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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44617 ***
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+ MÉMOIRES
+ DE LUTHER
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+ IMPRIMERIE DE DUCESSOIS,
+ Quai des Augustins, 55.
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+ MÉMOIRES
+
+ DE LUTHER
+
+
+ ÉCRITS PAR LUI-MÊME,
+
+
+ TRADUITS ET MIS EN ORDRE
+ PAR M. MICHELET,
+ PROFESSEUR A L'ÉCOLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE
+ AUX ARCHIVES DU ROYAUME,
+
+ suivis d'un
+ Essai sur l'Histoire de la Religion,
+ ET DES BIOGRAPHIES
+ DE WICLEFF, JEAN HUSS, ÉRASME, MÉLANCHTON, HUTTEN,
+ ET AUTRES
+ PRÉDÉCESSEURS ET CONTEMPORAINS
+ DE LUTHER.
+
+
+ TOME DEUXIÈME.
+
+
+ PARIS.
+
+ CHEZ L. HACHETTE,
+ Libraire de l'Université de France,
+ RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.
+
+ 1837
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE LUTHER
+
+
+LIVRE III.
+
+1529-1546.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+1529-1532.
+
+ Les Turcs. Danger de l'Allemagne.—Augsbourg, Smalkalde. Danger
+ du protestantisme.
+
+
+Luther fut tiré de son abattement et ramené à la vie active par les
+dangers qui menaçaient la Réforme et l'Allemagne. Lorsque ce _fléau de
+Dieu_, qu'il attendait avec résignation comme le signe du Jugement,
+fondit en effet sur l'Allemagne, lorsque les Turcs[a1] vinrent camper
+devant Vienne, Luther se ravisa, appela le peuple aux armes, et fit
+un livre contre les Turcs, qu'il dédia au landgrave de Hesse. Le 9
+octobre 1528 il écrivit à ce prince, pour lui exposer les motifs qui
+l'avaient décidé à composer ce livre. «Je ne puis me taire, dit-il;
+il est malheureusement parmi nous des prédicateurs qui font croire au
+peuple qu'on ne doit point s'occuper de la guerre des Turcs; il y en a
+même d'assez extravagans pour prétendre, qu'en toutes circonstances,
+il est défendu aux chrétiens d'avoir recours aux armes temporelles.
+D'autres encore, qui regardant le peuple allemand comme un peuple de
+brutes incorrigibles, vont jusqu'à désirer qu'il tombe au pouvoir des
+Turcs. Ces folies, ces horribles malices, sont imputées à Luther et
+à l'Évangile, comme, il y a trois ans, la révolte des paysans, et en
+général tout le mal qui arrive dans le monde. Il est donc urgent que
+j'écrive à ce sujet, tant pour confondre les calomniateurs, que pour
+éclairer les consciences innocentes sur ce qu'il faut faire contre le
+Turc...»
+
+«Nous avons appris hier que le Turc est parti de Vienne pour la
+Hongrie, par un grand miracle de Dieu. Car après avoir livré
+inutilement le vingtième assaut, il a ouvert la brèche par une mine en
+trois endroits. Mais rien n'a pu ramener son armée à l'attaque, Dieu
+l'avait frappée de terreur; ils aimaient mieux se laisser égorger
+par leurs chefs que de tenter ce dernier assaut. On croit qu'il s'est
+retiré ainsi de peur des bombardes et de notre future armée; d'autres
+en jugent autrement. Dieu a manifestement combattu pour nous cette
+année. Le Turc a perdu vingt-six mille hommes, et il a péri trois mille
+des nôtres dans les sorties. J'ai voulu te communiquer ces nouvelles,
+afin que nous rendions grâces et que nous priions ensemble. Car le
+Turc, devenu notre voisin, ne nous laissera pas éternellement la paix.»
+(27 octobre 1529.)
+
+L'Allemagne était sauvée, mais le protestantisme allemand n'en était
+que plus en péril. L'irritation des deux partis avait été portée au
+comble par un événement antérieur à l'invasion de Soliman. Si l'on
+en croit le biographe catholique de Luther, Cochlæus, que nous avons
+déjà cité, le chancelier du duc George, Otto Pack, supposa une ligue
+des princes catholiques contre l'électeur de Saxe et le landgrave de
+Hesse[r1]; il apposa à ce prétendu projet le sceau du duc George, puis
+livra ces fausses lettres au Landgrave qui, se croyant menacé, leva
+une armée et s'unit étroitement à l'Électeur[a2].
+
+ [r1] Cochlæus, 171.
+
+Les catholiques et surtout le duc George[a3] se défendirent vivement
+d'avoir jamais songé à menacer l'indépendance religieuse des princes
+luthériens; ils rejetèrent tout sur le chancelier qui n'avait fait
+peut-être que divulguer les secrets desseins de son maître. «Le docteur
+Pack[a4], captif volontaire du Landgrave, à ce que je pense, est
+jusqu'à présent accusé d'avoir formé cette alliance des princes. Il
+prétend se tirer d'affaire à son honneur, et fasse Dieu que cette trame
+retombe sur la tête du rustre qui en est, je crois, l'auteur, sur celle
+de notre grand adversaire, tu sais de qui je parle (le duc George de
+Saxe).» (14 juillet 1528.)
+
+«Cette ligue des princes impies, qu'ils nient cependant, tu vois quels
+troubles elle a excités; pour moi, je prends la froide excuse du duc
+George pour un aveu[r2]. Dieu confondra ce fou enragé, ce Moab qui dresse
+sa superbe au-dessus de ses forces. Nous prierons contre ces homicides;
+assez d'indulgence. S'ils ourdissent encore quelque projet, nous
+invoquerons Dieu, puis nous appellerons les princes pour qu'ils soient
+perdus sans miséricorde.»
+
+ [r2] Ukert, 216.
+
+Bien que tous les princes eussent déclaré ces lettres fausses, les
+évêques de Mayence, Bamberg, etc., furent tenus de payer cent mille
+écus d'or, comme indemnité des armemens qu'avaient faits les princes
+luthériens. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que de commencer la
+guerre. Ils se comptaient et sentaient leurs forces. Le grand-maître
+de l'ordre Teutonique avait sécularisé la Prusse[a5], les ducs de
+Mecklembourg et de Brunswick, encouragés par ce grand événement,
+avaient appelé des prédicateurs luthériens (1525). La Réforme dominait
+dans le nord de l'Allemagne. En Suisse et sur le Rhin, les Zwingliens,
+chaque jour plus nombreux, cherchaient à se rapprocher de Luther.
+Enfin au sud et à l'est, les Turcs, maîtres de Bude et de la Hongrie,
+menaçaient toujours l'Autriche et tenaient en échec l'Empereur. A
+son défaut le duc George de Saxe, et les puissans évêques du nord,
+s'étaient constitués les adversaires de la Réforme. Une violente
+polémique s'était engagée depuis long-temps entre ce prince et Luther.
+Le duc écrivait à celui-ci[r3]: «Tu crains que nous n'ayons commerce
+avec les hypocrites, la présente te fera voir ce qui en est. Si nous
+dissimulons dans cette lettre, tu pourras dire de nous tout ce que tu
+voudras; sinon, il faudra chercher les hypocrites là où l'on t'appelle
+un prophète, un Daniel, l'apôtre de l'Allemagne, l'évangéliste... Tu
+t'imagines peut-être que tu es envoyé de Dieu vers nous, comme ces
+prophètes à qui Dieu donna mission de convertir les princes et les
+puissans. Moïse fut envoyé à Pharaon, Samuel à Saül, Nathan à David,
+Isaïe à Ezéchias, saint Jean-Baptiste à Hérode, nous le savons. Mais
+parmi tous ces prophètes nous ne trouvons pas un seul apostat. Ils ont
+tous été gens constans dans leur doctrine, hommes sincères et pieux,
+sans orgueil, sans avarice, amis de la chasteté...
+
+ [r3] Luther Werke, t. IX, 231.
+
+»Nous ne faisons pas non plus grand cas de tes prières ni de celles des
+tiens; nous savons que Dieu hait l'assemblée de tes apostats... Dieu a
+puni par nous Münzer de sa perversité; il pourra bien en faire autant
+de Luther, et nous ne refuserons pas d'être encore en ceci, son indigne
+instrument...
+
+»Non, reviens plutôt, Luther, ne te laisse pas mener plus long-temps
+par l'esprit qui séduisit l'apostat Sergius: l'Église chrétienne ne
+ferme pas son sein au pécheur repentant... Si c'est l'orgueil qui t'a
+perdu, regarde ce fier manichéen, saint Augustin, ton maître, dont tu
+as juré d'observer la règle: reviens comme lui, reviens à ta fidélité
+et à tes sermens, sois comme lui une lumière de la Chrétienté... Voilà
+les conseils que nous avons à te donner pour le nouvel an. Si tu t'y
+conformes, tu en seras éternellement récompensé de Dieu et nous ferons
+tout ce qui est en notre pouvoir pour obtenir ta grâce de l'Empereur.»
+(28 décembre 1525.)
+
+_Mémoire_ de Luther contre le duc George[a6] qui avait intercepté
+une de ses lettres, 1529[r4]... «Quant aux belles dénominations que le duc
+George me donne, misérable, scélérat, parjure et sans honneur, je
+n'ai qu'à l'en remercier; ce sont là les émeraudes, les rubis et les
+diamans dont les princes doivent m'orner en retour de l'honneur et
+de la puissance que l'autorité temporelle tire de la restauration de
+l'Évangile...»
+
+ [r4] _Ibid._ t. IX, 297.
+
+«... Ne dirait-on pas que le duc George ne connaît pas de supérieur?
+Moi, hobereau des hobereaux, dit-il, je suis seul maître et prince,
+je suis au-dessus de tous les princes de l'Allemagne, au-dessus de
+l'Empire, de ses lois et de ses usages. C'est moi que l'on doit
+craindre, à moi seul que l'on doit obéir; ma volonté doit faire loi en
+dépit de quiconque pensera et parlera autrement.—Amis, où s'arrêtera
+la superbe de ce Moab[a7]? Il ne lui reste plus qu'à escalader le ciel, à
+espionner, punir les lettres et les pensées jusque dans le sanctuaire
+de Dieu même. Voilà notre petit prince, et avec cela il veut être
+glorifié, respecté, adoré! à la bonne heure, grand merci!»
+
+En 1529, l'année même du traité de Cambrai et du siége de Vienne par
+Soliman, l'Empereur avait convoqué une diète à Spire[a8]. (15 mars.) On y
+décida que les états de l'Empire devaient continuer d'obéir au décret
+lancé contre Luther en 1524, et que toute innovation demeurerait
+interdite jusqu'à la convocation d'un concile général. C'est alors que
+le parti de la Réforme éclata[a9]. L'électeur de Saxe, le margrave de
+Brandebourg, le landgrave de Hesse, les ducs de Lunebourg, le prince
+d'Anhalt, et avec eux les députés de quatorze villes impériales, firent
+contre le décret de la diète une protestation solennelle, le déclarant
+injuste et impie. Ils en gardèrent le nom de _protestans_.
+
+Le landgrave de Hesse sentait la nécessité de réunir toutes les sectes
+dissidentes pour en former un parti redoutable aux catholiques de
+l'Allemagne; il essaya de réconcilier Luther avec les sacramentaires[a10].
+Luther prévoyait bien l'inutilité de cette tentative.
+
+«Le landgrave de Hesse nous a convoqués à Marbourg pour la
+Saint-Michel, afin de tenter un accord entre nous et les
+sacramentaires... Je n'en attendais rien de bon; tout est plein
+d'embûches, je le vois bien. Je crains que la victoire ne leur reste,
+comme au siècle d'Arius. On a toujours vu de pareilles assemblées être
+plus nuisibles qu'utiles... Ce jeune homme de Hesse est inquiet et
+plein de pensées qui fermentent. Le Seigneur nous a sauvés, dans ces
+deux dernières années, de deux grands incendies qui auraient embrasé
+toute l'Allemagne.» (2 août 1529.)
+
+«Nous avons reçu du landgrave une magnifique et splendide hospitalité.
+Il y avait là Œcolampade, Zwingli, Bucer, etc. Tous demandaient la
+paix avec une humilité extraordinaire. La conférence a duré deux jours;
+j'ai répondu à Œcolampade et à Zwingli en leur opposant ce passage:
+_Hoc est corpus meum_; j'ai réfuté toutes leurs objections. En somme,
+ce sont des gens ignorans et incapables de soutenir une discussion.»
+(12 octobre 1529.)
+
+«Je me réjouis, mon cher Amsdorf, de te voir te réjouir de notre synode
+de Marbourg; la chose est petite en apparence, mais au fond très
+importante. Les prières des gens pieux ont fait que nous les voyons
+confondus, morfondus, humiliés.»
+
+«Toute l'argumentation de Zwingli se réduisait à ceci: que le corps ne
+peut être sans lieu ni dimension. Œcolampade soutenait que les Pères
+appelaient le pain un signe, que ce n'était donc pas le corps même...
+Ils nous suppliaient de leur donner le nom de frères. Zwingli le
+demandait au Landgrave en pleurant. Il n'y a aucun lieu sur la terre,
+disait-il, où j'aimerais mieux passer ma vie qu'à Wittemberg... Nous
+ne leur avons pas accordé ce nom de frères, mais seulement ce que la
+charité nous oblige à donner même à nos ennemis... Ils se sont en tout
+point conduits avec une incroyable humilité et douceur. C'était, comme
+il est visible aujourd'hui, pour nous amener à une feinte concorde,
+pour nous faire les partisans, les patrons de leurs erreurs... O rusé
+Satan! mais Christ qui nous a sauvés est plus habile que toi. Je ne
+m'étonne plus maintenant de leurs impudens mensonges. Je vois qu'ils ne
+peuvent faire autrement, et je me glorifie de leur chute.» (1er juin
+1530.)
+
+Cette guerre théologique de l'Allemagne remplit les intermèdes de la
+grande guerre européenne que Charles-Quint soutenait contre François
+Ier et contre les Turcs. Mais dans les crises les plus violentes de
+celle-ci, l'autre se ralentit à peine. C'est un imposant spectacle
+que celui de l'Allemagne absorbée dans la pensée religieuse, et près
+d'oublier la ruine prochaine dont semblaient la menacer les plus
+formidables ennemis. Pendant que les Turcs franchissaient toutes les
+anciennes barrières et que Soliman répandait ses Tartares au-delà de
+Vienne, l'Allemagne disputait sur la transsubstantiation et sur le
+libre arbitre. Ses guerriers les plus illustres siégeaient dans les
+diètes et interrogeaient les docteurs. Tel était le flegme intrépide de
+cette grande nation, telle sa confiance dans sa force et dans sa masse.
+
+La guerre des Turcs et celle des Français, la prise de Rome et la
+défense de Vienne, occupaient tellement Charles-Quint et Ferdinand, que
+les protestans avaient obtenu la tolérance jusqu'au prochain concile.
+Mais en 1530, Charles-Quint, voyant la France abattue, l'Italie
+asservie, Soliman repoussé, entreprit de juger le grand procès de la
+Réforme. Les deux partis comparurent à Augsbourg. Les sectateurs de
+Luther, désignés par le nom général de _protestans_, voulurent se
+distinguer de tous les autres ennemis de Rome, dont les excès auraient
+calomnié leur cause, des zwingliens républicains de la Suisse, odieux
+aux princes et à la noblesse, des anabaptistes surtout, proscrits comme
+ennemis de l'ordre et de la société. Luther, sur qui pesait encore la
+sentence prononcée à Worms, qui le déclarait hérétique, ne put s'y
+rendre; il fut remplacé par le savant et pacifique Mélanchton, esprit
+doux et timide comme Érasme, dont il restait l'ami malgré Luther.
+
+L'Électeur amena du moins celui-ci le plus près possible d'Augsbourg,
+dans la forteresse de Cobourg.[a11][a12] De là Luther pouvait
+entretenir avec les ministres protestans, une active et facile
+correspondance. Le 22 avril il écrit à Mélanchton: «Je suis enfin
+arrivé à mon Sinaï, cher Philippe, mais de ce Sinaï je ferai une Sion,
+et j'y élèverai trois tabernacles, l'un au psalmiste, l'autre aux
+prophètes, l'autre enfin à Ésope (dont il traduisait alors les fables).
+Rien ne manque pour que ma solitude soit complète. J'ai une vaste
+maison, qui domine le château, et les clés de toutes les chambres. A
+peine y a-t-il trente personnes dans toute la forteresse, encore douze
+sont des veilleurs de nuit, et deux autres des sentinelles toujours
+postées sur les tours.» (22 avril.)
+
+_A Spalatin_ (9 mai): «Vous allez à Augsbourg, sans avoir pris les
+auspices, et ne sachant quand ils vous permettront de commencer.
+Moi, je suis déjà au milieu des comices, en présence de magnanimes
+souverains, devant des rois, des ducs, des grands, des nobles,
+qui confèrent avec gravité sur les affaires de l'état, et d'une
+voix infatigable remplissent l'air de leurs décrets et de leurs
+prédications. Ils ne siégent point enfermés dans ces antres et ces
+royales cavernes que vous appelez des palais, mais sous le soleil;
+ils ont le ciel pour tente, pour tapis riche et varié, la verdure des
+arbres sous lesquels ils sont en liberté, pour enceinte, la terre
+jusqu'à ses dernières limites. Ce luxe stupide de l'or et de la soie
+leur fait horreur; tous, ils ont mêmes couleurs, même visage. Ils sont
+tous également noirs, tous font la même musique, et dans ce chant sur
+une seule note, l'on n'entend que l'agréable dissonnance de la voix des
+jeunes se mêlant à celle des vieux. Nulle part je n'ai vu ni entendu
+parler de leur Empereur; ils méprisent souverainement ce quadrupède
+qui sert à nos chevaliers; ils ont quelque chose de meilleur, avec
+quoi ils peuvent se moquer de la furie des canons. Autant que j'ai pu
+comprendre leurs décrets, grâce à un interprète, ils ont décidé, à
+l'unanimité, de faire la guerre, pendant toute cette année, à l'orge,
+au blé et à la farine, enfin à ce qu'il y a de mieux parmi les fruits
+et les graines. Et il est à craindre qu'ils ne soient presque partout
+vainqueurs, car c'est une race de guerriers adroits et rusés, également
+habiles à butiner par force ou surprise. Moi, oisif spectateur, j'ai
+assisté avec grande satisfaction à leurs comices. L'espoir où je suis
+des victoires que leur courage leur donnera sur le blé et l'orge,
+ou sur tout autre ennemi, m'a rendu le fidèle et sincère ami de ces
+_patres patriæ_, de ces sauveurs de la république. Et si par des
+vœux je puis les servir, je demande au ciel que délivrés de l'odieux
+nom de corbeaux, etc. Tout cela n'est qu'une plaisanterie, mais une
+plaisanterie sérieuse et nécessaire pour repousser les pensées qui
+m'accablent, si toutefois elle les repousse.» (9 mai.)
+
+«Les nobles seigneurs qui forment nos comices courent ou plutôt
+naviguent à travers les airs[a13]. Le matin, de bonne heure, ils s'en
+vont en guerre, armés de leurs becs invincibles, et tandis qu'ils
+pillent, ravagent et dévorent, je suis délivré pour quelque temps de
+leurs éternels chants de victoire. Le soir, ils reviennent triomphans;
+la fatigue ferme leurs yeux, mais leur sommeil est doux et léger
+comme celui d'un vainqueur. Il y a quelques jours j'ai pénétré dans
+leur palais pour voir la pompe de leur empire. Les malheureux eurent
+grand'peur; ils s'imaginaient que je venais détruire leur industrie. Ce
+fut un bruit, une frayeur, des visages consternés!!! Quand je vis que
+moi seul je faisais trembler tant d'Achilles et d'Hectors, je battis
+des mains, je jetai mon chapeau en l'air, pensant que j'étais bien
+assez vengé si je pouvais me moquer d'eux. Tout ceci n'est point un
+simple jeu, c'est une allégorie, un présage de ce qui arrivera. Ainsi
+devant la parole de Dieu l'on verra trembler toutes ces harpies qui
+sont maintenant à Augsbourg, criant et romanisant.» (19 juin.)
+
+Mélanchton transformé à Augsbourg en chef de parti, ayant à batailler
+chaque jour avec les légats, les princes, l'Empereur, se trouvait fort
+mal de cette vie active qu'on lui avait imposée. Plusieurs fois il fit
+part de ses peines à Luther, qui, pour toute consolation, le tançait
+rudement[a14]:
+
+«Vous me parlez de vos travaux, de vos périls, de vos larmes, et moi,
+suis-je donc assis sur des roses? est-ce que je ne porte pas une part
+de votre fardeau? Ah! plût au ciel que ma cause fût telle qu'elle
+permît les larmes!» (29 juin 1530.)
+
+«Dieu récompense selon ses œuvres le tyran de Salzbourg qui te fait
+tant de mal! Il méritait de toi une autre réponse, telle que je la lui
+aurais faite peut-être, telle qu'il n'en a jamais entendu de semblable.
+Il faudra qu'ils entendent, je le crains, cette parole de Jules César:
+_Ils l'ont voulu_...
+
+»Tout ce que j'écris est inutile, parce que tu veux, selon ta
+philosophie, gouverner toutes ces choses avec ta raison, c'est-à-dire
+déraisonner avec la raison. Va, continue de te tuer à cette chose, sans
+voir que ta main ni ton esprit ne peuvent la saisir, qu'elle ne veut
+pas de tes soins.» (30 juin 1530.)
+
+«Dieu a mis cette cause dans un certain lieu que ne connaissait point
+ta rhétorique ni ta philosophie. Ce lieu, on l'appelle la foi; là
+toutes choses sont inaccessibles à la vue; quiconque veut les rendre
+visibles, apparentes et compréhensibles, celui-là ne gagne pour prix
+de son travail que des peines et des larmes, comme tu en as gagné.
+Dieu a dit qu'il habitait dans les nues, qu'il était assis dans les
+ténèbres. Si Moïse avait cherché un moyen d'éviter l'armée de Pharaon,
+Israël serait peut-être encore en Égypte... Si nous n'avons pas la
+foi, pourquoi ne pas chercher consolation dans la foi d'autrui; car
+il y en a nécessairement qui croient, si nous ne croyons pas? Ou bien,
+faut-il dire que le Christ nous a abandonnés, avant la consommation des
+siècles? S'il n'est pas avec nous, où est-il en ce monde, je vous le
+demande? Si nous ne sommes point l'Église ou une partie de l'Église, où
+est l'Église? Est-ce Ferdinand, le duc de Bavière, le pape, le Turc et
+leurs semblables? Si nous n'avons la parole de Dieu, qui donc l'aura?
+Toi, tu ne comprends point toutes ces choses; car Satan te travaille
+et te rend faible. Puisse le Christ te guérir! c'est ma sincère et
+continuelle prière.» (29 juin.)
+
+«Ma santé est faible... Mais je méprise cet ange de Satan qui vient
+souffleter ma chair. Si je ne puis lire ni écrire, au moins je puis
+penser et prier, et même me quereller avec le diable; ensuite dormir,
+paresser, jouer et chanter. Quant à toi, mon cher Philippe, ne te
+macère point pour cette affaire qui n'est point en ta main, mais en
+celle d'Un plus puissant à qui personne ne pourra l'enlever.» (31
+juillet.)
+
+Mélanchton croyait qu'il était possible de rapprocher les deux partis;
+Luther comprit de bonne heure qu'ils étaient irréconciliables. Dans le
+commencement de la Réforme, il avait souvent réclamé les conférences
+et les disputes publiques; il lui fallait alors tout tenter, avant
+d'abandonner l'espérance de conserver l'unité chrétienne; mais sur
+la fin de sa vie, dès le temps même de la diète d'Augsbourg, il se
+prononçait contre tous ces combats de parole, où le vaincu ne veut
+jamais avouer sa défaite.
+
+(26 août 1530.) «Je suis contre toute tentative faite pour accorder
+les deux doctrines; car c'est chose impossible, à moins que le pape ne
+veuille abolir sa papauté. C'est assez pour nous d'avoir rendu raison
+de notre croyance et de demander la paix. Pourquoi espérer de les
+convertir à la vérité?»
+
+_A Spalatin._ (26 août 1530.) «J'apprends que vous avez entrepris une
+œuvre admirable, de mettre d'accord Luther et le pape. Mais le pape ne
+le veut pas, et Luther s'y refuse; prenez garde d'y perdre votre temps
+et vos peines. Si vous en venez à bout, pour suivre votre exemple, je
+vous promets de réconcilier Christ et Bélial.»
+
+Dans une lettre du 21 juillet il écrivait à Mélanchton: «Vous verrez si
+j'étais un vrai prophète quand je répétais sans cesse qu'il n'y avait
+point d'accord possible entre les deux doctrines, et que ce serait
+assez pour nous d'obtenir la paix publique.»
+
+Ces prophéties ne furent pas écoutées; les conférences eurent lieu,
+et l'on demanda aux protestans une profession de foi. Mélanchton la
+rédigea, en prenant l'avis de Luther sur les points les plus importans.
+
+A Mélanchton. «J'ai reçu votre apologie, et je m'étonne que vous me
+demandiez ce qu'il faut céder aux papistes. Pour ce qui est du prince,
+et de ce qu'il faut lui accorder si quelque danger le menace, c'est une
+autre question. Quant à moi, il a été fait dans cette apologie plus
+de concessions qu'il n'était convenable; et s'ils les rejettent, je
+ne vois pas que je puisse aller plus loin, à moins que leurs raisons
+et leurs livres ne me paraissent meilleurs qu'ils ne m'ont semblé
+jusqu'à cette heure. J'emploie les jours et les nuits à cette affaire,
+réfléchissant, interprétant, discutant, parcourant toute l'Écriture;
+chaque jour augmente ma certitude et me confirme dans ma doctrine.»
+
+(20 septembre 1530.) «Nos adversaires ne nous cèdent pas un poil; et
+nous, il ne faut pas seulement que nous leur cédions le canon, les
+messes, la communion sous une espèce, la juridiction accoutumée; mais
+encore il faudrait avouer que leurs doctrines, leurs persécutions, tout
+ce qu'ils ont fait ou pensé, a été juste et légitime, et que c'est à
+tort que nous les avons accusés. C'est-à-dire qu'ils veulent que notre
+propre témoignage les justifie et nous condamne. Ce n'est pas là
+simplement nous rétracter, mais nous maudire trois fois nous-mêmes.»
+
+«... Je n'aime pas que dans cette cause vous vous appuyiez de mes
+opinions. Je ne veux être ni paraître votre chef; quand même l'on
+interpréterait cela à bien, je ne veux pas de ce nom. Si ce n'est point
+votre propre cause, je ne veux pas qu'on dise que c'est la mienne, et
+que je vous l'ai imposée. Je la défendrai moi-même, s'il n'y a que moi
+qui la soutienne.»
+
+Deux jours avant, il avait écrit à Mélanchton: «Si j'apprends que les
+choses vont mal de votre côté, j'aurai peine à m'empêcher d'aller voir
+cette formidable rangée des dents de Satan.» Et quelque temps après:
+«J'aurais voulu être la victime sacrifiée par ce dernier concile,
+comme Jean Huss a été à Constance celle du dernier jour de la fortune
+papale.»[a15] (21 juillet 1530.)
+
+La profession de foi des protestans fut présentée à la diète[a16] et «lue
+par ordre de César devant tout l'Empire, c'est-à-dire devant tous
+les princes et les états de l'Empire. C'est une grande joie pour
+moi d'avoir vécu jusqu'à cette heure, que je voie Christ prêché par
+ses confesseurs devant une telle assemblée, et dans une si belle
+confession.» (6 juillet.)
+
+Cette confession était signée de cinq électeurs, trente princes
+ecclésiastiques, vingt-trois princes séculiers, vingt-deux abbés,
+trente-deux comtes et barons, trente-neuf villes libres et impériales.
+«Le prince électeur de Saxe, le margrave George de Brandebourg, Jean
+Frédéric-le-Jeune, landgrave de Hesse; Ernest et François, ducs de
+Lunebourg; le prince Wolfgang de Anhalt; les villes de Nuremberg et de
+Reutlingen, ont signé la confession..... Beaucoup d'évêques inclinent à
+la paix, sans s'inquiéter des sophismes d'Eck et de Faber. L'archevêque
+de Mayence est très porté pour la paix[a17]; de même le duc Henri de
+Brunswick, qui a invité familièrement Mélanchton à dîner, l'assurant
+qu'il ne pouvait nier les articles touchant les deux espèces, le
+mariage des prêtres, et l'inutilité d'établir des différences entre les
+choses qui servent à la nourriture. Les nôtres avouent que personne
+ne s'est montré plus conciliant dans toutes les conférences que
+l'Empereur. Il a reçu notre prince non-seulement avec bonté, mais avec
+respect.» (6 juillet.)
+
+L'évêque d'Augsbourg, le confesseur même de Charles-Quint, étaient
+favorablement disposés pour les luthériens. L'Espagnol disait à
+Mélanchton qu'il s'étonnait qu'en Allemagne on contestât la
+doctrine de Luther sur la foi, que lui il avait toujours pensé de même
+sur ce point (relation de Spalatin sur la diète d'Augsbourg)[r5].
+
+ [r5] _Ibid._ t. IX, 414.
+
+Quoi qu'en dise ici Luther des douces dispositions de Charles-Quint,
+il termina les discussions en sommant les réformés de renoncer à leurs
+erreurs sous peine d'être mis au ban de l'Empire. Il sembla même prêt à
+employer la violence et fit un instant fermer les portes d'Augsbourg.
+
+«Si l'Empereur veut faire un édit, qu'il le fasse; après Worms aussi il
+en fit un[a18]. Écoutons l'Empereur puisqu'il est l'Empereur, rien de plus.
+Que nous importe ce rustre qui veut se poser comme Empereur (il parle
+du duc George)?» (15 juillet 1530.)
+
+«Notre cause se défendra mieux de la violence et des menaces, que de
+ces ruses sataniques que j'ai craintes, surtout jusqu'à ce jour...
+Qu'ils nous rendent Léonard[a19], Keiser et tant d'autres, qu'ils ont si
+injustement fait mourir[a20]. Qu'ils nous rendent tant d'âmes perdues par
+leur doctrine impie; qu'ils rendent toutes ces richesses qu'ils ont
+prises avec leurs trompeuses indulgences et leurs fraudes de toute
+espèce. Qu'ils rendent à Dieu sa gloire violée par tant de blasphèmes;
+qu'ils rétablissent dans les personnes et dans les mœurs, la pureté
+ecclésiastique, si honteusement souillée. Que dirais-je encore? Alors
+nous aussi nous pourrons parler _de possessorio_.» (13 juillet.)
+
+«L'Empereur va ordonner simplement que toutes choses soient rétablies
+en leur état, que le règne du pape recommence, ce qui excitera, je le
+crains, de grands troubles pour la ruine des prêtres et des clercs.
+Les villes les plus puissantes, Nuremberg, Ulm, Augsbourg, Francfort,
+Strasbourg et douze autres, rejettent ouvertement le décret impérial,
+et font cause commune avec nos princes. Tu as entendu parler de
+l'inondation de Rome, de celle de Flandre et de Brabant. Ce sont des
+signes envoyés de Dieu, mais les impies ne peuvent les comprendre. Tu
+sais encore la vision des moines de Spire. Brentius m'écrit qu'à Bade
+on a vu dans les airs une armée nombreuse, et sur le flanc de cette
+armée un soldat qui brandissait une lance d'un air triomphant, et qui
+passa la montagne voisine et le Rhin.» (5 décembre.)
+
+La diète fut à peine dissoute, que les princes protestans se
+rassemblèrent à Smalkalde et y conclurent une ligue défensive,
+par laquelle ils devaient former un même corps (31 décembre). Ils
+protestèrent contre l'élection de Ferdinand au titre de roi des
+Romains. On se prépara à combattre[a21]; les contingens furent fixés:
+on s'adressa aux rois de France, d'Angleterre et de Danemark. Luther
+fut accusé d'avoir poussé les protestans à prendre cette attitude
+hostile[a22].
+
+«Je n'ai point conseillé, comme on l'a dit, la résistance à
+l'Empereur[a23]. Voici mon avis comme théologien[a24]: Si les juristes
+montrent par leurs lois que cela est permis, moi je leur permettrai
+de suivre leurs lois. Si l'Empereur a établi dans ses lois, qu'en
+pareil cas on peut lui résister, qu'il souffre de la loi que lui-même a
+faite... Le prince est une personne politique; s'il agit comme prince,
+il n'agit pas comme chrétien, car le chrétien n'est ni prince, ni
+homme, ni femme, ni aucune personne de ce monde. Si donc il est permis
+au prince, comme prince, de résister à César, qu'il le fasse selon son
+jugement et sa conscience. Quant au chrétien, rien ne lui est permis;
+il est mort au monde.» (15 janvier 1531.)
+
+En 1531, Luther écrit un mémoire contre un petit livre anonyme
+imprimé à Dresde, dans lequel on reprochait aux protestans de s'armer
+en secret et de vouloir surprendre les catholiques, pendant que ceux-ci
+ne songeaient, disait-on, qu'à la paix et à la concorde[r6].
+
+ [r6] _Ibid._ t. IX, 459.
+
+«... On cache soigneusement d'où ce livre vient, personne ne doit le
+savoir. Eh bien! je le veux donc ignorer aussi. Je veux avoir le rhume
+pour cette fois et ne pas _sentir_ le maladroit pédant. Cependant
+j'essaierai toujours mon savoir-faire et je frapperai hardiment sur le
+sac: si les coups tombent sur l'âne qui s'y trouve, ce ne sera pas ma
+faute; ce n'est pas à lui, c'est au sac, que j'en voulais.
+
+»Qu'il soit vrai ou non que les luthériens se préparent et se
+rassemblent, cela ne me regarde pas, ce n'est pas moi qui le leur ai
+ordonné ni conseillé; je ne sais pas ce qu'ils font ou ce qu'ils ne
+font pas; mais puisque les papistes annoncent par ce livre qu'ils
+croient à ces armemens, j'accueille ce bruit avec plaisir et je me
+réjouis de leurs illusions et de leurs alarmes; j'augmenterais même
+volontiers ces illusions, si je le pouvais, rien que pour les faire
+mourir de peur. Si Caïn tue Abel, si Anne et Caïphe persécutent Jésus,
+il est juste qu'ils en soient punis. Qu'ils vivent dans les transes,
+qu'ils tremblent au bruit d'une feuille, qu'ils voient partout le
+fantôme de l'insurrection et de la mort, rien de plus équitable.
+
+»... N'est-il pas vrai, imposteurs, que lorsqu'à Augsbourg les nôtres
+présentèrent leur confession de foi, un papiste a dit: Ils nous donnent
+là un livre écrit avec de l'encre; je voudrais, moi, qu'on leur
+répondît avec du sang?
+
+»N'est-il pas vrai que l'électeur de Brandebourg et le duc George de
+Saxe, ont promis à l'Empereur de fournir cinq mille chevaux contre les
+luthériens?
+
+»N'est-il pas vrai qu'un grand nombre de prêtres et de seigneurs
+ont parié qu'avant la Saint-Michel, c'en serait fait de tous les
+luthériens?
+
+»N'est-il pas vrai que l'électeur de Brandebourg a déclaré publiquement
+que l'Empereur et tout l'Empire s'emploieraient corps et biens pour
+arriver à ce but?...
+
+»Croyez-vous que l'on ne connaisse pas votre édit? que l'on ignore
+que par cet édit toutes les épées de l'Empire sont aiguisées et
+dégainées, toutes les arquebuses chargées, toute la cavalerie lancée,
+pour fondre sur l'électeur de Saxe et son parti, pour tout mettre à
+feu et à sang, tout remplir de pleurs et de désolation? voilà votre
+édit, voilà vos entreprises meurtrières scellées de votre sceau et
+de vos armes, et vous voulez que l'on appelle cela de la paix, vous
+osez accuser les luthériens de troubler le bon accord? O impudence, ô
+hypocrisie sans bornes!... Mais je vous entends: vous voudriez que les
+nôtres ne s'apprêtassent point à la guerre dont leurs ennemis mortels
+les menacent depuis si long-temps, mais qu'ils se laissassent égorger
+sans crier ni se défendre, comme des brebis à l'abattoir. Grand merci,
+mes bonnes gens! Moi, prédicateur, je dois endurer cela, je le sais
+bien, et ceux à qui cette grâce est donnée doivent l'endurer également.
+Mais que tous les autres en feront de même, je ne puis le garantir aux
+tyrans. Si je donnais publiquement ce conseil aux nôtres, les tyrans
+s'en prévaudraient, et je ne veux point leur ôter la peur qu'ils ont
+de notre résistance. Ont-ils envie de gagner leurs éperons en nous
+massacrant? qu'ils les gagnent donc avec péril comme il convient à de
+braves chevaliers. Égorgeurs de leur métier, qu'ils s'attendent du
+moins à être reçus comme des égorgeurs...
+
+».... Que l'on m'accuse, ou non, d'être trop violent, je ne m'en soucie
+plus[a25]. Je veux que ce soit ma gloire et mon honneur désormais,
+que l'on dise de moi comme je tempête et sévis contre les papistes.
+Voilà plus de dix ans que je m'humilie et que je donne de bonnes
+paroles. A quoi tant de supplications ont-elles servi? A empirer le
+mal. Ces rustres n'en sont que plus fiers.—Eh bien! puisqu'ils sont
+incorrigibles, puisqu'il n'y a plus espoir d'ébranler leurs infernales
+résolutions par la bonté, je romps avec eux, je les poursuivrai de mes
+imprécations, sans fin ni repos, jusqu'à ma tombe[a26]. Ils n'auront
+plus jamais une bonne parole de moi; je veux qu'on les enterre au bruit
+de mes foudres et de mes éclairs.
+
+»Je ne puis plus prier sans maudire. Si je dis, _Que ton nom soit
+sanctifié_, il faut que j'ajoute: Maudit soit le nom des papistes et de
+tous ceux qui te blasphèment! Si je dis, _Que ton royaume arrive_, je
+dois ajouter: Maudits soient la papauté et tous les royaumes qui sont
+opposés au tien! Si je dis, _Que ta volonté soit faite_, je dis encore:
+Maudits soient et périssent les desseins des papistes et de tous ceux
+qui te combattent!... Ainsi je prie ardemment tous les jours, et avec
+moi tous les vrais fidèles de Jésus-Christ... Cependant je garde encore
+à tout le monde un cœur bon et aimant, et mes plus grands ennemis
+eux-mêmes le savent bien.
+
+»Souvent la nuit, quand je ne puis dormir, je cherche dans mon lit,
+avec douleur et anxiété, comment on pourrait encore déterminer les
+papistes à la pénitence avant le jugement terrible qui les menace. Mais
+il semble que cela ne doit pas être. Ils repoussent toute pénitence
+et demandent à grands cris notre sang. L'évêque de Saltzbourg a dit
+à maître Philippe, à la diète d'Augsbourg: «Pourquoi disputer si
+long-temps? Nous savons bien que vous avez raison.» Et un autre jour:
+«Vous ne voulez pas céder, nous non plus, il faut donc qu'un parti
+extermine l'autre. Vous êtes le petit et nous le grand: nous verrons
+qui aura le dessus.» Jamais je n'aurais cru qu'on pût dire de telles
+paroles.»
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+1534-1536.
+
+ Anabaptistes de Munster[a27].
+
+
+Pendant que les deux grandes ligues des princes sont en présence,
+et semblent se défier, un tiers s'élève entre deux, pour l'effroi
+commun des deux partis. Cette fois, c'est encore le peuple, comme dans
+la guerre des paysans, mais un peuple organisé, maître d'une riche
+cité. La _jacquerie_ du Nord, plus systématique que celle du Midi,
+produit l'idéal de la démagogie allemande du seizième siècle, une
+royauté biblique, un David populaire, un messie artisan. Le mystique
+compagnonnage allemand intronise un tailleur.
+
+L'entreprise du tailleur fut hardie, mais non absurde. L'anabaptisme
+avait de grandes forces. Il n'éclata que dans Munster; mais il était
+répandu dans la Westphalie, dans le Brabant, la Gueldre, la Hollande,
+la Frise, et tout le littoral de la Baltique jusqu'en Livonie.
+
+Les Anabaptistes formulèrent la malédiction que les paysans vaincus
+avaient jetée sur Luther. Ils détestèrent en lui l'ami de la noblesse,
+le soutien de l'autorité civile, le _remora_ de la Réforme. «Quatre
+prophètes, deux vrais et deux faux; les vrais sont David et Jean de
+Leyde; les faux, le pape et Luther, mais Luther est pire que le pape.»
+
+
+_Comment l'Évangile a d'abord pris naissance à Munster, et comment il y
+a fini après la destruction des anabaptistes[r7]. Histoire véritable
+et bien digne d'être lue et conservée dans la mémoire (car l'esprit des
+anabaptistes de Munster vit encore), décrite par Henricus Dorpius de
+cette ville._ Nous nous contenterons de donner un extrait de ce prolixe
+récit:
+
+ [r7] _Ibid._ t. II, 391, 199.
+
+La réforme commença à Munster en 1532, par Rothmann, prédicateur
+luthérien ou zwinglien. Elle y eut un si grand succès, que l'évêque
+cédant à l'intercession du landgrave de Hesse, accorda aux évangéliques
+six de ses églises. Plus tard, un garçon tailleur, Jean de Leyde, y
+apporta la doctrine des anabaptistes, et la propagea dans quelques
+familles. Il fut aidé dans son œuvre par un prédicateur nommé
+Hermann Stapraeda, de Moersa, anabaptiste comme lui. Bientôt leurs
+assemblées secrètes devinrent si nombreuses, que les catholiques et les
+réformés en furent également alarmés, et chassèrent les anabaptistes
+de la ville. Mais ceux-ci revinrent plus hardis; ils intimidèrent le
+conseil, et l'obligèrent de fixer un jour où il y aurait discussion
+publique dans la maison commune, sur le baptême des enfans. Dans
+cette discussion, le pasteur Rothmann passa du côté des anabaptistes,
+et devint lui-même un de leurs chefs... Un jour, un autre de leurs
+prédicateurs se met à courir dans les rues, en criant: «Faites
+pénitence, faites pénitence, amendez-vous, faites-vous baptiser, ou
+Dieu va vous punir!» Soit crainte, soit zèle religieux, beaucoup de
+gens qui entendirent ces cris, se hâtèrent de demander le baptême.
+Alors les anabaptistes remplissent le marché en criant: «Sus aux
+païens qui ne veulent pas du baptême!» Ils s'emparent des canons, des
+munitions, de la maison de ville, et maltraitent les catholiques et
+les luthériens qu'ils rencontrent. Ceux-ci se forment en nombre et
+attaquent les anabaptistes à leur tour. Après divers combats sans
+résultat, les deux partis éprouvèrent le besoin de se rapprocher, et
+convinrent que chacun serait libre de professer sa croyance. Mais les
+anabaptistes n'observèrent point ce traité; ils écrivirent sous main
+à tous ceux de leur secte qui étaient dans les villes voisines pour
+les faire venir à Munster. «Quittez ce que vous avez, écrivaient-ils;
+maisons, femmes, enfans, laissez tout pour venir à nous. Tout ce que
+vous aurez abandonné, vous sera rendu au décuple...» Quand les riches
+s'aperçurent que la ville se remplissait d'étrangers, ils en sortirent
+comme ils purent, n'y laissant de leur parti que les gens du bas
+peuple. (carême de l'année 1534.)
+
+Les anabaptistes, enhardis par leur départ et par les renforts qui leur
+étaient arrivés, déposèrent aussitôt le conseil de ville qui était
+luthérien, et en composèrent un d'hommes de leur parti.
+
+Quelques jours plus tard, ils pillèrent les églises et les couvens, et
+coururent la ville en tumulte, armés de hallebardes, d'arquebuses et de
+bâtons, criant comme des furieux: «Faites pénitence, faites pénitence!»
+et après: «Hors la ville, impies! hors la ville, ou l'on vous assomme!»
+Ainsi ils chassèrent sans pitié tout ce qui n'était pas des leurs.
+Ni vieillard ni femme enceinte, ne fut excepté. Un grand nombre de
+ces pauvres fugitifs tombèrent entre les mains de l'évêque, qui se
+préparait à assiéger la ville. Sans avoir égard à ce qu'ils n'étaient
+point du parti des anabaptistes, il les fit emprisonner; beaucoup
+d'entre eux furent même cruellement mis à mort.
+
+Les anabaptistes étant maîtres de la ville, leur prophète suprême, Jean
+de Matthiesen, ordonna que tout le monde mît son avoir en commun, sans
+rien céler, sous peine de la vie. Le peuple eut peur et obéit. Les
+biens des fugitifs furent saisis de même. Ce prophète décida encore
+que l'on ne garderait aucun autre livre que la Bible et le Nouveau
+Testament. Tous les autres qu'on put trouver furent brûlés dans la cour
+de la cathédrale. Ainsi le voulait le Père du ciel, disait le prophète.
+On en brûla au moins pour vingt mille florins.
+
+Un maréchal ferrant ayant parlé injurieusement des prophètes, toute la
+commune est assemblée sur le marché, et Jean Matthiesen le tue d'un
+coup de feu. Peu après, ce prophète court tout seul hors la ville, une
+hallebarde à la main, criant que le Père lui a ordonné de repousser les
+ennemis. Il avait à peine passé la porte qu'il fut tué.
+
+Jean de Leyde lui succéda comme prophète suprême, et il épousa sa
+veuve. Il releva le courage du peuple abattu par la mort de son
+prédécesseur. A la Pentecôte, l'évêque fit donner l'assaut, mais il
+fut repoussé avec grande perte. Jean de Leyde nomma douze fidèles
+(parmi lesquels se trouvaient trois nobles) pour être les anciens dans
+Israël... Il déclara aussi que Dieu lui avait révélé des doctrines
+nouvelles sur le mariage; il discuta avec les prédicateurs, qui,
+enfin, se rangèrent à son avis et prêchèrent trois jours de suite
+sur la pluralité des femmes. Un assez grand nombre d'habitans se
+déclarèrent contre la nouvelle doctrine, et firent même prisonniers les
+prédicateurs avec l'un des prophètes; mais bientôt ils furent obligés
+de les relâcher, et quarante-neuf d'entre eux périrent.
+
+A la Saint-Jean de l'année 1534, un nouveau prophète, auparavant
+orfèvre à Warendorff, assembla le peuple, et lui annonça qu'il avait eu
+une révélation d'après laquelle Jean de Leyde devait régner sur toute
+la terre, et occuper le trône de David jusqu'au temps où Dieu le Père
+viendrait lui redemander le gouvernement... Les douze anciens furent
+déposés et Jean de Leyde proclamé roi.
+
+Plus les anabaptistes prenaient de femmes, plus l'esprit de libertinage
+augmentait parmi eux; ils commirent d'horribles excès sur des jeunes
+filles de dix, douze et quatorze ans. Ces violences barbares, et les
+maux du siége irritèrent une partie du peuple. Plusieurs soupçonnaient
+Jean de Leyde d'imposture et songeaient à le livrer à l'évêque. Le roi
+redoubla de vigilance et nomma douze ducs chargés de maintenir la ville
+dans la soumission (jour des Rois 1535). Il promit à ces douze chefs
+qu'ils régneraient à la place de tous les princes de la terre, et il
+leur distribua d'avance des électorats et des principautés. Le «noble
+landgrave de Hesse» est seul excepté de la proscription; ils espèrent,
+disent-ils, qu'il deviendra leur frère... Le roi désigna le jour de
+Pâques comme l'époque où la ville serait délivrée.
+
+... L'une des reines ayant dit à ses compagnes qu'elle ne croyait pas
+conforme à la volonté de Dieu qu'on laissât ainsi le pauvre peuple
+mourir de misère et de faim, le roi la conduisit au marché avec ses
+autres femmes, lui ordonna de s'agenouiller au milieu de ses compagnes
+prosternées comme elle, et lui trancha la tête. Les autres reines
+chantèrent: _Gloire à Dieu au haut des cieux!_ et tout le peuple se
+mit à danser autour. Cependant il n'avait plus à manger que du pain
+et du sel! Vers la fin du siége, la famine fut si grande que l'on y
+distribuait régulièrement la chair des morts; on n'exceptait que ceux
+qui avaient eu des maladies contagieuses. A la Saint-Jean de l'année
+1535, l'évêque apprit d'un transfuge, le moyen d'attaquer la ville avec
+avantage. Elle fut prise le jour même de la Saint-Jean, et, après une
+résistance opiniâtre, les anabaptistes furent massacrés. Le roi, ainsi
+que son vicaire et son lieutenant, fut emmené entre deux chevaux, une
+chaîne double au cou, la tête et les pieds nus... L'évêque l'interpella
+durement sur l'horrible désastre dont il était cause; il lui répondit:
+«François de Waldeck (c'était son nom), si les choses avaient été à mon
+gré, ils seraient tous morts de faim, avant que je t'eusse livré la
+ville.»
+
+Nous trouvons beaucoup d'autres détails intéressans dans une pièce
+insérée au second volume des œuvres allemandes de Luther (édition
+de Witt.) sous le titre suivant: _Nouvelle sur les anabaptistes de
+Munster_[r8].
+
+ [r8] _Ibid._ t. II, 328.
+
+«... Huit jours après que l'assaut a été repoussé par les anabaptistes,
+le roi a commencé son règne en s'entourant d'une cour complète, à
+l'égal d'un prince séculier. Il a institué des maîtres de cérémonies,
+des maréchaux, des huissiers, des maîtres de cuisine, des fourriers,
+des chanceliers, des orateurs (_redner_), des serviteurs pour la table,
+des échansons, etc.
+
+»Une de ses femmes a été élevée au rang de reine, et elle a également
+sa cour à elle. C'est une belle et noble femme de Hollande, mariée
+auparavant à un autre prophète qui a été tué devant Munster et de qui
+elle est encore enceinte.
+
+»Le roi a en outre trente et un chevaux couverts de draps d'or. Il
+s'est fait faire des habits précieux en or et en argent avec les
+ornemens de l'église. Son écuyer est paré comme lui de vêtemens
+superbes pris de ces ornemens, et il porte en outre des bagues d'or; de
+même la reine avec ses vierges et ses femmes.
+
+»Lorsque le roi, dans sa majesté, traverse la ville à cheval, des pages
+l'accompagnent: l'un porte à son côté droit la couronne et la Bible,
+l'autre une épée nue. L'un d'eux est le fils de l'évêque de Munster. Il
+est prisonnier et il sert le roi dans sa chambre.
+
+»Le roi a de même dans sa triple couronne surmontée d'une chaîne d'or
+et de pierreries, la figure du monde percée d'une épée d'or et d'une
+épée d'argent. Au milieu du pommeau des deux épées se trouve une petite
+croix sur laquelle est écrit: _Un roi de la justice sur le monde_. La
+reine porte les mêmes ornemens.
+
+»En cet appareil le roi se rend trois fois par semaine au marché, où
+il monte sur un siége élevé qu'on a fait exprès. Le lieutenant du roi,
+nommé Knipperdolling, se tient une marche plus bas, puis viennent les
+conseillers. Celui qui a affaire au roi s'incline deux fois, se laisse
+tomber à terre à la troisième, et expose ensuite ce qu'il a à dire.
+
+»Un mardi ils ont célébré la sainte Cène dans la _cour du dôme_; ils
+étaient à table au nombre de près de quatre mille deux cents. Trois
+plats furent servis: à savoir du bouilli, du jambon et du rôti; le roi
+et ses femmes et tous leurs domestiques servirent les convives.
+
+»Après le repas, le roi et la reine prirent du gâteau de froment,
+le rompirent et en donnèrent aux autres, disant: «Prenez, mangez et
+annoncez la mort du Seigneur.» De même ils prirent une cruche de vin,
+disant: «Prenez, buvez-en tous et annoncez la mort du Seigneur.»
+
+»Les convives rompirent de même des gâteaux, et se les présentèrent
+les uns aux autres en prononçant ces paroles: «Frère et sœur, prends
+et mange. De même que Jésus-Christ s'est dévoué pour moi, de même je
+veux me dévouer pour toi; et de même que dans ce gâteau les grains de
+froment sont joints, et que les raisins ont été unis pour former ce
+vin, de même nous aussi nous sommes unis.» Ils s'exhortaient en même
+temps à ne rien dire de frivole, ni qui fût contraire à la loi du
+Seigneur. Ensuite ils remercièrent Dieu, d'abord par des prières, et
+puis par des cantiques, surtout par le cantique: _Gloire à Dieu au
+haut des cieux!_ Le roi et ses femmes, avec leurs serviteurs, se mirent
+à table également, ainsi que ceux qui revenaient de la garde.
+
+»Quand tout fut fini, le roi demanda à l'assemblée s'ils étaient tous
+disposés à faire et à souffrir la volonté du Père. Ils répondirent
+tous: _Oui_. Puis le prophète Jean de Warendorff se leva, et dit: «Que
+Dieu lui avait ordonné d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour annoncer
+les miracles dont ils avaient été témoins.» Le même prophète ajouta
+que, selon l'ordre de Dieu, ceux qu'il nommerait devaient se rendre
+dans quatre villes de l'Empire, et y prêcher... On donna à chacun un
+fenin d'or de la valeur de neuf florins avec de la monnaie ordinaire
+pour le voyage, et ils partirent le soir même.
+
+»La veille de Saint-Gall, ils parurent dans les villes désignées,
+faisant grand bruit, et criant: «Convertissez-vous et faites pénitence,
+car la miséricorde du Père est à sa fin. La cognée frappe déjà la
+racine de l'arbre. Que votre ville accepte la paix, ou elle va périr.»
+Arrivés devant le conseil des quatre villes, ils étendirent leurs
+manteaux par terre, et y jetèrent les susdites pièces d'or, en disant:
+«Nous sommes envoyés par le Père pour vous annoncer la paix. Si vous
+l'acceptez, mettez tout votre bien en commun; si vous ne voulez pas
+faire cela, nous protesterons devant Dieu avec cette pièce d'or,
+et nous prouverons par elle que vous avez rejeté la paix qu'il vous
+envoyait. Il est arrivé maintenant, le temps annoncé par tous les
+prophètes, ce temps où Dieu ne voudra plus souffrir sur la terre que
+la justice; et quand le roi aura fait régner la justice sur toute la
+face de la terre, alors Jésus-Christ remettra le gouvernement entre les
+mains du Père.»
+
+»Alors ils furent mis en prison et questionnés sur leur croyance, leur
+vie, etc... (Suit l'interrogatoire.) ... Ils disaient qu'il y avait
+quatre prophètes, deux vrais, et deux faux; que les vrais, c'étaient
+David et Jean de Leyde, et les faux, le pape et Luther. «Luther,
+disaient-ils, est pire encore que le pape.» Ils tiennent aussi pour
+damnés tous les autres anabaptistes, quelque part qu'ils se trouvent.
+
+»... Dans Munster, disaient-ils, les hommes ont communément cinq, six,
+sept ou huit femmes, selon leur bon plaisir[1]. Mais chacun est obligé
+d'habiter d'abord avec l'une d'entre elles, jusqu'à ce qu'elle soit
+enceinte. Ensuite, il peut faire comme il lui plaît. Toutes les jeunes
+filles qui ont passé douze ans doivent se marier...
+
+ [1] L'un des interrogés dit que le roi en avait cinq. D'après
+ une autre relation, le nombre en serait monté à la fin jusqu'à
+ dix-sept.
+
+»... Ils détruisent les églises et toutes maisons consacrées à Dieu...
+
+»... Ils attendent à Munster des gens de Groningue et d'autres contrées
+de la Hollande. Eux venus, le roi se lèvera avec toutes ses forces, et
+subjuguera la terre entière.
+
+»Ils tiennent aussi qu'il est impossible de bien comprendre l'Écriture
+sans que des prophètes l'aient expliquée. Quand on discute avec eux
+et qu'ils en viennent à ne pouvoir justifier leur entreprise par
+l'Écriture, ils disent que le Père ne leur donne pas de s'expliquer
+là-dessus. D'autres répondent: Le prophète l'a dit par l'ordre de Dieu.
+
+»Il ne s'en trouva aucun qui voulût se rétracter, ni qui acceptât sa
+grâce à ce prix. Ils chantaient et remerciaient Dieu qui les avait
+jugés dignes de souffrir pour son nom.»
+
+Les anabaptistes sommés par le landgrave de Hesse de se justifier
+relativement au roi qu'ils s'étaient donné, lui répondirent (janvier
+1535)[r9]: «Que les temps de la restitution annoncés par les livres
+saints étaient arrivés, que l'Évangile leur avait ouvert la prison de
+Babylone, et qu'il fallait à présent rendre aux Babyloniens selon leurs
+œuvres; qu'une lecture attentive des prophètes, de l'Apocalypse,
+etc., montrerait évidemment au Landgrave si c'était d'eux-mêmes qu'ils
+avaient institué un roi, ou bien par l'ordre de Dieu, etc.»
+
+ [r9] _Ibid._ t. II, 365.
+
+Suit la convention qui fut arrêtée l'an 1533, entre l'évêque de
+Munster et cette ville par l'entremise des conseillers du Landgrave:
+... Les anabaptistes envoyèrent au landgrave de Hesse leur livre _De
+restitutione_. Il le lut avec indignation et ordonna à ses théologiens
+d'y répondre et d'opposer particulièrement aux anabaptistes neuf
+articles qu'il désigna. Dans ces articles il leur reproche entre autres
+choses: 1º de faire consister la justice non pas dans la foi seule,
+mais dans la foi et les œuvres ensemble; 2º d'accuser injustement
+Luther de n'avoir jamais enseigné les bonnes œuvres; 3º de défendre le
+libre arbitre.
+
+Dans le livre _De restitutione_, les anabaptistes divisaient toute
+l'histoire du monde en trois parties principales. «Le premier monde,
+disent-ils, celui qui exista jusqu'à Noé, fut submergé par les eaux. Le
+second, celui dans lequel nous-mêmes nous vivons encore, sera fondu et
+purifié par le feu. Le troisième sera un nouveau ciel et une nouvelle
+terre, habités par la justice. C'est ce que Dieu a désigné par l'arche
+sainte dans laquelle il y avait le vestibule, le sanctuaire et le
+saint des saints... La venue du troisième monde sera précédée d'une
+restitution et d'un châtiment universels. Les méchans seront tués,
+le règne de la justice préparé, les ennemis du Christ jetés à bas, et
+toutes choses restituées. C'est ce temps qui commence maintenant.»
+
+_Entretien ou discussion qu'Antoine Corvinus et Jean Kymeus ont eue à
+Béverger avec Jean de Leyde, le roi de Munster[r10]._—«Quand le roi
+entra dans notre chambre avec l'escorte qui l'avait tiré de sa prison,
+nous le saluâmes d'une manière amicale et l'invitâmes à s'asseoir près
+du feu. Nous lui demandâmes comment il se portait et s'il souffrait
+dans sa prison. Il répondit qu'il souffrait du froid et se sentait
+mal au cœur, mais qu'il devait tout endurer avec patience, puisque
+Dieu avait ainsi disposé de lui. Peu-à-peu, toujours en lui parlant
+amicalement, car on ne pouvait rien obtenir de lui d'une autre manière,
+nous arrivâmes à parler de son royaume et de sa doctrine, de la manière
+qu'il suit:
+
+ [r10] _Ibid._ t. II, 376.
+
+PREMIER POINT DE L'INTERROGATOIRE.—_Les ministres._ «Cher Jean,
+nous entendons dire de votre gouvernement des choses extraordinaires
+et horribles. Si elles sont telles qu'on le dit, et malheureusement
+cela n'est que trop vrai, nous ne pouvons concevoir comment il vous
+est possible de justifier une semblable entreprise par la sainte
+Écriture...»
+
+_Le roi._ «Ce que nous avons fait et enseigné, nous l'avons fait
+et enseigné avec bon droit, et nous pouvons justifier toute notre
+entreprise, nos actions et notre doctrine devant Dieu et à qui il
+appartient.»
+
+_Les ministres_ lui objectent que dans l'Écriture il n'était question
+que d'un règne spirituel de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce
+monde,» a-t-il dit lui-même.
+
+_Le roi._ «J'entends très bien ce que vous dites du royaume spirituel
+de Jésus-Christ et je n'attaque nullement les passages que vous citez.
+Mais vous devez savoir distinguer le royaume spirituel de Jésus-Christ,
+lequel se rapporte aux temps de la souffrance, et duquel après tout ni
+vous ni Luther vous n'avez une juste idée, et l'autre royaume, celui
+qui, après la résurrection, sera établi dans ce monde pendant mille
+ans. Tous les versets qui traitent du royaume spirituel de Jésus-Christ
+ont rapport au temps de la souffrance, mais ceux qui se trouvent dans
+les prophètes et dans l'Apocalypse et qui traitent du royaume temporel,
+doivent être rapportés au temps de la gloire et de la puissance que
+Jésus-Christ aura dans le monde avec les siens.
+
+»Notre royaume de Munster a été une image de ce royaume temporel du
+Christ; vous savez que Dieu annonce et désigne beaucoup de choses par
+des figures. Nous avions cru que notre royaume durerait jusqu'à la
+venue du Seigneur, mais nous voyons à présent qu'en ce point notre
+entendement a failli et que nos prophètes ne l'ont pas bien compris
+eux-mêmes. Dieu nous en a, dans la prison, ouvert et révélé la
+véritable intelligence...
+
+»Je n'ignore pas que vous rapportez communément au royaume spirituel du
+Christ ces passages et d'autres semblables, qui pourtant doivent, sans
+aucun doute, être entendus du royaume temporel. Mais qu'est-ce que ces
+interprétations spirituelles, et à quoi servent-elles, si rien ne doit
+se réaliser un jour?... Dieu a créé le monde principalement pour se
+complaire dans les hommes auxquels il a donné un reflet de sa force et
+de sa puissance.»
+
+_Les ministres_ «... Et comment vous justifierez-vous quand Dieu vous
+dira au jugement dernier: Qui t'a fait roi? Qui t'a ordonné de répandre
+dans le monde de si effroyables erreurs, au grand détriment de ma
+parole?»
+
+_Le roi._ «Je répondrai: Les prophètes de Munster me l'ont ordonné
+comme étant votre volonté divine, en preuve de quoi ils m'ont donné en
+gage leur corps et leur âme.»
+
+_Les ministres_ lui demandent ce qu'il en est des révélations divines
+qu'il aurait eues, dit-on, au sujet de son élévation à la royauté.
