +croit, et qui en même temps fait les œuvres, est agréable à Dieu +pour cela. S'il faisait autrement il lui déplairait.—LUTHER. «Les +œuvres sont nécessaires, il est vrai, mais c'est par une nécessité +sans contrainte, et toute autre que celle de la Loi. Il faut que le +soleil luise, c'est une nécessité également; cependant ce n'est pas +par suite d'une loi qu'il luit, mais bien par nature, par une qualité +inhérente et qui ne peut être changée: il est créé pour luire. De même +le juste, après la régénération, fait les œuvres, non pour obéir à +quelque loi ou contrainte, car il ne lui est pas donné de loi, mais +par une nécessité immuable.—Ce que vous dites de saint Paul, qui, +sans les œuvres, ne plairait pas à Dieu, est obscur et inexact, car +il est impossible qu'un croyant, c'est-à-dire un juste, ne fasse ce +qui est bien.»—MÉLANCHTON. Sadolet nous accuse de nous contredire +en enseignant que la foi seule justifie, et en admettant néanmoins +que les bonnes œuvres sont nécessaires.—LUTHER. «C'est que les faux +frères et les hypocrites, faisant semblant de croire, on leur demande +les œuvres pour confondre leur fourberie...»—MÉLANCHTON. Vous dites +que saint Paul est justifié par la seule miséricorde de Dieu. A cela +je réplique que si l'obéissance ne venait s'ajouter à la miséricorde +divine, il ne serait point sauvé, conformément à la parole (I. Cor. +IX): «Malheur à moi, si je ne prêchais pas l'Évangile!»—LUTHER. «Il +n'est besoin de rien ajouter à la foi; si elle est véritable, elle est +à elle seule efficace toujours et en tout point. Ce que les œuvres +valent, elles ne le valent que par la puissance et la gloire de la foi, +qui est, comme le soleil, resplendissante et rayonnante par nécessité +de nature.»—MÉLANCHTON. Dans saint Augustin, les œuvres sont incluses +en ces mots: _Solâ fide_.—LUTHER. «Quoi qu'il en soit, saint Augustin +fait assez voir qu'il est des nôtres, quand il dit: «Je suis effrayé, +il est vrai, mais je ne désespère pas, car je me souviens des plaies +du Seigneur.» Et ailleurs, dans ses Confessions: «Malheur aux hommes, +quelque bonne et louable que leur vie puisse être, s'ils ne sollicitent +la miséricorde de Dieu...»—MÉLANCHTON. Est-elle vraie, cette parole: +«La justice est nécessaire au salut?»—LUTHER. «Non pas dans ce sens, +que les œuvres produisent le salut, mais qu'elles sont les compagnes +inséparables de la foi qui justifie. C'est tout de même qu'il faudra +que je sois là en personne lorsque je serai sauvé.» + + [11] Mélanchton fait remarquer que saint Augustin n'exprime + pas cette opinion dans ses écrits de controverse. + +«J'en serai aussi,» dit l'autre qu'on menait pour être pendu, et qui +voyait les gens courir à toutes jambes vers le gibet... La foi qui +nous est donnée de Dieu régénère l'homme incessamment et lui fait +faire des œuvres nouvelles, mais ce ne sont pas les œuvres nouvelles +qui font que l'homme est régénéré... Les œuvres n'ont pas de justice +par elles-mêmes aux yeux de Dieu, quoiqu'elles ornent et glorifient +accidentellement l'homme qui les fait... En somme, les croyans sont +une création nouvelle, un arbre nouveau. Toutes ces manières de dire +usitées dans la Loi, telles que: «Le croyant _doit_ faire de bonnes +œuvres, ne nous conviennent donc plus. On ne dit pas: Le soleil _doit +luire_, un bon arbre _doit_ porter de bons fruits, trois et sept +_doivent_ faire dix. Le soleil luit par sa nature, sans qu'on le lui +commande; le bon arbre porte de même ses bons fruits; trois et sept +ont de tout temps fait dix; il n'est pas besoin de le commander pour +l'avenir. + +Le passage suivant est plus exprès encore. «Je pense qu'il n'y a point +de qualité qui s'appelle foi ou amour, comme le disent les rêveurs et +les sophistes, mais je reporte cela entièrement au Christ, et je dis +_mea formalis justitia_ (la justice certaine, permanente, parfaite, +dans laquelle il n'y a ni manque, ni défaut; celle qui est comme elle +doit être devant Dieu), cette justice c'est le Christ, mon seigneur. +(Tischr., p. 133.) + +Ce passage est un de ceux qui font le plus fortement sentir le rapport +intime de la doctrine de Luther avec le système d'identification +absolue. On conçoit que la philosophie allemande ait abouti à Schelling +et à Hegel. + + + [a69] Page 152. + +Les papistes se moquaient beaucoup des quatre nouveaux Évangiles. Celui +de Luther, qui condamne les œuvres; celui de Kuntius, qui rebaptise +les adultes; celui d'Othon de Brunfels, qui ne regarde l'Écriture +que comme un pur récit cabalistique, _surda sine spiritu narratio_; +enfin, celui des mystiques (Cochlæus, p. 165.) Ils auraient pu y +joindre celui du docteur Paulus Ricius, médecin juif, qui fit paraître, +pendant la diète de Ratisbonne, un petit livre où Moïse et saint Paul +montraient, dans un dialogue, comment toutes les opinions religieuses +qui excitaient tant de disputes pouvaient être conciliées. + + + [a70] Page 155, ligne 6.