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diff --git a/44689-0.txt b/44689-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9adafbd --- /dev/null +++ b/44689-0.txt @@ -0,0 +1,15913 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44689 *** + + HISTOIRE + DE LA + MONARCHIE DE JUILLET + + + PAR + PAUL THUREAU-DANGIN + + + OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886 + + + DEUXIÈME ÉDITION + + TOME SIXIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE PLON + E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 10 + + 1892 + + _Tous droits réservés_ + + + + + HISTOIRE + DE LA + MONARCHIE DE JUILLET + + + + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de +traduction et de reproduction à l'étranger. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en avril 1892. + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des + questions de politique contemporaine: I. _La Question de + Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_; II. + _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_; III. + _Paris capitale sous la Révolution française_. _2e édition._ Un + volume in-18. + + Prix 4 fr. » + + + =Le Parti libéral sous la Restauration=. _2e édition._ Un vol. + in-18. + + Prix 4 fr. » + + + =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=. Un vol. + in-18. + + Prix 4 fr. » + + + =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III, IV et + V, _2e édition_. + + Prix de chaque vol. in-8º 8 fr. » + + +(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, +1885 et 1886._) + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +MONARCHIE DE JUILLET + + + + +LIVRE VI + +L'APOGÉE DU MINISTÈRE CONSERVATEUR + +(DE LA FIN DE 1845 AU COMMENCEMENT DE 1847) + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES ÉLECTIONS DE 1846. + +(Fin de 1845-août 1846.) + + I. Bonne situation du ministère à la fin de 1845. M. Thiers + unit le centre gauche à la gauche. Le _National_ et la + _Réforme_.--II. L'opposition dans la session de 1846. Débats sur + les affaires du Texas et de la Plata.--III. L'opposition crie à + la corruption. Défense du ministère. Qu'y avait-il de fondé dans + ce grief?--IV. La campagne contre le pouvoir personnel. Débat + sur ce sujet entre M. Thiers et M. Guizot. La majorité fidèle au + cabinet.--V. Tranquillité générale. Attentat de Lecomte. Évasion + de Louis Bonaparte.--VI. Dissolution de la Chambre. Polémiques + électorales. Attentat de Henri. Les résultats du scrutin. Ce + qu'on en pense dans le gouvernement. + + +I + +Le ministère durait depuis cinq ans. Plusieurs fois l'opposition +s'était crue sur le point d'en avoir raison: toujours elle avait +échoué. Sa dernière déception n'avait pas été la moins complète +ni la moins mortifiante. On sait comment M. Guizot, un instant +ébranlé, au début de la session de 1845, par le débat sur l'indemnité +Pritchard, s'était bientôt après raffermi, et comment même, quelques +mois plus tard, grâce à l'heureuse issue des négociations engagées à +Londres sur le droit de visite et à Rome sur l'affaire des Jésuites, +il était sorti de cette session plus solide qu'il ne l'avait jamais +été. À la fin de 1845, on se trouvait encore sous l'impression de ce +double succès. Aucune grosse difficulté n'embarrassait la politique +du cabinet, soit en France, soit en Europe; l'horizon, naguère si +chargé, s'était partout éclairci. Tout au plus discernait-on un point +noir du côté de l'Algérie, où l'indomptable Abd-el-Kader venait de +reprendre les armes; mais cet accident local mettait surtout en +cause la responsabilité du maréchal Bugeaud. Le ministère paraissait +impossible à renverser, tant du moins que subsisterait la Chambre +actuelle. Cette conviction, universellement répandue, produisait son +effet sur les députés. La victoire attire, la défaite désagrège. +Les flottants se détachaient de l'opposition et rentraient dans la +majorité. Le gouvernement ne cachait pas, d'ailleurs, son intention +de dissoudre la Chambre après la session de 1846; pour tous ceux qui +ne se sentaient pas sûrs de leurs collèges, il n'était que temps +de se remettre bien avec les ministres qui feraient sûrement les +élections. + +Le changement qui s'opéra à ce moment dans la situation du centre +gauche ne contribua pas peu à raffermir la majorité. Jusqu'alors, +ce groupe avait gardé une position moyenne, intermédiaire, qui lui +permettait de tendre la main, suivant les circonstances, soit à la +gauche, soit au centre. Son chef, M. Thiers, avait paru, plus que +personne, soucieux des avantages de cette position. Mais, à la fin +de 1845, n'espérant plus rien du centre, il annonça l'intention de +réunir le centre gauche et la gauche, pour en faire une seule armée +dont il se flattait d'avoir le commandement. Après discussion entre +les plénipotentiaires des deux groupes, un traité fut rédigé et +signé en double, le 25 décembre 1845, par M. Thiers et M. Odilon +Barrot: les contractants se déclaraient résolus à entrer ensemble +au ministère et à se concerter pour le choix de leurs collègues; +il était stipulé que le futur cabinet présenterait des lois sur la +réforme électorale et parlementaire, la répression de la corruption +électorale, les annonces judiciaires, la définition des attentats +déférés à la cour des pairs, et qu'il proposerait des modifications +aux lois sur le jury et sur la presse[1]. Le centre gauche accepta +docilement ce qu'avait fait son chef. À gauche, cette alliance ne +laissa pas que d'éveiller certaines répugnances, non seulement chez +M. de Lamartine, comme toujours superbement isolé, mais aussi chez M. +de Tocqueville et ses amis, qui se plaignaient de voir la politique +de principes sacrifiée à la politique d'expédients et d'intrigues. +Toutefois, ces mécontents n'étaient que le petit nombre; la masse du +parti suivit M. Odilon Barrot, qui était complètement dominé par M. +Thiers. + +[Note 1: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Les radicaux de la Chambre, sans être partie au traité d'alliance, +se montrèrent disposés à seconder la campagne qui devait en être +la suite. Croyant avoir à attendre longtemps encore le jour de +la république, désabusés des conspirations et des émeutes, ils +jugeaient utile de se mêler à l'action parlementaire. D'ailleurs, +en s'unissant à l'opposition dynastique, ils se flattaient, non +sans raison, de l'entraîner et de la compromettre. En dehors de la +Chambre, tous les républicains ne se prêtèrent pas à cette tactique. +Le _National_, sans doute, l'approuvait: mais il n'était plus seul +à parler au nom des républicains. En 1843, un ancien sténographe, +fort mêlé aux sociétés secrètes, dévot de 1793, M. Flocon, avait +fondé la _Réforme_. Le nouveau journal eut des débats pénibles; il +était loin d'avoir autant d'abonnés que le _National_, qui cependant +n'en comptait guère plus de trois mille; il ne vivait que grâce aux +subventions de M. Ledru-Rollin, dont M. Flocon avait trouvé moyen +d'exploiter l'ambitieuse vanité. À la _Réforme_, on était violemment +jacobin, bienveillant au socialisme; on regardait d'un oeil jaloux et +soupçonneux les «messieurs» du _National_. Ceux-ci, de leur côté, ne +cachaient pas leur dédain pour ces nouveaux venus qui prétendaient +leur disputer la direction du parti. Quand le _National_, à la suite +des radicaux parlementaires, parut disposé à seconder M. Thiers, +la _Réforme_ dénonça aussitôt ce qu'elle appelait une intrigue, +un scandale, une trahison. Le _National_ se défendit, mais avec +l'embarras que manifestent toujours les Girondins aux prises avec les +Montagnards. Ainsi commençait un antagonisme qui devait subsister +jusqu'en 1848, et se manifester, après la révolution de Février, au +sein du gouvernement provisoire. Pour le moment, les meneurs de la +gauche parlementaire pouvaient ne pas y attacher grande importance: +la coterie de la _Réforme_ n'avait guère d'autre représentant dans la +Chambre que M. Ledru-Rollin, et dès lors sa désapprobation n'était +pas de nature à beaucoup gêner la manoeuvre de M. Thiers. + + +II + +À peine la session fut-elle ouverte, le 27 décembre 1845, que les +premiers votes émis pour la constitution du bureau et pour la +nomination de la commission de l'adresse confirmèrent l'existence +d'une majorité ministérielle résolue à ne pas se laisser entamer. +L'opposition ne renonça pas à la lutte; seulement elle décida de +parler surtout pour le dehors, se donnant comme but, non d'obtenir +un vote de la Chambre, mais de préparer les élections dans le pays. +Sur quel point porter ses efforts? Les circonstances ne lui offraient +alors aucune des chances dont elle avait pu profiter les années +précédentes: rien de pareil à ces incidents du droit de visite, de +la flétrissure, de l'indemnité Pritchard, qui lui avaient fourni de +si favorables terrains d'attaque. Réduite à remplacer la qualité +par la quantité, elle entreprit de soulever pêle-mêle tous les +griefs, d'allonger et de multiplier les discussions, d'y revenir à +chaque propos, sans jamais considérer une question comme vidée. +Ainsi se flattait-elle d'agiter l'opinion et de fatiguer le pouvoir. +Était-ce la meilleure tactique, en face d'un pays un peu las de la +politique et plus porté à l'apathie qu'à la colère? En tout cas, M. +Guizot ne s'en troublait pas: il était plein d'espoir. «Le début est +bon, écrivait-il le 5 janvier 1846. Le parti conservateur est plus +uni, plus décidé et plus en train que jamais, avec un sentiment de +confiance en lui-même et en nous que j'ai rarement vu... La fusion +de la gauche et du centre gauche a dissous le camp des incertains.» +Il ajoutait, quelques jours plus tard, le 26 janvier: «Au fond, la +majorité est très décidée, très compacte. L'opposition joue, avec +grand dépit, ses cartes, qu'elle croit les dernières avant les +élections. Elle fera du bruit, autant et aussi longtemps qu'elle le +pourra, pour relever et exciter son public extérieur. Je doute que +cela lui soit bon, et nous en souffrirons, je pense, plus d'ennui et +de fatigue que de mal[2].» L'attaque, en effet, fut aussi acharnée +que le prévoyait le ministre. L'adresse à la Chambre des députés +occupa dix-sept séances, ce qui ne s'était pas encore vu, et aussitôt +après, comme si rien n'était fait, la bataille reprit à propos de +la réforme parlementaire et des crédits supplémentaires. Ce ne fut +pas tout: dans les derniers jours de la session, à l'époque où +d'ordinaire le sentiment dominant est l'impatience d'en finir, M. +Thiers, qui avait pris à coeur son rôle de chef de l'opposition +et qui s'était prodigué à la tribune[3], rouvrit, à l'occasion du +budget, un débat de politique générale qui dura plusieurs jours. + +[Note 2: Lettres particulières au comte de Flahault, ambassadeur à +Vienne. (_Documents inédits._)] + +[Note 3: M. Thiers ne prononça pas moins de neuf discours pendant la +session de 1846. En 1845, il n'en avait prononcé que trois; en 1844, +six; en 1842, sept. En 1843, il n'avait pas paru à la tribune. En +1847, il ne devait parler qu'une fois.] + +Dans ces diverses discussions, les affaires étrangères n'occupèrent +pas la place prépondérante que l'opposition était habituée, depuis +plusieurs années, à leur donner. C'est que toutes les questions de +ce genre, qui naguère passionnaient l'opinion, semblaient réglées +et finies. Vainement, lors de l'adresse, prétendit-on raviver la +querelle sur le droit de visite, en soutenant que la convention du 29 +mai 1845 était une mystification; cette tentative n'eut aucun succès, +et les propositions faites dans ce sens furent repoussées, ou durent +être abandonnées. À défaut des questions anciennes, force fut d'en +imaginer de nouvelles qu'on alla chercher bien loin, jusqu'au Texas +et à la Plata. + +Pour échapper aux difficultés qu'il avait depuis quelque temps avec +le Mexique, le Texas, jusque-là indépendant, venait de s'annexer +aux États-Unis. Le cabinet français n'avait pas prétendu s'opposer +à cette annexion, mais, de concert avec le cabinet britannique, +il l'avait déconseillée au gouvernement texien. Il estimait que +l'existence de ce petit État importait à l'équilibre du nouveau +monde et prévenait les chocs entre les deux races espagnole et +anglo-saxonne. Si mesurée qu'elle eût été, notre intervention avait +causé à Washington une humeur dont la trace se retrouva dans le +message du président: celui-ci déclara «ne pouvoir permettre, en +silence, qu'aucune action européenne s'exerçât sur le continent du +nord de l'Amérique». L'opposition en France fit grand bruit de ce +mécontentement; elle reprocha à M. Guizot d'avoir, par docilité +envers ses alliés d'outre-Manche, compromis une amitié qui était dans +les traditions de notre politique; la France, ajoutait-on, n'a pas +les mêmes raisons que l'Angleterre de jalouser les agrandissements +des États-Unis. + +Ce fut à une critique analogue que donna lieu l'affaire de la Plata. +Déjà une première fois, en 1838, les mauvais traitements infligés +à nos nationaux par le dictateur de la Confédération argentine, le +farouche Rosas, nous avaient amenés à intervenir dans ses démêlés +avec l'État de Montevideo et à procéder au blocus des deux rives de +la Plata. Malgré la vigueur de nos marins, leur action avait été peu +efficace. Aussi, en 1840, le gouvernement français avait-il été fort +aise de se dégager tant bien que mal de cette entreprise lointaine, +coûteuse, difficile, en concluant avec Rosas une convention qui +semblait assurer à peu près la protection de nos nationaux et +l'indépendance de Montevideo. Dans les années suivantes, il avait +résisté à toute tentation d'une intervention nouvelle, malgré les +griefs trop réels que continuait à lui fournir Rosas. Cependant, +en 1845, l'Angleterre, gênée dans son trafic par la continuation +de la guerre entre les riverains de la Plata, voulut y mettre +fin en imposant sa médiation armée, et demanda à la France de se +joindre à elle. M. Guizot y consentit, au fond fort à contre-coeur. +L'opposition l'attaqua à ce sujet; ses critiques, il est vrai, +étaient peu concordantes, les uns se plaignant que la France agît, +les autres, dont était M. Thiers, se plaignant qu'elle n'agît pas +seule et avec plus de vigueur; mais tous s'accordaient à montrer +dans la dépendance où le ministère du 29 octobre était à l'égard de +l'Angleterre, la cause de la faute commise. + +Sans doute, au Texas comme sur la Plata, le gouvernement français +eût mieux fait de s'abstenir. Son action ne s'expliquait guère que +par le désir d'être agréable au cabinet de Londres. Mais, si l'on +veut bien se rappeler qu'au même moment il obtenait de ce cabinet +l'abandon du droit de visite, on jugera peut-être qu'en payant de +ce léger prix une si importante concession, il ne faisait pas un +mauvais marché. D'ailleurs, dans l'une et l'autre affaire il veillait +à ne pas se laisser entraîner: en ce qui concernait le Texas, il +n'avait rien fait et entendait ne rien faire qui pût le mettre en +conflit avec les États-Unis; sur la Plata, la communauté d'action +avec l'Angleterre, si elle ne rendait pas l'entreprise plus agréable +et plus efficace, en diminuait du moins le risque. Rien donc n'était +sérieusement compromis. Le public en avait l'instinct. Aussi, malgré +les efforts de l'opposition et particulièrement de M. Thiers pour +grossir ces incidents, la Chambre refusa-t-elle de s'en émouvoir, et +repoussa-t-elle à de fortes majorités toutes les motions de blâme +présentées à ce sujet. + + +III + +Sentant qu'elle n'avait rien à gagner aux discussions de politique +étrangère, l'opposition se rejeta sur les questions intérieures et y +porta son principal effort. De ce côté, pourtant, les circonstances +ne lui fournissaient pas de plus sérieux sujets d'attaques. Point +de réformes à poursuivre dont le pays eût vraiment souci; aucun +acte arbitraire à dénoncer. À défaut de réalités, on trouva un mot, +mot méchant, meurtrier, que, jusqu'à la révolution de Février, on +devait répéter en grossissant de plus en plus la voix, le mot de +«corruption». Ne pouvant alléguer que les libertés publiques fussent +violées, on prétendit qu'elles étaient faussées; que le pouvoir, en +exploitant les appétits privés des électeurs d'abord, des députés +ensuite, détruisait l'indépendance et la sincérité de leurs votes, de +telle sorte que le gouvernement représentatif, intact en apparence, +n'était plus qu'un leurre. Sans doute cette accusation de corruption +n'était pas nouvelle; il était d'usage que les oppositions y +eussent recours, dès que les ministères duraient trop longtemps à +leur gré. Ainsi avait-il été fait, sous la Restauration, contre M. +de Villèle; après 1830, contre le ministère du 11 octobre et tout +particulièrement contre M. Thiers; enfin contre M. Molé, lors de la +coalition. Mais il semblait, en 1846, qu'on criât plus fort. Ce grief +fut le sujet principal de la plupart des débats, depuis l'adresse +jusqu'au budget. + +Parmi les opposants, tous ne traitaient pas la question de même. Les +enfants perdus se lançaient dans les personnalités, se plaisaient +aux anecdotes, dénonçaient des scandales le plus souvent controuvés +ou dénaturés. Puis survenait quelque généralisateur, M. Odilon +Barrot par exemple, qui, sans s'inquiéter des rectifications de +fait, croyant sincèrement à toute parole d'opposition, s'épanchait +en indignations généreuses. M. Thiers, qui avait été lui-même +au pouvoir, savait trop à quoi s'en tenir sur la valeur de ces +reproches, pour le prendre sur un ton aussi dramatique; mais il n'en +frappait pas moins fort. «Les gouvernements libres, disait-il, ont +aussi leurs misères. Il faut flatter en bas, il faut s'acquérir les +voix des membres des assemblées délibérantes, flatter leur vanité, +flatter leurs intérêts, les leurs, ceux de leurs familles; et +quand on a conquis leurs voix, il faut souvent aussi conquérir les +voix de ceux qui les nomment; il faut descendre dans ce travail +de brigues déplorables, de façon que la liberté, qui a pour but +d'étendre la participation aux affaires publiques, n'étend souvent +que la corruption, comme ces poisons qui, communiqués à la masse +du sang, portent la mort partout où ce liquide bienfaisant est +destiné à porter la vie.» L'orateur se défendait de «dénigrer son +temps et son pays». «Je sais bien, continuait-il, que notre temps +manque d'élévation, mais il a plus d'honnêteté privée que ceux +qui l'ont précédé;... nos mains sont plus pures.» Toutefois, il +s'élevait contre ceux qui se résignaient trop facilement au mal, et +il s'écriait, en visant les ministres actuels: «Il y a des gens qui +croient qu'on ne peut gouverner que par la satisfaction des intérêts +privés, qui regardent cela comme nécessaire, qui disent que la +corruption est un mal inévitable, que dès lors ce n'est presque pas +un mal, que c'est même un bien, si l'on peut le faire servir à la +cause à laquelle on est attaché; que tout le monde en ferait autant, +et que ceux qui blâment voudraient être ou corrupteurs ou corrompus +eux-mêmes;... et ces hommes, je les vois, après avoir ainsi souri au +mal, se sourire à eux-mêmes, tant ils se trouvent profonds de penser +de la sorte.» + +C'était le plus souvent M. Duchâtel qui répondait au nom du +ministère. Précis, imperturbable, sans étalage d'indignation +oratoire, usant plutôt d'une sorte de bonhomie narquoise, il ne se +lassait pas de démentir ou de rectifier les faits et les chiffres, +et mettait parfois les rieurs de son côté, en montrant que les +députés de l'opposition n'étaient pas les moins âpres à solliciter +les faveurs administratives, ni les moins prompts à s'en faire valoir +auprès de leurs électeurs. Quant à M. Guizot, il évitait le plus +possible de discuter ces misères. Était-il contraint de le faire, il +usait surtout de dédain, et, délaissant les détails, tâchait d'élever +le débat à d'éloquentes généralités. «Comment supposer, s'écriait-il, +qu'avec les moyens dont le gouvernement dispose, avec ces moyens si +petits, si subalternes, il vienne à bout de dompter, d'annuler de +grandes institutions libres? Et cela, en présence d'une opposition +qui, à l'en croire, possède seule l'intelligence des intérêts +généraux du pays, l'intelligence des idées élevées, des sentiments +généreux, qui a le monopole de tous les grands ressorts moraux qui +peuvent agir sur le pays!» Puis il ajoutait: «Croyez-moi; relevez, +tant que vous en trouverez l'occasion, les faits de corruption qui +vous paraîtront illégitimes, dangereux pour nos libertés... Mais +n'attribuez pas à quelques abus isolés ces grands résultats dont vous +cherchez la cause. Voici la vraie cause: après la lutte qui dure +depuis longtemps, entre vous et nous, sur la politique qui convient à +la France, lutté qui se passe sous le grand soleil du pays, au milieu +de toutes les libertés du pays, le pays a donné et donne raison au +gouvernement et tort à l'opposition. Voilà la vraie, la grande cause +de ce qui se passe. Toutes les autres sont misérables et ne valent +pas la peine qu'on en parle.» + +Entre le ministère et ses accusateurs, où était la vérité? Nul +doute tout d'abord sur la grossière exagération des griefs. C'est +un républicain, M. Lanfrey, qui a écrit, plusieurs années après la +chute de la monarchie de Juillet: «Il est impossible aujourd'hui, +à l'historien comme au moraliste, de se mettre en très grands +frais d'indignation au sujet des faits de corruption reprochés au +ministère de MM. Guizot et Duchâtel.» Et M. Lanfrey attribuait le +retentissement qu'avaient eu ces faits à la «candeur relative de +cette époque[4]». Notons en outre l'impropriété vraiment calomnieuse +du mot employé par l'opposition. Corruption implique une idée +de vénalité, de prévarication. Rien de pareil n'existait; M. de +Montalembert et M. de Tocqueville, qui étaient cependant alors au +nombre des censeurs les plus sévères, le proclamaient hautement. Mais +si, laissant de côté ce gros mot de «corruption», on parle seulement +de ce que M. Guizot lui-même appelait l'«abus des influences», de +l'envahissement et de la prédominance des préoccupations électorales +ou parlementaires dans l'administration, dans la distribution des +faveurs dont le pouvoir dispose, force est alors de reconnaître que, +pour être exagérées, les accusations n'en avaient pas moins une part +de vérité. Parmi les histoires de députés qu'on prétendait avoir été +raffermis ou gagnés par une promesse de place, toutes n'étaient pas +de pure invention. Les amis du gouvernement, dans leurs épanchements +intimes, ne niaient pas le mal et en gémissaient[5]. Placé, par les +élections de 1842, en face d'une majorité incertaine, vivant au +milieu d'un monde politique où trop souvent l'affaiblissement des +croyances et l'absence de sentiments chevaleresques, d'illusions +généreuses, ne laissaient plus guère subsister que le sens de +l'intérêt personnel, le ministère n'avait pas cru pouvoir se soutenir +sans faire appel à cet intérêt. Comme toujours en pareil cas, il +tâchait de rassurer sa conscience par l'utilité du but à atteindre. +À vrai dire, ce mal était moins celui d'un ministère que celui de +la société elle-même. Pour le guérir, il eût fallu changer non les +gouvernants, mais les moeurs, rehausser l'âme de la nation, et +surtout en extirper le scepticisme politique, moral, religieux, fruit +de tant de révolutions. Or c'était une oeuvre à laquelle l'opposition +ne paraissait certes pas plus propre que le cabinet du 29 octobre. + +[Note 4: _Revue nationale_, t. XV, p. 31.] + +[Note 5: Voir, par exemple, le _Journal inédit de M. de Viel-Castel_.] + +Toutefois, pour un homme tel que M. Guizot, cette excuse de n'avoir +pas fait pis que n'eussent fait ses adversaires à sa place ne paraît +pas suffisante. N'était-il pas de ceux dont on pouvait attendre +qu'ils fissent mieux que les autres? La répugnance, le mépris qu'il +éprouvait évidemment pour certains procédés ne devaient-ils pas +l'empêcher non seulement d'y recourir, mais d'y laisser recourir à +côté ou au-dessous de lui? Son austérité propre était incontestable. +Il y avait déjà longtemps qu'il «s'était promis, une fois pour +toutes, de ne jamais tenir compte, dans sa vie publique, d'aucune +considération d'intérêt privé[6]». «Je ne fais cas et n'ai envie que +de deux choses, écrivait-il à M. Bresson en 1846: de mon vivant, ma +force politique; après moi, l'honneur de mon nom[7].» Seulement, se +contentant trop facilement d'être personnellement intact, il s'était +peu à peu habitué à considérer ce qui lui paraissait être les défauts +inévitables de son temps et de son pays avec une sorte de résignation +hautaine, au sujet de laquelle il se plaisait à philosopher. «En +toutes choses, écrivait-il un jour à M. de Barante, c'est le grand +effort de la vie que de se soumettre à l'imperfection sans en prendre +son parti, et de garder au fond toute son ambition en acceptant toute +sa misère. Si je m'estime un peu, c'est par là. J'ai appris à me +contenter de peu, sans cesser de prétendre à tout[8].» + +[Note 6: Lettre du 19 juillet 1835. (_Lettres de M. Guizot à sa +famille et à ses amis_, p. 145.)] + +[Note 7: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 78.] + +[Note 8: _Documents inédits._] + +La mesure avec laquelle l'histoire s'efforce après coup de faire +le partage entre les torts du gouvernement et les injustices de +l'opposition, il ne fallait pas, sur le moment, l'attendre du public. +Celui-ci était, par le fait même du régime censitaire, plus disposé +à écouter l'accusation que la défense: la foule, facilement jalouse +du «pays légal» dont elle n'était pas, écoutait volontiers ceux qui +le lui présentaient comme une oligarchie bourgeoise n'usant de son +pouvoir que pour satisfaire ses appétits. «Ainsi, a écrit depuis M. +de Tocqueville, presque toute la nation fut amenée à croire que le +système représentatif n'était autre chose qu'une machine politique +propre à faire dominer certains intérêts particuliers et à faire +arriver toutes les places dans les mains d'un certain nombre de +familles; opinion très fausse, même alors, mais qui a plus favorisé +que tout le reste l'établissement d'un nouveau gouvernement[9].» +C'était là en effet un état d'esprit fort dangereux. Il tendait à +bien autre chose qu'à un changement de ministère, et devait être pour +beaucoup dans la chute de la monarchie, dans cette révolution de +février 1848 qu'on a prétendu qualifier de «révolution du mépris». + +[Note 9: Lettre du 27 juillet 1853.] + + +IV + +On eût dit vraiment que, dans cette session de 1846, un mauvais +génie poussait l'opposition dynastique à choisir de préférence les +armes qui pouvaient faire le plus de mal à la royauté. Non contente +de dénoncer la politique du gouvernement comme corruptrice, elle +s'efforça d'en faire remonter la responsabilité au Roi lui-même, +en reprenant avec plus d'âpreté que jamais la campagne contre le +«pouvoir personnel». M. Thiers ne fut pas le moins animé à porter la +lutte sur ce terrain scabreux, qui lui était d'ailleurs familier: +il y avait déjà mis le pied, en 1839, lors de la coalition, avec +M. Guizot pour complice; en 1843, plus accidentellement, à propos +de l'algarade faite par Louis-Philippe à M. de Salvandy[10]. Cette +fois, l'attaque était bien froidement et mûrement préméditée. Lors +du traité d'alliance signé, le 25 décembre 1845, entre M. Thiers et +M. Odilon Barrot, il avait été expressément stipulé qu'un article +serait ajouté au projet de réforme parlementaire, en vue d'exclure +de la Chambre «toute personne recevant, à un titre quelconque, un +traitement de la liste civile». Était-ce pour le plaisir d'écarter +du Palais-Bourbon quelques officiers de service aux Tuileries? Non; +on visait plus haut, et l'on ne s'en cachait pas. «Cet amendement, +disait le _Siècle_, permettra d'apprécier, avec une liberté devenue +nécessaire, l'influence exercée par la couronne sur les délibérations +du pouvoir législatif.» + +[Note 10: Cf. plus haut, t. V, ch. IV, § V.] + +M. Thiers avait promis de soutenir lui-même cette proposition. +Il tint parole, le 17 mars 1846. «Le gouvernement représentatif +dans toute sa vérité», ainsi formula-t-il sa revendication; et il +ajoutait malicieusement: «M. Guizot me comprend; c'est un langage +que nous avons parlé ensemble.» Il continua en ces termes: «Sous +la Restauration, pourquoi me suis-je si hardiment décidé pour le +duc d'Orléans contre Charles X? C'était sous l'empire d'une idée. +J'avais écrit, en 1829, ce mot devenu célèbre: «Le Roi règne et +ne gouverne pas.» Est-ce que vous croyez que ce que j'ai écrit +en 1829, je ne le pense pas en 1846? Non, je le pense encore, je +le penserai toujours.» Puis, répondant à ceux qui, pour écarter +cette maxime, arguaient de l'état particulier de la France: «Si +cela était, messieurs, si le vrai gouvernement représentatif était +impossible en France, ah! il fallait nous le dire en juillet 1830; +il fallait nous dire, ce jour-là, que nous allions risquer, par une +protestation qui engageait nos têtes, nos vies pour une illusion... +Si le gouvernement représentatif dans toute sa réalité n'est +pas possible en France, oubliez-vous qu'il eût mieux valu alors ne +pas faire une révolution? Quoi! nous ne pourrions avoir que les +formes extérieures du gouvernement représentatif! Mais pour cette +fiction, pour ce mensonge, la Restauration valait bien mieux; elle +avait des avantages de situation incontestables au dedans, comme au +dehors.» De là l'importance que l'orateur attachait à la disposition +qui devait exclure de la Chambre les aides de camp du Roi: elle +lui paraissait «un pas dans cette carrière au bout de laquelle il +voyait en perspective la vérité du gouvernement représentatif». «On +nous dit souvent, ajouta-t-il en terminant, que cela viendra, mais +que cela viendra tard. Eh bien, soit! Je me rappelle, en ce moment, +le noble langage d'un écrivain allemand qui, faisant allusion aux +opinions destinées à triompher tard, a dit ces belles paroles que je +vous demande la permission de citer: _Je placerai mon vaisseau sur +le promontoire le plus élevé du rivage, et j'attendrai que la mer +soit assez haute pour le faire flotter_. Il est vrai qu'en soutenant +cette opinion, je place mon vaisseau bien haut; mais je ne crois pas +l'avoir placé dans une position inaccessible.» + +Écouté par tous avec une attention émue, applaudi avec passion +par la gauche, exalté par une grande partie de la presse, répandu +dans le pays à cent mille exemplaires, ce discours eut un immense +retentissement. Ce fut pour l'opposition, particulièrement pour ses +journaux, comme un signal de soutenir la même thèse et de porter +partout l'attaque contre les prétendus empiétements de la couronne. +Les républicains, on le comprend, ne furent pas les derniers à se +joindre à une campagne qui servait si directement leur cause. M. +Thiers ne parut pas troublé de ce bruit, au contraire. Il écrivait +à un de ses correspondants d'Angleterre, dont j'aurai occasion de +reparler, M. Panizzi: «Je sais que vous avez approuvé mon dernier +discours _ad Philippum_. Celui-ci a été fort mécontent, ce dont +je me soucie peu, car je ne veux ni le flatter, ni le blesser. Je +vais à mon but, qui est la vérité, et ne regarde ni à droite ni à +gauche[11].» + +[Note 11: Lettre du 26 mars 1846. (_The Life of sir Anthony Panizzi_, +par Louis FAGAN.)] + +Que fallait-il penser du danger dénoncé par M. Thiers? Sans doute +l'action du Roi était réelle, visible, tangible. Très laborieux +malgré son grand âge, suivant de près toutes les affaires, y donnant +même une partie de ses nuits[12], ayant acquis pleine conscience de +son habileté et de son expérience, fier d'avoir fait prévaloir la +fixité de son système politique à travers tant d'accidents et en +présence d'un esprit public si incertain et si mobile, convaincu +que les choses iraient très mal s'il cessait d'y mettre la main, +ayant, depuis la mort du duc d'Orléans, le sentiment plus profond +encore que sur lui seul reposait l'avenir de la nouvelle monarchie, +Louis-Philippe était moins que jamais d'humeur à accepter la +maxime: Le Roi règne et ne gouverne pas. Mais n'avons-nous pas eu +déjà occasion de montrer que cette maxime, inventée pour jeter bas +Charles X, n'était pas conforme aux vraies traditions du gouvernement +représentatif, et qu'elle était encore plus contraire aux besoins +particuliers de la société française? Si le Roi cherchait à amener +ses ministres et, par eux, la Chambre à ses idées, il ne violentait +pas leur liberté et n'avait pas la prétention de gouverner contre +la majorité. Nul prince n'était plus scrupuleusement résolu à ne +pas sortir des règles constitutionnelles. Son seul tort était de +manifester parfois son action avec quelque intempérance, de se donner +des airs d'ingérence un peu tatillonne, de prépotence effarouchante, +de ne pas comprendre qu'il est parfois plus habile à un roi de +paraître indifférent et de demeurer silencieux. Déjà plusieurs +fois, j'ai dû noter cette petite faiblesse, que l'âge et un peu +d'infatuation venant du succès rendaient maintenant plus sensible. +Elle ne justifiait pas l'accusation de «pouvoir personnel», mais elle +la facilitait. + +[Note 12: Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult, le 7 octobre +1846: «Le temps ne suffit plus aux exigences de ma position, et +surtout au travail des papiers, qui prend sur mes nuits d'une manière +qui m'extermine.» Plusieurs de ses lettres sont datées de minuit ou +une heure du matin. (_Documents inédits._)] + +M. Guizot avait d'abord laissé à M. Duchâtel, qui s'en était +habilement acquitté, la tâche de répondre à M. Thiers. Le +retentissement prolongé de ce débat, et les polémiques qui en furent +la suite, l'obligèrent à intervenir à son tour et à apporter, sur +ces graves questions, ce qu'il croyait la doctrine vraie. Il le fit, +le 28 mai 1846, dans le débat de politique générale soulevé par M. +Thiers à l'occasion du budget. Il commença par relever sévèrement +certaines paroles du premier discours de son contradicteur. «Il +se trouve, dit-il, parmi les amis de la monarchie de 1830, parmi +les hommes qui ont contribué à la fonder et qui veulent réellement +la maintenir, il se trouve des hommes qui, lorsqu'une chose ne +leur convient pas, se croient le droit de lui dire: Que ne nous +disiez-vous cela en 1830? Il est grave de s'entendre dire ces +paroles. Ce n'est pas la première fois que je les ai entendues. Je +les ai entendu prononcer, en 1831, par l'honorable général de La +Fayette, à propos du programme de l'Hôtel de ville qu'on disait +violé. Il disait aussi: «Que ne nous disiez-vous cela en 1830?» +J'eus l'honneur de répondre alors qu'à coup sûr personne n'avait la +fatuité de croire qu'il eût disposé de la France et de la couronne +et l'eût donnée au prince qui la portait. Ça été la bonne fortune +de la France de trouver dans son sein, en 1830, le prince qui +porte la couronne. C'est la France elle-même qui s'est donnée à +lui; personne n'en a disposé, personne n'a pu faire qu'il en fût +autrement. Je repousse pour mon compte, aujourd'hui comme en 1831, +ces bouffées d'un orgueil frivole.» Ceci dit, non sans avoir fait +crier l'opposition, M. Guizot aborda la question de fond, et n'hésita +pas à exposer des doctrines nettement monarchiques, qu'il eût sans +doute été plus gêné de professer publiquement au lendemain de 1830; +mais, depuis lors, bien des changements s'étaient opérés. «Je suis +décidé, déclara-t-il, à trouver bon que la couronne déploie pour le +pays tout ce qu'elle possède de sagesse, de fermeté et de dévouement... +Je me regarde, à titre de conseiller de la couronne, comme +chargé d'établir et de maintenir l'accord entre les grands pouvoirs +publics, mais non d'assurer la prépondérance de tel ou tel de ces +pouvoirs sur les autres... Pour cela, qu'y a-t-il à faire? Il faut +traiter avec tous ces grands pouvoirs; il faut les prendre pour ce +qu'ils sont en effet, pour des êtres libres, intelligents, qui ont +leur situation, leurs idées, leurs sentiments, leur volonté;... il +faut s'entendre avec la couronne comme avec les Chambres,... et +amener ces transactions desquelles naît l'unité du gouvernement. +Voilà, le gouvernement représentatif. On parle d'indépendance. Je +fais grand cas de l'indépendance; je suis convaincu qu'il en faut +porter beaucoup dans les conseils qu'on donne à la couronne et dans +les résolutions qu'on prend vis-à-vis d'elle; il faut l'avoir, +l'indépendance; mais l'afficher, jamais! Je suis assez vieux pour +avoir vécu sous bien des pouvoirs. J'ai vécu à côté de plusieurs +d'entre eux, sans contact avec eux; j'en ai servi d'autres; je +suis sûr qu'il n'y en a aucun qui m'ait jamais trouvé servile +ou complaisant... Mais, je l'avoue, j'ai soif de déférence ou +de respect envers les pouvoirs qui gouvernent mon pays. Et s'il +m'arrivait, ce qui m'est arrivé, de me trouver en dissidence avec +eux, bien loin de le laisser voir, je m'efforcerais de le cacher... +Voici encore, dans cette grave question, un point sur lequel +je crois que nous différons. C'est ma conviction que le devoir +d'un conseiller de la couronne est constamment de faire remonter +le bien à la couronne elle-même; elle ne répond jamais du mal; la +responsabilité ministérielle la couvre... Il y a eu, de tous temps, +des ministres de la couronne qui se sont appliqués à l'effacer, à +s'interposer entre elle et le pays, pour se grandir eux-mêmes et eux +seuls. Ce n'est pas mon goût, ni mon devoir. Je crois, au contraire, +qu'il faut s'effacer au profit de la couronne et pour laisser aller à +elle la reconnaissance publique. C'est à cela que je mets ma dignité +et ma fierté, et je trouve les autres fiertés un peu vulgaires et +subalternes.» + +M. Thiers riposta avec une vivacité souvent amère. Sa doctrine +tendait toujours à cette conclusion qu'un roi annulé était le +corollaire nécessaire d'un roi inviolable. Plus les ministres avaient +la réalité du pouvoir, plus, à son avis, on possédait le vrai +gouvernement représentatif. «Ce qu'il faut, disait-il, ce sont des +ministres qui ne se contentent pas seulement du rôle d'intermédiaires +des pouvoirs... De tels ministres peuvent être des commis éloquents; +ce ne sont pas des ministres à grande responsabilité. Cette +transparence dont on se plaint, ce n'est pas avec du talent seulement +qu'on la fait cesser, c'est avec du caractère.» Puis, passant +par-dessus la tête de M. Guizot, pour faire la leçon et poser ses +conditions au Roi lui-même, il terminait ainsi: «Hier, M. le ministre +des affaires étrangères montrait une grande confiance dans la durée +du ministère. Si cependant, malgré cette confiance, le ministère +actuel n'était pas éternel, si ses successeurs ne l'étaient pas non +plus, et qu'enfin il n'y eût plus d'autre ressource que celle des +ministres impossibles, et qu'on me fît l'honneur de jeter les yeux +sur mon impossibilité, je le déclare, dans ce cas, avec le profond +dévouement que j'ai pour la royauté et avec le profond respect dont +je ne me suis jamais écarté envers elle, je lui dirais: «Je suis +prêt, si mes efforts peuvent vous être utiles, à vous servir, mais +en gouvernant d'après ma propre pensée; si ma pensée est d'accord +avec celle de Votre Majesté, j'en serai très heureux; mais, si elle +en diffère, je persisterai à gouverner suivant ma propre pensée.» +C'est peut-être là, messieurs, un grand orgueil, un orgueil frivole, +si vous le voulez, mais c'est un orgueil désintéressé; et j'avoue +que j'aime mieux, pour ma part, cet orgueil désintéressé, quoiqu'il +puisse être accusé d'être frivole, qu'une ambition qui s'abaisse pour +avoir, non point le pouvoir, mais l'apparence du pouvoir.» + +Une réplique de M. Guizot vint clore ce débat, le plus brillant et +le plus considérable qui eût jamais été engagé sur cette question. +«Le trône, dit-il en résumant ses idées, n'est pas seulement un +fauteuil fermé pour que personne ne puisse s'y asseoir. Une personne +intelligente et libre, qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, +ses volontés, comme tous les êtres réels et vivants, siège dans ce +fauteuil... Vous disiez qu'il faut qu'un ministre, pour être un +ministre constitutionnel, soit tout-puissant du côté de la couronne. +On n'exige pas la toute-puissance du côté des Chambres; on reconnaît +que là il y a indispensable nécessité de discuter, de transiger, de +se faire accepter. Mais on veut que, du côté de la couronne, la même +nécessité n'existe pas... Eh bien, tout cela est faux, complètement +faux. Et si cela était vrai, sachez bien qu'il n'y aurait jamais eu, +dans cette Angleterre dont vous parlez, un ministre qui eût couvert +la couronne; car il n'y en a pas eu un seul, même sous des rois très +faibles, très médiocres, qui n'ait souvent et grandement compté avec +eux.» + +La Chambre donna pleinement raison à M. Guizot, par 229 voix contre +147. Ainsi se confirmait un phénomène déjà noté: plus M. Thiers se +portait vers la gauche, faisant siens les griefs et les thèses de +l'opposition avancée, plus les conservateurs effarouchés se serraient +autour du cabinet. Pendant cette session de 1846, le ministère avait +constamment obtenu, sur les questions politiques, des majorités de +60 à 80 voix. Si l'on se rappelle que depuis 1842, à chaque session, +il avait failli être renversé, et que naguère encore, en 1845, il +ne l'avait emporté que de huit voix dans le débat sur l'affaire +Pritchard, on reconnaîtra que le progrès était considérable. +M. Guizot avait de tout temps attaché une importance capitale, +peut-être même par trop exclusive, à la constitution d'une majorité. +Ne devait-il pas dès lors triompher d'un résultat qui, après de +si pénibles efforts, de si inquiétantes vicissitudes, pouvait +paraître un succès définitif et complet? Aussi n'est-on pas étonné +de l'entendre, dans son grand discours du 28 mai, «se féliciter que +la majorité ait enfin acquis une unité, une organisation qui lui +manquaient», proclamer que, «depuis cinq ans, il avait consacré tous +ses efforts à amener ce résultat», et montrer là «comme l'ancre +principale de salut dans les épreuves auxquelles le pays pouvait être +encore appelé». Peu auparavant, s'inspirant de la pensée du ministre, +le _Journal des Débats_ disait: «Nous avons vu enfin arriver le +jour que nous appelions de tous nos voeux, celui où il n'y aurait +plus dans la Chambre que deux grands partis... Depuis trente ans, +c'est la première fois peut-être qu'il y a une vraie majorité dans +nos Chambres. Jamais, dans les années précédentes, nous n'avions vu +l'opposition renoncer à l'espoir d'entamer la majorité; pour le coup, +elle y renonce... De cette époque, datera la fin de la politique +d'intrigue.» + + +V + +La fixité de la majorité donnait à la machine politique une apparence +de stabilité telle qu'on n'en avait pas encore connu depuis 1830. +L'ordre matériel régnait partout. Pas plus de menace d'émeute dans +la rue que de menace de crise dans le Parlement. L'insurrection +avait fait son dernier effort, le 12 mai 1839. Les sociétés +secrètes désorganisées, découragées, ne comptant qu'un petit nombre +d'adhérents infimes, végétaient sous l'oeil de la police, qui s'était +adroitement introduite jusque dans leurs plus secrets conseils. +Depuis Darmès en 1840, près de six années s'étaient écoulées sans +qu'on eût attenté à la vie de Louis-Philippe; on croyait en avoir +fini avec cette horrible manie du régicide qui avait sévi pendant les +dix premières années du règne. + +Le 16 août 1846, le Roi, alors en villégiature à Fontainebleau, +rentrait en char à bancs, avec la Reine et plusieurs de ses enfants, +d'une promenade dans la forêt, quand deux coups de feu furent tirés +sur lui, à quelques pas, du haut d'un mur qui longeait la route; la +bourre de l'un des coups tomba dans la voiture, mais personne ne +fut atteint. L'assassin, aussitôt arrêté, était un nommé Lecomte, +ancien garde des bois de la couronne, récemment congédié pour faute +grave dans son service. Il passait pour un très habile tireur. «Je me +suis trop pressé», dit-il seulement quand on s'empara de lui. «Rien +n'indique, écrivait quelques jours après M. Guizot à M. Rossi, aucune +ramification ni complot. Ce qui n'empêche que ce ne soit une sottise +de dire, comme le font les badauds pour se rassurer, qu'il n'y a là +rien de politique. Quoi de plus politique que cette contagion, cette +_mal'aria_ qui fait que l'humeur d'un garde mécontent de sa pension +se tourne en régicide[13]!» + +[Note 13: _Documents inédits._] + +Pendant qu'on instruisait le procès de ce vulgaire assassin, un +incident imprévu appela l'attention sur un condamné de nom plus +retentissant. On se rappelle que, le 6 octobre 1840, à la suite de la +piteuse échauffourée de Boulogne, la cour des pairs avait condamné +le prince Louis Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel. Il subissait +sa peine au château de Ham, où avaient été enfermés naguère M. de +Polignac et ses collègues. Sa captivité n'était pas bien rigoureuse: +on le laissait recevoir ses amis, écrire dans les journaux, publier +des livres. Il en profitait pour lier des relations et entretenir +des correspondances avec les opposants de nuances diverses, +depuis M. Odilon Barrot jusqu'à M. Louis Blanc, pour collaborer à +plusieurs feuilles républicaines de province, notamment au _Progrès +du Pas-de-Calais_, pour souscrire à la fondation d'un journal +fouriériste, et pour publier, sur l'_Extinction du paupérisme_, une +brochure à tendance socialiste. À gauche, on paraissait assez flatté +d'une pareille recrue. «Louis Bonaparte n'est plus un prétendant, +disait un journal radical; c'est un citoyen, un membre de notre +parti, un soldat de notre drapeau.» Malgré tout le mouvement qu'il +se donnait, le prisonnier de Ham ne parvenait pas à attirer sur lui +l'attention du pays; en dehors de quelques fidèles et des démocrates +qui se laissaient courtiser par lui, il était à peu près complètement +oublié. Au commencement de 1846, alléguant la maladie de son père, +l'ex-roi Louis, alors à Florence, il demanda à sortir de sa prison, +fût-ce temporairement. Cette requête fut vivement appuyée auprès +des ministres et du Roi par plusieurs députés, entre autres par +M. Odilon Barrot et M. Dupin. Le gouvernement était disposé à y +faire bon accueil et même à accorder une libération définitive, +si toutefois le prisonnier donnait, sous une forme à trouver, une +garantie de sa sagesse à venir. Le prince refusa de faire plus que +quelque déclaration vague de reconnaissance et préféra tenter la +chance d'une évasion. Le 25 mai 1846, il saisit l'occasion que lui +offraient des travaux de réparation accomplis dans le château pour +s'échapper, déguisé en ouvrier, avec une planche sur l'épaule. Trois +jours après, il était en Angleterre. Cette évasion, machinée comme un +épisode de roman, intéressa un instant la curiosité du public, mais +sans troubler sa sécurité, ni faire prendre davantage au sérieux un +personnage en qui l'on ne voyait alors que l'aventurier de Strasbourg +et de Boulogne. Dans une lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire, +ambassadeur à Londres, le prince assura le gouvernement français de +«ses intentions pacifiques», se défendit de vouloir «renouveler des +tentatives qui avaient été si désastreuses», et affirma que «sa seule +idée avait été de revoir son vieux père». Deux mois plus tard, le 27 +juillet, le roi Louis mourut à Livourne: le prince Louis-Napoléon +n'était pas auprès de lui; il avait écrit à son père que le +gouvernement anglais lui refusait des passeports pour se rendre en +Italie. + + +VI + +La bonne situation parlementaire du cabinet, la tranquillité du pays, +l'absence de tout grave embarras au dedans et au dehors semblaient +des conditions favorables pour procéder aux élections générales. Le +6 juillet 1846 fut publiée l'ordonnance de dissolution, convoquant +les électeurs pour le 1er août. Aussitôt les comités réunis de la +gauche et du centre gauche confirmèrent la fusion des deux groupes +en publiant un manifeste unique. Dans ce manifeste, ils tendaient +ouvertement la main aux républicains et aux légitimistes, à tous +ceux qui voulaient renverser ce qu'on appelait alors «un système +corrupteur et antinational». «La question pour chaque électeur, +disaient-ils, n'est pas de choisir celui qu'il préfère, mais bien, +en nommant un homme indépendant, à quelque nuance de l'opposition +qu'il appartienne, d'empêcher le succès du candidat ministériel.» +Les républicains, qui ne pouvaient que gagner à cette coalition, +s'y prêtèrent volontiers: ils en profitèrent pour s'assurer une +part prépondérante dans le «comité central des électeurs de la +Seine», qui non seulement dirigeait les élections de Paris, mais, +par ses communications aux journaux, exerçait son influence dans +toute la France. Les légitimistes, au contraire, ne répondirent +qu'incomplètement à l'appel qui leur était adressé; beaucoup +d'entre eux préférèrent faire campagne avec le parti catholique: +celui-ci, par une tactique imitée de la ligue de M. Cobden, se tenait +absolument en dehors des questions débattues entre M. Thiers et M. +Guizot, et promettait appui au candidat quelconque qui serait «le +plus offrant et dernier enchérisseur en fait de liberté religieuse». + +M. Thiers apporta, dans cette campagne électorale, la même ardeur +impatiente avec laquelle il venait de conduire la bataille +parlementaire. Ses amis, étaient même obligés de le retenir. Il +avait préparé une lettre à ses électeurs où il parlait de la couronne +avec une extrême amertume. «On me trouve fort prononcé, fort actif +dans l'opposition, y disait-il. Serait-ce par hasard afin d'avoir le +pouvoir plus tôt?... Cette conduite éloigne du pouvoir, si bien qu'on +vous appelle ministre impossible. Peu m'importe. Je ne tiens à être +ni possible ni prochain... Certes je savais bien que demander la +réalité rigoureuse du gouvernement représentatif, qui tend à diminuer +l'influence de la royauté irresponsable au profit des ministres +responsables, je savais bien que c'était davantage encore me ranger +dans la classe des ministres impossibles. Je n'ai pas hésité: non +pas que j'eusse le goût puéril, que certaines gens me prêtent, de me +poser, moi simple citoyen, en face de la majesté royale... Mais je +suis convaincu que la monarchie ne sera admise par les générations +présentes et futures que lorsque des ministres vraiment responsables +exerceront véritablement le pouvoir, et, profondément convaincu de +cette vérité, j'ai eu l'orgueil de défendre ma conviction, même à +mes dépens. Cet orgueil, je l'ai eu, je l'aurai toujours dans toute +son étendue. Le pouvoir, je l'ai possédé, et, dans cette transition +inévitable de la monarchie représentative fausse à la monarchie +représentative vraie, transition toujours plus ou moins longue, je +sais ce que vaut le pouvoir. Être ministre entre une royauté qui ne +vous souhaite pas et une Chambre que cinquante ans de révolutions +et de guerres ont profondément troublée, que beaucoup d'intérêts +dominent, être ministre à ces conditions ne me séduit guère.» Cette +lettre fut imprimée, mais ne fut pas envoyée: MM. Duvergier de +Hauranne, de Rémusat, de Maleville, qui n'étaient pourtant pas des +timides, firent comprendre à M. Thiers le tort qu'il se ferait par un +tel langage. + +Le gouvernement, de son côté, arrivait bien préparé à la bataille +dont il avait lui-même choisi l'heure. La tâche principale incombait +au ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui n'épargna pas sa peine +et déploya une rare habileté. Un de ses amis, témoin quotidien de ses +efforts, M. Vitet, a écrit à ce sujet: «Je puis dire que, pendant +trois mois, il ne cessa de suivre du regard, d'aider, de stimuler, de +réveiller, parfois aussi de tempérer plus de quatre cents candidats +dont il savait par coeur, grâce aux ressources de sa mémoire, toutes +les situations personnelles, et que sans cesse, avec un à-propos +qui les frappait d'étonnement, il éclairait sur leurs oublis, leurs +négligences, leurs imprudences. Ce n'était pas seulement le sentiment +du devoir, c'était un certain plaisir de déjouer les trames de tant +d'habiles adversaires de toute provenance et de toute couleur, qui +lui donnait cette sorte de fièvre de surveillance et d'exhortation.» +Dans une circulaire à ses préfets, M. Duchâtel avait publiquement +revendiqué pour l'administration le droit d'exercer une «franche et +loyale influence», mais en même temps il en avait fixé les limites. +«L'indépendance des consciences, disait-il, doit être scrupuleusement +respectée; les intérêts publics, les droits légitimes ne doivent +jamais être sacrifiés à des calculs électoraux... Fidélité sévère +aux règles de justice dans l'expédition des affaires, respect +de la liberté et de la moralité des votes, mais action ferme et +persévérante sur les esprits, tels sont les principes qui, en matière +d'élections, doivent présider aux rapports de l'administration +avec les citoyens.» Ce langage était sensé et correct. Lors de la +vérification des pouvoirs, l'opposition prétendit que la conduite +du ministre n'avait pas été conforme à sa circulaire, mais elle +n'apporta rien de sérieux à l'appui de ses allégations. Sur ce point +d'ailleurs, on peut s'en fier à la parole du témoin déjà cité: +«J'ai vu de près les élections, a dit M. Vitet; j'en puis parler en +conscience. Je sais quelle scrupuleuse observation de la loi, quel +respect des droits de tous y présidèrent du côté du pouvoir, et je +tiens, pour ma part, qu'on n'en trouverait guère d'aussi sincères, +d'aussi vraiment exemptes de sérieux abus, soit chez nous depuis +1814, soit même dans les pays les plus libres du monde, l'Angleterre, +par exemple, ou les États-Unis.» + +La polémique, menée grand train par les journaux des deux bords, ne +fit guère que ressasser les questions déjà traitées à la tribune. +Il apparut bientôt que la malheureuse affaire Pritchard, si vieille +qu'elle fût, était encore la meilleure carte du jeu de l'opposition. +Les candidats ministériels étaient marqués dans les feuilles adverses +de cette simple lettre: P; cela voulait dire _Pritchardiste_. Or, +à voir l'embarras qu'en éprouvaient ces candidats, il fallait bien +croire que la sottise publique était encore dupe des déclamations +prodiguées par la gauche en cette matière. La presse conservatrice +avait, il est vrai, pour riposter, une arme plus efficace encore, +c'était l'évocation de 1840. Le _Journal des Débats_ ne manquait pas +de rappeler que la victoire de l'opposition serait la rentrée de M. +Thiers au pouvoir, la reprise de la «politique du 1er mars». «La +France, demandait-il, est-elle lasse de la prospérité dont elle jouit +au dedans, de la paix dont elle jouit au dehors? Six années ont été +nécessaires pour réparer les fautes de 1840. Deux jours d'élection +peuvent anéantir le travail de six ans... Avant six mois, cette +prospérité corruptrice et cette paix déshonorante auront fait place +à une crise intérieure et à une crise européenne... Les deux hommes +sont connus; les deux politiques aussi... Rappelez-vous dans quel +état était la France au 29 octobre 1840; voyez dans quel état elle +est aujourd'hui, et choisissez!» + +Toutefois, ce qui frappe le plus, ce n'est pas l'effet produit par +telle ou telle polémique; c'est au contraire le peu de retentissement +qu'avait en réalité ce bruit de presse. Le fond du pays demeurait +tranquille, inerte. Rarement on avait vu, pendant une période +électorale, si peu d'émotion, on pourrait presque dire une pareille +indifférence. Que cachait et présageait cette indifférence? +L'opposition affectait d'y voir le signe que l'opinion se +désintéressait du sort du cabinet: elle se croyait certaine du succès +et le disait très haut. «Je n'ai jamais vu si complète assurance», a +écrit M. Vitet. Du côté ministériel, la confiance était moindre. On +se souvenait de la déception de 1842. N'était-il pas à craindre que +l'affaire Pritchard ne fît, en 1846, le mal qu'avait fait, quatre +ans auparavant, le droit de visite? Le duc de Broglie écrivait à +son fils, le 16 juillet: «Jamais élections ne se seront accomplies +au milieu d'une prospérité et d'un calme plus complets. Ce que cela +donnera, tout le monde l'ignore parfaitement. Le gouvernement, à +mesure que le jour fatal approche, semble plus inquiet, quoique ses +nouvelles soient excellentes[14].» M. Duchâtel mandait à M. Guizot, +le 18 juillet: «Plusieurs points de l'horizon se rembrunissent +depuis quelques jours. J'espère que cela s'éclaircira. D'après les +apparences actuelles, je m'attends à une bataille d'Eylau, où il y +aura beaucoup de morts de part et d'autre, où le champ de bataille +nous restera, mais en nous laissant encore une rude campagne à +soutenir. Si les nôtres, comme je l'espère, se battent bien, je serai +content; je désire d'abord la victoire, et puis, en second lieu, le +combat[15].» + +[Note 14: _Documents inédits._] + +[Note 15: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 30.] + +Telle était la situation quand, le 29 juillet, trois jours avant +les élections, au moment où le Roi saluait la foule du balcon des +Tuileries, deux coups de pistolet furent tirés à une assez grande +distance par un homme caché derrière une statue. Cet homme, appelé +Henri, était un ancien fabricant d'objets en acier, exaspéré par +des malheurs de fortune et de famille. L'instruction révéla par la +suite, dans ce crime, plutôt le désespoir d'un naufragé de la vie +que la haine d'un révolutionnaire, moins un régicide qu'une sorte de +suicide: dans les conditions où il avait été tiré, le coup était à +peu près inoffensif. Au premier moment, toutefois, on ne se rendit +pas compte de ces circonstances, qui devaient faire écarter la peine +de mort par la cour des pairs: ce nouvel attentat, qui suivait de +si près celui de Lecomte, parut la preuve d'un sinistre parti pris +et causa partout un sentiment d'inquiétude et d'indignation, dont +la presse ministérielle se hâta de tirer parti pour raviver le zèle +des conservateurs et discréditer l'opposition. Quant aux journaux +de gauche, ils furent réduits à insinuer que les coups de pistolet +étaient une manoeuvre de la police. + +Vint le jour du scrutin. Les élections de Paris donnèrent l'avantage +à l'opposition: sur quatorze mille suffrages, elle en réunissait +plus de neuf mille; sur quatorze députés, elle en avait onze; le +deuxième arrondissement, le plus riche de la ville, était enlevé aux +conservateurs, qui le possédaient depuis 1830; M. Jacques Lefebvre y +était remplacé par M. Berger. Les journaux de gauche triomphèrent, +mais ce ne fut pas pour longtemps. Dès le lendemain, les nouvelles +de province firent savoir que les ministériels y avaient remporté +des succès dont l'étendue surprenait les vainqueurs eux-mêmes. «Le +résultat, écrivit aussitôt M. Duchâtel, dépasse les espérances que +nous étions en droit de concevoir.» L'opposition perdait vingt-cinq +à trente sièges, et le gouvernement pouvait compter sur une majorité +d'une centaine de voix. On en eut la confirmation, dans la session +qui s'ouvrit, dès le 19 août, pour la constitution de la nouvelle +Chambre; M. Sauzet fut élu président par 223 voix, contre 98 données +à M. Odilon Barrot. + +Après les années laborieuses qu'il venait de passer, le ministère +ressentit comme une joie étonnée de se voir en possession d'une +si grande majorité. M. Guizot déclarait à ses amis «qu'aucun +événement politique ne lui avait causé une satisfaction égale à +celle qu'il éprouvait de ce triomphe de la bonne et saine politique +sur les mauvaises passions[16]». Le duc de Broglie écrivait à +son fils: «Jamais victoire ne fut plus complète... Depuis les +_trois cents_ de M. de Villèle, aucun ministère ne s'était trouvé +à pareille fête[17].» À la satisfaction du triomphe se mêlait +cependant quelque préoccupation. Ce dont on s'inquiétait, c'était +moins de l'irritation des vaincus que des exigences possibles des +vainqueurs, d'autant que, parmi ces derniers, il y avait un assez +grand nombre de députés nouveaux. «Il faut demander à Dieu, disait +M. Doudan, que les conservateurs, se sentant nombreux, ne soient +pas pris de la démangeaison de se mettre en petits paquets, ayant +chacun ses fantaisies à satisfaire. Tout cela n'est que l'embarras +des richesses, qui est peut-être préférable aux embarras de la +pauvreté[18].» Quant à M. Duchâtel, c'était d'un autre côté, du +côté de la couronne, qu'il pressentait des exigences gênantes. «La +situation est très bonne, écrivait-il à M. Guizot; mais elle impose +des devoirs nouveaux et des difficultés au moins aussi grandes que +les anciennes. Le Roi m'écrit une grande lettre de quatre pages +pour me recommander de montrer de la confiance dans l'avenir. Je +suis pour la confiance qui assure et prépare l'avenir, non pas +pour celle qui le gaspille et le compromet. En face des passions +hostiles que nous avons à combattre, il faudrait très peu de fautes +pour changer la situation, jeter le pays de l'autre côté. Il ne +faut pas laisser s'accréditer l'idée que tout est possible. Nous +avons résisté d'un côté; nous aurons probablement à résister de +l'autre. Je sais que vous pensez là-dessus comme moi; aussi je +ne vous en dis pas plus long. Après avoir assuré le triomphe du +parti conservateur, il y va de notre honneur de ne pas devenir les +instruments de sa défaite[19].» Si heureux que fût M. Guizot de sa +victoire, si optimiste qu'il fût par nature, il ne se dissimulait +pas non plus le danger qui résultait du succès même. «L'avenir n'en +sera pas moins difficile ni moins laborieux, écrivait-il à M. Rossi. +On sera plus exigeant avec nous et plus complaisant pour soi-même. +On nous demandera plus et l'on nous aidera moins. Je me prédis bien +des embarras, et je m'y prépare. Après tout, ceux-là valent mieux +que d'autres[20].» Et puis le ministre se rendait compte qu'avec une +telle majorité il ne lui suffirait plus de durer, qu'il lui faudrait +entreprendre quelque chose. Depuis longtemps, il cherchait, sans +avoir encore pu la trouver, l'occasion de quelque grande initiative. +Serait-il plus heureux désormais? En tout cas, il paraissait décidé à +s'y appliquer. «L'ordre et la paix une fois bien assurés, disait-il +dans son discours de remerciement aux électeurs de Lisieux, la +politique conservatrice, en veillant toujours assidûment à leur +maintien, pourra, devra se livrer aussi à d'autres soins, à d'autres +oeuvres. Un gouvernement bien assis a deux grands devoirs. Il doit, +avant tout, faire face aux affaires quotidiennes de la société, +aux incidents qui surviennent dans sa vie... Ce devoir rempli, le +gouvernement doit aussi s'appliquer à développer dans la société +tous les germes de prospérité, de perfectionnement, de grandeur... +C'est là, sans nul doute, pour la politique conservatrice, un +devoir impérieux, sacré, et c'est là aussi, soyez-en sûrs, un but +que cette politique seule peut atteindre. Toutes les politiques vous +promettront le progrès; la politique conservatrice seule vous le +donnera, comme seule elle a pu réussir à vous donner l'ordre et la +paix.» Cette parole, aussitôt mise en relief par les amis et par les +adversaires, eut un grand retentissement. Le public l'accepta comme +une solennelle promesse. + +[Note 16: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 17: _Documents inédits._] + +[Note 18: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. II, p. 87.] + +[Note 19: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 32.] + +[Note 20: _Documents inédits._] + + + + +CHAPITRE II + +LES INTÉRÊTS MATÉRIELS. + + I. Développement de la prospérité. Les chemins de fer. La + spéculation et l'agiotage.--II. Timidité économique du + gouvernement. Il fait ajourner la réforme postale. Ses + idées sur le libre échange.--III. Les finances en 1846. + L'équilibre du budget ordinaire. Le budget extraordinaire.--IV. + L'administration locale. Le comte de Rambuteau.--V. Le + matérialisme de la bourgeoisie. Elle succombe à la tentation du + veau d'or. Elle devient indifférente à la politique. Dangers + de cet état d'esprit.--VI. L'opposition accuse le gouvernement + d'avoir favorisé ce matérialisme. M. de Tocqueville. Son + origine, ses visées et ses déceptions. Amertume de ses critiques + sur l'état social et politique.--VII. Le mal s'étend à la + littérature. La «littérature industrielle». Cependant l'état des + lettres est encore fort honorable à la fin de la monarchie de + Juillet. Le roman-feuilleton. Ce qui s'y mêle de mercantilisme + et de spéculation. Alexandre Dumas. Le procès Beauvallon. Romans + socialistes publiés dans les journaux conservateurs. Eugène Süe. + Les _Mystères de Paris_ dans le _Journal des Débats_. Autres + romans publiés par le _Constitutionnel_. Aveuglement de la + bourgeoisie, faisant fête à ces romans. + + +I + +La tranquillité dont le pays jouissait au dedans et la paix qui +régnait au dehors aidaient singulièrement à la prospérité matérielle. +On eût pu noter alors, d'après les statistiques officielles ou +privées, bien des signes de cette prospérité. Le mouvement du +commerce, tel qu'il ressortait des tableaux de douane, avait beaucoup +plus que doublé depuis 1830. Même progression dans les revenus des +canaux, les produits des voitures publiques, le nombre des lettres +distribuées par la poste. La consommation de la houille, criterium de +l'activité industrielle, avait triplé. Les économistes estimaient +que la fortune immobilière était doublée. En 1845, le cours de la +rente 5 0/0 atteignait 122 fr. 85; celui du 4 1/2 0/0, 116 fr. 25; +celui du 4 0/0, 110 fr. 50; celui du 3 0/0, 86 fr. 40. Le paysan et +l'ouvrier étaient mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris; dans les +campagnes, on prenait l'habitude nouvelle des bas, des souliers, du +vin, de la viande, du pain blanc. Les salaires avaient à peu près +doublé en quinze ans. + +Le gouvernement avait secondé ce progrès, par l'impulsion donnée +aux travaux publics, routes, chemins vicinaux, ports, canaux, etc. +Il s'était surtout occupé des chemins de fer, la grande affaire du +moment. On sait comment, après de longs tâtonnements, la loi de 1842 +avait fixé le mode d'établissement des voies ferrées[21]. Depuis +lors, on avait beaucoup fait et entrepris plus encore. En mai 1843 +eut lieu l'inauguration solennelle des deux premières grandes lignes, +celle de Paris à Rouen et celle de Paris à Orléans. L'impression +fut considérable sur le public. Henri Heine écrivait, au moment +même, de Paris: «L'ouverture de ces lignes cause ici une commotion +que chacun partage, à moins de se trouver par hasard placé sur un +escabeau d'isolement social... Nous sentons que notre existence +est entraînée ou plutôt lancée dans de nouveaux orbites, que nous +allons au-devant d'une nouvelle vie... De pareils tressaillements +doivent avoir agité nos pères, alors que l'Amérique fut découverte, +que l'invention de la poudre à canon s'annonça par les premiers +coups de feu, que l'imprimerie répandit par le monde les premières +épreuves de la parole divine... Une nouvelle ère commence dans +l'histoire universelle[22].» L'inauguration, qui frappait à ce +point les imaginations, n'eut pas moins d'action sur les capitaux. +Ceux-ci, en France, s'étaient montrés jusqu'alors, en matière de +chemins de fer, craintifs, embarrassés, défiants. Les quelques +compagnies qui s'étaient hasardées au début n'avaient généralement +pas été heureuses. C'était même leur impuissance constatée qui +avait conduit le législateur de 1842 à mettre à la charge de l'État +les acquisitions de terrains, les terrassements, les ouvrages +d'art, les stations, et à ne demander aux compagnies que la pose +de la voie, la fourniture du matériel et l'exploitation. En 1843, +à la vue des chemins de fer devenus une réalité, l'initiative +particulière se réveilla, s'enhardit; des sociétés surgirent, +s'offrant à entreprendre elles-mêmes non seulement l'exploitation, +mais la construction des lignes. La loi de 1842 avait prévu cette +éventualité; sur l'insistance de M. Duvergier de Hauranne, il y avait +été stipulé que les lignes non immédiatement exécutées «pourraient +être concédées à l'industrie privée en vertu de lois spéciales». En +1844, 1845 et 1846, cette clause fut appliquée à plusieurs lignes +importantes, à celles du Nord, de Paris à Lyon, de Lyon à Avignon, +d'Avignon à Marseille, de Bordeaux à Cette. + +[Note 21: Voir plus haut, t. V, ch. I, § X.] + +[Note 22: Lettre du 5 mai 1843. (_Lutèce_, p. 326.)] + +Le mouvement était bon, mais il devint tout de suite excessif. À +trop de méfiance succédait trop d'illusion. Après avoir été timide, +on se montrait téméraire. Ce fut comme un débordement de compagnies +nouvelles qui se disputaient les concessions, rivalisaient de +promesses dans leurs prospectus, recherchaient, pour en décorer +leurs conseils, les ducs et les princes, les notabilités politiques +et administratives, ou même les généraux et les amiraux. Bouche +béante, le public était prêt à mordre à tous les hameçons. Excité +par le spectacle de quelques fortunes rapides, chacun croyait +voir là un trésor et se précipitait pour mettre la main dessus. À +quelles étranges sollicitations certains fondateurs de sociétés +n'étaient-ils pas en butte[23]! À peine émises ou même avant de +l'être, les actions étaient l'objet d'une spéculation effrénée +qui tenait les convoitises en haleine. C'était la préoccupation +dominante, universelle. Non seulement à la Bourse, mais à la Chambre, +dans les journaux, dans les salons, on ne parlait presque pas d'autre +chose. La concurrence que se faisaient ces nombreuses sociétés dans +la poursuite des concessions les poussait à offrir des conditions +extrêmement onéreuses pour elles. Les pouvoirs publics croyaient +faire une bonne affaire en les acceptant; ils ne se rendaient pas +compte que les embarras des concessionnaires imprudents finiraient +toujours par retomber sur l'État. C'était notamment sur la durée +des concessions que portaient les rabais; quelques compagnies se +contentaient de vingt-quatre ans; on offrait ces rabais à peu près +à l'aveugle, sans étude préalable sérieuse. Parfois, du reste, on +s'inquiétait moins du chemin de fer à établir que de la prime à +réaliser par la plus-value des actions. Certaines sociétés sans base +réelle se fondaient, non pour vivre, mais pour vendre leur mort à des +concurrents plus solides. Ce n'était même plus de la spéculation, +c'était du pur agiotage, avec les désordres et les scandales qui +en sont la suite, brusques alternatives de hausse et de baisse, +engouements et paniques, fortunes faites et défaites en un instant. +Le marché public était livré à des coups de main dont les naïfs et +les faibles étaient généralement les victimes. + +[Note 23: Dans la lettre dont nous avons déjà cité un passage, Henri +Heine disait: «La maison Rothschild, qui a soumissionné la concession +du chemin de fer du Nord et qui l'obtiendra selon toute probabilité, +ne constitue pas une véritable société, et chaque participation à son +entreprise, que cette maison accorde à un individu quelconque, est +une faveur, ou plutôt, pour m'exprimer en termes tout à fait précis, +c'est un cadeau d'argent dont M. de Rothschild gratifie ses amis. +Les actions éventuelles ou, comme elles sont nommées, les promesses +de la maison Rothschild se cotent déjà à plusieurs cents francs +au-dessus du pair, en sorte que celui qui demande au baron James de +Rothschild de pareilles actions au pair mendie, dans la véritable +acception du mot. Mais tout le monde mendie à présent chez lui; il +y pleut des lettres où l'on demande la charité, et, comme les mieux +huppés se mettent en avant avec leur digne exemple, ce n'est plus une +honte de mendier. M. de Rothschild est donc le héros du jour...» +(_Lutèce_, p. 330.) M. Duvergier de Hauranne écrivait peu après: «Si +M. de Rothschild a gardé toutes les lettres qui lui furent adressées +lors de l'adjudication du chemin de fer du Nord, non seulement par +des députés et des fonctionnaires publics, mais par des femmes haut +placées dans le monde, il doit avoir un recueil d'autographes tout à +fait précieux. Jamais ministre du Roi ne fut sollicité, courtisé à +ce point. On eût dit les beaux jours de la rue Quincampoix revenus.» +(_Notes inédites._)] + +Un moment le mal prit une telle étendue qu'on se demanda si le +législateur ne devait pas intervenir pour le réprimer. La difficulté +était de ne pas entraver les sociétés sérieuses, sous prétexte +d'empêcher les sociétés suspectes. En 1844, M. Crémieux fit voter +à l'improviste, par la Chambre des députés, un amendement portant +«qu'aucun membre des deux Chambres ne pourrait être adjudicataire +ni administrateur dans les compagnies auxquelles des concessions +seraient accordées». Mais la Chambre des pairs estima qu'exclure +ainsi des compagnies en formation les personnages considérables +et influents du pays n'était pas un moyen de fortifier cet esprit +d'association qu'on regrettait de voir si faible en France: aussi +n'admit-elle pas l'amendement[24]. L'année suivante, au début de +la session de 1845, une proposition plus réfléchie fut faite, à +la Chambre des pairs elle-même, par le comte Daru, pour supprimer +certains abus de l'agiotage: cette fois encore, la haute assemblée +craignit qu'on n'étouffât du même coup d'utiles initiatives, et le +projet, bien qu'appuyé par le ministère, fut repoussé. La session +ne se termina pas cependant sans que le gouvernement fît voter +quelques dispositions destinées à limiter une liberté qui tournait +en licence: elles furent insérées dans la loi du 15 juillet 1845, +relative à la concession du chemin de fer du Nord. Dans l'exposé +des motifs, le ministre avait ainsi caractérisé le désordre qu'il +entendait réprimer: «Une sorte de vertige s'est emparé d'une partie +de la société. Les chemins de fer, qui ont été si longtemps l'objet +du dédain des capitalistes, semblent devenus aujourd'hui une mine +inépuisable de richesses. De l'excès du découragement on est passé +à l'excès de l'engouement; on se précipite, on se presse dans les +bureaux ouverts pour recevoir les listes de souscription, et l'on +pourrait se croire revenu au temps de ce système fameux qui a tourné +tant de têtes et ruiné tant de familles.» + +[Note 24: M. Molé, alors président du conseil d'administration de +la société formée pour le chemin de fer de l'Est, se crut visé par +le vote de la Chambre des députés et en fut fort blessé. «Je leur +jetterai au nez tous les chemins de fer passés, présents et futurs», +mandait-il à M. de Barante. Et celui-ci écrivait, de son côté, à +l'un de ses parents: «Mathieu (M. Molé) m'écrit qu'il traitera +l'amendement Crémieux selon son mérite et dira quels sentiments +l'ont inspiré, mais qu'en conclusion il laissera là tous les chemins +de fer. C'est précisément ce que veulent ces démocrates, qui vont +poursuivant les capitaux, la propriété, le bénéfice commercial +et industriel, comme ils ont poursuivi toutes les supériorités +sociales.» Et il ajoutait, dans une autre lettre: «Voir gagner de +l'argent à autrui est un sensible chagrin pour tout bon député.» +(_Documents inédits._)] + +Le législateur faisait son devoir en cherchant à remédier aux excès +de l'agiotage; mais son action n'était pas et ne pouvait pas être +bien efficace. D'ailleurs, quand on voit qu'au même moment la même +cause produisait en Angleterre les mêmes désordres, on se demande +si ce n'était pas la conséquence à peu près inévitable d'une +révolution économique dont la nouveauté et la grandeur étaient bien +faites pour troubler à la fois les intérêts et les cerveaux. En +décembre 1845, à l'une des phases les plus aiguës de cette crise, le +_Journal des Débats_ rappelait, non sans quelque raison, à ceux qui +se lamentaient, que, du moment où l'on avait voulu l'exécution des +chemins de fer par l'industrie privée, il fallait s'attendre à la +spéculation; que, sans elle, les concessions n'eussent pas abouti; +que, d'autre part, la spéculation, en s'excitant elle-même, avait +grande chance de dégénérer en agiotage. «Il y a eu de l'agiotage, +ajoutait-il, parce qu'il y en aura toujours, quand il y aura de +grands profits en perspective, enveloppés dans un nuage de mystère.» +Le _Journal des Débats_ voulait bien plaindre les victimes, mais il +se consolait en constatant que les chemins de fer se faisaient. Et +en effet, à considérer aujourd'hui les choses de loin, les accidents +passagers s'effacent, et ce qui domine, c'est l'effort, parfois +inexpérimenté, pas toujours bien pondéré, mais, en fin de compte, +efficace et puissant, qui donna alors à la grande oeuvre des chemins +de fer français une impulsion décisive. En 1844 et 1845 furent +concédées presque toutes les lignes principales de notre réseau, tel +qu'il est aujourd'hui constitué. En 1846 eut lieu l'inauguration du +premier de nos chemins internationaux, celui de Paris à la frontière +belge. Le nombre de kilomètres exploités, qui était de 598 en 1842, +s'élevait à 1,320 en 1846. + + +II + +En matière économique, le gouvernement, qui avait les vertus et +les défauts de la bourgeoisie, était plus prudent que novateur; +il évitait les aventures téméraires où d'autres ont compromis les +intérêts du pays, mais parfois il était un peu lent à entreprendre +certaines transformations fécondes. Cette timidité se manifesta, +par exemple, dans la question postale. En 1839, l'administration +anglaise, renversant hardiment toutes les idées reçues, avait +substitué, pour le transport des lettres, une taxe unique et fort +abaissée aux tarifs élevés et variables suivant les zones; elle avait +compté, non sans raison, sur le développement des correspondances, +pour retrouver les recettes qu'elle paraissait sacrifier. Une +proposition faite, au cours de la session de 1845, en vue +d'introduire cette réforme en France, parut trouver quelque faveur à +la Chambre des députés; mais le ministre des finances la combattit si +vivement qu'au vote d'ensemble elle réunit seulement 170 voix contre +170, et que, par suite, elle fut déclarée rejetée. Le tarif variable +devait subsister jusqu'en 1850. + +Était-ce également la timidité ou bien une sage prévoyance qui +retenait le ministère sur la pente du libre échange? La Restauration +avait été hautement protectionniste. Le gouvernement de Juillet, +qui, à l'origine, s'inspirait quelque peu des idées nouvelles émises +sur ce sujet par l'école du _Globe_, eût été disposé à suivre une +politique moins restrictive. Mais, chaque fois qu'il avait tenté +de faire un pas en avant, il s'était heurté aux intérêts des +manufacturiers qui, sous le régime du suffrage restreint, possédaient +une grande influence. Ce fait s'était produit plusieurs fois depuis +l'avènement du ministère du 29 octobre 1840. C'est ainsi que M. +Guizot avait dû renoncer à conclure avec l'Angleterre un traité de +commerce vers lequel il était porté par des raisons, il est vrai, +plus politiques qu'économiques. C'est ainsi également qu'il avait +été contraint d'abandonner le projet d'une union douanière avec la +Belgique[25]. À défaut de cette union, il avait conclu, en 1842, +une convention spéciale d'une durée de quatre années, assurant à +la Belgique un traitement de faveur pour ses fils et tissus de +chanvre: en compensation, nos tissus de soie, nos sels et nos vins +bénéficiaient de quelques abaissements de droits. Même ainsi limitée, +cette convention fut fort critiquée, d'autant que le cabinet de +Bruxelles s'était hâté d'accorder à l'Allemagne les mêmes tarifs. En +mars 1845, M. Guizot dut promettre à la Chambre de ne pas renouveler +la convention, si des concessions réelles ne nous étaient faites. +Il entama donc, peu après, des négociations qui aboutirent, le 13 +décembre 1845, à un nouveau traité; il y obtenait certains avantages, +ou du moins l'abandon de certaines mesures hostiles: c'était peu +de chose; mais il nous importait politiquement que la Belgique ne +fût pas tentée de rechercher le patronage d'une autre puissance. +Très attaqué à la Chambre, en avril 1846, habilement défendu par le +cabinet, le traité fut approuvé. + +[Note 25: Voir t. V, ch. III, § II.] + +Cette discussion fut pour M. Guizot l'occasion d'exposer, d'une façon +générale, la politique commerciale du gouvernement. L'attention +publique était alors fort éveillée sur ces questions. Un livre de +M. Frédéric Bastiat, _Cobden et la Ligue_, venait de révéler aux +Français, qui jusque-là ne s'en doutaient guère, la révolution +économique accomplie outre-Manche sous les auspices de sir +Robert Peel. Les libre-échangistes de France y avaient trouvé un +encouragement à s'organiser et à tenter, eux aussi, une «agitation»; +par contre-coup, les protectionnistes, se sentant menacés, s'étaient +mis sur la défensive. Les circonstances donnaient donc une importance +particulière à la parole du ministre. Celui-ci rendit largement +hommage à l'initiative de sir Robert Peel, mais il montra en quoi +l'état de l'Angleterre différait du nôtre, comment elle avait dû +remédier à un mal social qui n'existait pas chez nous, et comment +elle avait pu, sans péril, exposer son industrie déjà puissante à une +concurrence qui eût été dangereuse pour notre industrie plus jeune. +Après avoir déclaré sa volonté de «maintenir le système protecteur», +le ministre ajoutait aussitôt: «Nous entendons le modifier, +l'élargir, l'assouplir, à mesure que des besoins nouveaux et des +possibilités nouvelles se manifestent. Non seulement nous entendons +le faire, mais nous l'avons toujours fait. Combien de prohibitions +ont été supprimées depuis 1830! Combien de tarifs ont été +abaissés!... Nous sommes dans la même voie que l'Angleterre, nous y +sommes plus lentement, et par de bonnes raisons, mais nous y sommes.» +Et quelques jours plus tard, toujours à propos du même traité, le +ministre disait à la Chambre des pairs: «La science s'est aperçue +que les intérêts de ceux qui consomment n'étaient pas suffisamment +consultés, que la part accordée à ceux qui produisent était trop +grande: alors elle n'a plus parlé que des intérêts des consommateurs, +et elle a demandé la liberté illimitée du commerce. Les gouvernements +ne peuvent suivre la science dans cette voie; ils ne sont pas des +écoles philosophiques; ils ne sont pas chargés de poursuivre le +triomphe d'une certaine idée, d'un certain intérêt; ils ont tous les +intérêts, tous les droits, tous les faits entre les mains; ils sont +obligés de les consulter tous;... c'est leur condition, condition +très difficile. Celle de la science est infiniment plus commode... +Il y a ici une question d'intérêt public, une de ces questions +d'État dont les gouvernements doivent tenir grand compte. Je ne veux +pas dire qu'il ne faut pas faire à la liberté commerciale une plus +large part que celle qu'elle a obtenue jusque-là... Le but, c'est +l'extension des relations des peuples; mais la première condition, +c'est de ne pas porter une perturbation brusque, soudaine, dans +l'ordre des faits relatifs à la création et à la distribution des +richesses.» + +Au mois d'août de cette même année 1846, M. Cobden vint à Paris, +en missionnaire du _free trade_. Fêté par les économistes, il +voulut gagner à ses idées les autorités politiques. Louis-Philippe +le reçut très bien, lui parla abondamment de beaucoup de sujets +divers, mais, sur la question du libre-échange, ne lui répondit que +par des généralités[26]. M. Cobden n'eut pas plus de succès auprès +des ministres, toujours résolus à ne s'avancer que lentement et +prudemment. Le plus «économiste» d'entre eux, M. Duchâtel, écrivait +à M. Guizot, le 1er octobre 1846: «Il ne faut pas trop nous lancer +dans les modifications du régime commercial. Notre rôle n'est pas +d'alarmer et de troubler les intérêts... Je suis d'avis de faire +quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonçant très +haut que l'on maintient la protection[27].» Le Roi s'exprimait de +même dans ses conversations: il se déclarait partisan en principe +de la liberté commerciale, admirait ses progrès en Angleterre, +mais estimait que la question était parvenue, de l'autre côté du +détroit, à un degré de maturité qu'elle n'avait pas encore atteint en +France; il reconnaissait qu'on devait marcher vers la réalisation du +principe, mais peu à peu, en ménageant les intérêts engagés, intérêts +des manufacturiers et des ouvriers. «Soyons donc, concluait-il, +pilotes prudents sur cette mer pleine d'écueils, et louvoyons le +long des côtes, sans perdre de vue l'entrée du port, empressés d'y +aborder chaque fois que nous pourrons le faire sans mettre en péril +ces intérêts qui sont aussi ceux de la France[28].» Force était bien +d'ailleurs de compter avec les résistances des protectionnistes, +toujours fort influents dans les Chambres. Jusqu'à la dernière heure +de la monarchie, ils tâchèrent d'empêcher tout changement. En 1847, +le ministère, fidèle à son système de progrès graduel, proposa de +supprimer dix-sept prohibitions et de diminuer les droits sur un +grand nombre d'articles; la commission de la Chambre se montra +défavorable à cette réforme; renvoyé à la session suivante, le projet +ne put être discuté avant la révolution de Février. + +[Note 26: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 420 et +suiv.] + +[Note 27: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 30.] + +[Note 28: _Rien! Dix-huit années de gouvernement parlementaire_, par +le comte de MONTALIVET.] + + +III + +On n'a pas oublié les phases diverses par lesquelles avaient +passé les finances de la France depuis 1830; la crise menaçante, +conséquence de la révolution de Juillet: la prospérité laborieusement +et honorablement reconquise par dix années d'ordre, de paix et de +sagesse; les événements de 1840 venant de nouveau tout compromettre, +presque aussi funestes à ce point de vue que ceux de 1830; puis, +au moment même où, par suite de ces événements, le Trésor était +obéré par tant de dépenses militaires, l'obligation de faire face +immédiatement aux charges non moins énormes de la création du réseau +ferré[29]. De là les difficultés budgétaires en face desquelles le +cabinet du 29 octobre s'était trouvé. En 1846, après plus de cinq +années d'efforts, il se flattait d'en être sorti, et il proclamait, +dans le discours royal lu à l'ouverture de la session, «la situation +satisfaisante de nos finances». Était-il fondé à tenir ce langage? + +[Note 29: Voir t. III, ch. V, § V; t. IV, ch. V, § XII; t. V, ch. I, +§ X.] + +1840 avait inauguré le régime des déficits. Même en laissant de côté +le budget extraordinaire, les dépenses ordinaires dépassaient les +recettes ordinaires de 138 millions en 1840, de 165 millions en 1841, +de 65 millions en 1842, de 38 millions en 1843. La cause principale +des déficits était l'augmentation subite du budget du ministère de +la guerre: ce budget, qui n'était que de 214 millions en 1829 et +de 241 millions en 1839, s'était élevé en 1840 à 367 millions, en +1841 à 385, en 1842 à 325, en 1843 à 310, en 1844 à 297, en 1845 à +302, en 1846 à 331; ces chiffres s'expliquent parce que, d'une part, +l'effectif normal de l'armée avait été porté de 248,000 hommes à +339,000, et que, d'autre part, la vigoureuse impulsion donnée par +le maréchal Bugeaud à la guerre algérienne en avait à peu près +doublé les frais. Progression analogue dans le budget de la marine, +qui était passé de 72 millions en 1829 et 79 millions en 1839, à 99 +millions en 1840, 124 en 1841, 130 en 1842, 116 en 1843, 117 en 1844, +114 en 1845, 130 en 1846. Ajoutons que la dotation des ministères +civils s'était aussi accrue, quoique dans une moindre proportion, +soit à cause des améliorations apportées dans les services, soit par +le seul effet de cette loi de la cherté croissante de toutes choses. + +Comment rétablir l'équilibre du budget ordinaire? Des impôts +nouveaux, le ministère n'en voulait pas proposer, fidèle en cela +à la tradition du gouvernement de Juillet. Des économies vraiment +considérables, il n'y fallait pas songer; l'état militaire, une fois +mis sur un certain pied, ne pouvait plus être réduit, et, quant à +l'Algérie, rien n'eût été plus fâcheux, même au point de vue des +finances, que de revenir aux demi-mesures. On eût pu, sans doute, +diminuer notablement les charges en convertissant successivement en +3 0/0 les divers types de rentes au-dessus du pair; le service de la +dette publique aurait été ainsi allégé d'une quarantaine de millions. +Souvent il avait été question de cette mesure; mais le Roi s'y était +obstinément opposé, ne jugeant ni équitable ni politique d'imposer ce +sacrifice aux rentiers. Il ne restait donc qu'un moyen de rétablir +l'équilibre, c'était une politique sage, pacifique, qui développât +la prospérité publique et par là accrût le revenu des contributions +indirectes. Ainsi fit le gouvernement. Ces contributions, qui avaient +donné 687 millions en 1840, en produisirent 719 en 1841, 754 en +1842, 768 en 1843, 791 en 1844, 808 en 1845, 827 en 1846, soit, en +sept ans, une augmentation de 140 millions. Grâce à ces recettes, le +budget ordinaire finit par retrouver son équilibre: celui de 1844 +n'avait plus qu'un déficit insignifiant de 181,000 francs; celui de +1845 se solda par un boni de 4,335,332 francs. + +Rétablir l'équilibre du budget ordinaire, c'était bien; ce n'était +pas assez. Le budget extraordinaire n'était pas le moindre embarras +de nos finances. Il avait commencé à prendre quelque importance +en 1838, avec le développement donné aux travaux publics et avec +les premiers efforts faits pour les chemins de fer. Il comprit 37 +millions de dépenses en 1838; 55 en 1839, 65 en 1840, 62 en 1841. +À partir de 1842, ces chiffres se trouvèrent subitement grossis, +parce qu'aux dépenses des chemins de fer, on ajouta les crédits +plus considérables encore ouverts pour certains travaux militaires +ou maritimes, fortifications, ports de guerre, accroissement de la +flotte: ainsi arriva-t-on, en 1842, à un total de 118 millions; en +1843, de 135; en 1844, de 128; en 1845, de 162; en 1846, de 168. Dans +un budget régulier, à toute dépense autorisée il faut une ressource +correspondante. Le système adopté en 1837 avait été de faire face aux +dépenses extraordinaires avec les réserves de l'amortissement. On +sait en quoi consistaient ces réserves: en vertu des règles posées +pour l'amortissement, chaque année, une certaine quantité de rentes +3 0/0 était rachetée; mais on n'eût pu faire de même pour les rentes +5 0/0, 4 et demi 0/0, 4 0/0, qui étaient au-dessus du pair, sans +imposer au Trésor une perte considérable; la dotation et les rentes +rachetées appartenant à chacun de ces fonds n'étaient donc plus +employées en achats nouveaux et constituaient un fonds provisoirement +disponible auquel on donna le nom de «réserves de l'amortissement». +Ce furent ces réserves, environ 75 à 80 millions par an, que la loi +du 17 mai 1837 affecta aux travaux publics extraordinaires. Une telle +mesure se justifiait: du moment où l'on ne pouvait plus appliquer ces +fonds à l'extinction des dettes anciennes, n'était-il pas naturel de +les employer à prévenir des dettes nouvelles? + +Tout alla bien en 1838, en 1839, tant que les budgets ordinaires +furent en équilibre et que les dépenses extraordinaires ne +dépassèrent pas les réserves. Mais quand la crise de 1840 amena le +déficit et qu'au même moment le chiffre des dépenses extraordinaires +fut considérablement grossi, la combinaison se trouva entièrement +dérangée. Les réserves de l'amortissement durent être détournées +de l'affectation que leur avait donnée la loi de 1837 et furent +employées à couvrir les déficits. Pendant plusieurs années, elles +n'y suffirent même pas et laissèrent un découvert qui absorbait +d'avance les réserves des années futures. À la fin de 1845, ces +réserves paraissaient ainsi engagées jusqu'au milieu de 1846: encore, +en faisant une telle prévision, mettait-on les choses au mieux et +supposait-on que l'équilibre qui venait d'être rétabli dans le budget +ordinaire ne serait plus détruit. + +À défaut des réserves de l'amortissement, force avait été de trouver +d'autres ressources pour faire face aux dépenses extraordinaires. Ce +fut alors qu'intervinrent la loi du 25 juin 1841, relative aux grands +travaux militaires et civils[30], et la loi du 11 juin 1842, qui +établit le réseau des chemins de fer[31]. La première autorisait le +gouvernement à emprunter 450 millions applicables aux grands travaux: +par suite, deux emprunts furent effectués en rentes 3 0/0; l'un, en +octobre 1841, de 150 millions, au cours de 78 fr. 52 c. 1/2; l'autre, +en décembre 1844, de 200 millions, au cours de 84 fr. 75; ce dernier +cours, le plus élevé qu'on eût obtenu dans un emprunt depuis 1830, +témoignait du relèvement du crédit; pour les 100 millions restants, +on ne jugea pas nécessaire de s'adresser au public; on se contenta, +en 1845, de consolider jusqu'à concurrence de cette somme les fonds +de la caisse d'épargne. Quant à la seconde de ces lois, celle de +1842 sur les chemins de fer, on sait qu'elle n'assurait aucune +recette comme contre-partie de l'énorme dépense qu'elle autorisait; +tout devait être à la charge de la dette flottante jusqu'à ce que +l'extinction des découverts permît d'appliquer à cette dépense les +réserves de l'amortissement, ou, si cette ressource manquait, jusqu'à +ce qu'il fût fait un nouvel emprunt. Suivant l'expression de M. +Dumon, la dette flottante était comme «un prêteur intermédiaire entre +une dépense anticipée et une recette retardée». Le crédit ouvert +dans ces conditions n'avait été tout d'abord, en 1842, que de 126 +millions; mais, chaque année, de nouveaux crédits s'y ajoutaient, +et il fut bientôt visible que le chiffre total de l'opération, +évalué dans le début à 475 millions, dépasserait 650 millions. Une +fois engagé dans cette voie, on ne s'y arrêta pas. Le procédé qui +consistait à imputer des dépenses sur la dette flottante était +dangereux, mais il était commode, et l'on fut amené à l'appliquer +à d'autres dépenses qui ne trouvaient pas place dans le budget +ordinaire et dont quelques-unes n'avaient pas l'excuse d'être, comme +celles des chemins de fer, des dépenses essentiellement productives. +Tel fut notamment le crédit de 93 millions voté en 1846 pour le +développement de la flotte: c'était la Chambre elle-même, émue par +certaines révélations sur l'état de notre marine, notamment par la +fameuse note du prince de Joinville, qui avait poussé le ministère à +proposer cette dépense. Au 1er janvier 1846, la dette flottante, bien +qu'allégée par les récents emprunts, s'élevait à 428 millions, et +l'on prévoyait qu'elle grossirait encore dans les années suivantes. + +[Note 30: Voir t. IV, ch. V, § XII.] + +[Note 31: Voir t. V, ch. I, § X.] + +Sans doute chacune de ces dépenses extraordinaires se justifiait par +d'excellentes raisons. Eût-il été possible de retarder les chemins de +fer, ou de ralentir la conquête algérienne? Eût-il été patriotique de +se refuser à renforcer notre état militaire? Le malheur était qu'on +dût faire tout à la fois. De cette concomitance tout accidentelle +venait l'embarras de nos finances. Le gouvernement se flattait du +moins que l'embarras ne serait que passager, et s'il chargeait si +lourdement la dette flottante, il n'était pas sans prévoir les +moyens de la dégager. Il comptait pour cela sur les remboursements +à effectuer par les compagnies de chemins de fer, remboursements +s'élevant à plus de deux cents millions, et sur les réserves de +l'amortissement qu'il espérait bientôt retrouver disponibles. +Toutefois ce n'était pas avant plusieurs années que la dette +flottante pourrait être ainsi complètement déchargée du poids qu'on +avait momentanément rejeté sur elle. La commission des finances, dans +le rapport fait en 1846 sur le budget de 1847, calculait que cette +libération totale ne serait accomplie qu'en 1857. Et encore était-ce +à la condition qu'il n'y aurait d'ici là aucune crise extérieure +ou intérieure, que les budgets ordinaires ne présenteraient plus de +découverts et qu'on n'entreprendrait pas de nouveaux travaux. Qui +pouvait répondre que toutes ces conditions seraient remplies? Le +ministère se flattait cependant de n'avoir pas dépassé les forces +de la France, et quand c'était M. Thiers, le ministre de 1840, +qui lui reprochait d'avoir été téméraire, M. Guizot se croyait +fondé a répondre: «La paix aussi a ses grandes entreprises, la +paix a aussi ses témérités; mais les témérités de la paix ont cet +avantage qu'elles sont fécondes, qu'elles valent au pays des biens +immenses qui vont toujours se développant. Les témérités d'une +autre politique, d'un autre système, sont au contraire stériles et +vont s'aggravant tous les jours. Voilà la différence. Nous avons la +confiance qu'avec le maintien de la bonne politique, de la politique +pacifique et conservatrice, les témérités de la paix seront heureuses +et fructueuses, et que le pays surmontera, c'est-à-dire portera le +fardeau dont il s'est volontairement chargé, au-devant duquel il est +allé lui-même à cause des biens qu'il en espère[32].» + +[Note 32: Discours du 28 mai 1846.] + + +IV + +Les mesures législatives et les actes du pouvoir central ne sont +pas les seuls moyens par lesquels un gouvernement travaille à la +prospérité d'un pays. Il y contribue aussi par l'administration +locale. Après 1830, le personnel préfectoral, improvisé sous le +coup de la révolution, avait laissé parfois à désirer. Peu à peu il +s'était épuré, et l'on peut dire que dans les dernières années de +la monarchie il était devenu excellent[33]; il avait la capacité, +l'expérience et la considération; il avait surtout la stabilité, +conséquence naturelle de la durée du cabinet. Presque tous les +préfets étaient anciens dans la carrière et restaient longtemps +au même poste. Quelques-uns paraissaient avoir formé avec leur +département une sorte de mariage indissoluble, témoin M. Lorois et M. +Lucien Arnauld, qui, nommés, l'un à Vannes en 1830, l'autre à Nancy +en 1832, devaient y demeurer jusqu'à la révolution de Février. De +cette sorte de permanence et d'inamovibilité préfectorale, il était +d'autres exemples: le plus considérable fut celui de M. de Rambuteau, +préfet de la Seine de 1833 à 1848. Déjà le comte de Chabrol avait +occupé l'Hôtel de ville pendant toute la Restauration. + +[Note 33: Citons, parmi les préfets de cette époque: MM. de la Coste, +Bocher, de Champlouis, Tourangin, Darcy, de Saint-Marsault, Sers, +Roulleaux-Dugage, Pellenc, Chaper, de Villeneuve, Brun, Bonnet, +Mallac, Desmousseaux de Givré, Meinadier, Azevedo, Vaïsse, Jayr, +Monicault, Morisot, Saladin, Lorois, etc., etc.] + +Le comte de Rambuteau est l'une des figures intéressantes du règne. +Dans sa jeunesse, il avait appris le monde auprès de son charmant +beau-père le comte Louis de Narbonne, et l'administration à l'école +de l'Empereur, qui l'avait distingué et nommé préfet du Simplon. +De cette double éducation il avait gardé des qualités rarement +unies, à la fois homme de bureau et de salon, laborieux et enjoué, +sachant les affaires et connaissant les hommes. Le premier, il se +trouva à Paris en face d'un conseil municipal élu, où l'opposition +avait une large place et dont le président fut bientôt l'un +des personnages importants du parti radical, M. Arago. Par son +adresse, par sa patience, par un esprit de conciliation qui parfois +effarouchait un peu les ministres, le préfet parvint à bien vivre +avec le conseil, le détournant de la politique vers les affaires, +et l'amenant à s'associer à toutes les cérémonies monarchiques, +réceptions de la famille royale à l'Hôtel de ville, baptême du comte +de Paris, funérailles du duc d'Orléans. De grands travaux furent +faits pour assainir et embellir la capitale. «Je dois procurer aux +Parisiens de l'eau, de l'air et de l'ombre», avait-il dit dans une +de ses premières harangues au Roi. Les gigantesques et coûteuses +transformations opérées depuis ne doivent pas faire oublier ces +années d'activité réglée et féconde, où l'administration municipale +renouvela entièrement la voirie par le pavage en chaussée et la +création des trottoirs, nivela les boulevards, élargit ou perça +un grand nombre de rues, refit les quais, établit l'éclairage au +gaz, agrandit l'Hôtel de ville, termina la Bourse et la Madeleine, +construisit l'église Saint-Vincent de Paul, commença Sainte-Clotilde, +éleva le nombre des écoles de 58 à 209, améliora les hôpitaux et +les prisons, développa le service des eaux de façon à porter la +part de chaque habitant de 70 litres à 108; et tout cela, sans +embarrasser les finances, sans grever l'avenir, bien plus, en +laissant entrevoir, pour 1851, l'extinction complète de la dette +municipale. Sous ce régime, le commerce et l'industrie parisienne +progressèrent rapidement: les déclarations d'exportation à la +douane, qui étaient de 60 millions en 1832, montèrent à 171 en +1846. M. de Rambuteau payait de sa personne, non seulement par la +direction donnée aux grandes affaires, mais par les relations qu'il +avait avec ses administrés; son cabinet était ouvert à tous; chaque +matin, il parcourait les quartiers populaires, causant volontiers +avec les ouvriers, auprès desquels son activité, sa bonhomie, son +abord gracieux et facile lui valaient une sorte de popularité. Fort +bien vu du Roi et de Madame Adélaïde, on l'interrogeait souvent, +aux Tuileries, sur les sentiments de Paris. En 1848, lors de la +dévastation de l'Hôtel de ville, les vainqueurs respectèrent son +portrait, et le portant sur le lit du préfet: «Dors, papa Rambuteau, +dirent-ils; tu as mérité de te reposer.» + + +V + +En somme, malgré les excès de la spéculation, malgré certaines +timidités de la politique commerciale et certaines témérités de la +politique financière, l'activité économique du pays était en plein +développement. Telle était même cette activité, qu'on en venait à +se demander si elle ne tenait pas une place trop grande dans les +préoccupations du public, et si l'idéal national n'en était pas un +peu abaissé. Beaucoup s'en plaignaient alors et y montraient le +vice propre de la classe moyenne, devenue omnipotente depuis 1830. +On prétendait que le règne de cette classe aboutissait à rétablir +une nouvelle féodalité, la «féodalité financière», ou, pour parler +comme Proudhon, à remplacer l'aristocratie par la «bancocratie». Il +semblait, du reste, qu'on fût bienvenu, dans ce temps, à mal parler +de la bourgeoisie. C'était désormais contre elle que s'exerçait la +satire, que s'acharnait la caricature; c'était d'elle que l'on se +moquait sous les traits de Prudhomme ou de Paturot. Sa prépondérance +avait éveillé la jalousie. La noblesse, qu'elle traitait en vaincue, +et le peuple, qu'elle traitait en suspect, étaient également +empressés à la trouver en faute, et tous deux s'accordaient à lui +reprocher un matérialisme dont ils se flattaient de n'être pas +atteints au même degré. + +Que doit-on penser de ce reproche? Depuis qu'elle était maîtresse, +la bourgeoisie avait fait preuve de sérieuses qualités; elle s'était +montrée sensée, instruite, laborieuse, honnête. Mais elle avait deux +causes de faiblesse: l'une était sa rupture avec l'aristocratie +de naissance, que l'aristocratie d'argent ne suppléait pas; +l'autre était la part insuffisante faite, dans sa vie morale, au +christianisme, que ne pouvait pas non plus remplacer la philosophie +éclectique, alors officiellement investie du gouvernement des âmes, +mais incapable de répondre à toutes leurs questions, de satisfaire +à tous leurs besoins. Par cette double séparation, la bourgeoisie +s'était privée de certains éléments sympathiques, généreux, +chevaleresques, héroïques, qui eussent fait heureusement contrepoids +à ce qu'elle pouvait avoir, par ses origines, par ses habitudes, d'un +peu égoïste et terre à terre. C'étaient ces côtés faibles que M. +Guizot avait en vue quand, au lendemain de 1848, dans une lettre à +M. Lenormant, il définissait ainsi le parti conservateur avec lequel +il avait été obligé de gouverner: «Trop étroit de base, trop petit +de taille, trop froid ou trop faible de coeur; voulant sincèrement +l'ordre dans la liberté, et n'acceptant ni les principes de l'ordre, +ni les conséquences de la liberté; plein de petites jalousies et de +craintes; étranger aux grands désirs et aux grandes espérances, les +repoussant même comme un trouble ou un péril pour son repos.» Et +il ajoutait: «J'en dirais trop, si je disais tout.» Un homme avait +senti plus vivement encore les défauts de la classe portée au pouvoir +par la révolution de 1830, c'était le prince sur la tête duquel +paraissait reposer l'avenir de cette révolution, le duc d'Orléans. +Ses lettres intimes, récemment publiées, nous révèlent avec quelle +sévérité il se laissait aller à parler de cette bourgeoisie, +de la façon dont elle avait été «amollie» par le succès, de ce +«mouvement politique qui ne parlait pas à l'imagination», de ces +«idées mesquines et étroites qui avaient seules accès dans la tête +des députés», de ces hommes «qui ne voyaient dans la France qu'une +ferme ou une maison de commerce»; parfois même, l'expression de son +«dégoût» avait une amertume et une véhémence dont l'exagération +surprend, et où il faut voir moins un jugement réfléchi et mesuré que +la généreuse impatience d'une âme jeune, ardente, froissée dans ses +plus nobles instincts[34]. + +[Note 34: _Lettres du duc d'Orléans_, publiées par ses fils, p. 148, +149, 171, 222, 265, 297.] + +On conçoit l'effet que dut produire, dans une société ainsi malade, +l'esprit de spéculation surexcité par la création des chemins de +fer. Placée en face de ce qu'on pouvait appeler la grande tentation +du veau d'or, la classe moyenne se trouva mal armée pour y résister: +elle y succomba. «Le vent est à la conquête des richesses, écrivait +M. Léon Faucher en 1845; nous faisons des chemins de fer; nous sommes +dans une veine miraculeuse de prospérité... On ne pense plus qu'à +s'enrichir, et l'on ne mesure plus les événements qu'au thermomètre +de la Bourse[35].» Cette fièvre d'argent eut tout de suite une +conséquence digne de remarque dans un pays où, depuis 1815, la +politique avait tenu tant de place: elle en fit perdre le goût au +public. «L'esprit politique est mort pour plusieurs années, disait +M. Faucher... Il n'y a plus d'opinion en laquelle on ait foi[36].» +Mettra-t-on ce témoignage en doute, comme émanant d'un opposant? +Voici M. Rossi qui, dès le mois de décembre 1842, s'exprimait en ces +termes dans la _Revue des Deux Mondes_: «Le public ne s'occupe que de +ses spéculations, de ses affaires. Il n'a pas de goût en ce moment +pour la politique; il s'en défie; il craint d'en être dérangé. Il a +eu ainsi des engouements successifs: sous l'Empire, les bulletins +de la grande armée; sous la Restauration, la Charte, la liberté; +tout le reste lui paraissait secondaire. Aujourd'hui, c'est la +richesse. Les hommes aux passions généreuses doivent s'y faire.» M. +de Barante, d'un esprit si mesuré et si sagace, écrivait, vers la +même date, à l'un de ses parents: «La politique est morte pour le +moment. Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil assoupissement +des opinions. Les intérêts privés ont aboli l'intérêt public, ou, +pour parler plus exactement, personne ne l'envisage que sous cet +aspect[37].» Il ajoutait, en 1843, dans une lettre à M. Guizot: +«L'oubli des opinions politiques est complet; il se confond avec une +insouciance croissante de tout intérêt public; ni conviction, ni +affection, ni même approbation explicite; on jouit de ce bien-être; +on y tient assurément beaucoup, mais sans songer à lui assurer un +lendemain[38].» Et encore, en 1845: «Rien qui diffère des années +précédentes... Un oubli plus complet encore des opinions; point +d'esprit public; aucune montre d'attachement aux institutions ni +aux personnes[39].» Ce phénomène ne frappait pas seulement les +hommes d'État; M. Sainte-Beuve notait, le 5 novembre 1844, que «la +politique était de plus en plus morte en France[40]». De cette sorte +d'inertie, le gouvernement essayait parfois de donner une explication +rassurante: «C'est, disait M. Guizot, que le pays est tranquille sur +les principes, sur les intérêts moraux qui lui sont si chers. Il est +tranquille, parce qu'il sait que le gouvernement ne les menace pas; +et, tranquille sur sa grande existence morale, il fait paisiblement +ses affaires quotidiennes[41].» Qu'il y eût une part de vérité dans +cette explication, je le veux bien. Toutefois, elle ne suffisait +pas, et il n'était pas besoin d'y regarder de bien près pour se +rendre compte que le pays n'était pas seulement tranquille; il était +indifférent et distrait. + +[Note 35: Lettres du 18 août et du 9 décembre 1845. (Léon FAUCHER, +_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 163 et 168.)] + +[Note 36: Lettres du 9 décembre 1845 et du 4 février 1846. (_Ibid._, +p. 168 et 171.)] + +[Note 37: Lettre du 17 octobre 1842. (_Documents inédits._)] + +[Note 38: Lettre du 28 août 1843. (_Documents inédits._)] + +[Note 39: Lettre du 5 septembre 1845. (_Documents inédits._)] + +[Note 40: _Chroniques parisiennes_, p. 277.] + +[Note 41: Discours du 28 mai 1846.] + +Un fait avait aidé à cette indifférence politique: c'est que le +régime parlementaire ne s'était pas relevé du discrédit dont l'avait +frappé la coalition de 1839. On n'avait plus sans doute à se plaindre +de crises pareilles à celles qui s'étaient succédé de 1836 à 1840; +le ministère avait acquis une stabilité jusqu'alors inconnue; la +majorité semblait constituée. Mais, en dépit du talent des orateurs, +le public ne pouvait pas s'intéresser beaucoup à des luttes où ne +lui paraissaient être en jeu que des ambitions personnelles; il +ne se sentait plus en communion avec les Chambres, comme sous la +Restauration et dans les premières années de la monarchie de Juillet, +alors que les grands problèmes portés à la tribune,--«royalisme» +ou «libéralisme», «résistance» ou «mouvement»,--étaient ceux mêmes +que le pays débattait avec ardeur ou angoisse. Aussi, vers 1846, +était-on assez bienvenu, dans certains milieux, à mal parler du +«parlementarisme», à le déclarer une «machine usée». Les démocrates +ne se montraient pas les moins vifs, témoin une brochure de M. +Henri Martin qui fit à ce moment quelque bruit. Il n'était pas +jusqu'au monde doctrinaire d'où l'on ne vît s'élever des doutes. M. +Doudan, dont on n'ignore pas, il est vrai, le scepticisme un peu +fantasque, se demandait si «la soupe constitutionnelle était une +bonne soupe». «Nous avons cru pendant vingt ans, disait-il, que +le bouillon était nourrissant, trop nourrissant, et, en regardant +de près les chiens qu'on engraissait de cette gélatine, on a pu +voir qu'ils maigrissaient à vue d'oeil[42].» C'était à toutes les +libertés que risquait de s'étendre l'indifférence du public. «La +réaction contre les idées libérales est grande en ce moment, notait +un observateur; on croit avoir suffisamment réfuté le système le plus +généreux, le plus sensé, le plus équitable, lorsqu'on l'a qualifié +dédaigneusement de théorie[43].» Tel paraissait être notamment l'état +d'esprit des jeunes députés, qui venaient d'entrer en assez grand +nombre dans la Chambre, en 1846, et qui se piquaient d'y représenter +les générations nouvelles: il fallait entendre de quel ton ils +parlaient des «illusions libérales» de leurs devanciers[44]. Peu de +temps auparavant, M. Molé écrivait à M. de Barante: «Nous sommes à +une de ces époques où l'esprit humain, doutant de lui-même, ne sait +plus que penser de ce qu'il avait condamné et de ce dont il s'était +enorgueilli[45].» M. de Rémusat, tout en se raidissant pour son +compte contre une telle désillusion, constatait qu'elle avait gagné +beaucoup d'esprits[46]. + +[Note 42: Lettre du 27 septembre 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et +Lettres_, t. II, p. 39.)] + +[Note 43: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +[Note 44: _Ibid._] + +[Note 45: Lettre du 18 août 1844. (_Documents inédits._)] + +[Note 46: Article sur M. Jouffroy, _Revue des Deux Mondes_ du 3 août +1844.] + +Cet affaiblissement de la vie politique, cette préoccupation +excessive de l'intérêt individuel étaient, pour la nation, une +diminution de sa dignité morale. Était-ce une sécurité pour le +gouvernement? Quelques-uns s'en flattaient. Une opinion ainsi +distraite leur paraissait moins gênante. Et puis ils croyaient +trouver dans les intérêts surexcités une force pour le pouvoir qui +travaillait à les satisfaire, fondement plus solide, disait-on, +que des sentiments, de leur nature, toujours un peu capricieux. +Les journées de février 1848 devaient cruellement détruire cette +illusion. «Le matérialisme en politique, a-t-on écrit très justement +à propos de la monarchie de Juillet[47], produit les mêmes effets +qu'en morale; il ne saurait inspirer le sacrifice, ni par conséquent +la fidélité... On dira peut-être que ces intérêts bien entendus, en +faisant sentir au bourgeois le besoin de la stabilité, suppléeront +aux principes et l'attacheront solidement à son parti: il n'en est +rien. Loin de lui conseiller la fermeté, ses intérêts le porteront +à être toujours de l'avis du plus fort. De là ce type fatal, sorti +de nos révolutions, l'homme d'ordre, comme on l'appelle, prêt à tout +subir, même ce qu'il déteste. L'intérêt ne saurait rien fonder, car, +ayant horreur des grandes choses et des dévouements héroïques, il +amène un état de faiblesse et de corruption où une minorité décidée +suffit à renverser le pouvoir établi.» Ces réflexions étaient +inspirées, après coup, à M. Renan par la leçon des faits. Dès 1840, +devançant les événements avec une sagacité prophétique, Henri Heine +annonçait qu'au jour des tempêtes «la bourgeoisie se tiendrait coi +et ferait défaut au Roi, en lui laissant à lui-même tout le soin de +se tirer d'affaire». Et il continuait ainsi: «La bourgeoisie fera +peut-être encore bien moins de résistance que n'en fit, dans un cas +pareil, l'ancienne aristocratie; même dans sa faiblesse la plus +pitoyable, dans son énervement par l'immoralité, dans sa dégénération +par la courtisanerie, l'ancienne noblesse resta encore animée d'un +certain point d'honneur inconnu à notre bourgeoisie, qui est devenue +florissante par l'industrie, mais qui périra également par elle. On +prophétise un autre Dix août à cette bourgeoisie, mais je doute que +les chevaliers industriels du trône de Juillet se montrent aussi +héroïques que les marquis poudrés de l'ancien régime qui, en habit +de soie et avec leurs minces épées de parade, s'opposèrent au peuple +envahissant les Tuileries[48].» + +[Note 47: M. RENAN, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet +1859, p. 201.] + +[Note 48: _Lutèce_, p. 150.] + + +VI + +La prédominance des intérêts matériels était le mal de la société +elle-même. L'opposition, fidèle à sa tactique, tâcha d'y faire +voir la faute, le crime du ministère, qu'elle accusa d'avoir +machiavéliquement travaillé à la perversion de l'âme nationale. À +entendre les orateurs et les journaux de la gauche, le gouvernement +avait poussé le pays aux pieds du veau d'or, pour le détourner de +la politique; il avait sciemment provoqué et favorisé l'agiotage +en matière de chemins de fer[49]. Ce sont là de ces calomnies de +parti dont l'exagération même trahit l'injustice et que l'histoire +peut négliger. Mais des bancs de l'opposition s'élevaient parfois +des critiques qui méritent de n'être pas confondues avec ces +vulgaires déclamations. Tels étaient les discours, ou plutôt les +dissertations, où, presque chaque année, M. de Tocqueville, laissant +de côté les faits particuliers de la politique courante, dogmatisait +gravement et mélancoliquement sur l'altération des moeurs publiques, +et prophétisait les malheurs qui en résulteraient. Il semblait +s'être fait une spécialité de ce rôle de Cassandre auprès de la +bourgeoisie régnante. Son inspiration était élevée; toutefois il +s'y mêlait quelque chose d'un peu chagrin qui le portait à voir +souvent la situation trop en noir. Et puis, même chez ce haut et +droit esprit, l'opposant faisait tort au moraliste politique. Sa +critique, généralement fondée quand elle s'adressait à la société +et poursuivait la réforme des moeurs, se rapetissait quand elle +concluait à un changement de cabinet. Dans ses paroles il y avait +donc beaucoup à prendre, et aussi quelque chose à laisser; l'orateur +méritait grand crédit, et cependant était, par certains côtés, un +peu suspect: réunion de qualités et de défauts, d'autorité et de +faiblesse, dont on se rendra mieux compte si l'on considère de plus +près cette figure. On l'a déjà aperçue plusieurs fois au cours de +ce récit, mais sans avoir encore eu l'occasion de s'y arrêter. +Le moment est venu d'en tenter l'esquisse, fallût-il suspendre +quelques instants nos observations sur les moeurs de l'époque. M. +de Tocqueville est de ceux dont les traits particuliers intéressent +l'histoire générale. + +[Note 49: Le _Siècle_ du 11 novembre 1845 montrait, dans cet +agiotage, «le symptôme de la contagion morale que le pouvoir +s'efforçait d'inoculer à la France, avec une persévérance +systématique». M. Thiers, dans la circulaire qu'il avait rédigée pour +les élections de 1846 et que ses amis le détournèrent de publier, +s'exprimait ainsi: «Est-il vrai qu'on a livré aux compagnies plutôt +qu'à l'État l'exploitation des grands travaux publics pour engager le +pays entier dans une masse de spéculations telles que tout le monde +fût intéressé à la politique existante, et que chacun vît dans chaque +affaire politique, non pas l'intérêt de la France, mais l'intérêt +de sa fortune privée qu'une variation dans les cours pouvait +compromettre? Quelqu'un oserait-il le nier?... C'est le coeur du pays +qu'on tend à abaisser.» Et, après avoir donné des preuves de cet +abaissement, M. Thiers flétrissait de nouveau le gouvernement, «qui, +sous prétexte que tout est fini au dedans et au dehors, veut faire +tout oublier au pays, le dehors comme le dedans, en le jetant dans +des spéculations qui l'absorbent, l'enchaînent et le paralysent».] + +Alexis de Tocqueville n'avait pas encore trente ans, quand il devint +tout d'un coup célèbre, en 1835, par son livre _De la démocratie +en Amérique_. Jamais publication de ce genre n'avait eu un succès +si considérable, si soudain, si peu préparé. La veille, personne +ne connaissait ce jeune homme qui, après avoir débuté, sous la +Restauration, dans la magistrature, était parti pour l'Amérique +au lendemain des journées de Juillet et, une fois de retour, +avait travaillé silencieusement sur ses notes de voyage, sans +occuper de lui le public. Le lendemain, son nom était dans toutes +les bouches; son libraire, naguère froid et défiant, lui disait, +joyeux et stupéfait: «Ah ça, mais il paraît que vous avez fait +un chef-d'oeuvre[50]!» et chacun répétait l'oracle rendu par M. +Royer-Collard: «Depuis Montesquieu, il n'a rien été fait de pareil.» +L'auteur n'était pas le moins surpris du bruit que faisait son +oeuvre[51]. S'intéressait-on tellement à l'Amérique? Non, c'est +qu'en réalité il s'agissait de la France[52]. Ce livre rappelait à +une nation, qui s'en était laissé distraire par les incidents de +chaque jour, le redoutable problème qui pesait sur elle, celui de la +démocratie; il lui donnait conscience du mouvement qui l'emportait +vers un nouvel ordre politique et social; il lui faisait comprendre +la nécessité de se préparer à cette évolution. L'auteur n'était ni +un partisan ni un adversaire de la démocratie. C'était un observateur +indépendant, sans parti pris pour ou contre, frappé également de la +force et du péril de cette démocratie, jugeant impossible de lui +barrer le chemin et nécessaire de la guider, saluant son avènement +sans s'abaisser devant elle. Ajoutons que le mystère de cet avenir +l'attirait et l'effrayait à la fois; de là cet accent d'angoisse qui +perçait à travers la gravité d'ordinaire un peu froide de son style. + +[Note 50: _Oeuvres et correspondance inédites de M. de Tocqueville_, +t. II. p. 27 et 28.] + +[Note 51: «Je suis fort étonné de ce qui m'arrive, mandait-il à un +de ses amis le 15 février 1835, et tout étourdi des louanges qui +bourdonnent à mes oreilles. Il y a une femme de la cour de Napoléon +que l'Empereur s'imagina un jour de faire duchesse. Le soir, entrant +dans un grand salon et s'entendant annoncer par son nouveau titre, +elle oublia qu'il s'agissait d'elle, et se mit de côté pour laisser +passer la dame dont on venait de prononcer le nom. Je t'assure qu'il +m'arrive quelque chose d'analogue. Je me demande si c'est bien de moi +qu'on parle.»] + +[Note 52: M. de Tocqueville écrivait à M. de Kergorlay: «Quoique +j'aie très rarement parlé de la France dans ce livre, je n'en ai pas +écrit une page sans penser à elle et sans l'avoir, pour ainsi dire, +sous les yeux... À mon avis, ce continuel retour que je faisais, +sans le dire, vers la France, a été une des premières causes du +succès du livre.»] + +Dans les années qui suivirent, M. de Tocqueville recueillit les +profits de sa célébrité. En 1838, il fut nommé membre de l'Académie +des sciences morales; en 1841, après la publication de la seconde +partie de son livre, l'Académie française lui ouvrit ses portes. +Candidat à la députation dès 1837, il fut élu en 1839. Il arrivait à +la Chambre avec le désir évident d'y rester en dehors et au-dessus +des partis. «Tous les partis existants me répugnent», disait-il[53]. +Bien que fils d'un préfet de la Restauration et ayant vu avec regret +la révolution de 1830, il ne frayait pas politiquement avec les +légitimistes; il s'était rallié tristement, mais sans hésiter, à +la monarchie nouvelle, plus préoccupé de certains principes et de +certaines libertés que de la forme du gouvernement. Très libéral, +l'esprit plus ouvert que la masse des conservateurs sur les besoins +et les droits de la démocratie, il se piquait cependant d'être +un «libéral d'une espèce nouvelle», se défendait de ressembler +«à la plupart des démocrates de nos jours» et déclarait que +«personne n'avait une haine plus profonde que lui pour l'esprit +révolutionnaire[54]». D'autre part, pour rien au monde il n'eût +voulu être qualifié de ministériel; lors de sa première candidature, +M. Molé, président du conseil à cette époque, ayant fait mine de +le recommander, il avait repoussé cet appui, comme si sa dignité +personnelle en eût dû être atteinte; le ministre, piqué, répondit +par une leçon à l'adresse de cette indépendance si chatouilleuse: +«Serez-vous plus libre d'engagements, lui demanda-t-il, si vous +arrivez par les légitimistes, les républicains, ou une nuance +quelconque de la gauche, que par le juste milieu? Il faut choisir: +l'isolement n'est pas l'indépendance, et l'on dépend plus ou moins +de ceux qui vous ont élu[55].» L'événement devait justifier cet +avertissement: au bout de peu de temps, M. de Tocqueville n'était +plus guère qu'un membre de la gauche, un lieutenant de l'armée de M. +Odilon Barrot, s'y sentant mal à l'aise, valant mieux et ayant des +pensées plus hautes que les hommes auxquels il était mêlé, cherchant +parfois à s'en distinguer, mais ne croyant pas pouvoir s'en séparer. +Il se trouvait faire tout autre chose que ce qu'il avait rêvé. + +[Note 53: Lettre du 1er novembre 1841.] + +[Note 54: Lettres du 24 juillet et du 5 octobre 1836.] + +[Note 55: Lettre de M. de Tocqueville à M. Molé, du 12 septembre +1837, et réponse de M. Molé, du 14 septembre.] + +Ce ne fut pas sa seule déception. L'importance de son rôle +parlementaire était loin d'être en rapport avec l'éclat de ses débuts +de publiciste; à la Chambre, il demeurait au second rang, considéré, +mais sans grande action. Sa parole élégante, élevée, nourrie, avait +quelque chose d'un peu tendu, laborieux et terne. Il manquait de +mouvement et de chaleur. Ce n'est pourtant pas que, chez lui, l'âme +fût froide: personne n'avait la sensibilité plus affinée, la pensée +plus fervente; mais la flamme qui brûlait au fond de son être le +consumait sans jaillir au dehors, ou du moins n'était visible que de +près. Devant un auditoire nombreux et banal, une sorte de méfiance +de lui-même et des autres l'empêchait de se donner pleine carrière. +Les moyens physiques de l'orateur lui faisaient d'ailleurs défaut; +sa voix faible ne portait pas; toute sa personne était d'une grande +distinction, mais un peu grêle; une émotion l'épuisait. Il souffrit +d'autant plus de cet insuccès relatif, qu'il avait eu des visées +plus hautes. N'ayant encore que vingt-deux ans, il écrivait à l'un +de ses confidents, au sujet de certains déboires de sa carrière de +magistrat: «Il y a chez moi un besoin de primer qui tourmentera +cruellement ma vie.» Son âme était un mélange délicat et fort +compliqué d'ambition et de désintéressement, d'orgueil et de +modestie, de fierté et de timidité, de hardiesse et d'anxiété[56]. +Sa mauvaise santé ne contribuait pas peu à cet état d'âme. À +vingt-quatre ans, il écrivait déjà: «Je suis effrayé de la place que +mes maux physiques tiennent dans mon imagination, du dégoût qu'ils +me donnent souvent pour toute espèce d'avenir.» Dix ans plus tard, +en 1839, il gémissait encore sur «ce malaise perpétuel du corps et +de l'esprit». En 1842, il écrivait: «La santé est le boulet que je +traîne après moi.» + +[Note 56: «Je suis habituellement sombre et troublé, écrivait M. de +Tocqueville à l'un de ses intimes, le 25 octobre 1842. J'attribue ce +fatigant et stérile état de l'âme tantôt à une cause, tantôt à une +autre. Mais je crois qu'au fond il ne tient qu'à une seule, qui est +profonde et permanente, le mécontentement de moi-même. Tu sais qu'il +y a deux espèces d'orgueils très distincts, ou plutôt le même orgueil +a deux physionomies, une triste et une gaie. Il y a un orgueil qui +se repaît avec délices des avantages dont il jouit ou croit jouir. +Cela s'appelle, je pense, de la présomption. Puisque Dieu voulait +m'envoyer le vice de l'orgueil à forte dose, il aurait bien dû +au moins m'envoyer celui qui appartient à cette première espèce. +Mais l'orgueil que je possède est d'une nature toute contraire. Il +est toujours inquiet et mécontent, non pas envieux pourtant, mais +mélancolique et noir. Il me montre à chaque instant les facultés +qui me manquent et me désespère à l'idée de leur absence. Le fait +est que si j'ai quelques qualités, elles ne sont pas du nombre de +celles qui peuvent satisfaire pleinement dans la carrière que je suis...» +Deux ans plus tard, le 3 avril 1844, il écrivait encore: «J'ai +toujours trop de cette irritabilité maladive qui me porte à souffrir +impatiemment les obstacles qui embarrassent toujours le chemin de +chaque homme dans ce monde.» Tout jeune, dans une lettre du 22 avril +1832, il avouait déjà un fond de spleen.] + +Tout ce qui vient d'être dit de M. de Tocqueville, de ses origines +et de ses visées, de ses qualités et de ses faiblesses, explique +qu'il fût plus préparé qu'un autre à s'apercevoir, à souffrir, à +s'irriter des misères trop réelles de la politique à laquelle il se +mêlait, et particulièrement de ce qu'il pouvait y avoir d'un peu +court, étroit, abaissé, dans les idées et la conduite de la classe +alors dominante. D'ailleurs, sa sensibilité, si éveillée pour ce qui +le touchait personnellement, l'était peut-être plus encore pour ce +qui intéressait ses convictions et son patriotisme. Nul ne témoigna +un souci plus sincère et plus douloureux de la chose publique. +Les défauts de l'état politique et social l'attristaient et le +troublaient à l'égal d'un chagrin de famille. À la différence de tant +d'hommes d'État qui, dans la distraction des affaires et des luttes +quotidiennes, oublient les dangers profonds et lointains, on eût dit +que ses regards étaient constamment fixés sur ces dangers; il était +assombri par cette contemplation et comme obsédé par la pensée de +la décadence. Ainsi, au quatrième et au cinquième siècle, certains +Romains avaient-ils, plus que d'autres de leurs contemporains, +l'impression poignante de la ruine du passé et des menaces de +l'avenir. À la fin de sa vie, M. de Tocqueville disait de la «grande +et profonde tristesse» qui était au fond de son âme: «C'est la +tristesse que me donne la vue de mon temps et de mon pays.» + +Aussi, parcourez la correspondance de M. de Tocqueville, depuis le +jour où il est entré à la Chambre. Ce n'est qu'un gémissement et +un cri d'angoisse. Il déplore «la mobile petitesse, le désordre +perpétuel et sans grandeur du monde politique», la «platitude +générale qui va partout croissant»; il se dit «las du petit +pot-au-feu démocratique et bourgeois»; il gémit de vivre au milieu +de «ce labyrinthe de misérables et vilaines passions», de «cette +fourmilière d'intérêts microscopiques qui s'agitent en tous sens, +qu'on ne peut classer et qui n'aboutissent pas à de grandes opinions +communes». Le «côté de l'humanité» que lui «découvre la politique» +lui paraît «triste»; il trouve «que rien n'y est ni parfaitement +pur, ni parfaitement désintéressé, que rien n'y est véritablement +généreux, que rien n'y sent l'élan libre du coeur,... que rien n'y +est jeune, en un mot, même les plus jeunes». Il regrette le temps où, +comme sous la Restauration, «les sentiments étaient plus hauts, les +idées, la société plus grandes»; où «il était possible de se proposer +un but, et surtout un but haut placé», tandis que désormais «la vie +publique manque d'objet». Il voudrait voir s'élever «le vent des +véritables passions politiques, des passions grandes, désintéressées, +fécondes, qui sont l'âme des seuls partis qu'il comprenne». Il ne +peut s'empêcher de «porter envie» à La Moricière qui se bat en +Afrique. «Les petites passions molles et improductives que je vois +fourmiller autour de moi, écrit-il, me pousseraient dans l'armée si +j'étais plus jeune, ou chez les Trappistes si j'étais plus dévot; +mais, n'étant ni l'un ni l'autre, je me résigne et j'attends pour +voir s'il n'apparaîtra pas enfin, sur l'horizon politique, quelque +chose, en homme ou en événement, de plus grand que ce que nous +voyons[57].» + +[Note 57: Lettres d'octobre 1839, des 14 juillet et 9 août 1840, du +24 août et d'octobre 1842, du 5 septembre 1843.] + +C'est de ces sentiments que M. de Tocqueville s'inspirait dans les +dissertations de morale politique qu'il portait à la tribune. On +a dès lors le secret de ce qu'elles pouvaient avoir d'excessif. +Néanmoins, si la note en était trop continuellement inquiète et +attristée, si surtout le ministère y était peu justement rendu +responsable de ce qui était le vice et le malheur du temps, par +moments la clairvoyance de l'orateur avait quelque chose de vraiment +prophétique. Tel, entre plusieurs, ce discours du 18 janvier 1842, +où, après avoir dépeint le mal des esprits et avoir montré comment +chacun «ne considérait la vie politique que comme une chose qui lui +était étrangère, dont le soin ne le regardait point, concentré qu'il +était dans la contemplation de son intérêt individuel et personnel», +M. de Tocqueville s'écriait: «Savez-vous, messieurs, ce que cela +veut dire? Cela veut dire qu'il y a, en France, quelque chose en +péril, quelque chose,--que MM. les ministres me permettent de le +dire,--qui est plus grand que le ministère, qui est plus grand que la +Chambre elle-même, c'est le système représentatif. Oui, messieurs, +il faut que quelqu'un le dise enfin, et que le pays qui nous écoute +l'entende, oui, parmi nous, en ce moment, le système représentatif +est en péril. La nation, qui en voit les inconvénients, n'en sent +pas suffisamment les avantages... Ce qui est en péril encore, +messieurs, c'est la liberté! Sans doute, quand nous avons l'entier +usage, et quelquefois, je le confesse, l'abus de la liberté, il peut +paraître puéril de dire que la liberté est en péril. Il est vrai +que ces périls ne sont pas immédiats. Mais à moi, messieurs, qui +suis le serviteur dévoué de mon pays, mais qui ne serai jamais son +valet, qu'il me soit permis de lui dire que c'est en agissant de +cette manière que, dans tous les siècles, les peuples ont perdu leur +liberté. Assurément je ne vois personne qui soit de taille à devenir +notre maître; mais c'est en marchant dans cette voie que les nations +se préparent un maître. Je ne sais où il est et de quel côté il doit +venir; mais il viendra tôt ou tard, si nous suivons longtemps la même +route.» L'événement ne devait malheureusement pas tarder à justifier +ces sombres pronostics. + + +VII + +Ainsi, à l'époque où la partie semblait gagnée pour la monarchie +constitutionnelle, où les institutions parlementaires fonctionnaient +enfin sans crise, les observateurs croyaient discerner, dans les +moeurs publiques, et jusque dans l'âme de la nation, les symptômes +d'une maladie qui mettait en péril l'avenir même de la liberté. Ceux +qui, il y a vingt ou trente ans, s'étaient mis en route avec une si +joyeuse et si superbe confiance, apparaissaient, maintenant qu'on +pouvait les croire arrivés, tristes, inquiets de leur oeuvre et +doutant de leurs idées. Cette sorte de désillusion ne se manifestait +pas seulement dans l'ordre politique. Même phénomène dans l'ordre +littéraire. Des critiques, d'origines et d'âges divers, s'accordaient +pour dénoncer, là aussi, ce qu'ils appelaient une «déroute» et +un «avortement[58]». Telles étaient la vivacité et l'amertume de +quelques-unes de ces plaintes, qu'on se demande si ceux qui les +laissaient échapper avaient gardé tout leur sang-froid, et s'ils ne +cédaient pas à l'irritation d'une déception d'autant plus difficile +à supporter que leur espérance avait été plus orgueilleuse. Ce +n'est pas à dire que tout fût sans fondement dans ces plaintes. +Il est dans la nature des choses que la littérature se ressente +des désordres sociaux et politiques du pays. Ainsi avons-nous +déjà eu occasion, au début de cette histoire, d'étudier quel effet +avaient eu l'ébranlement et l'excitation de 1830 sur les idées et +sur le talent des écrivains, effet si profond et si prolongé que +nous avons dû en suivre les traces jusqu'à la veille de 1848[59]. +S'étonnera-t-on maintenant d'apercevoir, dans les lettres de la fin +du règne, le contre-coup de cet autre désordre, né, après plusieurs +années d'un gouvernement régulier, non plus de l'excès du mouvement, +mais plutôt de l'excès du repos et du bien-être, je veux parler de +cette fièvre de convoitise et de spéculation qui avait remplacé la +fièvre révolutionnaire, de cette prédominance croissante des intérêts +matériels qui tendait à abaisser l'idéal national? Un critique +entre tous s'était alors donné pour tâche de noter ce contre-coup: +c'était M. Sainte-Beuve. Il avait même donné un nom au mal qui +en était résulté; il l'appelait la «littérature industrielle» et +s'appliquait à en définir les caractères. À l'entendre, chez beaucoup +d'auteurs «une cupidité égoïste» avait remplacé les «idées morales +et politiques» qui étaient, sous la Restauration, le mobile des +écrivains et servaient comme «d'enseignes» à leurs livres; le «champ +des oeuvres d'imagination» était «envahi, exploité, par une bande +nombreuse, presque organisée, avec cette seule devise inscrite au +drapeau: _Vivre en écrivant_»; et le critique ajoutait: «La moralité +littéraire de la presse en général a baissé d'un cran. Si l'on +peignait au complet le détail de ces moeurs, on ne le croirait pas. +M. de Balzac a rassemblé dernièrement beaucoup de ces vilenies dans +un roman qui a pour titre: _Un grand homme de province_, mais en les +enveloppant de son fantastique ordinaire: comme dernier trait qu'il a +omis, toutes ces révélations curieuses ne l'ont pas brouillé avec les +gens en question, dès que leurs intérêts sont redevenus communs[60].» + +[Note 58: J'ai déjà cité ces plaintes. (Voir plus haut, livre I, ch. +X, § IX.)] + +[Note 59: Voir le chapitre X du livre Ier, sur _la Révolution de 1830 +et la littérature_.] + +[Note 60: _De la littérature industrielle_ (_Revue des Deux Mondes_ +du 1er septembre 1839).] + +Quel désordre avait donc en vue M. Sainte-Beuve en rédigeant ce +réquisitoire si véhément? L'état de la littérature à la fin de +la monarchie de Juillet ne paraît pas, dans son aspect général, +justifier une note si sombre. Sans entrer dans des détails spéciaux +qui ne seraient pas d'une histoire politique, ni rappeler ce que +j'ai déjà dit des principaux écrivains du temps, ne suffit-il +pas, pour avoir une impression fort différente de celle de M. +Sainte-Beuve, de jeter un coup d'oeil sommaire et d'ensemble sur ce +que ces écrivains sont devenus de 1841 à 1848, ou même seulement +de donner l'énumération des oeuvres qu'ils ont alors publiées? +Chateaubriand est toujours là comme un témoin, un souvenir vivant +de la glorieuse jeunesse du siècle, lui-même, il est vrai, vieilli, +chagrin, ne publiant qu'une _Vie de Rancé_, peu digne de lui, et +gâtant ses Mémoires à force de les corriger. Dans la poésie,--à +défaut de Lamartine absorbé par la politique, à défaut de Victor +Hugo qui, devenu pair de France par la grâce du roi des Français, +commence à jalouser le rôle parlementaire de Lamartine, et dont la +muse lyrique s'est tue depuis _les Rayons et les Ombres_ (1840), à +défaut de Vigny qui s'enferme dans un silence ennuyé et dédaigneux, +à défaut de Musset qui, tout jeune, semble déjà épuisé et ne publie +plus guère que des proverbes en prose,--des poètes de second rang, +Brizeux, Théophile Gautier, sont en plein épanouissement; Laprade +commence à se faire connaître avec _Psyché_ (1841) et ses _Odes et +Poèmes_ (1844). Au théâtre, l'échec des _Burgraves_ (1843) marque +la faillite définitive de ce drame romantique qui affichait naguère +de si fastueuses prétentions; mais, au même moment, l'étonnant +succès de la _Lucrèce_ de Ponsard (1843) donne l'illusion que la +tragédie classique va renaître, rajeunie, adaptée au temps nouveau, +et, l'année suivante, le brillant début du tout jeune auteur de +la _Ciguë_, Émile Augier, est pour la comédie une promesse qui, +celle-là, ne sera pas trompée. Dans le roman, les délicats peuvent se +délecter avec _Colomba_ et _Carmen_ de Mérimée (1840-1845), _la Mare +au Diable_ de George Sand (1846), _Mlle de la Seiglière_ de Jules +Sandeau (1844). Dans l'ordre des travaux historiques,--si M. Guizot, +absorbé par les soins du gouvernement, n'a pu rien publier depuis son +_Washington_ (1840), si M. Michelet est devenu la proie d'une sorte +de folie furieuse, démagogique et antichrétienne,--M. Thiers emploie +les loisirs que lui laisse l'opposition à poursuivre sa grande +_Histoire du Consulat et de l'Empire_, M. Augustin Thierry publie +l'un de ses chefs-d'oeuvre, les _Récits mérovingiens_ (1840-1842), +M. Mignet écrit sa belle _Introduction aux négociations relatives à +la succession d'Espagne_ (1842) et son livre sur _Antonio Perez et +Philippe II_ (1845). Dans la critique littéraire, à la place de M. +Villemain, lui aussi pris par la politique, M. Sainte-Beuve est en +pleine activité de production, M. Saint-Marc-Girardin fait paraître +l'un de ses meilleurs ouvrages, le _Cours de littérature dramatique_ +(1843), M. Nisard commence son _Histoire de la littérature française_ +(1844). Dans la critique d'art, M. Vitet donne ses exquises +notices sur Lesueur (1843) et sur la cathédrale de Noyon (1845). +M. Cousin, toujours en mouvement, remanie ses anciennes oeuvres +philosophiques, et en même temps, avec son livre sur _Jacqueline +Pascal_ (1845), commence à exploiter une veine nouvelle qu'il saura +rendre singulièrement féconde. M. de Rémusat publie sa savante +étude sur _Abélard_ (1845). L'éloquence politique n'a jamais jeté +un plus magnifique éclat: MM. Guizot, Thiers, Berryer, de Lamartine +sont à l'apogée de leur talent; M. de Montalembert va y atteindre; +et combien en passons-nous sous silence, qui n'apparaissent alors +qu'au second rang, et qui, à d'autres époques moins riches, eussent +été au premier? Dans la chaire chrétienne, on entend tour à tour +le Père Lacordaire et le Père de Ravignan. Pour la musique, il y +a comme un temps d'arrêt: le théâtre de l'Opéra, par exemple, ne +revoit plus les brillantes années du commencement du règne, quand +le _Guillaume Tell_ de Rossini était encore dans sa fraîcheur de +nouveauté, que Meyerbeer faisait représenter _Robert le Diable_ +(1831) et les _Huguenots_ (1836), qu'Halévy donnait la _Juive_ +(1835); mais les arts du dessin sont en plein épanouissement: pour ne +citer que les noms les plus en vue, c'est la belle époque d'Ingres, +d'Horace Vernet, de Paul Delaroche, d'Ary Scheffer, de Delacroix, de +Decamps, parmi les peintres; de David d'Angers, de Pradier, parmi +les sculpteurs; d'Henriquel Dupont parmi les graveurs. En somme, +lettres et arts offrent un ensemble fort honorable. S'il n'y a là +rien d'égal à la magnifique efflorescence littéraire et artistique +de la Restauration, si l'on y cherche vainement trace des espérances +immenses, indéfinies, auxquelles, avant 1830, s'abandonnaient tous +les jeunes esprits, du moins on y trouve encore de beaux restes +qui nous semblent aujourd'hui mériter plutôt notre envie que notre +dédain. Et surtout on n'y rencontre aucun des caractères de cette +«littérature industrielle» si vivement flétrie par le critique. + +M. Sainte-Beuve n'était pas cependant homme à parler sans raison. +Où donc était le mal dénoncé par lui? Qu'avait-il en vue? Il avait +en vue un genre de publications qui venait d'être imaginé et qui +fit alors tant de bruit, accapara tellement la curiosité générale +que, pendant quelques années, il sembla n'y avoir plus d'autre +littérature: c'était le roman-feuilleton. On se ferait aujourd'hui +difficilement une idée du succès qu'il obtint tout de suite et +conserva jusqu'en 1848. Ce succès extraordinaire, anormal, vraiment +monstrueux, était le signe du temps et l'une des manifestations +du mal social dont j'ai déjà noté d'autres symptômes. Il explique +l'émotion de M. Sainte-Beuve[61]. Il explique aussi pourquoi +l'écrivain politique doit s'arrêter à cet épisode passager de notre +histoire littéraire, plus longuement que ne l'eussent certes demandé +l'importance du genre et la valeur des oeuvres. + +[Note 61: À en croire certaines gens, le secret de cette émotion +de M. Sainte-Beuve n'était qu'une rivalité de boutique. Il aurait +été, en cette circonstance, l'organe de la _Revue des Deux Mondes_, +dépitée de la concurrence que lui faisaient les journaux depuis +qu'ils publiaient des romans et prétendaient accaparer les auteurs en +vogue. (A. KARR, _les Guêpes_, novembre 1844.) C'est possible. Mais +pour n'être pas entièrement désintéressée, la plainte du critique +doit-elle être jugée mal fondée?] + +Pour trouver l'origine du roman-feuilleton, il faut remonter à +la révolution que M. Émile de Girardin accomplit dans la presse +périodique, le jour où il en agrandit le format, en abaissa le prix, +et où il transforma en spéculation financière ce qui avait été +jusqu'alors oeuvre de doctrine[62]. Le nouveau journal ne pouvait +vivre avec la clientèle restreinte attachée autrefois à chaque +feuille, en raison des idées politiques qu'elle représentait: il +lui fallait attirer la foule de toute opinion ou même sans opinion, +pénétrer là où l'on n'avait pas encore l'habitude de lire les +journaux. Dans ce dessein, on développa la rédaction dite littéraire, +qui devint bientôt plus importante, plus coûteuse, plus décisive +pour le succès que la rédaction politique, et l'on imagina de donner +en feuilleton d'abord de courtes nouvelles, puis, peu à peu, des +romans plus longs. Nul moyen ne parut meilleur pour prendre en masse +les abonnés, et certains _impresarii_ firent ainsi, paraît-il, +d'étonnants coups de filet. Grisés même par les premiers résultats +de cette innovation, ils rêvèrent de publier sous cette forme tous +les ouvrages piquant la curiosité; le feuilleton devait remplacer +le livre, et les libraires effrayés se lamentaient déjà d'être +supplantés et ruinés. On se vantait de rendre ainsi un service +aux lettres, en augmentant le nombre des lecteurs: l'effet fut au +contraire d'abaisser, de pervertir toute une partie de la littérature +d'imagination qui dut s'adapter à ce genre nouveau. Pour piquer la +curiosité d'une foule banale, ne lisant que superficiellement, à la +hâte et par petites coupures, les qualités délicates et distinguées +n'étaient pas de mise; mieux valaient l'habileté vulgaire, les +couleurs voyantes, les grossières péripéties. L'art fit place au +procédé. On s'aperçut même bientôt que l'immoralité était l'appât le +plus efficace, et ce fut comme une enchère d'impudeur entre ceux qui +se disputaient le public[63]. + +[Note 62: Voir plus haut, livre II, ch. XII, § V.] + +[Note 63: M. Sainte-Beuve voyait là le fait caractéristique du +roman-feuilleton, et il montrait avec dégoût cette «plaie ignoble et +livide qui chaque matin s'étendait». (_Revue des Deux Mondes_ du 1er +juillet 1843.)] + +En tout cela ce qui dominait, c'était la question d'argent. Pour les +entrepreneurs de cette presse nouvelle,--les Girardin, les Véron et +leurs imitateurs,--le talent, la renommée et au besoin le scandale +devenaient matière à spéculation. Ils se disputaient à prix d'or les +auteurs à succès, et, après les avoir achetés, les exploitaient à +grand fracas de réclames mercantiles d'où la dignité des lettres +ne sortait pas indemne. Les plus audacieux tentaient même des +accaparements que le code pénal n'avait pas songé à prévoir; ils +prétendaient acheter d'un coup tout ce qu'il y avait d'écrivains +sur le marché. Ainsi, le 1er décembre 1844, la _Presse_, doublant +son format sans augmenter son prix, annonça avec une bruyante mise +en scène qu'elle avait acquis le droit de publier les _Mémoires_ +de M. de Chateaubriand, les _Girondins_ et les _Confidences_ de M. +de Lamartine, tous les autres ouvrages que composeraient ces deux +écrivains, tout ce que feraient MM. Alexandre Dumas, Méry, Saintine, +sans compter beaucoup d'oeuvres de Balzac, Gozlan, Sandeau, Théophile +Gautier. «Tout cela est triste et honteux pour les lettres», écrivait +alors M. Sainte-Beuve[64]. M. Thiers, indigné, disait que «s'il +n'était lié par des traités, il briserait sa plume de dégoût et de +honte de voir la littérature tombée si bas[65]». Ému du scandale +produit, M. de Chateaubriand protesta contre un marché qui avait été +conclu à son insu par les cessionnaires de ses Mémoires. D'autres +difficultés surgirent dans l'exécution des traités. En somme, ce +coup d'accaparement échoua, comme il arrive presque toujours aux +spéculations de ce genre. Mais le seul fait qu'il eût été tenté ne +montrait-il pas quelles moeurs menaçaient de s'introduire dans le +monde littéraire? + +[Note 64: _Chroniques parisiennes_, p. 290.] + +[Note 65: _Ibid._] + +D'ailleurs, pour quelques écrivains qui répugnaient à ces moeurs, +d'autres s'y résignaient ou même s'y précipitaient avec une sorte +d'emportement. Ils étaient les premiers à traiter leurs oeuvres comme +une marchandise, à battre monnaie avec leur renommée et leur talent. +C'est encore M. Sainte-Beuve qui nous les dépeint n'ayant plus aucun +souci de la postérité et de la gloire, ne songeant qu'au lucre +présent, les uns passant des «marchés à tant la ligne» et usant alors +de petites habiletés ou de pures supercheries typographiques pour +faire beaucoup de «lignes» avec peu d'idées; d'autres s'engageant, à +forfait et sous peine d'un énorme dédit, à fournir telle quantité +de ces lignes dans un délai déterminé, condamnés par suite à une +improvisation hâtive que leur cerveau épuisé ne pouvait toujours +mener à terme. Et il rappelait comment, à ce métier, beaucoup d'entre +eux se trouvaient «user en quatre ou cinq ans une réputation qui +avait eu des airs de gloire, et avec elle un talent qui finissait +presque par se confondre avec une certaine pétulance physique». +Au récit des prix fabuleux qu'on disait avoir été obtenus par tel +auteur, les convoitises des autres étaient surexcitées, et chacun +rêvait de millions. Chez Balzac, ce rêve tourna presque à la folie. +Ce fut lui qui proposa un jour que l'État achetât, afin de les +faire tomber dans le domaine public, les oeuvres des «dix ou douze +maréchaux de France littéraires», c'est-à-dire, pour parler son +langage, de ceux «qui offraient à l'exploitation une certaine surface +commerciale». Il se mettait naturellement du nombre et paraissait +s'évaluer pour sa part à deux millions[66]. + +[Note 66: Lettre de M. de Balzac, publiée dans la _Presse_ du 18 août +1839.] + +Avec Alexandre Dumas, le mal prit une forme moins triste. On +ne serait pas bien venu d'ailleurs à prendre, à l'égard de ce +merveilleux amuseur, des airs de moraliste grondeur ou de pédagogue +littéraire. Il fut vraiment le roi du roman-feuilleton. Les journaux +se disputaient ses oeuvres. L'une d'elles procurait au _Siècle_ cinq +mille abonnés, en moins de trois semaines. Pendant la publication des +_Trois Mousquetaires_, la France entière était comme suspendue au +récit des aventures de d'Artagnan et de ses compagnons. Toutefois, +force est bien de constater que si ce genre fournissait emploi +aux qualités étonnantes de verve, d'invention, de belle humeur, +de fécondité, qui mettaient Dumas hors de pair, il développait +aussi ses défauts naturels, le sans-façon de l'improvisation et +surtout un mercantilisme besogneux par trop dépourvu de vergogne +et de scrupules. Pour mettre la main sur un argent qu'à la vérité +il laissait aussitôt couler entre ses doigts avec une insouciante +générosité, il entreprenait des romans partout à la fois, souvent +était réduit à les bâcler, et néanmoins s'engageait à en faire plus +encore, par des marchés fantastiques qu'il ne s'inquiétait guère +ensuite d'exécuter. En 1845, le _Constitutionnel_ et la _Presse_, +c'est-à-dire M. Véron et M. de Girardin, signaient avec lui un +traité par lequel, moyennant un salaire annuel de 63,000 francs, +le romancier leur réservait exclusivement, pendant cinq ans, sa +production calculée à dix-huit volumes par an, soit quatre-vingt-dix +volumes pour cinq ans; des annonces firent aussitôt part au public +de cet important événement. Mais, quand il s'agit de donner ce qu'il +avait promis, Dumas en usa avec ses cotraitants un peu à la façon de +don Juan bernant M. Dimanche. Les deux journaux finirent par perdre +patience et lui intentèrent un procès[67]. Rien ne caractérise mieux +les nouvelles moeurs littéraires que la façon dont l'écrivain se +défendit devant le tribunal. Il n'a nullement le sentiment qu'il +se diminue, il croit au contraire étourdir les juges et éblouir le +public en faisant le total fantastique des «lignes» qu'il est parvenu +à écrire dans un court espace de temps, ou, pour employer le mot +dont il se sert avec une sorte d'inconscience, de la «marchandise» +qu'il a fournie. Il s'enorgueillit d'avoir mené de front, au jour +le jour, cinq romans dans cinq journaux différents, raconte «qu'il +avait toujours prêts trois chevaux et trois domestiques pour porter +la copie», et met au défi les quarante académiciens de produire à eux +tous, dans le même délai, un nombre de volumes égal à celui qu'il se +flatte de conduire à terme: «Ils feraient banqueroute», s'écrie-t-il +fièrement. Les juges, convaincus sans doute par un tel langage +qu'il s'agissait d'une «marchandise» comme une autre, condamnèrent +Alexandre Dumas à fournir aux deux journaux un volume dans les six +semaines, et ensuite un volume de mois en mois, sous peine de cent +francs de dommages et intérêts par jour de retard. + +[Note 67: Janvier-février 1847.] + +Vers la même époque, un autre procès d'un caractère tout différent +et qui eut un grand retentissement, le procès Beauvallon, fit +entrevoir sous un jour plus fâcheux encore certains dessous du monde +où l'on fabriquait et exploitait le roman-feuilleton. Cette fois, +il ne s'agissait plus d'un incident de comédie, mais d'un drame; il +y avait eu mort d'homme. À la suite d'un souper de fort mauvais ton +où s'étaient trouvés réunis des journalistes, des gens de lettres et +des femmes de théâtre, M. de Beauvallon, rédacteur au _Globe_, avait +provoqué et tué en duel M. Dujarrier, associé de M. de Girardin et +directeur des feuilletons de la _Presse_. Plusieurs circonstances de +cette affaire avaient paru suspectes: l'insignifiance de la cause +apparente du duel, le parti pris du provocateur, sa supériorité +notoire aux armes; Beauvallon, disait-on, avait essayé à l'avance +les pistolets. Poursuivi pour assassinat devant la cour d'assises de +Rouen, il fut acquitté par le jury[68]. L'essai préalable des armes +n'en fut pas moins judiciairement établi plus tard[69]. Durant ce +procès, on vit défiler, à la barre des témoins, tout le personnel +de la bohème de presse, pêle-mêle de gens d'affaires et de gens +de lettres, d'aventuriers et de filles galantes[70], uniquement +occupés à poser devant le public, affectant des airs régence, mais +laissant surtout l'impression de moeurs fort vilaines, rendues plus +vilaines encore par cette histoire de meurtre: répugnant mélange de +tripotages, de débauches et de guets-apens. Au milieu de ce monde, +on regrette de voir apparaître encore ce grand enfant d'Alexandre +Dumas, tout entier au plaisir d'ébaubir le badaud qui était venu +l'entendre déposer, donnant gravement des consultations sur les +«affaires d'honneur», et distribuant avec solennité des brevets de +«gentilshommes» à des comparses indignes de lui[71]. + +[Note 68: Mars 1846. L'affaire se trouva portée devant la cour +d'assises de Rouen, parce que la chambre des mises en accusation de +la cour de Paris avait d'abord rendu un arrêt de non-lieu qui fut +réformé par la cour de cassation.] + +[Note 69: En effet, de nouvelles preuves ayant été découvertes, +l'un des témoins de Beauvallon, le pseudo-vicomte d'Ecquevilley, +qui, devant la cour d'assises, avait affirmé sous serment que +les pistolets n'avaient pas été essayés, fut poursuivi pour faux +témoignage et condamné à dix ans de réclusion (août 1847). Au cours +de ce dernier procès, Beauvallon demanda à être entendu comme témoin +et confirma la dénégation d'Ecquevilley; arrêté à l'audience, +poursuivi également pour faux témoignage, il fut condamné à huit ans +de réclusion (octobre 1847).] + +[Note 70: Parmi ces dernières était la maîtresse de Dujarrier, Lola +Montès, danseuse sifflée, mais déjà fameuse pour avoir cravaché un +gendarme à Berlin. On la retrouvera peu après à Munich, jouant les +Pompadour auprès du roi Louis, exaltée par la presse libérale pour +avoir fait la guerre aux Jésuites, mais à la fin obligée de fuir +devant les émeutes provoquées par son outrecuidance.] + +[Note 71: Ce fut en cette circonstance qu'interrogé par le président +sur ses noms, âge et profession, il répondit: «Alexandre Dumas, +marquis Davy de la Pailleterie, quarante-deux ans, je dirais auteur +dramatique, si je n'étais dans la patrie de Corneille.» À quoi le +président répliqua: «Il y a des degrés.»] + +Les feuilles de gauche firent grand bruit du procès Beauvallon, +et, arguant de ce que les deux journaux mêlés à cette affaire, le +_Globe_ et la _Presse_, défendaient la politique ministérielle, +elles prétendirent y montrer la corruption du gouvernement et de la +classe sur laquelle il s'appuyait. La réponse eût été facile: bien +des journaux opposants n'étaient pas plus intacts, et par exemple +M. Véron, directeur du _Constitutionnel_, dévoué à M. Thiers, ne +passait pas pour être plus timoré que M. de Girardin, qui, en ce +moment, soutenait M. Guizot. En vérité, le mal n'était pas celui de +telle ou telle opinion; toutes en étaient atteintes. Cependant force +est bien de reconnaître que les journaux conservateurs n'étaient +pas ceux que la littérature industrielle avait le moins envahis. +On les voyait accepter tel feuilleton qui leur paraissait une +bonne amorce à clientèle, sans s'inquiéter si la thèse qui y était +soutenue n'allait pas à l'encontre de leurs principes. Mme Sand, qui +faisait alors des romans socialistes, a raconté elle-même plus tard +comment elle trouvait asile, pour les plus osés de ces romans, dans +la presse ministérielle, notamment dans l'_Époque_, qui se piquait +de dépasser tous les autres en ardeur réactionnaire, et comment on +affichait sur les murs, en gros caractères: «Lisez l'_Époque_; lisez +le _Péché de M. Antoine_.» Le grave _Journal des Débats_, l'organe +de la cour, du cabinet et de la partie sage, riche et cultivée de la +bourgeoisie, n'avait pas plus de scrupules. Dès 1837, il publiait +plusieurs parties des _Mémoires du diable_, par Frédéric Soulié, +oeuvre immense, étrange, par certains côtés puissante, mais fort +malsaine, où l'auteur, violentant son propre talent qui naturellement +eut été plutôt délicat, s'appliquait, pour forcer l'attention d'un +public blasé, à renchérir sur tout ce que la littérature avait +jusqu'alors risqué de monstruosités morales[72]. Le scandale fut plus +grand encore quand, quelques années après, en 1842 et 1843, ce même +_Journal des Débats_ publia les _Mystères de Paris_. + +[Note 72: M. Soulié a lui-même indiqué le caractère de son oeuvre +et les raisons qui la lui avaient fait écrire, dans une préface où +nous lisons: «Ô jeunes gens, ne venez pas à Paris, si l'ambition +d'une sainte gloire vous dévore. Quand vous aurez demandé au peuple +une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous +le verrez suspendu aux récits grossiers d'un trivial écrivain, aux +récits effrayants d'une gazette criminelle; vous verrez le public +crier à votre muse: «Va-t'en ou amuse-moi. Il me faut des astringents +et des moxas pour ranimer mes sensations éteintes. As-tu des incestes +furibonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes bacchanales de +crimes ou des passions impossibles à me raconter? Alors parle, je +t'écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume +âcre et envenimée courir sur ma sensibilité calleuse et gangrenée; +sinon tais-toi; va mourir dans la misère et l'obscurité.» La misère +et l'obscurité, vous n'en voudriez pas! Et alors, que ferez-vous, +jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier, vous +écrirez en tête: _Mémoires du diable_, et vous direz au siècle: +«Ah! vous voulez de cruelles choses pour vous en réjouir; soit, +monseigneur, voici un coin de votre histoire.»] + +L'écrivain qui, par ce roman, allait enlever à Alexandre Dumas la +royauté du feuilleton, Eugène Süe, était alors âgé de trente-huit +ans. Fils d'un riche médecin, son enfance et sa jeunesse avaient +été celles d'un mauvais sujet. Son père, qui ne savait que faire de +lui, finit par l'embarquer sur un navire de l'État, avec le titre, +obtenu on ne sait trop comment, de chirurgien de la marine. Rentré en +France après trois ans de navigation, il se mit à écrire. Chez lui, +ni forte culture, ni souci sérieux de l'art; une improvisation à la +diable; mais, pour exploiter le fonds de souvenirs recueilli dans sa +vie aventureuse, de l'imagination, de l'invention, le don du récit, +du coloris, du drame, beaucoup d'entrain, de gaieté, de cette gaieté +gouailleuse et insolente qui fleurit sur le pavé de Paris. Il débuta, +de 1831 à 1833, par des romans maritimes qui eurent un certain succès +et le firent appeler le «Cooper français». Cette veine épuisée, il +publia des romans mondains, aristocratiques, où il flattait les +préventions et les dédains des légitimistes, mais qui étaient en +même temps imprégnés de sensualisme et de pessimisme byronien. À +cette époque, il posait pour l'homme de qualité, faisait peindre des +armoiries sur ses voitures, fréquentait chez la duchesse de Rauzan, +poussait jusqu'au ridicule la recherche et la vanité du dandysme. +Avide et prodigue d'argent, s'entourant d'un luxe fou, assoiffé de +plaisirs, vicieux jusqu'à la moelle, il exerçait par cela même sur +certaines natures féminines un étrange attrait, et ne comptait plus, +assurait-on, ses bonnes fortunes parmi ces mondaines dont l'une +pouvait lui écrire: «Le même instinct de dépravation nous rassemble.» +Quelques années de cette vie le conduisirent à la ruine, ruine +matérielle et intellectuelle; son esprit et sa bourse paraissaient +également vidés. «Je suis fini, disait-il à un de ses amis, je suis +fini. Je ne trouve plus rien; je ne trouverai plus rien[73].» + +[Note 73: Sur ces débuts, voir la première partie des _Souvenirs_ de +M. LEGOUVÉ, p. 338 et suiv.] + +Eugène Süe était, depuis quelque temps, dans cette détresse, quand un +éditeur, plaçant sous ses yeux une publication anglaise illustrée, +intitulée _les Mystères de Londres_, lui suggéra de chercher dans +les bas-fonds de notre capitale le sujet d'un travail analogue. +Heureux d'être mis sur la piste d'un filon nouveau, il commença, +un peu à l'aventure et sans trop savoir où il irait, à écrire les +_Mystères de Paris_. Les premiers chapitres, communiqués, aussitôt +que faits, à quelques amis, furent jugés de nature à piquer fortement +la curiosité du public, et il n'en fallut pas plus pour que le +_Journal des Débats_ s'empressât d'acquérir ce roman et de lui +ouvrir son feuilleton. L'auteur ne crut pas devoir se gêner avec +ceux qui se montraient d'accueil si facile. Au contraire, on eût +dit qu'il prenait un plaisir de gamin à voir jusqu'où il pourrait +mener les honnêtes abonnés de la feuille ministérielle. Il se +mit à les promener par les ruelles infâmes, les arrêta dans les +bouges, les assit aux tapis francs, en société de prostituées et +de forçats, leur parla argot, ne leur procurant d'autre diversion +à ces vilaines odeurs que l'âcre parfum des scènes lubriques. Le +scandale menaçait-il d'être trop fort, il s'affublait du «petit +manteau bleu» et affectait de ne pénétrer dans les mauvais lieux que +pour remplir une mission humanitaire. Il n'avait pas pensé tout +d'abord à ce déguisement; l'idée ne lui en était venue qu'au cours +de la publication; seulement elle lui parut bonne, et ce fut avec le +plus grand sérieux que le roué, naguère si infatué d'aristocratie, +se mit à courtiser la misère, à pontifier en démocrate philanthrope +et à faire, au nom du peuple souffrant, le procès des riches. Les +socialistes saluèrent avec une émotion reconnaissante l'arrivée de +cette recrue; Mme Sand et Béranger lui donnèrent l'accolade. Quant +aux lecteurs et surtout aux lectrices du _Journal des Débats_, +qu'en disaient-ils? Ailleurs, sans doute, la fréquentation d'une +si mauvaise compagnie les eût effarouchés; mais ils y étaient +introduits par leur journal, dont la vieille «respectabilité» faisait +taire leurs scrupules. Leur palais s'habitua et prit goût à cette +nourriture épicée et fermentée. Éprouvaient-ils, à certains moments, +quelques nausées, la curiosité malsaine l'emportait. Du reste, pour +être superficielle, grossière, peu fouillée et peu finie, l'oeuvre +n'en était pas moins fortement et habilement charpentée, pleine de +mouvement et de vie, singulièrement empoignante. + +En somme, dans le monde même qui eût dû leur être le plus sévère, +le succès des _Mystères de Paris_ fut immense. Et il se maintint +pendant toute la publication, qui dura plus d'une année. Dans les +salons et aussi dans les antichambres, c'était le sujet principal +des conversations. Combien de femmes pour qui la grosse affaire, à +leur réveil, était de savoir ce qu'allaient devenir la «Goualeuse» +ou le «Chourineur»! Le numéro se louait jusqu'à dix sous, pour le +temps de lire le feuilleton. Celui-ci manquait-il un jour, c'était +un émoi général, et l'auteur devait écrire une lettre pour rassurer +le public sur sa santé. Son masque de philanthrope faisait des dupes +jusque dans le monde judiciaire, où des avocats généraux le citaient +comme une autorité. On racontait qu'il avait reçu plus de onze cents +lettres, écrites par des correspondants de tous genres, depuis des +fonctionnaires qui lui soumettaient leurs idées jusqu'à des jeunes +filles qui lui offraient leur coeur. Étrange aveuglement de cette +bourgeoisie qui ne paraissait pas se douter que l'oeuvre applaudie +par elle la battait en brèche! L'exemple, d'ailleurs, était donné de +haut. Un matin, M. Duchâtel entrait précipitamment dans le cabinet +de ses attachés, avec un air qui semblait annoncer un gros événement +politique: «Eh bien, dit-il, vous savez! la Louve est morte[74]!» +La Louve était une des héroïnes des _Mystères de Paris_. Un autre +ministre, le maréchal Soult, se mettait en colère quand le feuilleton +manquait; Eugène Süe, ayant été mis en prison pour négligence +obstinée dans son service de garde national, menaçait de ne pas +donner de «copie» tant qu'il serait sous les verrous; le maréchal se +hâta de lui faire ouvrir les portes. + +[Note 74: E. LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, 1re partie, p. +337.] + +Vainement quelques délicats protestaient-ils. M. Sainte-Beuve ne +trouvait pas d'écho, lorsqu'il signalait, dans la _Revue suisse_, la +honteuse sottise de cet engouement, et qu'il écrivait: «L'inspiration +essentielle des _Mystères de Paris_, c'est un fond de crapule: +l'odeur en circule partout, même quand l'auteur la masque dans de +prétendus parfums. Et, chose honteuse, ce qui a fait le principal +attrait, si étrange, de ce livre impur, ç'a été cette odeur même +de crapule déguisée en parfums[75].» Un député de l'opposition, M. +Chapuys-Montlaville, s'indignait-il à la tribune[76] que «le journal, +défenseur habituel du ministère, promenât, depuis un an, ses lecteurs +dans les égouts de la vie parisienne», le _Journal des Débats_ +pouvait se borner à répondre, le lendemain, que «de telles attaques +n'avaient rien de sérieux». Vers le même temps, une commission de +la Chambre des députés, visitant la prison de la Roquette avec le +procureur général, M. Hébert, appela fortement son attention sur un +chapitre récemment publié des _Mystères de Paris_, où l'honnêteté +publique lui paraissait manifestement outragée. M. Hébert promit +d'examiner la question; quelques jours après, il fit savoir qu'il +avait consulté les membres du parquet, et que ceux-ci étaient +d'avis de ne pas intenter de poursuites, parce que certainement on +n'obtiendrait du jury aucune condamnation[77]. + +[Note 75: _Chroniques parisiennes_, p. 169.] + +[Note 76: Séance du 14 juin 1843.] + +[Note 77: Ce fait fut rapporté à la tribune par M. +Chapuys-Montlaville, quand, le 6 avril 1847, il développa une +proposition tendant à exempter du timbre les journaux qui ne +publiaient ni romans-feuilletons ni annonces. Cette proposition fut +prise en considération, mais n'aboutit pas.] + +Tandis que les bourgeois s'amusaient de ce roman, les prolétaires +ne le lisaient pas moins avidement dans les éditions à bon marché +qui furent aussitôt répandues; ils y trouvaient une jouissance +singulièrement excitante et sortaient de cette lecture plus +impatients de leurs misères, plus envieux du bonheur des autres, plus +convaincus de la corruption égoïste des riches, plus irrités contre +la société, mais non certes plus éclairés sur les remèdes à apporter +à leurs maux. Ils croyaient naïvement avoir trouvé un vengeur et un +sauveur dans l'homme de lettres qui, à bout de sujets, avait pris +celui-là par hasard. Des ouvriers se réunissaient pour écrire à +Eugène Süe une lettre où ils lui attribuaient une mission évangélique +et le comparaient à Jésus-Christ. Parfois la popularité du romancier +se manifestait par des signes étranges, témoin le jour où, rentrant +chez lui, il trouva un pauvre diable pendu dans son antichambre, avec +ce billet dans la main: «Je me tue par désespoir; il m'a semblé que +la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui +nous aime et nous défend[78].» + +[Note 78: E. LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, 1re partie, p. +378.] + +Avec le succès, M. Eugène Süe avait retrouvé la fortune et repris sa +vie de luxe fastueux et sensuel. Il n'était pas homme à interrompre +l'exploitation d'une veine aussi fructueuse. À peine les _Mystères de +Paris_ furent-ils terminés qu'il se mit à écrire le _Juif errant_, +oeuvre conçue dans la même note, moins amusante, mais plus malsaine +encore, et où l'auteur courtisait les passions irréligieuses en même +temps que les convoitises antisociales. Entre les journaux, ce fut à +qui obtiendrait ce nouveau roman. Le _Journal des Débats_ fut battu, +dans cette sorte d'enchères, par le _Constitutionnel_, qui offrit +cent mille francs. Eugène Süe se trouvait là toujours en face d'un +public bourgeois; seulement c'était la bourgeoisie de M. Thiers, au +lieu d'être celle de M. Guizot. Cette acquisition, si audacieusement +enlevée à prix d'or, fut le début du docteur Véron qui venait +d'acheter le _Constitutionnel_, fort déchu de son ancienne prospérité +et réduit à 3,000 abonnés; de ce coup, il le fit remonter à 13,000 +et bientôt à 25,000. M. Ballanche écrivait à M. Ampère, le 26 +novembre 1844: «J'ai eu hier l'occasion de voir M. Paulin, éditeur; +il m'a raconté les détails du succès scandaleusement européen du +_Juif errant_. Toute la terre le dévore: il voyage plus rapidement +que le choléra. Les éditions illustrées se multiplient sur tous les +points du globe... Afin de vous donner une idée de la férocité de +la contagion, je vous dirai que l'honnête Mme Tastu est aussi sous +le charme de la reine Bacchanale.» M. Véron n'avait cherché à faire +qu'une spéculation; elle réussissait; il ne voyait donc pas qu'on pût +y trouver à redire. Il a écrit à ce propos, dans ses Mémoires: «Le +désir de redonner de la popularité au _Constitutionnel_ par l'éclat +d'un grand nom ne me rendit exigeant ni sur le sujet ni sur le but +moral de l'ouvrage. J'apportai certainement, dans cette affaire, +autant d'imprévoyance que de légèreté. Que ceux qui n'ont jamais +commis de faute dans la vie me jettent la pierre!» Le scrupule, +on le voit, est bien léger; en tout cas, il ne s'est présenté que +tard à l'esprit du directeur du _Constitutionnel_. Sur le moment, +celui-ci ne songea qu'à faire succéder au _Juif errant_ un autre +roman du même auteur, les _Sept Péchés capitaux_. Enfin, en 1847, il +accueillit dans son journal les _Parents pauvres_ de Balzac, oeuvre +bien autrement forte que les volumineuses improvisations d'Eugène +Süe, mais encore plus délétère; on s'imaginait, dans ce temps-là, +que la recherche de la laideur et de la turpitude morale ne pouvait +descendre plus bas. Ce fut le dernier grand succès, j'allais dire le +dernier grand scandale du roman-feuilleton. + +En tout ceci, le plus difficile à comprendre est la complicité du +public. On a vu, au lendemain de la révolution de 1830, le trouble +de la nation avoir son contre-coup dans les oeuvres des écrivains. +À la fin de la monarchie de Juillet, c'est au milieu d'une nation +rassise, rangée, calme, manquant peut-être des vertus héroïques, mais +pratiquant les vertus communes, que surgit une littérature déréglée +et, dans un certain sens, vraiment révolutionnaire. La société, en +d'autres temps, par exemple aux siècles de chevalerie, a aimé les +romans qui l'embellissaient, l'idéalisaient; voici maintenant qu'elle +fait fête à des romans qui l'enlaidissent, et qu'elle s'amuse à se +contempler sous un odieux travestissement. Si elle n'a pas tous les +vices qu'on prétend lui imputer, on ne saurait nier qu'un tel goût +ne soit le signe d'une imagination malade. Est-ce un des restes de +la révolution de 1830? En tout cas, c'est bien le prodrome de celle +de 1848. Ne devine-t-on pas, en effet, quelque analogie, quelque +lien entre l'état d'esprit de la bourgeoisie, prenant plaisir à +voir couvrir de boue une société qui au fond lui est chère et dont +elle ne peut s'empêcher d'être solidaire, et l'état d'esprit de la +garde nationale du 24 février 1848, protégeant l'émeute dont elle +doit redouter le succès et aidant, sans le savoir, au renversement +de la monarchie qu'au fond elle a intérêt à maintenir? Dans les +deux circonstances, même genre d'aveuglement[79]. La lumière ne +s'est faite qu'après coup sur les dangers du roman-feuilleton. En +1850, l'Assemblée législative a voté des mesures fiscales destinées +à entraver ce genre de publications. Représailles un peu puériles +et en tout cas tardives. En même temps, le 5 avril de cette année +1850, dans une élection particulièrement retentissante, le parti +démagogique et socialiste remportait à Paris une victoire qui causait +un effroi général, faisait baisser la Bourse de deux francs et +déterminait les pouvoirs publics à modifier le suffrage universel: +l'élu était l'auteur des _Mystères de Paris_ et du _Juif errant_; +c'était à ces romans, naguère tant applaudis par les lecteurs du +_Journal des Débats_ et du _Constitutionnel_, qu'il devait la +popularité dont la manifestation causait, quelques années après, à +ces mêmes lecteurs une telle épouvante. + +[Note 79: M. Saint-Marc-Girardin a écrit à ce propos: «Si la France +a laissé faire le mal en 1848, cela a pu venir en partie de la +démoralisation du goût public. Comme on avait approuvé l'orgie dans +les romans, on s'est trouvé faible, pendant quelque temps, contre +ceux qui voulaient faire une orgie dans la société.» (_Cours de +littérature dramatique_, t. I, p. 374.)] + + + + +CHAPITRE III + +LE SOCIALISME. + + I. Le mal des masses populaires. Les socialistes dérivés du + saint-simonisme. Pierre Leroux. Sa vie, son système et son + action.--II. Buchez. Son origine et sa doctrine. Prétention + d'unir le catholicisme et la révolution. L'_Atelier_. + Dissolution de l'école buchézienne.--III. Fourier. Le + phalanstère et l'attraction passionnelle. La liberté amoureuse. + Fantaisies cosmogoniques. Fourier à peu près inconnu avant + 1830. Développement du fouriérisme lors de la dissolution de + la secte saint-simonienne. Ce qu'il devient après la mort de + Fourier. Son influence mauvaise.--IV. Buonarotti. Par lui le + «babouvisme» pénètre, après 1830, dans les sociétés secrètes. + Fermentation communiste à partir de 1840.--V. Cabet. Le _Voyage + en Icarie_. Propagande icarienne.--VI. Louis Blanc. Son enfance + et sa jeunesse. Ses débuts dans la presse républicaine. Sa + brochure sur l'_Organisation du travail_. Critique du système. + Succès de Louis Blanc auprès des ouvriers.--VII. Proudhon. Son + origine. Son isolement farouche. Son état d'esprit en écrivant + son premier Mémoire contre la propriété. «La propriété, c'est + le vol!» Argumentation du Mémoire. L'effet produit. Second et + troisième Mémoire. Proudhon et le gouvernement. Le _Système + des contradictions économiques_. Impuissance de Proudhon à + faire autre chose que démolir. Son action avant 1848.--VIII. + Le socialisme devenu révolutionnaire. Attitude des radicaux + et de la gauche en face du socialisme. Le gouvernement et les + conservateurs savent-ils se défendre contre ce danger? Les + économistes. Il eût fallu la religion pour redresser et pacifier + les esprits du peuple. La bourgeoisie trop oublieuse de ses + devoirs envers l'ouvrier. La société, jusqu'en 1848, ne croit + pas au péril. + + +I + +Pour connaître les parties faibles, les côtés dangereux de cette +société en apparence si prospère et si régulière, suffit-il d'avoir +indiqué certains défauts de la classe alors régnante? Non. Au-dessous +de la bourgeoisie étaient des masses profondes qui, pour ne pas jouer +de rôle dans le drame parlementaire, pour être en dehors du «pays +légal», n'en avaient pas moins, à raison de leur seul nombre, une +importance chaque jour accrue par le développement de l'industrie, +par les progrès de l'instruction, par la diffusion de la presse. +Les politiques étaient trop souvent tentés de ne pas s'inquiéter +de ce qui se passait dans l'esprit de ceux qui ne votaient pas. +Périlleuse négligence que l'historien, éclairé par les événements +postérieurs, serait encore plus inexcusable d'imiter. Il lui faut +donc quitter la scène brillante, mais restreinte, où semblait alors +se concentrer toute la vie de la nation, s'éloigner du Parlement, +des salons, de la Bourse, des cercles littéraires, pour descendre +dans les ateliers, les cabarets, les carrefours, chercher ce qu'on +y dit, ce qu'on y pense, ce qu'on y désire. Point n'est besoin d'un +long examen pour reconnaître qu'à l'époque où nous sommes arrivés, +cette foule populaire, au moins celle des grandes villes, était +travaillée par un mal mystérieux, redoutable, qui, à l'insu des +autres classes inattentives et distraites, la pénétrait de plus en +plus profondément. Sous une forme différente et appropriée au milieu +où il sévissait, ce mal n'était pas sans analogie avec celui-là +même que je viens de signaler dans la bourgeoisie: c'était encore +la même conception toute matérialiste de la vie substituée aux +croyances idéalistes, la convoitise égoïste remplaçant la tradition +chrétienne du sacrifice et de la résignation, la négation ou l'oubli +de l'autre monde rendant plus âpre et plus impatiente la recherche +de la jouissance ici-bas. Seulement cet état d'esprit, qui dans les +classes élevées avait déjà beaucoup de conséquences fâcheuses, en +avait de pires encore dans les parties souffrantes de la nation, +dans celles qui étaient moins à même de se procurer le bien-être +dont la soif s'allumait en elles. Ne se trouvaient-elles pas ainsi +conduites naturellement à vouloir, à préparer la transformation, le +bouleversement de l'état social? Tel était en effet le rêve fiévreux +qui possédait alors l'imagination de la classe ouvrière. Pour cette +nouvelle maladie, on venait d'imaginer un nom nouveau que, vers 1846, +la bourgeoisie commençait à prononcer avec inquiétude, bien qu'il +n'eût pas encore le retentissement effrayant que les événements de +1848 devaient lui donner,--le nom de _socialisme_. + +Dans les dernières années de la monarchie de Juillet, le socialisme +revêtait des formes variées, se partageait en écoles et en sectes +diverses. C'est seulement en considérant séparément chacune d'elles, +en esquissant l'une après l'autre les figures de leurs fondateurs, +en résumant leurs doctrines, que l'on pourra se faire une idée de ce +mouvement si complexe. + +À l'entrée de cette galerie parfois fort étrange, nous rencontrons +d'abord plusieurs inventeurs de systèmes qui relevaient plus ou moins +directement du saint-simonisme. On se rappelle, en effet, que le +saint-simonisme avait prétendu changer non seulement la religion, +mais la société[80]. C'était lui qui, usant le premier d'une formule +trop répétée depuis, avait dénoncé le régime actuel du travail comme +«l'exploitation de l'homme par l'homme». Il imputait les inégalités +et les souffrances aux vices du mécanisme social, et attribuait au +gouvernement le pouvoir de les faire disparaître par un remaniement +de ce mécanisme. Dans ce dessein, il proposait de détruire ou de +mutiler la famille et la propriété; donnait à l'État le droit de +disposer des individus, de leurs idées, de leurs biens, de prononcer +sur leurs aptitudes et leurs vocations, de répartir entre eux les +instruments et les fruits du travail, ainsi que les revenus du +capital, pour aboutir, non, il est vrai, à une égalité absolue, +mais à une hiérarchie où chacun serait classé suivant sa capacité +et rétribué selon ses oeuvres. Et surtout il se montrait vraiment +le devancier de toutes les écoles socialistes, en remplaçant le +renoncement chrétien et l'attente des compensations futures par la +recherche exclusive, impatiente, du bien-être immédiat. Non content +d'avoir prêché cette société nouvelle, il avait tenté de l'organiser. +Sans doute, la banqueroute ne s'était pas fait attendre, «banqueroute +d'hommes et d'argent», comme écrivait un disciple désabusé. Mais, +en se dissolvant et en se dispersant, la secte avait en quelque +sorte répandu partout les germes des idées fausses dont elle était +infestée; de là, dans les années qui suivirent, une éclosion de faux +prophètes dont beaucoup sortaient des rangs du saint-simonisme et +qui, presque tous, s'inspiraient plus ou moins de ses doctrines. + +[Note 80: Voir, au tome I, le chapitre sur le SAINT-SIMONISME.] + +Tel fut d'abord Pierre Leroux. Tout en lui,--son aspect robuste et +massif, je ne sais quoi d'un peu grossier dans sa structure, et +jusqu'à cette épaisse chevelure dont la caricature devait plus tard +s'amuser,--trahissait une origine populaire. Né en 1797, élevé, en +qualité de boursier, dans les collèges de l'État, il s'était fait +admettre à l'École polytechnique. Mais la mort de son père, survenue +à ce moment, et l'obligation où il fut de subvenir immédiatement +aux besoins de sa mère et de ses trois frères et soeurs, ne lui +permirent pas d'y entrer. Réduit à chercher un gagne-pain, il finit, +après plusieurs mécomptes qui ne le disposèrent pas à l'indulgence +pour l'organisation sociale, par se placer comme correcteur dans +une imprimerie. En même temps, il continuait à étudier pour son +compte, absorbant, avec une avidité un peu gloutonne et sans +beaucoup les digérer, une immense quantité de connaissances +historiques, scientifiques, philosophiques. En 1824, l'imprimerie où +il travaillait s'étant trouvée à vendre, il la fit acheter par un +de ses amis et s'en servit pour fonder, de concert avec son ancien +camarade Dubois, le _Globe_, dont on sait la brillante carrière. +Il écrivit dans ce recueil, tout en faisant le métier de prote. +Après 1830, resté presque seul au _Globe_, tandis que les autres +rédacteurs s'élevaient à des positions plus ou moins considérables +dans l'administration ou dans la politique, il ressentit quelque +amertume de cette sorte d'abandon et en fut encore plus porté à +condamner l'état social. Cette disposition d'esprit le jeta dans le +saint-simonisme, dont il fut l'un des dignitaires; le _Globe_ devint +l'organe de la secte. Mais, par certains côtés naïfs, honnêtes et +un peu tristes de sa nature, il ne put s'accommoder de la direction +voluptueuse donnée par Enfantin à son Église, et s'en sépara l'un +des premiers. Il se fit alors prophète à son tour et tenta de fonder +une doctrine nouvelle, celle des «humanitaires». Le _Globe_ étant +mort entre ses mains, il continua, pendant toute la monarchie de +Juillet, à exposer sa doctrine dans divers livres[81], dans la +_Revue encyclopédique_, dans l'_Encyclopédie nouvelle_, à laquelle +collaborait un autre ancien saint-simonien, Jean Reynaud, dans la +_Revue indépendante_ et dans la _Revue sociale_. + +[Note 81: _De l'égalité_ (1838). _Réfutation de l'éclectisme_ (1839). +_Malthus et les économistes._ _De l'humanité_ (1840).] + +Cette doctrine formait tout un système de philosophie mélangé de +panthéisme, de mysticisme et de sensualisme. On nous dispensera +de l'exposer. L'oeuvre serait d'ailleurs malaisée. Si l'esprit de +Pierre Leroux ne manquait ni de puissance ni de profondeur, sa pensée +était obscure et la forme plus obscure encore. À force de creuser +les idées, il s'y enfouissait. Notons cependant sa théorie de la vie +future, où l'on retrouve la répugnance accoutumée des socialistes à +placer le paradis hors de la terre: il repousse le matérialisme, qui +ne voit rien au delà du tombeau; mais, s'il nous fait revivre après +notre mort, ce n'est pas dans un autre monde, c'est dans l'humanité, +par une suite indéfinie de métempsycoses; le bonheur existera pour +nous dans le perfectionnement constant de cette humanité. + +Pierre Leroux n'était pas un pur spéculatif; il ne philosophait +que pour trouver la formule d'une société nouvelle. Des trois +termes de la devise révolutionnaire, liberté, égalité, fraternité, +c'est l'égalité qui est, suivant lui, le but auquel doit aboutir +le mouvement social. «Nous sommes entre deux mondes, écrit-il, +entre un monde d'inégalité qui finit et un monde d'égalité qui +commence.» Il estime que, jusqu'à présent, l'égalité n'a existé que +d'une façon illusoire; le capital du bourgeois y fait obstacle, +autant qu'autrefois le privilège du seigneur féodal. Et c'est, +pour le philosophe subitement transformé en tribun, l'occasion de +déclamations véhémentes contre le capital, contre la rente, contre +l'exploitation des prolétaires par les propriétaires. Quant au +remède, il croit le trouver dans une association toute particulière +qu'il appelle la triade. L'homme, dit-il, est sensation, sentiment, +connaissance. À cette division de l'être humain répond la division +de la société humaine, qui se compose des savants ou hommes de la +connaissance, des artistes ou hommes du sentiment, et des industriels +ou hommes de la sensation. Supposez qu'un savant, un artiste et +un industriel s'associent et opèrent de concert, leurs opérations +s'accompliront dans les meilleures conditions possibles, parce qu'ils +se compléteront les uns les autres. Telle est la triade dont Pierre +Leroux fait l'élément primitif de la société, à ce point que, pour +lui, l'individu isolé ne compte pas. On n'est quelqu'un ou quelque +chose qu'à la condition d'être trois. Une réunion de triades forme +un atelier; une réunion d'ateliers, une commune; une réunion de +communes, un État. À travers les tergiversations et les obscurités de +notre auteur, il apparaît bien que son État sera le seul possesseur +du capital et le seul directeur du travail: c'est ainsi qu'après une +grande dépense de philosophie il aboutit à la conclusion banale des +plus vulgaires théories socialistes. + +Pierre Leroux ne parvint pas à fonder une véritable secte ni à remuer +les foules; toutefois il ne laissa pas que d'exercer une certaine +influence sur le mouvement des idées, en groupant autour de lui des +adhérents parmi lesquels étaient des esprits de valeur; de ce nombre +fut Mme Sand[82], qui sous cette inspiration écrivit, de 1840 à +1848, plusieurs romans ouvertement socialistes[83]. Ce théoricien +abstrait et confus avait, dans l'apostolat intime, quelque chose de +convaincu, de chaleureux, parfois même de candide et de tendre, qui +n'était pas sans action sur les intelligences et sur les coeurs; +ajoutez-y la sympathie provoquée par son courage au travail, par +son désintéressement et par sa pauvreté stoïque. Il ne devait pas +cependant réussir dans les assemblées parlementaires, où le jeta +l'explosion socialiste de 1848; ses discours, aussi inintelligibles +qu'interminables, lui valurent une sorte de renom ridicule, en +même temps que le voisinage des Montagnards, au milieu desquels il +siégeait et avec lesquels il paraissait se confondre, lui faisait +perdre quelque chose de son caractère pacifique et philosophique. Il +eut cette dernière disgrâce de mourir en 1871, pendant la Commune, +et de recevoir de ceux qui s'étaient alors emparés de Paris le +compromettant hommage d'obsèques solennelles. + +[Note 82: Béranger, qui aimait Pierre Leroux, écrivait de lui, le +20 janvier 1840: «Il faut que vous sachiez que notre métaphysicien +s'est fait un entourage de femmes à la tête desquelles sont mesdames +Sand et Marliani, et que c'est dans des salons dorés, à la clarté +des lustres, qu'il expose ses principes religieux et ses bottes +crottées. Tout cet entourage lui porte à la tête, et je trouve que sa +philosophie s'en ressent beaucoup.»] + +[Note 83: À cette époque, Proudhon écrivait: «George Sand est tout à +fait entré dans nos idées.» (_Correspondance de Proudhon_, t. II, p. +160.)] + + +II + +Buchez, comme Pierre Leroux, sortait du saint-simonisme. Né en +1796, d'une famille pauvre, il s'était élevé, par son travail et +son énergie, à une carrière libérale. D'opinions fort avancées, il +fut, dans les premières années de la Restauration, avec Flottard +et Bazard, l'un des fondateurs de la «Charbonnerie» française, se +mêla à toutes les conspirations, et fut poursuivi pour participation +au complot de Belfort. Sa nature droite se dégoûta bientôt de +ces sanglantes violences, et, en 1826, il devint l'un des chefs +de l'école saint-simonienne. N'y ayant pas trouvé satisfaction +pour ses idées morales, il s'en éloigna peu avant 1830. Au cours +des recherches philosophiques auxquelles il se livrait avec une +honnête sincérité, une évolution graduelle s'était accomplie dans +son âme: matérialiste quand il conspirait, théiste pendant sa +phase saint-simonienne, il avait fini par se prendre d'admiration +pour l'Évangile et le Christ, sans cesser cependant d'être +révolutionnaire, et s'était formé tout un système sous cette +double et contradictoire inspiration. Après les événements de +Juillet, à l'heure de la grande propagande d'Enfantin et de ses +disciples, il voulut opposer chaire à chaire, et ouvrit chez lui, +rue de Chabannais, des conférences publiques qui lui attirèrent des +disciples fervents. Cette prédication orale ne lui suffit pas: en +1831, il fonda un recueil périodique, _l'Européen_, dont l'existence +fut assez précaire et intermittente, les abonnés peu nombreux, +mais dont les articles furent remarqués[84]. Il entreprit en même +temps, avec un de ses disciples, M. Roux-Lavergne, une _Histoire +parlementaire de la Révolution_, dont les quarante volumes furent +terminés en 1839: compilation énorme où l'on trouve les débats des +Chambres, les délibérations du club des Jacobins et de nombreuses +reproductions de la presse révolutionnaire; en tête de presque tous +les volumes sont des préfaces dans lesquelles le chef d'école expose +ses doctrines religieuses, sociales et politiques. Enfin, en 1839, il +publia trois gros volumes sous ce titre: _Essai d'un traité complet +de philosophie, au point de vue du catholicisme et du progrès_. +Buchez n'a rien de l'écrivain: sa pensée, déjà par elle-même assez +obscure et confuse, est encore épaissie, embrouillée et alourdie par +la forme dont il la revêt. L'étrange mélange qu'il fait d'aspirations +mystiques et de réminiscences jacobines n'est pas de nature à rendre +l'impression plus nette. Toutefois, si indigestes que soient ses +écrits, ils contiennent des idées qui ont agi sur une partie de ses +contemporains. + +[Note 84: _L'Européen_, interrompu à la fin de 1832, fut repris +en 1835 et continué, sans grande régularité, jusqu'en 1838. Il +se distribuait à 500 exemplaires, mais ne comptait guère que 100 +abonnés.] + +Venu de la révolution et attiré par le catholicisme, Buchez s'efforce +de les unir. L'une et l'autre lui paraissent se résumer dans les +mêmes principes: fraternité et égalité. Si l'égalité est le but +auquel doit aboutir la société, tout doit venir de la fraternité. +Cette fraternité n'est pas un instinct plus ou moins vague, c'est +un devoir précis, fondé sur la révélation divine. Les rapports des +hommes entre eux et l'organisation du pouvoir reposent sur cette +double parole du Christ: _Aimez votre prochain comme vous-même_, +et: _Que le premier parmi vous soit votre serviteur_. Ce n'est pas +seulement dans la région des idées spéculatives, c'est aussi dans +celle des faits historiques que Buchez prétend unir la révolution +et le catholicisme. Depuis Clovis jusqu'à 1789, en passant par les +croisades et la Ligue, il croit retrouver partout un effort de +la France pour remplir sa mission divine, qui est de propager la +fraternité dans le monde entier. La révolution surtout lui paraît +avoir ce caractère; tout en reprochant aux révolutionnaires d'avoir, +par moments, sacrifié la fraternité populaire à l'individualisme +bourgeois et d'avoir méconnu la vérité religieuse, il pousse plus +loin que personne l'apologie des crimes de 1792 et de 1793. Il est +vrai que la justification appliquée par lui à la Terreur s'étend +à l'Inquisition, que la Saint-Barthélemy est louée par les mêmes +raisons que les massacres de Septembre, et que la faction des Seize, +sous la Ligue, est exaltée au même titre que le Comité de salut +public. Dans ces divers événements, l'auteur voit l'application +d'un principe qu'il affirme être commun au catholicisme et à la +révolution, la «souveraineté du peuple». C'est même par là que le +catholicisme se distingue, à ses yeux, du protestantisme, fondé sur +l'individualisme, sur la «souveraineté du moi». «Cette souveraineté +du peuple, dit-il, ne signifie autre chose que la souveraineté du but +d'activité commune qui fait une nation.» L'individu peut se tromper +sur son but d'activité; l'universalité du peuple ne se trompera +pas. Toutefois Buchez réserve au pouvoir le «principe initiateur», +de sorte que la souveraineté du peuple, déjà confondue avec la +souveraineté du but, finit par aboutir à la souveraineté de ceux qui +ont conscience de ce but: tels ont été, par exemple, les jacobins +pendant la Révolution. Quant à ceux qui se mettent en contradiction +avec ce but, ou qui se montrent seulement incrédules, ils peuvent +être traités en ennemis. «L'intérêt du but social justifie tout.» +Pour le moment, cependant, Buchez ne songe pas à user de la force: +c'est par la persuasion qu'il veut établir le règne de la fraternité. +Son moyen pratique est l'association, mais l'association libre +et volontaire. Il commence par s'adresser aux ouvriers et les +engage à mettre en commun leurs outils, leur argent, leur travail, +et à se constituer un capital inaliénable auquel ils ajouteront, +chaque année, le sixième de leurs bénéfices; tous les salaires des +associés seront égaux, calculés uniquement sur la durée du travail; +le gérant, nommé par les ouvriers, ne doit être, suivant la parole +du Christ, que le serviteur de tous; la fortune sociale fera face +aux éventualités du chômage et de la maladie. Donc plus de misère, +plus d'inégalité, plus de conflits entre le travail et le capital. +Buchez se flatte que, par la contagion de l'exemple, ces associations +s'étendront à l'industrie entière, puis à l'agriculture. Quand tous +les individus accompliront ainsi le devoir de la fraternité, l'État +s'organisera sur ce modèle; César, lui aussi, deviendra le serviteur +de tous, et la France pourra enfin remplir sa mission dans le monde. + +Tout cela formait un ensemble étrange et singulièrement mêlé. Est-il +besoin d'en marquer les points faibles ou vicieux? Qui ne voit, +par exemple, quelle large part de chimère il y avait dans ce rêve +d'associations fraternelles et égalitaires, embrassant tous les +travaux industriels et agricoles? Est-il rien de plus outrageant +pour la conscience que cette apologie des crimes révolutionnaires? +rien de plus contraire à la liberté que cette «souveraineté du but +social»? Sur ces deux derniers points, Louis Blanc et les autres +historiens ou théoriciens du néo-jacobinisme ne feront guère que +copier l'auteur de l'_Histoire parlementaire_. Enfin, rien de plus +faux que cette prétendue communauté de principes entre la révolution +et l'Évangile. Pour l'établir, Buchez était obligé de se faire une +religion à lui[85]; il ne se contentait pas sans doute d'une sorte +de philosophie chrétienne, et professait un catholicisme positif +fondé sur le dogme révélé; mais ce catholicisme était singulièrement +déformé et incomplet; il y était beaucoup question de l'amour des +hommes, peu de l'amour de Dieu, nullement de l'autorité de l'Église +ou de la participation aux sacrements; celui que l'on proposait à +l'adoration était moins l'Homme-Dieu qu'une sorte de Christ social, +personnel à la vérité, vivant, mais mal défini. + +[Note 85: Buchez avait inspiré à un jeune artiste de ses élèves un +dessin du _Christ prêchant la fraternité au monde_, dans lequel il +prétendait résumer sa doctrine. Le Christ est porté sur un globe où +est écrit le mot FRANCE; il foule aux pieds le serpent de l'égoïsme +et tient à la main une banderole où on lit FRATERNITÉ. Deux anges, +coiffés du bonnet phrygien, l'accompagnent, et sur leurs auréoles +brillent les noms de LIBERTÉ, ÉGALITÉ. La Liberté tire un glaive; +l'Égalité porte un livre ouvert, avec ce texte: _Aimez votre prochain +comme vous-même et Dieu par-dessus tout. Que le premier parmi vous +soit votre serviteur._ Détail significatif: sur la gravure, oeuvre +d'un autre buchézien, on a effacé ces mots: _et Dieu par-dessus +tout_. (_Vie du Révérend Père Besson_, par E. CARTIER, t. I, ch. II.)] + +Néanmoins, cette doctrine toute spiritualiste, imprégnée de moralité +et de charité chrétiennes, proclamant les devoirs du peuple avant +de revendiquer ses droits, lui parlant de dévouement au lieu +de jouissance, était bien supérieure à celle des autres écoles +socialistes. Plusieurs de ses adeptes étaient des âmes généreuses +et pures; tel catholique, qui se trouvait les approcher, revenait +surpris, touché, édifié même de leurs sentiments[86]. Ils se +recrutèrent, au début, dans la jeunesse bourgeoise, notamment parmi +les artistes et les médecins. Mais cela ne suffisait pas à Buchez, +qui désirait surtout gagner des ouvriers. Il y réussit et provoqua la +fondation d'un certain nombre de petites associations coopératives. +Enfin, en septembre 1840, sous la même inspiration, parut le premier +numéro de l'_Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des +ouvriers_; ce recueil devait durer jusqu'en 1850. + +[Note 86: M. Ozanam raconte, dans une lettre écrite de Lyon, le 26 +août 1839, au Père Lacordaire, qu'un catholique influent de cette +ville, jusqu'alors légitimiste, avait été mis en rapport, durant un +voyage à Paris, avec les amis de Buchez. «Il admira la pureté de leur +religion, ajoute Ozanam, conçut un véritable enthousiasme pour leurs +personnes, et, de retour ici, il propagea ses nouveaux sentiments, et +voici qu'une douzaine de nos plus dévoués absolutistes sont abonnés +au _National_.» (_Lettres d'Ozanam_, t. I, p. 303.)] + +L'_Atelier_ se distinguait des autres publications démocratiques +en ce qu'il était fondé, soutenu et rédigé exclusivement par de +véritables ouvriers «vivant de leur travail personnel[87]»; ce +fut le premier journal où ces ouvriers traitèrent eux-mêmes les +questions qui les intéressaient. À ce point de vue, il mérite de +fixer un moment l'attention de l'histoire. L'_Atelier_ se disait +socialiste, mais en protestant que son socialisme n'était hostile +ni à la religion, ni à la nationalité, ni à la famille, ni même à +la propriété, bien que sur ce dernier point il fût moins absolu; +il n'hésitait pas à combattre les fouriéristes, les communistes, +les icariens, les socialistes autoritaires, et substituait à leurs +orgueilleuses et périlleuses chimères la propagande plus modeste des +associations coopératives selon la formule de Buchez. Politiquement, +il faisait campagne avec l'extrême gauche, demandait le suffrage +universel, attaquait la bourgeoisie et tous ceux qu'il appelait +les privilégiés, faisait l'apologie de la Terreur, à commencer par +le meurtre de Louis XVI; toutefois, il avouait honnêtement les +faiblesses et les vices du parti radical, détournait les ouvriers +de tout désordre, de toute conspiration, de toute affiliation aux +sociétés secrètes. L'un des caractères les plus remarquables de ce +journal était le souci que les ouvriers rédacteurs avaient de la +moralisation de leurs frères, la gravité émue avec laquelle ils leur +prêchaient le devoir, la fraternité, le sacrifice; ils dénonçaient, +avec une pudeur indignée, tout ce qui, dans les journaux, dans les +livres, au théâtre, pouvait corrompre le peuple. Cette morale dont +ils étaient si préoccupés, ils ne lui reconnaissaient, comme leur +maître, d'autre fondement que le christianisme, et, sans respect +humain, malgré les étonnements, les sourires ou les réclamations +d'une partie de leurs lecteurs, ils proclamaient «la nécessité de +ranimer dans le peuple l'antique foi de ses pères». «Si les laïques, +et particulièrement les démocrates, disaient-ils encore, voulaient +se donner la peine d'examiner sans prévention, d'étudier, de suivre +le mouvement des idées, ils comprendraient bientôt la grandeur +du dogme chrétien; ils verraient la puissance qu'il peut donner +même à des intelligences aussi peu cultivées que les nôtres; ils +verraient que là est la vérité invincible, et ils s'y attacheraient, +parce qu'ils comprendraient qu'il n'y a d'unité possible que par +un lien spirituel, que par la reconnaissance d'un principe commun, +obligatoire pour tous.» Le dogme ne leur suffisait pas; ils +professaient qu'on ne pouvait se passer d'une Église, d'un «pouvoir +spirituel indépendant», d'un «corps spécialement chargé de conserver +le principe moral et de l'enseigner d'une manière uniforme». Ce +n'était pas sans doute que les idées régnantes dans l'Église +catholique leur convinssent toutes. Ils reprochaient au clergé de ne +s'être pas fait révolutionnaire. «Jusqu'à présent, déclaraient-ils, +nous ne sommes ralliés qu'au principe de l'institution catholique; +mais aux personnes, nous ne nous y rallierons que lorsqu'elles nous +sembleront dignes de la haute mission d'enseigner le christianisme.» +En attendant, ils recommandaient aux démocrates d'éclairer le clergé, +de le rassurer, de l'attirer, au lieu de le traiter en ennemi ou +en suspect. La Révolution, disaient-ils, n'a qu'à «se proclamer +chrétienne, à ne vouloir que ce que le christianisme commande»; alors +le clergé sera bien obligé de s'unir à elle. + +[Note 87: Le premier numéro de l'_Atelier_ contenait la note +suivante: «L'_Atelier_ est fondé par des ouvriers, en nombre +illimité, qui en font les frais. Pour être reçu fondateur, il faut +vivre de son travail personnel, être présenté par deux des premiers +fondateurs, qui se portent garants de la moralité de l'ouvrier +convié à notre oeuvre. Les hommes de lettres ne sont admis que comme +correspondants. Les fondateurs choisissent, chaque trimestre, ceux +qui doivent faire partie du comité de rédaction.»] + +Telles étaient les idées développées avec autant de sincérité que +de persévérance par les rédacteurs de l'_Atelier_. Les ouvriers de +ce petit groupe se distinguaient de la plupart de leurs camarades +par leur tenue morale, intellectuelle et même extérieure. Un jour, +celui d'entre eux qui représentait le journal eut à comparaître en +justice: les témoignages contemporains portent trace de l'étonnement +qu'on éprouva à entendre un ouvrier parler à ses juges avec tant de +modération, de décence, de bon goût, de respect pour tout ce qui +devait être respecté. L'_Atelier_ ne fut pas sans action religieuse +sur les ouvriers de Paris: il ne les ramena pas à la foi complète, +qu'il ne possédait pas pour son compte; mais il inspira à une partie +d'entre eux une certaine sympathie pour le catholicisme, les habitua +à le regarder comme un allié possible, et non plus comme un ennemi +fatal. On put se rendre compte du changement produit, le jour où +le peuple redevint une fois de plus le maître de Paris. Si ce même +peuple, qui avait brisé la croix en 1830, lui a porté les armes en +1848; si les prêtres, outragés et menacés dans les rues après les +journées de Juillet, y ont trouvé, après celles de Février, une +pleine sécurité et même souvent des hommages, on le dut en partie à +l'influence de Buchez et de ses disciples. + +Toutefois, en dépit de ses côtés honorables et bienfaisants, l'école +buchézienne n'était pas viable. Elle avait pu jeter une flamme, +donner un élan, mais pour peu de temps. Elle portait en elle-même +des germes de contradiction et de décomposition qui ne devaient pas +tarder à se développer. La plupart des associations ouvrières fondées +sous son inspiration, après avoir prospéré pendant les premiers mois +ou les premières années de ferveur, succombèrent à des difficultés +nées dans leur propre sein: la variété des besoins et des capacités +y rendait intolérable l'égalité des salaires; on ne trouvait plus de +directeurs qui consentissent à être, par désintéressement fraternel, +les «serviteurs de tous»; enfin, l'impatience et l'imprévoyance des +associés refusaient de laisser le sixième des bénéfices dans la +caisse sociale. À cette faillite économique s'ajouta une faillite +doctrinale. Les adhérents reconnurent à l'épreuve, ceux-ci plus tôt, +ceux-là plus tard, l'impossibilité d'unir les principes opposés +de la révolution et du catholicisme. Force était de choisir. Ils +se divisèrent. Les uns, avec M. Corbon, s'enfoncèrent dans la +révolution, en répudiant comme une illusion toutes les aspirations +chrétiennes. Les autres, au contraire, se sentirent poussés a devenir +pleinement catholiques, quelques-uns à se faire prêtres ou même +moines: tel fut M. Roux-Lavergne, l'un des principaux collaborateurs +du maître, qui devint chanoine de Rennes; tels furent surtout +quatre jeunes hommes admirables, d'une âme singulièrement pure et +généreuse, Réquédat, Piel, Besson, Olivaint; les trois premiers +répondirent à l'appel de Lacordaire et moururent, à la fleur de +l'âge, sous l'habit de Saint-Dominique[88]; le quatrième, attiré +vers la Compagnie de Jésus, devait, après une sainte vie, succomber +martyr de sa foi pendant la Commune[89]. Ce n'est certes pas un +médiocre honneur pour une école que d'avoir séduit un moment de +pareils hommes. Quant à l'honnête, mais inconséquent Buchez, ceux +de ses disciples qui étaient devenus catholiques furent longtemps +réduits à dire tristement de lui: «Il est pour nous le portier de +l'Église, lui seul n'entre pas.» Il devait cependant être récompensé +de sa droiture; sur son lit de mort, il vit un prêtre et finit en +chrétien[90]. + +[Note 88: _Vie du Révérend Père Besson_, par M. CARTIER, et _Vie du +Père Lacordaire_, par M. FOISSET.] + +[Note 89: _Pierre Olivaint_, par le Père Charles CLAIR.] + +[Note 90: Buchez mourut à Rodez, en 1865, dans une chambre d'hôtel. +Ce fut un de ses anciens collègues de l'Assemblée constituante qui, +l'ayant su malade, vint le voir et l'amena à recevoir un prêtre.] + + +III + +Les écoles fort différentes de Pierre Leroux et de Buchez ne sont +pas les seules qui soient nées du démembrement du saint-simonisme. +On peut rattacher à la même origine, au moins dans une certaine +mesure, une secte beaucoup plus importante, la secte fouriériste. +Non sans doute que Fourier, qui avait exposé complètement son +système dès 1808, ait emprunté ses doctrines à Saint-Simon, dont les +premiers plans de réorganisation, encore bien incertains et vaporeux, +datent de 1817; mais, comme on le verra tout à l'heure, ce que le +fouriérisme devait recevoir du saint-simonisme, c'était l'élan de +propagande et le personnel même de ses apôtres. + +Né en 1772, à Besançon, d'une famille de commerçants modestes, +Fourier paraît avoir eu la première impression du mal social à cinq +ans, un jour où il fut puni pour avoir dit la vérité à un client que +son père cherchait à abuser. Empêché, faute de naissance, d'entrer, +comme il l'eût désiré, à l'école des officiers du génie, il fut +réduit à embrasser la carrière commerciale, qui lui déplaisait. Il +venait de s'établir épicier à Lyon, en 1793, quand, dans la révolte +de la ville contre la Convention, son magasin fut pillé et lui-même +obligé de faire le coup de feu contre les troupes républicaines. +Arrêté après la prise de la ville, il n'échappa qu'avec peine à la +mort et fut incorporé, comme simple soldat, dans un régiment de +cavalerie. Il fit ainsi quelques campagnes, puis, rendu à son premier +métier, il se trouva, en 1799, commis d'un négociant marseillais qui +l'employa à des spéculations peu délicates. Toutes ces souffrances +morales ou matérielles, venues soit des habitudes frauduleuses du +commerce, soit de l'inégalité des classes, soit du désordre public, +l'amenèrent à cette conclusion que la civilisation avait fait fausse +route: ce n'était pas la nature humaine, c'était la société qu'il +déclarait mauvaise. Peut-être, en d'autres temps, se fût-il contenté +de gémir sur ce mal, sans se croire en état d'y remédier. Mais il +avait été témoin de tant de changements pendant la Révolution; tout +était tellement déraciné, bouleversé; il avait vu pousser à ce point +la prétention de tout refaire à nouveau, qu'aucune transformation +ne l'intimidait ni ne lui semblait impossible. Non cependant qu'il +entendît avoir rien de commun avec les révolutionnaires: il les +détestait et les dédaignait, il leur en voulait aussi bien pour +les épreuves qu'il avait personnellement subies sous leur règne +qu'à cause de leur esprit de négation et d'anarchie; jamais il ne +s'indignait plus vivement que quand on paraissait le confondre +avec les agitateurs du parti républicain. Ce fut en 1803, par un +article publié dans un recueil lyonnais, qu'il fit, pour la première +fois, entrevoir quelques-unes de ses idées. En 1808, il les exposa +d'ensemble, dans son livre sur la _Théorie des quatre mouvements_, +et les compléta, en 1822 et 1829, par deux autres ouvrages sur +l'_Association domestique et agricole_ et sur le _Nouveau monde +industriel_. Tout en édictant les lois et en traçant le plan de la +société future, il vivait médiocrement des emplois subalternes qu'il +tenait dans diverses maisons de commerce, à Lyon d'abord, à Paris +ensuite. + +Dans l'oeuvre de Fourier, rien du vague de Saint-Simon. Jamais la +chimère n'a été traitée avec une précision si mathématique. Comme +le feront après lui presque tous les socialistes, il croit trouver +dans l'association le remède aux maux résultant de la concurrence, +du salariat et de la misère. Son association doit unir non seulement +les capitaux, mais les ménages, les familles, et, pour cette raison, +il l'appelle «association domestique». Jusqu'à présent, le monde +était sous le régime de l'«ordre morcelé», chaque famille ayant +son ménage, chaque commerçant sa boutique, chaque industriel son +atelier, chaque cultivateur son champ. À l'«ordre morcelé», Fourier +propose de substituer l'«ordre combiné». Soient trois cents familles +ayant actuellement trois cents ménages différents; il s'agit de les +réunir en un seul ménage, en un seul atelier; au lieu de trois cents +champs, on aura un seul domaine exploité en commun. Le réformateur +fait alors un tableau merveilleux des économies qui seraient ainsi +réalisées. «On est ébahi, écrit-il, quand on évalue le bénéfice +colossal qui résulterait de ces grandes associations.» Fourier, +à la différence des communistes, respecte le capital et ne rêve +pas l'égalité absolue; il divise le revenu en trois parts: quatre +douzièmes au capital, trois douzièmes au talent, cinq douzièmes au +travail. Chacune de ces associations, composée de dix-huit cents +membres, vivant sur un seul domaine d'une lieue carrée, logée dans un +édifice commun magnifiquement installé, constitue un «phalanstère». +Le phalanstère se subdivise en «phalanges», puis en «séries», enfin +en «groupes», chaque «groupe» se composant de sept ou neuf individus. +Tous les rapprochements se font librement; tous les dignitaires sont +élus; nulle coercition, nul régime autoritaire. + +Mais comment faire que, dans une association si nombreuse, la vie +commune soit agréable ou même seulement tolérable? Comment maintenir +le bon ordre et l'harmonie dans cette caserne sans officiers et sans +discipline, dans ce couvent sans supérieurs et sans règle? Comment +obtenir que chaque associé accomplisse spontanément la part de +travail nécessaire au profit commun? Pour y parvenir, Fourier, ne se +contentant plus de refaire la société, entreprend de refaire l'ordre +moral, de créer, pour ainsi dire, un homme nouveau. Telle est, en +effet, la portée de cette thèse de l'«attraction passionnelle» par +laquelle il prétend résoudre ou plutôt supprimer le redoutable +problème de l'existence du mal sur la terre. L'homme doit avoir, +dit-il, un moyen d'être heureux sur cette terre; autrement, Dieu +ne serait ni bon ni sage. Le tout est de découvrir ce moyen: c'est +ce que les «civilisés» n'ont pas encore su faire. Se fondant sur +cette unité du plan divin qu'il appelle l'«économie de ressorts», +le fondateur du phalanstère estime que la loi de l'attraction, +découverte par Newton dans le monde physique, doit régir aussi +le monde moral. Mais quelle attraction? Fourier, imbu des idées +sensualistes du siècle dernier, ne voit dans l'homme que l'être +sensible, entraîné à agir par les passions. L'attraction doit donc +être passionnelle. Jusqu'alors on nous enseignait à contenir nos +passions, et l'on nous avertissait que la raison nous était donnée +pour cet usage. Erreur, dit notre étrange moraliste; c'est se faire +une idée absurde de Dieu que de supposer qu'il a créé un homme +composé de deux ressorts contradictoires. D'ailleurs, en fait, la +raison est toujours la plus faible, même chez ceux qui ont charge +de prêcher la vertu. Les passions seules viennent de Dieu. Le +devoir et la morale, le mérite et le démérite sont une invention de +l'homme dont il faut se débarrasser au plus vite. Chaque individu +n'a qu'à suivre ses passions; il trouvera ainsi son plaisir, en +même temps qu'il concourra au plan divin. Ne craignez pas qu'il en +résulte quelque désordre; car il est posé en axiome fondamental que +«les attractions sont proportionnelles aux destinées». Si l'on a +pu avoir jusqu'ici mauvaise opinion des passions sans frein, c'est +qu'elles ne se mouvaient pas dans le milieu qui leur convenait. +Elles trouveront ce milieu avec le phalanstère. Dangereuses dans une +réunion restreinte, elles peuvent se développer sans heurt dans une +association nombreuse; leur variété et leur mobilité permettent alors +à chacune de se satisfaire, en même temps que la gradation infinie +des nuances intermédiaires facilite tous les rapprochements, toutes +les libres formations des «groupes» et des «séries». À ce propos, +Fourier se livre à une analyse de ces passions, tantôt subtilement +ingénieuse, tantôt absurdement arbitraire, les classant, les +étiquetant, les numérotant et décrivant leur mécanisme[91]. + +[Note 91: Fourier attache une importance capitale aux passions +qu'il appelle _mécanisantes_: la _cabaliste_, ou esprit de rivalité +et d'intrigue; la _papillonne_, ou besoin de changement, et la +_composite_, ou désir d'unir les passions des sens à celles de l'âme. +Ces trois passions ont mission de régler le mécanisme des neuf autres +passions _sensuelles_ ou _affectueuses_ et d'établir entre elles ce +rythme et cet équilibre qu'on nomme la sagesse. Pour les esprits qui +s'intéressent aux choses philosophiques, cette partie du système de +Fourier est assez curieuse; mais nous ne pourrions y pénétrer plus +avant sans sortir du cadre de cette histoire politique.] + +Par l'effet d'une autre loi que le novateur se vante d'avoir +également découverte, chacun, en cherchant à satisfaire sa passion, +se trouvera accomplir l'oeuvre utile au bien commun. Le travail +ne sera plus imposé ni pénible; il se confondra avec la libre +recherche du plaisir, et sera si attrayant qu'on verra s'y livrer +ceux qui s'y dérobent aujourd'hui, les oisifs, les enfants, et +même les «scissionnaires», nom courtoisement donné aux voleurs, +aux vagabonds, aux mendiants de profession. Chaque passion devient +dès lors une source d'activité bienfaisante. Fourier prend, par +exemple, la gourmandise, qu'il regarde comme particulièrement féconde +et qu'il déclare être la mère de toute industrie: il prétend que, +pour satisfaire sa passion, le gourmand trouvera plaisir à faire la +cuisine, plus encore à cultiver le sol. Psychologie discutable, soit +dit en passant: on peut aimer à manger des fruits ou des légumes +délicats, sans être porté à se donner la peine de les apprêter et +surtout de les faire pousser. Y aura-t-il des goûts pour toutes +les occupations et dans la proportion convenable? Fourier répond +imperturbablement par son théorème des «attractions proportionnelles +aux destinées». L'homme doit trouver, dans sa nature même, quelque +chose qui l'attire vers tout ce qu'il est appelé à faire; autrement, +la logique divine serait en défaut. Cette loi s'appliquera même pour +les travaux immondes: se fondant sur le goût de malpropreté qu'il +a remarqué chez beaucoup d'enfants, l'organisateur du phalanstère +se flatte de leur faire accomplir par plaisir les besognes les +plus répugnantes, et il les fait opérer, vêtus de gaze aux tendres +couleurs et couronnés de roses; c'est la théorie des «petites +hordes», qui obtint, à son apparition, un certain succès de rire. + +Les «petites hordes» sont surtout absurdes. Voici qui devient +odieux. En lâchant la bride à toutes les passions, Fourier ne fait +pas d'exception pour l'amour, ou plutôt pour la volupté charnelle. +Il n'interdit pas, sans doute, le mariage permanent à ceux qui ont +le goût du «familisme», mais il ne l'approuve ni ne l'encourage. La +famille lui paraît être le plus imparfait des groupes, par cette +raison, entre autres, qu'on ne peut changer de père et d'enfants, +tandis qu'on peut changer d'amants, d'amis ou d'associés. Il préfère +donc de beaucoup la liberté amoureuse, la promiscuité des sexes, +qui sera le régime ordinaire du phalanstère. Il aime à s'étendre +sur ce sujet. Tout est prévu, classé, dénommé avec un sang-froid +d'impudeur, une sorte d'inconscience lubrique dont j'aurais quelque +embarras à apporter ici des spécimens. Ne vous inquiétez pas de ce +que deviendront les petits enfants: Fourier n'a jamais vu en eux +que des objets malpropres et incommodes, et il les laisse sous la +surveillance des bonnes, dans les «séristères». D'ailleurs, il compte +sur la stérilité, qui est la conséquence ordinaire de la débauche, +et voit même là un frein bienfaisant au développement excessif de la +population. Quant au bonheur des individus, le cynique réformateur +déclare, d'un ton pénétré, que les plaisirs d'une Laïs, d'une Ninon +ou d'un duc de Richelieu ne peuvent en donner l'idée, et il évoque +les souvenirs du Parc-aux-Cerfs, auquel il s'étonne qu'on ait trouvé +à redire. + +Fourier estime qu'il suffira d'une «épreuve locale» de son système +pour que l'attrait entraîne le reste des hommes et pour qu'au bout +de deux ou trois ans toutes les populations du globe se soient +organisées d'elles-mêmes en six cent mille phalanstères. Alors +plus de patrie; le novateur goûte aussi peu le patriotisme que +le familisme. Les phalanstères se rapprocheront librement pour +constituer des centres provinciaux, des royaumes, des empires, puis +une métropole universelle qui sera construite sur le Bosphore. Les +titres de souveraineté s'échelonneront, depuis l'_unarque_, qui +commande à une phalange, jusqu'à l'_omniarque_, qui est l'empereur du +globe, en passant par le _duarque_, qui commande à quatre phalanges, +le _triarque_ à douze, le _tétrarque_ à quarante-huit. Commander est +du reste un mot impropre; tous les dignitaires sont élus, et chaque +membre du phalanstère n'est tenu d'obéir qu'à ses propres passions. +Quand cette organisation fonctionnera partout, le monde sera arrivé +à l'état d'_harmonie_. Les cinq mille ans qui se sont écoulés depuis +le commencement de la terre et pendant lesquels l'humanité a passé +successivement par les phases édénique, sauvage, patriarcale, barbare +et civilisée, ont été une période de malheurs et d'épreuves; vient +ensuite une période de prospérité qui durera soixante-dix mille ans, +et à laquelle succédera une dernière période de calamités, longue de +cinq mille ans. + +Fourier ne ressent pas plus d'embarras à disposer du monde physique +que du monde moral et social. Il nous annonce gravement qu'au +jour où l'harmonie régnera par la vertu du phalanstère et de +l'attraction passionnelle, la nature se mettra à l'unisson des +progrès de l'humanité. La terre, qui n'a produit jusqu'à présent que +deux créations, sur dix-huit qu'elle doit successivement opérer, +redeviendra féconde: cette planète est en effet un être qui a deux +âmes, deux sexes, et qui procrée par la conjonction de son fluide +boréal et austral. Alors la mer se dessalera et deviendra une +boisson agréable, pareille à la limonade. Les orangers fleuriront +en Laponie, et les tropiques jouiront d'un climat tempéré. Des +«antibaleines» traîneront nos vaisseaux, et des «antilions» nous +transporteront avec une telle rapidité que, partis de Calais le +matin, nous déjeunerons à Paris, dînerons à Lyon et souperons à +Marseille. Mercure, ayant appris l'alphabet et les conjugaisons, +établira une espèce de télégraphe pour nous transmettre, en vingt +ou trente heures, des nouvelles de nos antipodes. Six lunes jeunes +et brillantes remplaceront la lune, morte de fièvre putride, qui +nous jette aujourd'hui quelques rayons décolorés. L'homme aura sept +pieds, vivra cent quarante-quatre ans, dont cent vingt ans d'exercice +actif en amour. Le genre humain sera porté au grand complet de trois +milliards, et il y aura habituellement sur le globe trente-sept +millions de poètes égaux à Homère, trente-sept millions de géomètres +égaux à Newton, et ainsi de tous les talents. + +Contraste étrange! À le regarder par certains côtés, Fourier paraît +un esprit d'une réelle puissance, bien supérieur, en tout cas, +aux autres faiseurs de systèmes sociaux[92]; cependant, à chaque +page de ses oeuvres, on est choqué par quelque absurdité, par +quelque extravagance qui semble d'un fou. Il était personnellement +d'une probité délicate, désintéressé, simple, naïf, menait une +vie tranquille, sans désordre ou tout au moins sans scandale[93]; +cependant nulle doctrine n'est plus immorale que la sienne; jamais +glorification et organisation plus éhontée de la débauche ne sont +sorties d'un cerveau humain. Qu'est-ce que ces nombreuses marques de +folie et cette large tache d'impureté, sinon le châtiment ordinaire +de l'orgueil humain quand il prétend refaire l'oeuvre de Dieu? + +[Note 92: Certains de ses contemporains, même en dehors de ses +disciples, exagéraient même singulièrement cette puissance; Béranger +écrivait, le 25 mars 1837: «Fourier est bien certainement un génie +prodigieux, quoique incomplet.»] + +[Note 93: Fourier n'avait rien cependant d'un ascète. D'après +certains renseignements, il aurait même eu un certain goût du vin et +des habitudes peu chastes; peut-être est-ce pour cela qu'il faisait, +dans le phalanstère, la part si large à la gourmandise et à la +liberté amoureuse. (Cf. un article publié par M. Auguste DUCOIN, dans +le _Correspondant_ du 25 janvier 1851, sous ce titre: _Particularités +inconnues sur quelques personnages des dix-huitième et dix-neuvième +siècles_.)] + +Lorsqu'ils parurent,--en 1808, 1822 et 1829,--les livres de Fourier +n'eurent aucun retentissement. Les journaux ne firent même pas au +novateur l'honneur de le réfuter. Ce fut à peine si, plusieurs années +après sa première publication, il put compter deux disciples, d'abord +M. Muiron, chef de division à la préfecture de Besançon, ensuite +M. Victor Considérant, élève distingué de l'École polytechnique. +Triste de cet insuccès, il était réduit à vivre humblement et même +pauvrement[94]. Il n'eût pu publier ses livres en 1822 et en 1829, +si M. Muiron et quelques autres amis n'en avaient fait les frais. +Mais sa foi n'était pas ébranlée. Il suivait son idée, insensible et +comme étranger à tout le reste. Convaincu qu'un seul essai suffirait +à convertir le monde, il annonça qu'il attendrait, tous les jours, à +midi, l'homme riche qui voudrait lui confier un million afin de faire +les frais du premier phalanstère. Pendant dix ans, il ne manqua pas +un seul jour de rentrer chez lui, à l'heure indiquée, pour recevoir +ce visiteur attendu qui ne vint jamais. + +[Note 94: «Que de fois, écrivait plus tard Heine, j'ai vu Fourier, +dans sa redingote grise et râpée, marcher rapidement le long des +piliers du Palais-Royal, les deux poches de son habit pesamment +chargées, de façon que de l'une s'avançait le goulot d'une bouteille +et de l'autre un long pain! Un de mes amis, qui me le montra la +première fois, me fit remarquer l'indigence de cet homme, réduit à +chercher lui-même sa boisson chez le marchand de vin et son pain chez +le boulanger.» (_Lutèce_, p. 377.)] + +La révolution de Juillet ne changea d'abord rien à la situation de +Fourier. Le silence et l'ombre, dont il semblait ne pouvoir sortir, +contrastaient avec le bruit et l'éclat qui se faisaient autour +des saint-simoniens. Il assistait à la parade de ces derniers, en +spectateur ironique, dédaigneux et probablement aussi un peu jaloux. +«On ne conçoit pas, écrivait-il à M. Muiron, comment ces histrions +sacerdotaux peuvent se former une si nombreuse clientèle.» Et encore: +«Vous voulez que j'imite leur ton, leurs capucinades sentimentales. +C'est le ton des charlatans. Jamais je ne pourrai donner dans cette +jonglerie.» Ce fut cependant de ce côté que vint le coup de vent qui, +après plus de vingt ans d'attente, enfla pour la première fois ses +voiles. Lors du démembrement de l'école saint-simonienne, deux de +ses membres importants, M. J. Lechevalier et M. A. Transon, rebutés +par les doctrines d'Enfantin, mais non désabusés des chimères, +passèrent au fouriérisme et lui apportèrent une ardeur de propagande +que personne n'avait encore déployée à son service. M. Lechevalier +commença des leçons publiques, tandis que M. Transon publiait, dans +la _Revue encyclopédique_ de Pierre Leroux et de Jean Reynaud, un +résumé de la thèse phalanstérienne. Encouragés par ces accessions, +les fouriéristes de la veille se mirent aussi en mouvement. Le +maître lui-même fit des conférences à Paris; Considérant ouvrit +un cours à Metz; de nombreuses publications furent lancées dans +le public. Jamais tant de bruit ne s'était fait autour de cette +doctrine. Quelques mois après, en 1832, l'école se sentit assez +fortement constituée pour se donner un organe périodique qui s'appela +_le Phalanstère_ ou _la Réforme industrielle_. Bientôt même, grâce +au concours de M. Baudet-Dulary, député, un essai de colonisation +phalanstérienne fut tenté à Condé-sur-Hesgres, près de Rambouillet; +il échoua complètement. Quoique les adeptes expliquassent cet échec +par l'insuffisance des moyens, l'effet en fut fâcheux, et le crédit +du fouriérisme s'en trouva singulièrement ébranlé. D'ailleurs, la +lumière projetée sur les livres du chef de la secte avait pour +résultat de mettre en relief les immoralités et les extravagances +qui y pullulaient: les premières soulevaient un cri de réprobation, +les secondes un éclat de rire, plus redoutable encore. Vainement les +phalanstériens s'emportaient-ils contre ceux qui se scandalisaient +ou s'égayaient, vainement accablaient-ils les journaux de leurs +explications justificatives: le mouvement des adhésions s'arrêta; +plusieurs fidèles même s'éloignèrent, entre autres MM. Lechevalier et +Transon; ce dernier, d'une âme ardente, généreuse, compatissante aux +malheureux, devait trouver bientôt après, dans le catholicisme, la +vérité qu'il avait longtemps cherchée avec droiture auprès des faux +prophètes. Force fut, en 1834, d'interrompre la publication de la +_Réforme industrielle_. + +Fourier, toutefois, tenait bon: ne fléchissant ni sous le sarcasme, +ni sous l'indignation, il anathématisait ce monde imbécile et +aveugle, exprimait son mépris pour ces «petits Français» incapables +de comprendre la vérité, flétrissait ses adversaires qu'il +classait sous vingt-huit catégories, et continuait à demander +imperturbablement le million dont il avait besoin pour fonder +son premier phalanstère. Traité toujours par ses disciples de +«révélateur», de «démiourgos du monde sociétaire», d'«architecte du +bonheur sur la terre», il morigénait ceux d'entre eux qui, par peur +du rire ou du scandale, voulaient faire quelques sacrifices au sens +commun ou au sens moral. «Je ne ferai pas de basses concessions», +leur disait-il. Faut-il croire que la constance du maître rendit du +coeur aux disciples? Toujours est-il qu'en 1836 il se produisit comme +une reprise de la propagande fouriériste. La _Réforme industrielle_ +reparut sous le titre de la _Phalange_; c'était Considérant qui +la dirigeait. Fourier ne put lui donner que quelques articles. Il +mourut, le 9 octobre 1837, à l'âge de soixante-cinq ans, entouré +de ses adeptes qui firent graver sur sa tombe ses deux maximes: +_Les attractions sont proportionnelles aux destinées_.--_La série +distribue les harmonies_. + +Cette mort ne mit pas fin au fouriérisme, qui, débarrassé de +son bizarre fondateur, prit au contraire plus de développement +et s'organisa en une sorte de corporation sous la direction +de Considérant. Ce dernier, qui avait beaucoup plus de talent +d'exposition que Fourier, alla, de ville en ville, faire des +prédications de «phanérogamie» et d' «harmonie passionnelle». Des +hommes, dont quelques-uns ne manquaient pas de valeur, MM. Cantagrel, +Vidal, Toussenel, Laverdant, etc., concouraient à cet apostolat. +Grâce à la munificence d'un Anglais, la _Phalange_ put paraître trois +fois par semaine; bientôt même, l'école eut son journal quotidien, +la _Démocratie pacifique_. Sans abandonner l'ensemble de la doctrine +du maître, ses disciples en laissaient prudemment dans l'ombre les +parties les plus choquantes, pour s'attacher surtout à la thèse +économique; ils ne parlaient plus, du reste, d'une transformation +rapide et universelle, mais seulement d'un travail d'amélioration +successive. Fidèles, en cela, à l'esprit du fondateur de l'école, ils +prirent, surtout au début, grand soin de ne pas se confondre avec le +parti révolutionnaire, et se piquèrent d'être des «pacifiques», comme +le disait le titre même de leur journal. Aussi étaient-ils mal vus +des démocrates militants, qui leur reprochaient de «louvoyer dans +les eaux du monde officiel». Sur beaucoup de questions courantes, +ils parlaient comme les conservateurs. La vérité est qu'ils ne se +rattachaient à aucun parti. Ils affichaient un grand dédain de la +«comédie parlementaire» et se vantaient «d'avoir tué la politique». +Pour eux, il n'y avait qu'une question, la question sociale: +«L'organisation du travail, disaient-ils, la grande idée soulevée au +commencement du siècle par Fourier, emporte dans son tourbillon non +seulement ceux qui l'acceptent, mais encore ceux qui s'efforcent de +lutter contre elle.» Avec le temps, toutefois, ils tendirent à se +rapprocher de l'extrême gauche, sans se confondre avec elle, et, vers +la fin de la monarchie de Juillet, on les retrouvait presque toujours +faisant campagne contre M. Guizot. + +En somme, après être resté pendant de longues années absolument +ignoré et impuissant, le fouriérisme finissait par prendre une place +relativement importante dans le mouvement intellectuel de ce temps. +Ses thèses étaient sans doute trop abstraites et trop compliquées +pour être comprises et goûtées des masses; la plupart de ses +adeptes étaient des bourgeois, des esprits d'une certaine culture; +quelques-uns, d'anciens élèves de l'École polytechnique. Mais si +ceux-là étaient peu nombreux qui acceptaient et professaient toute la +doctrine, on en retrouvait comme un reflet dans beaucoup d'esprits +dévoyés. Il n'était pas jusqu'à la littérature sur laquelle elle +ne fît sentir son action. Déjà l'on a eu occasion de signaler le +concours donné au socialisme par certains romanciers; concours très +efficace, car le roman pénétrait là où l'on se fût ennuyé d'un livre +abstrait; il arrivait à la raison par l'imagination, ce qui est, chez +beaucoup, le chemin le plus facile et le plus prompt; il donnait aux +chimères une apparence de vie. Parmi ces romanciers socialistes, +nul ne fut plus lu et n'exerça plus d'action qu'Eugène Süe. L'homme +et son oeuvre nous sont déjà connus[95]. Pour le moment, je veux +seulement noter que l'un de ses grands romans-feuilletons de cette +époque, les _Sept Péchés capitaux_, publié dans le _Constitutionnel_, +était la détestable mise en scène des pires théories de Fourier sur +la légitimité des passions. Politiquement, le fouriérisme a exercé +aussi une certaine influence, et cette influence a été mauvaise. +Bien que non populaire, il a contribué à développer dans le peuple +cette idée fausse et dangereuse que toute souffrance et tout mal +viennent de l'organisation défectueuse de la société, et qu'ils +disparaîtraient avec un simple changement de cette organisation. +En outre, si peu intelligibles que les subtilités de l'attraction +passionnelle fussent pour des natures grossières, celles-ci n'étaient +que trop disposées à en retenir ces assertions simples, que le devoir +n'existe pas, que toute passion est légitime et que la vie se résume +dans la recherche du plaisir. En tout cela, le fouriérisme faisait +oeuvre de décomposition sociale et morale, frayait la voie aux +révolutionnaires, dont il prétendait se distinguer, et assumait sa +part de responsabilité dans leurs méfaits. + +[Note 95: Voir plus haut, p. 73 et suiv.] + + +IV + +En étudiant le fouriérisme, le saint-simonisme et les autres écoles +prétendues pacifiques qui en dérivaient, nous avons retrouvé l'une +des origines du socialisme révolutionnaire. Cette origine n'est pas +la seule. Il en est une autre qui, pour être moins apparente, peut +cependant être reconnue: pour cela, il faut remonter jusqu'à Gracchus +Babeuf, qui prêchait hautement, sous le Directoire, l'abolition +de la propriété et le partage de toutes les terres, de toutes les +richesses. Cette filiation a échappé à la plupart des contemporains; +mais aujourd'hui l'on a la preuve que, des «égaux» de 1796 aux +socialistes de la fin de la monarchie de Juillet, la tradition s'est +continuée sans interruption. Un homme s'est trouvé, en effet, pour +la recevoir des mains de Babeuf, la garder avec une sorte de piété +sauvage et la transmettre aux générations nouvelles: c'est Buonarotti. + +Né à Pise, en 1761, d'une famille qui prétendait descendre de +Michel-Ange, Philippe Buonarotti s'était jeté avec passion dans la +révolution française. Il prit part à la conspiration des «Égaux», +fut condamné avec Babeuf et jeté en prison pendant que ce dernier +était exécuté. Sous la Restauration, on le retrouve à Bruxelles et +à Genève, fort engagé dans la Charbonnerie, servant de lien entre +les ventes françaises et les ventes italiennes. Il était resté +fidèle à la sinistre mémoire de son premier chef, et publia, en +1828, une _Histoire de la conspiration de Babeuf_, à laquelle il +joignit un exposé des doctrines communistes de ce personnage. Rentré +à Paris après 1830, il fit paraître une nouvelle édition de son +livre. Presque ignoré de la bourgeoisie régnante, pauvre, vivant de +quelques leçons de musique, recueilli, vers la fin de sa vie, par le +marquis Voyer d'Argenson, qui, avec Charles Teste, frère du futur +et trop fameux ministre, fut son plus dévoué partisan, il tenait, +dans le parti révolutionnaire, le rôle d'une sorte de patriarche du +fanatisme démagogique, souvent consulté et exerçant son action non +seulement en France, mais à l'étranger; la «jeune Italie» et Mazzini +relevaient de lui. À sa mort, survenue en 1837, M. Trélat publia +une notice enthousiaste: «La vie de Buonarotti, disait-il, s'est +prolongée soixante-dix-sept ans, sans qu'on y ait découvert aucune +tache[96].» Un peu plus tard, au cours de son _Histoire de dix ans_, +M. Louis Blanc faisait un éloge non moins ému de l'ancien complice de +Babeuf, le comparait «aux sages de l'ancienne Grèce» et proclamait +que ses opinions étaient «d'origine céleste»; puis il le montrait, +«du fond de son obscurité, gouvernant de généreux esprits, faisant +mouvoir des ressorts cachés, entretenant avec la démocratie du +dehors des relations assidues, et tenant les rênes de la propagande, +qu'il fallût soit accélérer le mouvement, soit le ralentir[97]». Les +honneurs rendus par les initiés à la mémoire du vieux conspirateur +communiste se sont prolongés jusqu'à nos jours; en 1869, M. Ranc a +donné une nouvelle édition de l'_Histoire de la conspiration de +Babeuf_; dans sa préface, il insiste sur l'influence considérable de +Buonarotti: «C'est grâce aux babouvistes, dit-il, que, pendant le +premier Empire et la Restauration, la tradition révolutionnaire n'a +pas été un seul instant interrompue, et que, dès les premiers jours +de 1830, le parti républicain s'est trouvé reconstitué[98].» + +[Note 96: Cette brochure, imprimée à Épinal, parut en juin 1838.] + +[Note 97: _Histoire de dix ans_, t. IV, p. 183, 184.] + +[Note 98: _Gracchus Babeuf et la conjuration des Égaux_, par +BUONAROTTI, préface par RANC, 1869.--Dans cette préface, M. Ranc +présente la conjuration de Babeuf comme le dernier effort tenté par +les républicains pour enrayer la contre-révolution; il admire le +plan du comité insurrectionnel de 1796 et les mesures qu'il avait +préparées pour «désarmer la bourgeoisie».] + +Buonarotti usa naturellement de son autorité sur le parti +démocratique, pour y propager ses idées communistes. Son livre, à +peu près le seul de ce genre qui existât dans les premières années +de la monarchie de Juillet, se lisait dans les ateliers, et les +ouvriers s'y infectaient de «babouvisme». C'est évidemment sous son +influence que, peu après 1830, les idées socialistes ont pénétré dans +les sociétés secrètes et y ont pris, d'année en année, une place +plus large. On les a vues apparaître, dès la fin de 1833, chez les +sectionnaires des _Droits de l'homme_, qui pourtant étaient surtout +des agitateurs politiques et des doctrinaires républicains[99]. Elles +furent plus visibles encore dans la société des _Familles_ et dans +celle des _Saisons_, sous l'inspiration de Blanqui et de Barbès[100]; +le journal _l'Homme libre_, qui fut, en 1838, l'organe clandestin de +la seconde de ces associations, était absolument babouviste. En même +temps, des journaux révolutionnaires, comme le _Bon Sens_, rédigé +par MM. Cauchois-Lemaire, Rodde et Louis Blanc, ouvraient une porte +plus ou moins large aux élucubrations antisociales. Certaines petites +feuilles, l'_Égalité_ et l'_Intelligence_, ne renfermaient pas autre +chose. + +[Note 99: Voy. notamment, en octobre 1833, la «Déclaration» de la +Société des droits de l'homme. (Cf. plus haut, t. II, ch. X, § I.)] + +[Note 100: Cf. plus haut, t. III, ch. I, § V, et ch. V, § V.] + +Ce fut surtout après l'émeute avortée du 12 mai, vers la fin de 1839 +et en 1840, que se produisit, dans les bas-fonds révolutionnaires, +une sorte de fermentation communiste. Les sectes se multiplièrent: +_égalitaires_, _communistes_, _révolutionnaires_, _fraternitaires_, +_communitaires_, _communautistes_, _unitaires_, etc. Comme on +redoutait que cette variété ne nuisît à la puissance de l'action, +un certain nombre de meneurs se réunirent à Londres, en novembre +1839, pour arrêter un programme commun[101]. On avait choisi une +ville étrangère, par crainte de la police parisienne. Un rapport fut +rédigé «sur les moyens à prendre pour mettre la France dans une voie +révolutionnaire, le lendemain d'une insurrection victorieuse». Le +premier acte devait être la constitution d'un triumvirat dictatorial +nommé, non par la majorité du peuple, «qui pourrait se tromper», +mais par les «auteurs de l'insurrection». Ce triumvirat décrétera, +entre autres mesures, la suspension de l'exportation des grains, +le maximum sur les denrées alimentaires et le droit de tout homme +à l'existence. Le gouvernement «se fera, au profit de la nation, +premier manufacturier, directeur suprême de toutes les industries»; +il aura des magasins pour vendre ses produits et créera des ateliers +nationaux. Les enfants, à partir de cinq ans, seront enlevés à leurs +parents et livrés au gouvernement, pour que celui-ci «leur inculque +les bons principes». Tout auteur d'un livre ou d'un article de +journal tendant à rétablir l'ancien ordre de choses sera condamné +comme contre-révolutionnaire. Quant aux dépenses publiques, on y +fera face par les moyens suivants: émission de papier-monnaie; +séquestration des biens appartenant aux familles des individus qui +ont participé aux actes gouvernementaux depuis 1793; capitalisation +de l'impôt dans certains cas; abolition de l'hérédité des fortunes en +ligne collatérale; attribution à l'État de la quotité disponible dans +les héritages en ligne directe. Ce rapport, dont je ne fais connaître +qu'incomplètement les odieuses extravagances, fut imprimé à Londres +et distribué aux délégués, qui s'ajournèrent au mois de septembre +1840 pour prendre une décision. Ils se retrouvèrent en effet réunis +à cette date et, après délibération, adoptèrent à l'unanimité les +conclusions du rapport. + +[Note 101: Les renseignements qui suivent sont empruntés au curieux +livre de M. Maxime DU CAMP sur l'_Attentat Fieschi_, p. 276 et suiv.] + +Tout en s'organisant ainsi dans l'ombre, les communistes +s'enhardissaient à faire des manifestations publiques; tel fut, le +1er juillet 1840, le banquet de Belleville, dont il a été parlé[102]. +Des publications de toutes sortes[103], de petits journaux, peu +connus du monde bourgeois, mais ayant accès dans les ateliers, +notamment la _Fraternité_, fondée en 1845, répandaient leurs +doctrines et surtout leurs haines dans les centres industriels. +De nombreux ouvriers s'improvisaient apôtres du communisme auprès +de leurs camarades. «Je connais personnellement à Lyon et dans la +banlieue, écrivait Proudhon en 1844, plus de deux cents de ces +apôtres qui tous font la mission en travaillant... Tout cela, +vous pouvez m'en croire, aboutira à quelque chose, et le mouvement +n'est pas près de se ralentir; il y a progrès, et progrès effrayant +au contraire.