+
+_Le roi._ «Je n'ai pas eu de révélation à ce sujet, seulement il m'est
+venu des pensées, comme s'il devait y avoir un roi à Munster, et que
+moi je dusse être ce roi. Ces pensées m'ébranlèrent et m'affligèrent
+profondément. Je priais Dieu de vouloir bien prendre en considération
+mon inhabileté, et de ne point me charger d'un tel fardeau. Au cas où
+il ne voudrait pas m'épargner cette peine, je le priais de me faire
+désigner par des prophètes dignes de foi et en possession de sa parole.
+Je m'en tins là et n'en dis rien à personne. Mais quinze jours après un
+prophète se leva au milieu de la commune et s'écria que Dieu lui avait
+signifié que Jean de Leyde devait être roi. Il annonça la même chose au
+conseil, qui aussitôt se conforma à ce qu'il disait, se démit de son
+pouvoir et me proclama roi avec toute la commune. Il me remit aussi le
+glaive de la justice. C'est ainsi que je suis devenu roi.»
+
+DEUXIÈME ARTICLE.—_Le roi._ «... Nous ne nous sommes opposés à
+l'autorité que parce qu'elle voulait nous interdire notre baptême et la
+parole de Dieu. Nous avons résisté à la violence. Vous prétendez que
+nous avons agi injustement en cela, mais saint Pierre ne dit-il pas
+qu'on doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes?... Vous ne réprouveriez
+pas tout ce que nous avons fait, si vous saviez comment les choses se
+sont passées...»
+
+_Les ministres._ «Parez et justifiez vos actes, comme vous voudrez,
+vous n'en serez pas moins éternellement des rebelles, coupables du
+crime de lèse-majesté. Le chrétien doit souffrir et ne point résister
+au méchant. Quand même tout le conseil se fût rangé de votre parti
+(ce qui n'a pas eu lieu), vous auriez dû supporter la violence plutôt
+que de commencer un schisme, une sédition, une tyrannie pareils,
+contrairement à la parole de Dieu, à la majesté de l'Empereur, à la
+dignité royale, à celle de l'électorat et des princes et états de
+l'Empire.»
+
+_Le roi._ «Nous savons ce que nous avons fait: Que Dieu soit notre
+juge.»
+
+_Les ministres._ «Nous aussi, nous savons sur quoi est fondé ce que
+nous disons. Que Dieu soit notre juge aussi.»
+
+TROISIÈME ARTICLE.—_Le roi._ «... Nous avons été assiégés et détruits
+à cause de la parole divine; c'est pour elle que nous avons souffert
+la faim et tous les maux, que nous avons perdu les nôtres, et que nous
+sommes tombés dans une si lamentable calamité! Ceux d'entre nous qui
+sont encore en vie, mourront sans résistance et sans plainte, comme
+l'agneau qu'on immole...»
+
+CINQUIÈME ARTICLE.—Le roi dit qu'il a long-temps été de l'avis de
+Zwingli, mais qu'il est revenu à croire en la transsubstantiation.
+Seulement il n'accorde pas à ses interlocuteurs que celle-ci s'opère
+aussi dans celui qui n'a pas la foi.
+
+SIXIÈME ARTICLE.—_Les ministres._ «... Que voulez-vous donc faire
+de Jésus-Christ, s'il n'a pas reçu chair et sang de sa mère Marie?
+Voulez-vous qu'il soit un fantôme, un spectre? Il serait besoin
+que notre Urbanus Regius fît imprimer un second livre pour vous
+faire comprendre votre langue natale[2], sans cela vos têtes d'ânes
+résisteront toujours à l'instruction.»
+
+ [2] Ceci se rapporte à l'interprétation du mot: né, _geboren_.
+
+_Le roi._ «Si vous saviez quelle consolation infinie est renfermée dans
+cette connaissance que Jésus-Christ, Dieu et fils du Dieu vivant, s'est
+fait homme et a versé son sang, non pas celui de Marie, pour racheter
+nos péchés (lui qui est pur de toute faute), vous ne parleriez pas
+comme vous faites et vous ne trouveriez pas notre opinion si mauvaise.»
+
+SEPTIÈME ARTICLE sur la polygamie.—Le roi oppose aux ministres
+l'exemple des patriarches. Les ministres se retranchent derrière
+l'usage généralement établi dans les temps modernes, et déclarent
+que le mariage est _res politica_. Le roi dit qu'il vaut mieux avoir
+beaucoup d'épouses, que beaucoup de prostituées, et termine cet
+entretien, comme le second, par ces mots: «Que Dieu soit notre juge.»
+
+Quoique rédigé par les prédicateurs, l'effet de cette discussion ne
+leur est pas favorable. On ne peut s'empêcher d'admirer la fermeté,
+le bon sens, et la modeste simplicité du roi de Munster, qui ressort
+encore par la dureté pédantesque de ses interlocuteurs.
+
+Corvinus et Kymeus au lecteur chrétien:—«Nous avons représenté notre
+entretien avec le roi à-peu-près mot pour mot, sans passer un seul de
+ses argumens; seulement nous les avons mis en notre langage et posés
+plus convenablement qu'il ne le faisait... Environ huit jours après,
+il envoya vers nous pour nous prier de venir encore une fois traiter
+avec lui... Nous discutâmes de nouveau pendant deux jours; il se trouva
+plus docile que la première fois, mais nous n'avons vu en cela que le
+désir de sauver sa vie. Il déclara de son propre mouvement que si on le
+prenait en grâce, il voulait avec le secours de Melchior Hoffmann et
+de ses reines, exhorter tous les anabaptistes, qui sont très nombreux,
+selon lui, dans la Hollande, le Brabant, l'Angleterre et la Frise, à
+se taire désormais, à obéir, et même à faire baptiser leurs enfans,
+jusqu'à ce que l'autorité s'arrangeât avec eux sur les affaires de
+religion.» ... Suit la nouvelle confession de foi de Jean de Leyde, par
+laquelle il modifie quelques points de la première. En exhortant les
+anabaptistes à l'obéissance, il n'entend qu'une obéissance extérieure.
+Il ne cède point sur le fond des doctrines, et veut qu'on laisse les
+consciences libres. Quant à l'eucharistie, il déclare que tous ses
+confrères sont zwingliens sur ce point, et que lui-même il l'avait
+toujours été, mais que dans sa prison Dieu lui a fait connaître ses
+erreurs. Cette confession est signée en hollandais: _Moi, Jean de
+Leyde, signé de ma propre main_.
+
+Le 19 janvier 1536, Jean de Leyde, ainsi que Knipperdolling et
+Krechting, son vicaire et son lieutenant, furent tirés de leurs
+cachots[r11]. Le lendemain, l'évêque leur envoya son chapelain pour
+conférer avec chacun d'eux séparément, sur leurs croyances et sur
+les actes qu'ils avaient commis. Le roi témoigna du repentir et se
+rétracta, mais les deux autres persistèrent et ne s'avouèrent coupables
+en rien... Le 22 au matin, toutes les portes de Munster furent fermées;
+on ne laissa plus entrer ni sortir, et vers les huit heures, le roi,
+dépouillé jusqu'à la ceinture, fut conduit sur un échafaud dressé dans
+le marché. Deux cents fantassins et trois cents cavaliers se tenaient
+auprès. L'affluence du peuple était extrême. Il fut attaché à un
+poteau, et deux bourreaux le déchirèrent tour-à-tour avec des tenailles
+ardentes. Enfin l'un d'eux lui plongea un couteau dans la poitrine, et
+termina ainsi l'exécution qui durait depuis une heure.
+
+ [r11] _Ibid._ t. II, 400.
+
+«Aux trois premiers coups de tenailles le roi ne laissa entendre aucun
+cri, mais après il s'écria sans cesse, les yeux tournés au ciel: _O
+mon Père, ayez pitié de moi!_ et il pria Dieu avec ardeur, pour la
+rémission de ses péchés. Quand il se sentit défaillir, il dit: _O mon
+Père, je remets mon esprit entre tes mains!_ et il expira.»
+
+«Le cadavre fut jeté sur une claie et traîné devant la tour de
+Saint-Lambert, où étaient préparés trois paniers de fer. Arrivé là, on
+l'attacha avec des chaînes dans l'un de ces paniers, et les paysans le
+hissèrent au haut de la tour, où il fut suspendu à un crochet.»—Le
+supplice de Knipperdolling et de Krechting fut le même que celui du
+roi. Ils persistèrent jusqu'à la fin dans tout ce qu'ils avaient dit.
+«Pendant l'exécution ils n'invoquèrent que le Père, sans faire mention
+du Christ, comme c'était l'usage de leur secte. Ni l'un ni l'autre,
+ne dit rien de remarquable: peut-être leur silence était-il la suite
+des tourmens qu'ils avaient endurés dans la prison, car ils semblaient
+déjà plus morts que vifs. Leurs corps furent mis dans les deux autres
+paniers de fer, et hissés par les paysans, l'un à la droite, l'autre
+à la gauche du roi, mais plus bas de la hauteur d'un homme. Alors on
+rouvrit les portes de la ville, et il y entra une grande foule de gens
+venus trop tard pour voir l'exécution[a28].»
+
+_Préface de Luther aux Nouvelles, sur les affaires de Munster[r12]._
+«Ah! que dois-je, et comment dois-je écrire contre ou sur ces pauvres
+gens de Munster! N'est-il pas visible que le diable y règne en
+personne, ou plutôt qu'il y a là toute une bande de diables?
+
+ [r12] _Ibid._ t. II, 332.
+
+»Reconnaissons pourtant ici la grâce et la miséricorde infinies de
+Dieu. Après que l'Allemagne, par tant de blasphèmes, par le sang
+de tant d'innocens, a mérité une si rude férule, le père de toute
+miséricorde ne permet pas encore au diable de frapper son vrai coup, il
+nous avertit d'abord paternellement par ce jeu grossier que Satan fait
+à Munster. La puissance de Dieu contraint l'esprit aux cent ruses à s'y
+prendre d'abord avec gaucherie et maladresse, afin de nous laisser le
+temps d'échapper par la pénitence, aux coups mieux calculés qu'il nous
+réservait.
+
+»En effet, l'esprit qui veut tromper le monde ne doit pas commencer par
+prendre des femmes, par étendre la main vers les honneurs et le glaive
+royal, ou bien par égorger les gens; ceci est trop grossier. Chacun
+s'aperçoit que cet esprit ne veut autre chose que s'élever lui-même et
+opprimer les autres. Ce qu'il faut pour tromper, c'est de mettre un
+habit gris, de prendre un air triste et piteux, de pencher la tête,
+de refuser l'argent, de ne pas manger de viande; de fuir les femmes à
+l'égal du poison, de repousser comme damnable tout pouvoir temporel, de
+rejeter le glaive; puis de se baisser tout doucement vers la couronne,
+le glaive et les clés, pour les ramasser et s'en saisir furtivement.
+Voilà qui pourrait réussir, voilà qui tromperait même les sages, les
+hommes tournés au spirituel. Ce serait là un beau diable, à plumes plus
+belles que plumes de paon et de faisan.
+
+»Mais saisir la couronne si impudemment, prendre non-seulement une
+femme, mais autant de femmes que dit le caprice et le plaisir. Ah!
+c'est le fait d'un diablotin écolier, d'un diable à l'A B C; ou bien
+c'est le véritable Satan, le Satan docte et habile, mais garrotté
+par la main de Dieu de chaînes si puissantes qu'il n'a pu agir plus
+adroitement. C'est pour nous menacer tous et nous exhorter à craindre
+ses châtimens, avant qu'il ne laisse le champ libre à un diable savant
+qui nous attaquerait, non plus avec l'A B C, mais avec le véritable
+texte, le texte difficile. S'il fait de telles choses comme diablotin
+à l'école, que ne pourrait-il faire comme diable raisonnable, sage,
+savant, légiste, théologien?
+
+»... Lorsque Dieu est en colère et qu'il nous prive de sa parole, nulle
+tromperie du diable n'est trop grossière. Les commencemens de Mahomet
+aussi furent grossiers; cependant, Dieu n'y mettant obstacle, il en est
+sorti un empire damnable et infâme, comme tout le monde sait. Si Dieu
+ne nous eût pas été en aide contre Münzer, il se fût élevé par lui un
+empire turc, comme celui de Mahomet. En somme: nulle étincelle n'est si
+petite, que Dieu y laissant souffler le diable, il n'en puisse sortir
+un feu qui dévore le monde, et que personne n'éteigne. La meilleure
+arme contre le diable c'est le glaive de l'esprit, la parole de Dieu;
+le diable est un esprit et il se moque des cuirasses, des chevaux et
+des cavaliers.
+
+»Mais nos seigneurs évêques et princes, ne veulent pas souffrir que
+l'on prêche l'Évangile, et que, par la parole divine, l'on arrache
+les âmes au diable; ils pensent qu'il suffit d'égorger. De cette
+manière ils prennent au diable les corps, ils lui laissent les âmes;
+ils réussiront comme les Juifs, qui croyaient exterminer Christ en le
+crucifiant.....
+
+»..... Ceux de Munster, entre autres blasphèmes, parlent de la
+naissance de Jésus-Christ, comme s'il ne venait pas (c'est leur
+langage) de la semence de Marie et que cependant il fût de la semence
+de David. Mais ils ne s'expliquent pas clairement. Le diable garde la
+bouillie ardente dans la bouche et ne fait que grommeler: _mum, mum_,
+voulant probablement dire pis. Toutefois ce que l'on comprend, c'est
+que, d'après eux, la semence ou la chair de Marie ne pourrait pas nous
+racheter. Eh bien! diable, grommèle et crache tant que tu voudras, le
+seul petit mot: _né_, renverse tout cela. Dans toutes les langues,
+sur toute la terre, on appelle _né_ l'enfant de chair et de sang qui
+sort des entrailles de la femme, et non autre chose. Or l'Écriture dit
+partout que Jésus-Christ est _né_ de sa mère Marie, qu'il est son fils
+premier né: ainsi Isaïe, Gabriel, et ailleurs: «Tu seras enceinte en
+ton corps,» etc. Mon cher, _être enceinte_ ne signifie pas: être un
+tuyau par lequel il coule de l'eau (selon les blasphèmes de Manichée);
+mais cela veut dire qu'un enfant est pris de la chair et du sang de sa
+mère, qu'il est nourri en elle, qu'il y prend croissance, qu'il est à
+la fin mis au monde.
+
+»L'autre proposition de ces gens, celle par laquelle ils condamnent
+le baptême des enfans et en font une chose païenne, est de même assez
+grossière. Ils regardent comme mauvais tout ce que les impies ont et
+donnent. Pourquoi donc alors ne tiennent-ils pas pour mauvais l'or,
+l'argent et les autres biens qu'ils ont pris aux impies dans Munster.
+Ils devraient faire de l'or et de l'argent tout neuf.....
+
+»Leur méchant royaume est si visiblement un royaume de grossière
+imposture et de révolte qu'il n'est pas besoin d'en parler. J'en ai
+déjà trop dit: Je m'arrête.»[a29]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+1536-1545.
+
+ Dernières années de la vie de Luther.—Polygamie du landgrave
+ de Hesse, etc.
+
+
+Les catholiques et les protestans réunis un instant contre les
+anabaptistes, n'en furent ensuite que plus ennemis[a30]. On parlait
+toujours d'un concile général; personne n'en voulait sérieusement. Le
+pape le redoutait, les protestans le récusaient d'avance.
+
+«On m'écrit de la diète, que l'Empereur presse les nôtres de consentir
+à un concile, et qu'il se courrouce de leur refus. Je ne comprends pas
+ces monstruosités. Le pape nie que des hérétiques comme nous puissent
+avoir place à un concile: l'Empereur veut que nous consentions au
+concile et à ses décrets. C'est peut-être Dieu qui les rend fous...
+Mais voici sans doute leur folle combinaison. Comme jusqu'à présent
+ils n'ont pu, sous le nom du pape, de l'Église, de l'Empereur, des
+diètes, rendre redoutable leur mauvaise cause, ils pensent maintenant
+à se couvrir du nom de concile afin de pouvoir crier contre nous: que
+nous sommes des gens tellement perdus et désespérés que nous ne voulons
+écouter ni le pape, ni l'Église, ni l'Empereur, ni l'Empire, ni le
+concile même que nous avons tant de fois demandé. Voyez l'habileté de
+Satan contre ce pauvre sot de Dieu, qui aura sans doute de la peine
+à se tirer de piéges si bien dressés?... Non, c'est le Seigneur, qui
+se jouera de ceux qui se jouent de lui. S'il nous faut consentir à un
+concile ainsi disposé pour nous, pourquoi, il y a vingt-cinq ans, ne
+nous sommes-nous pas soumis au pape, seigneur des conciles, et à toutes
+ses bulles?» (9 juillet 1545.)
+
+Ce concile aurait pu resserrer l'unité de la hiérarchie catholique,
+mais non rétablir celle de l'Église. Les armes devaient seules
+décider[a31]. Déjà les protestans avaient chassé les Autrichiens du
+Wurtemberg. Ils dépouillaient Henri de Brunswick, qui exécutait à
+son profit les arrêts de la chambre impériale. Ils encourageaient
+l'archevêque de Cologne à imiter l'exemple d'Albert de Brandebourg, en
+sécularisant son archevêché, ce qui leur eût donné la majorité dans
+le conseil électoral. Cependant il y eut encore quelques tentatives
+de conciliation. Des conférences s'ouvrirent à Worms et à Ratisbonne
+(1540—1541)[a32]. Elles furent aussi inutiles que celles qui les
+avaient précédées. Luther ne s'y trouva point et donna même peu
+d'attention à ces disputes qui de jour en jour prenaient un caractère
+plus politique que religieux.
+
+«Il ne m'est rien venu de Worms, si ce n'est ce que m'écrit Mélanchton,
+qu'il s'y est réuni une telle multitude de doctes personnages de
+France, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, que dans aucun synode
+pontifical on n'en pourra jamais voir un aussi grand nombre.» (27
+novembre 1540.)
+
+«J'ai reçu des nouvelles de Worms. Les nôtres procèdent avec force et
+sagesse, nos adversaires, comme gens sots et ineptes, n'usent que de
+ruses et de mensonges. On croirait voir Satan lui-même, quand se lève
+l'aurore, courir çà et là cherchant, sans pouvoir trouver, quelque
+sombre repaire pour échapper à cette lumière qui le poursuit.» (9
+janvier 1541.)
+
+Après une nouvelle conférence de théologiens des deux partis, on
+voulut avoir l'opinion de Luther sur dix articles dont on était
+convenu. «Notre prince apprenant que l'on venait directement à moi sans
+s'adresser à lui, accourut avec Pontanus, et tous deux arrangèrent la
+réponse à leur façon[a33].»
+
+Quelques années auparavant, cette intervention du prince aurait soulevé
+l'indignation de Luther. Ici il en parle sans colère, le dégoût et la
+lassitude commencent à s'emparer de lui. Il voit bien qu'en travaillant
+à rétablir l'Évangile dans sa pureté primitive, il n'a fait que fournir
+aux puissans du siècle les moyens de satisfaire leurs ambitions
+terrestres, et qu'ils font chaque jour bon marché de son Christ.
+
+«Notre excellent prince m'a donné à lire les conditions qu'il veut
+proposer pour avoir la paix avec l'Empereur et nos adversaires. Je vois
+qu'ils regardent toute cette affaire comme une comédie qui se joue
+entre eux, tandis que c'est une tragédie entre Dieu et Satan, où Satan
+triomphe et où Dieu est humilié[a34]. Mais viendra la catastrophe où le
+Tout-Puissant, auteur de cette tragédie, nous donnera la victoire. Je
+suis indigné qu'on se joue ainsi de si grandes choses[a35].» (4 avril
+1541.)
+
+
+Nous avons vu de bonne heure dans quelle triste dépendance la Réforme
+s'était trouvée à l'égard des princes qui la protégeaient; Luther eut
+le temps de voir les conséquences où cette dépendance devait aboutir.
+Ces princes, c'étaient des hommes; il fallut les servir, non-seulement
+comme princes, mais comme hommes, dans leurs caprices, dans les besoins
+de leur humanité. De là, des concessions qui sans être contraires aux
+principes de la Réforme, semblèrent peu honorables aux réformateurs.
+
+Le chef le plus belliqueux du parti protestant, l'impétueux et
+colérique landgrave de Hesse, fit représenter à Luther et aux ministres
+que sa santé ne lui permettait pas de se contenter d'une femme. Les
+instructions qu'il donna à Bucer[r13] pour négocier cette affaire
+avec les théologiens de Wittemberg, sont un curieux mélange de
+sensualité, de craintes religieuses et de naïveté hardie.
+
+ [r13] Bossuet en a donné le texte dans son histoire des
+ _Variations de l'Église protestante_.—t. I, 328, 199.
+
+«Depuis mon mariage, écrit-il, je vis dans l'adultère et la
+fornication; et comme je ne veux point abandonner cette vie, je ne puis
+m'approcher de la Sainte-Table; car saint Paul a dit que l'adultère ne
+possèdera pas le royaume des cieux.» Il énumère ensuite les raisons
+qui le forcent à vivre ainsi. «Ma femme, dit-il, n'est ni belle, ni
+aimable; elle sent mauvais, elle boit, et mes chambellans savent bien
+comment elle se comporte alors, etc.»—Je suis d'une forte complexion,
+les médecins peuvent le témoigner, souvent je vais aux diètes
+impériales. «_Ubi lautè vivitur et corpus curatur; quomodo me ibi
+gerere queam absque uxore, cùm non semper magnum gynæceum mecum ducere
+possim?..._» Comment puis-je punir la fornication et les autres crimes,
+lorsque moi-même je m'en rends coupable, lorsque tous pourraient me
+dire: Maître, commence par toi... Si nous prenions les armes pour la
+cause de l'Évangile, je ne le ferais qu'avec une conscience troublée,
+car je me dirais: Si tu meurs en cette guerre, tu vas au démon... J'ai
+lu avec soin l'Ancien et le Nouveau Testament, et je n'y ai trouvé
+d'autre remède que de prendre une seconde femme, car je ne puis, ni
+ne veux changer la vie que je mène. Je l'atteste par-devant Dieu, ce
+qu'Abraham, Jacob, David, Lamech et Salomon ont fait, pourquoi ne le
+puis-je faire?» Cette question de la polygamie avait été agitée déjà
+dans les premières années du protestantisme; on la trouvait partout
+dans l'Écriture à laquelle la Réforme disait vouloir ramener le
+monde. Les réformateurs considéraient d'ailleurs le mariage _ut res
+politica_, et sujette aux réglemens du prince. En présence de cette
+question, Luther recula d'abord; la chose lui répugnait, mais il
+n'osait condamner l'Ancien Testament. D'ailleurs la doctrine que le
+Landgrave invoquait, était précisément celle que Luther avait adoptée
+en principe dès les commencemens de la Réforme, quoiqu'il ne conseillât
+pas de la pratiquer; il avait écrit en 1524: «Il faut que le mari
+soit certain par sa propre conscience et par la parole de Dieu, que
+la polygamie lui est permise. ..... Pour moi, j'avoue que je ne puis
+mettre d'opposition à ce qu'on épouse plusieurs femmes, et que cela
+ne répugne pas à l'Écriture sainte. Cependant je ne voudrais pas que
+cet exemple s'introduisît parmi les chrétiens, à qui il convient de
+s'abstenir même de ce qui est permis, pour éviter le scandale et pour
+maintenir l'_honestas_ que saint Paul exige en toute occasion. Il est
+tout-à-fait indigne d'un chrétien de courir avec tant d'ardeur pour
+son propre avantage jusqu'aux dernières limites de la liberté, et de
+négliger pourtant les choses les plus vulgaires et les plus nécessaires
+de la charité. Aussi je n'ai point voulu, dans mon sermon, ouvrir cette
+fenêtre.» (13 janvier 1524.)
+
+«La polygamie permise autrefois aux Juifs et aux gentils, ne peut,
+d'après la foi, exister chez les chrétiens si ce n'est dans un cas
+d'absolue nécessité, comme quand on est obligé de se séparer de sa
+femme lépreuse, etc. Tu diras donc à ces hommes de chair que s'ils
+veulent être chrétiens, il leur faut maîtriser la chair et ne point lui
+lâcher la bride. S'ils veulent être gentils, qu'ils le soient, mais à
+leurs risques et périls.» (21 mars 1527.)
+
+Un jour Luther demanda au docteur Basilius si, d'après les lois, le
+mari dont la femme aurait quelque maladie incurable, et serait, pour
+ainsi dire, plus morte que vivante, pourrait être autorisé à prendre
+une concubine. Le docteur Basilius ayant répondu que dans certains
+cas, cette permission serait probablement accordée, Luther dit: «C'est
+là une chose dangereuse, car si l'on admet les cas de maladie, l'on
+pourrait venir chaque jour inventer de nouvelles raisons de dissoudre
+les mariages.» (1539).
+
+Le message du Landgrave jeta Luther dans un grand embarras. Tout ce
+qu'il y avait de théologiens protestans à Wittemberg, se réunit pour
+dresser une réponse; on résolut de composer avec ce prince. On lui
+accorda le double mariage, mais à condition que sa seconde femme ne
+serait point reconnue publiquement. «Votre Altesse comprend assez
+d'elle-même la différence qu'il y a d'établir une loi universelle ou
+d'user de dispense en un cas particulier pour de pressantes raisons.
+Nous ne pouvons introduire publiquement et sanctionner comme par une
+loi la permission d'épouser plusieurs femmes... Nous prions Votre
+Altesse de considérer dans quel danger serait un homme convaincu
+d'avoir introduit en Allemagne une telle loi, qui diviserait les
+familles et les engagerait en des procès éternels..... Votre Altesse
+est d'une complexion faible, elle dort peu; de grands ménagemens lui
+sont nécessaires... Le grand Scanderbeg exhortait souvent ses soldats
+à la chasteté, disant qu'il n'y avait rien de si nuisible à leur
+profession que le plaisir de l'amour... Qu'il plaise donc à Votre
+Altesse d'examiner sérieusement les considérations du scandale, des
+travaux, des soins, des chagrins et des infirmités qui lui ont été
+représentées... Si cependant Votre Altesse est entièrement résolue
+d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire
+secrètement... Fait à Wittemberg, après la fête de saint Nicolas, de
+l'an 1539[a36]. Martin LUTHER, Philippe MELANCHTON, Martin BUCER,
+Antoine CORVIN, ADAM, Jean LENING, Justin WINTFERT, Dyonisius
+MELANTHER.»
+
+C'était une chose dure que de forcer Luther qui, comme théologien et
+père de famille, tenait à la sainteté du mariage, de déclarer qu'en
+vertu de l'Ancien Testament, deux femmes pouvaient s'asseoir avec leurs
+jalousies et leurs haines au même foyer domestique. Cette croix, il
+la sentit douloureusement. «Quant à l'affaire _macédonique_, ne t'en
+afflige pas trop, puisque les choses en sont venues au point que ni
+joie ni tristesse n'y peuvent rien. Pourquoi nous tuer nous-mêmes?
+pourquoi souffrir que la tristesse nous ôte la pensée de celui qui a
+vaincu toutes les morts et toutes les tristesses? Celui qui a vaincu le
+diable et jugé le prince de ce monde, n'a-t-il pas en même temps jugé
+et vaincu ce scandale?... A leurs yeux, nos vertus sont des vices quand
+nous n'adorons point Satan avec eux. Que Satan triomphe donc, et n'en
+concevons ni chagrin, ni tristesse; mais réjouissons-nous en Christ,
+qui brisera les efforts de tous nos ennemis.» (18 juin 1540).
+
+Il semble qu'il ait espéré, pour éviter ce scandale, l'intervention de
+l'Empereur.
+
+«Si César et l'Empire le voulaient, comme ils seront forcés de le
+vouloir, ils feraient bientôt cesser par un édit ce scandale, afin que
+cela ne puisse devenir pour l'avenir un droit ou un exemple.»
+
+Depuis cette époque, les lettres de Luther, comme celles de Mélanchton,
+sont pleines de dégoût et de tristesse[a37].
+
+Quelqu'un demandant à Luther de l'appuyer par une lettre près de la
+cour de Dresde, Luther lui répond qu'il a perdu tout crédit, toute
+influence. Dans les lettres précédentes, il se trouve parfois des
+expressions amères contre cette cour. _Mundana illa caula._
+
+«J'assisterai à tes noces, mon cher Lauterbach, mais en esprit et par
+la prière. Car que j'y aille de corps, ce n'est pas seulement la
+multitude des affaires qui m'en empêche, mais le danger d'offenser ces
+mamelucks et la reine de ce royaume (la duchesse Catherine de Saxe?);
+car qui n'est offensé de la folie de Luther?»
+
+«Tu me demandes, mon cher Jonas, de t'écrire de temps à autre quelques
+mots de consolation. Mais c'est moi plus que personne qui ai besoin
+que tes lettres viennent rendre quelque vie à mon esprit, moi qui
+comme Loth ai tant à souffrir au milieu de cette infâme et satanique
+ingratitude, de cet horrible mépris de la parole du Seigneur. Il faut
+que je voie Satan posséder les cœurs de ceux qui croient qu'à eux
+seuls sont réservées les premières places dans le royaume de Christ!»
+
+Les protestans commençaient déjà à se relâcher de leur sévérité. On
+rouvrait les maisons de débauches. Il vaudrait mieux, dit Luther, ne
+pas avoir chassé Satan que de le ramener en plus grande force. (13
+septembre 1540.)
+
+«Le pape, l'Empereur, le Français, Ferdinand, ont envoyé auprès du
+Turc, pour demander la paix, une ambassade magnifique chargée de riches
+présens. Et ce qu'il y a de plus beau, c'est que pour ne pas blesser
+les yeux des Turcs, ils ont tous quitté le costume de leur pays, et se
+sont parés de longues robes à la mode turque... J'espère que ce sont
+les signes bienheureux de la fin imminente de toutes choses.» (17
+juillet 1745.)
+
+_A Jonas._ «Je te dis à l'oreille que j'ai de grands soupçons qu'on
+nous enverra seuls, nous autres luthériens, à la guerre contre le Turc.
+Le roi Ferdinand a enlevé de Bohême l'argent de la guerre, et a défendu
+qu'on fît partir un seul soldat. L'Empereur ne fait rien. Et si c'était
+leur dessein que nous fussions exterminés par le Turc?» (29 décembre
+1542.)
+
+«Rien de nouveau ici, sinon que le margrave de Brandebourg se fait une
+mauvaise réputation par tout le monde au sujet de la guerre de Hongrie.
+Ferdinand n'en a pas une meilleure. Je vois un concours de tant de
+motifs et de très vraisemblables, que je ne puis m'empêcher de croire
+que tout cela indique une horrible et funeste trahison.» (26 janvier
+1542.)
+
+«Je le demande, qu'arrivera-t-il enfin de cette horrible trahison des
+princes et des rois?» (16 décembre 1543.)
+
+«Puisse Dieu nous venger des incendiaires (presque tous les mois il
+parle d'incendies qui ont lieu à Wittemberg)! Satan a trouvé un nouveau
+moyen de nous tuer. On jette du poison dans le vin, du plâtre dans le
+lait[a38]. A Iéna, douze personnes ont été empoisonnées dans du vin.
+Peut-être sont-elles mortes seulement pour avoir trop bu. Cependant
+on assure qu'à Magdebourg et à Northuse, on a trouvé des marchands
+vendant du lait empoisonné.» (avril 1541.) Dans une des lettres
+suivantes, il fait mention d'une histoire d'hosties empoisonnées.—A
+Amsdorf, à l'occasion de la peste de Magdebourg. «Ce que tu me mandes
+de la frayeur que l'on a aujourd'hui de la peste, j'en ai fait aussi
+l'épreuve il y a quelques années; et je m'étonne de voir que, plus se
+répand la prédication de la vie en Jésus-Christ, plus augmente dans le
+peuple la peur de la mort, soit qu'auparavant, sous le règne du pape,
+un faux espoir de vie diminuât pour eux la crainte de la mort, et que
+maintenant la véritable espérance de vie étant mise devant leurs yeux,
+ils sentent combien la nature est faible pour croire au vainqueur de
+la mort, soit que Dieu nous tente par ces faiblesses et laisse prendre
+à Satan, au milieu de cette frayeur, plus de hardiesse et de force.
+Tant que nous avons vécu dans la foi du pape, nous étions comme des
+gens ivres, endormis ou fous, prenant la mort pour la vie, c'est-à-dire
+ignorant ce que c'est que la mort et la colère de Dieu. Maintenant que
+la lumière a brillé et que la colère de Dieu nous est mieux connue, la
+nature est sortie du sommeil et de la folie. De là vient qu'ils ont
+plus de peur qu'autrefois... J'ajoute et j'applique ici ce passage
+du psaume LXXI: _Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse;
+lorsque ma force succombera, ne m'abandonnez pas_. Car je pense que ce
+temps suprême est la vieillesse du Christ et le temps de l'abattement,
+c'est-à-dire que c'est le grand et dernier assaut du diable, comme
+David, dans ses derniers jours, affaibli par l'âge, eût été tué par
+le géant, si Abisaï ne fût venu à son aide... J'ai appris presque
+toute cette année à chanter avec saint Paul: _Quasi mortui et ecce
+vivimus_. Et ailleurs: _Per gloriam vestram quotidiè morior_. Et quand
+il dit aux Corinthiens, _In mortibus frequenter_, ce n'a pas été chez
+lui spéculation ou méditation sur la mort, mais sentiment de la mort
+elle-même, comme s'il n'y avait plus d'espérance de vie.» (20 novembre
+1538.)
+
+«J'espère qu'au milieu du déchirement du monde, le Christ va hâter son
+jour et fera écrouler l'univers, _Ut fractus illabatur orbis_.» (12
+février 1538.)
+
+
+
+
+LIVRE IV.
+
+1530-1546.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Conversations de Luther.—La famille[a39], la femme[a40],
+ les enfans. La nature.
+
+
+Arrêtons-nous dans cette triste histoire des dernières années de
+la vie publique. Réfugions-nous, comme Luther, dans la vie privée;
+asseyons-nous à sa table, à côté de sa femme, au milieu de ses enfans
+et de ses amis; écoutons les paroles graves du pieux et tendre père de
+famille[a41].
+
+
+«Celui qui insulte les prédicateurs et les femmes ne réussira pas
+bien[r14]. C'est des femmes que viennent les enfans par quoi se
+maintient le gouvernement de la famille et de l'état. Qui les méprise,
+méprise Dieu et les hommes.
+
+ [r14] Tischr. 241.
+
+»Le droit saxon est trop dur, lorsqu'il donne seulement à la veuve un
+siége et une quenouille[r15]. Par le premier mot, il faut entendre
+la maison; par le second, l'entretien, la subsistance. On paie bien un
+valet. Que dis-je? on donne plus à un mendiant.
+
+ [r15] _Ibid._ 315 _bis_.
+
+»Il n'y a point de doute que les femmes en mal d'enfant, qui meurent
+dans la foi, sont sauvées, parce qu'elles meurent dans la charge et la
+fonction pour laquelle Dieu les a créées[r16].
+
+ [r16] _Ibid._ 116.
+
+»C'est l'usage dans les Pays-Bas, que chaque nouveau et jeune prêtre se
+choisisse une petite fille qu'il tient pour sa fiancée, et cela, pour
+honorer le saint état du mariage.»
+
+On disait à Luther[r17]: Si un prédicateur chrétien doit souffrir la
+prison et la persécution pour l'amour de la parole, ne doit-il pas,
+à plus forte raison, se passer du mariage? Il répondit à cela: «Il
+est plus facile de supporter la prison que de brûler: je l'ai éprouvé
+moi-même. Plus je macérais mon corps, plus je tâchais de le dompter,
+et plus je brûlais. Quand on aurait le don de rester chaste dans le
+célibat, on doit encore se marier pour faire dépit au pape... Si
+j'étais mort à l'improviste, j'aurais voulu pour honorer le mariage,
+faire venir à mon lit de mort une pieuse fille que j'aurais prise comme
+épouse, et à laquelle j'aurais donné deux gobelets d'argent pour don de
+noces et présent de lendemain (morgengabe).»
+
+ [r17] _Ibid._ 312 _bis_.
+
+Lettre à un ami qui lui demande conseil pour se marier[r18]: «Si tu
+brûles, il faut prendre femme... Tu voudrais bien en avoir une, belle,
+pieuse et riche. Très bien, mon cher; on t'en donnera une en peinture,
+avec des joues roses et des jambes blanches. Ce sont aussi les plus
+pieuses; mais elles ne valent rien pour la cuisine ni pour le lit... Se
+lever de bonne heure et se marier jeune, personne ne s'en repentira.
+
+ [r18] _Ibid._ 313 _bis_.
+
+»Il n'est guère plus possible de se passer de femme que de boire ou de
+manger[r19]. Conçu, nourri, porté dans le corps des femmes, notre
+chair est à elles dans sa plus grande partie, et il nous est impossible
+de nous en séparer tout-à-fait.
+
+ [r19] _Ibid._ 315 _bis_.
+
+»Si j'avais voulu faire l'amour, il y a treize ans, j'aurais pris Ave
+Schonfeldin, qui est aujourd'hui au docteur Basilius, le médecin de
+Prusse. Je n'aimais pas alors ma Catherine; je la soupçonnais d'être
+fière et hautaine; mais il a plu ainsi à Dieu; il a voulu que j'eusse
+pitié d'elle, et cela m'a fort bien tourné; Dieu soit loué!
+
+»La plus grande grâce de Dieu est d'avoir un bon et pieux époux, avec
+qui vous viviez en paix, à qui vous puissiez confier tout ce que vous
+avez, même votre corps et votre vie, et avec qui vous ayez de petits
+enfans[r20]. Catherine, tu as un homme pieux qui t'aime, tu es une
+impératrice. Grâce soit rendue à Dieu!»
+
+ [r20] _Ibid._ 313.
+
+Quelqu'un excusait ceux qui courent après les filles, le docteur Luther
+répondit: «Qu'ils sachent que c'est mépriser le sexe féminin. Ils
+abusent des femmes qui n'ont pas été créées pour cela. C'est une grande
+chose qu'une jeune fille puisse toujours être aimée; le diable le
+permet rarement... Elle disait bien, mon hôtesse d'Eisenach, quand j'y
+étais aux écoles: _Il n'est sur terre chose plus douce que d'être aimé
+d'une femme_.»
+
+«Au jour de la Saint-Martin, anniversaire de la naissance du
+docteur Martin Luther, maître Ambrosius Brend vint lui demander sa
+nièce...[r21] Un jour qu'il les surprit dans un entretien secret, il
+se mit à rire, et dit: «Je ne m'étonne pas qu'un fiancé ait tant à dire
+à sa fiancée; pourraient-ils se lasser jamais? Mais on ne doit point
+les gêner; ils ont privilége par dessus Droit et Coutume.»—En la lui
+accordant, il dit ces paroles: «Monsieur et cher ami, je vous présente
+cette jeune fille telle que Dieu me l'a donnée dans sa bonté. Je la
+remets entre vos mains; Dieu vous bénisse, de sorte que votre union
+soit sainte et heureuse!»
+
+ [r21] _Ibid._ 316 _bis_.
+
+Le docteur Martin Luther était à la noce de la fille de Jean
+Luffte[r22]. Après le souper, il conduisit la mariée au lit, et dit
+à l'époux, que d'après le commun usage il devait être le maître dans
+la maison... quand la femme n'y était pas; et pour signe, il ôta un
+soulier à l'époux et le mit sur le ciel du lit, afin qu'il prît ainsi
+la domination et le gouvernement.
+
+ [r22] _Ibid._ 320.
+
+«Fais comme moi, cher compagnon, quand je voulus prendre ma Catherine,
+je priai notre Seigneur, mais je priai sérieusement. Fais-en autant, tu
+n'as pas encore sérieusement prié.»
+
+En 1541, Luther fut un jour extrêmement gai et enjoué à table[r23].
+«Ne vous scandalisez pas de me voir de si bonne humeur, dit-il à ses
+amis, j'ai reçu aujourd'hui beaucoup de mauvaises nouvelles et je viens
+de lire une lettre très violente contre moi. Nos affaires vont bien,
+puisque le diable tempête si fort.»
+
+ [r23] _Ibid._ 264 _bis_.
+
+Il riait du bavardage de sa femme, et lui demandait si, avant de
+prêcher si bien, elle avait dit un _Pater_. Si elle l'eût fait, Dieu
+lui aurait sans doute défendu de prêcher.
+
+«Si je devais encore faire l'amour, je voudrais me tailler dans la
+pierre une femme obéissante; sans cela je désespère d'en trouver.
+
+»La première année du mariage, on a d'étranges pensées[r24]. Si on
+est à table, on se dit: Auparavant tu étais seul; aujourd'hui tu es à
+deux (_Selbander_). Au lit, si l'on s'éveille, on voit une autre tête
+à côté de soi. Dans la première année, ma Catherine se tenait assise à
+côté de moi quand j'étudiais, et comme elle ne savait que dire, elle me
+demandait: «Seigneur docteur, en Prusse, le maître-d'hôtel n'est-il pas
+frère du margrave?»
+
+ [r24] _Ibid._ 313 _bis_.
+
+»Il ne faut pas mettre d'intervalle entre les fiançailles et les
+noces... Les amis mettent des obstacles, comme il m'est arrivé avec
+maître Philippe et pour le mariage d'Eisleben (Agricola). Tous mes
+meilleurs amis criaient: Point celle-là, mais une autre.»
+
+Lucas Cranach l'aîné avait fait le portrait de la femme de
+Luther[r25]. Lorsque le tableau fut suspendu à la muraille et que le
+docteur le vit: «Je veux, dit-il, faire peindre aussi un homme, envoyer
+à Mantoue les deux portraits pour le concile, et demander aux saints
+pères s'ils n'aimeraient pas mieux l'état du mariage, que le célibat
+des ecclésiastiques.»
+
+ [r25] _Ibid._ 314.
+
+«... Un signe certain que Dieu est ennemi de la papauté, c'est qu'il
+lui a refusé cette bénédiction du fruit corporel (la génération des
+enfans...).
+
+»Quand Ève fut amenée devant Adam, il devint plein du Saint-Esprit
+et lui donna le plus beau, le plus glorieux des noms; il l'appela
+_Eva_, c'est-à-dire la mère de tous les vivans; il ne l'appela point
+sa femme, mais la mère, la mère de tous les vivans. C'est là la gloire
+et l'ornement le plus précieux de la femme: elle est _Fons omnium
+viventium_, la source de toute vie humaine. Cette parole est brève,
+mais ni Démosthènes ni Cicéron n'aurait pu dire ainsi. C'est le
+Saint-Esprit lui-même qui parle ici par notre premier père, et comme il
+a fait un si noble éloge du mariage, il est juste que nous couvrions et
+cachions ce qu'il y a de fragile dans la femme[a42]. Jésus-Christ, le
+fils de Dieu, n'a pas non plus méprisé le mariage; il est lui-même né
+d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage.»
+
+«On trouve l'image du mariage dans toutes les créatures, non-seulement
+dans les animaux de la terre, de l'air et des eaux, mais encore dans
+les arbres et les pierres[r26]. Tout le monde sait qu'il est des
+arbres, tels que le pommier et le poirier, qui sont comme mari et
+femme, qui se demandent réciproquement, et qui prospèrent mieux quand
+ils sont plantés ensemble. Parmi les pierres on remarque la même chose,
+surtout dans les pierres précieuses, le corail, l'émeraude et autres.
+Le ciel est aussi le mari de la terre. Il la vivifie par la chaleur du
+soleil, la pluie et le vent, et lui fait ainsi porter toutes sortes de
+plantes et de fruits.»
+
+ [r26] _Ibid._ 312 _bis_.
+
+Les petits enfans du docteur se tenaient debout devant la table[r27],
+en regardant avec bien de l'attention les pêches qui étaient servies;
+le docteur se mit à dire: «Qui veut voir l'image d'une âme qui jouit
+dans l'espérance, la trouvera bien ici. Ah! si nous pouvions attendre
+avec autant de joie la vie à venir!»
+
+ [r27] _Ibid._ 42 _bis_.
+
+On amena au docteur sa petite fille Magdalena[r28], pour qu'elle
+chantât à son cousin le chant qui commence ainsi: _Le pape invoque
+l'Empereur et les rois, etc._ Mais elle ne le voulut point, quoique
+sa mère l'en priât fort. Le docteur dit à ce sujet: «Rien de bien par
+force. Sans la grâce, il ne résulte rien de bon des œuvres de la loi.»
+
+ [r28] _Ibid._ 124.
+
+«_Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous avec
+tremblement[r29]._ Il n'y a pas là, pour moi, de contradiction. C'est
+ce que mon petit Jean fait à l'égard de son père. Mais je ne puis en
+faire autant à l'égard de Dieu. Si je suis à ma table, et que j'écrive
+ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson; s'il
+chante trop haut et que je l'avertisse, il continue, mais en lui-même
+et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours
+gais, mais d'une gaîté mêlée de crainte et de réserve.»
+
+ [r29] _Ibid._ 10 _bis_.
+
+Au premier jour de l'an[r30], un petit enfant du docteur pleurait et
+criait, au point que personne ne pouvait le calmer: le docteur avec
+sa femme en fut triste et chagriné une grande heure, ensuite il dit:
+«Tels sont les désagrémens et les charges du mariage... C'est pour cela
+qu'aucun des Pères n'a rien écrit de remarquablement bon à ce sujet.
+Jérôme a parlé assez salement, je dirais presque anti-chrétiennement,
+du mariage, etc. Au contraire saint Augustin...»
+
+ [r30] _Ibid._ 314 _bis_.
+
+Après qu'il eut joué avec sa petite Magdalena[r31], sa femme lui
+donna le plus jeune de ses enfans, et il dit: «Je voudrais être mort à
+l'âge de cet enfant; j'aurais bien renoncé à tout l'honneur que j'ai
+et que je puis obtenir encore en ce monde.» Et comme l'enfant l'eut
+sali, il dit: «Oh! combien notre Seigneur doit en souffrir de nous plus
+qu'une mère de son enfant!»
+
+ [r31] _Ibid._ 47.
+
+Il disait à son petit enfant[r32]: «Tu es l'innocent petit fou de
+notre Seigneur, sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans crainte,
+sans inquiétude; tout ce que tu fais est bien fait.»
+
+ [r32] _Ibid._ 49 _bis_.
+
+«Les enfans sont les plus heureux[r33]. Nous autres vieux fous nous
+nous tourmentons et nous affligeons par nos éternelles disputes sur
+la parole. «Est-ce vrai? Est-ce possible? Comment est-ce possible?»
+nous demandons-nous sans cesse... Les enfans, dans la simplicité et la
+pureté de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui
+fait leur salut... Pour être sauvés, nous devons, à leur exemple, nous
+en remettre à la simple parole. Mais le diable, pour nous empêcher,
+nous jette sans cesse quelque chose en travers. C'est pourquoi le mieux
+c'est de mourir sans différer et de nous en aller vite sous terre.»
+
+ [r33] _Ibid._ 134.
+
+Une autre fois que son petit enfant Martin prenait le sein de sa mère,
+le docteur dit[r34]: «Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est
+haï du pape et du duc George, haï de leurs partisans, haï des diables.
+Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant, il ne
+s'inquiète pas de ce que tant et de si puissans seigneurs lui en
+veulent, il suce gaîment la mamelle, regarde autour de lui en riant
+tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent.»
+
+ [r34] _Ibid._ 134 _bis_.
+
+Comme maître Spalatin et maître Lenhart Beier, pasteur de Zwickaw,
+étaient chez le docteur Martin Luther[r35], il jouait bonnement avec
+son petit enfant Martin, qui babillait et caressait tendrement sa
+poupée. Le docteur dit: «Telles étaient nos pensées dans le Paradis,
+simples et naïves; innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie; nous
+eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et
+qu'il en est si sûr.»
+
+ [r35] _Ibid._ 45 _bis_.
+
+«Quels ont dû être les sentimens d'Abraham, lorsqu'il a consenti à
+sacrifier et égorger son fils unique[r36]? Il n'en aura rien dit à
+Sara. La chose lui eût trop coûté. Vraiment, je disputerais avec Dieu,
+s'il m'imposait et m'ordonnait une telle chose.» Alors la femme du
+docteur prit la parole et dit: «Je ne puis croire que Dieu demande à
+personne qu'il égorge son enfant.»
+
+ [r36] _Ibid._ 47.
+
+«Ah, combien mon cœur soupirait après les miens, lorsque j'étais
+malade à la mort dans mon séjour à Smalkalde. Je croyais que je ne
+reverrais plus ma femme ni mes petits enfans[a43]; que cette séparation
+me faisait de mal!... Il n'est personne assez dégagé de la chair pour
+ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que le
+lien et la société qui unissent l'homme et la femme!»
+
+Il est touchant de voir comme tout ramenait Luther à des réflexions
+pieuses sur la bonté de Dieu, sur l'état de l'homme avant sa chute,
+sur la vie à venir[r37]. Ainsi une belle branche chargée de cerises
+que le docteur Jonas met sur table, la joie de sa femme qui sert des
+poissons du petit étang de leur jardin, la simple vue d'une rose, etc.
+Le 9 avril 1539, le docteur se trouvait dans son jardin et regardait
+attentivement les arbres tout brillans de fleurs et de verdure[r38].
+Il dit avec admiration: «Gloire à Dieu qui de la créature morte fait
+ainsi sortir la vie au printemps. Voyez ces rameaux, comme ils sont
+forts et gracieux; ils sont déjà tout gros de fruits. Voilà une belle
+image de la résurrection des hommes. L'hiver est la mort et l'été la
+résurrection. Alors tout revit, tout est verdoyant.»
+
+ [r37] _Ibid._ 42-43 _passim_.
+
+ [r38] _Ibid._ 363.
+
+«Philippe et moi, nous sommes accablés d'affaires et d'embarras. Moi
+qui suis vieux et _emeritus_, j'aimerais mieux maintenant prendre un
+plaisir de vieillard dans les jardins, à contempler les merveilles
+de Dieu dans les arbres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, etc.;
+c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes péchés ne
+m'avaient mérité d'en être privé par ces affaires importunes et souvent
+inutiles.» (8 avril 1538.)
+
+Le 18 avril 1539, sur le soir, il y eut un orage très fort, suivi
+d'une pluie bienfaisante qui rendit la verdure à la terre et aux
+arbres[r39]. Le docteur Martin dit en regardant le ciel: «Voilà
+un beau temps! Tu nous l'accordes, ô mon Dieu! à nous qui sommes si
+ingrats, si pleins de méchanceté et d'avarice. Tu es un Dieu de bonté.
+Ce n'est pas là une œuvre de Satan; non, c'est un tonnerre bienfaisant
+qui ébranle la terre et l'ouvre pour lui faire porter des fruits et
+répandre un parfum semblable à celui que répand la prière du chrétien
+pieux.»
+
+ [r39] _Ibid._ 423.
+
+Un autre jour, sur la route de Leipzig, le docteur voyant la plaine
+couverte de blés superbes, se mit à prier avec ferveur; il disait: «O
+Dieu de bonté, tu nous donnes une année heureuse! Ce n'est pas à cause
+de notre piété; c'est pour glorifier ton saint nom. Fais, ô mon Dieu,
+que nous nous amendions et que nous croissions dans ta parole! Tout
+en toi est miracle. Ta voix fait sortir de la terre, et même du sable
+aride, ces plantes et ces épis si beaux qui réjouissent la vue. O mon
+père, donne à tous tes enfans leur pain quotidien!»
+
+«Supportons les difficultés qui accompagnent nos fonctions, avec
+égalité d'âme, et attendons secours du Christ[r40]. Considère, dans
+ces violettes et ces pensées que tu foules en te promenant sur la
+lisière de nos jardins, un emblème de notre condition. Nous consolons
+le peuple (?) lorsque nous remplissons l'Église; il y a là la robe
+de pourpre, la couleur des afflictions, mais au fond la fleur d'or
+rappelle la foi qui ne se flétrit pas.»
+
+ [r40] Lettre V, 726.
+
+Un soir le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau perché sur
+un arbre et s'y posant pour passer la nuit[r41]; il dit: «Ce petit
+oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne
+s'inquiète pas, il ne songe point au gîte du lendemain; il se tient
+bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui.»
+
+ [r41] Tischr. 43 _bis_.
+
+Vers le soir, vinrent deux oiseaux qui faisaient un nid dans le jardin
+du docteur[r42]. Ils étaient souvent effrayés dans leur vol par ceux
+qui passaient. Il se mit à dire: «Ah! cher petit oiseau, ne fuis point,
+je te souhaite du bien de tout mon cœur; si tu pouvais seulement me
+croire! C'est ainsi que nous refusons de nous confier en Dieu, qui bien
+loin de vouloir notre perte, a donné pour nous son propre fils.»[a44]
+
+ [r42] _Ibid._ 24 _bis_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ La Bible.—Les Pères.—Les Scolastiques.—Le Pape.—Les
+ Conciles.
+
+
+Le docteur Martin Luther avait écrit avec de la craie, sur le mur qui
+se trouvait derrière son poêle, les paroles suivantes (Luc, XVI): «Qui
+est fidèle dans la plus petite chose, sera fidèle dans la plus grande.
+Qui est infidèle dans le petit sera infidèle dans le grand.»
+
+«Le petit enfant Jésus (il le montrait peint sur la muraille), dort
+encore dans les bras de Marie, sa mère[r43]. Il se réveillera un jour
+et nous demandera compte de ce que nous avons fait.»
+
+ [r43] Tischred. 32, verso.
+
+Luther se faisant un jour couper les cheveux et faire la barbe en
+présence du docteur Jonas, dit à celui-ci: «Le péché originel est en
+nous comme la barbe. On la coupe aujourd'hui, nous avons le visage
+frais, et demain elle repousse et ne cesse de pousser jusqu'à ce que
+nous soyons sous terre. De même le péché originel ne peut être extirpé
+en nous; il remue tant que nous vivons. Néanmoins nous devons lui
+résister de toutes nos forces et le couper sans relâche.»
+
+«La nature humaine est si corrompue qu'elle n'éprouve pas même le
+désir des choses célestes. Elle est comme l'enfant nouveau-né à qui
+l'on aurait beau promettre tous les trésors et tous les plaisirs de la
+terre: il n'en a nul souci et ne connaît que le sein de sa mère. De
+même, quand l'Évangile nous parle de la vie éternelle que Jésus-Christ
+nous a promise, nous sommes sourds à ses paroles divines, nous nous
+engourdissons dans la chair, et nous n'avons que des pensées frivoles
+et périssables. La nature humaine n'a pas l'intelligence, pas même le
+sentiment, de ce mal mortel qui l'accable.»
+
+«Dans les choses divines, le Père est la _grammaire_, car il donne
+les mots, il est la source d'où coulent les bonnes, pures et belles
+paroles que l'on peut prononcer[r44]. Le Fils est la _dialectique_:
+il donne la disposition, la manière de placer les choses dans un bel
+ordre, de sorte qu'elles suivent et résultent les unes des autres. Le
+Saint-Esprit est la _rhétorique_: Il sait bien exposer, pousser les
+choses et les étendre, donner la vie et la force, de manière à faire
+impression et saisir les cœurs.
+
+ [r44] _Ibid._ 69.
+
+»La Trinité se retrouve dans toute la création. Dans le soleil, il y a
+la substance, l'éclat et la chaleur; dans les fleuves, la substance,
+le cours et la puissance. De même dans les arts. Dans l'astronomie,
+le mouvement, la lumière et l'influence; dans la musique, les trois
+notes _re_, _mi_, _fa_, etc. Les scolastiques ont négligé ces signes
+importans, pour s'attacher à des niaiseries.
+
+»Le décalogue est la _doctrina doctrinarum_[a45], le symbole
+l'_historia historiarum_, le pater _oratio orationum_, les sacremens
+_ceremoniæ ceremoniarum_[r45].»
+
+ [r45] _Ibid._ 112, verso.
+
+On demandait au docteur Martin Luther si pendant la domination du pape,
+les gens qui n'ont pas connu cette doctrine de l'Évangile que nous
+avons aujourd'hui, grâce à Dieu, avaient pu être sauvés[r46]. Il
+répondit: «Je n'en sais rien; à moins que je ne pense que le baptême
+a pu produire cet effet. J'ai vu beaucoup de moines auxquels on a
+présenté la croix de Christ à leur lit de mort, comme c'était alors
+l'usage. Ils peuvent avoir été sauvés par leur foi en ses mérites et
+ses souffrances.
+
+ [r46] _Ibid._ 362.
+
+»Cicéron est bien supérieur à Aristote dans sa morale[r47]. Cicéron
+était un homme sage et laborieux qui a beaucoup fait et beaucoup
+souffert. J'espère que notre Seigneur sera clément pour lui et pour
+ceux qui lui ressemblent, quoiqu'il ne nous appartienne pas d'en parler
+avec certitude. Que Dieu ne puisse faire des exceptions et établir une
+distinction entre les païens, c'est ce qu'on ne pourrait dire. Il y
+aura un nouveau ciel et une nouvelle terre bien plus larges et plus
+vastes que ceux d'aujourd'hui[a46].»
+
+ [r47] _Ibid._ 425.
+
+On demandait à Luther si l'offensé devait aller jusqu'à demander pardon
+à l'offenseur[r48]. Il répondit: «Non, Jésus-Christ ne l'a pas fait
+lui-même, il ne l'a pas commandé. Il suffit qu'on pardonne les offenses
+dans son cœur, qu'on les pardonne, publiquement, s'il y a lieu, et
+qu'on prie pour celui qui les a commises. J'étais moi-même allé une
+fois demander pardon à deux personnes qui m'avaient offensé, M. E. et
+D. H. S. (maître Eisleben [Agricola] et le docteur Jérôme Schurf?);
+mais par hasard ni l'un ni l'autre ne fut chez lui, et depuis je n'y
+suis pas retourné. Je remercie Dieu maintenant qu'il ne m'ait point
+permis de faire comme je voulais.»
+
+ [r48] _Ibid._ 106.
+
+Le docteur Martin Luther soupirait un jour en pensant aux perturbateurs
+et aux sectaires qui méprisaient la parole de Dieu[r49]. «Ah!
+disait-il, si j'étais un grand poète, je voudrais écrire un chant, un
+poème magnifique sur l'utilité et l'efficacité de la parole divine.
+Sans elle..... Pendant plusieurs années je lisais la Bible deux fois
+par an; c'est un grand et puissant arbre dont chaque parole est un
+rameau, je les ai secoués tous, tant j'étais curieux de savoir ce que
+chaque branche portait, ce qu'elle pouvait donner, et j'en faisais
+tomber chaque fois une couple de poires ou de pommes.
+
+ [r49] _Ibid._ 11, verso.
+
+»Autrefois sous la papauté, on faisait des pélerinages[a47] pour
+visiter les saints[r50][a48]. On allait à Rome, à Jérusalem, à
+Saint-Jacques de Compostelle, pour l'expiation de ses péchés.
+Aujourd'hui nous pouvons faire des pélerinages chrétiens dans la foi.
+Quand nous lisons avec soin les prophètes[a49], les psaumes et les
+évangiles, nous allons, non pas par la ville sainte, mais par nos
+pensées et nos cœurs, jusqu'à Dieu. C'est là visiter la véritable
+terre promise et le paradis de la vie éternelle.»
+
+ [r50] _Ibid._ 311.
+
+«Que sont les saints en comparaison du Christ[r51]? rien de plus que
+les petites gouttes de la rosée des nuits sur la tête de l'Époux et
+dans les boucles de sa chevelure.»
+
+ [r51] Cochlæus, Vie de Luther, 226.
+
+Luther n'aimait pas qu'on insistât sur les miracles. Il regardait ce
+genre de preuves comme secondaire. «Les preuves convaincantes sont
+dans la parole de Dieu. Nos adversaires lisent la Bible traduite
+beaucoup plus que les nôtres. Je crois que le duc George l'a lue avec
+plus de soin que tous ceux de la noblesse qui tiennent pour nous. Il
+dit à quelqu'un: «Pourvu que le moine achève de traduire la Bible, il
+peut partir ensuite quand il voudra.»
+
+Le docteur Luther disait que Mélanchton l'avait forcé de traduire le
+Nouveau Testament.
+
+«Que nos adversaires s'emportent et fassent rage[r52]. Dieu n'a pas
+opposé un mur de pierre aux vagues de la mer, ni une montagne d'acier.
+Il a suffi d'un rivage, d'une digue de sable.
+
+ [r52] Tischred. 447.
+
+»J'ai beaucoup lu la Bible dans ma jeunesse pendant que j'étais moine.
+Mais cela ne servait à rien, je faisais simplement du Christ un Moïse.
+Maintenant nous l'avons retrouvé, ce cher Christ. Rendons grâce et
+tenons-nous-y ferme, et souffrons pour lui ce que nous devons souffrir.
+
+»Pourquoi enseigne-t-on et observe-t-on les dix commandemens[r53]?
+C'est que les lois naturelles ne se trouvent nulle part si bien
+rangées et décrites que dans Moïse. Je voudrais même qu'on lui fît
+d'autres emprunts dans les choses temporelles, telles que les lois sur
+la _lettre de divorce_, le jubilé, l'année d'affranchissement, les
+dîmes, etc. Le monde en serait mieux gouverné... C'est ainsi que les
+Romains ont pris leurs Douze Tables chez les Grecs... Quant au sabbat
+ou dimanche, ce n'est pas une nécessité de l'observer, et si nous
+l'observons, nous devons le faire, non pas à cause du commandement de
+Moïse, mais parce que la nature aussi nous enseigne à nous donner de
+temps en temps un jour de repos, afin qu'hommes et animaux reprennent
+des forces, et que l'on aille entendre le sermon et la parole de Dieu.»
+
+ [r53] Luth. Werke, t. II, 16.
+
+«Puisque, dans ce siècle, on commence à restituer toutes choses, comme
+si déjà c'était le jour de la restauration universelle, il m'est venu
+dans l'esprit d'essayer si on ne pourrait pas aussi restituer Moïse et
+rappeler les rivières à leur source. J'ai eu soin d'abord de traiter
+toutes choses le plus simplement du monde, et de ne pas me laisser
+entraîner aux explications mystiques, comme on les appelle... Je ne
+vois pas d'autre raison pour que Dieu ait voulu former le peuple
+juif par ces cérémonies, sinon qu'il a vu le penchant du peuple à se
+laisser prendre à ces choses extérieures. Afin que ce ne fussent pas
+des fantômes vides et de purs simulacres, il a ajouté sa parole pour y
+mettre du poids et de la substance, de sorte qu'elles devinssent choses
+sérieuses et graves.