—_J'ai vu dans l'air un petit nuage de + feu... Dieu est irrité..._ + +«La comète me donne à penser que quelque malheur menace l'Empereur et +Ferdinand. Elle a tourné sa queue d'abord vers le nord, puis vers le +sud, désignant ainsi les deux frères. (oct. 1531.) + + + [a71] Page 156, ligne 24.—_Michel Stiefel croit être le + septième ange..._ + +«Michel Stiefel, avec sa septième trompette, nous prophétise le jour du +jugement pour cette année, vers la Toussaint.» (26 août 1533.) + + + [a72] Page 162, _fin du chapitre_. + +Il se moque de l'importance donnée aux cérémonies extérieures dans +une lettre à George Duchholzer, ecclésiastique de Berlin, qui lui +avait demandé son avis sur la réforme récemment introduite dans le +Brandebourg: «..... Pour ce qui est de la chasuble, des processions et +autres choses extérieures que votre prince ne veut pas abolir, voici +mon conseil: S'il vous accorde de prêcher l'Évangile de Jésus-Christ +purement et sans additions humaines, d'administrer le baptême et la +communion tels que Christ les a institués, de supprimer l'adoration +des saints et les messes des morts, de renoncer à bénir l'eau, le +sel et les herbes, de ne plus porter les saints-sacremens dans les +processions, enfin s'il n'y fait chanter que des cantiques purs de +toute doctrine humaine: faites les cérémonies qu'il demande, à la garde +de Dieu, portez une croix d'or ou d'argent, une chape, une chasuble +de velours, de soie, de toile et tout ce que vous voudrez. Si votre +seigneur ne se contente pas d'une seule chape ou chasuble, mettez-en +trois, comme le grand prêtre Aaron qui mettait trois robes l'une sur +l'autre, toutes belles et magnifiques. Si sa Grâce électorale n'a pas +assez d'une seule procession que vous ferez avec chant et tintamarre, +faites-la sept fois, comme Josué et les enfans d'Israël allèrent sept +fois autour de Jéricho en criant et sonnant des trompettes. Et pour +peu que cela amuse sa Grâce électorale, elle n'a qu'à ouvrir elle-même +la marche, et danser devant les autres, au son des harpes, des +timbales et des sonnettes, comme fit David devant l'arche du Seigneur +à Jérusalem; je ne m'y oppose point. Ces choses, quand l'abus ne s'y +mêle point, n'ajoutent, n'ôtent rien à l'Évangile. Mais il faut se +garder d'en faire des nécessités, des chaînes pour la conscience. Si +seulement je pouvais en venir là avec le pape et ses adhérens, ah! +que je remercierais Dieu! Vraiment, si le pape me cédait ce point, il +pourrait me dire de porter je ne sais quoi, que je le porterais pour +lui faire plaisir..... Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous répondre +si brièvement aujourd'hui; j'ai la tête si faible, qu'il m'en coûte +d'écrire...» (4 décembre 1539.) + + + [a73] Page 177, ligne 18.—_Elle tomba raide..._ + +«Une servante avait eu, pendant bien des années un invisible esprit +familier qui s'asseyait près d'elle au foyer, où elle lui avait fait +une petite place, s'entretenant avec lui pendant les longues nuits +d'hiver. Un jour la servante pria Heinzchen (elle nommait ainsi +l'esprit) de se laisser voir dans sa véritable forme. Mais Heinzchen +refusa de le faire. Enfin, après de longues instances, il y consentit, +et dit à la servante de descendre dans la cave, où il se montrerait. +La servante prit un flambeau, descendit dans le caveau, et là, dans un +tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au milieu de son +sang. Or, longues années auparavant, la servante avait mis secrètement +un enfant au monde, l'avait égorgé, et l'avait caché dans un tonneau.» +(Tischreden, page 222, trad. d'Henri Heine. Voy. son bel article sur +Luther, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834.) + + + [a74] Page 182, ligne 15.—_Ils saisissaient la tête..._ + +«L'ennemi de tout bien et de toute santé (le diable), chevauche +quelquefois à travers ma tête, de manière à me rendre incapable de lire +ou d'écrire la moindre des choses.» (28 mars 1532.) + + + [a75] Page 183, ligne 9.—_Le diable n'est pas, à la vérité, un + docteur qui a pris ses grades..._ + +«C'est une chose merveilleuse, dit Bossuet, de voir combien +sérieusement et vivement il décrit son réveil, comme en sursaut, au +milieu de la nuit, l'apparition manifeste du diable pour disputer +contre lui. La frayeur dont il fut saisi, sa sueur, son tremblement +et son horrible battement de cœur dans cette dispute; les pressans +argumens du démon qui ne laisse aucun repos à l'esprit; le son de sa +puissante voix; ses manières de disputer accablantes, où la question et +la réponse se font sentir à la fois. Je sentis alors, dit-il, comment +il arrive si souvent qu'on meure subitement vers le matin: c'est que le +diable peut tuer et étrangler les hommes, et sans tout cela, les mettre +si fort à l'étroit par ses disputes, qu'il y a de quoi en mourir, comme +je l'ai plusieurs fois expérimenté.» (_De abrogandâ missâ privatâ_, t. +VII, 222, trad. de Bossuet. Variations, II, p. 203.) + + + [a76] Page 201, ligne 8.