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-The Project Gutenberg EBook of Le Guaranis, by Gustave Aimard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Guaranis
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: January 20, 2014 [EBook #44715]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GUARANIS ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive, scanned by Google Books
-Project)
-
-
-
-
-
-LE GUARANIS
-
-par
-
-GUSTAVE AIMARD
-
-
-PARIS
-
-AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
-
-MDCCCLXIV
-
-
-
-
-I
-
-LA PREMIÈRE CAMPAGNE.
-
-
-Descendu à terre pour chasser aux environs de la baie de Barbara, près
-le cap Horn, j'avais été surpris avec deux de mes compagnons, enlevé,
-fait prisonnier par les Patagons, et j'avais eu la douleur d'assister,
-du haut d'une falaise assez élevée, au départ du baleinier à bord
-duquel je m'étais embarqué, au Havre, en qualité de harponneur, et
-qui, après des recherches infructueuses pour nous retrouver, s'était
-enfin décidé à remettre à la voile et à fuir au plus vite ces plages
-inhospitalières où il était contraint d'abandonner trois hommes de son
-équipage.
-
-Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable et les yeux baignés de
-larmes que je vis se confondre avec l'horizon les voiles blanches
-du navire sur lequel j'avais, pendant deux ans, été si heureux, au
-milieu d'hommes que j'aimais et auxquels me rattachaient les liens
-indissolubles de la patrie.
-
-Lorsque, comme une aile d'alcyon, le navire se fut effacé au loin, que
-la mer fût redevenue solitaire, je me laissai tomber sur le sol en
-proie à un sombre désespoir, accusant le ciel de mon malheur et résolu
-à mourir plutôt que de rester esclave des barbares aux mains desquels
-j'étais tombé.
-
-Chose étrange! Ce navire, dont je pleurais d'être séparé, était
-condamné à subir un sort plus horrible encore que celui qui m'attendait
-parmi les sauvages, et sa fin devait être enveloppée d'un mystère
-impénétrable. Ainsi que je l'appris plus tard, à mon retour en France,
-on ne reçut jamais aucunes nouvelles de lui ni des hommes qui le
-montaient.
-
-Sans doute, comme tant d'autres, hélas! Surpris par le brouillard, il
-aura heurté une banquise, et son vaillant équipage aura été enseveli
-sous les flots glacés de la mer Polaire!
-
-Dieu, dont les desseins sont impénétrables à la raison humaine, voulait
-donc, en me séparant ainsi brusquement de mes compagnons, me sauver de
-la mort terrible à laquelle il les avait condamnés!
-
-Mais alors tout entier à ma douleur, ne songeant qu'à l'affreuse
-position dans laquelle je me trouvais tout à coup jeté, et à celle plus
-affreuse encore, sans doute, à laquelle me réservaient les sauvages
-féroces dont j'étais si fatalement devenu l'esclave, je me tordais
-sur le sable de la plage avec des cris de douleur impuissante et des
-hurlements de bête fauve.
-
-Deux heures plus tard, dépouillés de tous nos vêtements et attachés par
-les poignets à la queue des chevaux des Patagons, nous étions entraînés
-à coups de fouet dans l'intérieur des terres.
-
-Les Patagons, sur le compte desquels on s'est plu à raconter tant
-de fables, ne sont ni aussi grands de taille ni aussi méchants de
-caractère qu'on les représente.
-
-Comme tous les peuples nomades et imprévoyants, ils mènent une
-existence précaire et misérable, ne demeurant stationnaires au même
-endroit qu'autant que leurs chevaux trouvent à paître une herbe rare
-et à demi gelée, et souffrant sans se plaindre les plus effroyables
-privations.
-
-Ces sauvages, qui croupissent dans la plus abjecte barbarie, n'ont
-conservé des instincts nobles de l'homme qu'un amour de l'indépendance
-poussé à la plus extrême limite. Le moindre joug leur pèse; plutôt que
-de consentir à se courber sous la volonté d'un chef quelconque, ils
-préfèrent s'exposer aux plus dures alternatives d'un exil cruel loin
-des membres de leur tribu.
-
-Bien que mes compagnons et moi nous fussions traités avec une douceur
-relative par ces hommes incultes, cependant la vie que nous menions
-avec eux était horrible, tellement horrible que, six mois à peine
-après notre capture, un de mes compagnons était devenu fou furieux, et
-l'autre avait été poussé au suicide par le désespoir, et s'était pendu
-pour mettre un terme à ses maux.
-
-Je restai donc seul, privé de la dernière consolation que j'avais eue
-jusqu'alors, celle de causer avec mes compagnons, de leur parler de
-la patrie perdue, de les encourager, et d'être à mon tour encouragé
-par eux à souffrir avec patience cette affreuse captivité, dont je ne
-pouvais prévoir la fin.
-
-Cependant, une réaction singulière s'était opérée dans mon esprit:
-presque à mon insu, l'espoir de la délivrance s'était glissé dans mon
-cœur.
-
-J'avais vingt ans, une santé de fer, dans l'esprit un fonds
-d'insouciance, d'audace et de fermeté qui, après quelques jours à peine
-de captivité, me sauvèrent de moi-même, en me permettant de réfléchir
-et d'envisager ma position sous son véritable jour; si cruelle qu'elle
-fût, elle était loin d'être désespérée; du moins, je la jugeai telle et
-j'agis en conséquence.
-
-Mon premier soin fut, par une gaieté inaltérable et une complaisance
-à toute épreuve, de capter la bienveillance des sauvages, ce à quoi
-je réussis assez facilement, plus facilement même que je n'aurais
-osé l'espérer; ma situation se trouva ainsi améliorée autant que le
-permettraient les malheureuses circonstances dans lesquelles je me
-trouvais.
-
-Cependant, lorsque le soir après une course de toute une journée dans
-les steppes sans fin de la Patagonie, je me laissais tomber accablé
-de fatigue devant le feu du bivouac, tandis que les sauvages riaient
-et chantaient entre eux, souvent je sentais ma poitrine sur le point
-de se briser à cause des efforts que je faisais pour étouffer mes
-sanglots, et je laissais mes larmes couler de mes yeux brûlés de fièvre
-et inonder mes mains que je plaçais devant mon visage pour cacher ma
-douleur.
-
-Combien de fois ai-je senti faiblir mon courage. Combien de fois la
-pensée du suicide a-t-elle, comme un jet de flammes, traversé ma
-pensée! Mais toujours, à l'instant le plus critique, l'espoir de la
-délivrance surgissait plus vivant dans mon cœur; ma souffrance se
-calmait peu à peu, mes artères cessaient de battre, et je m'endormais
-en murmurant à demi-voix un de ces refrains du pays, qui sont pour
-l'exilé comme un doux et lointain écho de la patrie absente.
-
-Quatorze mois, quatorze siècles s'écoulèrent ainsi, heure par heure,
-seconde à seconde, dans une incessante et affreuse torture, dont tout
-langage humain serait impuissant à exprimer l'horreur.
-
-Toujours aux aguets afin de saisir l'occasion de m'échapper, mais ne
-voulant rien laisser au hasard, j'avais eu le plus grand soin de ne
-pas éveiller, pas des tentatives maladroites, l'ombrageuse méfiance
-des Patagons; j'avais toujours affecté, au contraire de ne pas trop
-m'éloigner de la tribu pendant les chasses ou les marches; aussi les
-Indiens avaient-ils fini par me laisser jouir d'une liberté relative
-parmi eux, et, au lieu de me contraindre à les suivre à pied, ils
-avaient consenti de leur propre mouvement, sans que jamais je leur en
-eusse témoigné le désir, à me permettre de monter à cheval.
-
-C'était à cheval seulement que je pouvais songer à m'échapper.
-
-Les Patagons sont les premiers cavaliers du monde; à leur école mes
-progrès furent rapides, selon l'expression espagnole, je devins
-en peu de temps un _jinete_ consommé et un véritable _hombre de a
-caballo_; c'est-à-dire que, si sauvage et si méchant que fût le cheval
-qu'on me donnait, en quelques minutes je le domptais et m'en rendais
-complètement le maître.
-
-Nos courses vagabondes et sans but nous conduisent enfin à une dizaine
-de lieues environ du Carmen de Patagonnes, le fort le plus avancé
-construit par les Espagnols sur le río Negro, à l'extrême frontière de
-leurs anciennes possessions.
-
-La horde dont je faisais partie campa, pour la nuit, à peu de distance
-du fleuve, aux environs d'une _chacra_ (ferme) abandonnée.
-
-L'occasion que j'attendais vainement depuis si longtemps était
-enfin venue. Je me préparai à en profiter, comprenant que, si je
-ne m'échappais pas cette fois-là, tout serait fini pour moi, et je
-mourrais esclave.
-
-Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails de ma fuite; je me
-bornerai à dire seulement qu'après une course affolée qui dura sept
-heures, et pendant laquelle je sentis constamment les naseaux fumants
-des chevaux, lancés à ma poursuite, sur la croupe de celui que je
-montais; après avoir échappé vingt fois par miracle aux _bolas_ que
-me jetaient les Patagons, et à la pointe acérée de leurs longues
-lances, je vins donner en aveugle dans une patrouille de cavaliers
-Buenos-airiens, au milieu desquels je tombai évanoui, brisé par la
-fatigue et l'émotion.
-
-Les Patagons, surpris à l'improviste par l'apparition des blancs que
-les hautes herbes leur avaient dérobés jusque-là, tournèrent bride avec
-épouvante et s'enfuirent en poussant des hurlements de fureur.
-
-J'étais sauvé!
-
-A mon singulier accoutrement,--je ne portais pour tout vêtement qu'une
-_frazada_ (couverture) en guenilles attachée autour du corps par une
-lanière de cuir,--les soldats me prirent d'abord pour un Indien, erreur
-rendue plus probable encore par mon teint hâlé, par les intempéries
-des saisons auxquelles j'avais été si longtemps exposé et qui avait
-contracté presque la couleur du cuivre. Aussitôt que je repris
-connaissance, je me hâtai de les désabuser aussi bien que je le pus,
-car, à cette époque, je ne parlais que fort imparfaitement la langue
-espagnole ou, pour mieux dire, je ne la parlais pas du tout.
-
-Les braves Buenos-airiens écoutèrent avec les marques de la plus vive
-sympathie le récit de mes souffrances et me prodiguèrent les soins les
-plus touchants.
-
-Mon entrée dans le Carmen, au milieu de mes sauveurs, fut un véritable
-triomphe.
-
-J'étais comme fou de joie, je délirais, je riais et pleurais à la fois,
-tant je me trouvais heureux d'avoir enfin reconquis ma liberté.
-
-Cependant, il me fallut près d'un mois pour me remettre complètement
-des longues souffrances que j'avais endurées et des privations de
-toutes sortes auxquelles j'avais, pendant un si grand laps de temps,
-été condamné; mais, grâce aux soins dont j'étais entouré et surtout
-grâce à ma jeunesse et à la force de ma constitution, je parvins enfin
-à me rétablir et à sentir succéder à la surexcitation nerveuse à
-laquelle j'étais en proie le calme et la raison.
-
-Le gouverneur du Carmen, qui s'était vivement intéressé à moi,
-consentit, sur ma prière, à me faire donner mon passage à bord d'un
-petit brick Buenos-airien, alors mouillé devant le fort, et je partis
-pour Buenos Aires dans la ferme intention de retourner en France le
-plus tôt possible, tant le rude apprentissage que j'avais fait de la
-vie américaine m'avait dégoûté des voyages et m'avait donné le désir de
-revoir mon pays.
-
-Mais il ne devait pas en être ainsi, et avant de rentrer en
-France,--je n'ose pas encore dire pour ne plus la quitter,--je devais
-errer pendant vingt ans à l'aventure dans toutes les contrées du monde,
-du cap Horn à la baie d'Hudson, de la Chine en Océanie, et de l'Inde au
-Spitzberg.
-
-A mon arrivée à Buenos Aires, mon premier soin fut de me présenter
-au consul de France, afin de lui demander les moyens de retourner en
-Europe.
-
-Je fus parfaitement reçu par le consul qui, sur les preuves que je lui
-donnai de mon identité, m'annonça tout d'abord qu'il n'y avait aucun
-navire français en rade, mais que cela ne devait pas m'inquiéter, parce
-que ma famille, ne recevant pas de nouvelles de moi, et craignant que
-je me trouvasse dans une position difficile par le manque d'argent, si
-un malheur m'était arrivé pendant mon voyage, avait écrit à tous nos
-agents à l'étranger, afin que celui devant lequel je me présenterais
-me donnât, sur ma demande, une somme nécessaire pour subvenir à mes
-besoins et me mettre à même, si j'en témoignais le désir, de tenter
-la fortune dans le pays où le hasard m'aurait conduit; il termina en
-ajoutant qu'il tenait à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
-francs, et qu'il était prêt à me la compter sur l'heure.
-
-Je le remerciai et n'acceptai que trois cents piastres, somme que je
-jugeai suffisante pour attendre le moment de m'embarquer.
-
-Quelques mois se passèrent pendant lesquels je fis plusieurs
-connaissances agréables parmi les membres de la bonne société
-Buenos-airienne et je me perfectionnai dans l'étude de la langue
-espagnole.
-
-A plusieurs reprises, le consul avait eu l'obligeance de me faire
-prévenir que, si je voulais partir pour la France, cela dépendait
-entièrement de ma volonté, mais chaque fois, sous un prétexte ou sous
-un autre, je déclinais ses offres, ne pouvant me résoudre à quitter
-pour toujours cette terre où j'avais tant souffert et à laquelle, pour
-cela même, je m'étais attaché.
-
-C'est que ce n'est pas impunément qu'on a une fois goûté les âcres
-saveurs de la vie indépendante du nomade et qu'on a respiré en liberté
-l'air embaumé des hautes savanes! J'avais senti se révéler en moi mes
-instincts aventuriers. J'éprouvais un secret effroi à la pensée de
-recommencer l'existence décolorée, compassée et mesquine à laquelle
-m'obligerait la civilisation européenne. Ces intérêts étroits, ces
-jalousies basses et sournoises de nos villes du vieux monde me
-répugnaient; j'aspirais secrètement à me lancer de nouveau dans le
-désert, malgré les périls sans nombre et les cruelles privations qui
-m'y attendaient, plutôt que de retourner végéter au sein de nos cités
-si magnifiquement alignées, où tout se paye au poids de l'or, jusqu'à
-l'air vicié qu'on y respire.
-
-Et puis je m'étais lié d'amitié avec des _gauchos_; j'avais, avec eux,
-fait des excursions dans la pampa, couché dans leurs ranchos, chassé
-avec eux les taureaux et les chevaux sauvages; toute cette poésie du
-désert m'était montée à la tête, je n'aspirais plus qu'à retourner dans
-les savanes et les forêts vierges, quelles que dussent être pour moi
-les conséquences d'une telle détermination.
-
-Bref, un jour, au lieu de m'embarquer, ainsi que je l'avais presque
-promis au consul, pour retourner en France, j'allai le trouver et je
-lui expliquai franchement mes intentions.
-
-Le consul ne me blâma ni ne m'approuva; il se contenta de hocher la
-tête avec ce sourire mélancolique de l'homme chez lequel l'expérience a
-tué une à une toutes les illusions, de la jeunesse, me compta la somme
-que je lui demandai, me serra la main avec un soupir de regret et de
-pitié, sans doute, pour ma folie, et tout fut dit, je ne le revis plus.
-
-Quatre jours plus tard, monté sur un excellent cheval sauvage, armé
-jusqu'aux dents et accompagné d'un Indien guaranis que j'avais engagé
-pour me servir de guide, je sortis de Buenos Aires dans l'intention de
-me rendre par terre au Brésil.
-
-Qu'allais-je faire au Brésil?
-
-Je ne le savais pas moi-même.
-
-J'obéissais, sans m'en rendre compte, à un besoin d'émotions, à un
-désir de l'imprévu que je n'aurais su m'expliquer, mais qui me poussait
-en avant avec une force irrésistible et devait, pendant vingt ans,
-sans motifs sérieux et sans la moindre cause logique aux yeux des
-hommes habitués aux _joies_ et aux _douceurs_ de la vie européenne,
-si bien réglée par toises, pouces et mètres, me faire laisser les
-empreintes de mes pas au fond des déserts les plus inexplorés, en me
-procurant des bonheurs ineffables, des voluptés étranges et sans nom,
-et, en résumé, de cruelles douleurs.
-
-Mais ce n'est ni mon histoire ni celle de mes sensations que je raconte
-ici; tout ce qui précède, trop long peut-être au gré du lecteur, n'a
-d'autre but que celui de préparer le récit, malheureusement trop
-véridique, que j'entreprends aujourd'hui, et qui, sans cela, n'aurait
-peut-être pas été aussi clairement expliqué qu'il faut qu'il le soit
-pour être bien compris. Sautant donc d'un seul bond par-dessus quelques
-aventures de chasses trop peu importantes pour être mentionnées, je me
-transporterai sur les bords de l'Uruguay, un peu au-dessus du _Salto_
-quatre mois environ après mon départ de Buenos Aires, et j'entrerai
-immédiatement en matière.
-
-L'Uruguay[1] prend sa source vers le vingt-huitième degré de latitude
-australe, dans la _Serra do Mar_, au Brésil, assez près de l'île
-Santa Catarina. Son cours est rapide, obstrué par des récifs et des
-cataractes; son embouchure est entre la petite île du _Juncal_ et le
-hameau de _las Higueritas_, à la hauteur de la _Punta Gorda_, un peu
-au-dessus de Buenos Aires.
-
-A partir du _Salto_ jusqu'à _Itaquy_, l'Uruguay ne présente sur ses
-deux rives qu'une bordure, peu étendue en largeur, d'arbres assez
-variés, mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du
-fleuve: ce sont des _espinillos_, des saules, des _laureles_, des
-_seïbos_, des _ñantu baïs_, des _timbos_, des _talas_, des _zapuchos_,
-des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-uns,
-entre autres les _mimosas_, portent de charmantes fleurs; des lianes
-nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air,--_flores del
-aire_,--qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de
-toutes couleurs, jusqu'aux sommets des arbres les plus touffus. Ce
-spectacle charmant, offert par les rives du fleuve, forme un complet
-contraste avec les savanes qui s'étendent à droite et à gauche
-jusqu'à l'horizon, en plaines basses faiblement ondulées, dépouillées
-d'arbres, n'offrant à l'œil fatigué qu'une herbe épaisse, plus haute
-qu'un homme, mais rôtie par les rayons ardents du soleil, bien qu'à
-l'époque des débordements périodiques de l'Uruguay, elle soit baignée
-jusqu'à de grandes distances. Çà et là apparaissent sur la pente de
-quelques coteaux boisés, dominés toujours par d'élégants palmiers aux
-touffes globuleuses des _estancias_ et des _chacras_, dont les riches
-propriétaires se livrent en grand à l'élève des bestiaux.
-
-Après une journée assez fatigante, je m'étais arrêté pour la nuit
-dans un _pagonal_, à demi inondé à cause de la crue subite du fleuve,
-et où il m'avait fallu entrer dans l'eau presque jusqu'au ventre de
-mon cheval, afin de gagner un endroit sec. Depuis quelques jours, le
-Guaranis que j'avais engagé à Buenos Aires ne semblait plus m'obéir
-qu'avec une certaine répugnance; il était triste, morose, et le plus
-souvent ne répondait que par des monosyllabes aux questions que parfois
-j'étais dans la nécessité de lui adresser; cette disposition d'esprit
-de mon guide m'inquiétait d'autant plus que, connaissant assez bien le
-caractère des Indiens, je craignais qu'il ne machinât quelque trahison
-contre moi; aussi, tout en feignant de ne pas m'apercevoir de son
-changement d'humeur, je me tenais sur mes gardes, résolu à lui casser
-la tête à la moindre démonstration hostile de sa part.
-
-Dès que nous fûmes campés, le guide, malgré les préventions que j'avais
-conçues contre lui, s'occupa, avec une activité dont je lui sus gré
-intérieurement, à ramasser du bois sec pour allumer le feu de veille et
-préparer notre modeste repas.
-
-Le souper terminé, chacun s'enveloppa dans ses couvertures et se livra
-au repos.
-
-Au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit assez
-fort dont je ne pus tout d'abord m'expliquer la nature; mon premier
-mouvement fut de saisir mon fusil et de regarder autour de moi.
-
-J'étais seul: mon guide avait disparu; c'était le galop du cheval sur
-lequel il s'était enfui qui m'avait éveillé.
-
-La nuit était noire, le feu éteint; pour comble de disgrâce, mon
-bivouac venait d'être envahi par les eaux du fleuve, dont la crue
-continuait avec une rapidité extrême.
-
-Je n'avais pas un instant à perdre pour échapper au danger qui me
-menaçait. Je me levai à la hâte, et, me jetant en selle, je m'élançai à
-toute bride dans la direction d'une colline assez rapprochée, dont la
-noire silhouette se détachait en vigueur sur le fond sombre du ciel.
-
-Là j'étais relativement en sûreté; je passai le reste de la nuit
-éveillé, tant pour surveiller les bêtes fauves dont j'entendais les
-hurlements aux environs du lieu où j'avais cherché un refuge, que parce
-que ma position présente devenait assez critique, seul, abandonné
-dans un pays désert et complètement ignorant de la route qu'il me
-fallait suivre pour atteindre soit un village, soit une ferme où je me
-renseignerais.
-
-Au lever du soleil, j'interrogeai l'horizon autour de moi; aussi loin
-que ma vue pouvait s'étendre régnait la solitude la plus complète,
-rien ne me laissait l'espoir, tant le paysage affectait une apparence
-sauvage et désolée, qu'il se trouvât une habitation quelconque dans un
-périmètre d'au moins vingt lieues.
-
-Cette quasi certitude était assez triste pour moi; pourtant, par
-une singulière disposition de mon esprit, elle ne m'affecta que
-médiocrement; ma position, sans être fort gaie, n'avait cependant rien
-de positivement triste en elle-même. Je possédais un bon cheval, des
-armes, des munitions en abondance, que pouvais-je désirer de plus, moi
-qui depuis si longtemps aspirais après la vie aventureuse du gaucho et
-du coureur des bois? Mes souhaits se trouvaient ainsi accomplis un peu
-brusquement peut-être, mais pourtant dans des conditions aussi bonnes
-que je l'aurais désiré.
-
-En conséquence, je pris assez facilement mon parti de l'abandon de
-mon guide, et je me préparai, moitié riant, moitié pestant contre
-l'ingratitude du Guaranis, à commencer mon apprentissage de la vie du
-désert.
-
-Mon premier soin fut d'allumer du feu, je préparai un _maté cimarron_,
-c'est-à-dire sans sucre, et, réconforté par cette chaude boisson, je
-montai à cheval dans le but de chercher mon déjeuner en tuant une ou
-deux pièces de gibier, chose facile dans les parages où je me trouvais;
-puis je repris insoucieusement ma route à l'aventure, ne sachant à la
-vérité où j'allais, mais cependant poussant hardiment en avant, et me
-dirigeant tant bien que mal sur le cours du fleuve dont j'avais soin
-de ne pas trop m'écarter.
-
-Quelques jours se passèrent ainsi. Un matin, au moment où je me
-préparais à allumer, ou plutôt à raviver mon feu de bivouac pour cuire
-mon déjeuner, je vis tout à coup, sans cause apparente, plusieurs
-_venados_ se lever du milieu des hautes herbes, et, après avoir senti
-le vent, détaler avec une rapidité extrême en passant à portée de
-pistolet du fourré où je m'étais établi pour la nuit; au même instant,
-un vol d'urubus (vautours) passa au-dessus de ma tête en poussant des
-cris discordants.
-
-Tout est matière à réflexion au désert, tout y a sa raison d'être. Bien
-que novice encore dans mon nouveau métier, je compris instinctivement
-que quelque chose d'extraordinaire se passait non loin de moi.
-
-Je fis coucher mon cheval, lui serrai avec ma ceinture les naseaux
-afin de l'empêcher de hennir, et, m'étendant moi-même sur le sol,
-j'attendis le doigt sur la détente de mon fusil, le cœur palpitant,
-l'œil et l'oreille au guet, interrogeant du regard les ondulations des
-hautes herbes de la plaine qui se déroulait devant moi, et prêt à tout
-événement.
-
-J'étais tapi au milieu d'un fourré presque impénétrable, sur la lisière
-d'un bois qui formait une espèce d'oasis au milieu de ce désert morne
-et désolé; je me trouvais donc dans une excellente embuscade et
-parfaitement à l'abri du danger dont je pressentais l'approche.
-
-Je ne me trompais pas. A peine un quart d'heure s'était-il écoulé
-depuis que les _venados_ et les urubus m'avaient donné l'éveil, que
-le bruit d'une course précipitée arriva distinctement à mon oreille;
-bientôt j'aperçus un cavalier couché sur le cou de son cheval, fuyant
-avec une rapidité vertigineuse et se dirigeant en droite ligne vers le
-bois où moi-même j'étais caché.
-
-Ce cavalier, arrivé à vingt pas de moi au plus, arrêta subitement son
-cheval, sauta à terre, et, se faisant un abri d'un quartier de roche
-masqué par un bouquet d'arbres, il arma son fusil, et, penchant le
-corps en avant, il sembla interroger avec inquiétude les bruits du
-désert.
-
-Cet homme, autant qu'il me fut possible de m'en assurer par un coup
-d'œil jeté à la hâte sur lui, paraissait appartenir à la race blanche;
-il avait de trente-cinq à quarante ans; ses traits énergiques, animés
-par la course qu'il avait faite et sans doute par l'émotion, étaient
-beaux, réguliers, empreints d'une certaine noblesse, et respiraient une
-audace peu commune; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne,
-mais bien prise; ses épaules larges dénotaient une grande vigueur;
-il portait le costume des gauchos de la Banda Oriental, costume que
-j'avais moi-même adopté: la jaquette marron, gilet blanc, _chiripa_
-bleu de ciel, _calzoncillos_ blanc, avec franges, au dessous d'un
-pantalon de drap bleu, le poncho jeté sur l'épaule gauche, le couteau
-passé dans la ceinture du _chiripa_ derrière le dos, le bonnet phrygien
-rouge enfoncé sur le front et laissant échapper les boucles d'une
-épaisse chevelure noire qui lui descendait en désordre sur les épaules.
-
-Ainsi vêtu, cet homme que le danger qui le menaçait entourait d'une
-mystérieuse auréole, avait quelque chose de grand, de fier et de résolu
-qui éveillait l'intérêt et attirait la sympathie.
-
-Tout à coup il se rejeta vivement en arrière, mit un genou en terre et
-épaula son fusil.
-
-Une dizaine de cavaliers venaient de surgir comme par enchantement,
-émergeant avec une rapidité extrême des herbes qui jusqu'alors les
-avaient dérobés à ma vue, et se précipitaient en brandissant leurs
-longues lances, faisant tournoyer leurs terribles _bolas_ au-dessus de
-leur tête et poussant des hurlements de fureur vers l'endroit où le
-gaucho s'était embusqué.
-
-Ces cavaliers étaient des _Indios bravos._
-
-Je ne pus retenir un tressaillement de frayeur en les reconnaissant;
-j'allais, selon toute probabilité, assister, témoin invisible et ignoré
-des deux partis, à cette lutte insensée d'un homme seul contre dix,
-car le gaucho, bien que, sans doute, il ne conservât aucun doute sur
-l'issue funeste de cet assaut, demeurait froid et calme en apparence,
-les sourcils froncés, le regard fixe, le front pâle, mais résolu à
-combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang et à ne tomber que
-mort entre les mains de ses féroces ennemis.
-
-
-[1] Uruguay se compose de deux mots guaranis, _urugua_, limaçon d'eau,
-et _y,_ eau; littéralement rivière des _limaçons d'eau._
-
-
-
-
-II
-
-LE GAUCHO.
-
-
-Cependant, les Indiens s'étaient arrêtés à portée de fusil de l'endroit
-où le gaucho et moi nous étions cachés; ils semblaient se consulter
-entre eux avant de commencer l'attaque.
-
-Ces Indiens, ainsi groupés, formaient au milieu de ce désert aride
-dont ils étaient les véritables rois, le plus singulier et en même
-temps le plus pittoresque tableau avec leurs gestes nobles et animés,
-leur taille haute, élégante, leurs membres bien proportionnés et leur
-apparence féroce.
-
-A demi vêtus de ponchos en lambeaux et de morceaux de frazadas retenus
-par des courroies autour de leur corps, ils brandissaient fièrement
-leurs longues lances garnies d'un fer tranchant et ornées, près de la
-pointe, d'une touffe de plumes d'autruche.
-
-Leur chef, fort jeune encore, avait de grands yeux noirs voilés par de
-longs cils; ses joues, aux pommettes saillantes, encadrées dans une
-masse de cheveux noirs lisses et flottants, retenus sur le front par un
-étroit ruban de laine rouge; sa bouche, grande, meublée de dents d'une
-éclatante blancheur, qui contrastait avec la couleur rouge de sa peau,
-imprimaient à sa physionomie un cachet de vigueur et d'intelligence
-remarquables. Bien qu'il connût à peu près l'endroit où le gaucho était
-embusqué et que, par conséquent, il se sût exposé au danger d'être
-frappé par une balle, cependant, s'exposant à découvert aux coups de
-son ennemi, il affectait une insouciance et un mépris du péril dont il
-était menacé, qui ne manquaient pas d'une certaine grandeur, que malgré
-moi je ne pouvais m'empêcher d'admirer.
-
-Après une discussion assez longue, le chef fouetta son cheval, tandis
-que ses compagnons demeuraient immobiles, et il s'avança sans hésiter
-vers le rocher derrière lequel se tenait le gaucho.
-
-Arrivé à dix pas de lui tout au plus, il s'arrêta, et, s'appuyant
-nonchalamment sur sa longue lance qu'il avait conservée à la main:
-
-«Pourquoi le chasseur blanc se terre-t-il comme une viscacha timide?»
-dit-il en élevant la voix et en s'adressant au gaucho; «Les guerriers
-Aucas sont devant lui, qu'il sorte de son embuscade, et qu'il montre
-qu'il n'est pas une vieille femme peureuse et bavarde, mais un homme
-brave.»
-
-Le gaucho ne répondit pas.
-
-Le chef attendit un instant, puis il reprit d'une voix railleuse:
-
-«Allons, mes guerriers se trompaient; ils croyaient avoir débusqué un
-hardi jaguar, et ce n'est qu'un lâche chien revenant de la pampa qu'ils
-vont être contraints de forcer.»
-
-L'œil du gaucho étincela à cette insulte, il appuya le doigt sur la
-détente et le coup partit.
-
-Mais, si brusque et si inattendu qu'avait été son mouvement, le rusé
-Indien l'avait pressenti, ou pour mieux dire deviné; il s'était
-brusquement jeté de côté, puis bondissant en avant avec l'élasticité et
-la justesse d'une bête fauve, il retomba en face du gaucho avec lequel
-il se prit corps à corps.
-
-Les deux hommes roulèrent sur le sol en se débattant avec fureur.
-
-Cependant, au bruit du coup de feu, les Indiens avaient poussé leur cri
-de guerre et s'étaient élancés en avant dans le but de soutenir leur
-chef qu'ils ne pouvaient voir, mais qu'ils supposaient aux prises avec
-leur ennemi.
-
-C'en était fait du gaucho; quand même il serait parvenu à vaincre le
-chef contre lequel il combattait, il devait évidemment succomber sous
-les coups des dix Indiens qui se préparaient à l'assaillir tous à la
-fois.
-
-En ce moment, je ne sais quelle révolution s'opéra en moi, j'oubliai le
-danger auquel je m'exposais moi-même en découvrant ma retraite pour ne
-songer qu'à celui que courait cet homme que je ne connaissais pas et
-qui soutenait si vaillamment une lutte insensée à quelques pas de moi;
-épaulant instinctivement mon fusil, je lâchai mes deux coups de feu,
-suivis immédiatement de l'explosion de deux pistolets, et, m'élançant
-de ma retraite, mes deux autres pistolets au poing, je les déchargeai à
-bout portant sur les cavaliers qui arrivaient sur moi comme la foudre.
-
-Le succès de cette intervention à laquelle ni l'un ni l'autre parti ne
-s'attendait fut immense et instantané.
-
-Les Indiens, surpris et épouvantés par cette fusillade qu'ils ne
-pouvaient prévoir puisqu'ils croyaient n'avoir qu'un seul adversaire
-à combattre, tournoyèrent sur eux-mêmes et s'échappèrent dans toutes
-les directions en poussant des hurlements de frayeur, abandonnant, non
-seulement leur chef occupé à se défendre contre le gaucho, mais encore
-les cadavres de quatre des leurs frappés par mes balles; pendant que je
-rechargeais mes armes, je vis deux autres Indiens tomber de cheval sans
-que leurs compagnons s'arrêtassent pour leur porter secours tant leur
-frayeur était grande.
-
-Certain de ne plus avoir rien à redouter de ce côté, je courus vers le
-gaucho afin de lui porter secours si cela était nécessaire, mais, au
-moment où j'arrivai près de lui, la lame de son couteau disparaissait
-tout entière dans la gorge du chef indien.
-
-Celui-ci expira, le regard fixé sur son ennemi, sans pousser un cri,
-sans essayer même de détourner le coup qui le menaçait et de prolonger
-une lutte désormais sans espoir.
-
-Le gaucho retira son couteau de la blessure, enfonça à plusieurs
-reprises la lame dans la terre pour essuyer le sang dont elle était
-souillée, puis, repassant tranquillement son couteau dans son chiripa,
-il se leva, considéra pendant quelques secondes son ennemi étendu à ses
-pieds; enfin il se tourna vers moi.
-
-Son visage n'avait pas changé, malgré le combat corps à corps qu'il
-venait de soutenir; il avait conservé cette expression de froide
-impassibilité et d'implacable courage que je lui avais vu d'abord;
-seulement son front était plus pâle et quelques gouttelettes de sueur
-perlaient à ses tempes.
-
-«Merci, caballero, me dit-il en me tendant la main par un mouvement
-rempli de noblesse et de franchise; à charge de revanche. ¡Vive Dios!
-Il était temps que vous arrivassiez; sans votre brave assistance,
-j'avoue que j'étais un homme mort!»
-
-Ces paroles avaient été prononcées en espagnol, mais avec un accent qui
-dénotait une origine étrangère.
-
-«J'étais arrivé avant vous, répondis-je dans la même langue, ou pour
-mieux dire, j'avais passé la nuit à quelques pas seulement de l'endroit
-où le hasard vous a si heureusement fait chercher un refuge.
-
---Le hasard, reprit-il d'une voix austère en hochant doucement la tête,
-le hasard est un mot inventé par les soi-disant esprits forts des
-villes; nous l'ignorons nous autres au désert, c'est Dieu, Dieu seul
-qui a voulu me sauver et m'a conduit près de vous.»
-
-Je m'inclinai affirmativement, cet homme me semblait encore plus grand
-en ce moment avec sa foi naïve et son humilité sincère et sans emphase,
-que lorsque seul il se préparait à combattre dix ennemis.
-
-«D'ailleurs, ajouta-t-il en se parlant à lui-même et répondant à sa
-propre pensée plutôt que m'adressant la parole, je savais que Dieu ne
-voudrait pas que je succombasse aujourd'hui; chaque homme a en ce monde
-une tâche qu'il doit remplir; je n'ai pas encore accompli la mienne.
-Mais, pardon, me dit-il en changeant de ton et en essayant de sourire,
-je vous dis là des paroles qui doivent vous sembler sans doute fort
-étranges, surtout en ce moment, où nous avons à songer à des choses
-bien autrement importantes qu'à entamer une discussion philosophique
-qui ne doit avoir pour vous, étranger et Européen, qu'un intérêt très
-secondaire. Voyons ce que sont devenus nos ennemis; bien que nous
-soyons deux hommes résolus maintenant, si l'envie leur prenait de
-revenir, nous serions fort empêchés de nous en débarrasser.»
-
-Et, sans attendre ma réponse, il quitta le bois, en prenant toutefois
-la précaution de recharger son fusil en marchant.
-
-Je le suivis silencieusement, ne sachant que penser de l'étrange
-compagnon que j'avais si singulièrement trouvé et me demandant quel
-pouvait être cet homme, qui, par ses manières, son langage et la
-tournure de son esprit, paraissait si fort au-dessus de la position que
-semblaient lui assigner les vêtements qu'il portait et le lieu où il se
-trouvait.
-
-Qu'il s'aperçût ou non de mon étonnement, mon nouveau camarade n'en
-laissa rien paraître.
-
-Le gaucho, après s'être assuré que les Indiens restés sur le champ
-de bataille étaient bien morts, monta sur un tertre assez élevé,
-interrogea l'horizon de tous les côtés pendant un assez long espace
-de temps, puis revint vers moi en tordant nonchalamment une cigarette
-entre ses doigts.
-
-«Nous n'avons rien à craindre quant à présent, me dit-il; cependant je
-crois que nous agirons prudemment en ne demeurant pas davantage ici; de
-quel côté allez-vous?
-
---Ma foi! lui répondis-je franchement, je vous avoue que je ne le sais
-pas.»
-
-Malgré sa froideur apparente, il laissa échapper un geste de surprise,
-et, me considérant avec la plus sérieuse attention:
-
-«Comment! fit-il, vous ne le savez pas?
-
---Mon Dieu non! Si bizarre que cela vous paraisse, c'est ainsi; je ne
-sais ni en quel lieu je me trouve, ni où je vais.
-
---Voyons, voyons, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Pour un motif
-ou pour un autre, vous ne voulez pas, ce qui montre votre prudence,
-puisque vous ignorez qui je suis, me faire connaître le but de votre
-voyage; mais il est impossible que vous ne sachiez réellement pas en
-quel endroit vous vous trouvez et le lieu où vous vous rendez.
-
---Je vous répète, caballero, que je ne plaisante pas; ce que je vous
-ai dit est vrai, je n'ai aucun motif pour cacher le but de mon voyage;
-j'ajouterai même que je vous serai très obligé de me laisser vous
-accompagner jusqu'au rancho le plus prochain où je pourrai me procurer
-les renseignements nécessaires pour me diriger dans ce désert que je ne
-connais pas, et dans lequel je me suis égaré par suite de l'infidélité
-d'un guide que j'avais engagé, et qui m'a abandonné, il y a quelques
-jours, pendant mon sommeil.»
-
-Il réfléchit un instant, puis me serrant cordialement la main:
-
-«Pardonnez-moi des soupçons absurdes dont j'ai honte, me dit-il, mais
-que la situation dans laquelle je me trouve excuse suffisamment à
-mes yeux. Montons à cheval et éloignons-nous d'ici; chemin faisant
-nous causerons; j'espère que bientôt vous me connaîtrez davantage, et
-qu'alors nous nous entendrons à demi-mot.
-
---Je n'ai pas besoin de vous connaître davantage pour vous estimer, lui
-répondis-je, dès le premier moment que je vous ai vu, je me suis senti
-entraîné vers vous.
-
---Merci, dit-il en souriant. A cheval, à cheval! nous avons une longue
-traite à faire avant que d'atteindre le rancho où j'ai l'intention de
-vous conduire pour la nuit.»
-
-Cinq minutes plus tard, nous nous éloignions au galop, abandonnant aux
-urubus qui déjà tournaient en longs cercles au-dessus de nos têtes,
-avec des cris rauques et discordants, les cadavres des Indiens tués
-pendant le combat.
-
-Tout en cheminant, je racontai au gaucho, de ma vie et de mésaventures,
-ce que je jugeai nécessaire de lui en apprendre. Ce récit l'égaya
-par sa singularité; je crus même remarquer que le goût que je lui
-laissai voir pour la vie du désert lui donna pour moi une certaine
-considération, que probablement je n'aurais pas obtenue de lui par un
-étalage déplacé de titres ou de richesses. Cet étrange personnage ne
-semblait estimer l'homme que pour l'homme lui-même et professer un
-profond mépris pour toutes les distinctions sociales inventées par la
-civilisation, et qui, le plus souvent, ne servent qu'à cacher, sous des
-mots sonores et des apparences pompeuses, des nullités ridicules et de
-profondes incapacités.
-
-Cependant, il était facile de reconnaître que, malgré les dehors
-brusques et parfois durs qu'il affectait, cet homme possédait une
-science profonde du cœur humain et une grande connaissance pratique
-de la vie des villes, et qu'il devait avoir longtemps fréquenté, non
-seulement la haute société américaine, mais encore visité l'Europe avec
-profit et vu le monde sous ses faces les plus disparates. Ses pensées
-élevées, nobles presque toujours, son sens droit, sa conversation
-vive, colorée, attachante, m'intéressaient de plus en plus à lui, et
-bien qu'il eût gardé le plus complet silence sur ce qui le regardait
-personnellement et ne m'eût même pas dit son nom, cependant je me
-laissais de plus en plus dominer par le sentiment de sympathie qu'il
-m'avait inspiré tout d'abord, et, sans chercher à combattre cette
-influence que je subissais, j'éprouvais un vif désir que ma liaison
-avec lui, bien que due à une circonstance fortuite, ne fût pas
-brusquement brisée, mais devînt au contraire intime et de longue durée.
-
-Peut-être entrait-il à mon insu un léger calcul d'égoïsme dans ma
-pensée, au point de vue des services que je serais en droit, moi
-voyageur novice, d'attendre d'un homme pour lequel le désert n'avait
-pas conservé de secrets, et qui, s'il le voulait, pourrait en peu de
-temps m'aplanir les difficultés du rude apprentissage que j'avais à
-faire pour devenir, selon sa propre expression, un véritable coureur
-des bois.
-
-Mais si cette pensée existait réellement en moi, elle était si bien
-cachée au fond de mon cœur, que je l'ignorais moi-même et que je
-croyais naïvement n'obéir qu'à ce sentiment de sympathie qu'inspirent
-toujours les natures fortes, énergiques et élevées, aux caractères
-expansifs et loyaux.
-
-Nous passâmes ainsi la journée entière, en riant et en causant entre
-nous, tout en avançant rapidement vers le rancho où nous devions passer
-la nuit.
-
-«Tenez, me dit le gaucho en me désignant du doigt une légère colonne
-de fumée qui, aux premières heures du soir, montait en spirale vers le
-ciel où elle ne tardait pas à se confondre avec les nuages, voilà où
-nous allons, dans un quart d'heure nous serons rendus.
-
---Dieu soit loué, répondis-je, car je commence à me sentir fatigué.
-
---Oui, me dit-il, vous n'avez pas encore l'habitude des longues
-courses, vos membres ne sont pas rompus comme les miens à la fatigue;
-mais patience, dans quelques jours vous n'y penserez plus.
-
---Je l'espère.
-
---A propos, fit-il comme si ce souvenir lui venait subitement, vous ne
-m'avez pas dit le nom du _pícaro_ qui vous a abandonné, en vous volant,
-je crois?
-
---Oh! Peu de choses, un fusil, un sabre et un cheval, objets dont j'ai
-fait mon deuil.
-
---Pourquoi donc cela?
-
---Dame, parce qu'il est probable que le _bribon_ ne me les rapportera
-pas et que, par conséquent, je ne les reverrai jamais.
-
---Vous avez tort de supposer cela; bien que le désert soit grand, un
-coquin ne s'y cache pas aussi facilement que vous le croyez, lorsqu'un
-homme comme moi a intérêt à le retrouver.
-
---Vous, c'est possible, mais moi, c'est autre chose, vous en
-conviendrez.
-
---C'est vrai, fit-il en hochant la tête; c'est égal, dites-moi toujours
-son nom.
-
---A quoi bon?
-
---On ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être un jour me trouverai-je
-en rapports avec lui, et, le connaissant, je m'en méfierai.
-
---C'est juste; on l'appelait, à Buenos Aires, Pigacha, mais son
-véritable nom parmi les siens est le Venado; il est borgne de l'œil
-droit; j'espère que voilà des renseignements détaillés, ajoutai-je en
-riant.
-
---Je le crois bien, répondit-il de même, et je vous promets que si je
-le rencontre quelque jour, je le reconnaîtrai; mais nous voici arrivés.»
-
-En effet, à vingt pas devant nous apparaissait un rancho dont les
-premières ombres de la nuit m'empêchaient de saisir complètement
-l'ensemble, mais dont la vue, après une journée de fatigue et surtout
-l'abandon auquel j'avais longtemps été condamné, était faite pour me
-réjouir le cœur en me laissant espérer cette franche et cordiale
-hospitalité, qui non seulement ne se refuse jamais dans la pampa, mais
-encore s'exerce dans de si larges proportions envers les voyageurs.
-
-Déjà les chiens saluaient notre arrivée par des cris assourdissants
-et venaient sauter avec fureur autour de nos chevaux; nous fûmes
-contraints de cingler quelques coups de fouet à ces hôtes incommodes
-qui s'enfuirent en hurlant, et bientôt nos montures s'arrêtèrent devant
-l'entrée même du rancho où un homme se tenait, une torche allumée d'une
-main et un fusil de l'autre, pour nous recevoir.
-
-Cet homme, d'une taille élevée, aux traits énergiques et au teint
-bronzé, éclairé par les reflets rougeâtres de la torche qu'il élevait
-au-dessus de sa tête, me représentait bien avec ses formes athlétiques
-et son apparence farouche le type du véritable gaucho des pampas de
-la Banda Oriental; en apercevant mon compagnon, il fit un geste de
-respectueuse surprise, et s'inclina avec déférence devant lui.
-
-«_¡Ave Maria purísima!_ dit celui-ci.
-
---_Sin pecado concebida_, répondit le ranchero.
-
---_¿Se puede entrar, don Torribio?_ demanda mon compagnon.
-
---_Pase V. adelante, señor don Zèno Cabral_, reprit poliment le
-ranchero, _esa casa y todo lo que contiene es de V._[1]»
-
-Nous mîmes pied à terre sans nous faire prier davantage, et après qu'un
-jeune homme de dix-huit à vingt ans, à demi nu, qui était accouru
-à l'appel de son maître ou de son père, je ne savais encore lequel
-des deux, eut pris la bride de nos chevaux et les eut emmenés, nous
-entrâmes, suivis pas à pas par les chiens qui avaient si bruyamment
-annoncé notre arrivée et qui maintenant, au lieu de nous être hostiles,
-sautaient joyeusement autour de nous avec des cris de plaisir,
-supposant sans doute qu'en faveur de notre arrivée il leur serait
-permis de dormir auprès du feu, au lieu de passer la nuit au dehors.
-
-Cette habitation, comme toutes celles des gauchos, était une hutte de
-terre entremêlée de roseaux, couverte en paille coupante, construite,
-enfin, avec toute la simplicité primitive du désert.
-
-Elle était composée de deux pièces: la chambre à coucher et
-l'appartement de réception, servant aussi de cuisine.
-
-Un lit formé de quatre piquets plantés en terre, supportant une claie
-en roseaux ou des courroies de cuir entrelacées, sur lequel se place,
-en guise du matelas européen, inconnu dans ces contrées, une peau de
-bœuf non tannée; quelques autres cuirs étendus à terre, près de la
-muraille pour coucher les enfants, des _bolas_, des _laços_, armes
-indispensables des gauchos, des harnais de chevaux suspendus à des
-piquets de bois fichés dans les parois du rancho formaient l'unique
-ameublement de la chambre intérieure.
-
-Quant à la première, cet ameublement était plus simple encore, si cela
-est possible; il se composait d'une claie en roseaux supportée par six
-piquets et servant de sofa, deux têtes de bœufs en guise de fauteuil,
-un petit baril d'eau, une marmite en fonte, quelques calebasses servant
-de vases, une jatte en bois et une broche en fer, piquée verticalement
-devant le foyer, placé au milieu même de la pièce.
-
-Nous avons décrit ce rancho ainsi minutieusement, parce que tous se
-ressemblent dans la pampa, et sont pour ainsi dire construits sur le
-même modèle.
-
-Seulement, comme celui dans lequel nous nous trouvions alors
-appartenait à un homme relativement riche, à part du corps de logis
-principal, à une vingtaine de mètres à peu près, il s'en trouvait un
-autre servant de magasin pour les cuirs et les viandes destinées à être
-séchées, et entouré d'une haie assez étendue et d'une hauteur de trois
-mètres formant le corral, et derrière laquelle les chevaux s'abritaient
-des bêtes fauves pendant les nuits.
-
-Les honneurs du rancho nous furent faits par deux dames, que le gaucho
-nous présenta comme étant, l'une sa femme et l'autre sa fille.