+
+»J'ai ajouté à chaque chapitre de courtes allégories, non que j'en
+tienne beaucoup de compte, mais afin de prévenir la manie de plusieurs
+à traiter l'allégorie. Ainsi, dans Jérôme, Origène et autres anciens
+écrivains, nous voyons une malheureuse et stérile habitude d'imaginer
+des allégories qui ramènent tout à la morale et aux œuvres, tandis
+qu'il faudrait tout ramener à la parole et à la foi.» (avril 1525.)
+
+«Le _Pater noster_ est ma prière[r54]; c'est celle que je dis, et j'y
+mêle en même temps quelque chose des Psaumes pour que les faux docteurs
+soient confondus et couverts de honte[a50]. Le _Pater_ n'a aucune
+prière qui lui soit comparable; je l'aime mieux qu'aucun psaume[3].»
+
+ [r54] Tischreden, 153.
+
+ [3] C'est aussi ce que dit Montaigne dans ses _Essais_.
+
+«J'avoue franchement que j'ignore si je possède ou non le sens légitime
+des psaumes, bien que je ne doute pas de la vérité de celui que je
+donne.—L'un se trompe en quelques endroits, l'autre en plusieurs; je
+vois des choses que n'a pas vues saint Augustin; et d'autres, je le
+sais, verront bien des choses que je ne vois pas.
+
+»Qui oserait prétendre que personne ait complètement entendu un
+seul psaume? Notre vie est un commencement et un progrès, et non
+une consommation; celui-là est le meilleur, qui approche le plus de
+l'esprit. Il y a des degrés dans la vie et l'action, pourquoi n'y
+en aurait-il pas dans l'intelligence? L'Apôtre dit que nous nous
+transformons de lumière en lumière.»
+
+Du _Nouveau Testament_. «L'Évangile de saint Jean est le vrai et pur
+Évangile, l'Évangile principal, parce qu'il renferme le plus de paroles
+de Jésus-Christ[r55]. De même, les épîtres de saint Paul et de saint
+Pierre sont bien au-dessus des évangiles de saint Mathieu, de saint
+Marc et de saint Luc. En somme, l'évangile de saint Jean et sa première
+épître, les épîtres de saint Paul, notamment celles aux Romains, aux
+Galates, aux Éphésiens, et la première de saint Pierre, voilà les
+livres qui te montrent Jésus-Christ, et qui t'enseignent tout ce qu'il
+t'est nécessaire et utile de savoir, quand même tu ne verrais jamais
+d'autre livre.»
+
+ [r55] Ukert, 18.
+
+Il ne regardait comme apostoliques ni l'épître aux Hébreux, ni celle de
+saint Jacques. Il s'exprime de la manière suivante sur celle de saint
+Jude: «Personne ne peut nier que cette épître ne soit un extrait ou une
+copie de la seconde épître de saint Pierre; les mots sont presque les
+mêmes. Jude y parle des apôtres comme leur disciple, et comme après
+leur mort. Il cite des versets et des événemens qu'on ne trouve nulle
+part dans l'Écriture.»
+
+L'opinion de Luther sur l'Apocalypse est remarquable: «Que chacun,
+dit-il, juge de ce livre d'après ses lumières et son sens particulier.
+Je ne prétends imposer à personne mon opinion: je dis tout simplement
+ce que j'en pense. Je ne le regarde ni comme apostolique, ni comme
+prophétique...» Et ailleurs: «Beaucoup de Pères ont rejeté ce livre,
+et chacun peut en penser ce que son esprit lui inspirera. Pour moi, je
+ne puis me faire à cet ouvrage. Une seule raison suffirait pour m'en
+détourner: c'est que Jésus-Christ n'y est adoré ni enseigné tel que
+nous le connaissons.»
+
+Des _Pères_[a51]. «On peut lire Jérôme pour l'étude de l'histoire:
+quant à la foi et à la bonne vraie religion et doctrine, il n'y en a
+pas un mot dans ses écrits. J'ai déjà proscrit Origène. Chrysostôme n'a
+point d'autorité chez moi. Basile n'est qu'un moine; je n'en donnerais
+pas un cheveu. L'apologie de Philippe Mélanchton est au-dessus des
+écrits de tous les docteurs de l'Église, sans excepter Augustin.
+Hilaire et Théophylacte sont bons. Ambroise aussi; il marche bien sur
+l'article le plus essentiel, le pardon des péchés[r56].
+
+ [r56] Tischreden, 383.
+
+»Bernard est au-dessus de tous les docteurs dans ses prédications;
+mais, quand il dispute, il devient un tout autre homme; alors il
+accorde trop à la loi et au libre arbitre.
+
+»Bonaventure est le meilleur des théologiens scolastiques.
+
+»Parmi les Pères, Augustin a sans contredit la première place, Ambroise
+la seconde, Bernard la troisième. Tertullien est un vrai Carlostad.
+Cyrille a les meilleures sentences. Cyprien le martyr est un faible
+théologien. Théophylacte est le meilleur interprète de saint Paul.»
+
+(Pour prouver que l'antiquité n'ajoute pas à l'autorité): «Nous voyons
+combien saint Paul se plaint avec douleur des Corinthiens et des
+Galates. Parmi les apôtres mêmes, le Christ trouva un traître dans
+Judas.
+
+»Les livres que les Pères ont écrits sur la Bible n'ont jamais rien de
+concluant; ils laissent le lecteur suspendu entre le ciel et la terre.
+Lisez Chrysostôme, le meilleur rhéteur et parleur de tous.»
+
+Il remarque que les Pères ne disaient rien de la justification par
+la grâce pendant leur vie, mais y croyaient à leur mort. Cela était
+plus prudent pour ne point encourager le mysticisme, ni décourager les
+bonnes œuvres.
+
+«Les chers Pères ont mieux vécu qu'écrit.»
+
+Il fait l'éloge de l'histoire de saint Épiphane et des poésies de
+Prudence.
+
+«Augustin et Hilaire, entre tous, ont écrit avec le plus de clarté et
+de vérité; les autres doivent être lus _cum judicio_.
+
+»Ambroise a été mêlé aux affaires du monde, comme nous le sommes
+aujourd'hui. Nous sommes obligés de nous occuper au consistoire
+d'affaires de mariage plus que de la parole de Dieu...
+
+»On a nommé Bonaventure le séraphique, Thomas l'angélique, Scot le
+subtil; Martin Luther sera nommé l'archi-hérétique.»
+
+Saint Augustin était peint dans un livre avec un capuchon de moine.
+Luther dit, en voyant cette image[r57]: «Ils font tort au saint
+homme, car il a mené une vie commune, comme tout autre homme du pays;
+il se servait de cuillers et de tasses d'argent; il n'a pas mené une
+vie à part comme les moines.
+
+ [r57] _Ibid._ 98.
+
+»Macaire, Antoine, Benoît, ont fait un grand et remarquable tort à
+l'Église avec leur moinerie; et je crois que dans le ciel ils seront
+placés bien plus bas qu'un citoyen, père de famille, pieux et craignant
+Dieu.
+
+»Saint Augustin me plaît plus que tous les autres. Il a enseigné une
+pure doctrine, et soumis ses livres, avec l'humilité chrétienne, à la
+sainte Écriture... Augustin est favorable au mariage; il parle bien
+des évêques qui étaient les pasteurs d'alors, mais le temps et les
+disputes des Pélagiens l'ont aigri et lui ont fait mal... S'il eût vu
+le scandale de la papauté, il ne l'eût certes pas souffert.
+
+»Saint Augustin est le premier père de l'Église qui ait traité du péché
+originel.»
+
+Après avoir parlé de saint Augustin, Luther ajoute: «Mais depuis que
+j'ai compris Paul par la grâce de Dieu, je n'ai pu estimer aucun
+docteur; ils sont devenus tout-à-fait petits à mes yeux.
+
+»Je ne connais aucun des Pères dont je sois si ennemi que de saint
+Jérôme. Il n'écrit que sur le jeûne, les alimens, la virginité, etc. Il
+n'enseigne rien sur la foi, etc. Le docteur Staupitz avait coutume de
+dire: Je voudrais bien savoir comment Jérôme a pu être sauvé?»
+
+
+«Les nominaux sont dans les hautes écoles une secte à laquelle j'ai
+aussi appartenu[r58]. Ils tiennent contre les thomistes, scotistes et
+albertistes. Ils s'appellent eux-mêmes occamistes. C'est la secte la
+plus nouvelle de toutes, et aujourd'hui la plus puissante, nommément à
+Paris.»
+
+ [r58] _Ibid._ 384.
+
+Luther fait cas du _Maître des sentences_ de Pierre Lombard; mais il
+trouve qu'en général les scolastiques donnaient trop peu à la grâce,
+trop au libre arbitre[a52].
+
+«Gerson seul, entre tous les docteurs, a fait mention des tentations
+spirituelles. Tous les autres, Grégoire de Nazianze, Augustin, Scot,
+Thomas, Richard, Occam, n'ont senti que les tentations corporelles. Le
+seul Gerson a écrit sur le découragement. L'Église, à mesure qu'elle
+est plus ancienne, doit éprouver de telles tentations spirituelles.
+Nous sommes dans cet âge de l'église.
+
+»Guillaume de Paris a aussi éprouvé quelque chose de ces tentations
+spirituelles. Mais les scolastiques ne sont jamais parvenus à la
+connaissance du catéchisme. Le seul Gerson sert à rassurer et relever
+les consciences... Il a sauvé beaucoup de pauvres âmes du désespoir,
+en amoindrissant et exténuant la loi, de manière toutefois que la loi
+subsistât.—Mais Christ ne perce point le tonneau, il le défonce. Il
+dit: «Tu ne dois point te confier dans la loi ni te reposer sur elle,
+mais sur moi, sur le Christ. Si tu n'es pas bon, je le suis.»
+
+«Le docteur Staupitz nous parlait un jour d'André Zacharias qui, à
+ce qu'on prétend, a vaincu Jean Huss dans la dispute[r59]. Il nous
+racontait que le docteur Proles, de Gotha, voyant dans un couvent
+Zacharias peint avec une rose à son bonnet, dit à ce sujet: Dieu me
+garde de porter une telle rose, car il a vaincu Jean Huss injustement,
+et au moyen d'une bible falsifiée. Il y a dans le XXXIVe chapitre
+d'Ézéchiel: _C'est moi qui vais visiter et punir mes pasteurs_; mais on
+y avait ajouté ces mots: _et non point le peuple_; ceux du concile lui
+montrèrent ce texte dans sa propre bible falsifiée comme les autres, et
+conclurent ainsi: Tu vois que tu ne dois point punir le pape, que Dieu
+s'en charge lui-même. Ainsi le saint homme a été condamné et brûlé.
+
+ [r59] _Ibid._ 385.
+
+»Maître Jean Agricola lisait un écrit de Jean Huss, plein d'esprit,
+de résignation et de ferveur, où l'on voyait comme dans sa prison il
+souffrait le martyre des douleurs de la pierre, et se voyait rebuté par
+l'empereur Sigismond. Le docteur Luther admirait tant d'esprit et de
+courage... C'est bien injustement, disait-il, que nous sommes appelés
+hérétiques, Jean Huss et moi...
+
+»Jean Huss est mort, non comme un anabaptiste, mais comme un
+chrétien[r60]. On voit en lui la faiblesse chrétienne; mais en même
+temps s'éveille dans son âme la force de Dieu qui le relève. Le combat
+de la chair et de l'esprit, dans le Christ et dans Huss, est doux et
+aimable à voir... Constance est aujourd'hui une pauvre misérable ville.
+Je crois que Dieu l'a punie... Jean Huss a été brûlé; et moi aussi,
+je pense que je serai tué, s'il plaît à Dieu. Il a arraché quelques
+épines de la vigne du Christ, en attaquant seulement les scandales de
+la papauté. Mais moi, docteur Martin Luther, je suis venu dans un champ
+déjà noir et bien labouré, j'ai attaqué la doctrine du pape, et l'ai
+terrassé.
+
+ [r60] _Ibid._ 386.
+
+»Jean Huss était la semence qui doit mourir et être enfoncée dans la
+terre, pour sortir ensuite, et croître avec force[r61].»
+
+ [r61] _Ibid._ 127.
+
+Luther improvisa un jour à table le vers suivant:
+
+ Pestis eram vivens, moriens ero mors tua, Papa.
+
+«La tête de l'Anti-Christ, c'est à la fois le pape et le Turc[r62].
+Le pape en est l'esprit, le Turc la chair.
+
+ [r62] _Ibid._ 241.
+
+»C'est ma pauvre et infirme condition (pour ne point parler de la
+justice de ma cause) qui a fait le malheur du pape[r63]. «Si j'ai
+défendu ma doctrine contre tant de rois et d'empereurs, se disait-il,
+comment craindrais-je un simple moine?» S'il m'avait estimé un ennemi
+dangereux, il aurait pu m'étouffer dès l'origine.
+
+ [r63] _Ibid._ 249.
+
+»J'avoue que j'ai souvent été trop violent, mais jamais à l'égard de la
+papauté. Il devrait y avoir contre celle-ci une langue à part dont tous
+les mots fussent des coups de foudre.
+
+»Les papistes sont confondus et vaincus par les témoignages de
+l'Écriture[r64]. Dieu merci, je connais leur erreur sous toutes ses
+faces, de l'_alpha_ à l'_oméga_. Cependant aujourd'hui même qu'ils
+avouent que l'Écriture est contre eux, la splendeur et la majesté
+du pape m'éblouissent quelquefois et c'est avec tremblement que je
+l'attaque...
+
+ [r64] _Ibid._ 255.
+
+»Le pape se dit: «Céderais-je à un moine qui veut me dépouiller de ma
+couronne et de ma majesté? Bien fou qui céderait[r65].» Je donnerais
+mes deux mains pour croire en Jésus-Christ aussi fermement, aussi
+sûrement, que le pape croit que Jésus-Christ n'est rien.
+
+ [r65] _Ibid._ 259.
+
+»D'autres ont attaqué les mœurs des papes, comme Érasme et Jean
+Huss[r66]. Mais moi, j'ai renversé les deux piliers sur lesquels
+reposait la papauté: les vœux et les messes particulières.»
+
+ [r66] _Ibid._ 192.
+
+
+_Des Conciles._—«Les conciles ne doivent point ordonner de la foi,
+mais de la discipline[r67].»
+
+ [r67] _Ibid._ 371-76.
+
+Le docteur Martin Luther levait un jour les yeux vers le ciel; il
+soupira, et dit: «Ah! un concile général, libre, et vraiment chrétien!
+Dieu saura bien le faire; la chose est sienne; il connaît et il a dans
+sa main tous les conseils les plus secrets.»
+
+»Lorsque Pierre-Paul Vergerius, légat du pape, vint à Wittemberg, l'an
+1533, et que je montai au château où il était, il nous cita, et nous
+somma d'aller au concile. J'irai, lui dis-je, et j'ajoutai: Vous autres
+papistes, vous travaillez inutilement. Si vous tenez un concile, vous
+n'y traitez point des sacremens, de la justification par la foi, des
+bonnes œuvres, mais seulement de babioles et d'enfantillage, comme de
+fixer la longueur des habits, ou la largeur des ceintures des prêtres,
+ou la dimension de la tonsure, etc. Il se détourna de moi, appuya sa
+tête sur sa main, et dit à son compagnon: «Celui-ci touche vraiment le
+fond des choses, etc.»
+
+On demandait quand le pape convoquerait le concile. «Il me semble,
+dit le docteur Martin Luther, qu'il n'en sera rien avant le jugement
+dernier. C'est alors que notre Seigneur Dieu tiendra lui-même un
+concile.»
+
+Luther conseillait de ne point refuser d'aller au concile, mais
+d'exiger qu'il fût libre; «si on le refuse, il n'y a pas de meilleure
+excuse pour nous.»
+
+
+_Des biens ecclésiastiques[a53]._ Luther voudrait qu'ils fussent
+appliqués à l'entretien des écoles et des pauvres théologiens[r68].
+Il déplore la spoliation des églises. Il prédit que les princes vont
+bientôt se disputer les dépouilles des églises. «Le pape prodigue
+maintenant les biens ecclésiastiques aux princes catholiques pour se
+faire des amis et des alliés.
+
+ [r68] _Ibid._ 380.
+
+»Ce ne sont point tant nos princes de la confession d'Augsbourg qui
+pillent les biens ecclésiastiques, c'est plutôt Ferdinand, l'Empereur,
+et l'archevêque de Mayence. Ferdinand a rançonné tous les monastères.
+Les Bavarois sont les plus grands voleurs des biens ecclésiastiques;
+ils ont de riches abbayes. Mon gracieux seigneur et le Landgrave n'ont
+que de pauvres monastères d'ordres mendians. On voulait à la diète,
+mettre les monastères à la disposition de l'Empereur, qui y aurait
+établi ses gouvernemens militaires. Je donnai le conseil suivant:
+_Il faut auparavant réunir tous les monastères en un même lieu. Qui
+voudrait souffrir dans sa terre les gens de l'Empereur?_ Tout cela a
+été poussé par l'archevêque de Mayence.»
+
+Dans la réponse à la lettre où le roi de Danemarck lui demandait
+ses conseils, Luther désapprouve l'article de la réunion des biens
+ecclésiastiques à la couronne. «Voyez, dit-il, au contraire notre
+prince Jean Frédéric, comme il applique les biens de l'Église à
+l'entretien des pasteurs et des professeurs.»
+
+«Le proverbe a raison: _Biens de prêtres ne profitent pas_ (pfaffengut
+raffengut)[r69]. Burchard Hund, conseiller de l'électeur de Saxe, Jean,
+avait coutume de dire: Nous autres de la noblesse, nous avons réuni les
+biens des cloîtres à nos biens nobles, et les biens des cloîtres ont
+dévoré les biens nobles, de sorte que nous n'avons plus ni les uns ni
+les autres.» Luther ajoute la fable du renard qui venge ses petits en
+brûlant l'arbre et les petits de l'aigle.
+
+ [r69] _Ibid._ 60.
+
+Un ancien précepteur du fils de Ferdinand, roi des Romains, nommé
+Severus, contait à Luther l'histoire du chien qui défendait la viande
+et qui pourtant, quand les autres la lui arrachaient, en prenait sa
+part. C'est ce que fait maintenant l'Empereur, dit Luther, pour les
+biens ecclésiastiques (Utrecht et Liége).
+
+
+_Des cardinaux et des évêques[a54]._ «En Italie, en France, en
+Angleterre, en Espagne, les évêques sont ordinairement les conseillers
+des rois; c'est qu'ils sont pauvres[r70]. Mais en Allemagne où ils sont
+riches, puissans, et où ils ont une grande considération, les évêques
+gouvernent en leur propre nom.
+
+ [r70] _Ibid._ 275.
+
+»Je veux mettre tous mes soins pour que les canonicats et les petits
+évêchés subsistent, de sorte qu'on puisse avec ce revenu établir des
+prédicateurs et des pasteurs dans les villes. Les grands évêchés seront
+sécularisés.»
+
+Le jour de l'Ascension le docteur Martin Luther dîna avec l'électeur
+de Saxe, et l'on résolut que les évêques conserveraient leur autorité,
+à condition qu'ils abjureraient le pape. «Nos gens les examineront, et
+les ordonneront, par l'imposition des mains. C'est ainsi que je suis
+évêque à présent.»
+
+Dans les disputes d'Heidelberg, on demandait d'où venaient les
+moines[r71]. Réponse: «Dieu ayant fait le prêtre, le diable voulut
+l'imiter; mais il fit la tonsure trop grande, de là les moines.
+
+ [r71] _Ibid._ 271.
+
+»La moinerie ne se rétablira point aussi long-temps que l'article de la
+justification restera pur[r72].
+
+ [r72] _Ibid._ 272.
+
+»Autrefois les moines étaient en si grande considération que le pape
+les redoutait plus que les rois et les évêques. Car ils avaient le
+commun peuple dans leurs mains. Les moines étaient les meilleurs
+oiseleurs du pape[a55]. Le roi d'Angleterre a beau ne plus reconnaître
+le pape pour le chef suprême de la chrétienté. Il ne fait rien que
+tourmenter le corps, en fortifiant l'âme de la papauté.» (Henri VIII
+n'avait pas encore supprimé les monastères.)
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ Des écoles et universités, et des arts libéraux.
+
+
+«On doit tirer des écoles des pasteurs qui édifient et soutiennent
+l'Église. Des écoles et des pasteurs, cela vaut mieux que des conciles,
+comme je l'ai dit déjà.
+
+»J'espère que si le monde dure encore, les universités d'Erfurth et de
+Leipzig se relèveront et prendront des forces, pourvu qu'elles adoptent
+la saine théologie, à quoi elles semblent déjà disposées. Mais il
+faut que quelques-uns s'endorment auparavant.—Je m'étonnais d'abord
+qu'une université eût été fondée ici, à Wittemberg.—Erfurth est situé
+au mieux pour cela: là il doit y avoir une ville, quand même celle
+qui existe serait brûlée, ce que Dieu veuille empêcher. L'université
+d'Erfurth était jadis si renommée, que toutes les autres en comparaison
+étaient considérées comme de petites écoles. Maintenant cette gloire et
+cette majesté ont disparu, et l'université d'Erfurth est tout-à-fait
+morte.
+
+»Autrefois, on avançait les maîtres, on les honorait; on portait devant
+eux des flambeaux. Je trouve qu'il n'y a jamais eu en ce monde de joie
+comparable à celle-là. C'était aussi une grande fête quand on faisait
+des docteurs. On allait à cheval autour de la ville; on s'habillait
+avec plus de soin, on se parait. Tout cela ne se fait plus, mais je
+voudrais bien que l'on fît revivre ces bonnes coutumes.
+
+»Malheur à l'Allemagne qui néglige les écoles, qui les méprise et les
+laisse tomber! Malheur à l'archevêque de Mayence et d'Erfurth qui
+pourrait d'un mot relever les universités de ces deux villes, et qui
+les laisse désolées et désertes! Un seul coin de l'Allemagne, celui
+où nous sommes, fleurit encore, grâce à Dieu, par la pureté de la
+doctrine et la culture des arts libéraux[a56]. Les papistes voudront
+rebâtir l'étable, lorsque le loup aura mangé les brebis.—La faute en
+est à l'évêque de Mayence, c'est un fléau pour les écoles et pour toute
+l'Allemagne. Aussi en est-il déjà justement puni. Il a sur son visage
+une couleur de mort, comme de la boue mêlée de sang.
+
+»C'est à Paris, en France, que se trouve la plus célèbre et la plus
+excellente école. Il y a une foule d'étudians, dans les vingt mille
+et au-delà. Les théologiens y ont à eux le lieu le plus agréable de
+la ville, une rue particulière fermée de portes aux deux bouts; on
+l'appelle la _Sorbonne_. Peut-être, à ce que j'imagine, tire-t-elle ce
+nom de ces fruits de cormiers (_sorbus_) qui viennent sur les bords
+de la mer Morte, et qui présentent au dehors une agréable apparence;
+ouvrez-les, ce n'est que cendres au-dedans. Telle est l'université de
+Paris, elle présente une grande foule, mais elle est la mère de bien
+des erreurs. S'ils disputent, ils crient comme des paysans ivres, en
+latin, en français. Enfin on frappe des pieds pour les faire taire. Ils
+ne font point de docteurs en théologie à moins qu'on n'étudie dix ans
+dans leur sophistique et futile dialectique. Le répondant doit siéger
+un jour entier et soutenir la dispute contre tout venant, de six heures
+du matin à six heures du soir.
+
+»A Bourges en France, dans les promotions publiques de docteurs en
+théologie qui se font dans l'église métropolitaine, on leur donne à
+chacun un filet, apparemment pour qu'ils s'en servent à prendre les
+gens.
+
+»Nous avons, grâce à Dieu, des universités qui ont embrassé la parole
+de Dieu. Il y a encore beaucoup de belles écoles particulières qui
+se disposent bien, telles que Zwickaw, Torgaw, Wittemberg, Gotha,
+Eisenach, Deventer, etc.
+
+
+_Extrait du traité de Luther sur l'éducation._—L'éducation domestique
+est insuffisante.—Il faut que les magistrats veillent à l'instruction
+des enfans. Établir des écoles est un de leurs principaux soins.
+Les fonctions publiques ne doivent même être confiées qu'aux plus
+doctes.—Importance de l'étude des langues. Le diable redoute cette
+étude, et cherche à l'éteindre. N'est-ce pas par elle que nous avons
+retrouvé la vraie doctrine? La première chose que Christ ait donnée à
+ses apôtres, c'est le don des langues.—Luther se plaint de ce que,
+dans les monastères, on ne sait plus le latin, à peine l'allemand.
+
+«Pour moi, si j'ai jamais des enfans, et que ma fortune me le permette,
+je veux qu'ils deviennent habiles dans les langues et dans l'histoire;
+qu'ils apprennent même la musique et les mathématiques.» Suit un éloge
+des poètes et des historiens.
+
+Qu'on envoie au moins les enfans une heure ou deux par jour à l'école;
+qu'ils emploient le reste à soigner la maison et à apprendre quelque
+métier.
+
+Il doit aussi y avoir des écoles pour les filles.—On devrait fonder
+des bibliothèques publiques. D'abord des livres de théologie, latins,
+grecs, hébreux, allemands, puis des livres pour apprendre la langue,
+tels que les orateurs, les poètes, peu importe qu'ils soient chrétiens
+ou païens; les livres qui traitent des arts libéraux et des arts
+mécaniques; les livres de jurisprudence et de médecine; les annales,
+les chroniques, les histoires, dans la langue où elles ont été écrites,
+doivent tenir la première place dans une bibliothèque, etc.»
+
+
+_Des langues._—«Les Grecs, comparés aux Hébreux, ont bien de bonnes et
+agréables paroles, mais n'ont point de _sentences_. La langue hébraïque
+est la plus riche; elle ne mendie point, comme le grec, le latin et
+l'allemand. Elle n'a pas besoin de recourir aux mots composés.
+
+»Les Hébreux boivent à la source, les Grecs au ruisseau, les Latins au
+bourbier.»
+
+«J'ai peu d'usage de la langue latine, élevé, comme je le fus, dans la
+barbarie des doctrines scolastiques.» (12 novembre 1544.)
+
+«Je ne suis point de dialecte particulier en allemand. J'emploie
+la langue commune, de manière à être entendu dans la haute et dans
+la basse Allemagne. Je parle d'après la chancellerie de Saxe, que
+tous suivent, en Allemagne, dans leurs actes publics, rois, princes,
+villes impériales. Aussi, est-ce le langage le plus commun. L'empereur
+Maximilien et l'électeur Frédéric de Saxe ont ainsi ramené les
+dialectes allemands à une langue certaine. La langue des Marches est
+encore plus douce que celle de Saxe.»
+
+
+_De la grammaire._—«Autre chose est la grammaire, autre chose est la
+langue hébraïque. La langue hébraïque, puis la grammaire positive, a
+péri en grande partie chez les Juifs; elle est tombée avec la chose
+même, et avec l'intelligence, comme dit Isaïe (XXIX). Il ne faut donc
+rien accorder aux rabbins dans les choses sacrées; ils torturent et
+violentent les étymologies et les constructions, parce qu'ils veulent
+forcer la chose par les mots, soumettre la chose aux mots, tandis que
+ce sont les choses qui doivent commander.
+
+»On voit de semblables débats entre les Cicéroniens et les autres
+Latinistes. Pour moi, je ne suis ni latin, ni grammairien, encore moins
+cicéronien; cependant, j'approuve ceux qui aiment mieux prétendre à ce
+dernier nom. De même, dans la littérature sacrée, j'aimerais à être
+simplement mosaïque, davidique ou isaïque, s'il se pouvait, plutôt
+qu'un Hébreu kumique, ou semblable à tout autre rabbin.» (1537.)
+
+«Je regrette de n'avoir pas plus de temps à donner à l'étude des poètes
+et des rhéteurs[a57]: j'avais acheté un Homère pour devenir Grec.» (29 mars
+1523.)
+
+«Si je devais écrire sur la dialectique, j'exprimerais tout en
+allemand; je rejetterais tous ces mots étrangers: _propositio_,
+_syllogismus_, _enthymema_, _exemplum_...
+
+»Ceux qui introduisent de nouveaux mots, doivent aussi introduire
+de nouvelles choses, comme Scot avec sa _réalité_, son _hiccité_;
+comme les anabaptistes et les prédicateurs de troubles, avec leurs
+_besprengung_, _entgrobung_, _gelassenheit_. Qu'on se garde donc de
+tous ceux qui s'étudient à trouver des mots nouveaux et inusités.»
+
+Luther citait la fable de la cour du lion, et disait, «qu'après la
+Bible, il ne connaissait pas de meilleur livre que les _Fables d'Ésope_
+et les écrits de Caton; de même que Donat lui semblait le meilleur
+grammairien. Ce n'est point un seul homme qui a fait ces fables;
+beaucoup de grands esprits y ont travaillé à chaque époque du monde[a58].»
+
+
+_Des savans._—«Avant peu d'années, on manquera entièrement de savans.
+On aurait beau creuser pour en déterrer, rien ne servira; on pèche trop
+contre Dieu.»
+
+_A un ami_: «Ne te laisse pas aller à la crainte que l'Allemagne ne
+devienne plus barbare qu'elle ne l'a jamais été, par la chute des
+lettres que causerait notre théologie.» (29 mars 1523.)
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Drames.—Musique.—Astrologie.—Imprimerie.—Banque, etc.
+
+
+_Des représentations théâtrales._—Luther ne désapprouve point un
+maître d'école qui jouait les comédies de Térence. Il énumère les
+diverses utilités de la comédie. Si on s'abstenait de la comédie, parce
+qu'il s'agit souvent d'amour, on n'oserait non plus lire la Bible.
+
+«—Notre cher Joachim m'a demandé mon jugement sur ces représentations
+d'histoires saintes, que blâment plusieurs de vos ministres. Voici,
+en peu de mots, mon opinion. Il a été commandé à tous les hommes de
+répandre et de propager le Verbe de Dieu, par tous les moyens, non pas
+seulement par la parole, mais par écritures, peintures, sculptures,
+psaumes, chansons, instrumens de musique, comme dit le psaume: _Laudate
+eum in tympano et choro, laudate eum chordis et organo_. Et Moïse dit:
+_Ligabis ea quasi signum in manu tuâ, eruntque et movebuntur inter
+oculos tuos, scribesque ea in limine et ostiis domûs tuæ_. Moïse veut
+que la parole se meuve devant les yeux, et comment cela se pourrait-il
+faire mieux et plus clairement que par des représentations semblables,
+mais graves et modestes, et non par des farces, comme autrefois
+sous la papauté? De tels spectacles frappent les yeux du peuple, et
+l'émeuvent souvent bien plus que des prédications publiques. Je sais
+que dans la basse Allemagne, où l'on a interdit la profession publique
+de l'Évangile, des drames, tirés de la Loi et de l'Évangile, en ont
+converti un grand nombre.» (5 avril 1543.)
+
+
+_De la musique._—«La musique est un des plus beaux et des plus
+magnifiques présens de Dieu. Satan en est l'ennemi. Par elle on
+repousse bien des tentations et de mauvaises pensées. Le diable ne
+tient pas contre.
+
+»Quelques-uns de la noblesse, et des courtisans, pensent que mon
+gracieux seigneur pourrait épargner en musique trois mille florins par
+an; et l'on dépense, en choses inutiles, trente mille florins.
+
+»Le duc George, le landgrave de Hesse, et l'électeur de Saxe,
+Jean-Frédéric, entretenaient des chanteurs et des musiciens.
+Aujourd'hui, c'est le duc de Bavière, l'empereur Ferdinand et
+l'empereur Charles.»
+
+En 1538, 17 décembre, Luther ayant des musiciens pour hôtes, et les
+ayant entendus, dit avec admiration: «Si notre Seigneur nous accorde de
+si nobles dons dans cette vie même, qui n'est qu'ordure et misère, que
+sera-ce donc dans la vie éternelle? En voici un commencement.
+
+»Chanter est le meilleur exercice[a59]. Il n'a rien à voir avec le
+monde... Aussi je me réjouis de ce que Dieu a refusé aux paysans (_sans
+doute aux paysans révoltés_), un don et une consolation si grande; ils
+n'entendent point la musique, et n'écoutent point la parole.»
+
+Il disait un jour à un joueur de harpe: «Mon ami, joue-moi un air,
+comme faisait David. Je crois que, s'il revenait aujourd'hui, il serait
+bien étonné de trouver les gens si habiles.
+
+»Comment se fait-il pourtant que nous ayons tant de belles choses dans
+le genre mondain, et que, dans le spirituel, nous n'ayons rien que de
+froid et de mauvais (et il répétait quelques chansons allemandes). Pour
+ceux qui méprisent la musique, comme font tous les rêveurs et les
+mystiques; je ne puis m'accorder avec eux.
+
+»... Je demanderai au prince qu'avec cet argent il établisse une
+musique.» (avril 1541.)
+
+Le 4 octobre 1530, il écrit à Ludovic Senfel, musicien de la cour de
+Bavière, pour lui demander de lui mettre en musique le: _In pace in id
+ipsum_. «L'amour de la musique m'a fait surmonter la crainte d'être
+repoussé, lorsque vous verrez un nom qui vous est sans doute odieux.
+Ce même amour me donne aussi l'espérance que mes lettres ne vous
+attireront aucun désagrément. Qui pourrait, fût-il le Turc, vous en
+faire un sujet de reproches?... Après la théologie, il n'y a aucun art
+que l'on puisse mettre à côté de la musique.»
+
+Luther recommande à son ami Amsdorf, un peintre nommé Sébastien,
+et ajoute: «Je ne sais si vous aurez besoin de lui. Je désirerais
+cependant que ton habitation fût plus ornée et plus élégante, à
+cause de la chair à qui reviennent aussi quelques soins et quelques
+recréations, lorsqu'elles sont sans péché et sans faute.» (6 février
+1542.)
+
+
+_Peinture[a60]._—Les pamphlets de Luther contre le pape, étaient
+presque toujours accompagnés de gravures symboliques.—«Quant à
+ces trois furies, dit-il, dans l'explication d'une de ces gravures
+satiriques, je n'avais autre chose dans l'esprit, lorsque j'en faisais
+l'application au pape, que d'exprimer l'atrocité de l'abomination
+papale par ces expressions les plus énergiques, les plus atroces de la
+langue latine; car les Latins ignorent ce que c'est que Satan ou le
+diable, comme l'ignorent aussi les Grecs et toutes les nations.» (8 mai
+1545.)
+
+C'était Lucas Cranach qui en avait fait les figures.—Luther écrit:
+«Maître Lucas est un peintre peu délicat. Il pouvait épargner le sexe
+féminin en considération de nos mères et de l'œuvre de Dieu. Il
+pouvait peindre d'autres formes plus dignes du pape, je veux dire plus
+diaboliques.» (3 juin 1545.)
+
+«Je ferai tous mes efforts, si je vis, pour que le peintre Lucas
+substitue à cette peinture obscène une image plus honnête.» (15 juin.)
+
+Luther professait pour Albert Dürer une grande admiration. Lorsqu'il
+apprit sa mort, il écrivit: «Il est douloureux sans doute de l'avoir
+perdu. Rejouissons-nous cependant de ce que Christ, par une fin si
+heureuse, l'a tiré de cette terre de misères et de troubles, qui,
+peut-être bientôt, sera déchirée par des troubles plus grands encore.
+Dieu n'a pas voulu que celui qui était né pour un siècle heureux, vît
+de si tristes choses; qu'il repose en paix avec ses pères.» (avril
+1528.)
+
+
+_De l'astronomie et de l'astrologie._—«Il est vrai que les astrologues
+peuvent prédire l'avenir aux impies, et leur annoncer la mort qui les
+attend, car le diable sait les pensées des impies, et il les a en sa
+puissance.»
+
+On fit mention d'un nouvel astronome, qui voulait prouver que c'est
+la terre qui tourne, et non point le firmament, le soleil et la lune;
+il en est de même, disait-il, pour les habitans de la terre que pour
+ceux qui sont dans un chariot ou dans un vaisseau, et qui croient
+voir le rivage ou les arbres fuir derrière eux[4]. «Ainsi va le monde
+aujourd'hui; quiconque veut être habile, ne doit pas se contenter de
+ce que font et savent les autres. Le sot veut changer tout l'art de
+l'astronomie; mais, comme le dit la sainte Écriture, Josué commanda au
+soleil de s'arrêter, et non à la terre.»
+
+ [4] Sans doute Copernic qui termina vers 1530 son livre
+ _De orbium cœlestium revolutionibus_, imprimé, en 1543, à
+ Nuremberg, avec une dédicace au pape Paul III. Dès 1540, une
+ lettre de son disciple Rheticus fit connaître le nouveau
+ système.
+
+«Les astrologues ont tort d'attribuer aux étoiles la mauvaise influence
+qui appartient en effet aux comètes.
+
+»Maître Philippe tient fort à cela, mais il n'a jamais pu me
+persuader. Il prétend que l'art est réel, mais qu'il n'y a point de
+maître qui s'y entende.»
+
+Comme on montrait un horoscope au docteur Luther, il dit: «C'est une
+belle et agréable imagination, et qui plaît à la raison. On va bien
+régulièrement d'une ligne à l'autre... Il en est de l'astrologie comme
+de l'art des sophistes, _de decem prædicamentis realiter distinctis_;
+tout est faux et artificiel; mais dans cette œuvre vaine et fictive,
+il y a un admirable ensemble; dans tant de siècles et parmi tant de
+sectes, thomistes, albertistes, scotistes, ils sont restés fidèles aux
+mêmes règles.
+
+»La science, qui a pour objet la matière, est incertaine. Car la
+matière est sans forme, et dépourvue de qualités et propriétés. Or,
+l'astrologie a pour objet la matière, etc.
+
+»Ils avaient dit qu'il y aurait un déluge en 1524, et la chose n'arriva
+qu'en 1525, époque du soulèvement des paysans. Déjà le bourgmestre
+Hendorf avait fait monter au haut de sa maison un quart de bière pour y
+attendre le déluge.»
+
+Maître Philippe disait que l'empereur Charles devait vivre jusqu'à
+quatre-vingt-quatre ans; le docteur Luther répondit: «Le monde ne
+durera pas si long-temps. Ézéchiel y est contraire. Si nous chassons
+le Turc, la prophétie de Daniel est accomplie, et certainement le jour
+du jugement est à la porte.»
+
+Une grande étoile rouge, qui avait paru dans le ciel, et qui forma
+ensuite une croix en 1516, reparut plus tard; «mais alors, dit Luther,
+la croix parut brisée; car l'Évangile était obscurci par les sectes
+et les révoltes. Je ne trouve rien de certain dans de tels signes; ce
+sont communément des signes diaboliques et trompeurs. Nous en avons vu
+beaucoup ces quinze dernières années.»
+
+
+_Imprimerie._—«L'imprimerie est le dernier et suprême don, le _summum
+et postremum donum_, par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile.
+C'est la dernière flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grâce à
+Dieu, elle est venue à la fin. _Sancti patres dormientes desiderârunt
+videre hunc diem revelati Evangelii._»
+
+Comme on lui montrait un écrit des Fugger, orné de lettres d'une forme
+bizarre, que personne ne pouvait le lire, il dit: «C'est une invention
+d'hommes habiles et prévoyans. Mais c'est la marque d'une époque bien
+corrompue. Nous lisons que Jules César employait de pareilles lettres.
+On dit que l'Empereur, se défiant de ses secrétaires, les fait écrire,
+dans les affaires les plus importantes, de deux manières qui se
+contredisent; et ils ne savent point auxquels des deux écrits il doit
+mettre son sceau.»
+
+
+_Banque[a61]._—«Un cardinal, évêque de Brixen, étant mort fort riche à
+Rome, on ne trouva point d'argent chez lui, mais seulement un petit
+billet dans sa manche. Le pape Jules II se douta bien que c'était
+une lettre de change; il envoya sur-le-champ chercher le facteur
+des Fugger, à Rome, et lui demanda s'il ne connaissait point cet
+écrit? Oui, répondit-il, c'est la reconnaissance de ce que Fugger et
+compagnie doivent au cardinal; cela fait trois cent mille florins. Le
+pape demanda s'il pouvait lui payer tout cet argent. A toute heure,
+répondit l'autre. Le pape fit venir ensuite les cardinaux de France et
+d'Angleterre, et leur demanda si leurs rois pourraient trouver en une
+heure trois tonnes d'or? Ils répondirent que non. Eh bien! dit-il, un
+bourgeois d'Augsbourg peut le faire.
+
+»Fugger devant un jour donner au conseil d'Augsbourg l'estimation de
+ses biens, il répondit qu'il ne savait pas ce qu'il avait, car son
+argent était dans tout le monde, en Turquie, en Grèce, à Alexandrie,
+en France, en Portugal, en Angleterre, en Pologne, etc., mais qu'il
+pouvait bien donner l'estimation de ce qu'il avait à Augsbourg.»[a62]
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la violence de
+ son caractère.
+
+
+«Oh combien je tremblais lorsque, pour la première fois, il me fallut
+monter en chaire[r73]! mais on me forçait de prêcher. Il fallait
+d'abord prêcher les frères...»
+
+ [r73] _Ibid._ 181.
+
+«J'ai bien, sous ce même poirier où nous sommes, opposé au docteur
+Staupitz quinze argumens contre ma vocation à la prédication. Je lui
+dis enfin: «Seigneur docteur Staupitz, vous voulez me tuer; je ne
+vivrai pas trois mois.» Il me répondit: «Eh bien! notre Seigneur a de
+grandes affaires; on a besoin de gens habiles là-haut.»
+
+»Je n'apporte guère de zèle et d'ardeur à la distribution de mes
+œuvres en tomes; j'ai une faim de Saturne, je les voudrais tous
+dévorer. Car il n'y a pas un de mes livres dont je sois satisfait, si
+ce n'est peut-être le _Traité du serf arbitre_ et le _Catéchisme_.» (9
+juillet 1537.)
+
+«Je n'aime pas que Philippe assiste à mes leçons ou prédications, mais
+je mets la croix devant moi, et je me dis: Philippe, Jonas, Pomer, tous
+les autres, ne font rien à la chose; et je m'imagine alors qu'il ne
+s'est assis dans la chaire personne de plus habile que moi[r74].»
+
+ [r74] _Ibid._ 197.
+
+Le docteur Jonas lui disait: «Seigneur docteur, je ne puis du tout vous
+suivre dans la prédication[r75].»—Le docteur Luther répondit: «Je ne
+le puis moi-même, car souvent c'est ma propre personne ou quelque chose
+de particulier qui me donne l'occasion d'un sermon, selon le temps,
+les circonstances, les auditeurs. Si j'étais plus jeune, je voudrais
+retrancher beaucoup dans mes prédications, car j'y ai mis trop de
+paroles.»
+
+ [r75] _Ibid._ 113.
+
+«Je veux que l'on enseigne bien au peuple le Catéchisme; je me fonde
+sur lui dans tous mes sermons, et je prêche aussi simplement que
+possible[r76]. Je veux que les hommes du commun, les enfans, les
+domestiques, me comprennent. Ce n'est point pour les savans que l'on
+monte en chaire; ils ont les livres.»
+
+ [r76] _Ibid._ 116.
+
+Le docteur Erasmus Alberus, prêt à partir pour la Marche, demandait
+au docteur Luther comment il fallait prêcher devant le prince[r77].
+«Tes prédications, dit-il, doivent s'adresser, non aux princes, mais
+au simple et grossier peuple. Si, dans les miennes, je songeais à
+Mélanchton et aux autres docteurs, je ne ferais rien de bon; mais je
+prêche tout simplement pour les ignorans, et cela plaît à tous. Si je
+sais du grec, de l'hébreu, du latin, je le réserve pour nos réunions
+de savans. Alors nous en disons de si subtiles que Dieu même en est
+étonné.»
+
+ [r77] _Ibid._ 184.
+
+«Albert Dürer, le fameux peintre de Nuremberg, avait coutume de dire
+qu'il ne prenait aucun plaisir aux peintures chargées de couleurs, mais
+à celles qui étaient faites avec le plus de simplicité. J'en dis autant
+des prédications[r78].»
+
+ [r78] _Ibid._ 425.
+
+«Oh que j'eusse été heureux, lorsque j'étais au cloître d'Erfurt, si
+j'avais pu une fois, une seule fois, entendre prêcher un pauvre petit
+mot sur l'Évangile ou sur le moindre des psaumes[r79]!»
+
+ [r79] Luth. Werke, t. IX, 245.
+
+«Rien n'est plus agréable et plus utile au commun des auditeurs, que de
+prêcher la loi et les exemples[r80]. Les prédications sur la Grâce
+et sur l'article de la justification sont froides pour leurs oreilles.»
+
+ [r80] Tischreden, 182.
+
+Parmi les qualités que Luther exige d'un prédicateur, il veut qu'il
+soit beau de sa personne, et tel que les bonnes femmes et les petites
+filles puissent l'aimer[r81].
+
+ [r81] _Ibid._ 183.
+
+Dans le _Traité sur les vœux monastiques_, Luther demande
+pardon au lecteur de dire bien des choses qu'on a coutume de
+taire[r82].—«Pourquoi n'oser dire ce que le Saint-Esprit, pour
+instruire les hommes, a dicté à Moïse? Mais nous voulons que nos
+oreilles soient plus pures que la bouche du Saint-Esprit.»
+
+ [r82] Seckendorf, livre I, 202.
+
+_A J. Brentius._ «Je ne veux point te flatter, je ne te trompe pas, je
+ne me trompe pas moi-même, quand je dis que je préfère tes écrits aux
+miens. Ce n'est point Brentius que je loue, mais l'Esprit saint, qui
+en toi est plus doux, plus tranquille; tes paroles coulent plus pures,
+plus limpides. Mon style, à moi, inhabile et inculte, vomit un déluge,
+un chaos de paroles; turbulent et impétueux comme un lutteur toujours
+aux prises avec mille monstres qui se succèdent; et si j'ose comparer
+de petites choses aux grandes, il me semble qu'il m'a été donné quelque
+chose de ce quadruple esprit d'Élie, rapide comme le vent, dévorant
+comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres; à toi,
+au contraire, le doux murmure de la brise légère et rafraîchissante.
+Une chose me console, c'est que le divin père de famille a besoin, dans
+cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur, du dur contre
+les durs, de l'âpre contre les âpres, comme d'un mauvais coin contre de
+mauvais nœuds. Pour purger l'air et rendre la terre plus fertile, ce
+n'est point assez de la pluie qui arrose et pénètre, il faut encore les
+éclats de la foudre.» (20 août 1530.)
+
+«Je suis loin de me croire sans défaut; mais je puis au moins me
+glorifier avec saint Paul, de ne pouvoir être accusé d'hypocrisie et
+d'avoir toujours dit la vérité, peut-être, il est vrai, un peu trop
+rudement. Mais j'aime mieux pécher par la dureté de mes paroles, en
+jetant la vérité dans le monde, que de la retenir honteusement captive.
+Si les grands seigneurs s'en trouvent blessés, qu'ils se mêlent de
+leurs affaires sans plus se soucier des miennes et de nos doctrines.
+Est-ce que je leur ai fait quelque tort, quelque injustice? Si je
+pèche, ce sera à Dieu de me pardonner.» (5 février 1522.)
+
+_A Spalatin._ «Je ne puis nier que je ne sois plus violent qu'il ne
+faudrait[a63]; mais ils le savaient, c'était à eux de ne pas irriter le
+dogue. Tu peux savoir par toi-même combien c'est une chose difficile
+que de modérer son feu et de contenir sa plume. Et voilà pourquoi j'ai
+toujours haï de paraître en public; mais plus je le hais, plus j'y suis
+forcé malgré moi.» (février 1520.)
+
+Le docteur Luther disait souvent[r83]: «J'ai trois mauvais chiens,
+_ingratitudinem, superbiam et invidiam_ (l'ingratitude, l'orgueil et
+l'envie). Celui qu'ils mordent est bien mordu.»
+
+ [r83] Tischreden, 105.
+
+«Si je meurs, les papistes verront quel adversaire ils ont eu en
+moi[r84]. D'autres prédicateurs n'auront pas la même mesure, la même
+modération. On l'a déjà éprouvé avec Münzer, avec Carlostad, Zwingli et
+les anabaptistes.»
+
+ [r84] _Ibid._ 356.
+
+«Dans la colère mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise, et
+toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne
+parle jamais mieux qu'en colère[r85].»
+
+ [r85] _Ibid._ 145.
+
+_A Michel Marx._ «Tu ne saurais croire combien j'aime à voir mes
+adversaires s'élever chaque jour davantage contre moi. Je ne suis
+jamais plus superbe et plus audacieux que lorsque j'apprends que je
+leur déplais. Docteurs, évêques, princes, que m'importe? Il est écrit:
+_Tremuerunt gentes et populi meditati sunt inania. Adstiterunt reges
+terræ, et principes convenerunt in unum adversùs Deum et adversùs
+Christum ejus._
+
+»J'ai un tel dédain pour ces satans, que si je n'étais retenu ici,
+j'irais tout droit à Rome, en haine du diable et de toutes ces furies.»
+
+«Il faut que j'aie de la patience avec le pape, avec mes disciples,
+avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde, et ma
+vie n'est autre chose que de la patience.»
+
+
+
+
+LIVRE V.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Mort du père de Luther, de sa fille, etc.
+
+
+«Il n'est pas d'alliance ni de société plus belle, plus douce et
+plus heureuse, qu'un bon mariage[r86]. C'est une joie de voir deux
+époux vivre unis et en paix. Mais aussi, rien n'est plus amer et plus
+douloureux que quand ce lien se déchire. Après cela vient la mort des
+enfans. Cette dernière douleur je la connais, hélas!»
+
+ [r86] _Ibid._ 331.
+
+—«Je suis triste en t'écrivant, car j'ai reçu la nouvelle de la mort
+de mon père, ce vieux Luther, si bon et si aimé. Et bien que par moi
+il ait eu un si facile et si pieux passage en Christ, et que, délivré
+des monstres d'ici-bas, il repose dans la paix éternelle, cependant mes
+entrailles se sont émues, car c'est par lui que Dieu m'a fait naître et
+m'a élevé.»—Dans une lettre du même jour à Mélanchton: «... Je succède
+à son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux
+Luther. C'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort dans
+ce royaume que Christ nous a promis à nous tous qui, à cause de lui,
+sommes les plus misérables des hommes, et l'opprobre du monde... Je me
+réjouis cependant qu'il ait vécu dans ce temps, et qu'il ait pu voir la
+lumière de la vérité. Dieu soit béni dans tous ses actes, dans tous ses
+desseins!» (5 juin 1530.)
+
+«La nouvelle étant venue de Freyberg que maître Hausman était mort,
+nous la cachâmes au docteur Luther, et lui dîmes d'abord qu'il était
+malade, puis qu'il était au lit, puis qu'il s'était bien doucement
+endormi dans le Christ[r87]. Le docteur se mit à pleurer bien fort,
+et dit: «Voici des temps bien périlleux; Dieu balaie son aire et sa
+grange. Je le prie de ne pas laisser vivre long-temps après ma mort
+ma femme et mes enfans.» Il resta assis tout le jour; il pleurait
+et s'affligeait. Il était avec le docteur Jonas, maître Philippe
+(Mélanchton), maître Joachim Camerarius, et Gaspard de Keckeritz, et,
+au milieu d'eux, il était assis, tout affligé et en larmes.» (1538.)
+
+ [r87] _Ibid._ 274.
+
+«Lorsqu'il perdit sa fille Magdalena, âgée de quatorze ans, la femme du
+docteur pleurait et se lamentait. Il lui dit: «Chère Catherine, songe
+pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La
+chair saigne, sans doute, c'est sa nature; mais l'esprit vit et se
+trouve selon ses souhaits. Les enfans ne disputent point; comme on leur
+dit, ils croient. Chez les enfans tout est simple. Ils meurent sans
+chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans
+douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient.»
+
+»Comme sa fille était fort malade, il disait: «Je l'aime bien! Mais, ô
+mon Dieu! si c'est ta volonté de la prendre d'ici, je veux la savoir
+sans regret auprès de toi.» Et comme elle était au lit, il lui disait:
+«Ma chère petite fille, ma petite Madeleine, tu resterais volontiers
+ici auprès de ton père, et tu irais pourtant volontiers aussi à ton
+autre père.» Elle répondit: «Oui, mon cher père, comme Dieu voudra.»
+«Chère petite fille! ajouta-t-il, l'esprit veut, mais la chair est
+faible.» Il se promena en long et en large et dit: «Oui, je l'ai aimée
+bien fort. Si la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit.»
+
+»Il disait entre autres choses: «Dieu n'a pas donné depuis mille ans à
+aucun évêque d'aussi grands dons qu'à moi; car on doit se glorifier des
+dons de Dieu. Eh! bien, je suis en colère contre moi-même de ce que je
+ne puis m'en réjouir de cœur, ni rendre grâce; je chante bien de temps
+en temps à notre Seigneur un petit cantique, et le remercie un peu.
+
+»Eh bien! que nous vivions ou que nous mourions, _Domini sumus_ au
+génitif ou au nominatif. Allons, seigneur docteur, tenez ferme.»
+
+»La nuit qui précéda la mort de Magdalena, la femme du docteur avait eu
+un songe; il lui semblait voir deux beaux jeunes garçons bien parés,
+qui voulaient prendre sa fille et la mener à la noce[r88]. Lorsque
+Philippe Mélanchton vint le matin dans le cloître, et demanda à la
+dame: «Que faites-vous de votre fille?» elle lui raconta son rêve. Il
+en fut bien effrayé, et dit aux autres: «Les jeunes garçons sont les
+saints anges qui vont venir pour mener la vierge à la véritable noce du
+royaume céleste.» Et en effet le même jour elle mourut.
+
+ [r88] _Ibid._ 360.
+
+»Lorsque la petite Magdalena était à l'agonie et allait mourir, le père
+tomba à genoux devant son lit, pleura amèrement, et pria Dieu qu'il
+voulût bien la sauver. Elle expira et s'endormit dans les bras de son
+père. La mère était bien dans la même chambre, mais plus loin du lit, à
+cause de son affliction. Le docteur répétait souvent: «Que la volonté
+de Dieu soit faite! ma fille a encore un père dans le ciel.» Alors
+maître Philippe se mit à dire: «L'amour des parens est une image de la
+divinité imprimée au cœur des hommes. Dieu n'aime pas moins le genre
+humain que les parens leurs enfans.» Lorsqu'on la mit dans la bière, le
+père dit: «Pauvre chère petite Madeleine, te voilà bien maintenant?»
+Il la regarda ainsi étendue, et dit: «O cher enfant, tu ressusciteras,
+tu brilleras comme une étoile! Oui, comme le soleil!... Je suis joyeux
+en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose
+merveilleuse de savoir qu'elle est certainement en paix, qu'elle est
+bien, et cependant d'être si triste.»
+
+»Et lorsque le peuple vint pour aider à emporter le corps, et que,
+selon le commun usage, ils lui disaient qu'ils prenaient part à son
+malheur, il leur dit: «Ne vous chagrinez pas, j'ai envoyé une sainte
+au ciel. Oh! puissions-nous avoir une telle mort! Une telle mort, je
+l'accepterais sur l'heure!»—Lorsque l'on chanta: Seigneur, qu'il ne
+vous souvienne pas de nos anciens péchés! il ajouta: «Non-seulement des
+anciens, mais de ceux d'aujourd'hui. Car nous sommes avides, usuriers,
+etc.; le scandale de la messe existe encore dans le monde!»
+
+»Au retour, il disait entre autres choses: «On doit s'inquiéter du sort
+de ses enfans, et surtout des pauvres filles. Je ne plains pas les
+garçons; un garçon vit partout pourvu qu'il sache travailler. Mais le
+pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie un bâton à la main.
+Un garçon peut aller aux écoles, et devenir un habile garçon (ein
+feiner man). Une petite fille ne peut en faire autant. Elle
+tourne facilement au scandale et devient grosse. Aussi je donne bien
+volontiers celle-ci à notre Seigneur.»
+
+_A Jonas._ «La renommée t'aura, je pense, informé de la renaissance de
+ma fille Madeleine au royaume du Christ; et bien que moi et ma femme
+nous dussions ne songer qu'à rendre de joyeuses actions de grâces pour
+un si heureux passage et une fin si désirable, par où elle a échappé
+à la puissance de la chair, du monde, du Turc et du Diable, cependant
+la force τῆς στοργῆς est si grande que je ne puis le supporter sans
+sanglots, sans gémissement, disons mieux, sans une véritable mort du
+cœur. Dans le plus profond de mon cœur sont encore gravés ses traits,
+ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort; mon
+obéissante et respectueuse fille! La mort même du Christ (et que
+sont toutes les morts en comparaison?) ne peut me l'arracher de la
+pensée, comme elle le devrait.... Elle était, comme tu sais, douce de
+caractère, aimable et pleine de tendresse.» (23 septembre 1542.)
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien et du juriste.
+
+
+«Il vaut mieux se gouverner _d'après la raison naturelle que d'après
+la loi écrite_, car la raison est l'âme et la reine de la loi[r89].
+Mais où sont les gens qui ont une telle intelligence? on en peut à
+peine trouver un par siècle. Notre gracieux seigneur, l'électeur
+Frédéric, était un tel homme. Il y a eu encore son conseiller le
+seigneur Fabian de Feilitsch, un laïc, qui n'avait point étudié et
+qui répondait sur _apices et medullam juris_ mieux que les juristes
+d'après leurs livres.—Maître Philippe Mélanchton enseigne les arts
+libéraux, de manière qu'il en tire moins de lumière qu'il ne leur en
+prête lui-même. Moi aussi, je porte mon art dans les livres, je ne
+l'en tire point. Celui qui voudrait imiter les quatre hommes dont je
+viens de parler, ferait aussi bien d'y renoncer; il faut plutôt qu'il
+apprenne et qu'il écoute. De tels prodiges sont rares. La loi écrite
+est pour le peuple et l'homme du commun. La raison naturelle et la
+haute intelligence sont pour les hommes dont j'ai parlé.»
+
+ [r89] _Ibid._ 347.
+
+«Il y a un éternel combat entre les juristes et les théologiens; c'est
+la même opposition qu'entre la loi et la grâce.»
+
+«Le droit est une belle fiancée, pourvu qu'elle reste dans son lit
+nuptial[r90]. Si elle monte dans un autre lit et veut gouverner la
+théologie, c'est une grande p...... Le droit doit ôter sa barrette
+devant la théologie.»
+
+ [r90] _Ibid._
+
+_A Mélanchton._ «Je pense comme autrefois sur le droit du glaive; je
+pense avec toi que l'Évangile n'a rien enseigné ni conseillé sur ce
+droit, et que cela ne devait être en aucune façon, parce que l'Évangile
+est la loi des volontés et des libertés, qui n'ont rien à faire avec
+le glaive ou le droit du glaive. Mais ce droit n'y est pas aboli, il y
+est même confirmé et recommandé; ce qui n'a lieu pour aucune des choses
+simplement permises.»
+
+«Avant moi, il n'y a aucun juriste qui ait su ce qu'est le droit,
+relativement à Dieu[r91]. Ce qu'ils ont, ils l'ont de moi. Il n'est
+point mis dans l'Évangile que l'on doive adorer les juristes. Si notre
+Seigneur Dieu veut juger, que lui importent les juristes? Pour ce qui
+regarde le monde, je les laisse maîtres. Mais dans les choses de Dieu
+ils doivent être sous moi. Mon psaume à moi, c'est celui-ci: _Rois
+soyez châtiés_, etc. S'il faut qu'un des deux périsse, périsse le
+droit, règne le Christ!
+
+ [r91] _Ibid._ 402.
+
+»_Principes convenerunt in unum._ David le dit lui-même, _contre son
+fils se dresseront la puissance, la sagesse, la multitude du monde, et
+il doit être seul contre beaucoup, insensé contre les sages, impuissant
+contre les puissans_. Certes, c'est là une merveilleuse conduite des
+choses. Notre Seigneur Dieu ne manque de rien que de gens sages, mais
+derrière sonne le terrible _Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui
+judicatis terram_ (Comprenez maintenant, ô rois; instruisez-vous, juges
+de la terre).
+
+»Si les juristes ne prient point pour le pardon de leurs péchés et
+n'acceptent point l'Évangile, je veux les confondre, de sorte qu'ils
+ne sachent plus comment se tirer d'affaire. Je n'entends rien au
+droit, mais je suis seigneur du droit dans les choses qui touchent la
+conscience.
+
+»Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné et d'enseigner
+au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage
+est devenu plus confus que dans une Babel. Ici, nul ne peut comprendre
+l'autre, là, nul ne veut comprendre. O sycophantes, ô sophistes, pestes
+du genre humain. Je t'écris tout en colère, et je ne sais si, de
+sang-froid, j'enseignerais mieux.» (6 février 1546.)
+
+La veille d'un jour où on allait faire un docteur en droit, Luther
+disait: «Demain on fera une nouvelle vipère contre les théologiens.»
+
+«On a raison de dire: _un bon juriste est un mauvais chrétien_. En
+effet, le juriste estime et vante la justice des œuvres, comme si
+c'était par là qu'on est juste devant Dieu. S'il devient chrétien, il
+est considéré parmi les juristes comme un animal monstrueux, il faut
+qu'il mendie son pain, les autres le regardent comme séditieux.
+
+»Qu'on frappe la conscience des juristes, ils ne savent ce qu'ils
+doivent faire. Münzer les attaquait avec l'épée; c'était un fou.
+
+»Si j'étudiais seulement deux ans en droit, je voudrais devenir plus
+savant que le docteur C.; car je parlerais des choses, selon qu'elle
+sont véritablement justes ou injustes. Mais lui, il chicane sur les
+mots.
+
+»La doctrine des juristes n'est rien qu'un _nisi_, un _excepté_. La
+théologie ne procède pas ainsi, elle a un ferme fondement.
+
+»L'autorité des théologiens consiste en ce qu'ils peuvent obscurcir
+les universaux, et tout ce qui s'y rapporte. Ils peuvent élever et
+abaisser. Si la Parole se fait entendre, Moïse et l'Empereur doivent
+céder.
+
+»Le droit et les lois des Perses et des Grecs sont tombés en désuétude
+et abolis. Le droit romain ou impérial ne tient plus qu'à un fil[a64].
+Car si un empire ou un royaume tombe, ses lois et ordonnances doivent
+tomber aussi.
+
+»Je laisse le cordonnier, le tailleur, le juriste pour ce qu'ils sont.
+Mais qu'ils n'attaquent point ma chaire!...