—_Après avoir prêché à Smalkalde..._ + +Il écrivit à sa femme sur cette maladie: «... J'ai été comme mort; +je t'avais déjà recommandée, toi et nos enfans, à Dieu et à notre +Seigneur, dans la pensée que je ne vous reverrais plus; j'étais bien +ému en pensant à vous; je me voyais déjà dans la tombe. Les prières et +les larmes de gens pieux qui m'aiment, ont trouvé grâce devant Dieu. +Cette nuit a tué mon mal, me voilà comme rené...» (27 février 1537.) + +Luther éprouva une rechute dangereuse à Wittemberg. Obligé de rester +à Gotha, il se croyait près de la mort. Il dicta à Bugenhagen, qui +était avec lui, sa dernière volonté. Il déclara qu'il avait combattu la +papauté selon sa conscience, et demanda pardon à Mélanchton, à Jonas et +à Cruciger des offenses qu'il pouvait leur avoir faites. (Ukert, t. I, +p. 325.) + + + [a77] Page 202, ligne 2.—_Ma véritable maladie..._ + +Luther fut atteint de bonne heure de la pierre; cette maladie le +faisait cruellement souffrir. Il fut opéré le 27 février 1537. + +«Je commence à entrer en convalescence, avec la grâce de Dieu, je +rapprends à boire et à manger, quoique mes jambes, mes genoux, mes os +tremblent, et que je me porte à peine. (21 mars 1537.) + +»Je ne suis, même sans parler des maladies et de la vieillesse, qu'un +cadavre engourdi et froid.» (6 décembre 1537.) + + + [a78] Page 215, ligne 10.—_Les comtes de Mansfeld..._ + +Il avait essayé en vain de réconcilier les comtes de Mansfeld. «Si l'on +veut, dit-il, faire entrer dans une maison un arbre coupé, il ne faut +pas le prendre par la tête; toutes les branches l'arrêteraient à la +porte. Il faut le prendre par la racine, et les branches plieront pour +entrer. (Tischreden, p. 355.) + + + [a79] Page 222.—_A la fin du chapitre._ + +Nous réunissons ici plusieurs particularités relatives à Luther. + +Érasme dit de lui: «On loue unanimement les mœurs de cet homme; c'est +un grand témoignage que ses ennemis même n'y trouvent pas matière à la +calomnie.» (Ukert, t. II, page 5.) + +Luther aimait les plaisirs simples: il faisait souvent de la musique +avec ses commensaux et jouait aux quilles avec eux.—Mélanchton dit +de lui: «Quiconque l'aura connu et fréquenté familièrement, avouera +que c'était un excellent homme, doux et aimable en société, nullement +opiniâtre ni ami de la dispute. Joignez à cela la gravité qui convenait +à son caractère.—S'il montrait de la dureté en combattant les ennemis +de la vraie doctrine, ce n'était point malignité de nature, mais ardeur +et passion pour la vérité.» (Ukert, t. II, p. 12.) + + +«Bien qu'il ne fût ni d'une petite stature ni d'une complexion faible, +il était d'une extrême tempérance dans le boire et le manger. Je l'ai +vu étant en pleine santé, passer quatre jours entiers sans prendre +aucun aliment, et souvent se contenter, dans une journée entière, d'un +peu de pain et d'un hareng pour toute nourriture.» (_Vie de Luther_, +par Mélanchton.) + + +Mélanchton dit dans ses Œuvres posthumes: «Je l'ai souvent trouvé, +moi-même, pleurant à chaudes larmes, et priant Dieu ardemment pour le +salut de l'Église. Il consacrait, chaque jour, quelque temps à dire des +psaumes et à invoquer Dieu de toute la ferveur de son âme.» (Ukert, t. +II, p. 7.) + + +Luther dit de lui-même: «Si j'étais aussi éloquent et aussi riche en +paroles qu'Érasme, aussi bon helléniste que Joachim Camérarius, aussi +savant en hébreu que Forscherius, et aussi un peu plus jeune, ah! quels +travaux je ferais!» (Tischreden, p. 447.) + + +«Le licencié Amsdorf est naturellement théologien. Les docteur +Creuziger et Jonas le sont par art et réflexion. Mais moi et le docteur +Pomer, nous donnons peu de prise dans la dispute.» (Tischreden, p. 425.) + + +A Antoine Unruche, juge à Torgau «... Je vous remercie de tout mon +cœur, cher Antoine, d'avoir pris en main la cause de Marguerite Dorst, +et de n'avoir pas souffert que ces insolens hobereaux enlevassent à +la pauvre femme le peu qu'elle a. Vous savez que le docteur Martin +n'est pas seulement théologien et défenseur de la foi, mais aussi +le soutien du droit des pauvres gens qui viennent de tous côtés lui +demander ses conseils et son intercession auprès des autorités. Il sert +volontiers les pauvres, comme vous faites