[104]» Ces prédicateurs trouvaient facilement des +auditeurs. «La propagande du communisme, observait alors Henri +Heine, possède un langage que chaque peuple comprend: les éléments +de cette langue universelle sont aussi simples que la faim, l'envie, +la mort. Cela s'apprend facilement[105].» Par moments, les passions +ainsi surchauffées dans les bas-fonds sociaux faisaient explosion au +dehors. Tel avait été, à la fin de 1841, l'attentat de Quénisset, +oeuvre de la secte des _Égalitaires_[106]. Plusieurs années après, +un procès criminel révélait l'existence d'une autre secte, fondée +en juillet 1846, celle des _Communistes matérialistes_: ceux-ci, +ouvriers de leur état, avaient décidé de détruire le gouvernement +et la société, non par l'insurrection ouverte, mais en se servant +des moyens nouveaux fournis par la physique et la chimie; pour se +procurer l'argent nécessaire, ils étaient convenus de recourir au +vol, estimant que le vol commis en vue de l'affranchissement de +l'humanité était licite. Ce fut à l'occasion d'un de ces vols qu'ils +furent poursuivis et condamnés[107]. Quelques rares observateurs +jetaient les yeux, de temps à autre, sur ce travail souterrain et +en étaient épouvantés: de ce nombre était Henri Heine, qui revenait +souvent sur ce sujet, dans ses lettres à la _Gazette d'Augsbourg_. Il +ne se lassait pas de signaler «cet antagoniste de l'ordre existant, +qui garde son terrible incognito et qui réside, comme un prétendant +nécessiteux, dans les sous-sols de la société officielle»; puis il +ajoutait: «Communisme est le nom secret de cet adversaire formidable +qui oppose le règne des prolétaires, dans toutes ses conséquences, au +règne actuel de la bourgeoisie. Ce sera un épouvantable duel. Comment +se terminera-t-il? C'est ce que savent les dieux et déesses dont la +main pétrit l'avenir. Pour notre part, nous savons seulement que le +communisme, bien qu'il soit peu discuté à présent et qu'il traîne son +existence souffreteuse dans des mansardes cachées, sur sa couche de +paille misérable, est pourtant le sombre héros à qui il est réservé +un rôle énorme, quoique passager, dans la tragédie moderne, et qui +n'attend que la réplique pour entrer en scène[108].» + +[Note 102: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.] + +[Note 103: Tels furent par exemple le _Code de la communauté_, +par M. DESAMY, les écrits divers de M. J.-J. May, rédacteur de +l'_Humanitaire_, de M. Pillot, ancien collaborateur de l'abbé Châtel, +de M. Constant, prêtre apostat, etc.] + +[Note 104: _Correspondance de Proudhon_, t. II, p. 136.] + +[Note 105: _Lutèce_, p. 211.] + +[Note 106: Voir plus haut, t. V, ch. I, § II et III.] + +[Note 107: Juillet 1847.] + +[Note 108: _Lutèce_, p. 258. Cf. aussi p. 209, 211, 366, 367.] + + +V + +L'agitation communiste dont nous venons de parler était à peu près +anonyme. Les publications, assez nombreuses à partir de 1839, dans +lesquelles des écrivains déclassés ou même de simples ouvriers +traçaient le plan d'une société idéale où tout serait partagé sous +la surveillance de l'État, demeuraient ignorées en dehors d'un petit +cercle; elles témoignaient de la fermentation des esprits plutôt +qu'elles n'exerçaient elles-mêmes une action étendue. Il est un +livre cependant qui, sans être plus éloquent ni plus original que les +autres, s'est trouvé avoir trop de retentissement, et a contribué +trop efficacement à populariser le communisme, pour qu'on ne fasse +pas à l'oeuvre et à son auteur une place à part: nous voulons parler +du _Voyage en Icarie_, publié en 1840 par M. Cabet. + +À cette date, Étienne Cabet était âgé de cinquante-deux ans; figure +ronde et béate, expression vulgaire avec affectation de sensibilité +philanthropique; faux bonhomme, rusé, égoïste, et qui, avant de +prendre, par calcul, ce masque paterne, avait été l'un des violents +du parti révolutionnaire. Fils d'un tonnelier de Dijon, il fit +ses études comme boursier, puis, devenu avocat, il joua, sous la +Restauration, un rôle actif dans les sociétés secrètes. Ce lui fut +un titre suffisant, en août 1830, pour que M. Dupont de l'Eure +l'envoyât d'emblée procureur général à Bastia; mais l'exagération +de ses opinions le fit révoquer par le ministère Périer; il en +garda une amère rancune au gouvernement de Juillet. Nommé député +par les électeurs de la Côte-d'Or, il siégea à l'extrême gauche, +fonda le journal _le Populaire_ et publia divers pamphlets contre la +monarchie. Ses excès de plume lui attirèrent plusieurs poursuites et, +en 1834, une condamnation à deux ans de prison. Il se réfugia alors +en Angleterre, où il resta jusqu'en 1839. Ce fut là, en lisant Thomas +Morus et en causant avec Owen, qu'il résolut de se faire socialiste, +communiste même, et qu'il composa son _Voyage en Icarie_. Il en avait +terminé le manuscrit dès le commencement de 1838; mais, rendu prudent +par ses premières mésaventures judiciaires, il consulta ses amis, +entre autres Lamennais, pour savoir si un tel livre ne l'exposerait +pas à des poursuites. Il en retarda la publication jusqu'en janvier +1840, et encore, à cette époque, le fit-il paraître d'abord sans +bruit et sous le pseudonyme de Dufruit. Ce ne fut qu'aux éditions +suivantes qu'il osa le signer de son nom. + +Le _Voyage en Icarie_ est une sorte de roman, ce qui permet à +l'auteur d'en prendre à son aise avec les réalités et lui rend +faciles les affirmations les plus arbitraires. Voici la fable: +Un jeune Anglais, lord Carisdall, se rend, en décembre 1835, dans +l'Icarie, où la société est organisée selon les idées de Cabet, et +où, par suite, tout le monde est aussi heureux que vertueux. Les +honneurs de ce pays sont faits au voyageur par un jeune homme dont le +grand-père, un ancien duc, avait été le compagnon du charretier Icar, +fondateur de l'Icarie; le père de ce même jeune homme, autrefois +magistrat éminent, est serrurier de son état, et sa soeur, après +avoir reçu la plus brillante éducation, exerce la profession de +couturière. N'est-ce pas un coup de maître, pour gagner le coeur des +ouvriers, que de débuter ainsi en ramenant à leur niveau et en mêlant +à leurs rangs les aristocrates de la naissance et de l'éducation? En +Icarie, les biens sont communs; l'État possède tout le capital social +et en répartit les revenus entre les membres de la société, non plus +même suivant la capacité, comme le voulaient les saint-simoniens, +mais suivant les besoins de chacun; il loge, habille, nourrit tous +les citoyens; la table est même fort recherchée, ce qui ne devait pas +être la moins efficace des séductions à l'adresse des affamés[109]. +Chacun travaille, mais, comme dans le phalanstère, le travail est +attrayant et, grâce à des machines merveilleuses, ne dure que cinq ou +six heures par jour. N'objectez pas que l'absence d'intérêt personnel +produira, comme toujours, la paresse. L'auteur affirme que nul ne se +refusera à travailler, du moment où l'oisiveté sera, en Icarie, aussi +infâme qu'ailleurs le vol. Tout est réglé par l'autorité, le lever, +le coucher, le travail, les repas, le silence, les conversations, +les chants, les récréations. Personne qui ne reçoive sa tâche, aussi +bien le savant et l'artiste que les manoeuvres. On ne peut écrire de +livres nouveaux qu'avec la permission ou plutôt sur la commande du +gouvernement; quant à ceux des livres anciens que le pouvoir juge +dangereux, ils sont brûlés. Ni juges, ni avocats, ni gendarmes, dans +cette société d'où, paraît-il, les mauvaises passions de l'homme ont +été extirpées en même temps que la propriété. Si, par impossible, +un crime était commis, l'auteur en serait enfermé dans une maison +de santé, car ce ne pourrait être qu'un fou. Il semblerait que ce +communisme dût aboutir à la promiscuité des sexes; Cabet conserve +cependant la famille, et nous affirme même qu'en Icarie elle sera +garantie contre toute impureté, contre toute faiblesse. Cette sorte +d'inconséquence venait-elle d'un scrupule de pudeur? N'était-elle +pas plutôt un calcul de prudence? En effet, à ceux de ses disciples +qui, plus logiques, concluaient à la communauté des femmes, le +maître se bornait à répondre qu'ils s'exposeraient ainsi à être +poursuivis comme les saint-simoniens, et que c'était déjà bien assez +de s'attaquer à la propriété, sans se mettre, au même moment, sur les +bras les défenseurs de la famille. Il semblait donc arrêté surtout +par une considération d'opportunité. + +[Note 109: «Tu vois donc, mon pauvre ami, écrit un Icarien, que le +gouvernement fait ici bien autre chose que notre monarchie; tandis +que la royauté fait tant de bruit pour un bon roi qui voulait que +chaque paysan pût mettre la _poule au pot le dimanche_, la république +donne ici, sans rien dire, à tous et tous les jours, tout ce qui ne +se voit ailleurs que sur la table des aristocrates et des rois.»] + +Cabet se défend de vouloir imposer son régime par la violence. En +attendant que les peuples séduits aient fait du monde une vaste +Icarie, il veut bien indiquer les mesures transitoires par lesquelles +on peut s'acheminer vers cette transformation: suppression de +l'armée; prélèvement de cinq cents millions sur le budget pour +entretenir des ateliers nationaux et payer le logement des pauvres; +fixation par l'État du salaire des ouvriers et du prix des objets de +consommation, impôt progressif sur la richesse et le superflu. + +Le système icarien ne tient aucun compte des conditions de la nature +humaine ni des plus simples exigences du bon sens; il n'est du reste +pas plus agréable pour une imagination délicate que satisfaisant +pour une raison droite; mais la nullité, la platitude, l'absurdité, +le ridicule même ne sont pas des motifs d'insuccès auprès du +vulgaire. Dans l'oeuvre de Cabet, tout était combiné, avec une +certaine adresse subalterne, pour caresser et séduire la convoitise, +l'amour-propre, la jalousie des pauvres gens. Cette vision de +vie facile et plantureuse, présentée comme une réalité vivante, +touchait ceux qui peinaient, mieux que n'eussent pu le faire les +raisonnements les plus rigoureux ou les plus ingénieuses inventions. +Ajoutez un certain ton de sensibilité dont la naïveté populaire était +facilement dupe. Aussi le succès fut-il considérable. Le législateur +de l'Icarie devint, dans une partie du monde ouvrier, l'objet d'une +sorte de dévotion attendrie; traité de _père_ par ses adeptes, il +recevait des députations d'hommes et de femmes venant lui apporter +d'immenses bouquets. Ce rôle d'idole plaisait à son égoïsme et à +son orgueil. Ignorant tout ce qui n'était pas lui, il souriait avec +une bienveillance dédaigneuse, quand quelqu'un lui parlait d'autre +chose que de ses ouvrages. On ne saurait d'ailleurs lui refuser une +certaine habileté d'organisation et de propagande. D'une fécondité +égale à sa médiocrité, il multipliait les brochures, toutes roulant +sur les doctrines icariennes, promettant le même bonheur et la même +égalité; c'était généralement un dialogue où son partisan, maître +Pierre, confondait maître Jacques, son adversaire, le tout avec +accompagnement de lettres dans lesquelles des correspondants inconnus +ou supposés témoignaient de leur admiration et de leur vénération +pour le réformateur. Il avait trouvé moyen de se créer une armée de +courtiers fanatiques qui s'en allaient placer ses brochures dans +les ateliers de Paris et de province, au profit de ses idées et +de sa bourse. Ainsi se formèrent des centres «icariens» à Lyon, à +Toulouse, à Marseille, à Limoges, à Mulhouse, à Saint-Quentin et +dans d'autres villes industrielles. Si bien qu'au lendemain de la +révolution de 1848, Cabet est apparu comme une des puissances avec +lesquelles le gouvernement provisoire était obligé de compter. Quelle +plus saisissante preuve de son crédit que la douloureuse odyssée de +ces centaines d'ouvriers et d'ouvrières qui sont partis alors, sur +la foi de sa parole, pour les solitudes du Texas, afin d'y chercher +cette Icarie dont le mirage avait séduit et allumé leurs grossières +imaginations! Qui peut même affirmer que ces malheureux seront +désabusés, quand, après le plus lamentable des avortements, ils +reviendront décimés, déguenillés et décharnés? + + +VI + +Ce fut en 1840, quelques mois après la publication du _Voyage en +Icarie_, que Louis Blanc fit paraître sa brochure sur l'_Organisation +du travail_: il n'avait pas encore trente ans. Il était né en 1811, +à Madrid, où son père remplissait les fonctions d'inspecteur des +finances du roi Joseph; sa mère était une Pozzo di Borgo, d'une +distinction rare et d'une vive piété; son grand-père maternel, +royaliste ardent, avait été guillotiné pendant la Terreur. La chute +de Napoléon priva le père de Louis Blanc de sa place et laissa sa +famille dans la gêne. Toutefois, en souvenir de l'aïeul, Louis XVIII +accorda une pension à l'ancien fonctionnaire impérial et des bourses +de collège à ses deux fils. Ceux-ci, ayant terminé leurs études et +perdu leur mère, étaient en route pour chercher fortune à Paris, +quand éclata la révolution de 1830[110]. Cet événement les priva de +la pension faite à leur père: ce n'était plus seulement la gêne, +c'était la misère, d'autant que, sous ce coup, M. Blanc, déjà malade +et assombri, vit sa raison s'égarer. Voilà donc Louis, à dix-neuf +ans, cherchant péniblement un gagne-pain, en compagnie de son frère +cadet. Tour à tour copiste, clerc d'avoué, répétiteur, frappant à +des portes qui ne s'ouvraient pas toujours, non seulement il était +entravé dans son ambition, mais n'avait pas chaque soir de quoi +manger: dénuement que le contraste lui faisait ressentir plus encore, +quand, invité par un parent riche, et dissimulant sa pauvreté, il se +retrouvait, pour quelques heures, dans ce monde élégant où le sort +l'avait fait naître[111]. Que d'amertumes s'amassèrent alors dans +cette âme, énergique sans doute, tenace, mais orgueilleuse, haineuse, +jalouse! Que de serments d'Annibal contre la société à laquelle le +jeune homme s'en prenait de ses privations et de ses humiliations! +Lui-même a dit plus tard, en 1848, dans une de ses conférences du +Luxembourg: «Si je n'ai pas été ouvrier comme Albert et comme vous, +j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus +amer. Moi aussi, j'ai été pauvre, j'ai vécu à la sueur de mon front; +dès mes premiers pas dans le monde, j'ai porté le fardeau d'un ordre +social inique, et c'est alors que, devant Dieu, devant ma conscience, +j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'être malheureux, de +ne jamais oublier ce qui a fait le malheur d'un si grand nombre de +mes frères.» + +[Note 110: Voir, sur ces premières années de M. Louis Blanc, le +brillant discours prononcé par M. Pailleron, lors de sa réception à +l'Académie française. Le spirituel académicien remplaçait M. Charles +Blanc.] + +[Note 111: On a raconté comment, à bout de ressources, Louis Blanc +s'était décidé à réclamer l'appui du général Pozzo di Borgo, parent +de sa mère. L'accueil fut plein de politesse. Le général interrogea +le jeune homme sur son avenir, promit son appui, puis, quand il +estima que l'entretien s'était suffisamment prolongé, il sonna +et donna à demi-voix un ordre à son valet de chambre. Celui-ci, +au bout de peu d'instants, rentra, tenant à la main une bourse +convenablement garnie. Louis Blanc, déjà assez mal à l'aise de sa +démarche, fut fort irrité du procédé, repoussa la bourse avec colère +et quitta brusquement le général. Cette version est du moins celle +qui circulait dans le monde démocratique. (STERN, _Histoire de la +révolution de 1848_, t. II, p. 42, 43.)] + +Aux souffrances de la pauvreté s'ajoutait, pour le jeune Louis Blanc, +la mortification, peut-être plus douloureuse encore, de sa petite +taille; il avait un aspect si enfantin que, même plus tard, tous ceux +qui le voyaient pour la première fois lui donnaient douze ou treize +ans[112] et le traitaient en conséquence, les hommes ne le prenant +pas au sérieux et les femmes riant de ses velléités galantes. En +quête d'une place, il fut conduit, un matin, par M. Flaugergues, chez +le duc Decazes, grand référendaire de la Chambre des pairs; celui-ci +était assis sur son lit, lisant un journal. M. Flaugergues, après les +formalités d'usage, recommanda son protégé au duc, qui, se tournant +vers Louis Blanc, le frappa légèrement sur la joue: «Eh bien, +dit-il, nous verrons ce qu'on peut faire pour ce petit garçon.» «Je +sortis et ne le revis plus», racontait, longtemps après, Louis Blanc +encore tout mortifié de cette scène; et il ajoutait, en savourant +sa vengeance: «Étrange moquerie du destin! Le 1er mars 1848, il +était donné à ce petit garçon de coucher dans le lit où il avait vu +le duc assis, plusieurs années auparavant, et que le duc venait de +quitter[113].» + +[Note 112: Henri Heine écrivait, le 6 novembre 1840: «M. Louis Blanc +est un homme encore jeune, de trente ans tout au plus, quoique, +d'après son extérieur, il semble un petit garçon de treize ans. En +effet, sa taille on ne peut plus minime, sa petite figure fraîche et +imberbe, ainsi que sa voix claire et fluette qui paraît n'être pas +encore formée, lui donnent l'air d'un gentil petit garçon échappé +à peine de la troisième classe d'un collège, et portant encore +l'habit de sa première communion.» (_Lutèce_, p. 138.) À la même +époque, M. Nettement, se trouvant chez M. Laffitte, à une réunion +de journalistes de l'opposition, et voyant un jeune garçon à côté +du maître de la maison, s'étonnait que celui-ci eût gardé auprès de +lui son petit-fils, pour lui faire prendre une leçon de politique. +Ce jeune garçon était M. Louis Blanc, déjà important dans la presse +républicaine. (_Histoire de la littérature pendant la monarchie de +Juillet_, t. II, p. 475.)] + +[Note 113: _Histoire de la révolution de 1848_, par M. Louis BLANC, +t. I, ch. VIII.] + +Bientôt, cependant, l'horizon s'éclaircit devant Louis Blanc. Il +trouva une place de précepteur chez un fabricant d'Arras, et fit +ses débuts de journaliste dans la feuille radicale de cette ville. +Revenu à Paris en 1834, il collabora au _Bon Sens_, au _National_, au +_Monde_, se fit remarquer par Carrel, se lia avec Godefroy Cavaignac, +et acquit assez d'importance pour devenir, le 1er janvier 1837,--il +n'avait alors que vingt-cinq ans,--rédacteur en chef du _Bon Sens_; +puis, ce journal ayant disparu en 1838, il fonda et diriga la _Revue +du progrès_, dans laquelle écrivirent Félix Pyat, Étienne Arago, E. +Duclerc, Dupont l'avocat, Godefroy Cavaignac, Dornès, Mazzini, etc... +Aussi Henri Heine pouvait-il dire de lui, en 1840, qu'il était +«une des notabilités du parti républicain», et il ajoutait: «Je lui +crois un grand avenir, et il jouera un rôle, ne fût-ce qu'un rôle +éphémère; il est fait pour être le grand homme des petits, qui sont +à même d'en porter un pareil avec facilité sur leurs épaules[114].» +Son talent était déjà ce qu'on l'a connu depuis, plus d'un rhéteur +que d'un homme politique. La phrase était bien faite, soignée, +d'allure noble et solennelle, non sans élégance, ni même parfois +sans une certaine éloquence sentimentale qui rappelait le dernier +siècle, mais un peu monotone, manquant de relief, d'imprévu et de +jeunesse. Il tenait beaucoup de Rousseau pour la forme et le fond. +Fort occupé et fort soigneux de son succès, attentif à flatter le +peuple et à se faire en même temps, auprès des délicats, le renom +d'un lettré, habile surtout à se ménager des appuis dans les journaux +démocratiques de toute nuance, il savait, au besoin, se faire modeste +et doucereux, tout en demeurant au fond très dédaigneux et très +personnel[115]. + +[Note 114: _Lutèce_, p. 140.] + +[Note 115: C'est encore Henri Heine qui écrivait, en 1840: «Ce tribun +imberbe donne cependant à sa réputation de grand patriote, à sa +popularité, les mêmes petits soins que ses rivaux donnent à leurs +moustaches; il la soigne on ne peut plus, il la frotte, la tond, la +frise, la dresse et la redresse, et il courtise le moindre bambin de +journaliste qui peut faire insérer dans une feuille quelques lignes +de réclame en sa faveur.» (_Lutèce_, p. 141.)] + +En entrant dans la presse, Louis Blanc s'était engagé dans le parti +républicain extrême, se posant en radical, en jacobin, nullement +libéral et faisant ses dévotions à Robespierre. Mais, bien qu'il +parût alors principalement préoccupé de poursuivre une révolution +politique, il se distinguait de la plupart des hommes à côté desquels +il écrivait, par un accent et un tour d'idées socialistes. Avec le +temps, ce caractère devint de plus en plus marqué, et fut tout à fait +dominant dans les articles de la _Revue du progrès_. Il n'était pas +jusqu'à l'_Histoire de dix ans_, parue en 1840, où ne se trahît le +parti pris de changer la société: sans doute, ce pamphlet historique +était avant tout une machine de guerre contre la monarchie de +Juillet; mais derrière cette monarchie l'écrivain poursuivait, avec +une singulière âpreté de haine et de dénigrement, la bourgeoisie, +envisagée comme la personnification des idées économiques régnantes, +de la concurrence, du laisser-faire, du crédit individuel, de la +féodalité financière, de l'«individualisme», de toutes ces «doctrines +sans entrailles» qui ne songent qu'«à augmenter la masse des biens, +sans tenir compte de leur répartition», qui «éloignent l'intervention +de tout pouvoir tutélaire dans l'industrie», qui «protègent le fort +et laissent l'existence du faible à la merci du hasard[116]». + +[Note 116: _Passim_ dans l'introduction de l'_Histoire de dix ans_.] + +Ce fut surtout par sa brochure sur l'_Organisation du travail_, +publiée en septembre 1840[117], que Louis Blanc prit rang parmi +les théoriciens du socialisme. L'auteur débutait par poser vivement +cette question: «Le pauvre est-il un membre ou un ennemi de la +société? Qu'on réponde. Il trouve, tout autour de lui, le sol occupé. +Peut-il semer la terre pour son propre compte? Non, parce que le +droit de premier occupant est devenu droit de propriété. Peut-il +cueillir les fruits que la main de Dieu fait mûrir sur le passage +des hommes? Non, parce que, de même que le sol, les fruits ont été +appropriés.» Louis Blanc poursuivait ses interrogations; il montrait +le pauvre ne pouvant pas même tendre la main ou s'endormir sur le +pavé des rues, parce qu'il y a des lois contre la mendicité ou le +vagabondage; puis il ajoutait: «Que fera donc ce malheureux? Il vous +dira: «--J'ai des bras, j'ai une intelligence... Tenez, prenez tout +cela, et en échange, donnez-moi un peu de pain.» C'est ce que font +et disent aujourd'hui les prolétaires. Mais, ici même, vous pouvez +répondre au pauvre: «--Je n'ai pas de travail à vous donner.» Que +voulez-vous qu'il fasse alors? Vous voyez bien qu'il ne lui reste +plus que deux partis à prendre: se tuer ou vous tuer.» L'auteur +concluait que l'État devait «assurer du travail au pauvre»; non +que cette conclusion lui parût satisfaire pleinement aux exigences +de la «justice»; il faudrait davantage pour établir véritablement +«le règne de la fraternité»; mais du moins, ce travail une fois +assuré, «la révolte ne serait plus rendue nécessaire». Ce résultat, +si modeste qu'il fût, Louis Blanc constatait qu'il n'était pas +atteint. Pourquoi? À cause de la concurrence; là est, selon lui, +tout le mal, le vice capital de l'organisation sociale. La liberté +du travail n'est qu'un mensonge: elle aboutit à une guerre sauvage, +non seulement entre le capital et le travail, mais entre le travail +et le travail, entre le capital et le capital; elle amène, par +suite, la baisse continue des salaires, l'écrasement des faibles, +l'asservissement des pauvres et la constitution d'une féodalité +industrielle. Suivait un tableau tragique des misères du prolétariat +ouvrier, des vices et des crimes qui en sont la conséquence, de la +famille dissoute, de l'enfance atrophiée et pervertie, etc. Que tout +fût imaginaire dans ce tableau, nul ne pourrait l'affirmer; mais +l'auteur exagérait violemment le désordre, envenimait et exaspérait +perfidement les souffrances; et puis, n'était-il pas arbitraire +d'imputer à la seule concurrence un mal qui avait beaucoup d'autres +causes économiques et surtout morales? + +[Note 117: On a souvent imprimé que cette brochure avait été publiée +en 1839. C'est une erreur. La première ébauche du travail parut +sous forme d'article, dans la livraison d'août 1840 de la _Revue du +progrès_. Ce furent les grèves survenues au commencement de septembre +qui donnèrent à Louis Blanc l'idée de transformer cet article de +revue en une brochure de propagande.] + +Où Louis Blanc cherchait-il le remède? Tout d'abord, resté factieux +en devenant utopiste, il combattait ceux qui, comme les fouriéristes +et les saint-simoniens, se bornaient à rêver le changement de la +société sans vouloir bouleverser le gouvernement. Pour lui, si +la révolution sociale est le but final, la révolution politique +est le moyen nécessaire. L'émancipation du prolétariat lui paraît +d'ailleurs une oeuvre trop compliquée pour s'accomplir par des +efforts individuels. Il y faut appliquer «la toute-puissance de +l'État». Donc les prolétaires doivent commencer par s'emparer du +pouvoir. «Prenez-le pour instrument, leur dit-il, sous peine de le +rencontrer comme obstacle.» Cet État, dont Louis Blanc ne craint +pas de développer sans mesure l'autorité et l'intervention, sera +«le régulateur suprême de la production»; à lui de prévenir les +crises qui naissent de la libre concurrence. Comment, d'après quels +principes, sur quelles données? L'auteur néglige de l'indiquer. +L'État doit être en outre le «banquier des pauvres» et leur «fournir +les instruments de travail». Sur ce point, Louis Blanc veut bien +préciser son système. Le gouvernement fera un grand emprunt dont le +produit servira à créer des «ateliers sociaux» affectés aux diverses +branches de l'industrie. Les statuts de ces ateliers, rédigés par +les pouvoirs publics, auront force de loi. Les salaires y seront +égaux, par cette raison qu'ils doivent être réglés non d'après la +capacité ou les oeuvres, mais d'après les besoins. Il paraît que +le vieux mobile de l'intérêt personnel sera heureusement remplacé, +chez l'ouvrier émancipé, par le sentiment de l'honneur collectif, +et par une disposition, présumée permanente, à la fraternité et au +dévouement. La hiérarchie des fonctions, dans l'intérieur de chaque +atelier, sera constituée par le gouvernement, la première année; +par l'élection, les années suivantes. Les hommes ainsi appelés à +remplir l'office des patrons, des ingénieurs, des chefs d'usines et +de comptoirs, ceux qui devront apporter la science, l'expérience, la +direction, l'esprit d'initiative ou de prévoyance, si essentiels au +succès de l'entreprise industrielle, n'auront pas un salaire plus +considérable que le moindre ouvrier; ils n'auront non plus aucune +responsabilité. Quant aux capitalistes, ils sont autorisés, invités +même à apporter leur argent; on leur servira un intérêt garanti +par l'État, qui prend ainsi à sa charge tous les risques de la +gestion; mais ils ne toucheront rien des bénéfices. Ces bénéfices +seront divisés en trois parts: l'une, répartie également entre +tous les membres de l'atelier; l'autre, destinée à l'entretien des +vieillards, des malades, et à l'allègement des crises industrielles; +la troisième, consacrée à fournir des instruments de travail à ceux +qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte que +celle-ci pourra s'étendre indéfiniment, même au delà des possibilités +de la consommation. Chaque membre aura le droit de disposer de son +salaire, mais l'auteur compte bien que l'association des travaux +conduira à «l'association des besoins et des plaisirs», c'est-à-dire +au communisme complet, qui est en effet le dernier mot du système. +Il compte aussi que les ateliers nationaux feront une concurrence +mortelle à l'industrie privée, ainsi réduite, avant peu, à capituler +aux mains de l'État; au besoin, on s'arrangerait pour qu'il en fût +ainsi: c'est ce que Louis Blanc appelle «se servir de la concurrence +pour tuer la concurrence». Révolution complète qu'il nous affirme +devoir s'accomplir facilement, rapidement et pacifiquement. Ce ne +sera du reste qu'une transition, et il nous laisse entrevoir, dans +les brumes de l'horizon, un règne plus complet de la «fraternité». + +Cette périlleuse et absurde chimère ne supporte pas un moment +l'examen. Un tel régime, en admettant qu'il y eût moyen de +l'établir, serait la ruine de notre industrie, qui ne pourrait +soutenir la concurrence avec l'industrie étrangère, et ne garderait +même plus un seul entrepreneur capable, un seul ouvrier laborieux; +il serait la ruine de l'État, devenu le banquier de toutes ces +entreprises condamnées à la faillite; il serait la ruine de la +liberté, qui n'aurait plus aucune place en face de cet État +omnipotent, omnifaisant et omnipayant; il serait enfin la ruine +de la dignité humaine, disparaissant sous le niveau et dans la +confusion de ce communisme égalitaire. Rien d'original dans ces +erreurs économiques et morales; on pourrait indiquer celle qui est +empruntée au saint-simonisme, celle qui vient de Fourier, celle qui a +été ramassée dans les écrits de Cabet ou de Buonarotti. Encore Louis +Blanc a-t-il, par rapport à ses devanciers, notamment à Saint-Simon +et à Fourier, l'infériorité de ne pas nous offrir un système complet, +ayant une réponse telle quelle à toutes les questions de l'âme +humaine. Il ne voit dans la société que le travail industriel, dans +le travail industriel que le problème de la concurrence, et, pour +guérir les abus de cette concurrence, il n'a pas d'autre remède que +de la supprimer. Ce n'est donc plus l'oeuvre complexe et longuement +méditée d'un esprit philosophique, mais l'improvisation d'un +journaliste qui, cherchant un moyen d'agitation et de popularité, a +rassemblé à la hâte quelques idées fausses, prises de-ci et de-là. Il +n'y a de nouveau et appartenant vraiment à Louis Blanc que la forme +éloquente donnée à ces idées, et le ferment redoutable de passion +révolutionnaire qui y est introduit. + +Le succès fut considérable, plus considérable que celui de toutes les +autres publications socialistes. Plusieurs éditions se succédèrent. +Ces mots: «organisation du travail», qui n'étaient pas d'ailleurs de +l'invention de Louis Blanc et que M. Arago avait déjà portés à la +tribune de la Chambre, le 16 mai 1840[118], devinrent la formule des +revendications du prolétariat. La faiblesse scientifique du système +facilitait sa diffusion; ce remède si sommaire, dont quelques +pages suffisaient à donner la recette, cette vue si restreinte et +si superficielle de tant de graves problèmes étaient, beaucoup plus +que la complication touffue de Fourier ou la profondeur abstraite +de Pierre Leroux, à la portée des lecteurs populaires. Seule +l'imagination sensible de «papa Cabet» pouvait leur plaire autant; +encore Louis Blanc, parce qu'il tendait à la constitution d'une secte +moins étroite, moins délimitée que celle de l'Icarie, trouvait-il +un public plus étendu. Le beau langage du rhéteur, loin d'éveiller +la méfiance des ouvriers, semblait les flatter d'autant plus qu'il +était moins conforme à leur tour habituel d'esprit et à leur façon de +s'exprimer. Et surtout, avec quelle âpre jouissance les mécontents +et les malheureux se répétaient ces déclamations passionnées, où +ils trouvaient à la fois la vengeance et l'exaspération de leurs +souffrances! Nul écrivain ne contribua davantage à rendre la +démocratie laborieuse impatiente de son sort, à lui souffler la +haine de la société personnifiée dans la bourgeoisie; nul surtout +ne travailla plus efficacement à lui faire croire qu'un changement +de législation et de gouvernement pouvait faire disparaître tous +ses maux, et qu'il lui suffirait de mettre la main sur le pouvoir +pour effectuer ce changement, de rendre quelques décrets pour en +recueillir aussitôt l'immense bénéfice. Pendant un temps, Louis Blanc +n'a eu qu'à jouir de la popularité ainsi conquise, et c'est grâce à +celle-ci qu'il a pu s'imposer, le 24 février 1848, comme membre du +gouvernement provisoire. Mais, par un châtiment mérité, il s'est vu +aussitôt sommé d'apporter au prolétariat la réalisation de l'immense +et trompeuse espérance par laquelle il avait avivé ses convoitises. +On sait à quelle lamentable banqueroute le parlement ouvrier du +Luxembourg a promptement abouti, et comment, pour faire diversion +aux embarras et aux humiliations de cette banqueroute, l'auteur de +l'_Organisation du travail_ s'est jeté et perdu dans les émeutes +démagogiques. + +[Note 118: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.] + + +VII + +Il est un homme qu'on ne peut omettre dans la galerie des socialistes +de ce temps, et qu'il serait cependant malaisé de rattacher à +quelqu'une des écoles déjà étudiées; c'est Proudhon. Pour connaître +son oeuvre, il faut, avant tout, le connaître lui-même: il s'agit ici +bien plus de l'analyse d'un tempérament que de celle d'un système, de +l'histoire d'une passion que de celle d'une doctrine. Né à Besançon, +en 1809, d'un ouvrier et d'une fille de campagne servante pour les +gros ouvrages, employé, dans son enfance, à garder les vaches ou +à faire le métier de garçon de cave, Pierre-Joseph Proudhon avait +obtenu, par l'entremise de quelques personnes charitables, d'être +admis au collège en qualité d'externe non payant. Ce fut donc encore +un boursier, comme Pierre Leroux, comme Cabet, comme Louis Blanc. +Écolier ardent et opiniâtre au travail, mais sans cesse entravé et +humilié par sa misère, venant au collège en sabots et sans chapeau, +puni maintes fois pour avoir «oublié» des livres qu'il n'avait pas le +moyen d'acheter, ne trouvant pas de quoi dîner chez ses parents, au +retour d'une distribution de prix où il avait remporté les premières +couronnes, il se montrait déjà sombre, farouche, irritable[119]. +Un jour que, suivant son instinct d'âpre curiosité, il avait, dans +la bibliothèque de la ville, demandé à la fois un grand nombre +d'ouvrages, le bibliothécaire, savant fort obligeant qui devait +être un de ses protecteurs, s'approcha de lui et lui demanda en +souriant: «Mais, mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de +tous ces livres?» L'enfant leva la tête, toisa l'interrogateur et, +pour toute réponse, lui jeta brusquement un: «Qu'est-ce que cela +vous fait[120]?» L'obligation de gagner sa vie ne lui permit pas +de terminer complètement ses études. Successivement correcteur, +typographe, prote, il acquit, en 1836, une petite imprimerie dans +laquelle il fit de mauvaises affaires. En 1838, il brigua et obtint +de l'Académie de Besançon la _pension Suard_; cette pension de 1,500 +francs était accordée, pour trois ans, au jeune homme sans fortune +qui montrait d'heureuses dispositions dans les lettres, les sciences, +le droit ou la médecine. + +[Note 119: Il écrivait lui-même, peu après, à l'Académie de Besançon: +«Je poursuivis mes humanités, à travers les misères de ma famille +et tous les dégoûts dont peut être abreuvé un jeune homme sensible +et _du plus irritable amour-propre_.» (_Correspondance de P.-J. +Proudhon_, t. I, p. 26.)] + +[Note 120: _P.-J. Proudhon_, par M. SAINTE-BEUVE.] + +C'était, pour ce fils d'ouvrier, une occasion de s'ouvrir une +carrière bourgeoise, d'autant mieux que l'honnête Académie paraissait +prendre au sérieux et exercer avec sollicitude le patronage qu'elle +avait assumé à son égard. Elle lui avait désigné, à Paris, pour +correspondant et protecteur, un de ses membres qui faisait aussi +partie de l'Académie française, M. Droz. Proudhon, bien que peu porté +à la reconnaissance, a dû plusieurs fois rendre témoignage des bontés +qu'avait eues pour lui ce moraliste aimable et bienveillant[121]. +D'autres personnages considérables, M. Jouffroy, M. Cuvier, lui +faisaient également favorable accueil. Mais, chagrin, défiant, +misanthrope, il repoussait ces avances et restait dans son coin[122]. +Était-ce modestie? C'était plutôt orgueil du plébéien qui a peur +de ne pas faire assez bonne figure dans un salon[123]. Le rôle de +protégé lui paraissait humiliant. Et puis n'attendez pas de lui la +patience de suivre la filière, de prendre la queue des candidats; +mieux valait, à son avis, tenter, à un moment donné, de sortir des +rangs et de brusquer la renommée. Enfin, sans avoir encore toutes les +opinions qu'il affichera bientôt, il se proclamait déjà républicain, +égalitaire, il avait répudié toutes les croyances chrétiennes de son +enfance et surtout possédait, au moins en germe, toutes les haines, +toutes les amertumes qui feront plus tard explosion dans ses divers +écrits. En recevant sa pension, il s'était fait le serment de ne pas +abandonner ses frères du prolétariat, de ne pas se laisser attirer +dans la hiérarchie sociale, mais, bien au contraire, de demeurer hors +de cette hiérarchie pour la combattre[124]. «Je pourrais, écrivait-il +le 17 décembre 1838, choisir d'autres voies de me pousser et de me +faufiler; je ne le veux pas. Je refuse d'aller aux soirées de M. +Droz, de voir M. Nodier, M. Baguet, M. Jouffroy, etc., et je n'y +mettrai pas le pied... Ma nomination par l'Académie n'a pas effacé +mes souvenirs, et ce que j'ai haï, je le haïrai toujours. Je ne +suis pas ici pour devenir un savant, un littérateur homme du monde; +j'ai des projets tout différents. De la célébrité, j'en acquerrai, +j'espère; mais ce sera aux frais de ma tranquillité et de l'amour des +gens.» Et, l'année suivante, le 15 octobre 1839, il ajoutait: «Je +n'attends rien de personne; je rentrerai dans ma boutique, l'année +prochaine, armé, contre la civilisation, jusqu'aux dents, et je +vais commencer, dès maintenant, une guerre qui ne finira qu'avec ma +vie[125].» Le bon M. Droz ne comprenait pas grand'chose à la manière +d'être d'un si incommode pupille, et ne savait comment l'apprivoiser. + +[Note 121: _Correspondance de P.-J. Proudhon_, t. I, p. 73, 218.] + +[Note 122: _Ibid._, p. 84, 188, 256.] + +[Note 123: Il écrivait, quelques années auparavant: «J'éprouve encore +cette sotte honte d'un berger que l'on veut faire entrer dans un +salon. Je crains, comme des bêtes effrayantes, les visages que je +n'ai jamais vus; je recule toujours à voir les gens même qui peuvent +m'être utiles et me vouloir du bien; je n'ai de présence d'esprit et +d'aplomb que lorsque je me vois seul et que c'est ma plume qui parle. +Mérite fort commun, mais que voulez-vous? je sais que je ne brille ni +par les dehors, ni par l'élocution; j'aime mieux n'être vu ni connu +de personne.» (_Ibid._, t. I, p. 10.)] + +[Note 124: _Correspondance_, t. I, p. 59, 60.] + +[Note 125: _Ibid._, p. 76 et 154.] + +Si Proudhon se refuse à prendre rang dans la vieille société, ce +n'est pas pour s'enrôler dans quelqu'un des partis révolutionnaires. +Dès le premier jour, il se vante de «n'appartenir à aucune +opinion[126]», et il gardera cette attitude jusqu'au bout. Il se dit +républicain, mais proclame son mépris et son aversion pour toutes +les coteries qui prennent cette étiquette; leur conduite lui paraît +«stupide», leur programme absurde[127]. Il sera bientôt en état de +guerre continuelle, implacable, avec les hommes du _National_, et +ne se sentira jamais plus heureux que quand, par quelque «attaque +effroyable», il les aura fait «pleurer et grincer des dents[128]»; +il traite fort mal ceux qu'il appelle les «séides de Robespierre» +et les «dévots à Marat[129]». Il n'est pas davantage disposé à +s'affilier à l'une des sectes socialistes. «Je ne suis, écrit-il le +29 mai 1840, ni saint-simonien, ni fouriériste, ni babouviste, ni +d'aucune entreprise ou congrégation réformiste.» Un autre jour, après +avoir parlé de tous les prédicateurs d'évangiles nouveaux: «Je n'ai +pas envie, ajoute-t-il, d'augmenter le nombre de ces fous[130].» +Individualiste à outrance, il ne pardonne pas aux communistes de +détruire la personnalité et la dignité humaines[131]. Et surtout, il +se révolte contre les impuretés de la réhabilitation de la chair, de +l'amour libre et autres divagations érotiques[132]. S'il est donc +révolutionnaire et socialiste, c'est à sa manière, qui n'est celle +de personne autre; il n'éprouve le besoin de se ranger sous aucun +drapeau, et la conspiration qu'il se dispose à poursuivre est, comme +il le dit lui-même, une «conspiration solitaire[133]». + +[Note 126: _Ibid._, p. 142.] + +[Note 127: «La conduite du parti républicain, écrit Proudhon, le +15 novembre 1840, a été, comme toujours, stupide depuis deux ou +trois mois.» Ou bien encore: «Les radicaux sont annihilés par leur +ineptie et leur incapacité.» (_Correspondance_, t. I, p. 254, 313.) +Il n'a pas assez du sarcasmes pour le «dada réformiste» ou pour les +velléités belliqueuses de la gauche.] + +[Note 128: _Ibid._, t. I, p. 333; t. II, p. 6.] + +[Note 129: _Ibid._, p. 13, et _Confessions d'un révolutionnaire_, +§ I.--Pas un homme important de l'extrême gauche qu'il ne déteste. +«Je souscrirais volontiers pour une couronne civique, écrivait-il, +à celui qui nous délivrerait de Lamennais, de Cormenin et d'A. +Marrast.» (_Correspondance_, t. I, p. 255.) Lamennais surtout lui +est antipathique. «Quoi qu'un dise de cet homme, écrit-il, je +répondrai toujours que je n'aime pas les apostats. Il pouvait changer +d'opinion, mais il ne devait jamais faire la guerre à ses confrères +dans le sacerdoce ni au christianisme.» (_Ibid._, t. I, p. 333.) Et +plus tard: «Le plus grand bonheur qui pourrait arriver au peuple +français, ce serait que cent députés de l'opposition fussent jetés +à la Seine, avec une meule au cou; ils valent cent fois moins que +les conservateurs, car ils ont, de plus que ceux-ci, l'hypocrisie.» +(_Ibid._, t. II, p. 277.) Des journalistes de gauche, il ne pense pas +plus de bien: «Ils ne comprendront jamais de moi autre chose, dit-il, +sinon que je les hais et les méprise.»] + +[Note 130: Proudhon écrira, un jour, de Fourier, que son système est +«le dernier rêve de la crapule en délire»; de Pierre Leroux, dont +cependant il avait paru un moment se rapprocher, que «la sottise le +dispute à la méchanceté dans ses élucubrations»; de Louis Blanc, +qu'il est «le plus ignorant, le plus vain, le plus vide, le plus +impudent, le plus nauséabond des rhéteurs». Cabet ne sera pas mieux +traité.] + +[Note 131: Dans la théorie communiste, les hommes lui paraissent +«attachés comme des huîtres, côte à côte, sans activité ni sentiment, +sur le rocher de la fraternité».] + +[Note 132: Quand il lui faudra discuter cette partie de la doctrine +socialiste, il se plaindra d'être «obligé de remuer ce fumier», et +il s'écriera: «Loin de moi, communistes! Votre présence m'est une +puanteur, et votre vue me dégoûte.»] + +[Note 133: Plus il va, plus il semble trouver une sorte d'âpre +jouissance à se voir seul en guerre contre tous: «J'aurai raison +contre tout le monde, écrit-il, ou je succomberai à la peine... Le +nombre des adversaires vous épouvante; il m'anime, au contraire. Car +je crois que, dans la carrière antireligieuse, antipropriétaire, +antimonarchique, où je suis entré, s'il y avait une seule opinion +avec laquelle je ne fusse pas en désaccord, je ne serais plus +d'accord avec moi-même.» (_Correspondance_, t. II, p. 241.)] + +Proudhon ne voulut pas se dévoiler tout d'un coup. En 1839, il publia +un _Discours sur la célébration du dimanche_, sujet mis au concours +par l'Académie de Besançon. Un peu d'attention suffit sans doute +pour y découvrir en germe presque toutes les idées du socialisme +égalitaire qui seront développées dans ses ouvrages ultérieurs; +mais il tâchait de les couvrir du nom de Moïse, et les entourait +d'amplifications inoffensives ou même presque édifiantes. La menace +existait, seulement elle était dissimulée; et s'adressant au lecteur +qu'il supposait intrigué par le mystère, l'auteur s'écriait: +«Infortuné, comment me comprendriez-vous si vous ne me devinez pas?» +Le public ne chercha ni à comprendre ni à deviner. Le _Discours_ +passa inaperçu, et personne ne s'arrêta à déchiffrer l'énigme qu'il +pouvait contenir. L'Académie de Besançon seule s'en occupa; bien +qu'un peu effarouchée, elle accorda une médaille à son pensionnaire, +et se borna à faire quelques réserves par l'organe de son rapporteur, +l'abbé Doney, qui devait être plus tard évêque de Montauban. + +Proudhon fut étonné et quelque peu mortifié de n'avoir pas fait +scandale[134]; il en conclut à la nécessité de frapper plus fort, +et se mit à rédiger son _Mémoire sur la propriété_. Dans quel état +d'esprit? On en peut juger par sa correspondance: «Je suis épuisé, +découragé, consterné, écrivait-il le 12 février 1840. J'ai été +pauvre l'année dernière, je suis, celle-ci, indigent[135]..... Je +suis comme un lion; si un homme avait le malheur de me nuire, je le +plaindrais de tomber sous ma main... Mon travail sur la propriété +est commencé... L'ironie et la colère s'y feront trop sentir. C'est +un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit... Malheur à la +propriété! malédiction!... Il est vrai que, sur certains passages +de mes lettres, on doit trembler pour ma tête. Hé! Dieu de mon âme, +c'est que je m'apprête à faire trembler les autres... Il faut que +je tue, dans un duel à outrance, l'inégalité et la propriété. Ou je +m'aveugle, ou elle ne se relèvera jamais du coup qui lui sera bientôt +porté[136].» Le dernier trait est naïf; il trahit cet orgueil qui +était le fond de l'âme de Proudhon et peut-être l'explication de +beaucoup de ses actes. L'auteur était persuadé, en effet, que son +livre serait «l'événement le plus remarquable de 1840». Un autre +jour, il écrivait: «Je fais un ouvrage diabolique qui m'effraye +moi-même»; et il terminait ainsi sa lettre: «Priez Dieu pour moi.» +Le plus souvent, ce qui dominait en lui, c'était une sorte de joie +sauvage, à la pensée de la consternation qu'il allait jeter dans les +esprits: «Mon ouvrage est fini, et j'avoue que j'en suis content. +Je ne puis y penser sans un frémissement de terreur. Quand je songe +à l'effet qu'il produirait infailliblement, publié par un Arago, +j'éprouve les mêmes palpitations qu'un Fieschi, à la veille de faire +partir une machine infernale[137].» + +[Note 134: Il s'était attendu, en effet, à produire une vive émotion: +«Quand on saura dans le public, écrivait-il le 1er juin 1839, que je +suis l'auteur de ce Discours, ce sera un beau tapage. Je puis dire +que je viens de passer le Rubicon.» (_Ibid._, t. I, p. 129.)] + +[Note 135: Ces embarras pécuniaires venaient surtout de l'imprimerie +dont Proudhon ne pouvait ni se débarrasser ni tirer profit. Tel était +son dénuement que, voulant aller voir un de ses amis à Besançon, +il fit à pied la route de Paris à cette ville. Il priait ses +correspondants de ne lui écrire que par occasion, parce qu'il n'avait +pas le moyen de payer les ports de lettre.] + +[Note 136: Cette idée revenait sous toutes les formes, dans sa +correspondance: «Je ne connais rien dans la science, écrivait-il +encore, dont la découverte ait jamais produit un effet pareil à celui +que la lecture de mon ouvrage est capable de produire. Je ne dis pas: +qu'il soit compris; je dis seulement: qu'il soit lu, et c'en est fait +de la vieille société.»] + +[Note 137: _Correspondance_, t. I, p. 166, 182, 183, 189, 191, 212, +213, 216.] + +Le Mémoire parut en juin 1840: c'était un volume de deux cent +cinquante pages. Dès les premières lignes, à cette question: +«Qu'est-ce que la propriété?» Proudhon répondait: «La propriété, +c'est le vol.» Le défi, la recherche du scandale étaient manifestes: +sorte de rubrique de charlatan, pour faire retourner les passants +auxquels l'auteur en voulait de n'avoir pas été émus par les +hardiesses plus enveloppées du _Discours sur le dimanche_. «Il +fallait, a-t-il dit plus tard pour expliquer sa conduite, étonner +l'ennemi par l'audace des propositions... Un parti ne se fût +point prêté à cette tactique; elle exigeait une individualité +résolue, excentrique même, une âme trempée pour la protestation +et la négation. Orgueil ou vertige, je crus que mon tour était +venu[138].» Toute sa vie, il devait, comme un nouveau cynique, se +plaire à stupéfier le badaud, plus encore, à l'épouvanter. Lui +représentait-on que ce n'était pas le moyen de gagner les gens, et +que l'on prenait plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec +cent tonneaux de vinaigre? «Il ne s'agit pas de prendre des mouches, +répondait-il: il s'agit de les tuer[139].» Parfois, il semblait tirer +vanité de sa violence. «La propriété, c'est le vol! écrivait-il, +il ne se dit pas, en mille ans, un mot comme celui-là. Je n'ai +d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété, +mais je la tiens plus précieuse que les millions de Rothschild.» +Infatuation d'autant plus étrange qu'en réalité la formule n'était +pas de lui, et qu'il l'avait empruntée à Brissot de Warville[140]. À +d'autres moments, il s'excusait presque d'avoir crié si fort. «Cela +sert avec les sots, disait-il; les sages aperçoivent le motif et +pardonnent à l'auteur[141].» Et il ajoutait plus tard, en 1849, dans +le _Représentant du peuple_, toujours à propos de la même phrase: +«Cela se dit une fois; cela ne se répète pas. Laissons cette machine +de guerre, bonne pour l'insurrection, mais qui ne peut plus servir +aujourd'hui qu'à contrister les pauvres gens.» + +[Note 138: _Confession d'un révolutionnaire._] + +[Note 139: _Correspondance_, t. I, p. 251.] + +[Note 140: Brissot avait écrit, en effet, dans ses _Recherches +philosophiques sur le droit de propriété et le vol_: «La propriété +exclusive est un vol dans la nature. Le voleur, dans l'état naturel, +c'est le riche.»] + +[Note 141: _Correspondance_, t. I, p. 308.] + +Après cet exorde tapageur, l'auteur du Mémoire tâche de détruire les +divers fondements sur lesquels les philosophes, les économistes ou +les jurisconsultes font reposer la propriété; il la déclare une idée +contradictoire, une institution malfaisante, et surtout lui reproche +d'être en opposition avec la «justice». Pour lui, la «justice» est +l'égalité, l'égalité absolue, l'égalité des conditions, des fortunes, +des salaires. C'est à tort que le saint-simonisme et le fouriérisme +ont dit: «À chacun selon sa capacité.» Toute part réclamée au nom +du talent n'est qu'une «rapine exercée sur le produit du travail». +L'auteur regarde d'ailleurs le talent comme une difformité qui tendra +à disparaître avec l'égalité des conditions, et il nous offre la +perspective terne et morne d'une société où toutes les intelligences +seront nivelées comme les salaires. Il supprime la concurrence: la +valeur de chaque objet ne varie plus selon l'offre et la demande; +elle est tarifée d'après un criterium absolu et immuable, qui est +la durée du travail nécessaire pour le produire; aucun compte n'est +tenu du talent dépensé, ni de la difficulté vaincue; c'est l'Académie +des sciences qui sera chargée de faire cette tarification. Tout cela +ressemble fort aux rêveries des communistes; et cependant Proudhon se +défend d'aboutir à la communauté, qu'il répudie au nom de la liberté +et de la dignité humaines. Ajoutons qu'entre temps l'auteur conclut +de la négation de la propriété à celle de l'autorité et se proclame +«an-archiste». Quant à Dieu, l'heure de sa condamnation n'a pas +encore sonné; bien au contraire, le Mémoire se termine par une sorte +de prière adressée au «Dieu de liberté et d'égalité». + +«Démolir», Proudhon s'y entend, et le mot même lui est familier. +Mais, cela fait, il ne semble guère s'inquiéter de reconstruire. +À peine, dans les dernières pages de son Mémoire, esquisse-t-il +vaguement une théorie de la «possession» par laquelle il se +flatte de remplacer la propriété, sans tomber dans la communauté. +Cette possession paraît être la propriété individuelle, moins +ce que l'auteur appelle l'«usure», c'est-à-dire moins la rente, +le fermage; elle ne dure qu'à condition d'être effective; elle +est transmissible par succession, sous cette réserve que nul ne +doit cumuler deux héritages. Avec cette possession individuelle, +aliénable, transmissible, que deviendra l'égalité absolue des +conditions présentée par l'auteur comme la conséquence et même comme +la raison de l'abolition de la propriété? S'il y a conflit entre les +deux principes, quel pouvoir prononcera dans une société où l'on +a proclamé l'«anarchie»? Nous pourrions multiplier à l'infini ces +questions. Proudhon n'a essayé de répondre à aucune. En réalité, +après avoir accumulé les plus audacieuses négations, il n'apporte +pas une seule affirmation sérieuse. Lui-même avait le sentiment +de son impuissance et cherchait à s'en excuser. Raillant fort +dédaigneusement la présomption des faiseurs de système, fouriéristes +ou autres, il disait, à la fin de son Mémoire: «Quant à la science +de la société, je déclare que je n'en connais rien de plus que le +principe (il entendait par là le principe d'égalité absolue), et +je ne sache pas que personne aujourd'hui puisse se flatter d'avoir +pénétré plus avant.» Mais il n'admettait pas qu'on l'engageât à +suspendre la démolition, jusqu'au jour où il serait en mesure de +tracer le plan du nouvel édifice: «J'ai prouvé le droit du pauvre, +disait-il; j'ai montré l'usurpation du riche; je demande justice; +l'exécution de l'arrêt ne me regarde pas. Si, pour prolonger de +quelques années une jouissance illégitime, on alléguait qu'il ne +suffit pas de démontrer l'égalité, qu'il faut encore l'organiser, +qu'il faut l'établir sans déchirements, je serais en droit de +répondre: «Le soin de l'opprimé passe avant les embarras des +ministres...; le mal connu doit être condamné et détruit...; on ne +temporise pas avec la restitution.» + +La rapide analyse qui vient d'être faite de cet écrit ne saurait +donner l'idée de sa forme: tout un appareil de métaphysique, +d'économie politique, de jurisprudence, d'algèbre même, et en même +temps toutes les brusqueries, les familiarités, les amertumes, les +invectives, les personnalités de la polémique la plus emportée. +L'auteur lui-même définissait ainsi ce qu'il appelait «le genre +_Mémoire_»: «Moitié science, moitié pamphlet, noble, gai, triste +ou sublime... La science pure est trop sèche; les journaux trop +par fragments; les longs traités trop pédants. C'est Beaumarchais, +c'est Pascal qui sont mes maîtres[142].» Dans le double personnage +que cherchait ainsi à jouer Proudhon, le pamphlétaire était bien +supérieur au savant. Celui-ci se montrait lourd, obscur, ennuyeux, +pénible à suivre; celui-là, bien que dépourvu de grâce, de souplesse +et de variété, bien que manquant souvent le but par excès de tension +et de véhémence, était cependant alerte, rapide, vigoureux; il avait +le tour vif et brusque, un entrain endiablé, une langue ferme, +saine, précise; il excellait surtout dans le corps à corps, plus +puissant à assommer un homme qu'à discuter une idée. Et quand, par +hasard, il avait la chance de n'être plus dans le faux, quand il +s'attaquait aux sottises ou aux vilenies de quelque socialiste rival, +il avait des saillies de bon sens, et même des révoltes d'honnêteté, +d'une saisissante vigueur. Malgré ces bons côtés, l'ensemble était +sans agrément, indigeste et peu lisible. Aussi le public n'en +connaissait-il réellement que quelques pages ou, pour mieux dire, +quelques phrases. Ce qui faisait le plus défaut à Proudhon, c'était +le coeur: pas d'autre émotion que celle de la colère. Quand il +voulait être pathétique, imiter Jean-Jacques ou Lamennais, il tombait +dans la mauvaise rhétorique. Il se piquait pourtant de ne pas faire +oeuvre de littérature, de n'être pas «gent de lettres[143]». Vaine +prétention! Quoique fort différent de Louis Blanc, il était aussi un +rhéteur, ou, si l'on aime mieux, un sophiste, ce qui n'est qu'une +autre variété de la même espèce. + +[Note 142: _Correspondance_, t. I, p. 333, 334.] + +[Note 143: «Je n'ai pas le loisir de travailler mon style, je suis +trop pauvre et trop mal dans mes affaires, pour m'amuser à être gent +de lettres.»--«Je me soucie de style et de littérature comme de cela. +Quand je parle au public, je tâche que mon expression soit bien +nette, bien carrée, bien mordante: je n'ai pas d'autre poétique.» +(_Ibid._, t. I, p. 182; t. II, p. 242.)] + +Le _Mémoire sur la propriété_ ne fit pas tout d'abord le bruit que +son auteur en attendait. Inconnu, vivant dans l'ombre et l'isolement, +Proudhon eût eu besoin, plus que tout autre, d'être signalé au +public par la presse; il n'avait rien fait pour se ménager son +concours. Sauf la _Revue du progrès_ de Louis Blanc, pas un journal +ne parla de son livre. Au bout de quelques mois, cependant, les cinq +cents exemplaires de la première édition se trouvaient placés, et il +était question d'en faire une nouvelle. À l'Académie de Besançon, +le Mémoire causa d'autant plus d'émotion qu'il avait été dédié à +cette compagnie, avec une lettre-préface quelque peu ironique; +certains académiciens ne demandaient pas moins que la déchéance du +pensionnaire; après de longues délibérations, pendant lesquelles +ce dernier se montra tour à tour humble et menaçant, l'Académie, +toujours bonne personne, écarta les mesures de rigueur. Ce ne fut pas +le seul corps savant dont Proudhon eut alors à se louer. Il avait +fait hommage de son livre à l'Académie des sciences morales; M. +Blanqui, l'économiste, se chargea du rapport: tout en réfutant les +doctrines émises, il traita l'auteur en homme de science et, par là +même, le couvrit aux yeux du ministre de la justice, qui était, en ce +moment, sollicité de déférer aux tribunaux l'ennemi de la propriété. + +Cette indulgence, loin de désarmer Proudhon, l'enhardissait. «Je +n'ai pas commencé pour reculer», écrivait-il[144]. Aussi le voit-on +faire paraître, coup sur coup, en avril 1841 et en janvier 1842, +deux nouveaux Mémoires, le premier de forme relativement modérée, +le second plus violent que jamais[145]. Il y revient sur les mêmes +thèses, sans addition ni atténuation. Tout en visant surtout la +propriété, il maltraite avec rudesse, chemin faisant, Lamennais, +Considérant et le _National_. Le dernier de ces pamphlets lui valut +une poursuite devant la cour d'assises de Besançon, ce qui ne laissa +pas que de lui faire, un moment, assez peur; mais il s'en tira avec +la finesse d'un paysan franc-comtois: à l'audience, il débita, +d'un ton bonhomme et tranquille, une exposition si volontairement +obscure de sa doctrine, que les braves jurés, n'y comprenant rien, +se persuadèrent avoir devant eux un savant, non un conspirateur, +et qu'ils l'acquittèrent. Le seul résultat du procès fut de mettre +l'auteur un peu mieux en vue, ce qui lui était d'autant plus utile +que les journaux, même ceux d'extrême gauche, continuaient à faire le +silence autour de ses oeuvres. «Je vais mon chemin sans leur secours, +disait-il, ce qui prouve quelque chose.» Il ajoutait, un autre jour: +«Inconnu à la presse et aux confréries littéraires et politiques, +je perce peu à peu; mes brochures se vendent, et mon libraire ne +paraît point mécontent[146].» Toutefois, le résultat était encore peu +brillant. Proudhon écrivait, en effet, toujours à la même époque: «Je +puis dire, en toute vérité, que je n'ai pas un partisan, au moins +déclaré; le peuple ne peut suivre de si longues et si abstraites +inductions.» «Du côté du peuple, lit-on dans une autre lettre, je +suis vu avec plus de défiance que de sympathie; les petits journaux +d'ateliers me montrent assez de mauvais vouloir; les communistes me +regardent comme une espèce d'aristocrate.» Et un peu plus tard: «Je +n'ai encore personne. Personne! Je suis délaissé. J'espère que dans +un an le public se décidera; mais combien les écrivains sont lâches +et égoïstes[147]!» + +[Note 144: _Correspondance_, t. I, p. 324.] + +[Note 145: Le premier était intitulé: _Lettre à M. Blanqui_; le +second: _Avertissement aux propriétaires, ou Lettre à M. Considérant, +rédacteur de la_ Phalange, _sur une défense de la propriété_.] + +[Note 146: Il écrivait encore: «J'ai la chance de réunir tout le +monde contre mes publications, ce qui produit une conspiration de +silence à mon égard. Mes publications ont l'air d'être clandestines, +et cependant elles s'insinuent partout et déjà portent leur fruit.»] + +[Note 147: _Correspondance_, t. I, p. 332, 338, 339, 350, et t. II, +p. 18.] + +Proudhon commençait-il à se fatiguer et à s'inquiéter de cet +isolement? En 1842 et 1843, nous le voyons solliciter un petit emploi +à la mairie de Besançon; en même temps, il envoyait ses écrits à +M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, et lui expliquait longuement +«comment on pourrait tourner, au profit du pouvoir, les théories +les plus radicales»; «peut-être, écrivait-il à un de ses amis, ne +seras-tu pas étonné si je te dis que, dans deux ans, je serai tout +entier, avec armes et bagages, dans le gouvernement[148].» Quelques +personnes en ont conclu qu'il y avait eu alors, chez ce révolté, une +sorte de détente, une velléité de désarmement: pure illusion. Sans +doute, il n'attachait que peu d'importance aux formes politiques, +et si la monarchie eût consenti à être l'instrument de ses idées, +il n'aurait eu aucun scrupule à s'allier avec elle; mais il ne +pouvait sérieusement espérer son concours. Ce qu'il cherchait donc, +en 1842 et 1843, c'était seulement une sorte d'abri d'où il pût +continuer, avec plus de sécurité et sans risque d'un nouveau procès, +sa guerre contre la société. Il rêvait, comme il le disait lui-même, +«l'avantage d'être à la fois le réformiste le plus avancé de l'époque +et le protégé du pouvoir[149]». C'est que, malgré son tempérament +batailleur et son audace de plume, il n'avait nullement le goût du +martyre: il en avait même le mépris[150]. De plus, au bénéfice d'être +ainsi le protégé du gouvernement, il comptait joindre le plaisir +de le tromper; or, rien ne l'amusait tant que de duper ceux qui se +fiaient à lui. Voyez avec quel rire sournois il raconte, à cette +même époque, le tour qu'il est en train de jouer à un magistrat +qui, voulant faire un livre de droit criminel pour se pousser à +la députation, l'a choisi comme secrétaire et collaborateur! Il +nous dépeint ce magistrat comme un «brave homme», «honnête», de +courte vue, «voltairien», «libéral», mais «propriétaire comme un +diable», «se piquant d'aristocratie», traitant les radicaux et les +socialistes de «charlatans» et d'«escrocs», et «ne voulant rien +dire qui pût compromettre sa toge et contrarier ses opinions». Le +perfide secrétaire profite de la confiance qu'on lui témoigne pour +glisser, dans le travail qui lui est commandé, ses propres thèses +plus ou moins dissimulées, se réservant, une fois le livre paru, +loué, récompensé peut-être, de mettre en lumière ces passages et de +sommer l'auteur nominal d'en accepter les conséquences. Comme il se +gaudit par avance de ce scandale «d'un juge de Paris convaincu d'être +antipropriétaire et égalitaire»! Comme il se promet de le pousser +à bout sans pitié! «Ou mon homme criera: Vive l'égalité! À bas la +propriété! dit-il, ou je le change en bourrique[151].» Le livre +n'ayant pas été publié, cet honnête complot avorta; mais il révélait +bien l'instinct de ruse subalterne qu'avait gardé ce fils de paysan. +C'était évidemment un tour du même genre que Proudhon méditait de +jouer au gouvernement, dans le cas où celui-ci eût accepté ses +avances[152]. Au fond, les sentiments de l'ennemi de la propriété +étaient toujours les mêmes; ils se trahissent à chaque page de sa +correspondance: «Je déguise ma colère par prudence pure et nécessité, +écrit-il le 3 avril 1842;... mais, oh! millions de tonnerres de +diable, je vous jure que tout ce qui est différé n'est pas perdu.» Et +peu après: «Je suis plus convaincu que jamais qu'il n'y a pas place +pour moi dans le monde, et je me regarde comme en état d'insurrection +perpétuelle contre l'ordre de choses[153].» Non qu'il rêve d'un coup +de force, d'une émeute; il les répudie même[154]; mais il poursuit +sans relâche ce qu'il appelle «l'inversion de la société[155]». + +[Note 148: _Ibid._, t. II, p. 6, 10.] + +[Note 149: _Correspondance_, t. II, p. 70.--Peu auparavant, il +expliquait ainsi sa démarche auprès de M. Duchâtel: «Le pouvoir +est encore plus bête que méchant, et j'ai résolu d'avoir désormais +quelque homme puissant parmi mes défenseurs.» (_Ibid._, t. I, p. +314.)] + +[Note 150: «Il y a un homme que je déteste à l'égal du bourreau, +disait-il, c'est le martyr.» Il blâmait Lamennais aimant mieux +aller en prison que demander sa grâce. «Galilée, à genoux devant +le tribunal de l'Inquisition, écrivait-il, et reniant l'hérésie du +mouvement de la terre pour recouvrer sa liberté, me paraît cent fois +plus grand que Lamennais... Je respecte les mannequins, je salue les +épouvantails. Je suis en monarchie, je crierai: Vive le Roi! plutôt +que de me faire tuer.»] + +[Note 151: _Correspondance_, t. I, p. 297, 305, 311, 312, 313, 319, +320, 330, 331.] + +[Note 152: Quelqu'un, en tout cas, l'avait deviné: c'était le maire +de Besançon, qui expliquait ainsi pourquoi il ne voulait pas donner à +Proudhon la place qu'il demandait dans les bureaux de la mairie: «Je +crains qu'il ne fasse de nous, comme des académiciens, des _niais_ ou +des _instruments_.» (_Ibid._, t. II, p. 80.)] + +[Note 153: _Ibid._, t. II, p. 28 et 93.] + +[Note 154: _Ibid._, p. 199, 200.] + +[Note 155: _Ibid._, p. 259.] + +Jusqu'à présent ce n'est toujours qu'une oeuvre de démolisseur que +nous avons vu faire à Proudhon. S'y est-il donc renfermé jusqu'en +1848? Il sentait cependant qu'on avait le droit de lui demander +son plan de reconstruction. Le livre sur la _Création de l'ordre +dans l'humanité_, en 1843; fut un premier effort pour répondre à +cette attente, effort très ambitieux et très malheureux; ce livre, +présenté comme une révélation prodigieuse, fut peu lu, encore +moins compris, et l'auteur lui-même dut avouer, après coup, qu'il +«était au-dessous du médiocre[156]». Il tenta un nouvel effort, +en 1846, en publiant le _Système des contradictions économiques, +ou Philosophie de la misère_. Cet ouvrage en deux volumes, avec +cette épigraphe orgueilleuse: _Destruam et ædificabo_, fit un peu +plus de bruit que le précédent, ne fût-ce qu'à cause des injures +qui y étaient dites à la Providence; c'est là qu'après une page +de blasphèmes sans précédents peut-être dans notre littérature, +Proudhon s'écriait: «Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu, c'est +hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu, +c'est le mal!» Sous couleur d'appliquer la dialectique hégélienne +dont les mystères venaient de lui être révélés[157], il ne faisait +qu'opposer, entre-choquer, ruiner toutes les idées, soutenant le +pour et le contre, tantôt montrant, dans l'économie politique, une +routine condamnée par les faits, la consécration de la misère et du +vol, tantôt faisant des chimères et des immoralités socialistes la +critique la plus vengeresse, semblant d'ailleurs éprouver une sorte +de joie maligne à démolir chacune des thèses par l'autre. Les rares +lecteurs qui avaient le courage de le suivre dans ces enchevêtrements +d'«antinomies» sortaient de là tout étourdis d'avoir été ainsi +balancés, tournés et retournés; ils ne savaient plus que penser +soit d'eux-mêmes, soit de l'auteur, et se demandaient si celui-ci +ne s'était pas livré à un pur jeu d'ergotage. Selon la phraséologie +allemande par laquelle il obscurcissait encore sa pensée, Proudhon +venait de poser la «thèse» et l'«antithèse». Restait à en déduire la +«synthèse», où se trouverait la vérité tant attendue. Mais on eût +cherché vainement cette synthèse dans le livre; elle était renvoyée +à un ouvrage ultérieur, que l'auteur se bornait à annoncer sous ce +titre: _Solution du problème social_. C'est qu'il ne possédait pas +cette solution; comme il le disait lui-même, il la «cherchait». + +[Note 156: _Confession d'un révolutionnaire_, § XI.] + +[Note 157: Il avait été initié par M. Grün, sorte de missionnaire +hégélien venu à Paris, en 1844, pour se mettre en rapport avec les +socialistes. Dans le récit qu'il a écrit de son voyage, M. Grün parle +avec un grand dédain de Cabet, de Considérant, de Louis Blanc; il +réserve toute son admiration pour Proudhon.] + +Cette recherche durait encore, quand éclata la révolution de 1848; +Proudhon en fut tout d'abord «abasourdi»--c'est son propre mot--et +même quelque peu désappointé. Dans le rôle nouveau que cet événement +lui faisait, se montra-t-il plus apte à formuler un système qui +ne fût pas une pure négation? Non: il aboutit seulement à ces +théories du «crédit gratuit» et de la «banque du peuple», dont M. +Bastiat et M. Thiers firent une si prompte justice. Exaspéré de +son insuccès, Proudhon se jeta alors plus avant que jamais dans +les violences démagogiques, jouant, avec une sorte de vertige et +de frénésie, ce qu'il appelait «son infernale partie», jouissant +de l'influence malfaisante qu'il avait enfin acquise sur le peuple +révolutionnaire, et s'enorgueillissant peut-être plus encore d'être +devenu l'épouvantail de la bourgeoisie. + +Mais revenons au Proudhon d'avant 1848, le seul qui doive nous +occuper ici. Il est maintenant manifeste que le sophiste pamphlétaire +s'était lancé sans savoir où il allait; que, du premier jour au +dernier, il avait marché à l'aventure, brisant tout sur son passage, +sans autre inspiration, comme il l'avouait lui-même, que son «immense +colère», beaucoup plus excentrique que vraiment original, nullement +créateur. On comprend dès lors qu'il n'ait pas groupé de parti autour +de lui. À peine, vers la fin de la monarchie de Juillet, voyait-il +quelques amis nouveaux. MM. Darimon, Langlois, Chaudey, Mathey, +Massol, remplacer les anciens qui s'étaient éloignés. En réalité, +il demeurait toujours un isolé, en guerre avec toutes les factions, +avec toutes les sectes. Il écrivait, le 26 mars 1847: «La répulsion +que j'inspire est générale, depuis les communistes, républicains et +radicaux, jusqu'aux conservateurs et aux jésuites, les jésuites de +l'Université y compris.» Dans la masse ouvrière elle-même, bien qu'il +commençât à être plus connu, il était loin d'avoir alors le renom et +la popularité de Louis Blanc ou de Cabet. Un rapport de police disait +de lui, en 1846: «Ses doctrines sont très dangereuses; il y a, au +bout, des coups de fusil; heureusement ce n'est pas lu.» Très peu de +gens, en effet, lisaient d'un bout à l'autre les écrits de Proudhon. +Seulement, de leurs profondeurs obscures jaillissaient, comme +éclairées d'une lueur sinistre, certaines phrases qui frappaient tous +les yeux. On eût compté les ateliers où avaient pénétré les _Mémoires +sur la propriété_ et le _Système des contradictions économiques_; +mais il n'était pas un recoin des faubourgs où n'eussent été entendus +les cris: La propriété, c'est le vol! et: Dieu, c'est le mal! Ainsi +isolées de tout développement, ces formules n'apportaient pas aux +ouvriers une doctrine économique ou philosophique; elles leur +faisaient l'effet d'une sorte de tocsin, d'appel à la révolte, au +pillage des riches, au massacre des prêtres. Ceux mêmes qui n'en +concluaient pas à la violence immédiate y désapprenaient ce qui +pouvait leur rester encore des vieux respects. «Je n'ai pas la bosse +de la vénération, écrivait un jour Proudhon, et si je forme un voeu, +c'est de l'écraser sur le front de tous les mortels[158].» Il n'y +réussit que trop bien. D'autres avaient déjà enseigné au peuple à +détester la société et à nier la Providence; Proudhon lui apprit à +leur montrer le poing et à leur cracher au visage. + +[Note 158: _Correspondance_, t. II, p. 239.] + + +VIII + +La revue de l'armée socialiste est enfin terminée. Nous connaissons +maintenant tous les sophistes qui, dans les dernières années de +la monarchie de Juillet, travaillaient à pervertir l'esprit du +peuple et à exciter ses passions; nous savons d'où ils venaient +et où ils allaient. Rarement un tel effort avait été fait pour +renverser la société. Sans doute, il y avait eu de tout temps des +utopistes rêvant je ne sais quel remède aux maux qui résultent de +l'inégale distribution des richesses. Mais ces rêveurs n'étaient +pas des perturbateurs; ces fantaisies n'avaient rien d'agressif. +Le saint-simonisme lui-même, bien qu'il ait servi en quelque sorte +de transition entre la chimère inoffensive des Salente d'autrefois +et la réalité destructive du socialisme contemporain, bien qu'il +contînt en germe presque toutes les erreurs et les convoitises des +sectes plus récentes, était demeuré cependant un mouvement pacifique, +étranger aux partis politiques. Tel fut aussi le caractère des +fouriéristes à leurs débuts et de quelques autres des théoriciens +dont il vient d'être parlé. Mais à partir de 1840, notamment avec +Louis Blanc, avec Proudhon, avec la plupart des communistes, nous +sommes en présence d'un phénomène tout nouveau. On dirait que la +barrière qui avait séparé jusqu'alors le monde des réformes sociales +de celui des agitations politiques s'est abaissée. Le rêveur passe +tribun; la secte se transforme en faction; la thèse d'école tend à +devenir un mot d'ordre d'insurrection; l'utopie fait alliance avec +les passions démagogiques, poursuit, par la violence révolutionnaire, +la réalisation immédiate de ses plans, et trouve, dans l'immense +prolétariat industriel né, à cette époque même, de la transformation +économique, des souffrances pour entretenir, aviver les appétits et +les haines, des demi-instructions pour se prendre aux sophismes, +des forces pour mettre en oeuvre les desseins de renversement. Il +y a là une menace d'une particulière gravité. Qu'on ne se rassure +pas en relevant les divergences de doctrine qui existent entre ces +diverses écoles; incapables de s'entendre pour une affirmation +commune, elles s'accordent dans une négation; elles s'attaquent aux +mêmes institutions, et surtout remuent les mêmes colères, exaspèrent +les mêmes douleurs, allument les mêmes convoitises. Leur action +destructive a plus d'unité que leurs théories. + +En même temps que les socialistes devenaient révolutionnaires, les +radicaux, par une évolution correspondante, se rapprochaient du +socialisme, dont le concours leur paraissait utile pour leur oeuvre +d'opposition subversive. Dès 1840, l'exemple de ce rapprochement +avait été donné, non sans éclat, par M. Arago, réclamant à +la tribune une «nouvelle organisation du travail». Plusieurs, +sans doute, dans le parti républicain, répugnaient à suivre cet +exemple. Au _National_, on soutenait volontiers qu'avant de parler +de révolution sociale il fallait d'abord faire la révolution +politique. Mais à côté et un peu au delà du _National_, la _Réforme_, +fondée en 1843, sous les auspices de M. Ledru-Rollin, était loin +d'avoir les mêmes répugnances. Parmi les membres de son comité +elle comptait M. Louis Blanc, acceptait de ses mains un programme +entièrement conforme aux idées de cet écrivain, et lançait, en +1845, dans les ateliers de Paris, une pétition rédigée sous la même +inspiration. Il est d'ailleurs à remarquer que certains radicaux +qui reculaient ou hésitaient devant les conclusions doctrinales du +socialisme s'associaient, par calcul de tactique ou par entraînement +déclamatoire, à ses excitations et à ses provocations. Tel était +le cas de Lamennais. Interrogé en 1838 par Cabet, il avait répondu +n'avoir pas encore d'idées arrêtées sur ce que devrait être +l'«organisation du travail[159]», et plus tard, en 1847, dans une +lettre adressée au _National_, tout en applaudissant aux «tentatives» +des écoles communistes, il déclarait «ne pas approuver les moyens +qu'elles proposaient», notamment la façon dont elles supprimaient la +propriété individuelle. Mais cela ne l'empêchait pas de maudire avec +elles la société actuelle et de la déclarer sataniquement organisée +par les riches contre les pauvres. Sa rhétorique, si étrangement +mélangée de colère et de pitié, se plaisait à peindre la misère et +la servitude du prolétaire; il avait déjà commencé dans les _Paroles +d'un croyant_; il continua dans une série de pamphlets de plus en +plus véhéments: «Peuple, peuple, s'écriait-il, réveille-toi enfin! +Esclaves, levez-vous, rompez vos fers... Voudriez-vous qu'un jour, +meurtris par les fers que vous leur aurez légués, vos enfants disent: +«Nos pères ont été plus lâches que les esclaves romains; parmi eux, +il ne s'est pas rencontré un Spartacus[160]!» Par une inconséquence +singulière, l'auteur se défendait de vouloir la violence, et +s'interrompait par moments pour prêcher la justice à ceux dont il +venait d'irriter longuement les convoitises et les ressentiments. +Naturellement, ses excitations enflammées étaient mieux entendues que +ses conseils de sagesse. «J'ai vu des ouvriers, écrivait Proudhon, +qui, après la lecture du dernier ouvrage de Lamennais, demandaient +des fusils et voulaient marcher à l'instant[161].» + +[Note 159: «Questions immenses, disait-il, et qui pour moi sont loin +d'être résolues.»] + +[Note 160: C'est à chaque page qu'on trouve, dans les écrits de +Lamennais, ces exclamations incendiaires. Voyez, par exemple, ce +fragment d'une brochure intitulée _le Pays et le gouvernement_: «Ô +peuple, dis-moi, qu'es-tu? Ce que tu es! si j'ouvre la Charte, j'y +lis une solennelle déclaration de ta souveraineté: cela fut écrit +après ta victoire. Si je regarde les faits, je vois qu'il n'est +point, qu'il ne fut jamais de servitude égale à la tienne... Paria +dans l'ordre politique, tu n'es, en dehors de cet ordre, qu'une +machine à travail. Aux champs, tes maîtres te disent: «Laboure, +moissonne pour nous.» Tu sais ce qu'on te dit ailleurs, tu sais +ce qui te revient de tes fatigues, de tes veilles, de tes sueurs. +Refoulé de toutes parts dans l'indigence et l'ignorance, décimé par +les maladies qu'engendrent le froid, la faim, l'air infect des bouges +où tu te retires après le labeur des jours et d'une partie de la +nuit, réclames-tu quelque soulagement, on te sabre, on te fusille, +ou, comme le boeuf à l'abattoir, tu tombes sous le gourdin des +assommeurs payés et patentés.»] + +[Note 161: _Correspondance de Proudhon_, t. I, p. 169.] + +Si du radicalisme nous remontons aux régions plus tempérées de +l'opposition dynastique, nous n'y trouvons plus d'accointances +avec le socialisme. Quand la gauche était obligée de s'expliquer, +elle répudiait les faux prophètes; mais elle s'en occupait peu. +N'attendez pas de sa part une réprobation continue, une lutte active: +ses efforts sont tendus d'un autre côté, contre le gouvernement. +Les socialistes profitaient même parfois de sa tendance accoutumée +à prendre sous sa protection tous les révoltés, même ceux qui lui +étaient au fond les plus antipathiques. Et puis c'était aussi chez +elle un parti pris de nier le péril social, par crainte que les +intérêts effrayés ne se rejetassent du côté des conservateurs. +Ajoutons enfin que, par le tour donné dans les dernières années à ses +polémiques, par ses déclamations contre la corruption de la classe +régnante, par sa façon de présenter l'organisation politique comme +l'exploitation du pays par une sorte d'oligarchie bourgeoise, elle +fournissait inconsciemment des armes aux socialistes. + +Le gouvernement et les conservateurs voyaient-ils mieux le danger +et savaient-ils le combattre? Il ne s'agissait pas uniquement de +réprimer les désordres matériels, d'intenter quelques procès de +presse, de dissoudre quelques associations, de prendre quelques +précautions de police. La politique qui eût borné là sa tâche eût été +singulièrement courte et étroite. Il fallait faire plus que punir la +manifestation extérieure du mal, il fallait guérir le mal lui-même. + +Il y avait tout d'abord, au fond du socialisme, des idées fausses: +s'occupait-on de les redresser? Il semblait que cette tâche incombât +particulièrement aux économistes, école nouvelle, d'origine plus ou +moins britannique, active, remuante, déjà importante et aspirant +à l'être plus encore. À elle de faire justice des chimères et des +sophismes, au nom du bon sens, des lois naturelles, des faits +nécessaires. Or si l'on ouvre le _Dictionnaire d'économie politique_ +au mot «Socialisme», et si l'on consulte la bibliographie des +ouvrages publiés _pour_ et _contre_, pendant la monarchie de Juillet, +on trouvera une longue liste d'ouvrages _pour_, et à peu près rien +_contre_; il a fallu l'explosion de 1848 pour que les économistes +s'aperçussent qu'il y avait une société à défendre. À peine doit-on +faire exception pour M. Louis Reybaud, qui publia, de 1840 à 1843, +deux volumes intitulés: _Études sur les réformateurs modernes_[162]; +encore l'auteur avait-il moins pour objet de redresser les idées +populaires que d'intéresser la curiosité bourgeoise, en la mettant +au courant d'un mouvement qu'elle ignorait. M. Reybaud était le +premier à reconnaître qu'on n'avait pas réfuté les socialistes. +«La société, disait-il, ne leur a répondu que par l'indifférence. +Pour les réduire au silence, il eût fallu peu d'efforts. La société +n'a pas daigné prendre cette peine; elle était trop haut, eux trop +bas... À quoi bon se charger d'une justice qui se faisait toute +seule?... Le socialisme avoué est fini ou bien près de finir[163].» +Les économistes ne firent donc à peu près rien, à cette époque +du moins, pour contre-balancer, dans l'esprit du peuple, tant de +détestables enseignements. D'ailleurs, si même ils s'en fussent +occupés, auraient-ils eu, avec leurs allures un peu froides et +sèches, avec leur thèse, parfois impitoyable, du laisser faire et du +laisser passer, ce qui convenait, sinon pour mettre en lumière des +erreurs de doctrine, du moins pour aller au coeur des misérables, +pour satisfaire des aspirations fondées sur le besoin, pour désarmer +des passions alimentées par la souffrance? + +[Note 162: Quelques-unes de ces études avaient paru dans la _Revue +des Deux Mondes_, de 1835 à 1840.] + +[Note 163: _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1843.] + +À vrai dire, ce qu'il eût fallu, c'était moins de réfuter tel ou tel +sophisme, que de remédier à la déviation morale et intellectuelle qui +avait permis à ces sophismes de trouver crédit dans tant d'esprits. +Le gouvernement pensait probablement avoir commencé cette oeuvre, en +s'attaquant à l'ignorance et en développant l'instruction primaire. +Il semble bien, en effet, qu'en pareille matière le concours des +maîtres d'école puisse être fort utile, à une condition cependant, +c'est que ces derniers ne deviennent pas, par une sorte de trahison, +les complices de l'ennemi. Il faut croire que, malgré ses honnêtes +efforts, le gouvernement de Juillet ne s'était pas suffisamment +prémuni contre cette trahison, car il devait suffire, au lendemain +de la révolution de Février, d'une criminelle incitation du pouvoir, +devenu momentanément révolutionnaire, pour transformer une bonne +partie des instituteurs publics en apôtres officiels du socialisme. +L'école ne suffisait donc pas, et elle pouvait même devenir un danger +de plus. Avec elle et au-dessus d'elle, il fallait le concours de +l'Église. Le socialisme était avant tout la contradiction des idées +chrétiennes qui avaient été, depuis tant de siècles, le fondement +de la vie morale et sociale. Un de ses docteurs le définissait: +un effort «pour matérialiser et immédiatiser le paradis spirituel +des chrétiens», et un autre résumait ainsi l'état d'esprit de ses +adeptes: «Ils ne croient pas et ils veulent jouir.» Aussi, dans le +peuple, les progrès du socialisme allaient de front avec ceux de +l'impiété, et d'une impiété si radicale que Proudhon lui-même, +malgré la joie sauvage qu'il en ressentait, ne laissait pas que d'en +être épouvanté[164]. Le remède ne pouvait être que dans le retour à +la religion: seule, elle pouvait vraiment redresser les esprits et +pacifier les coeurs des prolétaires; seule, elle pouvait donner à ces +derniers les explications et les espérances qui leur rendaient la +vie intelligible et supportable. Parmi les hommes du gouvernement, +il en était plusieurs qui paraissaient comprendre cette vérité, +et nul, par exemple, ne l'avait exprimée plus éloquemment que M. +Guizot[165]. C'était évidemment pour s'y conformer que le législateur +avait maintenu l'enseignement du catéchisme dans l'instruction +primaire. Toutefois, le christianisme, malgré le terrain regagné +depuis 1830, occupait encore une trop faible place dans les idées +et dans la vie de la classe dirigeante, pour qu'on pût attendre +de celle-ci une sorte d'apostolat religieux: son exemple agissait +le plus souvent en sens contraire. Et puis, par une malheureuse +coïncidence, le gouvernement se trouvait, depuis 1841, à propos de +la liberté d'enseignement, en lutte avec les influences catholiques; +au lieu d'encourager leur action bienfaisante, il était amené à +prendre des précautions contre leurs prétendus empiétements, aussi +préoccupé de marchander au clergé et aux congrégations leur part dans +l'éducation de quelques enfants, qu'il eût dû l'être de leur confier +l'éducation de cet autre grand enfant qu'on appelle le peuple. +Aucune autre doctrine, aucune autre force morale n'occupait ni ne +pouvait occuper, dans la bourgeoisie, la place que le christianisme +y avait malheureusement perdue. Ce n'était pas la moindre cause +de faiblesse de cette bourgeoisie en face du socialisme. Henri +Heine lui-même, tout incrédule qu'il était, en avait le sentiment +plus ou moins net: il insistait sur «l'avantage incalculable qui +ressortait, pour le communisme, de la circonstance que l'ennemi +qu'il combattait ne possédait, malgré toute sa puissance, aucun +appui moral en lui-même». Et il ajoutait: «La société actuelle ne +se défend que par une plate nécessité, sans confiance en son droit, +même sans estime pour elle-même, absolument comme cette ancienne +société dont l'échafaudage vermoulu s'écroula lorsque vint le fils du +charpentier[166].» + +[Note 164: _Correspondance de Proudhon_, t, II, p. 134 à 137, et p. +169.] + +[Note 165: V. notamment les articles publiés par M. Guizot, dans la +_Revue française_ de février, juillet et octobre 1838.] + +[Note 166: Lettre du 25 juin 1843 (_Lutèce_, p. 380).] + +Au fond du socialisme, il n'y avait pas seulement une perversion +des esprits et des coeurs, il y avait aussi, ne l'oublions pas, une +souffrance, souffrance réelle et profonde. Vainement le progrès +économique avait-il augmenté d'une façon générale le bien-être du +peuple: vainement celui-ci était-il mieux logé, mieux vêtu, mieux +nourri, mieux soigné dans ses maladies; en même temps, par une de +ces lois mystérieuses qui déroutent et humilient la raison humaine, +le premier résultat de ce développement industriel dont notre siècle +s'enorgueillissait, semblait être l'apparition d'un mal nouveau, +d'une forme spéciale de paupérisme qu'on appelait précisément le +paupérisme industriel: misère matérielle et morale, parfois plus +hideuse que tout ce qu'on avait vu à des époques réputées moins +prospères, et surtout rendue plus insupportable par le voisinage +et le contraste de la richesse que ces misérables contribuaient à +créer. Pour avoir raison du socialisme, il n'eût donc pas suffi +de prouver qu'il avait tort; il fallait supprimer ou soulager les +souffrances qui étaient après tout sa principale raison d'être. +Il serait fort injuste de dire, comme on l'a fait parfois, que la +monarchie de Juillet ne s'est pas occupée des ouvriers. Sans mise +en scène tapageuse, elle a fait beaucoup pour eux: développement +des caisses d'épargne, des conseils de prud'hommes, de l'assistance +publique, des brevets d'invention, des écoles, projets sur les +caisses de retraite et sur les monts-de-piété, etc., etc.; et certes +mieux vaut un gouvernement qui s'applique à résoudre modestement la +question sociale sans la poser, que celui qui la pose bruyamment sans +la résoudre. Toutefois, si peu de cas qu'on fasse du charlatanisme, +n'est-on pas tenté de regretter que le gouvernement d'alors +n'ait pas fait un peu plus montre de l'intérêt qu'il portait aux +travailleurs? Ceux-ci, en le voyant presque toujours absorbé, +au moins en apparence, par des questions qui ne les touchaient +aucunement, étaient plus disposés à écouter le sophiste qui affectait +au contraire d'être exclusivement occupé de leur cause. D'ailleurs, +il faut bien l'avouer, une partie de la bourgeoisie oubliait trop ses +devoirs envers l'ouvrier. Je l'ai déjà dit, cette bourgeoisie, malgré +ses qualités réelles, manquait un peu d'élévation d'esprit et de +chaleur de coeur; elle ne savait pas assez regarder en haut et aimer +en bas. Et puis, dans ses rangs, combien d'individus, étourdis et +comme grisés par l'étonnant progrès économique qui naissait de leurs +efforts et dont ils tiraient d'immenses bénéfices, en proie à une +sorte de fièvre de gain, de spéculation et de jouissance, irritaient +le prolétariat par leur égoïste indifférence, en même temps que leurs +exemples lui enseignaient toutes les convoitises matérialistes! De +là, le cri de révolte et d'envie qui semblait parfois répondre, d'en +bas, au culte du veau d'or qui régnait en haut. Là encore, n'est-ce +pas la religion qui eût pu apporter le vrai remède au mal social, +en rapprenant à cette société bourgeoise la leçon trop oubliée du +renoncement pour soi et de la charité envers les autres? Dès 1837, +Ozanam, considérant d'un côté le camp des pauvres, de l'autre le camp +des riches, «dans l'un l'égoïsme qui veut tout retenir, dans l'autre +l'égoïsme qui voudrait s'emparer de tout», demandait «qu'au nom de la +charité, les chrétiens s'interposassent entre les deux camps, qu'ils +allassent, transfuges bienfaisants, de l'un à l'autre, obtenant des +riches beaucoup d'aumônes, des pauvres beaucoup de résignation»; +qu'ils se fissent «médiateurs» entre «un paupérisme furieux et +désespéré» et «une aristocratie financière dont les entrailles +s'étaient endurcies»; et alors, dans le rêve généreux de sa jeunesse, +il voyait «cette charité paralysant, étouffant l'égoïsme des deux +partis, diminuant chaque jour les antipathies; les deux camps se +levant, jetant leurs armes de colère et marchant à la rencontre +l'un de l'autre, non pour se combattre, mais pour se confondre, +s'embrasser et ne plus faire qu'une bergerie sous un seul pasteur, +_unum ovile, unus pastor_[167]». Mais, hélas! bien petit était le +nombre de ceux qui pensaient et surtout agissaient comme Ozanam! + +En somme, force est de reconnaître que la société se défendait mal +contre ses adversaires. Heureux encore quand elle ne se faisait pas +leur alliée, en prêtant la publicité de ses journaux et l'autorité de +ses applaudissements à des écrits qui, comme les romans d'Eugène Süe, +étaient l'une des plus redoutables machines de guerre du socialisme. +À vrai dire, dans la bourgeoisie, on ne croyait pas au danger. Le +travail, parce qu'il se faisait sous terre, échappait aux regards +distraits. Le suffrage restreint avait cette conséquence qu'il ne +laissait de place à aucune manifestation électorale ou parlementaire +des idées qui fermentaient dans les masses ouvrières. «Tout le +monde, a écrit depuis un homme mêlé à la politique de ce temps, M. +Saint-Marc Girardin, se laissait prendre aux apparences décevantes +du gouvernement représentatif, apparences d'autant plus décevantes +que, comme elles ont leurs agitations de tribune et leurs troubles +d'assemblée, l'inquiétude que causent ces troubles et ces agitations +fait croire qu'il n'y a pas à craindre de dangers plus grands et +plus sérieux... Les fossés qu'il fallait chaque jour éviter sur la +route nous cachaient, chose étrange, le précipice qui nous attendait... +La vie animée du gouvernement représentatif nous distrayait +et nous trompait. Nous nous occupions de nos malaises, et nous +négligions notre maladie.» De temps à autre, cependant, le désordre, +d'ordinaire caché, se faisait jour au dehors; il se produisait +comme des crevasses qui laissaient entrevoir la flamme du volcan et +par lesquelles s'échappait même quelque jet de lave incandescente; +ainsi fut-il, par exemple, à la fin de 1841, lors des révélations +qu'avait amenées l'instruction de l'attentat de Quénisset contre le +duc d'Aumale. Le monde politique prêtait un moment l'oreille; il +poussait un cri de terreur; le _Journal des Débats_ déclarait que la +question n'était plus de savoir comment serait résolu tel problème +parlementaire, mais bien «s'il y aurait ou non un ordre social». +Seulement, l'alarme ne durait pas: au bout de quelques jours, on ne +songeait plus qu'il pût y avoir un autre danger que les manoeuvres +de M. Thiers ou les déclamations de M. Odilon Barrot. Le préfet de +police, dont c'était la mission particulière de regarder à ce qui se +passait dans les bas-fonds sociaux, signalait parfois au ministre de +l'intérieur l'activité croissante de la propagande socialiste. «Là +est la véritable plaie de l'époque, disait-il en terminant l'un de +ses rapports, et l'on doit reconnaître que, chaque année, elle fait +de nouveaux progrès. Un pareil état de choses me paraît de nature +à éveiller la haute sollicitude du gouvernement[168].» Le ministre +probablement n'eût pas demandé mieux que de prendre en considération +cet avertissement; mais, au même moment, il en était détourné par +quelque incident de presse ou de tribune, par quelque préoccupation +électorale. On devait arriver ainsi jusqu'à la chute de la monarchie, +sans avoir jamais sérieusement pensé au danger du socialisme. Rien, +du reste, ne donne mieux l'idée de cette étonnante sécurité, de +cette inattention obstinée, de ce prodigieux aveuglement, que la +stupeur épouvantée de la bourgeoisie, quand, le 24 février 1848, +le socialisme, surgissant tout armé des barricades, vint exiger sa +place, à l'Hôtel de ville, parmi les maîtres de la France. + +[Note 167: Lettres du 9 mars 1837 et du 12 juillet 1840.] + +[Note 168: Rapport du 19 janvier 1847, publié par la _Revue +rétrospective_.] + + + + +CHAPITRE IV + +M. GUIZOT ET LORD ABERDEEN. + + I. L'entente cordiale en Espagne. Réaction favorable à + l'influence française. La candidature du comte de Trapani + à la main d'Isabelle se heurte à de graves difficultés. La + candidature du prince de Cobourg n'est pas abandonnée. M. + Bresson, inquiet, interroge son gouvernement. Le duc de + Montpensier est proposé pour l'Infante. Déclarations faites à + ce sujet dans l'entrevue d'Eu, en septembre 1845. On continue à + s'agiter en faveur de Cobourg. Le cabinet français instruit M. + Bresson et avertit le cabinet de Londres qu'il reprendrait sa + liberté si le mariage Cobourg devenait imminent. Intrigue nouée + entre la reine Christine et Bulwer, au printemps de 1846, pour + conclure ce mariage à l'insu de la France. Lord Aberdeen la fait + échouer en la révélant à notre ambassadeur. Le ministre anglais + fait au duc de Sotomayor une réponse qui semble inspirée par + un sentiment différent. Impression que ces incidents laissent + au gouvernement français.--II. L'Orient après 1840. L'Égypte. + La question du Liban. Efforts peu efficaces de la diplomatie + française.--III. La Grèce. Fâcheux débuts du nouveau royaume. M. + Guizot propose à l'Angleterre de substituer, en Grèce, l'accord + à l'antagonisme. L'entente cordiale à Athènes. Colettis au + pouvoir. Opposition que lui fait la diplomatie anglaise. Succès + de Colettis. La légation de France le soutient et l'emporte sur + la légation britannique. Inconvénients de ce retour à l'ancien + antagonisme.--IV. L'entente cordiale se maintient surtout par + l'amitié personnelle de M. Guizot et de lord Aberdeen. Leur + correspondance. Première démission du cabinet tory. Émoi causé + en France à la pensée que Palmerston va reprendre la direction + du _Foreign office_. M. Thiers, au contraire, qui a partie liée + avec lui, s'en réjouit. Le ministère whig ne peut se former à + cause des objections faites contre Palmerston. Voyage de ce + dernier en France. Chute définitive du ministère Peel et rentrée + de Palmerston. + + +I + +Les affaires étrangères n'avaient pas tenu, dans les grands débats +politiques de la session de 1846, la même place que les années +précédentes. Il n'en faut pas conclure que le gouvernement français +n'avait plus de problème extérieur à résoudre ou du moins à +surveiller. Au dehors comme au dedans, les ministres n'ont jamais de +telles vacances. À défaut des accidents imprévus et extraordinaires +qui avaient naguère mis en question la paix du monde et l'existence +du cabinet, restaient les difficultés permanentes que notre +diplomatie ne pouvait perdre de vue, alors même qu'aucun fait public +n'attirait sur elles l'attention de la foule. En 1846, les plus +graves de ces difficultés avaient pour siège l'Espagne et l'Orient, +où, depuis si longtemps, se heurtaient les influences rivales de la +France et de l'Angleterre. + +Des affaires d'Espagne, qui depuis la mort de Ferdinand VII avaient +causé tant d'embarras à notre gouvernement, il a été déjà question +plusieurs fois[169]. Il convient d'en reprendre le récit au moment +où nous l'avions interrompu, c'est-à-dire dans la seconde moitié +de 1843, alors que le cabinet de Londres, éclairé par la chute +d'Espartero, consentait enfin à s'entendre avec celui de Paris +et à substituer, dans la Péninsule, l'action commune au vieil +antagonisme; c'était, on le sait, la première manifestation de +«l'entente cordiale». Cette nouvelle politique ne parut pas tout +d'abord avoir des effets défavorables à la France. Au contraire, +notre influence reprit peu à peu, à Madrid, le terrain qu'elle avait +perdu pendant la régence d'Espartero. À travers mille intrigues de +cour ou de parlement, dans lesquelles tous les partis mêlaient--comme +cela ne se voyait qu'en Espagne--les procédés de révolution et ceux +d'ancien régime, le pouvoir ministériel passa successivement des +radicaux avancés, clients de l'Angleterre, à des radicaux de plus +en plus modérés, et finit par arriver, en mai 1844, aux mains du +général Narvaez et des autres chefs de l'ancien parti français. +Dès le mois de février précédent, la reine mère Christine, qui, +pendant son exil, vivait à Paris, dans l'intimité des Tuileries, +avait été solennellement rappelée et avait repris, sous le nom de +sa fille, l'exercice du pouvoir royal. Les élections, faites à la +fin de 1844, donnèrent une majorité conservatrice, et le premier +acte de la Chambre nouvelle fut de réformer la constitution dans un +sens monarchique. La réaction était donc complète. Le gouvernement +français ne pouvait la voir avec déplaisir, et il était disposé à +la seconder. Toutefois il était bien résolu à ne pas retomber dans +l'ornière de l'ancienne rivalité. M. Guizot avait proclamé cette +volonté à la tribune de la Chambre des députés, dès le 21 janvier +1844, et surtout il s'appliqua à en bien pénétrer l'ambassadeur de +France à Madrid, qui, depuis novembre 1843, se trouvait être le comte +Bresson, jusqu'alors accrédité près la cour de Berlin. Ce n'était +pas, en effet, entre les ministres dirigeants à Paris et à Londres +que l'entente cordiale avait le plus de peine à s'établir; c'était +au loin, entre les agents diplomatiques des deux puissances. Les +ministres, voyant par position les choses de haut et d'ensemble, +pouvaient prendre leur parti de tel sacrifice local qu'ils savaient +être compensé par les avantages généraux du système. Les agents, +placés au milieu d'un théâtre circonscrit, étaient portés à y borner +leur vue; autour d'eux, tout--hommes et choses, traditions du passé +et tentations de l'heure présente--les poussait à l'antagonisme. +Pour y échapper, il leur fallait remonter la pente naturelle de leur +fonction. M. Guizot connaissait notre nouvel ambassadeur à Madrid +pour un esprit ardent, prompt à la lutte, mais aussi fort capable +de comprendre une grande politique et de s'y dévouer; il le pressa +de «n'épouser aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre», +de prêcher à tous, particulièrement à nos amis, la concorde, la +modération, et le détourna d'opposer un parti français à un parti +anglais[170]. Pour ce qui dépendait de lui, loin d'appuyer sur les +échecs infligés en Espagne à l'influence britannique, il cherchait à +les atténuer: ainsi retarda-t-il la rentrée de la reine Christine, +jusqu'à ce que le cabinet de Londres en eût reconnu la nécessité. + +[Note 169: Voir plus haut, livre II, ch. XIV, § V; livre III, ch. II, +§§ IV et VI; ch. III, § III, et ch. VI, § I; livre V, §§ VII, VIII et +IX.] + +[Note 170: J'ai eu sous les yeux la correspondance officielle et +confidentielle du ministre et de l'ambassadeur, correspondance fort +importante, dont j'aurai souvent occasion de me servir. M. Guizot, +d'ailleurs, en a cité de nombreux extraits dans ses _Mémoires_.] + +En dépit de ces ménagements, le tour pris par les événements au delà +des Pyrénées était désagréable au gouvernement anglais, d'autant que +lord Palmerston ne manquait pas d'y montrer le fruit de la politique +suivie par ses successeurs. Lord Aberdeen en était parfois un peu +triste, mais il n'en persistait pas moins à répudier «cette politique +d'antagonisme qui, disait-il, avait beaucoup nui à l'Espagne, sans +beaucoup servir à l'Angleterre», et il proclamait que «seule, la +coopération des deux puissances occidentales pouvait assurer la +prospérité de la Péninsule». Tel fut le sens des instructions que, +lui aussi, il envoya à son représentant près la cour de Madrid. +Celui-ci avait été changé en même temps que l'ambassadeur de France; +malheureusement, en cette circonstance, on n'avait fait qu'à demi +les choses: si M. Aston avait été rappelé pour avoir été trop engagé +dans l'ancienne rivalité, il avait été remplacé par sir Henri Bulwer, +homme d'esprit, naguère premier secrétaire de l'ambassade anglaise à +Paris, mais, au fond, de la clientèle de lord Palmerston et, comme +tel, mal préparé à se faire l'instrument d'une politique d'union. +Aussi les rapports furent-ils tout de suite assez tendus entre le +nouveau ministre d'Angleterre et le comte Bresson, qui, de son côté, +n'était d'humeur à permettre ni qu'on lui manquât dans les petites +choses, ni qu'on l'entravât dans les grandes. + +Les mauvais procédés de l'agent anglais n'ébranlèrent pas la volonté +conciliante de M. Guizot; il n'en prêcha pas moins la patience à son +ambassadeur. «Soyez, lui écrivait-il, toujours bien avec Bulwer et +pour lui; rendez-lui de bons offices. Ne fermez point l'oeil sur ses +petites menées, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il n'en +paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur lui. +Vous avez vu le bon, le très beau langage de lord Aberdeen. C'est là +l'essentiel. Prenez cela pour le symptôme assuré et le vrai diapason +des intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer, +comblé de vos bons procédés, de vos bons offices, ne puisse, s'il +fait des fautes et subit des échecs, s'en prendre qu'à lui-même. +L'entente cordiale n'est pas, je le sais, un fait de facile +exécution sur tous les points et tous les jours. C'est pourtant le +fait essentiel à la situation générale, et je m'en rapporte à vous +pour le maintenir au-dessus des difficultés locales qui pèsent sur +vous[171].» + +[Note 171: Lettre du 17 février 1844.] + +Dès l'établissement de l'entente cordiale en Espagne, M. Guizot +avait déclaré que «la plus grave des questions auxquelles elle +devait s'appliquer était sans contredit celle du mariage futur de +la reine Isabelle[172]». On se rappelle quelle était sur ce point +notre politique nettement proclamée: nous consentions à l'exclusion +des princes français, mais nous exigions un Bourbon, et, par +cette raison, nous avions absolument repoussé la candidature du +prince de Cobourg[173]. On n'a pas oublié non plus comment, dans +l'entrevue d'Eu, le gouvernement anglais, sans adhérer formellement +et en principe à notre prétention, avait paru s'engager en fait à +la soutenir, ou tout au moins à ne pas la contrarier[174]. Notre +candidat était alors le comte de Trapani, second frère du roi de +Naples, et également frère de la reine Christine. Ce n'était pas que +notre cabinet eût aucune préférence absolue pour ce prince. S'il +l'avait désigné, c'est qu'à ce moment, il lui paraissait le seul +Bourbon possible. Les neveux de Ferdinand VII,--le duc de Cadix +et le duc de Séville,--se trouvaient écartés à cause de la haine +passionnée que leur mère doña Carlotta témoignait à sa soeur la reine +Christine. La mort de Carlotta, en janvier 1844, ayant paru atténuer +cet obstacle, M. Guizot se hâta de déclarer que «la combinaison +napolitaine n'était pas pour nous une combinaison exclusive», et que, +par exemple, nous ne ferions pas d'objection au duc de Cadix. Cette +ouverture n'eut alors aucune suite; ce prince n'était pas _persona +grata_ auprès d'Isabelle et de sa mère. Celle-ci disait à Narvaez, au +mois de mars 1844, en arrivant en Espagne: «Je suis décidée pour mon +frère Trapani.» + +[Note 172: Dépêche déjà citée du 10 août 1843.] + +[Note 173: Plus haut, t. V, ch. III, § VIII.] + +[Note 174: _Ibid._, § IX.] + +Il ne fallut pas longtemps, cependant, pour s'apercevoir que +cette dernière candidature se heurtait à de grosses difficultés. +La principale n'était pas l'opposition de M. de Metternich, qui +poursuivait «son idée» d'un mariage d'Isabelle avec le fils de don +Carlos[175], et qui redoutait, au point de vue de sa politique +italienne, de voir «Naples entrer dans l'orbite de la France[176]»; +ce n'étaient pas non plus l'inertie maladroite et les hésitations +soupçonneuses du roi des Deux-Siciles, qui craignait d'être la dupe +de Louis-Philippe, et qui s'imaginait que ce prince n'avait pas +renoncé sincèrement à prendre la main d'Isabelle pour un de ses +fils. Le véritable obstacle était en Espagne. Au fond, personne +n'y voulait de Trapani: les radicaux, parce que c'était notre +candidat; les modérés, parce qu'ils désiraient un «grand mariage» qui +affermît leur monarchie constitutionnelle et lui assurât «un point +d'appui au dehors»; ce point d'appui, ils l'eussent trouvé dans le +mariage français, qu'en dépit de nos refus ils tentaient toujours +de remettre sur le tapis; ils ne le trouvaient pas dans un prince +d'un État secondaire, à peine âgé de seize ans, non encore sorti +du collège de Jésuites où il portait la soutane, et ayant d'autant +moins de prestige aux yeux des Espagnols que ceux-ci avaient gardé, +du temps où ils dominaient dans l'Italie méridionale, l'habitude de +mépriser les Napolitains. La reine Christine, tout en feignant, par +déférence pour le gouvernement français, de poursuivre le mariage +Trapani, le faisait sans désir sérieux de réussir, au contraire avec +l'arrière-pensée de retarder toute conclusion et avec l'espoir de +nous arracher, un jour ou l'autre, un prince français. M. Bresson +sentait son habileté et son énergie impuissantes à vaincre ces +résistances. Chaque fois qu'il croyait toucher au but, survenait un +incident qui l'en éloignait. + +[Note 175: Plus haut, t. V, ch. III, § VIII.] + +[Note 176: Lettre du prince de Metternich au comte Apponyi, 15 juin +1845. (_Mémoires de Metternich_, t. VII, p. 95.)] + +Pendant ce temps, la candidature du prince de Cobourg, bien que +rentrée dans l'ombre, n'était pas abandonnée: elle paraissait +même trouver faveur, en Espagne, chez certains membres du parti +modéré, offusqués du cercle étroit dans lequel nous prétendions les +renfermer. L'un d'eux, le duc de Sotomayor, ministre à Londres, +disait très haut: «Si le roi Louis-Philippe ne nous donne pas un de +ses fils, nous prendrons de la main des Anglais un Cobourg, parce +qu'il nous faut à tout prix l'appui d'une grande puissance[177].» +Bien plus, on pouvait se demander si ce sentiment n'était pas celui +de la reine Christine. Un jour, M. Bresson lui racontait plaisamment +qu'à une insinuation de l'envoyé anglais sur le mariage Cobourg il +avait répondu: «Quand lord Ponsonby, il y a treize ans, a essayé +de pousser au trône de Belgique le duc de Leuchtenberg, j'ai fait +élire en quarante-huit heures le duc de Nemours; je puis assurer +qu'il ne m'en faut ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc +d'Aumale.» Loin d'être choquée de cette assurance, la Reine mère +répliqua sur le même ton: «Il ne vous faudrait pas tant de temps, +et si je savais que ce fût le moyen d'arriver à mon but, moi aussi +je pousserais le Cobourg[178].» Ce «mariage anglais» dont elle +nous menaçait en riant, elle y pensait à part elle beaucoup plus +sérieusement: c'était la ressource qu'elle se réservait au cas où le +mariage français deviendrait décidément impossible. Dès la fin de +1843, étant encore à Paris et recevant sir Henri Bulwer qui allait +prendre possession de son poste à Madrid, elle lui avait témoigné +tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre, et lui +avait fait connaître son intention de soutenir le prince de Cobourg, +si, comme elle le craignait, elle ne pouvait obtenir un des fils +de Louis-Philippe[179]. Une fois revenue en Espagne, l'astucieuse +princesse, en qui l'on croyait voir parfois une nouvelle Catherine de +Médicis, continua à tenir le même langage en causant avec certains +adversaires de l'influence française, et ses propos revinrent plus +d'une fois aux oreilles de notre ambassadeur. + +[Note 177: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 28 septembre 1844.] + +[Note 178: Lettres de M. Bresson à M. Guizot, 8 janvier et 31 mars +1844.] + +[Note 179: M. Guizot dit avoir su depuis ce fait avec certitude. +(_Mémoires_, t. VIII, p. 220.)] + +Tout cela n'était pas fait pour donner à M. Bresson grand espoir +dans le succès du candidat napolitain; avec son esprit vif et un peu +impatient, il se voyait déjà acculé à cette alternative: ou consentir +au mariage français, ou laisser faire le mariage Cobourg. Il ne +craignait pas les difficultés, à la condition de connaître nettement +son but. Il se décida donc, en septembre 1844, à demander hardiment +à M. Guizot ce qu'il comptait faire au cas où la question serait +ainsi circonscrite. «Je vous en prie, lui écrivait-il, répondez-moi +aussi nettement que je vais vous dire ma façon de penser. Je regarde +un prince français comme une glorieuse, et déplorable extrémité, un +prince allemand comme le coup le plus pénétrant, le plus sensible +à l'honneur de la France et à l'orgueil, à l'existence peut-être +de notre dynastie. Entre un prince français et un prince allemand, +réduit, adossé à ces termes, je n'hésiterais pas un moment: je ferais +choisir un prince français. Ici, cher ministre, mes antécédents me +donnent le droit de soumettre respectueusement au Roi et à vous +quelques observations personnelles. En 1831, quand la question +s'est posée, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc +de Nemours, je me suis trouvé dans une position identique. Je ne +rappellerai pas à Sa Majesté cette conversation que je suis venu +chercher à toute bride de Bruxelles... J'ai pris sur moi une immense +responsabilité: j'ai fait élire M. le duc de Nemours, et je n'hésite +pas à reconnaître que je l'ai fait sans l'assentiment du Roi et de +son ministre[180]. C'était très grave pour ma carrière, pour ma +réputation même; j'ai touché à ma ruine... Mon cher ministre, je +ne pourrais repasser par ce chemin, ni courir de pareils risques; +je ne serais plus, aux yeux de tous, qu'un brûlot de duperie ou de +tromperie... Expliquons-nous donc secrètement entre nous, mais sans +détour. Sur quoi puis-je compter?... Si la combinaison napolitaine +échoue, si, après avoir tenté, je l'atteste sur l'honneur, tous les +efforts pour la faire triompher, je me trouve forcément amené, pour +épargner à notre roi et à notre pays une blessure profonde, à faire +proclamer un prince français pour époux de la Reine, accepterez-vous +ce choix, et en assurerez-vous à tout prix l'accomplissement?» + +[Note 180: Sur les faits auxquels fait allusion M. Bresson, voir la +seconde édition de mon tome I, livre I, ch. V, § I.] + +Cette interrogation si précise ne blessa pas M. Guizot; bien au +contraire, elle lui plut, et il témoigna en termes généraux à son +ambassadeur une confiance qui était un encouragement. Toutefois il +évita de répondre directement à la question posée. Placé en face de +l'hypothèse imaginée par M. Bresson, il eût senti et agi comme lui, +et il était bien aise de le voir dans ces dispositions; mais, ne +croyant pas cette extrémité aussi fatale ni surtout aussi proche, il +ne voulait rien faire qui pût porter un agent résolu, prompt, ardent, +à précipiter les événements. Comme il l'a dit, «certaines choses sont +si difficiles à faire à propos et dans la juste mesure, qu'il ne faut +jamais les dire aux autres, et à peine à soi-même, tant qu'on n'est +pas absolument appelé à les faire». Pour le moment, quand les modérés +gouvernaient à Madrid et lord Aberdeen à Londres, notre ministre se +croyait garanti, sinon contre les embarras, les entraves, les délais, +du moins contre toute surprise déloyale; il voulait donc, de son +côté, épuiser toutes les chances de résoudre la question sans porter +atteinte à l'entente cordiale. + +La demande de M. Bresson ne fut pourtant pas entièrement sans +résultat. Le gouvernement français, préoccupé des répugnances qu'on +lui signalait en Espagne contre le mariage napolitain, donna à +entendre qu'il ne répugnerait pas à le fortifier par une union du +plus jeune fils du Roi, le duc de Montpensier, avec la soeur cadette +de la reine Isabelle, l'infante doña Luisa Fernanda. Ce fut le 26 +novembre 1844 que M. Guizot parla pour la première fois de ce projet +à M. Bresson; il l'avisa en même temps que ce second mariage ne +pourrait avoir lieu que «quand la Reine serait mariée et aurait un +enfant», c'est-à-dire quand l'Infante ne serait plus l'héritière +présomptive de la couronne. Par cette réserve faite spontanément, +avant toute communication du cabinet anglais, notre gouvernement +marquait que ce second mariage n'était pas pour lui un moyen détourné +de revenir sur ses déclarations antérieures et de mettre un fils +de France sur le trône d'Espagne. Ne donnait-il pas du reste, à +cette même époque, une autre preuve de sa loyauté en mariant à une +princesse napolitaine le duc d'Aumale, dont, à Madrid, on avait tant +désiré faire l'époux d'Isabelle[181]? L'ouverture relative au duc de +Montpensier fut reçue avec joie par la cour espagnole. Ce n'était +pas tout ce que cette cour eût voulu; mais elle se félicitait de ce +demi-résultat. Narvaez, qui était encore à la tête du ministère, +entra dans le nouveau projet avec son impétuosité accoutumée, +non sans essayer, il est vrai, d'obtenir plus encore: «Pourquoi, +disait-il à M. Bresson, ne pas nous donner le prince pour la Reine?» +Au moins aurait-il désiré conclure sur-le-champ un compromis secret +pour le mariage de l'Infante: M. Bresson eut quelque peine à se +dérober à ses instances et à ajourner tout engagement formel. +Quant à la reine Christine, aussitôt que son ministre lui parla de +la proposition du gouvernement français: «Pour l'amour de Dieu, +s'écria-t-elle, ne laisse pas échapper ce prince!» + +[Note 181: Ce mariage fut célébré le 25 novembre 1844.] + +Le gouvernement britannique fut quelque temps sans connaître cette +éventualité d'un mariage du duc de Montpensier avec l'Infante. +Quand il en fut informé, dans l'été de 1845, il ne cacha pas +son déplaisir et son inquiétude[182]. Aussi, lors de la seconde +visite de la reine Victoria à Eu, au mois de septembre de la même +année, Louis-Philippe et M. Guizot jugèrent-ils à propos d'aller +au-devant des soupçons qu'ils devinaient, et de prendre l'initiative +d'explications rassurantes. Ce qui fut dit, il importe d'autant plus +de le savoir avec précision, que les Anglais devaient reprocher +plus tard à notre gouvernement d'avoir manqué aux engagements pris +en cette circonstance. Le Roi commença par déclarer à la Reine et +à son ministre que le duc de Montpensier n'épouserait l'Infante +que lorsque Isabelle serait mariée et aurait un enfant; après ces +assurances qui ne lui coûtaient pas, car elles étaient la répétition +des instructions spontanément données à M. Bresson dès novembre 1844, +il ajouta: «Mais il faut un peu de réciprocité dans cette affaire, +et, si je vous donne vos sécurités, il est juste qu'en retour vous +me donniez les miennes. Or les miennes sont que vous ferez ce que +vous pourrez pour tâcher que ce soit parmi les descendants de +Philippe V que la Reine choisisse son époux, et que la candidature +du prince Léopold de Saxe-Cobourg soit écartée.--Soit, répondit +lord Aberdeen, nous pensons comme vous que le mieux serait que la +Reine prît son époux parmi les descendants de Philippe V. Nous ne +pouvons pas nous mettre en avant sur cette question, mais nous vous +laisserons faire; nous nous bornerons à vous suivre et, dans tous les +cas, à ne rien faire contre vous. Quant à la candidature du prince +Léopold de Saxe-Cobourg, vous pouvez être tranquille sur ce point: +je réponds qu'elle ne sera ni avouée ni appuyée par l'Angleterre, et +qu'elle ne vous gênera pas[183].» Tout ceci fut dit non pas une fois, +mais plusieurs fois, pendant le court séjour de la reine Victoria +à Eu, et le langage tenu par M. Guizot fut absolument conforme à +celui du Roi. Ainsi rien de plus net: les assurances données par +le gouvernement français au sujet du mariage du duc de Montpensier +étaient formelles, mais conditionnelles; du jour où le cabinet +anglais manquerait à ce que nous attendions de lui et que son langage +nous faisait espérer, nous reprendrions notre liberté. De notre part, +une telle attitude n'était pas nouvelle; notre gouvernement avait +souvent insisté--notamment lors de la première entrevue d'Eu--sur le +caractère synallagmatique des engagements qu'il prenait[184]. + +[Note 182: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 183.] + +[Note 183: Rapprochez ce langage de celui qu'avait tenu lord Aberdeen +lors de la première visite à Eu. (Voir plus haut, t. V, p. 197 à +199.)] + +[Note 184: J'ai suivi principalement le récit que Louis-Philippe +a donné lui-même de ces conversations, un an plus tard, dans une +lettre adressée le 14 septembre 1846 à la reine des Belges et publiée +après la révolution de Février dans la _Revue rétrospective_. Les +circonstances dans lesquelles a été écrit ce récit permettent de le +considérer comme exact. C'était au moment où, accusé de déloyauté +par les Anglais, le Roi cherchait à se justifier. La lettre était en +réalité destinée à la reine Victoria. Il est évident que, surtout +pour ce qui regardait cette entrevue d'Eu, où la Reine avait été +présente, la première préoccupation du Roi dut être d'éviter des +inexactitudes de fait dont le seul résultat eût été d'ôter tout +crédit à son apologie.