+
+»Beaucoup de gens croient que la théologie qui est révélée aujourd'hui,
+n'est rien. Si cela a lieu de notre vivant, que sera-ce après notre
+mort? En récompense beaucoup d'entre nous sont gros de cette pensée
+dont ils accoucheront plus tard, que le droit n'est rien.
+
+_Sermon contre les juristes, prêché le jour des Rois._ «Voilà comme
+agissent nos fiers juristes et chevaliers ès-lois de Wittemberg... Ils
+ne lisent point nos livres, les appellent catoniques (pour canoniques),
+ne s'inquiètent pas de notre Seigneur, et ne visitent point nos
+églises[r92]. Eh bien! puisqu'ils ne reconnaissent point le docteur
+Pomer pour évêque de Wittemberg, ni moi pour prédicateur de cette
+église, je ne les compte plus dans mon troupeau.
+
+ [r92] _Ibid._ 403.
+
+»Mais, disent-ils, vous allez contre le droit impérial. J'emm...e ce
+droit qui fait tort au pauvre homme.»
+
+Suit un dialogue du juriste avec le plaideur à qui il promet pour dix
+thalers de faire traîner une affaire dix ans... «Bonnes et pieuses gens
+comme Reinicke Fuchs, dans le poème du Renard...»
+
+«Bon peuple, veuillez agréer les motifs pour lesquels je veux être
+impitoyable envers les juristes[r93]... Ils vantent le droit
+canonique, la m...e du pape, et le représentent comme une chose
+magnifique, lorsque nous l'avons, avec tant de peine, repoussé et
+chassé de nos églises... Je te le conseille, juriste, laisse dormir le
+vieux dogue[a65]. Une fois éveillé, tu ne le ramènerais pas aisément à
+la loge.
+
+ [r93] _Ibid._ 407.
+
+»Les juristes se plaignent fort, et m'en veulent. Qu'y puis-je faire?
+Si je ne devais pas rendre compte de leurs âmes, je ne les châtierais
+point.» Il déclare pourtant ensuite[a66] qu'il n'a point parlé des
+juristes pieux.[a67]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ La Foi, la Loi.
+
+
+_A Gerbellius_: «Dans cette cohue de scandales, ne te démens pas
+toi-même. Je te la rends pour te soutenir, l'épouse (la foi) que tu
+m'as montrée jadis; je te la rends vierge et sans tache. Mais ce qu'il
+y a en elle d'admirable et d'inouï, c'est qu'elle désire et attire une
+infinité de rivaux, et qu'elle est d'autant plus chaste qu'elle est
+l'épouse d'un plus grand nombre.
+
+ * * * * *
+
+»Notre rival, Philippe Mélanchton, te salue. Adieu, sois heureux avec
+la fiancée de ta jeunesse.» (23 janvier 1523).
+
+_A Mélanchton._ «Sois pécheur, et pèche fortement, mais aie encore
+plus forte confiance, et réjouis-toi en Christ, qui est le vainqueur
+du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher, tant que nous
+sommes ici. Cette vie n'est point le séjour de la justice; non, nous
+attendons, comme dit Pierre, les cieux nouveaux et la terre nouvelle où
+la justice habite.....»
+
+«Prie grandement; car tu es un grand pécheur.»
+
+«Je suis maintenant tout-à-fait dans la doctrine de la rémission des
+péchés[r94]. Je n'accorde rien à la Loi ni à tous les Diables. Celui
+qui peut croire en son cœur à la rémission des péchés, celui-là est
+sauvé.»
+
+ [r94] _Ibid._ 102.
+
+«De même qu'il est impossible de rencontrer dans la nature le point
+_mathématique_, _indivisible_, de même l'on ne trouve nulle part la
+justice telle que la Loi la demande. Personne ne peut satisfaire à
+la Loi entièrement, et les juristes eux-mêmes, malgré tout leur art,
+sont bien souvent obligés de recourir à la rémission des péchés, car
+ils n'atteignent pas toujours le but, et quand ils ont rendu un faux
+jugement, et que le Diable leur tourmente la conscience, ni Barthole,
+ni Baldus, ni tous leurs autres docteurs ne leur servent de rien. Pour
+résister, ils sont forcés de se couvrir de l'ἐπιείκεια,
+c'est-à-dire de la rémission des péchés. Ils font leur possible pour
+bien juger, et après cela il ne leur reste plus qu'à dire: «Si j'ai
+mal jugé, ô mon Dieu, pardonne-le-moi.»—C'est la théologie seule qui
+possède le point mathématique, elle ne tâtonne pas, elle a le Verbe
+même de Dieu. Elle dit: «Il n'est qu'une justice, Jésus-Christ. Qui vit
+en lui, celui-là est juste.»
+
+»La Loi sans doute est nécessaire, mais non pour la béatitude, car
+personne ne peut l'accomplir; mais le pardon des péchés la consomme et
+l'accomplit[r95].
+
+ [r95] _Ibid._ 128.
+
+»La Loi est un vrai labyrinthe qui ne peut que brouiller les
+consciences, et la justice de la Loi est un minotaure, c'est-à-dire une
+pure fiction qui ne nous conduit point à la béatitude, mais nous attire
+en enfer.»
+
+_Addition de Luther à une lettre de Mélanchton sur la Grâce et la
+Loi..._—«Pour me délivrer entièrement de la vue de la loi et des
+œuvres, je ne me contente pas même de voir en Jésus-Christ mon maître,
+mon docteur et mon donateur, je veux qu'il soit lui-même ma doctrine et
+mon don, de telle sorte, qu'en lui je possède toute chose[r96]. Il
+dit: «Je suis le chemin, la vérité et la vie,» non pas: «Je te montre
+ou je te donne le chemin, la vérité et la vie,» comme s'il opérait
+seulement ceci en moi, et que lui-même il fût néanmoins en dehors de
+moi...»—«Il n'est qu'un seul point dans toute la théologie: vraie foi
+et confiance en Jésus-Christ[r97]. Cet article contient tous les
+autres.—«Notre foi est un soupir inexprimable.» Et ailleurs: «Nous
+sommes nos propres geôliers. (C'est-à-dire que nous nous enfermons dans
+nos œuvres, au lieu de nous élancer dans la foi[r98].)
+
+ [r96] Tischreden, 133.
+
+ [r97] _Ibid._ 140.
+
+ [r98] _Ibid._ 147.
+
+»Le diable veut seulement une justice _active_, une justice que
+nous fassions nous-mêmes en nous, tandis que nous n'en avons qu'une
+_passive_ et étrangère qu'il ne veut point nous laisser[r99]. Si
+nous étions bornés à l'_active_, nous serions perdus, car elle est
+défectueuse dans tous les hommes.»
+
+ [r99] _Ibid._ 142.
+
+Un docteur anglais, Antonius Barns, demandait au docteur Luther si les
+chrétiens, justifiés par la foi en Christ, méritaient quelque chose
+pour les œuvres qui venaient ensuite[r100]. Car cette question était
+souvent agitée en Angleterre. Réponse: 1º Nous sommes encore pécheurs
+après la justification; 2º Dieu promet récompense à ceux qui font bien.
+Les œuvres ne méritent point le ciel, mais elles ornent la foi qui
+nous justifie. Dieu ne couronne que les dons mêmes qu'il nous a faits.
+
+ [r100] _Ibid._ 144.
+
+FIDELIS ANIMÆ VOX AD CHRISTUM. _Ego sum tuum peccatum, tu mea justitia;
+triumpho igitur securus_, etc.
+
+«Pour résister au désespoir, il ne suffit pas d'avoir de vains mots
+sur la langue, ni une vaine et faible opinion; mais il faut qu'on
+relève la tête, que l'on prenne une âme ferme et que l'on se confie
+en Christ contre le péché, la mort, l'enfer, la Loi et la mauvaise
+conscience[r101].»
+
+ [r101] _Ibid._ 124.
+
+«Quand la Loi t'accuse et te reproche tes fautes, ta conscience te
+dit: Oui, Dieu a donné la Loi et commandé de l'observer sous peine
+de damnation éternelle; il faut donc que tu sois damné. A cela tu
+répondras: Je sais bien que Dieu a donné la Loi, mais il a aussi donné
+par son fils l'Évangile qui dit: Celui qui aura reçu le baptême et qui
+croira, sera sauvé. Cet Évangile est plus grand que toute la Loi, car
+la Loi est terrestre et nous a été transmise par un homme; l'Évangile
+est céleste et nous a été apporté par le Fils de Dieu.—N'importe, dit
+la conscience, tu as péché et transgressé le commandement de Dieu; donc
+tu seras damné.—_Réponse_: Je sais fort bien que j'ai péché, mais
+l'Évangile m'affranchit de mes péchés, parce que je crois en Jésus, et
+cet Évangile est élevé au-dessus de la Loi autant que le ciel l'est
+au-dessus de la terre. C'est pourquoi le corps doit rester sur la
+terre et porter le fardeau de la Loi, mais la conscience monter, avec
+Isaac, sur la montagne, et s'attacher à l'Évangile, qui promet la vie
+éternelle à ceux qui croient en Jésus-Christ.—N'importe, dit encore la
+conscience, tu iras en enfer; tu n'as pas observé la Loi.—_Réponse_:
+Oui, si le ciel ne venait à mon secours; mais il est venu à mon
+secours, il s'est ouvert pour moi; le Seigneur a dit: Celui qui sera
+baptisé et qui croira, sera sauvé.»
+
+«Dieu dit à Moïse: Tu verras mon dos, mais non point mon
+visage[r102]. Le dos c'est la Loi, le visage c'est l'Évangile.»
+
+ [r102] _Ibid._ 125.
+
+«La Loi ne souffre pas la Grâce, et à son tour la Grâce ne souffre pas
+la Loi. La Loi est donnée seulement aux orgueilleux, aux arrogans, à la
+noblesse, aux paysans, aux hypocrites et à ceux qui ont mis leur amour
+et leur plaisir dans la multitude des lois. Mais la Grâce est promise
+aux pauvres cœurs souffrans, aux humbles, aux affligés; c'est eux que
+regarde le pardon des péchés. A la Grâce appartiennent maître Nicolas
+Hausmann, Cordatus, Philippe (Mélanchton) et moi.»
+
+«Il n'y a point d'auteur, excepté saint Paul, qui ait écrit d'une
+manière complète et parfaite sur la Loi, car c'est la mort de toute
+raison de juger la Loi: l'esprit en est le seul juge.» (15 août 1530.)
+
+«La bonne et véritable théologie consiste dans la pratique, l'usage et
+l'exercice. Sa base et son fondement, c'est le Christ, dont on comprend
+avec la foi, la passion, la mort et la résurrection. Ils se font
+aujourd'hui, pour eux, une _théologie spéculative_ d'après la raison.
+Cette _théologie spéculative_ appartient au diable dans l'enfer. Ainsi
+Zwingle et les sacramentaires _spéculent_ que le corps du Christ est
+dans le pain, mais seulement dans le sens spirituel. C'est aussi la
+théologie d'Origène. David n'agit pas ainsi, mais il reconnaît ses
+péchés et dit: _Miserere mei Domine!_»
+
+«J'ai vu naguère deux signes au ciel. Je regardais par la fenêtre au
+milieu de la nuit, et je vis les étoiles et toute la voûte majestueuse
+de Dieu se soutenir sans que je pusse apercevoir les colonnes sur
+lesquelles le Maître avait appuyé cette voûte. Cependant elle ne
+s'écroulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et
+qui voudraient les toucher de leurs mains. Mais comme ils n'y peuvent
+arriver, ils tremblent, se lamentent, et craignent que le ciel ne
+tombe. Ils pourraient les toucher que le ciel n'en bougerait pas.
+
+»Plus tard je vis de gros nuages, tout chargés, qui flottaient sur ma
+tête comme un océan. Je n'apercevais nul appui qui les pût soutenir.
+Néanmoins, ils ne tombaient pas, mais nous saluaient tristement et
+passaient. Et comme ils passaient, je distinguai dessous la courbe
+qui les avait soutenus, un délicieux arc-en-ciel. Mince il était
+sans doute, bien délicat, et l'on devait trembler pour lui en voyant
+la masse des nuages. Cependant cette ligne aérienne suffisait pour
+porter cette charge et nous protéger. Nous en voyons toutefois qui
+craignent le poids du nuage, et ne se fient pas au léger soutien; ils
+voudraient bien en éprouver la force, et, ne le pouvant, ils craignent
+que les nuages ne fondent et ne nous abîment de leurs flots..... Notre
+arc-en-ciel est faible, leurs nuages sont lourds. Mais la fin jugera de
+la force de l'arc. _Sed in fine videbitur cujus toni._»[a68] (août 1530.)
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Des novateurs: Mystiques, etc.
+
+
+«Le comment nous réussit mal, c'est la cause de la ruine d'Adam.
+
+»Je crains deux choses: l'épicuréisme et l'enthousiasme, deux sectes
+qui doivent régner encore.
+
+»Otez le décalogue, il n'y a plus d'hérésie. L'Écriture sainte est le
+livre de tous les hérétiques[a69].»
+
+Luther nommait les esprits séditieux et présomptueux, «des saints
+précoces qui, avant la maturité, étaient piqués des vers et au moindre
+vent tombaient de l'arbre. Les rêveurs (schwermer) sont comme les
+papillons. D'abord c'est une chenille qui se pend à un mur, s'y fait
+une petite maison, éclot à la chaleur du soleil, et s'envole en
+papillon. Le papillon meurt sur un arbre et laisse une longue traînée
+d'œufs.»
+
+Le docteur Martin Luther disait au sujet des faux frères et hérétiques
+qui se séparent de nous, qu'il fallait les laisser faire et ne pas s'en
+inquiéter; s'ils ne nous écoutent point, nous les enverrons avec tous
+leurs beaux semblans en enfer[r103].
+
+ [r103] _Ibid._ 292.
+
+«Quand je commençai à écrire contre les indulgences, je fus pendant
+trois ans tout seul, et personne ne me tendait la main[r104].
+Aujourd'hui ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal
+avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frères. Mais
+qui peut résister à tous? ce sont des jeunes gens tout frais, qui
+n'ont rien fait jusqu'ici; moi je suis vieux maintenant, et j'ai eu de
+grandes peines, de grands travaux. Osiander peut faire le fier; il a du
+bon temps; il a deux prédications à faire par semaine et quatre cents
+florins par an.»
+
+ [r104] _Ibid._ 193.
+
+«En 1521, il vint chez moi l'un de ceux de Zwickau, du nom de Marcus,
+assez affable dans ses manières, mais frivole dans ses opinions et dans
+sa vie[r105]. Il voulait conférer avec moi au sujet de sa doctrine.
+Comme il ne parlait que de choses étrangères à l'Écriture, je lui dis
+que je ne reconnaissais que la parole de Dieu, et que, s'il voulait
+établir autre chose, il devait au moins prouver sa mission par des
+miracles. Il me répondit: «Des miracles? ah! vous en verrez dans sept
+ans. Dieu même ne pourrait m'enlever ma foi.» Il dit aussi: «Je vois de
+suite si quelqu'un est élu ou non.»—Après qu'il m'eut beaucoup parlé
+du _talent_ qu'il ne fallait pas enfouir, du _dégrossissement_, de
+l'_ennui_, de l'_attente_, je lui demandai qui comprenait cette langue.
+Il me répondit qu'il ne prêchait que devant les disciples croyans et
+habiles. Comment vois-tu qu'ils sont habiles? lui dis-je.—Je n'ai qu'à
+les regarder, répondit-il, pour voir leur _talent_.—Quel _talent_, mon
+ami, trouves-tu en moi par exemple?—Vous êtes encore au premier degré
+de la mobilité, me répondit-il, mais il viendra un temps où vous serez
+au premier de l'immobilité comme moi.—Sur ce, je lui citai plusieurs
+textes de l'Écriture et nous nous séparâmes. Quelque temps après, il
+m'écrivit une lettre très amicale, pleine d'exhortations; mais je lui
+répondis: Adieu, cher Marcus.
+
+ [r105] _Ibid._ 282.
+
+»Plus tard, il vint chez moi un tourneur qui se disait aussi prophète.
+Il me rencontra au moment où je sortais de ma maison, et me dit
+d'un ton hardi: «Monsieur le docteur, je vous apporte un message
+de mon Père.—Qui est donc ton père? lui dis-je.—Jésus-Christ,
+répondit-il.—C'est notre père commun, lui dis-je; que t'a-t-il ordonné
+de m'annoncer?—Je dois vous annoncer, de la part de mon père, que Dieu
+est irrité contre le monde.—Qui te l'a dit?—Hier, en sortant par la
+porte de Koswick, j'ai vu dans l'air un petit nuage de feu; cela prouve
+évidemment que Dieu est irrité[a70].» Il me parla encore d'un autre
+signe. «Au milieu d'un sommeil profond, dit-il, j'ai vu des ivrognes
+assis à table, qui disaient: Buvons, buvons; et la main de Dieu était
+au-dessus d'eux. Soudain l'un d'eux me versa de la bière sur la tête et
+je m'éveillai.»—Écoute, mon ami, lui dis-je alors, ne plaisante pas
+ainsi avec le nom et les ordres de Dieu; et je le réprimandai vivement.
+Quand il vit dans quelles dispositions j'étais à son égard, il s'en
+alla tout en colère et murmurant: «Sans doute quiconque ne pense pas
+comme Luther est un fou.»
+
+»Une autre fois encore, j'eus affaire à un homme des Pays-Bas. Il
+voulait disputer avec moi _jusqu'au feu inclusivement_, disait-il.
+Quand je vis son ignorance, je lui dis: «Ne vaudrait-il pas mieux que
+nous disputassions sur quelques canettes de bière?» Ce mot le fâcha,
+et il s'en alla. Le diable est un esprit orgueilleux; il ne saurait
+souffrir qu'on le méprise.»
+
+Maître Stiefel vint à Wittemberg, parla secrètement avec le docteur
+Luther, et lui montra son opinion en vingt articles, sur le jugement
+dernier[r106]. Il pensait que le jugement aurait lieu le jour de
+saint Luc. On lui dit de se tenir tranquille et de n'en point parler;
+ce qui le chagrina fort. «Cher seigneur docteur, dit-il, je m'étonne
+que vous me défendiez de prêcher ceci, et que vous ne vouliez pas me
+croire. Il est cependant sûr que je dois en parler, quoique je ne le
+fasse point volontiers.» Le docteur Luther lui répliqua: «Cher maître,
+vous avez bien pu vous taire dix ans sur ce sujet, pendant le règne
+de la papauté; tenez-vous encore tranquille pour le peu de temps qui
+reste.—Mais ce matin même, comme je me mettais en marche de bonne
+heure, j'ai vu un arc-en-ciel très beau, et j'ai pensé à la venue du
+Christ.—Non, il n'y aura point alors d'arc-en-ciel; d'un même coup le
+feu du tonnerre consumera toute créature. Un fort et puissant son de
+trompette nous réveillera tous. Ce n'est pas avec le son du chalumeau
+que l'on se fera entendre sur-le-champ à ceux qui sont dans la tombe.»
+(1533.)
+
+ [r106] _Ibid._ 367.
+
+«Michel Stiefel croit être le septième ange qui annonce le dernier
+jour[a71]; il donne ses livres et ses meubles, comme s'il n'en avait
+plus besoin.
+
+»Bileas est certainement damné, quoiqu'il ait eu de bien grandes
+révélations, pas moindres que celles de Daniel; car il embrasse
+aussi les quatre empires[r107]. C'est un terrible exemple pour les
+orgueilleux. Oh! humilions-nous.»
+
+ [r107] _Ibid._ 192.
+
+»Le docteur Jeckel est un compagnon de l'espèce de Eisleben
+(Agricola)[r108]. Il faisait la cour à ma nièce Anna; mais je lui
+dis: «Cela ne doit point se faire, dans toute l'éternité!» Et à la
+petite fille: «Si tu veux l'avoir, ôte-toi pour toujours de devant mes
+yeux; je ne veux plus te voir ni t'entendre.»
+
+ [r108] _Ibid._ 287.
+
+Le duc Henri de Saxe étant venu à Wittemberg, le docteur Martin Luther
+lui parla deux fois contre le docteur Jeckel, et exhorta le prince à
+songer aux maux de l'Église. Jeckel avait prêché la doctrine suivante:
+«Fais ce que tu veux, crois seulement, tu seras sauvé.—Il faudrait
+dire: Quand tu seras _rené_, et devenu un nouvel homme, fais alors
+ce qui se présente à toi. Les sots ne savent point ce que c'est que
+la foi...» Un pasteur de Torgau vint se plaindre au docteur Luther
+de l'insolence et de l'hypocrisie du docteur Jeckel, qui, par ses
+ruses, avait attiré à lui tous ceux de la noblesse, du conseil, et le
+prince même. Le docteur l'ayant entendu, frémit, soupira, se tut, et
+se mit en prière; et le même jour, il ordonna qu'on exigeât d'Eisleben
+(Agricola), qu'il fît une rétractation publique, ou qu'il fût
+publiquement confondu.
+
+«Le docteur Luther faisant reproche à Jeckel de ce qu'ayant si peu
+d'expérience, étant si peu exercé dans la dialectique et la rhétorique,
+il osait entreprendre de telles choses contre ses maîtres et
+précepteurs, il répondit[r109]: «Je dois craindre Dieu plus que mes
+précepteurs; j'ai un Dieu aussi bien que vous...» Le docteur Jeckel se
+mit ensuite à table pour souper; il avait l'air sombre; et le docteur
+Luther se curait les dents, ainsi que les convives venus de Freyberg.
+Alors Luther se mit à dire: «Si j'avais rendu la cour aussi pieuse
+que vous le monde, j'aurais bien travaillé, etc.» Et Jeckel se tenait
+toujours avec un air sombre, les yeux baissés, montrant, par cette
+contenance, ce qu'il avait en esprit. Enfin Luther se leva, et voulut
+sortir; Jeckel aurait encore bien voulu s'expliquer et discuter avec
+lui; mais le docteur ne voulut plus lui parler.»
+
+ [r109] _Ibid._ 290.
+
+_Des Antinomiens, et particulièrement d'Eisleben
+(Agricola)[r110]._—«Ah! combien cela fait mal, quand on perd un bon
+ami qu'on aimait beaucoup! J'ai eu cet homme-là à ma table; il a été
+mon bon compagnon, il riait avec moi, il était gai... et voilà qu'il
+se met contre moi!... Cela n'est point à souffrir. Rejeter la loi sans
+laquelle il n'y a ni église, ni gouvernement, cela ne s'appelle pas
+percer le tonneau, mais le défoncer.... C'est le moment de combattre...
+Puis-je le voir s'enorgueillir pendant ma vie, et vouloir gouverner?...
+Il ne suffit pas qu'il dise, pour s'excuser, qu'il n'a parlé que du
+docteur Creuziger et de maître Roerer. Le Catéchisme, l'Explication
+du décalogue et la Confession d'Augsbourg, sont miens, et non point à
+Creuziger ou à Roerer... Il veut enseigner la pénitence par l'amour
+de la justice. Ainsi, il ne prêche qu'aux hommes justes et pieux
+la révélation du courroux divin. Il ne prêche pas pour les impies.
+Cependant saint Paul dit: _La Loi est donnée aux injustes_. En somme,
+en ôtant la Loi, il ôte aussi l'Évangile; il tire notre croyance du
+ferme appui de la conscience, pour la soumettre aux caprices de la
+chair.
+
+ [r110] _Ibid._ 287.
+
+»Qui aurait pensé à la secte des antinomiens[r111]?... J'ai surmonté
+trois cruels orages: Münzer, les sacramentaires et les anabaptistes. Il
+faudra donc écrire sans fin! Je ne désire pas vivre long-temps, car il
+n'y a plus de paix à espérer.» (1538.)
+
+ [r111] _Ibid._ 288.
+
+Le docteur Luther ordonna à maître Ambroise Bernd d'apprendre aux
+professeurs de l'université à ne point être factieux, à ne point
+préparer de schisme, et il défendit que maître Eisleben fût élu
+doyen... «Dites cela à vos facultistes, et s'ils n'en font rien, je
+prêcherai contre eux.» (1539.)
+
+Le dernier jour de novembre, Luther était en joie et en gaîté avec ses
+cousins, son frère, sa sœur, et quelques bons amis de Mansfeld. On
+fit mention de maître Grickel, et ils le priaient pour lui. Le docteur
+répondit: «J'ai tenu cet homme-là pour mon plus fidèle ami; mais il
+m'a trompé par ses ruses, j'écrirai bientôt contre lui; qu'il y prenne
+garde; il n'y a en lui aucune pénitence.» (1538.)
+
+«J'ai eu tant de confiance en cet homme-là (Eisleben), que, lorsque
+j'allai à Smalkalde, en 1537, je lui recommandai ma chaire, mon Église,
+ma femme, mes enfans, ma maison, tout ce que j'avais de secret[r112].»
+
+ [r112] _Ibid._ 291.
+
+Le dernier jour de janvier, 1539, au soir, le docteur Luther lut les
+propositions qu'Eisleben allait soutenir contre lui; il y avait mis je
+ne sais quelles absurdités de Saül et de Jonathas (J'ai mangé un peu
+de miel et c'est pour cela que je meurs). «Jonathas, dit Luther, c'est
+maître Eisleben qui mange le miel et prêche l'Évangile; Saül, c'est
+Luther... Ah! Eisleben, es-tu donc un tel... Oh! Dieu te pardonne ton
+amertume!»
+
+«Si la Loi est ainsi renvoyée de l'Église au conseil, à l'autorité
+civile, celle-ci dira à son tour: Nous sommes aussi de fidèles
+chrétiens, la Loi ne nous regarde point. Le bourreau finira par en
+dire autant. Il n'y aura plus que grâce, douceur, et bientôt caprices
+effrénés et scélératesse. Ainsi commença Münzer.»
+
+En 1540, Luther donna un repas auquel assistèrent les principaux
+membres de l'Université[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le
+monde fut en belle humeur, un verre à cercles de couleurs fut apporté.
+Luther y versa du vin et le vida à la santé des convives. Ceux-ci lui
+rendirent son salut en vidant le verre chacun à son tour, à la santé de
+leur hôte. Quand ce fut le tour de maître Eisleben, Luther lui présenta
+le verre en disant: «Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du
+premier cercle, ce sont les dix commandemens; de là jusqu'au second,
+c'est le _credo_; jusqu'au troisième c'est le _pater noster_; le
+catéchisme est au fond.» Puis il le vida lui-même, le fit remplir de
+nouveau et le donna à maître Eisleben. Celui-ci n'alla point au-delà du
+premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder
+sans une espèce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: «Je
+savais bien que maître Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et
+qu'il laisserait le _credo_, le _pater noster_ et le catéchisme.»
+
+ [r113] _Ibid._ 129.
+
+Maître Jobst étant à la table de Luther, lui montra des propositions
+d'après lesquelles on ne devait point prêcher la Loi, puisque ce n'est
+pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: «Faut-il
+que les nôtres commencent de telles choses, même de notre vivant.
+Ah! combien nous devons honorer maître Philippe (Mélanchton), qui
+enseigne avec clarté et vérité l'usage et l'utilité de la Loi. Elle se
+vérifie, la prophétie du comte Albert de Mansfeld qui m'écrivait: _Il
+y a derrière cette doctrine un Münzer_. En effet celui qui détruit la
+doctrine de la Loi, détruit en même temps _politicam et œconomiam_.
+Si l'on met la Loi en dehors de l'Église, il n'y aura plus de péché
+reconnu dans le monde: car l'Évangile ne définit et ne punit le péché
+qu'en recourant à la Loi.» (1541.)
+
+ [r114] _Ibid._ 124.
+
+«Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parlé et écrit si durement
+contre la Loi, cela est venu de ce que l'Église chrétienne était
+chargée de superstitions, sous lesquelles Christ était tout-à-fait
+obscurci et enterré[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette
+tyrannie de la conscience les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais je
+n'ai jamais rejeté la Loi...»[a72]
+
+ [r115] _Ibid._ 125.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Tentations: Regrets et doutes des amis, de la femme; Doutes de
+ Luther lui-même.
+
+
+Maître Philippe Mélanchton dit un jour la fable suivante à la table du
+docteur Martin Luther[r116]: «Un homme avait pris un petit oiseau, et
+le petit oiseau aurait bien voulu être libre, et il disait à l'homme:
+O mon bon ami, lâche-moi, je te montrerai une belle perle qui vaut
+bien des milliers de florins! Tu me trompes, dit l'homme. Oh non!
+aie confiance, viens avec moi, je vais te la montrer. L'homme lâche
+l'oiseau, qui se perche sur un arbre et lui chante: _Crede parùm, tua
+serva, et quæ periêre, relinque_ (ne te confie pas trop, garde bien le
+tien, laisse ce qui est perdu sans retour). C'était en effet une belle
+perle qu'il lui laissait.»
+
+ [r116] _Ibid._ 445.
+
+«Philippe me demandait une fois que je voulusse lui tirer de la Bible
+une devise, mais telle qu'il ne s'en lassât point[r117]. On ne peut
+rien donner à l'homme dont il ne se lasse.»
+
+ [r117] _Ibid._ 29.
+
+«Si Philippe n'eût pas été si affligé par les tentations, il aurait des
+idées et des opinions singulières[r118].»
+
+ [r118] _Ibid._ 195.
+
+Le paradis de Luther est très grossier. Il croit que, dans le nouveau
+ciel et la nouvelle terre, il y aura aussi des animaux utiles[r119].
+«Je pense souvent à la vie éternelle et aux joies que l'on doit y
+trouver, mais je ne puis comprendre à quoi nous y passerons le temps,
+car il n'y aura aucun changement, aucun travail, ni boire, ni manger,
+ni affaire; mais je pense que nous aurons assez d'objets à contempler.
+Sur cela, Philippe Mélanchton dit très bien: Maître, montrez-nous le
+Père; cela nous suffit.»
+
+ [r119] _Ibid._ 305.
+
+«Les paysans ne sont pas dignes de tant de fruits que porte la
+terre[r120]. Je remercie plus notre Seigneur pour un arbre que
+tous les paysans pour tous leurs champs. Ah! _domine doctor_, dit
+Mélanchton, exceptez-en quelques-uns, tels qu'Adam, Noë, Abraham,
+Isaac.»
+
+ [r120] _Ibid._ 52.
+
+«Le docteur Jonas disait à souper: Ah! comme saint Paul parle
+magnifiquement de sa mort. Je ne puis pourtant le croire[r121].—Il
+me semble aussi, dit le docteur Luther, que saint Paul lui-même ne
+pouvait penser sur cette matière avec autant de force qu'il parlait;
+moi-même, malheureusement, je ne puis sur cet article croire aussi
+fortement que prêcher, parler et écrire, aussi fortement que d'autres
+gens s'imaginent que je crois. Et il ne serait peut-être pas bon que
+nous fissions tout ce que Dieu commande, car c'en serait fait de sa
+divinité; il se trouverait menteur, et ne pourrait rester véridique
+dans ses paroles.»
+
+ [r121] _Ibid._ 137.
+
+«Un méchant et horrible livre contre la sainte Trinité ayant été publié
+par l'impression, en 1532, le docteur Martin Luther dit[r122]: «Ces
+esprits chimériques ne croient pas que d'autres gens aient eu aussi des
+tentations sur cet article. Mais pourquoi opposer ma pensée à la parole
+de Dieu et au Saint-Esprit (_opponere meam cogitationem verbo Dei, et
+spiritui sancto_)? Cette opposition ne soutient pas l'examen.»
+
+ [r122] _Ibid._ 70.
+
+La femme du docteur lui disait[r123]: «Seigneur docteur, d'où vient
+que sous la papauté nous priions si souvent et avec tant de ferveur,
+tandis qu'aujourd'hui notre prière est tout-à-fait froide, et nous
+prions rarement?» Le docteur répondit: «Le diable pousse sans cesse
+ses serviteurs à pratiquer diligemment son culte.»
+
+ [r123] _Ibid._ 150.
+
+Le docteur Martin Luther exhortait sa femme à lire et écouter avec soin
+la parole de Dieu, particulièrement le psautier[r124]. Elle répondit
+qu'elle l'écoutait suffisamment, et en lisait chaque jour; qu'elle
+pourrait même, s'il plaisait à Dieu, en répéter beaucoup de choses.
+Le docteur soupira et dit: «Ainsi commence le dégoût de la parole de
+Dieu. C'est le signe d'un mal futur. Il viendra de nouveaux livres, et
+la sainte Écriture sera méprisée, jetée dans un coin, et comme on dit:
+sous la table.»
+
+ [r124] _Ibid._
+
+Luther demandait à sa femme si elle aussi croyait qu'elle fût sainte?
+Elle s'en étonna, et dit: «Comment puis-je être sainte, je suis une
+grande pécheresse.» Il dit alors: «Voyez pourtant l'horreur de la
+doctrine papale, comme elle a blessé les cœurs et préoccupé tout
+l'homme intérieur. Ils ne sont plus capables de rien voir, hors la
+piété et la sainteté personnelle et extérieure des œuvres que l'homme
+même fait pour soi.»
+
+«Le _Pater noster_ et la foi, me rassurent contre le diable[r125].
+Ma petite Madeleine et mon petit Jean prient en outre pour moi, ainsi
+que beaucoup d'autres chrétiens... J'aime ma Catherine, je l'aime plus
+que moi-même, car je voudrais mourir plutôt que de lui voir arriver du
+mal à elle et à ses enfans; j'aime aussi mon Seigneur Jésus-Christ qui,
+par pure miséricorde, a versé son sang pour moi; mais ma foi devrait
+être beaucoup plus grande et plus vive. O mon Dieu! ne juge point ton
+serviteur[r126]!»
+
+ [r125] _Ibid._ 135.
+
+ [r126] _Ibid._ 140.
+
+«Ce qui ne contribue pas peu à affliger et tenter les cœurs, c'est que
+Dieu semble capricieux et changeant. Il a donné à Adam des promesses et
+des cérémonies, et cela a fini avec l'arc-en-ciel et l'arche de Noé.
+Il a donné à Abraham la circoncision, à Moïse des signes miraculeux, à
+son peuple la Loi; mais au Christ, et par le Christ, l'Évangile, qui
+est considéré comme annulant tout cela. Et voilà que les Turcs effacent
+cette voix divine, et disent: Votre loi durera bien quelque temps, mais
+elle finira par être changée.» (Luther n'ajoute aucune réflexion.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ Le diable.—Tentations.
+
+
+«Une fois, dans notre cloître à Wittemberg, j'ai entendu distinctement
+le bruit que faisait le diable. Comme je commençais à lire le psautier,
+après avoir chanté matines, que j'étais assis, que j'étudiais et que
+j'écrivais pour ma leçon, le diable vint et fit trois fois du bruit
+derrière mon poêle, comme s'il en eût traîné un boisseau. Enfin, comme
+il ne voulait point finir, je rassemblai mes petits livres et allai me
+mettre au lit... Je l'entendis encore une nuit au-dessus de ma chambre
+dans le cloître; mais comme je remarquai que c'était le diable, je n'y
+fis pas attention et me rendormis.»
+
+«Une jeune fille qui était l'amie du vieil économe à Wittemberg, se
+trouvant malade, il se présenta à elle une vision comme si c'eût été
+le Christ sous une forme belle et magnifique; elle y crut et se mit à
+prier cette figure[r127]. On envoya en hâte au cloître chercher le
+docteur Luther. Lorsqu'il eût vu la figure, qui n'était qu'un jeu et
+une singerie du diable, il exhorta la fille à ne pas se laisser duper
+ainsi. En effet, dès qu'elle eut craché au visage du fantôme, le diable
+disparut, la figure se changea en un grand serpent qui courut à la
+fille et la mordit à l'oreille, de sorte que le sang coula. Le serpent
+s'évanouit bientôt. Le docteur Luther vit la chose de ses propres yeux,
+avec beaucoup d'autres personnes.» (L'éditeur des Conversations ne dit
+point tenir cette histoire de Luther.)
+
+ [r127] _Ibid._ 92, verso.
+
+Un pasteur des environs de Torgau se plaignait à Luther que le
+diable faisait la nuit, un bruit, un tumulte et un renversement
+extraordinaires dans sa maison, qu'il lui cassait ses pots et sa
+vaisselle de bois, lui jetait les morceaux à la tête, et riait ensuite.
+Il faisait ce manége depuis un an, et ni sa femme, ni ses enfans ne
+voulaient plus rester dans la maison[r128]. Luther dit au pasteur:
+«Cher frère, sois fort dans le Seigneur, ne cède point à ce meurtrier
+de diable. Si l'on n'a point invité et attiré cet hôte chez soi par
+ses péchés, on peut lui dire: _Ego auctoritate divinâ hic sum pater
+familias et vocatione cœlesti pastor ecclesiæ_; mais toi, diable, tu
+te glisses dans cette maison comme un voleur et un meurtrier. Pourquoi
+ne restes-tu pas dans le ciel? Qui t'a invité ici?»
+
+ [r128] _Ibid._ 208.
+
+_Sur une possédée._ «Puisque ce diable est un esprit jovial, et
+qu'il se moque de nous tout à son aise, il nous faut d'abord prier
+sérieusement pour la jeune fille qui souffre ainsi à cause de nos
+péchés. Ensuite il faut mépriser cet esprit et s'en rire, mais ne
+pas aller l'éprouver par des exorcismes et autres choses sérieuses,
+parce que la superbe diabolique se rit de tout cela. Persévérons dans
+la prière pour la jeune fille et dans le mépris pour le diable, et
+enfin, avec la grâce du Christ, il se retirera. Il serait bon aussi
+que les princes voulussent réformer leurs vices, dans lesquels cet
+esprit malin nous montre qu'il triomphe. Je te prie, puisque c'est une
+chose digne d'être publiée, de t'informer exactement de toutes les
+circonstances; pour écarter toute fraude, assure-toi si les pièces
+d'or que cette fille avale sont de vraies pièces d'or, et de bon aloi.
+Car j'ai été jusqu'à présent obsédé de tant de fourberies, de ruses,
+de machinations, de mensonges, d'artifices, que je ne me prête plus
+aisément à rien croire que je n'aie vu faire et dire.» (5 août 1536.)
+
+«Que ce pasteur n'ait pas la conscience troublée de ce qu'il a enseveli
+cette femme qui s'était tuée elle-même, si toutefois elle s'est tuée.
+Je connais beaucoup d'exemples semblables, mais je juge ordinairement
+que les gens ont été tués simplement et immédiatement par le diable,
+comme un voyageur est tué par un brigand. Car, lorsqu'il est évident
+que le suicide n'a pu avoir lieu naturellement, quand il s'agit d'une
+corde, d'une ceinture ou (comme dans le cas dont tu me parles) d'un
+voile pendant et sans nœud, qui ne tuerait pas même une mouche, il
+faut croire, selon moi, que c'est le diable qui fascine les hommes et
+leur fait croire qu'ils font toute autre chose, par exemple une prière;
+et cependant le diable les tue. Néanmoins le magistrat fait bien de
+punir avec la même sévérité, de peur que Satan ne prenne courage pour
+s'introduire. Le monde mérite bien de tels avertissemens, puisqu'il
+épicurise et pense que le démon n'est rien.» (1er décembre 1544.)
+
+«Satan a voulu tuer notre prieur, en jetant sur lui un pan de mur. Mais
+Dieu l'a miraculeusement sauvé.» (4 juillet 1524.)
+
+«Les fous, les boiteux, les aveugles, les muets sont des hommes
+chez qui les démons se sont établis. Les médecins qui traitent ces
+infirmités, comme ayant des causes naturelles, sont des ignorans qui ne
+connaissent point toute la puissance du démon.» (14 juillet 1528.)
+
+»Il y a des lieux dans beaucoup de pays, où habitent les
+diables[r129]. La Prusse a grand nombre de mauvais esprits. En
+Suisse, non loin de Lucerne, sur une haute montagne, il y a un lac
+qu'on appelle l'étang de Pilate; le diable y est établi d'une manière
+terrible. Dans mon pays, il y a un étang situé de même. Si l'on y
+jette une pierre, il s'élève un grand orage, et tout le pays tremble à
+l'entour. C'est une habitation de diables qui y sont prisonniers.
+
+ [r129] _Ibid._ 212.
+
+»Le diable a emporté à Sussen, le jour du vendredi saint, trois écuyers
+qui s'étaient voués à lui.»(1538.)
+
+Un jour de grand orage, Luther disait: «C'est le diable qui fait ce
+temps-là; les vents ne sont autre chose que de bons ou de mauvais
+esprits. Le diable respire et souffle[r130].»
+
+ [r130] _Ibid._ 219.
+
+Deux nobles avaient juré de se tuer l'un l'autre (du temps de
+Maximilien). Le diable ayant tué l'un d'eux dans son lit avec l'épée
+de l'autre, le survivant fut amené sur la place publique. On enleva
+la terre couverte par son ombre, et on le bannit du pays. C'est ce
+qui s'appelle _mors civilis_. Le docteur Grégoire Bruck, chancelier de
+Saxe, fit ce récit à Luther.
+
+Suivent deux histoires de gens avertis d'avance qu'ils seraient
+emportés par le diable, et qui, _quoiqu'ils eussent reçu le saint
+sacrement, et qu'ils fussent gardés avec des cierges par leurs amis_
+en prières, n'en furent pas moins emportés au jour et à l'heure
+marqués[r131]. «Il a bien crucifié notre Seigneur lui-même. Mais,
+pourvu qu'il n'emporte pas l'âme, tout va bien.»
+
+ [r131] _Ibid._ 214.
+
+«Le diable promène les gens dans leur sommeil de côté et d'autre, de
+sorte qu'ils font toute chose comme s'ils veillaient[r132]. Autrefois
+les papistes, comme gens superstitieux, disaient que de tels hommes
+devaient ne pas avoir été bien baptisés, ou qu'ils l'avaient peut-être
+été par un prêtre ivre.»
+
+ [r132] _Ibid._ 213.
+
+«Aux Pays-Bas et en Saxe, un chien monstrueux sent les gens qui doivent
+mourir, et rôde autour[r133]...
+
+ [r133] _Ibid._ 221.
+
+»Les moines conduisaient chez eux un possédé[r134]. Le diable qui
+était en lui, dit aux moines: «O mon peuple, que t'ai-je fait!» _Popule
+meus, quid feci tibi?_»
+
+ [r134] _Ibid._ 222.
+
+On racontait à la table de Luther qu'un jour, dans une cavalcade de
+gentilshommes, l'un d'eux s'était écrié en piquant des deux: «Au diable
+le dernier!» Comme il avait deux chevaux, il en lâcha un; et celui-ci,
+restant le dernier, le diable l'emporta avec lui dans les airs[r135].
+Luther dit à cette occasion: «Il ne faut pas convier Satan à notre
+table. Il vient sans avoir été prié. Tout est plein de diables autour
+de nous; nous-mêmes, qui veillons et qui prions journellement, nous
+avons assez affaire à lui.»
+
+ [r135] _Ibid._ 205.
+
+«Un vieux curé, faisant un jour sa prière, entendit derrière lui le
+diable qui voulait l'en empêcher, et qui grognait comme aurait fait
+tout un troupeau de porcs[r136]. Le vieux curé, sans se laisser
+effrayer, se retourna et lui dit: «Maître diable, il t'est bien advenu
+ce que tu méritais; tu étais un bel ange, et te voilà maintenant un
+vilain porc.» Aussitôt les grognemens cessèrent, car le diable ne peut
+souffrir qu'on le méprise... La foi le rend faible comme un enfant.»
+
+ [r136] _Ibid._ 205.
+
+«Le diable redoute la parole de Dieu. Il ne la peut mordre; il s'y
+ébrèche les dents.»
+
+«Un jeune vaurien, sauvage et emporté, buvait un jour avec quelques
+compagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'argent, il dit
+que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payât un bon écot, il lui
+vendrait son âme. Peu après, un homme entra dans le cabaret, se mit à
+boire avec le vaurien, et lui demanda s'il était véritablement prêt
+à vendre son âme. Celui-ci répondit hardiment oui, et l'homme lui
+paya à boire toute la journée. Sur le soir, quand le garçon fut ivre,
+l'inconnu dit aux autres qui étaient dans le cabaret: «Messieurs, qu'en
+pensez-vous? si quelqu'un achète un cheval, la selle et la bride ne lui
+appartiennent-elles pas aussi?» Les assistans s'effrayèrent beaucoup à
+ces mots, et ne voulurent d'abord pas répondre, mais, comme l'étranger
+les pressait, ils dirent à la fin: «Oui, la selle et la bride sont
+aussi à lui.» Aussitôt le diable (car c'était lui), saisit le mauvais
+sujet et l'emporta avec lui à travers le plafond, de sorte que l'on n'a
+jamais su ce qu'il est devenu.»
+
+Une autre fois, Luther raconta l'histoire d'un soldat, qui avait déposé
+de l'argent chez son hôte, dans le Brandebourg[r137]. Cet hôte,
+quand le soldat lui redemanda son argent, nia d'avoir rien reçu. Le
+soldat furieux se jeta sur lui, et le maltraita, mais le fourbe le fit
+arrêter par la justice et l'accusa d'avoir violé la _paix domestique_
+(_hausfriede_). Pendant que le soldat était en prison, le diable vint
+chez lui et lui dit: «Demain tu seras condamné à mort et exécuté. Si tu
+me vends ton corps et ton âme, je te délivre.» Le soldat n'y consentit
+point. Alors le diable lui dit: «Si tu ne veux pas, écoute au moins
+le conseil que je te donne. Demain, quand tu seras devant les juges,
+je me tiendrai près de toi, en bonnet bleu avec une plume blanche.
+Demande alors aux juges qu'ils me laissent plaider ta cause, et je te
+tirerai de là. Le lendemain, le soldat suivit le conseil du diable, et
+comme l'hôte persistait à nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit: «Mon
+ami, comment peux-tu ainsi te parjurer? L'argent du soldat se trouve
+dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs échevins, envoyez-y et vous
+verrez que je dis vrai.» Quand l'hôte entendit cela, il s'écria avec un
+gros jurement: «Si j'ai reçu l'argent, je veux que le diable m'enlève
+sur l'heure.» Mais les sergens envoyés à l'auberge trouvèrent l'argent
+à la place indiquée, et l'apportèrent devant le tribunal. Alors l'homme
+au bonnet bleu dit en ricanant: «Je savais bien que j'aurais l'un
+des deux, le soldat ou l'aubergiste.» Il tordit le cou à celui-ci et
+l'emporta dans les airs.—Luther, ayant conté l'histoire, ajouta qu'il
+n'aimait pas qu'on jurât par le diable, comme faisaient beaucoup de
+gens, «car, disait-il, le mauvais drôle n'est pas loin; l'on n'a pas
+besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit présent.»
+
+ [r137] _Ibid._ 205.
+
+«Il y avait à Erfurth deux étudians, dont l'un aimait si fort une jeune
+fille, qu'il en serait devenu bientôt fou[r138]. L'autre, qui était
+sorcier, sans que son camarade en sût rien, lui dit: «Si tu promets de
+ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras,
+je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. Il la fit venir en effet.
+L'amant, qui était un beau jeune homme, la reçut avec tant d'amour, et
+il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne
+l'embrassât; enfin il ne put se contenir. A l'instant même elle tomba
+et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand'peur, et le
+sorcier dit: «Employons notre dernière ressource.» Il fit si bien, que
+le diable la reporta chez elle, et qu'elle continua de faire tout ce
+qu'elle faisait auparavant dans la maison; mais elle était fort pâle et
+ne parlait point. Au bout de trois jours, les parens allèrent trouver
+les théologiens, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire. A peine
+ceux-ci eurent-ils parlé fortement à la fille, que le diable se retira
+d'elle; le cadavre tomba raide avec une grande puanteur[a73].»
+
+ [r138] _Ibid._ 215.
+
+«Le docteur Luc Gauric, le sorcier que vous avez fait venir d'Italie,
+m'a souvent avoué que son maître conversait avec le diable[r139].»
+
+ [r139] _Ibid._ 216.
+
+«Le diable peut se changer en homme ou en femme pour tromper, de telle
+manière qu'on croit être couché avec une femme en chair et en os, et
+qu'il n'en est rien; car, suivant le mot de saint Paul, le diable est
+bien fort avec les fils de l'impiété[r140]. Comme il en résulte
+souvent des enfans ou des diables, ces exemples sont effrayans et
+horribles. C'est ainsi que ce qu'on appelle le _nix_, attire dans l'eau
+les vierges ou les femmes pour créer des diablotins. Le diable peut
+aussi dérober des enfans; quelquefois dans les six premières semaines
+de leur naissance, il enlève à leur mère ces pauvres créatures pour en
+substituer à leur place d'autres, nommés _supposititii_, et par les
+Saxons, _kilkropff_.
+
+ [r140] _Ibid._ 216.
+
+«Il y a huit ans, j'ai vu et touché moi-même à Dessau un enfant qui
+n'avait pas de parens, et qui venait du diable. Il avait douze ans, et
+était tout-à-fait conformé comme un enfant ordinaire. Il ne faisait que
+manger, et mangeait autant que quatre paysans ou batteurs en grange. Il
+faisait aussi tous ses besoins. Mais quand on le touchait, il criait
+comme un possédé; s'il arrivait quelque accident malheureux dans la
+maison, il s'en réjouissait et riait; si, au contraire tout allait
+bien, il pleurait continuellement. Je dis aux princes d'Anhalt avec
+qui j'étais: Si j'avais à commander ici, je ferais jeter cet enfant
+dans la Moldau, au risque de m'en faire le meurtrier. Mais l'électeur
+de Saxe et les princes n'étaient pas de mon opinion. Je leur dis
+alors de faire prier Dieu dans l'église pour qu'il enlevât le démon.
+On répéta ces prières tous les jours pendant une année, et après ce
+temps l'enfant mourut.» Quand le docteur eut raconté cette histoire,
+quelqu'un lui demanda pourquoi il aurait voulu jeter cet enfant à
+l'eau. C'est, répondit-il, que les enfans de cette espèce ne sont autre
+chose, à mon sens, qu'une masse de chair, sans âme. Le diable est
+bien capable de produire de ces choses; tout ainsi qu'il anéantit les
+facultés des hommes, quand il les possède corporellement, de manière à
+leur enlever la raison et à les rendre sourds et aveugles pour quelque
+temps, de même il habite dans ces masses de chair et est lui-même
+leur âme.—Il faut que le diable soit bien puissant pour tenir ainsi
+nos esprits prisonniers. Origène, ce me semble, n'a pas assez compris
+cette puissance; autrement il n'aurait point pensé que le diable pourra
+obtenir grâce au Jugement dernier. Quel horrible péché de se révolter
+ainsi sciemment contre son Dieu, son créateur!
+
+»En Saxe, près de Halberstadt, il y avait un homme qui avait un
+_kilkropff_. Cet enfant pouvait épuiser sa mère et cinq autres femmes
+en les tétant, et il dévorait outre cela tout ce qu'on lui présentait.
+On donna à l'homme le conseil de faire un pélerinage à Holckelstadt,
+de vouer son _kilkropff_ à la Vierge Marie, et de le faire bercer en
+cet endroit. L'homme suivit cet avis, et il emporta son enfant dans
+un panier; mais, en passant sur un pont, un autre diable, qui était
+dans la rivière, se mit à crier: _Kilkropff! kilkropff!_ L'enfant, qui
+était dans le panier, et qui n'avait jamais encore prononcé un seul
+mot, répondit: Oh! oh! oh! Le diable de la rivière lui demanda ensuite:
+Où vas-tu? L'enfant du panier répondit: Je m'en vais à Holckelstadt, à
+notre Mère bien-aimée, pour me faire bercer. Le paysan, très effrayé,
+jeta l'enfant et le panier dans la rivière; sur quoi les deux diables
+se mirent à s'envoler ensemble. Ils crièrent: Oh! oh! oh! firent
+quelques cabrioles l'un par-dessus l'autre et s'évanouirent.»
+
+Luther, en sortant un dimanche de l'église du château où il avait
+prêché, rencontra un landsknecht qui s'adressa à lui, se plaignant des
+tentations continuelles qu'il avait à essuyer de la part du diable,
+disant qu'il venait souvent à lui et le menaçait de l'enlever dans les
+airs. Pendant qu'il parlait ainsi, le docteur Pomer, qui passait par
+ce chemin, s'approcha aussi de lui et aida Luther à le consoler. «Ne
+désespérez pas, lui disaient-ils, car malgré ces tentations du diable,
+vous n'êtes point à lui. Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi été tenté
+par lui, mais il l'a surmonté par la parole de Dieu. Défendez-vous de
+même par la parole de Dieu et par la prière.» Luther ajouta: «Si le
+diable te tourmente et te menace de t'emmener, réponds-lui: «Je suis
+à Jésus-Christ, qui est mon Seigneur; c'est en lui que je crois, et
+c'est auprès de lui que je serai un jour. Il a dit lui-même qu'aucune
+puissance ne pourra enlever les chrétiens de sa main.» Pense plutôt
+à Dieu qui est au ciel qu'au diable, et cesse de t'effrayer de ses
+ruses. Je sais bien qu'il serait fort aise de t'enlever, mais il ne le
+peut. Il est comme le voleur qui voudrait bien mettre la main sur le
+coffre-fort du riche; la volonté ne lui manque pas, mais le pouvoir.
+De même Dieu ne permettra pas au diable de te faire du mal. Écoute
+fidèlement la parole divine, prie avec ferveur, travaille, ne sois pas
+trop souvent seul, et tu verras que Dieu te délivrera de Satan et te
+conservera dans son troupeau.»
+
+Un jeune ouvrier, maréchal ferrant de son état, prétendait être
+poursuivi par un spectre à travers toutes les rues de la ville.
+Luther le fit venir chez lui et l'interrogea en présence de plusieurs
+personnes doctes. Le jeune homme disait que le spectre qui le
+poursuivait lui avait reproché comme un sacrilége d'avoir communié sous
+les deux espèces, et qu'il lui avait dit: «Si tu retournes dans la
+maison de ton maître, je te tords le cou.» C'est pourquoi il n'était
+pas rentré depuis plusieurs jours. Le docteur, après l'avoir beaucoup
+interrogé, lui dit: «Prends garde, mon ami, de ne pas mentir. Crains
+Dieu, écoute sa parole avec attention; retourne chez ton maître, fais
+ton travail, et si Satan revient, dis-lui: «Je ne veux pas t'obéir.
+Je n'obéirai qu'à Dieu qui m'a appelé à ce métier: je resterai ici à
+mon travail, et un ange même viendrait, que je ne m'en laisserais pas
+détourner.»
+
+Le docteur Luther, devenu plus âgé, éprouva peu de tentations de la
+part des hommes; mais le diable, comme il le reconnaît lui-même,
+allait promener avec lui dans le dortoir du cloître; il le vexait
+et le tentait. Il avait un ou deux diables qui l'épiaient, et s'ils
+ne pouvaient parvenir au cœur, ils saisissaient la tête et la
+tourmentaient[r141][a74].
+
+ [r141] _Ibid._ 222.
+
+«... Cela m'est arrivé souvent[r142]. Quand je tenais un couteau
+dans les mains, il me venait de mauvaises pensées; souvent je ne
+pouvais prier, et le diable me chassait de la chambre. Car nous autres
+nous avons affaire aux grands diables qui sont docteurs en théologie.
+Les Turcs et les papistes ont de petits diablotins qui ne sont point
+théologiens, mais seulement juristes.
+
+ [r142] _Ibid._ 220.
+
+»Je sais, grâce à Dieu, que ma cause est bonne et divine; si Christ
+n'est point dans le ciel et Seigneur du monde, alors mon affaire est
+mauvaise[r143]. Cependant le diable me serre souvent de si près dans
+la dispute, qu'il m'en vient la sueur. Il est éternellement irrité,
+je le sens bien, je le comprends. Il couche avec moi plus près que ma
+Catherine. Il me donne plus de trouble qu'elle de joie... Il me pousse
+quelquefois: La Loi, dit-il, est aussi la parole de Dieu; pourquoi
+l'opposer toujours à l'Évangile?—«Oui, dis-je à mon tour; mais elle
+est aussi loin de l'Évangile que le ciel l'est de la terre, etc.»
+
+ [r143] _Ibid._ 224.
+
+»Le diable n'est pas, à la vérité, un docteur qui a pris ses
+grades[a75], mais du reste il est bien savant, bien expérimenté[r144].
+Il n'a pourtant fait son métier que depuis six mille ans. Si le diable
+est sorti quelquefois des possédés, lorsqu'il était conjuré par les
+moines et les prêtres papistes, en laissant après lui quelque signe, un
+carreau cassé, une fenêtre brisée, un pan de mur ouvert, c'était pour
+faire croire aux gens qu'il avait quitté le corps, mais en effet pour
+posséder l'esprit, pour les confirmer dans leurs superstitions.»
+
+ [r144] _Ibid._ 202.
+
+Au mois de janvier 1532, Luther tomba dangereusement malade. Le médecin
+le crut menacé d'une attaque d'apoplexie[r145]. Mélanchton et Rorer,
+assis près de son lit, ayant parlé de la joie que la nouvelle de sa
+mort causerait sans doute aux papistes, il leur dit avec assurance: «Je
+ne mourrai pas encore, je le sais certainement. Dieu ne confirmera
+point à présent l'abominable papisme par ma mort. Il ne voudra point
+après celle de Zwingli et d'Œcolampade, accorder aux papistes un
+nouveau sujet de triomphe. Satan, il est vrai, ne songe qu'à me
+tuer; il ne me quitte d'un pas. Mais ce n'est pas sa volonté qui
+s'accomplira: ce sera celle du Seigneur.»
+
+ [r145] Ukert, t. I, 320.
+
+«Ma maladie, qui consiste dans des vertiges et autres choses, n'est
+point naturelle; ce que je puis prendre ou faire ne me sert à rien,
+quoique j'observe avec soin les conseils de mon médecin[r146].»
+
+ [r146] Tischreden, 210.
+
+En 1536, il maria à Torgau le duc Philippe de Poméranie à la sœur de
+l'Électeur[r147]. Au milieu de la cérémonie, l'anneau nuptial échappa
+de sa main et roula par terre. Il eut un mouvement de terreur, mais se
+rassura aussitôt en disant: «Écoute, diable, cela ne te regarde pas,
+c'est peine perdue,» et il continua de prononcer les paroles de la
+bénédiction.
+
+ [r147] Ukert, t. I, 322.
+
+Pendant que le docteur Luther causait à table avec quelques-uns, sa
+femme sortit et tomba en défaillance[r148]. Lorsqu'elle revint à
+elle, le docteur lui demanda quelles pensées elle avait eues. Elle
+raconta comme elle avait éprouvé des tentations toutes particulières
+qui sont les signes certains de la mort, et qui frappent au cœur
+plus sûrement qu'une balle ou une flèche... «Celui qui éprouve de
+telles tentations, dit-il, je lui donnerai un bon conseil, c'est de
+penser à quelque chose de gai, de boire un bon coup, de jouer et de
+prendre quelque passe-temps, ou bien de s'attacher à quelque occupation
+honorable. Mais le meilleur remède, c'est de croire en Jésus-Christ.»
+
+ [r148] Tischreden, 229.
+
+«Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense point à la parole
+de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, comme si je n'avais pas
+bien enseigné, comme si c'était moi qui eusse renversé et détruit
+les autorités, et causé par ma doctrine tant de scandales et de
+troubles[r149]. Mais quand je ressaisis la parole de Dieu, alors j'ai
+gagné la partie. Je me défends contre le diable et je dis: Qu'importe
+à Dieu tout le monde, quelque grand qu'il puisse être? Il en a établi
+son Fils seigneur et roi. Si le monde veut le renverser du trône,
+Dieu le bouleversera et le mettra en cendre; car il dit lui-même:
+«C'est mon fils, vous devez l'écouter.» Maintenant, ô rois, apprenez;
+disciplinez-vous, juges de la terre (l'_erudimini_ de la Vulgate est
+moins fort).
+
+ [r149] _Ibid._ 8.
+
+»Le diable s'efforce surtout de nous arracher du cœur l'article de la
+rémission des péchés. _Quoi!_ dit-il, _vous prêchez ce qu'aucun homme
+n'a enseigné dans tant de siècles! si cela déplaisait à Dieu?_...
+
+»La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec
+moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je
+lui dise: Baise mon c..! Dieu n'est pas irrité comme tu le dis[r150].
+
+ [r150] _Ibid._ 218.
+
+»Aujourd'hui, comme je m'éveillai, le diable vint, voulut disputer,
+et il me disait: «Tu es un pécheur[r151].»—Je répliquai: Dis-moi
+quelque chose de nouveau, démon; je savais déjà cela... J'ai assez
+de péchés réels, sans ceux que tu inventes...—Il insistait encore:
+«Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde?»—A quoi je répondis: Que
+t'importe? Tu vois bien que ton culte sacrilége subsiste toujours.»
+
+ [r151] _Ibid._ 220.
+
+Un jour que l'on parlait à souper du sorcier Faust, Luther dit
+sérieusement[r152]: «Le diable n'emploie pas contre moi le secours
+des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par là, il l'aurait fait depuis
+long-temps. Il m'a déjà souvent tenu par la tête; mais il a pourtant
+fallu qu'il me laissât aller. J'ai bien éprouvé quel compagnon c'est
+que le diable; il m'a souvent serré de si près que je ne savais si
+j'étais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jeté dans le désespoir au
+point que j'ignorais même s'il y avait un Dieu, et que je doutais
+complètement de notre cher Seigneur. Mais avec la parole de Dieu, etc.
+
+ [r152] _Ibid._ 12.
+
+»Le diable me fait regarder la loi, le péché et la mort. Il me présente
+cette trinité, et s'en sert pour me tourmenter[r153].
+
+ [r153] _Ibid._ 220.
+
+»Le diable nous a juré la mort, mais il mordra dans une noix
+creuse[r154].
+
+ [r154] _Ibid._ 362.
+
+»La tentation de la chair est petite chose; la moindre femme dans
+la maison peut guérir cette maladie[r155]. Eustochia aurait guéri
+saint Jérôme. Mais Dieu nous garde des grandes tentations qui touchent
+l'éternité! Alors on ne sait point si Dieu est le diable, ou si le
+diable est Dieu. Ces tentations ne sont point passagères.
+
+ [r155] _Ibid._ 318.
+
+»Si je tombe en pensées qui ne touchent que le monde ou la maison, je
+prends un psaume ou quelques mots de Saint-Paul, et je dors par-dessus;
+mais celles qui viennent du diable me coûtent davantage; je ne puis
+m'en tirer qu'avec quelque bonne farce[r156].
+
+ [r156] _Ibid._ 226.