vous-même, vous et ceux qui +vous ressemblent. Tous les juges devraient être comme vous. Vous êtes +pieux, vous craignez Dieu, vous aimez sa parole; aussi Jésus-Christ ne +vous oubliera-t-il pas...» (12 juin 1538.) + + +Luther écrit à sa femme au sujet d'un vieux domestique qui allait +quitter sa maison: «Il faut congédier notre vieux Jean honorablement; +tu sais qu'il nous a toujours servis loyalement, avec zèle, et comme +il convenait à un serviteur chrétien. Combien n'avons-nous pas donné +à des vauriens, à des étudians ingrats, qui ont fait un mauvais usage +de notre argent? Il ne faut donc pas lésiner, dans cette occasion, à +l'égard d'un si honnête serviteur, chez lequel notre argent sera placé +d'une manière agréable à Dieu. Je sais bien que nous ne sommes pas +riches; je lui donnerais volontiers dix florins si je les avais; en +tous cas, ne lui en donne pas moins de cinq, car il n'est pas habillé. +Ce que tu pourras faire de plus, fais-le, je t'en prie. Il est vrai +que la caisse de la ville devrait bien aussi lui donner quelque chose, +parce qu'il a fait toutes sortes de services dans l'église; qu'ils +agissent comme ils voudront. Vois de quelle manière tu pourras avoir +cet argent. Nous avons un gobelet d'argent à mettre en gage. Dieu ne +nous abandonnera pas, j'en suis sûr. Adieu.» (17 février 1532.) + + +«Le prince m'a donné un anneau d'or; mais afin que je visse bien que +je n'étais pas né pour porter de l'or, l'anneau est aussitôt tombé de +mon doigt (car il est un peu trop large). J'ai dit: Tu n'es qu'un ver +de terre, et non un homme. Il fallait donner cet or à Faber, à Eckius; +pour toi, du plomb, une corde au cou te conviendraient davantage.» (15 +septembre 1530.) + + +L'Électeur, établissant une contribution pour la guerre des Turcs, +en avait fait exempter Luther. Il lui répondit qu'il acceptait cette +faveur pour ses deux maisons, dont l'une (l'ancien couvent) lui coûtait +beaucoup d'entretien sans rien rapporter, et dont l'autre n'était pas +payée encore. «Mais, continue-t-il, je prie votre Grâce électorale, +en toute soumission, de permettre que je contribue pour mes autres +biens. J'ai encore un jardin estimé à cinq cents florins, une terre à +quatre-vingt-dix, et un petit jardin qui en vaut vingt. J'aimerais bien +à faire comme les autres, à combattre le Turc de mes liards, à ne pas +être exclu de l'armée qui doit nous sauver. Il y en a déjà assez qui ne +donnent pas volontiers; je ne voudrais pas faire des envieux. Il vaut +mieux qu'on ne puisse se plaindre, et que l'on dise: Le docteur Martin +est aussi obligé de payer.» (26 mars 1542.) + + +A l'électeur Jean. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Sérénissime +seigneur! j'ai long-temps différé de remercier votre Grâce des habits +qu'elle a bien voulu m'envoyer; je le fais par la présente de tout mon +cœur. Cependant je prie humblement votre Grâce de ne pas en croire +ceux qui me présentent comme dans le dénûment. Je ne suis déjà que trop +riche selon ma conscience; il ne me convient pas, à moi, prédicateur, +d'être dans l'abondance, je ne le souhaite ni ne le demande.—Les +faveurs répétées de votre Grâce commencent vraiment à m'effrayer. Je +n'aimerais pas à être de ceux à qui Jésus-Christ dit: Malheur à vous, +riches, parce que vous avez déjà reçu votre consolation! Je ne voudrais +pas non plus être à charge à votre Grâce, dont la bourse doit s'ouvrir +sans cesse pour tant d'objets importans. C'était donc déjà trop de +l'étoffe brune qu'elle m'a envoyée; mais, pour ne pas être ingrat, je +veux aussi porter en son honneur l'habit noir, quoique trop précieux +pour moi; si ce n'était un présent de votre Grâce électorale, je +n'aurais jamais voulu porter un pareil habit. + +»Je supplie en conséquence votre Grâce de vouloir bien dorénavant +attendre que je prenne la liberté de demander quelque chose. Autrement +cette prévenance de sa part m'ôterait le courage d'intercéder +auprès d'elle pour d'autres qui sont bien plus dignes de sa faveur. +Jésus-Christ récompensera votre âme généreuse: c'est la prière que je +fais de tout mon cœur. Amen.» (17 août 1529.) + + +Jean-le-Constant avait fait présent à Luther de l'ancien couvent +des Augustins à Wittemberg.—L'électeur Auguste le racheta de ses +héritiers, en 1564, pour le donner à l'université. (Ukert, t. I, p. +347.) + + +_Lieux habités par Luther et objets qu'on a conservés de lui._—La +maison dans laquelle Luther naquit n'existe plus; elle fut brûlée +en 1689.—A la Wartbourg, on montre encore sur le mur une tache +d'encre que Luther aurait faite en jetant son écritoire à la tête du +diable.