--Le témoignage de M. Guizot (_Mémoires_, t. +VIII, p. 226, 227) est absolument conforme à celui du Roi.--Rien, +dans les documents de source anglaise, qui puisse sérieusement +infirmer ce double témoignage. On y trouve seulement l'indice que +lord Aberdeen, tout en nous donnant les assurances rapportées plus +haut, renouvela la réserve, faite par lui, dès le début, du droit +appartenant à l'Espagne de choisir en toute indépendance l'époux +de sa reine. Encore le ministre anglais paraît-il, d'après son +propre témoignage, avoir été surtout préoccupé de ne rien dire qui +pût troubler un accord dont il était fort heureux.--Les _Mémoires_ +récemment publiés d'Ernest II, duc de Saxe-Cobourg-Gotha, renferment, +sur le sujet qui nous occupe, quelques renseignements utiles. On y +voit que ce prince, chef de la maison de Cobourg, cousin germain du +candidat à la main d'Isabelle et frère du mari de la reine Victoria, +ayant ainsi toutes les raisons et tous les moyens de s'informer, +se plaignait avec amertume que, dans leur désir d'être agréables à +Louis-Philippe, le royal ménage anglais et lord Aberdeen se fussent +trop engagés, à Eu, en faveur du mariage Bourbon, et eussent sacrifié +le mariage Cobourg; il ajoutait que le gouvernement britannique +était ainsi «beaucoup plus lié qu'il ne voulait se l'avouer», et +qu'il avait perdu toute liberté de mouvement. On trouve aussi, dans +ces _Mémoires_, une lettre que le prince Albert écrivit, le 26 +mai 1846, au duc Ernest, et dans laquelle il reconnaissait que le +gouvernement anglais «s'était engagé envers la France, dans le cas +où le Roi tiendrait sa parole de ne mettre en avant aucun de ses +fils, à employer toute son influence pour amener un mariage Bourbon». +(_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von +Sachsen-Coburg-Gotha. Berlin, 1887, 1er vol., p. 160 et 167.)] + +L'Espagne à peu près satisfaite et l'Angleterre rassurée, le cabinet +français ne pouvait-il pas enfin se croire près du but? Non; dans +les derniers mois de 1845 et au commencement de 1846, il lui revint +que les Cobourg se donnaient plus de mouvement que jamais: plusieurs +d'entre eux, dont le prince Léopold, l'aspirant à la main d'Isabelle, +s'étaient réunis à la cour de Lisbonne qui leur servait en quelque +sorte de base d'opération; il était même question d'un voyage de +Léopold en Espagne; on ajoutait que le roi des Belges, et, ce qui +était plus grave encore, que le prince Albert et la reine Victoria +s'intéressaient au succès de ces démarches[185]: c'était du moins +ce qu'un diplomate portugais, revenant d'un voyage à Cobourg et à +Londres, assurait à sir Henri Bulwer[186]. Ce dernier n'avait pas +besoin d'être poussé dans ce sens. Dès l'origine, il avait jugé +«monstrueuse» notre prétention d'imposer un Bourbon comme mari de +la Reine, et avait regretté que son gouvernement ne la combattît pas +ouvertement; aussi tâchait-il d'y faire obstacle sous main, appuyait, +dans ses conversations, sur l'impopularité du comte de Trapani, +aidait aux ajournements, s'appliquait, comme le disait alors M. +Guizot, «à jeter du trouble dans les esprits, à entr'ouvrir pêle-mêle +toutes les portes, à ménager toutes les chances», notamment celle +du mariage Cobourg; en réalité, il avait fait de ce mariage son but +secret; il se disait que s'il parvenait à l'accomplir, on ne lui +saurait pas mauvais gré à Windsor d'avoir méconnu les instructions +du _Foreign office_[187]. N'y avait-il pas, d'ailleurs, dans ces +instructions, à côté des recommandations de marcher d'accord avec +la France, la réserve du droit que l'Espagne avait de choisir +librement l'époux de la Reine? Bulwer affectait de ne voir que cette +réserve, et son jeu était de susciter, à Madrid, une résistance, en +apparence spontanée, aux vues de la France, se flattant qu'en raison +de ses déclarations le gouvernement britannique se considérerait +comme tenu de respecter et de faire respecter cette manifestation +de l'indépendance espagnole. Lord Aberdeen, qui eût réprouvé sans +aucun doute une telle interprétation de ses instructions, était, +tout le premier, trompé par son agent, et il nous affirmait, de la +meilleure foi du monde, que celui-ci «ne faisait rien pour favoriser +le mariage Cobourg[188]». Lui-même, d'ailleurs, gêné par ce qu'il +savait des préférences secrètes de sa cour, n'était pas toujours +aussi net et aussi ferme qu'on l'eût désiré. À M. Guizot, qui lui +demandait de «ne laisser au prince de Cobourg aucune possibilité de +se présenter sous les couleurs de l'Angleterre», et qui insistait +pour qu'il «frappât ainsi d'impuissance tous les barbouillages +subalternes de Madrid[189]», il fit d'abord une réponse un peu +embarrassée; il protesta qu'il «voulait, comme nous, un prince de +Bourbon sur le trône d'Espagne», qu'il «le pensait et le disait», +mais qu'il n'avait «aucune action directe sur les princes de +Cobourg», et que «la Reine restait libre d'en choisir un s'il lui +plaisait». Néanmoins, pressé par nous et aussi par sa conscience, +il se décida à parler nettement au prince Albert. Eut-il quelque +difficulté à le convaincre? En tout cas, au sortir de cet entretien, +il dit à notre représentant, M. de Jarnac: «Tout est maintenant +réglé comme vous le souhaitez; vous pouvez désormais tenir pour +certain qu'il n'y a, à Windsor, aucune prétention, aucune vue sur +la main de la reine d'Espagne pour le prince Léopold, et que notre +cour, comme notre cabinet, déconseillera toute pensée semblable... +Je puis vous répondre, sur ma parole de _gentleman_, que vous +n'avez rien à craindre de ce côté[190].» Et il ajoutait, un peu plus +tard: «Après ce qui s'est passé entre le prince Albert et moi, il +est impossible qu'il entre dans une intrigue; il n'oserait plus me +regarder en face[191].» La bonne foi de lord Aberdeen est hors de +toute contestation; on ne saurait douter non plus de celle du prince +Albert; cependant l'intrigue Cobourg allait toujours son train, et +M. Guizot se croyait fondé à écrire, le 10 décembre 1845, au comte +Bresson: «Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en +Espagne et autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour +amener le mariage d'un prince de Cobourg soit avec la Reine, soit +avec l'Infante. Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement +à ce mariage, mais il ne travaille pas non plus efficacement à +l'empêcher; il ne dit pas à toute combinaison qui ferait arriver un +prince de Cobourg au trône d'Espagne, un _non_ péremptoire, comme +nous le disons, nous, pour un prince français.» + +[Note 185: Déjà, à l'origine de la candidature du prince de Cobourg, +nous avions entrevu l'action du prince Albert. (V. plus haut, t. V, +p. 181 et 182.)] + +[Note 186: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 189.] + +[Note 187: Voy. ce que sir Henri Bulwer dit lui-même de ses +sentiments et de ses desseins, _The life of Palmerston_, t. III, p. +188 à 190.] + +[Note 188: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 21 mai +1846.] + +[Note 189: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 7 novembre 1845.] + +Dans cette situation, notre gouvernement jugea nécessaires deux +démarches, l'une à Madrid, l'autre à Londres: la première pour bien +armer son représentant en Espagne, la seconde pour bien avertir le +cabinet anglais. J'ai dit tout à l'heure qu'interrogé par M. Bresson, +en septembre 1844, sur certaines hypothèses extrêmes, M. Guizot +avait alors évité de répondre[192]; à la fin de 1845, il crut le +moment venu de s'expliquer sans ambages: «Nous ne pouvons, écrivit-il +le 10 décembre à notre ambassadeur, jouer un rôle de dupes. Nous +continuerons à suivre loyalement notre politique, c'est-à-dire à +écarter toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre +la France et l'Angleterre à propos de l'Espagne. Mais si nous nous +apercevions que, de l'autre côté, on n'est pas aussi net et aussi +décidé que nous; si, par exemple, soit par l'inertie du gouvernement +anglais, soit par le fait de ses amis en Espagne et autour de +l'Espagne, un mariage se préparait, pour la Reine ou pour l'Infante, +qui mît en péril notre principe,--les descendants de Philippe +V,--et si cette combinaison avait, auprès du gouvernement espagnol, +des chances de succès, aussitôt nous nous mettrions en avant sans +réserve, et nous demanderions simplement et hautement la préférence +pour M. le duc de Montpensier.» Toutefois, le ministre recommandait +à M. Bresson, dont il redoutait toujours un peu l'ardeur, «de ne +faire usage de cette arme qu'en cas de nécessité». «Maintenez notre +politique jusqu'au bout, lui disait-il, aussi longtemps qu'on ne nous +la rendra pas impossible.» + +[Note 190: Lettres diverses de M. de Jarnac à M. Guizot, au +commencement de novembre 1845.] + +[Note 191: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 5 mars +1846.--Ce propos a été d'ailleurs rappelé, en termes presque +identiques, par lord Aberdeen lui-même, dans la lettre qu'il a écrite +à M. Guizot le 14 septembre 1846.] + +[Note 192: Voir plus haut, p. 160.] + +Si le gouvernement français ne voulait pas «être dupe», il tenait +aussi à ne tromper personne; de là, sa seconde démarche. M. Guizot +rédigea, le 27 février 1846, un _memorandum_ destiné à faire bien +connaître à Londres les résolutions qu'il pourrait être amené à +prendre. Il y rappelait d'abord les difficultés que rencontrait le +mariage Bourbon, la «neutralité froide» et l'«inertie» du cabinet +britannique, le travail fait pour le mariage Cobourg; puis il +déclarait que «si le mariage soit de la Reine, soit de l'Infante, +avec le prince Léopold ou avec tout autre prince étranger aux +descendants de Philippe V, devenait probable et imminent, nous +serions affranchis de tout engagement et libres d'agir immédiatement +pour parer le coup, en demandant la main soit de la Reine, soit +de l'Infante pour M. le duc de Montpensier»; il souhaitait de «ne +pas en venir à cette extrémité», mais ne voyait «qu'un moyen de +la prévenir», c'était que «le cabinet anglais s'unît à nous pour +remettre à flot l'un des descendants de Philippe V». «Nous nous +faisons un devoir de loyauté, disait-il en terminant, de prévenir +le cabinet anglais que, sans cela, nous pourrions nous trouver +obligés d'agir comme je viens de l'indiquer.» Communiqué aussitôt à +lord Aberdeen, cet important document ne provoqua de sa part aucune +contradiction ni observation. + +Notre position était ainsi nettement prise, mais le danger n'était +pas supprimé. Bien au contraire, il allait devenir plus menaçant +que jamais. En avril 1846, trois personnages qui pouvaient, à des +degrés divers, parler au nom de la reine Christine,--d'abord son +secrétaire privé, M. Donoso Cortès, ensuite l'ancien garde du corps +devenu son mari sous le nom de duc de Rianzarès, enfin M. Isturiz +qui venait de remplacer le général Narvaez à la tête du ministère +espagnol,--s'abouchèrent mystérieusement, l'un après l'autre, avec +sir Henri Bulwer; ils lui annoncèrent que la Reine mère, lasse de la +prépotence française, était disposée à marier sa fille au prince de +Cobourg, seulement qu'elle désirait savoir si, en s'exposant ainsi +aux ressentiments de la France, elle pourrait compter sur l'appui +de l'Angleterre. Une telle démarche devrait étonner de la part +de Christine, naguère si étroitement liée, en apparence, à notre +politique. Mais ce n'était pas la première fois qu'on la voyait +pencher vers les Cobourg, soit par dépit de n'avoir pas obtenu un +prince français, soit dans l'espoir de nous l'arracher; avec cette +princesse, on ne savait jamais ce qui était réalité ou feinte. +D'après les aveux faits plus tard par M. Isturiz lui-même au comte +Bresson[193], l'intrigue avait été mise en train par le banquier +Salamanca; ce manieur d'argent, riche, peu scrupuleux, fort engagé +dans le parti radical et anglais, avait trouvé moyen de gagner le duc +de Rianzarès et, par lui, était arrivé jusqu'à la reine Christine. + +[Note 193: Lettre inédite du comte Bresson à M. Guizot, du 21 +novembre 1846.] + +Sir Henri Bulwer n'avait nulle envie de décourager les ouvertures qui +lui étaient faites et que, sous main, il avait probablement contribué +à provoquer. Mais, officiellement, que pouvait-il y répondre? +Lui-même nous a exposé en ces termes son embarras: «Le gouvernement +britannique ne reconnaissait pas la prétention de la France d'imposer +un mari à la Reine: cela impliquait qu'il soutiendrait l'Espagne +si elle faisait un choix indépendant; toutefois, cela ne le disait +pas clairement, et je savais que lord Aberdeen n'aurait pas aimé me +le voir dire. D'autre part, donner à entendre au gouvernement de +Madrid qu'il n'avait qu'à se soumettre, m'exposait également à un +blâme. L'affaire était encore compliquée par le fait que le choix +de la reine Christine se portait sur le prince de Cobourg: si un +tel choix était chose indifférente aux yeux du peuple et du cabinet +anglais, il ne l'était pas pour la famille royale d'Angleterre[194].» +Bulwer ne nous dit pas bien explicitement comment il se tira de ces +difficultés; mais l'un de ses interlocuteurs, M. Isturiz, a été moins +discret, et voici, d'après son témoignage, la réponse que lui fit +le ministre d'Angleterre[195]: «Il faut que cette affaire ait l'air +d'être entièrement espagnole. La reine Victoria la verra avec la plus +grande joie; mais vous n'ignorez pas que, chez nous, les désirs de la +Reine ne font pas loi pour le cabinet. Lord Aberdeen ne voudra pas, +par l'adoption ostensible de ce candidat, compromettre ses rapports +avec la France, s'exposer peut-être à une rupture; nous devons donc +paraître le moins possible; mais aussitôt que vous vous serez mis +d'accord avec la maison de Cobourg, faites venir le prince Léopold le +plus secrètement et le plus promptement que vous pourrez; mariez-le +avec la Reine, et, le fait accompli, chacun se résignera[196].» +On ne saurait d'ailleurs garder aucun doute sur le caractère +encourageant de la réponse du ministre d'Angleterre, quand on voit +que la Reine mère se décida aussitôt à écrire une lettre au duc +régnant de Saxe-Cobourg[197], alors en visite à la cour de Lisbonne, +et que Bulwer se chargea de faire parvenir cette lettre, en ayant +soin de se cacher de la diplomatie française et même des ministres +espagnols, autres que M. Isturiz. Comme l'écrivait, quelques semaines +plus tard, le prince Albert, jamais la reine Christine ne se fût +hasardée à faire une pareille démarche, si le représentant de +l'Angleterre ne s'y fût associé[198]. + +[Note 194: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 188.] + +[Note 195: Lettre inédite, déjà citée, de M. Bresson à M. Guizot, du +21 novembre 1846.] + +[Note 196: Un tel langage concorde parfaitement avec ce qu'on sait +des sentiments de Bulwer. Lui-même, d'ailleurs, reconnaît avoir +dit que le roi des Français ne pourrait s'opposer d'une façon +persistante à un mariage aussi raisonnable si les Cobourg et la Reine +s'y décidaient avec l'approbation des Cortès. «L'obstination d'une +partie, ajoutait-il, ferait céder l'obstination de l'autre.» (_The +life of Palmerston_, t. III, p. 190.)] + +[Note 197: Ce prince était Ernest II, qui avait succédé, en 1844, à +son père Ernest Ier. Voir, sur la famille de Cobourg, plus haut, t. +V, p. 181, note 1.] + +[Note 198: Lettre du prince Albert au duc de Saxe-Cobourg, en date +du 26 mai 1846. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST +II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, 1er vol., p. 167.)--On voit +maintenant ce qu'il faut penser des historiens anglais qui, comme +sir Théodore Martin, le biographe officiel du prince Albert, nous +montrent, en cette circonstance, sir Henri Bulwer ne sortant pas de +la réserve ordonnée par ses instructions, et se bornant à faire la +commission qui lui était demandée, «sans se mêler de la lettre de la +reine Christine, autrement que pour la transmettre».] + +Dans sa lettre[199], la Reine mère ne cachait pas qu'elle s'adressait +en réalité à la reine Victoria, et que le duc de Saxe-Cobourg n'était +qu'un intermédiaire. Elle exposait d'abord comment les difficultés +d'un mariage Bourbon la ramenaient au prince Léopold, «auquel, +disait-elle, le roi des Belges sait que j'ai toujours pensé». Elle +ajoutait: «J'ai entendu dire que S. M. la reine d'Angleterre est +animée, comme moi-même, de sentiments d'amitié sincère envers la +France, et qu'ainsi Sa Majesté a été prête à approuver et même +à appuyer une combinaison qui, sans être fatale aux intérêts +anglais, était de préférence auprès (_sic_) de S. M. le roi des +Français; mais j'ai toujours entendu dire aussi que S. M. la reine +d'Angleterre soutenait, comme moi-même, l'indépendance de l'Espagne +dans cette affaire espagnole avant tout, et je désirerais savoir, +avec une franchise égale à celle qu'on doit trouver dans cette +lettre, si, dans le cas où ma fille choisirait le prince Léopold de +Saxe-Cobourg, ce choix serait agréable à sa famille, et si la reine +d'Angleterre soutiendrait alors, comme on m'a assuré qu'elle l'a +soutenu jusqu'ici, le principe d'indépendance dont j'ai parlé, et +nous aiderait ensuite à mitiger d'injustes ressentiments, s'il y en +avait, ce que je ne puis croire. Dans la position actuelle de cette +affaire, je trouve que cette démarche est mieux faite comme demande +particulière entre les deux cours et les deux familles qu'entre +deux cabinets, ce qui livrerait peut-être prématurément cette +question au public.» Aussitôt la lettre parvenue à Lisbonne, dans +les premiers jours de mai 1846, le duc de Saxe-Cobourg s'empressa +d'en accuser réception: tout en assurant la reine Christine de «sa +profonde gratitude», il se borna à adhérer d'une façon générale à +ses voeux. Si désireux en effet qu'il fût de ce mariage, il n'osait +s'avancer davantage sans l'aveu des véritables chefs politiques +de sa maison,--son oncle le roi des Belges et son frère le prince +Albert,--auxquels il envoya aussitôt la lettre de la Reine[200]. + +[Note 199: Longtemps les historiens ont connu l'existence et le sens +général de la lettre de la reine Christine, sans en avoir le texte. +Ce texte vient d'être publié en français dans les Mémoires du duc de +Saxe-Cobourg. (_Aus meinem Leben_, etc., t. I, p. 163.)] + +[Note 200: _Aus meinem Leben_, etc., t. I, p. 164 et suiv.] + +Sir Henri Bulwer, qui avait agi en se cachant de son ministre, +n'avait pu, une fois la chose faite, la lui laisser plus longtemps +ignorer. Il s'attendait bien que lord Aberdeen serait vivement +contrarié, mais il croyait--lui-même l'a raconté plus tard--que cette +contrariété se manifesterait seulement par une dépêche confidentielle +rétablissant aux yeux du cabinet de Madrid la neutralité de la +politique anglaise, vaine protestation qui n'empêcherait pas +l'affaire, une fois lancée, de suivre son cours souterrain à l'insu +du gouvernement français. C'était compter sans la loyauté du +secrétaire d'État. Celui-ci, d'autant plus embarrassé et irrité +qu'il venait de se porter fort auprès de nous de la correction +d'attitude de Bulwer, résolut d'arrêter net cette intrigue et d'en +dégager sa responsabilité: dans ce dessein, il fit part lui-même à +notre ambassadeur à Londres de tout ce qu'il venait d'apprendre, +qualifia de «condamnable» la conduite de son agent, déclara en être +«très mécontent», et se dit «prêt à faire ce qu'à Paris on jugerait +convenable pour constater qu'il n'y était pour rien[201]». + +[Note 201: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 21 mai +1846.] + +À cette communication, grands furent l'émoi et la surprise du +gouvernement français, qui, malgré ses méfiances, ne s'était jamais +douté du risque qu'il avait couru. Il se garda d'ébruiter l'incident, +qui demeura, sur le moment, absolument ignoré du public[202]; mais, +dans le secret des conversations diplomatiques, il ne dissimula pas +la vivacité de ses impressions. Autant il savait gré à lord Aberdeen +de sa conduite, autant il se montra blessé de celle de la cour de +Madrid et de sir Henri Bulwer. Louis-Philippe ne ménagea pas la reine +Christine, en dépit de l'aplomb avec lequel elle «nia avoir fait +aucune ouverture à la maison de Cobourg[203]». M. Bresson secoua +rudement les ministres espagnols et les effraya sur les conséquences +d'une rupture avec la France. Quant à Bulwer, ayant reçu de son +ministre une remontrance sévère, il offrit sa démission, qui du +reste ne fut pas acceptée. Tous ces conspirateurs, ainsi surpris, au +milieu de leurs machinations ténébreuses, par le rayon de lumière +qu'avait soudainement projeté de Londres l'honnête main de lord +Aberdeen, embarrassés et meurtris des débris de la mine éclatée sous +leurs pieds pendant qu'ils la creusaient, faisaient vraiment assez +piteuse figure. Le moins penaud n'était pas le chef de la légation +britannique, qui se trouvait avoir livré ses complices espagnols +aux ressentiments du cabinet de Paris, et qui avait fait ainsi, +disait-il, «plutôt le métier d'un espion français que celui d'un +ministre d'Angleterre[204]». + +[Note 202: L'opposition française se doutait si peu de ce qui s'était +passé, que M. Thiers, traitant à la tribune, le 28 mai 1846, des +affaires de la Péninsule, reprochait à la reine Christine de chercher +à imposer le comte de Trapani à l'Espagne, qui n'en voulait pas.] + +[Note 203: Lettre de M. Bresson à M. Guizot, du 25 mai 1846.] + +[Note 204: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 192.] + +La démarche de lord Aberdeen brouillait absolument le jeu des +Cobourg. Ce qu'eût été, sans cela, la réponse du prince Albert à +la communication que son frère lui avait faite de la lettre de +la reine Christine, on ne saurait le dire: mais écrite après que +tout était divulgué au gouvernement français, cette réponse fut +nécessairement défavorable. Le prince Albert, toutefois, ne put +cacher combien un refus lui coûtait. Dans une lettre datée du 26 +mai 1846, il exposait d'abord à son frère comment le gouvernement +anglais, tout en s'engageant à appuyer le mariage Bourbon, avait +réservé l'indépendance de l'Espagne, et comment il en résultait +que, si celle-ci voulait résolument un autre mariage, l'Angleterre +devrait y consentir. On était, à l'entendre, sur le point d'en venir +là, quand Bulwer avait tout dérangé. «Sa conduite, ajoutait-il, +nous donne l'apparence d'un manque de parole, d'une intrigue, d'une +perfidie, et fournit à la France une juste raison de plainte. Nous +nous sommes donc vus forcés de nous laver les mains de ce qui était +fait et de prouver que nous y étions tout à fait étrangers. Il est +naturel qu'on ne nous croie pas.» Ce n'était pas que le prince Albert +renonçât absolument à voir son parent sur le trône d'Espagne; non, +cette idée lui tenait toujours à coeur; seulement, convaincu qu'elle +n'était désormais réalisable qu'avec l'assentiment de la France, +il se bornait à laisser voir qu'il ne désespérait pas d'obtenir +cet assentiment, le jour où la résistance de l'Espagne aurait +rendu décidément impossibles tous les candidats de la maison de +Bourbon[205]. + +[Note 205: Lettre du prince Albert au duc de Saxe-Cobourg, en date du +26 mai 1846. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, +herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, vol. I, p. 167.)] + +Lord Aberdeen ne pouvait ignorer ces sentiments du prince Albert. +Eut-il l'intention, sinon de les servir, du moins de les ménager, +quand, au lendemain même du jour où il venait de nous donner une +preuve si manifeste de son loyal désir d'accord, il adressa, le 22 +juin 1846, au duc de Sotomayor, ministre d'Espagne à Londres, une +dépêche qui semblait écrite sous une inspiration toute différente et +qui devait plus tard fournir un argument à lord Palmerston? Voici à +quel propos cette dépêche fut rédigée. Sous le coup de la révélation +qui lui avait été faite, le gouvernement français avait traité assez +rudement le cabinet de Madrid. Celui-ci, voyant ou feignant de voir +dans notre langage une menace à son indépendance, saisit ce prétexte +pour demander au cabinet de Londres, d'abord si l'Espagne encourrait +le déplaisir de l'Angleterre au cas où elle jugerait nécessaire de +choisir le mari de la Reine en dehors des Bourbons, ensuite si, dans +cette hypothèse, l'Angleterre verrait avec indifférence la France +attenter à la liberté de l'Espagne. À la façon dont la question +était posée, on devine la main de M. Bulwer. Il fallait quelque +complaisance pour se prêter à ce rôle de donneur de consultation. +Lord Aberdeen eut cette complaisance. Dans sa réponse, adressée +au duc de Sotomayor, il commença par rappeler, d'une part, qu'il +n'avait reconnu à aucune puissance le droit d'imposer à la Reine +comme mari «un membre de quelque famille que ce soit»; d'autre part, +que le choix d'un Bourbon lui avait paru raisonnable et désirable. +Il ajouta qu'au cas où l'Espagne se croirait obligée de donner à la +Reine un autre mari, l'Angleterre n'en éprouverait aucun déplaisir; +il se refusait à admettre qu'à raison de ce fait la France portât +atteinte à l'indépendance de l'Espagne; mais, si elle le faisait, +le gouvernement de Madrid pourrait compter sur la sympathie +de l'Angleterre et de l'Europe entière[206]. Lord Aberdeen se +repentait-il donc d'avoir gêné les partisans du mariage Cobourg, et +voulait-il leur rendre le terrain qu'il leur avait fait perdre? Je ne +le pense pas. Dans les deux cas, il croyait conformer sa conduite à +ses déclarations antérieures. En effet, comme j'ai eu plusieurs fois +occasion de le noter, en même temps qu'il avait promis de seconder +en fait ou tout au moins de ne pas contrarier le mariage Bourbon, +il avait réservé en droit l'indépendance de l'Espagne. M. Guizot +n'eût pas eu de peine à lui montrer dès lors comment, en certains +cas, pouvaient sortir de cette double déclaration des démarches +contradictoires. Mais il avait été si heureux d'obtenir la promesse +de fait, qu'il n'avait pas voulu regarder de trop près à la réserve +de droit; de part et d'autre, chaque fois qu'on s'était entretenu +de ce sujet délicat, on avait mieux aimé laisser un peu d'équivoque +que de risquer un désaccord en s'expliquant plus nettement. C'était +en exécution de la promesse de fait que lord Aberdeen avait déjoué, +en mai, l'intrigue de Bulwer; ce fut par application de la réserve +de droit qu'il écrivit, en juin, la dépêche au duc de Sotomayor. Le +premier acte était beaucoup plus important que le second, celui-ci +n'étant qu'une consultation purement théorique, tandis que celui-là +avait des conséquences effectives et immédiates; il n'en résultait +pas moins, dans la politique anglaise, une sorte d'ambiguïté qui +n'était pas faite pour nous rassurer. + +[Note 206: _Parliamentary Papers._] + +Si j'ai raconté avec quelque détail le coup tenté et manqué, au +printemps de 1846, pour enlever à notre insu le mariage de la Reine +avec le prince de Cobourg, c'est que cet incident devait avoir une +influence décisive sur le dénouement de l'affaire des «mariages +espagnols». L'état d'esprit où il laissa le gouvernement français a +été pour beaucoup dans la résolution que celui-ci a prise quelques +mois plus tard. Non seulement M. Bresson, mais aussi M. Guizot +sortirent de là plus disposés encore au soupçon, plus faciles à +s'alarmer, plus convaincus que, pour n'être pas joués par leurs +concurrents, ils devraient probablement les devancer par une prompte +initiative. Édifiés sur ce dont on était capable à Madrid, aussi +bien à la cour qu'à la légation anglaise, ils savaient bien que le +dépit de la manoeuvre déjouée et la mortification des reproches subis +n'avaient corrigé personne; au contraire, plus les meneurs portaient +actuellement la tête basse, plus ils devaient être impatients de +prendre leur revanche. Et puis, bien que notre cabinet ne connût pas +la lettre écrite par le prince Albert à son frère, divers symptômes +avaient pu lui faire soupçonner quelque arrière-pensée chez la +reine Victoria et chez son époux. Au milieu de tant de raisons de +s'inquiéter, une seule garantie lui restait, garantie dont, en dépit +de la réponse à M. de Sotomayor, il venait d'éprouver l'efficacité: +c'était la droiture personnelle de lord Aberdeen, son sincère désir +de maintenir l'entente cordiale. + + +II + +En Orient, comme en Espagne, il existait une rivalité traditionnelle +entre la France et l'Angleterre. La guerre avait même failli en +sortir: on se rappelle la crise de 1840, à laquelle avait mis +fin la convention des détroits, signée le 13 juillet 1841[207]. +Depuis lors, que s'était-il passé dans ces régions? Sur la question +d'Égypte, si bruyante de 1833 à 1841, le silence s'était fait. Sans +doute le cabinet britannique regardait toujours de ce côté avec une +attention ombrageuse; quand le Czar, pendant son voyage à Londres, +en 1844, causa des affaires d'Orient avec sir Robert Peel, celui-ci +ne sortit des généralités vagues que pour déclarer sa volonté de «ne +pas laisser s'établir, sur le Nil, un gouvernement trop fort, qui +pût fermer la route du commerce et refuser le passage à la malle +des Indes[208]». Mais l'Angleterre croyait être garantie contre +tout péril de ce genre, depuis que Méhémet-Ali avait été forcé +d'abandonner ses conquêtes en Asie. Le cabinet de Paris n'avait pas +non plus de raison de remettre cette question sur le tapis. Il était +trop heureux de voir que l'autorité du pacha, réduite à l'Égypte, +gagnait en solidité ce qu'elle avait perdu en étendue[209], et de +constater, contrairement à toutes les prédictions des journaux, que +la France gardait son crédit à Alexandrie, que ses conseils y étaient +réclamés et écoutés, que son commerce y était en progrès, que ses +religieux, chaque jour plus nombreux, y répandaient sa langue et son +influence. M. Guizot pouvait dire à la tribune, le 21 janvier 1843: +«Nos rapports avec l'Égypte sont les meilleurs qui aient jamais été.» + +[Note 207: Voir au tome IV.] + +[Note 208: Ce propos a été rapporté par le baron de Stockmar, qui le +tenait de sir Robert Peel lui-même.] + +[Note 209: Méhémet-Ali disait lui-même, en 1846, à M. de Bourqueney, +ambassadeur de France à Constantinople: «Les Anglais se disent +aujourd'hui mes amis; le fait est qu'en me débarrassant de ces sales +affaires de Syrie, ils m'ont rendu service.» (_La Grèce du roi Othon. +Correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis_; p. 72.)] + +La France n'était pas sortie partout en Orient aussi indemne de +la crise de 1840. Sur un autre point, en effet, cette crise avait +contribué à faire naître une question difficile, douloureuse, qui +devait longtemps embarrasser et attrister notre diplomatie: c'est +ce qu'on a appelé la question du Liban. Quelques explications +rétrospectives sont nécessaires pour la faire comprendre. On sait +que la partie de la Syrie nommée la Montagne est habitée par deux +races distinctes, rivales, ennemies: l'une, la plus nombreuse, +les Maronites, chrétiens aborigènes redevenus catholiques pendant +les croisades, depuis lors amis et clients de la France; l'autre, +les Druses, ni chrétiens ni musulmans, moins nombreux, mais plus +belliqueux et plus sauvages, que, depuis quelque temps, l'Angleterre +paraissait chercher à s'attacher. Par un privilège traditionnel +dont notre nation, protectrice séculaire des chrétiens d'Orient, +surveillait le maintien, la Montagne avait joui, jusqu'à la prise +de possession de la Syrie par Méhémet-Ali, d'une sorte d'autonomie; +petite république patriarcale et militaire, féodale et élective, +elle avait à sa tête un chef unique, sujet sans doute de la Porte, +lui payant tribut, mais chrétien et choisi, depuis plus de cent +ans, dans la puissante famille des Chéabs. La conquête égyptienne +porta une grave atteinte à cette organisation. Sans révoquer l'émir +Beschir, chef chrétien de la Montagne, le pacha supprima les libertés +de cette région et y établit, avec une extrême rigueur, son +autorité directe. De là des mécontentements que les agents anglais +s'empressèrent d'exploiter. Le gouvernement français, au contraire, +en appuyant Méhémet-Ali, semblait lui avoir sacrifié ses anciens +protégés. Sur ce point, comme sur plusieurs autres, notre engouement +pour le pacha nous faisait perdre de vue nos traditions et nos +intérêts. Lors des mesures d'exécution prises contre Méhémet-Ali, +après le traité du 15 juillet 1840, l'émir Beschir passa aux Anglais, +aussitôt qu'il pressentit leur victoire, sans cependant se sauver +ainsi lui-même. En effet, la Porte, à peine rentrée en possession +de la Syrie, profita des circonstances pour abolir les privilèges +de la Montagne et substituer un pacha ottoman au chef chrétien. +L'arbitraire et l'anarchie, telles furent aussitôt les conséquences +de l'administration turque. Dès 1841, les Maronites, indignement +maltraités, poussèrent un cri de détresse et implorèrent le secours +de l'Europe. + +La France ne pouvait refuser de prêter l'oreille à cette plainte, +sans déserter son vieux rôle, sans répudier un patronage dont le +maintien importait grandement à son honneur et à son influence. +Toutefois, dès qu'elle voulut agir, elle se sentit gênée et affaiblie +par l'attitude même qu'elle venait de prendre dans le conflit du +sultan et du pacha. Après avoir laissé son client, Méhémet-Ali, +supprimer les privilèges des Maronites, avait-elle le même titre +qu'autrefois pour réclamer en leur nom? Pouvait-elle se flatter de +retrouver son ancien crédit auprès du divan, qui lui gardait rancune +de sa politique égyptienne et qui se flattait de pouvoir au besoin +lui opposer les puissances signataires du traité du 15 juillet 1840? +Et puis, du moment où les Turcs mettaient en discussion notre droit +de protection sur les chrétiens d'Orient, n'étaient-ils pas quelque +peu fondés à faire observer que la situation respective de la France, +de l'Europe et de l'Empire ottoman avait bien changé depuis l'époque +où ce droit s'était établi? Sous l'ancien régime, nous étions les +alliés du sultan, ne lui suscitant aucun embarras, ne lui inspirant +aucune inquiétude; depuis un demi-siècle, au contraire, la Porte, +non sans en garder ressentiment, nous avait vus successivement +faire l'expédition d'Égypte, délivrer la Grèce, conquérir l'Algérie, +émanciper à demi Tunis et soutenir Méhémet-Ali. Autrefois, nous +étions le seul État chrétien en rapports intimes avec la cour +de Constantinople; maintenant, les autres puissances, notamment +l'Angleterre et la Russie, y avaient des intérêts considérables et +y exerçaient une influence généralement rivale de la nôtre. Comme +l'a écrit M. Guizot, nous avions cessé d'être aussi nécessaires à la +Porte et nous lui étions devenus suspects. + +Vers la fin de 1841, comprenant que, dans une telle situation, ses +représentations isolées n'auraient pas grande chance d'être écoutées +par la Turquie, le cabinet de Paris proposa aux grandes puissances +d'agir de concert. L'Autriche se montra bien disposée, quoique un +peu molle. L'Angleterre, où l'on ne faisait pas encore profession de +l'entente cordiale, fut plus hésitante, partagée entre son habitude +de protéger les Druses et l'indignation que les traitements infligés +aux Maronites ne pouvaient manquer d'inspirer à l'esprit droit de +lord Aberdeen. Quant à la Russie, nous ne pouvions compter sur son +concours que si, en nous le refusant, elle s'exposait à se trouver +isolée. Notre gouvernement s'aperçut vite qu'avec une Europe aussi +peu unie, on ne parviendrait pas à imposer à la Porte la restauration +intégrale des anciens privilèges du Liban et le rétablissement du +chef chrétien unique. Faute de mieux et tout en déclarant ne pas +voir là une satisfaction définitive, il se rallia à un expédient +transactionnel imaginé par M. de Metternich et appuyé par le cabinet +britannique. Il s'agissait d'obtenir de la Porte qu'elle dédoublât +l'administration du Liban; les Druses devaient avoir à leur tête un +magistrat de leur race; de même pour les Maronites. Le gouvernement +ottoman, après avoir essayé d'éluder cette demande, finit par +déclarer, d'assez mauvaise grâce, le 7 décembre 1842, qu'il se +conformerait au voeu des puissances. + +La mesure, qui n'eût jamais pu être bien efficace, ne fut même pas +sérieusement et sincèrement exécutée. Les pachas turcs conservèrent +la réalité du pouvoir et s'appliquèrent à prolonger un état +d'anarchie qui leur paraissait servir la prépotence ottomane, en +affaiblissant les deux races rivales. Les choses en vinrent à ce +point que, dans les premiers mois de 1845, une véritable guerre +civile éclata entre les Maronites et les Druses; ces derniers, +appuyés plus ou moins ouvertement par les Turcs, eurent généralement +le dessus et se livrèrent aux plus atroces excès. + +Le gouvernement français n'avait pas attendu ces lamentables +événements, pour se convaincre que la réforme nominale obtenue +en 1842 n'avait remédié à rien. Éclairé par l'expérience, pressé +par les orateurs qui, dans les deux Chambres, se faisaient les +avocats des Maronites, notamment par M. de Montalembert, M. +Guizot s'était bientôt décidé à modifier sa première attitude et +à réclamer le retour à l'ancien état de choses, le rétablissement +d'une administration unique et chrétienne. S'en étant ouvert aux +autres puissances, il trouva assez bon accueil auprès de M. de +Metternich. Mais, même après l'établissement de l'entente cordiale, +il ne parvint pas à amener à cette idée le cabinet de Londres. +Lord Aberdeen se disait très sincèrement désolé de l'anarchie du +Liban, prêt à s'associer à nous pour y mettre un terme; seulement, +il contestait l'efficacité du moyen que nous proposions. Incapable +personnellement d'encourager ou d'excuser les Druses, il était trop +souvent mal éclairé sur leur conduite, par ses agents en Syrie; +ceux-ci, obstinés dans les vieilles rivalités, ne voyaient, dans ces +féroces montagnards, que des protégés de l'Angleterre à soutenir +quand même contre les protégés de la France; le consul britannique à +Beyrouth put même être accusé d'avoir été l'instigateur ou tout au +moins le complice de ceux qui, en 1845, prirent les armes contre les +Maronites. Dans ces conditions, notre demande d'une administration +unique n'avait pas chance de réussir à Constantinople. Aussi, tout en +la maintenant, notre gouvernement ne négligea-t-il pas de présenter +des réclamations moins radicales, pour lesquelles il fut appuyé par +l'Autriche et même, dans une certaine mesure, par l'Angleterre. +Ces efforts ne furent pas absolument infructueux. En 1845 et dans +les années qui suivirent, diverses réformes, plus sérieusement +accomplies que celle de 1842, apportèrent des améliorations réelles, +bien qu'encore incomplètes, à la situation des Maronites. La +diplomatie du gouvernement de Juillet ne put obtenir davantage. + + +III + +Les difficultés qui entravaient notre diplomatie dans la question du +Liban devaient lui faire chercher, sur cette vaste scène de l'Orient, +un autre point où elle pût agir plus efficacement. Y avait-il chance +de le trouver dans le jeune royaume de Grèce? On sait comment, à la +fin de la Restauration, la France, l'Angleterre et la Russie étaient +intervenues dans la création de cet État; elles avaient ainsi acquis +le droit et contracté l'obligation de surveiller et de seconder ses +débuts. Ceux-ci n'avaient pas été heureux. Plusieurs siècles de +servitude, suivis de plusieurs années d'insurrection, ne sont pas une +bonne école pour les moeurs publiques. Aussitôt les Turcs chassés, le +pays avait été en proie à une anarchie sanglante et ruineuse. Pour +y remédier, les trois puissances protectrices cherchèrent un roi; +elles eurent de la peine à le trouver; Léopold, le futur souverain +de la Belgique, un moment choisi en 1830, se déroba. Force fut de se +rabattre, en 1832, sur un prince encore mineur, Othon, second fils du +roi de Bavière. La France, l'Angleterre et la Russie lui accordèrent, +comme dot, la garantie collective d'un emprunt de soixante millions. +Les Bavarois qui, dans les premières années, administrèrent sous +le nom du jeune roi, le firent avec une main d'une lourdeur toute +germanique, irritant l'amour-propre national, sans satisfaire les +intérêts ni même maintenir l'ordre matériel et la paix intérieure. +En 1837, quand Othon commença à gouverner lui-même avec le concours +de ministres indigènes, les choses n'en marchèrent pas mieux; esprit +honnête, mais court, obstiné et hésitant, tenant à son pouvoir +absolu sans en rien faire, le Roi n'était ni aimé de ses sujets, +ni considéré par les diplomates étrangers. Le désordre financier +était extrême, au grand déplaisir des États garants de l'emprunt. +Pour comble de malheur, les dissensions intestines--la plus +dangereuse peut-être des maladies dont souffrait la Grèce--étaient +encore aggravées par la rivalité des trois puissances tutrices. Si +celles-ci, à l'origine, avaient agi en commun pour faire reconnaître +l'indépendance hellénique, ce n'était pas qu'il y eût entre elles, +sur cette question, un réel accord de vues; c'était au contraire par +méfiance réciproque, pour se surveiller et se contenir mutuellement; +chacune avait craint que l'autre ne voulût exploiter ce mouvement +à son profit exclusif. Le nouvel État créé, cette méfiance +persista. Les factions grecques l'exploitèrent, et bientôt elles se +distinguèrent en parti français, parti russe, parti anglais; chaque +chef de légation, devenu patron d'un parti, épousait ses prétentions, +s'associait à ses cabales et mettait son amour-propre à le faire +triompher sur les autres. + +Jusqu'en 1841, la prépondérance à Athènes avait été surtout +disputée entre la Russie et l'Angleterre. La France avait été trop +occupée chez elle, ou, quand elle avait eu le loisir de songer à +un rôle en Orient, sa pensée s'était dirigée de préférence vers +l'Égypte. Ce fut seulement après le déboire éprouvé de ce côté +que M. Guizot manifesta, par une dépêche adressée le 11 mars 1841 +aux autres cabinets, le dessein de «reporter sur la Grèce une +attention» qui, ajoutait-il, avait été jusque-là «distraite par +des questions plus urgentes[210]». Et pour commencer, il envoya +en mission extraordinaire et temporaire à Athènes M. Piscatory, +homme de ressources et de résolution, esprit élevé et ardent, +ayant une situation politique importante en France et jouissant en +Grèce d'une grande popularité personnelle pour avoir jadis, dans +la guerre de l'Indépendance, fait le coup de feu à côté des plus +vaillants palikares. Son arrivée amena naturellement les Grecs à +reporter leurs regards vers la France. Aussi bien savaient-ils que +là étaient leurs amis les plus sincères; à Londres, on ne s'était +résigné que d'assez mauvaise grâce à la création d'un État qui +démembrait l'Empire ottoman; à Saint-Pétersbourg, si l'on voulait +bien d'une Grèce vassale du Czar, on jalousait une Grèce trop forte +et trop indépendante; à Paris seulement, on avait applaudi sans +arrière-pensée à la résurrection d'un peuple ayant un passé si +glorieux, et on lui souhaitait sincèrement de grandes destinées. +Le dessein de M. Guizot n'était pas de rentrer, à Athènes, dans la +vieille politique d'antagonisme, dont au même moment il essayait de +sortir à Madrid. Partant de cette double idée que notre premier, +notre unique intérêt en Grèce était la durée et la prospérité du +nouvel État, ensuite que l'un des principaux obstacles à cette +durée et à cette prospérité était le conflit d'influence entre les +puissances protectrices, il désirait y substituer le concert. Dès +la fin de 1841, il s'en expliqua très nettement avec lord Aberdeen. +«Il est bien nécessaire, écrivait-il, que nous fassions cesser, sur +les lieux mêmes, ces jalousies aveugles, ces rivalités puériles, ces +luttes sur les petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dénature +et paralyse la bonne politique d'en haut[211].» Le secrétaire d'État +britannique accueillit bien ces ouvertures et envoya des instructions +dans le même sens à sir Edmond Lyons. Celui-ci, qui, depuis 1832, +représentait l'Angleterre à Athènes, était un ancien capitaine de +vaisseau, homme du monde aimable, gai, naturel, mais diplomate +impérieux, soupçonneux, cassant, grossissant sans mesure tous les +incidents secondaires, prêt à partir en guerre pour les moindres +difficultés, tout imbu de l'esprit de lord Palmerston qui le tenait +en grande faveur; nul n'avait été plus passionnément engagé dans +toutes les querelles d'influence en Grèce. Un tel agent pouvait-il +devenir l'instrument d'une politique d'entente? En tout cas, pour +l'y contraindre, il eût fallu porter à ces affaires une attention +plus soutenue et plus énergique que ne le faisait à cette époque lord +Aberdeen. M. Guizot lui-même, absorbé par d'autres questions, ne +donna pas, pour le moment, grande suite à l'initiative qu'il avait +prise en 1841. L'année 1842 et le commencement de 1843 s'écoulèrent +donc sans que l'état des choses à Athènes fût sérieusement modifié. + +[Note 210: Cette dépêche est citée intégralement dans les Pièces +justificatives des _Mémoires de M. Guizot_. C'est à ces Mémoires, +et aussi à l'ouvrage de M. d'Haussonville sur l'_Histoire de la +politique extérieure de 1830 à 1848_, que sont empruntés les +documents qui seront cités dans la suite de cet exposé, sans +indication de source spéciale.] + +[Note 211: Lettre à M. de Sainte-Aulaire, en date du 8 octobre 1841.] + +Ce fut vers le milieu de 1843, à l'époque où l'entente cordiale +tendait à devenir la règle générale des rapports entre l'Angleterre +et la France, que la question grecque fut remise sur le tapis et +prit assez d'importance pour que M. Guizot l'appelât, quelques +mois plus tard, à la tribune, «la grande affaire de l'Orient». Dès +juin 1843, M. Piscatory fut renvoyé à Athènes, non plus en mission +temporaire, mais avec la qualité de ministre de France. Il lui était +recommandé «de beaucoup faire et même sacrifier, pour maintenir le +concert avec ses collègues», spécialement avec sir Edmond Lyons. +«C'est, ajoutait M. Guizot, le seul moyen d'action efficace..... +Je ne sais pas jusqu'où nous mènerons ce concert; mais il faut le +mener aussi loin que nous le pourrons; par le concert et pendant sa +durée, nous nous fortifierons pour le moment où il nous manquera.» +En même temps, notre ministre saisissait l'occasion d'un débat à la +Chambre des pairs, le 21 juillet 1843, pour proclamer solennellement +la politique d'entente qu'il prétendait inaugurer en Grèce. À peine +arrivé à Athènes, M. Piscatory s'appliqua loyalement à exécuter ses +instructions. «Je me fais petit, écrivait-il à M. Guizot; j'ai même +un peu brusqué mes amis. Je fais ici un métier bien contraire à ma +nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'énormes sacrifices à +mes collègues, qui n'en font aucun..... Ne croyez pas que je sois las +du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer; +j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout.» + +Des événements allaient s'accomplir qui rendaient le concert des +puissances plus nécessaire encore à la Grèce. Le 15 septembre 1843, +un soulèvement populaire arracha au roi Othon la promesse d'une +constitution libérale et la convocation d'une assemblée nationale +chargée de la rédiger. À la différence du cabinet de Londres, +celui de Paris n'avait pas désiré cette révolution: le système +parlementaire lui paraissait d'une application bien difficile avec +une nation si divisée et si inexpérimentée, une royauté si neuve +et si impopulaire; à son avis, il eût mieux valu s'en tenir à des +réformes administratives. Mais, le fait accompli, il se montra tout +disposé à s'unir à l'Angleterre pour seconder la mise en train +du nouveau régime. De Londres et de Paris, on envoya donc les +mêmes instructions. Tandis que M. Guizot écrivait à M. Piscatory: +«Persistez à subordonner les intérêts de rivalité à l'intérêt +d'entente, la petite politique à la grande», lord Aberdeen mandait à +sir Edmond Lyons: «Je vois avec regret que vous avez une tendance à +maintenir l'ancienne distinction des partis... Gardez-vous bien de +mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le représentant +de la politique et des vues anglaises. Je suis sûr que le ministre +de France recevra les mêmes instructions quant à Colettis et à ceux +qui se prétendraient les soutiens des intérêts français... Ce serait +une grande pitié, quand les gouvernements sont entièrement d'accord, +que quelque jalousie locale ou les prétentions personnelles de nos +amis vinssent aggraver nos difficultés.» Ces recommandations ne +furent pas sans effet. M. Piscatory marcha résolument dans la voie +qui lui était prescrite, étonnant parfois nos amis du parti français, +mais finissant par obtenir du plus grand nombre qu'ils suivissent +nos conseils d'union. Sir Edmond Lyons lui-même, frappé d'un tel +exemple et pressé par son chef, avait meilleure attitude que dans le +passé. L'union si patente de la France et de l'Angleterre, jointe +à l'abstention de la Russie, qui boudait la constitution, amena à +Athènes, sinon la paix, du moins une sorte de suspension d'armes +entre les partis; elle permit de passer sans accident le périlleux +défilé de la réunion de l'assemblée nationale et de la confection +de la constitution. Heureux résultat que M. Guizot célébrait à la +tribune de la Chambre des députés, le 21 janvier 1844, et dont, avec +raison, il faisait honneur à l'entente cordiale. + +Le gouvernement français eut bientôt occasion de prouver la loyauté +avec laquelle il était résolu à pratiquer cette entente. Le premier +cabinet formé à Athènes, en avril 1844, après le vote de la +constitution, eut à sa tête le chef du parti anglais, Maurocordato; +M. Piscatory le soutint ouvertement. Pour le coup, sir Edmond Lyons +parut comprendre la vertu de l'entente cordiale; il n'avait pas +assez d'éloges pour M. Piscatory. Quant à lord Aberdeen, il était +tout heureux; à ceux qui, autour de lui et jusque dans le sein du +cabinet, doutaient des avantages de sa politique et objectaient que +son premier effet avait été, en Espagne, le triomphe de l'influence +française, il montrait, en Grèce, le parti anglais au pouvoir. +«Voilà, leur disait-il, à quoi sert l'entente[212]!» + +[Note 212: Lettres de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 2 et du 3 +mai 1844.] + +Cette lune de miel ne devait malheureusement pas durer. Maurocordato +s'appuyait sur une base trop étroite. Le parti anglais, composé +d'hommes relativement éclairés et ouverts aux idées européennes, +n'était guère qu'un état-major sans soldats. La masse de la nation +allait bien plus volontiers soit au parti religieux patronné par la +Russie, soit surtout au parti populaire, guerrier et patriote, qui se +recommandait de la France. Si le cabinet avait avec lui les habits, +il avait contre lui les fustanelles, de beaucoup les plus nombreuses. +On s'en aperçut aux élections générales auxquelles il fallut procéder +en juillet 1844. Elles furent un désastre pour Maurocordato, qui +dut céder la place à un ministère réunissant Colettis, le chef du +parti français, et Metaxa, le chef du parti russe. Cette association +n'impliquait pas un partage égal d'influence; la prépondérance +appartenait à Colettis. + +Notre diplomatie n'avait rien fait, ni pour renverser Maurocordato, +à qui elle avait toujours prêté appui, ni pour pousser en avant +Colettis, qu'elle avait au contraire tâché de contenir; tout était +arrivé par le mouvement naturel de l'opinion en Grèce. L'événement +accompli, M. Guizot n'eut qu'une préoccupation, atténuer le +déplaisir et la mortification qu'en devait ressentir l'Angleterre. +Il faisait écrire à notre chargé d'affaires à Londres: «Ne laissez +pas croire que nous acceptions le moins du monde comme un succès +nôtre, c'est-à-dire français, la chute de Maurocordato[213].» Tout +en reconnaissant la nécessité d'aider Colettis, il voulait qu'on +ménageât le plus possible les hommes du parti anglais et qu'on ne +fournît aucun grief au cabinet de Londres. «Je crains, écrivait-il +à M. Piscatory, que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps +et sous tant de formes diverses, perdu les affaires grecques, +la division et la lutte des partis intérieurs et des influences +extérieures. Donnez, Colettis et vous, un démenti à ce passé. Je +vous y aiderai de tout mon pouvoir.» Et encore: «Dites-vous souvent +que, quelque intérêt que nous ayons à Athènes, ce n'est pas là +que sont les plus grandes affaires de la France.» En même temps, +il s'adressait directement à lord Aberdeen, et tâchait par de +loyales explications, par des assurances répétées, de dissiper ses +préventions et de calmer ses inquiétudes. + +[Note 213: Lettre de M. Désages à M. de Jarnac, en date du 27 +septembre 1844. (_Documents inédits._)] + +C'était au tour de l'Angleterre de se conduire comme nous l'avions +fait pendant que ses clients étaient au pouvoir, de sacrifier ses +préférences de personne et de parti à la nécessité supérieure de +l'entente. Sir Edmond Lyons prit aussitôt une attitude absolument +contraire: tout entier à son dépit, il ne se donna même pas la peine +de le voiler, se brouilla ouvertement avec M. Piscatory, et commença +une guerre acharnée contre Colettis. Chez lord Aberdeen lui-même, il +semblait que la droiture habituelle d'esprit fût un peu altérée par +le désappointement que lui avait causé la chute de Maurocordato. M. +Guizot s'en rendait compte, et, dès le premier jour, il écrivait à M. +Piscatory: «Quand on attaquait lord Aberdeen sur l'entente cordiale, +quand on lui demandait quelle part de succès il y avait, la Grèce +était sa réponse, sa réponse non seulement à ses adversaires, mais +aussi à ceux de ses collègues qui hésitaient quelquefois dans sa +politique... Il a perdu cette réponse. Il est aujourd'hui, en Grèce, +dans la même situation qu'en Espagne; à Athènes, comme à Madrid, +il expie les fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de +ses agents. C'est un lourd fardeau; il en a de l'inquiétude et de +l'humeur.» Nos protestations, bien que non absolument inefficaces, +ne suffirent pas à dissiper cette humeur. Lord Aberdeen ne pouvait +se défaire de cette idée que la présence de Colettis au ministère +était un danger, et que M. Piscatory n'avait pas été étranger au +renversement de Maurocordato. C'était, du reste, la conviction +générale en Angleterre. Un député whig, M. Cochrane, ayant dit, en +pleine Chambre des communes, que la conduite de M. Piscatory avait +été «honteuse et dégradante», sir Robert Peel se bornait à répondre: +«Quant à la conduite de M. Piscatory, la Chambre m'excusera si je +n'en dis rien; je ne pense pas qu'il soit dans les convenances que +j'exprime publiquement mon opinion sur un agent étranger.» Tout ce +que M. Guizot put obtenir de lord Aberdeen fut la recommandation +faite à sir Edmond Lyons, qui n'en tint pas compte, de se montrer +poli avec M. Piscatory, «de ne prendre part à aucune menée contre +M. Colettis, et de ne tenter aucun effort pour faire prévaloir +l'influence anglaise[214]». + +[Note 214: Instructions du 11 novembre 1844.] + +L'espoir de lord Aberdeen était que Colettis échouerait comme +Maurocordato. Le problème ne paraissait-il pas insoluble? Dans un +pays où n'existait même pas la notion d'un état social régulier[215], +il fallait fonder un gouvernement, créer une administration, et même +faire fonctionner le régime parlementaire. Un événement, survenu +au milieu de 1845, rendit la situation plus difficile encore: +Metaxa s'étant brouillé avec Colettis, celui-ci resta seul maître +du pouvoir, ayant contre lui la coalition des deux partis russe et +anglais, sans autre point d'appui que son propre parti, nombreux à +la vérité, mais ignorant et turbulent. Et lui-même, qu'était-il? Un +ancien conspirateur, un ancien chef de palikares. Oui, mais depuis +la guerre de l'Indépendance il avait séjourné, pendant plus de sept +années, à Paris, comme ministre de Grèce; là, au spectacle des choses +d'Occident, dans le commerce intime d'hommes tels que M. Guizot et +le duc de Broglie, cet esprit naturellement sagace et supérieur +s'était initié à la civilisation, jusque-là tout à fait ignorée de +lui; sans dépouiller entièrement son premier tempérament, ni faire +disparaître toute sa barbarie d'origine, en en conservant ce qui le +maintenait en communion avec ses compatriotes, il avait peu à peu +acquis plusieurs des qualités de l'homme d'État. Aussi, une fois au +pouvoir, étonna-t-il tout le monde par son sens du gouvernement, +son esprit de mesure, son sang-froid, son aplomb, son adresse, +sa fécondité de ressources. Il domina ses adversaires et, ce qui +était peut-être plus malaisé, contint ses partisans. Non sans doute +qu'il eût du premier coup transformé en sujets soumis, en citoyens +corrects, des hommes dont plusieurs semblaient plutôt préparés +au métier de brigands; trop souvent il ne pouvait les satisfaire +qu'aux dépens de l'impartialité et de la régularité administratives. +Finances, justice, armée, police, rien n'était encore bien organisé; +certaines notions de moralité demeuraient fort obscurcies. C'était le +legs du passé, la conséquence d'habitudes anciennes qu'on ne pouvait +corriger en quelques mois. «On n'a jamais fait du pain blanc avec de +la farine noire», disait philosophiquement Colettis. Et cependant, +malgré tout, il y avait un réel progrès: le jeune royaume jouissait +d'une tranquillité relative, d'un commencement de prospérité qu'il +n'avait pas connus jusqu'alors et qui, pour le moment, paraissaient +lui suffire. Le premier ministre se montrait l'homme d'une transition +nécessaire entre l'anarchie barbare où la Grèce n'eût pu demeurer +plus longtemps sans périr, et le gouvernement régulier, moderne, +occidental, pour lequel elle n'était pas mûre. + +[Note 215: M. Thouvenel, alors secrétaire d'ambassade à Athènes, +écrivait le 20 décembre 1845: «Rien ici n'est solide, si ce n'est +un instinct de désordre, de rapine, historiquement très explicable, +mais fort embarrassant pour former un État.» (_La Grèce du roi Othon, +correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis_, p. 8.)] + +Ce succès réel gagna à Colettis la sympathie de tous les témoins +impartiaux, même des envoyés des cours allemandes qui avaient d'abord +partagé les méfiances de la légation anglaise[216]. Mais il exaspéra +sir Edmond Lyons, qui n'en devint que plus obstiné et plus acharné +dans son hostilité. «C'est un fou furieux», écrivait-on d'Athènes, +le 20 décembre 1845[217]. Notre légation ne pouvait laisser sans +défense Colettis ainsi attaqué; force était de venir à son secours. +M. Piscatory n'était pas homme à déserter une telle tâche. À son +tempérament ardent, vaillant, énergique, la lutte coûtait moins +qu'une attitude de réserve et d'observation. Nul n'était plus homme +d'action et de commandement. Il prit donc sans hésitation, et même +probablement avec quelque plaisir, le rôle auquel l'obligeaient les +provocations de sir Edmond Lyons. Il se fit ouvertement le patron +du ministre que la légation anglaise prétendait renverser, le chef +du parti qui se disait «français», ne s'effarouchant pas de ce +que ce parti avait encore d'un peu sauvage, tâchant seulement de +le discipliner. «Nous nous sommes placés au milieu des palikares, +écrivait l'un des jeunes membres de la légation française, M. +Thouvenel; nos amis ne nous font pas toujours honneur, mais ils +sont les plus forts[218].» Il fut en effet bientôt visible, comme +le disait encore M. Thouvenel, que «M. Lyons était battu à plate +couture par M. Piscatory[219]». Le parti anglais ne comptait plus que +douze voix à la Chambre. Jamais notre influence n'avait été aussi +prépondérante à Athènes: c'était manifestement le ministre de France +qui gouvernait la Grèce. + +[Note 216: Voir notamment un Mémoire rédigé en avril 1846 par +l'envoyé d'Autriche, le comte Prokesh. (HAUSSONVILLE, _Histoire de la +politique extérieure du gouvernement français_, 1830-1848, p. 107.)] + +[Note 217: _La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_, +p. 11.] + +[Note 218: _Ibid._--M. Thouvenel ajoutait, quelques jours plus tard: +«Nous sommes ici, il ne faut pas nous le dissimuler, les amis de la +canaille; mais cette canaille, après tout, est la masse du pays, +et c'est là que, pour être forts, nous avons dû poser notre camp.» +(_Ibid._, p. 13.)] + +[Note 219: _Ibid._, p. 113.] + +Y avait-il lieu de se féliciter sans réserve d'un pareil résultat? +Ne fallait-il pas reconnaître, au contraire, qu'une telle situation +était anormale, et qu'elle pouvait avoir de fâcheuses conséquences +pour la Grèce comme pour la France? La Grèce n'avait chance de +s'affermir et de se développer, de surmonter ses difficultés +intérieures et extérieures, qu'avec l'appui de toutes les puissances +protectrices, et elle était certainement trop faible pour supporter, +sans en beaucoup souffrir, la rivalité diplomatique dont elle était +l'objet et le théâtre. D'ailleurs, si la maladresse de sir Edmond +Lyons et l'habileté de M. Piscatory donnaient momentanément le +dessous au parti anglais, l'Angleterre avait en Orient une situation +trop forte pour qu'il fût indifférent à un petit État d'encourir +son hostilité ou seulement sa bouderie. Quant à la France, hors la +satisfaction d'amour-propre de primer sur une scène bien étroite +et d'infliger un échec mérité à qui lui cherchait une méchante +querelle, de quel grand intérêt politique était pour elle cette +lointaine victoire? Quel profit trouvait-elle à dominer la Grèce, +quel honneur à paraître solidaire et responsable d'un gouvernement +après tout fort imparfait? Pouvait-elle se flatter de jouer un grand +rôle dans le Levant, au moyen de cet État encore mal assis auquel +on devait souhaiter, avant tout, une prudente immobilité, et dont +les ambitions n'eussent pu d'ailleurs se satisfaire qu'au préjudice +de notre politique traditionnelle sur le Bosphore? Tout cela, sans +doute, n'était pas une raison de se désintéresser absolument de ce +qui se passait en Grèce; mais c'était une raison de ne s'y engager +qu'avec mesure. Sur place, dans la chaleur de la lutte, cette mesure +était difficile à garder, surtout pour M. Piscatory. Il ne savait +pas faire petitement et n'était pas l'homme des rôles effacés ou +médiocres. C'était affaire à ceux qui l'employaient de lui choisir +des postes à sa taille. M. Thouvenel écrivait finement, d'Athènes, le +20 décembre 1845: «Ici, comme à Madrid, il est à désirer qu'on tienne +le jeu, mais sans y trop mettre; le gain ne vaut pas les émotions +de la partie.» Puis il ajoutait tout bas, en parlant de son chef de +légation: «Je crois qu'il a trop mis au jeu[220].» + +[Note 220: _La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_, +p. 9 et 11.] + +À Paris, on savait gré sans doute à M. Piscatory et à Colettis de +leur habileté et de leur succès: on ne songeait ni à les désavouer, +ni à leur conseiller une capitulation. Mais on ne se voyait pas sans +chagrin entraîné dans une politique si différente de celle qu'on +avait rêvée et qu'un moment on avait cru tenir. M. Désages écrivait +à M. Thouvenel, le 20 mai 1846: «Oui, c'est un grand mal que nous +ayons à prendre si complètement, si ouvertement à notre compte la +défense et la protection du cabinet d'Athènes. C'est mauvais pour +la Grèce et pour nous, car la pression contre ce cabinet s'accroît +indubitablement de l'influence déclarée, patente, que nous donne +sur lui le besoin qu'il a de notre appui. À cela, je ne vois, pour +le présent du moins, aucun remède. Le seul palliatif est dans la +continuation de notre bonne entente avec les légations et les cours +allemandes[221].» Quant à M. Guizot, il avait trop vivement désiré +l'accord, il était trop pénétré de ses avantages supérieurs, pour ne +pas regretter le conflit, même quand il y avait l'avantage. Il ne se +lassait pas de faire appel à lord Aberdeen pour rétablir cet accord. +Il profitait de la seconde entrevue d'Eu, en septembre 1845, pour +dire au ministre anglais «tout ce qu'il pensait» de la conduite de +sir Edmond Lyons. Peu auparavant, M. de Metternich, pressé par nous, +avait aussi «fait une charge à fond» sur le secrétaire d'État. Tout +cela à peu près sans aucun résultat. «Je crois, écrivait M. Guizot +en novembre 1845, lord Aberdeen bien près d'être convaincu que Lyons +juge mal les affaires de Grèce et conduit mal celles de l'Angleterre +en Grèce; mais, mais, mais... je m'attends à la prolongation de +cette grosse difficulté.» Si désireux qu'il fût de mettre fin au +désaccord, notre ministre en prenait virilement son parti, du moment +où la politique britannique le rendait inévitable. «Il faut vivre +avec ce mal-là, écrivait-il à M. Piscatory; nous ne sommes pas en +train d'en mourir. Je regrette le fait, mais je m'y résigne.» C'est +qu'au fond, là comme en Espagne, il se sentait garanti contre de +trop fâcheuses conséquences, par la présence de lord Aberdeen au +_Foreign office_. S'il désespérait d'obtenir qu'il réprimât son +agent, il savait n'avoir à craindre de sa part aucune démarche +offensive qui pût faire dégénérer la querelle des deux légations en +un conflit des deux gouvernements. L'entente cordiale, pour n'avoir +pas produit dans les affaires de Grèce ce qu'on en attendait, n'y +était donc pas absolument inefficace: elle localisait le dissentiment +et l'empêchait d'avoir un contre-coup sur un plus vaste théâtre. + +[Note 221: _La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_, +p. 73.] + + +IV + +On le voit, sur quelques-uns des points où l'on tâchait de +l'appliquer, l'entente cordiale n'allait pas sans difficultés. +Nouvelle preuve de cette vérité souvent constatée que, pour être +quelquefois raisonnable et utile, l'alliance anglaise est rarement +commode et agréable, surtout quand elle se trouve être, comme sous +la monarchie de Juillet, l'alliance nécessaire. Toutefois, là même +où cette entente était d'une exécution pénible et imparfaite, il +ne semblait pas que, du côté de la France, on pût se plaindre des +résultats obtenus. En Grèce comme en Espagne, si le cabinet de +Londres ne nous donnait pas le concours que nous eussions désiré, du +moins il nous laissait à peu près le champ libre, et, dans ces deux +pays où naguère l'influence anglaise dominait, l'influence française +avait maintenant le dessus. N'était-ce pas à croire que M. de +Metternich devinait juste quand, tout au début de l'entente cordiale, +le 12 octobre 1843, il avait fait cette sorte de prophétie: «Dans +une rencontre avec Louis-Philippe et M. Guizot, lord Aberdeen tirera +toujours la courte paille[222].» Cette impression persista à Vienne, +et, au commencement de 1846, l'ambassadeur d'Autriche à Londres +mandait à son gouvernement que «lord Aberdeen était complètement +dominé par l'ascendant de M. Guizot[223]». C'était naturellement sous +ce jour qu'en Angleterre l'opposition whig s'appliquait à présenter +les choses. Le journal de lord Palmerston, le _Morning Chronicle_, +disait en janvier 1845: «M. Guizot a tellement fasciné lord Aberdeen +qu'il n'est rien que celui-ci puisse lui refuser. M. Guizot a abaissé +notre influence en Espagne, en Grèce, en Belgique; il s'est moqué de +nous au Maroc, nous a insultés à Taïti, abandonnés au Texas, a usurpé +nos droits au Brésil... Tout serait préférable au compérage entre M. +Guizot et lord Aberdeen, compérage dans lequel ce dernier joue son +rôle sempiternel d'aimable dupe et sacrifie à la paix à tout prix les +plus chers intérêts et la véritable dignité de son pays.» Plus tard, +après la chute du ministère tory, un homme d'État whig, plus modéré +que lord Palmerston, lord Clarendon, s'expliquant dans l'intimité +sur le reproche fait ainsi à lord Aberdeen, le déclarait fondé; +il attribuait à son «laisser faire» le «succès des intrigues de +Louis-Philippe». «Les agents anglais, ajoutait-il, n'importe où ils +étaient, avaient été rendus dépendants des agents français, au point +qu'ils n'osaient se plaindre d'aucun mauvais procédé de ces derniers, +sachant que ce serait s'exposer à une réprimande et courir le risque +d'être humiliés dans l'exercice public de leur fonction[224].» + +[Note 222: J'ai déjà eu occasion de citer ce propos. (_Mémoires de +Metternich_, t. VI, p. 690.)] + +[Note 223: Lettre du comte de Flahault à M. Guizot, du 6 février +1846. (_Documents inédits._)] + +[Note 224: _The Greville Memoirs, second part_, vol. III, p. 16.] + +Ce qui est en tout cas certain, c'est que l'entente cordiale se +maintenait principalement par les rapports personnels d'amitié, +d'estime, de confiance, établis depuis la première entrevue d'Eu, en +1843, entre M. Guizot et lord Aberdeen. Ils avaient pris peu à peu +l'habitude de s'écrire directement dans les circonstances délicates, +cherchant ainsi à donner à leurs communications le caractère d'un +tête-à-tête. Il suffit de se rappeler quelles étaient les qualités de +M. Guizot, l'autorité et la hauteur de son esprit, pour être assuré +qu'un pareil tête-à-tête ne devait pas tourner à son désavantage. +Jusqu'où allait cette loyale et confiante intimité, on en peut juger +par ce que nous connaissons de la correspondance des deux ministres. +Un jour, par exemple, M. Guizot, apprenant que lord Aberdeen était +un peu troublé par les rapports de quelqu'un de ses diplomates, d'un +Bulwer ou d'un Lyons, lui écrivait: «Ce que nous avons, je crois, +de mieux à faire l'un et l'autre, c'est de mettre en quarantaine +sévère tous les rapports, bruits, plaintes, commérages, qui peuvent +nous revenir sur les menées secrètes ou les querelles de ménage de +nos agents; pour deux raisons: la première, c'est que la plupart de +ces commérages sont faux; la seconde, c'est que, même quand ils ont +quelque chose de vrai, ils méritent rarement qu'on y fasse attention. +L'expérience m'a convaincu, à mon grand regret, mais enfin elle +m'a convaincu que nous ne pouvions encore prétendre à trouver ou à +faire soudainement passer dans nos agents la même harmonie, la même +sérénité de sentiments et de conduite qui existe entre vous et moi. +Il y a, chez nos agents dispersés dans le monde, de grands restes de +cette vieille rivalité inintelligente, de cette jalousie aveugle et +tracassière qui a longtemps dominé la politique de nos deux pays. +Les petites passions personnelles viennent s'y joindre et aggravent +le mal. Il faut lutter, lutter sans cesse et partout contre ce +mal, mais en sachant bien qu'il y a là quelque chose d'inévitable +et à quoi, dans une certaine mesure, nous devons nous résigner. +Nous nous troublerions tristement l'esprit, nous nous consumerions +en vains efforts, si nous prétendions prévenir ou réparer toutes +les atteintes, tous les mécomptes que peut recevoir çà et là notre +bonne entente. Si ces atteintes sont graves, si elles compromettent +réellement notre politique et notre situation réciproque, portons-y +sur-le-champ remède, d'abord en nous disant tout, absolument tout, +pour parvenir à nous mettre d'accord, vous et moi, ensuite en +imposant nettement à nos agents notre commune volonté. Mais, sauf +de telles occasions, laissons passer, sans nous en inquiéter, bien +des difficultés, des tracasseries, des humeurs, des mésintelligences +locales qui deviendraient importantes si nous leur permettions de +monter jusqu'à nous, et qui mourront dans les lieux mêmes où elles +sont nées, si nous les condamnons à n'en pas sortir[225].» + +[Note 225: Lettre du 3 décembre 1844, citée par M. Guizot dans son +étude sur Robert Peel.] + +Pour pratiquer cette amitié avec M. Guizot, lord Aberdeen ne devait +pas seulement fermer l'oreille à ses subordonnés, il devait aussi +faire entendre raison à ses collègues, et non aux moindres d'entre +eux. Déjà plus d'une fois j'ai eu l'occasion de noter la tendance +de l'illustre chef du cabinet britannique, sir Robert Peel, à +prendre ombrage de ce qui se faisait ou se disait chez nous. Dans +l'automne de 1845, sous l'empire de ces méfiances, heureusement +passagères, il parut se produire un désaccord entre lui et le chef +du _Foreign office_; celui-ci tint bon et offrit sa démission; Peel +n'insista pas; seulement, comme il demeurait persuadé qu'en dépit des +intentions pacifiques de Louis-Philippe et de son ministre, la guerre +ne pourrait être longtemps évitée, il commença à s'occuper de la +défense des côtes méridionales, signalées, depuis plusieurs années, +par le duc de Wellington, comme le point faible de l'Angleterre[226]. +Vers le même temps, M. Guizot, toujours attentif à ne laisser naître +aucun soupçon chez lord Aberdeen, s'expliqua à coeur ouvert avec +lui, au sujet des projets belliqueux qu'on prêtait à la France. «Je +n'ai nul droit, lui écrivait-il le 2 octobre 1845, de m'étonner des +suppositions et des appréhensions qu'excitent chez vous ce qu'on +appelle nos préparatifs et nos armements maritimes, car j'en suis +également assailli. Il n'est bruit, en France, que des armements et +des préparatifs de l'Angleterre.» Puis, après avoir montré, avec +force faits et chiffres, que, «considérés dans leur ensemble», les +travaux effectués en France «ne pouvaient avoir qu'une influence et +des résultats pacifiques», il ajoutait: «Je suis convaincu qu'il +en est de même chez vous, et je le dirai dans l'occasion. Dites-le +également pour nous. Repoussons, démentons nettement, de part et +d'autre, les mensonges intéressés de l'esprit de parti et les erreurs +puériles de la badauderie. La politique que nous pratiquons n'a +rien qui ne puisse être dit tout haut. Plus nous la montrerons à +découvert, plus elle sera, dans nos deux pays, forte et rassurante, +et plus aussi nous nous sentirons à l'aise et sûrs de notre fait en +la pratiquant[227].» + +[Note 226: _The life of lord John Russell_, par Spencer WALPOLE, vol. +II, p. 13.] + +[Note 227: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230 +à 236.] + +Curieux et noble spectacle, bien rare dans l'histoire politique, +que celui de l'amitié de ces deux hommes d'État, devenue, entre des +peuples que divisaient tant de préventions anciennes ou récentes, en +face de questions difficiles, au milieu même de crises périlleuses, +la garantie de la paix du monde. Seulement on voit tout de suite en +quoi cette garantie était fragile et précaire. Qu'en resterait-il, +si l'un des deux amis venait à quitter le pouvoir? Or, vers le +milieu de 1845, le cabinet tory, qui gouvernait depuis 1841 et +qui avait accompli à l'intérieur de grandes choses, donnait des +signes d'affaiblissement. Quelques-uns de ses membres hésitaient +à suivre plus loin leur chef dans ses réformes économiques. Ces +difficultés devinrent telles que, le 6 décembre de cette même année +1845, sir Robert Peel dut porter à la Reine sa démission et celle +de ses collègues. Lord John Russell fut chargé de former une autre +administration. «Je suis bien triste! écrivit aussitôt M. Guizot à +lord Aberdeen. Nous faisions de la si honnête et si grande politique! +Et nous la faisions si amicalement! Qu'y a-t-il de plus rare, dans +la vie publique, qu'un peu de sincérité et de vraie amitié? C'était +très bon pour nos deux pays, et très doux pour nous-mêmes. Je ne +puis, je ne veux pas croire que ce soit réellement fini[228].» La +nouvelle causa d'autant plus d'émoi en France, qu'on annonçait la +rentrée de lord Palmerston au _Foreign office_. D'après le témoignage +d'un Anglais, alors de passage à Paris et fort mêlé à la haute +société politique des deux côtés du détroit, M. Reeve[229], le +roi Louis-Philippe manifestait contre Palmerston une «répugnance +invincible», et parlait de lui comme de «l'ennemi de sa maison»; +M. Guizot, plus réservé, déclarait «qu'il serait exactement pour +Palmerston ce qu'il avait été pour Aberdeen», mais il ajoutait: «Vous +ne vous faites pas l'idée de l'effet produit par ce nom-là sur ce +pays et sur mon parti. Je sors d'un dîner avec la grosse banque: +tous étaient dans la consternation; on est venu vers moi, me prendre +la main en me disant: «Mais, monsieur le ministre, que ferez-vous +de cet homme-là? Dans six mois, nous serons en lutte ouverte avec +l'Angleterre. Il vous fera des difficultés partout, en Espagne, en +Orient, à Taïti. C'est terrible.» M. de Rothschild disait au même M. +Reeve: «Lord Palmerston est un ami de notre maison; il dîne chez nous +à Francfort; mais il a l'inconvénient de faire baisser les fonds de +toute l'Europe, sans nous avertir.» + +[Note 228: 13 décembre 1845. (_Ibid._, p. 237.)] + +[Note 229: M. Reeve rendit compte de ses impressions à M. Greville, +dans deux lettres en date des 20 et 22 décembre 1845. (_The Greville +Memoirs, second part_, t. II, p. 345 à 347.)] + +Il était cependant, en France, un homme qui, loin de s'effrayer de +la rentrée de lord Palmerston, s'en réjouissait: chose étonnante, +c'était celui qu'on eût pu croire le moins disposé à oublier le +traité du 15 juillet 1840, celui qui, ministre, avait paru vouloir +la guerre pour se venger de ce traité, celui qui, dans les années +suivantes, avait reproché à son successeur d'avoir, à l'égard des +offenses du gouvernement britannique, la mémoire trop courte et le +pardon trop facile: on a nommé M. Thiers. Depuis quelques années, +à la vue de l'intimité établie entre M. Guizot et lord Aberdeen, +l'idée lui était venue que son intérêt serait de lier partie avec +lord Palmerston. Il s'était persuadé que le meilleur moyen de +revenir lui-même au pouvoir était que l'opposition anglaise y revînt +d'abord; dans ce cas, se disait-il, Louis-Philippe, par crainte de +compromettre la bonne intelligence avec l'Angleterre, se déciderait +à abandonner les amis des tories et à les remplacer par les amis +des whigs. Dès la fin de 1844, au lendemain de l'affaire Pritchard, +au moment où Palmerston poussait le plus ouvertement à l'hostilité +contre la France, M. Thiers lui faisait des avances que l'adversaire +de lord Aberdeen accueillait bien, ne trouvant, à son point de vue, +qu'avantage à aider l'ennemi de M. Guizot[230]. On vit alors le +_Constitutionnel_ et le _Morning Chronicle_, jusque-là si ardents +à invectiver leurs patrons respectifs, échanger des coquetteries +dont le _Journal des Débats_ faisait ressortir l'étrange et suspecte +nouveauté. Peu après, le 28 janvier 1845, M. Greville notait sur +son journal: «Le plus curieux incident de la politique française +est la _flirtation_ commencée entre Thiers et Palmerston. Le fait +est de notoriété à Paris, et l'on s'en amuse... Quelques lettres +courtoises ont été échangées entre ces hommes d'État, autrefois +rivaux[231].» Sous l'empire de ces sentiments, l'ancien ministre du +1er mars entreprit, au mois d'octobre 1845, une courte excursion en +Angleterre. Il y fut reçu avec un empressement curieux; on goûta +fort son esprit et sa belle humeur, bien qu'il parût parfois un peu +superficiel[232]. Soucieux de corriger les impressions produites +outre-Manche par sa conduite en 1840 et par le langage qu'il avait +tenu depuis cette époque, il protesta que son retour au pouvoir, loin +d'altérer les relations des deux pays, les améliorerait; il ajouta +que si, naguère, ces relations avaient failli plusieurs fois être +compromises, la faute en était aux maladresses de M. Guizot[233]: +occasion, pour lui, de s'exprimer sur son rival avec une amertume +qui ne parut pas toujours de bon goût à ses interlocuteurs[234]. +Il eut soin de voir les hommes de tous les partis; néanmoins ce fut +particulièrement avec les whigs qu'il s'attacha à nouer des liens +étroits, d'autant que plus d'un indice lui faisait alors pressentir +leur prochaine rentrée au ministère. Quelques jours après, M. de +Barante écrivait: «M. Thiers revient de Londres avec toute l'amitié +de lord Palmerston; il a aussi son entente cordiale[235].» + +[Note 230: M. Léon Faucher écrivait à M. Duvergier de Hauranne, le +30 novembre 1844: «Vous savez que les nuages se dissipent entre M. +Thiers et les whigs. J'y ai, pour ma part, un peu travaillé, et je +crois qu'il faut se féliciter, mais tout bas, de voir arriver le +succès.» (L. FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 159.)] + +[Note 231: L'éditeur du _Journal de M. Greville_, M. Reeve, confirme +ce rapprochement avec ses renseignements personnels, et il ajoute: +«C'était le résultat de leur commune haine contre M. Guizot.» (_The +Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 267.)] + +[Note 232: Lord Clarendon écrivait à Panizzi, le 12 octobre 1845: +«Thiers passe littéralement comme un éclair; s'il veut apprendre +quelque chose sur ce pays-ci, il ne doit pas venir ici pour une +seule semaine, bien que cette façon d'agir soit en harmonie avec +son système habituel. Vous rappelez-vous son fameux billet à +Ellice, alors secrétaire de la trésorerie: «Mon cher Ellice, je +veux connaître à fond le système financier de l'Angleterre: quand +pourrez-vous me donner cinq minutes?» (_The Life of sir Anthony +Panizzi_, par Louis FAGAN.)] + +[Note 233: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +[Note 234: On lit dans le Journal de Greville: «Aberdeen trouva M. +Thiers très agréable, mais pas si bien (_fair_) pour Guizot que +Guizot pour lui. Guizot parlait toujours en bons termes de lui, +tandis que Thiers parlait très mal de Guizot. En effet, Thiers +s'exprime sur Guizot avec le plus grand mépris, dit qu'il est grand +à la tribune, mais qu'il n'est ni un homme d'État, ni un homme +d'affaires.» (_The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 298.)] + +[Note 235: Lettre du 29 octobre 1845. (_Documents inédits._)] + +On comprend dès lors pourquoi, deux mois plus tard, M. Thiers +accueillit avec tant de satisfaction la nouvelle de la dissolution +du cabinet Peel. Sa seule crainte était que «ses amis» de Londres ne +fussent trop timides. De Paris, il les excitait. «Enfin, écrivait-il +le 16 décembre 1845 à l'un de leurs confidents, vous voilà prêts +à manger les tories; je fais des voeux pour qu'il en soit ainsi... +Cependant j'ai peur que vos amis manquent de résolution. +S'ils laissent passer cette occasion de prendre le pouvoir, je ne +sais quand ils pourront le reprendre... Dussent-ils échouer au +parlement, à leur place, je le tenterais, sauf à porter la question +devant les électeurs... M. Guizot est au désespoir de la chute +des tories[236].» En même temps, sur son propre terrain, M. Thiers +s'apprêtait, sans perdre un instant, à profiter de ce qui lui +paraissait un coup de fortune: il expliquait aux meneurs de la gauche +et du centre gauche comment l'avènement des whigs devait avoir son +contre-coup en France et forcer le Roi à se séparer de M. Guizot; la +disgrâce de ce dernier lui paraissait même assez proche pour qu'il +réglât d'avance avec M. O. Barrot, par une sorte de traité signé, +la façon dont ils partageraient le pouvoir et l'usage qu'ils en +feraient[237]. + +[Note 236: Lettre à M. Panizzi. (_The Life of sir Anthony Panizzi_, +par L. FAGAN.)] + +[Note 237: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._--J'ai déjà +eu occasion de mentionner ce traité. (Cf. plus haut, ch. I, § I.)] + +Tandis que M. Thiers s'agitait ainsi à Paris, les événements, à +Londres, trompaient ses espérances. Dans ses efforts pour former un +ministère, lord John Russell rencontrait beaucoup de difficultés, +et, fait curieux, la principale venait de l'inquiétude causée, en +Angleterre même, par la rentrée de lord Palmerston au _Foreign +office_; on craignait que les bons rapports avec le cabinet de Paris +n'en fussent gravement altérés. Cette objection, indiquée avec +réserve par la Reine, fut formulée d'une façon plus absolue par lord +Grey, qui refusa d'entrer dans le nouveau cabinet si l'on ne mettait +pas le ministre suspect d'hostilité contre la France à un autre +poste, par exemple au département des colonies. Palmerston, blessé, +répondit ne pouvoir accepter que les affaires étrangères. Lord John +Russell eût été disposé à lui donner raison[238], mais il ne crut pas +pouvoir se passer de lord Grey. Force lui fut donc, le 20 décembre +1845, de résigner le mandat que lui avait confié la Reine. Celle-ci +se retourna alors vers sir Robert Peel, qui consentit à retirer sa +démission[239]. À ce revirement imprévu, le désappointement de M. +Thiers fut grand[240]. M. Guizot, au contraire, se hâta d'écrire à +lord Aberdeen: «Je suis aussi joyeux que j'étais triste. Je ne veux +pas me refuser le plaisir de vous le dire..... Nous continuerons ce +que nous faisons avec un degré de plus de satisfaction et d'amitié, +si je ne me trompe. Votre lettre m'a été au coeur, où vous n'avez nul +besoin d'aller, car vous y êtes bien établi[241].» + +[Note 238: Lord John Russell écrivait en effet à lord Minto: «Je +défendrai Palmerston, qui est si injustement accusé de désirer la +guerre, et qui s'est conduit toujours si galamment et si bien.» Ne +se rappelait-il donc pas combien il avait été mécontent, après la +signature du traité du 15 juillet 1840, des procédés de Palmerston +envers la France? Ce que j'ai indiqué (V. plus haut, t. IV, p. 292 +à 296) de l'opposition, du reste fort impuissante, faite alors par +Russell à Palmerston, se trouve confirmé et complété dans la Vie, +récemment publiée, du premier de ces hommes d'État. (_The Life of +lord J. Russell_, par Spencer WALPOLE, t. I, p. 347 à 363.)] + +[Note 239: Sur cette crise, voyez _The Greville Memoirs, second +part_, vol. II, p. 322, 330, 331; et _The Life of lord J. Russell_, +t. I, p. 416.] + +[Note 240: Un ami de M. Thiers, M. Léon Faucher, écrivait à une de +ses amies d'Angleterre: «Le retour de sir Robert Peel a raffermi M. +Guizot. Il ne peut plus être renversé que par les élections.» (Léon +FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 171.)] + +[Note 241: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 239.] + +Mais pour combien de temps le ministère tory reprenait-il le +pouvoir? Rien n'indiquait que la maladie dont il souffrait, fût +guérie. Une nouvelle crise paraissait même si inévitable et si +proche, que lord Palmerston, qui la pressentait, voulut se prémunir +contre le risque d'être, dans ce cas, de nouveau jugé un ministre +impossible. Le meilleur moyen lui parut être de se faire donner, par +la France elle-même, une sorte d'_exequatur_. En avril 1846, on le +vit arriver à Paris, l'air aimable, le sourire aux lèvres, la main +tendue, déclarant très haut «qu'il était autant que personne ami de +la paix, de la France, partisan de l'entente cordiale et bien décidé +à la continuer s'il revenait au pouvoir». C'était le pendant du +voyage fait, quelques mois auparavant, par M. Thiers, à Londres. On +fut agréablement surpris de trouver ce «terrible homme» si adouci, +et l'amour-propre national fut flatté d'une démarche qui avait une +apparence d'amende honorable. Invité et festoyé dans plusieurs +salons politiques, présenté aux Tuileries, Palmerston fut bien reçu +en tous lieux, avec une politesse réservée par le Roi et M. Guizot, +avec beaucoup d'empressement par l'opposition, notamment par M. +Thiers, qui, huit heures durant, lui fit parcourir et lui démontra +les fortifications de Paris. Cet empressement des adversaires du +cabinet, joint à la curiosité des badauds, parut faire au visiteur +un succès dont la dignité nationale ne laissait pas que de souffrir +un peu. Le public finit par sentir ce défaut de mesure et par se +demander pourquoi l'on faisait fête à un tel homme. Mais avant que +cette réaction eût eu le temps de se dessiner, Palmerston était déjà +rembarqué, emportant sans doute l'idée, comme l'écrivait alors M. +Guizot à lord Aberdeen[242], «que les Français étaient bien légers, +bien prompts à passer d'une impression à l'autre, et qu'il n'y avait +pas grand inconvénient à leur donner des moments d'humeur, puisqu'il +était si aisé de les en faire revenir». Vainement notre ministre +affirmait-il que, «sous ces impressions mobiles et superficielles, +le fond des choses subsistait», et ajoutait-il «que si ce voyage +changeait, en Angleterre, la situation du voyageur, ce serait un +effet très exagéré et fondé sur l'apparence plutôt que sur la réalité +des choses»; on conclut, outre-Manche, de tout ce qui venait de se +passer, que nous ne tenions plus rigueur à l'auteur du traité du 15 +juillet 1840, et que désormais on pouvait sans scrupule lui laisser +prendre place dans un ministère. + +[Note 242: Lettre du 28 avril 1846.] + +Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis ce voyage que, le 25 juin +1846, le ministère tory, mis en minorité à la Chambre des communes, +donnait de nouveau une démission, cette fois définitive. Lord John +Russell ne rencontra plus aucune objection à la rentrée de lord +Palmerston au _Foreign office_, et son cabinet fut promptement +constitué. En France, les journaux de M. Thiers saluèrent avec une +joie triomphante une révolution ministérielle dont ils faisaient +prévoir le contre-coup de ce côté-ci de la Manche. M. Guizot fut +réduit à écrire tristement ses regrets au _dear_ lord Aberdeen et +à sir Robert Peel. Ce dernier avait pu, sous le coup de certains +accidents, témoigner parfois de quelque impatience ombrageuse à +l'égard du gouvernement français; mais, au fond, son grand et droit +esprit avait compris et accepté la politique de bon accord pratiquée +à côté de lui par lord Aberdeen. On le vit bien dans la lettre par +laquelle il répondit aux condoléances du ministre français. «Grâce à +une confiance réciproque, lui écrivait-il, grâce à une égale foi dans +l'accord de nos vues et la pureté de nos intentions, grâce aussi (je +puis le dire sans arrogance depuis que j'ai reçu votre affectueuse +lettre) à une estime mutuelle et à des égards personnels, nous avons +réussi à élever l'esprit et le ton de nos deux nations; nous les +avons accoutumées à porter leurs regards au-dessus de misérables +jalousies et de rivalités obstinées... Sans cette confiance et cette +estime mutuelles, combien de pitoyables difficultés auraient grossi, +au point de devenir de redoutables querelles nationales!» Hélas! +de tout autres sentiments allaient inspirer désormais la politique +anglaise. L'entente cordiale était finie. + + + + +CHAPITRE V + +LES MARIAGES ESPAGNOLS. + +(Juillet-octobre 1846.) + + I. Dispositions hostiles de Palmerston, particulièrement en + Espagne. M. Guizot donne comme instructions à M. Bresson de + marier le duc de Cadix à la Reine et le duc de Montpensier + a l'Infante. M. Bresson croit pouvoir promettre à la reine + Christine la simultanéité des deux mariages. Mécontentement + de Louis-Philippe qui veut désavouer son ambassadeur.--II. + Palmerston nous communique ses instructions du 19 juillet, où + il nomme Cobourg en première ligne parmi les candidats à la + main d'Isabelle. À Paris, on voit dans ce langage l'abandon + de la politique d'entente. M. Guizot ne consent pas encore la + simultanéité, mais il détourne le Roi de désavouer M. Bresson. + Ses avertissements au gouvernement anglais.--III. Lettres + confidentielles que Palmerston adresse à Bulwer pour compléter + ses instructions. Ce qu'il nous cache et ce qu'il nous montre. + Il est dès lors manifeste que Palmerston a rompu l'entente et + que la France est libérée de ses engagements.--IV. La reine + Christine, inquiète de l'appui donné par le ministre anglais + aux progressistes, nous revient; seulement elle exige la + simultanéité. Le Roi se résigne à laisser faire M. Bresson. + Répugnances de la reine Isabelle pour le duc de Cadix. L'accord + sur les deux mariages est enfin conclu à Madrid.--V. Irritation + de Palmerston. Il est appuyé par lord John Russell. Lord + Aberdeen donne tort à M. Guizot. La reine Victoria est très + blessée. Lettre justificative de Louis-Philippe et réponse de + la reine d'Angleterre. L'opinion anglaise prend parti pour + Palmerston.--VI. Attitude de l'opposition française. M. Thiers + la décide à attaquer les mariages.--VII. Palmerston veut + empêcher l'accomplissement du mariage du duc de Montpensier. + Efforts de Bulwer et de son ministre pour soulever une + opposition en Espagne et intimider le cabinet de Madrid. Tous + ces efforts échouent.--VIII. Palmerston cherche à effrayer + et à faire reculer le gouvernement français. Celui-ci ne se + laisse pas troubler et ne modifie rien à ses résolutions.--IX. + Palmerston demande aux autres puissances de protester avec + l'Angleterre. M. Guizot s'occupe de contrecarrer cette démarche. + M. de Metternich refuse de rien faire. La Prusse et la Russie + l'imitent. Célébration des deux mariages. + + +I + +La rentrée de lord Palmerston au _Foreign office_, en juillet 1846, +était un fait gros de conséquences[243]. Il y arrivait avec des +desseins et un état d'esprit qui ne ressemblaient en rien à ceux de +son prédécesseur. Dans ses propos des premiers jours, alors même +que, pour dissiper les méfiances dont il se sentait l'objet, il +déclarait vouloir continuer l'entente cordiale, il ne pouvait cacher +son peu de foi dans cette entente. «Ces gens-là, disait-il à lord +Aberdeen en parlant des Français, sont essentiellement envahisseurs, +agressifs, provocants; en toute affaire, ils veulent se faire une +bonne part aux dépens des autres; comment bien vivre avec eux à +de telles conditions[244]?» Ayant reproché, depuis cinq ans, au +ministère tory d'avoir été «dupe» de Louis-Philippe et de M. Guizot, +d'avoir laissé partout «subordonner» la politique britannique à la +politique française, il entendait que son avènement renversât les +rôles. Sur chaque théâtre, il lui semblait que l'Angleterre avait une +revanche à prendre. Dans sa pensée, le souci permanent, dominant de +la diplomatie britannique devait être de faire partout échec à notre +ambition, de déjouer partout nos perfidies. C'était particulièrement +dans ce qui regardait l'Espagne que le nouveau secrétaire d'État +apportait ces dispositions méfiantes, jalouses et batailleuses. Lord +Aberdeen s'en était aperçu, pendant les entretiens qu'il avait eus +avec lui pour le mettre au courant de l'état des affaires, et, bien +qu'avec discrétion, il avait laissé voir à notre ambassadeur quelque +chose de son impression[245]. Certes, il y avait là, étant donné +l'état de la Péninsule, de quoi inquiéter le Roi et M. Guizot. On +était au lendemain de l'intrigue manquée de Christine et de Bulwer +pour enlever secrètement le mariage de la Reine avec le prince +de Cobourg[246]: si le chef de la légation britannique avait tant +osé sous l'administration de lord Aberdeen, que ne pouvait-on pas +attendre de lui avec un ministre dont le seul avènement devait lui +paraître une invitation à ne plus rien ménager? Le gouvernement +français n'était-il pas fondé à craindre quelque méchante surprise, +comme eût été un mariage Cobourg machiné à la façon du traité du 15 +juillet 1840? + +[Note 243: Les documents diplomatiques qui seront cités dans le +cours de ce chapitre et du chapitre suivant, sans indication de +source spéciale, sont tirés des recueils de pièces distribués par +les gouvernements français, anglais et espagnol, à leurs parlements +respectifs, des _Mémoires de M. Guizot_, de la _Revue rétrospective_, +enfin de nombreux _Documents inédits_ dont de bienveillantes +communications m'ont permis de prendre connaissance, notamment des +correspondances du comte Bresson, ambassadeur à Madrid, du comte de +Flahault, ambassadeur à Vienne, et du marquis de Dalmatie, ministre à +Berlin.] + +[Note 244: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 7 juin +1846.] + +[Note 245: Lettre du même au même, du 2 juillet 1846.] + +[Note 246: Sur la situation de l'Espagne avant l'avènement de lord +Palmerston, voir plus haut le § I du chapitre précédent.] + +Sans perdre un jour, dès le 5 juillet 1846, M. Guizot avertit son +ambassadeur à Madrid de l'hostilité probable du nouveau secrétaire +d'État. «Je m'y attends, lui écrivait-il, et je me conduirai en +conséquence. Ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne à lord +Palmerston.» Il fallait avant tout détourner d'une nouvelle collusion +avec les Anglais la reine Christine, dont un passé très récent ne +nous donnait que trop raison de nous méfier. M. Guizot vit tout de +suite l'argument que lui fournissait la présence au _Foreign office_ +de l'ancien protecteur d'Espartero. «Vous en tirerez à coup sûr grand +parti, mandait-il à M. Bresson, pour agir sur la reine Christine et +sur son mari. Ils auront beau faire, ils n'auront jamais dans lord +Palmerston qu'un ennemi, car il ne sera jamais que le patron du +parti progressiste, c'est-à-dire de leurs ennemis.» De plus, pour +s'alléger en vue de la campagne à faire, notre gouvernement n'hésita +pas à jeter par-dessus bord la candidature Trapani, décidément trop +impopulaire en Espagne, et il se rabattit sur l'un des deux fils +de l'infant François de Paule, le duc de Cadix, auquel, depuis +quelque temps, la reine Christine paraissait avoir, de plus ou +moins bonne grâce, «entr'ouvert la porte». Le frère de ce prince, +Enrique, duc de Séville, se trouvait hors de cause; il s'était fait +ouvertement l'homme des radicaux, et le scandale de certaines de ses +démarches l'avait fait exiler d'Espagne. «Le duc de Cadix pour la +Reine et le duc de Montpensier pour l'Infante», c'est ainsi que M. +Guizot résumait son programme. «Poussez décidément au duc de Cadix, +écrivait-il encore à son ambassadeur, et placez le duc de Montpensier +à côté de lui.» + +À Madrid, la situation du comte Bresson était difficile. La +reine Christine paraissait plus mobile, plus insaisissable, plus +mystérieuse, plus inquiétante que jamais. Le lendemain du jour où +l'on pouvait croire qu'elle ne voyait pas de trop mauvais oeil le +duc de Cadix, elle semblait revenir à Trapani; puis, au même moment, +avec les amis de l'Angleterre, elle affectait de regretter Cobourg. +Ses confidents, Rianzarès et Isturiz, faisaient même des ouvertures +plus ou moins expresses au sujet de ce dernier prince, comme si, +encouragés par le changement du ministère britannique, ils voulaient +renouer l'intrigue que lord Aberdeen avait fait échouer trois mois +auparavant[247]. Quant à notre nouveau candidat, le duc de Cadix, +il n'avait, ni par son origine, ni par sa personne, un prestige qui +pût nous aider. La jeune reine Isabelle ne cachait pas le peu de +goût qu'il lui inspirait. Nos adversaires tenaient sur ce prince des +propos fort méprisants, ne reculant même pas, pour le déclarer un +candidat inadmissible, devant les assertions physiologiques les plus +étranges[248]. Ajoutez, dans la presse anglaise et chez ceux qui lui +faisaient écho à Madrid, une recrudescence d'invectives injurieuses +contre Louis-Philippe, qui, disait-on, prétendait dicter ses +volontés à l'Espagne[249]. La seule bonne carte de notre jeu était +que le nom du duc de Montpensier se trouvât accolé à celui du duc +de Cadix. Le premier rehaussait le second. M. Guizot le comprenait +bien, quand, tout en recommandant à son ambassadeur de «pousser au +duc de Cadix», il ajoutait: «Placez le duc de Montpensier à côté de +lui.» Toutefois le sens de ces mots ne devait pas être forcé: si le +ministre entendait par là que, dans les pourparlers, on réunît les +deux projets de mariage et que l'un aidât à faire passer l'autre, il +ne revenait pas sur l'engagement pris envers l'Angleterre d'attendre, +pour célébrer le mariage de l'Infante, que la Reine ait eu un enfant. + +[Note 247: Ce fait ressort des dépêches et des lettres de Bulwer à +lord Palmerston. (_Parliamentary Papers_, et _The Life of lord John +Russell_, par Spencer WALPOLE, t. II, p. 3.) Il est aussi affirmé +dans une lettre écrite, en novembre 1846, par M. Panizzi à M. Thiers, +sous l'inspiration et d'après les renseignements de lord Palmerston. +(_The Life of sir Anthony Panizzi_, par Louis FAGAN.)] + +[Note 248: Lettre inédite du comte Bresson à M. Guizot, du 12 juillet +1846.] + +[Note 249: Louis-Philippe écrivait à ce propos au roi des Belges: «Je +suis tellement froissé de ce débordement d'injustice et d'absurdité, +que je préfère ne plus rien dire et n'opposer que le dédain à ces +crédulités volontaires.»] + +M. Bresson vit ou feignit de voir dans la lettre du ministre plus +que celui-ci n'avait voulu y mettre. Préoccupé surtout des obstacles +qu'il rencontrait à Madrid et de la lutte qu'il devait soutenir +contre sir Henri Bulwer, estimant que les intrigues récemment +dévoilées de ce dernier et les menaces résultant de l'avènement de +lord Palmerston suffisaient à nous délier vis-à-vis de l'Angleterre, +convaincu d'autre part qu'on n'obtiendrait jamais de la reine +Christine l'abandon réel de Cobourg et l'acceptation sincère de Cadix +si l'on ne lui faisait quelque concession sur le mariage Montpensier, +il crut pouvoir lui annoncer cette concession. Il lui dit donc, le +11 juillet, en lui demandant le «secret», que «le Roi, tenant compte +des embarras de la Reine et voulant lui donner un nouveau témoignage +de sa sollicitude et de son amitié, était disposé à consentir que, +dans toute combinaison Bourbon, M. le duc de Montpensier prît place à +côté du mariage de la Reine, c'est-à-dire que les deux mariages, si +l'un devait faciliter l'autre, se célébrassent ou fussent du moins +déclarés simultanément». La reine Christine accueillit «avec joie» +cette communication. En en rendant compte aussitôt à son ministre, M. +Bresson reconnaissait que «cette grande, importante, indispensable +concession n'était pas aussi formellement exprimée» dans la lettre de +M. Guizot, en date du 5 juillet; mais il invoquait les «commentaires +et développements» que lui avaient envoyés en même temps M. Désages, +directeur au ministère des affaires étrangères, et le jeune duc de +Glucksberg, premier secrétaire à l'ambassade de Madrid, alors à +Paris[250]. De plus, pour prémunir le ministre contre la tentation +d'un désaveu, l'ambassadeur le félicitait chaleureusement de la +décision qu'il lui attribuait: «Grâces vous soient rendues, lui +écrivait-il. J'en suis certain, en sondant votre coeur, vous y +trouvez le contentement d'avoir pris cette résolution!... Dégagé, +affranchi, vous l'êtes mille fois par les procédés des agents +anglais. Je ne prétends pas diminuer vos regrets de la retraite de +lord Aberdeen; mais permettez-moi de vous faire remarquer qu'il n'a +jamais empêché le mal, qu'il s'est borné à vous en avertir quand il +était fait[251].» + +[Note 250: Le duc de Glucksberg, qui devait être plus tard duc +Decazes, avait écrit à M. Bresson, le 5 juillet: «Pour sa part, M. +Guizot ne faiblira pas sur le Cobourg. Il n'est pas sans inquiétude +sur le mécontentement qu'on pourra éprouver en Angleterre, en +nous voyant faire immédiatement le mariage Montpensier; mais, se +considérant comme dégagé vis-à-vis d'elle, il est résolu à le +braver.»] + +[Note 251: Lettre de M. Bresson à M. Guizot, du 12 juillet 1846.] + +Tel était bien le comte Bresson, homme de décision et d'initiative, +ne craignant pas les responsabilités, mais d'une hardiesse prompte +qui risquait parfois d'être un peu compromettante. Sa démarche déplut +au gouvernement français; celui-ci croyait sans doute aux mauvais +desseins de lord Palmerston, mais, jusqu'à ce que ces desseins se +fussent manifestés, il voulait demeurer fidèle à l'accord. Le Roi +surtout protesta avec une vivacité et une émotion dont nous avons +une preuve absolument irrécusable: ce sont les lettres mêmes qu'il +écrivit alors à M. Guizot, retenu au Val Richer par les soins de +son élection; rien ne montre mieux avec quelle loyauté scrupuleuse +et presque timide Louis-Philippe voulait tenir la parole donnée à +l'Angleterre. Ces lettres tout intimes n'eussent peut-être jamais vu +le jour, si les émeutiers de février 1848 ne s'en étaient emparés +en saccageant les Tuileries et l'hôtel du ministère des affaires +étrangères, et si elles n'avaient été, par suite, publiées dans +la _Revue rétrospective_. Ce n'est pas la seule fois où cette +publication s'est trouvée servir la réputation du prince dont on +s'imaginait dévoiler les ténébreuses et perfides machinations[252]. + +[Note 252: Louis-Philippe, parlant, à la fin de 1849, du mal que +lui avait fait le «mensonge imprimé», disait «qu'il y avait en +revanche un livre auquel il devait un beau cierge, c'était la +_Revue rétrospective_». (_Abdication du roi Louis-Philippe racontée +par lui-même et recueillie par M. Édouard Lemoine_, p. 69.)--Lord +Clarendon, qui avait été collègue de lord Palmerston et l'un des plus +animés contre notre politique espagnole, vint voir Louis-Philippe +à Claremont après la publication de la _Revue rétrospective_, et +lui tint ce langage: «Sire, vous voyez devant vous un de ceux qui +éprouvent le besoin de vous faire amende honorable. Je n'ai jamais +cessé d'admirer votre politique, mais, hier encore, vous n'étiez +à mes yeux que le plus habile des rois; aujourd'hui, je reconnais +sincèrement que vous n'avez jamais cessé d'être en même temps le +plus habile et le plus loyal.» Cet incident est rapporté par M. +Croker, dans un article écrit pour une revue anglaise, d'après les +renseignements mêmes du Roi. Cet article fut traduit et reproduit +dans la _Revue britannique_ d'octobre 1850.] + +La première de ces lettres est du 20 juillet: le Roi venait +d'apprendre que son ambassadeur avait consenti en son nom «la +simultanéité des deux mariages»: il ne pouvait comprendre comment +avait pu être faite une démarche aussi «diamétralement contraire à +sa volonté», et il ajoutait: «Un désaveu formel est indispensable. +Comment le faire est la seule question à examiner; mais je n'ai +jamais trompé personne, et je ne commencerai pas aujourd'hui à +laisser tromper qui que ce soit sous mon nom.» La chose lui tenait +tellement à coeur qu'il y revint dans une nouvelle lettre, le soir du +même jour: «Le duc de Montpensier concourt _très vivement_ à tout ce +que je vous ai écrit ce matin. Il faut effacer, annuler formellement +tout ce que Bresson a dit en sus de ce que j'avais autorisé. Il faut +que les reines sachent qu'il était interdit à Bresson de dire ce +qu'il a dit, et que la simultanéité est inadmissible. Il nous a fait +là une rude campagne; il est nécessaire qu'elle soit _biffée_, et +le plus tôt possible. Je ne resterai pas sous le coup d'avoir fait +contracter en mon nom un engagement que je ne peux ni ne veux tenir, +et que j'avais formellement interdit. Voyez comment vous pouvez +arranger ce désaveu. J'attends votre réponse avec impatience.» + +Entre un ambassadeur qui s'était avancé trop vite et un souverain +qui voulait reculer avec une sorte d'emportement, M. Guizot était +dans un grand embarras. Il n'approuvait pas entièrement ce qui avait +été fait, mais il craignait qu'un brusque désaveu ne ruinât notre +cause à Madrid[253]. Il s'efforça donc, tout en contenant M. Bresson, +d'apaiser Louis-Philippe. «J'avais déjà écrit à Bresson, mandait-il +au Roi le 22 juillet; je lui ai récrit. Je lui ai envoyé les propres +paroles du Roi. Il fera la retraite nécessaire. Certainement il est +allé trop loin et fort au delà de mes instructions; mais je ne crois +pas qu'il soit allé aussi loin que le Roi le suppose. Il n'a jamais +pu entendre ni dire que le mariage de Mgr le duc de Montpensier +serait conclu, célébré, ou même définitivement arrêté, en même temps +que celui de la Reine.» Ces explications ne satisfirent pas le Roi. +Dans une lettre en date du 24 juillet, il insista plus que jamais +pour un désaveu immédiat, formel, qui «fût remis par écrit» à la +reine Christine, et il pressa son ministère de le rédiger. + +[Note 253: M. Guizot se rendait bien compte de l'effet qu'un désaveu +produirait sur M. Bresson. Celui-ci, en effet, à la première nouvelle +qui lui en arriva, écrivit à M. Guizot, le 26 juillet: «Ce serait +tout renverser, tout livrer à nos adversaires, et je ne me chargerais +pas de suivre une négociation aussi délicate dans de pareilles +conditions.»] + +Les choses en étaient là, quand une démarche de lord Palmerston +lui-même vint donner raison aux soupçons de M. Bresson et fournir de +quoi lever les scrupules de Louis-Philippe. + + +II + +Dès le premier jour, M. Guizot avait pressé lord Palmerston de dire +s'il voulait ou non continuer, dans la Péninsule, la politique de +concert pratiquée par son prédécesseur. N'ayant pu obtenir de lui que +des réponses vagues, dilatoires, équivoques, et voulant le mettre +au pied du mur, il adressa à Londres, le 20 juillet, une dépêche +qui proposait nettement une action commune en faveur des deux fils +de François de Paule. Il n'indiquait entre eux aucune préférence +et laissait aux Espagnols le soin de choisir. À la vérité, il +comptait que, réduite à prendre l'un ou l'autre, la reine Christine +prendrait le duc de Cadix; car, si elle avait peu de goût pour lui, +elle détestait bien plus son frère, le duc de Séville, à cause de +ses liens avec le parti radical; mais, pour cette même raison, lord +Palmerston voyait de bon oeil ce dernier prince, et le ministre +français avait pensé que sa proposition serait mieux accueillie au +_Foreign office_, si les deux frères y étaient mis sur le même pied. + +Le jour où la dépêche de M. Guizot partait de Paris, lord Palmerston +communiquait à notre chargé d'affaires à Londres les instructions +qu'il venait d'adresser à sir Henri Bulwer. Elles avaient été +expédiées la veille, c'est-à-dire le 19 juillet. Cette communication +n'avait donc pas pour but de demander notre avis, ni de chercher avec +nous un terrain d'accord. Tout, d'ailleurs, forme et fond, semblait +y marquer l'intention de mettre fin à l'entente et d'inaugurer une +politique séparée. Loin de rappeler le concert jusque-là établi +entre les deux gouvernements, on n'y prononçait même pas le nom +de la France. Deux questions y étaient traitées: le mariage de la +Reine et l'état intérieur de l'Espagne. Sur le premier point, lord +Palmerston paraissait ignorer absolument notre désir de voir choisir +un Bourbon et l'engagement pris par lord Aberdeen de seconder ou tout +au moins de ne pas contrarier ce désir; par contre, il insistait sur +ce que «le choix d'un mari pour la Reine était une question dans +laquelle les gouvernements des autres pays n'avaient aucun titre +à intervenir»; puis, énumérant les candidats qui avaient chance +d'être agréés, il nommait en première ligne Léopold de Saxe-Cobourg, +et ensuite les deux fils de François de Paule; il ajoutait qu'il +les trouvait tous les trois également convenables et ne faisait +d'objection à aucun d'eux. Sur le second point, les instructions +n'étaient qu'un long et passionné réquisitoire contre le gouvernement +des _moderados_; s'appropriant tous les griefs des progressistes, +Palmerston accusait ce gouvernement d'être «violent», «arbitraire», +«tyrannique», et il recommandait à son agent de ne pas laisser +ignorer cette façon de voir du cabinet britannique. + +L'effet de cette communication fut grand à Paris. M. Guizot y vit +tout de suite,--et personne ne s'en étonnera,--la confirmation +des soupçons que lui avait fait concevoir l'avènement de lord +Palmerston: il fut particulièrement frappé de la façon dont ce +dernier parlait du prince de Cobourg; il en conclut que le _veto_ +opposé par lord Aberdeen aux menées de Bulwer était levé, et que +la tentative interrompue deux mois auparavant allait être reprise. +«J'en suis plus fâché que surpris,--écrivit M. Guizot au Roi, le 24 +juillet, en lui faisant part de cette nouvelle;--j'ai toujours cru +que lord Palmerston rentrerait bientôt dans sa vieille ornière.» +Et Louis-Philippe lui répondait aussitôt: «La lecture des pièces +que j'ai reçues de vous me laisse sous l'empire des plus pénibles +impressions, non pas que je m'attendisse à mieux de lord Palmerston, +mais parce que j'espérais qu'il ne se serait pas mis si promptement +à découvert.» Il ajoutait le lendemain: «Lord Cowley est venu hier +au soir, et j'ai eu avec lui une conversation très longue et très +vive sur les instructions communiquées par lord Palmerston. Il a +généreusement essayé de les défendre, en disant que tout cela n'était +que pour maintenir ses dires précédents, _that these instructions +would not be acted upon!... certainly not... que Bulwer s'en +garderait bien!..._ Je lui ai demandé la permission de n'en rien +croire, et lui ai dit que les conséquences de ceci m'alarmaient au +plus haut degré.» + +Du moment où le gouvernement français voyait, dans les instructions +de lord Palmerston, une dénonciation du pacte d'entente, il était +fondé à se considérer comme libéré de ses engagements: dès lors plus +aucune raison de désavouer M. Bresson ni de refuser les concessions +exigées par la reine Christine. M. Guizot, cependant, ne parut pas +tout de suite résolu à aller jusqu'au bout de son droit; on eût dit +que, par esprit de paix, par fidélité quand même à l'entente brisée, +il hésitât à rendre coup pour coup. Bien que moins opposé à la +«simultanéité» des deux mariages, il ne l'accorda pas expressément. +Le 24 juillet, aussitôt après avoir reçu la communication de lord +Palmerston, il écrivit à M. Bresson: «Le Cobourg n'est pas si +abandonné qu'on veut le dire.... La reine Christine et M. Isturiz +poursuivent-ils l'intrigue Cobourg sous le voile de leur retour +apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de +poursuivre Cadix et Montpensier. Vous pouvez, je pense, lier toujours +ces deux noms, sans engagement formel de simultanéité dans la +conclusion définitive.» Le Roi n'alla même pas jusque-là et se refusa +d'abord à user, dans une mesure quelconque, de la liberté que lord +Palmerston lui rendait: «Tout ceci, mandait-il, le 25 juillet, à son +ministre, doit nous presser encore plus de faire parvenir à la reine +Christine le désaveu de la simultanéité. Plus nous avons de mauvaise +foi à craindre, plus il importe que les cartes que nous avons en +main soient nettes, et qu'on ne puisse pas nous accuser d'avoir deux +langages.» Et il ajoutait en _post-scriptum_: «Je vous conjure de +ne pas accoler, dans vos lettres à Bresson, _Cadix et Montpensier_; +cette accolade sent trop la simultanéité.» + +Cette fois, M. Guizot trouva que son souverain, par un scrupule +exagéré envers l'Angleterre, risquait de perdre la partie en Espagne. +«Je suis tout à fait d'avis, lui écrivit-il le 25 juillet, que le +Roi ne doit point s'engager à la simultanéité des deux mariages... +Mais je prie en même temps le Roi de réfléchir combien la +situation est, en ce moment, délicate, tendue, critique. Il va se +faire évidemment un grand effort pour le Cobourg; notre parade +contre ce coup, c'est _Cadix et Montpensier_. N'affaiblissons pas +trop cette parade, au moment même où nous avons besoin de nous en +servir.» Le même jour, M. Guizot revint sur ce sujet et le traita +plus fortement encore: «Voilà, écrivait-il au Roi, le Cobourg avoué, +accepté par l'Angleterre. Il ne viendra plus de Londres, contre sa +candidature, aucune objection, aucune réserve. Si l'Espagne en veut, +l'Angleterre est prête. La reine Christine est-elle du complot? Pas +tout à fait peut-être; probablement un peu. En tout cas, il nous +importe infiniment de ne lui fournir aucun prétexte pour y entrer. +Nous désirons le duc de Cadix pour la Reine, et nous offrons Mgr +le duc de Montpensier pour l'Infante. Cadix ne sera, à coup sûr, +accepté qu'avec Montpensier pour pendant. Dans cette corrélation +inévitable des deux mariages, que doit, que peut vouloir le Roi? Deux +choses, ce me semble: l'une, que le mariage de la reine Isabelle +avec un Bourbon, avec le duc de Cadix, soit bien assuré, bien +conclu; l'autre, que toute liberté reste au Roi d'examiner à fond la +situation de l'Infante, de bien discuter les conditions et articles +de son mariage avec Mgr le duc de Montpensier, avant de le conclure... +Pour cela, que faut-il? Que Bresson, dès que la question se +posera clairement, dès qu'il se verra pressé par le Cobourg, aille +droit à la reine Christine et au cabinet espagnol, déclare notre +opposition au Cobourg, en fasse entrevoir les conséquences possibles, +et demande que la main de la reine Isabelle soit donnée au duc de +Cadix, en déclarant en même temps que le désir du Roi est d'obtenir +la main de l'Infante pour Mgr le duc de Montpensier, et que, dès que +le premier mariage sera conclu, il est prêt à discuter et arrêter, +selon les instructions qu'il aura reçues du Roi, les articles du +second.» Après avoir fait observer que la reine Christine aurait +ainsi, en ce qui concernait le second mariage, «une certitude morale +suffisante pour qu'elle pût se décider immédiatement au premier», +M. Guizot continua en ces termes: «Si, au contraire, Bresson allait +aujourd'hui, avant le moment de la crise, sans être pressé par la +nécessité, uniquement pour retirer des paroles qu'il a dites sans +qu'il en reste cependant aucune trace textuelle bien précise, s'il +allait, dis-je, déclarer à la reine Christine qu'elle doit faire le +mariage Cadix sans compter sur le mariage Montpensier, je craindrais +infiniment que la reine Christine ne se saisît de cet incident pour +se rejeter dans le mariage Cobourg... Je n'ai pas besoin d'appeler +l'attention du Roi sur les conséquences d'une telle solution... +Nous nous trouverions aussitôt placés, et vis-à-vis de l'Espagne, +et vis-à-vis de l'Angleterre, dans une situation qui altérerait +profondément nos relations; altération sur laquelle je me sentirais +peut-être obligé moi-même d'insister plus qu'il ne conviendrait au +Roi.» M. Guizot terminait en disant que si le Roi ne partageait pas +son avis, il se rendrait aussitôt à Paris et convoquerait le conseil +des ministres. Ces fortes raisons et les graves avertissements de la +fin ne pouvaient pas ne pas faire impression sur Louis-Philippe. Il +en fut ébranlé, et, sans consentir encore à rien qui s'écartât des +accords conclus à Eu, il n'insista plus autant pour un désaveu formel +de son ambassadeur. + +En même temps que M. Guizot s'occupait ainsi, entre le Roi et M. +Bresson, à régler la conduite nouvelle que nous imposait, à Madrid, +l'attitude de lord Palmerston, il avait soin de faire connaître, à +Londres, l'interprétation que le gouvernement français donnait aux +instructions anglaises du 19 juillet et les graves conséquences qu'il +pourrait être amené à en tirer. Ce fut l'objet d'une dépêche adressée +à M. de Jarnac, le 30 juillet. Il y exposait d'abord comment, dans la +question du mariage, l'accord avait été conclu avec lord Aberdeen, +sinon sur tous les principes, du moins en fait sur la conduite +à suivre. «Il a été dit et entendu, ajoutait-il, que les deux +gouvernements s'emploieraient à Madrid pour que le choix de la Reine +se portât sur l'un des descendants de Philippe V. Lorsque quelque +autre candidat, en particulier le prince de Cobourg, a été mis en +avant, lord Aberdeen a travaillé, loyalement travaillé à l'écarter.» +Dès lors «l'approbation égale, donnée par lord Palmerston à trois +candidats parmi lesquels le prince de Cobourg était placé le premier, +était une profonde altération, un abandon complet du langage et de +l'attitude de son prédécesseur... Quand le Roi a exclu lui-même +ses fils de toute prétention à la main de la reine d'Espagne, il a +dû compter, il a compté en effet, et il a eu le droit de compter +sur une certaine mesure de réciprocité. S'il en était autrement, je +ne dis pas que le Roi changerait sa politique; mais, à coup sûr, +il recouvrerait toute sa liberté. Il n'aurait plus à tenir compte +que des intérêts de la France et de l'honneur de sa couronne.» Plus +loin, après avoir rappelé qu'il avait témoigné naguère de son désir +de continuer l'entente en proposant l'action commune en faveur des +fils de François de Paule, notre ministre terminait ainsi: «Mais il +peut y avoir pour la France, en Espagne, une politique isolée; et +si l'initiative de la politique isolée était prise à Londres, il +faudrait bien qu'à Paris j'en adoptasse aussi la pratique.» Lord +Palmerston était donc prévenu: s'il ne revenait pas franchement et +immédiatement à la politique de concert, il devait s'attendre à nous +voir user de la liberté d'action qui nous serait ainsi rendue. + + +III + +On a beaucoup dit, en Angleterre, que le gouvernement français avait +pris trop facilement l'alarme, que lord Palmerston, en nommant +le prince de Cobourg dans les instructions du 19 juillet, avait +seulement constaté un fait, et qu'il ne songeait pas à modifier la +politique de lord Aberdeen. Quand même cela serait vrai, il n'en +resterait pas moins que notre gouvernement croyait sincèrement le +contraire, et que tout l'autorisait à le croire; il faudrait donc +tout au moins reconnaître que sa bonne foi,--cette bonne foi qui a +été plus tard si injurieusement contestée outre-Manche,--sortait de +là intacte. Mais il y a mieux: Palmerston ne s'était pas contenté +d'envoyer à Bulwer ses instructions officielles; il lui avait +adressé plusieurs lettres confidentielles pour les commenter et les +compléter: là, s'adressant, avec une sorte d'abandon familier, à un +agent qui était pour lui un ami et que, de plus, il savait être aussi +animé que lui contre la France, il ne craignait pas de lui dévoiler +ce qu'il voulait tenir caché au cabinet de Paris, parfois même à ses +propres collègues et à sa cour. Ces lettres, longtemps secrètes, +nous les connaissons maintenant; et, détail piquant, c'est Bulwer +lui-même qui les a publiées[254]. Or il en résulte que les soupçons +de Louis-Philippe et de son ministre, loin d'être mal fondés, étaient +plutôt au-dessous de la réalité. + +[Note 254: Voir _The Life of Palmerston_, t. III, p. 218 à 238.] + +La première lettre est datée du 19 juillet, c'est-à-dire du même +jour que les instructions: lord Palmerston y déclare qu'il a indiqué +seulement pour la forme et par égard pour la France le duc de Cadix +parmi les candidats en ligne pour la main de la Reine; il le regarde +comme _disqualified_ pour cause de nullité morale et même physique. +En réalité, il n'admet que deux candidats, Léopold de Cobourg et +Enrique, duc de Séville. Entre les deux, il ne se prononce pas pour +le moment; mais il estime que celui des deux qui n'épousera pas la +Reine devra épouser l'Infante. D'un mariage de cette dernière avec le +duc de Montpensier, il déclare ne vouloir à aucun prix. Bien entendu, +il ne s'imagine pas continuer ainsi l'entente cordiale; il est le +premier à reconnaître que sa politique est la contradiction de celle +de M. Guizot. + +Les lettres suivantes, qui sont des 3, 16, 22 et 25 août, révèlent +une légère modification dans les idées de lord Palmerston: il n'y +tient plus la balance aussi égale entre les deux candidats; la +meilleure combinaison lui paraît être de marier la Reine à Enrique et +l'Infante à Cobourg. Pour mettre ainsi Enrique en première ligne, il +avait diverses raisons qui se dégagent de sa correspondance. C'était +d'abord son peu de sympathie pour les Cobourg. Il ne pouvait ignorer +que les chefs politiques de cette maison, le roi des Belges et même +le prince Albert, le voyaient avec inquiétude au pouvoir[255]. Et +surtout il ne trouvait pas les Cobourg assez nettement antifrançais; +il craignait qu'ils ne lâchassent pied aussitôt qu'ils verraient le +conflit s'aggraver. Ces gens-là, disait-il dédaigneusement, «n'ont +pas les nerfs assez solides pour braver Louis-Philippe». À ce moment +même, un incident se produisit dont il dut avoir connaissance et qui +était fait pour le confirmer dans sa manière de voir: au commencement +d'août, le roi des Belges et le prince Albert se réunirent avec la +reine Victoria, dans une sorte de conseil de famille, pour délibérer +sur la réponse que le duc de Saxe-Cobourg devait depuis trois mois +à la reine Christine[256]; sans renoncer à tout espoir de marier +leur jeune parent avec Isabelle, ils furent d'avis que ce mariage +était impossible, tant que la France s'y opposerait, et qu'il n'y +aurait moyen d'y revenir que le jour où Louis-Philippe, convaincu, +par la résistance de l'Espagne elle-même, de l'impossibilité de +faire accepter un Bourbon, se résignerait à lever son _veto_[257]; +un projet de lettre dans ce sens fut rédigé et envoyé au duc de +Saxe-Cobourg, avec invitation de l'adopter «mot pour mot», ce qui fut +fait[258]. D'Enrique, à en juger du moins par ses récentes frasques +révolutionnaires, Palmerston ne croyait pas avoir à redouter ces +timidités et ces ménagements envers la France. Et puis ce prince +était le candidat favori d'Olozaga et des autres réfugiés, qui +se flattaient de gouverner sous son nom; or le ministre anglais +s'obstinait à ne voir les choses de la Péninsule que par les yeux de +ces réfugiés. + +[Note 255: Louis-Philippe écrivait à M. Guizot, le 25 juillet 1846: +«Le roi Léopold est en excellente disposition et désire vivement +la chute de lord Palmerston, dont il craint que nous ne soyons +dupes. _No fear of that!