+
+»Le grain d'orge a beaucoup à souffrir des hommes[5]. D'abord on le
+jette dans la terre pour qu'il y pourrisse; ensuite, quand il est mûr,
+on le coupe, on le bat en grange et on le sèche, on le fait cuire pour
+en tirer de la bière, et le faire avaler aux ivrognes[r157]. Le
+lin est aussi martyr à sa manière. Quand il est mûr, on l'arrache,
+on le rouit, on le sèche, on le bat, on le teille, on le sérance, on
+le file, on le tisse, on en fabrique de la toile pour en faire des
+chemises, des souquenilles, etc. Quand celles-ci sont déchirées, l'on
+en fait des torchons, ou l'on y met des emplâtres pour être appliquées
+sur les plaies, les abcès; l'on en fait des mèches, ou bien on les
+vend au papetier qui les broie, les dissout, et en fait du papier. Ce
+papier sert à écrire, à imprimer, à faire des jeux de cartes; enfin il
+est déchiré et employé aux plus vils usages. Ces plantes, ainsi que
+d'autres créatures qui nous sont très utiles, ont beaucoup à souffrir;
+les chrétiens bons et pieux ont de même beaucoup à endurer des méchans
+et des impies.»
+
+ [5] Voyez la belle ballade anglaise sur le martyre de
+ _Barleycorn_.
+
+ [r157] _Ibid._ 216.
+
+«Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce
+discours[r158]: Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le
+commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour, et que
+nous dormions la nuit. S'il m'accuse d'être un pécheur, je lui dis pour
+lui faire dépit: _Sancte Satane, ora pro me!_ ou bien: _Medice, cura te
+ipsum_.»
+
+ [r158] _Ibid._ 227.
+
+«Si vous prêchez celui qui est tenté, il vous faut tuer Moïse et le
+lapider. Si au contraire il revient à lui et oublie la tentation, qu'on
+lui prêche la loi. _Alioqui afflicto non est addenda afflictio._
+
+»... La meilleure manière de chasser le diable, si on ne peut le faire
+avec les paroles de la sainte Écriture, c'est de lui adresser des mots
+piquans et pleins de moquerie.»
+
+«On peut consoler les gens affligés de tentations en leur donnant à
+manger et à boire; mais le remède ne réussirait pas pour tous, surtout
+pour les jeunes gens[r159]. Pour moi qui suis vieux, un bon coup
+pourrait chasser les tentations et me faire dormir un somme.»
+
+ [r159] _Ibid._ 231.
+
+«La meilleure médecine contre les tentations, c'est de parler d'autre
+chose, de Marcolphe, d'Eulenspiegel, et d'autres farces de ce genre,
+etc.—Le diable est un esprit triste, la musique le fait fuir bien
+loin[r160].»
+
+ [r160] _Ibid._ 238.
+
+
+Le morceau important qu'on va lire est en quelque sorte le récit de la
+guerre opiniâtre que Satan aurait faite à Luther pendant toute sa vie.
+
+_Préface du docteur Martin Luther, écrite par lui avant sa
+mort[r161]._—«Quiconque lira avec attention l'histoire ecclésiastique,
+les livres des saints Pères, et particulièrement la Bible, verra
+clairement que depuis le commencement de l'Église les choses se sont
+toujours passées de la même manière. Toutes les fois que la Parole
+s'était fait entendre et que Dieu s'était rassemblé un petit troupeau,
+le diable s'est bien vite aperçu de la lumière divine, et s'est mis
+à siffler, souffler, tempêter de tous les coins, essayant de toutes
+ses forces s'il pourrait l'éteindre. On avait beau boucher un ou deux
+trous, il en trouvait un autre, soufflait toujours et faisait rage. Il
+n'y a encore eu aucune fin à cela, et il n'y en n'aura pas jusqu'au
+jour du Jugement.
+
+ [r161] Luth. Werke, t. II, 1.
+
+»Je tiens qu'à moi seul (pour ne point parler des anciens) j'ai essuyé
+plus de vingt ouragans, vingt assauts du diable. D'abord j'ai eu contre
+moi les papistes. Tout le monde, je crois, sait à peu près combien de
+tempêtes, de bulles et de livres le diable a lâchés par eux contre moi,
+de quelle façon lamentable ils m'ont déchiré, dévoré, mis à rien. Il
+est vrai que moi-même je soufflais quelque peu contre eux; mais cela ne
+servait de rien; les enragés soufflaient encore plus, et vomissaient
+feu et flammes. Il en a été ainsi jusqu'à ce jour sans interruption.
+
+»J'avais un instant cessé de craindre cette tempête du diable,
+lorsqu'il se fit jour par un nouveau trou, par Münzer et sa révolte
+qui faillit m'éteindre la lumière. Le Christ bouche encore ce trou-là,
+et le voilà qui par Carlostad casse des carreaux à ma fenêtre, le
+voilà qui mugit et tourbillonne, au point de me faire croire qu'il
+allait emporter lumière, cire et mèche à la fois. Mais Dieu fut en
+aide à sa pauvre lumière; il ne permit point qu'elle fût éteinte.
+Alors vinrent les sacramentaires et les anabaptistes, qui brisèrent
+portes et fenêtres pour en finir de cette lumière, et qui la mirent de
+nouveau dans le plus grand danger. Dieu merci, leur volonté fut trompée
+également.
+
+»D'autres encore ont tempêté contre les anciens maîtres, contre le pape
+et contre Luther à la fois, tels que Servet, Campanus..... Quant à ceux
+enfin qui ne m'ont point assailli publiquement par des livres imprimés,
+mais dont il m'a fallu essuyer en particulier les écrits et discours
+remplis de venin, je ne les mettrai pas ici en ligne de compte. Il
+me suffit de montrer que j'ai dû apprendre par expérience (je n'en
+voulais pas croire les histoires) que l'Église, pour l'amour de sa
+chère Parole, de sa bienheureuse lumière, ne peut avoir de repos, mais
+qu'elle doit attendre incessamment de nouvelles tempêtes du diable,
+comme cela s'est vu depuis le commencement.
+
+»Et quand je devrais vivre encore cent ans, quand j'aurais apaisé les
+tempêtes d'autrefois et d'aujourd'hui, quand je pourrais encore apaiser
+celles qui viendront, je vois clairement que cela ne donnerait pas
+le repos à nos descendans, aussi long-temps que le diable vivra et
+régnera. C'est pourquoi je prie Dieu de m'accorder une petite heure
+d'état de grâce; je ne demande pas de rester en vie plus long-temps.
+
+»Vous qui viendrez après nous, priez Dieu aussi avec ferveur, pratiquez
+assidument sa parole, conservez bien la pauvre chandelle de Dieu; car
+le diable ne dort ni ne chôme, et il ne mourra pas non plus avant le
+jugement dernier. Toi et moi, nous mourrons, et quand nous serons
+morts, lui il n'en restera pas moins tel qu'il a toujours été, toujours
+tempêtant contre l'Évangile...
+
+»Je le vois de loin qui gonfle ses joues à en devenir tout rouge, qui
+souffle et qui fait fureur; mais notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dès
+le commencement, lui a donné un coup de poing sur cette joue gonflée,
+le combat maintenant encore, et le combattra toujours. Il ne peut pas
+en avoir menti, quand il dit: «Je serai auprès de vous jusqu'à la fin
+du monde,» et «Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre mon
+Église;» et dans saint Jean: «Mes brebis ne périront jamais; personne
+ne les arrachera de ma main»; et dans saint Mathieu, X: «Tous les
+cheveux de votre tête sont comptés; c'est pourquoi ne craignez pas ceux
+qui tuent le corps.»
+
+«Néanmoins, il nous est commandé de veiller et de garder sa lumière
+tant qu'il est en nous. Il est dit: «_Vigilate_; le diable est un lion
+rugissant qui tourne autour et qui veut nous dévorer.» Tel il était
+quand saint Pierre disait cela, et tel il sera encore jusqu'à la fin du
+monde.....»
+
+(Luther revient ensuite à parler du secours de Dieu sans lequel tous
+nos efforts seraient vains, et il continue ainsi:) «Toi et moi nous
+n'étions rien il y a mille ans, et cependant l'Église a été sauvée sans
+nous: elle l'a été par celui de qui il est dit: _Heri et hodiè_. De
+même à présent ce n'est pas nous qui conservons l'Église, car nous ne
+pouvons atteindre le diable qui est dans le pape, les séditieux et les
+mauvaises gens; elle périrait sous nos yeux, et nous-mêmes avec elle,
+n'était quelqu'autre qui conserve tout. Il nous faut laisser faire
+celui de qui nous lisons: _Qui erit, ut hodiè_.....
+
+»C'est une chose lamentable de voir notre orgueil et notre audace
+après les terribles et honteux exemples de ceux qui, dans leur vanité,
+avaient cru que l'Église était bâtie sur eux. Comment a fini ce Münzer
+(pour ne parler que de ce temps), lui qui pensait que l'Église ne
+pouvait exister s'il n'était là pour la porter et la gouverner? Et
+tout récemment encore, les anabaptistes n'ont-ils pas été pour nous
+un avertissement assez terrible pour nous rappeler combien un diable
+plus subtil encore est près de nous, combien nos belles pensées sont
+dangereuses, et comme il est nécessaire (selon le conseil d'Isaïe) que
+nous regardions dans nos mains quand nous ramassons quelque chose, pour
+voir si c'est Dieu ou une idole, si c'est de l'or ou de l'argile?
+
+»Mais tous ces avertissemens sont perdus; nous vivons en pleine
+sécurité. Oui, sans doute le diable est loin de nous; nous n'avons rien
+de cette chair, qui était même en saint Paul, et dont il ne pouvait
+se défendre malgré tous ses efforts (Rom. VII). Nous, nous sommes des
+héros, nous n'avons pas à nous mettre en peine de la chair et de la
+pensée; nous sommes de purs esprits, nous tenons captifs la chair et
+le diable à la fois, et tout ce qui nous vient dans la tête, c'est
+immanquablement inspiration du Saint-Esprit; aussi cela tourne-t-il si
+bien à la fin que le cheval et le cavalier se cassent le cou.
+
+»Les papistes, je le sais, me diront ici: «Eh bien! tu le vois; c'est
+toi-même qui te plains des troubles et des séditions? Qui en est
+cause, si ce n'est toi et ta doctrine?» Voilà le bel artifice par
+lequel ils pensent renverser de fond en comble la doctrine de Luther.
+Il n'importe! Qu'ils calomnient, qu'ils mentent tant qu'ils voudront;
+il faudra bien qu'ils se taisent. D'après ce grand argument, tous les
+prophètes auraient été également des hérétiques et des séditieux,
+car ils furent tenus pour tels par leur propre peuple; comme tels ils
+furent persécutés, et la plupart mis à mort.
+
+»Jésus-Christ lui-même, notre Seigneur, fut obligé de s'entendre dire
+par les Juifs, et en particulier par les pontifes, les pharisiens,
+les scribes, etc., par ceux qui étaient les plus hauts en pouvoir,
+qu'il avait le diable en lui, qu'il chassait les diables par d'autres
+diables, qu'il était un samaritain, le compagnon des publicains et des
+pécheurs. Il fut même à la fin condamné à mourir sur la croix comme
+blasphémateur et séditieux. «Lequel d'entre les prophètes, disait saint
+Étienne aux Juifs qui allaient le lapider, lequel vos pères n'ont-ils
+pas persécuté et tué? Et vous, leurs descendans, vous avez vendu et tué
+le juste dont ces prophètes avaient annoncé la venue.»
+
+»Les apôtres et les disciples n'ont pas été plus heureux que leur
+maître; les prédictions qu'il leur avait faites se sont accomplies...
+
+»S'il en est ainsi, et l'Écriture en fait foi, pourquoi donc nous
+étonner de ce que nous aussi qui, dans ces temps terribles, prêchons
+Jésus-Christ et nous reconnaissons pour ses fidèles, nous soyons, à son
+exemple, persécutés et condamnés comme hérétiques, comme séditieux?
+Que sommes-nous à côté de ces génies sublimes, éclairés par le
+Saint-Esprit, ornés de tant de dons admirables, et doués d'une foi si
+forte?
+
+»N'ayons donc pas honte des calomnies et des outrages dont nos
+adversaires nous poursuivent. Que tout cela ne nous effraie point.
+Mais regardons comme notre plus grande gloire de recevoir du monde le
+même salaire que dès le commencement tous les saints en ont reçu pour
+leurs fidèles services. Réjouissons-nous en Dieu de ce que nous aussi,
+pauvres pécheurs et gens méprisés, nous avons été jugés dignes de
+souffrir l'ignominie pour le nom du Christ...
+
+»Les papistes, avec leur grand argument, ressemblent à un homme qui
+dirait que si Dieu n'avait pas créé de bons anges, il n'y aurait pas eu
+de diables; car c'est des bons anges que ceux-ci sont venus. De même,
+Adam accusa Dieu de lui avoir donné une femme, car si Dieu n'avait
+pas créé Adam et Ève, ils n'auraient pas péché. Il résulterait de ce
+beau raisonnement que Dieu seul fût pécheur, et qu'Adam et ses enfans
+fussent tous purs, pieux et saints.»
+
+«Il est sorti de la doctrine de Luther beaucoup d'esprits de trouble et
+de révolte, disent-ils. Donc la doctrine de Luther vient du diable.»
+Mais saint Jean dit aussi (I, 2.): «Ils sont sortis d'entre nous, mais
+ils n'étaient point des nôtres.» Judas était parmi les disciples de
+Jésus-Christ; donc (d'après leur argument), Jésus-Christ est un diable.
+Jamais hérétique n'est sorti d'entre les païens; ils sont tous venus de
+la sainte Église chrétienne; l'Église serait donc l'ouvrage du diable.
+
+»Il en fut de même de la Bible sous le pape; on l'appelait publiquement
+un livre d'hérétiques, et on l'accusait de prêter appui aux opinions
+les plus condamnables. Encore aujourd'hui ils crient: «L'Église,
+l'Église, contre et par-dessus la Bible!» Emser, l'homme sage, ne sut
+même trop dire s'il était bon que la Bible fût traduite en allemand;
+peut-être ne savait-il pas non plus s'il était bon qu'elle eût été
+jamais écrite en hébreu, en grec ou en latin; elle et l'Église ne sont
+pas en trop bon accord.
+
+»Si donc la Bible, le livre et la parole du Saint-Esprit, a de telles
+choses à endurer d'eux, pourquoi nous, ne supporterions-nous pas à plus
+forte raison qu'ils nous imputent toutes les hérésies et les séditions
+qui éclatent? L'araignée tire son poison de la belle et aimable rose où
+l'abeille ne trouve que miel; est-ce la faute de la fleur, si son miel
+devient du poison dans l'araignée?
+
+»C'est, comme dit le proverbe: «Chien qu'on veut battre a mangé du
+cuir», ou, comme dit finement Ésope: «La brebis que le loup veut
+manger a troublé l'eau, quoiqu'elle soit au bas du courant.» Eux, qui
+ont rempli l'Église d'erreur et de sang, de mensonge et de meurtre,
+ce ne sont pas eux qui ont troublé l'eau. Nous, nous résistons aux
+séditions et aux erreurs des hérétiques, et c'est nous qui l'avons
+troublée. Eh bien! loup, mange, mange, mon ami, et qu'un os te reste
+au travers du gosier... Ils ne peuvent faire autrement; tel est le
+monde et son Dieu. S'ils ont appelé Belzébut le maître de la maison,
+traiteront-ils mieux les serviteurs? Et si la sainte Écriture est
+appelée un livre d'hérétiques, comment nos livres pourraient-ils être
+honorés? Le Dieu vivant est notre juge à nous tous; il mettra un jour
+tout cela au clair, si nous devons en croire ce livre d'hérétiques,
+qu'on appelle la sainte Écriture, qui tant de fois en a témoigné.
+
+»Veuille Jésus-Christ, notre Dieu bien-aimé et le gardien de nos âmes
+qu'il a rachetées par son sang précieux, conserver son petit troupeau
+fidèle à sa sainte parole, afin qu'il augmente et croisse en grâce, en
+lumière, en foi. Puisse-t-il daigner le soutenir contre les tentations
+de Satan et du monde, et prendre enfin en pitié ses gémissemens
+profonds et l'attente pleine d'angoisses dans laquelle il soupire vers
+l'heureux jour de la glorieuse venue de son Sauveur, en sorte que
+les fureurs et les morsures meurtrières des serpens cessent enfin, et
+que pour les enfans de Dieu commence la révélation de la liberté et
+béatitude qu'ils espèrent et qu'ils attendent en patience. Amen. Amen.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Maladies.—Désir de la mort et du jugement.—Mort, 1546.
+
+
+«Le mal de dents et le mal d'oreilles sont bien cruels; j'aimerais
+mieux la peste et le mal français[r162]. Lorsque j'étais à Cobourg,
+en 1530, je souffrais d'un bruit et d'un sifflement dans les oreilles:
+c'était comme du vent qui me sortait de la tête... Le diable est pour
+quelque chose là-dedans.
+
+ [r162] Tischreden, 356.
+
+»Il faut manger et boire du vin quand on est malade.» Il se traita
+ainsi à Smalkalde, en 1537.
+
+Un homme se plaignait de la gale; Luther lui dit[r163]: «Je voudrais
+bien changer avec vous; je vous donnerais dix florins de retour.
+Vous ne savez pas combien c'est une chose pénible que le vertige.
+Aujourd'hui je ne puis lire de suite une lettre entière, pas même deux
+ou trois lignes du Psautier. Le bourdonnement recommence dans les
+oreilles, au point que souvent je suis près de tomber sur mon banc. La
+gale, au contraire, est chose utile, etc.»
+
+ [r163] _Ibid._ 357.
+
+Après avoir prêché à Smalkalde, et dîné ensuite, il éprouva les
+douleurs de la pierre[a76], et pria avec ardeur[r164]: «O mon Dieu, mon
+seigneur Jésus! tu sais avec quel zèle j'ai enseigné ta parole. _Si
+est pro gloriâ nominis tui_, viens à mon secours; sinon, ferme-moi les
+yeux. _Ego moriar inimicus inimicis tuis._ Je meurs dans la haine de ce
+scélérat de pape, qui s'est élevé au-dessus du Christ.» Et il composa à
+l'instant, sur ce sujet, quatre vers latins.
+
+ [r164] _Ibid._ 362.
+
+«Ma tête est si variable et si faible que je ne puis rien écrire ni
+lire, surtout à jeun.» (9 février 1543. Voyez aussi le 16 août.)
+
+«Je suis faible et fatigué de vivre, et je songe à dire adieu au monde,
+qui est maintenant tout au malin. Que le Seigneur m'accorde une bonne
+heure et un heureux passage. Amen.» (14 mars.)
+
+_A Amsdorf._—«Je t'écris après souper, car à jeun je ne puis sans
+danger jeter les yeux sur un livre; je m'étonne fort de cette maladie,
+et ne sais si c'est un soufflet de Satan ou si ce n'est que faiblesse
+de nature.» (18 août 1543.)
+
+«Je crois que ma véritable maladie, c'est la vieillesse, ensuite la
+violence des travaux et des pensées, mais surtout les coups de Satan;
+c'est ce dont toute la médecine du monde ne me guérira pas[a77].» (7
+novembre 1543.)
+
+_A Spalatin._—«Je t'avoue que, dans toute ma vie et dans toutes les
+affaires de l'Évangile, je n'ai jamais eu d'année plus troublée que
+celle qui vient de finir. J'ai une terrible affaire avec les juristes,
+au sujet des mariages clandestins; ceux que j'avais cru devoir être
+de fidèles amis de l'Évangile, je trouve en eux des ennemis cruels.
+Penses-tu que ce ne soit pas pour moi un supplice, je te le demande,
+mon cher Spalatin?» (30 janvier 1544.)
+
+«Je suis paresseux, fatigué, froid, c'est-à-dire vieux et inutile. J'ai
+achevé ma route; reste seulement que le Seigneur me réunisse à mes
+pères, et rende à la pourriture et aux vers ce qui leur appartient.
+Me voilà rassasié de vie, si cela peut s'appeler de la vie. Prie
+pour moi, afin que l'heure de mon passage soit agréable à Dieu, et à
+moi salutaire. Je ne m'occupe plus de l'Empereur et de l'Empire, que
+pour les recommander à Dieu dans mes prières. Le monde me semble être
+venu à sa dernière heure et avoir vieilli comme un vêtement, selon
+l'expression du psalmiste; voici l'heure qu'il en faut changer.» (5
+décembre 1544.)
+
+«Si j'avais su au commencement que les hommes fussent si ennemis de
+la parole de Dieu, je me serais tu certainement et tenu tranquille.
+J'imaginais qu'ils ne péchaient que par ignorance[r165].»
+
+ [r165] _Ibid._ 6.
+
+Il disait une fois[r166]: «La noblesse, les bourgeois, les paysans,
+je dirais presque tout homme, pense connaître beaucoup mieux l'Évangile
+que le docteur Luther ou que saint Paul même. Ils méprisent les
+pasteurs, ou plutôt le Seigneur et Maître des pasteurs...
+
+ [r166] _Ibid._ 5.
+
+»Les nobles veulent gouverner, et cependant ils ne peuvent rien
+comprendre. Le pape sait et peut gouverner par le fait. Le plus petit
+papiste est plus capable de gouverner que dix des nobles qui sont à la
+cour, ne leur en déplaise.»
+
+On disait un jour à Luther que, dans l'évêché de Wurtzbourg, il y avait
+six cents riches cures qui étaient vacantes[r167].—«Il ne résultera
+rien de bon de tout cela, dit-il. Il en sera de même chez nous, si
+nous continuons de mépriser la parole de Dieu et ses serviteurs... Si
+je voulais devenir riche, je n'aurais qu'à ne point prêcher... Les
+visiteurs ecclésiastiques demandaient aux paysans pourquoi ils ne
+voulaient point nourrir leurs pasteurs? eux qui pourtant entretenaient
+des gardeurs de vaches et de porcs. «Oh! répondirent-ils, nous avons
+besoin d'un berger; nous ne pourrions pas nous en passer.» Ils
+croyaient pouvoir se passer de pasteurs.»
+
+ [r167] _Ibid._ 5, verso.
+
+Luther prêcha dans sa maison, pour ses enfans et tous les siens, le
+dimanche, pendant six mois, mais il ne prêchait point dans l'église.
+«Je le fais, dit-il au docteur Jonas, pour acquitter ma conscience et
+remplir mon devoir de père de famille. Mais je sais et je vois bien que
+la parole de Dieu ne sera pas plus considérée ici que dans l'église.
+
+»C'est vous qui prêcherez après moi, docteur Jonas, songez-y et
+acquittez-vous-en bien[r168].»
+
+ [r168] _Ibid._ 195, verso.
+
+Il sortit un jour de l'église, indigné de ce que l'on causait[r169].
+(1545.)
+
+ [r169] _Ibid._ 189, verso.
+
+Le 16 février 1546, Luther disait qu'Aristote n'avait écrit aucun
+meilleur livre que le cinquième des _Ethica_; qu'il y donnait cette
+belle définition: _Quod justitia sit virtus consistens in mediocritate,
+pro ut sapiens eam determinat_[r170]. [Cet éloge de la modération est
+très remarquable dans la dernière année de Luther.]
+
+ [r170] _Ibid._ 414.
+
+Le chancelier du comte de Mansfeld qui revenait de la diète de
+Francfort, dit à la table de Luther, à Eisleben, que l'Empereur et
+le pape procédaient brusquement contre l'évêque de Cologne, Herman;
+et songeaient à le chasser de son électorat[r171]. Alors il parla
+ainsi: «Ils ont perdu la partie; ils ne peuvent rien faire contre nous
+avec la parole de Dieu et la sainte Écriture; _ergo volunt sapientiâ,
+violentiâ, astutiâ, practicâ, dolo, vi et armis pugnare_. Que dit à
+cela notre Seigneur? Il voit bien qu'il est un pauvre écolier, et il
+dit: Qu'allons-nous devenir mon fils et moi?... Pour moi, quand ils me
+tueraient, il faut auparavant qu'ils mangent ce que... J'ai un grand
+avantage; mon seigneur s'appelle _Schefflemini_; c'est lui qui dit:
+_Ego suscitabo vos in novissimo die_; et il dira alors: Docteur Martin,
+docteur Jonas, seigneur Michel Cœlius, venez à moi; et il vous nommera
+tous par vos noms, comme le Seigneur Christ dit dans saint Jean: _Et
+vocat eos nominatim_. Eh bien! soyez donc sans peur.
+
+ [r171] _Ibid._ 19.
+
+»Dieu a un beau jeu de cartes qui n'est composé que de rois, de
+princes, etc.[r172] Il bat les cartes, par exemple le pape avec
+Luther; et ensuite il fait comme les enfans, qui, après avoir tenu
+quelque temps les cartes en vain, se lassent du jeu, et les jettent
+sous la table.»
+
+ [r172] _Ibid._ 32, verso.
+
+«Le monde est comme un paysan ivre[r173]. Si on le remet en selle
+d'un côté, il tombe de l'autre. On ne peut le secourir de quelque façon
+qu'on s'y prenne. Le monde veut appartenir au diable.»
+
+ [r173] _Ibid._ 448, verso.
+
+Luther disait souvent que s'il mourait dans son lit, ce serait une
+grande honte pour le pape[r174]. «Vous tous, pape, diable, rois,
+princes et seigneurs, vous devez être ennemis de Luther, et cependant
+vous ne pouvez lui faire mal. Il n'en a pas été de même pour Jean Huss.
+Je tiens que depuis cent ans, il n'y a pas eu un homme que le monde
+haït plus que moi. Je suis aussi ennemi du monde; je ne sais rien _in
+totâ vitâ_ à quoi j'aie plaisir; je suis tout-à-fait fatigué de vivre.
+Que notre Seigneur vienne donc vite, et m'emmène. Qu'il vienne surtout
+avec son jugement dernier, je tendrai le cou; qu'il lance le tonnerre
+et que je repose...» Ensuite, il se console de l'ingratitude du monde,
+par l'exemple de Moïse, de Samuel, de saint Paul, du Christ.
+
+ [r174] _Ibid._ 449.
+
+Un des convives dit que si le monde subsistait cinquante ans, il
+viendrait encore bien des choses[r175]. Luther répondit: «A Dieu ne
+plaise! ce serait pis que par le passé. Il s'élèverait encore bien des
+sectes qui sont aujourd'hui cachées dans le cœur des hommes. Vienne
+donc le Seigneur! qu'il coupe court à tout cela avec le jugement
+dernier; car il n'y a plus d'amélioration.
+
+ [r175] _Ibid._ 295.
+
+»Il fera si mauvais à vivre sur la terre, que l'on criera de tous
+les coins du monde: Bon Dieu! viens avec le jugement dernier[r176].» Et
+comme il tenait en main un chapelet d'agates blanches, il ajouta: «O
+Dieu! veuille que ce jour vienne bientôt. Je mangerais aujourd'hui ce
+chapelet pour que ce fût demain.»
+
+ [r176] _Ibid._ 15.
+
+On parlait à sa table, des éclipses et de leur peu d'influence sur
+la mort des rois et des grands[r177]. Le docteur répondit: «Il est
+vrai, les éclipses ne veulent plus produire d'effet; je pense que notre
+Seigneur en viendra bientôt aux effets véritables, et que le Jugement
+en finira bientôt avec tout cela. C'est ce que je rêvais l'autre jour,
+comme je m'étais mis à dormir après midi, et je disais déjà: _In pace
+in id ipsum requiescam seu dormiam_. Il faut bien que le Jugement
+arrive; car, que l'église papale se réforme, c'est chose impossible;
+le Turc et les juifs ne se corrigeront pas non plus. Il n'y a aucune
+amélioration dans l'Empire; voilà maintenant trente ans qu'on assemble
+toujours les diètes sans décider rien... Je pense souvent, quand je
+réfléchis en me promenant, à ce que je dois demander dans mes prières
+pour la diète. L'évêque de Mayence ne vaut rien, le pape est perdu. Je
+ne vois d'autre remède que de dire: Notre Père, que votre règne arrive!
+
+ [r177] _Ibid._ 304. verso.
+
+»Pauvres gens que nous sommes! nous ne gagnons notre pain que par nos
+péchés[r178]. Jusqu'à sept ans, nous ne faisons rien que manger,
+boire, jouer et dormir. De là jusqu'à vingt et un ans, nous allons
+aux écoles trois ou quatre heures par jour; nous suivons nos caprices,
+nous courons, nous allons boire. C'est alors seulement que nous
+commençons à travailler. Vers la cinquantaine, nous avons fini, nous
+redevenons enfans. Ajoutez que nous dormons la moitié de notre vie. Fi
+de nous! sur notre vie, nous ne donnons pas même la dîme à Dieu; et
+nous croirions avec nos bonnes œuvres mériter le ciel! Qu'ai-je fait,
+moi? J'ai babillé deux heures, mangé pendant trois, resté oisif pendant
+quatre. _Ah! Domine, ne intres in judicium cum servo tuo._»
+
+ [r178] _Ibid._ 46.
+
+Après avoir détaillé toutes ses souffrances à Mélanchton: «Plaise à
+Christ d'enlever mon âme dans la paix du Seigneur. Par la grâce de
+Dieu, je suis prêt et désireux de partir. J'ai vécu et achevé la course
+que Dieu m'avait marquée... Que mon âme fatiguée de si longue route,
+monte maintenant au ciel.» (18 avril 1541.)
+
+«Je n'ai pas le temps de beaucoup écrire, mon cher Probst, car je suis
+accablé par l'âge et les fatigues, _alt, kalt, ungestalt_, comme on
+dit; cependant le repos ne m'est pas encore permis, obsédé comme je
+le suis par tant de raisons, tant de nécessités d'écrire. J'en sais
+plus que toi sur les fatalités de ce siècle. Le monde menace ruine:
+cela est certain, tant le diable se déchaîne, tant le monde s'abrutit.
+Il ne reste qu'une seule consolation, c'est que ce jour est proche.
+On est rassasié de la parole de Dieu, le monde en prend un singulier
+dégoût. Il s'élève moins de faux prophètes. Pourquoi susciterait-on
+de nouvelles hérésies, quand on a pour la parole un mépris épicurien?
+L'Allemagne a été, et elle ne sera jamais ce qu'elle a été. La noblesse
+ne pense qu'à demander, les villes ne songent qu'à elles-mêmes (et avec
+raison); voilà le royaume divisé avec soi-même, qui a dû tenir tête
+à cette armée de démons déchaînée dans l'armée turque. Nous ne nous
+soucions guère de savoir si Dieu est pour nous ou contre nous; nous
+devons triompher par notre propre force des Turcs et des démons, et de
+Dieu et de toutes choses. Tant est grande la confiance et la sécurité
+insensées de l'Allemagne expirante! Et cependant nous autres que
+ferons-nous ici? Les plaintes sont vaines, les pleurs sont vains. Il ne
+vous reste qu'à dire cette prière: Que ta volonté soit faite.» (26 mars
+1542.[6])
+
+ [6] Il semble qu'on retrouve ces tristes pensées dans le beau
+ portrait de Luther mort, qui se trouve dans la collection du
+ libraire Zimmer à Heidelberg; ce portrait exprime aussi la
+ continuation d'un long effort.
+
+«Je vois chez tout le monde une cupidité indomptable, et c'est un des
+signes qui me persuade que le dernier jour est proche; il semble que
+le monde dans sa vieillesse et son dernier paroxisme, tombe en délire,
+comme il arrive quelquefois aux mourans.» (8 mars 1544.)
+
+«Je crois que nous sommes cette trompette suprême qui prépare et
+devance la venue du Christ. Ainsi, quelque faibles que nous soyons,
+quelque petit son que nous fassions entendre devant le monde, nous
+sonnons fort dans l'assemblée des anges du ciel, qui reprendront après
+nous et se chargeront d'achever. Amen.» (6 août 1545.)
+
+Dans les dernières années de sa vie, ses ennemis répandirent plusieurs
+fois le bruit de sa mort. Ils y ajoutèrent les circonstances les
+plus extraordinaires et les plus tragiques. Pour les réfuter, Luther
+fit imprimer en 1545, en allemand et en italien, un écrit intitulé:
+_Mensonges des Welches sur la mort du docteur Martin Luther_.
+
+«Je l'ai dit d'avance au docteur Pomer[r179]: celui qui après ma mort
+méprisera l'autorité de cette école et de cette église, celui-là sera
+un hérétique et un pervers. Car c'est d'abord ici que Dieu a purifié sa
+parole et l'a de nouveau révélée... Qui pouvait quelque chose, il y a
+vingt-cinq ans? Qui était de mon côté, il y a vingt et un ans?
+
+ [r179] _Ibid._ 416.
+
+»Je compte souvent et j'approche de plus en plus des quarante années au
+bout desquelles, je pense, tout ceci doit prendre fin. Saint Paul n'a
+prêché que quarante ans. De même le prophète Jérémie et saint Augustin.
+Et lorsque furent écoulées les quarante années pendant lesquelles on
+avait prêché la parole de Dieu, elle a cessé de se faire entendre, et
+une grande calamité est venue ensuite.»
+
+La vieille Électrice, à la table de laquelle il se trouvait, lui
+souhaitait quarante ans de vie[r180]. «Je ne voudrais point du
+paradis, dit-il, à condition de vivre quarante ans.... Je ne consulte
+pas les médecins. Ils ont arrangé que je devais vivre encore un an; je
+ne veux point rendre ma vie triste, mais, au nom de Dieu, manger et
+boire ce qu'il me plaît.
+
+ [r180] _Ibid._ 361-2.
+
+»Je voudrais que nos adversaires me tuassent, car ma mort serait plus
+utile à l'église que ma vie[r181].»
+
+ [r181] _Ibid._ 147.
+
+16 février 1546[r182]: Comme on parlait beaucoup de mort et de
+maladie à la table de Luther, pendant son dernier voyage à Eisleben, il
+dit: «Si je retourne à Wittemberg, je me mettrai dans la bière et je
+donnerai à manger aux vers un docteur bien gras.» Deux jours après il
+mourut à Eisleben.
+
+ [r182] _Ibid._ 362.
+
+Impromptu de Luther sur la fragilité de la vie[r183].
+
+ Dat vitrum vitro Jonæ (vitrum ipse) Lutherus,
+ Se similem ut fragili noscat uterque vitro.
+
+ [r183] _Ibid._ 358.
+
+Nous laissons ces vers en latin, ils auraient perdu leur mérite dans
+une traduction.
+
+Billet écrit par Luther à Eisleben, deux jours avant sa mort: «Personne
+ne comprendra Virgile dans les _Bucoliques_, s'il n'a été cinq ans
+pasteur.
+
+»Personne ne comprendra Virgile dans les _Géorgiques_, s'il n'a été
+cinq ans laboureur.
+
+»Personne ne peut comprendre Cicéron dans ses _Lettres_, s'il n'a été
+durant vingt ans mêlé aux affaires d'un grand état.
+
+»Que personne ne croie avoir assez goûté des saintes Écritures, s'il
+n'a pendant cent années gouverné les églises, avec les prophètes Élie
+et Élisée, avec Jean-Baptiste, Christ et les apôtres.
+
+ »Hanc tu ne divinam Æneida tenta,
+ »Sed vestigia pronus adora.
+
+»Nous sommes de pauvres mendians. Hoc est verum, 16 februarii, anno
+1546.»
+
+«Prédiction du révérend père le docteur Martin Luther, écrite de sa
+propre main, et trouvée après sa mort dans sa bibliothèque, par ceux
+que le très illustre électeur de Saxe, Jean Frédéric Ier, avait chargé
+de la fouiller[r184].
+
+ [r184] Opera latina, Iena, 1612, Ier vol. après la table des matières.
+
+«Le temps est arrivé auquel, selon l'ancienne prédiction, doivent
+venir après la révélation de l'Antichrist, des hommes qui vivraient
+sans Dieu, chacun selon ses désirs et ses illusions. Le pape était
+un dieu au-dessus de Dieu, et maintenant tous veulent se passer de
+Dieu, surtout les papistes. Les nôtres, maintenant qu'ils sont libres
+des lois du pape, veulent encore l'être de la loi de Dieu, ne suivre
+que des mobiles politiques, et ne les suivre encore que selon leurs
+caprices.—Nous nous figurons qu'ils sont bien loin ceux dont on a
+prédit de telles choses; ils ne sont autres que nous-mêmes.—Il y en a
+parmi ceux-ci, qui désirant le jour de l'homme, ont commencé à chasser
+de l'Église le décalogue et la Loi. Parmi eux se trouvent maître
+Eisleben (Agricola), contre lequel, etc.—Je ne suis pas inquiet des
+papistes; ils flattent le pape par haine pour nous, et pour devenir
+puissans, jusqu'à ce qu'ils soient formidables au pauvre pape.... Je
+sens une grande consolation, quand je vois les adulateurs du pape lui
+tendre des embûches plus terribles que moi-même, qui suis son ennemi
+déclaré. Il en est de même chez nous: les nôtres me donnent plus
+d'affaires et de périls que toute la papauté, qui désormais ne pourra
+rien contre nous. Tant il est vrai que si un empire doit se détruire,
+c'est plutôt par ses propres forces. Celui de Rome
+
+ Mole ruit suâ....
+ ... Corpus magnum populumque potentem
+ In sua victrici conversum viscera dextrâ.»
+
+Vers la fin de sa vie, Luther prit en dégoût le séjour de Wittemberg.
+Il écrivit à sa femme, en juillet 1545, de Leipzig où il se trouvait:
+«Grâce et paix, chère Catherine! Notre Jean te racontera comment nous
+sommes arrivés. Ernst de Schonfeld nous a très bien reçus à Lobnitz,
+et notre ami Scherle encore mieux ici. Je voudrais bien m'arranger de
+manière à ne plus avoir besoin de retourner à Wittemberg. Mon cœur
+s'est refroidi pour cette ville, et je n'aime plus à y rester. Je
+voudrais que tu vendisses la petite maison, avec la cour et le jardin;
+je rendrais à mon gracieux seigneur la grande maison dont il m'a fait
+présent, et nous nous établirions à Zeilsdorf. Avec ce que je reçois
+pour salaire, nous pourrions mettre notre terre en bon état, car je
+pense bien que mon seigneur ne refusera pas de me le continuer, du
+moins pour cette année, que je crois fermement devoir être la dernière
+de ma vie. Wittemberg est devenu une véritable Sodome, et je ne veux
+pas y retourner. Après-demain je me rendrai à Mersebourg, où le comte
+George m'a vivement prié de venir. J'aimerais mieux passer ainsi ma
+vie sur les grandes routes, ou à mendier mon pain, que de tourmenter
+mes pauvres derniers jours par la vue des scandales de Wittemberg, où
+toutes mes peines et toutes mes sueurs sont perdues. Tu peux faire
+savoir ceci à Philippe et à Pomer, que je prie de bénir la ville en mon
+nom. Pour moi, je ne peux plus y vivre.»
+
+Il ne fallut rien moins que les instantes prières de ses amis, de toute
+l'académie et de l'Électeur, pour le faire renoncer à cette résolution.
+Il revint à Wittemberg le 18 août.
+
+Luther ne put mourir tranquille; ses derniers jours furent employés à
+la tâche pénible de réconcilier les comtes de Mansfeld, dont il était
+né le sujet[a78]. «Huit jours de plus ou de moins, écrit-il au comte
+Albrecht, en lui promettant de se rendre à Eisleben, huit jours de
+plus ou de moins, ne m'arrêteront pas, quoique je sois bien occupé
+d'ailleurs. Je pourrai me coucher dans le cercueil avec joie, quand
+j'aurai vu auparavant mes chers seigneurs se réconcilier et redevenir
+amis.» (6 décembre 1545.)
+
+(De Eisleben.) «_A la très savante et très profonde dame Catherine
+Luther, ma gracieuse épouse._ Chère Catherine! nous sommes bien
+tourmentés ici, et nous ne serions pas fâchés de pouvoir retourner chez
+nous. Cependant il nous faudra, je pense, rester encore une huitaine
+de jours. Tu peux dire à maître Philippe qu'il ne fera pas mal de
+corriger sa _postille_ sur l'Évangile, car, en l'écrivant, il ne savait
+guère pourquoi le Seigneur, dans l'Évangile, appelle les richesses
+des épines. C'est ici l'école où l'on apprend ces choses. La sainte
+Écriture menace partout les épines du feu éternel, cela m'effraie et me
+rend de la patience, car je dois faire tous mes efforts, Dieu aidant,
+pour mener la chose à bonne fin...» (6 février 1546.)
+
+«_A la gracieuse dame Catherine Luther, ma chère épouse, qui se
+tourmente beaucoup trop._ Grâce et paix dans le Seigneur. Chère
+Catherine! tu devrais lire saint Jean et ce que le Catéchisme dit de
+la confiance que nous devons avoir en Dieu. Tu te tourmentes vraiment
+comme si Dieu n'était pas tout-puissant, et qu'il ne pût produire de
+nouveaux docteurs Martin par dixaines, si l'ancien se noyait dans la
+Saale ou périssait d'une autre manière. J'ai Quelqu'un qui a soin de
+moi, mieux que toi et les anges vous ne pourriez jamais faire. Il
+est assis à la droite du Père tout-puissant. Tranquillise-toi donc.
+Amen... J'avais aujourd'hui l'intention de partir _in irâ meâ_; mais le
+malheur où je vois mon pays natal, m'a encore retenu. Le croirais-tu?
+je suis devenu légiste? Cependant cela ne servira pas à grand'chose.
+Il vaudrait mieux qu'ils me laissassent théologien. Il serait grand
+besoin pour eux d'humilier leur superbe. Ils parlent et agissent comme
+s'ils étaient des dieux, mais je crains bien qu'ils ne deviennent des
+diables, s'ils continuent ainsi. Lucifer aussi a été précipité par son
+orgueil, etc... Fais voir cette lettre à Philippe, je n'ai pas eu le
+temps de lui écrire séparément.» (7 février 1546.)
+
+«_A ma douce et chère épouse, Catherine Luther de Bora._ Grâce et paix
+dans le Seigneur. Chère Catherine! Nous espérons retourner chez vous
+cette semaine, si Dieu le veut. Il a montré la puissance de sa grâce
+dans cette affaire. Les seigneurs se sont accordés sur tous les points,
+à l'exception de deux ou trois, entre autres sur la réconciliation des
+deux frères, les comtes Gebhard et Albrecht. Je dînerai aujourd'hui
+avec eux, et je tâcherai de les faire redevenir frères. Ils ont écrit
+l'un contre l'autre avec beaucoup d'amertume, et ne se sont encore
+rien dit pendant les conférences.—Du reste, nos jeunes seigneurs sont
+pleins de gaîté; ils vont en traîneaux avec les dames, et font sonner
+les clochettes de leurs chevaux. Dieu a exaucé nos prières.
+
+»Je t'envoie des truites, dont la comtesse Albrecht m'a fait
+présent. Cette dame est bien heureuse de voir renaître la paix dans
+sa famille... Le bruit court ici que l'Empereur s'avance vers la
+Westphalie, et que le Français enrôle des landsknechts, de même
+que le Landgrave, etc. Laissons-les dire et forger des nouvelles:
+nous attendrons ce que Dieu voudra faire. Je te recommande à sa
+protection.—Martin LUTHER.» (14 février 1546.)
+
+Luther était arrivé le 28 janvier à Eisleben, et quoique déjà malade,
+il assista aux conférences jusqu'au 17 février. Il prêcha aussi quatre
+fois, et révisa le réglement ecclésiastique du comté de Mansfeld. Le
+17, il fut si malade que les comtes le prièrent de ne pas sortir. Au
+souper, il parla beaucoup de sa mort prochaine, et quelqu'un lui ayant
+demandé si nous nous reconnaîtrions les uns les autres dans l'autre
+monde, il répondit qu'il le pensait. En rentrant dans sa chambre avec
+maître Cœlius et ses deux fils, il s'approcha de la croisée et y resta
+long-temps en prières. Ensuite il dit à Aurifaber qui venait d'arriver:
+«Je me sens bien faible, et mes douleurs augmentent.» On lui donna un
+médicament, et on tâcha de le réchauffer par des frictions. Il adressa
+quelques mots au comte Albrecht, qui était venu aussi, et se mit sur
+un lit de repos en disant: «Si je pouvais seulement sommeiller une
+petite demi-heure, je crois que cela me soulagerait.» Il s'endormit
+en effet, et ne se réveilla qu'une heure et demie après, vers onze
+heures. En se réveillant, il dit aux assistans: «Vous voilà encore
+assis à côté de moi, ne voulez-vous pas aller reposer vous-mêmes?» Il
+se remit alors à prier, et dit avec ferveur: _In manus tuas commendo
+spiritum meum; redemisti me, Domine, Deus veritatis_. Il dit aussi aux
+assistans: «Priez tous, mes amis, pour l'Évangile de notre Seigneur,
+pour que son règne s'étende, car le concile de Trente et le pape le
+menacent grandement.» Il dormit ensuite jusque vers une heure, et quand
+il se réveilla, le docteur Jonas lui demanda comment il se trouvait. «O
+mon Dieu! répondit-il, je me sens bien mal. Mon cher Jonas, je pense
+que je resterai ici, à Eisleben, où je suis né.» Il marcha pourtant
+un peu dans la chambre et se remit sur son lit de repos, où on le
+couvrit de coussins. Deux médecins et le comte avec sa femme arrivèrent
+ensuite. Luther leur dit: «Je meurs, je resterai ici, à Eisleben;» et
+le docteur Jonas lui ayant exprimé l'espoir que la transpiration le
+soulagerait peut-être, il répondit: «Non, cher Jonas, c'est une sueur
+froide et sèche, le mal augmente.» Il se remit alors à prier, et dit:
+«O mon père! Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, toi le père de toute
+consolation, je te remercie de m'avoir révélé ton fils bien-aimé, en
+qui je crois, que j'ai prêché et reconnu, que j'ai aimé et célébré,
+et que le pape et les impies persécutent. Je te recommande mon âme, ô
+mon Seigneur Jésus-Christ! Je quitterai ce corps terrestre, je vais
+être enlevé de cette vie, mais je sais que je resterai éternellement
+auprès de toi.» Il répéta encore trois fois: _In manus tuas commendo
+spiritum meum; redemisti me, Domine veritatis_. Soudain il ferma les
+yeux, et tomba évanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les
+médecins, lui prodiguèrent leurs secours pour le rendre à la vie. Ils
+n'y parvinrent qu'avec peine. Le docteur Jonas lui dit alors: «Révérend
+père, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseignée?»
+Il répondit par un oui distinct, et se rendormit. Bientôt il pâlit,
+devint froid, respira encore une fois profondément, et mourut.
+
+Son corps fut transféré dans un cercueil d'étain, à Wittemberg, où
+il fut inhumé le 22 février avec les plus grands honneurs. Il repose
+dans l'église du château, au pied de la chaire. (Ukert I, p. 327, sqq.
+_Extrait de la relation de Jonas et de Cœlius._)
+
+_Testament de Luther, daté du 6 janvier 1542._—Je soussigné, Martin
+Luther, docteur, reconnais avoir, par les présentes, donné comme
+douaire à ma chère et fidèle épouse Catherine, pour qu'elle en jouisse
+toute sa vie, comme bon lui semblera: la terre de Zeilsdorf, telle que
+je l'ai achetée et fait disposer depuis; la maison _Brun_ que j'ai
+achetée sous le nom de Wolf; les gobelets et autres choses précieuses,
+telles que bagues, chaînes, médailles en or et en argent, de la valeur
+de mille florins environ.
+
+»J'ai fait ceci, premièrement parce qu'elle a toujours été ma pieuse
+et fidèle épouse, qui m'a aimé tendrement, et qui, par la bénédiction
+du ciel, m'a donné et élevé cinq enfans heureusement encore en vie.
+Secondement, pour qu'elle se charge de mes dettes, montant à quatre
+cent cinquante florins environ, au cas où je ne pourrais les acquitter
+avant ma mort. Troisièmement, et surtout, parce que je ne veux pas
+qu'elle soit dans la dépendance de ses enfans, mais plutôt que les
+enfans dépendent d'elle, l'honorent et lui soient soumis, comme Dieu
+l'a commandé; car j'ai vu bien souvent comme le Diable excite les
+enfans, même les enfans pieux, à désobéir à ce commandement, surtout
+quand les mères sont veuves, que les fils ont des épouses, et les
+filles des maris. Je pense, au reste, que la mère sera la meilleure
+tutrice de ses enfans, et qu'elle ne fera pas usage de ce douaire au
+détriment de ceux qui sont sa chair et son sang, de ceux qu'elle a
+portés sous son cœur.
+
+»Quoi qu'il puisse advenir d'elle après ma mort (car je ne puis limiter
+les desseins de Dieu), j'ai cette confiance qu'elle se conduira
+toujours comme une bonne mère envers ses enfans, et qu'elle partagera
+consciencieusement avec eux ce qu'elle possèdera.
+
+»En même temps, je prie tous mes amis d'être témoins de la vérité et
+de défendre ma chère Catherine, s'il allait arriver, comme il serait
+possible, que de mauvaises langues l'accusassent de garder pour elle
+quelque somme d'argent cachée, et de ne pas en faire part aux enfans.
+Je certifie que nous n'avons ni argent comptant, ni trésor d'aucune
+espèce. En cela rien d'étonnant, si l'on veut considérer que nous
+n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et quelques présens, et que
+cependant nous avons bâti, et porté les charges d'un grand ménage. Je
+regarde même comme une grâce particulière de Dieu, et je l'en remercie
+sans cesse, que nous ayons pu y suffire, et que nos dettes ne soient
+pas plus considérables........
+
+»Je prie aussi mon gracieux seigneur, le duc Jean-Frédéric, électeur,
+de vouloir bien confirmer et maintenir le présent acte, quoiqu'il
+ne soit pas fait dans la forme demandée par les gens de loi. Martin
+LUTHER. _Signé_ MÉLANCHTON, CRUCIGER et BUGENHAGEN, comme témoins.»[a79]
+
+
+
+
+ADDITIONS
+
+ET
+
+ÉCLAIRCISSEMENS.
+
+
+ [a1] Page 1, ligne 7.—_Les Turcs..._
+
+Luther crut voir d'abord dans les Turcs un secours que Dieu lui
+envoyait. «Ce sont, dit-il, les ministres de la colère divine, 1526.
+(_Prœliari adversus Turcas, est repugnare Deo, visitanti iniquitates
+nostras per illos._)»—Il ne voulait point que les protestans
+s'armassent contre eux pour défendre les papistes, «car ceux-ci ne
+valent pas mieux que les Turcs.»
+
+Il dit dans la préface qu'il mit à un livre du docteur Jonas, que
+les Turcs égalent les papistes, ou les surpassent plutôt, dans les
+choses que ceux-ci regardent comme essentielles au salut, tels que
+les aumônes, les jeûnes, les macérations, les pélerinages, la vie
+monastique, les cérémonies et les autres œuvres extérieures, et que
+c'est pour cette raison que les papistes ne parlent pas du culte des
+mahométans. Il prend occasion de ceci pour élever au-dessus de ces
+pratiques mahométanes ou «romanistes, la religion pure du cœur et de
+l'esprit, enseignée par l'Évangile.»
+
+
+Ailleurs, il fait un parallèle entre le pape et le Turc, et conclut
+ainsi: «S'il faut combattre le Turc, il faut aussi combattre le
+pape.»—Cependant quand il vit les Turcs menacer sérieusement
+l'indépendance de l'Allemagne, il exprima plusieurs fois le désir
+qu'on entretînt une armée permanente sur les frontières de la Turquie,
+et répéta souvent que tout ce qui portait le nom de chrétien devait
+implorer Dieu pour le succès des armes de l'Empereur contre les
+infidèles.
+
+Luther exhorta l'Électeur, dans une lettre du 29 mai 1538, à prendre
+part à la guerre qui se préparait contre les Turcs. Il l'engagea à
+oublier les querelles intestines de l'Allemagne, pour tourner ses
+armes contre l'ennemi commun.
+
+Un homme digne de foi, qui avait été en ambassade chez les Turcs,
+dit un jour à Luther que le sultan lui avait demandé quel homme
+était Luther, et de quel âge, et qu'ayant appris qu'il avait environ
+quarante-huit ans, il disait: Je voudrais qu'il ne fût pas si âgé; il a
+en moi un gracieux seigneur, dites-le-lui bien. «Que Dieu me préserve
+de ce gracieux seigneur, s'écria Luther, en faisant le signe de la
+croix.» (Tischreden, p. 432, verso.)
+
+
+ [a2] Page 3, ligne 25.—_Le Landgrave... se croyant menacé,
+ leva une armée..._
+
+Luther, dans une lettre au chancelier Brück, dit, en parlant des
+préparatifs de guerre du Landgrave: «Une pareille agression de la
+part des nôtres, serait la plus grande honte pour l'Évangile. Ce ne
+serait point une révolte de paysans, mais une révolte de princes,
+qui préparerait à l'Allemagne les maux les plus terribles. Satan ne
+désire rien autant.» (mai 1528.) Il écrivit plusieurs lettres dans le
+même sens à l'Électeur.—Cependant il est quelquefois tenté de lâcher
+lui-même la bride au Landgrave. Ayant lu une lettre de Mélanchton,
+qui était au _Colloque_, il dit: «Ce que Philippe écrit, cela a des
+pieds et des mains, de l'autorité et de la gravité. Il dit des choses
+importantes en peu de mots; je conclus de sa lettre que nous avons
+la guerre....... Le lâche de Mayence fait tout le mal. Ils devraient
+nous donner une prompte réponse. Si j'étais le Landgrave, je tomberais
+dessus, je périrais ou je les exterminerais, puisque dans une affaire
+si juste, ils ne veulent pas nous donner la paix.» (Tischreden, p. 151.)
+
+
+ [a3] Page 26, ligne 3.—_Le duc George..._
+
+Ce prince se montra de bonne heure opposé à la Réforme. Dès l'année
+1525 (22 décembre), Luther avait écrit au duc pour le prier instamment
+de renoncer à ses persécutions contre la nouvelle doctrine. «... Je me
+jette à vos pieds pour vous supplier de cesser enfin vos entreprises
+impies. Non que je craigne le préjudice qui en pourrait résulter pour
+moi, car je n'ai plus qu'à perdre ce misérable corps de chair que
+dans tous les cas la terre va bientôt recevoir. Si je recherchais
+mon avantage, je ne devrais rien tant désirer que la persécution. On
+a vu comme elle m'a servi jusqu'ici au-delà de toute attente. Si je
+prenais plaisir à rendre votre Grâce malheureuse, je l'exciterais de
+toutes mes forces à continuer ses violences; mais c'est mon devoir de
+songer au salut de votre Grâce et de la supplier à genoux de cesser ses
+criminelles offenses envers Dieu et sa parole...»
+
+
+ [a4] Page 4, ligne 3.—_Le docteur Pack..._
+
+«Mon cher Amsdorf, voici Otton Pack, pauvre exilé que j'offre à ta
+miséricorde; il sera plus en sûreté à Magdebourg que chez moi; je
+craindrais que le duc George ne me forçât de le remettre entre ses
+mains.» (29 juillet 1529.)
+
+
+ [a5] Page 5, ligne 1.—_Le grand-maître de l'ordre Teutonique
+ avait sécularisé la Prusse..._
+
+«Lorsque je parlai la première fois au prince Albert, comme il me
+consultait sur la règle de son ordre, je lui conseillai de mépriser
+cette règle stupide et confuse, de prendre femme et de réduire la
+Prusse à une forme politique, en principauté ou en duché. Philippe,
+partageait cette opinion, et donnait le même conseil... Cela pourrait
+s'exécuter aisément, si le peuple de Prusse et les grands unissaient
+leurs prières pour qu'il osât l'entreprendre; il aurait ainsi un motif
+nécessaire et puissant de faire ce qu'il désire.... C'est à toi avec
+Speratus, Amandus et les autres ministres, d'y amener le peuple, de
+l'enflammer, de l'animer pour qu'il invoque la main de Dieu, afin qu'au
+lieu de cette abominable principauté hermaphrodite, qui n'est ni laïque
+ni ecclésiastique, il désire et réclame une principauté véritable.—Je
+voudrais persuader la même chose à l'évêque ***; lui aussi, il cèderait
+à nos raisons, si le peuple le pressait de ses prières.» (4 juillet
+1524.)
+
+Il y avait six mois alors que cet évêque prêchait ouvertement la
+réforme. «Ainsi, écrivait Luther en avril 1525, pendant le fort de
+la guerre des paysans, l'Évangile court à pleine course et à pleines
+voiles en Prusse, où il n'était pas appelé, tandis que dans la haute et
+basse Allemagne, où il est venu et entré de lui-même, on le blasphème
+avec fureur.» (T. II, p. 649.)
+
+
+ [a6] Page 6, ligne 25.—_Le duc George..._
+
+«Prie avec moi le Dieu de miséricorde, pour qu'il convertisse le duc
+George à son Évangile, ou que, s'il n'en est pas digne, il soit tiré de
+ce monde.» (27 mars 1526.)
+
+Luther écrivit à l'Électeur, au sujet de ses querelles avec le duc
+George (31 décembre 1528): «... Je prie votre Grâce électorale de
+m'abandonner entièrement à la décision des juges, au cas où le duc
+George le demanderait, car il est de mon devoir d'exposer ma tête
+plutôt que de faire éprouver le moindre préjudice à votre Grâce.
+Jésus-Christ, je l'espère, me donnera les forces nécessaires pour
+résister tout seul à Satan.»
+
+
+ [a7] Page 7, ligne 14.—_Où s'arrêtera la superbe de ce Moab..._
+
+Le duc George était, après tout, un persécuteur assez débonnaire.
+Ayant chassé de Leipzig quatre-vingts luthériens, il leur accorda la
+permission de garder leurs maisons, d'y laisser leurs femmes et leurs
+enfans, et même d'y venir trois fois par an au temps des foires.—Dans
+une autre circonstance, Luther ayant conseillé aux protestans de
+Leipzig de résister aux ordres de leur duc, celui-ci se contenta de
+prier l'électeur de Saxe d'interdire à Luther toute communication avec
+ses sujets. (Cochlæus, p. 230.)
+
+
+ [a8] Page 7, ligne 23.—_Diète à Spire..._
+
+Quelque temps après cette diète, Luther écrivit la consultation
+suivante: «D'abord il serait bon que notre parti, à l'exclusion des
+zwingliens, parlât pour lui seul.
+
+»En second lieu, qu'on écrivît à l'Empereur, et que les bienfaits
+du prince (l'électeur de Saxe), envers l'Église et l'État, fussent
+amplifiés, célébrés, etc. Il faudrait rappeler: 1º Qu'il a fait
+enseigner, de la manière la plus pure, le Christ et sa foi, comme on ne
+l'a jamais enseigné depuis mille ans; qu'il a aboli une foule d'abus et
+de monstruosités nuisibles à l'Église et à l'État, comme les marchés de
+messes, les abus des indulgences, les violences de l'excommunication,
+et tant d'autres choses qui leur ont paru à eux-mêmes intolérables, et
+dont la noblesse a exigé l'abolition à Worms.
+
+»2º Qu'il a résisté aux séditieux, à ceux qui violaient les images et
+les églises.
+
+»3º Que la dignité impériale a été par lui honorée, glorifiée,
+réformée, plus qu'on ne l'avait fait en plusieurs siècles.
+
+»4º Que nous avons fait et supporté les plus grandes choses contre les
+partisans de Münzer, pour sauver la majesté et la paix publique.
+
+»5º Que c'est nous, et non d'autres, qui avons réprimé les
+sacramentaires; que sans nous les papistes eussent été écrasés.
+
+»6º Que nous avons de même réprimé les anabaptistes.
+
+»7º Qu'en outre, nous avons étouffé les mauvais germes que de méchantes
+gens avaient répandus en divers endroits sur la sainte Trinité, sur la
+foi du Christ, etc. Je parle d'Érasme, d'Egranus et de leurs pareils.»
+(mai 1529.)
+
+
+ [a9] Page 7, ligne 28.—_Le parti de la Réforme éclata..._
+
+Luther essaya encore de retenir les siens; le 22 mai 1529, il écrivit
+à l'Électeur pour le dissuader d'entrer dans aucune ligue contre
+l'Empereur, et l'exhorter à s'en remettre à la protection divine. Dans
+une lettre à Agricola, il approuva la conduite prudente de l'Électeur
+à l'égard de l'Empereur: «Notre prince a bien fait de reconnaître un
+seigneur dans une ville étrangère, et de n'avoir point cherché à être
+le maître, comme il aurait pu le faire. Christ a dit: _Si vous êtes
+persécuté dans une ville, fuyez dans une autre_; et encore: _Sortez de
+cette maison_. Ainsi je pense que notre prince, comme un membre qui ne
+peut se séparer du corps, ne devait point rompre avec César. Mais par
+son silence il a comme fui dans une autre ville, il est sorti de cette
+maison.» (30 juin 1530.)
+
+
+ [a10] Page 8, ligne 11.—_Le Landgrave essaya de réconcilier
+ Luther et les sacramentaires..._
+
+Au landgrave de Hesse. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Sérénissime
+seigneur! j'ai reçu la lettre par laquelle votre Altesse veut bien
+m'engager à me rendre à Marbourg, pour conférer avec Œcolampade et les
+siens, au sujet de nos opinions sur le saint Sacrement. Je ne saurais
+cacher à votre Altesse que je mets peu d'espoir dans une pareille
+conférence, et que je doute qu'on en voie sortir la paix et l'union.
+Néanmoins il faut rendre grâce à votre Altesse, de la sollicitude
+qu'elle montre en cette affaire, et je suis disposé, pour ma part, à
+me rendre au lieu désigné, bien que je regarde cette démarche comme
+inutile. Je ne veux pas laisser non plus à nos adversaires la gloire de
+pouvoir dire qu'ils aiment plus que nous la paix et la concorde. Mais
+je vous prie humblement, gracieux prince et seigneur, de vouloir bien,
+avant que nous nous réunissions, vous informer s'ils sont disposés à
+céder quelque point de leurs doctrines, autrement je craindrais fort
+que le mal ne fît qu'empirer par cette conférence, et que le résultat
+ne fût précisément le contraire de ce que votre Altesse recherche si
+loyalement et si sérieusement. A quoi servirait-il de se réunir et de
+discuter, si les deux parties arrivaient avec la résolution de ne céder
+en quoi que ce fût?...» (23 juin 1529.)
+
+Dans une consultation qui nous reste sur le même sujet, et que l'on
+attribue généralement à Luther, il exprime le désir que quelques
+papistes, «hommes graves et instruits,» assistent à la conférence comme
+témoins.