—On a conservé aussi la cellule qu'il occupait au couvent de +Wittemberg, avec différens meubles qui lui appartenaient. Les murs de +cette cellule sont couverts de noms de visiteurs. On remarque celui de +Pierre-le-Grand écrit sur la porte.—A Cobourg, l'on voit la chambre +qu'il habitait pendant la diète d'Augsbourg (1530). + + +Luther portait au doigt une bague d'or, émaillée, sur laquelle on +voyait une petite tête de mort avec ces mots: _Mori sæpe cogita_; +autour du chaton était écrit: _O mors, ero mors tua_. Cette bague est +conservée à Dresde, ainsi qu'une médaille en argent dorée, que la femme +de Luther portait au cou. Dans cette médaille, un serpent se dresse +sur les corps des Israélites, avec ces mots: _Serpens exaltatus typus +Christi crucifixi_. Le revers présente Jésus-Christ sur la croix avec +cette légende: _Christus mortuus est pro peccatis nostris_. D'un côté +on lit encore: _D. Mart. Luter Caterinæ suæ dono. D. H. F._; et de +l'autre: _Quæ nata est anno 1499, 29 januarii_. + + +Il avait lui-même un cachet dont il a donné la description dans une +lettre à Lazare Spengler: «Grâce et paix en Jésus-Christ.—Cher +seigneur et ami! vous me dites que je vous ferais plaisir en vous +expliquant le sens de ce qu'on voit sur mon sceau. Je vais donc +vous indiquer ce que j'ai voulu y faire graver, comme symbole de ma +théologie. D'abord, il y a une croix noire avec un cœur au milieu. +Cette croix doit me rappeler que la foi au Crucifié nous sauve: qui +croit en lui de toute son âme est justifié. Cette croix est noire +pour indiquer la mortification, la douleur par laquelle le chrétien +doit passer. Le cœur néanmoins conserve sa couleur naturelle; car la +croix n'altère pas la nature, elle ne tue pas, elle vivifie. _Justus +fide vivit, sed fide crucifixi._ Le cœur est placé au milieu d'une +rose blanche, qui indique que la foi donne la consolation, la joie et +la paix; la rose est blanche et non rouge, parce que ce n'est point +la joie et la paix du monde, mais celle des esprits: le blanc est la +couleur des esprits, et de tous les anges. La rose est dans un champ +d'azur, pour montrer que cette joie dans l'esprit et dans la foi est un +commencement de la joie céleste qui nous attend; celle-ci y est déjà +comprise, elle existe déjà en espoir, mais le moment de la consommation +n'est pas encore venu. Dans ce champ vous voyez aussi un cercle +d'or. Il indique que la félicité dans le ciel durera éternellement, +et qu'elle est supérieure à toute autre joie, à tout autre bien, +comme l'or est le plus précieux des métaux.—Que Jésus-Christ, notre +seigneur, soit avec vous jusque dans la vie éternelle. Amen. De mon +désert de Cobourg, 8 juillet 1530.» + + +A Altenbourg, l'on a conservé long-temps un verre de table dans lequel +Luther avait bu la dernière fois qu'il visita son ami Spalatin. (Ukert, +t. I, page 245 et suiv.) + + + + +RENVOIS DU TOME TROISIÈME. + + Renvoi Page ligne + [r1] 3, 19. _Otto Pack._—Cochlæus, 171. + [r2] 4, 11. _Cette ligue._—Ukert, 216. + [r3] 5, 15. _Tu crains que._—Luther Werke, t. IX, 231. + [r4] 6, 24. _Mémoire de Luther._—_Ibid._ t. IX, 297. + [r5] 20, 23. _L'Espagnol disait._—_Ibid._ t. IX, 414. + [r6] 23, 14. _Luther écrit._—_Ibid._ t. IX, 459. + [r7] 29, 15. _Comment l'Évangile._—_Ibid._ t. II, 391, 199. + [r8] 35, 17. _Nouvelle sur les Anabaptistes._—_Ibid._ + t. II, 328. + [r9] 40, 20. _Les anabaptistes soumis._—_Ibid._ t. II, 365. + [r10] 42, 4. _Entretien._—_Ibid._ t. II, 376. + [r11] 49, 11. _Le 19 janvier._—_Ibid._ t. II, 400. + [r12] 51, 3. _Préface de Luther._—_Ibid._ t. II, 332. + [r13] 60, 14. _Les instructions._—Bossuet en a donné le texte + dans son histoire des _Variations de l'Église + protestante_.—t. I, 328, 199. + [r14] 72, 3. _Celui qui insulte._—Tischr. 241. + [r15] 72, 8. _Le droit saxon._—_Ibid._ 315 _bis_. + [r16] 72, 14. _Il n'y a point de doute._—_Ibid._ 116. + [r17] 72, 22. _On disait à Luther._—_Ibid._ 312 _bis_. + [r18] 73, 11. _Lettre à un ami._—_Ibid._ 313 _bis_. + [r19] 73, 20. _Il n'est guère plus possible._—_Ibid._ 315 _bis_. + [r20] 74, 4. _La plus grande grâce._—_Ibid._ 313. + [r21] 74, 20. _Au jour de la._—_Ibid._ 316 _bis_. + [r22] 75, 6. _Le docteur M._—_Ibid._ 320. + [r23] 75, 18. _En 1541._—_Ibid._ 264 _bis_. + [r24] 76, 4. _La première année._—_Ibid._ 313 _bis_. + [r25] 76, 19. _Lucas Cranach._—_Ibid._ 314. + [r26] 77, 19. _On trouve l'image._—_Ibid._ 312 _bis_. + [r27] 78, 6. _Les petits enfans._—_Ibid._ 42 _bis_. + [r28] 78, 3. _On amena._—_Ibid._ 124. + [r29] 78, 20. _Servez._—_Ibid._ 10 _bis_. + [r30] 79, 3. _Au premier jour._—_Ibid._ 314 _bis_. + [r31] 79, 13. _Après qu'il eut._—_Ibid._ 47. + [r32] 79, 21. _Il disait à son._—_Ibid._ 49 _bis_. + [r33] 79, 25. _Les enfans sont les plus heureux._—_Ibid._ 134. + [r34] 80, 10. _Une autre fois._—_Ibid._ 134 _bis_. + [r35] 80, 19. _Comme maître._—_Ibid._ 45 _bis_. + [r36] 81, 1. _Quels ont dû être._—_Ibid._ 47. + [r37] 81, 17. _Il est touchant._—_Ibid._ 42-43 _passim_. + [r38] 81, 24. _Le 9 avril 1539._—_Ibid._ 363. + [r39] 82, 16. _Le 18 avril._—_Ibid._ 423. + [r40] 83, 13. _Supportons._—Lettre V, 726. + [r41] 83, 22. _Un soir._—Tischr. 