_ Je le mettrai au fait, et, avec les +excellentes dispositions de la reine Victoria, je crois qu'il fera +bonne besogne.» (_Revue rétrospective._)--Voir aussi, dans la _Vie +du Prince consort_, par sir Théodore MARTIN, un _memorandum_ du 18 +juillet 1846, dans lequel le prince Albert, examinant l'état des +affaires d'Espagne, montrait les avantages de la politique de lord +Aberdeen et les dangers résultant de l'avènement de lord Palmerston, +particulièrement de ses liens avec les progressistes. (_Le Prince +Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. MARTIN, par A. CRAVEN, t. +I, p. 195.)--L'auteur de la _Vie de lord John Russell_, M. Spencer +WALPOLE (t. II, p. 8), constate la méfiance du prince Albert et de la +reine Victoria à l'égard de lord Palmerston.] + +[Note 256: V. plus haut, p. 167 et suiv., ce qui a été dit de la +démarche de la reine Christine.] + +[Note 257: C'était à peu près l'avis qu'exprimait déjà le prince +Albert, le 26 mai 1846, dans une lettre adressée au duc de +Saxe-Cobourg. (V. plus haut.)] + +[Note 258: _Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, +herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 169 à 171.] + +Toutefois, ne l'oublions pas, si à Londres on avait fini par +préférer, pour Isabelle, don Enrique, qui en sa qualité de Bourbon +n'était pas contraire à notre principe, on n'y abandonnait pas pour +cela le candidat dont l'exclusion était à nos yeux la première +condition de l'entente. Dans ce dernier état de la pensée de lord +Palmerston, le prince de Cobourg demeurait encore partie essentielle +de la combinaison. L'Infante lui était réservée, et Bulwer avait +ordre de travailler à la lui faire obtenir. Or, nous avions toujours +déclaré qu'un prince étranger a la maison de Bourbon n'était pas +plus admissible pour l'Infante que pour la Reine, et c'était l'une +des hypothèses pour lesquelles nous avions expressément réservé la +reprise de notre liberté[259]. Le secrétaire d'État ne renonçait même +pas à toute idée de marier Cobourg à la Reine; il le présentait en +seconde ligne, pour le cas où Enrique ne serait pas admis: c'était, +à ses yeux, la combinaison subsidiaire, celle qu'il indiquait à son +agent comme étant _the next best arrangement_. Ne croyez pas qu'il +éprouvât le moindre scrupule à mettre ainsi l'influence anglaise au +service de la candidature Cobourg. Non, il s'appliquait,--ce qui +était du reste superflu,--à rassurer sur ce sujet la conscience de +Bulwer; il lui affirmait n'avoir rien trouvé dans les actes de lord +Aberdeen qui impliquât engagement de ne pas pousser à un tel mariage, +qu'il s'agît de la Reine ou de l'Infante. «Nous nous regardons, +disait-il, comme libres de recommander au gouvernement espagnol le +candidat que nous jugeons le meilleur, que ce soit un Cobourg ou un +autre.» + +[Note 259: En rendant compte des conversations d'Eu, en septembre +1845, M. Guizot dit «qu'il avait été entendu et reconnu par lord +Aberdeen qu'aucun prince étranger à la maison de Bourbon ne serait +soutenu par le gouvernement anglais comme prétendant à la main de +la Reine _ou de l'Infante_». Et il ajoute: «Notre sécurité à cet +égard était évidemment la condition de notre renonciation à toute +prétention pour les fils du Roi.» De même, dans le _memorandum_ du 27 +février 1846, notre gouvernement avait indiqué qu'il se regarderait +comme libre de tout engagement, si le gouvernement anglais poussait +au mariage du prince de Cobourg soit avec la Reine, _soit avec +l'Infante_.] + +Enfin, ce que lord Palmerston voulait dans tous les cas, quel que +fût le mari de la Reine, ce qui lui tenait le plus à coeur, ce +qu'il recommandait, dans chacune de ses lettres à Bulwer, avec +une insistance passionnée, comme l'objet «le plus important» de +la politique britannique, c'était d'empêcher l'union du duc de +Montpensier avec l'infante. Il exposait longuement à son agent +que cette union serait la mainmise de la France sur la Péninsule, +mainmise que l'Angleterre avait jugée déjà dangereuse au siècle +dernier, et qui le serait bien plus depuis la conquête de l'Algérie. +C'est en Espagne même qu'il prétendait faire naître des obstacles +au mariage. Et, dans ce dessein, il n'hésitait pas à recourir aux +menaces: «Je vous prie, mandait-il à Bulwer, d'avertir Christine, +Rianzarès et Isturiz que nous considérerions un tel mariage comme +une mesure d'hostilité contingente contre l'Angleterre de la part de +l'Espagne et de la part de la France, et que nous serions obligés +de modifier en conséquence nos rapports avec ces deux pays.» Lord +Palmerston mettait ainsi lui-même à néant l'arrangement conclu entre +M. Guizot et lord Aberdeen, dans la seconde entrevue d'Eu: quand +Louis-Philippe avait consenti à reculer le mariage de son fils avec +l'Infante jusqu'à ce que la Reine ait eu des enfants, il avait cru +évidemment obtenir à ce prix que le gouvernement britannique adhérât +à ce mariage, ou au moins qu'il n'y fît pas opposition[260]. + +[Note 260: Le roi Louis-Philippe écrivait à la reine des Belges, +le 14 septembre 1846: «En adhérant à la garantie que lord Aberdeen +prenait contre la stérilité de la Reine, je devais considérer comme +entendu qu'il n'y aurait plus d'objections de la part de l'Angleterre +à ce que mon fils épousât l'Infante.»] + +Toutes ces menées, qui nous sont ainsi révélées par le témoignage +irrécusable de lord Palmerston lui-même, M. Guizot les soupçonnait, +mais sans en avoir, sur le moment même, une connaissance aussi +précise et aussi complète. C'était en effet l'un des signes, et non +le moins caractéristique, des mauvais desseins du ministre anglais, +que le soin avec lequel il cherchait à empêcher notre diplomatie d'y +voir clair. Tout était calculé pour cela, aussi bien ce qu'il lui +cachait que ce qu'il lui laissait voir. Ce qu'il lui cachait, c'était +le travail fait en faveur du prince de Cobourg et contre le duc de +Montpensier. Ce qu'il lui laissait voir, c'était la candidature de +don Enrique. Non seulement, aussitôt qu'il fut décidé à appuyer cette +candidature, lord Palmerston en parla à notre chargé d'affaires à +Londres; mais, le 27 août, répondant, très tardivement, il est vrai, +à la proposition d'action commune que M. Guizot lui avait adressée le +20 juillet, il fit demander officiellement au gouvernement français +de s'unir à lui pour soutenir Enrique, «le seul prince espagnol, +disait-il, qui fût propre par ses qualités personnelles à être le +mari de la Reine»; à quoi notre ministre se borna à répliquer, le +30 août, qu'il ne se croyait pas le droit de pousser si loin la +_dictation_, et qu'il laissait à l'Espagne le soin de choisir entre +les descendants de Philippe V. Si lord Palmerston faisait ainsi la +lumière sur cette partie de son plan, n'était-ce pas dans l'espoir +de faire, par là même, l'ombre plus épaisse sur l'autre partie? +Il se flattait probablement, en se montrant occupé d'Enrique, de +nous faire croire qu'il était revenu à notre principe du mariage +Bourbon, et qu'il n'y avait plus de Cobourg dans l'affaire. C'était +un effort pour rendormir notre vigilance, qu'il se repentait d'avoir +maladroitement inquiétée par la communication des instructions du 19 +juillet. Mais la clairvoyance trop justement ombrageuse du cabinet +de Paris ne fut pas mise en défaut par ces habiletés. Le 8 août, +transmettant au Roi les rapports qui lui arrivaient de Londres et +qui lui annonçaient l'abandon de la candidature Cobourg, M. Guizot +ajoutait: «Cela ne me rassure qu'à moitié. On renonce peut-être à +la Reine pour le Cobourg, mais dans la pensée de vouloir pour lui +l'Infante[261].» Notre ministre, on le voit, devinait juste. + +D'ailleurs, quelle que soit l'idée plus ou moins précise que +le gouvernement français ait pu se faire alors des manoeuvres +du gouvernement anglais, il n'y a plus pour l'histoire aucune +obscurité. Il est manifeste et incontestable que lord Palmerston +n'avait qu'un but en Espagne: faire échec à notre politique, et +qu'à l'entente cordiale existant sous lord Aberdeen il substituait +la lutte à outrance. Dès lors, la conclusion s'imposait: quand même +Louis-Philippe et M. Guizot n'eussent pas stipulé d'avance pour +ce cas, comme ils l'avaient fait tant de fois, la reprise de leur +liberté, la justice et le simple bon sens suffisaient à la leur +rendre; avec qui leur faisait la guerre, ils ne pouvaient être tenus +aux engagements consentis en vue et sous la condition d'avoir la +paix[262]. + +[Note 261: _Revue rétrospective._] + +[Note 262: Les historiens anglais eux-mêmes, si longtemps acharnés +à contester la bonne foi du gouvernement français, commencent à +changer de ton. Ainsi l'auteur de la Vie récemment publiée de lord +John Russell, M. Spencer Walpole, reconnaît que Louis-Philippe, en +voyant le nom de Cobourg dans les instructions du 19 juillet, était +fondé à croire que les Anglais manquaient à leurs engagements, +et qu'il était par suite libéré des siens. Il ajoute: «L'excuse +habituelle, invoquée par lord Palmerston, est qu'en nommant le prince +Léopold, il constatait un fait, sans énoncer une politique. L'excuse +est inadmissible pour qui a comparé la correspondance privée de +Palmerston avec ses dépêches publiques.»--Il dit encore plus loin: +«Lord Palmerston et Bulwer travaillaient à faire le mariage dont +Louis-Philippe ne voulait pas, et complotaient contre le mariage +qu'il désirait.» (_The Life of lord John Russell_, t. II, p. 2 et +3.)] + + +IV + +Dans sa campagne espagnole, lord Palmerston montrait plus de passion +que d'habileté. En se portant champion des radicaux et en prétendant +imposer don Enrique comme mari de la Reine, il inquiétait et irritait +tous ceux qui dirigeaient alors les affaires de la Péninsule. Rien +ne pouvait contribuer davantage à nous ramener la reine Christine +et le cabinet de Madrid. M. Guizot le comprit. Aussitôt qu'il eut +reçu communication des instructions anglaises du 19 juillet et +du réquisitoire qui y était formulé contre le gouvernement des +«moderados», il en fit part à M. Bresson et eut soin d'ajouter: «Le +parti modéré, la reine Christine ne peuvent se méprendre sur le sens +et la portée politique de la dépêche de lord Palmerston..... C'est +bien le langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga, +Mendizabal, etc. Faites en sorte que cette situation soit bien +comprise.» + +Sir Henri Bulwer, qui, sur place, se rendait compte de l'énorme +maladresse commise par son ministre[263], le pressa de laisser là +Enrique et de pousser à sa place le prince de Cobourg; il se portait +fort de faire agréer ce dernier comme époux de la Reine, avec la +condition que l'Infante ne serait pas mariée à un prince français. +Lord Palmerston ne voulut rien entendre; une sorte de routine aveugle +ne lui permettait pas de concevoir la politique britannique en +Espagne autrement que liée étroitement à la cause progressiste. +Bulwer, mis en demeure d'obéir à ses instructions, dut s'exécuter. +L'effet fut ce qu'il craignait. «Vos ministres sont-ils fous? lui dit +M. Isturiz, chef du cabinet de Madrid. Ils désirent l'indépendance +de l'Espagne; nous aussi, et nous sommes au pouvoir. Or, au lieu de +s'unir à nous, ils disent en réalité que la première condition d'une +alliance avec eux est que nous capitulions devant ceux qui nous font +opposition. En supposant que je fusse disposé à ce sacrifice, en +serait-il ainsi de la cour, de mes amis politiques, des chefs actuels +de l'armée?» Aussi Bulwer écrivit-il à lord Palmerston, le 14 août: +«Je regrette d'être obligé de dire que toutes les peines que j'ai +prises pour disposer la cour et le président du conseil en faveur +d'un mariage de don Enrique avec la Reine, ont été absolument sans +effet[264].» + +[Note 263: Sur les sentiments et les démarches de Bulwer, voir _The +Life of Palmerston_, par BULWER, t. III, p. 193 et suiv., et _The +Life of lord John Russell_, par Spencer WALPOLE, t. II, p. 3.] + +[Note 264: Plus tard, après son échec, lord Palmerston regrettera +de n'avoir pas suivi les conseils de Bulwer. «C'est vous qui aviez +raison, lui écrira-t-il le 12 septembre 1846; nous aurions dû tout de +suite et hardiment adopter Cobourg et le faire triompher en bravant +la France.» (_The Life of Palmerston_, par BULWER, t. III, p. 246.)] + +Cet état d'esprit de la cour d'Espagne n'échappait pas à M. Bresson, +qui manda, le 8 août, à M. Guizot: «M. Mon (l'un des ministres) m'a +raconté qu'hier soir la Reine mère lui avait dit avec une anxiété +remarquable: «Engage donc Bresson à s'entendre avec moi, pour faire +les deux mariages le plus tôt possible. Les Anglais et la révolution +nous menacent.» Et notre ambassadeur ajoutait le lendemain: «Ou il +ne faut plus croire à rien sur cette terre, ou la reine Christine, +par peur, par calcul ou par affection, nous est entièrement revenue. +Je la quitte à l'instant... Elle se rallie franchement à la pensée +du mariage de la jeune reine avec le duc de Cadix. Elle y prépare, +elle y dispose, elle y rend favorable l'esprit de sa fille..... +Je vous laisse à penser si je l'ai encouragée dans cette voie.» +Seulement Christine mettait à son concours une condition, c'était +la simultanéité des deux mariages, de la Reine avec Cadix et de +l'Infante avec Montpensier. Cela lui paraissait nécessaire pour +«fortifier, relever l'un des mariages par l'autre», pour «contenir +les opposants par l'éclat du rang de notre prince et par la crainte +de la France qui venait derrière lui». + +En face de cette exigence, M. Bresson ne laissa pas que d'être +embarrassé. D'une part, il venait d'être réprimandé et menacé de +désaveu pour avoir offert la simultanéité; d'autre part, il était +convaincu que cette concession était légitime et nécessaire. +Dans cette difficulté, il n'osa pas dire tout de suite oui; mais +il se garda de dire non[265], et, se retournant du côté de son +gouvernement, il insista fortement sur la nécessité de céder, et de +céder sans retard, avant que les partis eussent eu l'éveil et se +fussent jetés au travers des négociations pour faire tout échouer. +«Pour moi, écrivait-il à M. Guizot, pour moi qui viens de relire +attentivement vos lettres des 10 décembre 1845, 28 février et 17 mars +1846, qui en ai pesé chaque mot, non seulement je vous considère +comme dégagé, par les premières démarches du cabinet anglais actuel, +des ménagements et obligations auxquels vous pouviez vous croire +tenu envers celui de sir Robert Peel, mais je me considère moi-même +comme placé dans les conditions prévues par ces lettres, et comme +appelé, d'un moment à l'autre, à faire usage des pouvoirs qu'elles me +confèrent, pouvoirs délicats, pouvoirs d'une grande importance dont +je sens toute la gravité et auxquels je ne dois avoir recours qu'en +homme prudent à la fois et ne craignant pas la responsabilité. C'est +ainsi que j'agirai: comptez-y[266].» + +[Note 265: «Je n'ai point élevé d'objections, écrivait M. Bresson +le 9 août 1846; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des +conditions préliminaires indispensables à régler.»] + +[Note 266: Lettres du 9 et du 16 août 1846.] + +Si désireux que le gouvernement français se fût montré jusqu'alors +d'éviter la simultanéité des deux mariages, il ne pouvait pas ne pas +être frappé de ce que lui disait M. Bresson. Pour échapper au péril +que lui faisaient courir les intrigues anglaises, il avait besoin +du concours de la reine Christine; s'il refusait à cette dernière +tout ce qu'elle exigeait, ne s'exposait-il pas à ce qu'elle liât +partie avec nos adversaires, comme elle en avait déjà eu plusieurs +fois la velléité? Il recevait d'ailleurs avis que Bulwer poursuivait +ses menées plus activement que jamais, et que M. Isturiz avait avec +lui des entretiens assez suspects. On ajoutait que le parti radical +espagnol, encouragé par le patronage de lord Palmerston, s'agitait +d'une façon menaçante, et qu'il n'était pas prudent de lui laisser +le loisir d'organiser quelque mauvais coup. Dans ces conditions, M. +Guizot jugea qu'on ne pouvait pas refuser plus longtemps à M. Bresson +ce qu'il déclarait être si nécessaire. Le Roi fut plus difficile +à convaincre: malgré tout, il eût désiré s'en tenir toujours aux +déclarations d'Eu. La reine Amélie l'encourageait dans sa résistance. +Ce fut à contre-coeur et après de longues délibérations avec M. +Guizot que Louis-Philippe finit par se rendre à ses instances et +se résigna à laisser faire M. Bresson. Celui-ci fut alors informé +que son gouvernement s'en rapportait à lui pour l'usage à faire, +dans la circonstance particulière, des pouvoirs généraux qui lui +avaient été antérieurement conférés[267]; M. Guizot lui donnait +l'assurance «qu'en tout cas il serait fermement soutenu». Toutefois, +recommandation lui fut faite de stipuler expressément que la +discussion des accords préliminaires précéderait la déclaration et la +célébration du mariage du duc de Montpensier: c'était, dans la pensée +du cabinet de Paris, un dernier moyen qu'il se réservait d'empêcher +une simultanéité tout à fait complète. En dépit de cette restriction, +notre ambassadeur avait enfin la liberté qu'il sollicitait depuis si +longtemps. Il n'était pas homme à hésiter devant l'initiative dont on +lui laissait la responsabilité. Il promit donc à la reine Christine +d'associer les deux mariages. + +[Note 267: Sur ce qu'étaient ces pouvoirs, se rappeler notamment la +lettre de M. Guizot, en date du 10 décembre 1845. (V. plus haut, p. +166.)] + +Contenter cette princesse, c'était beaucoup; ce n'était pas tout. +Restait une dernière difficulté assez embarrassante, qui était +la répugnance manifestée par la jeune reine pour le mari que la +politique lui destinait; elle enviait la part de sa soeur cadette et +«son beau Montpensier» qu'elle eût voulu prendre pour elle-même; par +comparaison, le duc de Cadix lui paraissait faire médiocre figure, et +elle ne se privait pas de parler de lui en termes peu flatteurs[268]. +Dans les lettres qu'il écrivait à M. Guizot, M. Bresson faisait +connaître cet état d'esprit de la Reine; il montrait aussi le fiancé +gauche, timide, se défiant de lui-même et des autres, et par moments +éprouvant plus d'éloignement que d'attrait pour sa fiancée; la Reine +mère et Rianzarès trop souvent insaisissables; le président du +conseil toujours sur le point de nous trahir; la légation anglaise +multipliant les intrigues. «Pesez ces difficultés, ajoutait-il, et +demandez-vous si aucune habileté humaine peut en triompher. À Dieu, à +la Vierge, au hasard, faites honneur du succès à qui vous voudrez, si +nous l'obtenons; car, pour moi, tout en ayant l'oeil partout attentif +et n'épargnant ni soins, ni peines, ni démarches, je reconnais que +cette combinaison d'individualités et de circonstances est au-dessus +des forces et de l'entendement de notre pauvre organisme[269].» + +[Note 268: Correspondance de l'envoyé sarde à Madrid. (HILLEBRAND, +_Geschichte Frankreichs_, 1830-1843, t. II, p. 631.)] + +[Note 269: Lettre inédite du 22 août 1846.] + +En traçant ce tableau un peu assombri, M. Bresson, oubliait qu'il +avait en main, dans ce jeu si embrouillé, une carte qui devait lui +faire gagner la partie: c'était le concours qu'en dépit de son +humeur mobile et fantasque, la reine Christine était décidée à nous +donner, depuis qu'elle avait reçu satisfaction en ce qui touchait +la simultanéité. Elle agit sur sa fille et fit agir par l'Infante. +Cette pression de famille ne fut pas sans effet. Dans la soirée du +27 août, après une scène de larmes avec le duc de Rianzarès, la +jeune reine entra chez sa mère, se jeta dans ses bras et dit _oui_. +Les ministres, aussitôt avisés de cette décision, y acquiescèrent +unanimement. La Reine leur annonça en même temps qu'elle donnait +sa soeur en mariage au duc de Montpensier. L'un des ministres vint +aussitôt réveiller M. Bresson,--il était deux heures du matin,--pour +lui annoncer la grande nouvelle. + +Le lendemain, quand il fallut rédiger l'accord relatif au mariage du +duc de Montpensier, la reine Christine demanda que la simultanéité +y fût établie d'une façon absolue. M. Bresson, lié par ses +instructions, s'y refusa, déclarant qu'il annulerait plutôt tout +ce qui venait d'être fait. Devant cette menace, la Reine céda, et +l'on inséra dans l'accord les stipulations suivantes: «La discussion +des capitulations matrimoniales, des articles du contrat et des +questions d'intérêt qui s'y rattachent est réservée; lorsque les +actes définitifs auront été dûment réglés et approuvés par les hautes +parties contractantes, la forme et l'époque de la déclaration de +ce mariage et sa célébration seront déterminées de manière à les +associer, _autant que faire se pourra_, à la déclaration et à la +célébration du mariage de Sa Majesté Catholique avec S. A. R. le +duc de Cadix.» Toujours sous l'empire de la même préoccupation, M. +Bresson obtint, non sans livrer une autre bataille, que le décret +de convocation des Cortès n'annonçât au public que le mariage de la +Reine, sans parler de celui de l'Infante. Pendant ce temps, à Paris, +M. Guizot, faisant part à lord Normanby de ce qui venait d'être +décidé à Madrid, et interrogé par lui sur le point de savoir si les +deux mariages se feraient au même moment, répondait très sincèrement: +«Non, pas au même moment.» Ainsi, jusqu'à la fin, notre gouvernement +espérait éviter une simultanéité tout à fait complète des deux +mariages. + +Il fut aussitôt visible que cette dernière résistance de la +diplomatie française produisait un très fâcheux effet à Madrid: elle +blessait nos amis, fournissait une arme à ceux qui rêvaient de crise +ministérielle ou même d'insurrection, et risquait de remettre tout en +question. «C'est seulement par la vertu du fait accompli, disaient +les ministres espagnols, qu'on en imposera à l'esprit de faction», et +ils demandaient avec instance que les deux mariages fussent célébrés +ensemble, le 10 octobre. Ces raisons, transmises aussitôt et appuyées +avec force par M. Bresson, triomphèrent de ce qui restait encore de +répugnance dans l'esprit de Louis-Philippe. Le consentement, qu'il +avait fallu lui arracher, en quelque sorte, morceau par morceau, +était enfin complet, et, le 4 septembre, M. Guizot écrivit par le +télégraphe à son ambassadeur: «Le Roi approuve que le mariage de Mgr +le duc de Montpensier avec l'Infante soit célébré le même jour que +celui de la Reine avec Mgr le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public +le fait que vous avez signé, avec M. Isturiz, un engagement pour le +mariage de l'Infante avec le duc de Montpensier.» Le même jour, le +_Journal des Débats_ annonçait le double mariage. + + +V + +À la nouvelle de la décision prise à Madrid, grande fut la colère de +lord Palmerston. Quelle mortification de débuter dans son nouveau +ministère par un pareil échec! Il la sentait d'autant plus que, tout +occupé des menées souterraines par lesquelles il espérait nous ruiner +en Espagne, il ne s'était pas rendu compte du travail qui s'y faisait +contre lui. Oubliant volontairement qu'il avait lui-même rompu +l'accord et commencé la guerre, il prit l'attitude d'un homme surpris +par un acte d'hostilité au moment où il ne songeait qu'à vivre en +paix. «Je ne vous parlerai plus d'entente cordiale, répondit-il à la +première communication de notre chargé d'affaires, parce que ce qu'on +nous annonce nous prouve trop clairement qu'on ne veut plus, à Paris, +ni de cordialité ni d'entente[270].» Dans le trouble de son dépit, il +donnait à ce simple incident matrimonial des proportions étranges, +y dénonçant «l'acte le plus patent d'ambition et d'agrandissement +politique que l'Europe eût vu depuis l'Empire[271]». Il ajoutait: «Si +le gouvernement français persiste à adopter le système d'ambition +sans scrupule qui guida la politique étrangère sous Louis XIV et +Napoléon, il n'y a pas de bon vouloir et de sentiments d'amitié de la +part de l'Angleterre qui puissent être assez forts pour empêcher les +relations entre l'Angleterre et la France de redevenir ce qu'elles +étaient pendant les règnes de Napoléon et de Louis XIV[272].» Il +ne se borna pas à ces exagérations. Avec ce goût des récriminations +blessantes qui était dans sa nature, il se montra tout de suite +résolu à porter la discussion sur un terrain particulièrement +dangereux dans les controverses internationales, celui de la bonne +foi; et, pour comble, ce n'était pas seulement le cabinet français +qu'il s'apprêtait à accuser de déloyauté, c'était Louis-Philippe +lui-même. Se rencontrant avec l'un des collègues de M. Guizot, M. +Dumon, alors en Angleterre, il lui disait: «Voilà la première fois +qu'un roi de France n'a pas tenu sa parole[273].» Puis, tout fier de +cette inconvenance, il s'empressait de la raconter à lord Normanby +et à sir Henri Bulwer, et ne leur exprimait qu'un regret, celui +«d'avoir été ainsi trop complimenteur pour les prédécesseurs de +Louis-Philippe[274]». «Nous sommes indignés, écrivait-il encore à +Bulwer, de la mauvaise foi, de l'ambition sans scrupule, des basses +intrigues du gouvernement français[275].» + +[Note 270: Lettre de lord Palmerston à M. de Jarnac, du 6 septembre +1846. (BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 239.)] + +[Note 271: Lettres de M. de Jarnac à M. Guizot, des 9, 11 et 12 +septembre 1846.] + +[Note 272: Lettre de lord Palmerston à Bulwer, du 16 septembre 1846. +(BULWER, t. III, p. 247.)] + +[Note 273: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 423.] + +[Note 274: BULWER, t. III, p. 248 et 252.] + +[Note 275: _Ibid._, p. 248.] + +Il fallait s'attendre à cette irritation de lord Palmerston: nul +moyen de l'éviter ni de l'apaiser. Mais y avait-il chance de +la limiter, d'empêcher que cette irritation ne trouvât d'écho +outre-Manche, que l'Angleterre n'épousât les griefs et les +ressentiments de son ministre? À l'avance, M. Guizot avait caressé +quelque espérance de ce genre. Dès le 5 juillet 1846, au moment où +se formait le ministère whig, il écrivait à M. Bresson: «J'ai, avec +lord Palmerston, cet avantage que, s'il survenait entre nous et +Londres quelque refroidissement, quelque embarras, ce serait à lui, +non à moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en imputerait +la faute.» Aussi à peine se vit-il, par suite de l'annonce des deux +mariages, aux prises avec le secrétaire d'État, qu'il fit effort +pour l'isoler dans son propre pays et jusque dans son cabinet. +Il risqua même, pour obtenir ce dernier résultat, une démarche +qu'on ne peut s'empêcher de trouver un peu inconsidérée: ce fut +une lettre adressée, le 15 septembre, à M. de Jarnac, pour être +communiquée au premier ministre, lord John Russell, et où l'éloge de +celui-ci se mêlait à une plainte très vive sur la conduite suivie +par lord Palmerston[276]. Telle était la confiance de M. Guizot +que, quelques jours après, il écrivait à M. de Flahault: «J'ai +de très bonnes nouvelles de lord John Russell; n'en parlez pas, +mais tenez pour certain que le bruit suscité par lord Palmerston +n'ira pas loin[277].» Cette illusion dura peu. Le premier soin de +lord Russell fut de mettre la lettre de M. Guizot sous les yeux de +celui-là même dont elle contenait la critique; puis il écrivit à M. +de Jarnac, sur un ton assez raide, que le chef du _Foreign office_ +avait toute sa confiance, qu'il avait agi avec modération, et que +c'était au contraire le gouvernement français qui avait prouvé, +par sa conduite, le peu de prix qu'il attachait à l'amitié de +l'Angleterre[278]. Lord John dépassait ainsi son vrai sentiment; il +n'était pas aussi assuré que son collègue fût sans tort. Lui-même n'a +point caché plus tard combien il regrettait de ne s'être pas opposé +à l'envoi de ces instructions du 19 juillet 1846, où il avait été si +malencontreusement parlé du prince de Cobourg, et il a raconté par +suite de quel incident il n'était pas intervenu: ces instructions lui +avaient été communiquées un dimanche, au moment où il partait pour +le service divin, et, dans sa hâte, il ne les avait parcourues que +superficiellement. «Si je n'étais pas allé à l'église, ajoutait-il, +j'y aurais fait plus d'attention[279]!» Mais, tout en blâmant au +fond son collègue, lord Russell se faisait un point d'honneur de le +couvrir, dès qu'il le voyait accusé par un gouvernement étranger. Et +puis lord Palmerston, qui s'était gardé de faire connaître aux autres +ministres ses instructions secrètes à Bulwer, leur avait présenté +notre consentement au double mariage comme un acte d'hostilité +gratuite, mieux encore, comme le dénouement d'une intrigue ourdie +de vieille date par Louis-Philippe, comme une fourberie longuement +préméditée[280]. Ces accusations semblaient avoir trouvé créance +chez ses collègues; lord Clarendon disait à M. Dumon «qu'il n'y +avait qu'un sentiment dans le cabinet anglais» sur la conduite de la +France[281], et l'un des personnages les plus considérables du parti +whig, lord Lansdowne, déclarait que «tout le monde reconnaissait la +nécessité de changer de conduite envers Louis-Philippe[282]». + +[Note 276: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 10.] + +[Note 277: Lettre inédite du 20 septembre 1846.] + +[Note 278: Spencer WALPOLE, _The life of lord John Russell_, t. II, +p. 2.] + +[Note 279: _Ibid._, p. 5.] + +[Note 280: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 418 à 421.] + +[Note 281: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 241.] + +[Note 282: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. +MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.] + +Si M. Guizot ne parvenait pas à détacher de lord Palmerston ceux qui +lui étaient liés par la communauté de parti et de responsabilité, +il pouvait sans doute espérer une appréciation plus favorable de la +part des adversaires du ministère whig, et particulièrement de son +ami lord Aberdeen, dont il avait tant de fois éprouvé l'esprit droit +et conciliant. Il lui avait écrit, dès le 7 septembre, toutes les +raisons qu'il avait eues de considérer comme annulés les engagements +pris à Eu. Lord Aberdeen lui répondit amicalement et tristement, le +14 septembre, qu'il ne trouvait pas ces raisons suffisantes. Ignorant +les secrètes menées de son successeur, il se refusait à croire que +celui-ci eût voulu s'écarter de la politique d'entente suivie avant +lui. «Je suis satisfait, ajoutait-il, de savoir que vous ne voudriez +jamais avoir fait un acte pour lequel vous ne vous sentiriez pas +pleinement justifié; mais, je l'avoue, mon cher monsieur Guizot, il +m'est impossible de découvrir des motifs plausibles pour le choix +qui a eu lieu[283].» Quelques jours après, lord Aberdeen écrivait au +prince Albert: «Je me soucie fort peu du mariage en lui-même, mais je +sens vivement la violation de l'engagement pris, et je suis encore à +me demander si Guizot a pu se sentir tranquille envers sa conscience, +à la suite de la conduite qu'il a tenue[284].» Avec le temps, il +est vrai, la sévérité de ce jugement s'adoucit un peu; lord Aberdeen +finit par se déclarer convaincu de la bonne foi du ministre français, +de la sincérité des soupçons qui avaient déterminé sa conduite, et il +affirma que si lui, Aberdeen, était resté au pouvoir, rien de pareil +ne fût arrivé[285]. Sur ce dernier point, il était absolument dans le +vrai. + +[Note 283: _Revue rétrospective._] + +[Note 284: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. +MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.] + +[Note 285: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 430; t. +III, p. 53.] + +L'une des principales préoccupations de Louis-Philippe devait être +de savoir comment l'événement serait pris par la reine Victoria. +On sait sur quel pied d'intimité familière les relations des deux +cours s'étaient établies depuis la première entrevue d'Eu, en 1843: +visites annuelles qui, des deux parts, étaient toujours trouvées +trop rares et trop courtes; correspondance fréquente, affectueuse, +on peut même dire tendre[286], et que la Reine avait continuée +après la rentrée de Palmerston au _Foreign office_, sans paraître +supposer que ce fait pût altérer une telle intimité[287]. Mais on +sait aussi quel intérêt l'épouse du prince Albert portait à ce qui +touchait les Cobourg; on n'a pas oublié non plus qu'elle avait été +personnellement partie dans les arrangements relatifs aux mariages +espagnols, et qu'elle-même avait reçu à Eu, en 1845, de la bouche de +Louis-Philippe, l'engagement de ne pas célébrer le mariage du duc de +Montpensier avant que la Reine eût eu des enfants. Depuis lors, elle +en était restée à cet engagement, et rien ne l'avait préparée à le +voir rompre. Elle se piquait, pour son compte, d'être demeurée fidèle +à l'entente, et de cette fidélité elle venait même de donner une +preuve qui ne lui avait pas peu coûté: je veux parler de ce conseil +de famille tenu entre elle, le prince Albert et le roi des Belges, +où il avait été décidé de détourner Léopold de Cobourg de ses visées +matrimoniales, tant que le roi des Français y ferait une aussi +formelle opposition[288]. Quant aux menées hostiles par lesquelles, +pendant ce temps, lord Palmerston avait obligé le gouvernement +français à reprendre sa liberté, la Reine paraissait n'en rien +savoir. D'une part, le coupable s'était gardé de l'en informer; de +l'autre, elle n'avait reçu directement de Louis-Philippe, au sujet de +ces menées et des conséquences que notre gouvernement pourrait être +conduit à en tirer, aucun avertissement préalable, analogue à ceux +que M. Guizot faisait alors parvenir à Palmerston lui-même. Si le Roi +n'avait ainsi rien dit, ce n'était pas par un calcul machiavélique +et pour entretenir la Reine dans une trompeuse sécurité; c'était +que, jusqu'à la veille de la décision finale, il s'était refusé à +se servir de la liberté qui lui était rendue et avait compté se +renfermer quand même dans les termes des engagements d'Eu. Mais, pour +être ainsi explicable, ce silence n'en eut pas moins, sur le moment, +un effet fâcheux. La Reine en fut plus portée, quand lui arriva, tout +à fait à l'improviste, la nouvelle des deux mariages, à se croire +la victime d'une surprise déloyale. Il n'y eut pas alors jusqu'à +l'intimité de ses rapports avec Louis-Philippe qui ne contribuât à +lui faire sentir davantage l'offense, en y mêlant cette impression, +particulièrement douloureuse pour une femme jeune en face d'un +vieillard, de l'amitié trahie, de la confiance trompée. Ajoutez-y, +sans aucun doute, quoiqu'on en parlât moins haut, le dépit de voir +écarter définitivement ce mariage Cobourg que la Reine n'osait +faire contre nous, mais auquel elle avait toujours espéré nous voir +acculés par les circonstances. Ce dépit était particulièrement vif +chez le prince Albert[289]. Livrée à elle seule, Victoria, qui, +malgré ses griefs, gardait un fond d'affection pour notre famille +royale[290], n'eût probablement pas refusé d'écouter les explications +de Louis-Philippe et eût saisi volontiers quelque occasion de le +traiter en ami. Ce fut son mari qui l'en détourna, avec le concours +de leur conseiller, l'Allemand Stockmar, toujours fort ardent à nous +desservir[291]. Sous ces influences, la Reine répudia promptement +toutes les velléités de réconciliation qui avaient pu lui traverser +l'esprit et ne fut plus qu'à son ressentiment. «Rien n'égale +l'indignation de la Reine contre la conduite du Roi, notait bientôt +après M. Greville sur son journal; elle en a parlé à Clarendon dans +les termes les moins mesurés[292].» Le duc de Broglie écrivait à son +fils: «C'est la Reine qui échauffe son ministère[293].» + +[Note 286: Voir plusieurs lettres publiées dans la _Revue +rétrospective_.] + +[Note 287: Louis-Philippe écrivait au roi des Belges, le 25 juillet +1846: «J'ai reçu de Victoria les lettres les plus aimables, les plus +rassurantes, sur le maintien de notre précieuse entente cordiale. +Sa jeunesse et sa droiture le croient; elle ne peut douter des +assertions qu'on lui donne. Ma vieillesse, sans être moins droite, +n'a pas la même confiance, et de là l'incertitude que j'ai dû lui +faire entrevoir sur ma visite du mois d'octobre, qu'elle veut bien +désirer avec un affectueux empressement.»] + +[Note 288: Voir plus haut, p. 217, 218.] + +[Note 289: Le langage de ce prince était des plus amers; il écrivait +à un de ses parents d'Allemagne, le 17 septembre 1846: «Rien de plus +perfide que la politique suivie par la cour française. On nous a +dupés, et maintenant on triomphe. Mesquin triomphe d'avoir dupé un +ami, et le seul qu'on a, et au moment même où il fait un sacrifice à +l'amitié. Car les pauvres reines ont, jusqu'à la dernière heure, été +attachées à Léopold, et cet attachement, elles ne l'ont abandonné que +quand Bulwer leur a déclaré que nous ne pouvions pas y consentir...» +(_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von +Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 174.)] + +[Note 290: Ce fond d'affection reparaîtra en 1848, après la +révolution de Février. La Reine écrira au baron Stockmar, le 6 mars +1848: «Vous connaissez ma tendresse pour la famille royale; vous +savez comme je désirais de nouveau être dans de meilleures relations +avec eux..., et vous disiez que le temps seul pourrait amener ce +résultat... Que j'étais loin de prévoir comment il se ferait que +nous nous reverrions en effet tous de la façon la plus amicale, que +la duchesse de Montpensier, au sujet de laquelle nous nous disputions +depuis plus d'un an, arriverait ici en fugitive!...» Et le 22 avril: +«Ces pauvres exilés à Claremont! Leur vie, leur avenir vous brisent +le coeur.» (_Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Théodore +MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 256 et 257.)] + +[Note 291: Le baron Stockmar a écrit, quelques semaines plus tard, +le 10 novembre 1846: «Au commencement, la Reine était tout entière +aux idées de pardon et de réconciliation; le prince, au contraire, +ressentait le coup comme il convient à un homme; il voyait une chose +injuste au fond, une offense nationale dans la forme et pour lui +un procédé blessant, car il pouvait se dire qu'ayant sacrifié à +de hauts intérêts politiques sa bienveillance pour son cousin, il +n'avait reçu en échange qu'une marque d'ingratitude sous la forme la +plus dédaigneuse.» (_Mémoires de Stockmar._)--Écrivant à la Reine, +Stockmar lui dénonçait la conduite de Louis-Philippe «comme un trait +de politique égoïste et inique, du scandale duquel la réputation +du Roi ne se remettrait jamais». (_Le Prince Albert_, extraits de +l'ouvrage de sir Théodore MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.)] + +[Note 292: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 424.] + +[Note 293: _Documents inédits._] + +Louis-Philippe ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il ne pouvait +pas compter sur l'amitié de la reine d'Angleterre, pour contenir +ses ministres. Il avait cru moins provoquer les controverses en lui +faisant annoncer le mariage du duc de Montpensier, par la reine +Marie-Amélie, comme un simple «événement de famille», intéressant +uniquement «le bonheur de son fils chéri»; la lettre, datée du 8 +septembre, était écrite sur le ton d'amicale familiarité en usage +entre Eu et Windsor, et l'on s'y informait, au nom du Roi, si «les +pêches», récemment envoyées, étaient «arrivées à bon port». Dans ce +tour plus ou moins heureux, mais pris évidemment à bonne intention, +l'entourage de Victoria s'appliqua à lui faire voir une aggravation +d'offense. Elle répondit, le 10 septembre, d'une façon fort sèche, +rappelant à sa correspondante tous les faits que celle-ci avait +volontairement laissés de côté, «ce qui s'était passé à Eu» entre les +deux souverains, le refus fait par la famille royale d'Angleterre +«d'arranger» le mariage Cobourg, refus qui n'avait pas eu d'autre +cause que le désir d'être agréable au Roi; puis elle ajoutait: «Vous +pourrez donc aisément comprendre que l'annonce soudaine de ce double +mariage ne peut nous causer que de la surprise et un bien vif regret. +Je vous demande pardon, Madame, de vous parler politique dans ce +moment, mais j'aime à pouvoir me dire que j'ai toujours été sincère +avec vous[294].» + +[Note 294: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. +MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 201 à 203.] + +«Je doute que ma réponse leur plaise beaucoup», disait Victoria à +lord Clarendon, après avoir écrit cette lettre[295]. Louis-Philippe, +en effet, en ressentit un vrai chagrin. Il voulut tenter un effort +pour obtenir une appréciation plus juste. Dans ce dessein, il +écrivit, le 14 septembre, à sa fille, la reine des Belges, une +très longue lettre justificative, en réalité destinée à la reine +d'Angleterre. «J'y ai consacré, mandait-il à sa fille, d'arrache-pied +et sans regret, trois nuits jusqu'à quatre heures du matin, malgré +les cris de la Reine, de ma soeur et de toute la famille, qui +prétendaient que je me tuais... Je me serais soumis volontiers à +encore plus de fatigue, s'il l'avait fallu, pour achever ce travail, +tant a été profonde la peine que j'ai ressentie de la lettre de la +reine Victoria, et de l'injuste préjugé dont je l'ai vue animée dans +cette affaire.» La lettre débutait ainsi: «La Reine vient de recevoir +une réponse de la reine Victoria à la lettre que tu sais qu'elle +lui avait écrite, et cette réponse m'a fait une vive peine. Je suis +porté à croire que notre bonne petite reine a eu presque autant de +chagrin à écrire cette lettre que moi à la lire. Mais enfin elle ne +voit maintenant les choses que par la lunette de lord Palmerston, et +cette lunette les fausse et les dénature trop souvent. C'est tout +simple; la grande différence entre la lunette de lord Aberdeen et +celle de lord Palmerston provient de la différence de leur nature: +lord Aberdeen aimait à être bien avec ses amis; lord Palmerston, je +le crains, aime à se quereller avec eux.» Louis-Philippe reprenait +ensuite, dès l'origine, l'histoire des mariages; il montrait comment +il avait été amené bien malgré lui, par la politique de lord +Palmerston, à «dévier des conventions premières», et exprimait son +regret qu'on n'eût pu éviter ce qui avait été, pour les uns, «un +grand et inutile désappointement», pour lui, «un des plus pénibles +chagrins qu'il eût éprouvés, et Dieu savait qu'il n'en avait pas +manqué pendant sa longue vie». Il terminait ainsi: «Actuellement, +c'est à la reine Victoria et à ses ministres qu'il appartient de +peser les conséquences du parti qu'ils vont prendre et de la marche +qu'ils suivront. De notre côté, ce double mariage n'opérera dans la +nôtre d'autres changements que ceux auxquels nous serions contraints +par la nouvelle ligne que le gouvernement anglais jugerait à propos +d'adopter... Nous ne voyons aucun intérêt, aucun motif, ni pour +l'Angleterre, ni pour nous, à ce que notre entente cordiale soit +brisée, et nous en voyons d'immenses à la bien garder et à la +maintenir. C'est là mon voeu, c'est celui de mon gouvernement. Celui +que je te prie d'exprimer de ma part à la reine Victoria et au prince +Albert, c'est qu'ils me conservent dans leur coeur cette amitié et +confiance auxquelles il m'a toujours été si doux de répondre par la +plus sincère réciprocité et que j'ai la conscience de n'avoir jamais +cessé de mériter de leur part[296].» + +[Note 295: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 424.] + +[Note 296: _Revue rétrospective._] + +La reine Victoria répondit, le 27 septembre, en s'adressant également +à la reine des Belges. Dans sa lettre, qui était évidemment l'oeuvre +du prince Albert[297], elle réfutait longuement et durement toute +l'argumentation du Roi, sans se montrer touchée de ses protestations. +Une seule citation donnera l'idée du point de vue où elle se plaçait: +elle déclarait que «ses sentiments de justice ne se prêteraient +jamais à reconnaître que lord Palmerston se fût écarté de l'entente +cordiale établie entre le gouvernement français et lord Aberdeen». +Elle concluait en ces termes: «J'ai donc tout bien considéré par +moi-même et en voyant de mes propres yeux, et il m'est impossible de +reconnaître que le Roi fût dégagé de sa parole. Rien au monde de plus +pénible n'eût pu m'arriver que ce triste désaccord, et parce qu'il +a un caractère si personnel, et parce qu'il m'impose le devoir de +m'opposer au mariage d'un prince auquel je porte, ainsi qu'à toute +sa famille, une amitié aussi vive[298].» Lord Palmerston, qui eut +aussitôt connaissance de cette lettre, en fut naturellement ravi. +«J'en approuve tous les mots», écrivait-il à Bulwer[299]. Il eût +voulu crier sur les toits une si heureuse nouvelle: aussi son journal +annonça-t-il bien haut que la souveraine partageait l'indignation +générale contre la conduite du gouvernement français; «elle comprend, +ajoutait-il, que la confiance, si naturellement produite par le +fréquent échange de courtoisies royales, a été grandement abusée». +Louis-Philippe ne crut pas que sa dignité lui permît d'insister +davantage. Il cessa donc toute correspondance, même indirecte, avec +la reine Victoria, attendant du temps la justice à laquelle il +croyait avoir droit. + +[Note 297: C'est ce qu'insinue lord Palmerston dans une lettre à +Bulwer. (BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 252.)] + +[Note 298: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. +MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 203 à 206.] + +[Note 299: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 252.] + +Quand les choses étaient aussi mal prises à la cour et dans les +hautes régions politiques, il ne fallait pas s'attendre qu'elles +le fussent bien dans la nation anglaise elle-même. Au premier +moment, cependant, on avait pu croire que celle-ci se montrerait +assez indifférente. Lord Clarendon lui-même le constatait et s'en +plaignait[300]. Dans un article que nos feuilles ministérielles +s'empressèrent de reproduire, le _Times_ déclara tranquillement, le 3 +septembre, que «les intérêts britanniques n'étaient pas sérieusement +engagés dans cette affaire». Mais sous l'effet des remontrances et +des excitations du _Morning Chronicle_, organe personnel de lord +Palmerston, le ton des journaux anglais changea bientôt. Tous, +le _Times_ en tête, se mirent à déclarer que l'Angleterre serait +«amoindrie» par ce mariage; ils accusèrent le gouvernement français +de déloyauté et le dénoncèrent comme ayant «commis, avec une +intention résolue et méditée, un grand outrage international». La +polémique descendit plus bas encore: pas d'ignominie que ces journaux +n'imaginèrent. Ils affirmèrent que Louis-Philippe, de connivence +avec Christine, avait fait constater médicalement la stérilité de la +reine Isabelle, et que le mariage du duc de Montpensier était une +spéculation faite sur cette stérilité. Le _Times_ raconta aussi, sans +sourciller, que le consentement de la jeune reine avait été extorqué +par M. Bresson, au milieu d'une orgie nocturne[301], et, partant +de là, il s'écriait: «Quel intrus se glisse hors du palais à sept +heures du matin, si tôt s'il s'agit d'affaires, si tard s'il s'agit +de fêtes? Quelles orgies ont eu lieu dans le palais des deux vierges +royales que l'honneur chevaleresque de l'Espagne doit protéger? +À Paris, il y a des hommes qui tirent le nom distinctif de leur +industrie spéciale, de l'air dégagé avec lequel on les voit sortir +de grand matin d'une maison où ils ont passé la nuit à cueillir les +fleurs qui l'embellissent. Cet homme est un Français. Appartient-il +à cette catégorie? Le chevalier d'industrie qui en impose à la +simplicité des Espagnols n'est rien moins que l'agent accrédité et +investi de toute la confiance d'un grand roi. Il emporte une Infante +dans son sac...» Et le _Times_ ajoutait, en prenant personnellement +Louis-Philippe à partie: «Quiconque choisit pour son heure l'heure +de minuit, entre par la porte dérobée et marche armé d'une +lanterne sourde et d'un levier, doit à coup sûr avoir conscience +de l'improbité de sa conduite. Louis-Philippe est l'homme qui a le +moins su sauver les apparences, s'il n'a pas commis un crime contre +l'Europe.» La polémique continua sur ce ton. Mis à un tel régime +d'excitation, le public anglais finit par s'échauffer: lui aussi se +persuada que son pays venait d'être la victime de la perfidie et de +l'ambition de la France. + +[Note 300: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 241.] + +[Note 301: Il n'est pas besoin de démentir cette infamie. On se +rappelle que M. Bresson n'était même pas au palais royal le soir où +le consentement de la Reine fut obtenu. (V. plus haut, p. 226.) Dans +sa correspondance confidentielle avec M. Guizot, M. Bresson se montre +fort ému et fort indigné de ces «abominables calomnies». (Lettre +inédite du 29 septembre 1846.)] + +Il fut donc promptement manifeste que l'Angleterre tout entière, de +la souveraine au peuple, prenait à son compte la querelle de lord +Palmerston. C'était, pour notre gouvernement, une grosse déception +et un accident malheureux. Avait-il fait tout ce qu'il fallait +pour le prévenir? Préoccupé de réussir dans la contre-mine qu'il +opposait à la mine creusée par la diplomatie anglaise, n'avait-il +pas trop perdu de vue l'effet que devait produire une explosion à +laquelle nul n'était préparé? Si le mystère et la surprise avaient +leurs avantages, ils avaient aussi leurs dangers. Des précautions +étaient à prendre pour qu'outre-Manche, dans le public, chez les +hommes politiques, à la cour surtout, personne ne pût, au moment +décisif, se tromper sur les responsabilités, ni mettre en doute notre +loyauté. Ces précautions étaient sans doute malaisées à concilier +avec les exigences d'une lutte que lord Palmerston nous obligeait à +faire souterraine: je ne nie pas la délicatesse du problème, mais je +constate que notre gouvernement ne l'avait pas résolu, et qu'il ne +paraissait même pas avoir tenté de le résoudre. C'est peut-être la +principale, l'unique faute commise par le gouvernement français: elle +devait avoir de fâcheuses conséquences. + + +VI + +Dans cette affaire des mariages, notre gouvernement avait donc contre +lui toute l'Angleterre: avait-il du moins avec lui toute la France? +De ce côté-ci de la Manche, comme de l'autre, les divers partis +s'unissaient-ils pour faire front contre l'étranger? À première vue, +il n'était pas de question où M. Guizot pût se croire plus à l'abri +des critiques de la gauche. En effet, depuis plusieurs années, le +grand grief des opposants, celui qui récemment encore, lors des +élections générales de 1846, fournissait matière à toutes leurs +déclamations, était la prétendue pusillanimité qui empêchait le +gouvernement français de tenir tête à l'Angleterre. Cette défaillance +si souvent dénoncée à l'occasion du droit de visite, de l'indemnité +Pritchard et du traité avec le Maroc, les journaux de gauche avaient +toujours paru s'attendre qu'elle se reproduirait en Espagne, dans +les négociations relatives au mariage de la Reine et de sa soeur. +Tout récemment encore, au mois d'août, un article du _Times_ leur +avait fourni occasion de manifester leur dédaigneuse défiance. Cet +article, contenant une sortie virulente et comminatoire contre notre +prétention d'imposer un mari à la reine Isabelle, semblait conclure à +remettre sur les rangs le prince de Cobourg. Presque toute la presse +de Londres y fit écho, ce qui ne laissa pas que de causer quelque +émoi à Paris. Le _Journal des Débats_ se borna à relever l'attaque, +sans y répondre à fond; son souci évident était de ne pas faire +descendre sur la place publique une discussion qui lui paraissait +être du domaine des chancelleries. Aussitôt tous les journaux de +gauche et de centre gauche, interprétant cette réserve de la feuille +ministérielle comme un manque de courage, dénoncèrent la «reculade», +la «nouvelle génuflexion» que M. Guizot s'apprêtait à faire «devant +les exigences de lord Palmerston». «Voilà, s'écriaient-ils, l'ère +des humiliations rouverte du côté de l'Espagne[302]!» Telle était la +vivacité de leur émotion, qu'elle durait encore, alors qu'à leur insu +tout était déjà décidé, à Madrid, dans un sens absolument opposé. +C'est le 28 août que les deux mariages furent convenus entre la cour +d'Espagne et M. Bresson: le 31, le _National_ continuait à s'indigner +à la pensée que M. Guizot n'oserait pas «persister dans la politique +formulée si nettement par lui, quatre ans auparavant», et qu'il +«sacrifierait les intérêts séculaires de notre pays». Le 3 septembre, +en même temps que le _Journal des Débats_ annonçait les mariages, +le _Constitutionnel_, qui les ignorait encore, faisait une peinture +méprisante de cette diplomatie française, maladroite, peureuse, +en train d'abandonner à Madrid tout ce qu'elle avait exigé, et il +ajoutait ironiquement que le duc de Montpensier, exclu d'Espagne par +lord Palmerston, allait être réduit à chercher femme en Allemagne. + +[Note 302: Voir notamment le _Siècle_ des 9, 10, 13, 18 août, le +_Constitutionnel_ du 13 août, le _National_ des 14 et 16 août, etc.] + +En voyant leurs injurieuses prévisions si complètement démenties +par l'événement, quelle pouvait être l'attitude de ces journaux? +Qu'ils reconnussent leur tort et fissent amende honorable, c'eût +été leur demander une vertu peu en usage dans les luttes de partis. +Mais ne devait-on pas s'attendre qu'au moins ils ne blâmassent pas +le gouvernement pour avoir fait le contraire de ce qu'à l'avance +ils venaient de flétrir comme une lâcheté? Au premier moment, sous +le coup de la surprise, ils parurent surtout fort embarrassés. +Reconnaissant que le choix du duc de Cadix était bon, ils insinuèrent +qu'il avait été fait malgré M. Guizot et contre lui; ne pouvant pas +nier que le mariage du duc de Montpensier serait un succès pour la +politique française, ils affectèrent d'en mettre en doute la réalité. +Mais de telles contre-vérités ne pouvaient longtemps se soutenir, +et ces journaux se voyaient acculés à confesser que le ministère +venait de montrer précisément la hardiesse dont on l'avait proclamé +incapable. Plusieurs faisaient déjà, de plus ou moins bonne grâce, +cet aveu qu'ils sentaient d'ailleurs répondre au sentiment général, +même à celui de leurs partisans, quand M. Thiers intervint pour +empêcher ce qu'il regardait comme une grosse faute de tactique. +À ceux de ses amis ou de ses alliés qui se laissaient aller à se +réjouir du succès remporté par la politique française et de l'échec +infligé à la politique anglaise, le chef du centre gauche représenta +vivement qu'ils faisaient fausse route, que le ministre leur donnait +barre sur lui, et qu'ils seraient des niais de ne pas en profiter. +Il leur montra, dans les difficultés créées par l'irritation de lord +Palmerston, une occasion à saisir pour jeter bas M. Guizot. Le jeu de +l'opposition lui paraissait devoir être d'alarmer les intérêts et les +imaginations sur les dangers du conflit, de telle sorte que le Roi +et l'opinion, effrayés, se décidassent à changer de ministère pour +retrouver leur sécurité. Sans doute, c'était le contre-pied de ce que +l'opposition avait dit jusqu'alors; mais il n'y avait pas là de quoi +embarrasser un esprit aussi souple et aussi leste. Sans doute encore, +le patriotisme eût dû lui faire un scrupule de seconder un ministre +étranger qui cherchait à diminuer, à humilier la France; mais nous +avons vu que, depuis assez longtemps déjà, l'ancien président du +conseil du 1er mars avait jugé de son intérêt parlementaire de lier +partie avec l'ancien auteur du traité du 15 juillet 1840[303]. + +[Note 303: Sur les premiers symptômes de cette alliance de M. Thiers +et de lord Palmerston, voir plus haut, p. 197 et suiv.] + +Non content d'agir par ses conversations particulières, M. Thiers +se servit du _Constitutionnel_ pour donner publiquement le signal +et développer le thème de cette nouvelle opposition. Dès le milieu +de septembre, ce journal se mit à exalter l'alliance anglaise et à +déplorer de la voir rompue par le «coup de tête», par la «dangereuse +étourderie» des mariages espagnols. Cette rupture, il l'imputait +au gouvernement français, l'accusant, sur la foi des feuilles +étrangères, d'intrigue, de déloyauté, de brutalité dictatoriale, +vantant par contre la «modération» de lord Palmerston. Il s'efforçait +de grossir ce conflit, et recueillait avec une telle complaisance +toutes les menaces venues du dehors, qu'il paraissait en désirer la +réalisation. Et pour quel avantage, demandait-il, s'était-on ainsi +exposé? Il n'en découvrait pas d'autre que la riche dot de l'Infante; +et il montrait ce gouvernement, naguère si pusillanime quand les +grands intérêts du pays étaient en jeu, devenu téméraire dès qu'il +s'agissait de satisfaire une cupidité dynastique. À cette situation +il ne voyait que deux issues possibles: ou une lutte aboutissant +tôt ou tard à la guerre, ou, ce qui lui paraissait plus probable, +étant donné le tempérament des hommes au pouvoir, quelque nouveau +sacrifice de l'honneur national en vue de racheter les bonnes grâces +de l'Angleterre. + +On put se demander un moment si la thèse du _Constitutionnel_ +prévaudrait dans la presse d'opposition. Le _Siècle_, qui passait +pour l'organe de M. Odilon Barrot, se montrait réfractaire: non qu'il +fût disposé à louer le cabinet; il s'appliquait à réduire autant +que possible la portée du succès obtenu; mais enfin, il se refusait +à y voir un sujet de blâme et à faire le jeu de lord Palmerston. +Très contrarié de cette note discordante, M. Thiers échangea, à ce +sujet, avec quelques-uns de ses amis qui avaient d'abord encouragé +le _Siècle_, une correspondance assez aigre qui faillit amener +une rupture. Mais le _Siècle_ n'eut pas d'imitateurs. Au bout de +quelques jours, presque toutes les feuilles de gauche et de centre +gauche avaient emboîté le pas derrière le _Constitutionnel_, et +méritaient que le _Journal des Débats_ les qualifiât d'«organes +français du cabinet britannique». M. Thiers était arrivé à ses +fins. De Londres, lord Palmerston, agréablement surpris d'un tel +concours, envoyait à ces journaux ses remerciements; le _Morning +Chronicle_ vantait la haute moralité d'une telle alliance, et le +_Times_ louait, probablement non sans un peu d'ironie méprisante, le +«désintéressement inattendu» de l'opposition française. + + +VII + +Bien que le choix du duc de Cadix comme époux de la Reine déplût fort +à lord Palmerston, celui-ci s'y résignait faute de trouver aucun +prétexte plausible pour s'y opposer. C'était contre le mariage du duc +de Montpensier avec l'Infante qu'il était résolu à concentrer tous +ses efforts. Sans doute ce mariage était convenu entre les parties, +annoncé pour une date très prochaine; mais, tant qu'il n'était pas +accompli, on pouvait encore chercher à l'empêcher, ou tout au moins +à le retarder. Le ministre anglais décida d'y employer les quelques +semaines qui devaient s'écouler avant qu'on pût procéder à la +célébration. Il se flattait de suppléer à la brièveté du délai par +l'activité et l'énergie de son action. + +Ce fut d'abord en Espagne que les obstacles lui parurent les plus +faciles à faire naître. Son ressentiment avait là, dans sir Henri +Bulwer, un instrument dont il pouvait tout attendre. À la première +nouvelle de l'arrangement conclu pour les mariages, Bulwer n'avait +pas caché son intention de ne garder aucun ménagement. «Je vous +déclare solennellement, disait-il à M. Donozo Cortès, que nous +regardons le mariage de l'Infante comme un acte d'hostilité, et +que mon gouvernement n'épargnera rien pour amener en Espagne un +bouleversement complet[304].» Coup sur coup, le 31 août, le 5 et le +8 septembre, il adressa à M. Isturiz des notes où il dénonçait, dans +ce mariage, «l'un des plus graves événements qui pussent survenir en +Europe», déclarait que son accomplissement altérerait les relations +de l'Angleterre avec l'Espagne, et reprochait au gouvernement de +Madrid de faire «de son droit d'indépendance un usage contraire à +l'indépendance réelle du pays». Loin d'envelopper ses démarches du +secret diplomatique, il avait soin que les journaux en parlassent, +et dans des termes faits pour inquiéter le public sur les résolutions +ultérieures du cabinet de Londres. Aux vaisseaux anglais en station +devant Cadix ou Gibraltar, il envoyait ouvertement des courriers qui +paraissaient leur porter des ordres de blocus ou d'hostilité. En +même temps, comme pour réaliser sa menace de «bouleversement», il +excitait, en Espagne, les partis hostiles, apportant dans ce rôle +d'agitateur une passion qui faisait dire de lui au comte Bresson: «Ce +n'est plus le ministre d'une grande cour, c'est un artisan d'émeutes +et de conspirations[305].» Sous cette impulsion, les progressistes +se mirent aussitôt à publier des protestations ou à faire signer des +pétitions contre le mariage du duc de Montpensier. La violence de +leurs journaux semblait un préliminaire de guerre civile. Parmi les +arguments de cette polémique il en est un qui mérite d'être noté, à +cause de l'importance diplomatique qu'on devait chercher plus tard à +lui donner: c'est celui que, dès le 3 septembre, la presse radicale +de Madrid prétendit tirer du traité d'Utrecht, qui avait mis fin à la +guerre de la succession d'Espagne, et des renonciations réciproques +faites alors, d'une part, par Philippe V et ses descendants au trône +de France, de l'autre, par les princes français et leurs descendants +au trône d'Espagne. On soutenait qu'en vertu de ces actes, l'héritier +possible de l'un des trônes ne pouvait épouser l'héritière possible +de l'autre, et qu'en tout cas les enfants issus d'une telle union +seraient déchus, des deux côtés, de leurs droits successoraux. + +[Note 304: Ce propos est rapporté par M. Bresson, qui le tenait de M. +Donozo Cortès.] + +[Note 305: Lettre inédite de M. Bresson à M. Guizot, du 29 septembre +1846.] + +On croit toujours facilement ce que l'on désire. L'agitation +factice provoquée en Espagne par les menées de Bulwer parut à +Londres un puissant mouvement national contre lequel ne pourraient +prévaloir des intrigues de cour. Vers le 8 septembre, les journaux +anglais annonçaient déjà que «le mariage de l'Infante avec le duc +de Montpensier n'aurait jamais lieu, et cela pour des raisons +espagnoles»; ils prédisaient, au cas où l'on voudrait l'imposer, +une «guerre civile longue et sanglante». «La brusque tentative de +M. Bresson, ajoutaient-ils, vient d'allumer en Espagne un incendie +qui ravagera tout le pays, depuis Saint-Sébastien jusqu'à Gibraltar, +et du Portugal à la Méditerranée.» C'était le sentiment, et l'on +peut dire l'espoir de lord Palmerston. Il adressait à Bulwer +ses encouragements: «J'approuve tout ce que vous avez fait, lui +mandait-il le 16 septembre, et je vous dis, comme lord Anglesea aux +Irlandais: _Agitez, agitez, agitez_.» S'il lui recommandait de ne +pas se compromettre ouvertement dans quelque projet d'insurrection, +il l'invitait à «ne pas dissuader» ceux qui voudraient en tenter +une à leurs risques et périls. C'était même de toutes mains qu'il +se montrait prêt à accepter la révolution qui l'eût vengé; il +recommandait à Bulwer de ne pas perdre de vue le concours qu'on +pouvait tirer des carlistes, ou bien il caressait l'espoir de quelque +_pronunciamento_ fait par ce général Narvaez qu'il avait tant de +fois dénoncé comme un oppresseur, mais qu'il supposait être en ce +moment un mécontent[306]. Ce qu'il écrivait secrètement à son agent, +ses journaux le proclamaient tout haut, multipliant sans vergogne +les appels à ces alliés si nouveaux pour eux[307]. «Si Narvaez, +disait le _Times_, veut fournir aux sentiments de l'Espagne les +moyens de se formuler, il pourra conquérir un plus noble titre que +ceux de Blücher ou de Bolivar.» Lord Palmerston ne se contentait +pas d'aider ainsi Bulwer à «bouleverser» la Péninsule; il l'aidait +également à intimider le cabinet de Madrid. Pour confirmer et +fortifier les démarches comminatoires que, de son chef et sans +attendre d'instructions, le ministre d'Angleterre avait déjà faites, +il lui envoyait, le 14 septembre, une note qui devait être remise au +cabinet de Madrid et qui le fut, en effet, le 22. Dans ce document +il était fait, au nom du gouvernement britannique, de «très fortes +remontrances» et une «protestation formelle» contre un mariage +qui «mettait en péril l'indépendance de l'Espagne» et, par suite, +«affectait sérieusement l'équilibre européen». On y exprimait, en +terminant, l'espoir de voir abandonner un projet dont la réalisation +exercerait «la plus fâcheuse influence sur les relations des deux +couronnes anglaise et espagnole». Ajoutons que, dès le 19 septembre, +les journaux de Madrid, en rapport avec la légation britannique, +révélaient au public la démarche que Bulwer avait reçu l'ordre de +faire, s'efforçaient d'y montrer un événement gros de conséquences, +et affirmaient que Louis-Philippe n'oserait pas passer outre. + +[Note 306: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 247 à 257.] + +[Note 307: Voir entre autres le _Morning Chronicle_ du 19 septembre +1846, et le _Times_ du 24.] + +Mais pendant qu'à Londres, sur la foi des premières nouvelles, on +s'attendait à voir l'Espagne elle-même empêcher le mariage, les +événements prenaient dans la Péninsule une direction toute contraire. +Le bruit que les progressistes étaient parvenus un moment à soulever +tombait au bout de peu de temps, sans avoir trouvé d'écho dans le +pays. Les pétitions ne recueillaient qu'un nombre insignifiant +de signatures. La nation demeurait calme, ou, si elle paraissait +disposée à s'émouvoir, c'était de l'injure faite à son indépendance +par l'impérieuse invasion de la diplomatie anglaise dans ses affaires +intérieures. Nulle tentative de guerre civile, nulle démonstration +populaire, et même, dans les Cortès réunies le 14 septembre, nul +symptôme d'une opposition parlementaire sérieuse: le 18 et le 19, le +Sénat et le Congrès adoptèrent, l'un à l'unanimité, l'autre à 159 +voix contre une, des adresses de félicitation à la Reine sur les +deux mariages. Le désappointement fut grand à Londres. Les journaux +de lord Palmerston se mirent à invectiver l'«apathie» de l'Espagne. +«Nous devions compter sur les Espagnols eux-mêmes, écrivait le +_Times_, mais l'Espagne a oublié sa force, quoiqu'elle n'ait pas +désappris sa jalousie.» De tels emportements n'aboutissaient qu'à +blesser davantage la fierté castillane, et le gouvernement de Madrid +en était fortifié dans sa résistance. Le 29 septembre, M. Isturiz +répondit, sur un ton très digne et très ferme, à la note anglaise. +«Le gouvernement britannique, dit-il, qui se montre si jaloux de +l'indépendance de l'Espagne, ne trouvera pas mauvais que l'Espagne +agisse dans la limite des lois internationales, c'est-à-dire +sans nuire aux intérêts des autres gouvernements, comme c'est le +cas relativement à l'affaire en question, à propos de laquelle +l'Angleterre ne peut mettre en avant aucune violation des traités; il +ne trouvera pas mauvais, dis-je, que l'Espagne repousse énergiquement +une protestation qui tend à restreindre son indépendance, et qu'elle +proteste à son tour contre la protestation que révèle cet acte.» +Bulwer en était réduit à constater, dans une nouvelle communication +faite le 3 octobre à M. Isturiz, le complet insuccès de ses +démarches. «Je sais, disait-il avec un dépit non dissimulé, que +les faits ne tarderont pas à mettre fin à la discussion; mais, en +terminant, je ne puis m'empêcher d'exprimer la conviction qu'en dépit +de la grande habileté avec laquelle cette affaire a été conduite par +Votre Excellence, et du peu de talent que j'y ai apporté, les juges +impartiaux remarqueront que ç'a été le lot du ministre anglais de +défendre les vrais intérêts et l'indépendance de l'Espagne contre +Votre Excellence, à qui, en qualité de ministre de Sa Majesté +Catholique, leur défense aurait été plus convenablement confiée.» + + +VIII + +À mesure que s'affaiblissait l'espoir, un moment caressé, de voir le +mariage empêché par la seule résistance de l'Espagne, lord Palmerston +jugeait nécessaire de se découvrir davantage et de chercher à peser +directement sur le gouvernement français. Ainsi fut-il amené à +adresser, le 22 septembre, à lord Normanby, qui venait de remplacer +lord Cowley à l'ambassade de Paris, non une «note» formelle, comme +il avait fait avec le gouvernement de Madrid, mais une dépêche dont +lecture devait être donnée et copie laissée à M. Guizot. Ce document +fort étendu commençait par une longue récrimination sur le passé. +Les faits y étaient présentés de telle sorte que le gouvernement +français paraissait avoir profité de la loyauté confiante du +gouvernement britannique pour le tromper par toute une suite de +machinations. Lord Palmerston n'admettait pas que la mention faite +du prince de Cobourg dans ses instructions du 19 juillet nous eût +libérés de nos engagements; il déclarait n'avoir jamais patronné +qu'un candidat, don Enrique, et se défendait d'avoir fait pour le +prince de Cobourg rien qui justifiât les soupçons du cabinet de +Paris, soupçons dont il mettait en doute jusqu'à la sincérité. +Cette intrépidité d'affirmations nous paraît étrange, à nous qui +connaissons aujourd'hui les instructions confidentielles envoyées +à Bulwer. Lord Palmerston ne se faisait pas scrupule de nier ce +qu'il savait être encore secret. Seulement, comme s'il prévoyait +que, d'un moment à l'autre, la fausseté de ses négations pouvait +éclater, il soutenait, en abusant manifestement de ce qu'il y avait +eu d'un peu vague et équivoque dans certaines déclarations de lord +Aberdeen, que le gouvernement anglais s'était toujours considéré +comme parfaitement libre d'appuyer la candidature du prince de +Cobourg. Ainsi aboutissait-il à cette conclusion qu'il aurait eu +le droit de travailler contre nous, tout en étant garanti par nos +promesses contre les moindres représailles de notre part. Après cette +querelle rétrospective, il en venait aux conclusions présentes, qui +consistaient en «des représentations et une protestation formelles» +contre le mariage du duc de Montpensier. Partant de l'idée qu'une +telle «combinaison tendait à lier la politique de l'Espagne et de la +France d'une manière qui serait dangereuse pour d'autres États», il +la dénonçait comme «incompatible avec le respect dû au maintien de +l'équilibre européen», comme «altérant nécessairement les rapports +entre la France et l'Angleterre», et comme «pouvant compromettre +gravement la paix européenne». Il ne s'en tint pas là: il n'hésita +pas à emprunter à la presse progressiste de Madrid l'argument tiré +du traité d'Utrecht et des renonciations faites à cette époque, +déclarant, par cette raison, le mariage de l'Infante avec un prince +français «contraire à la constitution espagnole» et, en tout cas, +les enfants à naître de cette union exclus de la succession à +la couronne d'Espagne[308]. Sans doute il eût suffi d'un peu de +réflexion et d'un simple coup d'oeil sur les précédents, pour se +rendre compte qu'on donnait ainsi au traité une portée à laquelle +personne n'avait jamais songé. Pourvu qu'on assurât la séparation +des deux couronnes, principe dominant du traité d'Utrecht, rien +n'autorisait à étendre indéfiniment les exclusions et les déchéances. +En fait, depuis 1713, de nombreux mariages avaient été contractés +entre les Bourbons de France et ceux d'Espagne. L'Angleterre ni aucun +autre signataire du traité n'avait protesté contre ces mariages, +et les enfants qui en étaient nés n'avaient pas été privés de +leurs droits;--fort heureusement, car, autrement, on n'aurait plus +trouvé, dans les deux pays, un seul prince qui ne fût pas exclu du +trône, chacun d'eux ayant dans ses veines, par suite des mariages +antérieurs, un peu du sang de l'autre branche. Mais c'était le +propre de lord Palmerston, quand il se trouvait engagé dans une +polémique, de faire arme de tout, et de ne pas beaucoup regarder à +la valeur des arguments qu'il employait. Après avoir appuyé de ces +raisons diverses ses «représentations» et sa «protestation» contre +le mariage du duc de Montpensier, le secrétaire d'État terminait +en «exprimant l'espoir fervent que ce projet ne serait pas mis à +exécution». Quelques jours plus tard, le 27 septembre, la reine +Victoria finissait par un voeu semblable la lettre qu'elle écrivait +à la reine des Belges, en réponse à celle de Louis-Philippe[309]. +«Ma seule consolation, disait-elle, est que ce projet, ne pouvant +se réaliser sans produire de graves complications et sans exposer +cette famille chérie (il s'agissait de la famille royale de France) à +beaucoup de dangers, elle reculera encore devant l'exécution.» Enfin, +lord Palmerston ayant envoyé, le 28, à Bulwer l'ordre de remettre au +cabinet de Madrid une seconde protestation entièrement fondée sur le +traité d'Utrecht, il la communiquait aussitôt à M. Guizot, comme +pour renouveler et fortifier la mise en demeure déjà contenue dans la +dépêche du 22 septembre. + +[Note 308: Le ministre avait été, du reste, devancé dans cette voie +par Bulwer, qui, de son chef, avait invoqué le traité d'Utrecht dans +une note à M. Isturiz, en date du 8 septembre.] + +[Note 309: Voir plus haut, p. 237.] + +À Londres, on se flattait que ces démarches répétées et pressantes, +appuyées par le langage menaçant de la presse anglaise et par +le langage à dessein alarmiste d'une grande partie de la presse +française, feraient impression sur le cabinet de Paris et +particulièrement sur Louis-Philippe, dont on connaissait l'amour +pour la paix. Le _Times_ et le _Morning Chronicle_ croyaient pouvoir +annoncer la reculade de notre gouvernement. Quant à lord Palmerston, +convaincu que le roi des Français allait lui offrir de retarder le +mariage de son fils jusqu'à ce que la Reine eût des enfants, il +examinait, dans ses lettres à Bulwer, l'accueil qu'il convenait de +faire à une telle proposition; il se montrait disposé à repousser +toute combinaison qui ferait une part quelconque, même conditionnelle +et lointaine, au duc de Montpensier, et prétendait nous imposer +l'exclusion absolue de ce prince[310]. + +[Note 310: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 248 à 252. +Voir aussi _le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Théodore +MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 207.] + +L'attente de lord Palmerston fut complètement trompée. Le +gouvernement français ne parut pas intimidé. Le _Journal des Débats_, +tout en se gardant de riposter sur le même ton aux violences de la +presse britannique, les signalait avec une tristesse dédaigneuse et +affectait de les prendre pour une boutade sans grande conséquence. +Quand vint la protestation du 22 septembre, la feuille ministérielle +ne s'en montra pas plus troublée. «Nous croyons devoir répéter, +disait-elle le 28 septembre, malgré tous les bruits contraires +qu'on pourrait répandre, que les deux mariages se feront à l'époque +désignée, et nous persistons à penser et à dire que les dissentiments +auxquels cette résolution a pu donner lieu, quelque regrettables +qu'ils soient, ne sont point de nature à compromettre les relations +pacifiques des trois gouvernements.» Elle ajoutait, le 3 octobre: +«La France, tout en appréciant à sa juste valeur un dissentiment +qu'elle voit avec un très grand regret, n'en continuera pas moins +à exercer un droit légitime.» Ces déclarations étaient confirmées +avec éclat par le départ du duc de Montpensier, qui se mettait en +route pour l'Espagne, le 28 septembre, avant même que M. Guizot eût +répondu à la communication anglaise du 22. On en fut fort dépité à +Londres. «L'Angleterre, disait le _Times_ du 2 octobre, a protesté +avec fermeté et modération, et l'unique réponse a été le départ de +Montpensier. Si nous avions voulu imposer à Louis-Philippe son chef +de cuisine, nous n'eussions pas été traités avec un silence plus +dédaigneux.» Le _Morning Chronicle_ n'était pas moins amer. Ce fut +seulement le 5 octobre que M. Guizot adressa à Londres une dépêche en +réponse à celle de lord Palmerston: après y avoir longuement réfuté +tous les arguments employés par le ministre anglais, il concluait en +ces termes: «Le gouvernement du Roi ne trouve aux représentations +qui lui sont adressées aucun fondement grave et légitime; il ne +saurait donc les admettre, ni les prendre pour règle de sa conduite.» +Louis-Philippe lui-même, qui ne s'était exposé qu'à contre-coeur +au conflit et à qui lord Palmerston s'était flatté de faire peur, +n'eut aucune tentation de reculer; il ne prenait pas très au sérieux +les menaces anglaises: «Je crois pouvoir affirmer, écrivait-il le 7 +octobre au maréchal Soult, qu'il n'y a pas de canon dans tout ceci, +et je dirai même qu'il ne peut pas y en avoir[311].» Il ajoutait, +quelques jours plus tard: «La France n'a qu'à faire le hérisson et à +se recroqueviller: personne n'osera l'attaquer, et le danger passera +tout seul[312].» + +[Note 311: _Documents inédits._] + +[Note 312: Cité dans une dépêche de M. d'Arnim, ministre de Prusse à +Paris. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. +647.)] + + +IX + +Lord Palmerston n'avait donc pas mieux réussi en France qu'en +Espagne. Mais là ne s'était pas borné son effort. C'était dans +l'Europe entière qu'il voulait susciter des obstacles au mariage +du duc de Montpensier. Sa prétention était de mettre les puissances +continentales dans son jeu, de refaire la vieille coalition, de +recommencer 1840. Dès le premier jour, dans ses conversations avec +les ambassadeurs accrédités à Londres, comme dans les dépêches +adressés à ses propres ambassadeurs à Vienne, à Berlin et à +Saint-Pétersbourg, il tâcha de faire partager aux trois cours de +l'Est son «indignation» contre la conduite déloyale du cabinet de +Paris, leur représenta que le mariage du duc de Montpensier avait, +par ses conséquences possibles, une «importance européenne», et leur +demanda formellement de «protester» avec lui contre ce mariage[313]. +Ce fut surtout quand il se décida à invoquer le traité d'Utrecht +qu'il crut avoir chance d'obtenir le concours des puissances. +N'était-ce pas leur offrir un terrain où elles devaient se plaire, +que celui des vieux traités sur lesquels était fondé l'équilibre +européen? Il apporta donc plus d'ardeur encore à les presser de +s'unir à l'Angleterre pour proclamer qu'en vertu de ces traités, +les enfants à naître du mariage éventuel du duc de Montpensier avec +l'Infante seraient exclus de la succession au trône d'Espagne[314]. +Vers la fin de septembre, les feuilles progressistes de Madrid et les +journaux de gauche de Paris, tous plus ou moins dans la confidence +du ministre anglais, annonçaient qu'il était assuré du concours de +l'Europe. + +[Note 313: Voir, entre autres, une lettre du 23 septembre 1846, dans +laquelle M. de Flahault rend compte à M. Guizot d'une dépêche de +l'ambassadeur d'Autriche à Londres, du 12 septembre. Voir aussi les +_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 272.] + +[Note 314: _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 277.] + +M. Guizot n'était pas, à ce sujet, sans quelque préoccupation. +Il n'ignorait point que M. de Metternich lui en voulait beaucoup +de n'être pas entré dans son «idée» d'un mariage entre le fils +de don Carlos et Isabelle. Il savait aussi qu'à Berlin et à +Saint-Pétersbourg on était, d'une façon générale, fort mal disposé +pour la France de Juillet. Il s'occupa donc aussitôt à contrecarrer +les démarches de la diplomatie britannique. En même temps que par des +entretiens fréquents il agissait sur les ambassadeurs accrédités +à Paris, il munissait ses propres agents au dehors de tout ce qui +pouvait leur servir à réfuter les accusations anglaises[315]. +N'hésitant pas à élargir la question, il rappelait que «ses principes +et ses actes aboutissaient tous au maintien du _statu quo_ et du +système conservatif»; il déclarait «qu'il n'abandonnerait jamais +cette ligne, et que les puissances pouvaient compter sur lui en +Italie, en Suisse, et au besoin en Allemagne»; il présentait, au +contraire, la politique de lord Palmerston comme menaçante pour les +intérêts conservateurs en Europe, et il pressait les puissances +de «se joindre à la France pour faire face à ce danger[316]». De +tels arguments étaient de nature à faire impression, d'autant que, +sur divers théâtres, se produisaient alors des événements fort +inquiétants pour les hommes d'État de la vieille Europe: en Italie, +l'avènement de Pie IX venait de donner le signal d'un mouvement +réformateur et national dont on ne pouvait calculer la portée; en +Suisse, la guerre civile paraissait imminente entre les radicaux, +qui rêvaient de faire de ce petit pays la forteresse centrale de la +révolution en Europe, et les cantons conservateurs, menacés dans leur +indépendance[317]. + +[Note 315: Correspondance inédite de M. Guizot et de M. de Flahault, +ambassadeur de France à Vienne.] + +[Note 316: Dépêches d'Arnim, ministre de Prusse à Paris, en date +des 13 et 14 octobre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, +1830-1848, t. II, p. 645.)] + +[Note 317: J'aurai l'occasion plus tard de revenir avec détail sur +les événements de Suisse et d'Italie.] + +Étant donnés l'éloignement de la Russie et l'état alors un peu +subalterne de la politique prussienne, la clef de la situation se +trouvait à Vienne. Le premier sentiment de M. de Metternich fut une +certaine satisfaction d'amour-propre de se voir ainsi sollicité +et courtisé par les deux puissances occidentales. La ruine de +l'«entente cordiale» convenait à sa diplomatie et le flattait dans +sa vanité de prophète: n'avait-il pas prédit que cette entente ne +durerait pas, et qu'elle se briserait à l'occasion de l'Espagne? +Toutefois, entre la France et l'Angleterre un refroidissement lui +suffisait; il ne voulait pas d'un conflit violent qui eût dérangé sa +politique, principalement fondée sur le maintien du _statu quo_. Les +protestations impérieuses auxquelles on lui demandait de s'associer +contre un événement déjà annoncé et sur le point de s'accomplir, lui +paraissaient vaines, si elles n'étaient périlleuses et ne servaient +de préface à la guerre[318]; en tout cela il reconnaissait une +politique légère, brouillonne, agitée, téméraire, qui répugnait à ses +habitudes d'esprit. D'ailleurs, le souvenir qu'il avait gardé de 1840 +le laissait en défiance à l'endroit de lord Palmerston et lui ôtait +toute envie de se mettre de nouveau à sa remorque. Au contraire, en +dépit de ses préventions d'origine contre la monarchie de Juillet, il +ne pouvait nier la sagesse dont le cabinet de Paris faisait preuve +depuis plusieurs années; il désirait vivement le maintien de M. +Guizot, et avait de l'habileté du roi Louis-Philippe une idée que les +récents événements d'Espagne contribuaient encore à fortifier[319]. +Il n'en conclut pas à se mettre tout de suite avec nous, à nous +donner ouvertement raison. Trouvant là une occasion de prendre, à +l'égard des deux puissances qui se disputaient son approbation, +l'attitude prêcheuse, pontifiante, dogmatisante qui était dans +ses goûts, il leur tint un langage qui peut se résumer ainsi: «La +cause de votre querelle, c'est que, malgré nos remontrances et nos +avertissements, vous vous êtes écartés en Espagne des règles de la +légitimité. Si vous n'aviez pas admis la succession féminine, la +difficulté du mariage ne se serait pas produite. Nous ne pouvons +quitter le terrain supérieur et solide où nous avons pris position +dès le premier jour, pour descendre sur celui où vous vous débattez +si péniblement et pour prendre parti entre vous. C'est comme si un +luthérien avait un différend religieux avec un calviniste et venait +demander à un catholique de prononcer entre eux; le catholique +n'aurait pas autre chose à leur dire, si ce n'est: Vous avez tort +tous les deux. Si, un jour, nous jugions à propos de protester, ce +serait non contre les droits des enfants à naître de l'Infante, mais +contre ceux de l'Infante elle-même et, avant tout, contre ceux de +la Reine. Pour le moment, nous ne voyons pas de raison de sortir de +notre réserve. Nous demeurons spectateurs de la confusion où vous +avez amené les affaires de la Péninsule, attendant le moment où vous +serez obligés, pour en sortir, de revenir aux principes dont nous +avons la garde[320].» Cette conclusion était tout ce que voulait +M. Guizot, et la satisfaction qu'il en éprouvait le faisait passer +facilement par-dessus la leçon dont on prétendait l'accompagner. +C'était, au contraire, un échec complet pour lord Palmerston. +Entre les deux ministres, il y avait en effet cette différence que +l'anglais demandait aux puissances d'agir, tandis que le français se +bornait à leur demander de ne rien faire, ce qu'on avait toujours +plus de chance d'obtenir d'elles. + +[Note 318: «Il n'y a rien de plus grave pour un gouvernement, +déclarait M. de Metternich, que de dire: Je proteste. Derrière une +protestation, il faut toujours avoir un canon chargé.» (Lettre de M. +de Flahault à M. Guizot, du 5 octobre 1846, _Documents inédits_.)] + +[Note 319: M. de Metternich écrivait, après avoir lu les pièces +communiquées par le gouvernement français: «Ce qui ressort avec +évidence de ces pièces, c'est une grande habileté dans la manière de +procéder du roi des Français.» (_Mémoires de Metternich_, t. VII, p. +279.)] + +[Note 320: Lettres de M. de Flahault rendant compte à M. Guizot de +ses conversations avec M. de Metternich, en date des 23 septembre, +5, 10 et 16 octobre 1846. (_Documents inédits._) Voir aussi les +dépêches de M. de Metternich à ses agents à Berlin, en date des 6 et +10 octobre 1846. (_Mémoires de Metternich_, t. VII, p. 272 à 281.)] + +M. de Metternich ne se borna pas à prendre cette attitude; il +travailla à ce qu'elle fût aussi celle de la Prusse et de la Russie. +Il attachait, en effet, une importance capitale à ce que les trois +cours continuassent à marcher du même pas dans cette affaire. Le +cabinet de Berlin était malveillant pour la France; mais il n'avait +ni le goût ni l'habitude des initiatives promptes et personnelles. +Un peu ahuri des premières communications du gouvernement anglais, +effarouché d'être tant pressé, il déclara ne pouvoir répondre tout +de suite et se tourna vers l'Autriche. «Que pensez-vous des mariages +espagnols? demanda à M. de Metternich le comte d'Arnim, ambassadeur +de Prusse à Vienne.--Je n'en pense rien, absolument rien, répondit +le chancelier; et, de chez vous, vous en écrit-on?--On ne m'exprime +aucune opinion; mais on tient beaucoup à connaître la vôtre.--Eh +bien, vous pouvez dire que nous n'en avons qu'une, c'est que nous ne +nous en mêlerons pas[321].» Et quelques jours plus tard, le prince +de Metternich précisait et développait sa pensée dans de longues +dépêches à ses agents à Berlin. «Ma conviction, concluait-il, est que +les trois cours ne sauraient mieux faire que de demeurer fermes dans +une attitude d'attente raisonnée... Échanger le rôle de spectateur +contre celui d'acteur est un procédé qui mérite toujours une mûre +réflexion, et la prétention de connaître à fond une pièce, avant de +se charger d'un rôle, me semble une prétention très modérée[322].» Ce +conseil fut goûté, et, pour l'instant du moins, le cabinet prussien +parut plus disposé à imiter l'inertie expectante de l'Autriche qu'à +s'associer aux demandes précipitées de lord Palmerston. Il en fut de +même à Saint-Pétersbourg[323]. + +[Note 321: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 26 septembre +1846. (_Documents inédits._)] + +[Note 322: Dépêches des 6 et 10 octobre 1846. (_Mémoires de +Metternich_, t. VII, p. 272 à 281.)] + +[Note 323: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 21 octobre 1846. +(_Documents inédits._)] + +Vainement donc le chef du _Foreign office_ portait-il ses efforts, +avec une activité infatigable, sur tous les points à la fois, +vainement s'absorbait-il dans cette oeuvre au point de négliger ses +plaisirs les plus chers[324]; nulle part il ne parvenait à susciter +d'obstacles sérieux au mariage de l'Infante. Cependant, les jours +s'écoulaient, et le moment était venu où ce mariage allait passer au +rang des faits accomplis. Le duc de Montpensier, entré en Espagne, +avec le duc d'Aumale, le 2 octobre 1846, fit, le 6, son entrée +solennelle à Madrid. On avait répandu à l'avance toutes sortes de +bruits inquiétants; on avait annoncé des manifestations hostiles +et même des attentats. Rien de pareil ne se produisit. Sur tout le +trajet, pas un cri ennemi; au contraire, un empressement respectueux, +sympathique, de toute la population, qui voyait dans le jeune prince +une solution et une espérance. Le 10 octobre au soir, le mariage +de la Reine d'abord, puis celui de l'Infante, furent célébrés dans +l'intérieur du palais, et le lendemain, suivant l'usage espagnol, +la cérémonie se répéta en grande pompe dans l'église Notre-Dame +d'Atocha, devant une foule immense qui témoignait s'associer à cette +fête. + +[Note 324: «J'ai été complètement submergé par la besogne, +écrivait-il à lord Normanby le 27 septembre, et bien que ce soit +septembre, je n'ai pu aller qu'une fois à la chasse aux perdrix.» +(BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 251.)] + + + + +CHAPITRE VI + +LES SUITES DES MARIAGES ESPAGNOLS. + +(Octobre 1846-avril 1847.) + + I. M. Guizot est fier, mais un peu ému de son succès. Lord + Palmerston cherche à se venger. Ses récriminations contre le + gouvernement français. Ses menées en Espagne. Ses efforts pour + attirer à lui les trois puissances continentales. Il échoue + auprès de l'Autriche et de la Russie. Attitude plus incertaine + de la Prusse.--II. Les trois cours de l'Est profitent de la + division de la France et de l'Angleterre pour incorporer + Cracovie à l'Autriche. Émotion très vive en France. Lord + Palmerston repousse notre proposition d'une action commune. + Protestations séparées des cabinets de Londres et de Paris. Les + trois cours peuvent ne pas s'en inquiéter. En quoi l'Autriche + n'avait pas compris son véritable intérêt.--III. M. Thiers se + concerte avec lord Palmerston. Sa correspondance avec Panizzi + et ses rapports avec lord Normanby. M. Greville vient à Paris + pour préparer un rapprochement entre l'Angleterre et la France. + M. Thiers, dans ses conversations avec M. Greville et ses + lettres à Panizzi, excite le cabinet britannique à pousser + la lutte à outrance.--IV. Ouverture de la session française. + Discussion à la Chambre des pairs. Le duc de Broglie et M. + Guizot.--V. Langage conciliant au parlement britannique. M. + Thiers s'en plaint. La publication des documents diplomatiques + anglais rallume la bataille.--VI. L'adresse à la Chambre + des députés. Hésitation de M. Thiers à engager le combat. + Son discours. Réponse de M. Guizot. Forte majorité pour le + ministère. Impression produite par ce vote en France et en + Angleterre.--VII. Querelle de lord Normanby et de M. Guizot. + Lord Normanby est soutenu par lord Palmerston. Incident du bal. + Lord Normanby, blâmé même en Angleterre, est obligé de faire + des avances pour une réconciliation. Cette réconciliation a + lieu par l'entremise du comte Apponyi. Dépit de l'ambassadeur + anglais.--VIII. Nouveaux efforts de lord Palmerston pour obtenir + quelque démarche des trois puissances continentales. Malgré les + efforts de lord Ponsonby, M. de Metternich refuse de se laisser + entraîner. La Prusse est plus incertaine, mais, intimidée par + notre ferme langage et retenue par l'Autriche, elle ne se + sépare pas de cette dernière. La Russie est en coquetterie + avec la France.--IX. Conclusion: comment convient-il de juger + aujourd'hui la politique des mariages espagnols? + + +I + +La célébration du mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix +et de celui de l'Infante avec le duc de Montpensier avait consommé +la victoire de la politique française à Madrid. M. Guizot en était +à la fois fier et un peu ému. «Soyez sûre que j'ai fait une grande +et belle chose, écrivait-il à une de ses amies. J'aurais autant aimé +n'avoir pas à la faire, car elle ne sera point gratuite. Mais il +n'y avait pas moyen; il fallait choisir entre un grand succès ou un +grand échec, entre la défaite et le prix de la victoire. Je n'ai pas +hésité. L'événement s'est accompli admirablement, comme un programme +de fête, sans que tout le bruit, toutes les attaques, toutes les +menaces, toutes les menées du dehors aient réussi à le déranger dans +un détail ou à le retarder d'un jour... Je reste avec un lourd +fardeau sur les épaules, mais en bonne position pour le porter... +Nous continuerons de grandir en Europe, de grandir sans nous +remuer, et personne ne touchera à nous. Je n'ai jamais eu plus de +confiance... Lord Palmerston a compté sur quatre choses: 1º que nous +reculerions; 2º qu'il y aurait une forte opposition dans les Cortès; +3º qu'il y aurait des insurrections; 4º qu'il aurait l'adhésion des +cours du continent. Quatre mécomptes. Le dernier lui est très amer. +En 1840, pour la misérable question d'Égypte, l'Angleterre a eu la +victoire en Europe. En 1846, sur la grande question d'Espagne, elle +est battue et elle est seule. Ce n'est pas seulement parce que nous +avons bien joué cette partie-ci; c'est le fruit de six ans de bonne +politique: elle nous fait pardonner notre succès, même par les cours +qui ne nous aiment pas[325].» + +[Note 325: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 244.] + +La bataille gagnée, M. Guizot ne demandait qu'à déposer les armes. +Il était prêt à faire tout le possible pour dissiper les ombrages +de l'Angleterre et atténuer son dépit. Ce fut ainsi que, dès les +premiers jours de novembre, le duc de Montpensier et sa jeune +femme étaient de retour en France, où ils devaient avoir leur +établissement; on voulait montrer par là que, conformément aux +assurances données par notre diplomatie, «c'était la France qui +gagnait une princesse, et non l'Espagne qui gagnait un prince[326]». +Le gouvernement français se fût prêté avec empressement à toute +autre démarche pouvant consoler l'amour-propre britannique sans +compromettre notre dignité. Le Roi laissait même voir sous ce +rapport des dispositions si conciliantes qu'on eût été plutôt obligé +de le retenir[327]. Mais tant que lord Palmerston était le maître +à Londres, il ne pouvait être question de rapprochement. Toute +l'activité que cet homme d'État avait dépensée naguère, sans succès, +pour empêcher le mariage, il l'employait désormais à chercher une +vengeance. + +[Note 326: Dépêche de lord Normanby à lord Palmerston, du 1er +septembre 1846.--Voir aussi lettre de Palmerston à Bulwer, du 16 +septembre. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 249.)] + +[Note 327: Voir notamment certaines ouvertures faites par des +personnages qu'on pouvait supposer être plus ou moins autorisés par +Louis-Philippe. (_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 425, +430, 431, et t. III, p. 5.)] + +C'est à cet esprit de vengeance qu'il obéissait en poursuivant sur +un ton de plus en plus âpre, dans les dépêches destinées à être +communiquées à M. Guizot, ses récriminations rétrospectives sur la +conduite du gouvernement français. Plus l'argument était blessant, +plus il semblait lui plaire. Vainement, à Paris, désirait-on mettre +fin à cette dispute[328], Palmerston revenait sans cesse à la +charge, forçant ainsi le ministre français à lui répondre[329]. +Il ne se contentait pas de prendre M. Guizot à partie; il mettait +personnellement en cause Louis-Philippe[330]. Celui-ci en était fort +blessé. Peu importait à lord Palmerston. «Je n'ai pas l'ambition, +écrivait-il à lord Normanby, d'être le bien-aimé d'aucun souverain +français, et je ne crains pas une désaffection fondée sur la +conviction que je suis un bon Anglais, que je pénètre et ferai mon +possible pour traverser tous les projets des pouvoirs hostiles +aux intérêts de mon pays[331].» Une révolution ne lui paraissait +pas un châtiment trop sévère pour l'échec fait à sa politique. +«Louis-Philippe, disait-il, devrait bien voir que le mariage espagnol +peut lui coûter son trône[332].» Ces violences et ces menaces +n'étaient pas seulement l'effet d'un ressentiment qui ne pouvait se +contenir: elles avaient aussi leur part de calcul. Par ce moyen, +Palmerston se flattait d'effrayer le Roi et de l'amener à sacrifier +son ministère. Il savait d'ailleurs pouvoir compter sur le concours +de notre presse opposante qui, toujours fidèle à le servir, affectait +de s'alarmer grandement de l'irritation de l'Angleterre et répétait +chaque jour que tout apaisement serait impossible tant que M. Guizot +resterait au pouvoir. + +[Note 328: «Je demande à Dieu, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, de +mettre le signet à cette polémique où nous reconnaissons tous qu'il +y a inconvénient même à avoir trop raison et à trop le démontrer.» +(Lettre inédite du 5 novembre 1846.)] + +[Note 329: Dépêches de lord Palmerston, en date du 31 octobre 1846; +de M. Guizot, en date du 29 novembre 1846; de Palmerston, en date du +8 janvier 1847; de M. Guizot, en date du 22 janvier.] + +[Note 330: Que ne pouvait-on pas attendre de l'homme d'État qui +écrivait à Bulwer, le 15 octobre 1846, que Louis-Philippe était un +«_pick-pocket_ découvert»? (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. +III, p. 260.)--Le _Times_, vers la même époque, accusait le roi des +Français d'avoir «filouté à l'Espagne l'Infante et son héritage».] + +[Note 331: Lettre du 7 décembre 1846. (BULWER, t. III, p. 276.)] + +[Note 332: _Leaves from the diary of Henry Greville_, p. 174.] + +C'était encore le désir de se venger de la France qui dictait +la conduite de lord Palmerston en Espagne. Tandis que notre +gouvernement, préoccupé de ne fournir aucun prétexte aux accusations +de prépotence et d'ingérence, évitait toute immixtion dans les +affaires intérieures de la Péninsule et, pour mieux marquer sa +réserve, faisait prendre un congé à son ambassadeur, lord Palmerston +travaillait plus ardemment et plus ouvertement que jamais à rétablir +à Madrid l'influence anglaise et à évincer l'influence française; +seulement il avait quelque peu modifié sa tactique; convaincu par +ses premiers échecs de l'impossibilité d'enlever la place d'assaut, +il s'était décidé à entreprendre pour ainsi dire un siège régulier. +«Je suis, comme vous, écrivait-il à Bulwer le 15 octobre, tout à fait +d'avis que notre politique doit maintenant tendre à former un parti +anglais en Espagne. Cela aurait dû être toujours notre politique, et +si le dernier cabinet avait seulement maintenu le parti anglais que +nous lui avions légué, toutes ces intrigues françaises n'auraient +jamais réussi. C'est maintenant à nous de réparer cette faute; et si +Isabelle a des enfants, nous pouvons encore venir à bout d'arracher +l'Espagne à l'étreinte du _constrictor_ français.» On verra plus +tard à quel triste et honteux état ces menées devaient conduire la +Péninsule. Pour le moment, Palmerston en était à tâtonner, prêt à +mettre la main dans les intrigues de tous les partis[333], se remuant +pour faire rentrer à Madrid Espartero et Olozaga, témoignant le désir +de mettre dans son jeu le mari de la Reine, ce François d'Assise +que naguère il traitait avec tant de mépris, et essayant de lier +partie avec le fils de don Carlos, le comte de Montemolin, auquel il +découvrait toutes sortes de qualités et qu'il voulait marier à une +soeur du Roi. Ce dernier projet se rattachait à tout un plan conçu en +vue de rétablir la loi salique en Espagne. La première conséquence de +ce rétablissement aurait dû être de déposséder Isabelle au profit de +don Carlos: mais Palmerston croyait pouvoir prendre du principe ce +qui servait ses rancunes, et laisser le reste de côté. D'après son +système, la succession à la couronne devait être réglée dans l'ordre +suivant: d'abord les enfants mâles d'Isabelle; à leur défaut, ceux +que François d'Assise aurait d'un autre mariage; puis ceux d'Enrique +son frère; enfin ceux de Montemolin[334]. Cette façon de créer un +ordre d'hérédité absolument arbitraire, sans autre raison d'être que +d'exclure les descendants de l'Infante, ne pouvait pas supporter +un moment la discussion, et, outre-Manche, les esprits sensés se +refusaient à le prendre au sérieux[335]; mais, sous l'empire de sa +passion, le secrétaire d'État avait perdu le sens de ce qui était +possible et de ce qui ne l'était pas. + +[Note 333: Voir les lettres que Palmerston écrivait à Bulwer, les +15 octobre, 15, 19 et 26 novembre 1846. (BULWER, _The Life of +Palmerston_, t. III, p. 259 à 263.)] + +[Note 334: _Ibid._, p. 263.] + +[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 14.] + +En même temps qu'il continuait ses disputes avec le cabinet de +Paris et ses intrigues en Espagne, lord Palmerston s'efforçait +toujours de renouer en Europe une sorte de coalition contre la +France. Ce qu'il demandait maintenant aux puissances, ce n'était +plus de protester contre le mariage du duc de Montpensier et de +l'Infante, puisque le fait était accompli; c'était de déclarer, +toujours par application du traité d'Utrecht, les enfants à naître +de ce mariage inhabiles à succéder au trône d'Espagne. Pourquoi une +telle déclaration coûterait-elle beaucoup à des cours qui, n'ayant +jamais admis l'hérédité féminine, ne reconnaissaient aucun droit à +l'Infante? Ne jugeraient-elles pas de leur intérêt de faire ainsi +une première brèche à l'ordre de succession établi par le testament +de Ferdinand VII, et ne verraient-elles pas là un acheminement vers +le rétablissement de l'hérédité masculine? Lord Palmerston se remit +donc en campagne, avec plus d'ardeur que jamais, à Vienne, à Berlin, +à Saint-Pétersbourg. + +À Vienne, pour être assuré d'être servi tout à fait selon ses goûts, +le ministre anglais remplaça l'ambassadeur en fonction, sir Robert +Gordon, qui, en sa qualité de frère de lord Aberdeen, était suspect +de modération, par lord Ponsonby, qui en 1840, à Constantinople, +avait fait ses preuves contre la France. À peine arrivé à son poste, +vers le milieu d'octobre 1846, le nouvel ambassadeur n'épargna ni +caresses ni promesses pour gagner M. de Metternich, prêt à tout +lui livrer comme prix du concours qu'il sollicitait. Le chancelier +fut-il sérieusement ébranlé, ou bien jugea-t-il habile de nous faire +croire qu'il l'était? Toujours est-il qu'à cette époque, dans ses +conversations avec M. de Flahault, il se mit à parler de la nouvelle +demande de l'Angleterre comme étant moins déraisonnable que la +première, et fit la remarque que cette puissance, sans être encore +revenue aux vrais principes, tendait par là à s'en rapprocher. Notre +ambassadeur se hâta de signaler à Paris un langage qui lui paraissait +un peu inquiétant. M. Guizot lui répondit, le 14 novembre: «Je vous +invite à user de tous vos moyens pour déjouer le travail anglais... +Je ne demande au prince de Metternich que de rester neutre dans le +différend, de persévérer dans l'attitude qu'il a déjà prise... Je +ne lui demande rien, tandis que l'Angleterre veut l'entraîner à sa +suite. Il saura distinguer, je l'espère, le ministre conservateur et +le ministre brouillon. Il se rappellera que le concours de la France, +son bon vouloir, sa bonne conduite sont nécessaires en Suisse, en +Italie, partout où les vrais intérêts de l'Autriche, de l'Europe, +où les vrais intérêts de la paix du monde sont ou peuvent être en +question. Il me retrouvera partout, toujours, sur cette ligne de +conservation, de politique ferme et tranquille, qui me donne, je +crois, quelques droits à la confiance des cabinets... Vous êtes +appelé à agir sur un terrain qui devient aujourd'hui très important... +Ne perdez pas un moment. Faites-vous redire, faites écrire ici ce +que le prince de Metternich vous a déjà dit formellement, qu'il n'a +pas à se mêler de l'affaire d'Espagne: neutre et inerte, c'est tout +ce qu'il me faut.» Un tel langage était de nature à faire impression +sur le cabinet de Vienne. D'ailleurs, si parfois il ne déplaisait pas +à M. de Metternich de nous inquiéter quelque peu pour nous obliger à +le solliciter, il n'avait au fond nulle envie de faire le jeu de lord +Palmerston, dont il se méfiait, contre M. Guizot, qu'il prisait très +haut. Aussi, en fin de compte, lord Ponsonby ne parvint pas à faire +sortir le gouvernement autrichien du terrain où il s'était placé dès +le début. Le chancelier déclara, une fois de plus, qu'il n'avait pas +à prendre parti entre deux puissances qui se trouvaient en conflit +précisément parce que l'une et l'autre s'étaient écartées des vrais +principes[336]. + +[Note 336: Lettre inédite de M. Guizot au comte de Flahault, du 9 +novembre 1846.] + +Lord Palmerston n'eut pas plus de succès à Saint-Pétersbourg. +Vainement y fit-il parvenir des protestations d'amitié, opposa-t-il +la confiance que lui inspirait la loyauté moscovite à la défiance +qu'il ressentait pour la perfidie française[337], le gouvernement du +Czar ne se départit pas de sa neutralité expectante. Le langage que +le chancelier russe, M. de Nesselrode, tenait sur ce sujet à notre +chargé d'affaires, parut à M. Guizot «très bon, plein de sens, de +mesure, et, bien que réservé, plutôt approbatif pour le gouvernement +français[338]». À toutes les propositions successivement apportées +par lord Bloomsfield, ministre d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, M. +de Nesselrode se borna à répondre «qu'une protestation contre la +succession de M. le duc de Montpensier et de ses descendants à la +couronne d'Espagne ne ferait qu'affaiblir la position prise par les +trois cours dans la question espagnole; que le gouvernement russe +était décidé à marcher d'accord avec ceux de Vienne et de Berlin; +que ce parti était même tellement arrêté, qu'il ne répondrait plus +désormais aux propositions qui lui seraient faites qu'après s'en être +entendu avec ces gouvernements[339]». + +[Note 337: Correspondance inédite entre M. Guizot et le comte de +Flahault, pendant les mois d'octobre et de novembre 1846.--Voir aussi +_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 278 à 280.] + +[Note 338: Voir, comme spécimen de ces caresses, la lettre que lord +Palmerston adressera, quelques semaines plus tard, à son représentant +à Saint-Pétersbourg. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. +278.)] + +[Note 339: Cette réponse, communiquée par M. de Metternich à M. de +Flahault, fut aussitôt transmise par ce dernier à M. Guizot. (Lettre +inédite du 22 novembre 1846.)] + +C'était de la Prusse que lord Palmerston espérait le plus. L'opinion +anglaise regardait volontiers cette nation comme l'alliée naturelle +de la Grande-Bretagne. La reine Victoria avait, depuis son mariage, +une partie de son coeur au delà du Rhin. «Pour Palmerston, écrivait +un peu plus tard le duc de Broglie, la Prusse est la seule puissance +vraiment amie; il déteste l'Autriche et la France, se méfie de la +Russie et méprise tout le reste[340].» Sir Robert Peel lui-même +disait au baron de Bunsen: «Au fond, la politique de l'Angleterre +sera toujours allemande et non française[341].» Il semblait qu'on +dût compter sur des sentiments réciproques à Berlin. Vers le milieu +d'octobre, en effet, la diplomatie britannique put croire qu'elle +allait obtenir de ce côté ce qu'on lui refusait à Vienne et à +Saint-Pétersbourg. Le ministre des affaires étrangères de Prusse, +M. de Canitz, consentit à exprimer, d'une façon plus ou moins +explicite, l'avis que les descendants de l'Infante ne pourraient +pas succéder au trône d'Espagne. Seulement, il eut bien soin de +marquer que son gouvernement, non signataire du traité d'Utrecht, +n'entendait s'engager à rien par cette réponse; il ne croyait pas +pouvoir refuser au cabinet de Londres la consultation théorique +que celui-ci lui avait demandée, mais il ne voulait pas s'associer +à sa protestation et faire une déclaration à l'encontre du cabinet +de Paris. Attitude ambiguë dont M. Guizot put dire: «Ce n'est pas +assez pour l'Angleterre, et c'est trop pour nous.» Du reste, cette +réponse donnée, M. de Canitz parut beaucoup plus occupé de l'atténuer +que de l'accentuer, et il en revint bientôt à se modeler sur M. de +Metternich, à déclarer comme lui que, n'ayant pas reconnu Isabelle, +il n'avait pas à discuter les droits de sa soeur[342]. + +[Note 340: Lettre inédite du 2 août 1847.] + +[Note 341: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. +584.] + +[Note 342: Correspondance inédite du marquis de Dalmatie, ministre de +France à Berlin, et de M. Guizot.--Voir aussi HILLEBRAND, _Geschichte +Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 645 à 651.] + +D'où venait ce que cette conduite avait d'incertain et d'un peu +contradictoire? C'est qu'il y avait alors, dans les sphères +dirigeantes de la Prusse, comme un double courant. L'un, qui +datait de 1815, était l'esprit de la Sainte-Alliance: haine de la +révolution, goût de l'immobilité, union étroite avec l'Autriche +et habitude de prendre le mot d'ordre auprès de M. de Metternich. +L'autre, qui venait de Frédéric II et devait aboutir à M. de +Bismarck, tendait à l'unité germanique sous l'hégémonie prussienne. +Si la première de ces politiques était celle des ministres et +des bureaux de la chancellerie, la seconde avait pour elle des +personnages considérables, en faveur auprès du Roi, notamment son +ami de jeunesse, le baron de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, +tout à fait entré dans le jeu de lord Palmerston, et le comte Henri +d'Arnim, ministre à Paris, dont M. de Metternich nous signalait +souvent l'hostilité contre la France. Ces diplomates voyaient dans +la rupture de l'«entente cordiale» et dans les avances du cabinet de +Londres l'occasion pour la Prusse de former avec l'Angleterre, contre +la France et l'Autriche, l'alliance protestante et libérale. Admis +à écrire directement à leur souverain, ils le conjuraient, avec une +ardeur mêlée d'angoisse, de ne pas faillir à une telle tâche. + +Ces deux courants de la politique prussienne se rencontraient, +se mêlaient, se heurtaient dans l'esprit singulièrement complexe +et embrouillé de Frédéric-Guillaume IV. On connaît ce prince[343] +tout ensemble chimérique et pusillanime; imagination ambitieuse et +conscience timide; plein de projets et toujours hésitant; unissant le +goût du changement et le culte de la tradition; rêvant de réformes +et maudissant le libéralisme; détestant dans la France un peuple +révolutionnaire et impie, aimant dans l'Angleterre «la grande +puissance évangélique», mais se méfiant de l'oeuvre perturbatrice +que lord Palmerston voulait entreprendre en Suisse, en Italie, et +sentant le prix du concours que M. Guizot pouvait donner sur ces +divers théâtres à la cause de l'ordre; gardant vivante au fond de son +coeur la passion allemande de 1813, ayant toutes les convoitises de +sa race, et cependant ne se décidant pas, en fait, à rompre avec ses +habitudes de déférence envers l'Autriche. Tel il se montra, en 1846, +dans la situation nouvelle créée par le différend des deux cours +occidentales. Par moments, il paraissait acquis aux grands projets de +Bunsen et d'Arnim, et sur le point de se mettre en mouvement. Mais, +l'instant d'après, à l'idée de se trouver séparé de l'Autriche et de +la Russie, il prenait peur et se hâtait de revenir sur le terrain +où s'étaient établies ces puissances[344]. Notre diplomatie était +quelquefois un peu déroutée par ces démarches contradictoires. «Je +ne comprends rien à la Prusse, écrivait peu après M. Désages. Ce que +je vois de plus clair, c'est que Berlin ne sait pas bien ce qu'il +veut, est tiraillé dans tous les sens, et va comme un navire sans +gouvernail[345].» Après tout, ce n'était pas à la France de s'en +plaindre: cette incertitude de direction empêchait qu'il ne vînt de +ce côté rien de bien dangereux pour elle. Notre gouvernement avait, +du reste, discerné l'influence que M. de Metternich continuait à +exercer sur Frédéric-Guillaume, et, tant que le premier ne passait +pas à l'ennemi, il se sentait rassuré sur le second. Le marquis de +Dalmatie, ministre de France près la cour de Prusse, pouvait écrire +à M. Guizot: «La grande garantie de la sagesse de Berlin, c'est +Vienne[346].» + +[Note 343: Voir plus haut, t. IV, p. 311, et t. V, p. 47.] + +[Note 344: Sur ce double courant et sur cette incertitude de la +politique prussienne, cf. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. +II, p. 645 à 651. Il faut voir avec quelle amertume cet historien +reproche à Frédéric-Guillaume IV d'avoir manqué en cette circonstance +à la mission des Hohenzollern et d'avoir ainsi fait la partie trop +facile au gouvernement français.] + +[Note 345: Lettre inédite à M. de Jarnac, en date du 11 février 1847.] + +[Note 346: Lettre inédite du 26 octobre 1846.] + + +II + +En faisant avec une précipitation si passionnée les puissances +absolutistes juges de la querelle qu'il cherchait à la France, lord +Palmerston leur avait fourni l'occasion d'un rôle tout nouveau pour +elles. Il eût été bien extraordinaire qu'elles se contentassent +d'être des arbitres absolument désintéressés. Après avoir été si +souvent entravées dans leurs desseins réactionnaires par l'union des +deux États constitutionnels, ne devaient-elles pas être tentées de +profiter des divisions de ces États et du besoin que chacun d'eux +avait de les ménager? Ce résultat était à prévoir et ne se fit pas +attendre. Vers le milieu de novembre 1846, au moment même où les +cabinets de Londres et de Paris étaient le plus occupés à se disputer +les bonnes grâces des trois cours de l'Est, la nouvelle éclata tout +à coup que ces cours, supprimant le dernier reste d'une Pologne +indépendante, venaient d'incorporer la république de Cracovie à +l'empire d'Autriche. + +Pour comprendre les faits, il convient de les reprendre d'un peu +plus haut. Au commencement de 1846, une tentative d'insurrection, +très imprudemment suscitée par la fraction démocratique de +l'émigration, s'était produite dans les provinces polonaises de la +Prusse et de l'Autriche. Les gouvernements en eurent facilement +raison. En Galicie, la répression se fit dans des conditions toutes +particulières. Les nobles, propriétaires du sol, étaient à la tête +des insurgés. Contre eux se levèrent les paysans, véritables +serfs qui, sous couleur de fidélité à «l'Empereur», poursuivirent +une sorte de vengeance sociale, promenant par toute la province +le pillage et le massacre. Dans quelle mesure le gouvernement +autrichien avait-il excité ou toléré ces atrocités? De terribles +accusations furent portées contre lui à la tribune française, +notamment par M. de Montalembert, qui ne craignit pas de parler de +«2 septembre monarchique» et de «jacquerie officielle». Peut-être +le polonisme du noble comte le disposait-il à trop de sévérité. +Cependant, à considérer les choses de sang-froid, la complicité +de l'administration locale paraît impossible à nier. Quant au +gouvernement central, s'il n'avait pas sciemment provoqué, il avait +vu du moins avec indulgence et même avec complaisance ce que M. de +Metternich affectait d'appeler, dans ses dépêches, la «justice du +peuple[347]». + +[Note 347: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 169, 170, 198.] + +La république de Cracovie s'étant trouvée compromise dans le +mouvement insurrectionnel, les cours d'Autriche, de Prusse et de +Russie s'empressèrent de faire occuper militairement ce petit +territoire dont l'indépendance et la souveraineté étaient stipulées +dans les traités de 1815. Une occupation de ce genre avait déjà +eu lieu en 1836[348], et, malgré nos protestations, elle s'était +prolongée jusqu'en 1841. En la recommençant à la fin de février +1846, les trois cours repétèrent à notre gouvernement, qui en prit +acte, les assurances déjà données en 1836 et 1838; elles affirmèrent +qu'il s'agissait, non d'une mesure politique, mais d'une opération +purement militaire, commandée par la nécessité et devant cesser avec +elle[349]. En dépit de ces déclarations, des bruits inquiétants pour +l'indépendance de Cracovie persistaient à circuler. On disait--et +malheureusement on ne se trompait pas--que la suppression de +cette république était chose décidée dans les conseils des trois +puissances. Interrogé à ce sujet, le 2 juillet 1846, dans la Chambre +des pairs, M. Guizot établit que «l'existence neutre et indépendante +de la république de Cracovie était consacrée par l'acte du Congrès +de Vienne», et que «les puissances signataires avaient le droit de +regarder et d'intervenir dans tous les changements qui pourraient +être apportés à cette république». Il rappela que ce droit avait +été maintenu en 1836 et en 1838 par ses prédécesseurs, et qu'il +venait de l'être encore par lui-même en 1846. «Il m'a été fait, +ajouta-t-il, les mêmes réponses qui furent faites alors: la nécessité +d'une occupation temporaire, le respect des principes posés dans les +traités. Je ne puis penser, en effet, personne ne peut penser que le +maintien fidèle des traités et de tous les droits qu'ils consacrent +ne soit pas partout, à l'orient comme à l'occident de l'Europe, à +Vienne comme à Paris, le fondement de toute politique régulière et +conservatrice.» Quelques semaines après, le 17 août, dans la Chambre +des communes, lord Palmerston rappela plus rudement encore aux trois +puissances de l'Est que «si le traité de Vienne cessait d'être +respecté sur la Vistule, il pourrait être également invalidé sur +le Rhin et sur le Pô». Un langage si ferme, tenu en même temps aux +deux tribunes, était de nature à faire hésiter les trois cours, qui +ajournèrent l'exécution de leur dessein et attendirent une occasion +favorable. + +[Note 348: Voir plus haut, t. III, ch. II, § II.] + +[Note 349: Dépêches de M. de Metternich à M. d'Apponyi, du 20 février +1846; de M. Guizot à M. de Flahault, du 23 mars 1846; de M. de +Flahault à M. Guizot, du 1er avril 1846, et de M. Humann à M. Guizot, +du 3 avril 1846.] + +Cette occasion, il leur parut que la dispute provoquée par les +mariages espagnols la faisait naître. Les représentants de +l'Autriche, de la Russie et de la Prusse, réunis en conférence à +Vienne, eurent promptement pris leur décision. Un mémoire de M. de +Metternich, en date du 6 novembre 1846, fut aussitôt communiqué aux +gouvernements de France et d'Angleterre; il exposait comment les +trois cours, se fondant sur ce que la république de Cracovie était +depuis longtemps en «état de conspiration permanente» contre ses +voisins, avaient résolu d'«annuler» les dispositions des traités +de 1815 relatives à cette république, et de «rétablir l'ordre de +possession antérieur à 1809», c'est-à-dire de réincorporer Cracovie +à l'Autriche, moyennant quelques cessions de territoires peu +importantes faites à la Prusse et à la Russie. Pour se justifier +d'avoir pris seules cette décision sans le concours des autres +États signataires du traité de Vienne, les trois cours prétendaient +que la création de la république de Cracovie en 1815 était leur +oeuvre, et que la convention passée entre elles à ce sujet avait +été seulement «présentée pour enregistrement au Congrès de Vienne». +De cet enregistrement, elles voulaient bien faire découler, pour +elles-mêmes, un devoir de convenance d'avertir les autres États +de la décision prise, mais non, pour ces États, un droit d'y +intervenir. Aussi avaient-elles soin de leur notifier que c'était «la +communication d'un fait irrévocablement fixé par des nécessités de la +nature la plus absolue». + +En éclatant subitement à Paris, le 19 novembre, la nouvelle de +l'incorporation de Cracovie y causa une très vive émotion. Sans doute +la disparition de cette minuscule république était peu de chose dans +l'ordre des faits positifs; l'équilibre de l'Europe et la situation +de notre pays ne s'en trouvaient pas sérieusement affectés. Mais +c'était beaucoup dans l'ordre des sentiments. La France, alors en +sécurité pour elle-même, pouvait se permettre le luxe des sympathies +lointaines, et, parmi ces sympathies, nulle n'était plus ardente, +plus générale que celle pour la Pologne. Ce dernier coup frappé sur +une malheureuse nation, cette sorte d'épilogue des scandaleux et +désastreux partages de la fin du siècle précédent éveillèrent donc, +dans tous les coeurs, une douleur et une irritation très sincères. On +put s'en rendre compte au langage des journaux de tous les partis. +Si réservé qu'il fût par tempérament et par situation, le _Journal +des Débats_ s'exprima avec une véhémence inaccoutumée et invoqua +les déclarations faites à la tribune, le 2 juillet 1846, par M. +Guizot, pour y trouver une garantie que «le droit ne serait pas +abandonné». Les radicaux de la _Réforme_ et du _National_ adressèrent +«à la démocratie européenne» un manifeste où ils maudissaient en +style lamennaisien les rois bourreaux. Le _Siècle_, organe de la +gauche dynastique, reprenant les déclamations de 1831, proclama +que les traités de 1815 n'existaient plus; «la France ne peut que +s'en réjouir», disait-il, et il mettait en demeure le gouvernement +d'agir en conséquence. Quant au _Constitutionnel_, sous la direction +de M. Thiers, il vit surtout, dans cet événement, le parti qu'on +en pouvait tirer pour battre en brèche le ministère et ranimer +contre les mariages espagnols une opposition qui, précisément à +cette époque, vers la fin d'octobre et au commencement de novembre, +menaçait de s'éteindre. «Nous avions cessé, disait-il le 20 +novembre, de prendre part à la triste polémique qui se poursuit +au sujet de la rupture de l'entente cordiale. Nous espérions que +les événements ne justifieraient pas aussitôt, aussi cruellement, +nos prévisions... Jamais notre gouvernement n'a été plus rudement +châtié d'avoir rompu sans motif ses alliances véritables et +aspiré, sous le nom de conservateur, à prendre rang parmi les +cabinets ennemis de la révolution.» Il montrait, dans ce qui venait +d'arriver, «l'humiliation la plus sanglante qui nous eût encore été +infligée». Ce même journal ajoutait, le lendemain: «Nos ministres +sont placés, en Europe, entre deux hostilités (celle des trois cours +et celle de l'Angleterre), sans savoir au juste laquelle des deux +ils parviendront à fléchir et à quel prix ils feront cesser leur +isolement... À droite, à gauche, la défiance ou l'éloignement... +Voilà où la grande habileté de nos hommes d'État a mené les affaires +de la France!» De plus, toutes nos feuilles de gauche, sur la foi +des journaux de lord Palmerston, insinuaient que Louis-Philippe +était au fond le complice des trois cours, qu'il avait été averti +d'avance de leur dessein, et qu'il leur avait promis secrètement son +acquiescement. + +La perspicacité des ennemis du cabinet français n'était pas en +défaut, quand ils croyaient ce dernier fort embarrassé de l'incident +de Cracovie. Étant donnée la direction imprimée à sa politique +par suite des mariages espagnols, il ne pouvait lui arriver un +contretemps plus déplaisant. «Cracovie est une détestable affaire», +disait M. Guizot[350]. Il se tourna tout de suite vers Londres, et +fit demander à lord Palmerston «quelle conduite il se proposait de +tenir dans cette circonstance, et s'il était disposé à s'entendre +avec nous[351]». Notre ministre avait-il beaucoup d'espoir d'une +réponse favorable? En tout cas, il lui plaisait de prendre +cette initiative. «Bonne occasion de rapprochement, si on veut, +écrivait-il; témoignage éclatant de notre bonne disposition, à nous, +si, à Londres, l'humeur prévaut[352].» Le _Journal des Débats_ appuya +la démarche de notre diplomatie par un appel chaleureux à l'opinion +anglaise. «Il n'y a, disait-il, que deux causes en ce monde: celle +de la force, dont les trois cours du Nord viennent de se déclarer +les organes, et celle du droit, qui n'a de représentants capables +de se faire craindre que l'Angleterre et la France réunies!» Lord +Palmerston fut heureux de nous voir nous adresser à lui, non parce +qu'il trouvait là un moyen de rétablir l'entente au moins sur un +point, mais au contraire parce que c'était une occasion pour lui +de nous faire sentir son mauvais vouloir[353]. Il répondit que ses +représentations aux trois cours étaient déjà préparées et approuvées, +qu'elles allaient partir, et que lord Normanby serait chargé +ultérieurement d'en remettre une copie au cabinet français. Comme +l'observait M. Guizot, «on communiquait au lieu de se concerter, +et l'on communiquait après au lieu d'avant[354]». Lord Palmerston +s'empressa en effet d'envoyer, le 23 novembre, aux trois cours, +une protestation séparée. À vrai dire, ce n'était même pas une +protestation: pour ménager davantage les puissances, il feignait +d'ignorer que l'annexion de Cracovie fût déjà un fait accompli; il +supposait que ce n'était encore qu'un projet, et, alors, montrant +en quoi l'exécution de cette mesure serait contraire aux traités +de Vienne, il exprimait l'espoir qu'on y renoncerait. Le ministre +anglais fit en même temps connaître au public, par le _Morning +Chronicle_, qu'il avait dû repousser l'idée d'une protestation +commune avec la France, parce que celle-ci, ayant violé le traité +d'Utrecht, ne pouvait être admise à se plaindre de la violation du +traité de Vienne. Naturellement nos journaux opposants soulignèrent +ce refus; ils prirent plaisir à montrer M. Guizot faisant à +l'Angleterre des avances que celle-ci repoussait avec mépris, et +attirant ainsi à notre pays «le plus grand affront, disait le +_National_, qui lui eût jamais été infligé». + +[Note 350: Lettre inédite à M. de Flahault, en date du 25 novembre +1846.] + +[Note 351: Dépêche à M. de Jarnac, du 19 novembre 1846.] + +[Note 352: Lettre inédite à M. de Flahault, en date du 25 novembre +1846.] + +[Note 353: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 430.] + +[Note 354: Lettre précitée à M. de Flahault.] + +Y aurait-il eu chance de faire reculer les trois cours, si +l'Angleterre et la France avaient agi de concert? C'était fort +douteux, car, ni à Londres, ni à Paris, on n'eût voulu risquer une +guerre pour un pareil sujet[355]. Mais, en tout cas, avec l'attitude +prise par Palmerston, M. Guizot n'avait plus aucun espoir de rien +faire d'efficace pour la Pologne. Il devait dès lors n'avoir qu'un +souci: calculer son langage de façon à donner quelque satisfaction +à l'opinion française, sans cependant s'aliéner les trois cours et +les rejeter du côté de l'Angleterre. La dépêche qu'il adressa, le +3 décembre, à ses ambassadeurs près les cours de Vienne, de Berlin +et de Saint-Pétersbourg, fut rédigée sous l'empire de cette double +préoccupation. Après avoir réfuté les arguments invoqués à l'appui de +l'annexion, notre ministre concluait en ces termes: «Le gouvernement +du Roi ne fait donc qu'user d'un droit évident, et en même temps il +accomplit un devoir impérieux, en protestant solennellement contre la +suppression de la république de Cracovie, acte positivement contraire +à la lettre comme au sens du traité de Vienne du 9 juin 1815. Après +les longues et redoutables agitations qui ont si profondément ébranlé +l'Europe, c'est par le respect des traités et de tous les droits +qu'ils consacrent, que l'ordre européen s'est fondé et se maintient. +Aucune puissance ne peut s'en affranchir, sans en affranchir en +même temps les autres. La France n'a point oublié quels douloureux +sacrifices lui ont imposés les traités de 1815; elle pourrait se +réjouir d'un acte qui l'autoriserait, par une juste réciprocité, à +ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts, et +c'est elle qui rappelle à l'observation fidèle de ces traités les +puissances qui en ont recueilli les principaux avantages!» + +[Note 355: Lord Palmerston écrivait, à l'un de ses confidents, le 19 +novembre 1846: «La vérité est que, même en bons termes, la France et +l'Angleterre n'auraient eu aucun moyen d'action sur ce point; elles +n'auraient pu prévenir la chose que par une menace de guerre, et les +trois puissances savaient bien que nous n'y aurions pas recouru pour +Cracovie.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 270.)] + +Beau langage sans doute, plus digne et plus ferme que celui de la +dépêche de lord Palmerston: mais chacun sentait que derrière ces mots +il n'y avait aucune intention d'agir. «C'est tout ce qu'on pouvait +dire, écrivait de Rome un de nos jeunes diplomates, du moment où l'on +ne voulait rien dire; il y a même des hardiesses au conditionnel; +le conditionnel est une bien belle invention[356].» Le gouvernement +français s'appliqua d'ailleurs à faire bien comprendre à Vienne +qu'il parlait surtout pour l'opinion de Paris. D'avance, afin de +préparer le gouvernement autrichien, M. Guizot avait écrit à M. de +Flahault: «Notre public est très animé; faites en sorte qu'on nous +sache gré de notre modération, en ne s'étonnant pas de notre franche +et ferme protestation quand elle vous arrivera[357].» La dépêche +une fois envoyée, notre ministre donnait cette assurance au comte +Apponyi: «Si le prince de Metternich persiste dans l'attitude qu'il +a prise dans la question espagnole, je l'appuierai dans l'affaire de +Cracovie, autant que ma position me le permet[358].» Le Roi ne tenait +pas un autre langage: «Le chancelier doit bien sentir, disait-il à +l'ambassadeur d'Autriche, qu'on ne pouvait faire moins. Après tout, +ce ne sont que des paroles qui ne font de mal à personne. Informez +le prince que j'ai parlé aux orateurs de la Chambre qui pourraient +être tentés de traiter des affaires de Cracovie. Je m'engage à les +styler[359].» De son côté, à Vienne, lord Ponsonby, loin d'appuyer +les représentations de son ministre, n'hésitait pas, pour se rendre +agréable à M. de Metternich, à «donner la Pologne à tous les +diables[360]». Quant à lord Palmerston, il se faisait honneur auprès +des cabinets allemands du refus qu'il avait opposé à notre offre +d'action commune[361]. + +[Note 356: Lettre inédite du prince Albert de Broglie, alors premier +secrétaire à l'ambassade de Rome.] + +[Note 357: Lettre inédite du 25 novembre 1846.] + +[Note 358: Dépêche de M. d'Arnim, ministre de Prusse, en date du 22 +décembre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. +II, p. 644.)] + +[Note 359: Dépêche de M. de Brignole, ministre de Sardaigne, en date +des 5 et 26 décembre 1846. (_Ibid._)] + +[Note 360: Lettre inédite de M. de Flahault à M. Guizot, du 22 +janvier 1847.] + +[Note 361: Lettre inédite du marquis de Dalmatie à M. Guizot, du 23 +décembre 1846.] + +De protestations ainsi faites et ainsi commentées, les cabinets de +Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg n'avaient pas à s'émouvoir. +Après avoir écouté la lecture de la dépêche de M. Guizot, M. de +Metternich voulut bien déclarer à M. de Flahault «qu'il sentait tous +les embarras que cette affaire devait causer au ministre français, +et que c'était le seul regret qu'elle lui inspirât[362]». Il ajouta +qu'il était «très content» de cette dépêche et loua fort «le talent +remarquable» avec lequel elle était rédigée[363]. Il se borna à une +réplique de forme, dans laquelle il constata le désaccord sans en +paraître surpris ni choqué, et maintint le droit des puissances sans +pousser plus loin la controverse[364]. + +[Note 362: Lettre inédite de M. de Flahault à M. Guizot, du 13 +décembre 1846.] + +[Note 363: Dépêche de M. de Brignole, du 12 décembre 1846. +(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 644.)] + +[Note 364: Dépêche du 4 janvier 1847, et lettre confidentielle du +même jour. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 359 à 363.)] + +Les trois cours avaient donc habilement choisi leur moment, et +elles se félicitaient du succès de leur entreprise. Elles avaient +supprimé, à côté de leurs frontières, un foyer d'agitation gênant, +sinon dangereux, et surtout, par la prompte vigueur de leur action, +par la visible impuissance des États libéraux, elles croyaient avoir +rendu à la politique réactionnaire, en Europe, un prestige que +cette politique n'avait plus depuis quelque temps. «La suppression +de l'État de Cracovie, disait M. de Metternich dans une sorte de +mémoire rédigé à la fin de 1846, a fourni au parti ennemi de l'ordre +la preuve palpable que les trois monarques ne s'étaient pas encore +résignés à mettre bas les armes devant la révolution victorieuse. +Celle-ci a dû se sentir compromise par ce fait. Dans plus d'un +pays, ses adeptes ont jugé convenable d'ajourner à de meilleurs +temps l'exécution de leurs projets subversifs.» Le chancelier se +persuadait qu'il en était ainsi en Suisse et en Italie: il montrait +les agitateurs de ces pays désabusés de l'espoir qu'ils avaient +fondé sur la France, et convaincus désormais que Louis-Philippe, +désireux de «se ménager le bon vouloir des puissances du Nord», ne +contrarierait pas l'action de ces puissances[365]. Les événements +devaient prouver qu'il y avait là beaucoup d'illusion. La révolution +n'était pas aussi intimidée qu'on l'imaginait à Vienne. En réalité, +le chancelier avait plus satisfait son amour-propre du moment qu'il +n'avait servi d'une façon durable sa politique. Par un certain côté +même, n'avait-il pas nui à cette politique? Pour résister à la +poussée révolutionnaire qui le menaçait sur tant de points, il avait +grand besoin du concours de la France. M. Guizot était précisément en +train de se rapprocher de lui. Seulement, il y éprouvait une grande +difficulté venant des préventions, peu raisonnables, mais très vives, +du public français contre une alliance d'apparence illibérale. Tout +dans l'affaire de Cracovie,--le sans-gêne provocant avec lequel +avaient agi les trois cours, comme l'embarras trop manifeste que la +France avait éprouvé à les contredire,--était fait pour accroître, +exaspérer ces préventions, leur fournir des arguments plausibles, et +par suite entraver, retarder l'évolution tentée par notre diplomatie. +Le _Journal des Débats_ lui-même n'était-il pas amené à protester, +le 7 décembre, que «la France ne serait jamais réduite à chercher +ses alliés parmi les ennemis de la liberté et les oppresseurs de +la Pologne»? M. Guizot signalait aux cabinets allemands, sans les +convaincre, il est vrai, cette conséquence de leur conduite. «Que +veut-on surtout à Vienne? avait-il écrit dès le premier moment à M. +de Flahault; réprimer les passions révolutionnaires. Par ce qu'on +vient de faire à Cracovie, on les excite violemment et on énerve +entre nos mains les moyens de les combattre... Je ne puis apprécier +d'ici les avantages locaux, autrichiens, qu'on se promet de cette +mesure. Mais, à coup sûr, les inconvénients généraux, européens, sont +immenses.» Il disait encore, un peu plus tard, dans une lettre au +ministre de France à Berlin: «On a fait ainsi, chez nous et partout, +beaucoup de mal à la bonne politique, à la politique d'ordre, de +conservation... Je la maintiendrai toujours; mais on nous condamne, +pour la maintenir, à de rudes combats, et l'on donne ici aux passions +révolutionnaires des armes plus fortes, si je ne me trompe, que +celles qu'on leur enlève à Cracovie[366].» + +[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 298 à 303.] + +[Note 366: Lettres inédites du 25 novembre et du 5 décembre 1846.] + + +III + +En dépit de ce que les journaux avaient pu découvrir ou deviner, +le public n'était jusqu'alors que fort imparfaitement informé des +difficultés élevées entre le cabinet de Paris et celui de Londres. +L'heure approchait où, par la rentrée des Chambres françaises et +anglaises, cette querelle diplomatique allait passer du demi-secret +des chancelleries au plein jour de la tribune, et où les deux +gouvernements, pour se justifier auprès de leurs Parlements +respectifs, seraient amenés à vider leurs portefeuilles et à publier +leurs dépêches. Il y avait là de quoi piquer la curiosité et aussi +éveiller quelque préoccupation. «Ce sera un moment solennel, disait +le _Journal des Débats_, le 29 décembre 1846, que celui où les +deux Parlements s'ouvriront presque à la fois... Deux tribunes +vont se trouver en présence. C'est entre deux gouvernements, entre +deux peuples, entre deux tribunes étrangères l'une à l'autre, que +la discussion va se trouver établie. Sera-t-elle compatible, cette +discussion, avec le maintien de la paix extérieure?» + +Ces préoccupations étaient d'autant plus fondées que l'opposition +française, tout entière à son animosité contre le ministère, ne +paraissait voir dans les débats qui allaient s'ouvrir qu'une occasion +d'augmenter encore les difficultés de la situation; elle se flattait +de rendre ces difficultés telles que M. Guizot y succomberait. M. +Thiers, entre autres, n'avait pas d'autre pensée. Sa passion le +conduisit même à des démarches dont on aurait peine à admettre la +réalité, si l'on n'en avait la preuve malheureusement incontestable. +Nous avons vu déjà cet homme d'État, à la première nouvelle des +mariages, chercher à lier partie avec lord Palmerston[367]. Depuis +lors, loin de trouver dans la guerre de plus en plus ouverte que ce +dernier faisait, non pas seulement à M. Guizot, mais à la France, +une raison de chasser, comme une tentation de trahison, l'idée +d'une telle alliance, il s'y arrêtait, il s'y enfonçait davantage. +Tous ses efforts tendaient, sans qu'il parût en éprouver le moindre +scrupule, à rendre plus intime et plus complet le concert entre lui +et le ministre britannique. C'est ce qui ressort de lettres et de +conversations qui étaient destinées à demeurer secrètes, mais qui ont +été récemment mises au jour. + +[Note 367: Voir plus haut, p. 242. Cf. aussi p. 197.] + +Parmi les Italiens réfugiés alors en Angleterre, était un certain +Panizzi, dont nous avons déjà rencontré le nom, ancien _carbonaro_ +de Modène, devenu professeur à l'Université de Londres, en commerce +épistolaire avec toutes sortes de personnages en Europe, et entré +fort avant dans l'intimité des chefs du parti whig[368]. M. Thiers +l'avait beaucoup vu, lors de son excursion outre-Manche, en octobre +1845; c'est par lui qu'il avait été conduit chez lord Palmerston; +depuis, il était resté en correspondance avec lui, le trouvant un +intermédiaire commode pour des communications que la prudence ou la +pudeur ne permettaient pas d'avouer trop ouvertement. Aussi fut-ce +à M. Panizzi qu'il s'adressa, dès le 26 octobre 1846, quand il +voulut se concerter avec le ministre anglais pour réfuter la version +française sur les mariages. «Voyez lord Palmerston, puisque vous êtes +lié avec lui, lui écrivait-il; dites-lui de vous communiquer à vous +et pour moi la vérité pure... Je désire avoir un historique complet +et vrai de toute l'affaire... Comment les tories prennent-ils la +question? En font-ils une affaire de parti contre les whigs, ou bien +une affaire de pays commune à tous? Enfin, quel est l'avenir de +votre politique intérieure?... Pour moi, je fais des voeux en faveur +des whigs; je suis révolutionnaire (dans le bon sens du mot) et je +souhaite en tout pays le succès de mes analogues. Adieu et mille +amitiés. Je vous prie de m'écrire pas moins que vingt pages sur tout +cela.» Lord Palmerston, trop heureux de voir un Français tendre les +mains pour recevoir de lui les armes avec lesquelles il frapperait +son propre gouvernement, mit aussitôt M. Panizzi à même d'écrire à M. +Thiers une très longue lettre, où toute l'histoire des mariages était +racontée au point de vue anglais, et où la conduite de la France +était naturellement présentée comme perfide et déloyale[369]. Ce fut +avec ces renseignements que M. Thiers put, avant toute publication de +documents officiels, diriger la polémique de ses journaux. + +[Note 368: M. Panizzi devait mourir sénateur du royaume d'Italie.] + +[Note 369: Louis FAGAN, _The Life of sir Anthony Panizzi_.] + +Les relations du ministre britannique et du chef de l'opposition +française devinrent de plus en plus fréquentes et étroites à mesure +qu'on approchait de l'ouverture de la session. M. Panizzi n'était pas +le seul intermédiaire. Lord Palmerston, en même temps qu'il enlevait +l'ambassade de Vienne à sir Robert Gordon pour la confier à lord +Ponsonby, avait remplacé, à Paris, lord Cowley par lord Normanby. +Celui-ci n'était guère préparé à occuper un tel poste: n'ayant joué +jusqu'alors qu'un rôle parlementaire, il y avait acquis l'habitude +d'argumenter plus que l'art de négocier, et ne possédait à aucun +degré le sens de la mesure diplomatique. À peine les événements +d'Espagne eurent-ils mis quelque froid entre les deux cabinets, que +le nouvel ambassadeur, ne voyant là qu'une querelle à soutenir, s'y +jeta à corps perdu et se trouva bientôt avec M. Guizot dans des +termes tels que leurs rapports en furent singulièrement entravés. Il +en était venu à se considérer comme accrédité auprès de l'opposition +plutôt qu'auprès du gouvernement. Dominé par M. Thiers qu'il voyait +souvent, il crut, sur sa parole, à la possibilité de faire tomber +le cabinet et mit tout son enjeu sur cette carte. Il ne se gênait +pas pour dire dans son salon que la bonne entente entre l'Angleterre +et la France ne serait pas rétablie tant que M. Guizot demeurerait +au pouvoir. Son hôtel était comme l'arsenal où les adversaires +du cabinet allaient chercher leurs munitions[370]. En dépit des +scrupules qu'éveillait à Londres une conduite aussi insolite, lord +Palmerston n'hésitait pas à l'encourager, et lui-même indiquait les +communications qu'il convenait de faire au chef de l'opposition +française[371]. + +[Note 370: Sur cette conduite de lord Normanby, voir _passim_, _The +Greville Memoirs, second part_, t. III. Cf. notamment p. 10, 19 et +34.] + +[Note 371: M. Greville raconte, à la date du 30 décembre 1846, +que lord Clarendon lui avait fait part, comme d'une chose toute +naturelle, de «l'intention où était Palmerston de fournir des +informations à Thiers pour en user contre Guizot». M. Greville +lui fit de fortes représentations sur ce qu'un tel procédé avait +d'impolitique et d'immoral. Clarendon lui répondit en tachant de +le tranquilliser et en lui promettant qu'on userait de beaucoup de +précautions. «Cela ne me tranquillisa pas, ajoute Greville, et mon +sentiment était prophétique. Que de torts on se fit ainsi!» (_The +Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 13.)] + +M. Thiers était tout en train de cette alliance et s'apprêtait à +aborder ainsi les débats de la session, quand, dans les derniers +jours de 1846 et les premiers de 1847, divers indices lui firent +craindre que la politique à laquelle il s'associait n'eût perdu +de son crédit en Angleterre. Là, sans doute, tout le monde, au +moment des mariages, avait donné tort au gouvernement français; +mais, depuis lors, tout le monde n'avait pas donné raison à lord +Palmerston; plusieurs trouvaient qu'il poussait la querelle avec trop +de passion, et que cette passion, toujours compromettante, était +souvent maladroite et inefficace; on ne pouvait s'empêcher de noter +qu'il avait prétendu soulever l'Espagne, entraîner l'Europe, faire +reculer Louis-Philippe, et que, sur tous les points, il avait échoué. +Ces sentiments ne se faisaient pas seulement jour dans les propos +plus ou moins contenus des adversaires du cabinet, par exemple de +lord Aberdeen, du duc de Wellington, de lord Cowley[372]. Au sein +même du ministère, lord Lansdowne, lord Grey, M. Wood désiraient +une attitude plus conciliante; ils se plaignaient du sans-gêne avec +lequel le chef du _Foreign office_ entreprenait les démarches les +plus graves à l'insu ou même contre le sentiment des autres membres +du gouvernement, et ils sommaient le chef du cabinet, lord John +Russell, qui n'avait pas été traité avec plus d'égard, de le tenir +davantage en bride[373]. D'ailleurs, si les autres ministres ne +parvenaient pas toujours à empêcher les frasques de leur collègue, du +moins ils lui opposaient, pour ce qui dépendait d'eux, une certaine +résistance d'inertie; ainsi faisaient-ils obstinément la sourde +oreille, quand lord Palmerston, appuyé sur ce point par lord John +Russell, les pressait d'organiser la défense des côtes anglaises en +vue d'une guerre avec la France[374]. La reine Victoria, elle aussi, +éprouvait sur cette direction donnée à la diplomatie britannique des +inquiétudes qu'entretenait le roi des Belges; celui-ci, sans doute, +était trop Cobourg pour n'avoir pas été, au premier moment, fort +dépité de la conclusion des mariages[375]; mais, depuis lors, il +avait bien compris que la rupture de l'entente était le fait de lord +Palmerston, et surtout il s'alarmait du trouble que l'acharnement +querelleur de ce dernier menaçait de jeter dans la politique +européenne[376]. Enfin, dans le public anglais, il y avait également, +par l'effet de la lassitude, une sorte d'apaisement; le _Times_, +naguère si violent, s'en faisait l'interprète dans des articles +remarqués où il critiquait les procédés du _Foreign office_. + +[Note 372: _The Greville Memoirs, second part_, _passim_. Voir +notamment t. II, p. 426, et t. III, p. 19, 52, 55.] + +[Note 373: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_; _Correspondance +inédite de M. Désages avec M. de Jarnac_; _The Greville Memoirs, +second part_, _passim_, notamment t. II, p. 424; Spencer WALPOLE, +_The Life of lord John Russell_, t. II, p. 4 et 5.] + +[Note 374: Cf. BULWER, _The Life of lord Palmerston_, t. III, p. 325 +et suiv., et Spencer WALPOLE, _The Life of lord John Russell_, t. II, +p. 14 et suiv.] + +[Note 375: On écrivait de Paris à M. Thouvenel: «Le roi des Belges +était si mécontent des mariages espagnols qu'il a quitté Saint-Cloud +la veille de l'arrivée du duc de Montpensier et de sa femme.» (_La +Grèce du roi Othon: Correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et +ses amis_, p. 94.)] + +[Note 376: Voir la lettre écrite, le 13 novembre 1846, au duc de +Saxe-Cobourg par le roi Léopold. (_Aus meinem Leben und aus meiner +Zeit_, von ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 175.)] + +De France, on n'était pas sans apercevoir plus ou moins nettement +la détente qui se produisait dans une partie de l'opinion anglaise. +Madame de Lieven, qui avait conservé beaucoup de relations à Londres +et qui, plusieurs fois depuis les mariages, avait essayé, sans +succès, de s'en servir pour amener une réconciliation[377], crut +le moment venu, en décembre 1846, de tenter un nouvel effort: elle +décida un de ses amis d'outre-Manche, M. Charles Greville, à faire +un voyage à Paris. Bien que n'occupant aucun poste actif,--il avait +seulement le titre de secrétaire du conseil privé,--M. Greville était +fort répandu dans la haute société anglaise et se trouvait par suite +bien placé pour remplir certains rôles d'intermédiaire officieux. +Sans mission précise de qui que ce fût, son dessein, en venant en +France, était de voir s'il pouvait, par ses démarches personnelles, +préparer les voies à quelque rapprochement. Avant de s'embarquer, +il s'était mis en rapport avec plusieurs des collègues de lord +Palmerston; les uns, comme lord John Russell, n'avaient voulu lui +donner aucun encouragement; d'autres avaient laissé voir des vues +plus conciliantes: lord Clarendon, entre autres, l'avait chargé +de dire à M. Guizot que s'il se montrait modéré dans les Chambres +françaises, on ferait de même à Londres. Arrivé à Paris, le 5 janvier +1847, M. Greville vit tout de suite plusieurs hommes politiques. Il +trouva M. Guizot assez blessé des procédés de lord Palmerston et de +lord Normanby, convaincu de son bon droit, décidé à l'établir devant +le Parlement, mais très disposé à user de beaucoup de ménagements +et ne demandant pas mieux que de revenir à l'entente cordiale. M. +Duchâtel témoigna de sentiments analogues[378]. + +[Note 377: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p, 425.] + +[Note 378: _Ibid._, t. III, p. 12, 13, 14, 26, 34.] + +M. Thiers considérait avec grand déplaisir les démarches de M. +Greville. Dans la longue conversation qu'il eut avec lui, le 10 +janvier, il mit une singulière passion à développer tous les +arguments qui devaient détourner l'Angleterre d'un rapprochement +et l'exciter, au contraire, à pousser vivement la querelle[379]. +À l'entendre, sur le terrain où se rencontraient les deux +gouvernements, il ne pouvait y avoir qu'une lutte à outrance, car +il s'agissait de savoir lequel des deux avait trompé l'autre. Il +assurait que M. Guizot, une fois vaincu dans cette lutte, tomberait, +sinon par la Chambre, du moins par le Roi. «Vous ne devez pas +croire, ajoutait M. Thiers, ce que vous entendez dire de la force +du gouvernement. Ne vous fiez pas à tout ce que vous raconte Mme de +Lieven; c'est une bavarde, une menteuse et une sotte. Le Roi s'est +fait l'illusion que le gouvernement whig ne tiendrait pas; mais quand +il verra que c'est une erreur, il aura peur, et, si vous continuez +de refuser la réconciliation, il se débarrassera de Guizot... +Savez-vous ce que c'est que le Roi? le mot est grossier, mais vous +le comprendrez: eh bien! c'est un poltron!» Et comme M. Greville se +récriait, disant qu'en Angleterre on tenait Louis-Philippe pour un +homme de coeur, qu'il avait donné souvent des preuves de son courage, +M. Thiers reprit: «Non, non, je vous dis qu'il est poltron, et, quand +il se trouvera définitivement mal avec vous, il aura peur; alors il +suscitera des embarras à M. Guizot; il y a quarante ou cinquante +députés--je les connais--qui tourneront contre lui, et de cette +manière il tombera... Vous pouvez être sûr que ce que je vous dis +est la vérité, d'autant plus que ce n'est pas moi qui lui succéderai, +c'est Molé. Cependant, je vous parle franchement et je vous avoue que +je serais enchanté de la chute de Guizot, d'abord parce que je le +déteste, et ensuite parce que l'alliance anglaise est impossible avec +lui; c'est un traître et un menteur qui s'est conduit indignement +envers moi... Le Roi ne m'enverra chercher que quand il sera en +danger. Il ne peut endurer quiconque ne consent pas à être son jouet. +Quant à moi, je ne prendrai le ministère qu'à condition d'y être le +maître, et j'en viendrai à bout.» + +[Note 379: C'est M. Greville qui a noté, au moment même, sur son +journal, tout ce que lui avait dit M. Thiers. (_The Greville +Memoirs, second part_, t. III, p. 28 et suiv.)] + +M. Thiers ne se contenta pas de tenir ce langage à M. Greville. +Se méfiant des sentiments modérés de son interlocuteur, il voulut +faire arriver, par une voie plus sûre, au gouvernement anglais et +particulièrement à lord Palmerston ses incitations à pousser la +lutte à outrance. Le 12 janvier, c'est-à-dire deux jours après +la conversation qui vient d'être rapportée, il écrivit à M. +Panizzi[380]: «Je trouve la conduite de M. Guizot fort claire: il a +manqué de bonne foi, il a menti... Mais ce qui est clair pour moi ne +peut le devenir pour le public qu'à grands renforts de preuves. Il +faut qu'on connaisse les dépêches de lord Normanby, dans lesquelles +les mensonges de M. Guizot sont, à ce qu'on dit, mis au jour de +la manière la plus frappante... Les agents de M. Guizot disent, +ici et à Londres, que ni le pays ni le Roi n'abandonneront jamais +M. Guizot. C'est une absurdité débitée par des gens à gages... +Le pays éclairé a le sentiment que la politique actuelle est sans +coeur et sans lumière. Quant au Roi, il abandonnera M. Guizot plus +difficilement qu'un autre, car M. Guizot s'est complètement donné à +lui et soutient son _gouvernement personnel_ avec le dévouement d'un +homme qui n'a plus d'autre rôle possible. Mais quand le Roi croira +la question aussi grave qu'elle l'est, il abandonnera M. Guizot. Le +Roi est un empirique en politique... Il ne croit pas à la solidité +des whigs; il croit que, l'un de ces jours, naîtra une question qui +emportera celle des mariages, et qu'il aura acquis une infante sans +perdre M. Guizot. Le jour où il croira les choses plus stables qu'on +ne les lui peint de Londres, et où il craindra sérieusement pour ses +rapports avec l'Angleterre, il abandonnera M. Guizot. Il ne tient à +personne. Il a eu plus de goût pour moi que pour personne... Mais, +dès que j'ai contrarié ses penchants de prince illégitime voulant se +faire légitime par des platitudes, il m'a quitté sans un regret. M. +Guizot, au fond, ne lui inspire confiance que sous un rapport: c'est +une effronterie à mentir devant les Chambres qui n'a pas été égalée +dans le gouvernement représentatif, effronterie appuyée d'un langage +monotone, mais très beau. Comme intelligence et discernement, le Roi +pense de M. Guizot ce qu'il faut en penser. Quand il croira les whigs +solides et la résistance sérieuse, il se décidera à un changement de +personnes, soyez-en certain. Mais il faut bien mettre en évidence les +faits et la mauvaise foi de M. Guizot.» + +[Note 380: Cette lettre et celles qui seront citées à la suite sont +toujours tirées de l'ouvrage de M. FAGAN, _The Life of sir Anthony +Panizzi_.] + +Lord Palmerston, de son côté, n'était pas moins préoccupé des +démarches de M. Greville, et, avant même d'avoir reçu la lettre qui +vient d'être citée, il faisait écrire, le 14 janvier, par M. Panizzi +à M. Thiers: «Avez-vous vu M. Greville?... J'apprends, par le _Times_ +du 12, qu'on le suppose chargé d'une négociation non officielle +pour renouveler l'entente cordiale... Écrivez-moi ce que vous +pensez de cela... Tout ceci m'intéresse beaucoup... Rappelez-vous +de n'envoyer votre réponse que sous couverte directement à lord +Normanby.» Dans cette même lettre, on communiquait à M. Thiers de +nouvelles dépêches, et on le pressait, par contre, de faire tout de +suite connaître, afin d'en informer «ses amis» de Londres, «la marche +qu'il comptait suivre» dans les débats qui allaient s'ouvrir. + +Le 17 janvier, nouvelle lettre de M. Thiers à M. Panizzi. Résumant +tous les faits, il déclarait donner entièrement raison à lord +Palmerston, envoyait à celui-ci des conseils sur la manière la plus +habile de présenter les événements, et revenait toujours sur cette +idée que «si le Roi croyait les choses stables en Angleterre et la +question sérieuse, il abandonnerait M. Guizot». Ce dernier n'était +pas le seul contre lequel M. Thiers se donnait, dans cette lettre, +le plaisir d'épancher son ressentiment. Irrité de ce qu'à ce moment +même un certain nombre de députés de la gauche et du centre gauche, +guidés par M. Billault et M. Dufaure, manifestaient l'intention +de se séparer de lui dans la question des mariages espagnols, il +s'exprimait ainsi sur cette dissidence: «Il y a, dans tous les +partis, mais surtout en France, des seconds qui veulent être les +premiers. Je suis fort, moi, avec Odilon Barrot; à nous deux, nous +décidons la conduite de l'opposition. MM. Billault et Dufaure, +deux avocats fort médiocres, le premier fort intrigant, le second +morose et insociable, fort mécontents de ne pas être les chefs, +ayant le désir de se rendre prochainement possibles au ministère, +ont profité de l'occasion pour faire une scission. L'alliance avec +l'Angleterre n'est malheureusement pas populaire... Notez que ces +deux messieurs, vulgaires et ignorants comme des avocats de province, +n'ayant jamais regardé une carte, sachant à peine où coulent le Rhin +et le Danube, seraient fort embarrassés de dire en quoi l'alliance +anglaise est bonne ou mauvaise. Mais ils font de la politique comme +au barreau on fait de l'argumentation; ils prennent une thèse ou +une autre, suivant le besoin de la plaidoirie qu'on leur paye, et +puis ils partent de là, et parlent, parlent... Ils ont, de plus, +trouvé un avantage dans la thèse actuellement adoptée par eux, c'est +de faire leur cour aux Tuileries, et de se rendre agréables à celui +qui fait et défait les ministres.» M. Thiers terminait sa lettre par +cette phrase, qui n'était pas la moins étrange: «Vous n'imaginez +pas ce que débitent ici tous les ministériels. Ils prétendent que +je suis en correspondance avec lord Palmerston, à qui je n'ai +jamais écrit de ma vie et qui ne m'a jamais écrit non plus.» Est-il +besoin de rappeler que ce même homme d'État inaugurait, trois mois +auparavant, sa correspondance avec M. Panizzi en lui écrivant: +«Voyez lord Palmerston, puisque vous êtes lié avec lui, dites-lui +de vous communiquer à vous et pour moi la vérité pure.» Du reste, +les alliés anglais de M. Thiers ne se croyaient pas tenus à plus de +sincérité. Un peu plus tard, lord Normanby adressait à son ministre +une dépêche pour nier qu'il eût des communications avec l'opposition +française, et lord Palmerston, qui savait à quoi s'en tenir sur +cette dénégation, se disait bien aise de l'avoir en main pour la +mettre sous les yeux de la Reine, au cas où celle-ci aurait reçu des +Tuileries quelque rapport sur la conduite de son ambassadeur[381]. + +[Note 381: Lettre de Palmerston à lord Normanby, du 17 février 1847. +(BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 286.)] + + +IV + +Pendant que M. Thiers excitait ainsi le gouvernement anglais à +mener vivement l'attaque contre le gouvernement français, la +session s'ouvrait à Paris, le 11 janvier 1847. Le discours du trône +s'exprima avec une réserve évidemment destinée à ménager l'opinion +d'outre-Manche. «Mes relations avec toutes les puissances étrangères, +disait le Roi, me donnent la ferme confiance que la paix du monde +est assurée.» Il annonçait le mariage du duc de Montpensier comme un +heureux événement de famille, se bornait à y montrer «un gage des +bonnes et intimes relations qui subsistaient depuis si longtemps +entre la France et l'Espagne», et ne faisait aucune allusion aux +difficultés soulevées par la diplomatie britannique. Aussitôt après, +le ministre déposa sur le bureau des Chambres les dépêches relatives +aux affaires espagnoles: ces dépêches remontaient jusqu'en 1842. + +La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs, qui précéda, +suivant l'usage, celle de la Chambre des députés, commença +le 18 janvier. Non seulement le ministère n'y rencontra pas +de contradicteur sérieux, mais il y fut secondé par un allié +considérable, le duc de Broglie. Le noble pair semblait avoir pris +l'habitude, depuis quelque temps, de se porter publiquement caution +de la politique étrangère du cabinet: il l'avait fait, en 1845, +dans l'affaire du Maroc; en 1846, dans celle du droit de visite; il +recommençait, en 1847, pour les mariages espagnols. Sa discussion +fut nerveuse, serrée; il ne se perdit pas dans les détails, et +s'attacha, avec une sorte de netteté hautaine, aux idées principales +et aux faits décisifs. Tout d'abord, rappelant les souvenirs du passé +et les événements du jour, il mit en lumière l'intérêt supérieur +engagé dans cette question de mariage, et insista sur le danger que +la France avait couru de voir l'Espagne passer, comme le Portugal, +sous l'influence de l'Angleterre. Or, disait-il, «point de milieu: +telle est géographiquement la position de l'Espagne, que, pour être +comptée au dehors comme elle doit l'être,... il faut de toute +nécessité, ou qu'elle soit l'amie naturelle, l'alliée habituelle +de la France, comme elle l'a été sous les princes de la maison de +Bourbon, ou qu'elle soit l'ennemie naturelle et la rivale de la +France, comme elle l'était sous Charles-Quint et sous Philippe +II, ou bien enfin qu'elle soit l'amie naturelle et l'alliée de +tous les ennemis, de tous les rivaux de la France, comme sous les +trois derniers rois de la maison d'Autriche. Cela est écrit dans +l'histoire; cela est écrit sur la carte.» Après avoir signalé le +danger, le duc de Broglie montra que la conduite du gouvernement +était justifiée par la nécessité d'y parer. Il réfuta, en passant, +les principaux arguments de lord Palmerston, notamment celui qui +était tiré du traité d'Utrecht, puis termina par une leçon donnée +à l'esprit public français. «Il n'y a rien de si rare au monde, +dit-il, que d'être de son avis; il n'y a rien de si difficile que +de vouloir ce que l'on veut. J'appelle vouloir ce que l'on veut, +vouloir la chose que l'on veut avec toutes ses conséquences, avec +toutes ses conditions bonnes ou mauvaises, agréables ou fâcheuses... +Tout le monde convient que l'intimité, l'entente cordiale, la bonne +intelligence avec l'Angleterre est une chose excellente;... tout +le monde convient que, pour maintenir une chose aussi bonne, aussi +excellente, il faut faire tous les sacrifices qui ne compromettent +aucun de nos intérêts essentiels. Voilà ce que tout le monde dit et +pense sincèrement. On le veut en théorie; mais vient l'occasion, +comme elle est venue il y a deux ans, de faire pour le maintien de la +bonne intelligence avec l'Angleterre, je ne dirai pas un sacrifice, +mais seulement un acte de justice, à l'instant combien de gens +s'écrient que nous sommes à la remorque de l'Angleterre, que nous +sommes les satellites de l'Angleterre, que nous sommes les esclaves +de l'Angleterre! On crie: À bas les ministres de l'étranger! On crie: +À bas les députés Pritchard! (_Rires d'approbation._) Puis vient le +revers de la médaille; vient une occasion où le gouvernement français +se trouve appelé à défendre un de nos intérêts essentiels, un +intérêt vital, la sécurité de nos frontières, notre indépendance en +Europe. Il prend des mesures pour protéger cet intérêt; il ne le peut +sans mécontenter un peu le gouvernement anglais. Eh bien! ces mêmes +gens lèvent les mains et les yeux au ciel: on a sacrifié l'alliance +anglaise à des intérêts de famille; l'alliance est rompue, nous +sommes isolés, tout est perdu; il n'y a plus qu'à s'envelopper la +tête dans son manteau. (_Même mouvement._) C'est là ce qui s'appelle +n'être pas de son avis, ne vouloir pas ce qu'on veut... Sachons +envisager de sang-froid une situation qui n'a rien d'extraordinaire +ni d'imprévu. Nous sommes isolés, dit-on. Mais l'isolement, c'est +la situation naturelle de toutes les puissances en temps de paix +générale... On dit que l'isolement peut entraîner certains dangers. +Je ne dis pas non; mais qu'y faire? Les choses sont ce qu'elles sont. +Ne faisons rien pour aggraver une pareille situation, ne faisons +rien pour la prolonger. Nous n'avons aucun tort dans le passé; n'en +ayons aucun dans l'avenir. Ne donnons au gouvernement anglais aucun +sujet de mécontentement légitime... Mais en même temps ne lui +donnons pas lieu de croire que nous regrettons d'avoir exercé nos +droits, d'avoir défendu notre cause et soutenu nos intérêts. Il y +va de notre honneur, il y va de notre avenir. (_Très vives marques +d'assentiment._) Tous tant que nous sommes, gouvernement ou public, +législateurs, écrivains, publicistes, au nom du ciel, s'il est +possible, faisons trêve, sur un point seulement et pendant quelque +temps, à nos querelles de personnes et à nos discussions intérieures. +(_Très bien! très bien!_) Ne donnons pas le droit de dire de nous que +nous sommes un peuple de grands enfants, passant à chaque instant +d'un extrême à l'autre, incapables de vouloir aujourd'hui ce que nous +voulions hier; un peuple d'enfants hargneux, n'ayant d'autre souci +que de dire blanc quand on leur dit noir, et oui quand on leur dit +non.» (_Marques prolongées d'approbation._) + +Malgré le succès de ce discours, M. Guizot ne se crut pas dispensé de +prendre la parole, non à l'adresse de la haute assemblée, d'ores et +déjà convaincue, mais à l'adresse du public. La tranquillité même +de ce débat, l'absence d'opposition lui paraissaient une occasion +de faire avec plus de liberté et de sérénité d'esprit un exposé +complet de l'affaire, de présenter, d'expliquer les documents qui +venaient d'être déposés sur le bureau des Chambres. Il n'était pas +indifférent, pour un tel exposé, de prendre les devants sur ceux qui, +à Londres ou à Paris, auraient intérêt à montrer les choses sous un +autre jour. Dès le début de son discours, M. Guizot marqua que son +dessein était, non de réfuter des critiques qui ne s'étaient pas +produites au Luxembourg, mais de faire un «récit simple et complet +des faits», estimant que de ce récit il ressortirait, pour «la +Chambre, pour le pays, pour l'Angleterre et pour l'Europe», que «le +gouvernement français n'avait manqué ni de loyauté ni de prudence». +Reprenant alors les faits depuis 1842, il apporta à la tribune comme +un long chapitre d'histoire diplomatique, admirablement ordonné, avec +nombreuses pièces à l'appui. Tout en se donnant pour but principal de +prouver à la France qu'elle devait être satisfaite, il se préoccupa +aussi de ménager l'amour-propre de l'Angleterre; il voulait en cela +corriger l'effet produit par la parole un peu incisive du duc de +Broglie[382]. Parvenu au terme de son exposé, M. Guizot se demanda +quel était, par suite de ces événements, l'état de nos rapports avec +l'Espagne, l'Europe et l'Angleterre. Il rappela qu'en Espagne, malgré +toutes les provocations, les mariages, «librement discutés», avaient +été «accomplis avec une parfaite tranquillité». Il montra qu'en +Europe «aucune des puissances n'avait voulu adhérer aux protestations +du gouvernement anglais». En Angleterre, il reconnut «qu'il y avait +un mécontentement réel, et que nos relations en étaient, dans une +certaine mesure, affectées»; mais il ajouta: «Messieurs, si nous +faisons deux choses, que pour son compte le gouvernement du Roi +est parfaitement décidé à faire, si, d'une part, nous ne changeons +point notre politique générale, politique loyale et amicale envers +l'Angleterre, si nous continuons à vivre, à vouloir vivre en bonne +intelligence avec le gouvernement anglais, et si, d'autre part, nous +nous montrons bien décidés à soutenir convenablement ce que nous +avons fait, à nous abstenir de toute avance, de toute concession +(_approbation_), si nous tenons à la fois cette double conduite +d'une amitié générale envers l'Angleterre et son gouvernement, et +d'une fermeté bien tranquille dans la position que nous avons prise, +tenez pour certain que le mécontentement anglais s'éteindra. Il +s'éteindra devant la gravité des intérêts supérieurs qui viendront +et qui viennent déjà peser sur les deux pays, et qui sont aussi +bien comptés, compris et sentis à Londres qu'à Paris. (_Nouvelle +approbation._) La nation anglaise et son gouvernement ont, l'un +et l'autre, deux grandes qualités: la justice les frappe, et la +nécessité aussi! (_On rit._) C'est un pays moral et qui respecte les +droits; c'est un pays sensé et qui accepte les faits irrévocables. +Présentez-vous sous ce double aspect: fermes dans votre droit, fermes +dans le fait accompli, et tenez pour certain que les bonnes relations +se rétabliront entre les deux gouvernements.» (_Marques très vives +d'approbation._) + +[Note 382: On fut en effet assez froissé, à Londres, du langage +du duc de Broglie. M. Greville, alors à Paris, et qui désirait un +rapprochement, écrivait sur son journal, le 21 janvier: «Ce discours +n'est ni juste, ni vrai, ni sage. Si l'orateur avait eu le désir +d'envenimer l'affaire, ce que je ne crois pas, il n'aurait pas pu +parler autrement.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. III, +p. 36.) M. Désages, informé de l'impression produite outre-Manche, +répondait, le 1er février, à M. de Jarnac: «Ce discours est incisif, +hautain peut-être, mais le raisonnement est puissant, serré, sans +bonne réplique possible.» (_Documents inédits._)] + +L'effet fut considérable. Pour sa première apparition à la tribune, +la politique des mariages espagnols y faisait bonne figure. «On +s'accorde à dire, notait sur le moment un observateur exact et +clairvoyant, que la discussion qui vient de se terminer à la Chambre +des pairs est une des plus belles qui aient eu lieu dans cette +Chambre... Dès ce moment, la position de M. Guizot est très forte +et très brillante[383].» Le gouvernement ne pouvait cependant se +faire l'illusion que tout fût ainsi fini. Il savait bien qu'au +Palais-Bourbon les choses n'iraient pas aussi facilement. C'est là +que l'attendaient ses adversaires. + +[Note 383: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 23 +janvier 1847.] + + +V + +Avant même que la Chambre des pairs eût fini de discuter son adresse, +la session s'ouvrait, à Londres, le 19 janvier 1847. La reine +d'Angleterre garda, dans son discours, la même réserve que le roi des +Français; elle se borna à dire que «le mariage de l'Infante avait +donné lieu à une correspondance entre son gouvernement et ceux de +France et d'Espagne». Il avait été d'abord question de mentionner le +«dissentiment» survenu; on y avait renoncé. L'intention conciliante +était évidente. Elle se manifesta plus nettement encore dans la +discussion de l'adresse, qui, suivant l'usage, eut lieu le soir +même dans les deux Chambres. Presque tous ceux qui prirent part au +débat,--lords ou _commoners_, whigs ou tories, et même des membres +du cabinet, comme le marquis de Lansdowne,--s'appliquèrent à parler +de la France en très bons termes, et exprimèrent le désir de voir +rétablir l'entente cordiale. Lord Palmerston, bien que attaqué par +certains orateurs comme l'auteur du refroidissement survenu, répondit +à peine; on eût dit qu'il ne se sentait pas dans un milieu favorable. +Lord John Russell fut à peu près seul à le défendre, par point +d'honneur plus encore que par conviction. Il semblait que la réaction +pacifique se fît sentir aussi dans le langage des journaux: le +_Times_ conseillait aux Chambres d'éviter toute discussion publique +sur l'affaire des mariages, recommandait au cabinet de ne pas pousser +plus loin ses controverses diplomatiques, et donnait à entendre +que l'opinion ne s'associait pas aux rancunes querelleuses de lord +Palmerston. + +En France, le gouvernement fut charmé et surpris d'une modération qui +dépassait son attente, et qui contrastait singulièrement avec le ton +des précédentes polémiques. Tout en étant fort disposé à répondre +à ces avances, il ne pouvait dissimuler un sourire de triomphe. +«Avez-vous lu les journaux anglais? demandait M. Guizot à M. Molé. +Eh bien! vous voyez qu'on recule[384].» M. Désages écrivait, le 21 +janvier, à M. de Jarnac: «Le _royal speech_ est tout ce que nous +pouvions souhaiter de mieux.» Et, quelques jours après, voulant +rendre compte à notre ambassadeur à Vienne de ce qui s'était passé +à Londres, il lui mandait: «Vous avez pu juger jusqu'à quel point +lord Palmerston est surveillé, contenu, et combien peu le sentiment +public est en définitive porté à lui laisser la bride sur le col. +Je ne prétends pas dire que tous ceux qui le surveillent, le +contiennent et se mettent en travers de ses passions vindicatives, +sont nécessairement de notre avis en tous points sur la question +des mariages; mais j'affirme que tous veulent mettre un signet à +cette affaire et n'entendent pas que, pour une éventualité presque +chimérique, encore moins pour gratifier l'orgueil d'un homme, on +prolonge cet état équivoque des relations des deux pays[385].» + +[Note 384: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 39.] + +[Note 385: _Documents inédits._] + +Par contre, grands furent le désappointement et le désarroi des +députés de l'opposition qui avaient cru trouver dans l'irritation +et les menaces de l'Angleterre un moyen de renverser M. Guizot. M. +Greville, qui, étant encore à Paris, avait occasion d'observer de +près ces députés, les comparait à des gens qui «sentent la terre +leur manquer sous les pieds». Il était assailli de leurs plaintes +et de leurs récriminations. «Nous ne pouvons rien dire pour vous +dans la Chambre, lui déclarait M. Cousin, quand vous ne paraissez +pas disposés à rien dire pour vous-mêmes.» M. Duvergier de Hauranne +ne lui tenait pas un autre langage. M. de Beaumont lui demandait +ironiquement s'il était vrai que les Anglais «eussent mis bas les +armes». Tout porté qu'il fût personnellement vers la conciliation, +M. Greville était embarrassé de la situation fausse où se mettait le +gouvernement britannique, en faisant ainsi faux bond à ses alliés +de France et en opérant cette retraite silencieuse après une si +bruyante entrée en campagne. Naturellement M. Thiers n'était pas +celui qui se plaignait le moins haut. «Il est maussade comme un ours, +notait encore M. Greville; il sait que son alliance avec l'ambassade +anglaise ne lui a fait aucun bien, et il se rend compte maintenant +qu'il ne pourra probablement pas s'en servir pour faire du mal à +quelque autre[386].» Toutefois, le chef de l'opposition française ne +voulut pas abandonner la partie sans faire un nouvel appel à lord +Palmerston. Prenant donc un ton dégagé qui voilait mal l'amertume de +son dépit, et qui d'ailleurs était habilement calculé pour piquer au +jeu le ministre anglais, il écrivit à M. Panizzi, le 24 janvier[387]: +«Les discours de votre tribune ont produit ici un effet singulier. +Le sentiment de tout le monde, c'est que tout est fini: on va +jusqu'à dire que vous n'aurez pas de discussion, à votre tribune, +sur l'affaire des mariages. Je vous prie de me dire ce qu'il en est, +et de me le dire par le retour du courrier. Nous passerions pour des +boutefeux, et, ce qui est pire, nous le serions, si, la querelle +s'apaisant, nous venions la ranimer... Je reprochais surtout à nos +ministres d'avoir rompu l'alliance avec les whigs, pour la misérable +affaire des mariages. Si cette sotte affaire ne nous a pas brouillés, +ce dont je m'applaudis fort, notre grief est sans valeur, et il +serait ridicule d'attaquer M. Guizot pour une telle chose... Pour +moi qui trouvais la situation difficile, vu la tournure des choses, +je serai charmé d'être dispensé de me mêler à cette discussion.» + +[Note 386: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 39, 40.] + +[Note 387: Dans le livre de M. Fagan (_The Life of sir Anthony +Panizzi_), la lettre est datée seulement de _Dimanche_ 1847. La date +que nous indiquons ne peut faire aucun doute.] + +M. Thiers pouvait se rassurer; lord Palmerston n'avait aucune envie +de désarmer. Si la pression de l'opinion et les exigences de ses +collègues l'avaient contraint de laisser passer, sans y contredire, +les manifestations conciliantes de l'ouverture de la session, il +comptait bien prendre avant peu sa revanche sur les pacifiques. Ce ne +fut pas long. Pour rallumer la bataille, il suffit de la publication +des documents diplomatiques déposés par lui, quelques jours après, +sur le bureau des deux Chambres. Les dépêches ainsi livrées à la +polémique des journaux contenaient toutes les récriminations dont +on avait jugé sage de s'abstenir à la tribune du Parlement. Dans +le choix de ces dépêches, lord Palmerston avait eu soin de ne pas +omettre les plus irritantes, celles qui mettaient le plus directement +en cause la loyauté du gouvernement français; de ce nombre étaient +deux dépêches de lord Normanby, datées du 1er et du 25 septembre, +autour desquelles il se fit aussitôt grand bruit. Dans la première, +l'ambassadeur racontait que M. Guizot venait de lui annoncer que les +deux mariages «ne se feraient pas en même temps»; j'ai déjà mentionné +cette réponse, faite de bonne foi, à un moment où notre gouvernement +croyait encore pouvoir échapper à la complète simultanéité[388]. +La seconde dépêche rendait compte d'un entretien postérieur dans +lequel M. Guizot parlait des deux mariages comme devant être célébrés +ensemble; elle ajoutait que le ministre, interpellé par l'ambassadeur +sur la contradiction existant entre ses deux déclarations, avait eu +une attitude assez piteuse, essayant d'abord de nier sa première +réponse, ensuite de l'expliquer par ce fait que, dans la cérémonie, +la Reine devait être en effet mariée la première. On verra plus tard +le démenti donné par M. Guizot à cette dépêche qui, contrairement +à tous les usages, n'avait pas été préalablement communiquée au +ministre dont elle prétendait rapporter les paroles. + +[Note 388: Voir plus haut, p. 227.] + +La publication du _Blue book_, et tout particulièrement des deux +dépêches de lord Normanby, fut, pour les journaux de lord Palmerston, +et immédiatement après pour ceux de M. Thiers, une occasion de +reprendre avec une passion ravivée l'accusation de déloyauté déjà +portée contre le gouvernement français. Notre opposition, naguère +déconcertée et sur le point de battre en retraite, retrouva +ardeur et confiance. Il fallait voir avec quel geste de confusion +indignée le _Constitutionnel_ affectait de se voiler la face à la +vue d'un ministre français pris en flagrant délit de fourberie; +nos feuilles de gauche proclamaient que, du commencement à la fin +de cette affaire, M. Guizot avait toujours «rusé», «menti», et on +le traitait couramment de Scapin et de Bilboquet; la conclusion +était que, pour dégager l'honneur de la France et rétablir les bons +rapports avec l'Angleterre, il fallait, sans une minute de retard, +changer de ministère. Comme toujours, c'était M. Thiers qui menait +l'attaque; chez lui, plus aucune trace du découragement qui avait +inspiré sa dernière lettre à M. Panizzi. Rencontrant M. Greville +à l'ambassade anglaise, qui devenait de plus en plus le quartier +général de l'opposition, il lui parla sur un ton singulièrement +animé. «Il me reprocha, raconte M. Greville, d'ajouter foi à tout +ce que me disait Mme de Lieven, déclarant que j'étais _une éponge +trempée dans le liquide de Mme de Lieven_[389], et essaya, de son +mieux, de me persuader que Guizot était faible, que sa majorité ne +valait pas un fétu, et que le Roi pouvait et devait se débarrasser +de lui aussitôt qu'il se trouverait lui-même dans une sorte de +danger.--Conseillez à Palmerston, ajouta-t-il, de dire beaucoup de +bien de la France et beaucoup de mal de M. Guizot.--Je répondis que +je lui donnerais la moitié de l'avis, et pas l'autre.» M. Greville +sortit de cet entretien, complètement édifié sur les sentiments de +son interlocuteur. «Il ne pense, disait-il, qu'à faire du mal, à +satisfaire sa propre passion et ses ressentiments[390].» M. Thiers +écrivait de son côté à M. Panizzi: «Je ne sais ce que M. Greville +est venu faire ici, mais il a fini par m'être très suspect. Je l'ai +un peu raillé le jour de son départ, et il en est très piqué. Il a +passé sa vie chez Mme de Lieven, chez M. Guizot, et il tenait ici le +langage d'un pur _Guizotin_... Je crois franchement qu'il n'est pas +bien sûr et qu'il avait quelque commission particulière, je ne sais +pour qui, mais qui n'irait pas dans le sens de vieux révolutionnaires +comme vous et moi[391].» + +[Note 389: M. Thiers, dans une lettre à M. Panizzi, rapportait ainsi +lui-même son propos: «Mon cher monsieur Greville, vous êtes une +éponge trempée dans le liquide Lieven, et, quand on vous presse, il +n'en sort que ce liquide. Prenez garde, ce n'est que du liquide de +vieille femme.»] + +[Note 390: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 48, 49.] + +[Note 391: Lettre du 7 février 1847. (_The Life of sir Anthony +Panizzi_, par Louis FAGAN.)] + +Naturellement M. Guizot ne pouvait voir avec indifférence la reprise +d'attaques et d'injures dont la distribution du _Blue book_ avait +donné le signal. Il fut particulièrement blessé de la publication +des deux dépêches de lord Normanby. Ainsi était effacée dans son +esprit l'impression favorable qu'avaient produite les premiers +débats du Parlement anglais. S'étant, lui aussi, rencontré avec M. +Greville, il ne lui dissimula pas que toute conciliation était rendue +impossible par les procédés de lord Normanby et par les sentiments +de lord Palmerston; il ne contestait pas les bonnes dispositions de +quelques autres membres du cabinet whig, mais elles lui paraissaient +de peu d'importance tant que ne changeraient pas celles du ministre +qui dirigeait en maître la diplomatie britannique[392]. M. Greville +n'avait pas grand'chose à répondre. Force lui était de s'avouer +que la pacification rêvée par lui était plus éloignée que jamais. +Il quitta Paris, dans les derniers jours de janvier, triste et +découragé. «Ainsi finit ma _mission_, notait-il sur son journal au +moment de se rembarquer, et il me reste seulement à faire le rapport +le plus véridique de l'état des affaires en France, à ceux à qui +il importe le plus de le connaître; mais alors il leur sera très +difficile d'adopter un parti décisif et satisfaisant[393].» + +[Note 392: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 46.] + +[Note 393: _Ibid._, p. 49.] + + +VI + +La discussion de l'adresse à la Chambre des députés s'ouvrit le 1er +février 1847 et dura jusqu'au 12. Une escarmouche sur l'affaire de +Cracovie, une bataille sur les mariages espagnols, telles furent +les parties saillantes de cette discussion. Au sujet de Cracovie, +le discours du trône s'était borné à dire avec une sobriété voulue: +«Un événement inattendu a altéré l'état de choses fondé en Europe +par le dernier traité de Vienne. La république de Cracovie, État +indépendant et neutre, a été incorporée à l'empire d'Autriche. J'ai +protesté contre cette infraction aux traités.» Le projet d'adresse, +un peu moins bref, ajoutait, en s'inspirant d'une idée indiquée dans +la note que M. Guizot avait naguère adressée aux trois cours[394]: +«La France veut sincèrement le respect de l'indépendance des États +et le maintien des engagements dont aucune puissance ne peut +s'affranchir sans en affranchir les autres»; il félicitait en outre +le gouvernement d'avoir «répondu à la juste émotion de la conscience +publique, en protestant contre cette violation des traités, nouvelle +atteinte à l'antique nationalité polonaise». Ce fut M. Odilon Barrot +qui parla au nom de l'opposition. Que voulait-il au juste? Il serait +malaisé de préciser à quoi concluaient ses phrases contre les traités +de 1815 et en faveur des nationalités. M. Guizot, dans sa réponse, +fut au contraire très net. «Le gouvernement du Roi, dit-il, a vu dans +la destruction de la république de Cracovie un fait contraire au +droit européen; il a protesté contre le fait, qu'il a qualifié selon +sa pensée. Il en a pris acte afin que, dans l'avenir, s'il y avait +lieu, la France pût en tenir le compte que lui conseilleraient ses +intérêts légitimes et bien entendus... Mais, en même temps qu'il +protestait, le gouvernement du Roi n'a pas considéré l'événement de +Cracovie comme un cas de guerre. Et là où le gouvernement du Roi ne +voit pas un cas de guerre, il ne tient pas le langage, il ne fait +pas le bruit, il ne prend pas l'attitude de la guerre; il trouve +qu'il n'y aurait à cela ni dignité, ni sûreté. Savez-vous quel est +le vrai secret de la politique? C'est la mesure; c'est de faire à +chaque chose sa juste part, à chaque événement sa vraie place, de +ne pas grossir les faits outre mesure, pour grossir d'abord sa voix +et ensuite ses actes au delà du juste et du vrai... Voici encore +pourquoi, indépendamment de cette décisive raison que je viens +d'indiquer, voici pourquoi nous avons agi comme nous l'avons fait. +Nous n'avons pas cru que le moment où nous protestions contre une +infraction aux traités fût le moment de proclamer le mépris des +traités; nous n'avons pus cru qu'il nous convînt, qu'il convînt à la +moralité de la France, à la moralité de son gouvernement, de dire, +à l'instant où il s'élevait contre une infraction aux traités: Nous +ne reconnaissons plus de traités.» Le ministre montrait à la Chambre +que toute autre conduite eût amené «de nouveau, en Europe, l'union +de quatre puissances contre une». «Le jour, ajoutait-il, où nous +croirions que la dignité et l'intérêt du pays le commandent, nous +ne reculerions pas plus que d'autres devant une telle situation; +mais nous sommes convaincus que l'événement de Cracovie n'était pas +un motif suffisant pour laisser une telle situation se former en +Europe.» La Chambre applaudit à ce langage aussi ferme que sensé, et +la gauche n'osa même pas proposer d'amendement. + +[Note 394: Voir plus haut, p. 275.] + +Sur les mariages espagnols, l'opposition, naguère si passionnée +dans la presse, se montra tout d'abord assez hésitante; on eût +dit qu'elle éprouvait quelque embarras à répéter à la tribune ce +qu'elle avait écrit dans les journaux. Quand, dans la séance du 2 +février, la discussion s'ouvrit sur le paragraphe relatif à cette +affaire, M. Crémieux se trouva à peu près seul à attaquer les +mariages. Les hommes considérables, M. Thiers notamment, se turent. +Il n'appartenait pas à M. Guizot d'engager lui-même un combat auquel +l'opposition se dérobait, d'autant qu'il avait dit le nécessaire +dans la discussion de la Chambre des pairs[395]. Il se borna donc à +quelques mots dans lesquels, rappelant la modération, la réserve, +la bienveillance pour la France qui venaient de se manifester au +Parlement anglais, il se montrait désireux de s'associer à cet +esprit de conciliation; sans doute, ajoutait-il, s'il y avait été +obligé, il se serait défendu; mais, sa politique n'ayant pas été +sérieusement attaquée, il croyait répondre aux sentiments exprimés à +Londres, en s'abstenant pour le moment de toute discussion. Sur cette +déclaration, le paragraphe fut voté sans difficulté. La Chambre se +trouva ensuite en présence d'un paragraphe additionnel, proposé par +MM. Billault et Dufaure: c'était la manifestation du nouveau tiers +parti qui prétendait faire la leçon à la fois à M. Thiers et à M. +Guizot, se séparait du premier en approuvant les mariages, mais ne +témoignait pas confiance dans la fermeté du second. Cet amendement, +soutenu par ses deux auteurs et par M. de Tocqueville, repoussé avec +un laconisme dédaigneux, d'un côté par M. Guizot, de l'autre par M. +Odilon Barrot, ne réunit au vote que 28 voix sur 270. Un échec si +complet fit sourire la galerie. «Ils ont voulu faire de l'équilibre, +disait le _Journal des Débats_, être de l'opposition et de la +majorité, garder un pied sur la rive droite et un pied sur la rive +gauche, ce qui est une attitude très difficile quand on n'est pas le +colosse de Rhodes.» + +[Note 395: Le jour même où s'ouvraient les débats de l'adresse, le +1er février, M. Dégages écrivait à M. de Jarnac: «M. Guizot parlera +le moins possible; il ne parlera que pour se défendre s'il est +attaqué. Chacun se demande ce que fera M. Thiers. Je crois volontiers +qu'il ne le sait pas bien encore lui-même.» (_Documents inédits._)] + +Le gouvernement s'était-il donc débarrassé à si peu de frais de +l'opposition contre les mariages espagnols? C'eût été trop beau. En +sortant de cette séance du 2 février, M. Thiers avait conscience +de n'y avoir pas fait brillante figure. Vainement ses journaux +prétendaient-ils, le lendemain matin, que M. Guizot avait «demandé +grâce» et «imploré le silence»; le public ne s'y laissait pas +prendre: il voyait bien qui avait reculé devant le débat, et un +observateur pouvait noter sur son journal intime: «L'opposition est +en pleine déroute; en gardant le silence, elle avoue implicitement +l'imprudence et l'impopularité de la politique qu'elle a suivie par +rapport aux mariages espagnols; jamais, depuis 1830, elle n'avait +paru à ce point déconcertée et anéantie[396].» M. Thiers crut donc +nécessaire de tenter quelque chose, dans la séance du 3 février, +afin d'atténuer cette impression. Il prit la parole pour déclarer +que, s'il s'était abstenu jusqu'alors, c'était que le ministre des +affaires étrangères lui avait paru désirer le silence dans l'intérêt +du pays; mais ne voulant, disait-il, laisser aucune équivoque sur la +question de savoir à qui incombait la responsabilité de ce silence, +il demandait au gouvernement de dire nettement s'il acceptait ou +refusait la discussion. M. Guizot répondit aussitôt que le ministère +ne refusait pas la discussion; tant qu'il ne s'était pas vu attaqué +sérieusement, il avait cru qu'il y aurait avantage à imiter la +réserve du Parlement anglais; si aujourd'hui l'on voulait recommencer +le débat, il l'accepterait; mais ce n'était pas à lui à prendre +l'initiative; il ne pouvait avoir qu'à se défendre. Sur ce, M, Thiers +annonça qu'il parlerait, et rendez-vous fut pris pour le lendemain. + +[Note 396: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +M. Thiers n'apporta pas, à la tribune, la contradiction absolue, +l'attaque à fond, la réprobation véhémente et indignée qu'eussent pu +faire prévoir la polémique de ses journaux et ce que nous savons de +ses sentiments intimes. Évidemment, il était contenu par l'état de +l'esprit public. Quand il en vint à préciser les points où il eût +voulu une politique différente de celle qui avait été suivie, on +fut surpris de voir que ces points n'étaient, en somme, ni les plus +nombreux ni les plus considérables, et que souvent la dissidence se +réduisait à peu de chose. Il commença par reconnaître qu'il avait +été bon de marier la Reine avec don François d'Assise et d'écarter +le prince de Cobourg. Sa critique porta uniquement sur le mariage +du duc de Montpensier; il ne contestait pas que ce mariage fût +«désirable» sous plusieurs rapports, mais, selon lui, on s'était, +sans nécessité, trop pressé de l'accomplir, et cette précipitation +avait fait manquer à ce qui était dû à l'Angleterre. Pour établir +cette thèse, il exposa les faits à sa façon, niant que le ministère +whig eût été moins fidèle que le ministère tory aux engagements pris +à Eu, affirmant même que le premier avait fait plus encore que le +second pour empêcher le mariage Cobourg. Il appuya aussi sur les +révélations faites par les deux dépêches de lord Normanby du 1er et +du 25 septembre 1840, et sur les déclarations contradictoires que M. +Guizot aurait faites à ces deux dates. Et pourquoi, demandait-il, +tous ces mauvais procédés dont la conséquence avait été la rupture +de l'alliance anglaise? Pour faire un mariage qui ne valait certes +pas d'être payé si cher. L'orateur estimait qu'en attachant tant +d'importance à cette question matrimoniale, le gouvernement avait +commis une sorte d'anachronisme: aujourd'hui, ce n'était plus par +un lien de parenté royale que la politique française pouvait agir +efficacement en Espagne, c'était par le lien d'une révolution +commune. Parlant à ce propos du rôle de la France en Europe, M. +Thiers revendiquait pour son pays l'honneur de protéger partout la +liberté en péril, les nationalités menacées. Pour une telle oeuvre, +l'alliance anglaise lui était utile. En rompant cette alliance au +moment où le pouvoir passait aux mains des whigs, dont l'esprit +libéral déplaisait aux puissances absolutistes, notre gouvernement +avait révélé ses penchants réactionnaires. Ce qu'il nous en coûtait, +on l'avait vu tout de suite dans l'affaire de Cracovie. Mais Cracovie +n'était qu'un point dans l'espace. M. Thiers montrait alors, dans +un brillant tableau, l'Italie qui se réveillait à la parole de Pie +IX, la Suisse en état de guerre civile, l'Allemagne en fermentation +constitutionnelle; il indiquait de quel appui serait, sur tous ces +théâtres, pour la cause de la liberté, l'union de la France et de +l'Angleterre. «Méconnaissez, s'écriait-il, l'événement de Cracovie; +Cracovie était bien petite, quoiqu'elle ait la grandeur du droit; +méconnaissez l'événement de Cracovie; mais avez-vous donc méconnu +l'état du monde?» + +M. Guizot prit la parole, le lendemain, 5 février: «Y a-t-il eu +nécessité de faire ce qu'on a fait et au moment où on l'a fait? Y +a-t-il eu loyauté dans la manière dont on l'a fait?» Telle était +la double question qui lui paraissait posée par le débat. Il y +répondait oui sans hésiter, et il entreprit de justifier sa réponse +en recommençant, avec nombreuses pièces à l'appui, l'histoire des +négociations auxquelles avait donné lieu l'affaire des mariages. +Cela fait,--et ce fut de beaucoup la partie la plus étendue de son +discours,--il aborda ce qu'il appelait «la question des conséquences +de l'acte, la question de la situation politique que l'acte nous +avait faite». Il ne contestait pas «la gravité de cette situation», +mais ne voulait pas qu'on l'exagérât. En tout cas, il estimait que le +moyen le plus sûr d'écarter tous les dangers était que la politique +française restât «conservatrice, pacifique, dévouée à l'ordre +européen». Ainsi obtiendrait-on que les puissances persistassent +à refuser leur adhésion aux protestations de l'Angleterre. Arrivé +au terme de sa longue démonstration, M. Guizot concluait, la tête +haute et sur un ton de fierté victorieuse: «L'affaire des mariages +espagnols est la première grande chose que nous ayons faite seuls, +complètement seuls, en Europe, depuis 1830. L'Europe spectatrice, +l'Europe impartiale en a porté ce jugement. Soyez sûrs que cet +événement nous a affermis en Espagne et grandis en Europe.» Et, +dominant les murmures de l'opposition, il faisait honneur de ce +succès à la politique d'ordre et de conservation. «Nous maintenons, +s'écriait-il, que cette politique a grandi, fortifié, honoré la +France en Europe, qu'elle lui a donné plus de poids, plus de crédit; +et nous maintenons que si cette politique n'avait pas été suivie, +vous n'auriez pas été en état de résoudre vous-mêmes, en Espagne, la +question qui s'est présentée, et qu'elle aurait été résolue contre +vous au lieu de l'être pour vous.» + +M. Guizot descendit de la tribune au milieu des acclamations de +la majorité. Celle-ci ne lui savait pas seulement gré d'avoir +vigoureusement réfuté les opposants; c'était aussi pour elle une +satisfaction nouvelle, en face de ceux qui l'avaient si souvent +accusée de platitude envers le cabinet de Londres, de voir la fermeté +avec laquelle son chef faisait tête à lord Palmerston[397]. M. Guizot, +en effet, sans oublier que sa voix portait jusqu'en Angleterre, +avait dit hardiment, sur les procédés de la diplomatie britannique, +tout ce qui lui avait paru nécessaire à sa propre justification. +Quelques-uns même de ses auditeurs, peu braves de leur naturel, +n'avaient pas été parfois sans trembler, en le voyant se mouvoir avec +cette allure résolue, sur un terrain si périlleux; mais on pouvait se +fier à l'habileté de l'orateur: admirablement maître de sa pensée et +de sa parole, il avait mesuré d'avance jusqu'où il pouvait aller, et +n'avait pas dépassé la limite qu'il s'était fixée. Le vote à mains +levées donna une grande majorité au ministère. L'opposition, se +sentant battue, n'avait pas osé demander le scrutin. Quelques jours +après, l'ensemble de l'adresse fut voté par 248 voix contre 84. Le +ministère ne s'était pas encore vu à la tête d'une majorité aussi +nombreuse et aussi décidée. + +[Note 397: «La majorité, écrivait le duc de Broglie à son fils, est +contente de manger un peu de l'Anglais, pourvu qu'on n'en mange que +ce qu'on en peut digérer.» (_Documents inédits._)] + +L'opposition, qui sentait toute l'étendue de son échec, maugréait +plus ou moins contre M. Thiers, auquel elle reprochait d'avoir voulu +engager le combat sur un terrain aussi défavorable que celui des +mariages espagnols. Le désappointement ne devait pas être moins vif +à l'ambassade anglaise et au _Foreign office_. On y avait cru que la +discussion entraînerait la chute du ministère; or, il se trouvait au +contraire qu'elle avait tout à fait tourné à son avantage. M. Guizot +se plaisait à mettre en lumière la déception de ses adversaires. +«Voici, écrivait-il à ses agents près les cours de Vienne et de +Berlin, l'erreur du cabinet anglais depuis six mois. Il a compté sur +l'intimidation du Roi, des Chambres, du public. Il a espéré d'abord +que le mariage Montpensier ne se ferait pas; puis, le mariage fait, +qu'on ferait des concessions sur les choses, que la duchesse de +Montpensier renoncerait à ses droits; puis qu'à défaut de concessions +sur les choses, on en ferait sur les personnes, que M. Guizot serait +sacrifié. De Paris, on a successivement écrit et promis tout cela à +Londres. Cabinet anglais et opposition française ont l'un et l'autre +mis tout leur jeu sur cette carte de l'intimidation à tous les degrés +et sous toutes les formes. Ils se sont trompés[398].» + +[Note 398: Lettres à M. de Flahault, en date du 24 février 1847, et +au marquis de Dalmatie, en date du 4 mars. (_Documents inédits._)] + +M. Thiers, craignant évidemment que lord Palmerston ne fût ainsi +découragé de l'alliance contractée avec lui, s'empressa d'écrire +à M. Panizzi; il lui affirma, en dépit des votes émis; que +«l'immense majorité de la Chambre des députés déplorait la conduite +de M. Guizot», qu'elle lui «reprochait son imprudente morgue et +l'aveuglement avec lequel il s'était jeté dans le débat», et surtout +il tâcha toujours de faire croire au gouvernement anglais qu'en +poussant vigoureusement son attaque, il déterminerait Louis-Philippe +à abandonner son ministre. «Le Roi, écrivait-il, est devenu fort +douteux pour M. Guizot... Je suis certain de ce que je vous dis +ici. Des confidences très sûrement informées ne m'ont laissé aucun +doute à cet égard. Avant-hier, j'ai pu me convaincre d'un changement +notable, par mes propres yeux. J'étais invité au spectacle de la cour +avec sept ou huit cents personnes, par conséquent sans faveur aucune; +mais j'ai reçu un accueil qu'on ne m'avait pas fait depuis bien des +années, et c'est toujours ainsi quand on commence à s'ébranler[399].» +Toutefois, lord Palmerston se lassait de prendre au sérieux ces +assurances toujours démenties par l'événement. Il se rendait compte +que le ministère était beaucoup plus solide que M. Thiers ne le +disait. «Je crois M. Guizot aussi fort que jamais», écrivait-il peu +après à lord Normanby[400]. À partir de cette époque, sans aucunement +désarmer à l'égard du gouvernement français, il se montra beaucoup +moins occupé de lier partie avec notre opposition. D'ailleurs, s'il +eût trouvé un certain plaisir de vengeance à jeter par terre un +ministre qui l'avait mortifié, et si, par ce motif, il avait associé +volontiers ses ressentiments à ceux de M. Thiers, il ne consentait +nullement à regarder l'avènement de ce dernier comme une satisfaction +qui dût effacer ses griefs, dissiper ses méfiances et mettre fin au +conflit: en réalité ce n'était pas à tel ministre, mais à la France +qu'il en voulait. «Je ne vois vraiment pas, écrivait-il encore à +lord Normanby, ce que nous gagnerions à un changement de cabinet +en France. Nous pourrions avoir quelqu'un avec qui il serait plus +agréable de traiter, à la parole duquel nous croirions davantage; +mais le successeur, quel qu'il fût, serait dans son coeur aussi +hostile à l'Angleterre; peut-être même jugerait-il plus nécessaire +d'être raide, pour qu'on ne le crût pas moins disposé que M. Guizot à +nous braver,--nous devrions plutôt dire à nous tromper,--dans ce qui +regarde le mariage espagnol[401].» + +[Note 399: _The Life of sir Anthony Panizzi_, par Louis FAGAN.] + +[Note 400: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 299.] + +[Note 401: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 299.] + + +VII + +J'ai déjà eu plusieurs fois occasion de noter les relations +compromettantes de lord Normanby avec l'opposition française. Pendant +son voyage à Paris, au mois de janvier 1847, M. Greville avait +essayé, sans succès, de lui faire comprendre l'incorrection et le +danger de sa conduite[402]. «Je laisse l'ambassade dans une situation +pénible et fâcheuse, écrivait-il tristement en se remettant en route +pour l'Angleterre. Normanby semble ne pas se soucier si l'on voit son +intimité avec Thiers, et il n'en a d'aucune sorte avec Guizot... +Thiers, ayant saisi Normanby dans ses griffes, ne le laissera pas +aller aisément, et le ressentiment de Guizot ne sera guère apaisé; +aussi ne vois-je aucune chance que de bons rapports puissent jamais +être rétablis entre eux[403].» Il n'y avait pas là seulement, comme +s'en plaignait M. Greville, un obstacle aux conversations cordiales +qui eussent amené une détente; mais, dans une telle situation, +le moindre incident pouvait dégénérer en un conflit aigu entre +l'ambassadeur et le ministre. Cet incident naquit de la discussion de +l'adresse. + +[Note 402: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 45 et 47.] + +[Note 403: _Ibid._, p. 49.] + +On se rappelle comment lord Palmerston avait publié dans son _Blue +book_ deux dépêches de lord Normanby, rapportant deux conversations +de M. Guizot, du 1er et du 25 septembre: dans l'une de ces dépêches, +le ministre présentait le mariage de la Reine et celui de l'Infante +comme ne devant pas se faire «en même temps»; dans l'autre, il +avouait leur simultanéité, et, interpellé sur la déclaration +contraire faite par lui précédemment, il s'en montrait fort +embarrassé, essayait d'abord de la nier, puis prétendait l'expliquer +en disant qu'en effet, dans la cérémonie, la Reine serait mariée +la première. On n'a pas oublié non plus les accusations portées +à ce propos, à Londres comme à Paris, contre M. Guizot. Celui-ci +crut devoir y répondre dans son grand discours du 5 février. Il ne +contesta aucunement avoir annoncé, le 1er septembre, à lord Normanby, +que les mariages ne se feraient pas en même temps. «J'étais bien +en droit de le dire, ajoutait-il;... car non seulement il n'était +pas du tout décidé que les deux mariages se feraient simultanément; +mais nous nous opposions encore, à ce moment, à la simultanéité.» +Le ministre raconta ensuite comment, quelques jours plus tard, le +4 septembre, le gouvernement français avait été amené, par les +exigences de l'Espagne, à consentir cette simultanéité. «Je n'en ai +pas averti l'ambassadeur d'Angleterre, continua M. Guizot, c'est +vrai; je n'ai pas cru devoir l'avertir. J'aurais manqué aux plus +simples conseils de la prudence, si, en présence d'une opposition +qu'il m'avait déjà déclarée, j'avais été l'avertir moi-même du moment +où il fallait qu'il agît contre nous.» Quant à la conversation que +lui attribuait la dépêche du 25 septembre, M. Guizot fit d'abord +observer qu'en recevant un ambassadeur et en répondant à ses +questions, il n'entendait pas subir une sorte d'interrogatoire; +qu'il ne devait lui dire que la vérité, mais qu'il s'expliquait +seulement dans la mesure qui convenait à l'intérêt de son pays et +de sa politique. Il rappela ensuite que tout compte rendu fait +par un agent étranger d'une semblable conversation n'avait un +caractère d'authenticité et d'irréfragabilité que s'il était soumis +préalablement à celui dont on rapportait les paroles; que lord +Normanby en avait usé ainsi pour l'entretien du 1er septembre; que, +pour celui du 25 septembre, au contraire, cette communication n'avait +pas été faite. Le ministre se croyait donc le droit de contester que +son langage eût été exactement reproduit. «J'ose dire, déclarait-il, +que si M. l'ambassadeur d'Angleterre m'avait fait l'honneur de me +communiquer sa dépêche du 25 septembre, comme il m'avait communiqué +celle du 1er, j'aurais parlé autrement et peut-être mieux qu'il ne +m'a fait parler.» Fallait-il s'attendre qu'après avoir démenti un +compte rendu inexact, M. Guizot en apportât un exact? Non, il ne s'y +croyait pas tenu, et il préférait laisser une certaine obscurité sur +une conversation dans laquelle, dès l'origine, il n'avait évidemment +pas voulu ou pu être net. «Un seul mot, dit-il, sur le fond même de +la dépêche. Le 25 septembre, Messieurs, toute la situation était +changée: M. l'ambassadeur d'Angleterre m'apportait la protestation +de son gouvernement contre le mariage de M. le duc de Montpensier. +Cette protestation annonçait que le gouvernement anglais ferait tout +ce qui dépendrait de lui pour empêcher ce mariage. Je recevais en +même temps de Madrid des nouvelles tout à fait dans le même sens. Un +grand effort intérieur et extérieur était fait contre le mariage, +pour l'empêcher. Je me suis senti, le mot n'a rien de blessant pour +personne, je me suis senti, après avoir reçu cette protestation, en +face d'un adversaire, et je me suis conduit en conséquence, ne disant +rien qui ne fût rigoureusement vrai, mais ne me croyant pas obligé à +rien dire qui nuisît à ma cause ni à mon pays.» + +Lord Normanby n'était pas d'humeur à prendre en patience la leçon qui +venait de lui être donnée. Il y vit une offense publique à relever +immédiatement, et, dès le lendemain, 6 février, il adressa à lord +Palmerston une dépêche rédigée _ab irato_, dans laquelle il disait: +«Je répète, une fois pour toutes, et dans les termes les plus forts +dont le langage soit susceptible, que le récit donné par moi est +la traduction fidèle et littérale de chaque phrase et de chaque +explication dont M. Guizot s'est servi dans la conversation que +nous avons eue ensemble.» Lord Palmerston était trop au courant des +usages diplomatiques pour ne pas savoir que lord Normanby s'était +mis dans son tort en ne communiquant pas préalablement sa dépêche à +M. Guizot, et que celui-ci était dans son droit en contestant, non +la sincérité, mais l'exactitude du compte rendu[404]; il aurait donc +dû calmer son agent. Mais empêcher une mauvaise querelle de naître, +ce n'était ni dans les habitudes, ni surtout dans la disposition +actuelle de lord Palmerston; il aima bien mieux s'y jeter lui-même, +sans se demander ni ce qu'elle valait, ni où elle le conduirait, ni +comment il pourrait en sortir. Il répondit à lord Normanby, le 11 +février: «Milord, votre dépêche du 6 courant m'est parvenue, et, +en réponse à cette communication, j'ai à assurer Votre Excellence +que le gouvernement de Sa Majesté a la plus parfaite confiance dans +l'exactitude de vos rapports, et que rien de ce qui a été dit à la +Chambre des députés, le 5 courant, ne peut en aucune façon ébranler +la conviction du gouvernement de Sa Majesté que le récit, renfermé +dans votre dépêche du 25 septembre dernier, de ce qui s'est passé +dans la conversation entre vous et M. Guizot, est entièrement, +rigoureusement conforme à la vérité.» Le jour même, avant que l'encre +en fût séchée, il déposait cette réponse avec un extrait de la +dépêche de lord Normanby, sur le bureau du Parlement[405]. + +[Note 404: C'est ce que reconnaît formellement Bulwer, tout hostile +qu'il soit à la France, dans cette affaire des mariages; il ne doute +pas que ce ne soit au fond le sentiment de lord Palmerston. (BULWER, +_The Life of Palmerston_, t. III, p. 283.)] + +[Note 405: Lord Palmerston écrivit à lord Normanby qu'il avait +déposé seulement un extrait de sa dépêche (c'est l'extrait que nous +citons plus haut), parce que certains passages étaient d'un ton trop +batailleur (_too pugnacious_) pour l'état de l'opinion anglaise. +(BULWER, t. III, p. 283.) On peut juger, par ce que Palmerston a +conservé, de ce que devaient être les passages qu'il s'est cru obligé +de retrancher.] + +Quelques heures après, tous les journaux publiaient les deux pièces. +C'était précisément ce qu'avait voulu lord Palmerston. Il trouvait +plaisir à dire tout haut qu'il tenait M. Guizot pour un menteur. «Le +résultat, disait le _Morning Chronicle_, organe du _Foreign office_, +est qu'à la face des deux nations, M. Guizot est regardé dans +l'opinion publique comme un imposteur convaincu d'imposture. C'est +une position qui n'est pas nouvelle pour lui et qu'il peut supporter +avec une philosophique indifférence; mais certes il n'est personne en +Angleterre, ayant la prétention d'être un _gentleman_, qui se décidât +à la subir, et, s'il le faisait, il serait certainement frappé d'une +déconsidération universelle.» Suivant leur habitude, les journaux de +M. Thiers firent écho à ceux de lord Palmerston. Le _Constitutionnel_ +ne fut pas moins ardent que le _Morning Chronicle_ à accuser M. +Guizot «d'avoir abusé, par de misérables équivoques, la loyauté de +l'ambassadeur anglais»; il proclama que l'honneur de la France était +intéressé à désavouer un ministre «menteur», et surtout il s'appliqua +à grossir, à envenimer l'incident, toujours dans l'espoir d'en faire +sortir une crise ministérielle; soulignant ce qui pouvait irriter +de part et d'autre les amours-propres, il disait à lord Normanby: +«Voyez comme M. Guizot s'est moqué de vous», et à M. Guizot: «Ne vous +apercevez-vous pas que lord Normanby et lord Palmerston vous donnent +un injurieux démenti?» + +La prétention de lord Normanby était que satisfaction publique lui +fût donnée par M. Guizot, du haut de la tribune[406]. Le _Morning +Chronicle_ invitait ironiquement le ministre français «à rassembler +tout son courage moral» pour faire cette sorte d'amende honorable. +Par cette exigence, on se flattait, ou d'imposer à M. Guizot la +plus mortifiante des humiliations, ou d'obliger Louis-Philippe à +se séparer de lui. Notre ministre, fort ennuyé de cette querelle +qui venait compliquer inutilement une situation déjà si difficile, +eût saisi volontiers toute occasion d'y mettre fin honorablement, +et, si on le lui eût demandé avec politesse, il n'eût certainement +pas refusé de déclarer qu'en contestant l'exactitude du compte +rendu, il n'avait nullement entendu mettre en doute la bonne foi +de l'ambassadeur[407]. Mais à une mise en demeure offensante et +tapageuse, il estimait que sa dignité ne lui permettait pas de +répondre. Il garda donc un silence froid. Même attitude dans la +presse ministérielle. Le _Journal des Débats_, sans discuter avec les +feuilles palmerstoniennes, se borna à signaler leurs emportements +et à dénoncer le concours scandaleux que leur donnaient le +_Constitutionnel_ et ses pareils. + +[Note 406: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 15 février +1847: «Normanby, appuyé par lord Palmerston, prétend exiger une +satisfaction à la tribune française, M. Guizot se faisant interpeller +par un compère.» (_Documents inédits._)] + +[Note 407: C'est encore M. Désages qui mandait à M. de Jarnac, le 11 +février 1847: «Tout cela est regrettable, car il y a bien assez de la +difficulté au fond, sans qu'il soit besoin qu'elle se complique de +questions personnelles... Un autre que lord Normanby, après avoir +lu son _Moniteur_, aurait écrit quelques mots au ministre, qui lui +aurait répondu par un certificat de loyauté, tout en maintenant qu'il +y avait inexactitude dans la dépêche non communiquée, et tout eût été +dit.» (_Documents inédits._)] + +Le chef du _Foreign office_ ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y +aurait pas moyen de triompher de cette résistance passive de M. +Guizot; il commençait d'ailleurs,--nous l'avons déjà vu,--à se rendre +compte que le ministère français était plus solide que M. Thiers +ne le faisait croire à lord Normanby. Il invita donc ce dernier à +changer de tactique. «Vous avez dit officiellement, lui écrivit-il +le 17 février, que l'insinuation de Guizot n'était pas vraie; nous +avons fait savoir à toute l'Europe que nous vous croyions et que +nous ne le croyions pas. Que nous faut-il de plus?... Cela, nous +avions le pouvoir de le faire. Mais nous n'avons pas le pouvoir de +forcer M. Guizot à des excuses. C'est pourquoi il vaut mieux ne +pas nous exposer, en les demandant, à être obligés de nous retirer +avec un refus. Il n'y a pas de raison pour que vous et lui ne +continuiez pas à faire les affaires ensemble comme par le passé, +et la meilleure ligne à suivre pour vous, c'est de déclarer que la +publication des dernières dépêches et les sentiments unanimes du +Parlement sur ce sujet vous laissent en bonne situation, et que ni +votre gouvernement ni le Parlement ne demandent que leur opinion +soit confirmée par aucun aveu de Guizot[408].» En même temps, lord +Palmerston informait, à plusieurs reprises, M. de Sainte-Aulaire, +notre ambassadeur à Londres, qu'il donnait pleinement raison à lord +Normanby; que celui-ci serait maintenu à son poste; que si on lui +rendait impossible de traiter les affaires et si on l'obligeait +ainsi à quitter Paris, il ne serait pas remplacé; que l'ambassade +serait alors gérée par un chargé d'affaires, et que les rapports +diplomatiques seraient mis sur le même pied que ceux de la France et +de la Russie. Il faisait en sorte que cette dernière éventualité ne +fût pas ignorée de Louis-Philippe[409]. + +[Note 408: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 287, 288.] + +[Note 409: BULWER, t. III, p. 292, 293, 294.] + +Une telle situation ne pouvait se prolonger sans péril. À Londres +même, les esprits les plus posés estimaient qu'en cet état, «la +moindre difficulté pouvait produire une explosion et amener la +guerre[410]». Comment sortir de là? Il n'y avait pas à compter sur +la sagesse de lord Normanby; mais restaient les chances que devait +nous donner sa maladresse passionnée. Elles ne nous firent pas +défaut. Lady Normanby avait annoncé l'intention de donner un bal le +19 février; dans les bureaux de l'ambassade, on copia, sans y faire +attention, les listes des précédentes réceptions, et l'on adressa par +suite une invitation à M. Guizot. Quand lord Normanby s'en aperçut, +il craignit que cette démarche ne fût regardée comme une sorte +d'avance conciliante à laquelle il n'eût pas voulu se prêter, et il +fit informer M. Guizot que l'invitation lui avait été envoyée par +méprise, ou, comme il disait, «par le _mépris_ de son secrétaire». Ce +ne fut pas tout: sous prétexte de rectifier les récits de certains +journaux, l'ambassadeur fit insérer dans le _Galignani's Messenger_ +une note ainsi conçue: «La vérité semble être qu'une invitation +avait été envoyée par erreur à M. Guizot, et que celui-ci en a été +informé; mais il est également vrai, croyons-nous, que M. Guizot en +a été instruit d'une manière indirecte et sans aucune circonstance +pouvant lui donner sujet de s'offenser.» Le scandale fut grand. Le +jour du bal, aucun membre de la cour, du ministère ou de la majorité +des Chambres ne parut à l'ambassade. Par contre, les députés de +l'opposition se donnèrent le mot d'ordre d'y aller, pour témoigner +en faveur de leur allié; on y vit aussi un certain nombre de +légitimistes auxquels lord Normanby, effrayé du vide qui menaçait de +se faire dans ses salons, avait envoyé des invitations à la dernière +heure. Le même soir, il y eut réception au ministère des affaires +étrangères: l'affluence y fut énorme. + +[Note 410: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 60.] + +Aux yeux de tous les juges désintéressés, l'ambassadeur d'Angleterre, +par ce dernier incident, avait mis décidément les torts de son côté. +«Sa position est insoutenable en France», écrivait de loin M. de +Metternich[411]. M. Désages, naguère un peu inquiet du conflit où +se trouvait engagé son ministre, mandait, plus rassuré, à M. de +Jarnac: «En définitive, lord Normanby est aujourd'hui, je crois, +plus embarrassé qu'embarrassant[412].» Les Anglais n'étaient pas +les derniers à se rendre compte de la situation mauvaise où s'était +mis leur ambassadeur. Dès l'origine, beaucoup d'entre eux avaient +vu avec déplaisir cette querelle personnelle venant compliquer un +différend politique dont on commençait à être las[413]. Ce sentiment +devint plus vif encore après la sotte histoire du bal. M. Greville +constatait, le 23 février, que l'impression de dégoût et d'inquiétude +était générale, sauf peut-être chez lord Palmerston. «Rien n'est plus +déplorable que l'état de l'affaire, ajoutait-il, et Normanby semble +entièrement inconscient de la pauvre figure qu'il fait[414].» Le +_Times_ exprimait le mécontentement du public. + +[Note 411: Lettre à Apponyi, du 25 février 1847. (_Mémoires de M. de +Metternich_, t. VII, p. 328.)] + +[Note 412: Lettre du 18 février 1847. (_Documents inédits._)] + +[Note 413: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 55, 56, +57.] + +[Note 414: _Ibid._, p. 60, 61.] + +Émus de ce mouvement d'opinion, plusieurs des membres du cabinet +britannique commencèrent à sortir un peu de l'inertie qui d'ordinaire +leur faisait laisser le champ libre à lord Palmerston; ils se +préoccupèrent de contenir leur collègue et de mettre au plus vite fin +à la querelle. Mais, pendant qu'ils s'agitaient et tâtonnaient dans +ce dessein, le chef du _Foreign office_, sans les consulter, sans +même avertir son premier ministre, lord John Russell, qui pourtant +dînait chez lui le jour même, fit auprès de M. de Sainte-Aulaire une +démarche violente qui aggravait singulièrement le conflit et qui +dépassait ce que lui-même, quelques jours auparavant, regardait comme +possible; il déclara à l'ambassadeur de France que «si lord Normanby +ne recevait pas une réparation immédiate et satisfaisante, les +relations diplomatiques entre les deux pays seraient interrompues». +Lord Clarendon, informé de ce fait par quelqu'un qui venait de voir +M. de Sainte-Aulaire, alla aussitôt trouver lord John Russell: «Que +diriez-vous, lui demanda-t-il, si Palmerston avisait Sainte-Aulaire +qu'à moins d'une réparation offerte à Normanby, toute relation entre +la France et l'Angleterre cesserait?--Oh! non, dit lord John, il +ne ferait pas cela. Je ne pense pas qu'une telle affaire soit à +craindre.--Mais il l'a fait, dit Clarendon, la communication a eu +lieu, et la seule question est de savoir si Sainte-Aulaire en a ou +n'en a pas averti son gouvernement.» Cette fois, lord John Russell, +en dépit de la confiance qu'il affectait de témoigner à Palmerston, +s'alarma. Sans prendre le temps d'avertir ce dernier, il écrivit +instantanément à M. de Sainte Aulaire, et lui demanda de ne pas +transmettre à son gouvernement la communication qui lui avait été +faite. Cet avis arriva à temps; la dépêche n'était pas encore partie. +Lord John Russell vit ensuite lord Palmerston; lui parla-t-il avec +plus de fermeté qu'à l'ordinaire? ou bien le trouva-t-il plus docile +et plus humble, par conscience de ses torts? toujours est-il que le +chef du _Foreign office_, sans paraître se formaliser d'avoir vu sa +communication contremandée en dehors de lui, se soumit, au moins +pour le moment, sauf à reprendre sa politique querelleuse plus tard, +lorsqu'il serait moins surveillé et contenu[415]. + +[Note 415: Ce curieux incident est raconté en détail par M. Greville, +qui y fut mêlé d'assez près. «_The Greville Memoirs, second part_, +t. III, p. 61 à 64.»--Voir aussi Spencer WALPOLE, _The Life of lord +John Russell_, t. II, p. 7 et 8.--M. Greville note ce qu'il y eut +d'assez peu fier dans cette évolution de Palmerston. «Celui-ci, +dit-il, est surpris, déjoué au moment où, de sa propre autorité, à +l'insu de ses collègues, il faisait cette démarche grave et violente: +il devrait être mortifié, et jusqu'à un certain point il pourrait se +croire déshonoré. Voir sa communication contremandée à son insu par +le premier ministre est une sorte d'affront que tout homme d'honneur +ressentirait. Mais il est trop dans son tort pour le ressentir, et +il se soumet.» M. Greville n'est pas moins sévère pour la faiblesse +du premier ministre, intervenant dans ce cas particulier, mais ne +sachant pas établir son autorité d'une façon permanente.] + +Cette nouvelle manière d'être de lord Palmerston se manifesta dans +une lettre qu'il écrivit, le 23 février, à lord Normanby. «Nous +sommes très anxieux, lui mandait-il, d'apprendre que les différends +entre vous et Guizot ont été arrangés d'une façon ou d'une autre... +Le public ici commence à s'inquiéter de ces affaires. Il ne +comprend pas bien l'importance qu'ont à Paris des choses qui n'en +auraient pas autant ici; et il craint que des différends personnels +n'aient une influence fâcheuse sur les différends nationaux qui les +ont produits. Vous savez combien ici le public est sensitif sur +tout sujet qu'il suppose conduire à la guerre... Un arrangement +est donc très souhaitable, et plus que vous ne pouvez vous en +apercevoir à Paris.» Le ministre rappelait à son agent que, dans un +conflit entre un premier ministre et un ambassadeur, ce dernier est +toujours le plus faible. Il ne lui cachait pas d'ailleurs que tout +le monde lui donnait tort dans l'affaire du bal, et que du moment où +l'invitation avait été envoyée, même par erreur, elle n'aurait pas +dû être retirée. «Le seul point, disait-il en terminant, sur lequel +quelque chose comme une réparation soit nécessaire, est ce que Guizot +a dit à la Chambre. À vous parler vrai, cela n'a pas été regardé +ici comme aussi offensant qu'on semble l'avoir considéré à Paris. +Sainte-Aulaire dit que Guizot lui assure n'avoir eu aucune intention +de contester votre véracité. Le meilleur arrangement eût été qu'il +donnât cette assurance à la tribune, en réponse à une question posée +par quelque député. Mais probablement le temps est passé où cela +aurait pu se faire. Ne pourrait-il pas vous le dire en présence +du Roi intervenant comme pacificateur? Il ne déplairait peut-être +pas au Roi de jouer ce rôle. Ou bien Guizot pourrait-il dire cela +au Roi, qui vous le répéterait? Ou bien pourrait-il faire cette +déclaration à Apponyi, avec mission de vous la rapporter? Tous ces +moyens seraient, je pense, possibles. Mais il est très désirable que +l'affaire soit arrangée[416].» + +[Note 416: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 294 à 296.] + +Une telle lettre, si peu en harmonie avec ce qui lui avait été écrit +jusqu'alors du _Foreign office_, était faite pour surprendre et +désappointer lord Normanby. En tout cas, il dut se dire que du moment +où lord Palmerston lui-même voyait ainsi les choses, il n'avait plus +qu'à s'exécuter. Il se résigna donc, fort tristement et la tête +basse, à aller trouver le comte Apponyi, l'informa qu'il était prêt +à prendre envers le ministre français l'initiative d'une démarche de +conciliation et le pria de s'interposer. M. Guizot, de son côté, ne +demandait qu'à mettre fin à cette querelle personnelle; il accueillit +bien ces ouvertures, insistant seulement pour qu'il fût bien établi +que lord Normanby faisait les premiers pas. Suivant un programme +convenu à l'avance, l'ambassadeur d'Angleterre chargea le comte +Apponyi d'exprimer à M. Guizot ses regrets, au sujet de l'invitation +retirée; en réponse, M. Guizot déclara au même intermédiaire n'avoir +point eu l'intention, dans son discours à la Chambre, d'inculper la +bonne foi et la véracité de l'ambassadeur; puis, le 27 février, tous +deux se rencontrèrent chez le comte Apponyi et se serrèrent la main. +«Messieurs, leur dit l'ambassadeur d'Autriche, je suis charmé de vous +voir réunis chez moi, et je vous remercie de la confiance dont vous +m'avez honoré l'un et l'autre.» M. Guizot, se tournant vers lord +Normanby, lui tint ce langage: «Mylord, après ce que M. l'ambassadeur +d'Autriche m'a fait l'honneur de me dire de votre part et ce que je +lui ai répondu, ce qui conviendra le mieux, je pense, à vous comme +à moi, c'est que nous n'en parlions plus.--Certainement», répondit +l'ambassadeur. Ils s'assirent, causèrent du froid, du vent d'est, des +travaux des Chambres, de l'Irlande, des emprunts, du maïs, des pommes +de terre. Au bout de dix minutes, M. Guizot se retira[417]. Une note +sommaire fit connaître au public les conditions du rapprochement. Peu +de jours après, lord Normanby vint entretenir M. Guizot de l'affaire +de la Plata, et le ministre dîna à l'ambassade. Les relations étaient +rétablies, du moins en apparence. + +[Note 417: Tous ces détails sont rapportés par M. Guizot dans une +lettre particulière du 4 mars 1847, adressée au marquis de Dalmatie, +ministre à Berlin. (_Documents inédits._)] + +À Paris, les amis de M. Guizot trouvèrent, non sans raison, que +l'affaire s'était terminée à son avantage[418]. À Londres, on ne +put s'empêcher de remarquer combien la conclusion était différente +des prétentions premières de lord Normanby. «Celui-ci, écrivait +lord Howden, a été comme le mois de mars, arrivant comme un lion et +s'en allant comme un agneau.» M. Greville déclarait que «la fin de +cette triste querelle avait répondu au commencement, et que rien +n'était plus misérable que la réconciliation[419]». Lord Normanby +avait conscience de la figure un peu piteuse qu'il faisait; aussi +les lettres qu'il écrivait à Londres étaient-elles pleines de +récriminations contre son gouvernement qui ne l'avait pas soutenu, +contre ses amis «plus que candides», qui s'étaient effarouchés de sa +conduite[420]. Lord Palmerston tâcha de le consoler. «Je ne suis pas +surpris, lui mandait-il, que vous soyez ennuyé de la _candeur_ de +nos amis communs; mais c'est un mal inséparable de la vie publique... +La tendance des meilleurs amis est toujours de penser qu'on a +trop fait quand il s'élève des difficultés par suite de ce qui a +été fait, ou, au contraire, qu'on a trop peu tenté quand il s'élève +des difficultés par suite de ce qui a été omis... C'est toutefois +le devoir de ceux qui ont charge de diriger un service, de soutenir +leurs collaborateurs au milieu des difficultés auxquelles ils peuvent +être exposés. Et soyez assuré que je ferai toujours ainsi. C'est +pour moi la condition _sine qua non_ de la coopération qu'on peut +attendre d'hommes d'honneur[421].» Lord Normanby pardonna-t-il à +ceux de ses amis qui l'avaient abandonné? En tout cas, il ne devait +jamais pardonner à M. Guizot l'avantage que celui-ci avait eu sur lui +en cette affaire. Jusqu'à la révolution de Février, il restera, plus +que jamais, en connivence active avec notre opposition, et telle sera +sa conduite que les Anglais pourront l'accuser d'avoir contribué au +renversement de la monarchie de Juillet[422]. + +[Note 418: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +[Note 419: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 66.] + +[Note 420: _Ibid._, p. 66 à 68.--M. Greville note avec stupéfaction +que Normanby, dans ses lettres, se défendait d'avoir été en +communication avec l'opposition française, et notamment avec M. +Thiers. «C'est réellement incroyable, ajoutait M. Greville, qu'il +puisse s'abuser jusqu'à ce point et qu'il s'imagine tromper les +autres.»] + +[Note 421: Lettre du 5 mars 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_, +t. III, p. 297, 298.)] + +[Note 422: C'est ce que dit l'éditeur des Mémoires de Greville, M. +Reeve (_The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 72, note de +l'éditeur).] + + +VIII + +Si occupé que fût lord Palmerston de ce qui se passait en France, et +de la campagne qu'il y menait avec le concours de notre opposition, +il ne perdait pas de vue le reste de l'Europe et ne cessait pas +d'agir auprès des autres puissances. On sait quels efforts il avait +faits, dès le début du conflit, pour mettre dans son jeu l'Autriche, +la Prusse et la Russie. Il les avait d'abord invitées, en septembre +1846, à protester avec lui contre le mariage annoncé et non encore +célébré de l'Infante; le fait accompli, il les avait pressées, +en octobre et novembre, de déclarer, dans un protocole signé à +quatre, que les enfants à naître de cette union seraient déchus de +leurs droits successoraux, à la couronne d'Espagne; chaque fois il +avait échoué. Non découragé par ce double insuccès, il revint à la +charge en janvier 1847. Sa prétention, toujours la même au fond, se +faisait plus modeste dans la forme. Il demandait que chacune des +trois cours lui donnât séparément son avis sur les droits éventuels +des descendants de l'Infante. Cet avis, il l'avait déjà obtenu, +à peu près tel qu'il le désirait, du gouvernement de Berlin, en +octobre 1846. Ne pouvait-on décider les cabinets de Vienne et de +Saint-Pétersbourg à en faire autant? Sans doute, cette demande était +assez anormale; il n'est guère dans l'usage des chancelleries de +se prononcer ainsi, par voie de consultation doctrinale, sur des +hypothèses qui ne se réaliseront peut-être pas. Mais, à entendre +le ministre anglais, cette mesure préventive n'avait pas pour but +de commencer la bataille avant l'heure; elle devait, au contraire, +assurer le maintien de la paix; le gouvernement français, averti +à l'avance des dangers auxquels l'exposerait telle éventualité, +s'arrangerait pour qu'elle ne se réalisât pas. Lord Palmerston +donnait, en outre, à entendre, pour amadouer les trois cours, +qu'elles serviraient par là les intérêts du comte de Montemolin, et +il se répandait en éloges de ce prince, déclarant que, «s'il l'avait +connu plus tôt, il se serait conduit autrement[423]». + +[Note 423: Lettres diverses, adressées à M. Guizot, en janvier 1847, +par le comte de Flahault, ambassadeur à Vienne, et par le marquis de +Dalmatie, ministre à Berlin. (_Documents inédits._)] + +Comme j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, la clef de la +situation était à Vienne. Lord Ponsonby s'y démenait avec un zèle +passionné. En toutes circonstances, il trahissait son animosité +contre la France et ne prenait même pas la peine de la cacher à +notre ambassadeur, le comte de Flahault, bien qu'il fût avec lui en +bons rapports personnels. Ce dernier écrivait à M. Guizot, le 22 +janvier 1847: «Ponsonby me disait l'autre jour que le discours de +la Reine contiendrait un paragraphe fort sévère sur les mariages +espagnols[424], que la guerre était très probable; que, du reste, +lors même que cette difficulté ne se fût pas élevée, il s'en +serait présenté d'autres qui auraient eu les mêmes conséquences; +que la France et l'Angleterre étaient comme deux belles dames +qui se rencontrent dans un salon; elles se font la révérence, se +disent des politesses, mais sont toujours prêtes, à la première +occasion, à se prendre aux cheveux (_pull on another's cap_)[425].» +En même temps, pour gagner les bonnes grâces de M. de Metternich, +lord Ponsonby affectait d'entrer dans toutes ses idées, même les +plus rétrogrades[426]. Le chancelier, visiblement flatté d'être +ainsi courtisé, trouvait toutes sortes de qualités à l'ambassadeur +d'Angleterre[427]. + +[Note 424: On sait que le discours de la Reine fut tout différent de +ce qu'annonçait lord Ponsonby.] + +[Note 425: _Documents inédits._] + +[Note 426: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 22 janvier +1847.--M. Greville notait sur son journal: «Ponsonby fait tout ce +qu'il peut à Vienne et y tient le langage le plus despotique.» (_The +Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 64.)] + +[Note 427: M. de Metternich décernait à lord Ponsonby l'éloge qu'il +réservait à ses meilleurs amis; il l'appelait un «brave homme». +(Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, en date du 21 janvier 1847. +_Documents inédits._)] + +Le gouvernement français, informé du mouvement que se donnait +la diplomatie anglaise à Vienne, ne laissait pas que d'en être +préoccupé[428]. De son côté, il n'était pas inactif. Il chargeait +M. Giraud, légiste et historien distingué, de faire, sur le _Traité +d'Utrecht_, un livre qui était la réfutation savante de la thèse +anglaise: ce livre, traduit aussitôt en allemand, fut envoyé aux +diverses chancelleries. Et surtout il ne se lassait pas, dans ses +lettres à M. de Flahault, de développer les idées qu'il lui avait +indiquées dès le début et qu'il savait être de nature à faire le plus +d'impression sur M. de Metternich. «La France, lui écrivait-il, a +besoin que l'Espagne soit pacifiée, monarchique et conservatrice. La +France veut être tranquille de ce côté. À cette condition seulement, +elle peut employer sur d'autres points son influence pour le maintien +des mêmes principes. L'Autriche, surtout, a besoin que la France +continue à soutenir la politique de conservation. Elle a besoin du +concours, de l'action morale de la France, en Italie, en Suisse. +Ressusciter à notre porte, en Espagne, l'état révolutionnaire, c'est +ôter à la France non seulement tout moyen, mais peut-être toute envie +de persévérer ailleurs dans cette politique. Si le désordre renaît +en Espagne, il peut naître en Italie. Est-ce l'Angleterre qui y +portera remède? N'est-ce pas la France, la France seule, qui le peut +et le veut aujourd'hui? Le prince de Metternich mettra-t-il en jeu +le repos de l'Europe, pour servir la rancune de lord Palmerston?» M. +Guizot ajoutait, dans une autre lettre, quelques semaines plus tard: +«Lord Palmerston est voué à la politique remuante et révolutionnaire. +C'est son caractère: c'est aussi sa situation. Partout ou à peu près +partout, il prend l'esprit d'opposition et de révolution pour point +d'appui et pour levier. M. de Metternich sait, à coup sûr, aussi +bien que moi, à quel point, en Portugal, en Espagne, en Grèce, lord +Palmerston est déjà engagé dans ce sens-là. Nous, au contraire, nous +sommes de plus en plus conduits, par nos intérêts intérieurs et +extérieurs bien entendus, à nous appuyer sur l'esprit d'ordre, de +gouvernement régulier et de conservation[429].» + +[Note 428: M. de Flahault rapportait à M. Guizot des conversations de +M. de Metternich, qui ne semblaient pas toujours rassurantes. (Lettre +du 21 janvier 1847. _Documents inédits._) Notre diplomatie se rendait +compte d'ailleurs des raisons qui pouvaient porter le chancelier à +prêter l'oreille aux ouvertures de l'Angleterre. Un peu plus tard, M. +de Flahault résumait ainsi ces raisons: «Il ne faut pas oublier que +l'Angleterre est une ancienne amie que la politique autrichienne est +disposée à suivre, et que la négation des droits de Mme la duchesse +de Montpensier se trouve dans le principe qui règle la conduite de la +cour de Vienne, et qu'elle pourrait tendre au rétablissement de la +Pragmatique de Philippe V et à celui de la branche masculine dans la +personne du comte de Montemolin, si la reine Isabelle vient à décéder +sans enfants. Tout cela est fort tentant.» (Lettre à M. Guizot, du 9 +mars 1847. _Documents inédits._)] + +[Note 429: Lettres du 1er et du 24 février 1847. (_Documents +inédits._)] + +En présence des événements chaque jour plus graves de Suisse et +d'Italie, de semblables considérations paraissaient décisives à M. +de Metternich. Aussi, tout en témoignant beaucoup d'amitié à lord +Ponsonby, le chancelier ne se laissait-il pas ébranler par ses +instances, ni attirer hors du terrain où il avait pris possession +dès le début. Le 19 janvier 1847, lord Palmerston lui avait demandé, +dans une note officielle, «de vouloir bien s'expliquer sur la +valeur qu'il reconnaissait aux traités de 1713, 1715 et 1725 et +à leurs annexes, et de vouloir bien déclarer si, en vertu de ces +différents actes et en conséquence de son mariage avec le duc de +Montpensier, l'Infante et ses descendants n'avaient pas perdu leurs +droits à la succession de la couronne d'Espagne». M. de Metternich +répondit, le 23 janvier, également par une note. Il commençait par +y établir «que l'attitude prise par la Cour impériale prouvait +qu'elle reconnaissait la validité de tous les actes cités dans la +note anglaise et particulièrement de celui qui en est le complément +et le moyen d'exécution, la Pragmatique de Philippe V, établissant, +en Espagne, la succession masculine; que, sans l'abolition de cette +Pragmatique, le mariage de l'Infante avec M. le duc de Montpensier +eût été un événement sans importance; que, quant aux enfants nés de +ce mariage, ils ne pourraient élever de prétentions à la couronne +qu'en vertu du droit paternel ou maternel; que le droit paternel ne +saurait exister, le chef de la branche d'Orléans y ayant renoncé pour +lui et ses descendants; que le droit maternel ne saurait exister +aux yeux des puissances qui n'avaient pas reconnu le testament +de Ferdinand VII, maintenaient la validité de la Pragmatique de +Philippe V et ne reconnaissaient pas par conséquent les droits de +l'Infante[430]». Cette réponse n'était pas pour satisfaire lord +Palmerston; il ne pouvait s'armer contre nous d'un avis qui tendait à +contester le droit de la reine Isabelle elle-même. Ce qu'il lui eût +fallu, ce n'était pas une déclaration d'incapacité générale fondée +sur l'exclusion de toute succession féminine, mais une déclaration +d'incapacité spéciale fondée, sur le mariage de l'Infante avec le +duc de Montpensier. Sur le moment, le gouvernement français ne +connut ni la note de lord Palmerston, ni la réponse du cabinet de +Vienne. Mais, dans la seconde moitié de février, M. de Metternich, +voulant nous donner «une marque de sa confiance» et un gage de ses +bonnes dispositions, se décida à nous communiquer, «sous le sceau du +secret», les notes échangées; il eut soin de faire ressortir que, par +sa réponse, il avait refusé de se placer sur le terrain où l'appelait +lord Palmerston, qu'il avait «pris position _à côté_ de la question +irritante», et il se dit résolu à «maintenir cette attitude[431]». +Notre gouvernement n'en demandait pas davantage. + +[Note 430: J'ai trouvé ce résumé de la note anglaise et de la note +autrichienne dans une lettre particulière de M. de Flahault à M. +Guizot, en date du 19 février 1847. M. de Flahault tenait ces +renseignements de M. de Metternich. (_Documents inédits._)] + +[Note 431: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 19 février +1847. (_Documents inédits._) Voir aussi deux dépêches de M. de +Metternich au comte Apponyi, du 25 février 1847. (_Mémoires de M. de +Metternich_, t. VII, p. 383 à 388.)] + +Lord Ponsonby, cependant, n'abandonnait pas la partie. Sa fiévreuse +activité tenait sans cesse en éveil la diplomatie française, et +celle-ci se demandait parfois s'il ne parviendrait pas à faire +tomber M. de Metternich dans quelque piège. Un jour, par exemple, +vers la fin de février, il vint dire au chancelier: «Auriez-vous +objection à répondre par oui ou par non à la question suivante?» +Et alors, tirant de sa poche un petit papier, il commença à lire: +«Voulez-vous concourir à la déclaration...» Ici, le prince l'arrêta +et lui demanda: «Qu'entendez-vous par _déclaration_? Est-ce une +déclaration faite en commun ou que chacun fera de son côté?»