-
-Celle-ci, âgée d'une quinzaine d'années, était grande, bien faite et
-douée d'une beauté peu commune; elle se nommait Éva, ainsi que je
-l'appris plus tard; sa mère, bien que fort jeune encore,--elle avait
-au plus trente ans,--n'avait plus que quelques restes fugitifs d'une
-beauté qui avait dû être fort remarquable, mais qui s'était promptement
-fanée au contact de la vie misérable à laquelle la condamnait le désert
-au milieu duquel s'était écoulée son existence.
-
-Mon compagnon paraissait être un ami intime du ranchero et de sa
-famille, par lesquels il fut reçu avec les témoignages de la joie la
-moins équivoque, bien que tempérés par une nuance presque insaisissable
-de respect et presque de crainte.
-
-De son côté, don Zèno Cabral, car je savais enfin son nom, agissait
-avec eux avec un sans-façon protecteur qui témoignait de rapports
-sérieux entre lui et le gaucho.
-
-La réception fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus franches
-et des plus cordiales; ces braves gens ne savaient que faire pour nous
-être agréables, le moindre remercîment de notre part les comblait de
-joie.
-
-Notre repas, que nous mangeâmes de bon appétit, se composa, comme
-toujours, de l'_asado_ ou rôti de bœuf, du _queso_ ou fromage de Goya,
-et de _harina_ ou farine de _mandioca_, le tout arrosé de quelques
-libations de _caña_ ou eau-de-vie de sucre qui, sous le nom de
-_traguitos_,--petits coups--circulèrent libéralement et achevèrent de
-nous mettre en joie et de nous faire oublier nos fatigues de la journée.
-
-Comme complément à ce repas, beaucoup plus confortable que ne le
-supposera sans doute le lecteur européen, lorsque nos cigarettes furent
-allumées, doña Éva décrocha une guitare, et, après l'avoir présentée
-à son père qui, tout en fumant, commença à préluder avec les quatre
-doigts réunis, elle dansa devant nous, avec cette grâce et cette
-désinvolture qui n'appartiennent qu'aux femmes de l'Amérique du Sud, un
-_cielito_ suivi immédiatement d'une _montonera_; puis, le jeune garçon
-dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était non pas le serviteur
-mais le fils du ranchero, chanta d'une voix fraîche, bien timbrée, et
-avec un accent qui nous alla à l'âme, quelques _tristes_ et quelques
-_cielitos_ nationaux.
-
-Il se passa alors un incident bizarre et dont je ne pus m'expliquer le
-motif. Don Quino, le jeune homme, chantait avec une passion indicible
-ces vers charmants de Quintana:
-
- Feliz aquel que junto a ti suspira
- Que el dulce nectar de tu risa bebe
- Que a demandarte compasión se atreve
- Y blandamente palpitar te mira![2]
-
-Tout à coup don Zèno devint d'une pâleur cadavéreuse, un tressaillement
-nerveux agita tout son corps, et deux larmes brûlantes jaillirent de
-ses yeux, cependant il garda le plus profond silence; mais le jeune
-homme s'aperçut de l'effet produit sur l'hôte de son père par les vers
-qu'il chantait, et immédiatement il entonna une joyeuse _jarana,_ qui
-bientôt ramena le sourire sur les lèvres pâlies du gaucho.
-
-La tertulia se prolongea ainsi gaiement assez avant dans la nuit; au
-dehors, le vent soufflait avec fureur, et les hurlements des bêtes
-fauves qui s'élevaient par intervalles formaient un étrange contraste
-avec notre insouciante gaieté, cependant, vers onze heures, les dames
-se retirèrent, don Torribio et son fils, après avoir fait un dernier
-tour dans le rancho, afin de s'assurer que tout était en ordre, prirent
-congé de nous pour la nuit et nous laissèrent, mon compagnon et moi,
-libres de nous étendre sur le lit préparé pour nous et où la fatigue ne
-tarda pas à nous faire trouver le sommeil.
-
-
-[1] Ces paroles sont la formule consacrée pour toute demande
-d'hospitalité dans la pampa. Voici leur traduction:
-
-«Je vous salue, Marie très pure.
-
---Conçue sans péché.
-
---Peut-on entrer, don Torribio?
-
---Entrez, señor don Zèno Cabral; cette maison et tout ce qu'elle
-renferme vous appartient.»
-
-[2] Heureux celui qui soupire près de toi, qui boit le doux nectar de
-ton sourire, qui ose te demander pitié, et doucement te voit palpiter.
-
-
-
-
-III
-
-LE RANCHO.
-
-
-Le lendemain, au lever du soleil, j'étais debout, mais si matinal que
-j'eusse été, mon compagnon m'avait précédé, sa place auprès de moi
-était vide.
-
-Je sortis espérant le rencontrer entrain de fumer sa cigarette au
-dehors.
-
-Je ne le vis pas; la campagne autour de moi était déserte et calme
-comme au jour de la création, les chiens, sentinelles vigilantes,
-qui pendant la nuit avaient veillé sur notre repos, se levèrent en
-m'apercevant et vinrent me caresser avec des grognements joyeux.
-
-L'aspect de la pampa[1] est des plus pittoresques au lever du soleil.
-Un silence profond plane sur le désert; il semblerait que la nature
-se recueille et reprend ses forces à l'aurore du jour qui commence.
-La fraîche brise matinale frissonne doucement à travers les hautes
-herbes qu'elle incline par des mouvements légers et cadencés; çà et
-là les _venados_ lèvent leur tête effarée et jettent autour d'eux
-des regards craintifs. Les oiseaux, blottis frileusement sous la
-feuillée, préludent par quelques notes timides à leur hymne du matin;
-sur les monticules de sables formés par les tanières des _vizcachas_,
-de petites chouettes attardées, immobiles comme des sentinelles, et
-à demi endormies, clignent de l'œil aux rayons de l'astre du jour,
-en enfonçant leurs têtes rondes dans les plumes de leur cou, tandis
-qu'au plus haut des airs, les urubus et les caracaras planent en
-longs cercles, se balançant nonchalamment au gré du vent et cherchant
-la proie sur laquelle ils se laisseront tout à coup tomber avec la
-rapidité de la foudre.
-
-La pampa, en ce moment, ressemble à une mer aux eaux vertes et calmes,
-dont les rivages se cachent derrière les plis de l'horizon.
-
-Je m'assis sur un tertre de verdure; tout en fumant une cigarette, je
-me pris à réfléchir, et bientôt je fus complètement absorbé par mes
-pensées.
-
-En effet, ma position était singulière; jamais je ne l'avais envisagée
-sous le jour où elle m'apparaissait en ce moment.
-
-Perdu dans un désert, à plusieurs milliers de lieues de mon pays;
-ayant volontairement rompu tous ces liens de famille et d'amitié
-qui rattachent l'homme à sa patrie, je n'avais devant moi d'autre
-avenir que celui réservé aux coureurs des bois, c'est-à-dire une
-lutte incessante de chaque jour, de chaque heure, sans trêve ni
-merci, contre la nature entière: hommes et animaux, pour finir dans
-quelque embuscade, misérablement tué sur le rebord d'un fossé par
-une flèche ou une balle inconnue. Cette perspective, surtout à l'âge
-que j'avais, vingt ans à peine, lorsque par la surabondance de sève,
-l'âme dans le naïf enthousiasme de la jeunesse se sent entraînée vers
-les grandes choses, n'avait rien de fort gai, au contraire; mais si
-j'errais maintenant dans des savanes sans fin, en compagnie d'un homme
-rencontré par hasard, qui demeurait une énigme pour moi et m'imposait
-presque sa volonté, pour m'abandonner au premier caprice, ou peut-être
-à la première pression de la nécessité, cette loi de fer de la vie du
-désert, je ne pouvais me plaindre; je ne devais accuser que moi, car
-moi seul, contre tous, m'étais obstiné à mépriser les sages conseils et
-les exhortations pleines de sens que l'expérience et l'intérêt avaient
-engagé mes amis à me prodiguer à tant de reprises, pour me lancer comme
-un fou dans cette existence vagabonde, que je commençais à peine depuis
-quelques jours et qui déjà me paraissait si dure et si décolorée.
-
-Lorsque plus tard je me rappelai ces premières impressions si navrantes
-faites au moment où j'entrais à peine dans cette vie aventureuse,
-qui devait pendant de si longues années être la mienne, je me pris
-en pitié; c'est que le désert ne se révèle que peu à peu aux yeux de
-celui qui le parcourt il faut l'étudier longtemps avant de comprendre
-les beautés qu'il recèle dans son sein et d'éprouver les joies
-inexprimables et les voluptés pleines d'une âcre saveur qu'il réserve à
-ses adeptes seuls.
-
-Mais, je le répète, lorsque ces idées tristes que plus haut j'ai
-cherché à rendre, envahissaient mon cœur et le noyaient dans les flots
-d'une navrante tristesse qui me conduisait presque au découragement,
-c'est que je me sentais seul, isolé de tout homme de ma race, de
-tout ami avec lequel je pusse laisser déborder le flot des pensées
-qui montaient incessamment de mon cœur à mes lèvres, et que j'étais
-contraint de renfermer au dedans de moi.
-
-C'est que j'ignorais, alors que le seul ami d'un homme, c'est lui-même,
-et que, dans les situations difficiles de la vie comme dans les plus
-indifférentes, il ne doit se fier qu'à lui, et ne compter que sur
-lui-même s'il ne veut être exposé aux trahisons de l'égoïsme, de
-l'envie et de la peur, ces trois féroces ennemis qui rôdent sans cesse
-autour de toute amitié pour la briser et la changer en haine.
-
-Mais ma tâche a été rude en ce monde; Dieu en soit béni! J'ai
-beaucoup souffert, par conséquent, beaucoup appris, et j'en suis
-arrivé aujourd'hui à l'indifférence la plus sceptique pour les beaux
-sentiments que parfois on cherche vainement à étaler devant moi. Je ne
-demande pas à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner, et mes
-amis sont d'avance absous par moi du bien comme du mal qu'ils essayent
-de me faire; aussi ne demandant rien et n'attendant rien de personne,
-je suis parvenu à être sinon heureux, le bonheur, je le sais par
-expérience, n'est pas fait pour l'homme, du moins tranquille, ce qui
-pour moi est le point culminant où puisse atteindre l'ambition humaine
-dans des conditions sociales où nous place la civilisation, qui n'est
-et ne peut être que le résultat de notre organisation vicieuse et
-incomplète.
-
-Je fus tout à coup tiré de mes réflexions par une voix qui
-m'interpellait d'un ton de bonne humeur.
-
-Je me retournai vivement.
-
-Don Torribio était près de moi, bien qu'il fût à cheval, je ne l'avais
-pas entendu venir.
-
-«Holà, caballero, me dit-il d'un ton joyeux, la pampa est belle au
-lever du soleil, n'est-ce pas?
-
---En effet, répondis-je sans trop savoir ce que je disais.
-
---La nuit a-t-elle été bonne?
-
---Excellente, grâce à votre généreuse hospitalité.
-
---Bah! Ne parlons pas de cela, j'ai fait ce que j'ai pu,
-malheureusement la réception a été assez mesquine; dame, les temps sont
-durs, il y a seulement quatre ou cinq ans c'eût été autre chose, mais
-vous le savez, à la guerre comme à la guerre; à celui qui fait tout le
-possible, on ne doit pas demander davantage.
-
---Je suis loin de me plaindre, au contraire; mais vous revenez de
-route, il me semble?
-
---Oui, j'ai été donner un coup d'œil à mes taureaux qui sont au
-_pasto_; mais, ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel et en calculant
-mentalement la hauteur du soleil, il est temps de déjeuner; la señora
-doit avoir tout préparé, et, sauf respect, ma course du matin m'a
-singulièrement aiguisé l'appétit. Rentrez-vous avec moi?
-
---Je ne demande pas mieux; seulement, je ne; vois pas mon compagnon; il
-me semble qu'il serait peu convenable à moi de ne pas l'attendre pour
-déjeuner.»
-
-Le gaucho se prit à rire.
-
-«S'il n'y a que cela qui vous arrête, me dit-il, vous pouvez vous
-mettre à table sans crainte.
-
---Il va revenir? demandai-je.
-
---Au contraire, il ne reviendra pas.
-
---Comment cela, m'écriai-je avec une surprise mêlée d'inquiétude, il
-est parti?
-
---Depuis plus de trois heures déjà; mais remarquant combien ma
-physionomie s'assombrissait à cette nouvelle, il ajouta aussitôt:
-
---Mais nous le reverrons bientôt, soyez tranquille.
-
---Vous l'avez donc vu, ce matin?
-
---Certes, nous sommes sortis ensemble.
-
---Ah! Il est à la chasse, sans doute?
-
---Probablement; seulement, qui sait quelle espèce de gibier il se
-propose d'atteindre.
-
---Cette absence me contrarie beaucoup.
-
---Il voulait vous en parler avant que de monter à cheval; mais en y
-réfléchissant, vous paraissiez si fatigué hier soir, qu'il a préféré
-vous laisser dormir. C'est si bon le sommeil.
-
---Il reviendra sans doute bientôt?
-
---Je ne saurais le dire. Don Zèno Cabral est un homme qui n'a pas
-l'habitude de raconter ses affaires au premier venu. Dans tous les cas,
-il ne tardera pas beaucoup, nous le reverrons ce soir ou demain.
-
---Diable! Comment vais-je faire, moi qui comptais sur lui?
-
---Pourquoi donc?
-
---Mais pour m'enseigner la route que je dois suivre.
-
---Si ce n'est que cela, ce n'est pas un motif pour vous tourmenter;
-il m'a recommandé de vous prier de ne pas quitter le rancho avant son
-retour.
-
---Je ne puis cependant pas demeurer ainsi chez vous.
-
---Parce que?
-
---Dame, parce que je crains de vous gêner; vous n'êtes pas riche,
-vous-même me l'avez dit; un étranger ne doit que vous causer de
-l'embarras.
-
---Señor, répondit avec dignité le gaucho, les étrangers sont les
-envoyés de Dieu; malheur à l'homme qui n'a pas pour eux les attentions
-qu'ils méritent; quand même il vous plairait de demeurer un mois dans
-mon humble rancho, je me trouverais heureux et fier de votre présence
-dans ma famille. N'insistez donc pas davantage, je vous prie, et
-acceptez mon hospitalité aussi franchement qu'elle vous est offerte.»
-
-Que pouvais-je objecter de plus? Rien. Je me résignai donc à patienter
-jusqu'au retour de don Zèno, et je retournai au rancho en compagnie du
-gaucho.
-
-Le déjeuner fut assez gai; les dames s'efforcèrent de réveiller ma
-bonne humeur en me comblant de soins et d'attentions.
-
-Aussitôt après le repas, comme don Torribio se préparait à monter à
-cheval, car la vie d'un gaucho se passe à galoper de çà et de là pour
-surveiller ses nombreux troupeaux, je lui demandai à l'accompagner; il
-accepta. Je sellai mon cheval et nous partîmes au galop à travers la
-pampa.
-
-Mon but, en accompagnant le gaucho, n'était pas de faire une
-promenade plus ou moins agréable, mais de profiter de notre isolement
-pour le sonder adroitement et le faire causer sur mon compagnon,
-qu'il paraissait fort bien connaître, de façon à obtenir certains
-renseignements qui me permissent de me former une opinion sur
-cet homme singulier, qui avait pour moi l'attrait d'une énigme
-indéchiffrable.
-
-Mais tous mes efforts furent vains, toutes mes finesses en pure perte,
-le gaucho ne savait rien, ou, ce qui est plus probable, ne voulait rien
-me dire; cet homme si communicatif et si enclin à raconter, d'une façon
-souvent trop prolixe ses propres affaires, devenait d'une discrétion
-à toute épreuve et d'un mutisme désespérant aussitôt que, par une
-transition adroite, je mettais la conversation sur le compte de don
-Zèno Cabral.
-
-Il ne me répondait plus alors que par monosyllabes ou par cette
-exclamation: _¿Quién sabe?_--qui sait,--à toutes les questions que je
-lui adressais.
-
-De guerre lasse, je renonçai à le presser davantage, et je me mis à lui
-parler de ses troupeaux.
-
-Sur ce point, je trouvai le gaucho disposé à me répondre, plus même
-que je ne l'aurais désiré, car il entra avec moi dans des détails
-techniques sur l'élève des bestiaux, détails que je fus contraint
-d'écouter avec un apparent intérêt, et qui me firent trouver la journée
-d'une interminable longueur.
-
-Cependant, vers trois heures de l'après-midi, don Torribio m'annonça,
-ce qui me causa une vive joie, que notre tournée était terminée, et
-que nous allions reprendre le chemin du rancho, dont nous étions alors
-éloignés de quatre ou cinq lieues.
-
-Un trajet de cinq lieues, après une journée passée à galoper à
-l'aventure, n'est qu'une promenade pour les gauchos montés sur les
-infatigables chevaux de la pampa.
-
-Les nôtres nous mirent en moins de deux heures en vue du rancho, sans
-mouiller un poil de leur robe.
-
-Un cavalier arrivait à toute bride à notre rencontre.
-
-Ce cavalier, je le reconnus aussitôt avec un vif sentiment de joie,
-était don Zèno Cabral; il nous eut bientôt rejoints.
-
-«Vous voilà donc, nous dit-il en faisant ranger son cheval auprès des
-nôtres; je vous attends depuis plus d'une heure. Puis, s'adressant à
-moi: Je vous ménage une surprise qui, je le crois, vous sera agréable,
-ajouta-il.
-
---Une surprise! m'écriai-je, laquelle donc?
-
---Vous verrez, je suis convaincu que vous me remercierez.
-
---Je vous remercie d'avance, répondis-je, sans chercher à deviner de
-quel genre est cette surprise.
-
---Regardez, reprit-il en étendant le bras dans la direction du rancho
-dont nous n'étions plus qu'à une centaine de pas.
-
---Mon guide! m'écriai-je en reconnaissant mon coquin d'Indien attaché
-solidement à un arbre.
-
---Lui-même; que pensez-vous de cela?
-
---Ma foi! Cela me semble tenir du prodige; je ne comprends pas comment
-vous avez pu le rencontrer aussi vite.
-
---Oh! Cela n'était pas si difficile que vous le supposez, surtout
-avec les renseignements que vous m'aviez donnés; tous ces bribones
-sont de la famille des bêtes fauves, ils ont des repaires dont ils ne
-s'éloignent jamais et où, tôt ou tard, ils reviennent toujours; pour un
-homme habitué à la pampa, rien n'est plus facile que de mettre la main
-dessus; celui-ci surtout, se fiant à votre qualité de forastero et à
-votre ignorance du désert, ne se donnait pas la peine de se cacher; il
-voyageait tranquillement et à découvert, persuadé que vous ne songeriez
-pas à le poursuivre; cette confiance l'a perdu, je vous laisse à penser
-quelle a été sa frayeur, lorsque je l'ai surpris à l'improviste et que
-je lui ai signifié péremptoirement qu'il m'accompagnât auprès de vous.
-
---Tout cela est fort bien, señor, répondis-je, je vous remercie de la
-peine que vous avez prise; mais que voulez-vous que je fasse de ce
-_pícaro_, à présent?
-
---Comment, s'écria-t-il avec étonnement, ce que je veux que vous en
-fassiez, je veux que vous le corrigiez d'abord, et cela d'une façon
-exemplaire dont il garde le souvenir; puis, comme vous l'avez engagé
-pour vous servir de guide jusqu'au Brésil et qu'il a reçu d'avance
-une partie du prix convenu, il faut qu'il remplisse son engagement
-loyalement, ainsi qu'il a été fait.
-
---Je vous avoue que je n'ai pas grande confiance dans sa loyauté
-future.
-
---Vous êtes dans l'erreur à cet égard, vous ne connaissez pas les
-Indiens mansos--soumis;--celui-ci, une fois qu'il aura été corrigé,
-vous servira fidèlement, rapportez-vous en à moi là-dessus.
-
---Je le veux bien; mais cette correction, quelle qu'elle soit, je vous
-confesse que je me sens incapable de la lui administrer.
-
---Qu'à cela ne tienne! Voici notre ami don Torribio, qui n'a pas le
-cœur aussi tendre que vous et qui se chargera de ce soin.
-
---Je ne demande pas mieux pour vous être agréable,» appuya don Torribio.
-
-Nous arrivions en ce moment en face du prisonnier. Le pauvre diable,
-qui savait sans doute ce qui le menaçait, avait l'air fort penaud et
-fort mal à son aise; du reste, il était solidement attaché, le visage
-tourné vers l'arbre.
-
-Nous mîmes pied à terre.
-
-Don Zèno s'approcha du prisonnier, pendant qu'avec un imperturbable
-sang-froid don Torribio s'occupait à plier son _laço_ en plusieurs
-doubles dans sa main droite.
-
-«Écoute, _pícaro_, dit don Zèno à l'Indien attentif, ce caballero
-t'a engagé à Buenos Aires; non seulement tu l'as lâchement abandonné
-dans la pampa, mais encore tu l'as volé; tu mérites un châtiment,
-ce châtiment, tu vas le recevoir. Don Torribio, mon cher seigneur,
-veuillez, je vous prie, appliquer cinquante coups de laço sur les
-épaules de ce bribon, et cela de façon à ce qu'il les sente.»
-
-L'Indien ne répondit pas un mot, le gaucho s'approcha alors et avec la
-conscience qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, il leva son laço qui
-retomba en sifflant sur les épaules du pauvre diable, où il traça un
-sillon bleuâtre.
-
-L'Indien ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri; on l'aurait
-cru changé en statue de bronze tant il était immobile et indifférent à
-force de volonté ou de stoïcisme.
-
-Quant à moi, je souffrais intérieurement, mais je n'osais intervenir
-convaincu de la justice de cette exécution sommaire.
-
-Don Zèno Cabral comptait impassiblement les coups au fur et à mesure
-qu'ils tombaient.
-
-Au onzième le sang jaillit.
-
-Le gaucho ne s'arrêta pas.
-
-L'Indien, bien que ses chairs frissonnassent sous les coups de plus
-en plus pressés, conservait son impassibilité de marbre. Malgré moi,
-j'admirais le courage de cet homme, qui réussissait si complètement à
-dompter la douleur et à retenir même le plus léger signe de souffrance,
-bien qu'il dût en éprouver une atroce.
-
-Les cinquante coups auxquels le guide avait été condamné par
-l'implacable don Zèno lui furent administrés par le gaucho, sans qu'il
-en manquât un seul; au trente-deuxième, malgré tout son courage,
-l'Indien avait perdu connaissance; mais cela n'avait pas, malgré ma
-prière, interrompu l'exécution.
-
-«Arrêtez, dit enfin don Zèno, lorsque le nombre fut complet,
-détachez-le.»
-
-Les liens furent coupés, le corps du pauvre diable, que les cordes
-seules soutenaient, tomba inerte sur le sable.
-
-Le fils du gaucho s'approcha alors, frotta avec de la graisse de bœuf,
-de l'eau et du vinaigre les plaies saignantes de l'Indien, lui rejeta
-son poncho sur les épaules, puis il le laissa là.
-
-«Mais cet homme est évanoui! m'écriai-je.
-
---Bah! Bah! fit don Zèno, ne vous en occupez pas, ces démons ont le
-cuir dur; dans un quart d'heure, il n'y pensera plus; allons dîner.»
-
-Cette froide cruauté me révolta. Cependant, je m'abstins de toute
-observation et j'entrai dans le rancho; j'étais bien novice encore;
-j'étais réservé à assister plus tard à des scènes près desquelles
-celle-là n'était qu'un jeu d'enfant.
-
-Après le dîner qui, contre l'habitude, se prolongea assez longtemps,
-don Zèno ordonna au fils de don Torribio d'amener le guide.
-
-Au bout d'un instant, il entra; don Zèno le fixa quelques secondes avec
-attention, puis il lui adressa la parole en ces termes:
-
-«Reconnais-tu avoir mérité le châtiment que je t'ai infligé?
-
---Je le reconnais, répondit l'Indien d'une voix sourde, mais sans la
-moindre hésitation.
-
---Tu n'ignores pas que je sais où te trouver, quel que soit l'endroit
-où tu te caches.
-
---Je le sais.
-
---Si, sur ma prière, ce caballero consent à te pardonner et à te
-reprendre à son service, lui seras-tu fidèle?
-
---Oui, mais à une condition.
-
---Je ne veux pas de conditions de ta part, bribon, reprit durement don
-Zèno, tu mérites le garrotte.»
-
-L'Indien baissa la tête.
-
-«Réponds à ma question.
-
---Laquelle?
-
---Seras-tu fidèle?
-
---Oui.
-
---Je le saurai; châtiment ou récompense, je me charge de régler ton
-compte, tu entends?
-
---J'entends.
-
---Maintenant, écoute-moi, ton maître et toi vous partirez d'ici demain
-au lever du soleil; il faut que dans neuf jours il soit à la _fazenda
-do rio d'Ouro_. Tu la connais?
-
---Je la connais.
-
---Y sera-t-il?
-
---Il y sera.
-
---Pas d'équivoque entre nous, tu me comprends bien, je veux que ce
-caballero soit rendu dans neuf jours à la fazenda do rio d'Ouro, en
-bonne santé, libre, et sans qu'il manque rien à son bagage.
-
---J'ai promis, répondit froidement l'Indien.
-
---C'est bien, bois ce trago de caña pour te remettre des coups que tu
-as reçus et va dormir.»
-
-Le guide saisit la calebasse que lui tendait don Zèno, la vida d'un
-trait avec une satisfaction visible et se retira sans ajouter une
-parole.
-
-Lorsqu'il fut sorti, je m'adressai à don Zèno, de l'air le plus
-indifférent que je pus affecter.
-
-«Tout cela est bel et bon, lui dis-je, mais je vous certifie, señor,
-que malgré ses promesses, je n'ai pas la moindre confiance dans ce
-drôle.
-
---Vous avez tort, señor, me répondit-il, il vous servira fidèlement,
-non pas par affection, peut-être ce serait trop lui demander après ce
-qui s'est passé, mais par crainte, ce qui vaut mieux encore; il sait
-fort bien que s'il vous arrivait quelque chose, il aurait un compte
-sévère à me rendre de sa conduite.
-
---Hum! murmurai-je, cela ne me rassure que médiocrement; mais pourquoi,
-si, ainsi que vous me l'avez laissé entrevoir, vous vous rapprochez des
-frontières brésiliennes, ne me permettez-vous pas de vous accompagner?
-
---C'était mon intention; malheureusement certaines raisons, inutiles
-à vous faire connaître, rendent impossible l'exécution de ce projet;
-cependant je compte vous voir à la fazenda do rio d'Ouro, où
-probablement j'arriverai avant vous. Dans tous les cas, veuillez
-y demeurer jusqu'à ce que je vous aie vu, et alors, peut-être, me
-sera-t-il permis de reconnaître, ainsi que j'en ai le vif désir,
-l'éminent service que vous m'avez rendu.
-
---Je vous attendrai, puisque vous le désirez, señor, répondis-je,
-prenant bravement mon parti de ce nouveau contre-temps, non pas pour
-vous rappeler l'événement auquel vous faites allusion, mais parce que
-je serais heureux de faire avec vous une connaissance plus intime.»
-
-Don Zèno me tendit la main, et la conversation devint générale.
-
-Le lendemain au lever du soleil, je me levai, et, après avoir pris
-affectueusement congé des hôtes qui m'avaient si bien reçus et que je
-croyais ne jamais revoir, je quittai le rancho sans avoir pu dire adieu
-à don Zèno Cabra, qui s'était éloigné bien avant mon réveil.
-
-Malgré les assurances réitérées de don Torribio et celles de don Zèno,
-je ne me fiai que médiocrement à mon guide, et je lui ordonnai de
-marcher devant moi, résolu à lui brûler la cervelle au premier geste
-suspect de sa part.
-
-
-[1] Le mot _pampa_ appartient à la langue Quichua (langue des Incas);
-il signifie textuellement place, terrain plat, savane ou grande plaine.
-
-
-
-
-IV
-
-LA FAZENDA DO RIO D'OURO.
-
-
-Mon voyage se continuait ainsi dans des conditions assez singulières,
-livré dans un pays inconnu, loin de tout secours humain, à la merci
-d'un Indien dont la perfidie m'avait été déjà surabondamment prouvée et
-duquel je ne devais rien avoir de bon à attendre.
-
-Cependant, j'étais bien armé, vigoureux, résolu; je partis dans d'assez
-bonnes dispositions, convaincu que mon guide ne se hasarderait jamais
-à m'attaquer en face et qu'en le surveillant avec soin je parviendrais
-toujours à en avoir bon marché.
-
-Du reste, je me hâte de constater que j'avais tort de supposer de
-mauvaises intentions au pauvre Indien et que mes précautions furent
-inutiles; don Torribio et don Zèno Cabral avaient dit vrai. La rude
-correction infligée à mon Guaranis avait eu la plus salutaire influence
-sur lui et avait entièrement modifié ses intentions à mon égard; nos
-relations ne tardèrent donc pas à devenir des plus cordiales, et, fort
-satisfait du résultat obtenu par les coups de fouet du gaucho, je me
-réservai _in petto_, le cas échéant, de ne pas hésiter à employer le
-même moyen pour rappeler au devoir les Indiens mansos avec lesquels le
-hasard me mettrait en rapport.
-
-Mon guide était devenu plus gai, plus aimable, et surtout plus causeur;
-je profitai de cette modification, fort agréable pour moi, dans
-son caractère, pour essayer de le sonder et lui adresser plusieurs
-questions sur le compte de don Zèno Cabral.
-
-Cette fois encore j'échouai complètement, non pas que l'Indien refusât
-de me répondre, au contraire, mais par ignorance.
-
-En résumé, voici tout ce que je parvins à apprendre après des questions
-sans nombre et tournées de toutes les façons.
-
-Don Zèno Cabral était fort connu et surtout fort redouté par tous
-les Indiens qui vivent au désert et le parcourent incessamment
-dans tous les sens; c'était pour eux un être étrange, mystérieux,
-incompréhensible, dont le pouvoir était fort grand; nul ne connaissait
-son habitation habituelle; il possédait presque le talent d'ubiquité,
-car on l'avait souvent rencontré à des distances fort éloignées les
-unes des autres presque à la même heure; les Indiens lui avaient
-souvent tendu des pièges pour le tuer, sans jamais réussir à lui faire
-la plus légère blessure; il avait su prendre une influence telle sur
-leur esprit qu'ils le croyaient invulnérable et le regardaient comme un
-être d'une essence beaucoup supérieure à la leur.
-
-Souvent il disparaissait pendant des mois entiers sans qu'on sût ce
-qu'il était devenu, puis, tout à coup on le voyait subitement campé au
-milieu des tribus indiennes, sans qu'on comprit comment il était arrivé
-là.
-
-Au total, les Indiens, à part la crainte respectueuse qu'il leur
-inspirait, lui avaient pour la plupart de grandes obligations. Nul
-mieux que lui ne savait guérir les maladies réputées incurables
-par leurs sorciers; instruit de tout ce qui se passait au désert,
-souvent il avait sauvé de la mort des familles entières, perdues dans
-les forêts sans vivres et sans armes; «aussi, ajouta mon guide, en
-terminant, cet homme est-il pour nous un de ces génies puissants pour
-le bien comme pour le mal, dont il vaut mieux ne pas s'entretenir de
-peur de le voir subitement paraître et d'encourir sa colère.»
-
-Ces renseignements, si je puis donner ce nom aux divagations craintives
-et superstitieuses de mon guide, me laissèrent plus perplexe que je
-ne l'étais auparavant sur le compte de cet homme, que tout semblait
-conspirer à entourer à mes yeux d'une auréole mystérieuse.
-
-Un mot prononcé, par hasard peut-être, par l'Indien éveilla davantage
-encore si cela est possible la curiosité dévorante qui s'était emparés
-de moi.
-
-«C'est un Paulista,» m'avait-il dit à demi-voix en jetant autour de lui
-des regards effarés, comme s'il redoutait que cette parole ne tombât
-dans une oreille indiscrète et fût répétée à celui qu'elle intéressait.
-
-A plusieurs reprises, pendant mon séjour à Buenos Aires, j'avais
-entendu parler des _Paulistas_; les renseignements qu'on m'avait donnés
-sur eux, bien que très incomplets et erronés pour la plupart, avaient
-cependant excité ma curiosité à un tel point, qu'ils entraient pour
-beaucoup dans ma résolution de me rendre au Brésil.
-
-Les Paulistas ou Vicentistas, car ces deux noms leur sont
-indistinctement appliqués par les historiens, fondèrent leur premier
-établissement dans les vastes et magnifiques plaines de Piratininga.
-
-Alors là, sous la direction intelligente et paternelle des deux
-jésuites Anchieta et Nobrega, s'organisa une colonie à part dans la
-colonie, une sorte de métropole demi barbare, qui dut à son courage une
-prospérité et une influence toujours croissante, et dont les exploits,
-si quelques jours on les raconte, formeront, j'en suis convaincu, la
-partie la plus intéressante de l'histoire du Brésil.
-
-Dans le Nouveau Monde, dès qu'on veut parler de progrès, d'abnégation
-et de civilisation, il faut remonter aux jésuites dont les conquêtes
-pacifiques, ont plus fait pour l'extinction de la barbarie que tous
-les efforts réunis des aventuriers de génie, qui allèrent au seizième
-siècle fonder en Amérique les puissances espagnole et portugaise.
-
-Grâce à l'intervention des jésuites au Brésil, les Européens ne
-dédaignèrent pas de s'allier avec ces fortes et belliqueuses races
-indiennes, qui tinrent si longtemps en échec les Portugais et firent
-parfois reculer la conquête.
-
-De ces unions, il résulta une race guerrière, brave, endurcie à toutes
-les fatigues, audacieuse surtout, qui, bien dirigée, produisit les
-Paulistas, ces hommes auxquels on doit presque toutes les découvertes
-qui se firent dans l'intérieur du Brésil et dont les prodigieuses
-excursions et les téméraires exploits sont passés aujourd'hui à l'état
-de légendes fantastiques dans les contrées mêmes qui en furent le
-théâtre.
-
-On a adressé plusieurs reproches sérieux aux Paulistas: on les a
-accusés d'avoir, dès l'origine de leur colonie, montré un caractère
-indomptable et indépendant, un dédain affecté pour les lois de la
-métropole, un orgueil inouï vis-à-vis des autres colons; on a prétendu
-que, sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus des
-aventuriers européens, ils avaient puisé dans leur origine et leurs
-alliances indiennes un principe de cruauté et de mépris pour la vie des
-autres hommes qui en faisait, non seulement des hôtes et des voisins
-dangereux, mais encore des natures essentiellement insociables et
-ingouvernables.
-
-A ces accusations, les Paulistas ont donné le plus complet démenti.
-
-La province de Saint-Paul, habitée et peuplée par eux seuls, est
-aujourd'hui la plus civilisée, la plus industrieuse et la plus riche du
-Brésil.
-
-D'ailleurs notre avis, avis partagé du reste par beaucoup d'historiens,
-est qu'à une nature indomptée il faut des hommes indomptables, et que
-sur ce sol vierge que foulaient les Paulistas au milieu de ces nations
-farouches, impatientes de toute sujétion, et qui préféraient mourir
-que se soumettre à une domination étrangère qu'ils ne pouvaient et
-ne voulaient pas comprendre, il fallait des organisations d'élite,
-insensibles à toutes les faiblesses comme à tous les égoïsmes des
-conventions sociales de la civilisation, et, pour cette raison,
-capables d'accomplir de grandes choses.
-
-En entendant à Buenos Aires parler ainsi des Paulistas avec un
-enthousiasme d'autant plus vrai que les Espagnols sont de temps
-immémorial les implacables ennemis des Portugais, et que cette haine,
-née en Europe, se poursuit en Amérique avec une force décuplée par la
-rivalité; je me sentais, malgré moi, entraîné vers ces hommes étranges,
-à la puissante organisation, aux instincts aventuriers, qui avaient
-conquis un monde à leur patrie et dont, malgré les modifications
-apportées par le temps et la civilisation, j'espérais être assez
-heureux pour retrouver debout quelque type attardé.
-
-Aussi, à cette désignation de Paulista appliqué à l'homme qui m'était
-apparu dans des circonstances si singulières et qui, pendant le peu
-de temps que j'étais demeuré près de lui, s'était révélé à moi sous
-des aspects si bizarres, si heurtés et si insaisissables, je sentis se
-réveiller toute mon ardeur et je n'aspirai plus qu'à me rencontrer de
-nouveau avec ce personnage pour lequel j'avais, dès le premier moment,
-éprouvé une si vive sympathie.
-
-Je pressai donc mon voyage le plus possible, d'autant plus que mon
-guide m'avait appris que la fazenda do rio d'Ouro, où don Zèno Cabral
-m'avait assigné rendez-vous, était située sur la frontière de la
-province de Saint-Paul, dont elle était une des plus riches et des plus
-vastes exploitations.
-
-Afin d'atteindre plus vite le but de notre longue course, mon guide
-m'avait, malgré les difficultés du chemin, fait suivre les rives
-inondées du rio Uruguay.
-
-Le quatrième jour, après notre départ du rancho, nous atteignîmes
-l'aldéa de _Santa Ana_, première garde brésilienne en remontant le
-fleuve.
-
-La crue excessive du fleuve avait causé des ravages terribles dans ce
-misérable village composé d'une douzaine de ranchos à peine; plusieurs
-avaient été emportés par les eaux, le reste était menacé d'être
-prochainement envahi; les pauvres habitants, réduits à la plus affreuse
-détresse, campaient sur un monticule en attendant le retrait des eaux.
-
-Cependant ces pauvres gens, malgré leur misère, nous reçurent de la
-façon la plus amicalement hospitalière, se mettant à notre disposition
-pour tout ce qu'ils pouvaient nous fournir et se désespérant de n'avoir
-presque rien à nous donner.
-
-Ce fut avec un indicible serrement de cœur et une profonde
-reconnaissance que le lendemain, au lever du soleil, je quittai ces
-bonnes gens qui nous comblèrent, à notre départ, de souhaits pour la
-réussite de notre voyage.
-
-Du reste, j'avais accompli le plus dur du trajet que j'avais à faire.
-
-Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté;
-trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de
-l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête,
-et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect
-inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.
-
-Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec
-joie à cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais
-cette splendide surprise qu'il me préparait depuis quelques heures
-en m'obligeant à prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des
-sentiers perdus à travers des bois à peu près infranchissables.
-
-Devant moi, presque à mes pieds, car je me trouvais arrêté sur le
-sommet d'une colline assez élevée, s'étendait, encadrée dans un
-horizon de verdure, formé par une ceinture de forêts vierges, une
-campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à
-ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à
-peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait
-un lac aux eaux transparentes d'un vert d'émeraude; les montagnes
-boisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de
-plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.
-
-Nous étions à l'endroit où le Curitiba ou Guazu, fleuve assez
-important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir
-traversé le _Paso de los infieles_, entre dans le lac. Ses bords
-étaient garnis de grands buissons de savacous[1], de cocoboïs[2] et
-d'amingas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des
-troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus au-dessus
-de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes
-ou à leurs larves.
-
-A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été
-autrefois flottante; mais elle s'est peu à peu rapprochée de la rive
-où elle s'est fixée. Formée primitivement par des plantes aquatiques,
-la terre végétale s'y est amoncelée, et maintenant elle est couverte
-de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée entre
-deux collines couvertes de forêts, j'aperçus un nombre considérable de
-bâtiments s'élevant en amphithéâtre et dominés par un clocher aigu.
-
-Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laquelle s'élevaient ces
-bâtiments, le Guazu s'élançait en grondant par-dessus les obstacles que
-lui opposaient des rochers abrupts et couverts d'un lichen verdâtre;
-puis, se partageant en plusieurs bras, il allait se perdre après des
-méandres sans nombre dans les sombres vallées qui s'étendaient à
-droite et à gauche. Je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle de
-cette nature grande, sauvage et réellement imposante; je demeurais là
-comme fasciné, ne songeant ni à avancer ni à reculer, tout à l'émotion
-intérieure que j'éprouvais et oubliant tout pour regarder encore, sans
-me rassasier jamais de cette vue splendide à laquelle rien ne peut être
-comparé.
-
-«Que c'est beau! m'écriai-je emporté malgré moi par l'admiration.
-
---N'est-ce pas? me répondit comme un écho le guide qui s'était tout
-doucement rapproché.
-
---Comment nommez-vous ce magnifique pays?»
-
-L'Indien me regarda avec étonnement.
-
-«Ne le savez-vous pas, mi amo, me dit-il.
-
---Comment le saurais-je, puisque je viens ici aujourd'hui pour la
-première fois.
-
---Oh! C'est que ce pays est bien connu, mi amo, reprit-il, de bien loin
-on vient pour le voir.
-
---Je n'en doute pas, cependant je désirerais savoir son nom.
-
---Eh! Mais c'est l'endroit où nous nous rendons, mi amo; vous voyez
-devant vous la fazenda do rio d'Ouro, il paraît que dans les anciens
-jours toutes ces montagnes que vous voyez étaient remplies d'or et de
-pierres précieuses.
-
---Et maintenant? demandai-je intéressé malgré moi.
-
---Oh! Maintenant, on ne travaille plus aux mines, le maître ne le veut
-pas; elles sont comblées ou envahies par l'eau; le maître prétend qu'il
-vaut mieux travailler la terre, et que c'est là le véritable moyen de
-se procurer la richesse.
-
---Il n'a pas tort; comment se nomme l'homme bon qui raisonne d'une
-façon aussi juste?
-
---Je ne sais pas, mi amo; on prétend que la fazenda et toutes les
-terres qui en dépendent appartiennent à don Zèno Cabral; mais je
-n'oserais l'assurer; du reste, cela ne m'étonnerait pas, car on raconte
-de singulières choses sur ce qui se passe dans les _caldeiras_ que vous
-voyez là-bas, ajouta-t-il en me désignant du doigt des trous ronds
-en forme d'entonnoir, percés dans les rochers, lorsque le _Viraçao_
-s'élève sur la surface du lac et en agite les eaux avec tant de
-violence que les pirogues sont en danger de périr.
-
---Que raconte-t-on donc de si extraordinaire?
-
---Oh! Des choses effrayantes, mi amo, et que moi, qui suis un pauvre
-Indien, je n'oserais jamais répéter à un señor comme vous.»
-
-J'eus beau presser mon guide pour l'obliger à s'expliquer, je ne pus
-en tirer que des interjections de frayeur accompagnées d'innombrables
-signes de croix. De guerre lasse, je renonçai à l'interroger davantage
-sur un sujet qui paraissait lui déplaire tant, et je changeai de
-conversation.
-
-«Dans combien de temps arriverons-nous à la fazenda? lui demandai-je.
-
---Dans quatre heures, mi amo.
-
---Croyez-vous que don Zèno sera déjà arrivé et que nous le
-rencontrerons?
-
---Qui sait, mi amo; si le señor don Zèno veut être arrivé, il le sera;
-sinon, non.»
-
-Battu sur ce point comme sur le premier, je renonçai définitivement
-à adresser à mon guide des questions auxquelles, comme à plaisir, il
-faisait de si ridicules réponses, je me bornai à lui donner l'ordre du
-départ.
-
-Au fur et à mesure que nous descendions dans la vallée, le paysage
-changeait et prenait des aspects d'un effet saisissant; je parcourus,
-ainsi, sans m'en apercevoir, l'espace assez étendu qui me séparait de
-la fazenda.
-
-Au moment où nous commencions à gravir un sentier assez large et bien
-entretenu qui conduisait aux premiers bâtiments, j'aperçus un cavalier
-qui accourait vers moi à toute bride.
-
-Mon guide me toucha légèrement le bras avec un frémissement de crainte.
-
-«Le voyez-vous, mi amo? me dit-il.
-
---Qui? lui répondis-je.
-
---Le cavalier?
-
---Eh bien?
-
---Ne le reconnaissez-vous pas, c'est le seigneur don Zèno Cabral.
-
---Impossible!» m'écriais-je.
-
-L'indien hocha la tête à plusieurs reprises.
-
-«Rien n'est impossible au señor Zèno,» murmura-t-il à demi-voix.
-
-Je regardai plus attentivement; je reconnus en effet don Zèno Cabral,
-mon ancien compagnon de la pampa, il portait le même costume que lors
-de notre rencontre.
-
-Au bout d'un instant il fut près de moi.
-
-«Soyez le bienvenu à la fazenda do rio d'Ouro, me dit-il joyeusement en
-me tendant la main droite que je serrai cordialement; avez-vous fait un
-bon voyage.
-
---Excellent, je vous remercie, quoique très fatigant; mais, ajoutai-je
-en remarquant un léger sourire sur ses lèvres, bien que je ne me
-donne pas encore pour un voyageur de votre force, je commence à
-parfaitement m'habituer; d'ailleurs, l'aspect de votre admirable pays
-m'a complètement fait oublier ma fatigue.
-
---N'est-ce pas qu'il est beau, me dit-il avec orgueil et qu'il mérite
-d'être vu et apprécié même après les plus beaux paysages européens.
-
---Certes, d'autant plus qu'entre eux et lui toute comparaison est
-impossible.
-
---Vous avez été satisfait de ce bribon, je suppose, dit-il en se
-tournant vers le guide qui se tenait modestement et craintivement en
-arrière.
-
---Fort satisfait; il a complètement racheté sa faute.
-
---Je le savais déjà, mais je suis content de l'entendre dire par vous,
-cela me raccommode avec lui. Cours en avant, _pícaro_, et annonce notre
-arrivée.»
-
-L'Indien ne se fit pas répéter l'ordre qui lui était donné, il pressa
-les flancs de son cheval et partit au galop.
-
-«Ces Indiens sont de singulières natures, reprit don Zèno en le suivant
-du regard, on ne peut les dompter qu'en les menaçant avec rudesse,
-mais, somme toute, ils ont du bon, et avec de la volonté on parvient
-toujours à en faire quelque chose.
-
---Vous exceptez sans doute, répondis-je en souriant, ceux qui voulaient
-vous faire un si mauvais parti lorsque j'eus le plaisir de vous
-rencontrer.
-
---Pourquoi donc cela? Les pauvres diables agissaient dans de bonnes
-intentions au point de vue de leurs idées étroites, en cherchant à se
-débarrasser d'un homme qu'ils redoutent et qu'ils croient leur ennemi,
-je ne puis pas leur garder rancune pour cela.
-
---Vous ne craignez pas, en vous aventurant ainsi, d'être un jour
-victime de leur perfidie?
-
---Il en sera ce qu'il plaira à Dieu! Quant à moi, j'accomplirai
-jusqu'au bout la mission que je me suis imposée. Mais laissons cela;
-vous resterez quelque temps avec nous, n'est-ce pas don Gustavio?
-
---Deux ou trois jours seulement,» répondis-je. Le visage de mon hôte se
-rembrunit subitement à cette déclaration.
-
-«Vous êtes bien pressé? me dit-il.
-
---Nullement; je suis, au contraire, absolument maître de mon temps.
-
---Alors pourquoi vouloir nous quitter si vite?
-
---Dame, répondis-je, ne sachant trop que dire, je crains de vous gêner.»
-
-Don Zèno Cabral me posa amicalement la main sur l'épaule, et me
-regardant attentivement pendant une minute ou deux:
-
-«Don Gustavio, me dit-il, quittez une fois pour toutes ces façons
-européennes qui ne sont pas de mise ici; on ne gêne pas un homme comme
-moi, dont la fortune s'élève à plusieurs millions de piastres, qui est
-maître après Dieu d'un territoire de plus de trente lieues carrées et
-qui commande à plus de deux mille individus blancs, rouges et noirs;
-en acceptant franchement l'hospitalité que cet homme vous offre
-loyalement comme à un ami et à un frère, on lui fait honneur.
-
---Ma foi, répondis-je, mon cher hôte, vous avez une façon de prendre
-les choses qui rend un refus tellement impossible, que je me mets
-complètement à votre discrétion; faites de moi ce que bon vous semblera.
-
---A la bonne heure, voilà qui est parler à la française, sans ambages
-et sans réticences; mais rassurez-vous, je n'abuserai pas de la
-latitude que vous me donnez en vous conservant malgré vous auprès de
-moi; peut-être même, si vos idées vagabondes vous tiennent toujours
-au cœur, vous ferai-je d'ici quelques jours une proposition qui vous
-sourira.
-
---Laquelle? m'écriai-je vivement.