43 _bis_. + [r42] 84, 1. _Vers le soir._—_Ibid._ 24 _bis_. + [r43] 85, 10. _Le petit enfant._—Tischred. 32, verso. + [r44] 86, 23. _Dans les choses divines._—_Ibid._ 69. + [r45] 87, 14. _Le décalogue._—_Ibid._ 112, verso. + [r46] 87, 18. _On demandait au docteur._—_Ibid._ 362. + [r47] 88, 1. _Cicéron._—_Ibid._ 425. + [r48] 88, 12. _On demandait à Luther._—_Ibid._ 106. + [r49] 88, 25. _Le docteur soupirait._—_Ibid._ 11, verso. + [r50] 89, 11. _Autrefois._—_Ibid._ 311. + [r51] 89, 21. _Que sont les saints._—Cochlæus, Vie de Luther, + 226. + [r52] 90, 10. _Nos adversaires._—Tischred. 447. + [r53] 90, 18. _Pourquoi enseigne-t-on?_—Luth. Werke, t. II, 16. + [r54] 92, 8. _Le Pater noster._—Tischreden, 153. + [r55] 93, 3. _L'évangile de saint Jean._—Ukert, 18. + [r56] 95, 28. _Ambroise._—Tischreden, 383. + [r57] 96, 7. _Saint Augustin._—_Ibid._ 98. + [r58] 97, 11. _Les nominaux._—_Ibid._ 384. + [r59] 98, 15. _Le D. Staupitz._—_Ibid._ 385. + [r60] 99, 11. _Jean Huss._—_Ibid._ 386. + [r61] 99, 26. _Jean Huss était._—_Ibid._ 127. + [r62] 100, 4. _La tête de l'antichrist._—_Ibid._ 241. + [r63] 100, 6. _C'est ma pauvre condition._—_Ibid._ 249. + [r64] 100, 18. _Les papistes._—_Ibid._ 255. + [r65] 100, 28. _Le pape le dit._—_Ibid._ 259. + [r66] 101, 6. _D'autres ont attaqué les mœurs._—_Ibid._ 192. + [r67] 101, 10. _Des conciles._—_Ibid._ 371-76. + [r68] 102, 14. _Des biens ecclésiastiques._—_Ibid._ 380. + [r69] 103, 17. _Le proverbe a raison._—_Ibid._ 60. + [r70] 104, 7. _En Italie._—_Ibid._ 275. + [r71] 104, 26. _Dans les disputes._—_Ibid._ 271. + [r72] 105, 3. _La moinerie._—_Ibid._ 272. + [r73] 123, 4. _Oh! combien je tremblais._—_Ibid._ 181. + [r74] 124, 9. _Je n'aime pas que Philippe._—_Ibid._ 197. + [r75] 124, 14. _Le docteur Jonas lui disait._—_Ibid._ 113. + [r76] 124, 24. _Je veux que l'on enseigne._—_Ibid._ 116. + [r77] 125, 4. _Le docteur Erasmus Alberus._—_Ibid._ 184. + [r78] 125, 16. _Albert Dürer._—_Ibid._ 425. + [r79] 125, 20. _Oh! que j'eusse été heureux._—Luth. Werke, + t. IX, 245. + [r80] 125, 27. _Rien n'est plus agréable._—Tischreden, 182. + [r81] 126, 3. _Parmi les qualités._—_Ibid._ 183. + [r82] 126, 7. _Dans le traité._—Seckendorf, livre I, 202. + [r83] 128, 4. _Le docteur Luther disait._—Tischreden, 105. + [r84] 128, 8. _Si je meurs._—_Ibid._ 356. + [r85] 128, 13. _Dans la colère._—_Ibid._ 145. + [r86] 131, 4. _Il n'est pas d'alliance._—_Ibid._ 331. + [r87] 132, 19. _La nouvelle étant venue._—_Ibid._ 274. + [r88] 134, 12. _La nuit qui précéda la mort._—_Ibid._ 360. + [r89] 138, 3. _Il vaut mieux._—_Ibid._ 347. + [r90] 139, 13. _Le droit est une belle fiancée._—_Ibid._ 273. + [r91] 139, 28. _Avant moi, il n'y a eu._—_Ibid._ 402. + [r92] 142, 22. _Voilà comme agissent._—_Ibid._ 403. + [r93] 143, 12. _Bon peuple, veuillez agréer._—_Ibid._ 407. + [r94] 145, 11. _Je suis maintenant._—_Ibid._ 102. + [r95] 146, 8. _La loi sans doute._—_Ibid._ 128. + [r96] 146, 17. _Pour me délivrer entièrement._—Tischreden, 133. + [r97] 147, 1. _Il n'est qu'un seul point._—_Ibid._ 140. + [r98] 147. _Luther en parlant._—_Ibid._ 147. + [r99] 147, 8. _Le diable veut seulement._—_Ibid._ 142. + [r100] 147, 15. _Un docteur anglais._—_Ibid._ 144. + [r101] 148, 1. _Pour résister._—_Ibid._ 124. + [r102] 149, 8. _Dieu dit à Moïse._—_Ibid._ 125. + [r103] 153, 6. _Le docteur Martin Luther disait au + sujet._—_Ibid._ 292. + [r104] 153, 11. _Quand je commençai à écrire._—_Ibid._ 193. + [r105] 153, 22. _En 1521, il vint chez moi._—_Ibid._ 282. + [r106] 155, 27. _Maître Stiefel._—_Ibid._ 367. + [r107] 156, 26. _Bileas._—_Ibid._ 192. + [r108] 157, 4. _Le docteur Jeckel._—_Ibid._ 287. + [r109] 158, 1. _Le docteur Luther faisant reproche._—_Ibid._ 290. + [r110] 158, 19. _Des antinomiens._—_Ibid._ 287. + [r111] 159, 15. _Qui aurait pensé._—_Ibid._ 288. + [r112] 160, 8. _J'ai eu tant de confiance._—_Ibid._ 291. + [r113] 161, 1. _En 1540, Luther._—_Ibid._ 129. + [r114] 161, 22. _Maître Jobst._—_Ibid._ 124. + [r115] 162, 12. _Si au commencement._—_Ibid._ 125. + [r116] 163, 4. _Maître Philippe dit._—_Ibid._ 445. + [r117] 164, 4. _Philippe me demandait._—_Ibid._ 29. + [r118] 164, 8. _Si Philippe n'eût pas été._—_Ibid._ 195. + [r119] 164, 11. _Le Paradis de Luther._—_Ibid._ 305. + [r120] 164, 21. _Les paysans ne sont pas dignes._—_Ibid._ 52. + [r121] 164, 28. _Le docteur Jonas._—_Ibid._ 137. + [r122] 165, 14. _Un méchant et horrible._—_Ibid._ 