+
+A sa femme. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Cher seigneur Catherine!
+Apprenez que notre conférence amicale de Marbourg est finie, et que
+nous sommes d'accord en tout point, si ce n'est que nos adversaires
+persistent à ne voir que du pain dans l'Eucharistie, et à n'admettre
+qu'une présence spirituelle de Jésus-Christ. Aujourd'hui le Landgrave
+nous parlera encore une fois, pour tâcher de nous unir ou de nous
+porter du moins à nous reconnaître pour frères et membres du même
+corps. Il y travaille avec ardeur. Nous leur accordons la paix et
+la charité, mais nous ne voulons pas de ce nom de frères. Demain ou
+après-demain, je pense, nous partirons pour nous rendre au Voigtland,
+où l'Électeur nous a appelés.
+
+»Dis à Pommer que les meilleurs argumens de Zwingli ont été: _Que le
+corps ne peut exister sans espace, et que, par conséquent, le corps
+du Christ n'est pas dans le pain_, et le meilleur d'Œcolampade:
+_Que le saint Sacrement est un signe du corps du Christ_. Dieu les a
+vraiment aveuglés; ils n'ont su que nous répondre.—Adieu. Le messager
+me presse. Priez pour nous. Nous sommes bien portans et vivons comme
+les princes. Embrasse pour moi Leinette (Madeleine) et le petit Jean.
+Le jour de saint François. Votre dévoué serviteur, Martin LUTHER.» (4
+octobre 1529.)
+
+Luther écrivit au landgrave de Hesse dans une autre lettre (20 mai
+1530), au sujet de ses tentatives de conciliation: «... J'ai supporté
+de si grands dangers et de si longs tourmens pour ma doctrine, que
+certes j'ai lieu de désirer de n'avoir pas travaillé en vain. Ce n'est
+donc point par haine ou par orgueil que je leur résiste; il y a bien
+long-temps que j'aurais adopté leur doctrine, Dieu, mon Seigneur, le
+sait, s'ils avaient pu m'en montrer la vérité; mais les raisons qu'ils
+donnent sont trop faibles pour que j'y puisse engager ma conscience...»
+
+
+ [a11] Page 11, ligne 18.—_L'Électeur amena..._
+
+Il partit de Torgaw le 3 avril, et arriva à Augsbourg le 2 mai. Sa
+suite se composait de cent soixante chevaux. Les théologiens qu'il
+avait avec lui furent Luther, Mélanchton, Jonas, Agricola, Spalatin
+et Osiander. Luther, excommunié et mis au ban de l'Empire, resta à
+Cobourg. (Ukert, t. I, p. 232.)
+
+
+ [a12] Page 11, ligne 19.—_L'Électeur amena Luther le plus près
+ possible d'Augsbourg._
+
+«Je suis sur les confins de la Saxe, à moitié chemin entre Wittemberg
+et Augsbourg. Il y aurait eu trop de danger pour moi dans cette
+dernière ville.» (juin 1530.)
+
+
+ [a13] Page 13, ligne 22.—_Les nobles seigneurs qui forment nos
+ comices..._
+
+«Ma résidence est maintenant au milieu des nuages, dans l'empire des
+oiseaux. Sans parler de la foule des autres oiseaux, dont les chants
+confus feraient taire une tempête, il y a près d'ici un certain bois
+tout peuplé, de la première à la dernière branche, de corbeaux et de
+corneilles. Du matin au soir, et quelquefois pendant toute la nuit,
+il y a là une crierie si infatigable, si incessante, que je doute
+qu'en aucun lieu du monde tant d'oiseaux se soient jamais réunis. Pas
+un qui se repose un instant; bon gré mal gré, il faut les entendre,
+vieux et jeunes, mères et filles, glorifier à qui mieux mieux, par
+leurs croassemens, le nom de corbeaux. Peut-être, par ces chants si
+harmonieux, veulent-ils faire descendre doucement le sommeil sur mes
+paupières; avec la grâce de Dieu, j'en ferai cette nuit l'expérience.
+C'est une noble race d'oiseaux, et, comme tu le sais, fort utiles
+au monde. Il me semble, en les voyant, que j'ai sous les yeux toute
+l'armée des sophistes et des Cochleistes, réunis de toutes les parties
+du monde, afin que j'apprécie mieux leur sagesse et leur doux langage,
+et que je voie à mon aise ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent pour
+le monde de l'esprit et pour le monde de la chair. Jusqu'à ce jour,
+personne n'a entendu philomèle, et cependant le coucou, qui annonce et
+accompagne son chant, s'enorgueillit magnifiquement dans la gloire de
+sa voix. De la résidence des corbeaux.» (22 avril 1530.)
+
+
+ [a14] Page 14, ligne 23.—_Luther le tançait rudement..._
+
+Quelquefois cependant il compâtit à ses douleurs. «Vous avez confessé
+Christ, offert la paix, obéi à César, souffert les injures, épuisé les
+blasphèmes. Vous n'avez point rendu le mal pour le mal; enfin vous
+avez dignement travaillé à la sainte œuvre de Dieu, comme il convient
+à des saints; réjouissez-vous donc dans le Seigneur. Assez long-temps
+vous avez été contristés par le monde. Regardez et levez la tête, votre
+rédemption approche. Je vous canoniserai comme de fidèles membres de
+Christ; que faut-il de plus à votre gloire?» (15 septembre 1530.)
+
+
+ [a15] Page 19, ligne 15.—_J'aurais voulu être la victime
+ sacrifiée par ce dernier concile, comme Jean Huss..._
+
+«Plaise à Dieu que nous soyons dignes d'être brûlés ou égorgés par lui
+(par le pape.) Cependant si nous ne méritons pas de rendre témoignage
+par notre sang, implorons du moins Dieu pour qu'il nous accorde cette
+grâce de témoigner par notre vie et nos paroles que Jésus-Christ est
+seul notre Seigneur, et que nous l'adorerons dans tous les siècles des
+siècles. Amen.» (T. II des œuvres latines, p. 270.)
+
+
+ [a16] Page 19, ligne 19.—_La profession de foi des
+ protestans..._
+
+«A la diète d'Augsbourg, le duc Guillaume de Bavière, qui était fort
+opposé à la doctrine évangélique, ayant dit au docteur Eck: «Peut-on
+renverser cette opinion par l'Écriture sainte?» «Non, dit-il, mais par
+les Pères.» L'évêque de Mayence se mit à dire: «Voyez! nos théologiens
+nous défendent joliment! Les luthériens montrent leur opinion dans
+l'Écriture, et nous la nôtre hors de l'Écriture.» Le même évêque disait
+alors: «Les luthériens ont un article auquel on ne peut contredire,
+quand même tous les autres ne vaudraient rien; c'est celui du mariage.»
+(Tischreden, p. 99.)
+
+
+ [a17] Page 20, ligne 10.—_L'archevêque de Mayence est très
+ porté pour la paix..._
+
+Luther, pour l'exhorter à montrer des sentimens pacifiques, lui avait
+écrit une lettre qui se terminait ainsi: «Je ne puis cesser de penser à
+la pauvre Allemagne, si malheureuse, si abandonnée, si méprisée, vendue
+à tant de traîtres en même temps. C'est ma chère patrie; je désirerais
+tant la voir heureuse!» (6 juillet 1530, de Cobourg.)
+
+
+ [a18] Page 21, ligne 7.—_Si l'Empereur veut faire un édit,
+ qu'il le fasse; après Worms aussi il en fit un..._
+
+Luther a conscience de sa force. «Si j'étais tué par les papistes,
+ma mort protégerait nos descendans, et ces bêtes féroces en seraient
+peut-être plus cruellement punies que je ne voudrais moi-même. Car, il
+y a quelqu'un qui dira un jour: _Où est ton frère Abel?_ Et celui-là
+les marquera au front, et ils erreront fugitifs par toute la terre...
+Notre race est maintenant sous la protection du Seigneur, puisqu'il est
+écrit: Je ferai miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui
+m'ont aimé. Et moi je crois à ces paroles.» (30 juin 1530.)
+
+«Si j'étais tué dans une émeute papiste, j'emmènerais à ma suite
+un grand nombre d'évêques, de prêtres, de moines, si bien que tous
+diraient: «Le docteur Martin Luther est conduit au sépulcre avec une
+grande procession; certes, c'est un grand docteur, au-dessus de tous
+évêques, prêtres, moines; aussi faut-il qu'à son enterrement, ils
+aillent avec lui, étendus sur le dos.» C'est ainsi que nous ferions
+ensemble notre dernier voyage.» (1531. Cochlæus, p. 211. Extrait du
+livre de Luther intitulé: _Avis aux Allemands_.)
+
+Les catholiques, lui disait-on, vous reprochent plusieurs fausses
+interprétations dans votre traduction de l'Écriture. Il répondit: «Ils
+ont encore de trop longues oreilles, et leur _hihan! hihan!_ est trop
+faible pour juger une traduction du latin en allemand... Dis-leur que
+le docteur Martin Luther veut qu'il en soit ainsi, et qu'un papiste et
+un âne c'est la même chose.
+
+ _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._
+
+(Passage cité par Cochlæus, 201, verso.)
+
+
+ [a19] Page 21, ligne 15.—_Qu'ils nous rendent Léonard
+ Keiser..._
+
+«Non-seulement le titre de roi, mais celui de César lui est bien
+mérité, puisqu'il a vaincu celui dont le pouvoir ne trouve point
+d'égal sur la terre. Ce n'est pas seulement un prêtre, c'est un
+souverain pontife et un véritable pape, celui qui a offert ainsi son
+corps en sacrifice à Dieu. Avec juste raison l'appelait-on Léonhard,
+c'est-à-dire force du lion; c'était un lion fort et intrépide.» (22
+octobre 1527.)
+
+_A Hausmann._ «Je pense que tu auras vu l'histoire de Gaspard Tauber,
+le nouveau martyr de Vienne, qui a été décapité et brûlé dans cette
+ville pour la parole de Dieu. Il en est arrivé autant à un libraire de
+Bude, en Hongrie, qu'on a brûlé au milieu de ses livres.» (12 novembre
+1524.)
+
+Il y avait à Vienne des partisans de la nouvelle doctrine.
+«Lorsqu'après la diète d'Augsbourg le cardinal Campeggio entra dans
+la ville avec le roi Ferdinand, on habilla un petit homme de bois en
+cardinal, on lui attacha au cou des indulgences et le sceau du pape, et
+on le mit sur un chien qui avait à la queue une vessie de porc pleine
+de pois. On fit courir ce chien à travers toutes les rues.» (Tischr.,
+p. 251.)
+
+
+ [a20] Page 21, ligne 16.—_Qu'ils nous rendent Keiser et tant
+ d'autres qu'ils ont fait injustement mourir..._
+
+Si l'on en croyait Cochlæus, Luther se serait montré persécuteur à son
+tour. En 1532, un luthérien s'étant éloigné de ses opinions, Luther le
+fit enlever et conduire à Wittemberg, où il fut emprisonné; un procès
+fut commencé. Comme on ne trouva pas de charges suffisantes, il fallut
+le relâcher. Mais il fut toujours depuis sourdement persécuté par les
+luthériens. (Cochlæus, p. 218.)
+
+
+ [a21] Page 22, ligne 22.—_On se prépare à combattre..._
+
+Cependant on craignait tant de part et d'autre l'issue de la lutte,
+que, contre toute probabilité, la paix se maintint. «J'admire ce
+miracle de Dieu, que tant de menaces soient allées en fumée. Tout le
+monde en effet croyait qu'au printemps éclaterait en Allemagne une
+guerre atroce.» (juin 1531.)
+
+La crainte d'un nouveau soulèvement des paysans contribuait à
+entretenir les intentions pacifiques des princes. «Les paysans, écrit
+Luther, recommencent à s'assembler. Une soixantaine d'entre eux ont
+cherché à surprendre la nuit le château de Hohenstein. Tu vois que
+malgré la présence de l'Empereur, il faut prendre des précautions
+contre cette révolte; que serait-ce si les papistes commençaient la
+guerre?» (19 juillet 1530.)
+
+
+ [a22] Page 22, ligne 25.—_Luther fut accusé d'avoir poussé les
+ protestans à prendre cette attitude hostile..._
+
+Bien loin de là, il avait dès 1529 dissuadé l'Électeur d'entrer dans
+aucune ligue dirigée contre l'Empereur... «Nous ne saurions approuver
+une pareille alliance; s'il en résultait quelque malheur, peut-être
+même la guerre ouverte, tout retomberait sur notre conscience, et nous
+aimerions mieux être dix fois morts que d'avoir à nous reprocher du
+sang versé pour l'Évangile. Nous sommes ceux qui devons souffrir, comme
+dit le prophète, ceux qui ne doivent pas se venger eux-mêmes, mais
+tout remettre entre les mains de Dieu... Je supplie donc humblement
+votre Grâce électorale de ne pas se laisser abattre par ce danger.
+Nous allons élever nos prières à Dieu; mais nos mains doivent rester
+pures de sang et de crime. S'il arrivait (contre mon opinion) que
+l'Empereur allât jusqu'à me réclamer moi ou mes amis, nous irions,
+sous la protection de Dieu, comparaître devant lui, plutôt que de
+causer préjudice à votre Grâce électorale, comme je l'ai plusieurs
+fois déclaré à votre auguste frère, feu l'électeur Frédéric....» (18
+novembre 1529.)
+
+
+ [a23] Page 22, ligne 28.—_Résistance à l'Empereur..._
+
+Dans le livre des _Propos de table_ (p. 397, verso et suiv.) Luther
+parle plus explicitement: «Ce n'est point pour la religion que l'on
+combattra. L'Empereur a pris les évêchés d'Utrecht et de Liége; il a
+offert au duc de Brunswick de lui laisser prendre Hildesheim. Il est
+affamé et altéré des biens ecclésiastiques; il les dévore. Nos princes
+ne le souffriront pas; ils voudront manger avec lui. Alors on en
+viendra à se prendre aux bonnets.» (1530.)
+
+«J'ai souvent été interrogé par mon gracieux seigneur, sur la question
+de savoir ce que je ferais si un voleur de grand chemin, un meurtrier,
+venait m'attaquer. Je résisterais, dans l'intérêt du prince dont je
+suis sujet et serviteur; je puis tuer le voleur, mettre le couteau
+sur lui, et même ensuite recevoir les sacremens. Mais si c'est pour
+la parole de Dieu, et comme prédicateur, que l'on m'attaque, je dois
+souffrir et recommander la vengeance à Dieu. Aussi je ne prends point
+de couteau en chaire, mais sur la route. Les anabaptistes sont des
+coquins désespérés, ils ne portent aucune arme et se vantent d'une
+grande patience.»
+
+(1536.) «Comme je parlais pour la paix, le landgrave de Hesse me
+disait: Seigneur docteur, vous conseillez très bien; mais quoi? Si nous
+ne suivons pas vos conseils?»
+
+(1539.) Luther répond sur la question du droit de résistance «que,
+selon le droit public, le droit naturel et la raison, la résistance
+à l'autorité injuste est permise. Il n'y a de difficulté que dans le
+domaine de la théologie.
+
+»La question n'eût pas été difficile à résoudre au temps des apôtres,
+car toutes les autorités étaient alors païennes et non chrétiennes.
+Mais maintenant que tous les princes sont chrétiens ou prétendent
+l'être, il est difficile de conclure, car un prince et un chrétien sont
+les plus proches parens.—Qu'un chrétien puisse se défendre contre
+l'autorité, il y a là matière à de grandes réflexions.—... Au fond,
+c'est au pape que j'arrache l'épée, et non à l'Empereur.»
+
+Il résume ainsi lui-même les argumens qu'il eût pu adresser aux
+Allemands, s'il eût fait une exhortation à la résistance:
+
+«1. L'Empereur n'a ni droit ni puissance pour ordonner cela; c'est
+chose certaine, s'il l'ordonne, on ne doit point lui obéir. 2. Ce
+n'est pas moi qui excite le trouble, je l'empêche et je m'y oppose.
+Qu'ils voient s'ils n'en sont pas les auteurs, lorsqu'ils ordonnent ce
+qui est contre Dieu. 3. Ne badinez pas tant. Si vous faites boire le
+fou (narren Luprian), prenez garde qu'il ne vous crache au visage. Il
+est, d'ailleurs, assez altéré, et ne demande pas mieux que de boire
+son soûl. 4. Eh bien! vous voulez combattre; courbez vos têtes pour
+recevoir la bénédiction. Ayez bon succès! Dieu vous donne joyeuse
+victoire! Moi, docteur Martin Luther, votre apôtre, je vous ai parlé,
+je vous ai avertis, comme c'était mon devoir!»
+
+Il dit encore ailleurs: «Vous méprisez ma doctrine. Vous voulez prendre
+le Luther dans ses paroles, comme faisaient les Pharisiens au Christ.
+Mais si je voulais (je ne le veux point), j'aurais une glose pour
+vous embarrasser; je dirais que cette résistance n'est point contre
+l'Empereur, mais contre Dieu. D'un autre côté: qu'un politique, un
+citoyen, un sujet, n'est pas un chrétien, que ce n'a pas été la pensée
+de Christ de détruire les droits, la police et le gouvernement du
+monde. Rends à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César.
+N'obéis point dans ce qui est contre Dieu et sa parole.
+
+»Je condamne la révolte au péril de mon corps, de ma vie, de mon
+honneur et de mes biens. Je voudrais bien vous arrêter et vous retenir.
+Si vous commencez, je me tairai et périrai avec vous. Vous irez en
+enfer au nom de tous les diables, et moi au ciel au nom du Christ. Ils
+veulent abuser de notre doctrine, mais ils verront du moins qu'elle
+n'est point erronée en soi.
+
+»... Tuer un tyran n'est pas chose permise à l'homme qui n'est dans
+aucune fonction publique, car le cinquième commandement dit: Tu ne
+dois pas tuer. Mais si je surprends un homme près de ma femme ou de
+ma fille, quoiqu'il ne soit point un tyran, je pourrai fort bien le
+tuer. _Item_, s'il prend par force à celui-ci sa femme, à l'autre sa
+fille, au troisième ses terres et ses biens, que les bourgeois et
+sujets s'assemblent, ne sachant plus comment supporter sa violence et
+sa tyrannie, ils pourront le tuer, comme tout autre meurtrier ou voleur
+de grand chemin.» (Tischr., p. 397, verso, sqq.)
+
+»Le bon et vraiment noble seigneur Gaspard de Kokritz m'a demandé, mon
+cher Jean, que je t'écrivisse mon jugement sur le cas où César voudrait
+faire la guerre à nos princes, au sujet de l'Évangile. Serait-il alors
+permis aux nôtres de résister et de se défendre? J'avais déjà écrit
+mon opinion sur ce sujet, du vivant du duc Jean. Aujourd'hui il est un
+peu tard pour me demander mon avis, puisqu'il a été décidé parmi les
+princes qu'ils peuvent et veulent résister et se défendre, et qu'on
+ne s'en tiendra pas à mon dire... Ne fortifie pas le bras des impies
+contre nos princes; laisse le champ libre à la colère et au jugement de
+Dieu; ils l'ont cherché jusqu'à ce jour avec fureur, avec rire et avec
+joie. Cependant intimide les nôtres par cet exemple, que les Machabées
+ne suivirent pas ceux qui voulaient se défendre contre Antiochus, mais
+que dans la simplicité de leur cœur ils se laissèrent plutôt tuer.»
+(8 février 1539.)
+
+Dans son livre _De seculari potestate_, dédié au duc de Saxe, il dit:
+«En Misnie, en Bavière et en d'autres lieux, les tyrans ont promulgué
+un édit pour qu'on ait à livrer partout aux magistrats les Nouveaux
+Testamens. Si les sujets obéissent à l'édit, ce n'est pas un livre,
+qu'ils remettent au péril de leur salut, c'est Christ lui-même qu'ils
+livrent aux mains d'Hérode. Cependant, si on veut les enlever par
+la violence, il faut le souffrir; on ne doit point résister à la
+témérité.—Les princes sont du monde, et le monde est ennemi de Dieu.»
+
+«On ne doit pas obéir à César s'il veut faire la guerre à notre parti.
+Le Turc n'attaque pas son Alcoran, l'Empereur ne doit pas davantage
+attaquer son Évangile.» (Cochlæus, p. 210.)
+
+
+ [a24] Page 22, ligne 30.—_Voici mon avis..._
+
+L'Électeur avait demandé à Luther s'il serait permis de résister à
+l'Empereur les armes à la main. Luther répondit négativement, en
+ajoutant seulement: «Si cependant l'Empereur, non content d'être
+le maître des états des princes, allait jusqu'à exiger d'eux de
+persécuter, de mettre à mort, ou de chasser leurs sujets pour la
+cause de l'Évangile, les princes convaincus que ce serait agir contre
+la volonté de Dieu, devront lui refuser l'obéissance; autrement ils
+violeraient leur foi et se rendraient complices du crime. Il suffit
+qu'ils laissent faire l'Empereur, qui aura à en rendre compte, et
+qu'ils ne défendent pas leurs sujets contre lui.» Plus loin il dit,
+en parlant de la guerre civile: «Quel carnage et quelles lamentations
+couvriraient alors la terre allemande! Un prince devrait mieux aimer
+perdre trois fois ses états, ou mourir trois fois, que d'être la cause
+de si horribles bouleversemens, ou seulement d'y consentir. Quelle
+conscience pourrait le supporter! Le diable verrait cela avec plaisir;
+Dieu veuille nous en préserver à jamais!» (6 mars 1530.)
+
+
+ [a25] Page 26, ligne 8.—_Que l'on m'accuse ou non d'être trop
+ violent..._
+
+L'Électeur avait réprimandé Luther au sujet de deux écrits
+(_Avertissement à ses chers Allemands_, et _Gloses sur le prétendu
+édit impérial_) qu'il trouvait trop violens. Luther lui répondit
+(16 avril 1531) qu'il n'avait fait que repousser les attaques plus
+violentes encore de ses ennemis, et qu'il serait injuste de lui imposer
+silence lorsqu'on laissait tout dire à ses adversaires... «Il m'a
+été impossible de me taire plus long-temps dans cette affaire qui me
+concerne plus que tout autre. Si je gardais le silence devant une telle
+condamnation publique de ma doctrine, ne serait-ce pas l'abandonner, la
+renier? Plutôt que de le souffrir, je braverais la colère de tous les
+diables, celle du monde entier, sans parler de celle des conseillers
+impériaux.—On dit que mes deux écrits sont tranchans et bien affilés;
+l'on a raison: je ne les ai pas non plus faits pour être doux; le seul
+regret que j'aie c'est qu'ils ne soient pas plus tranchans encore. Si
+l'on considère la violence de mes adversaires, l'on sera forcé d'avouer
+que j'ai été trop bénin... Tout le monde crie contre nous; l'on
+vocifère les calomnies les plus odieuses; et moi, pauvre homme, j'élève
+la voix à mon tour, et voilà que personne n'aura crié que Luther... En
+somme, tout ce que nous disons et faisons est injuste, quand même nous
+ressusciterions les morts; tout ce qu'ils font, eux, est juste, quand
+même ils noieraient l'Allemagne dans les larmes et dans le sang.»
+
+
+ [a26] Page 26, ligne 16.—_Eh bien! puisqu'ils sont
+ incorrigibles..... je romps avec eux._ ...
+
+«Toujours jusqu'à présent (1534), particulièrement à la diète
+d'Augsbourg, nous avons humblement offert au pape et aux évêques de
+recevoir d'eux la consécration et l'autorité spirituelle, et de les
+aider à conserver ce droit; ils nous ont toujours repoussés. Et s'il
+arrive un jour, pour la consécration sacerdotale, ce qui est arrivé
+pour les indulgences, à qui sera la faute. J'ai offert aussi de me
+taire sur les indulgences si l'on voulait se taire sur ce que j'avais
+écrit; ils n'ont pas voulu, et aujourd'hui il n'y a plus assez de
+mépris par tout le monde pour les indulgences; indulgences, lettres
+papales, sceaux brisés gisent à terre. Ainsi disparaîtra le pouvoir de
+consacrer et le chrême et les tonsures, de sorte qu'on ne reconnaîtra
+plus où est l'évêque, où est le prêtre.» (Cochlæus, p. 245, extrait du
+_De angulari missâ_, Luth., op. lat., VII, p. 220.)
+
+
+ [a27] Page 28, ligne 3.—_Anabaptistes._
+
+Il y avait déjà long-temps qu'ils remuaient en Allemagne. «Nous avons
+ici une nouvelle espèce de prophètes, venus d'Anvers, qui prétendent
+que l'Esprit saint n'est autre chose que le génie et la raison
+naturelle. (27 mars 1525.)
+
+»Il n'y a rien de nouveau, sinon que l'on dit que les anabaptistes
+augmentent et se répandent de tous côtés. (28 décembre 1527.)
+
+»La nouvelle secte des anabaptistes fait d'étonnans progrès; ce sont
+des gens qui mènent une vie d'excellente apparence, et qui meurent avec
+grande audace par l'eau ou par le feu. (31 décembre 1527.)
+
+»Il y a beaucoup de troubles en Bavière.... il ne me semble pas à
+propos que tu les livres aux magistrats; ils se livreront eux-mêmes, et
+alors le conseil les bannira de la ville. Je vois partout la tradition
+de Münzer, sur la perdition future des impies et le règne des justes
+sur la terre. C'est ce que prophétise Cellarius dans un livre qu'il
+vient de publier; cet esprit est un esprit de révolte. (27 janvier
+1528.)»
+
+Le 12 mai 1528 il écrit à Link: «Tu as vu, je pense, mon
+_Antischwermerum_ et ma dissertation sur la bigamie des évêques. Le
+courage des anabaptistes mourans, ressemble à celui des donatistes
+dont parle Augustin, ou à la fureur des juifs dans Jérusalem dévastée.
+Les saints martyrs, comme notre Léonard Keiser, meurent avec crainte,
+humilité, et en priant pour leurs bourreaux; l'opiniâtreté de ceux-ci
+au contraire, lorsqu'ils vont à la mort, semble augmenter avec
+l'indignation de leurs ennemis.»
+
+
+ [a28] Page 51, ligne 2.—_Exécution..._
+
+_Extrait d'un ancien livre de chant des anabaptistes._ «Les paroles
+d'Algérius sont des miracles: «Ici, dit-il, les autres gémissent et
+pleurent, et moi j'y ressens de la joie. Dans ma prison, l'armée du
+ciel m'apparaît; je ne sais combien de martyrs habitent avec moi tous
+les jours. Dans la joie, dans les délices, dans l'extase de la grâce,
+je vois le Seigneur sur son trône.»
+
+»Mais ta patrie, lui disaient-ils, tes amis, tes parens, ta profession,
+peux-tu les quitter volontiers? Il dit aux envoyés: «Nul homme ne me
+bannit de ma patrie; elle est aux pieds du trône céleste, là où mes
+ennemis deviendront mes amis pour chanter le même cantique.
+
+»Médecins, artistes, ouvriers, ne peuvent ici-bas réussir; qui ne
+reconnaît la force de Dieu, n'a qu'une force aveugle.» Les juges
+furieux le menacèrent du feu. «Dans la puissance des flammes, dit
+Algérius, vous reconnaîtrez la mienne.» (Wunderhorn, t. I.)
+
+
+ [a29] Page 55.—_Fin du chapitre..._
+
+Les passages suivans de Ruchat (Réformation de la Suisse), font bien
+connaître le bizarre enthousiasme des anabaptistes. «L'an 1529, neuf
+anabaptistes furent saisis à Bâle, et mis en prison. On les fit venir
+devant le sénat, et on appela aussi les ministres pour conférer avec
+eux. D'abord Œcolampade leur expliqua en deux mots le symbole des
+apôtres et celui de saint _Athanase_, et leur représenta que c'était
+là la véritable et indubitable foi chrétienne, que Jésus-Christ et ses
+apôtres avaient prêchée. Ensuite le bourgmeistre, Adelbert Meyer, dit
+aux anabaptistes, qu'ils venaient d'entendre une bonne explication de
+la foi chrétienne, et que, «puisqu'ils se plaignaient des ministres,
+ils devaient présentement parler à cœur ouvert et exposer hardiment
+ce qui leur faisait de la peine.» Mais il n'y en eut pas un seul qui
+lui répondît un mot, ils se contentèrent de se regarder les uns les
+autres. Alors le premier huissier de la chambre dit à l'un d'eux,
+qui était tourneur de sa profession: «D'où vient que tu ne parles
+pas présentement, après avoir tant jasé ailleurs, dans la rue, dans
+les boutiques, et dans la prison?» Comme ils gardaient encore le
+silence, Marc Hedelin, chef des tribus, s'adressa au principal de ces
+gens-là, et lui dit: «Que réponds-tu, frère, à ce qui t'a été proposé?»
+L'anabaptiste lui répondit: «Je ne vous reconnais point pour frère.»
+«Comment?» lui dit ce seigneur. «Parce, dit l'autre, que vous n'êtes
+point chrétien. Amendez-vous premièrement, corrigez-vous, et quittez la
+magistrature.» «En quoi penses-tu donc, lui dit Hedelin, que je pèche
+tant?» «Vous le savez bien,» lui répondit l'anabaptiste.
+
+»Le bourgmeistre prit la parole, lui ordonna de répondre avec modestie
+et avec douceur, et le pressa vivement de parler sur la question dont
+il s'agissait. Sur quoi il répondit: «Qu'il ne croyait pas qu'un
+chrétien pût être dans une magistrature mondaine, parce que celui qui
+combat avec l'épée, périra par l'épée: Que le baptême des enfans est du
+diable, et une invention du pape; on doit baptiser les adultes, et non
+les petits enfans, selon l'ordre de Jésus-Christ.»
+
+»Œcolampade entreprit de le réfuter, avec toute la douceur possible,
+et de lui faire voir, que les passages qu'il avait cités, avaient un
+autre sens, comme tous les anciens docteurs en faisaient foi. «Mes
+chers amis, dit-il, vous n'entendez pas l'Écriture sainte et vous
+la maniez fort grossièrement.» Et comme il allait leur montrer le
+véritable sens de ces passages, l'un d'entre eux, qui était meunier,
+l'interrompit, le traitant de séducteur, qui caquetait beaucoup,
+et dit: «Que ce qu'il avait là allégué contre eux, ne faisait rien
+au sujet. Qu'ils avaient entre les mains la pure et propre parole
+de Dieu, et qu'ils voulaient s'y attacher toute leur vie, que le
+Saint-Esprit parlait maintenant par lui. Il s'excusait en même temps
+de ne pas parler éloquemment, disant qu'il n'avait pas étudié, qu'il
+n'avait été dans aucune université, et que dès sa jeunesse il avait haï
+la sagesse humaine, qui est pleine de tromperies. Qu'il connaissait
+bien la ruse des scribes, qui cherchaient perpétuellement à offusquer
+les yeux des simples.» Après quoi il se mit à crier et à pleurer,
+disant: «Qu'après avoir ouï la parole de Dieu, il avait renoncé à sa
+vie déréglée; et que maintenant que par le baptême il avait reçu le
+pardon de ses péchés, il était persécuté de chacun, au lieu que dans
+le temps qu'il était plongé dans toutes sortes de vices, personne ne
+l'avait châtié, ni mis en prison, comme on faisait présentement. Qu'on
+l'avait enfermé dans la tour, comme un meurtrier; quel était donc son
+crime? etc. La conférence ayant duré jusqu'à l'heure du dîner, le sénat
+se leva.
+
+»Après dîner, le sénat s'étant rassemblé, les ministres entrèrent en
+conférence avec les anabaptistes, au sujet de la magistrature. Et
+comme l'un d'eux eut donné des réponses assez satisfaisantes sur les
+questions qu'on lui avait proposées, cela fit chagrin aux autres,
+de ce qu'il n'était pas ferme dans leur doctrine. C'est pourquoi
+ils l'interrompirent. «Laisse-nous parler, lui dirent-ils, nous qui
+entendons mieux l'Écriture; nous pourrons mieux répondre sur ces
+articles, que toi, qui es encore un novice, et qui n'es pas capable de
+défendre notre foi contre les renards.» Alors le tourneur entrant en
+dispute, soutint que saint Paul (_Rom. XIII_) parlant des puissances
+supérieures, n'entend point les magistrats, mais les supérieurs
+ecclésiastiques. Œcolampade lui nia cela, et lui demanda en quel
+endroit de la Bible il le trouvait, et comment il le prouverait?
+L'autre lui dit: «Feuilletez aussi tout l'Ancien et le Nouveau
+Testament, et vous y trouverez que vous devez recevoir une pension;
+vous avez meilleur temps que moi, qui suis obligé de me nourrir du
+travail de mes mains, pour n'être à charge à personne.» Cette saillie
+fit un peu rire les assistans. Œcolampade leur dit: «Messieurs, il
+n'est pas temps maintenant de rire: si je reçois de l'Église mon
+entretien et ma nourriture, je puis prouver par l'Écriture, que cela
+est raisonnable: ainsi ce sont là des discours séditieux. Priez plutôt
+pour la gloire du Seigneur, afin que Dieu amollisse leurs cœurs
+endurcis et les éclaire.»
+
+«Après plusieurs autres discours, comme le temps de se lever
+approchait, il y en eut un, qui n'avait rien dit de tout le jour,
+qui se mit à hurler et à pleurer. «Le dernier jour est à la porte,
+disait-il, amendez-vous, la cognée est déjà mise à l'arbre; ne
+noircissez donc pas notre doctrine sur le baptême. Je vous en prie,
+pour l'amour de Jésus-Christ, ne persécutez pas les gens de bien.
+Certainement le juste juge viendra bientôt, et fera périr tous les
+méchans.»
+
+«Le bourgmeistre l'interrompit pour lui dire qu'on n'avait pas besoin
+de cette lamentation; qu'il devait raisonner sur les articles dont il
+était question. Il voulut continuer sur le même ton, mais on ne le lui
+permit pas. Enfin le bourgmeistre justifia la conduite du sénat, à
+l'égard des anabaptistes: il représenta qu'on les avait arrêtés, non
+pas à cause de l'Évangile, ni à cause de leur bonne conduite, mais à
+cause de leurs déréglemens, de leur parjure et de leur sédition. Que
+l'un d'eux avait commis un meurtre; un autre avait enseigné qu'on ne
+doit point payer les dîmes: un troisième avait excité des troubles,
+etc. Que c'était pour ces crimes qu'on les avait saisis, jusqu'à ce
+qu'on eût décidé quel traitement on leur ferait, etc.
+
+»Dans ce moment, l'un d'entre eux se mit à crier: «Mes frères, ne
+résistez point au méchant. Quand même l'ennemi serait devant votre
+porte, ne la fermez pas. Laissez-les venir, ils ne peuvent rien faire
+contre nous, sans la volonté du Père, puisque nos cheveux sont comptés.
+Je dis bien plus: il ne faut pas même résister à un brigand dans un
+bois. Ne croyez-vous pas que Dieu ait soin de vous?» On lui imposa
+silence. (Ruchat, _Réforme suisse_, II, p. 498.)
+
+_Autre dispute._—«Le ministre zwinglien leur parla amiablement et
+avec douceur, leur remontrant que, s'ils enseignaient la vérité, ils
+avaient tort de se séparer de l'Église, et de prêcher dans les bois,
+et dans d'autres lieux écartés. Ensuite il leur exposa en peu de mots
+la doctrine de l'Église. Un des anabaptistes l'interrompit, pour lui
+dire: «Nous avons reçu le Saint-Esprit par le baptême, nous n'avons
+pas besoin d'instruction.» Un des seigneurs députés leur dit: «Nous
+avons ordre de vous dire, qu'on veut bien vous laisser aller sans autre
+châtiment, pourvu que vous quittiez le pays et que vous promettiez
+de n'y plus revenir, à moins que vous ne vous amendiez.» L'un des
+anabaptistes lui répondit: «Quel ordre est-ce-là? le magistrat n'est
+point maître de la terre pour nous ordonner de sortir ou d'aller
+ailleurs. Dieu a dit: Habite le pays. Je veux obéir à ce commandement,
+et demeurer dans le pays où je suis né, où j'ai été élevé, et personne
+n'a le droit de s'y opposer.» Mais on lui fit bientôt éprouver le
+contraire. (Ruchat, t. III, p. 102.)
+
+«On vit à Bâle un anabaptiste nommé _Conrad in Gassen_, qui proférait
+des blasphèmes étranges, par exemple: «Que Jésus-Christ n'était point
+notre Rédempteur; qu'il n'était point Dieu, et qu'il n'était point
+né d'une Vierge.» Il ne faisait aucun cas de la prière, et comme on
+lui représentait que Jésus-Christ avait prié sur la montagne des
+Oliviers, il répondait avec une brutale insolence: «Qui est-ce qui l'a
+ouï?» Comme il était incorrigible, il fut condamné à avoir la tête
+tranchée.—Cet impie fanatique me fait souvenir d'un autre de nos
+jours, qui a séduit certaines personnes de notre voisinage, il y a
+quelques années, en leur persuadant qu'il ne fallait user ni de pain
+ni de vin. Et comme on lui objectait un jour à Genève, que le premier
+miracle de Jésus-Christ avait été de changer l'eau en vin, il répondit:
+«Que Jésus-Christ était encore jeune dans ce temps-là, et que c'était
+une petite faute qu'il fallait lui pardonner.» (Ruchat, _Réforme
+suisse_, t. III, p. 104.)
+
+La Réforme, née dans la Saxe, avait promptement gagné les bords du
+Rhin, et était allée, remontant le fleuve, s'associer dans la Suisse au
+rationalisme vaudois; elle osa même passer dans la catholique Italie.
+Mélanchton, qui entretenait correspondance habituelle avec Bembo et
+Sadolet, tous deux secrétaires apostoliques, fut d'abord beaucoup plus
+connu que Luther des érudits italiens. C'est à lui qu'on rapportait la
+gloire des premières attaques contre Rome. Mais la réputation de Luther
+grandissant avec l'importance de sa réforme, il apparut bientôt aux
+Italiens comme le chef du parti protestant. C'est à ce titre qu'Altieri
+lui écrit en 1542 au nom des églises protestantes du nord-est de
+l'Italie:
+
+«Au très excellent et très intègre docteur et maître dans les saintes
+Écritures, le seigneur Martin Luther, notre chef (princeps) et notre
+frère en Christ, les frères de l'église de Venise, Vicence et Trévise.
+
+»Nous avouons humblement notre faute et notre ingratitude, pour avoir
+tardé si long-temps à reconnaître ce que nous te devions à toi qui nous
+as ouvert la voie du salut... Nous sommes exposés à toute la rage de
+l'Antichrist, et sa cruauté augmente de jour en jour contre les élus
+de Dieu... Errans, dispersés, nous attendons que vienne le fort du
+Seigneur... Vous que Dieu a placé à la garde de son troupeau, jusqu'à
+sa venue, veillez, nous vous en supplions, chassez les loups qui nous
+dévorent... Sollicitez les sérénissimes princes de l'Allemagne qui
+suivent l'Évangile, d'écrire pour nous au sénat de Venise, afin de
+modérer et de suspendre les mesures violentes que l'on prend contre le
+troupeau du Seigneur, à la suggestion des ministres du pape.... Vous
+savez quel accroissement ont pris ici vos églises; combien est large
+la porte ouverte à l'Évangile... travaillez donc encore pour la cause
+commune.» (Seckendorf, lib. III, p. 401.)
+
+Charles-Quint contribua lui-même à répandre dans la péninsule le nom et
+les doctrines de Luther, en appelant sans cesse dans cette contrée de
+nouvelles bandes de landsknechts, parmi lesquels se trouvaient beaucoup
+de protestans. On sait que George Frundsberg, le chef des troupes
+allemandes du connétable de Bourbon, jurait d'étrangler le pape avec la
+chaîne d'or qu'il portait au cou.—L'auteur d'une histoire luthérienne
+rapporte qu'un de ces Allemands se vantait de manger bientôt un morceau
+du pape (_ut ex corpore papæ frustum devoret_). Il ajoute qu'après
+la prise de Rome plusieurs hommes d'armes changèrent une chapelle en
+écurie, et firent des bulles du pape une litière pour leurs chevaux,
+puis, se revêtant d'habits sacerdotaux, ils proclamèrent pape un
+landsknecht qui, dans son consistoire, déclara faire abandon de la
+papauté à Luther. (Cochlæus, p. 156).—Luther fut même solennellement
+proclamé. «Un certain nombre de soldats allemands s'assemblèrent un
+jour dans les rues de Rome, montés sur des chevaux et des mules. Un
+d'eux, nommé Grunwald, remarquable par sa taille, s'habilla comme le
+pape, se mit sur la tête une triple couronne, et monta sur une mule
+richement caparaçonnée; d'autres s'étaient habillés en cardinaux, avec
+une mitre sur la tête, et vêtus d'écarlate ou de blanc, suivant les
+personnages qu'ils représentaient. Ils se mirent ainsi en marche au
+bruit des tambours et des fifres, entourés d'une foule innombrable,
+et avec toute la pompe usitée dans les processions pontificales.
+Lorsqu'ils passaient devant quelques maisons où se trouvait un
+cardinal, Grunwald bénissait le peuple. Il descendit ensuite de sa
+mule, et les soldats, le plaçant sur un siége, le portèrent sur leurs
+épaules. Arrivé au château Saint-Ange, il prend alors une large coupe
+et boit à la santé de Clément, et ceux qui l'environnent suivent son
+exemple. Il prête ensuite serment à ses cardinaux, et ajoute qu'il les
+engage à rendre hommage à l'Empereur comme à leur légitime et unique
+souverain; il leur fait promettre qu'ils ne troubleront plus la paix
+de l'Empire par leurs intrigues, mais que, suivant les préceptes de
+l'Écriture et l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, ils demeureront
+soumis au pouvoir civil. Après une harangue dans laquelle il récapitula
+les guerres, les parricides et les sacriléges des papes, le prétendu
+pontife promit solennellement de transférer, par voie de testament,
+son autorité et sa puissance à Martin Luther. Lui seul, disait-il,
+pouvait abolir tous ces abus et réparer la barque de saint Pierre, de
+sorte qu'elle ne fût plus le jouet des vents et des flots. Élevant
+alors la voix, il dit aux assistans: «Que tous ceux qui sont de cet
+avis, le fassent connaître en levant la main.» Aussitôt la multitude
+des soldats leva la main en s'écriant: «_Vive le pape Luther!_» Toute
+cette scène se passait sous les yeux de Clément VII. (Macree, Réf. en
+Italie, p. 66-7.)
+
+Les ouvrages de Zwingli étant écrits en langue latine, circulaient plus
+facilement en Italie que ceux des réformateurs du nord de l'Allemagne,
+qui n'écrivaient point toujours dans la langue savante et universelle.
+Cette circonstance est sans doute une des causes du caractère que prit
+la réforme italienne, particulièrement dans l'académie de Vicence,
+où naquit le socinianisme. Cependant les livres de Luther passèrent
+de bonne heure les Alpes. Le 14 février 1519, le premier magistrat
+lui écrit: «Blaise Salmonius, libraire de Leipzig, m'a présenté
+quelques-uns de vos traités; comme ils ont eu l'approbation des
+savans, je les ai livrés à l'impression, et j'en ai envoyé six cents
+exemplaires en France et en Espagne. Ils se vendent à Paris, et mes
+amis m'assurent que même, dans la Sorbonne, il y a des gens qui les
+lisent et les approuvent. Des savans de ce pays désiraient aussi depuis
+long-temps voir traiter la théologie avec indépendance. Calvi, libraire
+de Pavie, s'est chargé de faire passer une grande partie de l'édition
+en Italie. Il nous promet même un envoi de toutes les épigrammes
+composées en votre honneur par les savans de son pays. Telle est la
+faveur que votre courage et votre habileté ont attirée sur vous et sur
+la cause de Christ.»
+
+Le 19 septembre 1520, Burchard Schenk écrit de Venise à Spalatin:
+«J'ai lu ce que vous me mandez du seigneur Martin Luther; il y a déjà
+long-temps que sa réputation est arrivée jusqu'à nous, mais on dit par
+la ville qu'il se garde du pape! Il y a deux mois, dix de ses livres
+furent apportés dans notre ville, et aussitôt vendus... Que Dieu le
+conduise dans la voie de la vérité et de la charité.» (Seckendorf, p.
+115.)
+
+Quelques ouvrages de Luther pénétrèrent même dans Rome, et jusque
+dans le Vatican, sous la sauve-garde de quelque pieux personnage
+dont le nom remplaçait en tête du livre celui de l'auteur hérétique.
+C'est ainsi que plusieurs cardinaux eurent à se repentir d'avoir loué
+hautement le _Commentaire sur l'Épître aux Romains_, et le _Traité sur
+la justification_ d'un certain cardinal Fregoso, qui n'était autre que
+Luther. Il en advint de même pour les _Lieux communs_ de Mélanchton.
+(Maccree, Réforme italienne, p. 39.)
+
+«Je m'occupe, dit Bucer dans une lettre à Zwingli, d'une interprétation
+des psaumes. Les instances de nos frères de la France et de l'Allemagne
+intérieure, me décident à les publier sous un nom étranger, afin
+que les libraires puissent les vendre. Car c'est un crime capital
+d'introduire dans ces deux pays des livres qui portent nos noms. Je me
+donnerai donc pour un Français, et je ferai paraître mon livre sous le
+nom d'Aretius Felinus.»—Il dédia ce livre au Dauphin. (Lugduni
+iii idus julii anno MDXXIX.)
+
+
+ [a30] Page 56, ligne 5.—_Les catholiques et les protestans
+ réunis un instant contre les anabaptistes..._
+
+Pour repousser les reproches des catholiques qui attribuaient aux
+prédicateurs protestans la révolte des anabaptistes, les Réformés
+de toutes les sectes cherchèrent encore une fois à se réunir. Une
+conférence eut lieu à Wittemberg (1536). Bucer, Capiton et plusieurs
+autres s'y rendirent au mois de mai, pour conférer avec les théologiens
+saxons. La conférence dura du 22 au 25, jour où fut signée la _Formule
+de concorde_ rédigée par Mélanchton. Le 28, Luther et Bucer prêchèrent
+à Wittemberg, et proclamèrent l'union qui venait de se conclure entre
+les deux partis. (Ukert, I, 307.)
+
+Avant de signer la formule de concorde, Luther voulut qu'elle fût
+approuvée explicitement par les réformés de la Suisse, «de peur,
+dit-il, que par des réticences, cette _Concorde_ ne donne lieu dans la
+suite à des discordes encore plus fâcheuses.» (janvier 1535.) Cette
+approbation fut donnée. «Les Suisses, écrit-il au duc Albert de Prusse,
+les Suisses, qui jusqu'ici n'étaient pas d'accord avec nous sur la
+question du saint Sacrement, sont en bon chemin; Dieu veuille ne pas
+nous abandonner! Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Berne et plusieurs autres
+villes, se sont rangées de notre côté. Nous les recevons comme frères,
+et nous espérons que Dieu finira le scandale, non pas à cause de nous,
+car nous ne l'avons pas mérité, mais pour glorifier son nom et faire
+dépit à cet abominable pape. La nouvelle a beaucoup effrayé ceux de
+Rome. Ils sont dans la terreur et n'osent assembler un concile.» (6 mai
+1538.)
+
+Dans le même temps, des négociations étaient entamées avec Henri,
+duc de Brunswick, pour le rattacher aux doctrines luthériennes, mais
+elles restèrent sans résultat.—Le 23 octobre 1539, Luther écrivit
+à l'Électeur pour lui annoncer que les négociations avec les envoyés
+du roi d'Angleterre étaient également infructueuses. La lettre est
+signée de Luther, de Mélanchton, et de plusieurs autres théologiens de
+Wittemberg.
+
+
+ [a31] Page 57, ligne 25.—_Les armes seules pouvaient
+ décider..._
+
+«Le docteur Jean Pommer m'a dit une fois qu'à Lubeck, dans la maison
+de ville, on avait trouvé dans une vieille chronique, une prophétie
+d'après laquelle en l'an 1550, il s'élèverait dans l'Allemagne un grand
+tumulte à cause de la religion; et que, lorsque l'Empereur s'en serait
+mêlé, il perdrait tout ce qu'il avait. Mais je ne crois point que
+l'Empereur commence la guerre pour la cause du pape; la guerre coûte
+trop d'argent.»
+
+L'éditeur Aurifaber ajoute que Charles-Quint, dans sa retraite de
+Saint-Just, avait fait tendre les murs d'une vingtaine de tapisseries
+qui représentaient les principales actions de son règne; qu'il aimait
+à se promener en les regardant, et que, lorsqu'il s'arrêtait devant
+celle qui représentait la prise de l'électeur de Saxe à Muhlberg, il
+soupirait et disait: «Si je l'eusse laissé tel qu'il était, je serais
+resté tel que j'étais.» (Tischred., p. 6.)—Ce mot que l'éditeur a
+l'air de ne pas comprendre, peut-être à dessein, est fort raisonnable;
+car rien ne fut plus funeste à Charles-Quint que d'avoir donné
+l'électorat au jeune Maurice.
+
+
+ [a32] Page 58, ligne 7.—_Ratisbonne..._
+
+«Je veux devancer tes lettres et te prédire ce qui se passe à
+Ratisbonne même. Tu as été appelé par l'Empereur, il t'a dit de songer
+aux conditions de la paix. Toi, tu lui as répondu en latin, tu as
+fait tout ce que tu as pu, mais tu es resté au-dessous d'un si grand
+sujet. Eck, selon son habitude, a vociféré: «Très gracieux Empereur, je
+prétends prouver que nous avons raison et que le pape est la tête de
+l'Église.» Voilà votre histoire.» (25 juin 1541.)
+
+
+ [a33] Page 59, ligne 3.—_Notre prince... accourut avec
+ Pontanus et tous deux arrangèrent la réponse à leur façon..._
+
+La cour cherchait à exercer une sorte de contrôle, de haute
+surveillance sur les ouvrages même de Luther. En 1531, il avait écrit
+un livre intitulé: _Contre l'hypocrite de Dresde_, sans en avoir fait
+part à l'Électeur; il lui fallut s'en excuser auprès du chancelier
+Brück.
+
+«... Si mes petits ouvrages, dit-il, étaient envoyés à la cour, avant
+de paraître, ils y rencontreraient tant de critiques et de censures
+qu'ils ne paraîtraient jamais, et, s'ils paraissaient, nos ennemis
+soupçonneraient chaque fois une foule de gens d'y avoir pris part.
+De cette manière, l'on sait et l'on voit qu'ils sont tout uniment de
+Luther; et c'est à lui seul de s'en justifier.»
+
+Dans une autre circonstance plus sérieuse, il eut encore à lutter
+contre l'intervention de la cour. Albert, archevêque de Mayence, avait
+fait mettre à mort l'un de ses officiers, nommé Schanz, contrairement
+aux lois, et à en croire la voix publique, par haine personnelle.
+Luther lui adressa à cette occasion deux lettres pleines d'indignation.
+Il commençait ainsi la première (31 juillet 1535): «Je ne vous écris
+plus, cardinal, dans l'espoir de changer votre cœur profondément
+perverti. C'est une pensée à laquelle j'ai renoncé. Je vous écris
+pour satisfaire à ma conscience devant Dieu et les hommes, et ne
+pas approuver, par mon silence, l'acte horrible que vous venez de
+commettre.» Dans ce qui suit, il l'appelle cardinal d'enfer, et le
+menace du bourreau éternel qui viendra lui demander compte du sang
+versé. Dans la seconde lettre (mars 1536), il dit: «L'écrit ci-joint
+vous fera voir que le sang de Schanz ne se tait pas en Allemagne comme
+dans les appartemens de votre Grâce électorale, au milieu de vos
+courtisans. Abel vit en Dieu et son sang crie contre les meurtriers!...
+J'ai reconnu par la lettre de votre Grâce à Antoine Schanz que vous
+allez jusqu'à accuser sa famille d'être cause de sa mort. J'ai vu et
+entendu raconter mainte scélératesse de cardinal, mais je n'aurais
+jamais cru que vous fussiez une si cruelle et impudente vipère pour
+railler encore les malheureux, après cette abominable, cette infernale
+action!... J'ai recueilli les derniers cris de Schanz, au moment de sa
+détresse, ses dernières protestations contre la violence, lorsque votre
+Sainteté lui fit arracher les dents pour tirer de lui un faux aveu;
+je publierai ces paroles, et Dieu aidant, votre Sainteté dansera une
+danse qu'elle n'a jamais dansée!... Si Caïn sait dire: _Suis-je fait
+pour garder mon frère?_ Dieu sait aussi lui répondre: _Sois maudit sur
+la terre..._ Je vous recommande à Dieu, dit-il à la fin de la lettre,
+si toutefois le chapeau de sang (le chapeau rouge de cardinal) vous
+laisse désirer de lui être recommandé.»
+
+L'électeur de Saxe et le duc Albert de Prusse, parens du cardinal,
+trouvèrent trop violent l'écrit dont Luther parlait dans cette lettre.
+Ils lui firent dire qu'il attaquait l'honneur de la famille dans la
+personne de l'archevêque, et lui commandèrent d'user de ménagemens.
+Luther n'en publia pas moins son écrit quelque temps après.
+
+
+ [a34] Page 59, ligne 18.—_Ils regardent toute cette affaire
+ comme une comédie..._
+
+Dès le commencement des conférences, Luther avait prévu qu'elles ne
+mèneraient à rien. Il se défiait même de la fermeté de Bucer et du
+landgrave de Hesse. Il dit dans une lettre au chancelier Brück: «Je
+crains que le Landgrave ne se laisse entraîner trop loin par les
+papistes, et qu'il ne veuille nous entraîner avec lui. Mais il nous a
+déjà suffisamment tiraillés et je ne me laisserai plus mener par lui.
+Je reprendrais plutôt tout le fardeau sur mes épaules, et je marcherais
+seul, à mes risques et périls, comme dans le commencement. Nous savons
+que c'est la cause de Dieu; c'est lui qui nous a suscités, qui nous a
+conduits jusqu'ici, il saura bien faire triompher sa cause. Ceux qui ne
+voudront pas nous suivre, n'ont qu'à rester en arrière. Ni l'Empereur,
+ni le Turc, ni tous les Démons ensemble, ne pourront rien contre cette
+cause, quoi qu'il en puisse advenir de nous et de ce corps mortel.—Je
+m'indigne qu'ils traitent ces affaires comme des affaires mondaines,
+des affaires d'Empereur, de Turcs, de princes, dans lesquelles on
+puisse transiger à volonté, avancer ou reculer. C'est une cause dans
+laquelle Dieu et Satan combattent avec tous leurs anges. Ceux qui ne le
+croient pas, ne peuvent pas la défendre.» (avril 1541.)
+
+
+ [a35] Page 59, ligne 24.—_Je suis indigné qu'on se joue ainsi
+ de si grandes choses..._
+
+«Je vais à Haguenau; je verrai de près ce formidable Syrien, ce
+Behemoth dont se rit, au psaume II, l'habitant du ciel... Mais ils ne
+comprendront point ce rire, jusqu'au moment où finira ce chant funèbre:
+Vous périrez dans la route, quand se lèvera sa colère, parce qu'ils
+ont refusé un baiser au Fils (peribitis in viâ, cum exarserit
+ira ejus, quia Filium nolunt osculari).—Amen, amen, que cela
+arrive. Ils l'ont mérité, ils l'ont voulu.» (2 juillet 1540.)
+
+
+ [a36] Page 64, ligne 15.—_Fait à Wittemberg..._
+
+On trouve dans les _Propos de table_, p. 320:
+
+«Le mariage secret des princes et des grands seigneurs est un vrai
+mariage, devant Dieu; il n'est pas sans analogie avec le concubinat
+des patriarches.» (Ceci expliquerait la consultation en faveur du
+Landgrave.)
+
+
+ [a37] Page 65, ligne 19.—_Depuis cette époque, les lettres de
+ Luther, comme celles de Mélanchton, sont pleines de dégoût et
+ de tristesse._
+
+«L'ingratitude des hommes, c'est le cachet d'une bonne œuvre; si nos
+efforts plaisaient au monde, à coup sûr ils ne seraient point agréables
+à Dieu.» (6 août 1539.)
+
+«La tristesse et la mélancolie viennent de Satan; c'est pour moi une
+chose sûre. Dieu n'afflige, ni n'effraie, ni ne tue; il est le Dieu
+des vivans. Il a envoyé son fils unique, pour que nous vivions par
+lui, pour qu'il surmonte la mort. C'est pourquoi l'Écriture dit: Soyez
+contens et joyeux, etc.» (Tischreden, p. 205, verso.)
+
+_Sur la tristesse._—«Vous ne pouvez empêcher, disait un sage, que les
+oiseaux ne volent au-dessus de votre tête; mais vous empêcherez qu'ils
+ne fassent leurs nids dans vos cheveux.» (19 juin 1530.)
+
+Jean de Stockhausen avait demandé à Luther des remèdes contre les
+tentations spirituelles et la mélancolie. Luther lui conseilla dans
+une lettre d'éviter la solitude et de fortifier sa volonté par une vie
+active, laborieuse. Il lui recommanda, outre la prière, la lecture du
+livre de Gerson: _De cogitationibus blasphemiæ_. (27 novembre 1532.)
+
+Il donna des conseils semblables au jeune prince Joachim d'Anhalt,
+«La gaîté, dit-il, et le bon courage (en tout bien et tout honneur)
+sont la meilleure médecine des jeunes gens, disons mieux, de tous les
+hommes. Moi-même qui ai passé ma vie dans la tristesse et les pensées
+sombres, j'accepte aujourd'hui la joie partout où elle se présente,
+je la recherche même. La joie criminelle vient de Satan, il est vrai,
+mais la joie qu'on trouve dans le commerce d'hommes honnêtes et pieux,
+celle-là plaît au Seigneur..... Montez à cheval, allez à la chasse avec
+vos amis, amusez-vous avec eux. La solitude et la mélancolie sont un
+poison; c'est la mort des hommes, et surtout des hommes jeunes.» (26
+juin 1534.)
+
+Mélanchton raconta un jour à la table de Luther la fable suivante:
+«Un paysan traversant une forêt, rencontra une caverne où se trouvait
+un serpent. Une grande pierre roulée devant, empêchait l'animal d'en
+sortir. Il supplia le paysan d'enlever la pierre, lui promettant la
+plus belle récompense. Le paysan se laissa tenter, délivra le serpent,
+et lui demanda le prix de sa peine. A quoi le serpent répondit qu'il
+allait lui donner la récompense que le monde donne à ses bienfaiteurs,
+qu'il allait le tuer. Tout ce que le paysan put obtenir par ses
+supplications, fut qu'ils remettraient leur différend au jugement du
+premier animal qu'ils rencontreraient. Ce fut d'abord un vieux cheval
+qui n'avait plus que la peau et les os. Pour toute réponse, il dit:
+«J'ai consumé tout ce que j'avais de force au service de l'homme; pour
+récompense, il va me tuer, m'écorcher.» Ils rencontrèrent ensuite un
+vieux chien que son maître venait de rouer de coups; ce nouvel arbitre
+donna même décision. Le serpent voulait alors tuer son bienfaiteur.
+Celui-ci obtint qu'ils prendraient un nouveau juge, et que la sentence
+de ce dernier serait décisive. Après avoir marché quelques pas, ils
+virent venir à eux un renard. Dès que le paysan l'aperçut, il invoqua
+son secours, et lui promit tous ses poulets, s'il rendait une décision
+favorable. Le renard ayant entendu les parties, dit qu'avant de
+prononcer, il fallait remettre toutes choses dans leur premier état;
+que le serpent devait retourner dans la caverne pour entendre le
+jugement. Le serpent consentit, et, dès qu'il y fut, le paysan boucha
+le trou de son mieux. Le renard vint la nuit suivante prendre les
+poulets qui lui étaient promis; mais la femme et les valets du paysan
+le tuèrent.» Mélanchton ayant fini ce conte, le docteur dit: «Voilà
+bien l'image de ce qu'on voit dans le monde. Celui que vous avez sauvé
+de la potence vous fait pendre. Si je n'avais d'autre exemple, je
+n'aurais qu'à penser à Jésus-Christ qui, après avoir racheté le monde
+entier du péché, de la mort, du diable et de l'enfer, fut crucifié par
+les siens mêmes.» (Tischreden, p. 56.)
+
+Les plaisanteries, les jeux de mots qui se rencontrent si souvent
+dans les lettres des années précédentes, ont disparu dans celles-ci;
+la correspondance de Luther devient triste; c'est à peine si on le
+voit sourire une seule fois; le récit grotesque d'une expédition
+militaire de quelques bourgeois contre des brigands, peut tout au plus
+le dérider: «Voici encore une nouvelle victoire de Kohlhase (fameux
+brigand dont la vie est racontée dans un curieux roman historique); il
+a pris et enlevé un riche meunier. Sitôt que nous avons su la chose,
+nous nous sommes courageusement précipités à travers les campagnes,
+pas trop loin cependant de nos murailles, et comme il convient à des
+saints Christophes en peinture ou à des saints Georges de bois, nous
+avons effrayé les nuées de quelques coups de fusil... Nous avons fait
+transporter dans la ville nos bois, nos arbres, de peur que, la nuit,
+Kohlhase n'en fasse un pont pour passer nos petits fossés. Nous sommes
+tous des Hectors et des Achilles, ne craignant personne, bien que nous
+soyons seuls et sans ennemis.»
+
+
+ [a38] Page 67, ligne 25.—_Poison..._
+
+En 1541, un bourgeois de Wittemberg, nommé Clémann Schober, suivit
+Luther l'arquebuse à la main, dans l'intention probable de le tuer. Il
+fut arrêté et puni. (Ukert I, 323.)
+
+
+ [a39] Page 71, ligne 4.—_Famille..._
+
+_A Marc Cordel._ «Comme nous en sommes convenus, mon cher Marc, je
+t'envoie mon fils Jean, afin que tu l'emploies à exercer des enfans
+dans la grammaire et la musique, et en même temps, pour que tu
+surveilles et corriges ses mœurs... Si tes soins prospèrent pour ce
+fils, tu en auras, de mon vivant, deux autres... Je suis en travail
+de théologiens, mais je veux enfanter aussi des grammairiens et des
+musiciens.» (26 août 1542.)