-
---Je vous le dirai; mais, chut! Nous voici arrivés.»
-
-En effet, cinq minutes plus tard nous entrâmes dans la fazenda entre
-une double haie de domestiques rangés pour nous recevoir et nous faire
-honneur.
-
-Je ne m'étendrai pas sur la façon dont l'hospitalité me fut offerte
-dans cette demeure réellement princière.
-
-Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels mon hôte chercha par tous
-les moyens à me distraire et à me faire agréablement passer le temps.
-
-Cependant, malgré tous ses efforts pour paraître gai, je remarquai
-qu'une pensée sérieuse le préoccupait; je n'osais l'interroger
-craignant de lui paraître indiscret, seulement j'attendais avec
-impatience qu'il me fît une ouverture qui me permît de satisfaire ma
-curiosité en lui adressant quelques questions que j'avais incessamment
-sur les lèvres et que je retenais à grand-peine.
-
-Enfin, un soir, il entra dans ma chambre; un domestique dont il était
-accompagné portait plusieurs liasses énormes de papiers.
-
-Après avoir fait déposer ces papiers sur une table et renvoyé le
-domestique, dont Zèno s'assit près de moi, et après un instant de
-réflexion:
-
-«Don Gustavio, me dit-il, je vous ai parlé d'une expédition à laquelle
-j'avais l'intention de vous associer, n'est-ce pas?
-
---En effet, répondis-je, et je suis prêt à vous suivre, don Zèno.
-
---Je vous remercie, mon ami; mais avant que d'accepter votre
-consentement, laissez-moi vous donner quelques mots d'explication.
-
---Faites.
-
---L'expédition dont il s'agit est des plus sérieuses; elle est dirigée
-vers des contrées inconnues qui n'ont été que rarement et à de longs
-intervalles foulées par les pieds des blancs; nous aurons des obstacles
-presque infranchissables à surmonter, des dangers terribles à courir;
-malgré les précautions prises par moi pour assurer notre sûreté, je
-dois vous avouer que nous risquons de trouver la mort au milieu des
-hordes de sauvages qu'il nous faudra combattre; moi, mon sacrifice est
-fait, j'ai mûrement réfléchi et pesé avec soin dans mon esprit toutes
-les chances de réussite ou d'insuccès que nous devons rencontrer.
-
---Et vous partez?
-
---Je pars, oui, parce que j'ai les plus sérieux motifs pour le faire;
-mais vous, votre position n'est pas la même, je ne me reconnais pas
-le droit de vous entraîner à ma suite dans une tentative désespérée,
-dernier coup d'une partie commencée depuis longues années et dont le
-résultat doit, à part votre amitié pour moi, vous demeurer indifférent.
-
---Je partirai avec vous, don Zèno, quoi qu'il advienne, mon parti est
-pris, ma résolution ne changera pas.»
-
-Il garda un instant le silence.
-
-«C'est bien, me dit-il enfin d'une voix émue, je n'insisterai pas
-davantage; plusieurs fois nous avons, entre nous, parlé des Paulistas,
-vous m'avez demandé des renseignements sur eux, ces renseignements
-vous les trouverez dans ces notes que je vous laisse; lisez-les
-attentivement, elles vous apprendront les motifs de l'expédition que je
-tente aujourd'hui; si lorsque vous aurez lu ces notes, la cause que
-je défends vous paraît encore juste et que vous consentiez toujours à
-m'accorder votre concours, je l'accepterai avec joie. Adieu, vous avez
-trois jours devant vous pour apprendre ce qu'il vous faut savoir; dans
-trois jours nous nous séparerons pour ne plus nous revoir, ou nous
-partirons ensemble.»
-
-Don Zèno Cabral se leva alors, me serra la main et quitta la chambre.
-
-Trois jours après je partis avec lui.
-
-Ce sont ces notes, mises en ordre par moi, suivies de l'expédition à
-laquelle je pris part, que le lecteur va lire aujourd'hui; je n'ai
-usé que de la précaution de changer certains noms et certaines dates,
-afin de ne pas blesser la juste susceptibilité de personnes encore
-existantes et dignes, sous tous les rapports, de la considération dont
-elles sont entourées au Brésil; mais, à part ces légères modifications,
-les faits sont de la plus rigoureuse exactitude, je pourrais, au
-besoin, fournir des preuves à l'appui de leur véracité.
-
-J'ai aussi jugé nécessaire de complètement m'effacer dans la dernière
-partie du récit pour laisser à cette histoire, dont je fais à son
-tour juge le lecteur, toute sa couleur et tout son cachet de sauvage
-et naïve grandeur. Puisse-je avoir réussi à intéresser ceux qui me
-liront, en leur faisant connaître des mœurs si différentes des
-nôtres, qui s'effacent tous les jours sous la pression incessante de
-la civilisation et bientôt n'existeront plus que dans le souvenir de
-quelques vieillards, tant le flot du progrès monte rapidement, même
-dans les contrées les plus éloignées.
-
-
-[1] Cancroma cochlearia.
-
-[2] Ardea virescens.
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-EL DORADO
-
-
-
-
-I
-
-O SERTÃO.
-
-
-Le 25 juin 1790, vers sept heures du soir, une troupe assez nombreuse
-de cavaliers déboucha subitement d'une étroite ravine et commença à
-gravir un sentier assez roide tracé, ou plutôt à peine indiqué, sur
-le flanc d'une montagne formant l'extrême limite de la sierra de
-Ibatucata, située dans la province de São Paulo.
-
-Ces cavaliers, après avoir traversé le rio Parana-Pane, se préparaient
-sans doute à franchir le rio Tieti, si, ainsi que semblait l'indiquer
-la direction qu'ils suivaient, ils se rendaient dans le gouvernement de
-Minas Gerais.
-
-Bien vêtus pour la plupart, ils portaient le pittoresque costume
-de Sertanejos et étaient armés de sabres, pistolets, couteaux et
-carabines; leur lasso pendait roulé, attaché par un anneau au côté
-droit de leur selle.
-
-Nous ferons remarquer que les bolas, cette arme terrible du gaucho
-des pampas de la Banda Oriental, sont complètement inusitées dans
-l'intérieur du Brésil.
-
-Ces hommes, au teint hâlé, à la mine hautaine, fièrement campés sur
-leurs chevaux, la main reposant sur leurs armes, prêts à s'en servir,
-et leurs regards incessamment fixés sûr les taillis et les buissons
-afin d'éclairer la route et d'éventer les embuscades, offraient aux
-rayons obliques et sans chaleur du soleil couchant, au milieu de cette
-nature majestueuse et sauvage, une ressemblance frappante avec ces
-troupes d'aventuriers paulistas qui, au seizième et au dix-septième
-siècle, semblaient conduits par le doigt de Dieu pour tenter ces
-explorations téméraires qui devaient donner de nouvelles contrées à la
-métropole et finir par refouler dans leurs impénétrables forêts les
-tribus guerrières et insoumises des premiers habitants du sol.
-
-Cette ressemblance était rendue plus frappante encore, en songeant au
-territoire que traversaient en ce moment les cavaliers, territoire
-aujourd'hui habité seulement par des blancs et des métis nomades,
-chasseurs et pasteurs pour la plupart, mais qui alors était encore
-parcouru par plusieurs nations indiennes, rendues redoutables par leur
-haine instinctive pour les blancs et qui, considérant, non sans quelque
-apparence de raison, cette terre comme leur appartenant, faisaient une
-guerre sans pitié aux Brésiliens, les attaquant et les massacrant
-partout où ils les rencontraient.
-
-Les cavaliers dont nous parlons étaient au nombre de trente, en
-comptant les domestiques affectés à la surveillance d'une dizaine de
-mules chargées de bagages et qui, en cas d'attaque, devaient se joindre
-à leurs compagnons dans la défense générale, et pour cette raison
-étaient armés de fusils et de sabres.
-
-A quelque distance en arrière de cette première troupe en venait une
-seconde, composée d'une douzaine de cavaliers au milieu desquels se
-trouvait un palanquin hermétiquement fermé, porté par deux mules.
-
-Ces deux troupes obéissaient évidemment au même chef, car lorsque la
-première fut parvenue au point culminant de la montagne, elle s'arrêta
-et un cavalier fut détaché afin de presser l'arrivée de la seconde.
-
-Les hommes de la deuxième troupe affectaient une certaine tournure
-militaire et portaient le costume des _soldados da conquista_; ce
-qui, au premier coup d'œil, pour une personne au fait des mœurs
-brésiliennes, laissait deviner que le chef de la caravane était non
-seulement un personnage riche et puissant, mais encore que son voyage
-avait un but sérieux et hérissé de périls.
-
-Malgré la chaleur du jour qui finissait en ce moment, ces soldats se
-tenaient droits en selle et portaient, sans en paraître nullement
-incommodés, l'étrange accoutrement sans lequel ils n'entreprennent
-jamais une expédition, c'est-à-dire la cuirasse nommée _gibao de
-armas_, espèce de casaque rembourrée en coton et piquée, qui descend
-jusqu'aux genoux, défend aussi les bras et les préserve, mieux que
-toute autre armure, des longues flèches indiennes.
-
-Comme, lorsqu'ils poursuivent les sauvages dans les forêts, ils sont
-contraints d'abandonner leurs chevaux avec lesquels ils ne pourraient
-pénétrer dans les forêts vierges, ils ont au côté une espèce de grande
-serpe nommée _facão_, qui leur sert à trancher les lianes et à s'ouvrir
-un passage; ils ont en outre chacun une espingole ou un fusil sans
-baïonnette qu'ils ne chargent ordinairement qu'avec du gros plomb à
-cause de la presque impossibilité de diriger une balle avec certitude
-dans ces inextricables fouillis de verdure rendus plus épais encore par
-la disposition bizarre des branches et l'enchevêtrement des lianes.
-
-Ces soldats sont extrêmement redoutés des Indiens et des nègres marron
-qu'ils ont surtout mission de traquer et de surprendre. Indiens
-eux-mêmes pour la plupart ou métis, ils connaissent à fond toutes les
-ruses des sauvages, luttent constamment de finesse avec eux et ne leur
-font jamais qu'une guerre d'embuscade.
-
-Ils sont fort estimés dans le pays à cause de leur courage, de leur
-sobriété et de leur fidélité à toute épreuve; aussi la présence d'une
-douzaine d'entre eux dans la caravane était-elle un indice certain de
-la position élevée qu'occupait dans la société brésilienne le chef de
-l'expédition ou du moins de la troupe de voyageurs.
-
-La caravane s'était arrêtée, avons-nous dit, sur le point culminant de
-la montagne; de cette hauteur la vue planait de tous les côtés à une
-distance considérable sur un magnifique paysage de forêts, de vallées
-accidentées traversés par d'innombrables cours d'eaux, mais pas une
-maison, pas une hutte ne venait animer cette splendide et sauvage
-nature; c'était bien le sertão, c'est-à-dire le désert dans toute sa
-majestueuse et abrupte splendeur.
-
-Les voyageurs, peu sensibles aux attraits du magique kaléidoscope qui
-se déroulait devant eux, et, d'ailleurs, fatigués d'une longue route
-faite à travers des chemins presque impraticables, tandis qu'un soleil
-torride déversait à profusion ses rayons incandescents sur leurs têtes,
-se hâtèrent d'installer leur campement de nuit.
-
-Tandis que quelques-uns d'entre eux déchargeaient les mules et
-entassaient les ballots, d'autres dressaient une tente au milieu de
-ce camp improvisé; les plus vigoureux faisaient un abatis d'arbres
-centenaires destinés à servir de retranchements provisoires, et les
-derniers allumaient les feux destinés aux apprêts du repas du soir,
-feux que devaient être entretenus toute la nuit, afin d'éloigner les
-bêtes fauves.
-
-Lorsque le campement fut complètement installé, un cavalier de
-haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, dont les manières
-aristocratiques, le regard fier et la parole brève dénotaient
-l'habitude du commandement, donna l'ordre de faire approcher le
-palanquin qui, jusqu'à ce moment, était demeuré arrêté en dehors dès
-lignes, toujours entouré de son escorte.
-
-Le palanquin s'avança aussitôt jusqu'auprès de la tente et s'ouvrit; le
-rideau de la tente s'agita, puis il retomba sans qu'il fût possible de
-savoir à quel sexe appartenait la personne que renfermait le palanquin
-et qui venait de le quitter; le palanquin s'éloigna aussitôt. Les
-soldados, qui avaient probablement reçu antérieurement une consigne
-sévère, entourèrent, à portée de pistolet, la tente de laquelle ils ne
-laissèrent approcher personne.
-
-Le chef de la caravane, après avoir assisté à l'exécution de l'ordre
-qu'il avait donné se retira sous une tente un peu plus petite, dressée
-a quelques pas de la première, et, se laissant tomber sur un siège, il
-ne tarda pas à se plonger dans de profondes réflexions.
-
-Ce cavalier, ainsi que nous l'avons dit était un homme de vingt-huit à
-trente ans, aux traits fins et aristocratiques, d'une beauté et d'une
-délicatesse presque féminines; sa physionomie, douce et affable au
-premier aspect, perdait cependant cette apparence dès qu'on l'étudiait
-avec soin, pour prendre une expression de méchanceté railleuse et
-cruelle qui inspirait la crainte et presque la répulsion; ses grands
-yeux noirs avaient un regard vague qui ne se fixait que rarement; sa
-bouche, garnie de dents d'une éclatante blancheur, surmontée d'une fine
-moustache noire cirée avec soin, ne s'entr'ouvrait que pour laisser
-filtrer entre ses lèvres un peu minces, un sourire ironique qui en
-relevait légèrement les coins. Tel qu'il était cependant, pour des yeux
-superficiels c'était un admirable cavalier rempli de noblesse et de
-séduisante désinvolture.
-
-A peine était-il depuis une vingtaine de minutes seul sous sa tente,
-si absorbé en lui-même qu'il semblait avoir non seulement oublié les
-fatigues d'une longue journée passée tout entière à cheval, mais
-encore le lieu où il se trouvait, que le rideau de la tente se souleva
-doucement pour livrer passage à un homme qui, après s'être assuré
-par un regard circulaire que le cavalier dont nous avons esquissé
-le portrait était bien seul, fit deux pas dans l'intérieur, ôta son
-chapeau et attendit respectueusement que celui auquel il se présentait
-lui adressât la parole.
-
-Ce personnage formait avec le premier le plus complet et le plus brutal
-contraste; c'était un homme jeune encore, aux formes musculeuses,
-aux traits anguleux, à la physionomie basse, cruelle et chafouine,
-empreinte d'une expression de méchanceté sournoise; son front bas et
-déprimé, ses yeux gris, ronds, profondément enfoncés sous l'orbite et
-assez éloignés l'un de l'autre, son nez long et recourbé, ses pommettes
-saillantes, sa bouche grande et sans lèvres lui donnaient une lointaine
-ressemblance avec un oiseau de proie de l'espèce la moins noble; sa
-tête monstrueuse, supportée par un cou gros et court, était enfoncée
-entre deux épaules d'une largeur démesurée; ses bras mal attachés, mais
-recouverts de muscles énormes, lui donnaient une apparence de force
-brutale extraordinaire, mais dont l'aspect général avait quelque chose
-de repoussant. Cet individu, qu'il était facile de reconnaître tout de
-suite pour un métis _mamaluco_[1], portait le costume des Sertanejos,
-mais ce costume cependant fort élégant et surtout fort pittoresque,
-loin de relever sa tournure et de dissimuler sa laideur, ne servait
-pour ainsi dire qu'à la rendre plus visible.
-
-Plusieurs minutes s'écoulèrent sans que le jeune homme parût
-s'apercevoir de la présence de son singulier visiteur; celui-ci,
-fatigué sans doute de cette longue attente, et désirant la faire cesser
-au plus vite, ne trouva pas de moyen plus efficace que celui de laisser
-tomber sur le sol la lourde carabine sur laquelle il s'appuyait.
-Au bruit retentissant de l'arme sur les pierres, le jeune homme
-tressaillit et releva brusquement la tête. Reconnaissant alors l'homme
-qui se tenait devant lui, immobile et roide comme une idole indienne,
-il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour en
-chasser des pensées importunes, dissimula un mouvement de dégoût et,
-affectant de sourire;
-
-«Ah! C'est vous, Malco Díaz? lui dit-il.
-
---Oui, monsieur le marquis, c'est moi, répondit le mamaluco d'une voix
-basse et à demi étouffée.
-
---Eh bien! Que me voulez-vous encore?
-
---Eh! fit l'autre avec un ricanement sourd, la réception que me fait
-Votre Seigneurie n'est guère caressante. Voilà deux jours que je ne
-vous ai parlé.
-
---Je n'ai pas besoin, je le suppose, de me gêner avec vous, à quoi bon
-me gêner? N'êtes-vous pas à ma solde, et par conséquent mon serviteur?
-reprit le marquis avec une nuance de hauteur, destinée sans doute à
-rappeler à son interlocuteur la distance que les convenances sociales
-établissaient entre eux.
-
---C'est juste, répondit l'autre, un serviteur est un chien et il doit
-être traité comme tel, cependant, vous connaissez le proverbe: _A bom
-jogo boa volta_[2].
-
---Faites-moi grâce de vos stupides proverbes, je vous prie, et
-dites-moi sans plus de détours ce qui vous amène,» répondit le jeune
-homme avec impatience.
-
-Le mamaluco fixa sur le marquis un regard d'une expression sinistré.
-
-«Au fait, reprit-il, votre Seigneurie a raison, mieux vaut en finir
-tout de suite.
-
---J'attends!
-
---Je viens régler mes comptes avec vous, señor; voilà tout en deux mots.
-
---Hein! fit le jeune homme, régler vos comptes, qu'est-ce à dire,
-_velhaco?_
-
---Velhaco ou non, monsieur le marquis, je désire régler avec vous.
-
---Je ne vous comprends pas, expliquez-vous, mais soyez bref, je vous
-prie, je n'ai pas de temps à perdre à écouter vos _pataratas._
-
---Je ne demande pas mieux, monsieur le marquis, bien que ce ne soient
-pas des patarata, ainsi qu'il vous plaît de le dire.
-
---Voyons, au fait.
-
---Eh bien! Le fait, le voici, Seigneurie, je me suis engagé avec vous
-pour deux mois, à Rio Janeiro, afin de vous servir de guide, moyennant
-quatre onces espagnoles par mois, ou, si vous le préférez, cent six
-mille reis[3], n'est-il pas vrai, Seigneurie!
-
---Parfaitement, seulement vous oubliez, maître Malco Díaz, que vous
-avez reçu sur votre demande, avant de quitter Rio Janeiro ...
-
---Un mois d'avance, interrompit le mamaluco, je me le rappelle très
-bien, au contraire, Seigneurie.
-
---Que demandez-vous, alors?
-
---Dame, je demande le reste.
-
---Comment le reste, pour quelle raison, s'il vous plaît?
-
---Oh! Pour une raison bien simple, Seigneurie, c'est que notre marché
-expirant demain à dix heures du matin, je préfère régler avec vous ce
-soir que de vous causer ce dérangement pendant la marche.
-
---Comment, y a-t-il déjà si longtemps que nous sommes en route?
-
---Calculez, Seigneurie.
-
---En effet, tout autant,» reprit-il tout pensif.
-
-Il y eut un assez long silence, le jeune homme le rompit brusquement
-et, relevant la tête en même temps qu'il regardait le métis bien en
-face.
-
-«Ainsi, vous désirez me quitter, Malco Díaz, lui dit-il d'un ton plus
-amical que celui qu'il avait employé jusqu'alors.
-
---Mon engagement n'est-il pas terminé, Seigneurie?
-
---Effectivement, mais vous pouvez le renouveler.»
-
-Le mamaluco hésita, son maître ne le quittait pas du regard; il parut
-enfin prendre une résolution.
-
-«Tenez, Seigneurie, dit-il, laissez-moi vous parler franchement.
-
---Parlez.
-
---Eh bien! Vous êtes un grand seigneur, un marquis, c'est vrai; moi
-je ne suis qu'un pauvre diable auprès de vous, bien petit et bien
-infime; cependant, tout misérable que vous me supposez, il est un bien
-inappréciable pour moi, bien que j'ai commis la sottise d'aliéner une
-fois.
-
---Et ce bien, c'est....
-
---Ma liberté, Seigneurie, mon indépendance, le droit d'aller et de
-venir, sans rendre à personne compte de mes pas, de parler sans avoir
-besoin de mesurer mes paroles et de choisir mes expressions; je
-reconnais humblement que je ne suis pas né pour être domestique. Que
-voulez-vous, nous autres, nous sommes ainsi faits, que nous préférons
-la liberté avec la misère à la richesse avec l'esclavage; c'est
-stupide, je le sais, mais c'est comme cela.
-
---Avez-vous tout dit.
-
---Tout, oui, Seigneurie.
-
---Mais vous n'êtes pas domestique, vous me servez de guide, voilà tout.
-
---C'est vrai, Seigneurie; mais souvent, malgré vous, vous oubliez le
-guide pour ne songer qu'au domestique, et moi, je ne puis m'habituer à
-être, traité de cette façon; mon orgueil se révolte malgré moi, je sens
-mon sang bouillonner dans mes veines, et je crains que la patience ne
-m'échappe.»
-
-Un sourire de mépris erra sur les lèvres du jeune homme.
-
-«Ainsi, répondit-il, le motif que vous me donnez est le seul qui vous
-pousse à me quitter?
-
---C'est le seul, Seigneurie.
-
---Mais, si fort satisfait de vos services, je vous proposais cinq
-quadruples au lieu de quatre, vous accepteriez sans doute?»
-
-Un éclair de convoitise jaillit de l'œil voilé du mamaluco, mais
-aussitôt il s'éteignit.
-
-«Pardonnez-moi, Seigneurie, dit-il, je refuserais.
-
---Même si je vous en offrais six?
-
---Même si vous m'en offriez dix.
-
---Ah!» fît le marquis en se mordant les lèvres. Il était évident que
-le jeune homme était en proie à une sourde colère, qu'il ne renfermait
-qu'avec peine.
-
-«Quand comptez-vous nous quitter? dit-il.
-
---Lorsque Votre Seigneurie me le permettra.
-
---Mais si j'exigeais que vous demeurassiez avec nous jusqu'à demain
-matin dix heures?
-
---Je resterais, Seigneurie.
-
---C'est bien, dit le jeune homme d'un ton d'indifférence, je vois que
-c'est un parti pris de votre part.
-
---Oh! Complètement, Seigneurie.
-
---Je vais donc vous payer immédiatement ce que je reste vous devoir;
-vous serez libre ensuite de vous éloigner à l'instant si bon vous
-semble.»
-
-Le mamaluco fit un geste ressemblant à un remerciement, mais il ne
-prononça pas une parole.
-
-Le jeune homme tira plusieurs pièces d'or d'une bourse et les présenta
-au métis.
-
-«Prenez,» dit-il.
-
-Malco avança la main, mais se ravisant aussitôt:
-
-«Pardon, Seigneurie, dit-il, mais vous vous trompez.
-
---Moi! Comment cela?
-
---Dame! Vous ne me devez que quatre onces, il me semble.
-
---Eh bien?
-
---Vous m'en donnez huit.
-
---Je vous donne quatre onces parce que je vous les dois, et j'en ajoute
-quatre autres parce que, avant de vous quitter, je veux vous donner une
-preuve de ma satisfaction pour la façon dont vous avez rempli votre
-devoir pendant le temps que vous êtes demeuré à mon service.»
-
-Une seconde fois le mamaluco hésita, mais faisant un violent effort
-sur lui-même et reculant d'un pas comme s'il eût voulu échapper à la
-fascination exercée sur lui par la vue du métal, il posa, bien qu'avec
-une répugnance visible, quatre des pièces d'or sur un coffre, en
-répondant d'une voix étranglée par une émotion intérieure:
-
-«Je vous suis fort reconnaissant, Seigneurie, mais je ne saurais
-accepter un aussi riche cadeau.
-
---Pourquoi donc, s'il me plaît de vous le faire, Malco, ne suis-je pas
-le maître de disposer de ce qui m'appartient et de vous témoigner ma
-satisfaction?
-
---Oui, Seigneurie, vous êtes libre de faire cela, mais je vous répète
-que je n'accepterai pas.
-
---Au moins, vous me donnerez l'explication de cette énigme, car si je
-ne me trompe pas sur votre compte, vous n'êtes pas autrement organisé
-que les autres hommes, et vous aimez l'or.
-
---Oui, Seigneurie, lorsqu'il est loyalement gagné, mais je ne suis pas
-un mendiant, pour accepter une rémunération à laquelle je reconnais
-n'avoir aucun droit.
-
---Ces sentiments vous font honneur, répondit le jeune homme avec une
-mordante raillerie; je vous en félicite, je retire ma proposition.»
-
-Il reprit alors les quatre pièces d'or, les fit un instant sauter dans
-sa main, puis il les remit dans sa bourse.
-
-«Maintenant, nous sommes quittes.
-
---Oui, Seigneurie.
-
---Et nous nous séparons bons amis?
-
---Bons amis.
-
---Passez-vous la nuit au camp?
-
---Je suis jusqu'à demain aux ordres de Votre Seigneurie.
-
---A mon tour, je vous remercie, señor Malco, nos affaires sont
-terminées maintenant à notre satisfaction mutuelle, rien ne vous
-retient plus près de moi, je vous laisse donc libre de partir quand
-cela vous plaira.
-
---Alors, puisque mon cheval est encore sellé, je profiterai de votre
-permission, Seigneurie.
-
---Ah! Ah! Il paraît que vous aviez prévu le cas?»
-
-Le mamaluco, malgré son impudence, tressaillit imperceptiblement.
-
-«Maintenant, adieu, reprit le jeune homme; vous êtes libre, grand bien
-vous fasse; seulement comme, ainsi que vous l'avez dit vous-même, nous
-nous séparons amis, tâchons de demeurer toujours dans les mêmes termes.
-
---Je ne vous comprends pas, Seigneurie.
-
---Souvenez-vous du proverbe que vous m'avez cité au commencement de
-notre entretien, et faites-en votre profit; sur ce, bon voyage.»
-
-Et il ordonna du geste au mamaluco de se retirer. Celui-ci, fort mal à
-son aise sous le regard inquisiteur du marquis, ne se fit pas répéter
-l'invitation; il salua gauchement et sortit de la tente.
-
-Il alla prendre son cheval, qu'il avait attaché à quelques pas à un
-piquet, se mit en selle et s'éloigna d'un air pensif, descendant au
-petit trot la montagne dans la direction du sertão, à l'entrée duquel
-la caravane avait établi son bivouac.
-
-Lorsqu'il fut assez éloigné pour ne pas craindre d'être vu, il fit un
-brusque crochet sur la droite et retourna sur ses pas, en évitant avec
-le plus grand soin de donner l'éveil aux sentinelles brésiliennes.
-
-«Diable d'homme! murmurait-il à voix basse, tout en surveillant
-attentivement les buissons et les halliers de crainte de surprise, il
-est évident qu'il se doute de quelque chose; je n'ai pas un instant à
-perdre, car, je le connais, si je me laisse prévenir, je suis un homme
-perdu; oui, mais je ne me laisserai pas prévenir, l'affaire est trop
-belle pour que je ne mette pas tous mes soins à la conduire à bonne
-fin; nous verrons qui l'emportera de moi ou de ce beau seigneur musqué.»
-
-Faisant alors vigoureusement sentir l'éperon à son cheval, le mamaluco
-lui fit prendre le galop, et il ne tarda pas à disparaître dans
-l'obscurité; car, pendant son entretien avec son ancien maître, la nuit
-était tombée et d'épaisses ténèbres couvraient la terre.
-
-Cependant, aussitôt que le mamaluco eut quitté la tente, le marquis se
-leva avec un geste de colère et de menace, mais, se laissant presque
-aussitôt retomber sur son siège:
-
-«Non, dit-il d'une voix sourde, donnons-lui le temps de s'éloigner,
-laissons-lui une sécurité complète; le traître ne me croit pas aussi
-bien informé. Oh! Je me vengerai cruellement de la contrainte que je me
-suis imposée devant lui! Une preuve! Une seule! Mais cette preuve il me
-la faut, je veux l'avoir!»
-
-Il se leva de nouveau, souleva le rideau de la tente, et jeta un regard
-au dehors; la plus grande tranquillité, le calme le plus complet
-régnaient dans le camp, le marquis appela alors à deux reprises
-différentes, d'une voix contenue:
-
-«Diogo! Diogo!»
-
-A cet appel, qu'il semblait attendre, un homme s'approcha presque
-immédiatement.
-
-«Me voilà, dit-il.
-
---Entrez vite,» reprit le marquis.
-
-Cet homme était le chef des soldados da conquista, il entra.
-
-Le rideau de la tente retomba derrière lui.
-
-[1] On donne ce nom aux métis nés d'un blanc et d'une Indienne, et
-_vice versa._
-
-[2] A beau jeu, beau retour.
-
-[3] Le reis est une monnaie fictive, cette formidable somme fait,
-argent de France, environ 340 francs seulement.
-
-
-
-
-II
-
-TAROU-NIOM[1].
-
-
-De tous les Indiens du Nouveau Monde, les aborigènes du Brésil sont
-ceux qui ont défendu le plus opiniâtrement leur indépendance et lutté
-avec le plus d'acharnement contre l'envahissement de leur territoire
-par les blancs. Aujourd'hui encore cette guerre commencée aux premiers
-jours de la conquête se continue aussi implacable des deux parts, sans
-que l'issue s'en puisse prévoir autrement que par l'entière destruction
-de la race infortunée si déplorablement spoliée par les Européens.
-
-Nous croyons nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire,
-d'entrer dans quelques détails sur les mœurs de ces nations dont
-beaucoup n'existent plus aujourd'hui et dont les autres ne tarderont
-pas, à moins d'un miracle, à disparaître à jamais de la surface du
-globe.
-
-L'histoire des origines américaines est encore aujourd'hui un mystère;
-une seule chose, à notre avis, est maintenant prouvée, c'est que la
-population de l'Amérique opérée graduellement et sur plusieurs points
-l'a été par des races différentes, qui elles-mêmes ont asservi, ainsi
-que le démontrent d'anciens monuments, ceux de Palenque entre autres,
-dont la date est plus ancienne que les plus vieux monuments égyptiens,
-ont asservi, disons-nous, une race autochtone dont il n'est plus
-possible aujourd'hui de découvrir l'origine, mais qui avait atteint un
-état de civilisation avancée.
-
-Des grandes nations indiennes qui couvraient le sol du Brésil à
-l'époque de la conquête, la plupart, telles que les _Tapuyas_, les
-_Tubaïaras_, les _Tupinambas,_ les _Tumoyos_, les _Tupiniquins_, les
-_Aymorès_, et tant d'autres trop nombreuses pour être citées, sont
-détruites ou réduites à un trop petit nombre pour continuer à former
-un corps de nation; elles se sont fondues les unes dans les autres;
-et, tout en se retirant pas à pas devant les blancs, elles ont formé
-des confédérations afin de résister plus facilement à l'envahissement
-de leur territoire, et ont ainsi donné naissance aux tribus qui,
-aujourd'hui, continuent la guerre.
-
-Les principales nations existant aujourd'hui au Brésil sont les
-Botocudos ou Botocudis, descendants des Aymorès, dont ils ont conservé
-presque toutes les coutumes, entre autres celle de s'introduire dans
-la lèvre inférieure un disque de bois, de jade vert ou de coquillage
-large souvent de deux ou trois pouces.
-
-Viennent ensuite les _Patachos_, les _Machacelis_, les _Malalis_, les
-_Maconis_, les _Camacans_ (ceux-ci sont civilisés), les _Mucunis_, les
-_Panhames_, les _Capochos_, et beaucoup d'autres encore, mais moins
-importantes, et qui sont plutôt de simples tribus que des nations. Ces
-Indiens, indépendants presque tous et menant la vie nomade, se sont
-réservé dans les déserts et les forêts vierges du Brésil des repaires
-inexpugnables d'où ils bravent presque avec impunité la puissance
-portugaise.
-
-Bien que toujours en guerre entre eux, car le plus futile prétexte leur
-suffit pour, s'entre-détruire, cependant ils oublient leur haine et se
-liguent ensemble dès qu'il s'agit d'attaquer les blancs; aussi sont-ils
-tellement redoutés des Portugais que ceux-ci les traquent comme des
-bêtes fauves et les exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare à
-cause de leur finesse et de leur astuce poussées à un degré fabuleux,
-ils réussissent à les surprendre.
-
-Le principal reproche adressé par les historiens anciens, comme par les
-modernes, aux Indiens est celui d'anthropophagie.
-
-Malheureusement, malgré les énergiques dénégations des Indiens,
-cette coutume horrible ne peut pas être mise en doute. Depuis le
-malheureux Hans Staden, prisonnier au seizième siècle des Tupinambas
-et auquel son maître, le féroce Koniam-Bèbè, disait avec d'affreuses
-menaces qu'il avait déjà dévoré cinq Européens, jusqu'à aujourd'hui
-l'anthropophagie s'est conservée parmi les indigènes du Brésil.
-
-Cette épouvantable coutume n'est pas pour eux le résultat du manque
-d'aliments; ils mangent par goût, et quelquefois par vengeance,
-la chair humaine. Souvent, après une bataille, ils dévorent leurs
-prisonniers, réservant seulement les têtes qu'ils momifient et
-conservent comme trophées.
-
-Cependant, pour être juste, nous constaterons ici que quelques tribus,
-sept ou huit, peut-être, ont toujours su se garder de cette affreuse
-coutume et sont demeurées pures de ce crime.
-
-Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous donnerons
-des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières et bizarres
-des nations brésiliennes, mœurs à peu près ignorées en France.
-Cependant elles sont d'autant plus intéressantes à connaître, que
-dans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'état de légende,
-à cause des progrès incessants de la civilisation qui amèneront
-l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même
-que dans toutes les autres parties du nouveau monde.
-
-A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous
-avons précédemment parlé avait campé pour la nuit, le même jour, un peu
-avant le coucher du soleil, dans une vaste clairière située sur la
-rive gauche du Rio Paraguay, à l'entrée d'une _catinga_ ou forêt basse
-assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et
-renversés sur le sol avaient entre eux une conversation fort animée.
-
-Ces personnages, bien qu'il fût facile au premier coup d'œil de les
-reconnaître pour Indiens, appartenaient cependant sinon à des races, du
-moins à des nations complètement distinctes.
-
-Le premier, autant qu'on pouvait le supposer, car l'âge des Indiens est
-extrêmement difficile à préciser, était un homme qui paraissait avoir
-atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire trente-cinq à quarante ans;
-sa taille était haute et bien proportionnée, ses membres vigoureux
-et bien attachés montraient une grande vigueur; ses traits réguliers
-auraient été beaux s'ils n'eussent été défigurés par des peintures
-et des tatouages bizarres, incisés à la pointe du diamant; mais, en
-l'examinant avec soin, on voyait briller dans ses yeux une finesse qui
-dénotait une intelligence peu commune; la noblesse de ses gestes et sa
-contenance fière et hautaine donnaient à toute sa personne un cachet de
-grandeur sauvage parfaitement en harmonie avec le sombre et mystérieux
-paysage dont il était le centre.
-
-Le costume de cet Indien, quoique fort simple, ne manquait cependant ni
-de grâce, ni d'élégance; le bandeau d'un rouge vif, dans lequel étaient
-fichées quelques plumes d'aras et qui lui ceignait la tête dont les
-cheveux étaient rasés comme ceux des religieux franciscains, dénonçait
-non seulement sa nationalité de Guaycurus, mais encore sa qualité de
-chef; un collier en dents de jaguar entourait son cou, un poncho aux
-couleurs voyantes était jeté sur ses épaules, son large caleçon de cuir
-tombant au genou était serré aux hanches par une ceinture en peau de
-tapir dans laquelle était passé un long coutelas; ses jambes étaient
-protégées contre les morsures des serpents par des bottes faites avec
-le cuir des jambes de devant d'un cheval, enlevé d'une seule pièce, et
-tout chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce cuir, en se
-séchant, avait pris la forme des membres qu'il devait préserver.
-
-Outre le couteau pendant à sa ceinture, le chef guaycurus avait posé
-sur le sol, auprès de lui, un carquois de quatre pieds de long, en peau
-de tapir, rempli de flèches; un arc de palo d'_arco_ poli et luisant,
-d'une force et d'une dimension peu communes, gisait près du carquois et
-à portée de sa main; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme
-lance, longue d'au moins quinze pieds et armée d'un fer tranchant,
-garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'autruche.
-
-Le second Indien était à peu près du même âge que son interlocuteur;
-les traits de son visage, malgré la peinture et les tatouages qui les
-défiguraient, étaient beaux, et sa physionomie, douée d'une extrême
-mobilité; il était vêtu et armé comme le premier; seulement, à la
-coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du
-palmier ubassa, qui lui couvrait le sommet de la tête, il était facile
-de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi puissante
-que celle des Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune, bien
-que souvent elles soient en guerre l'une contre l'autre.
-
-Le dernier Indien était un pauvre diable, à demi nu, maigre,
-courbé, d'une apparence timide et maladive: un esclave, selon toute
-probabilité; il se tenait craintivement hors de portée de voix des deux
-chefs, dont il surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder.
-Ces chevaux, peints comme leurs maîtres de différentes couleurs,
-n'avaient pour tout harnachement qu'une selle grossière, garnie
-d'étriers de bois, recouverte d'une peau de tapir, et à droite et à
-gauche de laquelle pendaient un lasso et les redoutables bolas; en
-guise de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de
-l'ananas sauvage.
-
-Au moment où nous mettons en scène ces trois personnages, le chef
-guaycurus parlait, tout en fumant une espèce de calumet fait de
-feuilles de palmier roulé, écouté avec la plus sérieuse déférence par
-l'autre chef, qui se tenait debout devant lui, appuyé nonchalamment sur
-sa longue lance.
-
-«L'homme que mon frère Emavidi-Chaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il,
-le soleil descend rapidement sous la terre; plusieurs heures se sont
-écoulées depuis que j'attends au rendez-vous; que pense le chef des
-Payagoas?
-
---Il faut attendre encore; l'homme viendra; il a promis: bien que
-dégénéré, ce n'est point une face pâle; il a dans les veines quelques
-gouttes du sang des Tupis.»
-
-Le Guaycurus hocha à plusieurs reprises la tête d'un air de dédain.
-
-«Quel est le nom de cette homme? reprit-il.
-
---Tarou-Niom le connaît? Il a Une fois déjà traité avec lui; c'est un
-mamaluco. Son nom est Malco Díaz.
-
---Je l'ai vu,» dit laconiquement le chef en penchant d'un air pensif la
-tête sur sa poitrine.»
-
-Il y eut un silence de quelques instants; ce fut le Guaycurus qui le
-rompit.
-
-«Mon frère Emavidi-Chaimè a-t-il vu jamais, dit-il d'une voix sourde,
-les jaguars s'attaquer entre eux et se faire la guerre?
-
---Jamais, répondit le chef payagoas.
-
---Alors, pourquoi le chef croit-il à la bonne foi de cet homme? Le sang
-indien, s'il lui en reste quelques gouttes, est tellement mêlé dans
-ses veines avec celui des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa
-vigueur et n'est plus qu'une eau rougeâtre sans qualité efficace.
-
---Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur
-la bonne foi de ce mamaluco que je compte.»
-
-Tarou-Niom leva la tête.
-
-«Sur quoi donc alors? demanda-t-il.
-
---Sur sa haine, d'abord, et ensuite ...
-
---Ensuite?...
-
---Sur son avarice.»
-
-Le chef guaycurus réfléchit un instant.
-
-«Oui, reprit-il enfin, c'est à ces deux sentiments seuls qu'on doit
-s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi; mais ce
-mamaluco n'est-il pas un Paulista?
-
---Non, c'est au contraire un Sertanejo.
-
---Les blancs, n'importe à quelle classe ils appartiennent sont toujours
-mauvais; quelle garantie ce Malco a-t-il donnée au capitão des Payagoas?
-
---La meilleure que je pusse désirer; son fils, qu'il avait chargé de me
-porter son message, est venu dans mon village avec deux esclaves noirs;
-un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre
-les mains de mes guerriers.
-
---Bon, répondit Tarou-Niom avec un geste de satisfaction, je reconnais
-à ce trait la prudence de mon frère Emavidi-Chaimè; si le père est un
-traître, l'enfant mourra.
-
---Il mourra.»
-
-Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre
-les deux interlocuteurs.
-
-Le soleil avait complètement disparu, l'ombre couvrait la terre, les
-ténèbres enveloppaient comme d'un linceul funèbre la forêt où se
-trouvaient les deux hommes; déjà, dans les profondeurs inexplorées du
-désert, de sourds rugissements commençaient à retentir et annonçaient
-le réveil des hôtes sinistres de la nuit.
-
-L'esclave qui était un Indien mundrucus, sur l'ordre de son maître
-Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, car les Indiens de cette nation
-ont adopté les titres portugais, rassembla du bois sec, en forma une
-espèce de bûcher entre les deux chefs et y mit le feu, afin que la
-lueur éloignât les bêtes fauves.
-
-«Il est bien tard, dit encore le Guaycurus.
-
---La route est longue pour venir ici, répondit laconiquement le
-Payagoas.
-
---Le mamaluco a-t-il expliqué à mon frère pour quelle raison il
-désirait le concours de ses guerriers et des miens.
-
---Non, Malco est prudent, un esclave peut trahir la confiance de son
-maître et vendre son secret à un ennemi; le mamaluco se réserve de
-nous instruire lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer; mais je
-connais Malco depuis longtemps déjà, et je sais que jusqu'à un certain
-point nous aurions tort de ne pas nous fier à lui.
-
---Bon! répondit le chef avec hauteur; à moi, que m'importe cet homme?
-Je ne suis venu que sur l'invitation de mon frère; je sais que lui ne
-me trahira pas, cela me suffit.
-
---Je remercie mon frère Tarou-Niom de son opinion sur moi; depuis
-longtemps déjà je lui suis dévoué.»
-
-En ce moment, on entendit un bruit éloigné, léger, presque
-insaisissable d'abord, mais qui se rapprocha rapidement et ressembla
-bientôt au grondement d'un tonnerre lointain.
-
-Les deux Indiens prêtèrent l'oreille pendant quelques secondes, puis
-ils échangèrent un sourire.
-
-«C'est le galop d'un cheval, dit Tarou-Niom.
-
---Dans quelques minutes, il sera ici.»
-
-Les chefs ne s'étaient pas trompés, c'était en effet le galop furieux
-d'un cheval qui arrivait avec une extrême rapidité.
-
-Bientôt les branches se brisèrent, les buissons s'écartèrent sous
-l'effort puissant du poitrail d'un cheval lancé à toute course, et un
-cavalier bondit dans la clairière.
-
-Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta court sa monture, sauta à
-terre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit
-le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.
-
-Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà
-présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et
-s'assit en face d'eux.
-
-«Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.
-
---C'est vrai, capitão, répondit Malco en essuyant du revers de la main
-droite son front couvert de sueur; depuis longtemps déjà j'aurais dû
-être ici; mais cela m'a été impossible: mon maître a campé dans un lieu
-plus éloigné que je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être
-exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible
-de venir plus tôt.
-
---Bon; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de
-perdues ne sont rien, si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.
-
---Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes-vous
-toujours résolus de rompre la trêve que, il y a sept lunes, vous avez
-conclue avec les blancs?
-
---Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.
-
---J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.
-
---Que le guerrier parle, des capitãos l'écoutent; ils jugeront de la
-franchise de ses paroles.
-
---Fort bien. Voici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette
-question: je sais la loyauté que vous apportez dans toutes vos
-transactions, même avec les blancs, malgré la haine que vous avez pour
-eux; si vous consentiez, comme on vous en prie, je le sais depuis
-quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer,
-par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu
-d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels
-vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de
-trahir. Vous voyez que je vous parle loyalement.»
-
-Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée
-et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs
-mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoutées
-froidement et presque avec indifférence par les deux chefs.
-
-«Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus
-depuis que j'ai fait signifier aux Paulistas la rupture de la trêve.»
-
-Malco Díaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste
-de satisfaction à cette déclaration si nette et si péremptoire.
-
-«Ainsi, vous avez recommencé la guerre? dit-il.
-
---Oui, répondit simplement l'Indien.
-
---Alors, tout est bien, fit le métis.
-
---J'attends, reprit le Guaycurus.
-
---La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas venu aussi vite au
-rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux
-puissants capitãos, ajouta le Payagoas.»
-
-Malco Díaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il
-reprit la parole.
-
-«Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard
-de vipère sous ses sourcils croisés.
-
---Nous sommes des guerriers, que le mamaluco s'explique; si ce qu'il
-veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le
-servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant
-un sourire de mépris entre ses lèvres serrées.»
-
-Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre
-l'intention ironique des paroles prononcées par le chef guaycurus.
-Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit
-d'un ton dégagé:
-
-«Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à
-surprendre que n'ayant point la moindre méfiance et croyant que la
-trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.
-
---Ah! firent les deux Indiens.
-
---Oui, reprit Malco, je suis d'ailleurs d'autant plus certain de ce que
-j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire depuis le jour où cette
-caravane a quitté _Nelherohy_[2], c'est moi qui lui ai servi de guide.
-
---Bon, ainsi le doute n'est pas possible? dit le Guaycurus.
-
---En aucune façon.
-
---Et vers quel pays se dirige cette caravane?
-
---Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San
-Lourenço.»
-
-Malco Díaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur
-l'effet produit par cette révélation; en effet, le rio San Lourenço
-est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus; mais il
-se trompa: les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut
-impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace
-d'émotion.
-
-«Ces hommes sont des Paulistas? demanda Tarou-Niom.
-
---Non, répondit nettement le métis.»
-
-Les deux chefs échangèrent un regard.
-
-Malco Díaz surprit ce regard.
-
-«Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulistas, cependant ce
-sont pour vous des ennemis.
-
---Peut-être, fit le Payagoas.
-
---Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses
-qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?
-
---Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.
-
---Non seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.
-
---Que pense de cela le Sertanejo?
-
---Moi?
-
---Oui.
-
---Qu'il faut l'en empêcher,
-
---Fort bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent
-s'emparer?
-
---L'or et les diamants qui sont dans le pays.
-
---Ils savent donc qu'il y en a?»
-
-Le métis sourit avec ironie.
-
-«Non seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si
-bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.
-
---Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard
-scrutateur.
-
---C'est comme cela, fit-il, sans se déconcerter.
-
---Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays?
-demanda le Guaycurus.
-
---Moi, répondit effrontément Malco.
-
---Toi! s'écria Tarou-Niom, alors tu es un traître.»
-
-Le mamaluco haussa les épaules.
-
-«Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi?
-Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous confié ce secret
-en me défendant de le révéler? Je l'ai découvert, je l'ai divulgué,
-c'était mon droit.
-
---Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les
-dénonces-tu aujourd'hui?
-
---Cela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il
-vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.
-
---Écoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne
-ta couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères; nous ne
-chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette
-indigne trahison; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur,
-cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix
-exiges-tu? Réponds, et sois bref.»
-
-Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant
-aussitôt:
-
-«Peu de chose, dit-il, le droit de prendre le prisonnier qui me
-conviendra et de le choisir sans que nul s'y puisse opposer.
-
---Soit, il sera fait ainsi.
-
---Alors, vous acceptez?
-
---Certes; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent
-la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à
-l'improviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes.»
-
-Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit
-aussitôt.
-
-«Et si après cet avertissement ils renonçaient à leur projet?
-demanda-t-il.
-
---Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être
-inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.»
-
-Malco Díaz fit un geste de fureur; mais, au bout d'un instant, un
-sourire railleur plissa ses lèvres.
-
-«Oh! murmura-t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'un pas.
-
-
-[1] En botocoudo, _tarou_, soleil; _niom_, venir: soleil levant.