70. + [r123] 165, 22. _La femme du docteur._—_Ibid._ 150. + [r124] 166, 2. _Le docteur exhortait sa femme._—_Ibid._ + [r125] 166, 22. _Le pater noster._—_Ibid._ 135. + [r126] 166, 25. _J'aime ma Catherine._—_Ibid._ 140. + [r127] 169, 3. _Une jeune fille._—_Ibid._ 92, verso. + [r128] 169, 9. _Un pasteur._—_Ibid._ 208. + [r129] 172, 5. _Il y a des lieux._—_Ibid._ 212. + [r130] 172, 18. _Un jour de grand orage._—_Ibid._ 219. + [r131] 173, 3. _Suivent deux histoires._—_Ibid._ 214. + [r132] 173, 11. _Le diable promène._—_Ibid._ 213. + [r133] 173, 18. _Aux Pays-Bas et en Saxe._—_Ibid._ 221. + [r134] 173, 21. _Les moines conduisaient._—_Ibid._ 222. + [r135] 173, 24. _On racontait à table._—_Ibid._ 205. + [r136] 174, 8. _Un vieux curé._—_Ibid._ 205. + [r137] 175, 14. _Une autre fois, Luther._—_Ibid._ 205. + [r138] 176, 23. _Il y avait à Erfurth._—_Ibid._ 215. + [r139] 177, 18. _Le docteur Luc Gauric._—_Ibid._ 216. + [r140] 177, 21. _Le diable peut se changer._—_Ibid._ 216. + [r141] 182, 9. _Le docteur Luther devenu plus âgé._—_Ibid._ 222. + [r142] 182, 16. _Cela m'est arrivé._—_Ibid._ 220. + [r143] 182, 23. _Je sais, grâce à Dieu._—_Ibid._ 224. + [r144] 183, 9. _Le Diable n'est pas._—_Ibid._ 202. + [r145] 183, 20. _Au mois de janvier 1532._—Ukert, t. I, 320. + [r146] 184, 8. _Ma maladie qui consiste._—Tischreden, 210. + [r147] 184, 13. _En 1536, il maria._—Ukert, t. I, 322. + [r148] 184, 20. _Pendant que le docteur Luther._—Tischreden, 229. + [r149] 185, 8. _Quand le diable me trouve._—_Ibid._ 8. + [r150] 186, 1. _La nuit, quand je me réveille._—_Ibid._ 218. + [r151] 186, 6. _Aujourd'hui comme je._—_Ibid._ 220. + [r152] 186, 15. _Un jour que l'on parlait à souper._—_Ibid._ 12. + [r153] 187, 1. _Le diable me fait regarder._—_Ibid._ 220. + [r154] 187, 4. _Le diable nous a juré._—_Ibid._ 362. + [r155] 187, 6. _La tentation de la chair._—_Ibid._ 318. + [r156] 187, 13. _Si je tombe._—_Ibid._ 226. + [r157] 187, 19. _Le grain d'orge a bien à souffrir._—_Ibid._ 216. + [r158] 188, 15. _Quand le diable vient._—_Ibid._ 227. + [r159] 189, 4. _On peut consoler._—_Ibid._ 231. + [r160] 189, 10. _La meilleure médecine._—_Ibid._ 238. + [r161] 189, 19. _Préface du docteur._—Luth. Werke, t. II, 1. + [r162] 200, 3. _Le mal de dents._—Tischreden, 356. + [r163] 200, 12. _Un homme se plaignait._—_Ibid._ 357. + [r164] 201, 8. _Après avoir prêché._—_Ibid._ 362. + [r165] 203, 3. _Si j'avais su._—_Ibid._ 6. + [r166] 203, 8. _On disait une fois._—_Ibid._ 5. + [r167] 203, 18. _On disait un jour._—_Ibid._ 5, verso. + [r168] 204, 13. _C'est vous qui._—_Ibid._ 195, verso. + [r169] 204, 15. _Il sortit un jour._—_Ibid._ 189, verso. + [r170] 204, 17. _Le 16 février._—_Ibid._ 414. + [r171] 204, 23. _Le chancelier du comte._—_Ibid._ 19. + [r172] 205, 16. _Dieu a un beau jeu._—_Ibid._ 32, verso. + [r173] 205, 22. _Le monde._—_Ibid._ 448, verso. + [r174] 205, 26. _Luther._—_Ibid._ 449. + [r175] 206, 15. _Un des convives._—_Ibid._ 295. + [r176] 206, 23. _Il sera si mauvais sujet._—_Ibid._ 15. + [r177] 207, 3. _On parlait à table._—_Ibid._ 304. verso. + [r178] 207, 23. _Pauvres gens._—_Ibid._ 46. + [r179] 210, 17. _Je l'ai dit d'avance._—_Ibid._ 416. + [r180] 211, 7. _La vieille électrice._—_Ibid._ 361-2. + [r181] 211, 15. _Je voudrais._—_Ibid._ 147. + [r182] 211, 18. _16 février 1546._—_Ibid._ 362. + [r183] 211, 25. _Impromptu de Luther sur la fragilité._—_Ibid._ + 358. + [r184] 212, 19. _Prédiction du Révérend._—Opera latina, Iena, + 1612, Ier vol. après la table des matières. + [r185] 303, 23. _Il n'y a jamais eu._—Tischreden, 243. + [r186] 304, 1. _Le Pape Jules IIe du nom._—_Ibid._ 242. + [r187] 304, 12. _Si j'avais été._—_Ibid._ 243. + [r188] 304, 17. _Le Pape Jules II, un homme._—_Ibid._ 269. + [r189] 304, 23. _L'an 1532._—_Ibid._ 341. + [r190] 305, 1. _Lorsque ceux de Bruges._—_Ibid._ 448. + [r191] 305, 27. _L'empereur Maximilien._—_Ibid._ 343. + [r192] 305, 22. _On dit que._—_Ibid._ 184, verso. + [r193] 306, 22. _Après l'élection._—_Ibid._ 53. + [r194] 307, 5. _La nouvelle vint._—_Ibid._ 349. + [r195] 307, 14. _Les rois de France._—_Ibid._ 349, verso. + [r196] 309, 17. _Sept universités._—_Ibid._ 348. + [r197] 309, 23. _Quelques-uns qui avaient._—_Ibid._ 348, verso. + [r198] 310, 3. _Le duc Georges._—_Ibid._ 265. + [r199] 310, 7. _Lorsque le duc George déclara._—_Ibid._ 156. + [r200] 310, 17. _Le duc George a sucé._—_Ibid._ 313, verso. + [r201] 310, 25. _Lorsque le duc George voyait._—_Ibid._ 142, + verso. + [r202] 312, 6. _L'électeur Frédéric._—_Ibid._ 451, verso. + [r203] 313, 3. _En 1525._—_Ibid._ 152. + [r204] 314, 8. _On dit que l'empereur._—_Ibid._ 353. + [r205] 315, 6. _Quoique le docteur Jonas._—_Ibid._ 354. + [r206] 317, 21. _Après la diète._—_Ibid._ 