--«Vous +avez raison, répliqua Ponsonby; effaçons _déclaration_ et mettons +_opinion_. Partagez-vous l'opinion que les descendants du duc de +Montpensier et de l'Infante n'ont pas de droits à hériter de la +couronne d'Espagne?»--«Oui», répondit le chancelier[432]. On voit +tout de suite quelle avait été la manoeuvre de l'ambassadeur, +en demandant qu'il fût répondu par oui ou par non. Si M. de +Metternich eût motivé son _oui_, on eût vu qu'il était fondé non +sur la prétendue incapacité que la diplomatie britannique faisait +résulter du mariage avec le duc de Montpensier, mais sur l'exclusion +générale de toute succession féminine; c'est ce qui avait été dit +expressément dans la note du 23 janvier. Le _oui_ non motivé prêtait +à l'équivoque. Quand M. de Metternich raconta cette conversation à +M. de Flahault, celui-ci signala, non sans émotion, le parti que la +diplomatie anglaise pouvait en tirer. Le chancelier le rassura; il +protesta, à plusieurs reprises, qu'il ne se laisserait pas jouer, +que son _oui_ ne changeait rien à l'attitude prise par lui dans la +note du 23 janvier, que, si le cabinet de Londres voulait en abuser, +il lui opposerait un démenti et renouvellerait ses déclarations +antérieures[433]. Ces assurances finirent par dissiper entièrement +les inquiétudes, un moment assez vives, de M. de Flahault. «Je +crois, écrivit-il, le 5 mars, à M. Guizot, le prince de Metternich +aujourd'hui décidé à ne pas sortir de l'attitude qu'il a prise dans +la question espagnole; mais j'ai eu quelques moments d'anxiété.» Et +dans une autre lettre, en date du 9 mars, après avoir rappelé les +rédactions plus «astucieuses» les unes que les autres, présentées +par lord Ponsonby, pour écarter la duchesse de Montpensier et ses +enfants, il ajoutait: «Il faut en convenir, il m'a fait passer par de +rudes moments[434].» + +[Note 432: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 24 février 1847. +(_Documents inédits._)] + +[Note 433: Lettres de M. de Flahault à M. Guizot, en date du 24 +février et du 18 mars 1847. (_Documents inédits._)] + +[Note 434: _Documents inédits._] + +Lord Palmerston fut-il averti des dispositions de M. de Metternich? +Toujours est-il qu'il ne chercha pas à exploiter le _oui_ obtenu par +son ambassadeur. Bien au contraire, il envoya à ce dernier une lettre +où il constatait que décidément le cabinet de Vienne ne voulait +pas se réunir au gouvernement anglais dans l'affaire du mariage; +«s'il en est ainsi, ajoutait-il, non sans dépit, il faudra bien +s'en passer[435]». Quelques jours auparavant, il écrivait à lord +Normanby: «Nous devons, je suppose, regarder Metternich comme étant +passé maintenant tout à fait du côté de la France[436].» De son côté, +M. de Metternich était décidé à ne plus accepter de conversations +sur ce sujet. Il écrivait à ce propos, le 19 avril 1847, au comte +Apponyi: «Je sais tirer une ligne entre les questions qui, pour +nous, sont tranchées et celles qui ne le sont pas. Lord Palmerston +voudrait nous engager dans une discussion dont nous ne voulons pas. +Nous avons clairement défini et énoncé notre attitude, et nous +entendons n'y rien changer. Lord Palmerston a dit à lord Ponsonby +_qu'avec le cabinet autrichien il n'y a rien à faire; qu'il fallait +donc s'en passer_. La question ainsi posée, ce n'est pas à nous qu'il +appartiendrait d'y revenir[437].» + +[Note 435: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, du 4 avril 1847. +(_Documents inédits._)] + +[Note 436: Lettre du 26 mars 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_, +t. III, p. 302.)] + +[Note 437: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 394, 395.] + +La diplomatie britannique était-elle plus heureuse à Berlin? Là, +sans doute, on continuait à être mal disposé pour la monarchie de +Juillet; le ministre des affaires étrangères, M. de Canitz, dans ses +conversations, tenait, sur la question espagnole, un langage qui, +trop souvent, était de nature à ne pas nous satisfaire; de Londres +et de Paris, MM. de Bunsen et d'Arnim pressaient plus vivement que +jamais leur gouvernement de s'unir à l'Angleterre[438]; les journaux +prussiens étaient fort aigres sur la France; mais, pas plus qu'en +octobre et en novembre, Frédéric-Guillaume IV ne se décidait à +prendre nettement parti. Il eût évidemment moins hésité à marcher +avec l'Angleterre, si l'Autriche se fût déterminée à le suivre dans +cette voie: il essaya de l'entraîner. Le 6 mars 1847, le baron de +Canitz adressa à Vienne une longue communication où il exprimait, au +nom de son maître, le désir non seulement qu'il y eût une entente +parfaite entre les deux cours allemandes, mais que cette entente fût +rendue plus manifeste aux yeux de toute l'Europe; puis, examinant, +à ce point de vue, la conduite à suivre par ces deux cours envers +les autres puissances, il se montrait partial pour l'Angleterre et +peu favorable à la France. M. de Metternich, dans sa réponse, se +proclama non moins désireux de maintenir l'accord de l'Autriche et de +la Prusse: seulement, jetant à son tour un regard sur les positions +prises par les deux puissances occidentales, il marqua sa préférence +pour la France qui lui paraissait actuellement moins engagée dans +la politique révolutionnaire: «Elle soutient, dit-il en résumé, les +principes conservateurs en Suisse, en Italie, en Espagne, et, sur ces +points, c'est avec elle que les trois puissances de l'Est peuvent +s'entendre; l'Angleterre, au contraire, cherche à y faire prévaloir +le radicalisme le plus avancé[439].» + +[Note 438: M. de Metternich écrivait au comte Apponyi, le 25 février +1847: «Le mouvement que se donne le baron d'Arnim pour aider à +envenimer la situation est digne de son esprit et de son caractère.» +(_Mémoires_, t. VII, p. 327.) Causant avec M. de Flahault, M. de +Metternich traitait Bunsen d'«âme damnée de lord Palmerston». (Lettre +de M. de Flahault à M. Guizot, du 18 mars 1847. _Documents inédits._)] + +[Note 439: M. de Flahault avait été informé par M. de Metternich de +l'existence de ces deux dépêches. (Lettre de M. de Flahault à M. +Guizot, du 18 mars 1847. _Documents inédits._)] + +Avant même d'être informé par M. de Metternich de cette tentative du +cabinet prussien, M. Guizot, impatienté de l'hostilité sourde qui +se perpétuait à Berlin, s'était décidé à y parler plus haut et plus +ferme qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il adressa, le 8 mars 1847, +au marquis de Dalmatie, une lettre où il appréciait sévèrement la +conduite de la Prusse et expliquait comment cette conduite obligeait +la France à se montrer «réservée et même un peu froide». «Grâce à +Dieu, disait-il, nous avons, dans notre politique extérieure, les +mains assez fortes et assez libres pour ne nous montrer bienveillants +que là où nous rencontrons de la bienveillance.» Il engageait notre +représentant à faire lire cette lettre à M. de Canitz et même au +roi Frédéric-Guillaume[440]. Le ministre prussien, intimidé par ce +langage, répondit par une apologie, en forme d'excuse, de sa conduite +passée, et par des protestations empressées de bon vouloir pour +l'avenir: il affirmait n'avoir pris aucun engagement envers lord +Palmerston et être absolument libre de reconnaître demain la duchesse +de Montpensier si elle était appelée au trône. «Non, ajouta-t-il, +nous ne faisons pas de la politique anglaise. Nous avons donné à +Londres notre avis pur et simple, parce qu'on nous le demandait; +mais, quand on nous a demandé une protestation, nous avons refusé... +Loin d'être malveillants pour la France, notre politique est +d'être avec elle en termes de bonne harmonie et d'amitié.» Et il +faisait valoir qu'en ce moment même, dans les affaires de Grèce, il +refusait de marcher avec l'Angleterre[441]. Cette humble réponse +n'était pas pour disposer notre gouvernement à tenir grand compte +du cabinet prussien. «Preuve de plus, écrivait M. Guizot, qu'il +convient de parler ferme à Berlin et même un peu haut, et que cette +attitude y fait plus d'effet que la douceur[442].» En tout cas, il +était désormais certain que Frédéric-Guillaume, retenu par l'Autriche +et intimidé par la France, n'oserait pas prendre ouvertement parti +pour l'Angleterre. Aussi, M. de Metternich, dans cette dépêche déjà +citée, du 19 avril, où il déclarait, pour son compte, ne plus vouloir +entendre parler des propositions de lord Palmerston sur les affaires +espagnoles, ajoutait: «J'ai la conviction que ce sentiment prédomine +aujourd'hui également, à Berlin, sur un moment d'entraînement dont il +faut regarder M. de Bunsen comme ayant été le point de départ et la +cheville ouvrière[443].» + +[Note 440: Lettre de M. Guizot au marquis de Dalmatie, en date du 8 +mars 1847. (_Documents inédits._)] + +[Note 441: Lettre du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en date du 19 +mars 1847. (_Documents inédits._)] + +[Note 442: Lettre de M. Guizot au marquis de Dalmatie, en date du 31 +mars 1847. (_Documents inédits._)] + +[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 395.] + +Quant à la Russie, le cabinet français pouvait être plus tranquille +encore: elle persistait, en dépit des instances de lord Palmerston, +dans son attitude de réserve, attentive à régler sa conduite d'après +celle de l'Autriche. Bien plus, on eût dit qu'elle cherchait +alors à nous être agréable. Au commencement de 1847, par suite de +circonstances qui seront exposées ailleurs, une crise financière et +monétaire assez aiguë sévissait à Paris, et la Banque de France avait +vu sa réserve métallique baisser dans des proportions alarmantes. On +cherchait, sans les trouver toujours, les moyens de remédier à cette +baisse, quand, le 17 mars, l'empereur de Russie fit spontanément +offrir à la Banque, par l'intermédiaire du ministre des affaires +étrangères, d'acheter, au cours moyen de la Bourse du 11 mars, soit à +115 fr. 75, des inscriptions de rente 5 pour 100 pour un capital de +50 millions payables en numéraire. La proposition fut acceptée avec +empressement. Tenue secrète jusqu'au dernier moment, la convention +fit grand bruit quand elle fut connue. L'effet matériel et moral +fut considérable et contribua beaucoup à améliorer la situation +financière de la place de Paris. Sans doute, en agissant ainsi, le +Czar faisait une bonne affaire; il devait bénéficier de la hausse +qu'il contribuait à produire, et de plus la Russie était assurée de +retrouver prochainement, par ses exportations de grains, le numéraire +qu'elle versait à notre Banque. Mais cette opération n'en rendait +pas moins un service signalé à la France, et témoignait d'une grande +confiance dans son crédit. Or, quelque temps auparavant, l'empereur +Nicolas se fût systématiquement refusé à lui rendre ce service +et à lui montrer cette confiance. Il semblait qu'il y eût là une +disposition nouvelle. Les autres cours en furent très surprises. +M. de Metternich ne voulut pas tout d'abord y croire[444]. C'était +surtout pour les cabinets anglais et prussien que cet incident +renfermait une leçon. Notre gouvernement ne manqua pas de la mettre +en lumière. M. Guizot écrivait à ce propos, le 20 mars, au marquis +de Dalmatie: «Il y a de la coquetterie dans l'air, en Europe, et +nous avons quelque droit de dire qu'on en fait envers nous plus que +nous n'en faisons nous-mêmes... Il est bon qu'on voie, à Berlin et +à Londres spécialement, que nous n'avons pas besoin de nous remuer +ni de parler beaucoup, pour qu'on ait envie, ailleurs, d'être bien +avec nous et pour qu'on nous le montre[445].» Quelques jours après, +M. Désages, dans une lettre à M. de Jarnac, notre chargé d'affaires +à Londres, donnait à entendre que si lord Palmerston continuait à +creuser l'abîme entre la France et l'Angleterre, cela pourrait bien +nous amener à nous rapprocher de la Russie; il indiquait que celle-ci +nous faisait, depuis quelque temps, certaines avances. «On compte +trop autour de nous, ajoutait-il, sur la puissance et la durée des +antipathies dans les régions supérieures. Ce qui était absolument +vrai, sous ce rapport, il y a quinze, ou dix, ou même encore cinq +ans, est déjà moins vrai, moins pratiquement vrai aujourd'hui, si +je puis ainsi parler. Le temps marche et modifie plus ou moins +toutes choses en marchant. Dites-moi si l'Europe est aujourd'hui +ce qu'elle était hier. Bien habile, à coup sûr, serait celui qui +pourrait dire ce qu'elle serait demain[446].» Quoi qu'il en fût des +perspectives que faisait entrevoir M. Désages, il était du moins +tout à fait acquis qu'à Saint-Pétersbourg, comme à Vienne et même à +Berlin, on refusait à lord Palmerston le concours qu'il demandait. +La campagne diplomatique que celui-ci venait de poursuivre, avec +tant d'obstination, pour réunir de nouveau l'Europe contre la France +isolée, cette campagne avait définitivement échoué: il n'en devait +plus être question. + +[Note 444: Lettre de M. de Flahault à M. Guizot, avril 1847. +(_Documents inédits._)] + +[Note 445: _Documents inédits._] + +[Note 446: _Ibid._] + + +IX + +L'affaire des mariages espagnols n'a été pour lord Palmerston qu'une +suite de déceptions et de mortifications. Au début, en prenant le +pouvoir, il veut réagir contre les prétendues défaillances de lord +Aberdeen et cherche, par des menées souterraines, à faire prévaloir +à Madrid une solution contraire à la nôtre; au bout de quelques +semaines, il est surpris par la nouvelle de l'accord conclu entre +la France et la cour d'Espagne. Ce premier échec subi, il se flatte +de provoquer assez de troubles, de produire assez d'intimidation, +de susciter assez de difficultés pour empêcher ou tout au moins +retarder le mariage de l'Infante; mais les deux mariages sont +célébrés tranquillement au jour fixé. Dès lors, il aspire à se +venger, d'une part, en obligeant Louis-Philippe et le parlement +français à sacrifier M. Guizot; d'autre part, en décidant les autres +puissances à s'unir à lui contre la France; toujours même insuccès. +Ni Louis-Philippe ni le parlement français ne se laissent effrayer ou +égarer; des débats qui s'engagent, M. Guizot sort plus fort qu'il n'a +jamais été; sa majorité est nombreuse, compacte, pleine d'entrain, +fière de la figure que fait son chef. Quant aux autres puissances, +elles refusent avec persistance de s'associer à la politique +britannique, et témoignent de la confiance que leur inspire le +cabinet de Paris, du désir qu'elles ont de s'entendre avec lui; c'est +le ministre anglais qui leur devient suspect et l'Angleterre qui +est menacée de se trouver isolée. L'impression générale du moment, +au dedans et au dehors, aussi bien chez ceux qui s'en félicitent +que chez ceux qui s'en attristent, est donc que, dans cette grande +partie, lord Palmerston a tout le temps mal joué et qu'il a perdu; +que M. Guizot, au contraire, a bien joué et qu'il a gagné. La France +paraissait avoir pris, contre l'Angleterre, sa revanche de 1840. À +considérer les choses du point de vue de l'histoire, cette impression +se confirme-t-elle? Quel jugement convient-il de porter aujourd'hui +sur la politique suivie par Louis-Philippe et M. Guizot, dans +l'affaire des mariages espagnols? + +D'abord, il est une première question qui peut être considérée comme +résolue, celle de la loyauté. L'accusation de tromperie préméditée et +ambitieuse, portée contre le gouvernement du Roi, ne tient pas debout +devant les faits tels qu'ils sont maintenant connus. Il ne peut plus +être nié que les promesses faites à Eu, relativement à l'époque du +mariage de l'Infante, nous obligeaient seulement dans la mesure où +le cabinet de Londres resterait lui-même fidèle aux engagements qui +étaient la contre-partie des nôtres; que cet accord synallagmatique, +maintenu pendant le ministère de lord Aberdeen, a été rompu par lord +Palmerston aussitôt son avènement, et que notre liberté nous a été +ainsi rendue; il est manifeste également que, loin d'avoir désiré +reprendre cette liberté, nous nous en sommes servis à contre-coeur, à +la dernière extrémité, quand l'Espagne nous y a contraints et quand +nous n'avons plus vu d'autre moyen d'empêcher le succès des menées +britanniques. Notre droit était donc incontestable. Il est seulement +à regretter qu'en en faisant usage, le gouvernement français n'ait +pas mieux prévenu la méprise qui a fait douter sincèrement de sa +bonne foi, à beaucoup d'esprits en Angleterre, particulièrement à la +reine Victoria. Cela ne met plus en cause sa loyauté, mais cela peut, +dans une certaine mesure, mettre en doute son habileté. + +Cette habileté, du reste, a été contestée d'une façon beaucoup plus +générale. À entendre les critiques, toute notre politique, en cette +affaire, aurait reposé sur une grosse erreur; en attachant autant +d'importance à la question de savoir qui épouserait la reine Isabelle +et sa soeur, le gouvernement français aurait méconnu deux grands +changements survenus depuis le dix-huitième siècle: il aurait oublié, +d'abord, que l'Espagne affaiblie était désormais incapable de jouer +un rôle en Europe et d'être pour nous une alliée vraiment secourable; +ensuite, qu'avec le développement et la prépondérance du sentiment +national dans les États modernes, les parentés royales ne pouvaient +plus avoir la même influence qu'autrefois sur la direction de la +politique. Ne semble-t-il pas, en effet, que les événements aient +donné presque aussitôt une leçon,--leçon d'une ironie tragique,--à +ceux qui croyaient d'un intérêt si capital d'unir par un nouveau +mariage les Bourbons d'Espagne et ceux de France? Dix-huit mois +après la célébration de ce mariage, les Bourbons n'étaient plus sur +le trône de France, et ils n'y sont pas encore remontés. Au bout de +quelques années, ils étaient aussi chassés de Madrid; ils y sont +revenus depuis, mais, par un étrange hasard, leur restauration s'est +trouvée aboutir à la régence d'une archiduchesse d'Autriche. On ne +reproche pas seulement aux mariages espagnols d'avoir été sans profit +pour la France, on leur reproche d'avoir eu des suites fâcheuses; on +soutient qu'ils ont faussé, bouleversé notre politique extérieure, +en brisant l'entente cordiale avec l'Angleterre, en nous exposant +à l'animosité implacable de lord Palmerston, en nous mettant à la +discrétion des cours continentales, et cela à un moment où l'Europe +allait se trouver aux prises avec les problèmes les plus difficiles +et les plus dangereux. Bien plus, en voyant la catastrophe de Février +suivre de si près les mariages, on prétend établir entre les deux +faits quelque chose comme une relation d'effet à cause; il a été, +pendant quelque temps, de langage courant outre-Manche, de montrer +dans la chute de Louis-Philippe la conséquence fatale et le châtiment +mérité de sa conduite en Espagne[447]. + +[Note 447: Le baron de Stockmar, le conseiller de la reine Victoria +et du prince Albert, a développé cette thèse dans ses _Mémoires_.] + +Que faut-il penser de ces critiques? Il est possible que, par +fidélité à certaines traditions et sous l'empire de certains +souvenirs, le gouvernement français se soit un peu exagéré l'avantage +qu'il y avait pour lui à ce que le mari de la Reine et celui de +sa soeur fussent choisis dans telle famille. M. Guizot lui-même +a avoué plus tard, à ce sujet, «qu'il s'était surpris parfois en +flagrant délit d'anachronisme, et mettant à certaines choses, soit +pour les désirer, soit pour les craindre, une importance qu'elles +n'avaient plus[448]». Toutefois, ce serait une grosse erreur de ne +voir dans la conduite suivie alors par le gouvernement français +que cette préoccupation matrimoniale. Au fond de sa politique, +il y avait une idée beaucoup plus large, qui, celle-là, était +conforme aux intérêts permanents du pays et que n'avaient nullement +affaiblie les transformations survenues depuis la guerre de la +succession d'Autriche et le Pacte de famille: c'était l'idée que +l'Espagne devait, pour notre sécurité européenne, être notre alliée +et un peu notre cliente, que surtout elle ne pouvait, sans péril +pour nous, être soumise à l'influence de nos ennemis ou de nos +rivaux. Or, n'était-il pas évident que lord Palmerston prétendait +éloigner l'Espagne de la France et la faire passer dans l'orbite +de l'Angleterre? Par l'effet des circonstances, la question +matrimoniale se trouvait être celle où devait se décider ce conflit +d'influences. La France n'eût pu y avoir le dessous, sans que sa +situation dans la Péninsule et même en Europe ne fût atteinte. Ainsi +arrive-t-il souvent, dans la politique extérieure, que certaines +affaires prennent une importance en quelque sorte symbolique, +supérieure à leur importance intrinsèque et réelle. Ajoutons que +l'attention des chancelleries et du public avait été trop appelée +sur les négociations préalables pour que l'amour-propre national ne +fût pas vivement intéressé à leur issue. Qu'on se demande quel cri +se fût élevé en France, si notre gouvernement, moins vigilant et +moins hardi, eût laissé les desseins de lord Palmerston s'accomplir +à Madrid. Sans doute, habitués que nous sommes maintenant à des +luttes où l'existence même de la nation est en jeu, nous comprenons +difficilement l'intérêt qu'on a pu attacher autrefois à des questions +où il ne s'agissait que d'une mesure d'influence. Mais après tout, la +comparaison, si on voulait l'établir, ne serait pas à l'avantage de +l'époque actuelle; nous n'avons sujet ni de nous féliciter ni de nous +enorgueillir du changement qui s'est fait. Tout ce qui vient d'être +dit ne répond-il pas aussi à ceux qui arguent de ce que la révolution +de Février aurait diminué ou annulé après coup les avantages attendus +des mariages espagnols? Bien que Louis-Philippe ne fût plus sur le +trône, il n'importait pas moins à la France de ne pas rencontrer à +Madrid une influence hostile. D'ailleurs, fût-il prouvé que, sur +ce point, comme sur tant d'autres, la catastrophe de 1848 avait +stérilisé la politique suivie jusqu'alors par la monarchie, le mérite +de cette politique n'en saurait être diminué, et ses entreprises n'en +devraient pas moins être jugées en elles-mêmes, indépendamment de +l'accident brutal et inopiné qui est venu les interrompre. + +[Note 448: M. GUIZOT, _Robert Peel_, p. 308.] + +Le gouvernement n'avait donc pas eu tort de croire qu'il était de +l'intérêt de la France de ne pas se laisser battre à Madrid par +lord Palmerston. Est-il vrai maintenant que la victoire de notre +diplomatie ait eu pour le pays des conséquences plus fâcheuses encore +que n'aurait eu sa défaite? Parmi ces prétendues conséquences, il en +est une qui peut tout d'abord être écartée sans grande discussion. +Que veulent dire les Anglais, quand ils affirment que Louis-Philippe +est tombé pour avoir fait les mariages espagnols? Veulent-ils dire +que, pour se venger d'un mécompte diplomatique, ils ont eux-mêmes +poussé et aidé les partis révolutionnaires à jeter bas la monarchie +de Juillet? S'il en était ainsi, on ne comprendrait pas qu'ils s'en +vantassent. Quant à un autre lien entre les deux événements, on ne +voit pas quel il pourrait être, à moins que le seul fait de s'être +mis en travers des desseins de l'Angleterre ne soit un de ces crimes +que la Providence se charge de châtier sans retard et qui attirent +la foudre sur la tête des rois. En somme, les écrivains anglais +ont abusé d'un simple rapprochement chronologique. Par contre, +je ne conteste pas que les mariages espagnols aient gravement +changé les conditions de notre politique extérieure. Ils ont amené +une rupture avec l'Angleterre, et une rupture plus profonde que +notre gouvernement ne s'y attendait. Cela sans doute est fâcheux. +Mais ajoutons tout de suite que si la diplomatie britannique fût +arrivée à ses fins, la France, humiliée, irritée, aurait elle-même +provoqué cette rupture; la situation eût été semblable, sauf que +nous aurions eu en plus la mortification d'un échec. En réalité, du +jour où lord Palmerston était revenu au pouvoir, l'entente cordiale +était condamnée à mort. À défaut de ce conflit, il s'en fût élevé +un autre. Si regrettable donc que l'on juge le refroidissement +survenu entre les deux puissances occidentales, il faut y voir un +accident que notre gouvernement n'eût probablement pas pu éviter et +dont les mariages espagnols ont été l'occasion plutôt que la cause. +D'ailleurs, sans méconnaître les inconvénients de ce refroidissement, +il convient de ne pas les exagérer. La France n'était plus réduite +à cette alternative qui avait été si longtemps pour elle la +conséquence de 1830, ou maintenir à tout prix l'alliance anglaise, +ou se trouver seule contre quatre. Les puissances continentales, +l'Autriche surtout, avaient pris confiance en nous et sentaient le +besoin de notre concours. Nous avions retrouvé le libre choix de nos +alliances. Séparés de l'Angleterre, nous ne manquions pas d'amis qui +s'offraient à nous, prêts à nous payer le prix de notre concours, +peut-être même à nous le payer plus cher que ne l'auraient fait nos +voisins d'outre-Manche. C'était pour nous le point de départ d'une +politique nouvelle. Que cette politique dût avoir ses difficultés et +ses dangers, je ne le nie pas; quelle politique en eût été exempte, +en face des questions soulevées en 1847? En tout cas, elle avait sa +grandeur et pouvait avoir ses profits. On la verra se développer, +incomplètement, il est vrai, car elle devait être brusquement et +malheureusement interrompue par la révolution de Février. Mais, dès +aujourd'hui, on peut affirmer, ce me semble, que si les mariages +espagnols ont changé le rôle de la France en Europe, ils ne l'ont pas +diminué. + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIÈRES ANNÉES DU GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL BUGEAUD EN ALGÉRIE. + +(1844-1847.) + + I. Grande situation du maréchal Bugeaud après la bataille + d'Isly. Ovations qui lui sont faites en France.--II. + L'insurrection de Bou-Maza. Le colonel Pélissier fait enfumer + des Arabes. Incursions d'Abd el-Kader dans le Sud. Expédition + en Kabylie.--III. Idées de Bugeaud sur le gouvernement civil + de la colonie. Pour lui, «l'armée est tout». Ordonnance du + 15 avril 1845 sur l'administration de l'Algérie.--IV. Le + problème de la colonisation. La crise de 1839. La colonisation + administrative. Villages créés autour d'Alger.--V. La Trappe + de Staouëli. Bugeaud et les Jésuites. Les premiers évêques + d'Alger.--VI. Bugeaud et la colonisation militaire. Ce système + est très critiqué. Le maréchal cherche, sans succès, à entraîner + le gouvernement.--VII. Bugeaud, mécontent, parle de donner sa + démission. Son voyage en France et son entrevue avec le maréchal + Soult.--VIII. L'insurrection éclate en septembre 1845. Massacre + de Sidi-Brahim. Capitulation d'Aïn-Temouchent. Bugeaud revient + aussitôt en Algérie. Sa lettre au préfet de la Dordogne.--IX. + Nombreuses colonnes mises en mouvement pour guetter et + poursuivre Abd el-Kader. L'émir, insaisissable, fait une + incursion dans l'Ouarensenis. Son irruption sur le bas Isser. La + Métidja est en péril. Sang-froid de Bugeaud. Abd el-Kader battu + par le général Gentil et rejeté dans le Sud.--X. Le maréchal + fait poursuivre l'émir dans le désert. Il eût désiré porter la + guerre sur le territoire marocain, mais le gouvernement l'en + empêche. Massacre des prisonniers français dans la deïra. Abd + el-Kader, à bout de forces, est réduit, après sept mois de + campagne, à rentrer au Maroc.--XI. Bugeaud supporte impatiemment + les critiques qui lui viennent de France. Discussion à la + Chambre, en juin 1845. Le maréchal parle de nouveau de donner + sa démission.--XII. Le gouvernement promet à Bugeaud de + proposer un essai de colonisation militaire. Délivrance des + prisonniers français survivants. Soumission de Bou-Maza.--XIII. + Efforts infructueux de Bugeaud pour convertir l'opinion à la + colonisation militaire. Voyage de M. de Tocqueville et de + quelques députés en Algérie. La Moricière propose, sur la + colonisation, un système opposé à celui du maréchal.--XIV. + Projet déposé par le gouvernement pour un essai de colonisation + militaire. Il y est fait mauvais accueil. Bugeaud, qui s'en + aperçoit, conduit une dernière expédition en Kabylie et donne + sa démission. Son départ d'Alger. Le gouvernement accepte la + démission du maréchal et retire le projet de colonisation + militaire. + + +I + +La victoire d'Isly (14 août 1844) avait encore grandi la situation +du maréchal Bugeaud[449]. Tandis que le Roi lui conférait le titre +de duc, les témoignages spontanés de la gratitude et de l'admiration +nationales lui venaient de toutes parts. «Jamais, écrivait-il à un +de ses amis, ivresse de la victoire n'a été plus prolongée que la +mienne: il y a bien quarante jours que j'emploie le tiers de mon +temps à répondre ou à faire répondre aux lettres de félicitations +qui m'arrivent[450].» Le 21 septembre 1844, quelques jours après +la rentrée du gouverneur à Alger, les chefs des tribus arabes du +voisinage vinrent, en grand appareil et accompagnés d'une brillante +escorte, rendre solennellement hommage au vainqueur des Marocains. +Le maréchal leur adressa la parole d'un ton d'autorité paternelle +et ordonna qu'on leur racontât les détails du combat. À la fantasia +d'usage succéda un banquet; il prenait fin quand un des agas se leva: +«Arrêtez, s'écria-t-il, messeigneurs et frères. Nous sommes tous ici +membres d'une seule famille. Les Français sont chrétiens, les Arabes +de l'Algérie sont musulmans, mais Dieu est pour tous. Il nous a donné +pour sultan le roi des Français. Notre religion nous ordonne de lui +obéir, puisque le Seigneur a voulu que son bras fût plus fort que +le nôtre. Nous avons juré de le servir fidèlement et de l'honorer +comme notre sultan; je vous propose donc une prière au Très-Haut, que +vous répéterez tous avec moi.» On eut alors ce spectacle vraiment +extraordinaire des chefs arabes prenant l'attitude de la prière +pour demander à Dieu de «donner toujours la victoire au sultan des +Français et de punir ses ennemis». + +[Note 449: Sur la première partie du gouvernement du maréchal +Bugeaud, voir les chapitres V et VI du livre V.] + +[Note 450: Lettre à M. Gardère, du 17 octobre 1844. (_Le Maréchal +Bugeaud_, par le comte D'IDEVILLE, t. II, p. 550.)] + +Tout paraissant être ainsi à la paix, le maréchal Bugeaud jugea +qu'il pouvait s'absenter pendant quelques mois. Il s'embarqua le 16 +novembre 1844, laissant le commandement par intérim au général de +La Moricière. D'autres ovations l'attendaient en France. À peine +descendu de la frégate qui l'avait amené, il fut invité par les +commerçants de Marseille à un grand banquet dans la salle du théâtre; +suivant son habitude, il ne se fit pas prier pour prendre la parole. +«La conquête de l'Algérie par les armes est achevée, dit-il; la paix +est partout; depuis les frontières de Tunis jusqu'à celles du Maroc, +tout est soumis, à part quelques tribus kabyles. Partout règne la +sécurité la plus entière. Un progrès immense se fait sentir. Les +revenus de la colonie, qui n'étaient, en 1840, que de 4 millions, +s'élèvent aujourd'hui à 20 millions... La population européenne, qui +n'était, en 1840, que de 25,000 âmes, est maintenant de 75,000... +En vous parlant ainsi, je ne suis pas suspect, car, vous le savez, +dans l'origine, je n'étais pas partisan de la colonie.» L'exemple +de Marseille fut suivi par plusieurs autres villes. Le dernier +banquet, et non le moins retentissant, fut celui que le commerce de +Paris donna, le 18 mars 1845, dans le palais de la Bourse, et auquel +prirent part quatre cent cinquante convives, dont les quatre fils du +Roi. Le maréchal jouissait de sa gloire et, en même temps, tâchait de +la faire servir au triomphe de ses idées. Ainsi prononçait-il, dans +la discussion de l'adresse, le 24 janvier 1845, un grand discours où +il disait hautement, avec une sorte de brusquerie humoristique, sans +s'inquiéter de heurter les préventions régnantes, tout ce qui lui +tenait le plus à coeur sur les choses algériennes,--glorification +des services rendus par l'armée et nécessité de ne pas la réduire, +réfutation des scrupules philanthropiques qui s'effarouchaient des +razzias, justification des expéditions partielles qu'il fallait +entreprendre de temps à autre, défense du régime militaire contre les +partisans du régime civil, exposé des avantages de la colonisation +par les vieux soldats. Écouté avec une curiosité attentive, le +maréchal ne fut pas contredit: le prestige de sa victoire en +imposait; mais il n'eût pas fallu en conclure que l'auditoire était +convaincu. + +Pendant ce temps, l'Algérie, sous l'habile administration du général +de La Moricière, demeurait tranquille. Les quelques explosions +de fanatisme musulman, qui se produisaient de temps à autre, ne +paraissaient être que des accidents isolés. Le Maroc, encore sous +le coup de sa défaite, subissait le traité de délimitation que lui +imposait le général de La Rue, envoyé spécialement de Paris pour +suivre cette négociation. À peine arrivé en Afrique, cet officier +constatait l'effet considérable produit par les derniers succès +de nos armes; il écrivait à M. Guizot, le 22 février 1845: «Notre +situation vis-à-vis de nos tribus et des Marocains est bonne. Ils +reconnaissent notre supériorité et la puissance de nos forces +militaires. L'expulsion d'Abd el-Kader de l'Algérie, l'invincible +sultan du Maroc battu, son armée dispersée, ont frappé l'imagination +des Arabes; ils disent que Dieu est décidément pour nous, puisque +nous sommes les plus forts. Cette impression est déjà répandue +même dans les tribus les plus éloignées, à ce point qu'un marabout +vénéré du désert disait hier: «Je ne veux ni pouvoirs ni richesses; +j'ai assez de tout cela. Ce que je voudrais, ce qui ajouterait à +l'illustration de ma famille, ce serait de recevoir une lettre du +grand sultan de France, à qui Dieu donne la victoire[451].» + +[Note 451: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 180 à 182.] + +Le gouverneur général rentra à Alger, dans les derniers jours de +mars 1845. L'état dans lequel il trouva la colonie ne pouvait que +confirmer l'impression agréable que lui laissaient les ovations dont +il avait été l'objet, pendant son séjour en France. Aussi l'ordre du +jour qu'il adressa, en débarquant, «aux citoyens et aux soldats de +l'Algérie», respirait-il le plus complet optimisme. «J'ai vu, dit-il, +avec une vive satisfaction, qu'en mon absence, aucune affaire n'avait +périclité. Les progrès en tout genre ont continué... Aucun fait +militaire de quelque importance n'a signalé cette période de quatre +mois... Vous apprendrez avec bonheur que notre noble entreprise n'a +pas moins de succès en France qu'en Afrique. La presque universalité +des citoyens et des hommes politiques y ont foi... Notre cause est +gagnée dans l'opinion.» + + +II + +Le maréchal Bugeaud, cependant, ne pouvait se flatter que la période +des luttes armées fût définitivement close. À peine était-il de +retour en Afrique que, vers le milieu d'avril 1845, une insurrection +éclatait dans le Dahra, massif montagneux s'étendant du Chélif à la +mer, à l'ouest d'Alger. L'instigateur en était un jeune homme de +vingt ans, inconnu jusqu'alors, venu du Maroc avec une réputation +de saint et que les Arabes surnommaient Bou-Maza, l'homme à la +chèvre. Il se donnait comme le chérif envoyé de Dieu pour chasser +les chrétiens, le «maître de l'heure» annoncé par les prophéties. Le +meurtre de deux caïds dévoués aux Français et des surprises tentées +contre quelques troupes isolées marquèrent son entrée en campagne. +Vainement le colonel de Saint-Arnaud, qui commandait en cette région, +lui infligea-t-il des échecs, la révolte ne fut pas étouffée. Bien +au contraire, à la fin d'avril, elle avait gagné l'Ouarensenis, au +sud du Chélif. Les Arabes, enhardis, venaient même insulter les murs +d'Orléansville. Le gouverneur général se décida alors à intervenir, +et, dans les premiers jours de mai, il se porta, avec une forte +colonne, dans l'Ouarensenis; le duc de Montpensier l'accompagnait. +Son expédition se borna à des marches pénibles, contrariées par le +mauvais temps; l'ennemi se dérobait. Bou-Maza avait préféré porter +tous ses efforts contre le colonel de Saint-Arnaud, qui continuait +à agir dans le Dahra, avec une colonne moins nombreuse. Le chérif +n'y gagna rien: il fut battu à plusieurs reprises, vit détruire ses +meilleurs soldats et perdit ses drapeaux. Il finit par disparaître, +sans qu'on eût pu mettre la main sur lui. «Nous venons, écrivait +Saint-Arnaud, de chasser Bou-Maza du pays,--jusqu'à ce qu'il +revienne.» + +En présence d'ennemis si difficiles à atteindre, le gouverneur +général estima qu'il ne lui restait qu'un moyen d'action efficace: +c'était de frapper très durement les tribus qui avaient pris part +à la révolte, de détruire leurs récoltes, de couper leurs arbres +fruitiers, d'enlever leur bétail et leurs chevaux, et surtout de les +contraindre ainsi à livrer leurs fusils. Ce désarmement était chose +nouvelle; jusqu'à présent, on n'avait pas cru possible de l'imposer +à des populations aussi guerrières. Le colonel de Saint-Arnaud fut +le premier à l'exécuter. «Je ruine si bien le pays des Beni-Hidja, +écrivait-il dès le 4 mai, que je les force à demander grâce, et, +ce qui ne s'est jamais vu, je les oblige à rendre leurs fusils... +Les vieux officiers d'Afrique ont peine à croire à la remise des +fusils, même en les voyant couchés devant ma tente.» Encouragé par ce +succès, le maréchal voulut, une fois Bou-Maza en fuite, généraliser +le désarmement; il chargea les colonels de Saint-Arnaud, Pélissier +et Ladmirault de l'opérer sur les deux rives du Chélif. Plus de +sept mille fusils propres au service furent ainsi recueillis. Ordre +fut donné de les employer, en les dénaturant le moins possible, aux +constructions de l'arsenal d'Alger et des divers établissements +militaires: on devait en faire des rampes d'escalier, des grilles, +des balcons. «Ils serviront ainsi, écrivait le maréchal, de monument +pour constater le désarmement. Les commandants militaires qui +succéderont à ceux d'aujourd'hui y trouveront la preuve permanente +de la possibilité de cette mesure qui, selon nous, doit être +rigoureusement appliquée à toute tribu qui se révoltera[452].» + +[Note 452: _Moniteur algérien_ du 25 juillet 1845.] + +Ce désarmement fut marqué, le 19 juin, par un incident tragique. Une +partie des Ouled-Rhia, contre lesquels agissait le colonel Pélissier, +s'étaient réfugiés dans des grottes profondes. Mis en demeure de se +soumettre et de livrer leurs armes, avec promesse qu'à ce prix leurs +personnes et leurs propriétés seraient respectées, ils répondirent +par des coups de fusil. Impossible de les prendre de force ni de les +réduire par la famine; ils avaient des vivres et de l'eau. Le colonel +menaça alors de les «chauffer», c'est-à-dire d'allumer de grands feux +à l'entrée des cavernes; ce moyen avait été déjà employé, l'année +précédente, dans une circonstance analogue, par le colonel Cavaignac, +et il avait contraint les Arabes à capituler. La menace, renouvelée à +plusieurs reprises, fut sans effet: les Arabes continuaient à tirer +sur tous ceux qui se montraient. De délai en délai, la nuit arriva. +Des fascines furent amoncelées et allumées. Vers une heure du matin, +le colonel, estimant en avoir fait assez pour vaincre la résistance, +fit éteindre le feu et envoya reconnaître l'ouverture des grottes. La +fumée en sortait si épaisse et si âcre qu'il fut d'abord impossible +d'y pénétrer. Bientôt, on vit sortir de là quelques malheureux à +demi brûlés et asphyxiés. Quand on put enfin pénétrer, on reconnut +avec stupeur que la flamme, attirée par un fort courant d'air, avait +produit un ravage dépassant toutes les prévisions: plus de cinq +cents cadavres d'hommes, de femmes, d'enfants, gisaient au fond des +cavernes; cent cinquante Arabes environ purent seuls être sauvés. «Ce +sont là, écrivait le colonel Pélissier à la fin de son rapport, ce +sont là de ces opérations que l'on entreprend quand on y est forcé, +mais que l'on prie Dieu de n'avoir à recommencer jamais.» + +Aussitôt connu en France, cet événement y souleva une douloureuse +émotion que les journaux opposants exploitèrent violemment. Le prince +de la Moskowa porta la question à la tribune de la Chambre des pairs, +dans la séance du 11 juillet. Le maréchal Soult, intimidé par le +tapage de la presse, ne sut pas parler en homme de gouvernement et +en chef d'armée: il fit une réponse embarrassée, blâmant le colonel +Pélissier, sans cependant satisfaire ceux qui l'attaquaient. Le +maréchal Bugeaud n'eut pas de ces timidités; couvrant hardiment +son subordonné, il fit publier, le 15 juillet, dans le _Moniteur +algérien_, un article qui le justifiait, et adressa, le 18, la +lettre suivante au ministre de la guerre: «Je regrette, Monsieur +le maréchal, que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif +aucun, la conduite de M. le colonel Pélissier. Je prends sur moi +la responsabilité de son acte. Si le gouvernement juge qu'il y a +justice à faire, c'est sur moi qu'elle doit être faite. J'avais +ordonné au colonel Pélissier, avant de nous séparer à Orléansville, +d'employer ce moyen à la dernière extrémité. Et, en effet, il ne +s'en est servi qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la +conciliation. C'est à bon droit que je puis appeler déplorables, +bien que le principe en soit louable, les interpellations de la +séance du 11; elles produiront sur l'armée un bien pénible effet, +qui ne peut que s'aggraver par les déclamations furibondes de la +presse. Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il faut que +les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont prouvé +qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci même est +impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intérêts. Par +une rigoureuse philanthropie, on éterniserait la guerre d'Afrique en +même temps que l'esprit de révolte, et alors on n'atteindrait même +pas le but de philanthropie.» + +La révolte suscitée par Bou-Maza était la plus importante, non la +seule. D'autres furent tentées sur divers points, notamment sur les +confins des provinces d'Alger et de Constantine; mais nos troupes les +réprimèrent promptement. + +Cette agitation n'échappait pas à Abd el-Kader, qui était toujours +établi, avec sa deïra, sur le territoire marocain, à peu de distance +de la frontière française. On se rappelle que, par le traité de +Tanger, l'empereur du Maroc s'était obligé à mettre notre ennemi +hors la loi. Avait-il jamais eu la volonté sérieuse de le faire? En +tout cas, on ne fut pas long à s'apercevoir qu'il n'en aurait pas +le pouvoir. Aux premières injonctions qu'il avait fait adresser à +l'émir, celui-ci ne s'était montré nullement disposé à obéir. «Les +tribus de la frontière, écrivait alors le général de La Moricière, +celles au milieu desquelles est établie la deïra d'Abd el-Kader, +ont été si bien prêchées et fanatisées par lui, qu'elles sont +aujourd'hui plutôt à lui qu'à Mouley-Abd-er-Raman; et comme ces +tribus sont nombreuses et puissantes, qu'elles occupent un pays fort +difficile et en général fort mal soumis, je crois que l'Empereur, +alors même qu'il en aurait la ferme intention, serait fort embarrassé +pour employer des mesures coercitives contre la base d'opérations +que l'émir s'est créée dans ses États[453].» C'était bien, en +effet, une base d'opérations: argent, vivres, soldats, tout était +fourni à Abd el-Kader par les populations au milieu desquelles il +vivait. Pendant tout l'hiver, sous son influence, une fermentation +sourde avait régné sur la frontière. Au printemps, quand il apprit +l'insurrection de Bou-Maza, il crut possible d'oser davantage. À +la tête d'une troupe de cavaliers, il pénétra sur le territoire +algérien, dans cette région du Sud oranais, sorte de désert de +sable parsemé d'oasis, où nos colonnes avaient pénétré, mais où +nous n'avions pas d'établissements fixes. Passant subitement d'un +point à un autre, il rattacha à sa cause une partie des tribus, très +imparfaitement soumises, et maltraita celles qui nous demeuraient +fidèles. La prodigieuse rapidité de ses déplacements défiait toutes +les poursuites. Nos commandants se bornaient à veiller sur les +confins des grands plateaux, là où avait été créée une ligne de +postes; tous leurs efforts tendaient à empêcher l'émir de franchir +cette ligne et de pénétrer dans le Tell. Ils n'étaient rien moins +que sûrs d'y parvenir. «Je m'attends, d'un jour à l'autre, écrivait +alors le maréchal Bugeaud au général de La Moricière, à apprendre +qu'Abd el-Kader s'est montré sur l'un ou sur l'autre point du Tell, +ce que ni vous, ni moi, ni personne ne pouvons empêcher, quoique nous +soyons vingt fois plus forts qu'il ne faut pour le battre[454].» Les +mois de mai et de juin se passèrent ainsi sur le qui-vive. Enfin, +dans les derniers jours de juin, on apprit que l'émir était rentré +sur le territoire marocain, sans avoir pu ou voulu pénétrer plus au +nord. Bien que n'ayant pas eu de grands résultats apparents, cette +incursion lui rendit un peu de son prestige et de son influence. Sa +deïra devenait chaque jour plus nombreuse et plus prospère; elle ne +comptait pas moins de deux mille tentes. On évaluait à trente ou +quarante mille les émigrés algériens qu'il attirait au Maroc[455]. +Il y avait là, pour l'avenir, une menace qui n'échappait pas au +maréchal Bugeaud. «Abd el-Kader prépare un retour, c'est évident, +écrivait-il, et le Maroc le laisse faire. Il y a là un danger +permanent[456].» + +[Note 453: Lettre au général Bourjolly, citée par M. C. Rousset. (_La +Conquête de l'Algérie_, t. II, p. 29.)] + +[Note 454: Lettre du 22 mai 1845. (_Ibid._, p. 27.)] + +[Note 455: C'est le chiffre donné par le maréchal Bugeaud, dans une +lettre à la duchesse d'Isly, en date du 8 août 1845. (D'IDEVILLE, t. +III, p. 32.)] + +[Note 456: Même lettre.] + +Tout en regardant, avec cette attention anxieuse, le nuage qui +grossissait sur la frontière de l'Ouest, le maréchal Bugeaud ne +perdait pas de vue les autres parties de l'Algérie. Ainsi fut-il +conduit, en juillet, à clore ses opérations militaires par une +expédition contre la Kabylie, où les émissaires d'Abd el-Kader +étaient parvenus à fomenter quelque agitation. Il songeait depuis +longtemps à agir de ce côté, et avait même projeté une expédition +beaucoup plus considérable que celle à laquelle il dut se borner. +Le massif montagneux de la grande Kabylie, d'accès difficile, +habité par une population nombreuse, énergique, très jalouse de son +indépendance, était la seule partie de l'ancienne régence qui ne nous +fût pas soumise; il formait, au milieu de nos possessions, entre la +province d'Alger et celle de Constantine, une sorte d'enclave longue +de quatre-vingts lieues et large de trente. Il est vrai que les +habitants de ces montagnes, si redoutables à qui venait les chercher, +n'étaient pas, de leur nature, agressifs; ils ne sortaient pas +volontiers de chez eux, et ne menaçaient pas notre domination dans +le reste de l'Algérie. Aussi, dans les cercles où notre entreprise +africaine était déjà jugée bien lourde, disait-on couramment: «Ces +gens-là ne nous attaquent pas; laissons-les tranquilles; nous avons +assez à faire ailleurs.» Telle était l'opinion qui prévalait dans +le monde parlementaire, et dont, chaque année, les commissions des +crédits se faisaient l'écho dans leurs rapports. Le maréchal Bugeaud +n'acceptait nullement cette façon de voir; elle lui paraissait un +vieux reste du détestable système de l'occupation restreinte, et +il comptait bien, un jour ou l'autre, éteindre ce dernier foyer de +l'indépendance algérienne. Dans les premières années, toutefois, +il s'était borné à quelques expéditions passagères, pour châtier +telles ou telles tribus, mordant plus ou moins avant dans les bords +du massif, mais ne pénétrant pas au coeur du pays, et surtout ne +s'y établissant pas. À la fin de 1844, Abd el-Kader chassé et le +Maroc vaincu, le moment lui parut venu de tenter davantage. Dans sa +pensée, la soumission de la Kabylie devait être la grande entreprise +de l'année suivante. Ce fut, sans doute, afin d'y habituer les +esprits qu'il toucha ce sujet dans son discours du 24 janvier 1845, +à la Chambre des députés; après y avoir rappelé l'impossibilité +de faire une «conquête à demi», et comment la «force des choses» +nous avait peu à peu amenés à «prendre tout le pays», il ajoutait: +«Nous serons donc contraints de prendre la Kabylie, non pas que +les populations soient inquiétantes, envahisseuses, hostiles; non, +elles défendent vigoureusement leur indépendance, quand on va chez +elles; elles n'attaquent pas. Mais ce territoire insoumis, au milieu +de l'Algérie obéissante, est d'un mauvais exemple pour les tribus +qui payent l'impôt et voient auprès d'elles des voisins qui ne le +payent pas. C'est un témoin vivant de notre impuissance, de notre +respect pour les gens forts, et cela diminue notre force morale. +C'est un refuge pour les mécontents de nos possessions; c'est là +qu'un lieutenant d'Abd el-Kader, Ben-Salem, s'est retiré et maintient +encore le drapeau de son maître; il pourrait sortir de là, quelque +jour, un gros embarras.» Et il concluait en répétant: «Nous serons +obligés de prendre la Kabylie un jour ou l'autre.» Sans contredire +sur le moment l'orateur, la Chambre ne se laissa pas convaincre; elle +demeurait manifestement opposée à toute opération importante contre +la Kabylie. Le ministère ne crut pas dès lors possible d'entrer dans +les vues du maréchal, et celui-ci quitta la France, en mars 1845, +sans avoir obtenu les renforts qui lui eussent été nécessaires pour +une telle entreprise. «J'ai renoncé à la grande expédition contre +les montagnes de Bougie, écrivait-il d'Alger, le 10 avril, à un de +ses amis. Le gouvernement s'en souciait peu, et ne voulait pas en +prendre la responsabilité; le public et les Chambres blâmaient. Pour +agir avec une entière prudence, il eût fallu des renforts qu'on ne +voulait pas me donner[457].» Et il ajoutait, non sans amertume, le +lendemain, dans une autre lettre: «Rassurez tous les grands généraux +et tous les grands politiques, je ne mordrai, cette année, que dans +un petit morceau du grand pâté du Djurdjura[458].» On le voit, +si le gouverneur était empêché de diriger contre la Kabylie une +attaque décisive, il ne renonçait pas entièrement à s'y montrer en +armes. Ce fut cette expédition limitée qui, retardée quelque temps +par les troubles du Duhra et du Sud oranais, s'accomplit enfin au +mois de juillet 1845. La chaleur ne permit pas de pousser loin les +opérations. Quelques tribus furent obligées de demander l'aman; mais, +au fond, rien ne fut changé à l'état de la Kabylie; elle demeurait +toujours indépendante. La grande conquête, rêvée par le maréchal, +restait toujours à faire. + +[Note 457: D'IDEVILLE, _Le Maréchal Bugeaud_, t. III, p. 4.] + +[Note 458: _Documents inédits._] + + +III + +À la fin de juillet 1845, les opérations militaires étaient +terminées, et la tranquillité semblait partout rétablie. L'alerte +avait été trop courte et trop localisée pour inquiéter beaucoup +l'opinion et y effacer l'impression de confiance produite par nos +succès de 1844. Mais plus on était disposé à croire l'Algérie +soumise, plus on se préoccupait d'y voir résoudre tous les problèmes +que soulevaient l'administration et la colonisation du territoire. +On était impatient d'«utiliser» la conquête, de trouver quelque +compensation aux lourds sacrifices faits jusqu'alors, par plusieurs à +contre-coeur, sacrifices qui, depuis 1840, ne montaient pas à moins +de cent millions par an. Le maréchal Bugeaud était souvent accusé de +négliger cette partie de sa tâche et de se donner trop exclusivement +à l'oeuvre guerrière. Sensible à ce reproche, il entreprit plusieurs +fois d'y répondre publiquement. «Quelques personnes, disait-il, le 4 +septembre 1845, aux notables d'Alger, auraient voulu que je restasse +habituellement au siège du gouvernement; on a été jusqu'à compter les +jours que j'ai été en expédition, et l'on m'a fait un reproche de +ce qu'ils dépassaient le temps de mon séjour à Alger. Eh bien, moi, +Messieurs, je m'en fais un titre d'honneur. Je persiste à croire de +toutes mes forces que je servais mieux les intérêts civils que si je +m'étais laissé absorber par les détails minutieux de l'administration... +Il fallait, avant tout, vous donner la sécurité. C'était le +premier de tous les besoins, la source de tous les progrès, et nous +ne pouvions la conserver qu'en portant la guerre jusqu'aux limites du +pays.» + +Le gouverneur prétendait d'ailleurs que, tout en dirigeant +cette guerre, il avait beaucoup fait pour l'organisation de la +colonie. Sur cette organisation, aussi bien que sur les choses +militaires, il paraissait avoir des idées personnelles arrêtées; +suivant son habitude, il les professait très haut, d'autant plus +haut qu'elles étaient plus contredites, et il travaillait avec +ardeur à les appliquer. Déjà nous avons vu ce qu'il avait fait +pour le gouvernement des indigènes, en développant et en réglant +l'institution fort utile des bureaux arabes[459]. Il avait +certainement moins fait pour la population civile. La goûtant peu, +ce qui se comprend quand on sait ce qu'elle valait alors, il n'était +pas pressé de la voir grossir. Toutefois, les Européens débarquaient, +chaque jour plus nombreux, en Algérie, et dès lors se posait cette +question: À quel régime les soumettre? Le maréchal avait une réponse +très simple. «L'armée est tout en Afrique, disait-il; comme elle +est tout, il n'y a de possible que le pouvoir militaire[460].» +Aucune tâche, selon lui, à laquelle l'armée ne pût suffire: les +soldats exécuteraient les travaux publics et prêteraient la main, +en cas de nécessité, aux travaux privés; les officiers serviraient +d'administrateurs et de magistrats; le commandant en chef exercerait +une sorte de dictature paternelle, usant, pour le bien de tous, du +personnel et du matériel dont il disposait en maître, trouvant dans +son omnipotence les moyens de résoudre promptement et facilement tous +les problèmes. À l'appui de sa thèse, le maréchal rappelait tout ce +que l'armée avait fait jusqu'alors pour les colons; comment elle +avait ouvert les routes, desséché les marais, irrigué les plaines, +exploité les carrières, donné l'impulsion à toutes les exploitations, +aidé le colon pauvre à transporter ses matériaux, à bâtir sa maison, +à défricher son terrain. Il opposait la simplicité et l'économie de +ce régime aux lentes et coûteuses complications d'une administration +civile. Ne pouvait-il pas aussi arguer, en faveur du personnel +militaire, d'une certaine supériorité morale? Tandis que l'élite de +l'armée demandait à servir en Afrique, l'administration civile n'y +envoyait alors le plus souvent que son rebut[461]. Que les immigrants +eussent des répugnances contre ce qu'ils appelaient le «régime du +sabre», le maréchal Bugeaud ne parvenait pas à le comprendre. Il +était convaincu que tout ce qui n'était pas hargneux ou brouillon +devait être satisfait de vivre sous une autorité si protectrice et +si bienfaisante. «Les populations, disait-il à la Chambre, dans son +grand discours du 24 janvier 1845, ne craignent pas autant qu'on veut +bien le dire le régime du sabre, et les choses qui les préoccupent le +plus, ce ne sont pas les garanties civiles, les libertés municipales, +mais bien la sécurité. La certitude de conserver sa tête, celles de +sa femme et de ses enfants, les récoltes qu'on a semées, passe avant +les théories libérales[462]. Je pourrais comparer les habitants qui +vivent sous le régime civil de la côte à des enfants mal élevés, et +ceux qui sont dans l'intérieur, sous le régime militaire, à des +enfants bien élevés. Les premiers crient, pleurent, se fâchent pour +la moindre contrariété. Les seconds obéissent sans mot dire.» En +cet endroit du discours, le _Moniteur_ constate l'«hilarité» de la +Chambre. Cette verve humoristique amusait en effet les auditeurs, +mais ne les convertissait pas. Bien au contraire, en heurtant ainsi +de front les préventions, l'orateur les fortifiait plus tôt. C'était +souvent l'effet des boutades un peu intempérantes auxquelles Bugeaud +se laissait aller dans la chaleur de la contradiction. Il était +tellement plein de ses idées qu'il ne se rendait pas compte du tort +que leur faisait une exposition trop franche et trop crue. + +[Note 459: Voir plus haut, t. V, chap. V, § XV.] + +[Note 460: _L'Algérie: Du moyen de conserver et d'utiliser cette +conquête_ (1842).] + +[Note 461: Le ministre de la guerre était obligé de reconnaître, +à la tribune, le 8 juin 1846, que trente et un employés de +l'administration civile en Algérie venaient d'être traduits devant +des conseils d'enquête comme suspects de malversations, que seize +avaient été révoqués et neuf traduits devant les tribunaux.] + +[Note 462: Le maréchal revenait souvent sur cette idée. Peu après, il +disait dans une de ses nombreuses brochures: «La première de toutes +les libertés, en Afrique, c'est la sécurité, c'est l'assurance de +conserver sa tête... On peut bien sacrifier à de tels avantages +quelques-unes de ses autres libertés; et, disons-le franchement, les +masses feront sans difficulté ce sacrifice, dont elles comprendront +l'importance parce que leur esprit droit et simple n'est pas troublé +par des théories contraires. Les théoriciens demanderont pour elles, +à grands cris, des libertés dont elles ne se préoccupent pas.»] + +Si peu de goût qu'il eût pour les fonctionnaires n'appartenant +pas à l'armée, le maréchal était cependant obligé de leur faire +une certaine part. Dès l'origine de l'occupation algérienne, le +gouvernement central avait institué, dans ces conditions et sous +des noms qui changèrent souvent, une administration civile, à côté +du commandement supérieur des forces militaires; c'était, dans sa +pensée, à la fois une garantie pour les colons et un moyen d'empêcher +le gouverneur général de devenir trop puissant. On avait même +tenté, un moment, d'établir à Alger une sorte de dualisme, d'après +lequel le chef de l'administration civile, à peu près indépendant +du gouverneur, eût relevé directement des ministres. Mais une telle +organisation n'était pas viable: des conflits se produisirent, à la +suite desquels l'administration civile fut de nouveau subordonnée au +commandement militaire, qui se trouva plus omnipotent que jamais. Le +rôle du gouvernement central était ainsi singulièrement effacé. Le +maréchal Valée, notamment, s'était soustrait presque complètement +à sa suprématie et à son contrôle. Le maréchal Soult, rentré au +ministère de la guerre, le 29 octobre 1840, voulut profiter du +remplacement du maréchal Valée par le général Bugeaud, pour rétablir +son autorité; mais le caractère du nouveau gouverneur ne se prêtait +guère à un rôle de subordonné: de là des heurts continuels. Par +l'effet de cette rivalité, le ministre se trouvait intéressé au +développement de l'administration civile. Tant que la guerre avait +été flagrante en Algérie, il n'avait pu être sérieusement question +de diminuer les pouvoirs du commandement militaire; mais, à la fin +de 1844 et au commencement de 1845, la conquête paraissant finie, on +jugea le moment venu de tenter quelque réforme dans ce sens. Pendant +son séjour en France, le gouverneur général apprit, non sans une +vive irritation, que, dans les bureaux du ministère de la guerre, +on avait préparé une ordonnance réorganisant toute l'administration +algérienne; elle créait notamment un directeur général des affaires +civiles, personnage considérable qui devait centraliser tous les +services et avoir la présidence du conseil d'administration avec +la signature quand le gouverneur serait en expédition. Le maréchal +Bugeaud se démena pour faire écarter ce projet et crut, un moment, +y avoir réussi: «Il paraît, écrivait-il, le 2 janvier 1845, à un +de ses amis, qu'on voulait, au ministère de la guerre, enlever +l'ordonnance sur l'Algérie sans consulter ni le cabinet ni moi... +On était convaincu, en vraies _mouches du coche_, que l'Algérie +ne pouvait vivre sans l'application de cette oeuvre si longuement +élaborée par lesdites _mouches_. À force de s'en occuper, on s'était +persuadé qu'il y avait urgence extrême, lorsqu'il n'y a pas même +utilité... Mais l'éveil a été donné à temps. Je sais que plusieurs +ministres doivent demander que ce travail de Pénélope soit revu au +conseil d'État. C'est un moyen dilatoire qui pourra bien devenir une +fin de non-recevoir[463].» Le projet ne fut pas abandonné, comme +s'en flattait le maréchal; il fut seulement atténué. Publiée le +15 avril 1845, la nouvelle ordonnance, «portant réorganisation de +l'administration générale et des provinces en Algérie», était une +transaction assez boiteuse entre les résistances du gouverneur et le +désir du ministre de développer les attributions du pouvoir civil. +Elle distinguait trois sortes de territoires: _civils_, _mixtes_ +et _arabes_. Les _territoires civils_ sont «ceux sur lesquels il +existe une population civile européenne assez nombreuse pour que +tous les services publics y soient ou puissent y être complètement +organisés»; l'administration y est civile. Les _territoires mixtes_ +sont «ceux sur lesquels la population civile européenne, encore peu +nombreuse, ne comporte pas une complète organisation des services +publics»; les autorités militaires y remplissent les fonctions +administratives, civiles et judiciaires. Quant aux territoires +arabes, ils sont administrés militairement, et les Européens n'y +sont admis qu'en vertu d'autorisations spéciales et personnelles. +Tout en laissant au gouverneur général des pouvoirs considérables et +prépondérants, l'ordonnance les précisait et les réglementait, avec +l'intention évidente de les limiter. À côté de lui, elle instituait +un conseil supérieur et un conseil du contentieux. Elle créait aussi +un directeur général des affaires civiles, comme le premier projet; +seulement, elle le subordonnait au gouverneur et ne lui donnait pas +le pouvoir de le remplacer en cas d'absence. En somme, le pur régime +militaire était maintenu dans les territoires mixtes et arabes, de +beaucoup les plus étendus. Quant à l'administration organisée dans +les territoires civils, elle était assez mal conçue, et le déplaisir +avec lequel le gouverneur général l'avait vu établir n'était pas fait +pour en faciliter le fonctionnement. Aussi les résultats devaient-ils +en être fort médiocres. Complication, tiraillement et impuissance, +tel était le triple caractère de cette organisation. + +[Note 463: D'IDEVILLE, t. II, p. 568.] + + +IV + +Quand on reprochait au maréchal Bugeaud de ne pas faire assez pour la +colonisation, il montrait quelle avait été, sous son gouvernement, la +progression rapide de l'immigration européenne. La population civile +de l'Algérie, qui n'était que de 25,000 âmes en 1840, s'élevait +à 96,000 en 1845. Ces chiffres semblaient une réponse décisive. +Cependant, quand on les analysait, ils n'étaient pas aussi concluants +qu'ils en avaient l'air. Presque toute cette population s'était +fixée dans les villes: la plus grande partie à Alger, devenu un +centre important d'affaires et même de spéculations assez suspectes; +une autre partie dans les villes de la côte ou de l'intérieur. +C'était chose curieuse de voir, partout où s'installaient nos +troupes, arriver aussitôt à leur suite une bande de _mercanti_, des +cabaretiers surtout, quelques ouvriers d'état, des manoeuvres, des +maraîchers, en un mot, tous ceux qui espéraient vivre de l'armée; +parmi eux, un assez grand nombre d'étrangers, notamment des Maltais +ou des Espagnols. Des villes absolument nouvelles, comme Orléansville +ou Ténès, se trouvèrent ainsi peuplées, en quelques mois, +d'habitants, à la vérité, fort mélangés: première alluvion, souvent +un peu boueuse, qui forme comme le sous-sol de toutes les colonies à +leur début. De ce côté, il n'y avait qu'à laisser faire: nul besoin +d'activer artificiellement l'immigration. Mais était-ce tout ce qu'il +fallait à l'Algérie? L'instinct public s'était promptement rendu +compte que ce dont la colonie avait le plus besoin, ce n'était pas +de trafiquants, ni même d'ouvriers d'état; nous ne pouvions utiliser +notre conquête qu'en y implantant des agriculteurs. + +D'ordinaire, quand une nation entreprend une colonie de peuplement +agricole, elle le fait dans un pays où, ne rencontrant devant elle +qu'une population clairsemée, inférieure, aisément refoulable, +elle est assurée de trouver beaucoup de terres, sinon vacantes, du +moins d'une appropriation facile; tels, par exemple, le Canada et +l'Australie. Rien de pareil en Algérie. Les Arabes détenaient le sol, +et ils étaient trop nombreux, trop énergiques, pour qu'on songeât à +les supprimer ou à les déposséder; trop fiers, trop orgueilleux, trop +dressés au mépris des autres races, pour que les Européens pussent +leur en imposer par le prestige d'une civilisation supérieure. À +défaut de terres à occuper, en trouvait-on à acheter? Pour la plus +grande partie du sol, la propriété collective des tribus empêchait +les achats individuels; quant aux domaines assez rares appartenant à +des particuliers, l'incertitude des titres de propriété était faite +pour décourager tout acquéreur tant soit peu soucieux d'avoir une +possession stable et sûre. Au cas où l'on parviendrait à surmonter +ces obstacles, les terres du moins seraient-elles d'une exploitation +facile et rapidement avantageuse? L'Algérie, autrefois l'un des +greniers de Rome, avait été, depuis, stérilisée par l'occupation +arabe. Nous ne pouvions lui rendre quelque chose de son ancienne +fécondité qu'au prix d'un défrichement pénible dont il ne fallait +pas espérer recueillir les bénéfices avant plusieurs années. Si l'on +ajoute que le paysan français, par l'effet de notre organisation +sociale et économique, était moins que tout autre disposé à +émigrer, on se rendra compte que jamais colonisation ne s'était +présentée dans des conditions aussi difficiles. On ne comprendrait +même pas qu'elle eût été entreprise, si l'on ne se rappelait ce +qu'il y avait eu d'accidentel, d'imprévu dans l'origine de cette +conquête. Seul le point d'honneur, et non l'espérance d'un profit +agricole ou commercial, avait déterminé la France d'abord à aller +en Afrique, ensuite à y rester. Tout avait été peu à peu imposé par +les circonstances; rien n'avait été le résultat d'un plan prémédité. +C'était, la conquête faite, et faite, en quelque sorte, malgré +soi, qu'il avait fallu chercher les moyens de l'utiliser. Est-il +surprenant qu'on ait tâtonné et qu'on ait commencé par faire plus +d'une école? + +Dans les premières années de l'occupation, le gouvernement, qui ne +savait même pas bien alors s'il garderait l'Algérie, ou du moins +ce qu'il en garderait, ne s'était pas sérieusement préoccupé d'y +installer des colons. Malgré tout, il s'était produit un certain +courant d'immigration auquel la pacification apparente, suite du +traité de la Tafna, avait imprimé quelque activité. Des colons, venus +la plupart spontanément, s'étaient établis à peu de distance d'Alger, +dans la Métidja, sur des terres qu'ils avaient acquises de Maures +qui, malheureusement, n'en étaient pas toujours bien régulièrement +propriétaires. Ce sont ces exploitations, dont quelques-unes +étaient devenues promptement assez florissantes, qu'Abd el-Kader +dévasta en 1839, quand il rouvrit soudainement les hostilités et +pénétra jusqu'aux portes d'Alger, sans que le maréchal Valée pût +l'arrêter. Dans cette année néfaste, les colons, mal protégés, ne +virent pas seulement détruire leurs fermes; leur confiance aussi fut +détruite. Les fermes auraient pu être facilement reconstruites, et +quelques-unes le furent en effet; la confiance était beaucoup plus +difficile à rétablir. + +Au début du gouvernement du général Bugeaud, il n'y eut place +que pour la guerre. Mais à peine nos troupes eurent-elles un peu +refoulé Abd el-Kader et élargi le cercle des territoires soumis, +que la question de colonisation se trouva de nouveau posée. Il ne +semblait plus désormais qu'on pût attendre quelque chose d'efficace +de l'initiative privée, découragée par l'échec de sa précédente +tentative. C'était d'ailleurs l'idée alors régnante dans tous +les pouvoirs publics,--civils ou militaires, métropolitains ou +coloniaux,--qu'étant données les conditions de l'Algérie et les +moeurs du cultivateur français, l'immigration agricole serait +nulle et impuissante, si l'État ne lui tendait la main et ne se +chargeait de lever lui-même une bonne partie des difficultés. De +là le système de colonisation exclusivement administrative qui +prévalut. L'État déterminait les zones où les Européens pouvaient +s'installer sans embarras pour lui, sans péril pour eux, et les +points où il convenait de créer des villages. Il se procurait aussi +les terres qui pouvaient être livrées aux particuliers et qu'il +leur garantissait être à l'abri de toute revendication; il en +avait d'ailleurs une certaine quantité immédiatement disponible; +c'étaient celles de l'ancien domaine beylical dont il était devenu +propriétaire par l'effet de la conquête. Au lieu d'appeler pour +ces terres des acheteurs qu'il croyait introuvables ou dont il se +défiait, il les offrait en concessions gratuites, et souvent même +promettait en outre une certaine aide pour l'installation et la mise +en train de l'exploitation. Par contre, il se réservait de choisir +ceux qu'il admettrait, et leur imposait, pour assurer la mise en +valeur des terrains, des conditions fort compliquées. Jusqu'à ce que +ces conditions fussent accomplies, les concessionnaires n'étaient +que des détenteurs à titre provisoire et précaire, placés sous la +surveillance incessante et en quelque sorte sous la tutelle de +l'administration, tutelle aussi gênante à subir que lourde à exercer. + +Ainsi furent créés, de 1842 à 1845, principalement aux environs +d'Alger, dans le massif du Sahel et dans la plaine de la Métidja, une +trentaine de villages. À la fin de 1844, on comptait 1,765 familles +concessionnaires, dont 133 avaient rempli les conditions imposées +et reçu leurs titres définitifs; les dépenses effectuées par ces +133 familles étaient évaluées à 1,020,940 francs. Environ 100,000 +hectares avaient été distribués; la plupart, il est vrai, étaient +encore en friche. Chaque année, le nombre des demandes de concessions +augmentait: il dépassait 2,000 en 1845. Jamais on n'avait fait +autant, ni procédé si méthodiquement pour la colonisation rurale. +Mais, s'il y avait un progrès notable par rapport à ce qui avait +précédé, le résultat, en soi, était encore bien maigre. Qu'était-ce +que cette poignée de cultivateurs ou prétendus tels, comparés aux +90,000 Européens déjà établis, à cette même époque, dans Alger et +dans les autres villes de la colonie? Qu'était-ce, surtout, que +les quelques milliers d'hectares cultivés, par rapport à l'immense +territoire qu'il s'agissait de mettre en valeur? Au moins, le +peu qu'on avait fait était-il bien fait? Arrivés plein d'espoir, +d'illusion, les colons s'étaient aussitôt trouvés aux prises avec +les difficultés d'un défrichement singulièrement pénible, coûteux et +malsain. Le Sahel, notamment, où avaient été installés la plupart +des concessionnaires, était alors une lande sauvage, aride, désolée, +couverte de ces terribles palmiers nains dont l'extraction était +faite pour user tous les outils et lasser tous les courages; il +avait été laissé tout à fait inculte par les Arabes, peu soucieux du +voisinage des Turcs d'Alger. L'emplacement des nouveaux villages, +fixé par des considérations purement stratégiques, n'assurait trop +souvent au colon ni eau potable pour sauvegarder sa santé, ni routes +pour aller vendre les produits de son exploitation. Le sol de la +Métidja, plus facile et plus fertile que celui du Sahel, n'était +pas moins meurtrier quand on le remuait pour la première fois. +Combien de villages où périrent, en peu d'années, plusieurs couches +de colons! Boufarik, par exemple, aujourd'hui l'un des points les +plus sains et les plus charmants de cette plaine, était alors un +foyer de miasmes si pestilentiels qu'une sorte d'épouvante avait fini +par s'attacher à son nom. Pour surmonter tant d'obstacles, il eût +fallu chez les immigrants beaucoup d'énergie morale et de ressources +matérielles. Or, c'est précisément ce qui manquait au personnel +qu'attirait la gratuité des concessions et que ne rebutait pas la +tutelle administrative. Ce personnel était généralement pauvre, +maladroit, de nature un peu mendiante et geignante, attendant tout +de l'administration dont il se savait le pupille, s'en prenant à +elle de chacune de ses déceptions, prompt à se dégoûter d'une terre +qu'il n'avait pas payée de ses deniers, sur laquelle il n'exerçait +pas les droits et pour laquelle il n'éprouvait pas les sentiments du +propriétaire. En somme, la plupart des villages, sauf quelques-uns +par hasard mieux placés que les autres, avaient peu réussi, certains +d'entre eux offraient même un spectacle lamentable. L'abbé Landmann +écrivait, après les avoir visités, à la fin de 1844: «Je n'ai +trouvé presque partout que découragement et misère profonde[464].» +Les commissions des crédits à la Chambre des députés, volontiers +maussades pour tout ce qui regardait l'Algérie, constataient ces +échecs et s'en faisaient un grief. + +[Note 464: _Mémoire sur la colonisation de l'Algérie_ (1845).] + + +V + +Au milieu de tant d'entreprises de colonisation avortées ou tout au +moins incertaines, un fait se détache, qui est, au contraire, un +succès: c'est la fondation de la Trappe de Staouëli, renouvelant, +en plein dix-neuvième siècle, les merveilles des grands couvents +défricheurs du commencement du moyen âge[465]. L'idée première en +était venue à M. de Corcelle, en 1841, au retour d'un voyage en +Afrique, dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui avait été +l'origine de sa liaison avec le général Bugeaud[466]. Il avait +rapporté de ce voyage la conviction que la colonie ne pouvait +réussir qu'en devenant chrétienne et agricole. N'était-ce pas +répondre directement à ce double besoin que d'y établir des moines +qui se trouvaient être en même temps des cultivateurs? Voisin des +Trappistes, dans le département de l'Orne, M. de Corcelle les +avait vus à l'oeuvre et savait ce dont ils étaient capables. Il +exposa son projet dans un mémoire adressé au gouvernement; après y +avoir montré combien il importait de rendre l'Algérie catholique, +pour qu'elle demeurât française, il ajoutait: «Sous ce rapport, +l'introduction d'une congrégation religieuse dans les cultures de +l'Algérie serait assurément très salutaire. Les Trappistes, par +exemple, apporteraient là une expérience agricole fort précieuse +et surtout des exemples de sainteté de nature à émouvoir vivement +l'imagination des indigènes...» Si nouvelle qu'une pareille idée +fût pour le maréchal Soult, il la prit tout de suite à coeur. À tel +de ses collègues qui s'effarouchait de voir le gouvernement protéger +des congréganistes: «Ce ne sont pas des congréganistes, répondait-il, +que j'envoie à Alger, ce sont des colons de la meilleure espèce, des +colons qui ne parlent pas, mais qui agissent.» L'adhésion du ministre +de la guerre ne suffisait pas; il fallait aussi celle du gouverneur +général de l'Algérie. M. de Corcelle lui écrivit à ce sujet. «Essayez +mes Trappistes, lui disait-il; je vous supplie d'introduire cette +goutte de sainteté dans la caverne africaine.» Le général Bugeaud, +alors très engoué d'un projet de colonisation au moyen de soldats +mariés, projet sur lequel j'aurai à revenir, ne fut pas d'abord sans +prévention contre les «célibataires» qu'on lui proposait; toutefois, +il se rendit vite et promit son concours. + +[Note 465: Pour tout ce qui a trait à cette fondation, je me suis +servi principalement de la _Vie de dom François Régis_, par l'abbé +BERSANGE.] + +[Note 466: Voir plus haut, t. V, p. 350.] + +Ainsi approuvée par les deux chefs supérieurs, à Paris et à Alger, +il semblait que la fondation ne dût plus rencontrer d'obstacles +administratifs. Mais il fallut compter avec l'indifférence +nonchalante ou même avec la malveillance tracassière des bureaux +et des sous-ordres; il fallut compter aussi avec la timidité d'un +gouvernement qui hésitait à braver les préjugés alors ravivés +contre les congrégations par les controverses sur la liberté de +l'enseignement. Le maréchal Soult lui-même, tout en persistant à +protester de sa bonne volonté personnelle, expliquait aux Trappistes +qu'il craignait, en se montrant trop favorable, «d'ameuter contre eux +les aboyeurs de la Chambre». De là des difficultés qui retardèrent +pendant longtemps la solution et firent même parfois douter qu'on pût +jamais aboutir. Cependant, le zèle de M. de Corcelle et de quelques +autres personnes qui s'intéressaient à son projet finit par obtenir +du ministre de la guerre l'ordre exprès de «terminer cette affaire, +tout obstacle cessant», et l'acte de concession fut signé le 18 +juillet 1843. + +Les religieux se mirent aussitôt à l'oeuvre. Les débuts furent très +durs. Staouëli était situé dans le Sahel, et l'on sait combien le +défrichement y était pénible et meurtrier. Tous les moines furent +frappés par la fièvre, sur ce champ de bataille qu'aucun d'eux ne +songea à déserter. Avant l'expiration de la première année, dix +étaient morts, dont sept en trois mois. En même temps, l'argent +manquait: pour une cause ou pour une autre, des subventions promises +soit par le gouvernement, soit par des couvents de France, firent +défaut. Plusieurs fois, on put croire qu'il faudrait interrompre les +travaux. + +La jeune Trappe avait heureusement à sa tête l'homme le mieux fait +pour triompher de ces obstacles. C'était dom François Régis, nature +vaillante entre toutes, l'un de ces capitaines qui savent obtenir +de leurs soldats des prodiges d'héroïsme. Aux plus rudes moments, +quand tous les religieux et lui-même étaient brisés par la maladie, +il donnait l'exemple d'une énergie invincible: «Allons, mon frère, +disait-il à chacun de ses compagnons, un peu de coeur! C'est pour le +bon Dieu!» Si mal que les choses parussent aller, si anxieux qu'il +fût lui-même au fond, il n'admettait pas qu'on se laissât gagner +par la tristesse; il voulait qu'on «mangeât joyeusement le pain de +chaque jour». Ce n'était pas un de ces moines dont la vue se borne +aux murs de leur couvent. Bien que très vertueux et très avancé dans +la vie intérieure, il savait regarder au dehors et s'y créer des +appuis. Au premier besoin, botté et éperonné, il montait à cheval +et galopait jusqu'à Alger, ou même, dans les grands périls, il +n'hésitait pas à traverser la mer et à parcourir la France. Caractère +indépendant et fier, très franc et parfois presque brusque d'allure, +il était cependant un solliciteur incomparable; il avait le don +d'aplanir les difficultés, de gagner les bonnes grâces, de vaincre +les résistances. Tous ceux auxquels il avait ainsi affaire, depuis +les employés de bureau et les simples soldats jusqu'aux généraux et +aux ministres, étaient surpris et charmés de trouver dans ce moine +austère une parole vive, prompte aux saillies d'un accent toujours +généreux, une droiture ouverte, une belle humeur affable, une sorte +de familiarité cordiale qui laissait cependant intacts le caractère +et la dignité du religieux. Les militaires surtout étaient absolument +conquis. + +Au premier rang des amis que s'était ainsi faits l'abbé de Staouëli, +il convient de nommer le maréchal Bugeaud. Rien ne subsistait +plus de ses préventions premières. «Quand vous aurez de grosses +difficultés, avait-il dit à dom François Régis, venez me trouver.» +L'abbé ne manquait pas de le faire. Qu'il fallût écarter quelque +obstacle administratif ou triompher des hésitations d'un évêque, il +trouvait toujours le gouverneur général prêt à lui venir en aide. +Mêmes sentiments chez les autres chefs militaires, par exemple chez +le général de La Moricière, plusieurs fois gouverneur par intérim. +Le duc d'Aumale témoigna aussi sa sympathie au religieux et eut +même occasion de lui donner un conseil dont la précoce maturité +le frappa vivement: c'était en novembre 1843, à un moment où tout +semblait se réunir pour faire échouer l'entreprise. Dom François +Régis avait laissé voir au duc quelque velléité de transporter au +moins partiellement ses efforts sur un terrain plus favorable. +«Sera-ce au religieux de la Trappe, répondit le jeune prince, alors +seulement âgé de vingt-deux ans, qu'il faudra prêcher la patience +et la persévérance? Vous datez d'hier, et vous voulez déjà avoir +réussi. C'est trop tôt vous décourager... Soyez ici constants, +comme vous l'êtes ailleurs; soyez-le plus qu'ailleurs, et vous +réussirez.» Ces amis de haut rang n'étaient pas les seuls que se fût +acquis le vaillant et aimable abbé; il en compta beaucoup d'autres, +plus humbles, mais non moins dévoués ni moins efficaces, parmi les +officiers de divers grades qui se trouvaient, par leurs fonctions, en +rapport avec la Trappe[467]. + +[Note 467: Citons entre autres le colonel Marengo, fort mêlé alors +aux entreprises de colonisation. On racontait ainsi l'origine +de son nom; le Premier consul, l'ayant remarqué à Marengo, où +il était simple soldat, l'avait fait sortir des rangs: «Comment +t'appelles-tu?--Mon général, c'est à peine si j'ose vous le dire, je +m'appelle Capon.--Tu te nommeras désormais Marengo», avait répondu +Bonaparte. Le colonel Marengo demanda aux Trappistes, auxquels il +avait montré tant de dévouement, d'être enterré dans leur cimetière.] + +Ainsi secondée, la courageuse persévérance des Trappistes finit +par surmonter les obstacles devant lesquels succombaient, autour +d'eux, tant d'immigrants européens. En 1845, deux ans après leur +installation, la meurtrière bataille qu'ils livraient au sol, bien +que non complètement terminée[468], pouvait être considérée comme +d'ores et déjà gagnée. Les résultats acquis étaient considérables: +les bâtiments essentiels étaient construits, l'exploitation en +train, et une grande étendue de terrain mise en culture. Cette +transformation faisait l'étonnement des visiteurs, chaque jour plus +nombreux. Staouëli devenait l'une des principales curiosités de +l'Algérie. Le maréchal Bugeaud voulut en juger par lui-même. Le 14 +août 1845, il arriva à l'improviste au monastère, visita tout en +détail, mêla quelques conseils à beaucoup d'éloges et s'en retourna +le soir, plein d'admiration pour un travail si fécond et pour une +si héroïque austérité. Peu de jours après, le _Moniteur algérien_ +racontait la visite du maréchal et faisait connaître sa satisfaction. +Dans le succès des Trappistes, il y avait plus que le résultat +matériel; il y avait, pour les autres colons, un exemple instructif +et consolant, un voisinage bienfaisant, et surtout la prédication +chrétienne qui agit le plus, celle de la vertu en action. Les Arabes +n'étaient pas les derniers à en être frappés et à témoigner de leur +respect pour les nouveaux «marabouts». La «goutte de sainteté», +demandée par M. de Corcelle, commençait à faire sentir son effet. + +[Note 468: Par exemple, dans l'hiver 1846-1847, onze religieux +succombèrent en quelques mois.] + +Le maréchal Bugeaud n'était pas homme à s'en effaroucher: bien au +contraire. Il comprenait de quel secours pouvait être pour son oeuvre +l'action catholique. D'autres religieux que les Trappistes eurent +aussi à se louer de lui. Les Jésuites avaient été des premiers à +suivre notre armée à Alger. L'un d'eux, le P. Brumauld, fonda, aux +portes de la ville, un orphelinat dont le gouvernement prisait très +haut les services et qu'il subventionnait. Le maréchal, cependant, +n'avait pas été, à l'origine, sans partager un peu les préjugés +alors régnant contre la Compagnie de Jésus. Un jour qu'il la +traitait assez mal en paroles, devant ses aides de camp, l'un d'eux +l'interrompit: «Nous vous avons pourtant entendu dire beaucoup de +bien du P. Brumauld.--Ah! mais, oui.--Eh bien! le P. Brumauld est +un Jésuite.--Un Jésuite, le P. Brumauld?--Assurément.» Déconcerté, +le maréchal garda un moment le silence, puis s'écria: «Fût-il le +diable, il fait le bien.» C'était un des traits de son caractère, +de ne pas fermer les yeux à la vérité. Aussi, peu après, irrité +de voir le _Journal des Débats_ s'associer à la violente campagne +alors ouverte contre les Jésuites, il lui adressa d'Alger, le 24 +juin 1843, la lettre suivante: «J'ai été peiné de l'article sur les +Jésuites que j'ai lu dans votre numéro du 13 juin. Vous savez bien +que je ne suis ni Jésuite ni bigot; mais je suis humain et j'aime à +faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de +liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m'expliquer +la terreur qu'inspirent les Jésuites à certains membres de nos +assemblées... Quant à moi, qui cherche, par tous les moyens, à mener +à bonne fin la mission difficile que mon pays m'a confiée, comment +prendrais-je ombrage des Jésuites, qui, jusqu'ici, ont donné de si +grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants +qui viennent en Algérie, croyant y trouver une terre promise, et +qui n'y rencontrent, tout d'abord, que déceptions, maladies et +souvent la mort? Eh bien! oui, ce sont les Soeurs de Saint-Joseph +et les Jésuites qui m'ont puissamment aidé à secourir ces affreuses +misères que l'administration, avec toutes les ressources dont elle +dispose, est complètement insuffisante à soulager. Les Soeurs de +Charité ont soigné les malades qui ne trouvaient plus de place dans +les hôpitaux et se sont chargées des orphelines. Les Jésuites ont +adopté les orphelins. Le P. Brumauld, leur supérieur, a acquis, +moyennant 120,000 francs, une vaste maison de campagne entourée +de 150 hectares de terre cultivable, et là, il a recueilli plus +de 130 orphelins européens qui, sous la direction de différents +professeurs, apprennent les métiers de laboureur, jardinier, +charpentier, menuisier, maçon. Il sortira de là des hommes utiles à +la colonisation, au lieu de vagabonds dangereux qu'ils eussent été. +Sans doute, les Jésuites apprendront à leurs orphelins à aimer Dieu. +Est-ce un si grand mal? Tous mes soldats, à de rares exceptions près, +croient en Dieu, et je vous affirme qu'ils ne s'en battent pas avec +moins de courage... Pour moi, gouverneur de l'Algérie, je demande +à conserver _mes_ Jésuites, parce que, je vous le répète, ils ne me +portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succès +de ma mission. Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les +moyens de remplacer les soins gratuits et la charité de ces terribles +fils de Loyola. Mais je les connais; ils déclameront et ne feront +rien que grever le budget colonial, sur lequel ils commenceront par +prélever leurs bons traitements, tandis que les Jésuites ne nous ont +rien demandé que la tolérance[469].» Six ans plus tard, au moment +de la mort du maréchal Bugeaud, le P. Brumauld l'appellera «son +plus grand bienfaiteur, son père, le grand-père bien-aimé de ses +orphelins[470]». + +[Note 469: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 310.] + +[Note 470: _Ibid._, p. 311.] + +Cette attitude du maréchal contrastait heureusement avec +l'indifférence que, dans les premières années de l'occupation, les +autorités algériennes avaient témoignée pour les choses religieuses. +C'est qu'en effet, sous ce rapport, la situation s'était améliorée. +La part du culte catholique, dans le budget de la colonie, +originairement de 9,000 francs, atteignait maintenant 150,000 francs. +Grâce à la création de l'évêché d'Alger en 1838, la vie chrétienne, +nulle jusqu'alors, s'était développée. Au lieu des rares prêtres et +des trois ou quatre chapelles misérables que Mgr Dupuch avait trouvés +en Algérie, quand il avait pris possession de son siège épiscopal, on +comptait, en 1845, dans le nouveau diocèse, 91 prêtres, 60 églises +ou chapelles, un séminaire, plusieurs établissements hospitaliers +ou scolaires fondés par des congrégations, des associations de +piété et de charité. Toutefois, celui qui mesurait l'étendue des +besoins était plus frappé encore de ce qui manquait. Cent cinquante +mille francs pour le culte catholique, sur un budget total de cent +trente millions, n'était-ce pas une proportion misérable, dans un +pays où tout était à créer? Que de lieux où les immigrants et les +soldats étaient absolument sans secours religieux! Dans la plupart +des villages qu'elle avait établis, l'administration ne s'était pas +inquiétée de bâtir une église. Les visiteurs recueillaient, à ce +propos, de la bouche des colons, plus d'une plainte. «Point d'église, +point d'école! disait l'un d'eux; nous sommes comme des animaux. Si +nous avions une chapelle, une clochette, on pourrait se rappeler +comment on a été élevé[471].» L'administration ne se bornait pas à +ne pas faire; par routine tracassière et ombrageuse, elle gênait +la libre initiative du clergé. Malheureusement, le premier évêque, +Mgr Dupuch, n'avait pas autant d'esprit de conduite que de zèle, de +prudence que de générosité. Sa charité téméraire et imprévoyante le +fit tomber dans des embarras pénibles et compromettants. Aux prises +avec quatre cent mille francs de dettes qu'il ne pouvait payer, il se +vit réduit à donner sa démission, vers la fin de 1845. Il ne le fit +pas sans élever la voix contre le gouvernement, auquel il reprochait +de ne l'avoir pas soutenu et même de l'avoir entravé. Son successeur, +Mgr Pavy, eut son zèle avec plus de sagesse. Le maréchal Bugeaud le +prit tout de suite fort en gré. «Tenez, monseigneur, lui dit-il un +jour brusquement, si vous n'étiez évêque, je vous voudrais soldat! +Près de moi, sur un champ de bataille, quel bon général vous feriez!» +L'évêque allait-il visiter, dans une de ses tournées pastorales, +quelques-uns des villages créés par l'administration, le gouverneur +se hâtait de l'en remercier. «C'est ainsi, lui écrivait-il, que +l'on console et que l'on encourage les exilés de la patrie, en leur +montrant des sentiments paternels, en même temps qu'on leur offre +les secours de la religion[472].» À Paris également, il était, dans +le gouvernement, des esprits assez clairvoyants et élevés pour +comprendre combien la religion était nécessaire en Algérie, et +pour se rendre compte que, sous ce rapport, il y avait beaucoup à +réparer. «Cette année, pour la première fois, écrivait M. Guizot à M. +Rossi, le 8 mars 1846, je vais prendre à mon compte cette question +de l'Algérie, si grande et si lourde. J'attache à l'établissement +religieux beaucoup d'importance; je crois qu'il en acquerra beaucoup, +et cela me plaît personnellement de ressusciter le christianisme en +Afrique[473].» + +[Note 471: Récit de M. de Bussière. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er +novembre 1853, p. 497.)--Le général de La Moricière demandait aux +colons du Sig pourquoi leur village ne grandissait pas: «Ce qui nous +manque, lui répondit une bonne femme, c'est de ne pas entendre le son +des cloches.» (_Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. II, p. +30.)] + +[Note 472: D'IDEVILLE, t. III, p. 308 et 309.] + +[Note 473: _Documents inédits._] + + +VI + +Staouëli montrait ce qu'avec beaucoup d'énergie et de persévérance on +pouvait faire du sol algérien. L'enseignement venait fort à propos, +en présence du découragement que tant d'autres insuccès devaient +produire. Toutefois, les conditions de cette entreprise monacale +étaient trop exceptionnelles pour qu'on y trouvât la solution, +jusqu'alors vainement cherchée, du problème de la colonisation +algérienne. Où était donc cette solution? Le maréchal Bugeaud croyait +le savoir. Il avait un système à lui qu'il jugeait le seul capable +de lever toutes les difficultés et dont il attendait des merveilles. +Convaincu que les échecs subis venaient de ce qu'on avait eu affaire +à des colons civils, «cohue désordonnée, sans force d'ensemble, +parce qu'elle était sans discipline», il voulait faire appel à la +«colonisation militaire»: application nouvelle du principe posé par +lui que «l'armée était tout en Algérie». À l'entendre, on pouvait +trouver facilement, chaque année, parmi les soldats devant encore +trois ans de service, un grand nombre d'hommes disposés à s'établir +en Afrique. Un congé leur serait accordé pour aller chercher +femme en France. L'État leur fournirait le sol, les matériaux, +les instruments, le bétail. Dans chaque village, tout devait être +possédé en commun jusqu'à l'expiration des trois ans. Embrigadés, +commandés, soumis à la discipline militaire, les hommes continuaient, +pendant ces trois ans, à faire partie de l'armée: il n'y avait de +changé que leur mode de service. Dans les saisons où la culture ne +les occuperait pas, ils seraient employés aux travaux publics. En +cas de guerre, ils se trouveraient tout organisés et encadrés pour +faire face au péril. À l'expiration des trois ans, on procéderait +à la liquidation de la communauté: l'État se ferait rembourser de +ses avances; le surplus serait divisé en autant de lots que de +copartageants, et les lots tirés au sort. Le maréchal estimait qu'en +quelques années on établirait ainsi un grand nombre de familles, +composées d'éléments énergiques et disciplinés, dont la présence +assurerait la soumission de la colonie en même temps que la culture +du sol, et permettrait de réduire de moitié l'armée d'occupation. Par +là donc, il prétendait résoudre, à la fois, le problème agricole et +le problème militaire. + +Il y avait longtemps que le maréchal Bugeaud rêvait de ce mode de +colonisation. Avant de commander à Alger, en 1838, il avait fait +paraître une brochure intitulée: _De l'établissement de légions +de colons militaires dans les possessions françaises du nord de +l'Afrique, suivi d'un projet d'ordonnance adressé au gouvernement +et aux Chambres_. Une fois gouverneur général, il ne manqua pas +une occasion de revenir sur sa thèse favorite. Discours à la +Chambre, mémoires au ministre, toasts dans les banquets, brochures, +articles de journaux, correspondance avec les personnages influents, +tout était employé par lui pour tâcher de gagner à ses idées le +gouvernement et l'opinion. Dans l'ardeur de sa conviction, il ne +craignait pas de proposer tout de suite une opération gigantesque, +l'établissement, chaque année, de dix mille soldats colons, soit, +en dix ans, de cent mille familles. Il n'évaluait pas la dépense +à moins de 350 millions et reconnaissait même bientôt qu'elle +pourrait s'élever au double. Il faisait entrevoir, à la vérité, +comme compensation à cette charge, une réduction prochaine de +l'armée d'Afrique, soit une économie annuelle de 40 millions. Quant +à la colonisation civile, il se défendait de vouloir la supprimer +entièrement, et lui laissait, sur la côte, une bande de terrain large +de douze à quinze lieues: c'était au delà, dans l'intérieur des +terres, qu'il entendait placer ses villages de soldats. + +En attendant une mesure générale que seuls les pouvoirs publics +avaient qualité pour décréter, le maréchal, de sa propre autorité, +avait fait un très petit essai de son système. En 1842 et 1843, +il avait fondé trois villages militaires, deux dans le Sahel, un +dans la Métidja. Sur sa demande, le maire de Toulon s'était occupé +de trouver des femmes pour les soldats colons, et ceux-ci étaient +allés en France se marier, comme ils eussent accompli toute autre +corvée commandée: la chose prêta à rire, et il ne paraît pas qu'une +fois la dot mangée, les époux aient fait bien bon ménage. Ce ne +fut pas le seul déboire du maréchal. Au bout de peu de temps, les +colons, absolument dégoûtés du travail en commun et de la propriété +collective, le supplièrent de les «désassocier[474]». En 1845, sur +les trois villages, deux étaient aussi misérables que les villages +civils voisins: c'étaient ceux du Sahel; seul, celui qui était dans +la Métidja devait à l'avantage de sa situation d'être assez prospère. + +[Note 474: Plus tard, en 1849, le maréchal Bugeaud a raconté lui-même +plaisamment l'essai malheureux qu'il avait fait de la propriété +collective, et il s'en est servi comme d'un argument contre les +socialistes et les communistes.] + +Rien donc, dans ces premiers résultats, qui pût détruire les +préventions existant contre le système du maréchal Bugeaud. On +faisait remarquer que des mariages accomplis comme une manoeuvre de +champ de Mars n'étaient pas une façon bien sérieuse de constituer +les familles, condition première de toute bonne colonisation. On +demandait ce que deviendrait la sujétion disciplinaire sur laquelle +le maréchal fondait tout son système, lorsque, au bout de trois ans, +les soldats seraient libérés et redeviendraient des citoyens comme +les autres. Enfin, on insistait sur l'énormité des frais, et la +franchise peu adroite avec laquelle le maréchal avait tout de suite +parlé d'une dépense de plus de 300 millions, donnait beau jeu à ses +adversaires. Ce n'était pas la Chambre qui se montrait le moins +hostile. Les commissions des crédits se prononcèrent à plusieurs +reprises dans leurs rapports contre toute opération de ce genre[475]. +Quant au cabinet, il répugnait visiblement à s'engager dans cette +voie. Le maréchal Soult ne cachait pas qu'il y était opposé. M. +Guizot, d'ordinaire le principal soutien du maréchal Bugeaud dans +les conseils du gouvernement, ne croyait pas pouvoir proposer à ses +collègues plus qu'un essai limité et peu coûteux; encore n'était-il +pas sûr de l'obtenir et le demandait-il moins par goût pour la +colonisation militaire que par égard pour son promoteur. + +[Note 475: Voir notamment le rapport de M. Vatout, du 13 mai 1843, et +celui de M. Magne, du 16 mai 1845.] + +Le gouverneur général n'était pas homme à reculer devant des +oppositions, si nombreuses qu'elles fussent. Il se montrait, au +contraire, chaque jour plus confiant dans son idée. Le ministère +se refusant ou hésitant à se mettre en mouvement, il tenta de +l'entraîner, en prenant audacieusement les devants. Le 9 août 1845, +il adressa cette circulaire à tous les généraux sous ses ordres: +«Général, j'ai lieu de regarder comme très prochain le moment où +nous serons autorisés à entreprendre un peu en grand les essais de +colonisation militaire. Les conditions sont détaillées ci-après. +Invitez MM. les chefs de corps à les faire connaître à leurs +subordonnés et à vous adresser, aussitôt qu'il se pourra, l'état des +officiers, sous-officiers et soldats qui désirent faire partie des +colonies militaires.» Suivait une série d'articles organisant d'une +façon complète ces colonies, absolument comme si le principe en avait +été adopté et qu'il s'agît seulement de l'appliquer. Aussitôt cette +circulaire connue à Paris, l'émotion fut grande dans le cabinet, +dans les Chambres, dans le public. «Pacha révolté», s'écria la +_Presse_. M. Guizot, bien qu'habitué aux incartades du maréchal, ne +put s'empêcher de trouver celle-ci un peu forte. Il fit insérer dans +le _Journal des Débats_ une note officieuse qui, avec des précautions +de langage, remettait à son rang le gouverneur trop indépendant +et lui rappelait «qu'il y avait à Paris un gouvernement et des +Chambres». En même temps, il lui écrivit une lettre de reproches +affectueux. «Peut-être avez-vous cru, lui disait-il, lier d'avance et +compromettre sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi +étalée tout entière dès les premiers pas. C'est une erreur, mon cher +maréchal.» Et il lui montrait que le seul résultat de son initiative +était «d'embarrasser grandement ses plus favorables amis», ceux qui, +à ce moment, travaillaient et avaient si grand'peine à faire accepter +l'idée d'un essai partiel. Le maréchal sentit qu'il était allé trop +loin; il fit publier par le _Moniteur algérien_ un article destiné à +atténuer la circulaire. Dans sa réponse à M. Guizot, il s'excusa tant +bien que mal. «Cette circulaire, lui écrivait-il, ne devait avoir +aucune publicité... Je dois dire aussi que les termes en étaient +trop positifs; j'aurais dû mettre partout les verbes au conditionnel; +au lieu de dire: _Les colons recevront, etc._, j'aurais du dire: _Si +le gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc._ +Changez le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose +simple, une investigation statistique qui est dans les usages du +commandement et destinée à éclairer le gouvernement lui-même[476].» + +[Note 476: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 194 à 198.] + + +VII + +Si les oppositions que rencontrait le maréchal Bugeaud ne +l'ébranlaient pas dans sa conviction, elles le fatiguaient, +l'irritaient. Il y voyait volontiers une sorte d'ingratitude. Plus +que jamais, d'ailleurs, il se croyait en butte à une malveillance +systématique de la part du maréchal Soult et des bureaux du ministère +de la guerre. Il accusait notamment ces bureaux d'inspirer et de +subventionner le journal _l'Algérie_, qui, de Paris, lui faisait +une guerre acharnée, et dont les attaques trouvaient souvent écho +dans les autres feuilles de la capitale[477]. Ces piqûres de presse +mettaient parfois hors de lui le peu patient gouverneur. Ainsi en +était-il, par exemple, quand _l'Algérie_, par un calcul plein de +malice, exaltait ses lieutenants, La Moricière, Bedeau et surtout le +duc d'Aumale. + +[Note 477: L'_Algérie_, fondée à Paris, en 1843, pour être hors de la +portée du gouverneur général, paraissait six fois par mois, les jours +qui correspondaient aux départs des courriers d'Algérie.] + +Non sans doute que le maréchal ne fût le premier à proclamer les +hautes qualités du vainqueur de la Smala. En 1843, il lui aurait +fait confier, malgré sa jeunesse, l'intérim du gouvernement général, +si le Roi, sur la demande même de son fils, ne se fût opposé à +une élévation trop rapide[478]. Bien souvent depuis, dans ses +conversations comme dans ses lettres, il s'était plu à saluer +dans le duc d'Aumale son futur successeur[479]. Mais n'est-ce pas +quelquefois à l'endroit de leurs héritiers que les vieillards se +montrent le plus ombrageux? Ce fut principalement à l'occasion du +commandement que le prince venait d'exercer, pendant quelque temps, +dans la province de Constantine, que l'_Algérie_ essaya de l'opposer +au gouverneur. Il ne faut pas oublier que cette province se trouvait +dans une situation à part. Ayant échappé à l'action d'Abd el-Kader, +elle était passée, sans interruption, de la domination des Turcs à +celle de la France, et les Arabes, habitués à obéir, nous avaient +acceptés sans trop de peine. Il en était résulté, presque dès le +lendemain de la prise de Constantine, une pacification relative qui +contrastait avec la guerre acharnée dont les deux autres provinces +étaient le théâtre. L'armée n'y avait guère que des courses de police +à faire: aussi, sur cent mille hommes de troupes qui, depuis 1840, +étaient en Algérie, quatorze à dix-huit mille suffisaient pour la +province de Constantine. Il est vrai que, sur plus d'un point de +cette région, nous n'exercions qu'une sorte de souveraineté, parfois +même un peu nominale. Absorbé par sa lutte contre Abd el-Kader, le +maréchal Bugeaud ne regardait guère à ce qui se passait dans l'est +de la colonie, et les généraux qui y commandaient étaient à peu près +livrés à eux-mêmes. Par une heureuse fortune, deux d'entre eux, le +duc d'Aumale et son successeur, le général Bedeau, se révélèrent des +administrateurs éminents. L'_Algérie_ n'avait pas tort quand elle +faisait d'eux un très grand éloge. Mais où elle devenait injuste, +c'est quand elle donnait à entendre que le maréchal Bugeaud aurait pu +obtenir la même pacification dans les provinces d'Alger et d'Oran, +s'il avait su gouverner et administrer, au lieu de ne savoir que +batailler. Si peu fondée qu'elle fût, cette insinuation n'était pas +sans rencontrer quelque crédit dans l'opinion, qui connaissait mal +les faits, et dans la Chambre, toujours impatiente de mettre un +terme aux sacrifices d'hommes et d'argent qu'on lui demandait pour +l'Algérie. + +[Note 478: Voir entre autres une lettre du Roi au duc d'Aumale, en +date du 2 juin 1843, publiée par la _Revue rétrospective_.] + +[Note 479: Le maréchal écrivait, le 23 octobre 1843, à M. Blanqui: +«Je désire qu'un prince me remplace ici... Le duc d'Aumale est +et sera chaque jour davantage un homme capable.» (_Mémoires de M. +Guizot_, t. VII, p. 236.) Vers ce même temps, il s'exprimait ainsi +dans une conversation de bivouac: «Je place très haut les talents +militaires et administratifs de mes trois lieutenants: Changarnier, +La Moricière et Bedeau. Eh bien, si j'avais à faire le choix de +mon successeur au gouvernement de l'Algérie, je n'hésiterais pas à +désigner Mgr le duc d'Aumale, dans lequel se trouvent réunies les +qualités qui constituent le chef d'armée et l'administrateur. Il a +la décision prompte, le courage entraînant, le corps infatigable et +l'amour du travail, le tout dirigé par une haute intelligence et un +ferme bon sens. Joignez à cela le prestige dont l'entoure, aux yeux +de tous et des Arabes surtout, son titre de fils du sultan de France, +et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l'Algérie un royaume +prospère.» (_Trente-deux ans à travers l'Islam_, par Léon ROCHES, t. +II, p. 438.) L'année suivante, le maréchal exprimait de nouveau la +même idée, dans une lettre à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t. +VII, p. 237.)] + +Le maréchal ne pouvait soupçonner le duc d'Aumale ni le général +Bedeau d'être pour quelque chose dans ces comparaisons; mais elles +ne lui en étaient pas moins fort déplaisantes. Il en était même +venu, sur ce sujet, à un état de susceptibilité qui lui faisait +voir des adversaires jusque chez ses plus sûrs amis. Vers la fin de +la session de 1845, M. de Corcelle ayant, dans un de ses discours, +loué l'administration du duc d'Aumale et mis en relief le bon état +de la province de Constantine, Bugeaud se crut visé et lui envoya +aussitôt ce que l'honorable député appelait plaisamment, dans sa +réponse, un «bouquet de mitraille». Le maréchal laissait voir, avec +une sorte de naïveté, où il se sentait blessé. «Je ne suis pas +jaloux, je vous le jure, écrivait-il, des éloges qu'on donne à mes +lieutenants; je suis heureux de voir louer un prince que j'aime;... +mais je ne puis admettre que ce qu'ils ont fait de louable se +soit opéré sans ma participation... S. A. R. le duc d'Aumale n'a +pas pris une seule mesure administrative sans m'avoir préalablement +consulté... Il n'a rien changé au fond des choses... Il n'a fait +qu'adopter des mesures d'ordre, de surveillance, de régularité; il +me les a soumises, et je les ai approuvées.» Le maréchal déclarait +que «tout cela le décourageait», qu'il ne «se sentait plus la force +de se donner tant de peine, tant de soucis, pour être ainsi jugé». +«Je ne suis pas du tout éloigné, ajoutait-il, de remettre aux mains +des _hommes nouveaux_ que vante l'_Algérie_ et que moi-même j'estime +certainement à leur valeur qui est très réelle, le soin des destinées +de notre conquête.» Et dans une autre lettre: «Vous me dites que je +ne sais pas souffrir la contrariété, parce que je suis entouré d'amis +qui m'approuvent toujours... Il n'y a pas d'homme en France qui +soit plus contrarié que moi.» Puis, revenant sur le «parallèle fort +blessant» dont il se plaignait: «Comment, demandait-il, pouviez-vous +croire que je m'entendrais dire de sang-froid que je ne suis pas le +gouverneur de l'Algérie, que j'administre très mal la portion du pays +qui est sous ma main, pendant que mes lieutenants font très bien sans +ma participation[480]?» + +[Note 480: Lettres du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du +12 juin et du 8 juillet 1845. (_Documents inédits._)] + +M. de Corcelle n'eut pas de peine à se justifier, et il ne le fit pas +sans dire quelques utiles vérités à son illustre, mais trop ombrageux +ami. «Vous avez, lui écrivait-il, à vous méfier beaucoup de vos +premiers mouvements, lorsque vous rencontrez certaines oppositions +à vos vues, quoique ensuite vous soyez on ne peut plus accessible, +modéré et tolérant. Cette promptitude dans l'attaque ou la défense +n'est tout à fait bonne que devant l'ennemi. C'est dans ce sens que +je vous reprochais les rapides entraînements qui sont la conséquence +d'une humeur très vive, et peut-être d'un grand pouvoir justifié par +de si beaux succès. Si vous revenez vite d'une prévention, comme +vous sabrez tout d'abord les malencontreux opposants, avant de vous +rendre compte de leur pensée! Tenez, mon cher maréchal, je maintiens +que si par esprit d'opposition on entend une certaine vivacité de +prévention, l'ardeur du combat, un peu de raideur au service d'une +théorie ou d'une opinion toute faite, vous êtes, dans ces premiers +transports dont vous savez heureusement revenir, bien plus de +l'opposition que je n'en suis. Vous avez de si glorieuses qualités +que je ne crains pas de vous être moins attaché en vous découvrant +des défauts, et notamment celui d'être prompt à l'exagération et +à l'offense dans le feu des discussions. Je suis convaincu que, +dans vos relations avec l'administration de la guerre, ce sont des +diableries de ce genre qui vous ont causé des embarras. Les mauvais +tours dont vous avez à vous plaindre vous viennent en grande partie +de votre humeur d'opposition et aussi de votre goût pour la polémique +écrite; car, bien que vous soyez un grand homme d'action, je vous +considère comme un très superbe opposant et très habile journaliste. +Vous n'aimez pourtant ni l'opposition ni les journaux. Toute votre +vie, vous serez journaliste contre les journaux; mais, comme vous +serez mieux que cela, il n'y aura pas grand mal[481].» Le maréchal +avait l'âme assez haute et assez droite pour goûter cette franchise +affectueuse. Il mit donc de côté tout ressentiment contre son +ami, mais il n'en demeura pas moins convaincu qu'il était entouré +d'ennemis, et, comme il le disait, qu'une «grosse intrigue d'envieux +et d'ambitieux» se servait du journal _l'Algérie_ et des bureaux +de la guerre pour le «démolir[482]». «J'ai été déclaré incapable +de continuer l'oeuvre, écrivait-il à M. de Corcelle. Mon temps est +fini. On convient que je suis assez bon soldat; mais on dit que je +n'entends rien en administration...; que, d'ailleurs, comme il +n'est plus nécessaire de faire la guerre, on n'a plus besoin de mon +unique talent. On va fermer le temple de Janus. Mais les Arabes se +chargeront de l'ouvrir, et mes grands hommes apprendront bientôt +qu'on ne reste pas en paix à volonté[483].» + +[Note 481: Lettre du 17 septembre 1845. (_Documents inédits._)] + +[Note 482: Expressions dont le maréchal se servait dans une lettre +écrite à M. Guizot, le 18 août 1845. (_Mémoires de M. Guizot_, t. +VII, p. 124.)] + +[Note 483: Lettre du 28 septembre 1845. (_Documents inédits._)] + +Sous le coup de ce découragement et de cette amertume, le maréchal +avait songé, un moment, à donner sa démission. Vers la fin de juin +1845, il avait adressé au gouvernement une lettre dans laquelle il +demandait formellement à être rappelé[484]. Quant aux motifs de sa +détermination, il les exposait ainsi à M. Guizot: «J'ai la conviction +que M. le maréchal Soult a l'intention de me dégoûter de ma situation +pour me la faire abandonner. Cette pensée résulte d'une foule de +petits faits et d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun égard pour +mes idées, pour mes propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de +l'engagement, pris devant le conseil, de demander 500,000 francs pour +un essai de colonisation militaire; c'est la même chose de tout, ou +à peu près. Il suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le +contraire, et le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence +que moi sur l'administration et la colonisation de l'Algérie. Dans +tous les temps, les succès des généraux ont augmenté leur crédit; +le mien a baissé dans la proportion du progrès des affaires de +l'Algérie. Je ne puis être l'artisan de la démolition de ce que je +puis, sans vanité, appeler mon ouvrage. Je ne puis assister au triste +spectacle de la marche dans laquelle on s'engage au pas accéléré. +Extension intempestive, ridicule, insensée, de toutes les choses +civiles; amputation successive de l'armée et des travaux publics, +pour couvrir les folles dépenses d'un personnel qui suffirait à une +population dix fois plus forte, voilà le système. Je suis fatigué +de lutter sans succès contre tant d'idées fausses, contre des +bureaux inspirés par le journal _l'Algérie_. Je veux reprendre mon +indépendance, pour exposer mes propres idées au gouvernement et au +pays. Le patriotisme me le commande, puisque j'ai la conviction qu'on +mène mal la plus grosse affaire de la France[485].» + +[Note 484: _Ibid._] + +[Note 485: Lettre du 30 juin 1845. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, +p. 122, 183 et 184.)] + +Le gouvernement s'apercevait, une fois de plus, que le maréchal +Bugeaud était un agent peu commode. Mais il n'oubliait pas que, +quand, on a la fortune d'être servi par de tels hommes, il faut bien +leur passer quelques bizarreries de caractère. C'est le propre de ces +natures faites pour agir, de savoir mal obéir. M. Guizot rappelait +justement à ce propos que Napoléon disait un jour: «Croit-on que +ce soit une chose toute simple de gouverner un Soult ou un Ney?» +Loin donc de profiter de l'occasion qui lui était offerte de se +débarrasser de Bugeaud, le conseil des ministres décida de le +retenir. Le maréchal Soult lui-même l'informa, en termes excellents +et fort amicaux, du désir qu'avaient le Roi et le cabinet tout entier +de le voir conserver ses fonctions[486]. Touché de cette démarche, +le gouverneur n'insista pas sur sa démission. À ce même moment, +d'ailleurs, il se faisait prendre en faute avec sa circulaire du 9 +août 1845 sur la colonisation militaire, et la conscience de son tort +le rendait plus conciliant. Il sollicita seulement un congé, pour +venir conférer avec le ministre de la guerre et se rendre compte +s'il pouvait se mettre d'accord avec lui. «J'irai droit mon chemin, +écrivait-il à M. Guizot, le 18 août 1845, tant que je serai soutenu +par le gouvernement du Roi. Je serai dédommagé des déclamations des +méchants par l'assentiment général de l'armée et de la population +de l'Algérie. Le 6 ou 7 septembre, je serai près de M. le maréchal +Soult. Je traiterai avec lui de quelques-unes des principales +questions. Si nous pouvons nous entendre, comme j'en ai l'espoir +d'après les bonnes dispositions qu'il me montre depuis quelque +temps, je me remettrai de nouveau à la plus rude galère à laquelle +ait jamais été condamné un simple mortel[487].» À la même époque, +il disait au colonel de Saint-Arnaud: «Si l'on ne me comprend pas, +si l'on ne veut pas me comprendre, je ne reviendrai pas. Si tout +s'arrange, comme je le crois, je serai de retour à Alger dans les +premiers jours de novembre[488].» + +[Note 486: Tous ces faits sont rapportés par le maréchal lui-même, +dans une lettre qu'il écrivit ultérieurement à M. de Corcelle, le 28 +septembre 1845. (_Documents inédits._)] + +[Note 487: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 124.] + +[Note 488: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._] + +Le gouverneur s'embarqua pour la France le 4 septembre 1845, et se +rendit tout droit à Soultberg, résidence du ministre de la guerre +dans le Tarn. L'entrevue se passa beaucoup mieux qu'on ne pouvait s'y +attendre. Le maréchal Bugeaud s'était appliqué, comme il l'écrivait +lui-même à M. Guizot, «à y mettre du moelleux et de la déférence». De +son côté, le maréchal Soult, trop fatigué pour ne pas désirer éviter +un conflit avec un contradicteur si considérable et d'ordinaire si +véhément, chercha à être aimable. Bugeaud se bornait, pour le moment, +à demander une chose qu'il n'y avait aucune raison de lui refuser: +c'était la constitution d'une commission de pairs, de députés et +d'autres personnages compétents, qui serait envoyée en Afrique et +y rechercherait, de concert avec le gouverneur, la solution des +problèmes intéressant l'avenir de l'Algérie, notamment du problème +de la colonisation. Le maréchal Bugeaud sortit de cette conférence +«très satisfait[489]». «Pendant les deux jours que nous avons +discuté sur les affaires d'Afrique, mandait-il peu après à M. Guizot, +je n'ai trouvé, chez le ministre de la guerre, que d'excellents +sentiments pour moi et de très bonnes dispositions pour les affaires +en général[490].» + +[Note 489: Ce sont les expressions dont le maréchal Bugeaud se +servait dans la lettre écrite à M. de Corcelle, le 28 septembre 1845. +(_Documents inédits._)] + +[Note 490: Lettre du 28 septembre 1845. (_Mémoires de M. Guizot_, t. +VII, p. 198.)] + +Le gouverneur se faisait illusion: après avoir vu longtemps les +choses trop en laid, il les voyait maintenant trop en beau. Elles +n'étaient pas à ce point éclaircies et pacifiées entre le ministre +de la guerre et lui. Au fond, ils étaient toujours en désaccord sur +la question principale, celle de la colonisation militaire, et l'on +devait s'attendre qu'à l'heure de préciser davantage les résolutions +à prendre, ce désaccord se manifestât de nouveau. Mais avant que rien +de ce genre eût pu se produire, survinrent d'Afrique de tragiques +nouvelles qui reléguèrent aussitôt au second plan tous les problèmes +sur lesquels on discutait depuis quelque temps. Il s'agissait bien de +se quereller sur un mode de colonisation! C'était la soumission même +de l'Algérie qui paraissait remise en question. + + +VIII + +Quand le maréchal Bugeaud s'était embarqué pour la France, le 4 +septembre 1845, tout semblait tranquille en Algérie. Il n'était +pas parti depuis quelques jours, que divers symptômes d'agitation +se manifestaient avec une simultanéité inquiétante. Bou-Maza +reparaissait dans le Dahra, et telle était la vigueur de ses premiers +coups, que nos troupes se trouvaient tout d'abord réduites à la +défensive. Ailleurs surgissaient d'autres fauteurs de révoltes, qui, +eux aussi, se paraient du surnom, devenu populaire, de Bou-Maza. Sur +notre frontière de l'Ouest, des troubles, visiblement suscités par +Abd el-Kader, obligeaient le général Cavaignac, qui commandait dans +Tlemcen, à se mettre en campagne, et, dès ses premiers pas, il était +étonné de la résistance qu'il rencontrait. On ne savait pas encore +quelle importance il fallait attacher à tous ces incidents, quand +se répandit une nouvelle bien autrement grave et douloureuse: une +colonne française venait d'être surprise et détruite par Abd el-Kader. + +Voici en quelles circonstances. Le poste de Djemâa-Ghazouat, situé +sur la côte, près du Maroc, était commandé par le lieutenant-colonel +de Montagnac, officier admirable de bravoure et d'énergie, mais +péchant quelquefois par excès de fougue et d'audace. En dépit des +recommandations expresses qui lui avaient été faites de «ne pas +aller livrer des combats au dehors», Montagnac, au premier bruit +des mouvements d'Abd el-Kader, crut devoir se porter au secours +d'une tribu fidèle, menacée par l'émir. Le 21 septembre 1845, il +se mit en route avec 346 fantassins du 8e bataillon des chasseurs +d'Orléans et 62 hussards. Dès le lendemain, il était rejoint par +un messager du général Cavaignac qui rappelait à Tlemcen le 8e +bataillon de chasseurs. Montagnac ne pensa pas être tenu d'obéir +avant d'avoir infligé un échec à l'ennemi, avec lequel il avait +commencé à échanger des coups de fusil. Il poussa donc plus avant. +Le 23, près du marabout de Sidi-Brahim, à un moment où sa troupe +se trouve imprudemment morcelée en trois petits corps, celui qui +marchait en tête tombe dans une sorte d'embuscade, et est enveloppé +par une cavalerie très nombreuse qu'Abd el-Kader dirige lui-même. +Aux premiers coups de feu, Montagnac est mortellement blessé. Nos +soldats se réunissent sur un mamelon, sans autre espoir que de vendre +chèrement leur vie; bientôt les munitions sont épuisées; personne, +néanmoins, ne songe à se rendre. Alors, rapporte l'un des rares +survivants de ce combat, «les Arabes, resserrant le cercle autour +de ce groupe immobile et silencieux, le font tomber sous leur feu, +comme un vieux mur». Au bout de peu de temps, il n'y a plus, du côté +des Français, que des cadavres ou des blessés ne donnant presque +plus signe de vie. À ce moment, le second détachement, mandé dès le +début par Montagnac, accourt sur le lieu du combat; aussitôt accablé +par les vainqueurs, il subit le même sort. Reste l'arrière-garde, +demeurée auprès des bagages et composée de 80 carabiniers sous les +ordres du capitaine Géreaux. Les Arabes fondent sur elle. Géreaux +ne se trouble pas; le marabout de Sidi-Brahim est à sa portée: +il se jette dedans, s'y barricade et résiste aux plus furieuses +attaques. Abd el-Kader lui fait porter une sommation de se rendre, +avec promesse de vie sauve. Le capitaine lit la lettre à ses hommes, +qui n'y répondent que par les cris de: «Vive le Roi!» et hissent sur +le marabout un drapeau fait avec des lambeaux de vêtement. Après +de nouvelles attaques, l'émir fait faire une seconde sommation; il +ordonne, cette fois, qu'elle soit transmise par un des officiers +prisonniers et blessés, l'adjudant-major Dutertre. Celui-ci s'avance +vers le marabout: «Chasseurs, s'écrie-t-il, on va me décapiter +si vous ne posez les armes, et moi, je viens vous dire de mourir +jusqu'au dernier plutôt que de vous rendre.» Sa tête tombe aussitôt. +Le combat reprend plus acharné, interrompu deux fois encore par des +sommations sans résultat. L'émir, lassé de cette résistance qui lui +coûte très cher, prend le parti de s'éloigner avec le gros de son +armée, en laissant seulement les forces nécessaires pour bloquer +étroitement le marabout. Les assiégés n'ont ni vivres ni eau. Ils +passent ainsi trois longs jours, attendant un secours qui aurait +dû venir et qui ne vient pas. Enfin, le 26, aimant mieux tomber en +combattant que de mourir de faim et de soif, ils s'élancent hors +de leur réduit, en emportant leurs blessés. Ce coup de désespoir +semble d'abord leur réussir; ils font une trouée à travers les Arabes +stupéfaits et se dirigent en bon ordre vers Djemâa. Déjà l'on peut +distinguer les murs de la ville, quand, à la vue d'un filet d'eau qui +coule au fond d'un ravin, les hommes, en dépit de leurs officiers, +quittent leurs rangs, se précipitent dans le ravin et se jettent à +plat ventre pour étancher la terrible soif qui les dévore depuis +trois jours. Ce désordre n'échappe pas aux Arabes qui accourent et, +de la hauteur, font pleuvoir les balles sur les malheureux buveurs: +tous succombent. Géreaux cependant a essayé de continuer la retraite +avec les quelques hommes qui ne se sont pas débandés; mais ils ne +sont plus assez nombreux et finissent par être écrasés; le capitaine +tombe, mortellement atteint. Douze soldats seuls parviennent à +rejoindre les cavaliers sortis de Djemâa à leur rencontre: c'est +tout ce qui revient des 425 hommes partis de cette ville, cinq jours +auparavant, avec le colonel de Montagnac[491]. + +[Note 491: J'ai suivi principalement le beau récit donné de cet +incident par M. le duc d'Aumale, dans son livre: _Zouaves et +chasseurs à pied_.] + +Quand on sut à Alger le désastre de Sidi-Brahim, l'émotion y +fut extrême; dans l'imagination du public, l'événement prit les +proportions d'une catastrophe. L'effet en fut encore aggravé par la +série de mauvaises nouvelles qui survinrent coup sur coup, dans les +jours suivants. La plus douloureuse fut celle de la capitulation +d'Aïn-Temouchent: le lieutenant Marin conduisait 200 hommes, la +plupart sortant de l'hôpital, de Tlemcen à Aïn-Temouchent; apercevant +sur sa route des cavaliers qu'il reconnaît pour ceux d'Abd el-Kader, +il perd la tête; sans avoir été même attaqué, il court à l'émir et se +rend à lui avec toute sa troupe[492]. Il n'était pas à craindre sans +doute qu'une défaillance aussi inexplicable trouvât des imitateurs; +mais, succédant, à quarante-huit heures d'intervalle, au désastre de +Sidi-Brahim, elle était bien de nature à exalter les Arabes. Tout +d'ailleurs révélait un soulèvement prémédité et concerté: à Sebdou, +le commandant Billot était attiré dans une embuscade et massacré avec +toute son escorte; le chef du bureau arabe de Tiaret était enlevé +par trahison; des caïds, amis de la France, tombaient assassinés; +plusieurs postes étaient attaqués, des ponts et des magasins brûlés, +des communications interrompues; la majeure partie des tribus de la +subdivision de Tlemcen prenait les armes et rejoignait Abd el-Kader. +«Qui sait ce qui arrivera? écrivait le colonel de Saint-Arnaud, à +la date du 3 octobre. Abd el-Kader peut aussi bien être dans la +Métidja, dans un mois, que fuyant dans le Maroc, sans suite, avant +dix jours... Une seule chose est certaine, c'est que la guerre +sainte a éclaté et a débuté par une catastrophe qui a atterré les +colons et jusqu'aux négociants d'Alger.» + +[Note 492: Ce malheureux officier, qui avait donné antérieurement des +preuves de bravoure, fut remis plus tard en liberté par Abd el-Kader. +Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort; mais +cette sentence fut annulée.] + +Dès le 28 septembre 1845, le général de La Moricière, gouverneur +par intérim, avertit le maréchal Soult que «la situation était fort +grave». «Vous jugerez sans doute indispensable, ajoutait-il, que +M. le maréchal Bugeaud rentre immédiatement en Algérie.» Le même +jour, il dépêchait directement au maréchal le commandant Rivet, +pour presser son retour. En attendant, il ne demeurait pas inactif. +Jugeant avec raison que le plus grand péril n'était pas à l'intérieur +avec Bou-Maza et ses imitateurs, mais sur la frontière de l'Ouest, où +il fallait tâcher de barrer le chemin à Abd el-Kader, il s'y porta +immédiatement de sa personne. Le 8 octobre, il rejoignait le général +Cavaignac au delà de Tlemcen, attaquait vigoureusement avec lui les +tribus révoltées, les battait, mais sans atteindre l'émir lui-même, +qui, suivant son habitude, s'était dérobé. + +Ce fut le 6 octobre que le commandant Rivet arriva à la Durantie, en +Périgord, où était le maréchal Bugeaud, et lui fit part de ce qui +se passait en Algérie. En présence de tels événements, le maréchal +ne songea plus à se retirer ni à marchander les conditions de son +retour. Le péril l'appelait, et aussi l'espérance d'acquérir une +nouvelle gloire dont il se servirait pour faire prévaloir ses idées. +«Je pars dans la nuit du 7 au 8, écrivit-il, le 6, au ministre de la +guerre. J'ai pensé qu'étant encore gouverneur nominal de l'Algérie, +je ne pouvais me dispenser de répondre à l'appel que me font l'armée +et la population, que ce serait manquer à mes devoirs envers le +gouvernement et mon pays.» Il ajoutait, après avoir énuméré avec +précision les renforts dont il avait besoin: «Nous allons, Monsieur +le maréchal, jouer une grande partie qui peut être décisive pour +notre domination, si nous la jouons bien, ou nous préparer de +grandes tribulations et de grands sacrifices, si nous la jouons mal. +L'économie serait ici déplorable.» Il écrivait en même temps à M. +Guizot: «Les circonstances sont très graves; elles demandent de +promptes décisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes +griefs et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais +pas rentrer en Algérie. Je cours à l'incendie; si j'ai le bonheur de +l'apaiser encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter +des mesures de consolidation de l'avenir. Si je n'y réussis pas, rien +au monde ne pourra m'attacher plus longtemps à ce rocher de Sisyphe. +C'est bien le cas de vous dire aujourd'hui ce que le maréchal de +Villars disait à Louis XIV: Je vais combattre vos ennemis et je vous +laisse au milieu des miens[493].» + +[Note 493: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 200 et 201.] + +Seulement, comme si le maréchal ne pouvait s'empêcher de mêler à +ses plus généreuses résolutions quelqu'une de ces «diableries» dont +parlait M. de Corcelle, il adressait, à cette même date du 6 octobre, +la lettre suivante au préfet de la Dordogne: «M. le chef d'escadron +Rivet m'apporte d'Alger les nouvelles les plus fâcheuses; l'armée +et la population réclament à grands cris mon retour. J'avais trop à +me plaindre de l'abandon du gouvernement vis-à-vis de mes ennemis +de la presse et d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement +décidé à ne rentrer en Algérie qu'avec la commission que j'ai +demandée et après la promesse de satisfaire à quelques-unes de mes +idées fondamentales; mais les événements sont trop graves pour que +je marchande mon retour au lieu du danger.» Puis, après avoir donné +au préfet quelques détails sur l'insurrection, il finissait ainsi: +«Il est à craindre que ceci ne soit une forte guerre à recommencer. +Hélas! les événements ne donnent que trop raison à l'opposition que +je faisais au système qui étendait sans nécessité l'administration +civile et diminuait l'armée pour couvrir les dépenses de cette +extension. J'ai le coeur navré de douleur de tant de malheurs et +de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la presse +qui nous gouverne plus qu'on n'ose l'avouer.» Ce ne pouvait être +sérieusement que le maréchal attribuait l'agression d'Abd el-Kader +à la prétendue extension de l'administration civile. Quant au +reproche d'abandon adressé au gouvernement, il venait d'autant plus +mal à propos qu'en ce moment le ministère expédiait d'urgence les +renforts demandés; ces renforts, qui ne comprenaient pas moins de +six régiments d'infanterie et deux de cavalerie, devaient porter +à 107,000 hommes l'armée d'Algérie. Encore n'y aurait-il eu que +demi-mal, si cette injuste récrimination se fût produite à huis clos. +Mais la lettre du maréchal, communiquée étourdiment par le préfet +au rédacteur du _Conservateur de la Dordogne_, fut publiée par ce +journal et, de là, fit le tour de la presse, avec les commentaires +qu'on peut supposer. Fort penaud de cette publication et du bruit +qu'elle faisait, le gouverneur se hâta de déclarer qu'il n'y était +pour rien. «Ma lettre, écrivit-il à M. Guizot, était la communication +confidentielle d'un ami à un ami; elle ne devait avoir aucune +publicité. C'est encore une tuile qui me tombe sur la tête. Je le +déplore surtout parce que la presse opposante ne manquera pas d'en +tirer parti contre le gouvernement.» M. Guizot ne se contenta pas de +cette sorte d'excuse et jugea nécessaire de faire sentir au maréchal +le tort de sa conduite: «Je ne puis accepter, lui répondit-il, votre +reproche que vous n'avez pas été soutenu par le gouvernement. Il +appartient et il sied aux esprits comme le vôtre, mon cher maréchal, +de distinguer les grandes choses des petites, et de ne s'attacher +qu'aux premières. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux grandes +choses: l'une d'y avoir été envoyé, l'autre d'y avoir été pourvu, +dans l'ensemble et à tout prendre, de tous les moyens d'action +nécessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-là, et il +les a faites contre beaucoup de préventions et à travers beaucoup +de difficultés... Après cela, qu'à tel ou tel moment, sur telle ou +telle question, le gouvernement n'ait pas partagé toutes vos idées, +ni approuvé tous vos actes, rien de plus simple: c'est son droit. Que +vous ayez même rencontré, dans telle ou telle commission, dans tel +ou tel bureau, des erreurs, des injustices, des idées fausses, de +mauvais procédés, des obstacles, cela se peut; cela n'a rien que de +naturel et presque d'inévitable; ce sont là des incidents secondaires +qu'un homme comme vous doit s'appliquer à surmonter, sans s'en +étonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et s'embarrasse lui-même +en leur accordant, dans son âme et dans sa vie, plus de place qu'il +ne leur en appartient réellement.» M. Guizot engageait le maréchal à +faire comme lui, «à laisser dire les journaux» et à compter sur la +tribune pour mettre sa conduite en lumière; «c'est là, ajoutait-il, +que vous devez être défendu, mais grandement et dans les grandes +occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes à ce +petit bruit qui nous assiège, et en essayant, à tout propos et bien +vainement, de le faire taire». Le ministre terminait par des plaintes +sur la publication de la lettre au préfet de la Dordogne. «Cette +lettre, disait-il, m'a affligé pour vous et m'a blessé pour moi... +C'est là un désordre. Vous ne le souffririez pas autour de vous. Et, +croyez-moi, cela ne vaut pas mieux pour vous que pour le pouvoir +auquel vous êtes dévoué[494].» + +[Note 494: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 203 à 207.] + +Le maréchal n'avait à peu près rien à répondre à ces amicales +réprimandes, ou, du moins, il n'avait qu'une réponse à faire, +c'était de montrer, une fois de plus, que, s'il parlait quelquefois +de travers, cela ne l'empêchait pas de bien agir. Pendant ce temps, +d'ailleurs, il poursuivait rapidement sa route vers l'Afrique, +s'embarquait à Marseille, et arrivait à Alger le 15 octobre 1845. La +population s'était portée en foule au-devant de lui, témoignant par +son attitude, et de l'alarme que lui causaient les événements, et de +la confiance que lui rendait le retour du gouverneur général. + + +IX + +C'était l'une des qualités maîtresses du maréchal Bugeaud--véritable +don de général en chef--de voir, dans une crise, tout de suite +et très nettement ce qu'il y avait à faire. À peine a-t-il pris +terre en Algérie, que son plan est arrêté. Toujours persuadé que le +moyen de dompter Abd el-Kader, c'est de lui enlever l'impôt et le +recrutement[495], il se donne pour tâche principale de lui fermer +l'entrée du Tell, seule partie du territoire où l'émir peut trouver, +avec quelque abondance, de l'argent, des vivres et des soldats. Les +mesures déjà prises par le général de La Moricière ont barré le +passage, à l'ouest, sur la frontière du Maroc. Le gouverneur devine +que, devant cet obstacle, l'ennemi fera un détour par le désert, +et cherchera, au sud, quelque fissure. Dans cette prévision, dont +l'événement devait démontrer la justesse, il décide de former, sur +toute la lisière des hauts plateaux, comme une chaîne continue de +petites colonnes mobiles. Ces colonnes auront charge de guetter +Abd el-Kader, de le repousser, de le poursuivre, de l'atteindre +s'il est possible, de ne pas lui laisser un moment de repos en n'en +prenant pas elles-mêmes, de ne lui permettre de rien organiser nulle +part, et enfin de frapper impitoyablement les tribus qui seraient +tentées de le soutenir. Le gouverneur ne néglige pas non plus les +révoltes intérieures suscitées par les divers Bou-Maza: le soin de +les réprimer sera confié à plusieurs autres colonnes. Cette extrême +dispersion des troupes pouvait paraître, à un certain point de vue, +une cause de faiblesse. La première loi de la guerre n'est-elle pas +de concentrer ses forces, au lieu de les morceler? Bugeaud a expliqué +lui-même, plus tard, à ses soldats, les raisons qui lui faisaient, +en cette circonstance, déroger à la règle ordinaire. «Évacuer une +partie du pays pour se concentrer, leur a-t-il dit, c'eût été laisser +à notre adversaire les ressources de l'impôt et du recrutement, +ainsi que toutes les forces locales. Il aurait bientôt formé une +armée régulière pour appuyer les goums des tribus. C'eût été aussi +renverser le gouvernement des Arabes, si péniblement institué par +nous, et livrer à la vengeance implacable d'un chef irrité tous les +hommes compromis pour notre cause. Comment, plus tard, aurions-nous +pu reconstituer ce gouvernement, si nous avions lâchement abandonné +les chefs qui, presque tous, nous sont restés fidèles? Il fallait +tout conserver[496].» + +[Note 495: Voir la conversation que Bugeaud, avant sa nomination au +poste de gouverneur général, avait eue avec le Roi (plus haut, t. V, +p. 267).] + +[Note 496: Ordre du jour adressé aux troupes, le 2 mars 1846.] + +Le maréchal n'est pas moins prompt à exécuter son plan qu'à le +concevoir. Débarqué le 15 octobre 1845 à Alger, il entre en campagne +dès le 18, et, le 24, il arrive près de Teniet el-Had, sur la limite +du désert. À la fin de novembre, douze colonnes sont en mouvement; +peu après, on en compte dix-huit. Les plus nombreuses, celle par +exemple que commande le gouverneur général, ont moins de trois +mille hommes. À leur tête sont, outre le maréchal, des officiers +vigoureux, ayant l'expérience de la guerre d'Afrique: La Moricière, +Cavaignac, Géry, Korte, Bourjolly, Arbouville, Marey, Saint-Arnaud, +Jusuf, Canrobert, Pélissier, Comman, Camou, Gentil, Bosquet; il faut +y ajouter Bedeau, qui commandait depuis quelque temps à Constantine, +mais que la tranquillité de cette partie de l'Algérie a permis d'en +éloigner momentanément pour l'employer au sud de la province d'Alger. +Quelques-unes de ces colonnes opèrent, dans l'intérieur du cercle, +contre Bou-Maza qu'elles ne parviennent pas du reste à saisir, et +contre ses nombreux homonymes, dont plusieurs sont pris et passés +par les armes[497]. La plupart agissent ou tâchent d'agir contre +Abd el-Kader. Savoir où se trouve l'ennemi est déjà fort difficile; +le joindre, à peu près impossible. L'émir glisse entre les mains de +ceux qui croient l'avoir cerné. D'une mobilité prodigieuse, faisant +cinquante lieues en deux jours, il trouve partout des sympathies, +des renseignements sûrs, des provisions, des chevaux frais. Depuis +les confins de la province de Constantine jusqu'au Maroc, toutes +nos troupes sont ainsi dans une alerte continuelle: ce ne sont que +marches et contremarches à la recherche d'un adversaire invisible, +bien qu'on devine partout sa présence. Il n'était pas dans les +habitudes et dans le tempérament du maréchal de s'en tenir à la +défensive: dès le commencement de décembre, il lance dans le désert +des colonnes légères et rapides. Jusuf, qui commande l'une d'elles +et la mène avec une vitesse endiablée, approche plusieurs fois d'Abd +el-Kader, mais sans l'atteindre. Celui-ci, pendant qu'on court +vainement après lui dans le sud, pointe audacieusement vers le nord, +passe entre les trois ou quatre colonnes qui le guettent, franchit +la lisière du Tell et pénètre dans l'Ouarensenis. Le maréchal se +retourne et tâche de serrer le cercle autour de l'envahisseur. Le +23 décembre, à Temda, Jusuf se heurte enfin aux réguliers d'Abd +el-Kader; mais ceux-ci se dispersent trop vite pour que le combat +soit décisif; l'émir n'en reste pas moins dans l'Ouarensenis, où +il trouve de quoi se refaire. Jusuf, d'ailleurs, est dérouté. +Heureusement, La Moricière, toujours ingénieux à deviner les +mouvements des Arabes, se lance sur la bonne piste, avec des troupes +relativement fraîches. Pas plus que les autres, il ne met la main sur +l'insaisissable adversaire; mais, par l'habileté et la rapidité de +ses manoeuvres, il l'oblige, dans les premiers jours de janvier 1846, +à sortir du Tell et à rentrer dans le désert. Guerre singulière, où +l'on peinait beaucoup, sans avoir presque jamais l'occasion de se +battre. «Il n'y avait pas de bataille à livrer, écrivait le colonel +de Saint-Arnaud, le 24 janvier, puisque l'ennemi fuyait toujours. Il +n'y avait qu'une chose à faire, empêcher l'émir de descendre dans +les plaines, l'user en le réduisant à l'impuissance. Pour cela, il +fallait se montrer partout, lutter d'activité, de persévérance, +d'énergie, courir toujours et souvent frapper dans le vide... Le +maréchal manoeuvre et organise. Le pays est mauvais, on manque de +tout, et on a l'air de ne rien faire. Pour accepter un pareil rôle, +il faut être grand et sûr de soi! Ce rôle aurait compromis des +réputations moins solides. La chose la plus facile à la guerre, c'est +la bataille, pour l'homme de guerre, s'entend. Mais manoeuvrer contre +un ennemi aux abois, qui se rattache à tout, mobile comme un oiseau, +c'est plus difficile, et personne, en ce genre, n'aurait fait autant +que le maréchal[498]. + +[Note 497: Saint-Arnaud, chef de l'une de ces colonnes, écrivait, le +3 novembre 1845: «Tous ces chérifs paraissent et disparaissent.» Il +ajoutait, le 6 décembre: «Je poursuis à mort les chérifs qui poussent +comme des champignons. C'est un dédale; on ne s'y reconnaît plus. +Depuis l'aîné, Bou-Maza, nous avons Mohammed-bel-Cassem, Bou-Ali, +Ali-Chergui, Si-Larbi, Bel-Bej; enfin je m'y perds. J'ai déjà tué +Ali-Chergui chez les Medjaja; je viens de tuer Bou-Ali chez les +Beni-Derjin.» (_Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._)] + +[Note 498: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._] + +Après avoir forcé Abd el-Kader à sortir de l'Ouarensenis, La +Moricière mandait à un de ses amis: «Voilà désormais l'émir dans +un pays où il n'y a pas grand'chose à boire ni à manger, où le +bois manque, où le froid est excessif. Je doute qu'il y refasse sa +cavalerie. Je ne l'y suivrai pas... Il ne faut pas lui laisser +toucher terre dans le Tell; mais il n'y a pas grand inconvénient +à le laisser se morfondre dans le désert[499].» La Moricière se +faisait illusion: Abd el-Kader n'était pas homme à se «morfondre» +ainsi. Dès la fin de janvier 1846, on apprenait qu'il avait rassemblé +environ quinze cents cavaliers appartenant aux tribus des hauts +plateaux, et qu'à leur tête il se dirigeait vers l'est. Ne devait-on +pas craindre qu'il ne cherchât de ce côté quelque moyen de rentrer +dans le Tell? Le maréchal Bugeaud, suivant de loin le mouvement de +son adversaire, se transporta rapidement d'Aïn-Toukria à Boghar, +et chargea les colonnes des généraux Bedeau, d'Arbouville et Marey +de garder toutes les entrées du Tell, entre Boghar et la province +de Constantine. Cependant la nouvelle qu'Abd el-Kader se trouvait +maintenant au sud de la province d'Alger, produisait, dans le nord +de cette province, une agitation qui gagnait jusqu'aux tribus de la +Métidja; l'émir avait du reste soin de faire répandre parmi elles le +bruit de sa prochaine arrivée. Il devenait urgent de leur en imposer +par quelque démonstration. Mais comment la faire? Le général de Bar, +qui commandait à Alger, n'avait à peu près aucune force armée sous +la main; toutes les garnisons des villes de la côte avaient été +employées à grossir les colonnes mobiles. Dans ces circonstances, +le maréchal n'hésita pas à télégraphier de Boghar, le 2 février, au +général de Bar, d'armer les condamnés militaires et d'organiser +deux bataillons de la milice, sorte de garde nationale de la ville +d'Alger. La seule annonce de cette mesure effraya la population +civile autant que l'eût fait le mal même contre lequel on se mettait +en garde. Le général de Bar, embarrassé de cette émotion, en référa +au gouverneur, qui lui répondit, le 5 février, en confirmant son +ordre: «La mesure, disait-il, est de nature à prévenir, non à +susciter des alarmes. Il n'y a réellement pas de dangers sérieux, +quant à présent, et nous comptons bien les éloigner pour l'est, comme +nous l'avons fait pour l'ouest; mais une sage prévision a dicté +mon ordre.» Le maréchal prit en outre le parti de se rapprocher +un peu d'Alger, sans cependant perdre de vue les régions du sud; +quelques jours après, il campait devant Médéa. L'un des motifs de +ce mouvement paraît avoir été le désir de ramener ses troupes à la +côte, pour les refaire. Les soldats ne pouvaient supporter longtemps +la vie à laquelle les soumettait l'infatigable gouverneur. Déjà, à +la fin de décembre, celui-ci avait dû, une première fois, laisser +à Orléansville son infanterie exténuée, et avait emmené à la place +celle du colonel de Saint-Arnaud. Le second relais se trouvait +maintenant fourbu comme le premier; les uniformes étaient en loques, +les souliers usés, beaucoup d'hommes malades ou éclopés. La cavalerie +de la colonne commandée par Jusuf paraissait plus misérable encore: +«Les chevaux, raconte un témoin, étaient de vraies lanternes: on +voyait au travers»; à peine en comptait-on deux cents en état, non +certes de charger, mais de marcher. + +[Note 499: _Le général de La Moricière_, par KELLER, t. I, p. 418.] + +Pendant ce temps, que devenait Abd el-Kader? Se jouant, une fois de +plus, de toutes les colonnes qui le poursuivaient ou le guettaient, +il les tournait par l'est, descendait comme une trombe la vallée du +haut Isser, tendait la main à Ben-Salem, son ancien khalifa dans +ces régions, razziait les tribus fidèles à la France et arrivait +jusque sur le bas Isser, près de la mer, à quelques lieues d'Alger, +sur la lisière de la Métidja vide de troupes et pleine de colons. +Allait-il se jeter sur cette plaine? Sans doute ce ne pourrait +jamais être qu'une incursion aussi passagère qu'audacieuse; il +suffirait que les colonnes agissant dans le sud revinssent vers la +côte, pour contraindre l'envahisseur à une retraite précipitée; mais +elles étaient loin; il leur fallait plusieurs jours pour arriver; +en attendant, l'émir n'aurait-il pas le temps de tout dévaster et +massacrer dans les fermes et les villages européens de la Métidja? +De quel effet ne serait pas, sur l'opinion, en Algérie et en France, +cette répétition des désastres de 1839, venant en quelque sorte +démontrer l'inanité des résultats que le maréchal Bugeaud se vantait +d'avoir obtenus par six années d'efforts et de sacrifices! Quel +découragement pour ceux qui avaient cru en lui! Quel triomphe pour +ses adversaires! Certainement sa gloire ne résisterait pas à un +pareil coup. + +La dépêche annonçant cette stupéfiante irruption parvint au +gouverneur pendant qu'il campait sous Médéa. C'était le soir, +et, suivant son habitude, il faisait une partie de whist, sous +sa tente, avec ses deux aides de camp, le commandant Rivet et le +capitaine Trochu. Ceux-ci ont aussitôt l'impression tellement vive +du péril, que, raconte l'un d'eux, leur langue desséchée s'attache +à leur palais et les empêche de parler[500]. Mais le maréchal, +admirablement tranquille et posant un moment ses cartes: «En voilà +une bonne! dit-il; faisons sans tarder tout ce que nous pourrons.» Il +télégraphie d'abord à Alger de réunir les condamnés, les miliciens, +tous les gendarmes de la région, et de les mettre en évidence +sur les hauteurs de la Métidja, pour simuler une préparation de +défense. Il appelle ensuite Jusuf: «Combien avez-vous de chevaux +sur pied? lui demande-t-il.--Deux cents.--Pouvez-vous être demain +dans la Métidja?--Oui, en allant au pas.--Partez tout de suite, +et montrez-vous sur les points les plus en vue.» Le gouverneur +complète ses mesures en annonçant qu'avec le reste de la colonne, +il se mettra en route au point du jour. Se retournant alors vers +ses aides de camp, toujours imperturbable: «Messieurs, reprenons +notre whist.»--«Je recevais là, plus encore qu'à Isly, a écrit plus +tard le général Trochu, une inoubliable leçon d'équilibre dans le +commandement, à l'heure des grands périls.» Le lendemain, la colonne +du maréchal Bugeaud marchait rapidement dans la direction du bas +Isser, en tenant les hauteurs qui bordent la Métidja, quand le +capitaine Trochu, qui cheminait en tête, absorbé par d'assez sombres +prévisions, voit accourir à fond de train un cavalier arabe, agitant +un pli au-dessus de sa tête. «Quelle nouvelle?» s'écrie-t-il tout +anxieux. Le messager lui apprend que l'émir vient d'être surpris dans +une attaque de nuit, et qu'il est en pleine déroute. + +[Note 500: C'est à l'obligeante communication de M. le général Trochu +que je dois ces détails, ainsi que ceux qui vont suivre. Ils donnent +parfois aux événements une physionomie un peu différente de celle +que leur ont prêtée d'autres historiens. Mais le témoignage d'un +homme aussi bien placé pour tout voir et aussi bien préparé à tout +comprendre, m'a paru avoir une valeur décisive.] + +Que s'était-il passé? Peu auparavant, quelques compagnies +d'infanterie légère étaient arrivées de France à Alger; c'étaient +les seules troupes régulières dont disposait le général de Bar. +Suivant les indications données par le maréchal, lors des premiers +symptômes d'agitation, il les avait envoyées, sous les ordres du +général Gentil, occuper le col des Beni-Aïcha qui commandait à l'est +l'entrée de la Métidja. À la nouvelle des razzias opérées sur le bas +Isser, le général Gentil crut devoir marcher sur les rassemblements +qu'on lui signalait. Sa troupe était peu nombreuse et n'avait pas +encore vu le feu; mais c'était une de ces heures où il faut payer +d'audace; d'ailleurs, il ne croyait pas avoir affaire à Abd el-Kader +en personne. En route, il rallie heureusement un bataillon venant +de Dellys. Dans la nuit du 6 au 7 février 1846, il heurte un peu à +l'aveugle le camp ennemi. Ses jeunes soldats, fort inexpérimentés, +tirent au hasard; dès les premiers coups de feu, les Arabes prennent +la fuite: c'étaient des gens du désert, grands pillards, fort +mal à l'aise d'être si loin de leurs tentes, et n'ayant qu'une +préoccupation, celle d'y rapporter le butin dont ils étaient +gorgés. En quelques instants et sans avoir eu un seul blessé, notre +petite troupe est maîtresse du terrain et y ramasse trois drapeaux, +six cents fusils, les tentes toutes tendues, les chevaux et les +troupeaux enlevés dans les razzias des jours précédents. Le général +Gentil n'était pas le moins étonné d'une si facile victoire; il fut +plus étonné encore quand il sut par les prisonniers qu'Abd el-Kader +était dans le camp et qu'il avait failli y être pris. + +L'émir en fuite se jeta dans le Djurdjura et, avec son indomptable +énergie, tâcha de se créer, parmi les Kabyles, un nouveau centre de +résistance. Mais le maréchal Bugeaud, accouru de Médéa et renforcé +des troupes que lui amenait Bedeau, frappa rudement les tribus qui +faisaient mine de soutenir la révolte, et, par un habile mélange de +rigueur et de diplomatie, les détermina à se séparer d'Abd el-Kader. +Celui-ci fut réduit, dans les premiers jours de mars, à reprendre le +chemin du désert. + +Ainsi se terminait heureusement pour le gouverneur général ce qu'on +a appelé «la plus grande crise de sa carrière algérienne». Le 24 +février 1846, se trouvant près de sa capitale, dont il était sorti +depuis cinq mois, il eut l'idée d'y ramener, pour les reposer un +peu, les soldats avec lesquels il venait de faire une si pénible +campagne. Bien que non annoncé d'avance, ce retour prit un caractère +de triomphe. «Quand le maréchal, raconte le général Trochu, rentra +dans Alger, avec une capote militaire usée jusqu'à la corde, entouré +d'un état-major dont les habits étaient en lambeaux, marchant, +à la tête d'une colonne de soldats bronzés, amaigris, à figures +résolues, et portant fièrement leurs guenilles, l'enthousiasme de +la population fut au comble. Le vieux maréchal en jouit pleinement. +C'est qu'il venait d'apercevoir, de très près, le cheveu auquel la +Providence tient suspendues les grandes renommées et les grandes +carrières, à un âge (soixante-deux ans) où, quand ce cheveu est +rompu, il est difficile de le renouer.» Quelques jours plus tard, +le 2 mars, le gouverneur adressait à l'armée d'Afrique un ordre du +jour où, rappelant à grands traits ce qu'elle avait fait depuis +cinq mois, il la félicitait de ses efforts et de ses succès. «Vous +pouvez aujourd'hui garantir à la France, leur dit-il, que son empire +en Afrique ne sera pas ébranlé par cette grande révolte.» Non +sans doute que le maréchal ne vît plus rien à faire: il montrait +au contraire à ses soldats la nécessité «d'extirper les derniers +vestiges de l'insurrection» et de prendre l'offensive, «en étendant +leurs bras sur tous les points du désert où se formaient les orages +qui étaient venus et viendraient fondre sur eux, s'ils n'allaient +les dissiper». «Votre ardeur, ajoutait-il, ne se ralentira pas au +moment où, de toutes parts, elle est couronnée par le succès... Vous +resterez semblables à vous-mêmes, et la France reconnaissante vous +honorera.» + + +X + +L'insurrection a fait son suprême effort en essayant d'atteindre la +Métidja. Repoussée sur ce point, elle ne fera désormais que décliner. +Les agitateurs secondaires, découragés par l'échec d'Abd el-Kader, ne +sont plus en état de nous opposer une sérieuse résistance. Par leurs +mouvements combinés, Saint-Arnaud, Canrobert et Pélissier expulsent +définitivement Bou-Maza du Dahra et le forcent à s'enfuir dans le +désert. Il suffit au maréchal de se montrer dans l'Ouarensenis pour +le pacifier, et le duc d'Aumale, revenu depuis peu en Algérie pour +prendre sa part de la lutte et du danger, soumet, avec le concours +des généraux Marey et d'Arbouville, la région montagneuse située au +sud-est de la province d'Alger. Le maréchal Bugeaud ne se contente +pas de rétablir ainsi notre autorité dans l'intérieur du Tell; il +ne perd pas de vue Abd el-Kader dans le désert où celui-ci a été +obligé de se retirer. Il le fait pourchasser sans répit par plusieurs +colonnes qui l'atteignent et le maltraitent fort, l'une le 7 mars +1846, l'autre le 13. Dans cette dernière affaire, l'émir ne s'échappe +qu'à grand'peine avec quatorze fidèles. Grâce cependant aux renforts +qui lui viennent de sa deïra, il persiste à tenir la campagne. +Pendant tout le mois d'avril, c'est Jusuf, devenu général, qui court +après lui à bride abattue, tantôt perdant sa piste, tantôt tombant +sur lui à l'improviste, lui tuant quelques hommes et lui arrachant +quelque butin; s'il ne réussit pas à s'emparer de sa personne, du +moins il le réduit à l'existence d'un fugitif, sans cesse traqué, +chaque jour plus dénué, plus affaibli, plus isolé. + +Mais dans quel état revenaient, après ces poursuites, nos fantassins +déguenillés et fourbus, nos cavaliers à pied, traînant par la bride +des chevaux hors de service! La Moricière, qui avait assisté à +l'un de ces retours, en était tout ému; il déclarait «n'avoir rien +vu de semblable, ni après la retraite de Constantine, ni après la +désastreuse campagne d'Alger en 1840», et s'inquiétait de l'effet +produit sur les indigènes par un tel spectacle. Ce fut même le +sujet d'un de ces désaccords qui éclataient trop fréquemment entre +le gouverneur général et le commandant de la province d'Oran. +Ce dernier, persuadé qu'en fermant le Tell à Abd el-Kader et en +le privant ainsi de tout moyen de se ravitailler, on finirait +par avoir raison de lui, ne cachait pas son peu de goût pour ces +courses perpétuelles dans le désert qui, selon lui, éreintaient +les soldats sans profit suffisant; ou du moins il n'eût voulu les +voir entreprendre que «sur des renseignements certains, avec des +probabilités d'un succès important». Le maréchal releva vivement ces +critiques. «Les opérations dans le désert, écrivit-il à La Moricière, +nous ont rendu les plus grands services; ce sont elles qui ont ruiné +l'émir, en ne lui laissant qu'une poignée de cavaliers exténués; +elles ont amené la soumission de tout le désert au sud de la province +d'Alger; elles nous ont ramené plusieurs tribus du Tell qui avaient +émigré.» Le maréchal «reconnaissait que le général Jusuf, avec des +qualités militaires très distinguées, n'avait pas tout l'ordre +d'administration et d'organisation qu'on aurait pu désirer», mais +il estimait qu'en somme son action avait été utile. «On ne fait les +choses extraordinaires, à la guerre, ajoutait-il, qu'avec des moyens +extraordinaires, et Napoléon a commis une faute en n'engageant pas +la garde impériale à la fin de la bataille de la Moskova. C'était, +disait-on, afin d'assurer la retraite. Mauvaise raison. Il faut tout +faire pour gagner la bataille d'une manière décisive, quand on a fait +tant que de la livrer. Si on la gagne, on n'a pas besoin de faire +retraite. Si nous chassons et ruinons Abd el-Kader, notre infanterie +et notre cavalerie auront le temps de se remettre. Je ne regrette +donc nullement les travaux qui ont amené le délabrement qui vous +afflige. Jusuf jouait un coup de partie pour la tranquillité de toute +l'Algérie; il voulait avant tout réussir, et je pense sincèrement que +le résultat lui donne raison[501].» + +[Note 501: KELLER, _Le général de La Moricière_, t. Ier, p. 421 à +423.--V. aussi C. ROUSSET, _La conquête de l'Algérie_, t. II, p. 91 à +93.] + +Quelque confiance que le gouverneur général eût dans les chevauchées +de Jusuf, il sentait qu'il y aurait eu un moyen bien plus sûr et +plus prompt d'avoir raison d'Abd el-Kader; c'eût été de porter la +guerre sur le territoire marocain et d'y poursuivre cette deïra +qui, à l'abri de nos coups et contrairement aux stipulations du +traité de Tanger, servait de base d'opérations à la révolte. Ce +n'était pas la première fois que, devant la mauvaise volonté ou +l'impuissance de l'empereur Abd er-Raman, le maréchal songeait à se +faire justice lui-même en passant la frontière. Mais toujours il +avait été contenu par le gouvernement, qui gardait un souvenir trop +présent des difficultés diplomatiques nées de la guerre du Maroc, +pour vouloir recommencer une pareille aventure[502]. Au point de +vue de la politique générale, rien de plus raisonnable que cette +prudence du gouvernement: n'eût-il pas été fort périlleux de nous +trouver aux prises avec une nouvelle question marocaine, au moment +de la querelle des mariages espagnols? Mais on conçoit que ceux +qui, comme le maréchal Bugeaud, regardaient surtout les choses au +point de vue de la pacification de l'Algérie, fussent tentés de se +montrer moins patients. La grande insurrection de 1845-1846, la vue +de l'émir se relevant chaque fois des coups qu'on lui portait, au +moyen des secours qu'il tirait de sa deïra, n'étaient pas faites pour +rendre cette patience plus facile. Aussi, à cette époque, le maréchal +Bugeaud était-il de plus en plus convaincu de la nécessité d'une +«opération sérieuse» sur le territoire marocain, et de plus en plus +pressé de l'entreprendre[503]. Il s'en ouvrit dans les dépêches qu'il +adressa à Paris: si l'on ne voulait pas l'autoriser formellement à +faire cette «guerre d'invasion défensive», il demandait au moins +qu'on la lui laissât faire, sauf à en rejeter plus tard sur lui +seul la responsabilité. Le gouvernement, effrayé de tels projets, +fit aussitôt connaître à Alger, par écrit et par envoyés spéciaux, +sa ferme volonté de ne rien permettre de pareil. De plus, M. Guizot +profita de l'habitude où il était de correspondre amicalement avec le +maréchal, pour lui expliquer les motifs de cette décision. Dans une +lettre en date du 23 avril 1846, il lui exposa l'avantage qu'avait +pour nous un accord même imparfait et peu efficace avec l'empereur du +Maroc, l'opposition qu'une nouvelle guerre soulèverait en France, les +complications qu'elle ferait naître en Europe, l'anarchie, fâcheuse +pour nos intérêts, qu'elle provoquerait au Maroc, l'impossibilité +où serait notre armée d'atteindre, dans ces régions lointaines +et inconnues, l'émir qu'elle ne parvenait pas à joindre sur le +territoire algérien. Il rappela, en terminant, que, «quand on est en +présence de populations semi-barbares et de gouvernements irréguliers +et impuissants», il faut savoir prendre son parti de certains maux +inévitables. «Il n'y a pas moyen, ajoutait-il, d'établir, avec de +tels gouvernements et avec de tels peuples, même après leur avoir +donné les plus rudes leçons, des relations sûres, des garanties +efficaces; il faut, ou pousser contre eux la guerre à fond, jusqu'à +la conquête et l'incorporation complète, ou se résigner aux embarras, +aux incidents, aux luttes que doit entraîner un tel voisinage, en se +mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la +source qu'on ne peut tarir.» Vérité d'expérience fort utile à méditer +pour tous les gouvernements qui font de la politique coloniale. Déjà, +du reste, l'année précédente, lors du débat sur le traité de Tanger, +le duc de Broglie avait développé cette même idée avec sa précision +accoutumée. Devant des raisons si fortes et une volonté si ferme, le +maréchal Bugeaud céda, non sans regret, mais sans hésitation. «Ce que +vous me dites, répondit-il à M. Guizot, le 30 avril, de la conduite +que nous devons tenir envers le Maroc, me paraît d'une grande +justesse, me plaçant à votre point de vue, et c'est là qu'il faut se +placer[504].» + +[Note 502: Le Roi, notamment, avait manifesté sur ce point, dès +l'origine, une volonté très arrêtée. «Si on ne met pas un éteignoir +absolu de notre côté, écrivait-il, le 12 novembre 1844, au maréchal +Soult, on nous enfilera dans une nouvelle guerre avec le Maroc. Je +crois qu'il faut _des ordres péremptoires_ de ne laisser passer les +frontières du Maroc par nos troupes, _nulle part et sous quelque +prétexte que ce soit, pas même celui de la poursuite d'Abd el-Kader_. +Nous sommes hors du guêpier, et ne nous y laissons pas entraîner une +seconde fois.» (_Documents inédits._)] + +[Note 503: Voir notamment les lettres que le maréchal Bugeaud +écrivait, le 6 avril 1846, au duc d'Aumale et à M. Léon Roches. +(D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 97 à 99 et p. 103.)] + +[Note 504: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 212 à 223.] + +Au moment même où le gouvernement retenait ainsi le maréchal, le +territoire marocain était le théâtre d'un événement atroce qui eût +suffi, et au delà, si des raisons de politique générale ne nous +eussent arrêtés, à justifier notre intervention. Depuis plus de six +mois, la deïra d'Abd el-Kader renfermait deux cent quatre-vingts +prisonniers français; quatre-vingt-quinze, dont cinquante-sept +blessés, étaient les héroïques survivants de Sidi-Brahim; les +autres étaient ceux qui avaient capitulé sans combat sur la route +d'Aïn-Temouchent. Ces prisonniers avaient été d'abord bien traités. +Plusieurs fois Abd el-Kader avait fait, pour leur échange, des +ouvertures toujours repoussées. Le maréchal était convaincu,--et +son opinion était partagée par plusieurs généraux d'Afrique,--que +de telles propositions étaient surtout, dans l'intention de l'émir, +un moyen de faire croire aux Arabes qu'il négociait avec la France +en vue d'une paix prochaine, et de retenir sous son influence, à +l'aide de cet artifice, les tribus qui commençaient à lui échapper. +Bugeaud refusait donc de se laisser prendre à ce qu'il jugeait être +un piège. On n'était pas toutefois, de notre côté, sans travailler +à la libération des captifs; usant d'un procédé qui lui avait +déjà réussi dans une circonstance analogue, notre diplomatie +s'adressait à l'empereur du Maroc: «Vous êtes en paix avec nous, +lui disait-elle; nous ne pouvons donc admettre que des prisonniers +français soient retenus sur votre territoire par Abd el-Kader; +faites-vous-les livrer, et rendez-les-nous.» Mais, pendant que +ces pourparlers se continuaient avec plus ou moins de chance de +succès, la deïra subissait une crise: la mauvaise fortune de son +maître réagissait sur elle; les vivres et l'argent commençaient à +lui manquer; avec la détresse, étaient venus le mécontentement, +la discorde et les désertions; des tribus entières partaient pour +l'intérieur du Maroc; quant à celles qui demeuraient fidèles, il +leur fallait se préparer à un exode, car Abd el-Kader les appelait +dans le sud, auprès de lui. Dans ces conditions, la garde des +prisonniers devenait un embarras. Le 24 avril 1846, aussitôt après +l'arrivée d'un courrier de l'émir, douze des prisonniers, dont six +officiers, furent emmenés hors du camp, sous prétexte d'assister à +une fête; c'étaient ceux dont on espérait une rançon. Les deux cent +soixante-huit autres, à la tombée de la nuit, furent répartis, par +petits groupes, dans les huttes de leurs gardiens. À minuit, au +signal donné par un cri, le massacre commença. Ceux qui ne tombèrent +pas dès les premières fusillades furent brûlés dans les gourbis où +ils se réfugièrent. Un seul s'échappa, blessé, nu; les Marocains le +ramassèrent et le reconduisirent à nos avant-postes, où il arriva le +17 mai; ce fut par lui qu'on eut le récit de l'horrible scène. Cette +nouvelle causa, en France, une douloureuse émotion que les ennemis +du maréchal tâchèrent d'exploiter contre lui; ils l'accusèrent, +dans la presse et à la tribune, d'avoir négligé et même d'avoir +systématiquement écarté ce qui eût pu prévenir ce malheur. Abd +el-Kader était-il l'auteur du massacre? On en voudrait douter, ne +serait-ce qu'à cause de l'attitude chevaleresque qu'il avait prise +en d'autres circonstances[505]. Mais lui-même a avoué plus tard que +tout s'était fait par son ordre, et il n'a trouvé d'autre excuse à +invoquer que l'irritation où l'aurait jeté le refus d'échanger les +prisonniers[506]. + +[Note 505: En 1843, dans un combat de cavalerie, le trompette +Escoffier, voyant son capitaine démonté et sur le point d'être +capturé, mit pied à terre et lui amena son cheval: «Montez vite, +mon capitaine, lui dit-il, c'est vous et non pas moi qui rallierez +l'escadron.» Le brave trompette fut fait prisonnier. Le maréchal +Bugeaud fit connaître à l'armée, par un ordre du jour, cet acte +héroïque, et le Roi, sans attendre la libération d'Escoffier, le +décora de la Légion d'honneur. Informé de ces faits, Abd el-Kader +traita son prisonnier avec les plus grands égards et lui fit même +remettre solennellement la croix de la Légion d'honneur devant ses +troupes réunies. Escoffier fut échangé l'année suivante.] + +[Note 506: Dans une lettre écrite par Abd el-Kader au Roi, en +novembre 1846, nous lisons: «L'accroissement de notre colère a été +tel que nous nous sommes décidé à ordonner le massacre.» Et dans une +lettre au maréchal Soult, de la même date: «La colère a fini par +déborder de notre coeur, et nous avons ordonné que l'on tuât vos +prisonniers.»] + +Ce n'était pas par cet acte d'inutile cruauté qu'Abd el-Kader +pouvait relever sa fortune. La chasse qu'on lui donnait dans le +désert continuait toujours. Comme, pour échapper à Jusuf, il s'était +rejeté vers l'ouest, la poursuite était désormais menée par l'un des +lieutenants de La Moricière, le colonel Renault. Elle se prolongea +de la fin de mai au commencement de juillet 1846, avec les fatigues +et les péripéties accoutumées. L'émir, surpris le 1er juin, n'eut +que le temps de sauter sur un cheval pour s'enfuir. Le plus grave +pour lui était que les tribus nomades du désert l'abandonnaient +et venaient nous demander l'aman. Les gens d'Arbâ, auxquels il +réclamait le cheval de soumission, ne lui offrirent qu'un âne. Les +Ouled-Sidi-Cheikh, qu'il appelait aux armes, lui répondirent: «Tu +es comme la mouche qui excite le taureau; quand tu l'as irrité, tu +disparais, et nous recevons les coups.» La deïra, ruinée et réduite +des trois quarts, n'était plus en état de fournir des renforts. Si +fier que fût toujours son coeur, Abd el-Kader était à bout, et, dans +les premiers jours de juillet, abandonnant la partie, il rentra +dans le Maroc par Figuig. Il y avait sept mois que, seul, par son +prestige, son énergie, son audace, sa fécondité de ressources, cet +homme vraiment extraordinaire défiait toutes les poursuites et tenait +en alerte une armée de cent mille hommes, commandée par nos meilleurs +officiers. Pourquoi faut-il que le sang des prisonniers massacrés +ternisse une gloire qui aurait pu être si pure? + + +XI + +Pendant la longue lutte qu'il venait de soutenir, le maréchal +Bugeaud n'avait pas eu seulement affaire aux Arabes. En France, +une bonne partie de l'opinion, travaillée par certains journaux, +s'était montrée assez mal disposée à son égard. Elle s'en était +prise à lui de tout ce qui, dans cette insurrection, l'avait déçue, +alarmée, attristée, ennuyée: de la violence imprévue de l'explosion, +des malheurs du début, de la lenteur et des difficultés de la +répression. Cette guerre, sans faits d'armes, n'avait ni intéressé +son imagination, ni flatté son amour-propre. Tout était matière à +reproches: la dissémination des troupes, leurs fatigues excessives, +le retard et la médiocrité des résultats. Les beaux esprits se +croyaient le droit de plaisanter le maréchal qui courait, avec +cent mille soldats, contre un seul homme, sans pouvoir seulement +l'atteindre; les badauds de Rome ne raillaient-ils pas déjà Metellus +de ce qu'il tardait à s'emparer de Jugurtha? + +Tout ce bruit de critiques arrivait aux oreilles de Bugeaud, jusque +dans les régions lointaines où il faisait campagne, et il ne savait +pas le dédaigner. «Je ne m'étonne pas, mandait-il à un de ses amis, +le 22 mars 1846, que vous soyez indigné de toutes les ordures et +sottises qu'on me jette à la tête. Ferait-on pire si j'avais perdu +cent combats et toute l'Algérie? On n'a jamais rien vu, je crois, +de pareil à ce déchaînement sans base aucune, puisque je n'ai pas +éprouvé le plus léger échec, et que j'ai donné, tout au moins, +l'exemple de la plus grande activité et d'une opiniâtre persévérance +à vaincre l'hydre qui m'entourait de ses mille têtes. J'ai la +conscience de n'avoir jamais mieux mérité de la France[507].» Tels +furent même son irritation et son dégoût qu'il en revint à parler +de démission. Il écrivait, en avril, à M. Guizot: «Je sais que vous +voulez me défendre à la tribune, et que vous me défendrez bien; mais +votre éloquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous +les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester, à de telles conditions, +au poste pénible et inextricable où je suis? Mon temps est fini, cela +est évident. L'oeuvre étant devenue quelque chose, tout le monde +s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis +m'opposer à ce torrent, et je ne veux pas le suivre; je m'éloigne +donc de la rive. J'ai déjà fait la lettre par laquelle je prie M. le +ministre de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande +que je fais d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé et +mon âge qui ne me permettent plus de supporter un tel fardeau, et +sur mes affaires de famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma +grande raison, c'est que je ne veux pas être l'artisan des idées +fausses qui règnent très généralement sur les grandes questions +d'Afrique. Je ne redoute ni les grands travaux de la guerre, ni ceux +de l'administration; mes soldats et les administrateurs de l'Algérie +le savent très bien; mais je redoute l'opinion publique égarée[508].» +Ce n'était certes pas que le maréchal Bugeaud manquât de foi dans son +oeuvre. Pour ce qui regardait, notamment, la dernière insurrection, +il estimait que l'événement répondait victorieusement à tous les +détracteurs de sa tactique, et, bien que sa campagne ne fût marquée +par aucune action militaire éclatante, il s'en honorait comme d'une +des plus remarquables qu'il eût faites. À un ami qui venait de se +marier, il écrivait, le 31 mai: «Vous êtes, à présent, enfoncé dans +la lune de miel... Cette lune ne reviendra plus pour moi, mais je +suis dans ma lune de gloire; j'ai vaincu les Bédouins de France, en +même temps que ceux d'Afrique. Je crois ceux de France plus près de +reprendre les hostilités que ceux d'Afrique. Ils disent, à présent, +que ce n'était rien, que cela ne valait pas la peine de s'en +occuper, et qu'avec des moyens aussi grands que ceux que j'avais, +j'aurais dû faire bien plus vite et mieux[509].» + +[Note 507: _Le maréchal Bugeaud_, par D'IDEVILLE, t. III, p. 100.] + +[Note 508: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 223 à 225.] + +[Note 509: D'IDEVILLE, t. III, p. 124, 125.] + +La discussion qui s'ouvrit à la Chambre des députés, en juin 1846, +sur les crédits relatifs à l'Algérie, fournit aux préventions qui +s'étaient formées, depuis quelque temps, contre le maréchal Bugeaud, +une occasion de se manifester. Sans doute, on ne pouvait plus lui +reprocher de ne pas savoir vaincre Abd el-Kader, puisqu'à cette +époque la révolte était considérée comme domptée; mais la critique +trouvait ailleurs à quoi se prendre. Le signal fut donné par le +rapporteur de la commission, M. Dufaure; tout en rendant hommage +à l'oeuvre militaire du gouverneur, il refusa d'approuver son +oeuvre administrative et colonisatrice, réclama un régime civil, +et exprima le voeu de voir établir un ministère de l'Algérie dont +le gouverneur ne serait plus que l'agent. Au cours du débat, de +nombreux orateurs reproduisirent ou même aggravèrent ces griefs: +entre tous, il faut citer M. de Tocqueville et M. de Lamartine. À +entendre M. de Tocqueville, ce qui manquait à l'Algérie, c'était +un bon gouvernement, ou même seulement un gouvernement; il appuya +sur les tiraillements, les conflits qui s'étaient produits entre +le cabinet et le gouverneur général; il montra le cabinet n'osant +pas rappeler le maréchal, mais le laissant malmener par ses amis, +tandis que, de son côté, le maréchal faisait attaquer le cabinet par +ses journaux; le résultat était que les deux pouvoirs se tenaient +en échec et aboutissaient à l'impuissance. Quant à M. de Lamartine, +dans un discours de proportions gigantesques, il s'attaqua à +tout le système appliqué en Algérie, y dénonçant je ne sais quoi +d'excessif, d'immodéré, et comme «un débordement de guerre, de sang +et de millions». Il se plaignit que le maréchal Bugeaud, au lieu de +remplir le mandat qui lui avait été donné de «fermer cette grande +plaie de l'Algérie», l'eût au contraire «envenimée et élargie». Ce +qu'il préconisait, c'était, en réalité, l'occupation limitée qui +était pourtant depuis longtemps jugée. Il s'éleva aussi contre la +«dictature militaire», à laquelle il imputait tous les maux de la +colonie, et termina par un réquisitoire indigné contre l'inhumanité +de notre guerre africaine, particulièrement contre les razzias. + +M. Guizot répondit à ces critiques par un discours considérable. +Après avoir écarté, en quelques mots émus, l'accusation de cruauté +portée contre nos généraux, il examina la conduite suivie en Afrique, +depuis 1840. Tout d'abord, il fit honneur au cabinet d'avoir +résolument engagé sa responsabilité en envoyant le général Bugeaud à +Alger et en lui fournissant tous les moyens d'action dont il avait +besoin. Ce lui fut une occasion de s'expliquer sur les désaccords +survenus entre le ministère et le gouverneur, désaccords auxquels +ce dernier avait parfois donné un éclat si compromettant et dont +l'opposition avait naturellement cherché à se faire une arme. Le +sujet était délicat; M. Guizot se tira de la difficulté avec adresse +et dignité. «C'est le devoir du gouvernement, dit-il, de subordonner +toujours ce qui est secondaire à ce qui est essentiel, et de savoir, +avec ses agents, passer par-dessus des erreurs et des dissidences, +quand il s'agit de conserver au pays de grands et utiles services. En +vérité, lorsque j'entends porter à cette tribune la petite histoire +de nos dissidences et des anecdotes auxquelles elles ont donné lieu, +quand je les entends grossir, quand on s'étonne que nous n'en ayons +pas fait une plus grosse affaire, je m'étonne fort à mon tour. On +oublie donc que cela est arrivé très souvent dans le monde et à des +gouvernements qui se respectaient et savaient se faire respecter? +Quand Louis XIV disait à un officier qui allait rejoindre l'armée +de Turenne: «Dites à M. le maréchal de Turenne que je serais bien +aise d'avoir quelquefois de ses nouvelles», car M. de Turenne ne +voulait pas écrire à M. de Louvois, c'était là, permettez-moi de +le dire, une irrévérence un peu plus grande que celle qu'on a +rappelée à cette tribune. Cependant Louis XIV ne rappelait pas M. +le maréchal de Turenne; il prenait seulement le petit moyen que je +vous indiquais, pour le rappeler à son devoir. Eh bien, nous avons eu +les mêmes raisons et nous avons tenu la même conduite. Nous savons +parfaitement qu'un gouvernement doit se faire respecter des hommes +qu'il emploie; mais quand nous considérons deux choses: l'une, +l'éminence des services; l'autre, la loyauté du caractère; quand +nous avons la certitude que ces deux choses-là existent, nous savons +aussi ne pas tenir compte des petits incidents.» Abordant ensuite +le fond de son sujet, M. Guizot insista principalement sur ce qui +avait été fait, depuis six ans, pour la soumission de l'Algérie: il +avait là beau jeu. Il passa plus rapidement sur l'administration et +la colonisation, sentant probablement le terrain moins favorable. +En ce qui touchait l'administration, il reconnut que le régime +civil était le but, affirma qu'on s'en rapprochait chaque jour +davantage, mais fit observer que, pendant quelque temps encore, le +maintien du gouvernement militaire importait à notre sécurité. Quant +à la colonisation, il déclara que «le gouvernement avait pris le +parti de n'épouser exclusivement aucun mode, mais de les favoriser +tous», et annonça, à ce titre, «certains essais» de colonisation +militaire. À son avis, d'ailleurs, parmi les questions soulevées, il +en était plusieurs qui devaient être examinées, mais qui n'étaient +pas encore mûres; c'était à l'avenir de les résoudre. «Il faut, +disait le ministre en terminant, être à la fois moins impatient et +plus confiant dans l'avenir; il ne faut pas croire que des fautes, +des erreurs, des misères empêchent le succès définitif. C'est la +condition des affaires humaines: elles sont mêlées de bien et de mal, +de fautes et de succès; il faut savoir supporter ces vicissitudes... +Et, au milieu de ce continuel mélange, il ne faut désespérer de rien; +il faut seulement se donner le temps de vaincre les difficultés et +de résoudre les questions; c'est tout ce que le gouvernement du Roi +demande quant à l'Algérie.» + +De loin, le maréchal Bugeaud avait suivi ces débats. Il n'avait pu +qu'être reconnaissant de la façon dont M. Guizot l'avait défendu; +mais cela ne suffisait pas à lui faire prendre en patience les +critiques, et il parlait toujours de s'en aller. «J'ai beaucoup à me +louer du cabinet, écrivait-il à M. de Corcelle... Ce n'est donc pas +par humeur et mécontentement que je désire me retirer... Mais je +redoute les faiseurs de systèmes et de projets... Je suis effrayé +de ce qu'exigent du gouverneur les hommes qui, n'ayant jamais fait +que gratter du papier, croient qu'on improvise la colonisation et les +grands travaux publics... On me dit que je n'ai rien fait. Jugeant +bien que je ne puis pas faire mieux que par le passé, je dois fuir +l'avenir... En colonisation, en administration, on ne peut pas +faire rapidement de ces choses éclatantes qui captivent le suffrage +public. C'est l'oeuvre du temps et de la persévérance. Or, l'opinion +ne me donnerait pas de temps, et d'ailleurs, à soixante-deux ans, +on n'en a pas devant soi... N'ayant que très peu d'années devant +moi, je suis bien convaincu qu'en quittant le gouvernement quand les +forces me manqueraient, je m'en irais conspué pour n'avoir pas fait, +de toute l'Algérie, des départements constitués comme ceux de la +France[510].» Quelques semaines plus tard, le 16 juillet 1846, dans +un banquet donné en l'honneur de M. de Salvandy, alors de passage à +Alger, le maréchal répondait assez mélancoliquement aux félicitations +et aux voeux qui lui étaient adressés au nom de la population civile: +«Messieurs, je suis profondément touché de ce que vous venez de me +dire. Après l'estime du gouvernement et de la métropole, la vôtre +m'est certainement la plus chère; mais, quel que soit le dévouement +qu'elle ravive en moi, il ne m'est pas donné, ainsi que vous m'y +invitez, de compléter mon oeuvre. Vous userez encore bien des +gouverneurs avant d'y parvenir...» Deux jours après, il partait en +congé pour la France. + +[Note 510: _Documents inédits._] + + +XII + +Si difficile à vivre que leur parût parfois le maréchal Bugeaud, +les ministres désiraient qu'il conservât encore la direction des +affaires algériennes. Ils lui déclarèrent donc, dès son arrivée à +Paris, qu'ils ne voulaient pas entendre parler de sa démission, et +ils ne négligèrent rien pour le calmer et l'amadouer. D'ailleurs, à +la fin de l'année précédente, la composition du cabinet avait subi +un changement qui facilitait l'entente: le maréchal Soult, fatigué +par l'âge, avait abandonné son portefeuille, pour ne conserver que la +présidence du conseil, présidence un peu nominale; il avait eu pour +successeur au ministère de la guerre le général Moline Saint-Yon, +avec lequel le gouverneur était en très bons termes[511]. Le Roi, +auquel Bugeaud était fort attaché, intervint personnellement pour +le presser de garder ses fonctions. «Sire, j'obéis, répondit le +maréchal, mais je supplie Votre Majesté de faire que j'aie quelque +chose de grand, de décisif à exécuter en colonisation.» On sait +ce qu'il entendait par là: c'était une allusion à cette fameuse +colonisation militaire dans laquelle, plus que jamais, il voyait +la solution nécessaire et unique. Sur les conseils de ses amis, il +avait renoncé à l'exécution immédiate et en grand, qui avait tant +effarouché les esprits; il réclamait seulement un essai sérieux. On +lui donna satisfaction: engagement formel fut pris de demander, dès +l'ouverture de la prochaine session, un crédit de trois millions pour +faire cet essai. + +[Note 511: «J'ai beaucoup à me louer du nouveau ministre de la +guerre», écrivait le maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, le 19 juin +1846. (_Documents inédits._)] + +Le maréchal Bugeaud rentra à Alger, en novembre 1846. Il y trouva +la colonie assez tranquille. Abd el-Kader s'était définitivement +retiré en terre marocaine, l'âme toujours indomptable, mais +impuissant[512]. Moins il se sentait en état de reprendre la lutte +armée, plus il tâchait de persuader aux indigènes que la France +traitait avec lui. La présence à son camp des onze prisonniers, +survivants de l'horrible massacre du 24 avril, lui fournit l'occasion +d'ouvrir une sorte de négociation. Il chargea le principal d'entre +ces prisonniers, le lieutenant-colonel Courby de Cognord, d'écrire +aux commandants français de la frontière pour proposer un échange. +Puis, sans attendre que ces premiers pourparlers eussent abouti, il +fit traiter sous main d'une libération moyennant rançon; toute une +comédie fut jouée pour faire croire que la rançon était exigée par +les subalternes à l'insu de l'émir, et que celui-ci relâchait ses +captifs par pure générosité. Le 25 novembre, Courby de Cognord et +ses compagnons furent remis, contre argent, au commandant espagnol +de Mélilla, qui avait servi d'intermédiaire, et de là conduits à +Oran, où leur fut fait un accueil ému. Ils amenaient avec eux un +Arabe, porteur de deux lettres d'Abd el-Kader à Louis-Philippe et au +maréchal Soult. Ces lettres, d'une fierté pompeuse, concluaient à des +propositions de paix: dans l'exposé des faits, l'émir se présentait +comme ayant été contraint à la guerre par nos généraux; un fait +toutefois le gênait visiblement, c'était le massacre des prisonniers: +il reconnaissait l'avoir ordonné, mais disait y avoir été acculé +par les mauvais procédés des commandants français, par leur refus +obstiné de vouloir entendre parler d'échange, par leur injurieuse +prétention de faire intervenir l'empereur du Maroc; il rejetait donc +sur eux seuls la responsabilité du fatal dénouement; il terminait en +se faisant honneur de la générosité avec laquelle il libérait les +survivants. Le maréchal Bugeaud ne permit pas au messager de passer +en France; il le renvoya au Maroc, avec cette réponse verbale: +«Dis à ton maître que, s'il nous avait renvoyé nos prisonniers sans +rançon, je lui en aurais remis trois pour un; mais, puisqu'il a fait +payer la liberté de ceux-ci et a fait égorger les autres, je ne lui +dois rien que de l'indignation pour sa barbarie.» Abd el-Kader, fort +mortifié de cette réponse, protesta contre l'injure qu'on lui faisait +en supposant qu'il «avait rendu les Français pour de l'argent». +«Tu oublies, écrivait-il au maréchal, que les choses du monde sont +changeantes. À cet égard, j'en sais plus que toi. Je suis convaincu +que rien ne peut être durable sur cette terre, depuis la création +d'Adam jusqu'à l'extinction de la race humaine. C'est pourquoi je ne +me réjouis point, je ne m'enorgueillis pas ni ne me fie aucunement +aux effets du destin, si la fortune me sourit, comme aussi je ne +m'afflige point ni ne me désespère, si je suis atteint par des +revers, et cela parce que j'ai la croyance que rien n'est stable sur +la terre... Au reste, les anciens sages ont comparé le destin à la +grossesse d'une femme: le sexe de l'enfant prêt à naître ne peut être +connu avant l'enfantement[513].» + +[Note 512: Si Abd el-Kader ne reprenait pas les hostilités, ce +n'était pas la faute de lord Palmerston, dont l'acharnement nous +poursuivait jusque sur cette terre lointaine. À cette époque, lord +Normanby avouait que «son gouvernement croyait de son devoir de +soutenir Abd el-Kader, comme il l'avait toujours fait.» (Dépêche de +M. de Brignole, ambassadeur de Charles-Albert à Paris, en date du 4 +novembre 1846. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. +II, p. 692.)] + +[Note 513: C. ROUSSET, _La conquête de l'Algérie_, t. II, p. 106 à +121.] + +Quand Abd el-Kader se sentait impuissant, qui était de force à lutter +contre nous? Bou-Maza l'essaya cependant. Au commencement de 1847, il +quitte le Maroc, se jette dans le sud de nos possessions, erre d'une +oasis à l'autre, sans parvenir à y susciter un mouvement sérieux, +et finit par pénétrer presque seul dans l'Ouarensenis et le Dahra, +premier théâtre de ses combats; mais ses anciens partisans, bien que +le vénérant toujours, s'écartent de lui. Saint-Arnaud ne lui laisse +pas un moment de répit. «Je fais traquer Bou-Maza comme un chacal», +écrit-il à son frère, le 10 avril. Trois jours après, il ajoute, +avec un cri de triomphe: «Bou-Maza est entre mes mains... C'est un +beau et fier jeune homme. Nous nous sommes regardés dans le blanc +des yeux.» Le 17, «un peu sorti du tourbillon», le colonel raconte +ainsi comment les choses se sont passées: «Les dernières tentatives +faites par Bou-Maza l'ont dégoûté et désillusionné. Partout, il nous +a trouvés en garde... Enfin, il arrive chez un de ses affidés, le +caïd des Ouled-Djounés, qui, s'il eût été seul, se serait prosterné +devant lui; mais il y trouve quatre de mes mokrazani. Ç'a été le +dernier coup. Il a tout de suite pris sa détermination et a dit: +«Menez-moi à Orléansville, au colonel de Saint-Arnaud lui-même», +ajoutant que c'était à moi qu'il voulait se rendre, parce que c'était +contre moi qu'il s'était le plus battu. Les autres ont obéi; ils +tremblaient encore devant Bou-Maza, qui a gardé ses armes et ne +les a déposées que chez moi, sur mon ordre. En amenant Bou-Maza, +mes quatre mokrazani étaient effrayés de leur audace. D'un signe, +Bou-Maza les aurait fait fuir. L'influence de cet homme sur les +Arabes est inconcevable. Bou-Maza était las de la guerre et de la vie +aventureuse qu'il menait. Il a compris que son temps était passé, et +qu'il ne pouvait plus soulever des populations fatiguées de lui et +domptées par nous. C'est un événement remarquable[514].» Bou-Maza +fut traité avec égard. Interné à Paris, installé dans un riche +appartement des Champs-Élysées, avec une pension de 15,000 francs, +il fut un moment à la mode parmi les badauds de la capitale. Passé, +en 1854, au service de la Porte, il fut fait, en 1855, colonel dans +l'armée ottomane, et mourut peu après en Turquie. + +[Note 514: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._] + +Le découragement qui avait amené la reddition de Bou-Maza n'était +pas un fait isolé. Vers la même époque, au nord-est de la province +d'Alger, Ben-Salem, qui avait été l'un des plus importants khalifats +d'Abd el-Kader, venait, accompagné de plus de cent chefs des régions +voisines du Djurdjura, apporter solennellement sa soumission +au maréchal Bugeaud. En avril et en mai 1847, trois colonnes, +commandées par les généraux Jusuf, Cavaignac et Renault, pénétrèrent +simultanément dans l'extrême sud et y promenèrent le drapeau de la +France, sans avoir presque à tirer un seul coup de fusil. + + +XIII + +Rien donc, dans la situation militaire, qui pût préoccuper le +maréchal Bugeaud et qui l'empêchât de porter toute son attention +et tous ses efforts sur le problème de la colonisation. C'était +en résolvant ce problème qu'il prétendait signaler la fin de son +gouvernement. À vrai dire, en cette matière, il était urgent de faire +mieux qu'on n'avait fait jusqu'alors. L'état des villages créés dans +le Sahel et la Métidja ne s'était pas amélioré depuis un an, bien +au contraire. Les misères, déjà notées, à la fin de 1844, par les +voyageurs, notamment par l'abbé Landmann, étaient encore aggravées. +Beaucoup de colons avaient succombé ou s'étaient découragés. Les +demandes de concession, qui, de 1842 à 1845, étaient allées toujours +en augmentant, commençaient à diminuer. En 1846, les villages ne +recevaient que 689 colons nouveaux, tandis qu'ils en perdaient 715. +Il était manifeste que, sous le coup des déceptions survenues, le +premier élan se ralentissait et menaçait de s'arrêter complètement. +À ce mal, le gouverneur prétendait remédier par la colonisation +militaire. + +Sa confiance était plus inébranlable que jamais. «Ma conviction +pour le système à adopter en colonisation, écrivait-il à M. Léon +Roches, est aussi profonde que celle que j'avais sur le système de +guerre à faire aux Arabes. Vous m'avez vu lutter (sur ce dernier +point) contre tout le monde, même contre les ministres, sans jamais +me décourager; j'ai résisté avec acharnement et j'ai triomphé. Je +serais sûr également de triompher dans l'essai d'une colonisation +militaire[515].» Sachant l'opinion peu favorable à ses idées, le +maréchal n'hésita pas, pour tâcher de la convertir, à se faire +publiciste et même journaliste: c'était son habitude. Dans le +courant de la session de 1846, il avait envoyé une brochure aux +membres du Parlement. Il revint à la charge, par un _Mémoire aux +Chambres_, distribué le 1er janvier 1847: il y entrait dans tous les +détails d'application de son système, en exposait les avantages, +répondait aux critiques; c'était un appel pressant, qui respirait, de +la première ligne à la dernière, une forte conviction. En même temps, +il ne perdait pas un instant de vue le ministère: croyait-il deviner +chez lui quelque hésitation à tenir la promesse faite, quelque +velléité d'ajourner le dépôt du projet d'essai, il écrivait aussitôt +au Roi et menaçait de donner sa démission[516]. + +[Note 515: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 186.] + +[Note 516: Lettre à Louis-Philippe, en date du 30 décembre 1846. +(_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 225 à 227.)] + +Néanmoins, les préventions contre la colonisation militaire +subsistaient toujours aussi vives dans la population civile. En +novembre 1846, quatre députés, MM. de Tocqueville, de Lavergne, +Plichon et Bechamel, débarquaient en Afrique, avec l'intention +d'étudier par eux-mêmes et sur place les questions soulevées. Le +maréchal, s'étant offert à les promener dans la province d'Alger, +leur fit traverser la Métidja, les conduisit jusqu'à Médéa et les +ramena ensuite par Miliana et Orléansville. Il se flattait de leur +faire ainsi saisir sur le vif les avantages pratiques du régime +militaire, et, en tout cas, de leur montrer la sécurité due au succès +de ses armes. Sur ce dernier point, la démonstration fut éclatante; +sur le premier, elle parut moins concluante. Sans doute le maréchal +eut beau jeu à montrer, à chaque pas, tout ce qu'avait fait l'armée; +mais il avait plus de peine à convaincre ses compagnons de route que +cette armée suffirait, dans l'avenir, à résoudre tous les problèmes +de la colonisation, et que la population civile était satisfaite de +vivre sous son autorité. Plus d'un incident vint, au cours du voyage, +contrarier son argumentation. Un jour, par exemple, une délégation +d'habitants de Miliana demandait au gouverneur, en présence des +députés, qu'un commissaire civil fût chargé de l'administration +municipale, et un juge de paix de l'administration de la justice; +le maréchal répondit aux réclamants par un exposé des avantages +d'une administration gratuite et expéditive, d'une justice également +gratuite et fondée sur le bon sens, sinon sur la science juridique; +il leur reprocha leur ingratitude envers les officiers qui se +dévouaient à une tâche pénible et étrangère à leur carrière, sans +avoir rien à y gagner; puis il les congédia avec assez d'humeur. +Cette démarche malencontreuse lui resta sur le coeur, et plus d'une +fois, les jours suivants, il y revint dans ses conversations avec les +députés. «Que veulent-ils? leur disait-il; sont-ils fous? Ils ont +besoin de nous à chaque instant, et les voilà qui veulent se séparer +de nous! Où trouveront-ils, dans l'autorité civile, les ressources et +l'assistance que leur fournit constamment l'autorité militaire?» Et +se tournant vers le colonel de Saint-Arnaud qui venait de rejoindre +la caravane,--car on approchait d'Orléansville, siège de son +commandement: «Voyons, colonel, puisque nous en sommes là, dites-nous +ce que vous avez fait ici pour la population civile.» Saint-Arnaud +se mit alors à vanter la superbe organisation qu'il avait donnée +à la milice, la discipline rigoureuse qu'il y maintenait. «Mais +aussi, ajouta-t-il, à la moindre négligence, je les mets dans le +silo, la tête la première; voilà ce que j'ai fait pour eux.» À cette +conclusion, ce fut un rire général. Le maréchal, toutefois, fit la +grimace, pensant que ce n'était pas le meilleur moyen de convaincre +les députés de l'excellence du régime militaire. Le commandant du +génie vint à son secours, en exposant tout ce qui avait été fait pour +aider les colons: fourniture de matériaux, constructions, transports, +prêts d'argent. «Eh bien! vous le voyez, s'écria alors le gouverneur, +que gagneront-ils à passer de la tutelle paternelle de l'autorité +militaire sous celle de l'autorité civile? Sera-ce l'autorité +civile qui leur prêtera ses bras pour bâtir leurs maisons, ou ses +équipages pour y faire voyager leurs marchandises? Où prendrait-elle +cette abondance et cette variété de ressources que l'organisation +de l'armée lui permet de mettre sans frais à la disposition des +colons? Que les faiseurs de théories qui les excitent à réclamer des +garanties, des institutions civiles, viennent donc ici leur garantir +d'abord la première de toutes les nécessités, celle de pouvoir +subsister et s'établir dans le pays!» Le soir, l'un des compagnons de +M. de Tocqueville, prenant l'air dans une des rues d'Orléansville, +y fut brutalement apostrophé par un sergent qui, sans prétexte, +menaça de «le mettre dedans» s'il ne s'en allait au plus vite. «Je +sais maintenant, disait plaisamment celui auquel était arrivée +cette mésaventure, ce que c'est qu'un territoire _mixte_, c'est un +territoire mêlé de sergents.» M. de Tocqueville quitta le maréchal +à Orléansville et revint étudier seul, de plus près, les villages +administratifs ou militaires créés autour d'Alger; il sortit de cet +examen mieux convaincu encore qu'il fallait chercher ailleurs la +solution du problème de la colonisation algérienne[517]. + +[Note 517: Voir, sur le voyage des députés, le récit qu'a fait un de +leurs compagnons, M. A. Bussière. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er +novembre 1853.)--Le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, +le 29 novembre 1846: «Voilà cinq jours que mon esprit, mes jambes +et mes chevaux ne débrident pas. Le corps est moins fatigué que +l'esprit. Mais tenir tête à un maréchal qui aime à parler, à quatre +députés et deux journalistes qui interrogent sans cesse _ab hoc et +ab hac_, c'est trop; je suis rendu... M. de Tocqueville posait pour +l'observation méthodique, profonde, raisonnée...»] + +Mal vu par les «civils», le système du maréchal était loin d'être +soutenu par tous les militaires. Sur l'invitation du gouvernement, +le général Bedeau avait préparé un plan de colonisation pour la +province de Constantine. Il proposait «d'essayer tous les systèmes de +colonisation, à l'exception toutefois de celui des pauvres qui lui +paraissait très onéreux». Bornant le rôle de l'État à la fixation de +certaines limites et de certaines conditions protectrices, au don de +la terre, à l'exécution des grands travaux de sécurité, de salubrité +et de viabilité, il comptait principalement sur l'initiative des +individus et des capitaux, et se préoccupait de leur laisser le +plus de liberté possible. Il ne paraissait faire aucune part à la +colonisation militaire. + +C'est surtout du côté du général de La Moricière que venait +l'opposition au système du maréchal Bugeaud. La rivalité un peu +jalouse de ces deux hommes de guerre n'était pas un fait nouveau. +Sans doute, dans leurs bons moments, ils comprenaient, l'un et +l'autre, le tort de leurs divisions; alors le maréchal rendait +justice à son brillant lieutenant et le signalait lui-même au +gouvernement comme l'un des hommes les plus capables de le +remplacer[518]; alors aussi La Moricière écrivait à Bugeaud: +«Pour moi, je repousse la situation de rivalité, d'opposition, +dans laquelle on veut me placer par rapport à vous, Monsieur le +maréchal; je la repousse, parce qu'elle répugne à mon caractère; je +la repousse, au nom de la discipline de l'armée que tout homme qui +aime son pays doit respecter[519].» Malheureusement, par l'effet des +situations et aussi des caractères, les heurts étaient fréquents. +Il s'en était produit dès 1842[520]. À partir de 1845, les rapports +furent plus tendus encore. Quand il se voyait vilipendé dans le +journal _l'Algérie_, tandis que le commandant d'Oran y était porté +aux nues, le maréchal soupçonnait aussitôt ce dernier d'inspirer +cette polémique, soupçon qui, il est vrai, ne tenait pas longtemps +devant les protestations de La Moricière. En octobre 1845, lorsqu'il +revenait soudainement en Afrique pour faire face à l'insurrection, il +ne se retenait pas de blâmer tout haut la façon dont le commandant +intérimaire avait conduit les choses, d'attribuer les premiers +échecs à ses fausses mesures, d'insinuer même qu'il avait manqué de +sang-froid dans le péril. Par contre, quelques mois plus tard, La +Moricière ne se gênait pas pour se plaindre que le maréchal surmenât +ses troupes sans profit. Tous ces désaccords étaient connus de +l'armée, sur laquelle ils ne pouvaient avoir qu'un fâcheux effet. Le +colonel de Saint-Arnaud, qui était entièrement du bord du maréchal +et facilement injuste pour le commandant d'Oran, écrivait à son +frère: «Il n'y a pas deux camps dans l'armée d'Afrique, mais il y +a deux hommes: l'un, grand, plein de génie, qui, par sa franchise +et sa brusquerie, se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est +l'ennemi de personne; l'autre, capable, habile, ambitieux, qui +croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil +tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L'armée +n'est pas divisée pour cela entre le maréchal Bugeaud et le général +La Moricière; seulement, il y a un certain nombre d'officiers qui +espèrent plus du jeune général qui a de l'avenir, que du vieillard +illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue[521].» + +[Note 518: Dans une lettre du 28 septembre 1845, le maréchal Bugeaud, +qui voulait alors se retirer, annonçait à M. de Corcelle qu'il avait +jugé «de son devoir envers le Roi et le pays d'indiquer les deux +hommes qu'il croyait les plus capables, par leur savoir et leur +expérience, de le remplacer».--«Vous comprenez, ajoutait-il, que +je désignais les généraux Bedeau et de La Moricière.» (_Documents +inédits._)] + +[Note 519: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. Ier, p. +333.] + +[Note 520: Voir plus haut, t. V, p. 306 à 308.] + +[Note 521: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._] + +Aussitôt que la question de colonisation commença à occuper les +esprits, La Moricière y prit position à l'antipode de Bugeaud. Dès +1844 et 1845, dans des notes adressées au ministre ou publiées, +il montrait la solution du problème, non dans l'intervention de +l'État et de l'armée, mais dans l'action des capitaux qu'il fallait +attirer et intéresser; il s'en rapportait à la spéculation du soin +de faire venir les colons sur les terres dont elle se serait mise +en possession. Au commencement de 1846, ses idées se précisent. Sur +l'invitation que le gouvernement lui a adressée en même temps qu'au +général Bedeau, il rédige, pendant ses nuits de bivouac, tout un +plan de colonisation de la province d'Oran, qu'il a soin d'envoyer +directement au ministre, par crainte que le gouverneur général ne +l'intercepte. Partant de cette idée que «le bon sens du pays et de +la Chambre a fait justice du projet de colonisation militaire[522]», +il propose d'appeler les riches capitalistes au moyen de grandes +concessions de terres faites par adjudication; certaines clauses +seraient imposées aux adjudicataires en faveur des petits colons +qui viendraient s'établir sur leurs terres. Il ne met à la charge +de l'État qu'une dépense très limitée, celle de quelques travaux +d'intérêt général; ainsi évalue-t-il à 200,000 francs les déboursés +à faire pour 2,300 familles, et il oppose la modicité de ce chiffre +aux frais colossaux du système du maréchal Bugeaud. Il se préoccupe +aussi d'écarter les formalités compliquées qui trop souvent rebutent +les initiatives particulières. Si le général compte avant tout sur +les capitalistes, il n'exclut pas de plus modestes concessionnaires; +seulement, il insiste pour qu'on ne leur donne pas plus de terres +que leurs ressources ne leur permettent d'en mettre en valeur. En +tout cas, qu'il s'agisse d'attirer les capitaux gros ou petits, il +faut, à son avis, remplacer, dans les territoires ouverts aux colons, +l'arbitraire du régime militaire par les garanties du régime civil; +le but doit être d'assimiler ces territoires à la Corse, moins les +droits électoraux dans les premières années[523]. Quant au gouverneur +général, son rôle serait réduit à celui de commandant de l'armée et +de chef du pays arabe. Était-il alors aussi facile que le supposait +La Moricière, de faire venir les capitaux en Algérie? Quand, par +application de ses idées, on essaya de mettre en adjudication le +territoire de plusieurs nouvelles communes dans la province d'Oran, +à charge, pour les particuliers ou les compagnies qui se rendraient +adjudicataires, de les peupler de familles européennes, le résultat +fut à peu près nul. Il est vrai que les conditions compliquées +imposées aux adjudicataires étaient bien faites pour décourager toute +entreprise. Le général attribua l'insuccès à ces exigences de la +routine administrative et aussi à la mauvaise volonté du gouverneur. + +[Note 522: Ainsi s'exprime La Moricière, dans une lettre du 21 mai +1846, lettre destinée, dans sa pensée, à être publiée.] + +[Note 523: La Moricière a exposé cette partie de sa thèse dans +une lettre écrite, le 11 avril 1846, au directeur des affaires +algériennes au ministère de la guerre.] + +Le souci de faire prévaloir ses idées sur la colonisation et de mieux +contre-balancer la grande autorité du maréchal Bugeaud éveilla chez +La Moricière l'ambition de se faire, lui aussi, nommer député. Une +occasion lui était offerte par les élections générales d'août 1846. +Ses premières tentatives, à Paris et en Maine-et-Loire, ne furent pas +heureuses. Ce fut seulement en octobre que M. de Beaumont, qui avait +été élu par deux collèges, fit élire La Moricière à sa place dans +celui de Saint-Calais. Arrivé à la Chambre sous de tels auspices, +le général, qu'il le voulût ou non, se trouva plus ou moins lié à +la partie de la gauche qui se groupait autour de M. de Tocqueville. +L'opposition d'ailleurs se montra fort empressée à se parer d'une +si brillante renommée. L'une des conséquences fut naturellement +d'accentuer encore l'antagonisme existant entre le gouverneur +général et son lieutenant. Ils apparaissaient au public comme les +représentants de deux politiques contraires, aussi bien en France +qu'en Algérie. Le colonel de Martimprey, fort dévoué à La Moricière, +s'alarmait d'une telle situation: «Je redoute, écrivait-il d'Afrique, +le spectacle d'une lutte entre mon général et le maréchal Bugeaud; il +n'en sortirait rien de bon, ni pour l'un ni pour l'autre, et quelque +vautour ne tarderait pas à se percher sur leurs cadavres.» + +Plus le général de La Moricière prenait ainsi position, plus le +maréchal Bugeaud s'en irritait, et il n'était pas homme à garder +son mécontentement pour lui. Il ne se borna pas à malmener, dans +ses conversations, ce qu'il appelait la théorie des «colons en +gants jaunes». Au commencement de 1847, il publia et fit distribuer +aux membres des Chambres une réfutation sévère du système de La +Moricière. À l'entendre, ce système, loin de résoudre la question +coloniale et la question militaire, ne serait, sous ce double +rapport, qu'une cause de ruines. Il s'attacha surtout à montrer que +l'économie dont on faisait si grand bruit n'était qu'apparente. +D'ailleurs, ajoutait-il, la colonisation la plus rapide et la plus +fortement constituée serait, en définitive, quoi qu'elle coûtât, la +plus économique, parce qu'elle seule permettrait de diminuer l'armée. +Il déclarait donc repousser de tout son pouvoir les idées du général; +tout au plus consentirait-il à les essayer localement, afin d'en +démontrer pratiquement l'inefficacité. + + +XIV + +Cependant la session de 1847 s'était ouverte, et, le 27 février, le +ministre de la guerre, fidèle à l'engagement pris envers le maréchal +Bugeaud, déposait à la Chambre une demande de crédit de trois +millions, pour établir en Algérie des «camps agricoles où des terres +seraient concédées à des militaires». L'exposé des motifs commençait +par rappeler les divers modes de colonisation tentés jusqu'alors +en Afrique; tout en se félicitant de ce qui avait été et de ce qui +pourrait encore être obtenu, il indiquait l'utilité de «fonder, sur +les limites des territoires occupés, une colonisation plus forte, +plus défensive que la colonisation libre et civile, une colonisation +armée, véritable avant-garde destinée à se servir du fusil comme de +la bêche, sorte de bouclier pour les établissements placés derrière +elle». Il indiquait que l'armée seule pouvait fournir les éléments +de cette colonisation. Venaient ensuite des détails sur la manière +d'organiser ce corps de soldats appelé à devenir un peuple de colons. + +Il fut aussitôt visible que l'opinion faisait mauvais accueil à +l'idée des camps agricoles. À Alger, les colons se réunirent pour +protester et envoyèrent en France des délégués chargés de demander le +rejet de la loi. Le gouvernement, assez embarrassé et peu disposé à +porter seul la responsabilité d'un projet qu'il n'avait présenté que +par égard pour Bugeaud, insista fortement auprès de ce dernier pour +qu'il vînt à Paris et assumât le premier rôle dans la discussion. Le +maréchal ne parut pas pressé de se rendre à cet appel. Malade d'un +gros rhume, mécontent de ce que le ministère ne s'engageait pas plus +à fond, et probablement pressentant l'échec final, il répondit, sur +un ton assez grognon, le 9 mars 1847, à M. Guizot: «Je n'ai rien +vu de plus pâle, de plus timide, de plus incolore que l'exposé des +motifs du ministre de la guerre. On y a mêlé l'historique incomplet +de la colonisation, le système du général de La Moricière, celui +du général Bedeau; enfin le mien arrive comme accessoire... On +lui donne la plus petite portée possible; on l'excuse bien plus +qu'on ne le recommande... Je compte infiniment peu sur la parole +du ministre de la guerre, mais je compte infiniment sur la vôtre... +C'est maintenant l'oeuvre du ministère; vous ne voudrez pas +lui faire éprouver un échec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un +intérêt patriotique; mon intérêt personnel s'accommoderait fort +bien de l'insuccès. Je suis déjà un peu vieux pour la rude besogne +d'Afrique.» Il écrivait de nouveau, le 15 mars: «C'est encore de mon +lit de douleur que je vous écris. Je commence à craindre sérieusement +de n'être pas en état de me rendre à Paris avant la fin du mois, et, +dès lors, qu'irais-je y faire? Les partis seront pris; la commission +aura fait son rapport.» Puis, dans un _post-scriptum_, au reçu de la +nouvelle que les députés nommés par les bureaux pour faire partie de +la commission, étaient «très peu favorables» au projet, il ajoutait: +«Le gouvernement, qui est si fort dans tous les bureaux, n'a donc pas +cherché à faire prévaloir les candidats de son choix? Tout ceci est +d'un bien mauvais augure.» + +La commission était, en effet, presque unanimement hostile. +Elle choisit pour président M. Dufaure et pour rapporteur M. de +Tocqueville, tous deux connus comme adversaires de la colonisation +militaire. Le gouvernement, qui se jugeait quitte pour avoir présenté +le projet, ne manifestait nullement l'intention d'en faire une +question de cabinet. Tout cela augmenta encore la répugnance du +maréchal à s'engager de sa personne dans un débat qui ne pouvait bien +tourner. Il fit savoir au ministère que, décidément, sa santé ne lui +permettait pas de se rendre à Paris. Bien plus, il ne cacha pas que +sa détermination était prise de se retirer. Toutefois, désireux de +ne partir que sur un succès militaire, il voulut, avant de résigner +effectivement ses fonctions, accomplir une expédition qu'il avait +fort à coeur. + +On sait comment, depuis longtemps, Bugeaud songeait à soumettre la +Grande Kabylie, comment aussi il avait toujours été retenu par les +Chambres et par le gouvernement[524]. En 1847, le calme qui régnait +dans nos possessions africaines et l'ascendant que donnait aux +armes françaises la défaite définitive d'Abd el-Kader lui parurent +favorables à une opération décisive. D'ailleurs, à ses yeux, l'appui +fourni à l'émir, l'année précédente, par les tribus du Djurdjura, +condamnait la politique qui laisserait plus longtemps, au coeur de +notre colonie, ce foyer d'indépendance. À la première révélation +de ses projets, les ministres, préoccupés du sentiment connu de la +Chambre, avaient fait des objections. Mais le maréchal insista, +donna des explications rassurantes, et le gouvernement finit par se +résigner à le laisser faire. «En vous voyant si certain du succès, +lui écrivait le ministre de la guerre, je suis porté à y croire comme +vous; j'en accepte donc l'espérance, et je reçois avec satisfaction +l'engagement par lequel vous terminez cette dépêche de ne rien +entreprendre dans ce pays sans être moralement assuré du succès, +de n'y faire stationner les troupes que le temps indispensablement +nécessaire, de n'y créer aucun poste permanent, enfin de ne pas +demander, pour cette expédition, un soldat de plus.» Aussitôt qu'on +eut vent, à la Chambre, de l'entreprise préparée contre la Kabylie, +l'émotion y fut grande. La commission des crédits, présidée par M. +Dufaure, la même qui, à ce moment, examinait et repoussait le projet +de colonisation militaire, prit, le 9 avril 1847, la délibération +suivante, dont ampliation fut signifiée au ministre de la guerre: «La +commission, après en avoir délibéré, convaincue, à la majorité, que +l'expédition militaire dans la Kabylie, annoncée par M. le gouverneur +général, est impolitique, dangereuse et de nature à rendre nécessaire +une augmentation dans l'effectif de l'armée, est d'avis de faire +connaître à M. le ministre de la guerre son sentiment à cet égard.» +De l'avis du conseil, le ministre de la guerre répondit que «le +gouvernement était toujours disposé à tenir grand compte des opinions +émises par les Chambres», mais qu'il devait «maintenir avec soin les +limites établies entre les grands pouvoirs de l'État». Rappelant +qu'en vertu de l'article 12 de la Charte, «les opérations militaires +étaient conduites par le gouvernement du Roi en toute liberté, sous +la garantie de la responsabilité des ministres», il s'étonnait de +voir la commission «prendre une délibération sur une question qui +rentrait exclusivement dans les attributions de la prérogative +royale et notifier cette délibération au gouvernement du Roi». Il +déclarait «ne pouvoir recevoir une communication contraire à notre +droit constitutionnel», et renvoyait à la commission la pièce qu'elle +lui avait adressée. En même temps qu'il défendait avec cette fermeté +ses droits contre les empiétements parlementaires, le gouvernement +fit connaître au maréchal ce qui venait de se passer, et, sans oser +absolument interdire l'expédition, ne cacha pas qu'il la voyait avec +inquiétude et déplaisir. Cette dépêche, datée du 30 avril, parvint à +Bugeaud le 7 mai, au moment où il sortait du palais pour entrer en +campagne. Sans prendre la peine de remonter à son cabinet, il écrivit +au ministre: «Il est bien évident que je dois prendre sur moi toute +la responsabilité de l'oeuvre dans la chaîne du Djurdjura. Il le faut +bien, d'ailleurs, puisqu'elle m'est laissée; mais cela ne m'effraye +pas. Je vous prierai seulement de remarquer qu'on serait bien mal +fondé de me répéter encore que je redoute la presse et l'opinion. Je +monte à cheval pour rejoindre mes troupes[525].» + +[Note 524: Voir plus haut, p. 346 à 348.] + +[Note 525: Cette réponse est rapportée par M. C. ROUSSET, _La +conquête de l'Algérie_, t. II, p. 136.] + +Deux colonnes, l'une de sept mille hommes, commandée par le +maréchal, l'autre de six mille, sous les ordres du général Bedeau, +concouraient à l'expédition. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait +fait plusieurs fois, de mordre les bords du massif, mais bien de +le traverser de part en part. Parties, la première de la province +d'Alger, la seconde de la province de Constantine, les deux colonnes +devaient marcher l'une vers l'autre, pour se rencontrer devant +Bougie, ville de la côte que nous occupions depuis longtemps, mais +qui était constamment bloquée par les tribus hostiles des alentours. +La colonne du maréchal, partie de Bordj-Bouira, le 13 mai, livra, +le 16, un rude combat aux Beni-Abbès; rien ne put résister à l'élan +de nos soldats, qui escaladèrent les montagnes les plus abruptes. +Les Beni-Abbès, vaincus et fort maltraités, se soumirent, et leur +exemple fut suivi par les populations voisines. Le 21 mai, le +maréchal rejoignit, à une journée de Bougie, le général Bedeau, +qui, de son côté, n'avait rencontré qu'une faible résistance. Le +lendemain, les deux colonnes firent leur entrée dans Bougie. Le +gouverneur réunit les chefs des tribus soumises, pour leur donner +l'investiture, et leur expliqua quels seraient désormais leurs +devoirs envers nous: payement d'un impôt modéré; obligation de nous +assurer le libre parcours à travers leur territoire; responsabilité +de tous les méfaits commis. Il ajouta qu'il n'avait pas l'intention +d'occuper leur pays d'une façon permanente, mais qu'il reviendrait, +de temps à autre, les visiter en armes, et qu'alors, s'il avait à se +plaindre d'elles, il réglerait leurs comptes. Les chefs acclamèrent +le maréchal et firent toutes les promesses qu'on voulait. La colonne +du gouverneur rentra ensuite dans la province d'Alger. Une partie de +celle du général Bedeau demeura encore pendant quinze jours à Bougie: +aucun incident ne s'étant produit, elle retourna, elle aussi, dans +ses cantonnements. + +Le maréchal Bugeaud triomphait d'un succès si facile et qui +paraissait si complet. Il écrivait, le 29 mai 1847, à un de ses amis: +«Je suis rentré, depuis trois jours, de l'expédition de la Grande +Kabylie, qui a fait déclamer nos grands tacticiens de la Chambre +et de la presse... Je me borne à vous dire que les résultats, +qui ont dépassé mes espérances, donnent un éclatant démenti aux +opposants[526].» Ceux-ci, en effet, ne savaient plus trop que dire. +Est-ce donc que, du coup, notre domination était établie en Kabylie? +Non, ceux qui le disaient alors se faisaient illusion. La soumission +obtenue n'était que passagère et nominale. La vraie conquête de cette +région restait à faire, et elle ne devait être menée à fin que dix +ans plus tard, par le maréchal Randon. + +[Note 526: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 142.] + +En tout cas, sur le moment, le succès apparent faisait au maréchal +Bugeaud la belle fin qu'il cherchait. Rien ne retardait plus son +départ: «J'ai pris la ferme résolution de demander un successeur, +écrivait-il, le 29 mai 1847, dans la lettre dont j'ai déjà cité un +fragment. Sans attendre la décision définitive, je pars, le 5 juin, +pour le Périgord. J'ai exprimé ma détermination avec tant de force, +que l'on renoncera sans doute à la faire changer[527].» On lisait, le +lendemain, 30 mai, dans le _Moniteur algérien_: «En ce moment, depuis +la frontière du Maroc jusqu'à celle de Tunis, depuis la Méditerranée +jusqu'à la mer de sable, l'autorité française règne incontestée sur +toute l'Algérie. Le maréchal duc d'Isly rentre en France. Il a prié +le ministre de la guerre de vouloir bien pourvoir à son remplacement. +La durée de son gouvernement, rempli de faits qui appartiennent à +l'histoire, a duré six ans. Le départ du maréchal gouverneur aura +lieu le 5 juin.» Avant de quitter l'Algérie, le maréchal adressa +trois proclamations à la population civile, à l'armée et à la marine. +«Colons de l'Algérie, disait-il dans la première, jetez un coup +d'oeil sur la proclamation que je vous adressais en février 1841. +Vous verrez que j'ai dépassé de beaucoup le programme que je m'étais +tracé.» Il exposait alors ce qu'il avait fait pour la conquête et +pour la colonisation. Puis, après avoir déclaré que «sa santé et +la situation qui lui était faite par l'opposition qu'éprouvaient +ses idées, ne lui permettaient plus de se charger des destinées de +l'Algérie», il donnait de graves conseils aux colons, blâmant leur +impatience et leurs injustes préventions contre le gouvernement +militaire. «Ces conseils, ajoutait-il, n'ont rien qui doive vous +blesser; ils sont, au contraire, la preuve du vif intérêt que je vous +porte.» Dans la proclamation à l'armée, il rappelait, avec une mâle +fierté, tout ce qu'ils avaient fait ensemble. «Il est des armées, +disait-il, qui ont pu inscrire dans leurs annales des batailles plus +mémorables que les vôtres. Il n'en est aucune qui ait livré autant de +combats et qui ait exécuté autant de travaux!» À la marine, enfin, +il témoignait sa vive reconnaissance pour l'appui qu'elle lui avait +constamment donné. Ayant ainsi fait ses adieux à tous, il s'embarqua, +le 5 juin, sur le navire qui devait l'emmener en France. Une foule +émue et respectueuse assistait à son départ. + +[Note 527: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 142.] + +La démission du maréchal, devenue publique, enlevait tout intérêt +à la délibération de la Chambre sur le projet relatif à l'essai de +colonisation militaire. Le 2 juin, M. de Tocqueville avait déposé, +au nom de la commission des crédits, un rapport dans lequel, après +avoir discuté les divers plans de colonisation, il concluait au +rejet du crédit demandé pour les camps agricoles. Huit jours après, +le 11 juin, le ministre de la guerre annonça le retrait du projet. +Le gouvernement témoignait ainsi qu'il prenait son parti de la +retraite du maréchal, et qu'il renonçait à le retenir comme il avait +fait jusqu'alors. Plusieurs raisons le déterminaient. D'abord, +l'obstination avec laquelle le gouverneur exigeait la colonisation +militaire, et la prévention invincible de l'opinion et de la Chambre +contre cette colonisation, avaient fait naître une difficulté +vraiment inextricable. En second lieu, le ministère en était venu +probablement à cette conclusion plus ou moins formelle que Bugeaud +avait fait son temps; par l'effet même du succès obtenu, l'action +guerrière où le maréchal excellait et pour laquelle on l'avait pris +et gardé, passait désormais au second plan; au problème militaire +succédait un problème d'organisation coloniale sur lequel il ne +paraissait point avoir des vues aussi sûres. N'était-il pas dans +le rôle du pouvoir de varier ses instruments, suivant les tâches +qu'il convenait d'accomplir? Ajoutons que le Roi et ses ministres +n'étaient pas pris au dépourvu pour le choix du nouveau gouverneur. +Depuis longtemps, conformément au voeu exprimé plusieurs fois par +le maréchal lui-même[528], ils réservaient sa succession au duc +d'Aumale. Jusqu'alors, à cause de la jeunesse du prince et des +services qu'ils attendaient encore de Bugeaud, ils n'avaient rien +fait pour hâter la réalisation de ce projet; au contraire. Mais, en +1847, ils ne voyaient plus de raison de la retarder. + +[Note 528: Voir plus haut, p. 371.] + +Si le cabinet consentait à se séparer, pour l'avenir, du maréchal +Bugeaud, ce n'était pas qu'il méconnût ses services dans le passé. Le +9 juin 1847, à la tribune de la Chambre des députés, M. Guizot saisit +l'occasion du débat sur les crédits extraordinaires pour célébrer de +nouveau ces services. À considérer aujourd'hui les choses de loin et +de haut, on ne peut que confirmer l'hommage rendu par M. Guizot à +l'illustre maréchal. Quels qu'aient pu être alors les tâtonnements de +la colonisation et les lacunes de l'administration civile, l'oeuvre +accomplie par Bugeaud apparaît singulièrement grande et suffit à sa +gloire. C'est pendant les six années de son gouvernement que les +Arabes ont été vaincus et soumis. Il a fait ce qu'auparavant nul +n'avait pu faire, et si, après lui, plusieurs ont beaucoup fait, nul +n'a fait autant que lui. Son nom demeure le plus éclatant et le plus +considérable de notre histoire algérienne. + + +FIN DU TOME SIXIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +LIVRE VI + +L'APOGÉE DU MINISTÈRE CONSERVATEUR. + +(De la fin de 1845 au commencement de 1847.) + + + Pages. + + CHAPITRE PREMIER.--LES ÉLECTIONS DE 1846 (fin de 1845-août 1846). 1 + + I. Bonne situation du ministère à la fin de 1845. M. Thiers + unit le centre gauche à la gauche. Le _National_ et la + _Réforme_. 1 + + II. L'opposition dans la session de 1846. Débats sur les + affaires du Texas et de la Plata. 4 + + III. L'opposition crie à la corruption. Défense du ministère. + Qu'y avait-il de fondé dans ce grief? 7 + + IV. La campagne contre le pouvoir personnel. Débat sur ce + sujet entre M. Thiers et M. Guizot. La majorité fidèle + au cabinet. 13 + + V. Tranquillité générale. Attentat de Lecomte. Évasion de + Louis Bonaparte. 20 + + VI. Dissolution de la Chambre. Polémiques électorales. + Attentat de Henri. Les résultats du scrutin. Ce qu'on en + pense dans le gouvernement. 23 + + + CHAPITRE II.--LES INTÉRÊTS MATÉRIELS. 31 + + I. Développement de la prospérité. Les chemins de fer. La + spéculation et l'agiotage. 31 + + II. Timidité économique du gouvernement. Il fait ajourner + la réforme postale. Ses idées sur le libre échange. 37 + + III. Les finances en 1846. L'équilibre du budget ordinaire. + Le budget extraordinaire. 41 + + IV. L'administration locale. Le comte de Rambuteau. 46 + + V. Le matérialisme de la bourgeoisie. Elle succombe à la + tentation du veau d'or. Elle devient indifférente à la + politique. Dangers de cet état d'esprit. 48 + + VI. L'opposition accuse le gouvernement d'avoir favorisé ce + matérialisme. M. de Tocqueville. Son origine, ses visées + et ses déceptions. Amertume de ses critiques sur l'état + social et politique. 54 + + VII. Le mal s'étend à la littérature. La «littérature + industrielle». Cependant l'état des lettres est encore + fort honorable à la fin de la monarchie de Juillet. Le + roman-feuilleton. Ce qui s'y mêle de mercantilisme et de + spéculation. Alexandre Dumas. Le procès Beauvallon. Romans + socialistes publiés dans les journaux conservateurs. Eugène + Süe. Les _Mystères de Paris_ dans le _Journal des Débats_. + Autres romans publiés par le _Constitutionnel_. Aveuglement + de la bourgeoisie, faisant fête à ces romans. 62 + + + CHAPITRE III.--LE SOCIALISME 80 + + I. Le mal des masses populaires. Les socialistes dérivés + du saint-simonisme. Pierre Leroux. Sa vie, son système + et son action. 80 + + II. Buchez. Son origine et sa doctrine. Prétention d'unir le + catholicisme et la révolution. L'_Atelier_. Dissolution + de l'école buchézienne. 86 + + III. Fourier. Le phalanstère et l'attraction passionnelle. + La liberté amoureuse. Fantaisies cosmogoniques. Fourier + à peu près inconnu avant 1830. Développement du fouriérisme + lors de la dissolution de la secte saint-simonienne. Ce + qu'il devient après la mort de Fourier. Son influence + mauvaise. 94 + + IV. Buonarotti. Par lui le «babouvisme» pénètre, après 1830, + dans les sociétés secrètes. Fermentation communiste à + partir de 1840. 106 + + V. Cabet. Le _Voyage en Icarie_. Propagande icarienne. 111 + + VI. Louis Blanc. Son enfance et sa jeunesse. Ses débuts dans + la presse républicaine. Sa brochure sur l'_Organisation + du travail_. Critique du système. Succès de Louis Blanc + auprès des ouvriers. 116 + + VII. Proudhon. Son origine. Son isolement farouche. Son état + d'esprit en écrivant son premier Mémoire contre la + propriété. «La propriété, c'est le vol!» Argumentation + du Mémoire. L'effet produit. Second et troisième Mémoire, + Proudhon et le gouvernement. Le _Système des contradictions + économiques_. Impuissance de Proudhon à faire autre chose + que démolir. Son action avant 1848. 125 + + VIII. Le socialisme devenu révolutionnaire. Attitude des + radicaux et de la gauche en face du socialisme. Le + gouvernement et les conservateurs savent-ils se défendre + contre ce danger? Les économistes. Il eût fallu la religion + pour redresser et pacifier les esprits du peuple. La + bourgeoisie trop oublieuse de ses devoirs envers l'ouvrier. + La société, jusqu'en 1848, ne croit pas au péril. 141 + + + CHAPITRE IV.--M. GUIZOT ET LORD ABERDEEN 152 + + I. L'entente cordiale en Espagne. Réaction favorable à + l'influence française. La candidature du comte de Trapani + à la main d'Isabelle se heurte à de graves difficultés. + La candidature du prince de Cobourg n'est pas abandonnée. + M. Bresson, inquiet, interroge son gouvernement. Le duc + de Montpensier est proposé pour l'Infante. Déclarations + faites à ce sujet dans l'entrevue d'Eu, en septembre 1845. + On continue à s'agiter en faveur de Cobourg. Le cabinet + français instruit M. Bresson et avertit le cabinet de + Londres qu'il reprendrait sa liberté si le mariage Cobourg + devenait imminent. Intrigue nouée entre la reine Christine + et Bulwer, au printemps de 1846, pour conclure ce mariage + à l'insu de la France. Lord Aberdeen la fait échouer en + la révélant à notre ambassadeur. Le ministre anglais fait + au duc de Sotomayor une réponse qui semble inspirée par + un sentiment différent. Impression que ces incidents + laissent au gouvernement français. 152 + + II. L'Orient après 1840. L'Égypte. La question du Liban. + Efforts peu efficaces de la diplomatie française. 175 + + III. La Grèce. Fâcheux débuts du nouveau royaume. M. Guizot + propose à l'Angleterre de substituer, en Grèce, l'accord + à l'antagonisme. L'entente cordiale à Athènes. Colettis + au pouvoir. Opposition que lui fait la diplomatie anglaise. + Succès de Colettis. La légation de France le soutient et + l'emporte sur la légation britannique. Inconvénients de + ce retour à l'ancien antagonisme. 180 + + IV. L'entente cordiale se maintient surtout par l'amitié + personnelle de M. Guizot et de lord Aberdeen. Leur + correspondance. Première démission du cabinet tory. Émoi + causé en France à la pensée que Palmerston va reprendre + la direction du _Foreign office_. M. Thiers, au contraire, + qui a partie liée avec lui, s'en réjouit. Le ministère whig + ne peut se former, à cause des objections faites contre + Palmerston. Voyage de ce dernier en France. Chute définitive + du ministère Peel et rentrée de Palmerston. 192 + + + CHAPITRE V.--LES MARIAGES ESPAGNOLS (juillet-octobre 1846) 203 + + I. Dispositions hostiles de Palmerston, particulièrement + en Espagne. M. Guizot donne comme instructions à M. + Bresson, de marier le duc de Cadix à la Reine et le duc + de Montpensier à l'Infante. M. Bresson croit pouvoir + promettre à la reine Christine la simultanéité des deux + mariages. Mécontentement de Louis-Philippe, qui veut + désavouer son ambassadeur. 203 + + II. Palmerston nous communique ses instructions du 19 + juillet, où il nomme Cobourg en première ligne parmi + les candidats à la main d'Isabelle. À Paris, on voit + dans ce langage l'abandon de la politique d'entente. + M. Guizot ne consent pas encore la simultanéité, mais + il détourne le Roi de désavouer M. Bresson. Ses + avertissements au gouvernement anglais. 210 + + III. Lettres confidentielles que Palmerston adresse à + Bulwer pour compléter ses instructions. Ce qu'il nous + cache et ce qu'il nous montre. Il est dès lors manifeste + que Palmerston a rompu l'entente et que la France est + libérée de ses engagements. 216 + + IV. La reine Christine, inquiète de l'appui donné par le + ministre anglais aux progressistes, nous revient; + seulement elle exige la simultanéité. Le Roi se résigne + à laisser faire M. Bresson. Répugnances de la reine + Isabelle pour le duc de Cadix. L'accord sur les deux + mariages est enfin conclu à Madrid. 222 + + V. Irritation du Palmerston. Il est appuyé par lord John + Russell. Lord Aberdeen donne tort à M. Guizot. La reine + Victoria est très blessée. Lettre justificative de + Louis-Philippe et réponse de la reine d'Angleterre. + L'opinion anglaise prend parti pour Palmerston. 228 + + VI. Attitude de l'opposition française. M. Thiers la décide + à attaquer les mariages. 240 + + VII. Palmerston veut empêcher l'accomplissement du mariage + du duc de Montpensier. Efforts de Bulwer et de son + ministre pour soulever une opposition en Espagne et + intimider le cabinet de Madrid. Tous ces efforts + échouent. 244 + + VIII. Palmerston cherche à effrayer et à faire reculer le + gouvernement français. Celui-ci ne se laisse pas + troubler et ne modifie rien à ses résolutions. 248 + + IX. Palmerston demande aux autres puissances de protester + avec l'Angleterre. M. Guizot s'occupe de contrecarrer + cette démarche. M. de Metternich refuse de s'associer + aux protestations anglaises. La Prusse et la Russie + l'imitent. Célébration des deux mariages. 252 + + + CHAPITRE VI.--LES SUITES DES MARIAGES ESPAGNOLS + (octobre 1846-avril 1847) 259 + + I. M. Guizot est fier, mais un peu ému de son succès. Lord + Palmerston cherche à se venger. Ses récriminations contre + le gouvernement français. Ses menées en Espagne. Ses + efforts pour attirer à lui les trois puissances + continentales. Il échoue auprès de l'Autriche et de la + Russie. Attitude plus incertaine de la Prusse. 259 + + II. Les trois cours de l'Est profitent de la division + de la France et de l'Angleterre pour incorporer Cracovie + à l'Autriche. Émotion très vive en France. Lord Palmerston + repousse notre proposition d'une action commune. + Protestations séparées des cabinets de Londres et de Paris. + Les trois cours peuvent ne pas s'en inquiéter. En quoi + l'Autriche n'avait pas compris son véritable intérêt. 269 + + III. M. Thiers se concerte avec lord Palmerston. Sa + correspondance avec Panizzi et ses rapports avec lord + Normanby. M. Greville vient à Paris pour préparer un + rapprochement entre l'Angleterre et la France. M. Thiers, + dans ses conversations avec M. Greville et ses lettres à + Panizzi, excite le cabinet britannique à pousser la lutte + à outrance. 279 + + IV. Ouverture de la session française. Discussion à la Chambre + des pairs. Le duc de Broglie et M. Guizot. 289 + + V. Langage conciliant du Parlement britannique. M. Thiers + s'en plaint. La publication des documents diplomatiques + anglais rallume la bataille. 294 + + VI. L'adresse à la Chambre des députés. Hésitation de M. + Thiers à engager le combat. Son discours. Réponse de + M. Guizot. Forte majorité pour le ministère. Impression + produite par ce vote, en France et en Angleterre. 299 + + VII. Querelle de lord Normanby et de M. Guizot. Lord Normanby + est soutenu par lord Palmerston. Incident du bal. Lord + Normanby, blâmé même en Angleterre, est obligé de faire + des avances pour une réconciliation. Cette réconciliation + a lieu par l'entremise du comte Apponyi. Dépit de + l'ambassadeur anglais. 308 + + VIII. Nouveaux efforts de lord Palmerston pour obtenir quelque + démarche des trois puissances continentales. Malgré les + efforts de lord Ponsonby, M. de Metternich refuse de se + laisser entraîner. La Prusse est plus incertaine, mais, + intimidée par notre ferme langage et retenue par l'Autriche, + elle ne se sépare pas de cette dernière. La Russie est en + coquetterie avec la France. 320 + + IX. Conclusion: comment convient-il de juger aujourd'hui la + politique des mariages espagnols? 331 + + + CHAPITRE VII.--LES DERNIÈRES ANNÉES DU GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL + BUGEAUD EN ALGÉRIE (1844-1847) 337 + + I. Grande situation du maréchal Bugeaud après la bataille + d'Isly. Ovations qui lui sont faites en France. 337 + + II. L'insurrection de Bou-Maza. Le colonel Pélissier fait + enfumer des Arabes. Incursions d'Abd el-Kader dans le + Sud. Expédition en Kabylie. 341 + + III. Idées de Bugeaud sur le gouvernement civil de la colonie. + Pour lui, «l'armée est tout». Ordonnance du 15 avril + 1845 sur l'administration de l'Algérie. 348 + + IV. Le problème de la colonisation. La crise de 1839. La + colonisation administrative. Villages créés autour + d'Alger. 353 + + V. La Trappe de Staouëli. Bugeaud et les Jésuites. Les + premiers évêques d'Alger. 358 + + VI. Bugeaud et la colonisation militaire. Ce système est + très critiqué. Le maréchal cherche, sans succès, à + entraîner le gouvernement. 366 + + VII. Bugeaud, mécontent, parle de donner sa démission. Son + voyage en France et son entrevue avec le maréchal Soult. 371 + + VIII. L'insurrection éclate en septembre 1845. Massacre de + Sidi-Brahim. Capitulation d'Aïn-Temouchent. Bugeaud + revient aussitôt en Algérie. Sa lettre au préfet de la + Dordogne. 378 + + IX. Nombreuses colonnes mises en mouvement pour guetter et + poursuivre Abd el-Kader. L'émir, insaisissable, fait + une incursion dans l'Ouarensenis. Son irruption sur le + bas Isser. La Métidja est en péril. Sang-froid de Bugeaud. + Abd el-Kader battu par le général Gentil et rejeté dans + le Sud. 385 + + X. Le maréchal fait poursuivre l'émir dans le désert. + Il eût désiré porter la guerre sur le territoire + marocain, mais le gouvernement l'en empêche. Massacre + des prisonniers français dans la Deïra. Abd el-Kader, à + bout de forces, est réduit, après sept mois de campagne, + à rentrer au Maroc. 394 + + XI. Bugeaud supporte impatiemment les critiques qui lui + viennent de France. Discussion à la Chambre, en juin 1845. + Le maréchal parle de nouveau de donner sa démission. 401 + + XII. Le gouvernement promet à Bugeaud de proposer un essai + de colonisation militaire. Délivrance des prisonniers + français survivants. Soumission de Bou-Maza. 407 + + XIII. Efforts infructueux de Bugeaud pour convertir l'opinion + à la colonisation militaire. Voyage de M. de Tocqueville + et de quelques députés en Algérie. La Moricière propose, + sur la colonisation, un système opposé à celui du + maréchal. 411 + + XIV. Projet déposé par le gouvernement pour un essai de + colonisation militaire. Il y est fait mauvais accueil. + Bugeaud, qui s'en aperçoit, conduit une dernière expédition + en Kabylie et donne sa démission. Son départ d'Alger. Le + gouvernement accepte la démission du maréchal et retire + le projet de colonisation militaire. 419 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + +PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet +(Volume 6 / 7), by Paul Thureau-Dangin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44689 *** |