-
-[2] Nom donné à Rio de Janeiro par les Indiens Tupinambas, et
-qui signifie littéralement eau cachée. Le nom de Rio de Janeiro,
-c'est-à-dire Rivière de Janvier, a une origine toute religieuse. Nous
-citons ce fait, parce qu'il consacre une grave et sérieuse erreur
-géographique. D'après Rocha Pitta, lorsque les Portugais commandés
-par Mem de Sâ, repoussèrent les Français de Villegagnon de la baie de
-Gambara, où ils s'étaient établis, ils virent soudain apparaître un
-jeune homme, éclatant de lumière, qui combattit avec l'armée portugaise
-et lui donna la victoire; ils crurent si bien reconnaître en lui saint
-Sébastien dont le nom avait été imposé à l'héritier présomptif de la
-couronne de Portugal qu'ils le donnèrent à la ville nouvelle dont les
-murs ne tardèrent pas à s'élever et qu'ils appelèrent en conséquence
-São Sebastião; quant au nom de Rio de Janeiro plus généralement usité,
-il vient simplement de ce que cette baie magnifique fut découverte le
-15 du mois de janvier; malheureusement, ainsi que nous l'avons dit
-déjà, cette dénomination consacre une grave erreur, par la raison toute
-simple que la baie de Rio de Janeiro n'est pas formée par un fleuve,
-et les Indiens avaient raison en lui donnant le nom de Nelherohy,
-c'est-à-dire eau cachée.
-
-
-
-
-III
-
-LE MARQUIS DE CASTELMELHOR.
-
-
-L'homme que le marquis avait appelé immédiatement après son entrevue
-avec le mamaluco, et qu'il avait aussitôt fait entrer dans sa tente,
-était petit, trapu, mais bien fait et nerveux; âgé d'une quarantaine
-d'années au plus, il avait atteint le point culminant du développement
-des forces humaines.
-
-Indien de pure race, il portait sur son visage intelligent, que
-ne défiguraient ni tatouages ni peinture, les traits distinctifs,
-bien qu'un peu effacés, de la race mogole; ses yeux noirs, vifs et
-bien ouverts, son nez droit, sa bouche grande, ses pommettes un peu
-saillantes, lui formaient une physionomie qui, sans être belle, ne
-manquait pas d'un certain charme sympathique, tant elle respirait
-l'audace et la franchise, mêlées à la finesse inhérente à sa race.
-Ainsi que nous l'avons dit, il commandait les quelques soldados da
-conquista attachés à la caravane.
-
-Le capitão, car tel est le titre qu'il portait, salua respectueusement
-le marquis et attendit qu'il lui plût de lui adresser la parole.
-
-«Asseyez-vous, Diogo, lui dit avec bonté le marquis, nous avons à
-causer longuement ensemble.»
-
-L'Indien s'inclina et s'assit modestement sur l'extrême bord d'un siège.
-
-«Vous avez vu l'homme qui est sorti de cette tente il n'y a qu'un
-instant, n'est-ce pas? reprit le marquis en entrant du premier coup
-dans le cœur de la question.
-
---Oui, Excellence, répondit le capitão.
-
---Et sans doute vous l'avez reconnu?»
-
-L'Indien sourit sans autrement répondre.
-
-«Bien; que pensez-vous de lui?»
-
-Le capitão fit tourner avec embarras son feutre entre ses mains, en
-baissant les yeux pour éviter le regard que le marquis fixait sur lui.
-
-«De qui, Excellence? dit-il.
-
---De l'homme dont je vous parle et que vous connaissez bien.
-
---Dame! Excellence, reprit-il, j'en pense ce que vous en pensez
-vous-même probablement.
-
---Je vous demande votre opinion, senhor don Diogo, afin de juger si
-elle se rapporte à la mienne.
-
---Eh! Eh! fit l'Indien en hochant la tête.
-
---Ce qui signifie....
-
---Que cet individu est un traître, puisque vous exigez absolument que
-je le dise, Excellence.
-
---Ainsi, vous aussi vous croyez à une trahison de sa part?
-
---Dame! Excellence, pour parler franchement, car c'est une explication
-franche que vous me demandez, n'est-ce pas?
-
---Certes!
-
---Eh bien! Je suis convaincu que ce mamaluco maudit nous mène tout
-doucement à quelque traquenard qu'il a préparé de longue main sous nos
-pas, et dans lequel il nous fera tomber au moment où nous y penserons
-le moins.
-
---Ceci est fort sérieux, savez-vous? répondit le marquis d'un air
-rêveur.
-
---Très sérieux, en effet, Seigneurie; Malco est un Sertanejo, et, dans
-la langue du désert, _sertão_ est le synonyme de trahison.
-
---Eh bien! Je vous l'avoue, capitão, les soupçons que vous émettez en
-ce moment sur notre guide ne m'étonnent pas: ils m'étaient, depuis
-quelques jours, venus à moi-même.
-
---Je suis heureux, Excellence, de vous voir partager mon opinion;
-seulement, permettez-moi de vous dire que je n'ai pas de soupçons.
-
---Comment, vous n'avez pas de soupçons? s'écria le marquis avec
-surprise.
-
---Non, j'ai une certitude.
-
---Une certitude! Et vous ne m'en avez rien dit jusqu'à présent.
-
---Excellence, c'est toujours une chose fort sérieuse que de dénoncer
-un homme et de l'accuser, lorsque surtout on n'a à l'appui de cette
-accusation à montrer aucune preuve matérielle; j'ai une certitude
-morale, oui, mais il me serait impossible de prouver ce que j'avance en
-ce moment devant vous.»
-
-Le marquis laissa tomber sa tête sur la poitrine et demeura silencieux
-pendant quelques instants.
-
-«Mais, reprit-il, cette certitude morale dont vous me parlez se base
-sur des indices quelconques?
-
---Oh! Les indices ne manquent pas, Excellence; malheureusement, ces
-indices paraîtraient bien futiles si je les révélais à des personnes
-qui ne fussent pas prévenues; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous
-rien dire avant que vous m'interrogeassiez.
-
---Peut-être avez-vous eu raison d'agir ainsi, don Diogo, mais
-maintenant la position est changée; c'est moi qui de mon propre
-mouvement vous ai demandé cet entretien; la situation dans laquelle
-nous nous trouvons est critique, elle peut le devenir davantage encore,
-ne craignez donc pas de vous expliquer nettement avec moi.
-
---Je le ferai, puisque vous le désirez, Seigneurie; d'ailleurs, quoi
-qu'il arrive, j'ai pour moi la conviction de faire mon devoir, et cela
-me suffit, quand même Malco parviendrait à prouver à Votre Excellence
-que je ne lui ai pas dit la vérité.
-
---Vous n'avez rien à redouter du senhor Malco.
-
---Tout violent et tout méchant qu'il est, Seigneurie, répondit le
-capitão avec une certaine animation, je ne le crains pas, et il le sait
-bien; cette fois-ci n'est pas la première où nous avons eu maille à
-partir ensemble; déjà à diverses reprises nous nous sommes mesurés et
-nos griffes se sont trouvées de même longueur.
-
---Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur prêtez,
-senhor, vous n'avez rien à redouter de Malco Diaz, par la raison toute
-simple qu'il n'est plus à mon service et qu'il a quitté le camp pour ne
-plus y revenir, sans doute.
-
---Comment, Seigneurie, s'écria l'Indien avec étonnement, vous l'avez
-congédié?
-
---Non pas, c'est lui-même, de son plein gré qui nous a abandonnés à
-nous-mêmes.»
-
-Le capitão fronça les sourcils en hochant la tête à plusieurs reprises.
-
-«Votre Excellence a eu tort de le laisser partir; lorsqu'on tient en
-son pouvoir un coquin de cette trempe, on ne le lâche pas.
-
---Que pouvais-je faire? Son engagement était terminé, il a refusé de
-le renouveler ou seulement de le prolonger de quelques jours, j'ai été
-contraint de consentir à son départ.
-
---C'est juste, Excellence, pardonnez-moi; cet homme était libre, vous
-ne pouviez pas le retenir; c'est égal, en pareil cas, moi je n'aurais
-pas agi ainsi, surtout après les soupçons que vous m'avez dit avoir
-sur lui.
-
---Je sais bien que j'ai eu tort; malheureusement je n'avais aucun
-prétexte à lui donner, aucune raison plausible à faire valoir pour
-l'arrêter, cela aurait produit un scandale que j'ai voulu éviter; si
-j'avais échoué cela aurait probablement précipité la catastrophe qui
-sans doute nous menace.
-
---Oui, oui, tout cela est vrai; mais, croyez-moi, Seigneurie, si
-Malco nous a aussi brusquement quittés, c'est qu'il avait de fortes
-raisons pour cela, qu'il nous a sans doute conduits juste au point où
-il voulait nous faire arriver, et qu'il a près d'ici des affidés avec
-lesquels il prépare notre perte.
-
---Je le crois comme vous, don Diogo; mais quels sont ces affidés? Où
-sont-ils embusqués? Voilà ce que je ne saurais dire, et cependant ce
-qu'il serait fort important pour nous de savoir, et cela le plus tôt
-possible.»
-
-Le capitão sourit avec finesse.
-
-«Seuls les oiseaux et les poissons ne laissent pas de traces de leur
-passage, dit-il; si adroit que soit un homme, on peut toujours, en s'en
-donnant la peine, découvrir sa piste.
-
---Ainsi, vous vous feriez fort de savoir où cet homme s'est retiré?
-
---Parfaitement, Excellence; malgré les précautions dont il a entouré sa
-fuite et le soin qu'il a pris pour cacher sa piste, je suis certain de
-la découvrir en moins d'une heure, et cela d'autant plus facilement
-que depuis longtemps déjà je le surveille et que j'ai étudié ses
-habitudes.
-
---Malheureusement, avant de rien entreprendre, il nous faut attendre
-le lever du soleil, et la nuit lui suffira pour se mettre à l'abri de
-notre atteinte.
-
---Pourquoi attendrions-nous jusqu'à demain, Excellence? Je vous prie de
-me pardonner d'oser vous interroger.
-
---Dame, il me semble que pour découvrir une piste, serait-elle même
-très bien indiquée, la première condition est d'y voir clair, et en ce
-moment nous sommes enveloppés de ténèbres d'autant plus épaisses que la
-nuit est sans lune.
-
---Ceci est de peu d'importance, Seigneurie, répondit en souriant le
-capitão; pour un homme accoutumé, ainsi que je le suis, à parcourir le
-désert à toute heure et dans tous les sens, les ténèbres n'existent pas.
-
---Ainsi, s'écria le marquis avec un vif mouvement de satisfaction, si
-je vous ordonnais de monter à cheval?...
-
---J'y monterais à l'instant, Seigneurie.
-
---Et vous me rapporteriez des nouvelles?
-
---Cela ne fait pas de doute, ne suis-je pas un Indien moi-même,
-Excellence, un Indien civilisé, il est vrai, mais cependant j'ai
-conservé assez de la sagacité qui distingue la race à laquelle
-j'appartiens, pour ne pas craindre d'échouer dans une démarche qui,
-quoiqu'elle vous semble très difficile à mener à bien, n'est pourtant
-pour moi qu'un jeu d'enfant.
-
---Puisqu'il en est ainsi, don Diogo, mettez-vous donc en selle le plus
-tôt possible, et allez, au nom du ciel; j'attends votre retour avec la
-plus vive impatience.
-
---Avant le lever du soleil, je reviendrai, soyez sans inquiétude,
-Excellence, et avec de bonnes nouvelles; mais j'ai besoin que vous me
-laissiez conduire cette affaire à ma guise.
-
---Agissez comme vous le voudrez, capitão, je m'en rapporte à votre
-finesse et à votre loyauté.
-
---Je ne tromperai pas votre attente, Seigneurie,» répondit le capitão
-en se levant.
-
-Le marquis l'accompagna jusqu'au rideau de la tente, puis il
-revint s'asseoir; mais, après quelques minutes de réflexion, il se
-leva brusquement, sortit et se dirigea à grands pas vers la tente
-mystérieuse dont nous avons déjà eu occasion de dire quelques mots,
-et dans laquelle il entra après s'être fait reconnaître par les
-sentinelles qui avaient été, sur son ordre exprès, chargées de veiller
-sur elle.
-
-Cette tente, beaucoup plus vaste que celle dressée pour le marquis,
-était divisée en plusieurs compartiments par des murailles de toile
-ingénieusement adaptées, et ressemblait plutôt, pour le luxe et le
-confort, à une habitation disposée pour durer plusieurs mois, qu'à un
-campement éphémère de quelques heures.
-
-Le compartiment dans lequel s'était introduit le marquis était
-garni de sofas: un tapis recouvrait le sol, et une lampe d'argent
-curieusement ciselée, posée sur un meuble, répandait une lumière douce
-et mystérieuse.
-
-Une jeune négresse d'une vingtaine d'années, à la mine éveillée et à
-la tournure friponne, s'occupait, à l'entrée du marquis, à agacer un
-magnifique ara posé sur un perchoir de bois de rose, où il était retenu
-par une chaîne d'or attachée à l'une de ses pattes.
-
-La négresse, sans interrompre l'occupation dans laquelle elle
-semblait se complaire, et tout en faisant pousser à l'oiseau des cris
-discordants, se pencha nonchalamment vers le marquis, en se tournant
-à demi de son côté par un mouvement rempli d'une suprême insolence,
-laissa filtrer un regard railleur entre ses longs cils et attendit
-qu'il lui adressât la parole.
-
-Le marquis, sans paraître remarquer l'attitude hostile arborée par
-l'esclave, fit quelques pas vers elle et, la touchant légèrement du
-doigt:
-
-«Phœbé, lui dit-il en espagnol, vous plairait-il de remarquer ma
-présence?
-
---Que me fait votre présence à moi, señor marqués, répondit-elle en
-haussant légèrement les épaules.
-
---A vous, rien, Phœbé, c'est vrai, aussi n'est-ce pas pour vous que
-je suis venu, mais pour votre maîtresse, à laquelle je vous prie
-d'annoncer sans plus de retard ma présence.
-
---A cette heure?
-
---Pourquoi pas?
-
---Parce que doña Laura, fatiguée à ce qu'il paraît par le long trajet
-qu'il lui a fallu faire aujourd'hui, s'est retirée en m'ordonnant
-de ne laisser personne parvenir jusqu'à elle, et que, selon toute
-probabilité, elle s'est immédiatement livrée au repos.»
-
-Une rougeur fébrile envahit le visage du marquis, ses sourcils se
-froncèrent à se joindre; il fît un geste de colère, mais, comprenant
-sans doute le ridicule d'une scène avec une esclave qui accomplissait
-un ordre donné, il se maîtrisa aussitôt et, s'inclinant avec un sourire:
-
-«C'est bien, dit-il en haussant avec intention légèrement la voix,
-votre maîtresse est libre chez elle d'agir à sa guise; je ne me
-permettrai pas d'insister davantage, seulement cet entretien que depuis
-quelques jours elle me refuse avec une si grande obstination, je saurai
-là contraindre à me l'accorder.»
-
-A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un rideau fut soulevé, et doña
-Laura entra dans le salon:
-
-«Vous me menacez, je crois, don Roque de Castelmelhor,» dit-elle d'une
-voix incisive et fière.
-
-Et s'adressant à la jeune esclave:
-
-«Retire-toi, Phœbé, ajouta-t-elle; mais ne t'éloigne pas assez pour
-que, si j'avais besoin de toi, tu ne pusses accourir aussitôt.»
-
-Phœbé baissa la tête, jeta un dernier regard au marquis et sortit du
-salon.
-
-«Maintenant, señor caballero, reprit doña Laura dès que l'esclave eut
-disparu, parlez, je vous écoute.»
-
-Le marquis s'inclina respectueusement devant elle.
-
-«Pas avant, señorita, que vous ayez daigné prendre un siège.
-
---A quoi bon? Mais, ajouta-t-elle avec intention, si cette preuve
-de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais
-mauvaise grâce de ne pas vous obéir.»
-
-Le marquis se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas.
-
-Doña Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant
-d'un air ennuyé les bras sur la poitrine, tout en fixant sur son
-interlocuteur un regard hautain:
-
-«Parlez donc maintenant, je vous prie, dit-elle, Phœbé ne vous a pas
-menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'obligation dans
-laquelle je suis d'obéir à vos ordres a pu seule me contraindre à vous
-recevoir.»
-
-Ces paroles furent _sifflées_, si nous pouvons employer l'heureuse
-expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse
-imaginer et doña Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à
-demi un bâillement.
-
-Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne rien
-comprendre; il s'inclina en signe de remercîment et se prépara à parler.
-
-Doña Laura avait seize ans; elle était toute gracieuse et toute
-mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que
-possèdent seules les femmes espagnoles; sa démarche était empreinte
-de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses
-dont les Hispano-Américaines ont dérobé le secret aux Andalouses. Ses
-longs cheveux châtain foncé tombaient en boucles soyeuses sur ses
-épaules d'une blancheur éclatante; ses yeux bleus et rêveurs semblaient
-refléter l'azur du ciel et étaient couronnées par des sourcils noirs
-dont la ligne pure était tracée comme avec un pinceau; son nez droit
-aux ailes roses et mobiles, sa bouche petite et charmante, qui laissait
-en s'entr'ouvrant paraître le double chapelet de ses dents de perles,
-lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par
-la finesse et la transparence de son épiderme, sous lequel on voyait
-circuler un sang riche et généreux.
-
-Vêtue de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la
-jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le _beija
-flor_ dans le calice d'une fleur; en ce moment surtout qu'une colère
-contenue et maîtrisée à grand-peine faisait palpiter son sein virginal
-et couvrait ses joues d'un incarnat fébrile, doña Laura avait en elle
-quelque chose de séduisant et de majestueux à la fois qui imposait le
-respect et commandait presque la vénération.
-
-Don Roque de Castelmelhor, malgré le parti pris et l'intention formelle
-qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme puissant de cette
-beauté si noble et si pure; son regard se baissa devant celui de la
-jeune fille tout chargé de haine et presque de mépris, et ce fut d'une
-voix légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il paraissait
-attacher tant de prix.
-
-«Nous avons atteint señorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la
-limite des contrées civilisées du Brésil; car, si je ne me trompe,
-la route que maintenant il nous faut suivre, s'enfonce dans des
-déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé
-s'aventurer; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer
-franchement et de bien établir notre situation vis-à-vis l'un de
-l'autre.»
-
-Doña Laura sourit avec dédain, et, l'interrompant du geste:
-
-«Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on
-ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai,
-si vous le désirez, l'embarras d'entrer dans certains détails en vous
-les rappelant moi-même.... Oh! Ne m'interrompez pas, fit-elle avec
-vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le
-fait en deux mots: mon père, Don Zèno Álvarez de Cabral, descendant de
-l'un des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux environs
-de Buenos Aires pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous
-importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le
-milieu de la nuit, pendant un orage effroyable se présenta à la porte
-de son hacienda; ce voyageur c'était vous, señor, vous, descendant
-d'une race non moins illustre que la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres
-a été gouverneur du Brésil pour le roi. Le nom du marquis don Roque de
-Castelmelhor offrait à mon père toutes les garanties d'honneur et de
-loyauté qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non
-pas comme un étranger, non pas même comme un compatriote, mais comme un
-ami, comme un frère. Notre famille devint la vôtre; tout cela, n'est-il
-pas vrai? Répondez-moi, señor.
-
---Tout cela est vrai, señorita, répondit le marquis, dominé, malgré
-lui, par l'accent de la jeune fille.
-
---Je vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la
-franchise, señor, reprit ironiquement la jeune fille. Je continue:
-dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un
-siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que
-difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la
-population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre,
-qu'en se livrant à l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en
-faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert.
-Vous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues
-politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a
-délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison
-devînt la vôtre et que mon père ne conservât pas de secrets pour vous;
-il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut
-impossible d'obtenir la révélation; c'est que de la découverte de ce
-secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon
-père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil;
-ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par
-quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du
-moins à le pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice
-s'éveillassent au point de vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce
-que je ne chercherai pas à expliquer; la bassesse humaine a des replis
-dans lesquels il ne saurait me convenir de fouiller; bref, vous qui,
-pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître
-m'honorer de la moindre attention, me traitant plutôt en enfant qu'en
-jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont
-l'éducation vous faisait un devoir, je remarquai que tout à coup vos
-manières avaient complètement changé à mon égard et que vous me faisiez
-une cour assidue. Folle et rieuse enfant, comme je l'étais alors, cela
-m'étonna, sans cependant me toucher; vos attentions, loin de me plaire,
-me fatiguaient. Vous voyez que moi aussi je suis franche, caballero.
-
---Continuez, señorita, répondit en souriant le marquis, depuis
-longtemps déjà je connais votre franchise, il me reste à apprendre si
-vous poussez aussi loin la perspicacité.
-
---Vous ne tarderez pas à en juger, señor, reprit-elle ironiquement;
-peut-être vos soins et vos attentions auraient obtenu le résultat que
-vous en espériez, et en serais-je arrivée, sinon à vous aimer, du moins
-à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi,
-je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans
-votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et
-vous dévore sans doute encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises,
-laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre
-feint amour.
-
---Oh! Señorita! exclama le marquis avec un geste de dénégation.
-
---Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un
-comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore,
-de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage;
-malheureusement les faits sont là, péremptoires et sans réplique, pour
-donner un éclatant démenti à vos paroles.»
-
-La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour laisser au
-marquis la facilité de lui répondre, mais celui-ci, loin de le faire,
-se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.
-
-Doña Laura sourit.
-
-«La façon brutale dont vous m'avez enlevée traîtreusement au mépris
-de toutes lois divines et humaines, lorsque mes dédains réitérés vous
-eurent fait acquérir la certitude que je vous avais deviné, est pour
-moi la preuve la plus évidente de l'odieuse machination dont j'ai été
-la victime; si vous m'aimiez réellement, rien ne vous était plus facile
-que de demander ma main à mon père; pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
-
---Vous-même, señorita, n'aviez-vous pas répondu par un refus à la
-demande que j'avais eu l'honneur de vous adresser, répondit le marquis
-avec un accent de sarcasme caché.
-
---Certes, mais je ne suis qu'une jeune fille, répondit-elle avec
-animation, une enfant, vous-même l'avez dit, qui s'ignore soi-même et
-qui ne sait encore ni ce qu'elle aime ni ce qu'elle hait. Cette demande
-en mariage ne devait donc en aucune façon, et surtout au point de vue
-des convenances, m'être adressée à moi, mais à mon père seul, ou, à
-son défaut, à mon frère; mais non, vous aviez un autre but: ce mariage
-n'était qu'un prétexte pour vous emparer des immenses richesses que
-vous convoitez. En ce moment, vous n'oseriez me soutenir en face le
-contraire.
-
---Qui sait? murmura-t-il d'un air railleur.
-
---Aussi vous avez préféré me faire tomber dans un guet-apens, m'enlever
-à ma famille, que ma disparition plonge dans le plus profond désespoir,
-et me forcer à vous suivre, moi, pauvre enfant innocente et sans
-défense, prisonnière au milieu des bandits dont vous êtes le chef, au
-fond d'horribles déserts.
-
---Depuis que, selon votre expression, señorita, je vous ai si
-brutalement enlevée à votre famille, me suis-je conduit envers vous
-autrement que doit le faire un gentilhomme de mon nom et de ma race!
-N'ai-je pas, au contraire, toujours été pour vous l'esclave le plus
-dévoué et le plus attentif; ne vous ai-je pas, autant que le permettent
-les circonstances difficiles où je me trouve, entourée des soins les
-plus assidus et du respect le plus profond.
-
---C'est vrai, répondit-elle en éclatant d'un rire nerveux, de cela je
-dois convenir, mais quelle est la cause de ces soins et de ces respects?
-
---L'amour le plus sincère et le plus ...
-
---Assez de mensonges, señor, s'écria-t-elle avec violence, votre
-premier mot, en entrant sous cette tente, vous a trahi malgré vous!
-
---Señora!
-
---Vous vous croyez arrivé dans les parages du pays diamantaire
-découvert par un de mes ancêtres, et vous voulez essayer d'obtenir
-enfin de moi, par persuasion ou peut-être par violence, car l'avarice
-vous aveugle, la révélation du secret que vous vous imaginez que je
-possède! Osez me soutenir le contraire.»
-
-
-
-
-IV
-
-UN NOBLE BANDIT.
-
-
-Il y eut, après cette accusation si énergiquement formulée par la jeune
-fille, quelques minutes d'un silence funèbre sous la tente.
-
-Au dehors, le vent fouettait les arbres et faisait s'entrechoquer leurs
-branches avec des grincements sinistres ressemblant à des plaintes
-humaines.
-
-Les feuilles tourbillonnaient dans l'air et retombaient en grésillant
-sur les buissons; à de courts intervalles, la note lugubre de la
-chouette cachée dans le creux des rochers s'élevait, répétée de loin
-en loin comme un morne écho; des rumeurs vagues et sans nom passaient,
-emportées sur l'aile de la brise, mourant pour renaître sans cesse,
-ajoutant encore à la mystérieuse horreur de cette nuit sombre et sans
-lune, dont les ténèbres épaisses imprimaient aux objets une apparence
-fantastiquement funèbre.
-
-Le marquis s'était levé, les bras croisés derrière le dos, la tête
-penchée sur la poitrine; il marchait à grands pas dans la tente, en
-proie à une agitation intérieure, qu'il faisait de vains efforts pour
-dissimuler.
-
-Doña Laura, à demi couchée sur le sofa, la tête rejetée en arrière,
-le suivait d'un regard fixe et moqueur, attendant avec une inquiétude
-secrète l'explosion prochaine de cette colère qu'elle n'avait pas
-craint d'exciter, redoutant, sans nul doute, les conséquences que
-pourraient avoir pour elle les paroles cruellement vraies qu'elle
-s'était laissé emporter à prononcer; mais trop fière pour consentir à
-une rétractation, et ne voulant pas que son visage révélât, à l'ennemi
-qu'elle avait bravé et au pouvoir duquel elle se trouvait, les terreurs
-dont elle était en ce moment assaillie.
-
-Enfin, au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à la jeune
-fille, le marquis s'arrêta en face d'elle et releva la tête.
-
-Son visage était pâle, mais ses traits avaient repris leur apparence
-insouciante et railleuse; seul, un léger tressaillement nerveux de
-ses sourcils, indice chez lui d'une colère furieuse maîtrisée à
-grand-peine, témoignait des efforts qu'il lui avait fallu faire pour se
-dompter et reprendre sa puissance sur lui-même.
-
-Ce fut d'une voix douce, harmonieuse et exempte d'émotion qu'il reprit
-l'entretien si brusquement rompu.
-
-«Je vous ai laissée, n'est-ce pas, señorita, dit-il, parler sans vous
-interrompre; j'ai, dans cette circonstance,--vous me rendrez au moins
-cette justice,--fait preuve, non seulement de patience, mais encore de
-bon goût; en effet, ajouta-t-il avec un sourire ironique qui glissa à
-travers ses lèvres contractées et vint frapper la jeune fille au cœur
-d'un douloureux pressentiment; à quoi bon discuter un fait accompli?
-Rien de ce que vous direz ne changera votre position actuelle, vous
-êtes en mon pouvoir; nulle puissance humaine ne parviendra à modifier
-mes intentions sur vous; cet entretien que j'aurais désiré laisser se
-dérouler dans des conditions plus amicales peut-être, vous-même, de
-votre plein gré, l'avez placé sur le terrain brûlant où il se trouve
-en ce moment; qu'il soit fait selon votre volonté; j'accepte la lutte
-aussi franchement que vous me la présentez. Expliquons-nous donc une
-fois pour toutes, afin de bien nous comprendre et de ne plus revenir
-sur un sujet qui, sous tant de rapports, doit nous être à tous deux si
-pénible.»
-
-Il s'arrêta, la jeune fille appuya coquettement sa tête sur sa main
-droite et, le couvrant d'un regard où le mépris et la raillerie se
-mêlaient à un degré extrême, elle lui répondit d'une voix nonchalante
-et ennuyée:
-
-«Vous commettez une grave erreur, caballero, si je dois après ce qui
-s'est passé entre nous vous donner encore ce titre; cet entretien,
-auquel vous tenez tant, je m'en soucie fort peu; en vous voyant, mon
-indignation longtemps contenue a débordé malgré moi, j'ai voulu vous
-prouver que je n'étais pas votre dupe, et que je connaissais aussi
-bien que vous les projets chimériques que vous caressez au fond de
-votre cœur, voilà tout. Maintenant que je me suis expliquée clairement
-et sans ambages, je vous laisserai parler tout autant que cela vous
-plaira, puisqu'il m'est impossible de vous imposer silence et que
-je suis condamnée à vous entendre; seulement, je vous en préviens
-d'avance, afin de vous éviter des frais d'éloquence inutiles, quoi que
-vous me disiez, quelles que soient les menaces que vous me fassiez,
-vous n'obtiendrez pas de moi l'honneur d'une réponse; maintenant,
-parlez ou retirez-vous, à votre choix, l'un m'est aussi indifférent que
-l'autre.»
-
-Le marquis se mordit les lèvres avec tant de violence que le sang en
-jaillit; mais, reprenant son apparente insouciance, il répondit en
-ricanant:
-
-«En vérité, señorita, cette résolution est bien arrêtée dans votre
-esprit? Vous ne daignerez pas me répondre? Je serai privé d'entendre
-résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de votre voix si douce?
-Voilà qui est cruel; mais qui sait, peut-être parviendrai-je à éveiller
-votre curiosité ou à faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur
-la sympathie a une si grande puissance, alors, malgré vous, j'en suis
-convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.
-
---Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle
-pour me donner un démenti.
-
---Je n'aurai garde de la laisser échapper, señorita.»
-
-Le marquis approcha une butaca, la plaça à quelques pas, juste en face
-de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de
-nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé
-une causerie intime:
-
-«Señorita, dit-il, vous avez parfaitement, je dois en convenir, défini
-notre position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé
-par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit
-entre parenthèse, me l'a vendu fort cher; c'est donc avec l'intention
-la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la
-réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Vous
-voyez que j'imite votre franchise.... Le temps de la dissimulation
-est passé entre nous.... L'heure est arrivée de nous parler à cœur
-ouvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne vous
-accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres
-griefs à vos yeux; car, je l'avoue, votre beauté est éclatante, votre
-intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous
-les rapports, comme beaucoup d'hommes seraient heureux d'en rencontrer
-une pour passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris
-un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette.
-Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas
-davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous
-soyez, ne saurait me convenir: votre caractère a trop de rapports
-avec le mien; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre
-liberté, trop désireux d'imposer notre volonté, pour qu'il existe entre
-nous la moindre sympathie et que la vie en commun nous soit possible.
-J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre frère les moyens de
-séduction dont je disposais; malheureusement, tous mes efforts ont été
-inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause
-que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousée probablement
-si vous aviez consenti à m'accorder votre main: pardonnez-moi cette
-franchise brutale; mais, résolu à m'emparer du trésor que je convoite,
-j'aurais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regarde
-comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner à tout
-jamais ma liberté en faveur d'une femme que je n'aimais pas. Vous-même,
-señorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant
-par un refus formel à la demande que je vous adressais, recevez ici,
-señorita, l'expression de mes remercîments les plus sincères.»
-
-La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans
-ses mains à deux ou trois reprises. Presque aussitôt le rideau fut
-soulevé, et l'esclave parut.
-
-«Phoebé, lui dit doña Laura, comme probablement je ne pourrai prendre
-que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que je sens malgré moi
-s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le
-_maté_, mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques _papelitos_,
-peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose
-triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter
-les charmants discours du señor marquis aussi longtemps qu'il lui
-plaira de me les continuer.»
-
-L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré
-devant le sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque
-indifférence.
-
-Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux
-interlocuteurs s'observèrent silencieusement, puis le pas léger de
-la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans
-ses mains un plateau d'argent sur lequel se trouvaient le _maté_, des
-cigarettes en paille de maïs et un _braserito_ d'argent plein de feu.
-
-Phoebé présenta le maté à sa maîtresse, et fit un mouvement pour se
-retirer.
-
-«Demeure, chica, lui dit doña Laura, ce que le señor marquis a à me
-dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur
-l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.»
-
-La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint
-incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec
-elle un sourire moqueur qui redoubla encore, si cela est possible, la
-rage du marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne
-laissa rien paraître de l'effet produit sur lui par cette nouvelle
-raillerie.
-
-«Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant votre esclave,
-señorita; peu m'importe qui m'entende et qui m'écoute; d'ailleurs,
-rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous
-laisserai libre de vous livrer au repos si tel est votre désir.»
-
-Doña Laura aspirait son maté sans s'occuper en aucune façon des paroles
-du marquis.
-
-«Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle,
-celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que mieux pour me
-tenir éveillée.
-
---Je vous disais donc, señorita, continua imperturbablement le marquis,
-que, repoussé par vous, mais ne voulant pas renoncer à des projets
-depuis longtemps mûris et arrêtés dans mon esprit, j'avais enfin résolu
-de vous enlever. Chez un homme de mon caractère, une résolution prise
-est immédiatement exécutée. Je ne vous ennuierai pas du récit des
-moyens employés par moi pour réussir à tromper l'inquiète vigilance
-et la sollicitude de votre famille. Puisque vous êtes ici seule, en
-mon pouvoir, à plusieurs centaines de lieues de la résidence de votre
-père, c'est que non seulement j'ai réussi à vous faire tomber dans le
-piège tendu par moi sous vos pas, mais encore à si bien égarer les
-soupçons de ceux qui s'intéressent à votre sort, qu'ils ne savent même
-pas encore aujourd'hui quelle direction il leur faudrait prendre pour
-retrouver vos traces.
-
---Décidément, Phoebé, ce maté est trop amer, dit la jeune fille en
-repoussant la tasse; donne-moi une cigarette.»
-
-L'esclave obéit.
-
-«Maintenant, señorita, continua le marquis toujours impassible,
-j'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été dit jusqu'à
-présent n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue
-peut-être, mais que vous me pardonnerez, car elle était indispensable
-pour que je fusse bien compris de vous. Je vous ai enlevée, cela est
-vrai, mais rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde,
-votre honneur sera sauvegardé, je vous en donne ma foi de gentilhomme.
-Vous souriez, vous avez tort. Je suis honnête à ma manière. Jamais,
-quoiqu'il arrive, je n'abuserai de votre position, autrement que pour
-obtenir de vous la révélation du secret que vous vous obstinez sans
-raison à garder. Que vous importe la connaissance de ce riche gisement
-de diamants, puisque jamais, ni vous, ni aucun des membres de votre
-famille vous ne serez en position de l'exploiter; il est donc inutile
-entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise, qui en ce moment
-peux ce que je veux, n'en profiterais-je pas? Dieu n'a pas créé de
-telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies. À
-l'or et au diamant il faut le soleil, comme à l'homme il faut l'air.
-Réfléchissez; toute dénégation de votre part serait inutile. Donnez-moi
-les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je
-vous rends, non seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous
-faire remettre saine et sauve, sans que votre honneur puisse être
-suspecté, aux mains de votre famille, si longue que soit la distance
-qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette
-proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble,
-d'être par vous prise en considération. Réfléchissez-y bien, il s'agit,
-pour vous de tout votre bonheur à venir que vous jouez en ce moment par
-un point d'honneur mal compris. Votre père ou votre frère seraient ici
-qu'ils vous ordonneraient eux-mêmes de parler, j'en suis convaincu, et,
-de retour près d'eux, ils vous absoudront avec joie, en vous revoyant,
-d'avoir manqué à votre parole; répondez-moi un mot, un seul: «Oui,» et
-à l'instant vous êtes libre.»
-
-Le marquis fit une pause. Doña Laura demeura muette, elle semblait ne
-pas avoir entendu.
-
-Don Roque fit un geste de dépit.
-
-«Vous vous obstinez, señorita, reprit-il avec une certaine animation,
-vous avez tort; vous jouez, je vous le répète, votre avenir et votre
-bonheur futur en ce moment, mais je veux être de bonne composition
-avec vous. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, señorita,
-je vous laisse jusqu'à demain, à l'heure du départ, pour me donner une
-réponse catégorique.
-
---Une autre cigarette, Phoebé, interrompit doña Laura en haussant les
-épaules.
-
---Prenez-y garde, s'écria don Roque avec une irritation mal contenue.
-Prenez-y garde, señorita, il faut en finir une fois pour toutes avec
-ces continuelles dénégations.»
-
-La jeune fille se leva, fit un pas vers le marquis, le toisa un instant
-de la tête aux pieds en le couvrant pour ainsi dire d'un regard chargé
-de tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui, et, se tournant vers
-Phoebé immobile et muette à ses côtés:
-
-«Viens, chica, lui dit-elle en appuyant la main sur son épaule, la nuit
-est fort avancée, il est temps de nous retirer et de nous livrer au
-sommeil; le sommeil fait oublier.»
-
-Et sans accorder un regard de plus au marquis, muet et stupéfié de
-cette audacieuse initiative, la jeune fille quitta le salon.
-
-Malgré lui, le marquis demeura un instant immobile à la place qu'il
-occupait, les yeux opiniâtrement fixés sur le rideau dont les plis
-conservaient encore une dernière et presque insensible vibration. Tout
-à coup, il se redressa, passa sa main sur son front moite de sueur,
-et, lançant un regard de haine du côté où doña Laura avait disparu:
-
-«Oh! s'écria-t-il d'une voix étouffée par la fureur, de combien de
-tortures payerai-je tant d'insultes.»
-
-Il quitta la tente en chancelant comme un homme ivre.
-
-L'air froid de la nuit en frappant son visage lui fît éprouver un
-indicible soulagement; peu à peu ses traits se rassérénèrent, le calme
-rentra dans son esprit; un ironique sourire plissa ses lèvres minces,
-et il murmura à demi-voix, tout en se dirigeant à grands pas vers sa
-tente:
-
-«Insensé que je suis de m'emporter ainsi contre une folle enfant; que
-me font en réalité, ses insultes et ses mépris? Ne suis-je pas le
-maître de briser son orgueil! Patience! Patience! Ma vengeance, pour
-être longue à arriver, ne la frappera que plus cruellement et ne sera
-que plus terrible.»
-
-Le plus profond silence régnait dans le campement. Sauf les sentinelles
-qui veillaient sur la sûreté commune, tous les Brésiliens dormaient du
-sommeil le plus calme, étendus çà et là autour des feux à demi éteints,
-on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers
-les arbres et la note plaintive de la chouette qui parfois se mariait
-aux hurlements lointains des bêtes fauves en quête d'une proie.
-
-Le marquis rentra dans sa tente. Après avoir relevé la mèche d'une
-lampe dont la lueur tremblotante éclairait faiblement les objets
-environnants, don Roque approcha un escabeau d'un ballot qui lui
-servait de table, et sortant de sa poitrine, un papier jauni et maculé,
-sur lequel était grossièrement dessiné, par une main inhabile, une
-espèce de plan informe, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin
-et ne tarda pas à être complètement absorbé par les réflexions que sans
-doute ce plan suggérait.
-
-La nuit tout entière s'écoula ainsi, sans que le marquis quittât la
-position qu'il avait prise et sans que ses yeux se fermassent un seul
-instant.
-
-C'est que ce plan, tout informe et incomplet qu'il paraissait être,
-était celui du pays diamantaire qui recélait les incalculables
-richesses si ardemment convoitées par le jeune homme, et que,
-commençant à pressentir la possibilité d'un refus de la part de la
-jeune fille, refus contre lequel viendraient se briser, comme sur un
-roc, toutes les combinaisons élaborées avec tant de soin par lui, il
-cherchait, en redoublant de soin dans l'étude de ce plan, à éluder
-cette difficulté et à trouver, sans secours étranger, cette riche proie
-qui menaçait de lui échapper et dont la pensée seule lui brûlait le
-cœur.
-
-Mais ce plan fait de mémoire longtemps après avoir vu le pays, et
-ce, d'une façon superficielle, par un homme ignorant, ne pouvait
-malheureusement être que d'un faible secours au marquis; il le sentait
-malgré lui, et cette certitude redoublait sa fureur.
-
-Mais que faire à une femme plus qu'il avait fait à doña Laura? Comment
-vaincre sa résistance et la contraindre à parler? Si profondément
-corrompu, si complètement vicieux que fût le marquis, cependant il
-était gentilhomme de haute race, il restait encore en lui quelque
-chose de sa noble origine, et quels que fussent les projets de
-vengeance qu'il recélât dans sa pensée contre cette frêle créature qui
-s'obstinait à lui tenir tête, il y avait des moyens dont la seule idée
-le faisait frémir et devant lesquels il reculait avec horreur, tant
-il lui répugnait d'en arriver à des violences matérielles, lâchetés
-honteuses, indignes de lui.
-
-Depuis plus de trois heures déjà le soleil était levé; le marquis,
-toujours plongé dans ses réflexions, n'avait pas semblé s'apercevoir du
-retour de la lumière, lorsque le galop d'un cheval, qui se rapprochait
-rapidement, lui fit subitement relever la tête.
-
-Au même instant, le rideau de la tente fut soulevé et le capitão entra.
-
-L'Indien était couvert de poussière, ses traits enflammés et son front
-inondé de sueur témoignaient de la vélocité de la course qu'il venait
-d'accomplir.
-
-«Ah! C'est vous, Diogo, s'écria le marquis en l'apercevant, soyez le
-bienvenu. Quoi de nouveau?
-
---Rien, Excellence, répondit le capitão.
-
---Comment rien, est-ce que vous n'auriez pu parvenir à découvrir la
-piste de ce Malco?
-
---Pardonnez-moi, Excellence, j'ai suivi au contraire cette piste
-pendant plus de trois heures.
-
---Alors, vous devez avoir des nouvelles?
-
---J'en ai, oui Excellence, mais non pas, sans doute, celles que vous
-attendez.
-
---Expliquez-vous, mon ami, j'ai la tête un peu fatiguée, et je ne suis
-nullement en train de deviner des énigmes.
-
---Voici le fait en deux mots, Excellence. Après avoir, ainsi que je
-vous l'ai dit, suivi pendant environ trois heures sans dévier d'une
-ligne la piste de Malco, piste, soit dit à son honneur, parfaitement
-embrouillée et à laquelle tout autre que moi se serait inévitablement
-laissé tromper, tant elle était habilement faite, je suis arrivé sur
-la lisière d'une forêt où je n'hésitai pas à entrer; absorbé par le
-soin que je prenais de ne pas m'écarter de cette piste endiablée, je ne
-songeai pas à veiller autour de moi, de sorte que j'allai tout droit
-donner dans un campement indien.
-
---Un campement d'Indiens si près de nous! s'écria le marquis avec
-surprise.
-
---Mon Dieu oui, Excellence.
-
---Mais d'Indiens mansos, sans doute.
-
---Non pas, Excellence; d'Indiens bravos, au contraire, et des plus
-bravos de cette contrée encore.
-
---Hum! Déjà.
-
---Oui; je me trouvai donc subitement face à face avec trois Indiens,
-dont l'un était un Guaycurus, l'autre un Payagoas; quant au troisième
-c'était tout simplement un esclave Mondurucu.
-
---Oh! Oh! Voilà qui est sérieux pour nous.
-
---On ne peut plus sérieux, Excellence.
-
---Et comment vous êtes-vous sorti de ce guêpier?
-
---De la manière la plus simple du monde, Excellence; ces sauvages ont
-de l'honneur, à leur façon s'entend; bien que mon uniforme leur révélât
-à l'instant qui je suis, c'est-à-dire un de leurs ennemis les plus
-acharnés, cependant ils m'accueillirent amicalement, et m'invitèrent à
-m'asseoir près de leur feu.
-
---Cela est étrange, murmura le marquis.
-
---Pas autant que cela doit sembler aux personnes qui ne connaissent
-pas les mœurs de ces barbares, Excellence. Voyant qu'ils me recevaient
-ainsi, j'acceptai franchement leur invitation et je m'assis près d'eux;
-mon but était de les faire causer, ce à quoi je réussis complètement.
-
---Ah! Ah! Et que vous dirent-ils?
-
---Ils m'apprirent que Malco les était venu trouver quelques heures
-avant moi, qu'il s'était longuement entretenu avec eux et qu'il leur
-avait appris votre présence, le nombre d'hommes dont vous disposiez et
-jusqu'à l'endroit juste où vous aviez assis votre camp pour la nuit.
-
---Le misérable! Le double traître! s'écria le marquis avec colère.
-
---Je partage entièrement votre opinion, Excellence; cette révélation,
-je vous l'avoue, me donna fort à réfléchir, et me mit dans un grand
-embarras dont je ne savais comment sortir, lorsque les Indiens
-eux-mêmes me fournirent les moyens de faire une retraite honorable.
-
---Comment cela?
-
---Le chef Guaycurus m'annonça avec courtoisie que la trêve conclue avec
-les blancs était rompue depuis deux jours.
-
---Oh! exclama le marquis, quelle fatalité! Echouer si près du but.
-
---Permettez-moi d'achever, Excellence.
-
---Parlez, parlez.
-
---Le chef ajouta que probablement, comme depuis longtemps déjà
-vous aviez quitté les plantations, vous ignoriez cette rupture; en
-conséquence, il n'était pas juste d'abuser de votre bonne foi en vous
-attaquant.
-
---Ah! fit le marquis, en respirant avec force, et alors?
-
---Alors, comme ils ne veulent pas manquer aux lois sacrées de
-l'hospitalité, ils vous accordent deux jours pour sortir de leur
-territoire.
-
---Hein! s'écria le marquis, que ces dernières paroles replongeaient
-plus profondément dans la perplexité dont un instant il avait cru
-sortir, que me dites-vous donc là, Diogo?
-
---La vérité la plus stricte, Excellence, sur mon honneur!
-
---Je vous crois, mon ami, je vous crois; mais achevez, de grâce.
-
---Oh! Je n'ai plus grand-chose à ajouter, sinon qu'ils m'ont averti que
-dans le cas où vous refuseriez d'accepter cette condition, vous seriez
-inévitablement attaqué au bout des quarante-huit heures convenues.
-
---Et de Malco, ils ne vous ont rien dit de plus?
-
---Pas un mot, Excellence.
-
---De sorte que vous ignorez complètement où se cache ce misérable?
-
---Absolument, Excellence; j'ai cru que ce que m'avait appris le chef
-Guaycurus était d'une assez grande importance pour que vous désiriez en
-être instruit le plus tôt possible; aussi je suis revenu à franc étrier.
-
---Vous avez bien fait, mon ami, je vous remercie.»
-
-Le marquis fît quelques pas dans la tente en marchant avec agitation;
-puis, revenant vers le capitão:
-
-«Dans une circonstance semblable, lui demanda-t-il, comment
-agiriez-vous?
-
---Moi, Excellence?
-
---Oui, mon ami, que feriez-vous?
-
---Je n'hésiterais pas, Excellence.
-
---Ah!
-
---Je battrais en retraite.
-
---Battre en retraite, jamais! Devant de tels barbares, ce serait une
-honte.»
-
-Le capitão hocha la tête.
-
-«Alors nous serons massacrés jusqu'au dernier.
-
---Vous le croyez?
-
---J'en suis convaincu, Excellence; vous ne savez pas ce que sont les
-Guaycurus; moi je les connais depuis longtemps déjà.
-
---N'importe, je pousserai en avant! Vous ne m'abandonnerez pas.
-
---Moi, Excellence, mon devoir est de vous suivre; partout où vous irez,
-je vous suivrai. Qu'est-ce que cela me fait d'être tué, cela ne doit-il
-pas m'arriver tôt ou tard?
-
---Répondez-vous de vos hommes?
-
---De ceux-là, oui; mais non pas des vôtres.
-
---Je suis sûr des miens,
-
---Alors, nous partons?
-
---Dans une heure.
-
---Et nous poussons en avant?
-
---Oui, quand même il nous faudrait passer sur le ventre de tous ces
-bandits.
-
---Alors, à la grâce de Dieu! Excellence, j'ai bien peur que nous ne
-revenions pas.»
-
-Et après avoir salué respectueusement le jeune homme, le capitão se
-retira d'un pas aussi tranquille et aussi insouciant que s'il n'était
-pas certain d'avance que l'ordre qui lui était donné équivalait à une
-condamnation à mort.
-
-Lorsqu'il fut seul, le marquis demeura un instant immobile; puis,
-frappant du pied avec rage et lançant au ciel un regard de défi:
-
-«Oh! s'écria-t-il d'une voix étranglée, ces diamants maudits, je les
-aurai, dussé-je pour m'en emparer marcher dans le sang jusqu'à la
-ceinture!»
-
-
-
-
-V
-
-A TRAVERS LE DÉSERT.