156. + [r207] 319, 4. _En Italie les hôpitaux._—_Ibid._ 145. + [r208] 320, 1. _Je ne manque point._—_Ibid._ 424. + [r209] 320, 14. _En Italie et en France._—_Ibid._ 281, verso. + [r210] 320, 18. _En France._—_Ibid._ 271, verso. + [r211] 320, 25. _Lorsque je vis Rome._—_Ibid._ 442. + [r212] 322, 1. _Il y avait en Italie._—_Ibid._ 269, verso. + [r213] 322, 6. _Un soir à la table._—_Ibid._ 442, verso. + [r214] 322, 15. _Christoff Gross._—_Ibid._ 441, verso. + [r215] 323, 4. _La peste règne toujours._—_Ibid._ 440, verso. + [r216] 324, 21. _Dans mon voyage._—_Ibid._ 166. + [r217] 324, 25. _George Siegeler._—_Ibid._ 184. + [r218] 325, 5. _La Thuringe._—_Ibid._ 62. + [r219] 325, 14. _L'électorat de Saxe._—_Ibid._ 269. + [r220] 325, 24. _Le vieil électeur._—_Ibid._ 61, verso. + [r221] 329. _Le Turc ira à Rome._—_Ibid._ 432. + [r222] 329, 7. _Le Christ a sauvé._—_Ibid._ 432. + [r223] 329, 15. _Qui m'eût dit._—_Ibid._ 436. + [r224] 329, 23. _Je ne compte point._—_Ibid._ 436, verso. + [r225] 329, 27. _Luther dit qu'après._ Luth. Werke,.—_Ibid._ + t. II. 402. + + +FIN DU TOME TROISIÈME. + + + + +TABLE DU TROISIÈME VOLUME. + + + LIVRE III.—1529-1546 1 + + CHAP. 1er. 1529-1532. Les Turcs.—Danger de + l'Allemagne.—Augsbourg, Smalkalde.—Danger + du protestantisme. 1 + + CHAP. II. 1534-1536. Anabaptistes de Münster. 28 + + CHAP. III. 1536-1545. Dernières années de la vie de + Luther.—Polygamie du landgrave de Hesse, etc. 56 + + + LIVRE IV.—1530-1546 71 + + CHAP. 1er. Conversations de Luther.—La famille, la femme, + les enfans.—La nature. 71 + + CHAP. II. La Bible.—Les Pères.—Les scolastiques.—Le pape. + Les conciles. 85 + + CHAP. III. Des écoles et universités et des arts libéraux. 100 + + CHAP. IV. Drames.—Musique.—Astrologie.—Imprimerie.—Banque, + etc. 114 + + CHAP. V. De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la + violence de son caractère. 123 + + + LIVRE V. 131 + + CHAP. 1er. Mort du père de Luther, de sa fille, etc. 131 + + CHAP. II. De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien + et du juriste. 138 + + CHAP. III. La foi; la loi. 144 + + CHAP. IV. Des novateurs.—Mystiques, etc. 152 + + CHAP. V. Tentations.—Regrets et doutes des amis, de la femme; + doutes de Luther lui-même. 163 + + CHAP. VI. Le diable.—Tentations. 168 + + CHAP. VII. Maladies.—Désir de la mort et du jugement.—Mort, + 1546. 200 + + Additions et Éclaircissemens. 223 + + Renvois. 353 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME. + + + + +ERRATA. + + + Page 2, ligne 12, au lieu de _regardent_, lisez _regardant_. + Page 9, ligne 21, au lieu de _le mieux_, lisez _mieux_. + Page 58, ligne 28, au lieu de _théologien_, lisez _théologiens_. + Page 252, ligne 17, au lieu de _digamie_, lisez _bigamie_. + Page 282, ligne 15, au lieu de _occurences_, lisez _occurrences_. + Page 287, ligne 10, au lieu de _heureux la mère_, lisez _heureuse + la mère_. + Page 308, ligne 10, au lieu de _de Pavie_, lisez _à Pavie_. + Page 316, ligne 1, au lieu de _ça été_, lisez _ç'a été_. + Page 317, ligne 20, au lieu de _parle parle_, lisez _parle_. + Page 327, ligne 22, au lieu de _demandez_, lisez _demander_. + Page 328, ligne 13, au lieu de _ambarras_, lisez _embarras_. + + + * * * * * + + + Corrections: + + Pages 3, 353, 355: «Cochlœus» remplacé par «Cochlæus». + Page 28: «compagnonage» remplacé par «compagnonnage» (Le + mystique compagnonnage allemand). + Page 36: «dor» par «d'or» (trente et un chevaux couverts de + draps d'or). + Page 37: «cent» par «cents» (près de quatre mille deux cents). + Page 75: «de de» par «de» (Ne vous scandalisez pas de me voir). + Page 139: «barette» par «barrette» (doit ôter sa barrette devant + la théologie). + Page 209: «rassassié» remplacé par «rassasié» (On est rassasié + de la parole de Dieu). + Page 222: «sufffire» par «suffire» (que nous ayons pu y suffire). + Page 258: «deux» par «d'eux» (Que l'un d'eux avait commis un + meurtre). + Page 315: «pomptement» par «promptement» (il exécute + promptement). + Page 339: «Brandbourg» par «Brandebourg» (récemment introduite + dans le Brandebourg). + Page 340: «tintamare» par «tintamarre» (avec chant et tintamarre). + Page 353 «RENVOIS DU TOME TROISIÈME»: il faut sans doute lire + «RENVOIS DU TOME DEUXIÈME». + Page 360 (renvoi nº 160): ajouté «_Ibid._» + Page 361 (renvoi nº 176): au lieu de «Il sera si mauvais» il faut + sans doute lire «Il fera si mauvais»; ajouté «_Ibid._» + Page 366 Table des matières: au lieu de «TROISIÈME VOLUME» et + «TOME TROISIÈME» il faut sans doute lire «DEUXIÈME + VOLUME» et «TOME DEUXIÈME». + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires De Luther Écrits Par Lui-Même, by +Martin Luther and Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44617 *** |