+
+Le docteur Jonas avait dit un jour que la malédiction de Dieu sur les
+enfans désobéissans, s'était accomplie dans la famille de Luther; le
+jeune homme dont il parlait était toujours malade et souffrant. Le
+docteur Luther ajouta «C'est la punition due à sa désobéissance. Il
+m'a presque tué une fois, et, depuis ce temps, j'ai perdu toutes les
+forces de mon corps. Grâce à lui, j'ai compris le passage où saint Paul
+parle des enfans qui tuent leurs parens, non par l'épée, mais par la
+désobéissance. Ils ne vivent guère, et n'ont pas de bonheur... O mon
+Dieu! que le monde est impie, et dans quels temps nous vivons! Ce sont
+les temps dont Jésus-Christ a dit: «Quand le fils de l'homme viendra,
+croyez-vous qu'il trouvera de la foi et de la charité?» Heureux ceux
+qui meurent avant de voir des temps pareils.» (Tischreden, p. 48.)
+
+
+ [a40] Page 71, ligne 4.—_La femme..._
+
+«La femme est le plus précieux des trésors. Elle est pleine de grâces
+et de vertus; elle garde la foi.»
+
+—«Le premier amour est violent, il nous enivre et nous enlève la
+raison. L'ivresse passée, les âmes pieuses conservent l'amour honnête;
+les impies n'en conservent rien.»
+
+—«Mon doux Seigneur! si c'est ta volonté sainte que je vive sans
+femme, soutiens-moi contre les tentations; sinon, veuille m'accorder
+une bonne et pieuse jeune fille, avec laquelle je passe doucement
+ma vie, que j'aime et dont je sois aimé en retour.» (Tischreden, p.
+329-31.)
+
+
+ [a41] Page 71, ligne 8.—_Asseyons-nous à sa table..._
+
+Il y était toujours entouré de ses enfans et de ses amis, Mélanchton,
+Jonas, Aurifaber, etc., qui l'avaient soutenu dans ses travaux.
+Une place à cette table était chose enviée.—«J'aurais volontiers,
+écrit-il à Gaspard Muller, reçu Kégel au nombre de mes pensionnaires,
+pour différentes raisons; mais le jeune Porse de Jéna allant bientôt
+revenir, la table sera pleine, et je ne puis pourtant congédier mes
+anciens et fidèles compagnons. Si cependant il se trouve plus tard une
+place vacante, comme cela pourrait arriver après Pâques, je ferai avec
+plaisir ce que vous désirez, à moins que _le seigneur_ Catherine, ce
+que je ne pense pas, ne veuille nous refuser sa grâce.» (19 janvier
+1536.) _Dominus Ketha_, c'était le nom qu'il donnait souvent à sa
+femme. Il commence ainsi une lettre qu'il lui écrit le 26 juillet 1540:
+«A la riche et noble dame de Zeilsdorf[7], madame la _doctoresse_
+Catherine Luther, domiciliée à Wittemberg, quelquefois se promenant à
+Zeilsdorf, ma bien-aimée épouse.»
+
+ [7] Nom d'un village près duquel Luther possédait une petite
+ terre.
+
+
+ [a42] Page 77, ligne 8.—_Mariage..._
+
+«Le mariage, que l'autorité approuve et qui n'est point contre la
+parole de Dieu, est un bon mariage, quel que soit le degré de parenté.»
+(Tischreden, page 321.)
+
+Il blâmait fort les juristes qui, «contre leur propre conscience,
+contre le droit naturel, divin et impérial, maintenaient comme valables
+les promesses secrètes de mariage. On doit laisser chacun s'arranger
+avec sa conscience. On ne peut forcer personne à l'amour.
+
+«Les dots, présens de lendemain, biens, héritages, etc., ne regardent
+que l'autorité. Je veux les lui renvoyer, afin qu'elle en charge
+ses gens, ou qu'elle décide elle-même. Nous sommes pasteurs des
+consciences, non des corps ou des biens.» (Tischreden, p. 315)
+
+Consulté dans un cas d'adultère, il dit: «On doit les citer et ensuite
+les séparer. De tels cas regardent proprement l'autorité, car le
+mariage est une chose temporelle. Il n'intéresse l'Église qu'en ce qui
+touche la conscience.» (Tischreden, p. 322.)
+
+L'an 1539, 1er février, il disait: «Quoique les affaires relatives aux
+mariages nous obligent tous les jours d'étudier, de lire, de prêcher,
+d'écrire et de prier, je me réjouis que les consistoires soient
+établis, surtout pour ce genre d'affaires... On trouve beaucoup de
+parens, particulièrement des beaux-pères qui, sans raison, défendent
+le mariage à leurs enfans. L'autorité et les pasteurs doivent y voir,
+et favoriser les mariages, même contre la volonté des parens, selon
+les diverses occurrences... Les enfans doivent citer à leurs parens
+l'exemple de Samson. Nous ne sommes plus au temps de la papauté, où
+l'on suivait la loi contre l'équité.» (Tischreden, p. 322.)
+
+
+ [a43] Page 81, ligne 12.—_Ma femme et mes petits enfans..._
+
+Durant la diète d'Augsbourg, il écrivit à son fils Jean: «Grâce et paix
+à toi, en Jésus-Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir
+que tu apprends bien et que tu pries sans distraction. Continue, mon
+enfant, et, quand je reviendrai à la maison, je te rapporterai quelque
+belle chose.
+
+»Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfans en robes d'or,
+qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires,
+des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent,
+et sont tout joyeux; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des
+brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je
+demandais à l'homme à qui il appartient, quels étaient ces enfans? Il
+me répondit: «Ce sont ceux qui aiment à prier, à apprendre, et qui sont
+pieux.» Je lui dis alors: «Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le
+petit Jean Luther; ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger
+de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis
+petits chevaux, et jouer avec les autres enfans?» L'homme me répondit:
+«S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra aussi
+venir, le petit Philippe et le petit Jacques avec lui; ils trouveront
+ici des fifres, des timbales et autres beaux instrumens pour faire
+de la musique; ils danseront et tireront avec de petites arbalètes.»
+En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle
+prairie pour danser, où l'on voyait suspendus les fifres, les timbales,
+et les petites arbalètes. Mais il était encore matin, les enfans
+n'avaient pas dîné, et je ne pouvais attendre que la danse commençât.
+Je dis alors à l'homme: «Cher seigneur, je vais vite écrire à mon cher
+petit Jean, afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne,
+pour venir aussi dans ce jardin; mais il a une tante Madeleine qu'il
+aime beaucoup, pourra-t-il l'amener avec lui?» L'homme me répondit:
+«Oui, ils pourront venir ensemble, faites-le-lui savoir.» Sois donc
+bien sage, mon cher enfant; dis à Philippe et à Jacques de l'être
+aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer dans ce beau jardin.—Je
+te recommande à la protection de Dieu. Salue de ma part la tante
+Madeleine, et donne-lui un baiser pour moi. Ton père qui te chérit.
+Martin LUTHER.» (19 juin 1530.)
+
+
+ [a44] Page 84.—_Fin du chapitre..._
+
+«Dieu sait tous les métiers mieux que personne. Comme tailleur, il fait
+au cerf une robe qui lui sert neuf cents ans sans se déchirer. Comme
+cordonnier, il lui donne une chaussure qui dure encore plus long-temps
+que lui. Et ne s'entend-il pas à la cuisine, lui qui par le feu du
+soleil fait tout cuire et tout mûrir. Si notre Seigneur vendait les
+biens qu'il donne, il en ferait passablement d'argent; mais parce qu'il
+les donne gratis, on n'en tient pas compte.» (Tischr., p. 27.)
+
+Ce passage bizarre et un assez grand nombre d'autres, nous montrent
+dans Luther le modèle probable d'Abraham de Sancta Clara. Au
+dix-septième siècle, on n'imitait plus que les défauts de Luther.
+
+
+ [a45] Page 87, ligne 15.—_Le décalogue..._
+
+«Me voilà devenu disciple du décalogue. Je commence à comprendre que le
+décalogue est la dialectique de l'Évangile, et l'Évangile la rhétorique
+du décalogue; Christ a tout ce qui est de Moïse, mais Moïse n'a pas
+tout ce qui est de Christ.» (20 juin 1530.)
+
+
+ [a46] Page 88, ligne 9.—_Il y aura un nouveau ciel, une
+ nouvelle terre..._
+
+«Le grincement de _dents dont parle l'Évangile_, c'est la dernière
+peine qui suivra une mauvaise conscience, la désolante certitude d'être
+à jamais séparé de Dieu.» (Tischr., p. 366.) Ainsi Luther semble avoir
+une idée plus spirituelle de l'enfer que du paradis.
+
+
+ [a47] Page 89, ligne 10.—_Autrefois on faisait des
+ pélerinages..._
+
+A Jean de Sternberg, en lui dédiant la traduction du psaume CXVII: «...
+Si je vous ai nommé en tête de ce petit travail, ce n'a pas seulement
+été pour attirer l'attention des gens qui méprisent tout art et tout
+savoir, mais aussi pour témoigner qu'il y a encore des gens pieux parmi
+la noblesse. La plupart des nobles sont aujourd'hui si insolens et si
+dépravés, qu'ils excitent la colère du pauvre homme... S'ils voulaient
+être respectés, ils devraient avant tout respecter eux-mêmes Dieu
+et sa parole. Qu'ils continuent de vivre ainsi dans l'orgueil, dans
+l'insolence, dans le mépris de toute vertu, et ils ne seront bientôt
+plus que des paysans; ils le sont déjà, quoiqu'ils portent encore le
+nom de nobles et le chapeau à plumes... Ils devraient cependant se
+souvenir de Münzer...
+
+»... Je souhaite que ce petit livre, et d'autres qui lui ressemblent,
+touchent votre cœur, et que vous y fassiez un pélerinage plus utile au
+salut, que celui que vous avez fait autrefois à Jérusalem. Non que je
+méprise ces pélerinages; j'en ferais moi-même bien volontiers, si je
+pouvais, et j'aime toujours à en entendre parler; mais je veux dire
+que nous ne les faisions pas dans un bon esprit. Quand j'allai à Rome,
+je courus comme un fou à travers toutes les églises, tous les couvens;
+je crus tout ce que les imposteurs y avaient jamais inventé. J'y dis
+une dizaine de messes, et je regrettais presque que mon père et ma mère
+fussent encore en vie. J'aurais tant aimé à les tirer du purgatoire
+par ces messes et autres bonnes œuvres! On dit à Rome ce proverbe:
+Heureuse la mère dont le fils dit la messe la veille de la Saint-Jean!
+Que j'aurais été aise de sauver ma mère!
+
+»Nous faisions ainsi, ne sachant pas mieux; le pape tolère ces
+mensonges. Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons les évangiles,
+les psaumes, et autres paroles de Dieu; nous pouvons y faire des
+pélerinages plus utiles, y visiter et contempler la véritable terre
+promise, la vraie Jérusalem, le vrai paradis. Nous n'y marchons pas sur
+les tombeaux des saints et sur leurs dépouilles mortelles, mais dans
+leurs cœurs, dans leurs pensées et leur esprit...» (Cobourg, 29 août
+1530.)
+
+
+ [a48] Page 89, ligne 13.—_Pour visiter les saints._
+
+«Les saints ont souvent péché, souvent erré. Quelle fureur de
+nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des règles
+infaillibles! Qu'ils sachent, ces sophistes insensés, ces pontifes
+ignares, ces prêtres impies, ces moines sacriléges, et le pape avec
+toute sa sequelle.... que nous n'avons pas été baptisés au nom
+d'Augustin, de Bernard, de Grégoire, au nom de Pierre ni de Paul, au
+nom de la bienfaisante faculté théologique de la Sodome (Sorbonne) de
+Paris, de la Gomorrhe de Louvain, mais au nom du seul Jésus-Christ
+notre maître.» (_De abrogandâ missâ privatâ._ Op. lat. Lutheri, Witt.,
+II, 245.)
+
+«Les véritables saints, ce sont toutes les autorités, tous les
+serviteurs de l'Église, tous les parens, tous les enfans qui croient en
+Jésus-Christ, qui ne commettent point de péché, et qui accomplissent,
+chacun dans sa condition, les devoirs que Dieu leur impose.»
+(Tischreden, 134, verso.)
+
+Luther croit peu aux légendes des saints, et déteste surtout celles des
+anachorètes. «... Si l'on a fait quelque excès du côté du boire ou du
+manger, on peut l'expier avec le jeûne et la maladie...»
+
+«La légende de saint Christophe est une belle poésie chrétienne. Les
+Grecs qui étaient des gens doctes, sages et ingénieux, ont voulu
+montrer ce que doit être un chrétien (_christoforos_, qui porte le
+Christ). Il en est de même du chevalier saint George. La légende de
+sainte Catherine est contraire à toute l'histoire romaine, etc.»
+
+
+ [a49] Page 89, ligne 16.—_Les prophètes._
+
+«Je sue sang et eau pour donner les prophètes en langue vulgaire. Bon
+Dieu! quel travail! comme ces écrivains juifs ont de la peine à parler
+allemand. Ils ne veulent pas abandonner leur hébreu pour notre langue
+barbare. C'est comme si Philomèle, perdant sa gracieuse mélodie, était
+obligée de chanter toujours avec le coucou une même note monotone.»
+(14 juin 1528.)—Il dit ailleurs qu'en traduisant la Bible, il mettait
+souvent plusieurs semaines à chercher le sens d'un mot. (Ukert, II, p.
+337.)
+
+A Jean Frédéric, duc de Saxe, en lui envoyant sa traduction du prophète
+Daniel. «... Les historiens racontent avec éloge que le grand Alexandre
+portait toujours Homère sur lui et le mettait même la nuit sous sa
+tête: combien serait-il plus juste que le même honneur, ou un plus
+grand encore, fût rendu à Daniel par tous les rois et princes de la
+terre! Ils ne devraient pas le mettre sous leur tête, mais le déposer
+dans leur cœur, car il enseigne des choses bien plus hautes.» (février
+ou mars 1530.)
+
+
+ [a50] Page 92, ligne 10.—_Psaumes..._
+
+A l'abbé Frédéric, de Nuremberg, en lui dédiant la traduction du psaume
+CXVIII: «... C'est mon psaume à moi, mon psaume de prédilection. Je
+les aime bien tous; j'aime toute l'Écriture sainte, qui est toute ma
+consolation et ma vie; cependant je me suis attaché particulièrement
+à ce psaume, et j'ai en vérité le droit de l'appeler mien. Il a aussi
+bien mérité de moi; il m'a sauvé de mainte grande nécessité d'où ni
+Empereur, ni rois, ni sages, ni saints, n'eussent pu me tirer. C'est
+mon ami, qui m'est plus cher que tous les honneurs, toute la puissance
+de la terre. Je ne le donnerais pas en échange, si l'on m'offrait tout
+cela.
+
+»Mais, dira-t-on, ce psaume est commun à tous; personne n'a le droit
+de le dire sien. Oui, mais le Christ est bien aussi commun à tous, et
+pourtant le Christ est mien. Je ne suis pas jaloux de ma propriété; je
+voudrais la mettre en commun avec le monde entier... Et plût à Dieu que
+tous les hommes revendiquassent ce psaume comme étant à eux! Ce serait
+la querelle la plus touchante, la plus agréable à Dieu, une querelle
+d'union et de charité parfaite.» (Cobourg, 1er juillet 1530.)
+
+
+ [a51] Page 94, ligne 12.—_Des Pères..._
+
+Dès le commencement de l'année 1519, il écrivait à Jérôme Düngersheim
+une lettre remarquable sur l'importance et l'autorité des Pères de
+l'Église. «L'évêque de Rome est au-dessus de tous par sa dignité. C'est
+à lui qu'il faut s'adresser dans les cas difficiles et dans les grandes
+nécessités. J'avoue cependant que je ne saurais défendre contre les
+Grecs cette suprématie que je lui accorde.
+
+»Si je reconnaissais au pape le pouvoir de tout faire dans l'Église,
+je devrais, comme conséquence de cette doctrine, traiter d'hérétiques,
+Jérôme, Augustin, Athanase, Cyprien, Grégoire et tous les évêques
+d'Orient qui ne furent pas établis par lui ni sous lui. Le concile
+de Nicée ne fut pas réuni par son autorité; il n'y présida ni par
+lui-même, ni par un légat. Que dirai-je des décrets de ce concile? Les
+connaît-on bien? Sait-on lesquels d'entre eux il faut reconnaître?...
+C'est votre coutume à toi et à Eck, d'accepter les paroles de tout
+le monde, de modifier l'Écriture par les Pères, comme s'il fallait
+plutôt croire en eux. Pour moi, je fais tout autrement. Comme Augustin
+et saint Bernard, en respectant toutes les autorités, je remonte des
+ruisseaux jusqu'au fleuve qui leur donne naissance.»—Suivent plusieurs
+exemples des erreurs dans lesquelles les Pères sont tombés. Luther
+les critique en philologue, montrant qu'ils n'ont pas compris le
+texte hébreu. «De combien d'autorités Jérôme n'abuse-t-il pas contre
+Jovinien? Augustin contre Pélage?—Ainsi Augustin dit que ce verset de
+la Genèse: Faisons l'homme à notre image, est une preuve de la Trinité,
+mais il y a dans le texte hébreu: Je ferai l'homme, etc.—Le Maître
+des sentences a donné un bien funeste exemple en s'efforçant de faire
+accorder les paroles de tous les Pères. Il résulte de là que nous
+devenons la risée des hérétiques, quand nous nous présentons devant eux
+avec ces phrases obscures ou à double sens. Eck se fait le champion de
+toutes les opinions diverses et contraires. C'est là-dessus que roulera
+notre dispute.» (1519.)
+
+—«J'admire toujours comment après les apôtres, Jérôme a pu mériter le
+nom de Docteur de l'Église, Origène celui de Maître des Églises... On
+ne pourrait faire un seul chrétien avec leurs livres... tant ils sont
+séduits par la pompe des œuvres. Augustin lui-même ne vaudrait pas
+davantage, si les Pélagiens ne l'avaient rudement exercé, et contraint
+de défendre la foi.» (26 août 1530.)
+
+—«Celui qui a osé comparer le monachat au baptême était complètement
+fou; c'était plutôt une bûche qu'une bête. Eh! quoi, crois-tu donc
+Jérôme, lorsqu'il parle d'une manière si impie contre Dieu, lorsqu'il
+veut qu'immédiatement après soi-même, ce soient ses parens que l'on
+considère le plus? Écouteras-tu Jérôme, tant de fois dans l'erreur,
+tant de fois dans le péché? croiras-tu un homme enfin, plutôt que
+Dieu lui-même? Va donc, et crois avec Jérôme qu'il faut passer sur le
+corps à ses parens pour fuir au désert.» (Lettre à Severinus, moine
+autrichien; 6 octobre 1527.)
+
+
+ [a52] Page 97, ligne 19.—_Les Scolastiques..._
+
+Grégoire de Rimini a convaincu les scolastiques d'une doctrine pire
+que celle des pélagiens... Car bien que les pélagiens pensent que l'on
+peut faire une bonne œuvre sans la grâce, ils n'affirment pas qu'on
+puisse sans la grâce obtenir le ciel. Les scolastiques parlent comme
+Pélage, lorsqu'ils enseignent que sans la grâce on peut faire une
+bonne œuvre, et non une œuvre méritoire. Mais ils enchérissent sur
+les pélagiens, en ajoutant que l'homme a l'inspiration de la droite
+raison naturelle à laquelle la volonté peut se conformer naturellement,
+tandis que les pélagiens avouent que l'homme est aidé par la loi de
+Dieu. (1519.)
+
+
+ [a53] Page 102, ligne 14.—_Biens ecclésiastiques..._
+
+Luther écrivit au roi de Danemarck (2 décembre 1536), pour approuver la
+suppression de l'épiscopat, et pour engager ce prince à faire un bon
+usage des biens ecclésiastiques, c'est-à-dire (comme il l'écrivait le
+18 juillet 1529 au margrave George de Brandebourg), à les appliquer à
+des fondations d'écoles et d'universités.
+
+«L'Empereur dissimule, et cependant il prend, il dévore les évêchés,
+Utrecht, Liége, etc. Ceux de la noblesse devraient y prendre garde. Je
+me suis durement travaillé pour que les fondations ecclésiastiques et
+les possessions des princes abbés ne fussent point dispersées, mais
+conservées aux pauvres de la noblesse. Malheureusement cela n'aura pas
+lieu.» (Tischreden, p. 351.)
+
+
+ [a54] Page 104, ligne 7.—_Des cardinaux et évêques..._
+
+«Maître Philippe louait devant le docteur Luther la haute intelligence
+et l'esprit rapide du cardinal, évêque de Saltzbourg, Mathieu Lang. Il
+disait qu'en 1530, il s'était trouvé six heures avec lui à Augsbourg,
+et qu'ils avaient causé de la religion. Le cardinal lui avait dit à la
+fin: «Mon cher _domine Philippe_, nous autres prêtres, nous n'avons
+encore jamais rien valu. Nous savons bien que votre doctrine est bonne;
+mais ignorez-vous donc que jusqu'ici on n'a jamais rien pu gagner sur
+les prêtres? Ce n'est pas vous qui commencerez.» «Ce cardinal était
+fils d'un messager d'Augsbourg. Son père était d'une bonne et ancienne
+famille, mais réduit à l'état de serviteur par sa pauvreté.—Ce fut
+le premier cardinal qu'il y ait eu en Allemagne. Appuyé par sa sœur,
+il se fit connaître à la cour de Maximilien, fut ensuite envoyé à
+Rome auprès du pape, et plus tard nommé coadjuteur de l'évêché de
+Salzbourg.» (Tischreden, p. 272.)
+
+«J'ai, jusqu'ici, prié pour cet évêque, _categoricè, affirmativè,
+positivè_, de cœur, pour que Dieu voulût le convertir. J'ai essayé
+aussi par écrit de l'amener à la pénitence. Maintenant je prie pour
+lui _hypotheticè_ et _desperabundè_... Celui-là n'est point _frater
+ignorantiæ, sed malitiæ_.
+
+»Il m'a souvent écrit amicalement, et m'a fait espérer qu'il prendrait
+femme, comme je lui en avais donné le conseil par écrit.
+
+»Il s'est moqué de nous jusqu'à la diète d'Augsbourg. Là, j'ai appris à
+le connaître. Cependant il veut encore être mon ami au point qu'il me
+réclame pour arbitre dans l'affaire de...» (Tischreden, p. 274.)
+
+«A la diète d'Augsbourg, l'évêque de Saltzbourg disait: «Il y a quatre
+moyens pour réconcilier les deux partis: ou que nous cédions ou qu'ils
+cèdent; or, ni les uns ni les autres n'en veulent rien faire; ou bien
+encore, il faut que l'on oblige d'autorité un des partis à céder, et
+comme il en doit résulter un grand soulèvement, reste le quatrième
+moyen, savoir: qu'un parti extermine l'autre, et que le plus fort mette
+le plus faible dans le sac.» Voilà de beaux plans d'unité pour un
+évêque chrétien.» (Ibidem, p. 19.)
+
+
+ [a55] Page 105, ligne 8.—_Moines..._
+
+«Les seuls mendians sont divisés en sept partis ou ordres, et les
+mineurs à leur tour en sept espèces de mineurs. Toutes ces sectes, le
+très saint père les nourrit et les entretient lui-même, tant il a peur
+qu'elles ne viennent à s'unir.» (Lettre à la diète de Prague, 15 juillet
+1522.)
+
+
+ [a56] Page 107, ligne 22.—_Un seul coin de l'Allemagne,
+ celui où nous sommes, fleurit encore par la culture des arts
+ libéraux..._
+
+Luther écrivit à l'Électeur, le 20 mai 1530, pour relever son courage
+et le consoler des chagrins que lui causait la Réforme: «Voyez comme
+Dieu a fait éclater sa grâce et sa bonté dans les états de votre
+Altesse! n'est-ce pas là que son Évangile a le plus de ministres pieux
+et fidèles, ceux qui l'enseignent avec le plus de pureté, de zèle et de
+fruit? Vous voyez grandir autour de vous toute une jeunesse aimable, de
+bonnes mœurs et qui sera bientôt savante dans la sainte Écriture. Cela
+me ravit le cœur de voir nos jeunes enfans, garçons et petites filles,
+connaître mieux aujourd'hui Dieu et le Christ, avoir une foi plus pure
+et savoir mieux prier, qu'autrefois toutes les écoles épiscopales et
+les couvens les plus célèbres.
+
+»Cette jeunesse vous a été accordée comme un signe de faveur et de
+miséricorde divine. Dieu vous dit en quelque sorte: Cher duc Jean, je
+te confie mon plus précieux trésor; sois le père de ces enfans. Je veux
+que tu les gouvernes, que tu les protéges; sois le jardinier de mon
+paradis, etc.»
+
+Le duc ne paraît pas avoir tenu grand compte de cette recommandation,
+car Luther dit dans plusieurs de ses lettres qu'il y avait à Wittemberg
+grand nombre d'étudians qui ne vivaient guère que de pain et d'eau.
+
+
+ [a57] Page 112, ligne 4.—_Je regrette de n'avoir pas plus de
+ temps à donner à l'étude des poètes et des orateurs...._
+
+_A Wenceslas Link de Nuremberg._ «Si cela ne vous donne pas trop de
+peines, mon cher Wenceslas, je vous prie de faire rassembler pour moi
+tous les dessins, livres, cantiques, chants de Meistersanger et bouts
+rimés, qui auront été composés en allemand et imprimés cette année chez
+vous; envoyez-en autant que vous en pourrez trouver. Je désirerais
+vivement les avoir. Nous savons ici composer des ouvrages latins; mais
+pour les livres allemands, nous ne sommes que des apprentis. Toutefois,
+avec l'ardeur que nous y mettons, j'espère que nous réussirons bientôt
+de manière à vous satisfaire.» (20 mars 1536.)
+
+
+ [a58] Page 112, ligne 23.—_Ce n'est point un seul homme qui a
+ fait ces fables..._
+
+En 1530, Luther traduisit un choix des fables d'Ésope. Dans la préface
+il dit qu'il n'y a peut-être jamais eu d'homme de ce nom, et que ces
+fables ont vraisemblablement été recueillies de la bouche du peuple.
+(Luth. Werke IX, 455.)
+
+
+ [a59] Page 116, ligne 13.—_Chanter est le meilleur exercice..._
+
+Heine, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834: «Ce qui n'est pas moins
+curieux et significatif que ces écrits en prose, ce sont les poésies
+de Luther, ces chansons qui lui ont échappé dans le combat et dans la
+nécessité. On dirait une fleur qui a poussé entre les pierres, un rayon
+de la lune qui éclaire une mer irritée. Luther aimait la musique, il a
+même écrit un traité sur cet art, aussi ses chansons sont-elles très
+mélodieuses. Sous ce rapport, il a aussi mérité son surnom de Cygne
+d'Eisleben. Mais il n'était rien moins qu'un doux cygne dans certains
+chants où il ranime le courage des siens, et s'exalte lui-même jusqu'à
+la plus sauvage ardeur. Le chant avec lequel il entra à Worms, suivi
+de ses compagnons, était un véritable chant de guerre. La vieille
+cathédrale trembla à ces sons nouveaux, et les corbeaux furent
+effrayés dans leurs nids obscurs, à la cime des tours. Cet hymne, la
+Marseillaise de la réforme, a conservé jusqu'à ce jour sa puissance
+énergique, et peut-être entonnerons-nous bientôt dans des combats
+semblables ces vieilles paroles retentissantes et bardées de fer:»
+
+ Notre Dieu est une forteresse,
+ Une épée et une bonne armure;
+ Il nous délivrera de tous les dangers
+ Qui nous menacent à présent.
+ Le vieux méchant démon
+ Nous en veut aujourd'hui sérieusement,
+ Il est armé de pouvoir et de ruse,
+ Il n'a pas son pareil au monde.
+
+ Votre puissance ne fera rien,
+ Vous verrez bientôt votre perte;
+ L'homme de vérité combat pour nous,
+ Dieu lui-même l'a choisi.
+ Veux-tu savoir son nom?
+ C'est Jésus-Christ,
+ Le seigneur Sabaoth.
+ Il n'est pas d'autre Dieu que lui,
+ Il gardera le champ, il donnera la victoire.
+
+ Si le monde était plein de démons,
+ Et s'ils voulaient nous dévorer,
+ Ne nous mettons pas trop en peine,
+ Notre entreprise réussira cependant.
+ Le prince de ce monde,
+ Bien qu'il nous fasse la grimace,
+ Ne nous fera pas de mal.
+ Il est condamné,
+ Un seul mot le renverse.
+
+ Ils nous laisseront la parole,
+ Et nous ne dirons pas merci pour cela:
+ La parole est parmi nous
+ Avec son esprit et ses dons.
+ Qu'ils nous prennent notre corps,
+ Nos biens, l'honneur, nos enfans.
+ Laissez-les faire,
+ Ils ne gagneront rien à cela;
+ A nous restera l'empire.
+
+
+ [a60] Page 117, ligne 25.—_Peinture..._
+
+«Le docteur parla un jour de l'habileté et du talent des peintres
+italiens. «Ils savent imiter la nature si parfaitement, dit-il,
+qu'indépendamment de la couleur et de la forme convenables, ils
+expriment encore les gestes et les sentimens de manière à faire croire
+que leurs tableaux sont choses vivantes.—La Flandre suit la trace de
+l'Italie. Ceux des Pays-Bas, et surtout les Flamands ont l'esprit
+éveillé, ils ont aussi de la facilité pour apprendre les langues
+étrangères. C'est un proverbe que si l'on portait un Flamand dans un
+sac à travers l'Italie ou la France, il n'en apprendrait pas moins la
+langue du pays.» (Tischreden, p. 424 verso.)
+
+
+ [a61] Page 122, ligne 3.—_Banque..._
+
+Il dit dans son traité _de Usuris_: «J'appelle usuriers ceux qui
+prêtent à cinq et six pour cent. L'Écriture défend le prêt à intérêt;
+on doit prêter de l'argent comme on prête un vase à son voisin. Les
+lois civiles même défendent l'usure. Ce n'est pas faire acte de charité
+que d'échanger une chose avec quelqu'un en gagnant sur l'échange; c'est
+voler. Un usurier est un voleur digne de la potence. Aujourd'hui, à
+Leipsig, celui qui prête cent florins en reçoit au bout d'une seule
+année quarante pour l'intérêt de son argent.—On ne doit pas observer
+les promesses faites aux usuriers; ils ne peuvent être admis aux
+sacremens ni ensevelis en terre sainte.—Voici le dernier conseil que
+j'aie à donner aux usuriers; ils veulent de l'argent, de l'or; eh bien!
+qu'ils s'adressent à quelqu'un qui ne leur donnera pas dix ou vingt
+pour cent, mais cent pour dix. Celui-là a de quoi satisfaire à leur
+avidité; ses trésors sont inépuisables; il peut donner sans s'appauvrir
+(Oper. lat. Luth. Witt. t. VII, p. 419-37.)
+
+Le docteur Henning proposait cette question à Luther: «Si j'avais
+amassé de l'argent, que je ne voulusse pas en disposer, et qu'un homme
+vînt me prier de le lui prêter; pourrais-je en bonne conscience lui
+répondre: Je n'ai point d'argent?—Oui, dit Luther, on peut le faire
+en conscience. C'est comme si on disait: Je n'ai point d'argent dont
+je veuille disposer... Christ, en ordonnant de donner, ne dit pas de
+donner à tous les prodigues et dissipateurs... Dans cette ville, il
+n'y a personne de plus nécessiteux que les étudians. La pauvreté y est
+grande à la vérité, mais la paresse encore plus... Je ne veux point
+ôter le pain de la bouche à ma femme et à mes enfans pour donner à ceux
+à qui rien ne profite (Tischred. p. 64).
+
+
+ [a62] Page 122, à la fin du chapitre IV.
+
+On peut attacher à la fin de ce chapitre diverses paroles de Luther sur
+les papes, les rois, les princes.
+
+«Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la terre que le pape
+Clément (Clément VII)[r185]. C'est qu'il était de Florence, etc.»
+
+ [r185] Tischreden, 243.
+
+«Le pape Jules, deuxième du nom, était un homme excellent pour le
+gouvernement et la guerre[r186]..... Lorsqu'il apprit que son armée
+avait été battue à Ravenne, il blasphéma Dieu dans le ciel; il lui
+disait: Au nom de mille diables, es-tu donc devenu si bon Français?
+est-ce ainsi que tu protéges ton Église? Il tourna les yeux vers la
+terre, et dit: Saints Suisses, priez pour nous! Et il envoya aussitôt
+le cardinal de Saltzbourg, Mathieu Lang, pour traiter avec l'empereur
+Maximilien.»
+
+ [r186] _Ibid._ 242.
+
+«Si j'avais été de ce temps-là, on m'aurait fait venir à Paris avec
+grand honneur, mais j'étais encore trop jeune et Dieu ne le voulait
+point, de crainte que l'on ne pensât que c'était la puissance du roi de
+France, etc.»[r187]
+
+ [r187] _Ibid._ 243.
+
+«Le pape Jules II, un homme plein d'audace et d'habileté, un
+vrai diable incarné, avait définitivement résolu de réformer les
+Franciscains[r188]. Mais ils recoururent aux rois et aux princes, les
+firent agir et envoyèrent au pape quatre-vingt mille couronnes. Le pape
+dit: Comment résister à des gens si bien cuirassés?»
+
+ [r188] _Ibid._ 269.
+
+«L'an 1532, l'astrologue Gauric raconta au margrave de Brandebourg,
+Joachim, que, comme on faisait à Clément VII le reproche d'être bâtard,
+il répondit: Et Jésus-Christ? Dès-lors le Margrave devint favorable à
+Luther.»[r189]
+
+ [r189] _Ibid._ 341.
+
+«Lorsque ceux de Bruges tenaient prisonnier l'empereur Maximilien, et
+voulaient lui couper la tête, ils écrivirent au sénat de Venise pour
+demander conseil[r190]. Les Vénitiens répondirent: _Homo mortuus
+non facit guerram_... Les Vénitiens firent faire une farce contre
+Maximilien. Le doge paraissait d'abord, puis venait le Français
+qui avait une poche au côté; il y prenait des couronnes (pièces de
+monnaie), et les couronnes débordaient la poche. Derrière venait
+l'Empereur, peint en habit gris, avec un petit cor de chasse. Il avait
+aussi une poche, mais quand il y mettait la main, les doigts passaient
+à travers.—Les Florentins en firent autant. Ils représentèrent le
+Français assis sur un siége percé, et.... de l'argent. L'empereur
+Maximilien ramassait. Mais ils ont eu depuis une bonne leçon. Le
+petit-fils de l'empereur Maximilien, l'empereur Charles, leur a bien
+appris à vivre. Dieu applique volontiers aux orgueilleux le verset que
+l'on chante au Magnificat: _Deposuit patentes de sede_.»
+
+ [r190] _Ibid._ 448.
+
+«L'empereur Maximilien disait[r191]: Si on mettait du sang des
+princes d'Autriche et de Bavière bouillir ensemble dans un pot, on le
+verrait en même temps sauter dehors.»
+
+ [r191] _Ibid._ 343.
+
+«On dit que l'empereur Maximilien partit un jour d'un éclat de rire;
+il en avoua la cause le lendemain[r192]. Je riais, dit-il, de voir
+que Dieu a confié le gouvernement spirituel à un ivrogne de prêtre,
+comme le pape Jules, et le gouvernement temporel à un chasseur de
+chamois, comme je suis.»
+
+ [r192] _Ibid._ 184, verso.
+
+«Dans le château de Prague l'on voit toute la suite des _portraits des
+rois_. Ferdinand est le dernier, et il n'y a plus de place. Il en est
+de même dans la salle ronde du château de Wittemberg. Cela ne signifie
+rien de bon.
+
+L'empereur Maximilien disait: «L'Empereur est bien le roi des rois, car
+les princes de l'Empire font tout ce qu'ils veulent; le roi de France
+est celui des ânes, les siens exécutent tout ce qu'il commande; le
+roi d'Angleterre est le roi des hommes, car ils lui obéissent et ils
+l'aiment.»
+
+«Maximilien demandait à un de ses secrétaires comment il fallait
+traiter un serviteur qui le volait; et comme l'autre répondait qu'il
+était juste de le pendre: Nous n'en ferons rien, dit l'Empereur en lui
+frappant sur l'épaule, nous avons encore besoin de vos services.»
+
+«Après l'élection de l'empereur Charles, l'électeur de Saxe demanda au
+seigneur Fabian de Feilitzsch, son conseiller, s'il lui plaisait qu'on
+eût élu empereur le roi d'Espagne[r193]. Cet homme sage répondit: «Il
+est bon que les corbeaux aient un vautour.»
+
+ [r193] _Ibid._ 53.
+
+On lisait dans un vieux livre cette prophétie: «L'empereur Charles
+soumettra toute l'Europe, réformera l'Église; sous lui, les ordres
+mendians et les sectes seront anéantis.»
+
+«La nouvelle vint qu'Antonio de Leyva et André Doria avaient conseillé
+à l'Empereur d'aller en personne contre le Turc et de ne point emmener
+son frère; car, disaient-ils, il n'a point de bonheur[r194]. En
+effet, Ferdinand est trop fin et trop réfléchi; il n'agit que par
+conseil et délibération, jamais par impulsion divine.»—L'Empereur
+devient malheureux; il ne sait pas profiter de l'occasion; il perd
+aujourd'hui Milan.
+
+ [r194] _Ibid._ 349.
+
+«Le roi de France aime les femmes[r195]... Au contraire, l'Empereur
+passant par la France en 1544, trouva après un grand festin une belle
+et noble vierge dans son lit, que le roi de France y avait fait
+conduire. L'Empereur la renvoya honorablement chez ses parens.
+
+ [r195] _Ibid._ 349, verso.
+
+»L'Empereur n'a appelé à son couronnement que des princes et seigneurs
+italiens et espagnols, qui ont porté devant lui les drapeaux et les
+armes des électeurs. J'avais touché cela dans un petit livre, mais
+l'Électeur en a fait acheter tous les exemplaires.
+
+»Le roi de France dépense autant d'argent en trahison que pour ses
+armées. Aussi, dans sa guerre contre le pape Jules et Venise, il a
+dissipé vingt mille hommes avec quatre mille.
+
+»Tant que le Français a eu des hommes de guerre allemands, il a obtenu
+la victoire. Ce sont en effet les meilleurs; ils se contentent de leur
+solde et protégent le peuple. Aussi Antonio de Leyva conseilla, en
+mourant, à l'Empereur de s'attacher ses soldats allemands; que s'il les
+perdait, ce serait fait de lui; car ils tenaient tous ensemble comme un
+seul homme.»
+
+Après la défaite de François Ier à Pavie, Luther écrivait: «Que le roi
+de France soit de chair ou autre chose, je ne me réjouis pas de le voir
+vaincu et pris. Vaincu, cela se peut souffrir, mais captif, c'est une
+monstruosité... Peut-être l'heure du royaume de France est-elle venue,
+comme cet autre le disait de Troie: _Venit summa dies et ineluctabile
+fatum....._ Ce sont, à ce qu'il me semble, des signes qui annoncent
+le dernier jour du monde. Ces signes sont plus graves qu'on ne serait
+tenté de le croire... Il n'y a qu'une chose qui me fait plaisir,
+c'est de voir frustrés les efforts de l'Anti-Christ, qui commençait à
+s'appuyer sur le roi de France.» (mars 1525.)
+
+(Février 1537). «Le roi de France est persuadé que chez nous autres
+luthériens, il n'y a plus ni mariage, ni autorité, ni église, ni rien
+de tout ce qu'on regarde comme sacré. Son envoyé, le docteur Gervais,
+nous l'a assuré positivement. Mais d'où vient cela? certainement de ce
+qu'on ne laisse pénétrer en ce pays, non plus qu'en Italie, aucun écrit
+des nôtres, et que le scélérat de Mayence, ainsi que ses pareils, y
+envoient toutes les calomnies qui se débitent contre nous.»
+
+«Nous avons ici un Français, François Lambert, qui était il y a deux
+ans prédicateur apostolique, comme on les appelle parmi les mineurs, et
+qui vient de prendre pour femme une des nôtres: il espère mieux vivre
+dans le voisinage de la France (à Strasbourg)... Il gagnera sa vie à
+traduire en français mes ouvrages allemands.» (4 décembre 1523.)
+
+«Les rois de France et d'Angleterre sont luthériens pour prendre, point
+pour donner. Ils ne cherchent point l'intérêt de Dieu, mais le leur.
+
+»Sept universités ont approuvé le divorce du roi d'Angleterre; mais
+nous autres de Wittemberg et ceux de Louvain, nous avons soutenu le
+contraire, eu égard aux circonstances particulières, à la longue
+cohabitation, à l'existence d'une fille, etc.[r196]
+
+ [r196] _Ibid._ 348.
+
+»Quelques-uns qui avaient reçu des écrits d'Angleterre annoncèrent
+comment le roi s'était séparé de l'Évangile[r197]. Je suis charmé,
+dit Luther, que nous soyons quitte de ce blasphémateur. J'ai seulement
+regret de voir que Mélanchton ait adressé ses plus belles préfaces aux
+plus méchantes gens.
+
+ [r197] _Ibid._ 348, verso.
+
+»Le duc George de Saxe disait qu'il ne forcerait personne à communier
+sous une espèce, mais que ceux qui voulaient le faire autrement,
+devaient sortir du pays[r198].
+
+ [r198] _Ibid._ 265.
+
+»Lorsque le duc George déclara au duc Henri de Saxe, son frère, qu'il
+ne lui laisserait ses états qu'à condition d'abandonner l'Évangile, il
+répondit: «Par la vierge Marie (c'était le mot ordinaire de sa Grâce),
+avant que je consente à renier mon Christ, j'irai avec ma Catherine,
+un petit bâton à la main, mendier par le pays[r199].» Je voudrais
+que l'Empereur fît pape le duc George; les évêques supporteraient sa
+réforme encore moins que la mienne. Il réduirait l'évêque de Mayence à
+quatorze chevaux, etc.
+
+ [r199] _Ibid._
+
+»Le duc George a sucé le sang bohémien avec le lait de sa mère, fille
+du roi de Bohême, Casimir[r200]. Il aurait fini par s'arranger avec
+l'électeur Frédéric pour frapper les évêques, les abbés, etc. Il est
+de sa nature ennemi du clergé. Mais les lettres et les flatteries
+de l'Empereur, du pape, des rois d'Angleterre et de France, l'ont
+tellement enflé, que, etc...
+
+ [r200] _Ibid._ 313, verso.
+
+»Lorsque le duc George voyait son fils Jean à l'agonie, il le consolait
+en lui rappelant l'article de la justification par la foi en Christ,
+et l'exhortait à ne regarder que le Sauveur, sans se reposer sur ses
+œuvres ni sur l'invocation des saints[r201]. Alors, l'épouse du duc
+Jean, sœur du landgrave Philippe de Hesse, dit au duc George: «Cher
+seigneur et père, pourquoi ne laisse-t-on pas prêcher publiquement
+cette doctrine dans le pays?»—«Ma chère fille, répondit-il, on la
+doit enseigner seulement aux mourans, mais point aux gens en santé.»
+(1537.)—Ce duc Jean avait été obligé par son père de jurer une haine
+éternelle à la doctrine luthérienne, et il l'avait fait connaître au
+docteur Luther par le vieux peintre Lucas Cranach.»
+
+ [r201] _Ibid._ 142, verso.
+
+Leipsig était la capitale et la résidence du duc George. Aussi les
+protestans, surveillés de près par le duc, n'y pouvaient faire de
+nombreux prosélytes, et Luther en marque souvent son dépit par sa
+colère contre cette ville.
+
+«Je hais, dit-il, ceux de Leipsig comme je ne hais rien sous le soleil,
+tant il y a là d'orgueil, d'arrogance, de rapacité et d'usure. (15 mai
+1540.)
+
+»Je hais cette Sodome (Leipsig), sentine des usures et de tous les
+maux. Je n'y entrerais qu'autant qu'il le faut pour arracher Loth.» (26
+octobre 1539.)
+
+»L'électorat de Saxe est pauvre et rapporte peu. Si l'Électeur n'avait
+pas la Misnie, il ne pourrait entretenir quarante chevaux; mais il
+a des tributs de princes et seigneurs, des droits de sauf-conduit,
+des douanes, des rentes, etc... Sa Grâce électorale a cédé, pour de
+l'argent, les régales, entre autres le droit de grâce.
+
+»L'électeur Frédéric était économe[r202]. Il savait bien remplir ses
+caves et ses greniers de grains et d'autres denrées. On compte neuf
+châteaux qu'il a fait bâtir, et cependant il lui restait toujours assez
+d'argent; c'est qu'il suivait le bon conseil que son fou lui avait
+donné. Un jour, qu'il se plaignait de manquer d'argent, le fou lui dit:
+Fais-toi percepteur. Il exigeait des comptes sévères de ses serviteurs.
+Quand il venait dans un de ses châteaux, il mangeait, buvait, se
+faisait donner du fourrage comme un hôte ordinaire, et payait tout
+comptant. Par là il ôtait à ses gens l'occasion de s'excuser, en
+disant: On a tant consommé de choses, quand le prince est venu!
+
+ [r202] _Ibid._ 451, verso.
+
+»L'électeur Frédéric-le-Sage disait à Worms, en 1521: «Je ne trouve
+point d'église romaine dans ma croyance; mais une commune église
+chrétienne, je l'y trouve.»
+
+«Ce même prince avait, dit Mélanchton, près de Wittemberg un cerf
+apprivoisé, qui, pendant bien des années, allait, au mois de septembre,
+dans la forêt voisine, et revenait exactement en octobre. Lorsque
+l'Électeur fut mort, le cerf partit et l'on ne le revit plus.
+
+»En 1525, l'électeur Jean de Saxe me demanda s'il devait accorder aux
+paysans leurs douze articles[r203]. Je le détournai entièrement d'en
+approuver un seul.
+
+ [r203] _Ibid._ 152.
+
+»Le duc Jean disait en 1525, en apprenant la révolte des paysans: «Si
+le Seigneur veut que je reste prince, que sa volonté soit faite, mais
+je puis aussi être un autre homme.»
+
+Luther blâme la patience de ce prince, qui avait appris des moines, ses
+confesseurs, à supporter la désobéissance de ses gens.
+
+Il disait à Luther: «Mon fils, le duc Ernest, m'a écrit une lettre
+latine pour me demander à courir un cerf. Je veux qu'il étudie; il sera
+toujours à même d'apprendre à laisser pendre deux jambes sur un cheval.»
+
+«Le même prince avait toujours pour sa garde six nobles jeunes garçons,
+qui restaient dans sa chambre et qui lui lisaient la Bible six heures
+par jour. Sa Grâce électorale s'endormait quelquefois, mais il n'en
+citait pas moins à son réveil quelques belles paroles qu'il avait
+remarquées et retenues.—Pendant la prédication il tenait près de lui
+des écrivains, et lui-même de sa propre main recueillait les paroles
+de la bouche du prédicateur.
+
+»Lorsque Ferdinand fut élu roi des Romains à Cologne, le jeune duc
+Jean-Frédéric y fut envoyé pour protester de la part de son seigneur et
+père. Dès qu'il eut exécuté ses ordres, il repartit au grand galop, et
+comme il avait à peine passé la porte, on envoya des gens pour courir
+après lui et le prendre. (1531.)
+
+»On dit que l'Empereur a fait entendre, après avoir lu notre
+_Confession et apologie_, qu'il voulait que l'on enseignât et que l'on
+prêchât dans le même sens par tout le monde[r204]. Le duc George
+aurait dit aussi qu'il savait très bien qu'il y avait beaucoup d'abus
+à réformer dans l'Église, mais qu'il ne voulait pas de cette réforme,
+quand elle venait d'un moine défroqué.
+
+ [r204] _Ibid._ 353.
+
+»La dernière fois que l'électeur Jean alla à la chasse, tout le gibier
+lui échappait. Les bêtes ne voulaient plus le reconnaître pour maître,
+c'était un présage de sa mort. (1532.)
+
+»Le duc Jean-Frédéric, qui a été si bien pillé et dépouillé par ceux de
+la noblesse, a appris à ses dépens à les connaître.
+
+»L'électeur Jean-Frédéric est naturellement colère, mais il sait à
+merveille dompter son courroux.—Il aime à bâtir et à boire; il est
+vrai qu'un si grand corps doit tenir plus qu'un petit.—Il donne par
+an mille florins pour l'université; pour le pasteur, deux cents, avec
+soixante boisseaux de froment; de plus soixante florins à cause des
+leçons publiques.» Il envoya une fois cinq cents florins à Luther sur
+les fonds d'une abbaye pour marier quelque pauvre religieuse.
+
+»Quoique le docteur Jonas l'y engageât, Luther refusa de demander
+à l'Électeur une nouvelle visitation des églises[r205]. «Il a
+soixante-dix conseillers qui crient à le rendre sourd. Ils lui disent:
+Quel bon conseil peut donner le scribe? contentons-nous de prier Dieu
+qu'il dirige le cœur du prince.»
+
+ [r205] _Ibid._ 354.
+
+_Du landgrave Philippe de Hesse._—«Le Landgrave est un pieux,
+intelligent et joyeux seigneur; il maintient une bonne paix dans
+sa terre, qui n'est que pierres et forêts; de sorte que les gens y
+peuvent voyager et commercer sans crainte... Le Landgrave est un
+guerrier, un Arminius, petit de sa personne, mais, etc. Il consulte
+et suit aisément les bons conseils; la résolution une fois prise, il
+exécute promptement.—L'Empereur lui a offert, pour lui faire quitter
+l'Évangile, la possession paisible du comté de Katzenellenbogen, et
+le duc George l'aurait fait à ce prix son héritier... Il a une tête
+hessoise; il ne peut se reposer, il faut qu'il ait quelque chose à
+faire... C'était une grande audace de vouloir, en 1528, envahir les
+possessions des évêques; et ç'a été un acte plus grand d'avoir rétabli
+le duc de Wurtemberg et chassé le roi Ferdinand de ce pays. Moi et
+Mélanchton, nous fûmes appelés à cette occasion à Weimar, et nous
+employâmes toute notre rhétorique à empêcher sa Grâce de rompre la paix
+de l'Empire... Il en devint tout rouge et s'emporta. Cependant c'est
+une âme tout-à-fait loyale.
+
+»Dans le colloque de Marbourg, en 1529, sa Grâce vint avec un petit
+habit, de sorte que personne ne l'aurait reconnu pour le Landgrave; et
+cependant, il était occupé de grandes pensées. Il consulta Mélanchton,
+et lui dit: «Cher maître Philippe, dois-je souffrir que l'évêque de
+Mayence me chasse par violence mes prédicateurs évangéliques?» Philippe
+répondit: «Si la juridiction du lieu appartient à l'évêque de Mayence,
+votre Grâce ne peut l'empêcher.» Permis à vous de conseiller, répondit
+le Landgrave, mais je n'agirai pas moins.»
+
+»A la diète d'Augsbourg, en 1530, le landgrave dit publiquement aux
+évêques: «Faites la paix, nous vous le demandons. Si vous ne la faites
+point et qu'il me faille descendre de mes montagnes, j'en saisirai au
+moins un ou deux.»
+
+»Dieu a jeté le Landgrave au milieu de l'Empire. Il a autour de lui
+quatre électeurs et le duc de Brunswick; et il les fait tous trembler.
+C'est que le commun peuple lui est attaché. Avant de rétablir le duc
+de Wurtemberg, il était allé en France, et le roi de France lui avait
+prêté beaucoup d'argent pour la guerre.
+
+»Si le Landgrave s'enflamme une fois...! C'est ce qui nous est arrivé,
+à moi et à maître Philippe, lorsque nous le détournions humblement et
+faiblement de la guerre; «Qu'arrivera-t-il si je souffre vos conseils
+et si je n'agis point?»—C'est un miracle de Dieu. Le Landgrave est
+un prince peu puissant, cependant on le redoute; c'est un héros. Il
+a renvoyé les évêques au chœur... Les Saxons et ceux de la Hesse,
+lorsqu'ils sont en selle, sont de vrais cavaliers. Les cavaliers des
+hautes terres (du midi de l'Allemagne) ne sont que des danseurs. Dieu
+nous conserve le Landgrave..... Dieu nous préserve de la guerre! les
+gens de guerre sont des diables incarnés. Je ne parle pas seulement des
+Espagnols, mais aussi des Allemands.
+
+»Après la diète de Francfort, en 1539, environ neuf mille soldats
+d'élite furent rassemblés autour de Brême et de Lunebourg pour être
+employés contre les états protestans[r206]. Mais l'électeur de Saxe
+et le landgrave de Hesse leur firent parler par le chevalier Bernard
+de Mila, leur donnèrent de l'argent comptant et les attirèrent à eux.
+Ensuite mourut subitement le duc George, etc.»
+
+ [r206] _Ibid._ 156.
+
+«Le _landgrave de Hesse_ et de Thuringe, Louis-le-Fameux, était un
+seigneur dur et colérique. Il était tenu prisonnier par l'évêque de
+Hall, il sauta par une fenêtre du haut du château et du rocher dans
+la Sals, nagea, s'aida d'un tronc d'arbre et échappa. Il sévissait
+toujours cruellement contre ses sujets. Sa femme s'avisa de lui servir
+de la viande un vendredi saint, et comme il n'en voulait pas manger;
+elle lui dit: «Cher seigneur, vous craignez ce péché, lorsque vous en
+faites tous les jours de plus grands et de plus horribles.» Mais elle
+fut obligée de s'enfuir et de quitter ses enfans. Au moment de son
+départ, à minuit, elle baisa son enfant qui était encore au berceau,
+le bénit, et, dans un transport d'amour maternel, elle le mordit à la
+joue[8]. Accompagnée d'une jeune fille, elle descendit par une corde
+du château de Wartbourg, tout le long du précipice. Son maître-d'hôtel
+l'attendait avec un chariot, et la conduisit secrètement à
+Francfort-sur-le-Mein.—Quand ce landgrave mourut, on l'affubla d'un
+habit de moine, ce qui faisait beaucoup rire tous ses chevaliers.
+
+ [8] Luther appelle _Louis_ ce landgrave, qui s'appelait
+ effectivement _Albert-le-Dénaturé_, et vivait en 1288. Sa
+ femme, Marguerite était fille de l'empereur Frédéric II; son
+ fils est Frédéric I, dit le _Mordu_.
+
+«En Italie, les hôpitaux sont bien pourvus, bien bâtis[r207]. On
+y donne une bonne nourriture; il y a des serviteurs attentifs et de
+savans médecins. Les lits et les habits sont très propres; l'intérieur
+des bâtimens orné de belles peintures. Aussitôt qu'un malade y est
+amené, on lui ôte ses habits en présence d'un notaire qui en dresse une
+note et une description exacte pour qu'ils lui soient bien gardés. On
+le revêt d'un sarreau blanc, on le met dans un lit bien fait et dans
+des draps blancs; on ne tarde pas à lui amener deux médecins, et les
+serviteurs viennent lui apporter à manger et à boire dans des verres
+bien propres, qu'ils touchent du bout du doigt. Il vient aussi des
+dames et matrones honorables qui se voilent pendant quelques jours pour
+servir les pauvres, de sorte qu'on ne sait point qui elles sont, et
+elles retournent ensuite chez elles.—J'ai vu aussi à Florence que les
+hôpitaux étaient servis avec tous ces soins; de même les maisons des
+enfans-trouvés, où les petits enfans sont nourris au mieux, élevés,
+enseignés et instruits. Ils les ornent tous d'un costume uniforme, et
+en prennent le plus grand soin.
+
+ [r207] _Ibid._ 145.
+
+»Je ne manque point de drap, mais je ne puis me décider à me faire
+faire des culottes[r208]. Les miennes ont été raccommodées quatre
+fois, et le seront encore. Les tailleurs ne font rien de bon et
+prennent trop cher. Cela va bien mieux en Italie; les tailleurs ont une
+corporation particulière qui ne fait que des culottes.
+
+ [r208] _Ibid._ 424.
+
+»En Espagne, pour les couches de l'impératrice, trente hommes se sont
+fouettés jusqu'au sang, afin de lui obtenir un heureux enfantement,
+deux même en sont morts, et cependant la mère ni le fœtus n'ont pu
+être délivrés. Qu'a-t-on fait de plus chez les païens? (14 août 1539.)
+
+»En Italie et en France, les curés sont généralement des ânes[r209].
+Si on leur demande: _Quot sunt sacramenta?_ ils répondent:
+_Tres_.—_Quæ?_ Réponse: Le goupillon, l'encensoir et la croix.
+
+ [r209] _Ibid._ 281, verso.
+
+»En France, il y a eu tant de superstition, que les serfs et serviteurs
+voulaient pour la plupart se faire moines[r210]. Il fallut que le roi
+défendît la moinerie. La France est abîmée dans la superstition. Les
+Italiens de même sont ou superstitieux ou épicuriens. C'est un propos
+commun en Italie, quand ils vont à l'église de dire: Allons au préjugé
+populaire.
+
+ [r210] _Ibid._ 271, verso.
+
+»Lorsque je vis Rome, je tombai à genoux, levai les mains au ciel et
+dis[r211]: Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints martyrs et
+par leur sang qui y a été versé...; mais elle est maintenant déchirée,
+_und der teufel hat den papst, seinen dreck, darauss geschissen_.—Cent
+ans avant Jésus-Christ, Rome avait quatre millions de citoyens; peu
+après, neuf millions; certes, cela devait faire un peuple, si toutefois
+la chose est vraie.—A Venise, trois cent mille feux; à Erfurt,
+dix-huit mille murs à feu (murs mitoyens); à Nuremberg, à peine la
+moitié.—Rome n'est plus qu'une charogne et un tas de cendres..... Les
+maisons sont aujourd'hui où étaient les toits de l'ancienne Rome; telle
+est l'épaisseur des décombres, qu'il y en a la hauteur de deux lances
+de landsknecht[9]. Rien n'y est à louer que le consistoire et la cour
+de Rote, où les affaires sont instruites et jugées avec beaucoup de
+justice.
+
+ [r211] _Ibid._ 442.
+
+ [9] Voyez le _Voyage de Montaigne_.
+
+Le docteur Staupitz avait entendu dire à Rome, en 1511, que d'après
+une vieille prophétie, un ermite s'élèverait sous le pape Léon X, et
+attaquerait la papauté; or, les augustins s'appellent aussi ermites.
+
+»Je ne voudrais pas, pour cent mille florins, ne pas avoir vu Rome;
+je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas injustice au
+pape.»—Il répète trois fois ces paroles.
+
+«Il y avait en Italie un ordre particulier, qui s'appelait _les Frères
+de l'ignorance_[r212]. Ils devaient jurer de ne rien savoir et de ne
+vouloir rien apprendre. Tous les moines méritent le même nom.»
+
+ [r212] _Ibid._ 269, verso.
+
+Un soir, à la table de Luther, il se trouvait un vieux prêtre qui
+racontait beaucoup de choses de Rome[r213]. Il y était allé quatre
+fois et y avait officié pendant deux ans. Quand on lui demanda
+pourquoi il y était allé si souvent, il répondit: «La première fois
+j'y cherchais un filou, la seconde je le trouvais, la troisième je
+l'emportais avec moi, et la quatrième je l'y rapportais et le plaçais
+derrière l'autel de Saint-Pierre.»
+
+ [r213] _Ibid._ 442, verso.
+
+«Christoff Gross, qui avait été long-temps à Rome, trabant du pape,
+parla beaucoup des pays par où l'on va vers la Terre-Sainte, de
+l'Aragon et de la Biscaye[r214]. Ils ont pour signe du baptême une
+petite cicatrice au nez, juste sous les yeux.»
+
+ [r214] _Ibid._ 441, verso.
+
+«Les Écossais sont la nation la plus fière; beaucoup se sont réfugiés
+en Allemagne, à Erfurth et à Wurtzbourg; ils n'admettent personne
+comme moine dans leurs couvens. Les Écossais sont méprisés des autres
+nations, comme les Samaritains par les Juifs.»
+
+«Les Anglais ont été chassés de France après leur défaite à Montlhéri,
+entre Paris et Orléans[10].—Ils ne laissent personne à Calais, à moins
+qu'il ne parle anglais dans tant d'heures.»
+
+ [10] Il est inutile de relever les erreurs grossières dont
+ fourmille ce chapitre.
+
+«La peste règne toujours en Angleterre[r215].—L'Angleterre est un
+morceau de l'Allemagne.—Les langues danoise et anglaise sont du saxon,
+c'est-à-dire du véritable allemand, tandis que la langue de l'Allemagne
+supérieure n'est point la vraie langue allemande.—La Souabe et la
+Bavière sont hospitalières; au contraire la Saxe.—Luther préfère le
+dialecte de la Hesse à tous les autres de l'Allemagne, parce que les
+Hessois accentuent les mots comme s'ils chantaient.»
+
+ [r215] _Ibid._ 440, verso.
+
+
+_Diversité des langues._—«Supériorité de l'allemande: elle fait sentir
+que les Allemands sont gens plus simples et plus vrais. Au contraire,
+c'est un proverbe: les Français écrivent autrement qu'ils ne parlent,
+et parlent autrement qu'ils ne pensent.—L'allemand se rapporte au
+grec. Le latin est sec, il n'a pas de lettres doubles.—Finesse des
+Saxons et bas Allemands; ils sont pires que les Italiens, quand ils
+adoptent les idées de l'Italie.—Les habitations et l'aspect des
+pays changent ordinairement dans l'espace d'un siècle. Il y a peu
+d'années que la Hesse, la Franconie, la Westphalie, n'étaient qu'un
+désert. Au contraire, autour de Halle, d'Halberstadt, et chez nous,
+on fait jusqu'à trois milles sans trouver rien que bruyères, tandis
+qu'autrefois il y avait des terres cultivées. Dieu aura ôté la
+fertilité au pays, pour punir les habitans.»
+
+«Nous sommes de bons compagnons, nous autres Allemands, nous buvons,
+nous mangeons, nous cassons nos vitres, nous perdons en une soirée
+cent, mille florins ou plus, et nous oublions _le Turc_ qui, en trente
+jours, peut être avec sa cavalerie légère à Wittemberg.»
+
+
+«En France, chacun a son verre à table.—Les Français se préservent de
+l'air; s'ils suent, ils se couvrent, s'approchent du feu, se mettent
+au lit; sans cela ils auraient la fièvre. Deux personnes dansent à la
+fois, les autres regardent; au contraire en Allemagne.—Les prêtres
+d'Italie et de France ne savent pas même leur langue.»
+
+
+«Dans mon voyage sur le Rhin, je voulus dire la messe, mais un
+prêtre me dit[r216]: «Vous ne le pouvez: nous suivons ici le rit
+ambroisien.»
+
+ [r216] _Ibid._ 166.