-
-
-Pendant que, d'après ses ordres, le capitão dos soldados da conquista
-faisait lever le camp et charger les mules, préparant tout pour un
-départ immédiat, le marquis, en proie à une agitation terrible,
-marchait à grands pas dans sa tente, maudissant la fatalité qui
-semblait s'attacher à ses pas et s'obstiner à détruire ses plus
-adroites combinaisons, éloignant constamment de lui, lorsque déjà il
-croyait le tenir, le riche trésor qu'il convoitait; trésor qui, depuis
-qu'il s'était mis à sa recherche, lui avait coûté tant de fatigues et
-d'ennuis de toutes sortes, et pour lequel il avait, pendant un laps de
-temps si long, bravé des périls immenses et presque perdu son honneur.
-
-Soudain, il s'arrêta en se frappant le front: une idée subite avait
-traversé son cerveau en l'illuminant d'un radieux éclair; il déchira
-une page de ses tablettes, écrivit quelques mots à la hâte, plia le
-papier et le remit à un esclave en lui ordonnant de le porter de sa
-part à doña Laura Antonia de Cabral.
-
-Comptant probablement beaucoup sur le résultat que produirait sa
-missive sur l'esprit de la jeune fille, le marquis, entièrement
-rasséréné, s'occupa avec ardeur à hâter les préparatifs du départ.
-
-La journée était splendidement belle, le soleil s'était levé radieux
-à l'horizon dans des flots de pourpre et d'or, la brise matinale
-rafraîchissait doucement l'atmosphère et les oiseaux craintivement
-blottis sous la feuillée chantaient à pleine gorge leur joyeuse chanson.
-
-Au loin s'étendait, encadré dans de hautes montagnes couvertes
-d'impénétrables forêts, le sertão que les Brésiliens se préparaient à
-traverser et qui, vu du point où ils avaient campé, leur apparaissait
-comme un immense tapis de verdure, coupé dans tous les sens par
-d'innombrables cours d'eaux, qui miroitaient aux rayons du soleil et
-semblaient des fleuves de diamants.
-
-Tout était joie et bonheur dans cette nature si calme et si
-majestueuse, que la main de l'homme n'avait pas encore déformée et qui
-était demeurée telle qu'elle était sortie des mains du Créateur.
-
-Les esclaves noirs, les chasseurs métis et les soldats indiens
-qui composaient la caravane subissaient, malgré eux, l'influence
-magnétique de cette délicieuse matinée et semblaient avoir oublié leurs
-fatigues et leurs périls passés pour ne plus songer qu'à l'avenir
-qui leur apparaissait si doux et si rempli de séduisantes promesses;
-c'était en riant, en chantant et en causant gaiement entre eux qu'ils
-s'acquittaient de la rude tâche de lever le camp.
-
-Seul, malgré tous ses efforts pour feindre, sinon la joie, du moins
-l'insouciance, le marquis restait sombre et pensif; c'est que, brûlé
-par la honteuse passion de l'or, son cœur recélait de terribles
-tempêtes et demeurait insensible aux magnifiques harmonies de la
-nature, qui agissaient si puissamment sur les organisations abruptes
-mais honnêtes des Indiens et des nègres.
-
-Cependant, les chevaux étaient sellés, les mules avaient repris leur
-charge, les tentes roulées étaient placées sur une charrette traînée
-par plusieurs bœufs. Doña Laura était montée dans son palanquin, qui
-s'était immédiatement refermé sur elle; on n'attendait pour se remettre
-en route que l'ordre du marquis.
-
-Don Roque se promenait à l'écart, absorbé dans ses pensées; il semblait
-avoir oublié que tout était prêt pour le départ et que le moment était
-venu d'effectuer la descente de la montagne pour entrer dans le désert.
-
-Depuis quelques minutes, le capitão qui avait présidé avec activité et
-intelligence à la levée du camp, tournait d'un air embarrassé autour
-de son chef, dont il cherchait à attirer l'attention; mais tous ses
-efforts étaient en pure perte, le marquis ne prenait aucunement garde
-à lui, enfin le capitão se hasarda à lui toucher légèrement le bras.
-
-Don Roque tressaillit à cet attouchement et fixant un regard
-interrogateur sur le capitão:
-
-«Que me voulez-vous, don Diogo? lui demanda-t-il sèchement.
-
---Excellence, répondit-il, on n'attend plus que votre bon plaisir pour
-se mettre en marche.
-
---S'il en est ainsi, partons à l'instant, répondit-il en faisant un
-mouvement pour aller prendre son cheval, qu'un esclave tenait en bride
-à quelques pas.
-
---Pardon, Excellence, reprit l'Indien en l'arrêtant respectueusement;
-mais, avant que vous donniez l'ordre de la marche, j'aurais, si vous le
-permettez, quelques importantes observations à vous soumettre.
-
---A moi? s'écria le marquis en le regardant bien en face.
-
---A vous, oui, Excellence, répondit froidement l'Indien.
-
---Est-ce une nouvelle trahison dont je suis menacé, reprit-il avec un
-sourire amer, et me voulez-vous abandonner vous aussi, don Diogo, comme
-votre camarade Malco.
-
---Vous êtes doublement injuste à mon endroit, Excellence, répondit
-nettement l'Indien, je n'ai pas l'intention de vous abandonner, et
-Malco n'a jamais été ni mon ami, ni mon camarade.
-
---Si j'ai tort, ce qui est possible, excusez-moi, don Diogo, et venez
-au fait, je vous prie; le temps se passe, nous devrions être partis
-depuis longtemps déjà.
-
---Quelques minutes de plus ou de moins ne signifient rien, Excellence,
-nous arriverons toujours assez vite où nous allons, soyez tranquille.
-
---Que voulez-vous dire? Expliquez-vous.
-
---Ce que déjà j'ai eu l'honneur de vous dire ce matin, Seigneurie, que
-pas un de nous ne reviendra de cette expédition, et que tous nous y
-laisserons nos os.»
-
-Le marquis fit un geste d'impatience.
-
-«Est-ce donc pour me répéter ces sinistres prédictions que vous
-m'arrêtez ainsi? s'écria-t-il en frappant du pied.
-
---Nullement, Excellence, je ne me reconnais le droit ni de contrôler
-vos actes, ni de contrarier vos projets, je vous ai averti, voilà tout;
-malgré l'avertissement que j'ai cru devoir vous donner, vous voulez
-pousser en avant, soit, cela ne me regarde plus, je suis à vos ordres,
-je vous obéis.
-
---Vous n'avez pas, je l'espère, soufflé mot à qui que ce soit des
-lubies absurdes qui vous trottent dans la cervelle.
-
---A quoi bon, Seigneurie, révéler sans votre autorisation ce que vous
-nommez des lubies et que moi j'appelle des certitudes? Les soldats
-placés sous mes ordres et les chasseurs métis savent aussi bien que
-moi ce qui les attend dans le désert qui se déroule à nos pieds, je
-n'avais donc rien à leur apprendre; quant à vos esclaves, à quoi bon
-les effrayer d'avance? Ne vaut-il pas mieux les laisser dans la plus
-complète ignorance? Peut-être à l'heure du danger, lorsqu'ils se
-verront en face de la mort, puiseront-ils dans cette ignorance même la
-force de se faire bravement tuer? Car, je le répète, pour échapper,
-cela nous est impossible.»
-
-Le marquis fronça les sourcils et se croisant les bras avec colère:
-
-«Voyons, reprit-il d'une voix contenue, mais que l'émotion faisait
-légèrement trembler, finissons-en, Diogo.
-
---Je ne demande pas mieux, Excellence.
-
---Parlez, mais soyez bref; je vous répète que le temps s'écoule et que
-déjà, depuis une heure, nous devrions être en route.»
-
-Le capitão se gratta le front d'un air embarrassé, mais semblant tout à
-coup prendre un parti décisif:
-
-«Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il: jusqu'à présent nous
-avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courrions
-d'autres dangers que ceux ordinaires, c'est-à-dire les morsures des
-bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la
-même chose.
-
---Eh bien?
-
---Dame, vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes
-entrer sur le territoire des peaux-rouges, les Indiens bravos ne sont
-pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir
-user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges et des
-embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays
-ennemi. Je sais bien, ajouta-t-il avec une naïveté pleine de bonhomie
-d'autant plus terrible qu'elle provenait d'une intime conviction,
-que toutes ces précautions ne serviront à rien et n'aboutiront qu'à
-prolonger notre existence de quelques jours seulement; mais enfin nous
-aurons en mourant cette satisfaction d'avoir tout fait pour tirer le
-meilleur parti d'une position désespérée.
-
---Où voulez-vous en venir avec ces interminables préambules? répondit
-le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha,
-malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire.
-
---A ceci, Excellence; vous êtes un grand seigneur, vous, expert dans
-toutes les choses de la vie des villes, mais, pardonnez-moi de vous le
-dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des embûches,
-des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre
-des uns et éviter les autres. Je crois, donc, avec tout le respect
-que je vous dois, Excellence, qu'il serait bon que vous me permissiez
-d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui, la responsabilité de la
-marche de la caravane, que vous me la laissassiez diriger à ma guise;
-en un mot, que vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence,
-ce que je désirais vous dire et pourquoi j'ai pris la liberté de vous
-arrêter.»
-
-Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur
-le visage calme et loyal du capitão indien, comme s'il eût voulu lire
-jusqu'au fond de son cœur ses plus secrètes pensées.
-
-Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui.
-
-«Ce que vous me demandez est fort grave, don Diogo, répondit enfin
-le marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes parts;
-les hommes sur lesquels je me croyais le plus en droit de compter ont
-été les premiers à m'abandonner; vous-même, vous considérez cette
-marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres
-pressentiments; qui me prouve, pardonnez-moi à mon tour de vous parler
-aussi franchement; qui me prouve que vous ne voulez pas me tromper et
-que votre feint dévouement à ma personne ne cache pas un piège.
-
---Excellence, je ne vous en veux pas des soupçons qui s'élèvent contre
-moi dans votre esprit, je les trouve, au contraire, tout naturels. Vous
-êtes un Portugais d'Europe, et à cause de cela vous ignorez bien des
-choses de ce pays, celle-ci entre autres que les soldados da conquista
-sont tous des hommes éprouvés, choisis avec le plus grand soin, et
-que, depuis la formation de ce corps, il ne s'y est pas rencontré un
-traître, je ne vous dis pas cela pour moi, vous me connaissez à peine
-depuis quelques jours, et vous n'avez pas encore été en situation de me
-mettre à l'épreuve, mais la manière loyale dont je vous ai parlé, les
-choses que je vous ai dites auraient dû provoquer, sinon votre entière
-confiance en moi, du moins le commencement de cette confiance.
-
---Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales,
-toutes vos actions franches; vous voyez que je vous rends justice.
-
---Pas assez encore, Excellence; vous me jugez avec vos connaissances
-acquises au point de vue de la vie civilisée et non à celui du désert;
-donc, vous commettez, malgré vous, de graves erreurs; permettez-moi
-de vous faire une simple observation, qui, je le crois, vous semblera
-juste.
-
---Parlez.
-
---Nous sommes à cinquante lieues au moins de la ville la plus
-prochaine, à quelques lieues seulement d'Indiens ennemis qui nous
-guettent et n'attendent qu'une occasion pour nous assaillir.
-
---C'est vrai, murmura le marquis tout pensif.
-
---Bien, vous me comprenez, Excellence; maintenant, supposons que je
-sois un traître.
-
---Je n'ai pas dit cela.
-
---Pas positivement, c'est vrai; mais vous m'avez donné à entendre que
-je pouvais en être un. Eh bien! Je l'admets pour un instant: rien ne
-me serait plus facile que de vous abandonner à vous-même ici où nous
-sommes; de partir avec mes soldats, et, croyez-le, Excellence, vous
-seriez aussi irrémissiblement perdu que si je vous livrais demain ou un
-autre jour aux Indiens; car il vous serait matériellement impossible de
-retourner aux habitations et d'échapper au moindre des mille dangers
-qui vous enveloppent et dont, sans vous en douter, vous formez le
-centre.»
-
-Le marquis pâlit et laissa tomber avec découragement sa tête sur la
-poitrine; la logique du raisonnement du capitão l'avait frappé en plein
-cœur, en lui prouvant son impuissance et la grandeur du dévouement de
-cet homme qu'il accusait, et qui faisait si noblement le sacrifice de
-sa vie pour le servir.
-
-Il lui tendit la main et, s'inclinant devant lui:
-
-«Pardonnez-moi mes injustes soupçons, don Diogo, lui dit-il, mes doutes
-sont dissipés pour toujours; j'ai foi en vous, agissez à votre guise,
-sans même me consulter, si vous le jugez nécessaire; je vous jure, sur
-ma parole d'honneur de gentilhomme, que je ne vous gênerai en rien et
-que, en toute circonstance, je serai le premier à vous donner l'exemple
-de l'obéissance. Êtes-vous satisfait de moi? Croyez-vous que je répare
-assez largement la faute que j'ai commise en vous accusant?»
-
-Le capitão serra avec émotion la main qui lui était tendue.
-
-«Je regrette de n'avoir qu'une vie à vous sacrifier, Excellence,
-répondit-il.
-
---Ne parlons donc plus de cela, mon ami, et faites pour le mieux.
-
---J'y tâcherai, Excellence. D'abord, veuillez m'apprendre vers quel
-lieu vous comptez vous diriger.
-
---Il nous faut atteindre les bords d'un petit lac qui se trouve,
-dit-on,--car, vous le comprenez, je ne connais nullement l'endroit et
-je n'y suis jamais allé,--aux environs du Rio Bermejo, non loin du pays
-des Indiens Frentones.»
-
-L'Indien fronça le sourcil.
-
-«Oh! Oh! répondit-il, la route est longue. Nous avons à traverser,
-avant que d'y arriver, tout le pays des Guaycurus et des Payagoas; puis
-nous passerons le Rio Pilcomayo pour entrer dans le Llano de Manso;
-c'est un rude chemin que celui-là, Excellence, et celui que nous avons
-fait jusqu'à présent n'est rien en comparaison.
-
---J'ai toujours pensé que Malco Díaz nous avait fait prendre une
-mauvaise direction, et qu'il nous a fait errer à plaisir dans ces
-déserts sans bornes.
-
---Vous avez eu tort, Excellence; Malco vous a au contraire guidé par la
-route la meilleure et la plus courte. Du reste, la façon dont il vous a
-abandonné montre qu'il avait le plus grand intérêt à vous mettre dans
-le plus bref délai sur le territoire indien.
-
---C'est juste.
-
---Maintenant, Seigneurie, s'il vous plaît de monter à cheval, nous
-partirons quand vous voudrez.
-
---Tout de suite, répondit le marquis; et, faisant signe à l'esclave qui
-tenait son cheval en bride de le lui amener, il se mit en selle.
-
---Je vous laisse donner les ordres que vous jugerez nécessaires, dit-il.
-
---C'est convenu, Excellence.»
-
-Le jeune homme se dirigea vers le palanquin, dans lequel doña Laura
-était renfermée, tandis que le capitão rejoignait ses soldats et
-préparait tout pour le départ.
-
-Le marquis rangea son cheval au côté droit du palanquin, et,
-s'inclinant légèrement sur sa selle:
-
-«Doña Laura, dit-il, m'entendez-vous?
-
---Je vous entends, répondit la jeune fille, bien que malgré une légère
-agitation des rideaux elle demeurât invisible.
-
---Voulez-vous m'écouter pendant quelques minutes? reprit le marquis.
-
---Il m'est impossible de faire autrement murmura-t-elle.
-
---Vous avez reçu ma lettre, ce matin?
-
---Je l'ai reçue, oui.
-
---L'avez-vous lue?»
-
-La jeune fille hésita.
-
-«L'avez-vous lue? insista le marquis.
-
---Je l'ai lue.
-
---Je vous en remercie, señorita.
-
---Je n'accepte pas ce remercîment que je ne mérite pas.
-
---Pour quelle raison?
-
---Parce que cette lettre n'a en rien influé sur mon immuable
-détermination.»
-
-Le marquis fit un geste de dépit.
-
-«Vous n'acceptez pas mes conditions?
-
---Non.
-
---Songez qu'un danger terrible vous menace.
-
---Il sera le bienvenu, quel qu'il soit, s'il me délivre de l'esclavage
-dans lequel vous me tenez, et de l'horreur que m'inspire votre
-continuelle présence à mes côtés.
-
---C'est votre dernier mot, señorita?
-
---Le dernier.
-
---Mais une telle obstination est de la folie.
-
---Peut-être; dans tous les cas elle me venge de vous et c'est tout ce
-que je puis désirer dans le malheureux état où je suis réduite par
-votre coupable conduite.
-
---C'est à la mort que vous marchez.
-
---Je l'espère, mais vous ne m'avez demandé que quelques minutes
-d'entretien, elles sont presque écoulées, dispensez-vous donc, señor,
-de me parler davantage, car je ne vous répondrai plus; d'ailleurs, je
-sens, au mouvement du palanquin, que vos bandits reprennent leur route.»
-
-En effet, la caravane commençait à descendre le versant de la
-montagne; le sentier se rétrécissait de plus en plus, et une plus
-longue conversation devenait matériellement impossible.
-
-«Oh! Malheur sur vous!» s'écria le marquis avec rage.
-
-La jeune fille ne lui répondit que par un éclat de rire moqueur.
-
-Don Roque lui fit un dernier geste de menace, enfonça les éperons dans
-les flancs de son cheval, le fit bondir en avant et alla se placer au
-centre de la petite troupe.
-
-Le capitão avait pris pour la marche ses dispositions en soldat aguerri
-et en coureur des bois expérimenté.
-
-Les soldados da conquista, habitués de longue date à guerroyer avec
-les Indiens, dont ils connaissaient toutes les ruses, avaient été par
-lui disséminés en avant et sur les flancs de la caravane, avec ordre
-d'éclairer la route et de fouiller avec soin les buissons à droite et à
-gauche.
-
-Les chasseurs métis, formés en une seule troupe compacte, s'avançaient,
-le fusil sur la cuisse, le doigt sur la détente, l'œil et l'oreille au
-guet, prêts à faire feu au premier signal.
-
-Les nègres esclaves, dans lesquels, bien qu'ils fussent armés,
-le capitão, avec raison, n'avait pas grande confiance, formaient
-l'arrière-garde.
-
-La caravane ainsi disposée ne laissait pas que de présenter une
-ligne assez étendue et surtout imposante; elle se composait de
-cinquante-cinq hommes en tout, dont quarante-cinq environ étaient des
-gens résolus, habitués depuis longtemps à parcourir le désert, et sur
-lesquels, avec raison, on pouvait compter le cas échéant. Quant aux dix
-qui restaient, c'étaient des esclaves nègres ou mulâtres qui n'avaient
-jamais vu le feu, avaient une horreur instinctive des Indiens, et au
-cas d'une attaque devaient, selon toutes les probabilités, lâcher pied
-à la première décharge.
-
-Le marquis, malgré les sombres prévisions du capitão, ne pouvait se
-persuader que les Indiens osassent attaquer une troupe aussi nombreuse
-et aussi bien armée que la sienne de fusils et de pistolets; il taxait
-intérieurement don Diogo de lui avoir exagéré le danger, afin de capter
-sa confiance et de faire valoir à ses yeux les services qu'il serait
-censé lui rendre pendant l'expédition.
-
-Cependant, comme, à part cette exagération qu'il supposait exister
-dans les renseignements que lui avait fournis le capitão, il ne se
-dissimulait pas que la position dans laquelle il se trouvait, sans
-être désespérée, était cependant difficile; que la trahison, ou du
-moins l'abandon de son guide le laissait dans une situation assez
-embarrassante, il n'était pas fâché que de son propre mouvement le
-capitão eût assumé sur lui la responsabilité du commandement et se
-fût ainsi chargé de le tirer d'affaire, ce à quoi il convenait que
-lui n'aurait jamais réussi. Le marquis commettait une grave erreur;
-erreur pardonnable en ce sens que, depuis un an à peine en Amérique,
-il n'avait jamais été mis à même par les circonstances de porter un
-jugement sain sur ce qui se passait autour de lui, ni sur les hommes
-avec lesquels le hasard le mettait en rapport.
-
-Élevé en Europe, membre de la plus haute et de la plus orgueilleuse
-noblesse du vieux monde, dont il avait dès l'enfance adopté tous
-les préjugés; habitué à la vie facile et sans arrière-pensée des
-castes riches, il ignorait ces natures fortes, ces organisations
-vigoureusement trempées, qui ne se rencontrent que dans les pays placés
-sur la limite de la barbarie, et pour lesquelles le dévouement et
-l'abnégation sont une des conditions vitales de l'existence. Aussi ne
-pouvait-il les comprendre, et malgré ce que lui avait presque prouvé
-Diogo pendant le court entretien qu'il avait eu avec lui, conservait-il
-au fond du cœur une secrète arrière-pensée qu'il ne s'avouait peut-être
-pas à lui-même, mais qui lui faisait, à son insu, chercher dans le
-dévouement si loyalement vrai et naïf de cet homme un calcul d'intérêt
-ou d'ambition.
-
-Cependant la caravane descendait lentement la montagne, éclairée à
-droite et à gauche par les soldats envoyés par le capitão en batteurs
-d'estrade.
-
-Au fur et à mesure que les voyageurs s'approchaient du désert,
-le paysage changeait et prenait un aspect plus imposant et plus
-grandiose. Quelques minutes encore, et la descente serait terminée.
-
-Don Roque s'approcha de don Diogo, et, lui touchant légèrement l'épaule:
-
-«Eh bien! lui dit-il en souriant, nous voici bientôt dans la plaine, et
-nous n'avons vu âme qui vive; croyez-moi, capitão, les menaces faites
-par les Indiens ne sont que des rodomontades, ils ont essayé de nous
-effrayer, voilà tout.»
-
-L'Indien regarda le marquis avec une stupéfaction profonde.
-
-«Parlez-vous sérieusement, Excellence, répondit-il, croyez-vous
-réellement ce que vous dites?
-
---Certes, cher don Diogo, et tout me donne raison, il me semble.
-
---Alors il vous semble mal, Excellence, car je vous certifie, moi, que
-les Guaycurus n'ont rien avancé qu'ils n'aient l'intention de tenir, et
-avant peu vous en aurez la preuve.
-
---Redouteriez-vous une attaque? fit le marquis avec un commencement
-d'inquiétude.
-
---Une attaque, non peut-être pas tout de suite, mais au moins une
-sommation.
-
---Une sommation! De la part de qui?
-
---Mais de la part des Guaycurus, probablement.
-
---Allons donc, vous voulez rire. Sur quoi basez-vous une telle
-supposition?
-
---Je ne suppose pas, Excellence; je vois, voilà tout.
-
---Comment, vous voyez?
-
---Oui, et il vous est facile d'en faire autant, car, avant un quart
-d'heure, l'homme que je vous annonce sera devant vous.
-
---Oh! Oh! Voilà qui est fort.
-
---Tenez, Excellence, reprit-il en étendant le bras dans une certaine
-direction, voyez-vous ces herbes qui frissonnent et se courbent par un
-mouvement régulier.
-
---Oui, je les vois; après?
-
---Vous remarquez, n'est-ce pas, que ce mouvement n'est que partiel et
-se rapproche incessamment de nous?
-
---En effet, mais qu'est-ce que cela prouve?
-
---Cela prouve, Excellence, qu'un Indien arrive sur nous au galop, et
-probablement cet Indien est porteur de quelque important message qu'il
-est chargé de nous communiquer.
-
---Allons donc! Vous plaisantez, capitão.
-
---Pas le moins du monde, Excellence, bientôt vous en aurez la preuve.
-
---Je ne le croirai que lorsque je le verrai.
-
---S'il en est ainsi, reprit le capitão en dissimulant un sourire,
-croyez donc alors, Excellence, car le voici!»
-
-Le marquis regarda.
-
-En ce moment, un Indien guaycurus, armé en guerre et monté sur un
-magnifique cheval, émergea tout à coup des hautes herbes et s'arrêta
-fièrement, en travers du sentier, à portée de pistolet des Brésiliens,
-en agitant entre ses mains une peau de tapir qu'il faisait flotter
-comme un étendard.
-
-«Feu sur ce bribon! s'écria le marquis en épaulant sa carabine.»
-
-Le capitão l'arrêta vivement:
-
-«Gardez-vous en bien! lui dit-il.
-
---Comment! N'est-ce pas un ennemi? reprit le marquis.
-
---Cela peut être, Excellence; mais, en ce moment, il vient en
-parlementaire.
-
---En parlementaire, ce sauvage! Vous vous moquez de moi sans doute,
-s'écria le marquis en haussant les épaules.
-
---Nullement, Excellence, écoutons ce que cet homme a à nous dire.
-
---A quoi bon? fit-il avec mépris.
-
---Quand ce ne serait que pour connaître les projets de ceux qui nous
-l'envoient, il me semble que ce serait déjà assez important pour nous.»
-
-Le marquis hésita un instant, puis rejetant sa carabine en bandoulière.
-
-«Au fait, c'est possible, murmura-t-il, mieux vaut le laisser
-s'expliquer; qui sait ce que ces Indiens peuvent avoir résolu entre
-eux, peut-être désirent-ils traiter avec nous?
-
---Ce n'est pas probable, répondit en riant le capitão; mais, dans tous
-les cas, si vous me le permettez, Excellence, je le vais interroger.
-
---Faites, faites, don Diogo, je suis curieux de connaître ce message.»
-
-Le capitão s'inclina; puis, après avoir jeté à terre son tromblon,
-son sabre et son couteau, il se dirigea au trot de son cheval vers
-l'Indien, toujours immobile comme une statue équestre en travers du
-chemin.
-
-«Vous êtes fou, s'écria don Roque en s'élançant vers lui; comment, vous
-abandonnez vos armes; vous voulez donc vous faire assassiner?»
-
-Don Diogo sourit en haussant les épaules avec dédain, et, retenant le
-cheval du marquis par la bride pour l'empêcher d'avancer davantage:
-
-«Ne voyez-vous donc pas que cet homme est sans armes?» dit-il.
-
-Le marquis fit un geste de stupéfaction et s'arrêta; il n'avait pas
-remarqué cette particularité.
-
-Le capitão profita de la liberté qui lui était laissée pour se remettre
-en route.
-
-VI
-
-LES GUAYCURUS.
-
-
-Le vaste territoire du Brésil est habité aujourd'hui encore par de
-nombreuses tribus indiennes répandues dans les sombres forêts et les
-vastes déserts qui couvrent ce pays.
-
-Si on croyait ces tribus toutes issues d'une même nation ou offrant
-les mêmes caractères de sociabilité, on commettrait une grave erreur;
-rien au contraire n'est plus différent que leurs mœurs, leurs usages,
-leurs langues et leur organisation particulière. On ne connaît guère
-en Europe, et ce à peine de nom, que les Botocudos ou Botocudis, qui
-doivent cette pseudo-renommée à leur voisinage des établissements
-brésiliens et à la férocité qu'ils déploient dans leurs guerres contre
-les blancs. Ces Indiens, qui n'ont d'autre qualité qu'une haine poussée
-au plus haut degré pour le joug tyrannique de l'étranger, ne sont à
-part cela nullement intéressants. Sales, plongés dans la plus complète
-barbarie, anthropophages même, ils ont, dans leur aspect farouche,
-quelque chose de répugnant à cause de l'horrible _botoque_, ou rondelle
-de bois d'une largeur de plusieurs pouces, qu'ils s'introduisent dans
-la lèvre inférieure et qui les défigure d'une telle façon, qu'ils
-ressemblent plutôt à de hideux orangs-outangs qu'à des hommes.
-
-Mais si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, et si on se dirige
-vers le sud, on rencontre de puissantes nations indiennes qui peuvent,
-au besoin, mettre jusqu'à quinze mille guerriers sous les armes, et
-jouissent d'une civilisation relative fort curieuse et surtout fort
-intéressante à étudier.
-
-De ces nations, deux surtout tiennent une place fort importante dans
-l'histoire des races aborigènes du Brésil, ce sont les Payagoas et les
-Guaycurus.
-
-Ces derniers doivent plus particulièrement nous occuper ici.
-
-Les Guaycurus, ou _Indios cavalheiros_, ainsi que les nomment les
-Brésiliens, paraissent, de temps immémorial, avoir occupé sur une
-étendue d'au moins cent lieues les bords du Rio Paraguay.
-
-Aujourd'hui, forcés de reculer peu à peu devant la civilisation qui les
-circonscrit de plus en plus, leur position a un peu varié; cependant,
-on les y rencontre encore, mais ils se tiennent surtout entre les Rios
-São Lourenço et Embotateu ou Mondego.
-
-Les Guaycurus ne sauraient être sans injustice rangés parmi les races
-purement sauvages. Ils tiennent à notre avis,--avis, soit dit entre
-parenthèse, partagé par beaucoup de voyageurs,--dans la hiérarchie
-sociale des peuples du nouveau monde à peu près le rang qu'y tiennent
-aujourd'hui les Araucanos du Chili, dont nous avons, dans un précédent
-ouvrage, décrit les mœurs et presque révélé l'existence aux lecteurs
-européens[1].
-
-Cependant, hâtons-nous de constater que les mœurs de cette nation n'ont
-qu'un rapport fort indirect avec celles des Guaycurus.
-
-Ceux-ci offrent trois divisions complètement distinctes:
-
-Ceux qui occupent encore le Paraguay, où ils étaient connus sous le nom
-de _Lingoas_; les habitants des rives orientales du grand fleuve, et,
-enfin, ceux qui demeurent sur les possessions brésiliennes.
-
-Nous ne nous occuperons, quant à présent, que de ces derniers.
-
-Les Guaycurus brésiliens se partagent en sept hordes différentes,
-presque toujours en guerre entre elles, et qui parcourent en liberté
-d'immenses plaines couvertes de magnifiques pâturages, situées entre
-les Rios _Ipany_ et _Tocoary._
-
-Cette race est essentiellement belliqueuse; elle n'entreprend une
-guerre que dans le but de faire des prisonniers qui sont réduits en
-esclavage.
-
-L'incontestable supériorité des Guaycurus a contraint plusieurs tribus
-voisines de se soumettre vis-à-vis d'eux à une espèce de vasselage,
-librement consenti du reste.
-
-Ces tribus, cependant assez puissantes, sont au nombre de seize. Nous
-citerons parmi elles les Xiquitos, les Guatos, les Lodeos et les
-Chagoteos, c'est-à-dire les plus redoutables nations du Sud.
-
-Les Guaycurus maintiennent parmi eux une sorte de hiérarchie sociale
-bien marquée, dont les exemples sont fort rares parmi les peuplades du
-Nouveau Monde; ils se partagent en chefs, guerriers et esclaves. Cette
-organisation intérieure est d'autant plus facilement maintenue, que les
-descendants des prisonniers ne peuvent, sous aucun prétexte, s'allier
-aux personnes libres; une union semblable déshonorerait celui qui
-l'aurait contractée; il n'y a pas d'exemple qu'un esclave ait jamais
-été émancipé; d'ailleurs leur religion exclut les esclaves du paradis.
-
-On voit, par ce qui précède, que si la caste des chefs se conserve dans
-toute sa pureté primitive, peu de nations présentent dans la classe
-inférieure des éléments aussi hétérogènes et n'ont soumis les esclaves
-à un plus complet nivellement.
-
-Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous ferons
-plus particulièrement connaître ce peuple si singulièrement placé sur
-les limites extrêmes de la barbarie et de la civilisation, et tenant,
-en quelque sorte, la balance égale entre les deux. Nous reprendrons
-maintenant notre histoire au point où nous l'avons abandonnée en
-terminant le précédent chapitre.
-
-Après avoir échangé avec le marquis les quelques paroles que nous avons
-rapportées, don Diogo s'était avancé seul et sans armes vers l'Indien
-fièrement campé en travers du sentier, et qui le regardait s'approcher
-sans faire le plus léger mouvement.
-
-Ces deux hommes, bien qu'ils eussent une commune origine et
-descendissent tous deux de la race aborigène et des premiers
-propriétaires du sol qu'ils foulaient, offraient cependant deux types
-bien distincts et formaient entre eux le plus complet contraste.
-
-Le Guaycurus, peint en guerre, fièrement drapé dans son poncho,
-hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien
-ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis
-qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait
-bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante,
-confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de
-la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée
-pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a
-résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude
-déshonorante.
-
-Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans
-ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque
-indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance,
-remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée
-un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type
-abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont
-il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles
-de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant
-peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce
-qu'elle était libre.
-
-Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de
-l'autre, le capitão s'arrêta.
-
-«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un
-regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui
-pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.
-
---Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un
-ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à
-la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et
-que je respecte.
-
---N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal
-venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de
-l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens
-poltrons qui lèchent la main qui les fouette.
-
---Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insulter? dit le
-capitão avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma
-patience courte; prends garde que je ne réponde par des coups à tes
-insultes.»
-
-Le guerrier fit un geste de dédain.
-
-«Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou-Niom, dit-il.
-
---Je te connais, je sais que tu es renommé dans ta nation par ton
-courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de
-vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir
-de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être
-effrayé.
-
---Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier; ce que tu
-dis est juste; arrivons donc au sujet réel de cet entretien.
-
---J'attends que tu t'expliques. Ce n'est pas moi qui me place sur ta
-route.
-
---Pourquoi n'as-tu pas rapporté aux visages pâles dont tu es l'esclave,
-le message dont je t'avais chargé pour eux.
-
---Je ne suis pas plus l'esclave des blancs que tu ne l'es toi-même; je
-leur ai textuellement rapporté tes paroles.
-
---Et, malgré cet avertissement, ils ont continué à marcher en avant?
-
---Tu le vois.
-
---Ces hommes sont fous; ne savent-ils donc pas que tu les conduis à une
-mort certaine?
-
---Ils ne partagent nullement cette opinion; plus sensés que vous, sans
-vous craindre, ils ne vous méprisent pas et n'ont nullement l'intention
-de vous offenser.
-
---N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que
-d'oser, malgré nos ordres, envahir notre territoire?
-
---Ils n'envahissent pas votre territoire, ils suivent leur route, pas
-autre chose.
-
---Tu es un chien à langue fourchue, les visages pâles n'ont pas de
-chemin qui traverse notre pays.
-
---Vous n'avez pas le droit d'empêcher le passage sur vos terres à des
-citoyens paisibles.
-
---Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les
-seuls maîtres de ces contrées, qui jamais ne seront souillées par le
-pied d'un blanc.»
-
-Diogo réfléchit un instant.
-
-«Écoutez-moi, dit-il, ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre
-jusqu'à votre cœur.
-
---Parle, ne suis-je pas ici pour t'écouter?
-
---Nous n'avons pas l'intention de pénétrer plus avant dans votre pays;
-tout le temps que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons
-près de la frontière le plus possible, nous ne faisons que passer pour
-aller plus loin.
-
---Ah! Ah! Et comment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le
-chef d'un air sardonique.
-
---Le pays des Frentones.
-
---Les Frentones sont les alliés de ma nation; nos intérêts sont
-communs: entrer sur leur territoire, c'est entrer sur le nôtre; nous
-ne souffrirons pas cette violation. Va rejoindre celui qui t'envoie et
-dis-lui que Tarou-Niom consent à le laisser fuir, à la condition qu'il
-tournera immédiatement la tête de son cheval vers le nord.»
-
-Le capitão demeura immobile.
-
-«Ne m'as-tu pas entendu, reprit le guerrier avec violence; à cette
-condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous
-êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.
-
---C'est inutile, répondit le capitão en haussant les épaules, le chef
-blanc ne consentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir
-accompli jusqu'au bout son voyage.
-
---Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer ainsi sa vie dans une
-partie désespérée?
-
---Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne
-jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas.
-
---Bon. Ainsi, malgré tour ce que je lui dirai il continuera à s'avancer.
-
---J'en suis convaincu.
-
---C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.
-
---C'est donc la guerre que vous voulez?
-
---Non, c'est la vengeance; les blancs ne sont pas pour nous des
-ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux
-que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente.
-
---Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous; nous
-sommes des hommes braves, nous ne vous attaquerons pas les premiers,
-mais si vous essayez de nous barrer le passage, nous résisterons
-vigoureusement, je vous en avertis.
-
---Tant mieux! Voilà longtemps que mes fils n'ont rencontré d'ennemis
-dignes de leur courage.
-
---Cet entretien est maintenant sans objet, laissez-moi retourner vers
-les miens.
-
---Va donc, je n'ai plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi que
-c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les
-malheurs qui, bientôt, fondront sur elle. Marchez sans craindre de vous
-égarer, ajoutât-il avec un sourire sinistre, je me charge de si bien
-marquer la route que vous suivrez qu'il vous sera impossible de ne pas
-la reconnaître.
-
---Je vous remercie de ce renseignement, chef, je le mettrai à profit,
-soyez-en certain,» fit-il avec ironie.
-
-Le Guaycurus sourit sans répondre, mais, enfonçant les éperons dans les
-flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et disparut
-presque instantanément dans les hautes herbes.
-
-Le capitão rejoignit au petit trot la caravane.
-
-Le marquis attendait avec impatience le résultat de cette entrevue.
-
-«Eh bien?» s'écria-t-il dès que don Diogo fut auprès de lui.
-
-L'Indien hocha tristement la tête.
-
-«Ce que j'avais prévu est arrivé, répondit-il.
-
---Ce qui signifie?...
-
---Que les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser
-mettre le pied sur leur territoire.
-
---Ainsi?
-
---Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant qu'au cas
-où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer
-passage.
-
---Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria
-fièrement le marquis.
-
---J'en doute, Excellence; si braves que soient les hommes qui vous
-accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de
-lutter avec avantage contre dix ennemis.
-
---Les croyez-vous donc si nombreux?
-
---Je me suis trompé; ce n'est pas dix, mais cent que j'aurais dû dire.
-
---Vous cherchez à m'effrayer, Diogo.
-
---A quoi bon, Excellence; je sais que rien de ce que je pourrais
-vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est
-irrévocable, et que vous pousserez en avant quand même. Ce serait donc
-gaspiller en pure perte un temps précieux.
-
---Alors, c'est vous qui avez peur,» s'écria le marquis avec colère.
-
-L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes
-de sa race, c'est-à-dire que son visage prit subitement une teinte d'un
-blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif
-agita tous ses membres.
-
-«Ce que vous faites, non seulement n'est pas généreux, Excellence,
-répondit-il, d'une voix sourde, mais est maladroit en ce moment.
-Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour
-vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, de
-mortelles injures. Voulez-vous donc me faire repentir de vous avoir
-sacrifié ma vie?
-
---Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se
-repentait de s'être laissé emporter à prononcer ces paroles, notre
-position est intolérable, nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir
-de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons?
-
---Voilà, Excellence, ce à quoi je songe; une attaque immédiate des
-Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment; le pays
-est trop boisé, le terrain trop inégal et trop coupé par les cours
-d'eaux pour qu'ils essayent de nous surprendre; je connais leur manière
-de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager,
-pourquoi? Je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.
-
---Qui vous fait supposer cela?
-
---Mon Dieu, l'opiniâtreté qu'ils mettent à essayer de nous faire
-retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste; après
-cela, ces démarches peut-être sont-elles un stratagème pour nous
-inspirer de la confiance.
-
---Que comptez-vous faire?
-
---D'abord étudier les plans de l'ennemi, Excellence, et, si Dieu me
-vient en aide, si fins que soient les Guaycurus, je parviendrai, je
-vous le jure, à les percer à jour.
-
---Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à
-leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service
-que vous m'aurez rendu.»
-
-Le capitão haussa les épaules.
-
-«Il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me
-considère comme tel, répondit-il d'une voix brève.
-
---Toujours cette pensée, fit le jeune homme avec impatience.
-
---Toujours, oui, Excellence; mais soyez tranquille, cette certitude
-qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses,
-me donne, au contraire, la liberté de mes actions et, au lieu de
-paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je
-ne puis échapper au sort qui me menace, je tenterai tout ce qu'il sera
-humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable;
-cela doit vous rassurer.
-
---Pas trop, répondit le marquis avec un pâle sourire.
-
---Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma
-liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une
-autre façon, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que
-je compte employer.
-
---Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.
-
---Et je l'ai reçue, Excellence; la guerre que nous commençons
-aujourd'hui n'a rien de commun avec celles que, m'a-t-on dit, vous êtes
-accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis
-dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant
-plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les vaincre,
-s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat.
-Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'à
-consommer plus promptement notre perte si j'étais contraint de m'y
-conformer.
-
---Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté
-la plus entière, si bizarres et si singulières que me paraissent les
-dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans l'intérêt
-général.
-
---Voilà qui est parlé en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait,
-peut-être Dieu daignera-t-il faire un miracle en notre faveur; du moins
-y aiderons-nous de tout notre pouvoir.
-
---Je vous remercie de me donner enfin un peu d'espoir, Diogo, et cela
-avec d'autant plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une
-marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.
-
---Nous sommes des hommes auxquels il faut parler franchement pour
-qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence, et non des enfants
-peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, ajouta-t-il en
-étendant le bras vers un léger monticule situé à environ une lieue
-en avant et un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si
-vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre
-campement pour la nuit.
-
---Comment! Déjà nous arrêter! se récria le jeune homme, et la journée
-est à peine à la moitié.
-
---Quel dommage! s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que
-cette expédition soit condamnée à finir si mal, je vous aurais donné
-certaines leçons, Excellence, qui auraient fait de vous, j'en suis
-convaincu, avec le temps, un des plus fins et des plus expérimentés
-coureurs des bois du Brésil.»
-
-Malgré la situation critique dans laquelle il se trouvait, le marquis
-ne put s'empêcher de rire à cette naïve boutade du digne capitão.
-
-«C'est égal, don Diogo, lui répondit-il, ne m'épargnez pas vos leçons,
-on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être me profiteront-elles.
-
---A la grâce de Dieu, Excellence. Écoutez-moi bien, voici ce que nous
-allons faire.
-
---Je suis tout oreilles.
-
---Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant
-d'avoir, sur les mouvements de nos ennemis, des renseignements
-positifs; ces renseignements, moi seul puis les obtenir, en me
-faufilant parmi eux et en m'introduisant jusque dans leurs villages;
-d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière
-chaque buisson et épient nos moindres gestes, nous verront nous arrêter
-et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de cette façon
-d'agir; l'inquiétude leur viendra, ils chercheront les motifs de notre
-conduite, hésiteront et nous donneront ainsi le temps de préparer une
-vigoureuse résistance. Me comprenez-vous, Excellence?
-
---A peu près, une seule chose demeure obscure pour moi dans ce que vous
-m'avez dit.
-
---Laquelle?
-
---Vous avez l'intention d'aller vous-même chercher des nouvelles et de
-vous introduire dans les villages indiens?
-
---En effet, telle est mon intention.
-
---Ne croyez-vous pas que ce soit là une grande imprudence? Vous risquez
-d'être découvert.
-
---C'est vrai, et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance; que
-voulez-vous, Excellence? C'est une chance à courir, mais il n'y a pas
-moyen de faire autrement. Cependant, si périlleuse que soit une telle
-expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un
-homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît
-naturellement les coutumes des hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs
-je n'ai pas besoin d'ajouter, Excellence, que je prendrai toutes les
-précautions nécessaires pour ne pas être surpris.»
-
-Pendant que le marquis et le capitão causaient ainsi entre eux, la
-caravane continuait à s'avancer lentement à travers les méandres
-inextricables d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des
-bêtes fauves et presque perdu dans les hautes herbes.
-
-Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans
-ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis
-l'époque de la découverte.
-
-Cependant, les chasseurs métis et les soldados da conquista, mis en
-éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et
-inquiets du long entretien qu'il avait eu avec le capitão, se tenaient
-sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que
-la barbe sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la
-détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte.
-
-La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se
-proposait de camper.
-
-L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue
-expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années
-à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues du désert,
-avait choisi admirablement le seul endroit où il fût possible d'établir
-un camp facile à être promptement mis en état de résister à une attaque
-subite des ennemis.
-
-Cette colline formait un accore avancé de l'une des plus larges
-rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de
-verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté de la
-rivière, la colline, taillée à pic était inabordable; seulement elle
-était accessible par le désert, sur un espace de dix mètres tout au
-plus.
-
-Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait
-choisi cette position.
-
-«Cependant, ajouta-t-il, je me demande s'il était nécessaire, pour une
-seule nuit, de nous établir au sommet d'une telle forteresse.
-
---Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'Indien,
-je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce lieu, mais les
-renseignements que nous avons à prendre seront peut-être longs à
-obtenir, et il est bon, si nous sommes contraints de demeurer quelques
-jours ici, de ne pas avoir à redouter une surprise.
-
---Demeurer quelques jours ici, reprit le marquis avec une nuance de
-mécontentement.
-
---Dame! Je ne saurais positivement vous dire ce qui arrivera.
-Peut-être repartirons-nous demain, peut-être non; cela dépendra des
-circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore
-dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.
-
---Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons
-donc, puisque vous le voulez.»
-
-Le capitão quitta alors le marquis et alla donner les ordres
-nécessaires pour que le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté
-dans son esprit.
-
-Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les
-plus précieuses, c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions
-de guerre; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de
-la plate-forme de la colline; on forma un rempart de troncs d'arbres
-enlacés les uns dans les autres; derrière ce premier rempart, les
-wagons et les charrettes furent enchaînés et placés en croix de
-Saint-André.
-
-D'après l'ordre exprès du capitão, les arbres strictement nécessaires
-aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeurés debout,
-devaient, non seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore
-leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les
-Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable,
-de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils
-attaquaient.
-
-Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en
-état de résister à un coup de main.
-
-Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit
-et jour au sommet de l'arbre le plus élevé de la colline, afin de
-surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des
-Indiens.
-
-Cette dernière précaution, la plus importante de toutes, assurait en
-quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut-il confier
-le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté
-et ordonna-t-il que la sentinelle, placée ainsi en vedette, serait
-toujours un de ses soldats.
-
-Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de
-déjouer les ruses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs
-compagnons.
-
-
-[1] Voir le _Grand chef des Aucas_,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.
-
-
-
-
-VII
-
-ASSAUT DE RUSES.
-
-
-Lorsque la nuit fut venue et que l'obscurité eut complètement noyé le
-paysage, don Diogo entra dans la tente où le marquis se promenait tout
-pensif, marchant de long en large, la tête basse et les bras croisés
-sur la poitrine.
-
-«Ah! C'est vous, capitão, dit le jeune homme en s'arrêtant, quelles
-nouvelles?
-
---Rien que je sache, Excellence, répondit l'Indien; tout est calme, les
-sentinelles veillent; la nuit, je le crois, sera tranquille.
-
---Cependant, vous aviez, si je ne me trompe, quelque chose à me dire?
-
---En effet, Excellence, je venais vous annoncer que je quitte le camp.
-
---Vous quittez le camp?
-
---Ne faut-il pas que j'aille à la découverte?
-
---C'est vrai. Combien de temps comptez-vous rester dans cette
-excursion?
-
---Qui saurait le dire, Excellence? Peut-être un jour, peut-être deux,
-peut-être quelques heures, tout dépendra des circonstances; il est
-possible aussi que je sois découvert, et alors je ne reviendrai pas.»
-
-Le marquis demeura un instant les yeux fixés avec une expression
-étrange sur le capitão.
-
-«Don Diogo, lui dit-il enfin en lui posant amicalement la main sur
-l'épaule, avant de me quitter, laissez-moi vous adresser une question.
-
---Faites, Excellence.
-
---Quelle est la raison qui vous engage à me témoigner un dévouement si
-grand, une abnégation si complète?
-
---A quoi bon vous le dire, Excellence? Vous ne me comprendriez pas.
-
---Voilà plusieurs fois que je m'interroge à ce sujet sans pouvoir me
-répondre. Nous ne nous connaissons que depuis deux mois; avant la
-trahison de Malco, à peine avais-je échangé quelques banales paroles
-avec vous; vous n'avez, que je sache, aucun motif plausible pour vous
-intéresser à mon sort?
-
---Mon Dieu! Excellence, répondit insouciamment l'Indien, je ne
-m'intéresse nullement à vous, croyez-le bien.
-
---Mais alors, s'écria le marquis au comble de la surprise, pourquoi
-risquer ainsi votre vie pour moi?
-
---Je vous ai dit, Excellence, que vous ne me comprendriez pas.
-
---C'est égal, mon ami, répondez, je vous prie, à ma question; si dures
-que soient à entendre les vérités qui sortiront de votre bouche, j'ai
-cependant besoin que vous me les disiez.
-
---Vous le voulez, Excellence?
-
---Je l'exige, autant qu'il m'est permis de manifester ma volonté sur un
-tel sujet.
-
---Soit! Écoutez-moi donc, Excellence; seulement je doute que vous me
-compreniez bien, je vous le répète encore.
-
---Parlez! Parlez!
-
---Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, Excellence, si ce que vous
-allez entendre vous semble un peu dur; à une question franchement
-posée, je dois faire une réponse franche. Vous, personnellement, vous
-ne m'intéressez nullement, vous l'avez dit vous-même; à peine est-ce si
-je vous connais. Dans toute autre circonstance il est probable que, si
-vous réclamiez mon aide, je vous la refuserais, car, je vous l'avoue,
-vous ne m'inspirez aucune sympathie et je n'ai naturellement aucune
-raison pour vous aimer. Seulement il arrive ceci, que vous êtes en
-quelque sorte sous ma garde; que, lorsqu'on m'a placé sous vos ordres
-j'ai juré de vous défendre envers et contre tous pendant le temps que
-nous voyagerions ensemble; lorsque ce misérable Malco vous a trahi,
-j'ai compris la responsabilité que cette trahison faisait peser sur
-moi; j'ai immédiatement, sans hésiter, accepté cette responsabilité
-avec toutes ses conséquences.
-
---Mais, interrompit le marquis, cela ne va pas jusqu'à faire le
-sacrifice de la vie, surtout pour un homme envers lequel on n'éprouve
-aucune sympathie.
-
---Ce n'est pas à vous, Excellence, c'est à moi que je fais ce
-sacrifice, à mon honneur, qui serait flétri si je ne tombais pas à
-vos côtés en essayant jusqu'au dernier moment de vous protéger et de
-vous faire un bouclier de mon corps; que vous, Excellence, gentilhomme
-d'Europe, aussi noble que le roi de Portugal, vous entendiez autrement
-certaines exigences de la vie civilisée, cela ne m'étonne pas et n'a
-rien qui me doive surprendre; mais nous autres, pauvres Indiens, nous
-ne possédons d'autre bien que notre honneur et nous ne consentons
-jamais à en faire bon marché; j'appartiens à un corps de soldats
-qui, depuis sa création, a continuellement donné des marques d'une
-fidélité à toute épreuve, sans que jamais un traître se soit rencontré
-dans ses rangs. Ce que je fais pour vous, tout autre à ma place le
-ferait; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, à quoi bon nous
-appesantir davantage sur ce sujet, Excellence? Mieux vaut nous arrêter
-là; profitez de mon dévouement sans vous inquiéter d'autre chose;
-d'ailleurs, il n'est pas aussi grand que vous le pensez.
-
---Comment cela?
-
---Eh! Mon Dieu, Excellence, par une raison toute simple: nous autres
-soldados da conquista qui sans cesse guerroyons contre les Indiens
-bravos, nous jouons continuellement notre vie et nous finissons
-toujours par être tués dans quelque embuscade; eh bien, je ne fais
-qu'avancer de quelques jours ou peut-être seulement de quelques heures
-le moment où il me faudra rendre mes comptes au Créateur; vous voyez
-que le sacrifice que je vous fais est minime et ne mérite en aucune
-façon que j'essaye de m'en prévaloir.»
-
-Don Roque se sentit ému malgré lui par la naïve loyauté de cet homme
-à demi civilisé qui, à lui homme du monde, lui donnait, sans paraître
-s'en apercevoir ou même le soupçonner, une si haute leçon de morale.
-
-«Vous valez mieux que moi, Diogo, lui dit-il en lui tendant la main.
-
---Eh! Non, Excellence, je suis moins civilisé, voilà tout; et il
-continua, après lui avoir, avec une bonhomie extrême, décoché ce
-dernier trait: Maintenant que j'ai répondu à votre question, nous
-reviendrons s'il vous plaît, Excellence, à notre affaire.
-
---Je ne demande pas mieux, capitão. Vous me disiez, je crois, que vous
-aviez l'intention de quitter le camp?
-
---Oui, Excellence, pour aller à la découverte.
-
---Fort bien; quand comptez-vous partir?
-
---Mais tout de suite, Excellence.
-
---Comment, si tôt?
-
---Nous n'avons pas un instant à perdre pour essayer de nous renseigner;
-nous avons affaire, ne l'oubliez pas, Excellence, aux Indiens bravos
-les plus fins et les plus braves du désert. D'ailleurs vous les verrez
-bientôt à l'œuvre, ce sont de rudes adversaires, allez.
-
---Je commence à le croire.
-
---Bientôt vous en aurez la certitude.
-
---Que dois-je faire pendant votre absence?
-
---Rien, Excellence.
-
---Cependant, il me semble....
-
---Rien, je vous le répète. Demeurer sans sortir, dans le camp, faire
-bonne garde, et vous assurer par vous-même que les sentinelles ne
-s'endorment pas à leur poste.
-
---Rapportez-vous en à moi pour cela.
-
---J'oubliais une chose fort importante, Excellence; si, ce que je ne
-suppose pas, vous étiez attaqué par les Indiens pendant mon absence,
-et serré de près, faites attacher une _faja_ rouge à la plus haute
-branche de l'arbre de la vigie, cette faja, je la verrai quel que soit
-le lieu ou je me trouve; je comprendrai ce qu'elle voudra dire, et je
-me précautionnerai en conséquence, à mon retour au camp.
-
---Cela sera fait. Avez-vous d'autres recommandations?
-
---Aucune, Excellence; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.
-Souvenez-vous de ne pas sortir avant mon arrivée; vous seriez perdu.
-
---Je ne bougerai pas d'une ligne; c'est convenu; vous me retrouverez,
-je l'espère, dans une situation aussi bonne que celle dans laquelle
-vous me laissez:
-
---Je l'espère, Excellence; au revoir.
-
---Au revoir et bonne chance!
-
---Je tâcherai.»
-
-Diogo s'inclina une seconde fois et quitta la tente.
-
-Le capitão sortit du camp à pied.
-
-Les soldados da conquista se servent rarement du cheval, ils ne
-l'emploient que lorsqu'ils ont à faire un long trajet en plaine, car
-les forêts brésiliennes sont tellement épaisses et encombrées de lianes
-et de plantes grimpantes, qu'il est littéralement impossible de les
-traverser autrement que la hache à la main, ce qui rend le cheval non
-seulement inutile, mais en quelque sorte nuisible par l'embarras qu'il
-cause sans cesse à son maître.
-
-Aussi les soldados da conquista sont-ils généralement d'excellents
-piétons. Ces hommes ont un jarret de fer; rien ne les arrête ou ne les
-retarde: ils marchent avec une vélocité et une sûreté qui feraient
-pâlir de jalousie nos chasseurs à pied, qui cependant jouissent à juste
-titre d'une réputation bien établie de marcheurs émérites.
-
-Les distances que franchissent en quelques heures ces Indiens, dans
-des chemins impraticables, sont quelque chose de prodigieux et qui
-surpasse tout ce qu'on saurait imaginer.
-
-Trente et même quarante lieues dans une journée ne sont rien pour eux;
-ils courent toujours; bien que chargés de leurs armes et de leur lourd
-bagage: ils suivent, sans se gêner, un cheval lancé au grand trot,
-et pourtant, pendant ces courses rapides, rien ne leur échappe, le
-plus petit indice est observé par eux; l'empreinte la plus fugitive
-laissée par mégarde sur le sol est aperçue et relevée avec soin; pas
-un bruit du désert qu'ils ne saisissent et ne commentent aussitôt: le
-bris d'une branche dans les taillis, le vol subit d'un oiseau, l'élan
-rapide d'un fauve quittant son repaire à leur approche; ils entendent
-et comprennent tout, et sont continuellement sur leurs gardes, prêts à
-faire face à l'ennemi, quel qu'il soit, qui surgit souvent tout à coup
-devant eux, et dont ils ont, avec leur infaillible expérience, deviné
-ou pressenti l'approche bien avant qu'il apparaisse.
-
-Le capitão Diogo, nous n'avons pas besoin de le dire, le lecteur a
-déjà été à même de le reconnaître, jouissait parmi ses compagnons,
-bons appréciateurs en pareille matière, d'une réputation de finesse
-peu commune; il avait en plusieurs circonstances donné des preuves
-d'adresse et de sagacité admirables, mais jamais il ne s'était trouvé
-dans des circonstances aussi difficiles.
-
-Les Indiens bravos dont il était l'implacable ennemi et auxquels il
-avait causé d'irréparables pertes, avaient pour lui une haine mêlée
-d'une superstitieuse terreur. Diogo avait si souvent et avec tant
-de bonheur évité les pièges tendus sous ses pas, si souvent échappé
-à une mort presque certaine, que les Indiens en étaient arrivés à
-supposer que cet homme était protégé par quelque charme inconnu et
-qu'il disposait d'une puissance surnaturelle qui l'aidait à surmonter
-les plus grandes difficultés et à sortir sain et sauf des plus affreux
-dangers.
-
-Le capitão connaissait parfaitement l'opinion que les Indiens avaient
-de lui; il savait que, s'il tombait jamais entre leurs mains, non
-seulement il n'avait pas de quartier à espérer, mais encore il devait
-s'attendre à endurer les plus effroyables supplices. Pourtant, cette
-certitude n'avait aucune influence sur son esprit; son audace n'en
-était pas abattue, et, loin de prendre des précautions pendant le cours
-de ses diverses expéditions, c'était avec un plaisir indicible qu'il
-bravait en face ses adversaires, luttait de ruse avec eux et déjouait
-toutes leurs combinaisons pour s'emparer de sa personne.
-
-L'expédition qu'il faisait en ce moment était la plus téméraire et la
-plus difficile de toutes celles que, jusque-là, il avait tentées.
-
-Il ne s'agissait de rien moins que de s'introduire dans un village
-des Guaycurus, d'assister à leurs réunions et de parvenir ainsi à
-surprendre leurs secrets.
-
-Diogo se considérait comme perdu, il avait la conviction que lui et
-tous les hommes qui composaient la caravane à laquelle il appartenait,
-tomberaient dans le désert massacrés par les Indiens; aussi, croyant
-n'avoir rien à ménager, agissait-il en conséquence, jouant, ainsi qu'on
-le dit vulgairement, le tout pour le tout, résolu à disputer jusqu'au
-bout la terrible partie dont sa vie était l'enjeu, et voulant, avant de
-succomber, prouver à ses ennemis ce dont il était capable, leur donner,
-en un mot, la mesure de ses forces.
-
-Après être sorti du camp, le capitão descendit rapidement la colline,
-se dirigeant, malgré les ténèbres épaisses qui l'enveloppaient, avec
-autant, de certitude qu'en plein jour, et marchant avec une légèreté si
-grande, que le bruit de ses pas aurait, à quelques mètres seulement,
-été imperceptible à l'oreille la plus exercée et à l'ouïe la plus fine.
-
-Lorsqu'il eut atteint le bord de la rivière, il s'orienta un instant,
-puis il se coucha sur le ventre et commença à ramper doucement dans la
-direction d'un buisson voisin, dont une partie baignait dans l'eau de
-la rive.
-
-Arrivé à deux ou trois pas du buisson, l'Indien s'immobilisa
-subitement, et demeura l'espace de plusieurs minutes sans que le bruit
-même de sa respiration le pût dénoncer.
-
-Puis, après avoir d'un regard circulaire sondé les ténèbres, il se
-ramassa et se pelotonna sur lui-même comme une bête fauve, prête à
-prendre son élan; saisissant son couteau de la main droite, il leva
-légèrement la tête et imita avec une rare perfection le sifflement
-du giboya ou boa constrictor, cet hôte redoutable des grands déserts
-brésiliens.
-
-A peine ce sifflement se fut-il fait entendre que les branches du
-buisson s'agitèrent; elles s'écartèrent avec violence, et un Indien
-guaycurus bondit épouvanté sur la rive. Au même instant, le capitão
-surgit derrière lui, lui enfonça son couteau dans la nuque et le
-renversa mort à ses pieds, sans que le malheureux sauvage, surpris à
-l'improviste, eût eu le temps de pousser un cri d'agonie.
-
-Ce meurtre avait été commis en moins de temps qu'il ne nous en a fallu
-pour le raconter; quelques secondes à peine s'étaient écoulées, et le
-guerrier gisait sans vie devant son implacable ennemi.
-
-Don Diogo essuya froidement son couteau à une touffe d'herbe, le
-replaça à sa ceinture et, se penchant sur sa victime chaude encore, il
-la considéra attentivement pendant assez longtemps.
-
-«Allons, murmura-t-il enfin, le hasard m'a favorisé, ce misérable était
-un guerrier d'élite, son costume me conviendra parfaitement.»
-
-Après cet aparté qui expliquait le motif secret du meurtre qu'il venait
-de commettre d'une façon si brusque, et cependant si sûre, le capitão
-chargea sur ses épaules le corps du Guaycurus et se cacha avec lui dans
-le buisson, dont il l'avait si adroitement obligé à sortir.
-
-Si on concluait, de ce que nous venons de raconter, que le capitão
-était un homme féroce et sanguinaire, on serait dans une grave erreur;
-don Diogo jouissait, dans la vie privée, d'une réputation justifiée
-de bonté et d'humanité, mais les circonstances dans lesquelles il
-se trouvait en ce moment étaient exceptionnelles: il se considérait
-avec raison dans le cas de légitime défense; il était évident que, si
-l'espion guaycurus qu'il avait surpris et si impitoyablement tué, l'eût
-aperçu le premier, il l'aurait poignardé sans hésitation, puisqu'il
-était en quelque sorte embusqué pour cela. Du reste, le capitão avait
-eu le soin de le dire lui même au marquis: la guerre qui commençait
-était toute de ruse et d'embûche, malheur à celui qui se laissait
-surprendre!
-
-Aussi, le capitão n'éprouvait-il aucun remords de son action; bien
-au contraire, il en était fort satisfait, puisqu'il se trouvait
-propriétaire du costume qu'il convoitait pour se glisser inaperçu au
-milieu des ennemis.
-
-Les moments étaient précieux; il se hâta donc de dépouiller sa victime,
-dont il revêtait au fur et à mesure les vêtements; par une heureuse
-coïncidence, les deux hommes étaient à peu près de la même taille, ce
-qui rendait l'échange encore plus facile.
-
-Les Indiens possèdent un talent particulier non seulement pour se
-grimer, mais encore pour se mettre, dirons-nous, dans la peau de ceux
-dont ils veulent emprunter les traits.
-
-A très peu de différences près, les peintures des chefs guaycurus sont
-toutes les mêmes; leurs allures ne diffèrent que fort peu, et lorsque
-c'est un Indien de pure race qui prend un de leurs costumes, il atteint
-facilement une rare perfection de déguisement.
-
-En quelques instants, le mort fut complètement dépouillé; seulement,
-le capitão eut soin de placer sous son poncho ses pistolets et son
-couteau, armes dans lesquelles il avait plus de confiance que dans la
-lance, le carquois et les flèches du sauvage.
-
-Après avoir caché avec soin ses propres vêtements dans un trou qu'il
-creusa à cet effet, le capitão s'assura que le silence le plus profond
-régnait aux environs; puis, rassuré ou à peu près, il chargea de
-nouveau le cadavre sur ses épaules, lui attacha une grosse pierre
-au cou pour l'empêcher de surnager, et, entr'ouvrant avec soin les
-branches du buisson dont les racines trempaient dans l'eau, il fit
-glisser doucement, et sans produire le moindre bruit, le corps dans la
-rivière.
-
-Cette opération délicate terminée, le capitão se glissa de nouveau dans
-le buisson avec un sourire de satisfaction, et attendit patiemment
-l'occasion, que le hasard ne pouvait manquer de lui fournir, de sortir
-avec honneur de sa cachette.
-
-Deux heures s'écoulèrent pendant lesquelles le calme mystérieux du
-désert ne fut troublé par aucun bruit.
-
-Diogo commençait à se fatiguer de la longueur de sa faction; déjà il
-cherchait dans sa tête un moyen de la faire cesser et de joindre les
-Guaycurus, qui ne devaient pas, selon toute probabilité, être fort
-éloignés, lorsqu'un léger froissement de feuilles sèches éveilla son
-attention et lui fit tout à coup dresser les oreilles.
-
-Il distingua bientôt le pas d'un homme qui s'approchait de lui; cet
-homme, bien que marchant avec prudence, ne croyait point cependant la
-situation assez périlleuse pour qu'il fût nécessaire d'user de grandes
-précautions; de là ce léger froissement qui, bien que léger, n'avait
-cependant pas échappé à l'ouïe fine et exercée du capitão.
-
-Mais quel était cet homme? Que voulait-il?
-
-Ces questions que s'adressait Diogo, et auxquelles il lui était
-impossible de répondre, ne laissaient pas que de l'inquiéter
-sérieusement pour sa sûreté personnelle.
-
-Ce visiteur était-il seul ou suivi d'autres guerriers?
-
-A tout hasard, le capitão se tint sur ses gardes; le moment suprême
-était arrivé de lutter de finesse avec ceux qu'il voulait tromper; il
-se tint prêt à soutenir bravement le choc, quel qu'il fût, dont il
-était menacé. Il fit appel, non seulement à tout son courage, mais
-encore à toute sa présence d'esprit, car il savait fort bien que
-de cette première rencontre dépendait le succès de sa périlleuse
-expédition.
-
-Arrivé à quatre pas environ du buisson au fond duquel le capitão se
-tenait immobile et silencieux comme un bloc de granit, le rôdeur
-inconnu s'arrêta.
-
-Pendant quelques secondes, il y eut un silence suprême, durant lequel
-on aurait presque entendu battre dans sa poitrine le cœur du brave
-soldat.
-
-Il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir son ennemi; mais il
-devinait sa présence et s'inquiétait intérieurement de son immobilité
-et de son silence de mauvais augure; il redoutait instinctivement un
-piège semblable à celui qu'il avait employé; un pressentiment secret
-l'avertissait qu'il se trouvait en face d'un adversaire redoutable, et
-qu'il ne parviendrait peut-être pas à tromper.
-
-Soudain le cri de la chouette s'éleva dans l'air à deux reprises
-différentes.
-
-Si parfaitement modulée que fût l'imitation, l'oreille d'un Indien ne
-pouvait s'y tromper.
-
-Le capitão comprit que ce cri était un signal de son visiteur inconnu.
-
-Mais à qui s'adressait ce signal, était-ce à lui? Était-ce à des
-guerriers blottis dans les halliers environnants?
-
-Peut-être les précautions de Diogo n'avaient-elles pas été bien
-prises: le nœud qui serrait la corde autour du cou du guerrier qu'il
-avait tué avait pu se défaire, le corps surnager, et les Guaycurus,
-en apercevant le cadavre, avoir découvert la trahison et venir en ce
-moment pour venger leur frère en tuant son assassin.
-
-Ces diverses pensées traversèrent comme un éclair l'esprit du soldat;
-cependant il fallait répondre, toute hésitation le perdait; se
-recommandant au hasard, le capitão fit un effort suprême et imita à son
-tour, à deux reprises, le cri de la chouette.
-
-Puis il attendit avec anxiété le résultat de cette tentative
-désespérée, n'osant croire à sa réussite.
-
-Cette attente fut courte; presque au même instant, l'homme quel qu'il
-fût, qui se tenait auprès du buisson, fit entendre sa voix; il parlait
-en langue guaycurus que Diogo, non seulement comprenait, mais parlait
-avec une rare perfection.
-
-«_Ato ingote canchè Kjick piep_, Paï[1], demanda-t-il.
-
---_Mochi_[2], répondit aussitôt le capitão à voix basse.
-
---_Epoï, aboui_[3],» reprit le Guaycurus.
-
-Après avoir échangé ces quelques mots, que nous avons mis en guaycurus
-pour donner au lecteur un spécimen de cette langue, don Diogo obéit à
-l'injonction qui lui était faite et sortit hardiment du buisson, bien
-que, malgré le succès de son stratagème, il ne se sentit cependant pas
-complètement rassuré.
-
-L'Indien, qu'il reconnut au premier coup d'œil pour être Tarou-Niom
-lui-même, était si convaincu d'avoir affaire à un de ses guerriers,
-qu'il ne se donna même pas la peine de l'examiner, se contentant de
-jeter sur lui un regard distrait; d'ailleurs le chef paraissait fort
-préoccupé.
-
-Il reprit presque aussitôt l'entretien que cette fois nous traduirons
-en français.
-
-«Ces chiens n'ont donc pas essayé de battre la plaine pendant
-l'obscurité? demanda-t-il.
-
---Non, répondit Diogo, ils sont serrés comme des chiens poltrons, ils
-n'osent bouger.
-
---_Epoï!_ Je les croyais plus braves et plus rusés; ils ont avec eux un
-homme qui connaît bien le désert, un traître de notre race auquel je me
-réserve de mettre des charbons ardents dans les yeux et de couper sa
-langue menteuse.»
-
-Le capitão frémit intérieurement à ces menaces qui s'adressaient à lui;
-cependant, il fit bonne contenance.
-
-«Ce chien mourra, dit-il.
-
---Lui et ceux qu'il conduit, répondit le chef; j'ai besoin de mon frère.
-
---Je suis aux ordres de Tarou-Niom.
-
---Les oreilles de mon frère sont ouvertes?
-
---Elles le sont.
-
---_Epoï_, je parle. Pour la réussite de mes projets, il me faut
-l'assistance des Payagoas; sans leurs _hoïnaka_[4], je ne puis rien
-tenter. Émavidi-Chaimè m'a promis de m'en envoyer cinquante, montées
-chacune par dix guerriers, aussitôt que j'en témoignerai le désir. Mon
-frère le Grand-Sarigue ira demander les pirogues.
-
---J'irai.
-
---J'ai moi-même amené ici près le cheval de mon frère afin qu'il ne
-perde pas de temps à l'aller chercher. Voici mon _keaio_[5]. Mon frère
-le montrera à Émavidi-Chaimè, le chef des Payagoas, de la part de son
-ami Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, et il lui dira: «Tarou-Niom
-réclame l'accomplissement de la promesse faite.»
-
---Je le dirai, fit Diogo, qui répondait aussi laconiquement que
-possible.
-
---C'est bon; mon frère est un grand guerrier; je l'aime, qu'il me
-suive.»
-
-Les deux hommes commencèrent alors à marcher rapidement, sans parler,
-l'un derrière l'autre.
-
-Don Diogo bénissait intérieurement le hasard qui s'était plu à
-arranger si bien les choses; car il redoutait l'œil clairvoyant du
-chef guaycurus, et ce n'avait été qu'avec une appréhension secrète
-qu'il avait pensé au moment où tous deux seraient arrivés au camp, où
-la lueur des brasiers de veille aurait pu dénoncer son déguisement
-aux yeux si difficiles à tromper des Guaycurus, et qui, d'ailleurs
-connaissaient sans doute trop bien l'homme dont il avait pris la place
-pour espérer de leur donner le change.
-
-Mais, maintenant, la position était changée; car, si par un malheureux
-hasard, le chef des Payagoas connaissait le guerrier mort, ce ne devait
-être que très superficiellement et sans avoir jamais eu avec lui des
-rapports assez intimes pour qu'il en eût gardé un souvenir bien net.
-
-Cependant, les deux hommes atteignirent une clairière où se trouvaient
-deux chevaux tenus en bride par un esclave.
-
-«Voici le cheval de mon frère, qu'il parte, dit Tarou-Niom, j'attends
-son retour avec impatience; il se dirige vers le midi, moi, je retourne
-au camp, à bientôt.»
-
-Diogo ignorait lequel des deux chevaux était le sien; craignant de se
-tromper et de prendre l'un pour l'autre, il feignit de trébucher afin
-de laisser au chef le temps de se mettre en selle, ce que celui-ci,
-dont la méfiance n'était pas éveillée, fit immédiatement; Diogo imita
-son exemple.
-
-Les deux hommes enfoncèrent leurs éperons dans les flancs de leur
-monture et s'éloignèrent à toute bride dans des directions différentes.
-
-Lorsqu'il fut enfin seul, le capitão ne put retenir un soupir de
-soulagement.
-
-«Ouf! dit-il à part lui, l'épreuve a été rude, mais je crois m'en
-être assez bien tiré jusqu'à présent: cependant il ne faut pas encore
-chanter victoire, attendons que nous sachions la fin de tout cela,
-pourvu que ce démon de chef Payagoas, que l'on dit si rusé, ne devine
-pas mon stratagème. A la grâce de Dieu! Lui seul me peut sauver à
-présent.»
-
-Il hocha deux ou trois fois la tête d'un air de doute.
-
-«C'est un miracle que je lui demande, ajouta-t-il, mais voudra-t-il le
-faire?»
-
-
-[1] Traduction littérale: Mon frère, le Grand-Sarigue a-t-il vu les
-blancs?
-
-[2] Non.
-
-[3] C'est bon, viens.
-
-[4] Pirogues de guerre.
-
-[5] Couteau.
-
-
-
-
-VIII
-
-È-CANAN-PAYAGOAI[1].
-
-LE VILLAGE.
-
-
-Les Guaycurus et leurs alliés les Payagoas sont essentiellement
-pasteurs, ce qui a beaucoup retardé leurs progrès dans l'art de bâtir;
-cependant, depuis quelques années, ils semblent avoir une tendance
-à devenir plus sédentaires, et même ils commencent à s'occuper
-d'agriculture.
-
-Alliés ensemble depuis nombre d'années, les Guaycurus et les Payagoas
-paraissent s'être partagé le désert.
-
-Les premiers, si essentiellement cavaliers qu'ils sont nommés _Indios
-cavalheiros_ par les Brésiliens, passent pour ainsi dire leur vie
-à cheval, gardant, dans les vastes plaines qu'ils parcourent, ces
-innombrables troupeaux de taureaux sauvages qui forment leur principale
-richesse.
-
-Les Payagoas, au contraire, sont sédentaires; ils établissent leurs
-demeures sur les bords des fleuves, des rivières ou des lacs,
-s'occupant principalement à pêcher, et vivant plutôt sur l'eau que
-sur terre. Aussi ont-ils acquis une expérience assez grande de la
-navigation et possèdent-ils une science assez avancée de l'astronomie
-maritime.
-
-Quant aux mœurs et aux coutumes, les Guaycurus et les Payagoas
-diffèrent fort peu entre eux; parler de l'une de ces deux nations est
-faire connaître l'autre.
-
-Nous avons dit plus haut que c'est ordinairement le bord des rivières
-que choisissent ces nations pour s'y établir durant quelques mois,
-c'est-à-dire pendant tout le temps que d'un côté on trouve du poisson
-et de l'autre des pâturages pour les animaux.
-
-Cependant le sort de ces demeures éphémères dépend beaucoup, soit du
-caprice d'un chef, de l'avertissement mystérieux du sorcier de la tribu
-ou de la présence imprévue de quelque oiseau prophétique qui vient par
-hasard se percher sur une cabane; de sorte qu'il arrive souvent que des
-guerriers, partis depuis quelques semaines en expédition, sont tout
-étonnés de voir que, lorsqu'ils se croyaient rendus chez eux, leur
-village a disparu, et qu'il faut le chercher dans le coin reculé d'un
-autre désert.
-
-Ces villages sont cependant construits d'après certains principes et
-ne manquent pas de régularité: les rues sont, en général, fort larges,
-très droites, et les maisons conservent un certain alignement entre
-elles.
-
-Les maisons, avons-nous dit, ces habitations, comme du reste celles de
-tous les peuples nomades, méritent à peine ce nom, ce sont des espèces
-de granges faites en troncs de palmier ou d'autres arbres, dont les
-cloisons sont composées de feuilles superposées; des espèces de nattes
-de jonc, posées horizontalement pendant le temps sec et sur un plan
-incliné dans la saison des pluies, forment le toit; l'eau pénètre
-facilement ce frêle rempart pendant les orages, et alors les femmes et
-les enfants sont obligés de l'éponger ou de la vider avec des _couïs_
-et des paniers tressés.
-
-Seules les cabanes des chefs sont exemptes de ce désagrément et
-abritent aussi bien leurs propriétaires de l'eau que de la chaleur, à
-cause des nombreuses nattes superposées à différents intervalles, et
-qui, par ce moyen, deviennent impénétrables.
-
-Chaque village possède une large place, au centre de laquelle s'élève
-l'arbre dédié au _Nunigogigo_, ou esprit de vie, auprès duquel les
-sorciers ou _pîaejes viinagegitos_, gens qui jouissent d'un immense
-crédit chez ce peuple crédule et superstitieux, sont sans cesse occupés
-à faire de bizarres cérémonies et à invoquer l'oiseau prophétique, le
-messager des âmes, nommé _Makauhan_, que, bien que demeurant invisible
-au vulgaire, ils écoutent pendant des journées entières, l'évoquant au
-moyen d'une espèce d'instrument appelé _maraca_; puis ils supplient le
-grand génie de leur expliquer le sens mystérieux des chants qu'ils ont
-entendus.
-
-C'est au pied de cet arbre que se réunissent les chefs pour délibérer
-et que se tiennent les grands conseils de la nation, conseils dans
-lesquels ne se traitent que les questions d'intérêt général.
-
-Contrairement à tous les autres Indiens de l'Amérique méridionale qui
-ont l'habitude d'enterrer les morts dans les cabanes que ceux-ci ont
-jadis habitées, les Guaycurus ont, à l'entrée de chaque village, un
-cimetière général, espèce de grand hangar recouvert de nattes où chaque
-famille choisit le lieu de sa sépulture.
-
-Les Indiens évitent de passer la nuit auprès de ce cimetière, à cause
-de la persuasion dans laquelle ils sont que les simples guerriers et
-les esclaves, étant exclus du paradis, sont destinés à devenir après
-leur mort des ombres errantes, contraintes à demeurer dans l'enceinte
-funèbre du cimetière.
-
-Diogo ne savait trop quelle route suivre pour se rendre au village
-des Payagoas, dont il ignorait, non seulement la position, mais même
-l'existence.
-
-Comme souvent déjà il s'était trouvé en rapport avec eux et qu'il
-connaissait leurs usages, il s'était lancé à tout hasard dans la
-direction que le chef lui avait indiquée, s'attachant à suivre le
-plus possible le bord de la rivière, convaincu que là seulement il
-trouverait leur village, si ce village existait réellement, ce dont
-il n'avait aucune raison de douter après l'assurance que lui en avait
-donnée Tarou-Niom.
-
-Il galopa ainsi toute la nuit sans s'arrêter, ne sachant trop où il
-allait et appelant de tous ses vœux le lever du soleil, afin de pouvoir
-s'orienter.
-
-Enfin le jour parut. Diogo gravit un monticule assez élevé, et de là il
-interrogea l'horizon.
-
-A trois ou quatre lieues de l'endroit où il s'était arrêté, sur la rive
-même du fleuve, le capitão aperçut, d'une façon un peu brouillée, il
-est vrai, mais cependant distincte pour son regard perçant, un amas
-confus et assez considérable de cabanes, au-dessus desquelles planait
-un nuage épais de fumée.
-
-Diogo descendit le monticule et reprit sa course, piquant droit au
-village; lorsqu'il en approcha, il reconnut qu'il était beaucoup plus
-important qu'il ne l'avait supposé d'abord et fortifié au moyen d'une
-enceinte formée par un fossé large et profond, derrière lequel on avait
-élevé une rangée de pieux reliés et attachés entre eux par des lianes.
-
-Le capitão appela à lui toute son audace et, après un instant
-d'hésitation, il s'avança bravement vers le village, dans lequel il
-entra au galop de son cheval, qu'il se plaisait à faire piaffer et
-caracoler.
-
-Comme c'était le matin, l'œil plongeait facilement dans les cabanes
-ouvertes.
-
-Les guerriers dormaient encore pour la plupart, couchés sur des cuirs
-étendus à terre,--car ils ignorent l'usage du hamac,--le corps couvert
-par des vêtements de femme et la tête posée sur les petites bottes de
-foin dont leurs compagnes se servent pour monter à cheval.
-
-Dans les rues que traversait le capitão, il ne rencontrait que des
-enfants ou bien quelques femmes allant chercher leur provision de bois;
-d'autres préparaient la farine de manioc; quelques-unes, accroupies
-devant leurs cabanes, fabriquaient, soit des poteries, soit des
-corbeilles, mais le plus grand nombre étaient occupées à tisser les
-étoffes de coton dont elles se servent pour se vêtir.
-
-Du reste, malgré l'heure matinale, une grande activité régnait dans
-le village, qui paraissait être fort peuplé: le capitão jetait, au
-passage, un regard curieux sur tout ce qui s'offrait à sa vue, et
-s'étonnait intérieurement de l'existence sérieuse et laborieuse de ces
-pauvres Indiens qu'on se plaît à représenter comme tellement indolents,
-que le moindre; travail leur répugne, et comme aimant mieux passer; la
-journée entière à fumer ou à dormir qu'à vaquer aux soins que réclament
-si impérieusement les besoins de la vie.
-
-Cependant, malgré la curiosité qui le dévorait et l'admiration que
-lui causait ce spectacle, la prudence lui ordonnait impérieusement de
-ne rien laisser paraître sur son visage et de feindre l'indifférence
-la plus complète, de crainte d'attirer trop l'attention sur lui et
-d'éveiller les soupçons.
-
-Bien qu'il eût heureusement pénétré dans l'intérieur du village, Diogo
-cependant ne laissait pas que d'être assez embarrassé pour trouver la
-case habitée par le capitão des Payagoas, indication qu'il ne lui était
-pas permis de demander sous peine de se rendre immédiatement suspect,
-par la raison toute simple que l'alliance entre les deux nations était
-tellement étroite, que de continuelles relations devaient exister entre
-elles et rendre impossible l'ignorance dont il ferait preuve.
-
-Diogo cherchait vainement dans son esprit, tout en continuant à faire
-galoper son cheval, le moyen de sortir d'embarras, lorsque le hasard,
-qui semblait définitivement le protéger, vint encore une fois à son
-aide dans cette circonstance. Au moment où il passait devant une cabane
-de belle apparence formant l'angle de la place, son cheval, effrayé par
-un pécari apprivoisé, qui vint tout à coup avec d'affreux hurlements
-se jeter dans ses jambes, commença à se cabrer et à lancer des ruades
-qui, en un instant, réunirent autour de lui une vingtaine de ces oisifs
-qui foisonnent toujours dans les centres de population, qu'ils soient
-indiens ou civilisés.
-
-Ces oisifs, dont le nombre croissait de minute en minute, se pressaient
-de plus en plus autour du cheval que le capitão avait une peine extrême
-à retenir et à empêcher d'écraser quelques-uns des imprudents dont les
-cris commençaient à effrayer sérieusement l'animal.
-
-Au même instant, un homme de haute taille sortit de la hutte dont nous
-avons parlé et, attiré par le bruit, fendit la foule, qui s'écarta
-respectueusement sur son passage, et se trouva bientôt en face du
-capitão.
-
-Celui-ci qui, deux jours auparavant, lorsqu'il avait été à la recherche
-du guide, s'était rencontré avec le chef des Payagoas, le reconnut
-aussitôt.
-
-Le saluant alors à l'indienne, et du même coup arrêtant son cheval par
-un prodige d'adresse et de force, il s'élança à terre.
-
-«Aï! s'écria le chef, un guerrier guaycurus! Que se passe-t-il donc ici?
-
---A l'instant où j'allais arrêter mon cheval devant la case du capitão,
-pour lequel j'ai un message, répondit Diogo sans se déconcerter, un
-pécari l'a effrayé.
-
---Epoï! Mon frère est bien un Guaycurus cavalheiros, dit gracieusement
-Emavidi; l'animal est dompté et n'a garde de remuer à présent. Comment
-se nomme mon frère?
-
---Le Grand-Sarigue, dit Diogo en s'inclinant et se souvenant à propos
-du nom que lui avait donné Tarou-Niom.
-
---Aï! Je connais le nom de mon frère. C'est un guerrier renommé, j'en
-ai souvent entendu parler avec éloge; je suis heureux de le voir.»
-
-Le capitão jugea nécessaire de s'incliner de nouveau à ce compliment
-flatteur.
-
-Emavidi continua:
-
-«Mon frère a fait une longue traite pour arriver ici; il acceptera
-l'hospitalité du chef; les Payagoas aiment les Guaycurus, ils sont
-frères.
-
---J'accepte l'offre gracieuse du chef,» répondit le capitão.
-
-Emavidi-Chaimè frappa dans ses mains; un esclave accourut. Le chef lui
-ordonna de prendre soin du cheval de Diogo. Il congédia d'un geste la
-foule arrêtée devant sa porte et introduisit son hôte dans la maison
-dont il ferma l'entrée avec une claie, recouverte d'un cuir de bœuf,
-pour éviter les regards curieux des oisifs rassemblés dans la rue et
-qui s'obstinaient, malgré son ordre, à ne pas s'éloigner.
-
-La cabane du chef était spacieuse, bien aérée, propre et disposée
-intérieurement avec une intelligence peu commune; quelques meubles
-grossiers, tels que tables, bancs et tabourets, la garnissaient seuls.
-
-Dans un angle éloigné de la pièce, les esclaves se livraient à certains
-travaux sous la direction de la femme du chef.
-
-Sur un signe d'Emavidi, elle vint avec empressement souhaiter la
-bienvenue à l'étranger et lui offrir tous les rafraîchissements dont
-elle supposait qu'il devait avoir besoin.
-
-L'hospitalité est parmi les Indiens la loi la plus sacrée et la plus
-inviolable.
-
-Cette femme se nommait Pinia-Paï (l'étoile blanche). Elle était
-grande, bien faite; ses traits étaient fins et intelligents, sans être
-complètement beaux; l'expression de sa physionomie était douce; elle
-paraissait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.
-
-Son costume se composait d'une pièce d'étoffe rayée de plusieurs
-couleurs, qui l'enveloppait assez étroitement depuis la poitrine
-jusqu'au pieds, serrée aux hanches par une ceinture fort large nommée
-_ayulate_, d'un rouge cramoisi. Cette ceinture est blanche chez les
-jeunes filles, et elles ne doivent la quitter que lorsqu'elles se
-marient. Pinia-Paï n'était ni peinte ni tatouée; ses longs cheveux
-noirs, tressés à la mode brésilienne, tombaient presque jusqu'à terre;
-de petits cylindres d'argent, enfilés au bout les uns des autres et
-formant une espèce de chapelet, entouraient son cou; des plaques de
-métal, attachées sur sa poitrine, voilaient à demi les seins, et de
-larges demi-cercles en or étaient suspendus à ses oreilles.
-
-Sous ce costume pittoresque, cette jeune femme ne manquait pas d'une
-certaine grâce piquante et devait, ce qui arriva en effet, paraître
-charmante au capitão, Indien lui-même, et qui prisait surtout le genre
-de beauté qui distingue les femmes de sa race.
-
-Avec une célérité pleine d'égard, l'Étoile-Blanche eut, en un instant,
-fait garnir la table de mets dont l'abondance faisait excuser la
-frugalité, car ils ne se composaient que de laitage, de fruits, de
-poisson bouilli et de viande séchée au soleil et rôtie sur les
-charbons ardents.
-
-Diogo, sur l'invitation du chef, se mit en devoir de faire honneur à ce
-repas improvisé dont il commençait à sentir intérieurement la nécessité
-après la longue nuit qu'il avait passée à galoper à travers la plaine.
-
-Le chef, bien que lui-même ne prît aucune part au repas, excitait
-son hôte à manger, et le capitão, dont l'appétit semblait croître en
-raison de ce qu'il engloutissait, ne se faisait pas prier pour attaquer
-vigoureusement tous les plats.
-
-D'ailleurs, à part la faim qu'éprouvait Diogo, il savait que ne pas
-manger beaucoup lorsqu'on est invité à la table d'un chef est considéré
-par celui-ci comme une impolitesse et presque une marque de mépris;
-aussi, comme il lui importait de gagner les bonnes grâces du capitão et
-de s'en faire un ami, faisait-il des efforts réellement prodigieux pour
-absorber le plus possible de victuailles.
-
-Cependant, il arriva un moment où, malgré toute sa bonne volonté, force
-lui fut de s'arrêter.
-
-Emavidi-Chaimè, qui avait suivi avec intérêt les prouesses accomplies
-par son hôte, semblait charmé; il lui offrit alors, en guise de
-digestif, du tabac contenu dans un long tuyau de feuilles de palmier
-roulées, et les deux hommes se mirent à fumer et à s'envoyer
-réciproquement, dans le plus grand silence, des bouffées de fumée au
-visage.
-
-Dès que sa présence n'avait plus été nécessaire auprès de son
-hôte, l'Étoile-Blanche s'était discrètement retirée dans un autre
-compartiment de la case, en faisant signe à ses esclaves de la suivre,
-afin de laisser aux deux hommes liberté complète de causer entre eux.
-
-Cependant un laps de temps assez long s'écoula avant qu'une seule
-parole fût échangée; la nature des Indiens est contemplative et a
-beaucoup de rapport avec celle des Orientaux. Le tabac produit sur eux
-l'effet d'un narcotique, et s'il ne les endort pas complètement, du
-moins il les plonge pour un temps assez long dans une espèce d'extase
-somnolente pleine de douces et voluptueuses rêveries, qui a de grands
-rapports avec le _kief_ des Turcs et des Arabes.
-
-Ce fut Emavidi-Chaimè qui, le premier, rompit le silence.
-
-«Mon frère, le Grand-Sarigue, est porteur pour moi d'un message de
-Tarou-Niom? dit-il.
-
---Oui, répondit Diogo rentrant immédiatement dans son rôle.
-
---Ce message m'est-il personnel ou s'adresse-t-il aux autres capitães
-de la nation et au grand conseil.
-
---Il n'est que pour mon frère Emavidi-Chaimè.
-
---Epoï, mon frère juge-t-il convenable de me le communiquer en ce
-moment, ou préfère-t-il attendre et prendre quelques heures d'un repos
-qui, peut-être, lui est nécessaire?
-
---Les guerriers guaycurus ne sont pas des femmes débiles, répondit
-Diogo; une course de quelques heures à cheval ne saurait rien ôter à
-leur vigueur.
-
---Mon frère a bien parlé; ce qu'il dit est vrai; mes oreilles sont
-ouvertes, les paroles de Tarou-Niom réjouissent toujours le cœur de son
-ami. Le capitão des Guaycurus a, sans doute, remis à mon frère un objet
-quelconque qui me fasse reconnaître la vérité de son message.
-
---Tarou-Niom est prudent, répondit Diogo; il sait que les chiens Paï
-foulent maintenant la terre sacrée des Guaycurus et des Payagoas, la
-trahison est venue avec eux.»
-
-Ôtant alors de la ceinture, où il l'avait placé, le couteau que lui
-avait remis le chef, il le présenta au Payagoas.
-
-«Voici, dit-il, le _keaio_ de Tarou-Niom, le capitão Emavidi-Chaimè le
-reconnaît-il?»
-
-Le chef le prit dans ses mains, le considéra un instant avec attention
-et le replaçant sur la table:
-
-«Je le reconnais, dit-il; mon frère peut parler, j'ai foi en lui.»
-
-Diogo s'inclina en signe de remercîment, passa de nouveau le couteau à
-sa ceinture et répondit:
-
-«Voici les paroles de Tarou-Niom; elles sont gravées dans le cœur du
-Grand-Sarigue; il n'y changera pas un mot. Tarou-Niom rappelle au
-capitão des Payagoas sa promesse; il lui demande s'il a réellement
-l'intention de la tenir.
-
---Oui, je tiendrai la promesse faite à mon frère, le capitão des
-Guaycurus; aujourd'hui même le grand conseil s'assemblera, et demain
-les pirogues de guerre remonteront la rivière; moi-même les dirigerai.»
-
-Diogo fit un geste d'étonnement.
-
-«Que veut donc dire mon frère? fit-il, je ne le comprends pas; ne
-dit-il point que les pirogues de guerre remonteront la rivière?
-
---Je l'ai dit, en effet, répondit le chef
-
---Pour quelle raison mon frère prendra-t-il cette direction?
-
---Mais pour aider, ainsi que cela a été convenu entre nous, Tarou-Niom
-à vaincre les chiens Paï, n'est-ce pas l'accomplissement de cette
-promesse que réclame de moi le capitão?
-
---Écoutez les paroles du chef; les Paï sont enveloppés par mes
-guerriers; la fuite leur est impossible; déjà découragés et à demi
-mourants de faim, dans deux ou trois soleils au plus tard ils tomberont
-entre mes mains, que mon frère Emavidi-Chaimè se souvienne de sa
-promesse.
-
---Eh bien? interrompit le chef.
-
---D'autres ennemis plus sérieux, continua imperturbablement Diogo, nous
-menacent en ce moment et réclament notre attention.
-
---C'est donc vrai ce que m'a, ce matin même, annoncé un de mes
-éclaireurs? s'écria le chef avec une émotion mal contenue.
-
---Ce n'est malheureusement que trop vrai, répondit froidement Diogo,
-qui ne soupçonnait pas le moins du monde à quoi le Payagoas faisait
-allusion, mais qui brûlait de le savoir; c'est spécialement dans
-le but de vous confirmer cette nouvelle et de prendre avec vous
-les dispositions nécessaires, c'est-à-dire, fit-il avec un sourire
-gracieux, concerter seulement les mesures de sûreté qu'il vous plaira
-d'adopter dans l'intérêt général et les reporter immédiatement à
-Tarou-Niom, afin qu'il puisse vous appuyer efficacement, qu'il m'a
-envoyé près de son frère.
-
---Ainsi, les blancs entrent par tous les côtés à la fois sur notre
-territoire?
-
---Oui.
-
---Le capitão Joachim Ferreira serait donc réellement parti de
-Villa-Bella, à la tête d'une expédition nombreuse?
-
---Il ne peut y avoir le moindre doute à cet égard, répondit résolument
-Diogo, qui, pour la première fois, entendait parler de cette expédition.
-
---Et Tarou-Niom, reprit le chef, pense que je dois disputer le passage
-aux Paï?
-
---Six mille guerriers se joindront à ceux du chef payagoa.
-
---Mais c'est surtout le passage de la rivière qu'il est important de
-défendre.
-
---Cette opinion est aussi celle de Tarou-Niom.
-
---Epoï, mes guerriers, aidés par ceux de mon frère Tarou-Niom,
-garderont le gué de Camato (cheval), tandis que les grandes pirogues
-de guerre intercepteront les communications et inquiéteront les Paï le
-long de la rivière. Est-ce cela que désire le capitão guaycurus?
-
---Mon frère a parfaitement saisi sa pensée et compris ses intentions.
-
---A combien fait-on monter le nombre des Paï qui viennent de
-Villa-Bella?
-
---On a assuré à Tarou-Niom qu'ils étaient au moins deux mille.
-
---Aï! Voilà qui est extraordinaire, s'écria le chef; on m'avait
-certifié, à moi, que leur nombre ne dépassait pas cinq cents.»
-
-Diogo se mordit les lèvres, mais se remettant aussitôt:
-
-«Ils sont plus nombreux que les feuilles balayées par le vent d'orage,
-dit-il; seulement, ils se sont divisés en petits détachements de
-guerre, afin de tromper l'œil clairvoyant des Payagoas.
-
---Eha! s'écria le chef avec stupeur, voilà qui est terrible!
-
---De plus, ajouta Diogo qui connaissait la répulsion que les Indiens
-éprouvent pour les nègres et la profonde terreur que leur vue leur
-inspire, chaque détachement de guerre est suivi d'une quantité
-considérable de _Coatas_--nègres,--qui ont fait le redoutable serment
-de massacrer tous les guerriers payagoas et d'enlever leurs femmes et
-leurs filles dont ils prétendent faire leurs esclaves.
-
---Oh! Oh! fit le chef avec un sentiment d'épouvante mal dissimulé,
-les Coatas ne sont pas des hommes, ils ressemblent au génie du mal.
-L'avertissement de mon frère ne sera pas perdu; ce soir même les femmes
-et les enfants abandonneront le village pour se retirer dans le Llano
-de Manso, et les guerriers se mettront en marche pour le gué de Camato,
-suivis de toutes les pirogues de guerre. Il n'y a pas un instant à
-perdre.»
-
-Diogo se leva.
-
-«Le Grand-Sarigue part-il donc déjà? demanda le chef en se levant aussi.
-
---Il le faut, chef; Tarou-Niom m'a recommandé de faire la plus grande
-diligence.
-
---Epoï! Mon frère remerciera le grand capitão des Guaycurus: son avis
-sauve la nation des Payagoas d'un massacre complet.»