+
+»George Fœgeler, chancelier du margrave, disait que dans la Bavière
+il y avait plus de cent vingt-cinq cures vacantes, parce qu'on ne
+pouvait trouver aucun ecclésiastique[r217].
+
+ [r217] _Ibid._ 184.
+
+»Dans la Bohême, il y a environ trois cents cures vacantes, de même
+chez le duc George.
+
+»La Thuringe avait autrefois un sol très fertile en grain,
+surtout autour d'Erfurt; mais maintenant elle est frappée de
+malédiction[r218]. Le blé y est plus cher qu'à Wittemberg. C'est ce
+que j'ai vu, il y a un an, lorsque j'étais à Smalkald; ils n'avaient
+qu'un mauvais pain noir... Ils ont de telles vendanges qu'on pourrait
+donner la pinte pour trois liards; si elles étaient moitié moins
+bonnes, ils seraient très riches; mais maintenant ils donnent le vin
+pour le tonneau.
+
+ [r218] _Ibid._ 62.
+
+»L'électorat de Saxe a eu douze couvens de moines déchaux, mineurs,
+cinq de prêcheurs, moines de saint Paul et carmélites, et quatre
+d'augustins[r219]. Voilà seulement pour les moines mendians qui,
+aujourd'hui se dissipent d'eux-mêmes.—Alors, un Anglais qui se
+trouvait à table chez le docteur, se mit à dire qu'en Angleterre,
+il n'y avait guère de milles carrés d'Allemagne, où l'on ne trouvât
+trente-deux cloîtres de moines mendians.
+
+ [r219] _Ibid._ 269.
+
+»Le vieil électeur de Brandebourg, Joachim, disait une fois au duc de
+Saxe Frédéric[r220]: Comment pouvez-vous, vous autres princes de
+Saxe, frapper de la monnaie si forte? Nous y avons gagné trois tonnes
+d'or (en renvoyant une monnaie inférieure dans la Saxe).
+
+ [r220] _Ibid._ 61, verso.
+
+La princesse de A. (Anhalt), venant à Wittemberg, se rendit chez
+Luther, et insista vivement pour discuter avec lui, quoiqu'il fût
+malade et que ce fût à une heure indue. Il s'excusa en lui disant:
+«Noble dame, je suis rarement bien portant dans toute l'année; je
+souffre presque toujours ou du corps ou de l'esprit.» Elle lui
+répondit: «Je le sais, mais nous, nous ne pouvons pas non plus vivre
+tous dans la piété.» Le docteur lui dit alors: «Vous autres de la
+noblesse, cependant, vous devriez tous être pieux et irréprochables,
+car vous êtes peu, vous formez un cercle étroit. Nous, gens du
+commun et des basses classes, nous nous corrompons par la multitude;
+nous sommes en grand nombre, il n'est donc pas étonnant qu'il y
+ait si peu de gens pieux parmi nous. C'est chez vous, personnes
+nobles et illustres, que nous devrions trouver des exemples de
+piété, d'honnêteté, etc.» Et il continua de lui parler sur ce ton.
+(Tischreden, p. 341, verso.)
+
+Luther avait dans sa maison et à sa table un Hongrois, nommé Mathias
+de Vai. De retour en Hongrie, il y prêcha, et fut accusé par un
+prédicateur papiste devant le moine George, frère du Vayvode, alors
+gouverneur et régent à Bude. Le moine George fit apporter deux tonneaux
+de poudre sur le marché, et dit: «Si l'un de vous deux prêche la bonne
+doctrine, asseyez-vous dessus, j'y mettrai le feu; nous verrons lequel
+des deux restera vivant.» Le papiste refusa, Mathias s'élança sur un
+des tonneaux. Le papiste et les siens furent condamnés à payer quatre
+cents florins de Hongrie, et à entretenir pendant un certain temps deux
+cents hommes d'armes. Mathias eut la permission de prêcher l'Évangile.
+(Tischr., p. 13.)
+
+Un seigneur hongrois, nommé Jean Huniade, se trouvant à Torgau, comme
+ambassadeur du roi Ferdinand auprès de l'électeur Jean-Frédéric, pria
+celui-ci de faire venir Luther pour qu'il pût le voir et lui parler.
+Luther y vint; à table, l'ambassadeur dit qu'en Hongrie les prêtres
+donnaient la communion tantôt sous une, tantôt sous deux espèces,
+et qu'ils prétendaient que la chose était indifférente. «Révérend
+père, ajouta-t-il, en s'adressant à Luther, me permettez-vous de vous
+demander ce que vous pensez de ces prêtres?» Le docteur répondit
+qu'il les regardait comme de méprisables hypocrites, «Car, dit-il,
+s'ils étaient bien convaincus que la communion sous deux espèces est
+d'institution divine, ils ne pourraient continuer de la donner sous une
+seule.»
+
+Luther cacha le dépit que la question de l'ambassadeur lui avait causé,
+et quelque temps après, il se tourna vers lui, en disant: «Seigneur,
+j'ai répondu à ce que votre Grâce me demandait. Me permettra-t-elle de
+lui faire une question à mon tour?» L'ambassadeur le lui permettant,
+il continua: «Je suis étonné que vos pareils, les conseillers des rois
+et des princes, qui savent bien que la doctrine de l'Évangile est la
+véritable, ne laissent pas de la persécuter de toutes leurs forces. Me
+pourriez-vous dire d'où cela vient?» A ces mots, André Pflug, l'un des
+convives, voyant l'embarras du seigneur hongrois, interrompit Luther et
+parla vivement d'autre chose, de sorte que le seigneur fut dispensé de
+répondre. (Tischr., p. 148.)
+
+
+Le chapitre des _Propos de table_ où se trouve réuni tout ce que Luther
+a dit sur les Turcs, est fort curieux comme peinture des alarmes
+qu'éprouvaient alors toutes les familles chrétiennes. Chaque mouvement
+des barbares est marqué par un cri de terreur. C'est la même scène que
+celle de Goetz de Berlichingen, où le chevalier ne pouvant agir, se
+fait rendre compte par les siens du combat qui a lieu dans la plaine,
+et qu'ils contemplent du haut d'une tour; c'est la même anxiété d'un
+péril toujours croissant, et qu'on est dans l'impuissance d'éviter ou
+de combattre.
+
+«Le Turc ira à Rome, et je n'en suis pas trop fâché, car il est écrit
+dans le prophète Daniel, etc.[r221] Une fois le Turc à Rome, le
+Jugement dernier n'est pas loin.
+
+ [r221] _Ibid._ 432.
+
+»Le Christ a sauvé nos âmes; il faudra qu'il sauve aussi nos corps; car
+le Turc va donner un bon coup à l'Allemagne[r222]. Je pense souvent à
+tous les maux qui vont suivre, et il m'en vient la sueur... La femme du
+docteur s'écria: Dieu nous préserve des Turcs! Non, reprit-il, il faut
+bien qu'ils viennent et qu'ils nous secouent comme il faut.
+
+ [r222] _Ibid._ 432.
+
+»Qui m'eût dit que je verrais en face l'un de l'autre les deux
+empereurs, les rois du Midi et du Septentrion[r223]?... Oh! priez,
+car nos gens de guerre sont trop présomptueux, ils comptent trop sur
+leur force et sur leur nombre. Cela ne peut pas bien finir. Et il
+ajoutait: Les chevaux allemands sont plus forts que ceux des Turcs; ils
+peuvent les renverser; ceux-ci sont plus légers, mais plus petits.
+
+ [r223] _Ibid._ 436.
+
+»Je ne compte point sur nos murs, ni sur nos arquebuses, mais sur le
+_Pater noster_[r224]. C'est là ce qui battra les Turcs; le décalogue
+n'y suffit pas.»
+
+ [r224] _Ibid._ 436, verso.
+
+Luther dit qu'après avoir depuis long-temps désiré de connaître
+l'Alcoran, il en trouva enfin une mauvaise version latine de 1300,
+et qu'il la traduisit en allemand, afin de mieux faire connaître
+l'imposture de Mahomet[r225]. Dans son «Instruction tirée de
+l'Alcoran,» il prouve que ce n'est point Mahomet qui est l'Anti-Christ
+(car l'imposture, dit-il, est trop visible en celui-ci), mais plutôt
+le pape avec son hypocrisie.—«Il y a trois ans qu'un moine du pays
+des Maures vint ici. Nous disputâmes avec lui par l'intermédiaire d'un
+interprète, et comme il fut confondu en tous points par la Parole de
+Dieu, il dit à la fin: «C'est là une bonne croyance.»
+
+ [r226] _Ibid._ t. II. 402.
+
+Les juifs, à titre de juifs et d'usuriers, étaient fort mal avec Luther.
+
+«Nous ne devons pas souffrir les juifs parmi nous. On ne doit ni boire
+ni manger avec eux.—Cependant, dit quelqu'un, il est écrit que les
+juifs seront convertis avant le Jugement...—Et il est écrit aussi, dit
+la femme de Luther, qu'il n'y aura qu'une bergerie et un berger.—Oui,
+chère Catherine, dit le docteur. Mais cela s'est déjà accompli, lorsque
+les païens ont embrassé l'Évangile.» (Tischr., p. 431.)
+
+«Si j'étais à la place des seigneurs de **, je ferais venir ensemble
+tous les juifs, et je leur demanderais pourquoi ils appellent Christ
+un fils de p..., et sainte Marie une coureuse. S'ils parvenaient à le
+prouver, je leur donnerais cent florins; sinon je leur arracherais la
+langue.» (Tischr., p. 431, verso.)
+
+
+ [a63] Page 127, ligne 24.—_Je ne puis nier que je ne sois
+ violent..._
+
+Érasme disait: «Luther est insatiable d'injures et de violences; c'est
+comme Oreste furieux.» (Erasm., Epist. non sobria Luther.)
+
+
+ [a64] Page 142, ligne 9.—_Le droit impérial ne tient plus qu'à
+ un fil..._
+
+Cependant Luther le préférait encore au droit saxon.
+
+«Le docteur Luther parlant de la grande barbarie et dureté du droit
+saxon, disait que les choses iraient au mieux si le droit impérial
+était suivi dans tout l'Empire. Mais l'opinion s'est établie à la cour,
+que le changement ne pouvait se faire sans grande confusion et grande
+dévastation.» (Tischreden, page 412.)
+
+
+ [a65] Page 143, ligne 17.—_Je te le conseille, juriste, laisse
+ dormir le vieux dogue..._
+
+Dans son avant-dernière lettre à Mélanchton (6 février 1546), il dit
+en parlant des légistes: «O sycophantes, ô sophistes, ô peste du genre
+humain!... Je t'écris en colère, mais je ne sais si, de sang froid, je
+pourrais mieux dire.»
+
+
+ [a66] Page 143, ligne 24.—_Juristes pieux..._
+
+Il souhaite qu'on améliore leur condition.
+
+«Les docteurs en droit gagnent trop peu et sont obligés de se faire
+procureurs. En Italie, on donne à un juriste quatre cents ducats ou
+plus par an; en Allemagne, ils n'en ont que cent. On devrait leur
+assurer des pensions honorables, ainsi qu'aux bons et pieux pasteurs
+et prédicateurs. Faute de cela, ils sont obligés pour nourrir leurs
+femmes et leurs enfans, de s'occuper de l'agriculture et des soins
+domestiques.» (Tischreden, page 414.)
+
+
+ [a67] Page 143.—_Fin du chapitre._
+
+Au comte Albrecht de Mansfeld, au sujet d'une affaire de mariage: «Les
+paysans, les gens grossiers qui ne recherchent que la liberté de la
+chair, les légistes qui décident toujours contre la foi, m'ont rendu
+si las, que j'ai rejeté décidément le fardeau des affaires de mariages,
+et que j'ai dit à plusieurs de faire, au nom de tous les diables, ce
+qu'il leur plaira: _Sinite mortuos sepelire mortuos_. Le monde veut le
+pape! qu'il l'ait, s'il n'en peut être autrement. Tous les légistes
+tiennent pour lui. Je ne sais vraiment si, moi mort, ils auront le
+courage d'adjuger, à mes enfans, le nom de Luther et mes guenilles! Ils
+jugent toujours d'après le droit papal. A qui la faute? A vous autres
+seigneurs, qui les rendez trop fiers, qui les soutenez dans tout ce qui
+leur plaît de décider, qui opprimez les pauvres théologiens, quelque
+raison qu'ils puissent avoir...» (5 octobre 1536.)
+
+«Il faudrait dans un pays deux cents pasteurs contre un juriste.
+Nous devrions, en attendant, changer en pasteurs les juristes et les
+médecins. Vous verrez que cela viendra.» (Tischreden, page 4, verso.)
+
+
+ [a68] Page 151, _fin du chapitre_.
+
+Discussion confidentielle entre Mélanchton et Luther. (1536.)
+
+MÉLANCHTON trouve probable l'opinion de saint Augustin, qui soutient
+«que nous sommes justifiés par la foi, par la rénovation,» et qui, sous
+le mot de rénovation, comprend tous les dons et les vertus que nous
+tenons de Dieu[11]. «Quelle est votre opinion? demanda-t-il à Luther.
+Tenez-vous, avec saint Augustin, que les hommes sont justifiés par la
+rénovation, ou bien par imputation divine?»—LUTHER répond: «Par la
+pure miséricorde de Dieu.»—MÉLANCHTON propose de dire que l'homme
+est justifié _principaliter_ par la foi, _et minùs principaliter_
+par les œuvres, en sorte que la foi rachète l'imperfection de
+celles-ci.—LUTHER. «La miséricorde de Dieu est seule la vraie
+justification. La justification par les œuvres n'est qu'extérieure;
+elle ne peut nous délivrer ni du péché ni de la mort.»—MÉLANCHTON. Je
+vous demande ce qui justifie saint Paul et le rend agréable à Dieu,
+après sa régénération par l'eau et l'esprit?—LUTHER. «C'est uniquement
+cette régénération même. Il est devenu juste et agréable à Dieu par
+la foi, et par la foi il reste tel à jamais.»—MÉLANCHTON. Est-il
+justifié par la seule miséricorde, ou bien l'est-il _principalement_
+par la miséricorde, et _moins principalement_ par ses vertus et
+ses œuvres?—LUTHER. «Non pas. Ses vertus et ses œuvres ne sont
+bonnes et pures que parce qu'elles sont de saint Paul, c'est-à-dire
+d'un juste. Une œuvre plaît ou déplaît, est bonne ou mauvaise, à
+cause de la personne qui la fait.»—MÉLANCHTON. Mais vous enseignez
+vous-même que les bonnes œuvres sont nécessaires, et saint Paul qui
+croit, et qui en même temps fait les œuvres, est agréable à Dieu
+pour cela. S'il faisait autrement il lui déplairait.—LUTHER. «Les
+œuvres sont nécessaires, il est vrai, mais c'est par une nécessité
+sans contrainte, et toute autre que celle de la Loi. Il faut que le
+soleil luise, c'est une nécessité également; cependant ce n'est pas
+par suite d'une loi qu'il luit, mais bien par nature, par une qualité
+inhérente et qui ne peut être changée: il est créé pour luire. De même
+le juste, après la régénération, fait les œuvres, non pour obéir à
+quelque loi ou contrainte, car il ne lui est pas donné de loi, mais
+par une nécessité immuable.—Ce que vous dites de saint Paul, qui,
+sans les œuvres, ne plairait pas à Dieu, est obscur et inexact, car
+il est impossible qu'un croyant, c'est-à-dire un juste, ne fasse ce
+qui est bien.»—MÉLANCHTON. Sadolet nous accuse de nous contredire
+en enseignant que la foi seule justifie, et en admettant néanmoins
+que les bonnes œuvres sont nécessaires.—LUTHER. «C'est que les faux
+frères et les hypocrites, faisant semblant de croire, on leur demande
+les œuvres pour confondre leur fourberie...»—MÉLANCHTON. Vous dites
+que saint Paul est justifié par la seule miséricorde de Dieu. A cela
+je réplique que si l'obéissance ne venait s'ajouter à la miséricorde
+divine, il ne serait point sauvé, conformément à la parole (I. Cor.
+IX): «Malheur à moi, si je ne prêchais pas l'Évangile!»—LUTHER. «Il
+n'est besoin de rien ajouter à la foi; si elle est véritable, elle est
+à elle seule efficace toujours et en tout point. Ce que les œuvres
+valent, elles ne le valent que par la puissance et la gloire de la foi,
+qui est, comme le soleil, resplendissante et rayonnante par nécessité
+de nature.»—MÉLANCHTON. Dans saint Augustin, les œuvres sont incluses
+en ces mots: _Solâ fide_.—LUTHER. «Quoi qu'il en soit, saint Augustin
+fait assez voir qu'il est des nôtres, quand il dit: «Je suis effrayé,
+il est vrai, mais je ne désespère pas, car je me souviens des plaies
+du Seigneur.» Et ailleurs, dans ses Confessions: «Malheur aux hommes,
+quelque bonne et louable que leur vie puisse être, s'ils ne sollicitent
+la miséricorde de Dieu...»—MÉLANCHTON. Est-elle vraie, cette parole:
+«La justice est nécessaire au salut?»—LUTHER. «Non pas dans ce sens,
+que les œuvres produisent le salut, mais qu'elles sont les compagnes
+inséparables de la foi qui justifie. C'est tout de même qu'il faudra
+que je sois là en personne lorsque je serai sauvé.»
+
+ [11] Mélanchton fait remarquer que saint Augustin n'exprime
+ pas cette opinion dans ses écrits de controverse.
+
+«J'en serai aussi,» dit l'autre qu'on menait pour être pendu, et qui
+voyait les gens courir à toutes jambes vers le gibet... La foi qui
+nous est donnée de Dieu régénère l'homme incessamment et lui fait
+faire des œuvres nouvelles, mais ce ne sont pas les œuvres nouvelles
+qui font que l'homme est régénéré... Les œuvres n'ont pas de justice
+par elles-mêmes aux yeux de Dieu, quoiqu'elles ornent et glorifient
+accidentellement l'homme qui les fait... En somme, les croyans sont
+une création nouvelle, un arbre nouveau. Toutes ces manières de dire
+usitées dans la Loi, telles que: «Le croyant _doit_ faire de bonnes
+œuvres, ne nous conviennent donc plus. On ne dit pas: Le soleil _doit
+luire_, un bon arbre _doit_ porter de bons fruits, trois et sept
+_doivent_ faire dix. Le soleil luit par sa nature, sans qu'on le lui
+commande; le bon arbre porte de même ses bons fruits; trois et sept
+ont de tout temps fait dix; il n'est pas besoin de le commander pour
+l'avenir.
+
+Le passage suivant est plus exprès encore. «Je pense qu'il n'y a point
+de qualité qui s'appelle foi ou amour, comme le disent les rêveurs et
+les sophistes, mais je reporte cela entièrement au Christ, et je dis
+_mea formalis justitia_ (la justice certaine, permanente, parfaite,
+dans laquelle il n'y a ni manque, ni défaut; celle qui est comme elle
+doit être devant Dieu), cette justice c'est le Christ, mon seigneur.
+(Tischr., p. 133.)
+
+Ce passage est un de ceux qui font le plus fortement sentir le rapport
+intime de la doctrine de Luther avec le système d'identification
+absolue. On conçoit que la philosophie allemande ait abouti à Schelling
+et à Hegel.
+
+
+ [a69] Page 152.
+
+Les papistes se moquaient beaucoup des quatre nouveaux Évangiles. Celui
+de Luther, qui condamne les œuvres; celui de Kuntius, qui rebaptise
+les adultes; celui d'Othon de Brunfels, qui ne regarde l'Écriture
+que comme un pur récit cabalistique, _surda sine spiritu narratio_;
+enfin, celui des mystiques (Cochlæus, p. 165.) Ils auraient pu y
+joindre celui du docteur Paulus Ricius, médecin juif, qui fit paraître,
+pendant la diète de Ratisbonne, un petit livre où Moïse et saint Paul
+montraient, dans un dialogue, comment toutes les opinions religieuses
+qui excitaient tant de disputes pouvaient être conciliées.
+
+
+ [a70] Page 155, ligne 6.—_J'ai vu dans l'air un petit nuage de
+ feu... Dieu est irrité..._
+
+«La comète me donne à penser que quelque malheur menace l'Empereur et
+Ferdinand. Elle a tourné sa queue d'abord vers le nord, puis vers le
+sud, désignant ainsi les deux frères. (oct. 1531.)
+
+
+ [a71] Page 156, ligne 24.—_Michel Stiefel croit être le
+ septième ange..._
+
+«Michel Stiefel, avec sa septième trompette, nous prophétise le jour du
+jugement pour cette année, vers la Toussaint.» (26 août 1533.)
+
+
+ [a72] Page 162, _fin du chapitre_.
+
+Il se moque de l'importance donnée aux cérémonies extérieures dans
+une lettre à George Duchholzer, ecclésiastique de Berlin, qui lui
+avait demandé son avis sur la réforme récemment introduite dans le
+Brandebourg: «..... Pour ce qui est de la chasuble, des processions et
+autres choses extérieures que votre prince ne veut pas abolir, voici
+mon conseil: S'il vous accorde de prêcher l'Évangile de Jésus-Christ
+purement et sans additions humaines, d'administrer le baptême et la
+communion tels que Christ les a institués, de supprimer l'adoration
+des saints et les messes des morts, de renoncer à bénir l'eau, le
+sel et les herbes, de ne plus porter les saints-sacremens dans les
+processions, enfin s'il n'y fait chanter que des cantiques purs de
+toute doctrine humaine: faites les cérémonies qu'il demande, à la garde
+de Dieu, portez une croix d'or ou d'argent, une chape, une chasuble
+de velours, de soie, de toile et tout ce que vous voudrez. Si votre
+seigneur ne se contente pas d'une seule chape ou chasuble, mettez-en
+trois, comme le grand prêtre Aaron qui mettait trois robes l'une sur
+l'autre, toutes belles et magnifiques. Si sa Grâce électorale n'a pas
+assez d'une seule procession que vous ferez avec chant et tintamarre,
+faites-la sept fois, comme Josué et les enfans d'Israël allèrent sept
+fois autour de Jéricho en criant et sonnant des trompettes. Et pour
+peu que cela amuse sa Grâce électorale, elle n'a qu'à ouvrir elle-même
+la marche, et danser devant les autres, au son des harpes, des
+timbales et des sonnettes, comme fit David devant l'arche du Seigneur
+à Jérusalem; je ne m'y oppose point. Ces choses, quand l'abus ne s'y
+mêle point, n'ajoutent, n'ôtent rien à l'Évangile. Mais il faut se
+garder d'en faire des nécessités, des chaînes pour la conscience. Si
+seulement je pouvais en venir là avec le pape et ses adhérens, ah!
+que je remercierais Dieu! Vraiment, si le pape me cédait ce point, il
+pourrait me dire de porter je ne sais quoi, que je le porterais pour
+lui faire plaisir..... Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous répondre
+si brièvement aujourd'hui; j'ai la tête si faible, qu'il m'en coûte
+d'écrire...» (4 décembre 1539.)
+
+
+ [a73] Page 177, ligne 18.—_Elle tomba raide..._
+
+«Une servante avait eu, pendant bien des années un invisible esprit
+familier qui s'asseyait près d'elle au foyer, où elle lui avait fait
+une petite place, s'entretenant avec lui pendant les longues nuits
+d'hiver. Un jour la servante pria Heinzchen (elle nommait ainsi
+l'esprit) de se laisser voir dans sa véritable forme. Mais Heinzchen
+refusa de le faire. Enfin, après de longues instances, il y consentit,
+et dit à la servante de descendre dans la cave, où il se montrerait.
+La servante prit un flambeau, descendit dans le caveau, et là, dans un
+tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au milieu de son
+sang. Or, longues années auparavant, la servante avait mis secrètement
+un enfant au monde, l'avait égorgé, et l'avait caché dans un tonneau.»
+(Tischreden, page 222, trad. d'Henri Heine. Voy. son bel article sur
+Luther, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834.)
+
+
+ [a74] Page 182, ligne 15.—_Ils saisissaient la tête..._
+
+«L'ennemi de tout bien et de toute santé (le diable), chevauche
+quelquefois à travers ma tête, de manière à me rendre incapable de lire
+ou d'écrire la moindre des choses.» (28 mars 1532.)
+
+
+ [a75] Page 183, ligne 9.—_Le diable n'est pas, à la vérité, un
+ docteur qui a pris ses grades..._
+
+«C'est une chose merveilleuse, dit Bossuet, de voir combien
+sérieusement et vivement il décrit son réveil, comme en sursaut, au
+milieu de la nuit, l'apparition manifeste du diable pour disputer
+contre lui. La frayeur dont il fut saisi, sa sueur, son tremblement
+et son horrible battement de cœur dans cette dispute; les pressans
+argumens du démon qui ne laisse aucun repos à l'esprit; le son de sa
+puissante voix; ses manières de disputer accablantes, où la question et
+la réponse se font sentir à la fois. Je sentis alors, dit-il, comment
+il arrive si souvent qu'on meure subitement vers le matin: c'est que le
+diable peut tuer et étrangler les hommes, et sans tout cela, les mettre
+si fort à l'étroit par ses disputes, qu'il y a de quoi en mourir, comme
+je l'ai plusieurs fois expérimenté.» (_De abrogandâ missâ privatâ_, t.
+VII, 222, trad. de Bossuet. Variations, II, p. 203.)
+
+
+ [a76] Page 201, ligne 8.—_Après avoir prêché à Smalkalde..._
+
+Il écrivit à sa femme sur cette maladie: «... J'ai été comme mort;
+je t'avais déjà recommandée, toi et nos enfans, à Dieu et à notre
+Seigneur, dans la pensée que je ne vous reverrais plus; j'étais bien
+ému en pensant à vous; je me voyais déjà dans la tombe. Les prières et
+les larmes de gens pieux qui m'aiment, ont trouvé grâce devant Dieu.
+Cette nuit a tué mon mal, me voilà comme rené...» (27 février 1537.)
+
+Luther éprouva une rechute dangereuse à Wittemberg. Obligé de rester
+à Gotha, il se croyait près de la mort. Il dicta à Bugenhagen, qui
+était avec lui, sa dernière volonté. Il déclara qu'il avait combattu la
+papauté selon sa conscience, et demanda pardon à Mélanchton, à Jonas et
+à Cruciger des offenses qu'il pouvait leur avoir faites. (Ukert, t. I,
+p. 325.)
+
+
+ [a77] Page 202, ligne 2.—_Ma véritable maladie..._
+
+Luther fut atteint de bonne heure de la pierre; cette maladie le
+faisait cruellement souffrir. Il fut opéré le 27 février 1537.
+
+«Je commence à entrer en convalescence, avec la grâce de Dieu, je
+rapprends à boire et à manger, quoique mes jambes, mes genoux, mes os
+tremblent, et que je me porte à peine. (21 mars 1537.)
+
+»Je ne suis, même sans parler des maladies et de la vieillesse, qu'un
+cadavre engourdi et froid.» (6 décembre 1537.)
+
+
+ [a78] Page 215, ligne 10.—_Les comtes de Mansfeld..._
+
+Il avait essayé en vain de réconcilier les comtes de Mansfeld. «Si l'on
+veut, dit-il, faire entrer dans une maison un arbre coupé, il ne faut
+pas le prendre par la tête; toutes les branches l'arrêteraient à la
+porte. Il faut le prendre par la racine, et les branches plieront pour
+entrer. (Tischreden, p. 355.)
+
+
+ [a79] Page 222.—_A la fin du chapitre._
+
+Nous réunissons ici plusieurs particularités relatives à Luther.
+
+Érasme dit de lui: «On loue unanimement les mœurs de cet homme; c'est
+un grand témoignage que ses ennemis même n'y trouvent pas matière à la
+calomnie.» (Ukert, t. II, page 5.)
+
+Luther aimait les plaisirs simples: il faisait souvent de la musique
+avec ses commensaux et jouait aux quilles avec eux.—Mélanchton dit
+de lui: «Quiconque l'aura connu et fréquenté familièrement, avouera
+que c'était un excellent homme, doux et aimable en société, nullement
+opiniâtre ni ami de la dispute. Joignez à cela la gravité qui convenait
+à son caractère.—S'il montrait de la dureté en combattant les ennemis
+de la vraie doctrine, ce n'était point malignité de nature, mais ardeur
+et passion pour la vérité.» (Ukert, t. II, p. 12.)
+
+
+«Bien qu'il ne fût ni d'une petite stature ni d'une complexion faible,
+il était d'une extrême tempérance dans le boire et le manger. Je l'ai
+vu étant en pleine santé, passer quatre jours entiers sans prendre
+aucun aliment, et souvent se contenter, dans une journée entière, d'un
+peu de pain et d'un hareng pour toute nourriture.» (_Vie de Luther_,
+par Mélanchton.)
+
+
+Mélanchton dit dans ses Œuvres posthumes: «Je l'ai souvent trouvé,
+moi-même, pleurant à chaudes larmes, et priant Dieu ardemment pour le
+salut de l'Église. Il consacrait, chaque jour, quelque temps à dire des
+psaumes et à invoquer Dieu de toute la ferveur de son âme.» (Ukert, t.
+II, p. 7.)
+
+
+Luther dit de lui-même: «Si j'étais aussi éloquent et aussi riche en
+paroles qu'Érasme, aussi bon helléniste que Joachim Camérarius, aussi
+savant en hébreu que Forscherius, et aussi un peu plus jeune, ah! quels
+travaux je ferais!» (Tischreden, p. 447.)
+
+
+«Le licencié Amsdorf est naturellement théologien. Les docteur
+Creuziger et Jonas le sont par art et réflexion. Mais moi et le docteur
+Pomer, nous donnons peu de prise dans la dispute.» (Tischreden, p. 425.)
+
+
+A Antoine Unruche, juge à Torgau «... Je vous remercie de tout mon
+cœur, cher Antoine, d'avoir pris en main la cause de Marguerite Dorst,
+et de n'avoir pas souffert que ces insolens hobereaux enlevassent à
+la pauvre femme le peu qu'elle a. Vous savez que le docteur Martin
+n'est pas seulement théologien et défenseur de la foi, mais aussi
+le soutien du droit des pauvres gens qui viennent de tous côtés lui
+demander ses conseils et son intercession auprès des autorités. Il sert
+volontiers les pauvres, comme vous faites vous-même, vous et ceux qui
+vous ressemblent. Tous les juges devraient être comme vous. Vous êtes
+pieux, vous craignez Dieu, vous aimez sa parole; aussi Jésus-Christ ne
+vous oubliera-t-il pas...» (12 juin 1538.)
+
+
+Luther écrit à sa femme au sujet d'un vieux domestique qui allait
+quitter sa maison: «Il faut congédier notre vieux Jean honorablement;
+tu sais qu'il nous a toujours servis loyalement, avec zèle, et comme
+il convenait à un serviteur chrétien. Combien n'avons-nous pas donné
+à des vauriens, à des étudians ingrats, qui ont fait un mauvais usage
+de notre argent? Il ne faut donc pas lésiner, dans cette occasion, à
+l'égard d'un si honnête serviteur, chez lequel notre argent sera placé
+d'une manière agréable à Dieu. Je sais bien que nous ne sommes pas
+riches; je lui donnerais volontiers dix florins si je les avais; en
+tous cas, ne lui en donne pas moins de cinq, car il n'est pas habillé.
+Ce que tu pourras faire de plus, fais-le, je t'en prie. Il est vrai
+que la caisse de la ville devrait bien aussi lui donner quelque chose,
+parce qu'il a fait toutes sortes de services dans l'église; qu'ils
+agissent comme ils voudront. Vois de quelle manière tu pourras avoir
+cet argent. Nous avons un gobelet d'argent à mettre en gage. Dieu ne
+nous abandonnera pas, j'en suis sûr. Adieu.» (17 février 1532.)
+
+
+«Le prince m'a donné un anneau d'or; mais afin que je visse bien que
+je n'étais pas né pour porter de l'or, l'anneau est aussitôt tombé de
+mon doigt (car il est un peu trop large). J'ai dit: Tu n'es qu'un ver
+de terre, et non un homme. Il fallait donner cet or à Faber, à Eckius;
+pour toi, du plomb, une corde au cou te conviendraient davantage.» (15
+septembre 1530.)
+
+
+L'Électeur, établissant une contribution pour la guerre des Turcs,
+en avait fait exempter Luther. Il lui répondit qu'il acceptait cette
+faveur pour ses deux maisons, dont l'une (l'ancien couvent) lui coûtait
+beaucoup d'entretien sans rien rapporter, et dont l'autre n'était pas
+payée encore. «Mais, continue-t-il, je prie votre Grâce électorale,
+en toute soumission, de permettre que je contribue pour mes autres
+biens. J'ai encore un jardin estimé à cinq cents florins, une terre à
+quatre-vingt-dix, et un petit jardin qui en vaut vingt. J'aimerais bien
+à faire comme les autres, à combattre le Turc de mes liards, à ne pas
+être exclu de l'armée qui doit nous sauver. Il y en a déjà assez qui ne
+donnent pas volontiers; je ne voudrais pas faire des envieux. Il vaut
+mieux qu'on ne puisse se plaindre, et que l'on dise: Le docteur Martin
+est aussi obligé de payer.» (26 mars 1542.)
+
+
+A l'électeur Jean. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Sérénissime
+seigneur! j'ai long-temps différé de remercier votre Grâce des habits
+qu'elle a bien voulu m'envoyer; je le fais par la présente de tout mon
+cœur. Cependant je prie humblement votre Grâce de ne pas en croire
+ceux qui me présentent comme dans le dénûment. Je ne suis déjà que trop
+riche selon ma conscience; il ne me convient pas, à moi, prédicateur,
+d'être dans l'abondance, je ne le souhaite ni ne le demande.—Les
+faveurs répétées de votre Grâce commencent vraiment à m'effrayer. Je
+n'aimerais pas à être de ceux à qui Jésus-Christ dit: Malheur à vous,
+riches, parce que vous avez déjà reçu votre consolation! Je ne voudrais
+pas non plus être à charge à votre Grâce, dont la bourse doit s'ouvrir
+sans cesse pour tant d'objets importans. C'était donc déjà trop de
+l'étoffe brune qu'elle m'a envoyée; mais, pour ne pas être ingrat, je
+veux aussi porter en son honneur l'habit noir, quoique trop précieux
+pour moi; si ce n'était un présent de votre Grâce électorale, je
+n'aurais jamais voulu porter un pareil habit.
+
+»Je supplie en conséquence votre Grâce de vouloir bien dorénavant
+attendre que je prenne la liberté de demander quelque chose. Autrement
+cette prévenance de sa part m'ôterait le courage d'intercéder
+auprès d'elle pour d'autres qui sont bien plus dignes de sa faveur.
+Jésus-Christ récompensera votre âme généreuse: c'est la prière que je
+fais de tout mon cœur. Amen.» (17 août 1529.)
+
+
+Jean-le-Constant avait fait présent à Luther de l'ancien couvent
+des Augustins à Wittemberg.—L'électeur Auguste le racheta de ses
+héritiers, en 1564, pour le donner à l'université. (Ukert, t. I, p.
+347.)
+
+
+_Lieux habités par Luther et objets qu'on a conservés de lui._—La
+maison dans laquelle Luther naquit n'existe plus; elle fut brûlée
+en 1689.—A la Wartbourg, on montre encore sur le mur une tache
+d'encre que Luther aurait faite en jetant son écritoire à la tête du
+diable.—On a conservé aussi la cellule qu'il occupait au couvent de
+Wittemberg, avec différens meubles qui lui appartenaient. Les murs de
+cette cellule sont couverts de noms de visiteurs. On remarque celui de
+Pierre-le-Grand écrit sur la porte.—A Cobourg, l'on voit la chambre
+qu'il habitait pendant la diète d'Augsbourg (1530).
+
+
+Luther portait au doigt une bague d'or, émaillée, sur laquelle on
+voyait une petite tête de mort avec ces mots: _Mori sæpe cogita_;
+autour du chaton était écrit: _O mors, ero mors tua_. Cette bague est
+conservée à Dresde, ainsi qu'une médaille en argent dorée, que la femme
+de Luther portait au cou. Dans cette médaille, un serpent se dresse
+sur les corps des Israélites, avec ces mots: _Serpens exaltatus typus
+Christi crucifixi_. Le revers présente Jésus-Christ sur la croix avec
+cette légende: _Christus mortuus est pro peccatis nostris_. D'un côté
+on lit encore: _D. Mart. Luter Caterinæ suæ dono. D. H. F._; et de
+l'autre: _Quæ nata est anno 1499, 29 januarii_.
+
+
+Il avait lui-même un cachet dont il a donné la description dans une
+lettre à Lazare Spengler: «Grâce et paix en Jésus-Christ.—Cher
+seigneur et ami! vous me dites que je vous ferais plaisir en vous
+expliquant le sens de ce qu'on voit sur mon sceau. Je vais donc
+vous indiquer ce que j'ai voulu y faire graver, comme symbole de ma
+théologie. D'abord, il y a une croix noire avec un cœur au milieu.
+Cette croix doit me rappeler que la foi au Crucifié nous sauve: qui
+croit en lui de toute son âme est justifié. Cette croix est noire
+pour indiquer la mortification, la douleur par laquelle le chrétien
+doit passer. Le cœur néanmoins conserve sa couleur naturelle; car la
+croix n'altère pas la nature, elle ne tue pas, elle vivifie. _Justus
+fide vivit, sed fide crucifixi._ Le cœur est placé au milieu d'une
+rose blanche, qui indique que la foi donne la consolation, la joie et
+la paix; la rose est blanche et non rouge, parce que ce n'est point
+la joie et la paix du monde, mais celle des esprits: le blanc est la
+couleur des esprits, et de tous les anges. La rose est dans un champ
+d'azur, pour montrer que cette joie dans l'esprit et dans la foi est un
+commencement de la joie céleste qui nous attend; celle-ci y est déjà
+comprise, elle existe déjà en espoir, mais le moment de la consommation
+n'est pas encore venu. Dans ce champ vous voyez aussi un cercle
+d'or. Il indique que la félicité dans le ciel durera éternellement,
+et qu'elle est supérieure à toute autre joie, à tout autre bien,
+comme l'or est le plus précieux des métaux.—Que Jésus-Christ, notre
+seigneur, soit avec vous jusque dans la vie éternelle. Amen. De mon
+désert de Cobourg, 8 juillet 1530.»
+
+
+A Altenbourg, l'on a conservé long-temps un verre de table dans lequel
+Luther avait bu la dernière fois qu'il visita son ami Spalatin. (Ukert,
+t. I, page 245 et suiv.)
+
+
+
+
+RENVOIS DU TOME TROISIÈME.
+
+ Renvoi Page ligne
+ [r1] 3, 19. _Otto Pack._—Cochlæus, 171.
+ [r2] 4, 11. _Cette ligue._—Ukert, 216.
+ [r3] 5, 15. _Tu crains que._—Luther Werke, t. IX, 231.
+ [r4] 6, 24. _Mémoire de Luther._—_Ibid._ t. IX, 297.
+ [r5] 20, 23. _L'Espagnol disait._—_Ibid._ t. IX, 414.
+ [r6] 23, 14. _Luther écrit._—_Ibid._ t. IX, 459.
+ [r7] 29, 15. _Comment l'Évangile._—_Ibid._ t. II, 391, 199.
+ [r8] 35, 17. _Nouvelle sur les Anabaptistes._—_Ibid._
+ t. II, 328.
+ [r9] 40, 20. _Les anabaptistes soumis._—_Ibid._ t. II, 365.
+ [r10] 42, 4. _Entretien._—_Ibid._ t. II, 376.
+ [r11] 49, 11. _Le 19 janvier._—_Ibid._ t. II, 400.
+ [r12] 51, 3. _Préface de Luther._—_Ibid._ t. II, 332.
+ [r13] 60, 14. _Les instructions._—Bossuet en a donné le texte
+ dans son histoire des _Variations de l'Église
+ protestante_.—t. I, 328, 199.
+ [r14] 72, 3. _Celui qui insulte._—Tischr. 241.
+ [r15] 72, 8. _Le droit saxon._—_Ibid._ 315 _bis_.
+ [r16] 72, 14. _Il n'y a point de doute._—_Ibid._ 116.
+ [r17] 72, 22. _On disait à Luther._—_Ibid._ 312 _bis_.
+ [r18] 73, 11. _Lettre à un ami._—_Ibid._ 313 _bis_.
+ [r19] 73, 20. _Il n'est guère plus possible._—_Ibid._ 315 _bis_.
+ [r20] 74, 4. _La plus grande grâce._—_Ibid._ 313.
+ [r21] 74, 20. _Au jour de la._—_Ibid._ 316 _bis_.
+ [r22] 75, 6. _Le docteur M._—_Ibid._ 320.
+ [r23] 75, 18. _En 1541._—_Ibid._ 264 _bis_.
+ [r24] 76, 4. _La première année._—_Ibid._ 313 _bis_.
+ [r25] 76, 19. _Lucas Cranach._—_Ibid._ 314.
+ [r26] 77, 19. _On trouve l'image._—_Ibid._ 312 _bis_.
+ [r27] 78, 6. _Les petits enfans._—_Ibid._ 42 _bis_.
+ [r28] 78, 3. _On amena._—_Ibid._ 124.
+ [r29] 78, 20. _Servez._—_Ibid._ 10 _bis_.
+ [r30] 79, 3. _Au premier jour._—_Ibid._ 314 _bis_.
+ [r31] 79, 13. _Après qu'il eut._—_Ibid._ 47.
+ [r32] 79, 21. _Il disait à son._—_Ibid._ 49 _bis_.
+ [r33] 79, 25. _Les enfans sont les plus heureux._—_Ibid._ 134.
+ [r34] 80, 10. _Une autre fois._—_Ibid._ 134 _bis_.
+ [r35] 80, 19. _Comme maître._—_Ibid._ 45 _bis_.
+ [r36] 81, 1. _Quels ont dû être._—_Ibid._ 47.
+ [r37] 81, 17. _Il est touchant._—_Ibid._ 42-43 _passim_.
+ [r38] 81, 24. _Le 9 avril 1539._—_Ibid._ 363.
+ [r39] 82, 16. _Le 18 avril._—_Ibid._ 423.
+ [r40] 83, 13. _Supportons._—Lettre V, 726.
+ [r41] 83, 22. _Un soir._—Tischr. 43 _bis_.
+ [r42] 84, 1. _Vers le soir._—_Ibid._ 24 _bis_.
+ [r43] 85, 10. _Le petit enfant._—Tischred. 32, verso.
+ [r44] 86, 23. _Dans les choses divines._—_Ibid._ 69.
+ [r45] 87, 14. _Le décalogue._—_Ibid._ 112, verso.
+ [r46] 87, 18. _On demandait au docteur._—_Ibid._ 362.
+ [r47] 88, 1. _Cicéron._—_Ibid._ 425.
+ [r48] 88, 12. _On demandait à Luther._—_Ibid._ 106.
+ [r49] 88, 25. _Le docteur soupirait._—_Ibid._ 11, verso.
+ [r50] 89, 11. _Autrefois._—_Ibid._ 311.
+ [r51] 89, 21. _Que sont les saints._—Cochlæus, Vie de Luther,
+ 226.
+ [r52] 90, 10. _Nos adversaires._—Tischred. 447.
+ [r53] 90, 18. _Pourquoi enseigne-t-on?_—Luth. Werke, t. II, 16.
+ [r54] 92, 8. _Le Pater noster._—Tischreden, 153.
+ [r55] 93, 3. _L'évangile de saint Jean._—Ukert, 18.
+ [r56] 95, 28. _Ambroise._—Tischreden, 383.
+ [r57] 96, 7. _Saint Augustin._—_Ibid._ 98.
+ [r58] 97, 11. _Les nominaux._—_Ibid._ 384.
+ [r59] 98, 15. _Le D. Staupitz._—_Ibid._ 385.
+ [r60] 99, 11. _Jean Huss._—_Ibid._ 386.
+ [r61] 99, 26. _Jean Huss était._—_Ibid._ 127.
+ [r62] 100, 4. _La tête de l'antichrist._—_Ibid._ 241.
+ [r63] 100, 6. _C'est ma pauvre condition._—_Ibid._ 249.
+ [r64] 100, 18. _Les papistes._—_Ibid._ 255.
+ [r65] 100, 28. _Le pape le dit._—_Ibid._ 259.
+ [r66] 101, 6. _D'autres ont attaqué les mœurs._—_Ibid._ 192.
+ [r67] 101, 10. _Des conciles._—_Ibid._ 371-76.
+ [r68] 102, 14. _Des biens ecclésiastiques._—_Ibid._ 380.
+ [r69] 103, 17. _Le proverbe a raison._—_Ibid._ 60.
+ [r70] 104, 7. _En Italie._—_Ibid._ 275.
+ [r71] 104, 26. _Dans les disputes._—_Ibid._ 271.
+ [r72] 105, 3. _La moinerie._—_Ibid._ 272.
+ [r73] 123, 4. _Oh! combien je tremblais._—_Ibid._ 181.
+ [r74] 124, 9. _Je n'aime pas que Philippe._—_Ibid._ 197.
+ [r75] 124, 14. _Le docteur Jonas lui disait._—_Ibid._ 113.
+ [r76] 124, 24. _Je veux que l'on enseigne._—_Ibid._ 116.
+ [r77] 125, 4. _Le docteur Erasmus Alberus._—_Ibid._ 184.
+ [r78] 125, 16. _Albert Dürer._—_Ibid._ 425.
+ [r79] 125, 20. _Oh! que j'eusse été heureux._—Luth. Werke,
+ t. IX, 245.
+ [r80] 125, 27. _Rien n'est plus agréable._—Tischreden, 182.
+ [r81] 126, 3. _Parmi les qualités._—_Ibid._ 183.
+ [r82] 126, 7. _Dans le traité._—Seckendorf, livre I, 202.
+ [r83] 128, 4. _Le docteur Luther disait._—Tischreden, 105.
+ [r84] 128, 8. _Si je meurs._—_Ibid._ 356.
+ [r85] 128, 13. _Dans la colère._—_Ibid._ 145.
+ [r86] 131, 4. _Il n'est pas d'alliance._—_Ibid._ 331.
+ [r87] 132, 19. _La nouvelle étant venue._—_Ibid._ 274.
+ [r88] 134, 12. _La nuit qui précéda la mort._—_Ibid._ 360.
+ [r89] 138, 3. _Il vaut mieux._—_Ibid._ 347.
+ [r90] 139, 13. _Le droit est une belle fiancée._—_Ibid._ 273.
+ [r91] 139, 28. _Avant moi, il n'y a eu._—_Ibid._ 402.
+ [r92] 142, 22. _Voilà comme agissent._—_Ibid._ 403.
+ [r93] 143, 12. _Bon peuple, veuillez agréer._—_Ibid._ 407.
+ [r94] 145, 11. _Je suis maintenant._—_Ibid._ 102.
+ [r95] 146, 8. _La loi sans doute._—_Ibid._ 128.
+ [r96] 146, 17. _Pour me délivrer entièrement._—Tischreden, 133.
+ [r97] 147, 1. _Il n'est qu'un seul point._—_Ibid._ 140.
+ [r98] 147. _Luther en parlant._—_Ibid._ 147.
+ [r99] 147, 8. _Le diable veut seulement._—_Ibid._ 142.
+ [r100] 147, 15. _Un docteur anglais._—_Ibid._ 144.
+ [r101] 148, 1. _Pour résister._—_Ibid._ 124.
+ [r102] 149, 8. _Dieu dit à Moïse._—_Ibid._ 125.
+ [r103] 153, 6. _Le docteur Martin Luther disait au
+ sujet._—_Ibid._ 292.
+ [r104] 153, 11. _Quand je commençai à écrire._—_Ibid._ 193.
+ [r105] 153, 22. _En 1521, il vint chez moi._—_Ibid._ 282.
+ [r106] 155, 27. _Maître Stiefel._—_Ibid._ 367.
+ [r107] 156, 26. _Bileas._—_Ibid._ 192.
+ [r108] 157, 4. _Le docteur Jeckel._—_Ibid._ 287.
+ [r109] 158, 1. _Le docteur Luther faisant reproche._—_Ibid._ 290.
+ [r110] 158, 19. _Des antinomiens._—_Ibid._ 287.
+ [r111] 159, 15. _Qui aurait pensé._—_Ibid._ 288.
+ [r112] 160, 8. _J'ai eu tant de confiance._—_Ibid._ 291.
+ [r113] 161, 1. _En 1540, Luther._—_Ibid._ 129.
+ [r114] 161, 22. _Maître Jobst._—_Ibid._ 124.
+ [r115] 162, 12. _Si au commencement._—_Ibid._ 125.
+ [r116] 163, 4. _Maître Philippe dit._—_Ibid._ 445.
+ [r117] 164, 4. _Philippe me demandait._—_Ibid._ 29.
+ [r118] 164, 8. _Si Philippe n'eût pas été._—_Ibid._ 195.
+ [r119] 164, 11. _Le Paradis de Luther._—_Ibid._ 305.
+ [r120] 164, 21. _Les paysans ne sont pas dignes._—_Ibid._ 52.
+ [r121] 164, 28. _Le docteur Jonas._—_Ibid._ 137.
+ [r122] 165, 14. _Un méchant et horrible._—_Ibid._ 70.
+ [r123] 165, 22. _La femme du docteur._—_Ibid._ 150.
+ [r124] 166, 2. _Le docteur exhortait sa femme._—_Ibid._
+ [r125] 166, 22. _Le pater noster._—_Ibid._ 135.
+ [r126] 166, 25. _J'aime ma Catherine._—_Ibid._ 140.
+ [r127] 169, 3. _Une jeune fille._—_Ibid._ 92, verso.
+ [r128] 169, 9. _Un pasteur._—_Ibid._ 208.
+ [r129] 172, 5. _Il y a des lieux._—_Ibid._ 212.
+ [r130] 172, 18. _Un jour de grand orage._—_Ibid._ 219.
+ [r131] 173, 3. _Suivent deux histoires._—_Ibid._ 214.
+ [r132] 173, 11. _Le diable promène._—_Ibid._ 213.
+ [r133] 173, 18. _Aux Pays-Bas et en Saxe._—_Ibid._ 221.
+ [r134] 173, 21. _Les moines conduisaient._—_Ibid._ 222.
+ [r135] 173, 24. _On racontait à table._—_Ibid._ 205.
+ [r136] 174, 8. _Un vieux curé._—_Ibid._ 205.
+ [r137] 175, 14. _Une autre fois, Luther._—_Ibid._ 205.
+ [r138] 176, 23. _Il y avait à Erfurth._—_Ibid._ 215.
+ [r139] 177, 18. _Le docteur Luc Gauric._—_Ibid._ 216.
+ [r140] 177, 21. _Le diable peut se changer._—_Ibid._ 216.
+ [r141] 182, 9. _Le docteur Luther devenu plus âgé._—_Ibid._ 222.
+ [r142] 182, 16. _Cela m'est arrivé._—_Ibid._ 220.
+ [r143] 182, 23. _Je sais, grâce à Dieu._—_Ibid._ 224.
+ [r144] 183, 9. _Le Diable n'est pas._—_Ibid._ 202.
+ [r145] 183, 20. _Au mois de janvier 1532._—Ukert, t. I, 320.
+ [r146] 184, 8. _Ma maladie qui consiste._—Tischreden, 210.
+ [r147] 184, 13. _En 1536, il maria._—Ukert, t. I, 322.
+ [r148] 184, 20. _Pendant que le docteur Luther._—Tischreden, 229.
+ [r149] 185, 8. _Quand le diable me trouve._—_Ibid._ 8.
+ [r150] 186, 1. _La nuit, quand je me réveille._—_Ibid._ 218.
+ [r151] 186, 6. _Aujourd'hui comme je._—_Ibid._ 220.
+ [r152] 186, 15. _Un jour que l'on parlait à souper._—_Ibid._ 12.
+ [r153] 187, 1. _Le diable me fait regarder._—_Ibid._ 220.
+ [r154] 187, 4. _Le diable nous a juré._—_Ibid._ 362.
+ [r155] 187, 6. _La tentation de la chair._—_Ibid._ 318.
+ [r156] 187, 13. _Si je tombe._—_Ibid._ 226.
+ [r157] 187, 19. _Le grain d'orge a bien à souffrir._—_Ibid._ 216.
+ [r158] 188, 15. _Quand le diable vient._—_Ibid._ 227.
+ [r159] 189, 4. _On peut consoler._—_Ibid._ 231.
+ [r160] 189, 10. _La meilleure médecine._—_Ibid._ 238.
+ [r161] 189, 19. _Préface du docteur._—Luth. Werke, t. II, 1.
+ [r162] 200, 3. _Le mal de dents._—Tischreden, 356.
+ [r163] 200, 12. _Un homme se plaignait._—_Ibid._ 357.
+ [r164] 201, 8. _Après avoir prêché._—_Ibid._ 362.
+ [r165] 203, 3. _Si j'avais su._—_Ibid._ 6.
+ [r166] 203, 8. _On disait une fois._—_Ibid._ 5.
+ [r167] 203, 18. _On disait un jour._—_Ibid._ 5, verso.
+ [r168] 204, 13. _C'est vous qui._—_Ibid._ 195, verso.
+ [r169] 204, 15. _Il sortit un jour._—_Ibid._ 189, verso.
+ [r170] 204, 17. _Le 16 février._—_Ibid._ 414.
+ [r171] 204, 23. _Le chancelier du comte._—_Ibid._ 19.
+ [r172] 205, 16. _Dieu a un beau jeu._—_Ibid._ 32, verso.
+ [r173] 205, 22. _Le monde._—_Ibid._ 448, verso.
+ [r174] 205, 26. _Luther._—_Ibid._ 449.
+ [r175] 206, 15. _Un des convives._—_Ibid._ 295.
+ [r176] 206, 23. _Il sera si mauvais sujet._—_Ibid._ 15.
+ [r177] 207, 3. _On parlait à table._—_Ibid._ 304. verso.
+ [r178] 207, 23. _Pauvres gens._—_Ibid._ 46.
+ [r179] 210, 17. _Je l'ai dit d'avance._—_Ibid._ 416.
+ [r180] 211, 7. _La vieille électrice._—_Ibid._ 361-2.
+ [r181] 211, 15. _Je voudrais._—_Ibid._ 147.
+ [r182] 211, 18. _16 février 1546._—_Ibid._ 362.
+ [r183] 211, 25. _Impromptu de Luther sur la fragilité._—_Ibid._
+ 358.
+ [r184] 212, 19. _Prédiction du Révérend._—Opera latina, Iena,
+ 1612, Ier vol. après la table des matières.
+ [r185] 303, 23. _Il n'y a jamais eu._—Tischreden, 243.
+ [r186] 304, 1. _Le Pape Jules IIe du nom._—_Ibid._ 242.
+ [r187] 304, 12. _Si j'avais été._—_Ibid._ 243.
+ [r188] 304, 17. _Le Pape Jules II, un homme._—_Ibid._ 269.
+ [r189] 304, 23. _L'an 1532._—_Ibid._ 341.
+ [r190] 305, 1. _Lorsque ceux de Bruges._—_Ibid._ 448.
+ [r191] 305, 27. _L'empereur Maximilien._—_Ibid._ 343.
+ [r192] 305, 22. _On dit que._—_Ibid._ 184, verso.
+ [r193] 306, 22. _Après l'élection._—_Ibid._ 53.
+ [r194] 307, 5. _La nouvelle vint._—_Ibid._ 349.
+ [r195] 307, 14. _Les rois de France._—_Ibid._ 349, verso.
+ [r196] 309, 17. _Sept universités._—_Ibid._ 348.
+ [r197] 309, 23. _Quelques-uns qui avaient._—_Ibid._ 348, verso.
+ [r198] 310, 3. _Le duc Georges._—_Ibid._ 265.
+ [r199] 310, 7. _Lorsque le duc George déclara._—_Ibid._ 156.
+ [r200] 310, 17. _Le duc George a sucé._—_Ibid._ 313, verso.
+ [r201] 310, 25. _Lorsque le duc George voyait._—_Ibid._ 142,
+ verso.
+ [r202] 312, 6. _L'électeur Frédéric._—_Ibid._ 451, verso.
+ [r203] 313, 3. _En 1525._—_Ibid._ 152.
+ [r204] 314, 8. _On dit que l'empereur._—_Ibid._ 353.
+ [r205] 315, 6. _Quoique le docteur Jonas._—_Ibid._ 354.
+ [r206] 317, 21. _Après la diète._—_Ibid._ 156.
+ [r207] 319, 4. _En Italie les hôpitaux._—_Ibid._ 145.
+ [r208] 320, 1. _Je ne manque point._—_Ibid._ 424.
+ [r209] 320, 14. _En Italie et en France._—_Ibid._ 281, verso.
+ [r210] 320, 18. _En France._—_Ibid._ 271, verso.
+ [r211] 320, 25. _Lorsque je vis Rome._—_Ibid._ 442.
+ [r212] 322, 1. _Il y avait en Italie._—_Ibid._ 269, verso.
+ [r213] 322, 6. _Un soir à la table._—_Ibid._ 442, verso.
+ [r214] 322, 15. _Christoff Gross._—_Ibid._ 441, verso.
+ [r215] 323, 4. _La peste règne toujours._—_Ibid._ 440, verso.
+ [r216] 324, 21. _Dans mon voyage._—_Ibid._ 166.
+ [r217] 324, 25. _George Siegeler._—_Ibid._ 184.
+ [r218] 325, 5. _La Thuringe._—_Ibid._ 62.
+ [r219] 325, 14. _L'électorat de Saxe._—_Ibid._ 269.
+ [r220] 325, 24. _Le vieil électeur._—_Ibid._ 61, verso.
+ [r221] 329. _Le Turc ira à Rome._—_Ibid._ 432.
+ [r222] 329, 7. _Le Christ a sauvé._—_Ibid._ 432.
+ [r223] 329, 15. _Qui m'eût dit._—_Ibid._ 436.
+ [r224] 329, 23. _Je ne compte point._—_Ibid._ 436, verso.
+ [r225] 329, 27. _Luther dit qu'après._ Luth. Werke,.—_Ibid._
+ t. II. 402.
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+ LIVRE III.—1529-1546 1
+
+ CHAP. 1er. 1529-1532. Les Turcs.—Danger de
+ l'Allemagne.—Augsbourg, Smalkalde.—Danger
+ du protestantisme. 1
+
+ CHAP. II. 1534-1536. Anabaptistes de Münster. 28
+
+ CHAP. III. 1536-1545. Dernières années de la vie de
+ Luther.—Polygamie du landgrave de Hesse, etc. 56
+
+
+ LIVRE IV.—1530-1546 71
+
+ CHAP. 1er. Conversations de Luther.—La famille, la femme,
+ les enfans.—La nature. 71
+
+ CHAP. II. La Bible.—Les Pères.—Les scolastiques.—Le pape.
+ Les conciles. 85
+
+ CHAP. III. Des écoles et universités et des arts libéraux. 100
+
+ CHAP. IV. Drames.—Musique.—Astrologie.—Imprimerie.—Banque,
+ etc. 114
+
+ CHAP. V. De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la
+ violence de son caractère. 123
+
+
+ LIVRE V. 131
+
+ CHAP. 1er. Mort du père de Luther, de sa fille, etc. 131
+
+ CHAP. II. De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien
+ et du juriste. 138
+
+ CHAP. III. La foi; la loi. 144
+
+ CHAP. IV. Des novateurs.—Mystiques, etc. 152
+
+ CHAP. V. Tentations.—Regrets et doutes des amis, de la femme;
+ doutes de Luther lui-même. 163
+
+ CHAP. VI. Le diable.—Tentations. 168
+
+ CHAP. VII. Maladies.—Désir de la mort et du jugement.—Mort,
+ 1546. 200
+
+ Additions et Éclaircissemens. 223
+
+ Renvois. 353
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+ERRATA.
+
+
+ Page 2, ligne 12, au lieu de _regardent_, lisez _regardant_.
+ Page 9, ligne 21, au lieu de _le mieux_, lisez _mieux_.
+ Page 58, ligne 28, au lieu de _théologien_, lisez _théologiens_.
+ Page 252, ligne 17, au lieu de _digamie_, lisez _bigamie_.
+ Page 282, ligne 15, au lieu de _occurences_, lisez _occurrences_.
+ Page 287, ligne 10, au lieu de _heureux la mère_, lisez _heureuse
+ la mère_.
+ Page 308, ligne 10, au lieu de _de Pavie_, lisez _à Pavie_.
+ Page 316, ligne 1, au lieu de _ça été_, lisez _ç'a été_.
+ Page 317, ligne 20, au lieu de _parle parle_, lisez _parle_.
+ Page 327, ligne 22, au lieu de _demandez_, lisez _demander_.
+ Page 328, ligne 13, au lieu de _ambarras_, lisez _embarras_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Corrections:
+
+ Pages 3, 353, 355: «Cochlœus» remplacé par «Cochlæus».
+ Page 28: «compagnonage» remplacé par «compagnonnage» (Le
+ mystique compagnonnage allemand).
+ Page 36: «dor» par «d'or» (trente et un chevaux couverts de
+ draps d'or).
+ Page 37: «cent» par «cents» (près de quatre mille deux cents).
+ Page 75: «de de» par «de» (Ne vous scandalisez pas de me voir).
+ Page 139: «barette» par «barrette» (doit ôter sa barrette devant
+ la théologie).
+ Page 209: «rassassié» remplacé par «rassasié» (On est rassasié
+ de la parole de Dieu).
+ Page 222: «sufffire» par «suffire» (que nous ayons pu y suffire).
+ Page 258: «deux» par «d'eux» (Que l'un d'eux avait commis un
+ meurtre).
+ Page 315: «pomptement» par «promptement» (il exécute
+ promptement).
+ Page 339: «Brandbourg» par «Brandebourg» (récemment introduite
+ dans le Brandebourg).
+ Page 340: «tintamare» par «tintamarre» (avec chant et tintamarre).
+ Page 353 «RENVOIS DU TOME TROISIÈME»: il faut sans doute lire
+ «RENVOIS DU TOME DEUXIÈME».
+ Page 360 (renvoi nº 160): ajouté «_Ibid._»
+ Page 361 (renvoi nº 176): au lieu de «Il sera si mauvais» il faut
+ sans doute lire «Il fera si mauvais»; ajouté «_Ibid._»
+ Page 366 Table des matières: au lieu de «TROISIÈME VOLUME» et
+ «TOME TROISIÈME» il faut sans doute lire «DEUXIÈME
+ VOLUME» et «TOME DEUXIÈME».
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires De Luther Écrits Par Lui-Même, by
+Martin Luther and Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44617 ***