-
-Les deux hommes sortirent. Sur l'ordre d'Emavidi-Chaimè, un esclave
-amena le cheval de Diogo; celui-ci sauta en selle, échangea quelques
-paroles encore avec le chef, puis ils se séparèrent.
-
-Le capitão était radieux; jusque-là tout lui avait réussi au delà de
-ses espérances; non seulement il connaissait les projets de l'ennemi,
-mais encore il avait appris que les Paulistas, entrés tout à coup
-en campagne, pourraient, à un moment donné, leur venir en aide
-si, toutefois, il parvenait à persuader au marquis de renoncer à
-s'opiniâtrer davantage dans l'exécution d'un voyage que tout rendait
-impossible; de plus, il avait empêché la jonction des deux nations
-indiennes, ce qui, en conservant libre le passage des fleuves, offrait
-une chance de salut à la caravane, chance bien faible, il est vrai,
-mais qui n'en était pas moins positive.
-
-Diogo sortit au petit pas du village, plongé dans ces réflexions
-couleur de rose et ne désirant plus qu'une chose: rejoindre le plus
-vite possible ses compagnons afin d'apprendre au marquis ce qu'il avait
-à craindre et à espérer.
-
-Lorsque le soldat vit se dérouler devant lui la plaine déserte, il se
-pencha sur le cou de son cheval, rafraîchi et reposé par deux heures de
-repos, lui fit sentir l'éperon et commença à filer avec la rapidité du
-vent, piquant droit à la colline où campait le marquis.
-
-Soudain, au détour d'un sentier, il se croisa avec un cavalier qui
-arrivait sur lui avec une rapidité égale à la sienne; les deux hommes
-échangèrent un regard au passage.
-
-Diogo ne put retenir une exclamation de surprise et presque de crainte.
-Dans ce cavalier il avait reconnu Malco Díaz!
-
-«Voilà la chance qui tourne!» grommela-t-il entre ses dents, tout en
-excitant encore son cheval, qui semblait dévorer l'espace.
-
-
-[1] Textuellement: Beaucoup de monde. _(Note de l'auteur.)_
-
-
-
-
-IX
-
-LA CHASSE.
-
-
-La rencontre imprévue du mamaluco avait subitement bouleversé le cours
-des idées de don Diogo, si joyeux de la façon dont il s'était tiré
-de la scabreuse expédition dans laquelle il s'était engagé un peu à
-l'aventure.
-
-Le regard inquisiteur que lui avait jeté l'ex-guide au passage, le cri
-que lui-même avait, dans l'explosion de la surprise, laissé échapper,
-toutes ces circonstances, frivoles en apparence, lui donnaient fort à
-penser et l'inquiétaient sérieusement.
-
-L'œil de la haine est clairvoyant; l'Indien ne se dissimulait pas que
-le métis devait lui conserver au fond du cœur une rude rancune, non
-seulement pour la façon dont il l'avait poursuivi après son départ
-du camp, mais parce que lui, Diogo, avait en quelque sorte pris sa
-place auprès du marquis, et pouvait réussir, grâce à sa connaissance
-approfondie du désert, à le faire échapper au piège si adroitement
-tendu par le métis et depuis si longtemps préparé.
-
-Ce qui donnait un peu d'espoir à l'Indien, c'est que la rencontre
-avait été si fortuite et si rapide en même temps que, grâce à son
-déguisement, dont la perfection avait trompé Emavidi-Chaimè lui-même,
-c'était chose presque impossible de le reconnaître ainsi sans examen.
-
-Diogo commettait une erreur; il en eut bientôt la preuve.
-
-Son déguisement même l'avait fait, non pas reconnaître, mais
-deviner par son ennemi; la raison en est simple; en deux mots nous
-l'expliquerons au lecteur.
-
-Malco Díaz, habitant depuis longues années le sertão, faisant un peu,
-selon que l'y obligeait son intérêt, tous les métiers plus ou moins
-honnêtes exploités sur la frontière, avait eu de fréquents et intimes
-rapports avec les Indiens bravos, ses voisins, que pour beaucoup de
-raisons il était contraint de ménager et de traiter en amis; la plupart
-de leurs guerriers renommés étaient connus assez particulièrement de
-lui pour que, les apercevant même de loin, il pût à première vue, à
-ces ornements distinctifs que chacun d'eux adopte et affectionne, les
-nommer sans craindre de se tromper.
-
-Or, le matin même du jour où nous le retrouvons, deux heures environ
-avant le lever du soleil, Malco Díaz avait eu avec Tarou-Niom une assez
-longue conversation relative aux derniers arrangements convenus entre
-eux, et dont le métis venait réclamer l'exécution immédiate, aussitôt
-que les Brésiliens seraient tombés aux mains des Guaycurus.
-
-Pendant le cours de cet entretien, comme Malco Díaz insistait pour que
-le chef attaquât les blancs sans plus de retard, celui-ci lui avait
-répondu qu'il ne pouvait livrer l'assaut avant l'arrivée de ses alliés
-les Payagoas; qu'il ne voulait pas, par une précipitation dont rien ne
-justifiait l'urgence, compromettre le succès d'une entreprise si bien
-conduite jusque-là; que, du reste, le retard était insignifiant et ne
-se prolongerait pas au delà de quelques heures, puisqu'il avait expédié
-à Emavidi-Chaimè un de ses plus fidèles guerriers, le Grand-Sarigue,
-afin de l'engager à se presser de le rejoindre; que, du reste, si
-cela ne le satisfaisait pas, il était libre de se rendre lui-même au
-village des Payagoas, et de s'assurer auprès du chef de la façon dont
-le guerrier s'était acquitté de la mission qui lui avait été confiée.
-
-Malco Díaz n'en demanda pas davantage; il prit congé du capitão
-guaycurus, et, montant immédiatement à cheval, il se dirigea vers le
-village, les yeux incessamment fixés sur la rivière, espérant à chaque
-instant découvrir la flottille.
-
-Il n'avait garde d'apercevoir les pirogues, nous en connaissons les
-motifs; seulement arrivé à un certain endroit, il lui sembla distinguer
-une masse, dont l'apparence lui parut tout de suite suspecte,
-embarrassée dans les roseaux.
-
-Malco Díaz était curieux, il aimait surtout à se rendre compte des
-choses et à trouver l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.
-
-Il s'approcha donc du rivage dans le but de s'assurer de ce qu'était
-cette masse suspecte, dans laquelle il reconnut bientôt un cadavre.
-
-Le mamaluco mit pied à terre, jeta le lasso, attira à lui le cadavre,
-et le regarda. Son étonnement fut grand, lorsque, dans ce corps mutilé,
-à demi dévoré déjà par les caïmans, il reconnut le Grand-Sarigue, ce
-même guerrier que Tarou-Niom avait quelques heures auparavant, expédié
-aux Payagoas.
-
-Le doute n'était pas possible sur la cause de la mort de l'Indien;
-une large plaie béante derrière le cou montrait assez qu'il avait été
-assassiné par surprise.
-
-Le métis laissa là le cadavre sans s'en occuper davantage, remonta à
-cheval et reprit sa course, course d'autant plus rapide, que, puisque
-le messager était mort, il n'avait pu remplir son message, lacune
-involontaire qu'il était important de réparer.
-
-Seulement, qui avait tué le Grand-Sarigue, dans quel but ce meurtre
-avait-il été commis? Voilà ce que le métis ne réussissait pas à
-s'expliquer, et ce qui le tourmentait fort.
-
-Sur ces entrefaites, il croisa un cavalier venant du village des
-Payagoas où lui-même se rendait, et dont il n'était éloigné que d'une
-lieue à peine; et, chose extraordinaire, ce cavalier était l'homme
-qu'il avait trouvé mort et à demi dévoré quelques instants auparavant!
-
-L'affaire prenait des proportions inquiétantes; le métis ne savait plus
-que penser, il se demandait s'il ne s'était pas trompé, si le cadavre
-qu'il avait découvert était bien celui du Grand-Sarigue, ou si ses yeux
-ne l'avait pas induit en erreur.
-
-Tout à coup une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Il y avait
-trahison évidemment: l'homme qu'il avait rencontré portait un
-déguisement. Alors une lueur jaillit de son cerveau et tout fut aussi
-clair pour lui que s'il avait assisté à ce qui s'était passé.
-
-Un homme seul pouvait parvenir à une aussi rare perfection de costume
-et d'allure, cet homme était Diogo.
-
-Aussitôt que cette pensée fut venue au métis, elle se changea en
-certitude dans son esprit. Écumant de rage d'avoir été ainsi pris pour
-dupe et brûlant de se venger, il fit brusquement tourner bride à son
-cheval et se lança éperdument à la poursuite de son ennemi.
-
-Mais pendant que Malco faisait ces réflexions tout en galopant, et de
-déduction en déduction arrivait enfin à la vérité, un temps assez long
-s'était écoulé, temps que l'Indien avait mis à profit pour prendre de
-l'avance et préparer une ruse qui l'aidât à échapper si, comme il en
-avait le pressentiment, le métis le poursuivait.
-
-Les personnes qui ne connaissent pas cette noble et intelligente race
-des chevaux des déserts américains se feront difficilement une idée,
-même lointaine, des proportions grandioses qu'une poursuite arrive à
-prendre dans la prairie.
-
-Il vient un moment où le cheval sans cesse excité, subissant pour ainsi
-dire l'influence magnétique de son cavalier, semble s'identifier avec
-lui, comprendre sa pensée, et entrer réellement dans la lutte pour son
-compte particulier.
-
-Beau de fureur et d'énergie, les yeux pleins de feu, les naseaux
-sanglants, la bouche écumante, ne sentant plus ni le mors, ni la bride,
-il dévore l'espace, sautant les ravins, escaladant les collines,
-traversant les rivières, franchissant tous les obstacles avec une
-dextérité, une adresse, une vélocité qui passent toute croyance,
-s'animant à la course et arrivant par degré à une espèce de folie
-orgueilleuse et superbe, d'autant plus belle qu'il paraît comprendre
-qu'il mourra dans la bataille insensée qu'il livre; mais que lui
-importe s'il atteint le but et si son maître est sauvé?
-
-C'était une course semblable à celle que nous venons de décrire que
-soutenaient en ce moment, nous dirons les deux chevaux, car leurs
-cavaliers, tout à leur haine implacable, ne voyaient plus, ne
-pensaient plus et les laissaient libres de se diriger à leur guise.
-
-Malco Díaz redoublait d'efforts afin de regagner l'espace qu'il
-avait perdu; mais en vain interrogeait-il le désert dans toutes les
-directions, rien n'apparaissait, il était seul, seul toujours, et
-cependant son cheval avait atteint l'extrême limite de la vélocité.
-
-Les bois succédaient aux bois, les collines aux collines. Diogo
-demeurait toujours invisible; il semblait avoir été subitement
-englouti, tant cette disparition tenait du prodige.
-
-C'est que si le métis était bien monté, le capitão avait, lui aussi,
-un excellent coursier, et, comme la haine ne l'aveuglait pas, tout
-en fuyant, il calculait froidement les chances qui lui restaient
-d'échapper, et il les employait toutes.
-
-Enfin, après trois heures d'une course insensée, Malco Díaz, arrivé au
-sommet d'un monticule élevé qu'il avait gravi au galop, aperçut bien
-loin devant lui un nuage de poussière qui semblait s'enfuir emporté par
-un ouragan.
-
-Il devina son ennemi et excita de nouveau son cheval, dont les efforts
-étaient déjà prodigieux.
-
-Peu à peu, soit que le cheval que montait Diogo fût plus fatigué que
-celui du métis à cause de sa longue course de la nuit, soit que celui
-de Malco Díaz, fût plus vite, il s'aperçut qu'il gagnait son ennemi et
-que la distance diminuait sensiblement. Le mamaluco poussa un cri de
-joie semblable à un rugissement de bête fauve et saisit sa carabine,
-prêt à s'en servir dès qu'il serait à portée.
-
-Cependant la course continuait toujours, on apercevait au loin, au
-dernier plan de l'horizon, la colline au sommet de laquelle les
-Brésiliens avaient assis leur camp. Évidemment, les sentinelles des
-blancs postées sur les arbres devaient distinguer, bien que vaguement
-encore, les péripéties singulières de cette lutte étrange, sans en
-comprendre les motifs.
-
-Il fallait en finir, d'autant plus que, chose extraordinaire, les
-Guaycurus demeuraient invisibles et laissaient ainsi supposer qu'ils
-avaient reconnu l'inutilité d'un plus long blocus et avaient renoncé au
-siège de la forteresse improvisée.
-
-Cette solitude et cet abandon, qu'il ne s'expliquait pas de la part de
-ses alliés et dont les motifs lui échappaient, inquiétaient le métis.
-
-Enfin, la distance entre les deux cavaliers devint si minime, qu'ils ne
-se trouvèrent bientôt qu'à portée de pistolet l'un de l'autre.
-
-Malco Díaz arma sa carabine, l'épaula, et, sans ralentir l'allure de
-son cheval, il lâcha la détente.
-
-Le cheval de Diogo, frappé en plein corps, fit un bond prodigieux en
-avant, se leva convulsivement sur ses pieds de derrière, poussa un
-hennissement de douleur et se renversa en arrière, en entraînant son
-cavalier dans sa chute.
-
-Malco jeta sa carabine et arriva comme la foudre, avec un rugissement
-de triomphe, sur son ennemi gisant immobile sur le sol.
-
-Sautant immédiatement à terre, il s'élança vers lui par un bond de
-tigre et leva son poignard pour l'achever, au cas où il ne serait pas
-tout à fait mort.
-
-Mais son bras retomba inerte à son côté, et il se redressa avec un
-hurlement de désappointement et de rage.
-
-Au même instant, il fut vigoureusement saisi à bras le corps par
-derrière et renversé sur l'herbe, avant qu'il eût seulement eu le temps
-d'essayer de résister.
-
-«Eh! Eh! Compagnon, lui dit alors la voix railleuse de Diogo, car
-c'était lui qui le tenait cloué au sol et lui appliquait le pied sur la
-poitrine. Comment trouvez-vous celui-là? C'est bien joué, n'est-ce pas?»
-
-Voici ce qui était arrivé:
-
-Diogo avait promptement reconnu que s'il continuait à fuir en ligne
-droite, son ennemi, monté sur un cheval frais ne tarderait pas à
-l'atteindre et que même, au cas où il lui échapperait, il tomberait
-inévitablement aux mains des Guaycurus.
-
-Il avait donc calculé sa fuite de façon à biaiser peu à peu d'une
-manière insensible d'abord, afin d'éviter l'endroit où il supposait
-que ses ennemis avaient établi leur camp et à tourner complètement la
-forteresse.
-
-Ce premier stratagème avait parfaitement réussi; Malco Díaz, aveuglé
-par le désir d'atteindre son ennemi, l'avait suivi dans les détours
-qu'il lui plaisait de faire, sans songer à se rendre compte du chemin
-qu'il prenait; cela expliquait l'absence, incompréhensible pour Malco,
-de ses alliés.
-
-Puis l'Indien, arrivé à l'angle d'un bois, s'était jeté à terre et avec
-cette dextérité si remarquable que possèdent ceux de sa race, il avait,
-en quelques minutes, confectionné un mannequin avec des herbes, l'avait
-recouvert des vêtements qu'il portait lui-même; puis, après l'avoir
-solidement attaché sur le dos du cheval, sous la selle et aux flancs
-duquel il avait placé des épines tranchantes, il avait lancé l'animal
-dans la direction qu'il devait suivre; quant à lui, il avait continué
-sa route en courant, tout en ayant grand soin de demeurer toujours hors
-de vue.
-
-C'était quelques instants après sa sortie du bois que, pour la première
-fois, Malco Díaz avait aperçu le cheval qui détalait d'autant plus
-rapidement devant lui que le poids qu'il portait maintenant était
-beaucoup moins lourd.
-
-Cette explication que Diogo, d'un air narquois, donna en quelques mots
-au métis augmenta encore la fureur de celui-ci.
-
-«Vous avez tué un cheval que j'aimais, ajouta l'Indien, une noble bête
-que je remplacerai difficilement, je devrais vous tuer, Malco, mais
-nous avons dormi longtemps côte à côte, nous avons partagé la même
-nourriture; je ne rougirai pas mon couteau de votre sang.
-
---Vous aurez tort, Diogo, répondit sourdement le métis, car, aussi vrai
-qu'il y a un Dieu au ciel, je vous jure qu'à la première occasion je
-vous tuerai, moi.
-
---Vous agirez selon vos instincts, Malco, je sais que vous êtes un
-méchant homme et que vous n'hésiterez pas à le faire.
-
---Oui, je vous tuerai, je vous le jure sur ma part de paradis, mille
-diables!
-
---Votre part de paradis me paraît bien compromise, mon pauvre ami; mais
-ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment, je ne veux pas que vos
-alliés me surprennent, ce qu'ils feront si je perds mon temps à causer
-avec vous, si agréable que soit votre conversation. Je vais donc, en
-conséquence, terminer au plus vite.
-
---Que prétendez-vous faire? Puisque, dites-vous, vous ne voulez pas me
-tuer.
-
---Chose promise, chose due, Malco; non je ne vous tuerai pas, mais je
-vous mettrai dans l'impossibilité de me nuire, du moins pendant quelque
-temps; cela est juste, n'est-ce pas?»
-
-Le métis ne répondit pas, il écumait de fureur et se tordait comme un
-serpent sur le sol.
-
-«Tenez-vous donc un instant tranquille, Malco, lui dit paisiblement le
-capitão; vous êtes réellement insupportable, si vous continuez, je ne
-finirai jamais de vous attacher.»
-
-Et, de fait, tout en parlant ainsi, il l'attachait bel et bien avec son
-lasso, malgré les efforts prodigieux du métis pour lui échapper.
-
-«Là, voilà qui est fait, reprit-il dès que le dernier nœud fut serré;
-maintenant, je n'ai plus qu'à vous bâillonner, et tout sera fini.
-
---Me bâillonner, s'écria le métis, me bâillonner, moi, et pourquoi?
-
---Dame, mon ami, je vous trouve naïf; permettez-moi de vous le dire, si
-je vous bâillonne, c'est probablement pour vous empêcher de crier et
-d'appeler à votre aide vos amis qui, sans doute, ne sont pas très loin?»
-
-Il y eut un instant de silence; le métis réfléchissait, Diogo
-confectionnait un bâillon avec le soin et l'attention qu'il apportait à
-tout ce qu'il faisait.
-
-«Combien de temps vous faut-il pour vous mettre en sûreté? demanda
-enfin le métis.
-
---Pourquoi m'adressez-vous cette question? répondit le capitão en
-s'agenouillant auprès de lui et se préparant à lui attacher un tampon
-d'herbe sur la bouche.
-
---Que vous importe? Répondez-moi franchement.
-
---Si cela peut vous faire plaisir, je le veux bien, Malco; deux heures
-me suffiront.
-
---Deux heures?
-
---Oui.
-
---Eh bien! Si je vous promettais de demeurer tranquille et sans crier
-où je suis, me bâillonneriez-vous?
-
---Hum! fit le capitão; une promesse, c'est bien vague, Malco; lorsqu'il
-s'agit de vie ou de mort.
-
---C'est vrai; mais si je vous la faisais, cette promesse?»
-
-Diogo se gratta la tête d'un air embarrassé.
-
-«Répondez, voyons, reprit le métis.
-
---Eh bien! Non, je ne pourrais l'accepter, dit Diogo; là, je vous le
-certifie, ce serait trop dangereux pour moi.»
-
-Et il se prépara à attacher le bâillon.
-
-«Attendez,» s'écria vivement le métis.
-
-Diogo s'arrêta.
-
-«Eh bien! Maintenant, reprit Malco, si au lieu de cette promesse que je
-vous faisais, je vous donnais ma parole d'honneur de cavalheiro, que
-feriez-vous?
-
---Hum! répondit l'autre, vous m'en direz tant; mais vous ne me la
-donneriez pas.
-
---Pourquoi donc cela?
-
---Parce que vous la tiendriez, et que vous ne voulez pas vous engager
-envers moi.
-
---Ainsi, vous croyez à ma parole?
-
---Certes.
-
---Eh bien! Ne me bâillonnez pas, Diogo, je vous la donne.
-
---Allons donc, vous voulez rire.
-
---Nullement, je vous donne ma parole d'honneur de demeurer ainsi que je
-suis, non pas deux heures mais trois, sans bouger et sans pousser un
-cri.
-
---Oh! Oh! fit le capitão en le regardant bien en face, c'est sérieux
-alors?
-
---Très sérieux, est-ce convenu?
-
---C'est convenu,» répondit Diogo, et il jeta le bâillon.
-
-Étrange anomalie du caractère de certains hommes et qui se rencontre
-fréquemment, surtout chez les métis brésiliens; pour eux la parole
-est tout, rien ne saurait les contraindre à y manquer. Malco Díaz,
-bien que ce fût un bandit de la pire espèce, obéissant sans le moindre
-remords aux instincts les plus sanguinaires, se serait sérieusement cru
-déshonoré, lui, voleur et assassin à l'occasion, si, une fois sa parole
-engagée, il l'avait faussée.
-
-Diogo savait si bien qu'il pouvait se fier à cette parole, qu'il
-l'accepta sans hésiter ou même sans faire la moindre objection.
-
-«Je vous quitte, Malco, lui dit-il, ne vous impatientez pas trop. Ah!
-à propos, j'emmène votre cheval qui vous est inutile en ce moment,
-et dont moi j'ai le plus grand besoin, mais soyez tranquille, vous
-le retrouverez au pied de la colline. Je ne veux pas vous en priver.
-Allons, adieu.
-
---Allez au diable, mais souvenez-vous que je vous ai promis de vous
-tuer.
-
---Bah! Bah! répondit l'autre avec sa railleuse bonhomie, vous dites
-cela maintenant parce que vous êtes furieux; je le conçois, vous n'avez
-pas eu de chance avec moi aujourd'hui, vous serez plus heureux une
-autre fois.
-
---Je l'espère,» fit le métis en grinçant des dents.
-
-Diogo, sans s'occuper davantage de lui, rattrapa facilement le cheval
-qui ne s'était pas beaucoup éloigné et partit aussitôt.
-
-Avant de rentrer au camp, le capitão, qui était un homme d'ordre et
-qui, surtout, se souciait médiocrement de s'exposer à être tué par ses
-amis à cause de son déguisement, se dirigea par un chemin oblique vers
-la rivière.
-
-Dès qu'il eut atteint le rivage, il abandonna le cheval, entra dans
-l'eau et se mit à la nage.
-
-Bien que cette rivière fourmillât littéralement de caïmans, le capitão
-n'avait pas hésité à entrer dedans; il savait par expérience que les
-caïmans attaquent rarement l'homme et que le plus léger mouvement
-suffit pour les effrayer et les éloigner.
-
-La seule chose qu'il redoutât, c'était d'être aperçu par les
-sentinelles indiennes qui sans doute étaient embusquées dans les
-buissons environnants, car, pour retrouver ses habits, il lui avait
-fallu aller du côté où les Guaycurus avaient établi leur invisible
-blocus.
-
-Mais le hasard, qui jusqu'à ce moment avait favorisé le capitão, ne
-l'abandonna pas à cette suprême et dernière épreuve.
-
-Arrivé à quelque distance du buisson qu'il voulait atteindre. Diogo se
-coula entre deux eaux. Du reste, cette précaution était, hâtons-nous
-de le dire, presque inutile; ce n'était pas la rivière, sur laquelle
-ils n'avaient rien à redouter, que surveillaient les Guaycurus, mais
-seulement la colline où se trouvaient leurs ennemis.
-
-Diogo se glissa donc sans encombre dans le buisson, ouvrit la cachette
-qu'il avait pratiquée pour cacher ses habits, et les en retira avec
-un vif sentiment de plaisir; mais, au lieu de s'en couvrir, il en fît
-un paquet, ainsi que de ses armes, et de nouveau il descendit dans la
-rivière.
-
-Ce chemin lui paraissait plus court et plus sûr, et de plus il n'était
-pas fâché de se débarrasser complètement des quelques peintures qui lui
-restaient sur le corps.
-
-Afin de ne pas attirer l'attention sur lui, le capitão avait enveloppé
-son paquet dans des feuilles de palmier et avait attaché le tout sur sa
-tête.
-
-Or, comme il nageait juste au niveau de l'eau, ce paquet semblait
-dériver doucement en suivant le fil du courant; de la rive, il avait
-complètement l'apparence d'un amas de feuilles et de branches, et il
-aurait été impossible à l'œil le plus perçant d'apercevoir la tête du
-nageur, cachée par les herbes qui la recouvraient.
-
-Il atteignit bientôt le pied de la colline.
-
-Là il était sauvé et ne pouvait être vu que par les personnes que le
-hasard aurait conduites sur l'autre rive; mais, grâce à la largeur de
-la nappe d'eau et aux armes dont usent les Indiens, il ne songea pas à
-se cacher.
-
-Après avoir calculé du regard la hauteur qu'il lui fallait gravir,
-hauteur assez considérable, disons-le tout de suite, et s'élevant
-presque à pic au-dessus de la rivière, le capitão prit d'une main
-son poignard, de l'autre le couteau que lui avait confié Tarou-Niom
-comme signe de reconnaissance, et il commença avec une facilité et une
-dextérité extrêmes à escalader cette espèce de muraille, en plantant
-tour à tour ses armes dans les anfractuosités des rochers, et s'élevant
-ensuite à la force du poignet, exercice gymnastique, soit dit en
-passant, très fatigant et surtout très périlleux.
-
-L'ascension du capitão fut longue; un instant il demeura suspendu entre
-ciel et terre, sans pouvoir ni monter ni descendre; mais Diogo était un
-homme doué de trop de sang-froid et de courage pour se désespérer; une
-seconde de réflexion lui fit apercevoir une pente moins roide que celle
-qu'il suivait; il obliqua légèrement, redoubla d'efforts, et bientôt
-mit le pied sur la plate-forme de la colline.
-
-Arrivé là, il fit halte un instant pour reprendre haleine et remettre
-un peu d'ordre dans ses idées; sa difficile expédition était, contre
-toutes probabilités, terminée heureusement; les renseignements qu'il
-avait obtenus ne manquaient pas d'importance; tout était donc pour le
-mieux, et il se félicitait intérieurement, non pas de la façon dont il
-avait conduit cette scabreuse affaire, mais du plaisir que son retour
-allait causer à ses compagnons, surtout au marquis.
-
-Il se redressa au bout d'un instant et se remit à marcher d'un pas
-aussi libre et aussi relevé que s'il n'avait pas, pendant les quelques
-heures de son absence, supporté des fatigues surhumaines.
-
-Le soleil se couchait au moment où le capitão atteignait le sommet de
-la colline; la nuit était donc sombre déjà lorsqu'il entra dans le camp.
-
-Dès que son retour fut connu, tous ses compagnons se pressèrent autour
-de lui avec des cris de joie, qui donnèrent l'éveil au marquis et le
-firent accourir.
-
-Le capitão poussa une exclamation de surprise et de douleur à la vue du
-spectacle qui s'offrit à ses yeux, lorsqu'il se trouva dans l'enceinte
-du camp.
-
-Les tentes et les chariots avaient été réduits en cendres; la plupart
-des mules et la plus grande partie des chevaux avaient été tués, sept
-ou huit cadavres de chasseurs et de nègres jonchaient çà et là le sol;
-les arbres, à demi brûlés et tordus convulsivement, renversés les uns
-sur les autres, ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.
-
-Doña Laura Antonia, réfugiée tant bien que mal sous une _enramada_[1]
-ouverte à tous les vents, et accroupie tristement devant un feu
-mourant, préparait, aidée par son esclave Phoebé, son repas du soir.
-
-Enfin, tout présentait l'aspect de la ruine et de la désolation dans ce
-camp que, la veille, le capitão avait quitté si formidablement établi.
-
-«Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu? s'écria-t-il avec douleur.
-
---Cela signifie, répondit amèrement le marquis, que vous ne vous étiez
-point trompé, Diogo, et que les Guaycurus sont de rudes adversaires.
-
---Mais il y a donc eu combat pendant mon absence?
-
---Non, il y a eu surprise; mais venez, Diogo, un instant à l'écart, je
-vous expliquerai ce qui s'est passé, puis vous me rendrez compte de ce
-que vous avez fait.»
-
-Le capitão le suivit.
-
-Lorsqu'ils furent hors des regards des Brésiliens, le marquis commença
-son récit, récit fort court, mais terrible.
-
-Deux heures après le départ de Diogo, sans que les sentinelles eussent
-aperçu un seul ennemi, une nuée de flèches enflammées avaient plu tout
-à coup sur le camp de tous les côtés à la fois, et cela d'une façon
-si inopinée que d'abord les Brésiliens ne surent où courir ni de
-quelle manière se défendre; le feu s'était presque aussitôt déclaré
-avec une intensité telle, qu'il avait été impossible de l'éteindre;
-puis, pour ajouter encore à l'horreur de la situation, une flèche étant
-malheureusement tombée sur le chariot qui contenait les poudres, le
-chariot avait sauté en tuant et blessant plusieurs hommes.
-
-Les Guaycurus avaient profité de la stupeur des Brésiliens pour tenter
-un assaut furieux, assaut qui avait été repoussé, il est vrai, après
-un combat acharné corps à corps, mais pendant lequel le reste des
-munitions avait presque complètement été épuisé.
-
-Diogo hocha tristement la tête à ce sombre récit; puis sur la prière
-du marquis, il commença le sien, que son interlocuteur écouta avec la
-plus sérieuse attention. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un instant de
-silence.
-
-«Que me conseillez-vous? dit enfin le marquis.
-
---La situation est presque désespérée, répondit nettement le capitão.
-Le plus prudent, à mon avis, serait de tenter une sortie, d'essayer de
-s'ouvrir un passage et de regagner au plus vite les habitations.
-
---Oui, murmura à part lui le marquis, peut-être cela vaudrait-il mieux;
-mais je veux attendre encore; j'ai expédié un batteur d'estrade au
-dehors pour prendre des nouvelles de l'ennemi; qui sait ce qu'il nous
-dira?
-
---Vous êtes le seul maître, répondit Diogo qui l'avait entendu; mais
-chaque minute qui s'écoule nous enlève, croyez-le bien, plusieurs jours
-d'existence.
-
---Peut-être! s'écria violemment le marquis en frappant du pied avec
-colère, mais, vive Dieu! Tout n'est pas dit encore; non, quoi qu'il
-arrive, je ne reculerai pas lâchement devant ces barbares; ne puis-je
-donc pas essayer de joindre don Joachim Ferreira?
-
---Certes, vous le pouvez, Excellence.
-
---Eh bien? s'écria-t-il avec joie.
-
---Eh bien! Vous ne réussirez qu'à nous faire tous massacrer plus vite,
-voilà tout.»
-
-Après avoir prononcé ces paroles, le capitão tourna le dos au marquis
-et rejoignit ses compagnons, ne voulant pas continuer plus longtemps
-un entretien inutile et dédaignant de discuter contre un parti si
-opiniâtrement pris.
-
-
-[1] Espèce de hangar fait de branches.
-
-
-
-
-X
-
-DÉSASTRE.
-
-
-La nuit fut tranquille.
-
-Les Brésiliens la passèrent plongés dans un profond sommeil; Diogo,
-seul, dont l'organisation de fer semblait ne pas connaître la fatigue,
-veilla sur le salut commun.
-
-Deux heures environ avant le lever du soleil, le batteur d'estrade,
-expédié par le marquis, rentra au camp.
-
-Il était porteur d'étranges nouvelles: les Indiens avaient disparu sans
-laisser de traces.
-
-Diogo écouta attentivement le rapport de cet homme; puis, se tournant
-vers le marquis qui, lui aussi, avait passé la nuit sans que le sommeil
-vînt clore ses paupières:
-
-«Eh bien? lui demanda-t-il.
-
---Mais il me semble ... répondit le marquis.
-
---Attendez, interrompit Diogo. Mon ami, dit-il en s'adressant au
-batteur d'estrade, allez vous reposer, vous devez avoir besoin de
-réparer vos forces.»
-
-Le Brésilien salua et se retira aussitôt.
-
-«Il est inutile, reprit Diogo, que cet homme entende ce que nous avons
-à nous dire. Maintenant que nous sommes seuls, parlez, Excellence, je
-vous écoute.
-
---Je crois que si ces nouvelles sont vraies, elles sont excellentes.
-
---Vraies ou fausses, moi, je les trouve exécrables.
-
---Ah!
-
---Comprenez-moi bien, Excellence, et persuadez-vous que je possède des
-Indiens et de leurs mœurs une connaissance trop approfondie pour me
-tromper.
-
---Je le reconnais, mon ami, parlez donc, je vous prie.
-
---Je croirais, Excellence, manquer à tous mes devoirs, si, au point
-de vue où nous en sommes arrivés, je ne vous parlais pas avec la plus
-grande franchise; or, il est évident pour moi que les Indiens vous
-tendent un piège, les Guaycurus vous ont loyalement averti de vous
-retirer, ils vous ont laissé la liberté de le faire; à tort ou à raison
-vous avez méprisé leurs avis et vous vous êtes obstiné à pousser en
-avant. Je ne discute pas avec vous, remarquez-le bien, Excellence,
-l'opportunité de cette détermination, je constate un fait, voilà tout.
-
---Continuez, mon ami.
-
---Ils ont si peu l'intention de se retirer, qu'ils m'ont expédié, moi,
-sans savoir naturellement à qui ils s'adressaient, demander des secours
-à leurs alliés les Payagoas; puis ils vous ont attaqué avec fureur,
-non pas dans le but de s'emparer de votre camp, ils savaient d'avance
-qu'ils ne réussiraient pas, mais pour vous réduire dans l'état où vous
-êtes, c'est-à-dire aux abois, et à cela, vous en conviendrez vous-même,
-ils ont complètement réussi.
-
---Concluez, concluez, interrompit le marquis avec violence.
-
---La conclusion est des plus simples, Excellence, reprit le capitão
-avec ce ton de bonhomie qui lui était naturel: les Guaycurus ont
-feint de se retirer afin de vous attirer en plaine et avoir meilleur
-marché de vous, à cause des armes à feu que vous possédez, et dont la
-supériorité disparaîtra lorsque vous serez accablé par le nombre.
-
---Auriez-vous peur, Diogo? lui demanda ironiquement le marquis.
-
---Certes, Excellence, grand'peur même.
-
---Vous?
-
---Pardon, ceci demande une explication. J'ai peur, non pas de mourir,
-dès l'instant où vous m'avez fait connaître votre formelle intention,
-j'ai fait le sacrifice de ma vie.
-
---Alors, que me dites-vous donc?
-
---Je vous dis, Excellence, que je ne crains pas de mourir, mais que
-j'ai horriblement peur de me faire tuer bêtement, ce qui n'est pas du
-tout la même chose. J'ai une réputation à soutenir, Excellence.»
-
-Malgré la gravité de la situation, le marquis éclata de rire.
-
-«Bah! Bah! fit-il, les choses, j'en suis convaincu, tourneront mieux
-que vous ne le supposez.
-
---Je le souhaite sans l'espérer, Excellence.
-
---Voyons, vous croyez-vous en état de nous guider vers l'endroit où le
-chef des Paulistas se trouve en ce moment?
-
---Pour vous mettre sur la route, cela est on ne peut plus facile,
-Excellence; quant à vous conduire jusqu'à l'armée paulista, je ne m'en
-charge pas.
-
---Pourquoi donc?
-
---Dame! Parce que nous serons tous massacrés auparavant.
-
---Hum, Diogo, vous devenez monotone, mon ami, vous vous répétez.
-
---La fin me donnera raison, Excellence.
-
---Taisez-vous, prophète de mauvais augure; à quelle distance
-croyez-vous que nous soyons des Paulistas?
-
---Oh! La distance n'est pas longue.
-
---Mais encore?
-
---Trente lieues au plus.
-
---Comment, trente lieues, pas davantage? Allons, vous êtes fou avec vos
-craintes puériles, il est impossible que nous n'opérions pas notre
-jonction, y eût-il dix mille sauvages sur notre route.
-
---Vous verrez, Excellence, vous verrez, je ne vous dis que cela.
-
---Eh bien! Soit; le sort en est jeté, j'essayerai, quoi qu'il en
-arrive; au point du jour nous partirons.»
-
-Diogo hocha la tête.
-
---Avec votre permission, Excellence, dit-il je crois que puisque vous
-voulez absolument faire une folie, encore serait-il convenable de la
-faire d'une façon logique.
-
---Ce qui signifie?...
-
---Que demain il sera trop tard.
-
---Ainsi, à votre avis, il faudrait?...
-
---Partir à l'instant, Excellence.
-
---Allons, soit, partons; vous voyez que je fais tout ce que vous voulez.
-
---Oui, lorsque cela cadre avec vos idées,» grommela la capitão en
-allant donner les ordres du départ.
-
-Dans cette circonstance, comme dans toutes les précédentes, Diogo ne
-négligea aucune précaution pour assurer la retraite; cette fois même,
-il se surpassa, tant il fit preuve, non seulement de prudence, mais
-encore de présence d'esprit.
-
-Quatre de ses soldats, hommes éprouvés et surtout expérimentés, furent
-par lui tout d'abord expédiés en avant pour éclairer la route et
-dépister les Indiens.
-
-Dans l'assaut précédent, les chariots et les bagages avaient été
-brûlés, la plupart des mules de charge tuées; de sorte que la caravane,
-débarrassée de ses convois, se trouvait en mesure d'accélérer sa
-marche, ce que ne laissait pas, dans le cas présent, d'être un précieux
-avantage.
-
-Diogo fit garnir les pieds des chevaux de sacs de peau de mouton
-remplis de sable, afin d'étouffer le bruit de leurs pas; de plus, il
-ordonna de serrer, au moyen de lasso, la bouche de chaque animal pour
-l'empêcher de hennir.
-
-Lorsque chacun fut en selle:
-
-«Compagnons, dit-il, pas un cri, pas un soupir; nous tenons en ce
-moment une expédition dont dépend le salut général. Si nous étions
-découverts, nous serions perdus; ayez constamment les yeux et les
-oreilles au guet, et surtout soyez prêts à toute éventualité.
-
---Un mot, Diogo, lui dit le marquis; pourquoi avez-vous exigé que nous
-partions si subitement?
-
---Parce que, Excellence, les Indigos bravos se gardent ordinairement
-fort mal et qu'ils passent la nuit à dormir, au lieu de surveiller
-leurs ennemis ou de chercher à les attaquer.
-
---Merci; maintenant partons.
-
---Un instant, Excellence; et s'adressant à tous les aventuriers: Je
-vais marcher le premier, dit-il; vous me suivrez un à un, en tenant vos
-chevaux en bride pour les empêcher de trébucher et de donner l'éveil à
-l'ennemi; vous tâcherez de marcher dans mes pas, afin de laisser une
-piste moins large: maintenant, faites bien attention de vous souvenir
-de ceci: le cri de l'alligator vous avertira de faire halte, le même
-cri répété deux fois voudra dire de se mettre en selle, le cri de la
-chouette commandera au galop; vous m'avez bien entendu, bien compris?
-
---Oui, répondirent à voix basse les Brésiliens.
-
---Alors, en route.»
-
-La descente commença.
-
-C'était un étrange spectacle que celui qu'offrait cette longue ligne
-de spectres noirs qui glissaient silencieux dans la nuit et semblaient
-ramper sur les flancs de cette colline.
-
-Il faut avoir fait une marche semblable pour en bien comprendre toutes
-les terreurs secrètes.
-
-Le bruit d'une branche fouettée par le vent, le froissement d'une
-feuille, le vol inattendu d'un oiseau nocturne, tout est sujet de
-crainte, tout fait tressaillir; l'homme le plus brave sent malgré lui
-le sang se glacer dans ses veines, car derrière chaque tronc d'arbre,
-chaque angle de rocher, il redoute de voir tout à coup surgir devant
-lui l'ennemi qu'il essaye d'éviter.
-
-La descente fut longue, on ne marchait que lentement. Diogo qui
-semblait voir dans la nuit comme en plein jour, choisissait son terrain
-avec le plus grand soin et n'avançait que lorsqu'il était bien sûr que
-le sol sur lequel il posait le pied était solide.
-
-Parfois on s'arrêtait pendant quelques secondes, alors un frémissement
-d'épouvante parcourait comme un courant électrique toute la ligne et
-faisait battre le cœur le plus ferme.
-
-Enfin au bout d'une heure, dont chaque minute parut durer un siècle aux
-Brésiliens, on atteignit la plaine.
-
-Le cri de l'alligator qui s'éleva dans le silence avertit les
-Brésiliens qu'ils devaient faire halte.
-
-Deux minutes plus tard le même cri répété deux fois les fit se mettre
-en selle, puis enfin, au cri de la chouette, ils s'élancèrent au galop
-et partirent avec une rapidité doublée par la frayeur instinctive
-qu'ils éprouvaient d'un danger terrible qu'ils sentaient être suspendu
-au-dessus de leur tête.
-
-Le marquis avait ordonné à doña Laura de monter à cheval; la jeune
-fille avait obéi passivement sans prononcer une parole, et sur
-l'injonction de don Roque, elle s'était placée ainsi que son esclave au
-milieu de la ligne des cavaliers.
-
-Le marquis l'avait voulu ainsi parce que cette place lui paraissait la
-moins dangereuse et qu'il lui était ainsi plus facile de surveiller sa
-captive.
-
-Pendant toute la nuit, les Brésiliens, penchés sur le cou de leurs
-chevaux, galopèrent à la suite du capitão.
-
-Au lever du soleil, ils avaient fait dix-huit ou dix-neuf lieues,
-ce qui était énorme, mais les pauvres chevaux étaient rendus et ne
-pouvaient plus, se tenir.
-
-A une lieue devant eux les fugitifs apercevaient un large cours d'eau.
-
-C'était le Pilcomayo, un des affluents les plus considérables du rio
-Paraguay.
-
-Le marquis s'approcha du capitão.
-
-«Vous avez fait merveille, Diogo, lui dit-il; grâce à vos intelligentes
-dispositions, nous sommes sauvés.
-
---Ne me remerciez pas encore, Excellence, répondit l'Indien avec un
-sourire railleur, tout n'est pas fini encore.
-
---Oh! Oh! Nous avons maintenant une avance sur nos ennemis qui nous met
-hors de leur portée.
-
---Il n'y a pas d'avance avec les Guaycurus, Excellence; notre seule
-chance de salut était d'atteindre la rivière et de la traverser.
-
---Eh bien! Qui nous en empêche?
-
---Regardez les chevaux; avant que nous soyons arrivés à la moitié de la
-distance qui nous sépare du Pilcomayo, car cette rivière que vous voyez
-là-bas se nomme ainsi, les ennemis seront sur nous.
-
---C'est trop d'entêtement à la fin, voyez vous-même, la plaine est
-déserte.
-
---Vous croyez, Excellence?
-
---Dame, j'ai beau regarder dans toutes les directions, je ne vois rien.
-
---C'est que vous n'avez pas l'habitude de la prairie, voilà tout.
-Tenez, ajouta-t-il, en allongeant le bras dans la direction du
-nord-est, remarquez-vous cette ondulation convulsive des hautes herbes.
-
---En effet, mais qu'est-ce que cela prouve!
-
---Voyez-vous encore, continua l'impassible capitão, ces compagnies
-de _ñandus_ et de _seriemas_ qui courent éperdus dans toutes les
-directions, ces volées de _guaros_ et de _kamichis_ qui s'élèvent
-subitement en poussant des cris discordants?
-
---Oui, oui, je vois tout cela; après?
-
---Après, eh bien, Excellence, l'ondulation des herbes, sans cause
-apparente, puisqu'il n'y a pas un souffle de vent dans l'air; la
-course éperdue des ñandus et des seriemas, et le vol effaré des guaros
-et des kamichis signifient simplement que les Guaycurus sont à notre
-poursuite, et qu'avant une heure, ils nous auront atteints.
-
---Mais dans une heure nous aurons franchi la rivière.
-
---Avec nos chevaux, c'est impossible; c'est à peine s'ils parviennent à
-mettre un pied devant l'autre: regardez, ils trébuchent et s'abattent à
-chaque pas.
-
---C'est vrai, murmura le marquis; mais alors que faire?
-
---Nous préparer à mourir.
-
---Oh! Ce n'est pas vrai, ce que vous dites là, Diogo!
-
---Dans une heure, aucun de nous n'existera, répondit froidement le
-capitão.
-
---Mais nous ne nous laisserons pas assassiner sans nous défendre!
-
---Ceci est une autre question, Excellence; voulez-vous combattre
-jusqu'au dernier souffle?
-
---Certes.
-
---Très bien; laissez-moi faire alors. Nous serons tués, je le sais
-bien; mais la victoire coûtera cher à nos ennemis.»
-
-Sans perdre un instant, le capitão prit ses dispositions pour le
-combat; elles furent d'une simplicité que les circonstances exigeaient
-impérieusement.
-
-Les Brésiliens mirent pied à terre, égorgèrent leurs chevaux, et, avec
-les cadavres des malheureux animaux, ils formèrent un cercle assez
-grand pour les contenir tous.
-
-Le marquis occupé en ce moment à parler avec animation à doña Laura
-ne s'aperçut de cette boucherie que lorsqu'il fut trop tard pour s'y
-opposer.
-
-«Que faites-vous? s'écria-t-il.
-
---Des retranchements, répondit impassiblement Diogo. Derrière ces
-cadavres nous tirerons à l'abri jusqu'à ce que nos munitions soient
-épuisées.
-
---Mais comment fuirons-nous après le combat?»
-
-L'Indien éclata d'un rire nerveux et strident.
-
-«Nous ne fuirons pas puisque nous serons morts!»
-
-Le marquis ne trouva rien à répondre, il baissa la tête et retourna
-auprès de la jeune fille.
-
-Doña Laura s'était laissée tomber à terre en proie à un profond
-désespoir; son cheval était le seul qu'on n'eût pas tué, il se tenait
-auprès d'elle, la tête basse et frissonnant de terreur.
-
-«Vous allez mourir, dit don Roque à la jeune fille.
-
---Je l'espère, répondit-elle d'une voix basse et entrecoupée.
-
---Vous me haïssez donc bien.
-
---Il n'y a pas dans mon cœur place pour la haine, je vous méprise.»
-
-Il fit un mouvement de colère.
-
-«Doña Laura, reprit-il, il en est temps encore, révélez-moi votre
-secret.
-
---Pourquoi faire? lui dit-elle en le regardant en face, puisque nous
-allons mourir.
-
---Malédiction! s'écria-t-il en frappant du pied avec rage; cette femme
-est un démon.»
-
-Doña Laura sourit tristement.
-
-«Rien ne saurait-il donc vous convaincre? A quoi vous servirait
-maintenant la possession de ce secret?
-
---Et à vous? répondit-elle froidement.
-
---Dites-le-moi, dites-le-moi, et, je vous le jure, je vous sauverai;
-quand je devrais pour cela marcher dans le sang jusqu'aux genoux. Oh!
-Si j'étais possesseur de ce secret précieux, je sens que je réussirais
-à échapper au danger terrible qui nous menace. Dites-le-moi, doña
-Laura, je vous en supplie.
-
---Non! Je préfère mourir que d'être sauvée par vous.»
-
-Le marquis eut un moment de fureur folle.
-
-«Meurs donc! Et sois maudite!» s'écria-t-il en saisissant un pistolet à
-sa ceinture.
-
-Une main arrêta son bras.
-
-Il se retourna en lançant un regard farouche à celui qui avait osé le
-toucher.
-
-«Excusez-moi, Excellence, lui dit Diogo toujours impassible, si
-j'interromps votre intéressante conversation avec la señorita.»
-
-Doña Laura n'avait pas fait un mouvement pour se soustraire à la mort;
-ses yeux ne s'étaient pas baissés, ses joues n'avaient pas pâli; la
-mort, pour elle, c'était la délivrance.
-
-«Que me voulez-vous encore? s'écria le marquis.
-
---Vous annoncer, Excellence, que le moment est proche où il va falloir
-faire preuve d'adresse. Voyez.»
-
-Le marquis regarda.
-
-«Mais, misérable! s'écria-t-il au bout d'un instant, si vous n'êtes pas
-un traître, vous vous êtes grossièrement trompé.
-
---Plaît-il, Excellence.
-
---Par le saint nom de Dieu, c'est une manada de chevaux sauvages que
-vous avez prise pour nos ennemis.
-
---Définitivement, Excellence, répondit le capitão avec un sourire de
-dédain, vous n'avez pas la moindre expérience de la façon de combattre
-des Guaycurus, ni de la vie du désert; voici probablement la dernière
-chose que je vous apprendrai; mais il est toujours bon que vous le
-sachiez. Les Guaycurus sont les premiers jinetes du monde. Voici la
-tactique qu'ils emploient pour surprendre l'ennemi: ils lancent en
-avant une troupe de chevaux sauvages afin de dérober leur nombre, puis
-derrière ils se tiennent couchés de côté sur leurs chevaux, la main
-gauche à la crinière et le pied droit appuyé sur l'étrier; de cette
-façon, il est facile de se tromper et de supposer, ainsi que vous-même
-l'avez fait, que tous les chevaux sont libres; mais vous allez bientôt
-voir les cavaliers se redresser et vous les entendrez pousser leur cri
-de guerre.
-
-Nous avons dit que tous les Brésiliens étaient étendus derrière les
-cadavres de leurs chevaux, prêts à faire feu au commandement.
-
-Au-dessus d'eux, les vautours et les urubus, attirés par l'odeur
-du sang, volaient en longs cercles en poussant des cris rauques et
-discordants.
-
-A une demi-lieue dans la plaine, une manada de chevaux accourait avec
-une extrême rapidité, en soulevant d'épais nuages de poussière.
-
-Les Brésiliens étaient mornes et silencieux; ils se sentaient perdus.
-
-Seul, Diogo avait conservé sa physionomie calme et son expression
-insouciante.
-
-«Enfants! cria-t-il, ménagez vos munitions et ne tirez qu'à coup sûr;
-vous savez qu'il ne nous reste plus de poudre.»
-
-Tout à coup, les chevaux sauvages arrivèrent comme la foudre sur
-les retranchements, et, malgré une décharge meurtrière faite à bout
-portant, les franchirent d'un élan irrésistible.
-
-Les guerriers Guaycurus se mirent en selle en poussant d'affreux
-hurlements, et le massacre, car ce ne fut pas un combat, commença avec
-un acharnement incroyable.
-
-Au premier rang, auprès de Tarou-Niom, se tenait Malco Díaz.
-
-Les yeux du métis lançaient des éclairs, il se ruait avec une furie
-extraordinaire au plus épais de la mêlée, et faisait des efforts inouïs
-pour se rapprocher de doña Laura.
-
-Par un mouvement plutôt instinctif que calculé, les Brésiliens, dès que
-leur retranchement improvisé avait été forcé, s'étaient groupés autour
-d'elle.
-
-La jeune fille, agenouillée sur le sol, les mains jointes et les yeux
-au ciel, priait avec ferveur.
-
-La pauvre Phoebé, la poitrine traversée par une lance, se tordait à ses
-pieds dans les dernières convulsions de l'agonie.
-
-Il y avait quelque chose de réellement beau dans le spectacle offert
-par ces vingt et quelques hommes immobiles, silencieux, serrés les
-uns contre les autres, et luttant désespérément contre une multitude
-d'ennemis, ayant fait le sacrifice de leur vie, mais résolus à
-combattre jusqu'au dernier soupir, et ne tombant que morts.
-
-Diogo et le marquis faisaient des prodiges de valeur; l'Indien, avec un
-mépris superbe de la mort; le blanc, avec la rage du désespoir.
-
-«Hein! Excellence, dit le capitão, d'une voix railleuse, commencez-vous
-à croire que nous y resterons?»
-
-Cependant les rangs des Brésiliens s'éclaircissaient de plus en plus,
-mais ils ne tombaient pas sans vengeance; les Guaycurus, décimés par
-les balles, éprouvaient des pertes énormes.
-
-Soudain, Malco Díaz bondit en avant, renversa le marquis en le frappant
-du poitrail de son cheval, et, saisissant doña Laura par les cheveux,
-il l'enleva, la jeta en travers sur le cou de son cheval et s'élança à
-travers la plaine.
-
-La jeune fille jeta un cri terrible et s'évanouit.
-
-Ce cri, Diogo l'avait entendu; le capitão sauta par-dessus le corps du
-marquis étendu sans connaissance et, renversant tout sur son passage,
-il se précipita à la poursuite du métis.
-
-Mais que pouvait un homme à pied contre un cavalier lancé à toute bride?
-
-Le métis s'arrêta, un éclair jaillit de sa fauve prunelle, et il épaula
-son fusil.
-
-Diogo le prévint.
-
-«C'est ma dernière charge, murmura-t-il; elle sera pour elle.»
-
-Et il lâcha la détente.
-
-Malco Díaz chancela tout à coup; ses bras s'ouvrirent convulsivement,
-et il roula sur le sol en entraînant la jeune fille dans sa chute.
-
-Il était mort.
-
-Diogo s'élança vers lui, mais tout à coup il fit un bond de côté, et,
-prenant son arme par le canon, il la leva au-dessus de sa tête: un
-Indien venait sur lui; mais changeant presque aussitôt de position,
-il bondit comme un jaguar, enlaça de ses bras nerveux l'Indien qui le
-poursuivait, le renversa, et du même coup se mit en selle à sa place.
-Ce prodige d'adresse et d'agilité accompli, il vola au secours de la
-jeune fille.
-
-A peine la soulevait-il dans ses bras pour la mettre sur le cheval
-qu'il s'était si miraculeusement approprié, que des guerriers Guaycurus
-l'enveloppèrent dans un cercle infranchissable.
-
-Diogo jeta un regard douloureux à la jeune fille qu'il posa à terre,
-et, retirant de sa ceinture ses pistolets, seules armes qui lui
-restaient:
-
-«Pauvre enfant! murmura-t-il, j'ai fait ce que j'ai pu; la fatalité
-était contre moi!»
-
-Il arma froidement ses pistolets.
-
-«J'en tuerai bien deux encore avant de mourir,» dit-il.
-
-Tout à coup les rangs des guerriers s'ouvrirent. Tarou-Niom parut.
-
-«Que nul ne touche à cet homme et à cette femme, dit-il, ils
-m'appartiennent.
-
---Allons, ce sera pour une autre fois, dit le capitão en replaçant ses
-pistolets à sa ceinture.
-
---Tu es brave, je t'aime, reprit Tarou-Niom; prends cette _gni-maak_
-(plume), elle te servira de sauvegarde. Reste ici jusqu'à ce que
-je revienne, et veille sur l'_etlatoum_ (femme) que tu as si bien
-défendue.»
-
-Diogo prit la plume et s'assit tristement auprès de la jeune fille.
-
-Une heure plus tard le capitão et doña Laura accompagnaient les
-guerriers Guaycurus qui retournaient à leur village.
-
-La jeune fille était toujours évanouie et ne connaissait pas encore
-toute l'étendue du nouveau malheur qui était venu fondre sur elle.
-
-Diogo la portait sur le cou de son cheval et la soutenait avec
-précaution; le brave capitão paraissait déjà, non pas résigné, mais
-complètement consolé de sa défaite, et causait amicalement avec le
-capitão Tarou-Niom, qui lui témoignait beaucoup d'égards.
-
-Le combat avait fini ainsi qu'il devait finir, c'est-à-dire par la mort
-de tous les Brésiliens.
-
-Ils avaient été impitoyablement massacrés.
-
-Seuls, Diogo et la jeune fille avaient survécu, par un miracle
-incompréhensible, qui avait fait jaillir un éclair de pitié dans le
-cœur féroce du chef guaycurus.
-
-Quant au marquis de Castelmelhor, nul ne savait ce qu'il était devenu;
-malgré les recherches les plus actives, il avait été impossible de
-retrouver son corps.
-
-Était-il mort? Était-il vivant et avait-il contre toute probabilité
-réussi à s'échapper?
-
-Son sort demeurait enveloppé d'un impénétrable mystère.
-
-Bientôt les Indiens disparurent, la plaine où s'était passée cette
-effroyable tragédie redevint solitaire, et les vautours, s'abattant sur
-les cadavres, commencèrent une horrible curée de chair humaine.
-
-FIN DU PROLOGUE.
-
-
-
-
-
-LE GUARANIS
-
-
-
-
-I
-
-EL VADO DEL CABESTRO.
-
-
-Le 23 décembre 1815, entre deux et trois heures de l'après-midi,
-c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, deux voyageurs,
-venant l'un du nord, l'autre du sud, se rencontrèrent face à face, sur
-les bords d'une petite rivière, affluent du rio Dulce, à un endroit
-nommé _el Vado del Cabestro_, c'est-à-dire le gué du Licol, situé à
-égale distance des villes de Santiago et de San Miguel de Tucumán.
-
-En arrivant au bord de l'eau, comme d'un commun accord, les deux
-voyageurs retinrent la bride et s'examinèrent attentivement pendant
-quelques instants.
-
-La rivière que tous deux se préparaient à traverser en sens contraire,
-grossie par les pluies d'orage, était assez large en ce moment, ce qui
-empêchait les deux voyageurs de se distinguer réciproquement assez
-complètement pour se former l'un de l'autre une opinion rassurante.
-
-Tout étranger qu'on rencontre au désert est sinon un ennemi, du moins,
-jusqu'à plus ample renseignement, un individu dont la prudence exige
-qu'on se méfie.
-
-Après une hésitation courte, mais bien marquée, chaque voyageur ramena
-à sa portée le long fusil qu'il avait jeté en bandoulière, l'arma
-en faisant craquer avec bruit la détente, et, semblant prendre une
-résolution suprême, chatouilla légèrement de l'éperon les flancs de son
-cheval et entra dans l'eau.
-
-Le gué était large et peu profond; l'eau arrivait à peine au ventre des
-chevaux, ce qui laissait aux cavaliers liberté entière de se diriger à
-leur guise.
-
-Cependant ils s'avançaient l'un vers l'autre en continuant à s'observer
-attentivement, prêts à faire feu au moindre mouvement suspect. La
-distance diminuait rapidement entre eux; bientôt ils ne se trouvèrent
-plus qu'à deux pas à peine l'un de l'autre.
-
-Tout à coup ils poussèrent une exclamation joyeuse et s'arrêtèrent en
-riant à gorge déployée.
-
-A plusieurs reprises ils essayèrent de parler; mais le rire, plus fort
-que leur volonté, les en empêcha, et ils éclatèrent de plus belle.
-
-Cependant, ils avaient subitement désarmé leurs fusils, qui avaient
-aussitôt repris leur position inoffensive en bandoulière, ce qui
-témoignait que la sécurité la plus complète avait succédé dans leur
-esprit à l'inquiétude qui d'abord les agitait.
-
-Enfin, l'un d'eux parvint à reprendre assez son sang-froid pour que
-les paroles se fissent jour à travers sa gorge et parvinssent jusqu'à
-ses lèvres.
-
-«Pardieu! s'écria-t-il en français, en tendant la main droite à
-son singulier interlocuteur, qui riait toujours, la rencontre est
-précieuse et j'en garderai longtemps le souvenir; je n'ose encore en
-croire mes yeux: êtes-vous un homme ou un fantôme? Est-ce bien vous,
-cher monsieur, vous que j'ai vu, il y a deux ans à peine, postulant à
-Paris auprès du gouvernement, pour je ne sais plus quel emploi, que je
-retrouve aujourd'hui au fond de ce désert, portant poncho et sombrero,
-et ressemblant à s'y méprendre, par votre singulier accoutrement, à un
-gaucho de la bande orientale.
-
---Oui, répondit l'autre, en jetant un regard de satisfaction sur sa
-personne; le costume est assez bien réussi; mais, ajouta-t-il entré
-deux éclats de rire, je suis en droit, il me semble, de vous retourner
-la question; comment se fait-il que je vous rencontre ici, vous dont la
-haute position?...
-
---Chut! interrompit le premier interlocuteur en devenant subitement
-sérieux, rien n'est stable en ce monde, vous le savez, monsieur
-Gagnepain.
-
---Hélas! Qui plus que moi a été à même de l'apprendre? fit tristement
-le premier voyageur.
-
---Vous soupirez! Seriez-vous devenu comme moi le jouet de la fortune?
-
---La fortune et moi, nous nous sommes trop peu connus jusqu'à présent,
-fit-il avec un sourire, pour qu'elle ait songé à moi d'une façon ou
-d'une autre; je ne me plains au contraire que de son indifférence à mon
-égard. Quant à vous, monsieur, je croyais que les derniers événements,
-dont notre malheureux pays a été le théâtre, événements dans lesquels,
-si je ne me trompe, vous avez joué un rôle assez, important, ne
-pouvaient qu'avoir influé avantageusement sur votre fortune.»
-
-Le second voyageur sourit amèrement.
-
-«L'ingratitude et la proscription sont la monnaie courante des cours,
-dit-il. C'est en vain que l'homme se croit habile et un en ce monde, il
-s'agite et Dieu le mène.
-
---Sans compter les passions qui le conduisent, interrompit le premier
-interlocuteur avec un léger accent de raillerie. Mais se reprenant
-aussitôt et changeant de conversation: Où allez-vous donc ainsi?
-
---A San Miguel de Tucumán, puis de là au Chili.
-
---Seul?
-
---Oh! Non, mes gens viennent derrière moi; je les ai seulement un peu
-devancés, afin de me livrer en toute liberté à mes réflexions. Et vous?
-
---Oh! Moi, c'est différent; je suis presque sur mes terres, ici.
-
---En vérité?
-
---Ma foi, oui; seulement, entendons-nous, je ne compte pas habiter
-éternellement ce pays; cependant, si vous le désirez et que vous ne
-soyez pas trop pressé de continuer votre voyage, je serai heureux de
-vous faire visiter ma maison, dont nous ne sommes guères éloignés que
-d'une vingtaine de milles, et de vous y offrir l'hospitalité.
-
---Comment! Votre maison? Vous avez une maison ici?
-
---Mon Dieu! Oui; il fallait que je vinsse en Amérique pour accomplir
-ce miracle d'être propriétaire. C'est piquant, n'est-ce pas? fit-il en
-riant. Mais il me semble que, depuis bien longtemps déjà, nous sommes
-arrêtés au milieu de l'eau. Que dites-vous de ma proposition? Vous
-sourit-elle? Rebroussez-vous votre route?»
-
-L'autre hésita un instant.
-
-«Décidez-vous, monsieur, le hasard, ou si vous le préférez, la
-Providence, qui nous a fait nous rencontrer ainsi inopinément, a
-peut-être de secrets desseins sur nous; ne la contrarions pas. Ces
-paroles furent prononcées d'un ton semi-sérieux, semi-railleur.
-
---Pourquoi plaisanter sur ce sujet, monsieur Gagnepain, répondit
-l'autre avec un léger accent de reproche, bien que vous soyez artiste,
-et par conséquent esprit fort, ce que vous dites est plus vrai que vous
-ne voulez sans doute vous l'avouer à vous-même.
-
---Pardon, j'avais oublié que vous êtes un ancien oratorien, mettons que
-je n'ai rien dit; ainsi vous rebroussez chemin avec moi?
-
---Certes, rien ne me presse, j'arriverai toujours assez tôt là où je
-vais; j'aurai le plus grand plaisir à passer quelques heures en votre
-compagnie; les occasions de ne point parler cette affreuse langue
-espagnole et de causer avec un compatriote ne sont pas assez fréquentes
-dans cet abominable pays, pour qu'on les laisse échapper quand on a le
-bonheur de les rencontrer.
-
---Venez donc, alors; nous nous étendrons sur l'herbe, à l'ombre de ces
-magnifiques palmiers, et, pendant que nos chevaux se délasseront, nous
-laisserons passer la grande chaleur du jour en causant et en attendant
-vos gens.
-
---Votre offre est si cordiale que je ne veux pas la refuser.
-
---Parfaitement parlé, mon cher duc.
-
---Silence, interrompit vivement celui auquel on venait de donner ce
-titre; je me nomme Dubois, et je suis naturaliste; souvenez-vous de
-cela, je vous en supplie.
-
---Ah! fit l'autre avec un léger étonnement, comme vous voudrez; va pour
-Dubois, c'est un nom aussi bon qu'un autre.
-
---Meilleur pour moi en ce moment. Allons donc sans plus de retard.»
-
-Les deux voyageurs regagnèrent alors le bord de la rivière où, suivant
-le programme convenu entre eux, ils enlevèrent la bride à leurs
-chevaux, tout en ayant soin de les attacher par la longe, de peur
-qu'ils ne s'écartassent; et, après avoir battu les buissons du canon de
-leurs fusils pour chasser les reptiles, ils s'étendirent sur l'herbe
-verte et touffue, sous l'ombre protectrice d'un palmier gigantesque, en
-poussant un soupir de voluptueuse satisfaction.
-
-Le pays au centre duquel s'étaient rencontrés nos personnages étaient
-loin sous tous les rapports de mériter l'épithète dont l'un deux
-l'avait flétri; c'était, au contraire, une admirable contrée, dont
-les paysages grandioses et accidentés ont toujours fait l'admiration
-des explorateurs, bien rares à la vérité, que l'amour de la science a
-poussés à les visiter sous tous leurs aspects.
-
-Le Tucumán où se passent en ce moment les événements de notre histoire,
-est une des contrées les plus heureusement situées de l'Amérique du Sud.
-
-Placée au nord de la province de Catamarca, cette contrée, traversée
-par une branche des Andes, jouit d'un climat tempéré en été et presque
-froid en hiver; une grande partie de son territoire se compose
-d'immenses plateaux ou _llanos_, couverts d'une luxuriante végétation,
-entretenue par de nombreux cours d'eau et des rivières considérables
-qui, ne trouvant pas de débouché, à cause du peu de pente du terrain, y
-forment de nombreux lacs sans écoulement.
-
-Cette région est aujourd'hui une des plus vastes, des plus peuplées et
-des plus riches de la Confédération Buenos-airienne.
-
-De l'endroit où les voyageurs s'étaient arrêtés, ils jouissaient d'un
-coup d'œil enchanteur et voyaient se dérouler devant eux un paysage
-ravissant: à leurs pieds, une rivière large et profonde serpentait
-comme un ruban d'argent à travers les plaines couvertes de hautes
-herbes d'un vert d'émeraude, du milieu desquelles bondissaient à
-chaque instant des cerfs, des vigognes, jouant par troupes, tandis que
-les taureaux sauvages levaient leurs larges têtes armées de cornes
-formidables, et jetaient autour d'eux des regards empreints d'une
-pensive tristesse; des volées de pigeons et de perdrix volaient dans
-tous les sens en jetant dans l'air les notes stridentes ou douces de
-leurs chants, tandis que de magnifiques cygnes noirs s'ébattaient
-sur la rivière et se laissaient nonchalamment emporter au courant,
-défilant devant les flamants roses et les hérons, occupés à pêcher sur
-la rive; d'immenses forêts tenaient tout l'arrière-plan du paysage
-et s'élevaient, de gradin en gradin, sur les versants lointains
-des Cordillières, dont les cimes dentelées et couvertes de neiges
-éternelles se confondaient avec les nuages.
-
-Le soleil répandait avec profusion ses rayons éblouissants sur cette
-nature primitive et faisait scintiller, comme des millions de diamants,
-les sables incessamment mouillés des plages de la rivière.
-
-Un calme profond régnait dans ce désert, si vivant et si animé
-cependant, et du sein duquel s'élevaient, comme un hymne solennel vers
-Dieu, les chants des innombrables oiseaux blottis sous la feuillée.
-
-Avant que d'aller plus loin et de rapporter la conversation de nos
-personnages, nous les ferons plus intimement connaître au lecteur en
-traçant leur portrait en quelques lignes.
-
-Le premier, celui qui ne voulait pas qu'on lui donnât le titre de
-duc et qui prétendait se nommer Dubois et exercer la profession de
-naturaliste, était un homme d'environ cinquante-deux ans, mais qui
-en paraissait plus de soixante; son corps, long et maigre, était
-légèrement courbé; ses membres grêles se perdaient pour ainsi dire
-dans les larges plis de ses vêtements, ses traits, fatigués par les
-veilles et les travaux intellectuels, sans doute, devaient avoir été
-admirablement beaux: son front était large, mais sillonné de rides
-profondes; ses yeux noirs bien ouverts, surmontés d'épais sourcils,
-avaient un regard fixe pénétrant, qui, lorsqu'il s'animait, devenait
-impossible à supporter; son nez était droit, sa bouche un peu grande,
-mais garnie de dents magnifiques; ses lèvres un peu minces, sur
-lesquelles un sourire froid et railleur semblait stéréotypé, son menton
-carré lui complétait, avec l'absence complète de barbe, une physionomie
-imposante, un peu dure, mais que, lorsque cela lui plaisait, il savait
-rendre extrêmement bienveillante. Toute sa personne respirait cette
-grâce aristocratique, onctueuse et un peu féline qui distingue les
-diplomates et les hauts dignitaires de l'Église; elle formait, avec la
-noblesse de ses gestes, le contraste le plus complet, non seulement
-avec le costume qu'il avait cru devoir adopter, mais encore avec les
-façons plébéiennes qu'il affectait, et que, comme un rôle mal appris,
-il oubliait à chaque instant.
-
-L'autre voyageur se nommait Émile Gagnepain; il avait de trente
-à trente-deux ans; sa taille était ordinaire, mais bien prise et
-fortement charpentée; ses épaules larges, sa poitrine bombée; la
-santé semblait lui sortir par tous les pores: ses bras sur lesquels
-saillaient des muscles gros comme des cordes et durs comme du fer,
-témoignaient d'une vigueur corporelle peu commune; son visage
-respirait la franchise et la bonne humeur; ses traits réguliers, ses
-yeux bruns pleins de finesse, sa bouche rieuse, ses cheveux d'un
-blond fauve, frisés comme ceux d'un nègre; sa moustache, cirée avec
-soin et coquettement relevée; son menton rasé et ses favoris touffus
-qui atteignaient presque les coins de sa bouche, lui formaient
-une physionomie pleine de franchise et d'énergie qui, au premier
-coup d'œil, attirait la sympathie. La liberté un peu brusque de
-ses mouvements, sa parole vive et colorée le faisaient reconnaître
-facilement pour un de ces êtres privilégiés, dit-on, malheureux,
-disons-nous, qu'on est convenu de nommer artistes. En effet, il était
-peintre; du reste, particularité que nous avons oublié de mentionner,
-il avait attaché solidement à la croupe de son cheval, une boîte à
-couleurs, un large parapluie, un chevalet et un appuie-main, appareil
-indispensable à tous les peintres et qui, dans un pays moins sauvage
-que celui dans lequel il se trouvait, l'aurait immédiatement dénoncé
-pour ce qu'il était, malgré son costume de gaucho.
-
-Ce fut lui qui, le premier, prit la parole. A peine s'était-il laissé
-aller sur l'herbe que, se redressant brusquement et traçant un cercle
-dans l'espace avec son bras droit étendu devant lui:
-
-«Quelle admirable chose que la nature, s'écriât-il, et comme les hommes
-sont coupables de la gâter ainsi qu'ils le font sans cesse, sous
-prétexte d'amélioration, comme si la Providence n'était pas plus habile
-qu'eux!
-
---Bravo! répondit l'autre personnage, auquel nous conserverons, jusqu'à
-nouvel ordre, le nom de Dubois, sous lequel il s'est fait connaître
-à nous; bravo! Monsieur Émile, je vois que vous êtes toujours aussi
-enthousiaste qu'à l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.
-
---Eh! Monseigneur ... monsieur, veux-je dire, pardon de ce lapsus
-involontaire, ne nous enviez pas l'enthousiasme, à nous autres pauvres
-diables d'artistes; l'enthousiasme, c'est la foi, c'est la jeunesse,
-c'est l'espérance peut-être!
-
---Dieu me garde d'avoir une telle pensée; je vous admire, au contraire,
-moi qui, de la vie, ne puis plus aujourd'hui boire que l'absinthe.
-
---Bah! fit gaiement le peintre, demain n'existe pas, c'est un mythe;
-vive aujourd'hui! Voyez quel éblouissant soleil, quelle magnifique
-campagne; est-ce que tout cela ne vous raccommode pas un peu avec
-l'humanité?»
-
-M. Dubois soupira.
-
-«Que la jeunesse est heureuse, dit-il; tout lui sourit, jusqu'au désert
-où elle court le risque flagrant de mourir de faim.
-
---Laissez donc, monsieur, l'homme qui est parvenu à vivre à Paris
-n'ayant rien ne doit redouter aucun désert.
-
---Cela nous ramène à une question que je voulais vous adresser,
-répondit M. Dubois en riant de la boutade paradoxale de l'artiste.
-
---Voyons la question? fit celui-ci d'un ton de bonne humeur.
-
---Veuillez d'abord ne pas attribuer à une indiscrétion indigne de moi,
-mais seulement, je vous prie, au vif intérêt que je vous porte, la
-question que je me propose de vous adresser.
-
---De l'indiscrétion avec moi, monsieur; vous voulez rire, sans doute.
-Allez, ne craignez pas de m'adresser cette question. Quelle qu'elle
-soit, je me fais fort d'y répondre de façon à vous satisfaire.
-
---Depuis notre singulière rencontre, je me creuse vainement la tête
-pour deviner le motif qui vous a décidé à émigrer ainsi dans ces
-régions inconnues.
-
---Émigrer, fi! Monsieur! Le vilain mot; voyager, vous voulez dire, sans
-doute?
-
---Voyager, soit, mon jeune ami; je ne chicanerai pas avec vous sur une
-expression que vous avez le droit de trouver malsonnante.
-
---Pourquoi ne pas me dire franchement que c'est mon histoire que vous
-me demandez, monsieur le duc?
-
---Chut! Chut! Cher monsieur, ne vous ai-je pas prié d'oublier ce titre.
-
---Au diable la recommandation! Je l'oublierai toujours.
-
---J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de
-la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous
-en ce pays.
-
---Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus.
-
---Je vous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre
-complaisance, racontez-moi cette histoire que je désire si fort
-connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des
-circonstances trop peu sérieuses pour que je me sois informé jamais de
-vos antécédents qui, je ne sais pourquoi, m'intéressent aujourd'hui
-plus que je ne pourrais vous l'exprimer.
-
---Cela est facile à comprendre, monsieur, les distances qui nous
-séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui,
-à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici; nous sommes
-deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre,
-et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis;
-naturellement, nous devons faire cause commune envers et contre tous,
-nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation en
-haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont
-et doivent être nos ennemis naturels.
-
---Peut-être avez-vous raison, mais, quelle qu'en soit la cause, cette
-sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire
-votre histoire.
-
---Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots, je vous la
-raconterai; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.
-
---Dites toujours, mon jeune ami.
-
---M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Émile Gagnepain,
-nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas?
-
---Le nom ne fait rien à l'affaire.
-
---Sans doute. En 1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père,
-pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques
-années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à
-huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler à la défense de la
-République. Lorsque mon père annonça à sa femme la détermination qu'il
-avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout spartiate: Va
-défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille.
-Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devint
-davantage encore; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommandé à
-David, dans l'atelier duquel j'entrai. Ma mère, débarrassée de moi,
-put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs.
-Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père
-ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient
-rares, nous avions appris qu'il avait été nommé capitaine dans la
-vingt-cinquième demi-brigade, après plusieurs actions d'éclat, voilà
-tout. Quelquefois, rarement, un petit secours d'argent arrivait à
-ma mère; au camp de Boulogne, mon père avait refusé la croix de la
-Légion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de
-distinctions à donner à ceux de ses enfants qui ne faisaient que
-leur devoir le plus strict en la servant bien. Quelques mois plus
-tard il tombait criblé de balles à Austerlitz, au milieu d'un carré
-autrichien qu'il avait enfoncé, à la tête de sa compagnie, en criant,
-malgré le nouvel ordre de choses: _Vive la République_! L'Empereur ne
-garda pas rancune au soldat de 92; il donna une pension de 800 fr.
-à sa veuve; c'était bien, mais, pas assez pour vivre. Heureusement
-j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir en aide à ma
-mère. Grâce à la toute-puissante protection de mon maître, bien que
-fort jeune encore, je gagnais assez d'argent, non seulement pour
-m'entretenir convenablement, mais encore pour donner à ma mère un peu
-de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais
-à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin
-d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe
-que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.
-
---Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.
-
---Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se
-prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la
-comparaison avec un décor d'opéra, au point de vue de la vérité des
-détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts; je voulais
-partir, mais pas avant d'avoir assuré à ma mère une position qui la mît
-à jamais, quelque chose qui m'arrivât pendant mon absence, à l'abri du
-besoin. A force de travail et de persévérance, je parvins à résoudre
-ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je
-ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma
-détermination était prise: je voulais voir cette Amérique, dont les
-voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans
-d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq
-mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas? Cependant cela me suffit,
-je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de
-ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi,
-je partis; voilà huit mois que je suis débarqué en Amérique. Je suis
-heureux comme le premier jour: tout me sourit, l'avenir est à moi! Je
-vis comme les oiseaux, sans souci du lendemain; j'ai acheté, moyennant
-la somme comparativement énorme de 250 francs, un rancho à de pauvres
-Indiens guaranis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la
-métropole, se sont réfugiés au grand Chaco, parmi leurs congénères.
-Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà
-et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je
-ferai. Cela durera autant que cela pourra: l'avenir est à Dieu; il est
-inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur,
-vous voyez qu'elle est simple.
-
---Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le
-bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas
-songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?
-
---Dame! fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus
-pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai même pas un anneau à
-jeter à la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire: un poisson
-quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.
-
---Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux
-ceux qui peuvent la pratiquer. Malheureusement je ne suis pas du
-nombre, dit-il en étouffant un soupir.
-
---Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une
-question à mon tour? reprit en hésitant le peintre.
-
---Je sais ce que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point,
-n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée
-semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve
-aujourd'hui près de vous dans ce désert?
-
---Pardon, monsieur, si ce que je vous demande doit le moins du monde
-vous chagriner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.»
-
-Le vieillard sourit avec amertume.
-
-«Non, reprit-il, il est bon parfois de verser le trop plein de son
-cœur dans une âme pure et indulgente. Je ne vous dirai que deux mots
-qui vous apprendront tout. Les sommets élevés attirent fatalement
-la foudre, cela est un axiome généralement reconnu. Malgré l'appui
-tout-puissant que je prêtai aux Bourbons pour rentrer en France, mon
-dévouement de fraîche date ne put les convaincre de ma fidélité; sous
-le duc de Napoléon, ils retrouvèrent le conventionnel qui avait jadis
-voté la mort du roi Louis XVI; des amis m'avertirent; je partis, me
-condamnant moi-même à l'exil pour éviter la mort suspendue sans doute
-sur ma tête. J'abandonnai tout, parents, amis, fortune, jusqu'à
-un nom sans tache et honoré jusqu'alors, pour aller dans un autre
-hémisphère cacher ma tête proscrite. Pendant que, par un côté, jeune
-et insouciant, vous abordiez en Amérique, j'y arrivais, moi, par un
-autre côté, vieux, désillusionné, maudissant le coup qui me frappait;
-croyez-le bien, quelque soit leur nom, les dynasties sont toutes
-ingrates, parce qu'elles se sentent impuissantes; seul le peuple est
-juste, parce que, lui, il sait qu'il est fort.
-
---Je vous plains doublement, répondit en lui tendant la main le jeune
-homme; d'abord parce que votre proscription est inique; ensuite parce
-que vous arrivez dans un pays bouleversé par les partis et qui, en ce
-moment, est en pleine révolution.
-
---Je le sais, répondit-il en souriant; c'est sur cette révolution que
-je compte, peut-être elle me sauvera.
-
---Je le souhaite pour vous, bien que vos paroles soient tellement
-obscures pour moi, que je ne saurais les comprendre; il est vrai que,
-jusqu'à ce jour, jamais je n'ai songé à la politique.
-
---Qui sait si bientôt elle n'absorbera pas toutes vos pensées?
-
---Dieu m'en garde! Monsieur, s'écria-t-il avec un bond d'indignation;
-je suis peintre et l'art est tout pour moi.
-
---Voici mes gens qui arrivent, dit M. Dubois en changeant de ton.
-
---Où cela?
-
-Mais ici, devant nous.
-
---Diable! Mais alors quels sont donc les cavaliers qui nous arrivent
-de ce côté, reprit le peintre en indiquant du bout du doigt un point
-diamétralement opposé à celui dans lequel apparaissait effectivement un
-groupe composé d'une quinzaine d'individus.
-
---Hum! fit son interlocuteur avec une nuance d'inquiétude, que peuvent
-être ces gens?
-
---Bah! fit insoucieusement le jeune homme, nous le saurons bientôt.
-
---Trop tôt, peut-être,» répondit le vieillard en hochant pensivement la
-tête.
-
-Deux troupes se dirigeaient en effet au galop vers la rivière.
-
-Toutes deux se trouvaient à peu près à égale distance des voyageurs.
-
-
-
-
-II
-
-AMIS ET ENNEMIS.
-
-
-Disons, en quelques mots, quelle était la situation politique de
-l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires au moment où recommence notre
-histoire.
-
-Malgré le décret royal du 22 janvier 1809, déclarant les provinces
-de l'Amérique espagnole partie intégrante de la monarchie avec des
-droits égaux à ceux des autres provinces de la métropole, cependant don
-Baltasar de Cisneros, nommé vice-roi, arrivait avec le titre de comte
-de Buenos Aires et avec l'assignation d'une rente annuelle de cent
-mille réaux.
-
-L'indignation longtemps contenue éclata enfin.
-
-Une commission, à la tête de laquelle figuraient deux patriotes dévoués
-nommés don Juan José Castelli et don Manuel Belgrano, fut instituée.
-
-Le 14 mai 1810, une députation composée de près de six cents notables
-de Buenos Aires se rendit auprès du vice-roi pour l'inviter à se
-démettre pacifiquement d'une autorité désormais ridicule et illégale,
-puisqu'elle émanait d'un pouvoir qui n'existait plus de fait en Europe.
-
-Une junte fut formée qui, après avoir proclamé l'abolition de la cour
-des comptes, le traitement du vice-roi et l'impôt sur le tabac, expédia
-une force imposante à Córdoba contre le général Liniers, Français
-d'origine, mais dévoué à la monarchie espagnole, que depuis longtemps
-déjà il servait avec éclat en Amérique.
-
-Liniers avait réussi à réunir une armée assez forte, soutenue par une
-escadrille qui, partie de Montevideo, était venue bloquer Buenos Aires.
-
-Malheureusement, cet événement qui devait sauver la cause royale, la
-compromit de la façon la plus grave.
-
-L'armée de Liniers se débanda, la plupart des soldats tombèrent aux
-mains des indépendants; Moreno, Concha et Liniers lui-même eurent le
-même sort.
-
-La junte, en apprenant ce résultat inespéré d'une campagne dont elle
-appréhendait si fort les suites, résolut de frapper un coup décisif
-afin d'intimider les partisans de la cause royale.
-
-Le général Liniers était fort aimé du peuple, auquel il avait rendu de
-grands services; il pouvait être sauvé et délivré par lui; il fallait
-éviter ce _malheur._
-
-Don Juan José Castelli reçut, en conséquence, l'ordre d'aller
-au-devant des captifs. Il obéit et les rencontra aux environs du mont
-Papagallo.
-
-Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement
-flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers
-furent égorgés. Seul, l'évêque de Córdoba fut épargné, non par respect
-pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés
-populaires.
-
-Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la
-France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui avait
-rendu de si grands services à sa patrie adoptive et dont le nom vivra
-éternellement sur les rives américaines, à cause de ses nobles et
-belles qualités.
-
-Cependant un nouvel orage s'éleva contre les indépendants.
-
-Le vice-roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova un
-corps d'armée contre les Buenos-Airiens.
-
-Le 7 novembre, les deux partis se rencontrèrent à Hupacha; après une
-lutte acharnée, tes royalistes furent vaincus et la plupart faits
-prisonniers.
-
-Castelli, que nous avons vu massacrer Liniers et ses compagnons, avait
-suivi les troupes royales dans leur marche; il ne voulut pas laisser
-son œuvre incomplète: les prisonniers furent tous fusillés sur le champ
-de bataille.
-
-Le vice-roi du Pérou, effrayé par ce désastre, fit demander une trêve
-que la junte consentit à lui accorder.
-
-Mais la lutte était loin d'être finie. L'Espagne n'était nullement
-disposée à abandonner, sans y être contrainte par la force des armes,
-les magnifiques contrées où, pendant si longtemps, son drapeau avait
-paisiblement flotté, et d'où découlaient ses immenses richesses; et,
-au moment où recommence notre histoire, l'indépendance des provinces
-buenos-airiennes, loin d'être assurée, était de nouveau remise
-sérieusement en question.
-
-Les dépositaires du nouveau pouvoir n'avaient pas tardé à entrer en
-lutte les uns contre les autres, et à sacrifier à leurs misérables
-visées ambitieuses les intérêts les plus sacrés de leur patrie, en
-inaugurant cette ère de guerres fratricides, non fermée encore et qui
-conduit à une ruine inévitable ces régions si belles et si riches. Au
-moment où nous reprenons notre récit, le parti espagnol un instant
-abattu avait relevé la tête; jamais les colonies, à peine émancipées,
-ne s'étaient trouvées en si grand danger de périr.
-
-Le général espagnol Pezuela, à la tête de troupes aguerries, faisait de
-grands progrès dans le haut Pérou. Le 25 novembre, il avait remporté
-une victoire signalée à Viluma, repris possession de Ghuquisaca,
-Potosí, Tunca; ses grands'gardes atteignaient Cinti, et des cuadrillas,
-ou guérillas de corps francs, partisans de l'Espagne, ravageaient
-presque impunément la frontière de la province de Tucumán.
-
-La situation était donc des plus critiques. La guerre n'avait rien
-perdu de sa première férocité; chaque parti semblait bien plutôt être
-composé de brigands altérés de sang et de pillage, que de braves
-soldats ou de loyaux patriotes; les routes étaient infestées de gens
-sans aveu qui changeaient de casaque selon les circonstances et, en
-résumé, faisaient la guerre aux deux partis selon les exigences du
-moment. Les Indiens, profitant de ces désordres, pêchaient en eau
-trouble et faisaient la chasse aux blancs, royalistes ou insurgés.
-
-Puis, pour mettre le comble à tant de malheurs, une armée brésilienne,
-forte de dix mille hommes et commandée par le général Lesort, avait
-envahi la province de Montevideo, depuis déjà fort longtemps convoitée
-par le Brésil et dont il espérait, à la faveur des dissensions
-intestines des Buenos-Airiens, s'emparer presque sans coup férir.
-
-On comprend parfaitement combien devait être précaire la situation
-de voyageurs européens forcément isolés dans cette contrée, ne
-connaissant ni les mœurs ni même la langue des gens auxquels ils
-se trouvaient mêlés, et jetés ainsi à l'improviste au milieu de ce
-tourbillon révolutionnaire qui, semblable au simoun africain, dévorait
-impitoyablement tout ce qu'il rencontrait sur son passage.
-
-Nous reviendrons maintenant aux deux Français que nous avons laissés
-nonchalamment étendus sur l'herbe au bord de la rivière et devisant
-entre eux de choses indifférentes.
-
-La vue de la seconde troupe signalée par le peintre avait excité au
-plus haut degré l'inquiétude de son interlocuteur. Hâtons-nous de
-constater que cette inquiétude était plus que justifiée par l'apparence
-excessivement suspecte des cavaliers qui la composaient.
-
-Ils étaient cinquante environ, bien montés et armés jusqu'aux dents, de
-longues lances, de sabres, de poignards et de mousquetons.
-
-Ces cavaliers étaient évidemment des Espagnol. Leurs traits hâlés par
-l'air du désert et bronzés par le soleil, respiraient l'intelligence
-et la bravoure;, il y avait en eux quelque chose de l'allure fière et
-déterminée des premiers conquérants espagnols, dont ils descendaient en
-droite ligne, sans avoir dégénéré. Maîtres encore d'une grande partie
-du territoire américain, ils n'admettaient pas qu'ils pussent en être
-jamais chassés par les indépendants, malgré les victoires remportées
-par ceux-ci.
-
-Bien que lancés au galop, ils s'avançaient en bon ordre, la poitrine
-couverte de la cuirasse de buffle destinée à repousser les flèches
-indiennes, la lance fichée dans l'étrier, le mousqueton à l'arçon et
-le sabre recourbé à fourreau de fer battant l'éperon avec un bruit
-métallique.
-
-A dix pas en avant de la troupe venait un jeune homme de haute mine,
-aux traits fiers et nobles, à l'œil noir et bien ouvert, à la bouche
-railleuse, ombragée par une fine moustache noire coquettement cirée et
-relevée en croc.
-
-Ce jeune homme portait les insignes de capitaine et commandait la
-troupe qu'il précédait; il avait environ vingt-cinq ans. Tout en
-galopant, il jouait avec une désinvolture charmante avec son cheval,
-magnifique spécimen des coursiers indomptés de la pampa, auquel, tout
-en lui parlant et en le flattant d'une main de femme, délicate et
-nerveuse, il se plaisait à faire exécuter des courbettes, des sauts de
-côté et des changements de pieds qui parfois, amenaient un froncement
-de sourcil et une grimace de mauvaise humeur sur le visage cuivré
-et balafré d'un vieux sergent maigre et efflanqué, qui galopait en
-serre-file à la droite de la compagnie.
-
-Cependant, la distance diminuait rapidement entre les deux troupes,
-dont les voyageurs se trouvaient être pour ainsi dire le centre commun.
-
-Ceux-ci, sans se dire un mot, mais comme d'un commun accord, s'étaient
-mis en selle, et au milieu du chemin, ils attendaient, calmes et
-dignes, mais la main sur leurs armes, et intérieurement sans doute fort
-inquiets, bien qu'ils ne voulussent pas le paraître.
-
-La seconde troupe, dont nous n'avons pas encore parlé, se composait
-d'une trentaine de cavaliers au plus, portant tous le costume
-caractéristique et pittoresque des gauchos de la pampa; ils
-conduisaient au milieu d'eux une dizaine de mules chargées de bagages.
-
-Arrivée à une quinzaine de pas des voyageurs, les deux troupes firent
-halte, semblant se mesurer de l'œil et se préparer mutuellement au
-combat.
-
-Pour un spectateur indifférent, certes c'eût été un étrange spectacle
-que celui offert par ces trois groupes d'hommes, aussi fièrement campés
-au milieu d'une plaine déserte, se lançant des regards de défi, et
-cependant immobiles et comme hésitant à se charger.
-
-Quelques minutes, longues comme un siècle, dans une situation aussi
-tendue, s'écoulèrent.
-
-Le jeune officier, voulant sans doute en finir et ennuyé de cette
-hésitation qu'il ne paraissait pas partager, s'avança en faisant
-caracoler son cheval et en se frisant nonchalamment la moustache.
-
-Arrivé à quelque cinq ou six pas des voyageurs:
-
-«Holà! Bonnes gens, dit-il d'une voix narquoise, que faites-vous là,
-plantés, l'air effaré comme des ñandus à la couvée? Vous n'avez pas,
-je suppose, la prétention de nous barrer le passage, ce qui serait par
-trop réjouissant.
-
---Nous n'avons aucune prétention, señor capitan, répondit M. Dubois
-dans le meilleur castillan qu'il put imaginer, castillan qui, malgré
-ses efforts était déplorable, nous sommes des voyageurs paisibles.
-
---Caray! s'écria l'officier en se retournant en riant vers ses soldats,
-qu'avons-nous ici, des Anglais, je suppose?
-
---Non, señor, des Français, reprit M. Dubois d'un air piqué.
-
---Bah! Anglais ou Français qu'importe, reprit l'officier raillant, ce
-sont toujours des hérétiques.»
-
-A cette preuve manifeste d'ignorance, les deux voyageurs haussèrent les
-épaules avec mépris; l'officier s'en aperçut.
-
-«Qu'est-ce à dire? fit-il avec hauteur.
-
---Parbleu, répondit le peintre, c'est-à-dire que vous vous trompez
-grossièrement, voilà tout; nous sommes aussi bons catholiques que vous,
-si ce n'est davantage.
-
---Eh! Eh! Vous chantez bien haut, mon jeune coq.
-
---Jeune! fit en ricanant l'artiste, vous vous trompez encore, j'ai au
-moins deux ans de plus que vous; quant à chanter, il est bien facile
-de faire le fanfaron et le mangeur de petits enfants lorsqu'on est
-cinquante contre deux.
-
---Ces gens qui sont là-bas, reprit l'officier, ne sont-ils donc pas à
-vous?
-
---Si, ils sont à nous, mais qu'importe cela? D'abord ils vous sont
-inférieurs en nombre, et ce ne sont pas des soldats.
-
---D'accord, répondit le capitaine en se frisant la moustache avec un
-sourire railleur, je vous accorde cela, qu'en voulez-vous conclure?
-
---Simplement ceci, mon capitaine, c'est que nous autres, Français,
-nous ne supportons que difficilement les injures, n'importe d'où elles
-viennent et que si nous étions seulement à nombre égal, cela ne se
-passerait pas ainsi.
-
---Ah! Ah! Vous êtes brave?
-
---Pardieu, la belle malice, puisque je suis Français.
-
---Fanfaron aussi, il me semble?
-
---Fanfaron d'honneur, oui.»
-
-Le capitaine sembla réfléchir.
-
-«Écoutez, dit-il au bout d'un instant avec une exquise politesse, je
-crains de m'être trompé sur votre compte et je vous en fais sincèrement
-mes excuses. Je consens à livrer libre passage à vous et à ceux qui
-vous accompagnent, mais à une condition.
-
---Voyons la condition.
-
---Vous m'avez dit tout à l'heure que je ne vous parlais, ainsi que je
-le faisais, que parce que je me sentais soutenu.
-
---Je vous l'ai dit, parce que je le pensais.
-
---Et vous le pensez encore, sans doute?
-
---Pardieu!
-
---Eh bien! Voici ce que je vous propose; tous deux nous sommes armés;
-mettons pied à terre; dégainons nos sabres, et celui de nous qui
-abattra l'autre, sera libre d'agir comme bon lui semblera, c'est-à-dire
-que, si c'est vous, vous pourrez passer votre chemin sans crainte
-d'être inquiété, et, si c'est moi, eh bien bataille générale; cela
-vous convient-il ainsi?
-
---Je le crois bien, répondit en riant le peintre en se levant de selle.
-
---Qu'allez-vous faire monsieur Émile? s'écria vivement le vieillard,
-songez que vous vous exposez à un grand péril pour une cause qui, au
-fond, vous est indifférente et me regarde seul.
-
---Allons donc! fit-il en haussant les épaules, ne sommes-nous pas
-compatriotes? Votre cause est la mienne. Vive Dieu! Laissez-moi donner
-une leçon à cet Espagnol fanfaron qui s'imagine que les Français sont
-des poltrons.»
-
-Et, sans vouloir rien entendre davantage, il dégagea son pied de
-l'étrier, sauta à terre, dégaina son sabre et en piqua la pointe en
-terre en attendant le bon plaisir de son adversaire.
-
-«Mais savez-vous vous battre au moins? s'écria M. Dubois, en proie à la
-plus vive inquiétude.
-
---Plaisantez-vous, répondit-il en riant; à quoi auraient servi les
-vingt-cinq ans de guerre de la France, si ses fils n'avaient pas appris
-à se battre; mais, rassurez-vous, ajouta-t-il sérieusement, j'ai
-dix-huit mois de salle à l'épée et je manie le sabre comme un hussard;
-d'ailleurs, nous autres artistes, nous savons ces choses-là d'instinct.»
-
-Cependant, le capitaine avait lui aussi mis pied à terre après avoir
-ordonné à sa troupe de demeurer spectatrice du combat; les cavaliers
-avaient hoché la tête d'un air de mauvaise humeur: pourtant ils
-n'avaient pas fait d'observation; mais le vieux sergent dont nous avons
-parlé et qui, sans doute, jouissait de certaines privautés auprès
-de son chef, fit quelques pas en avant et crut devoir hasarder une
-respectueuse protestation contre ce combat qui lui semblait une folie.
-
-Le capitaine, sans lui répondre autrement, lui fit un geste muet d'une
-expression tellement nette et impérieuse que le digne soldat rétrograda
-tout penaud et alla reprendre son rang sans oser risquer une seconde
-remontrance.
-
-«C'est égal, grommela-t-il entre ses dents en retroussant ses
-moustaches d'un air furieux, si cet hérétique a le dessus, quoi que
-puisse dire don Lucio, je sais bien ce que je ferai.»
-
-Le jeune capitaine sauta légèrement à terre et s'avança vers son
-adversaire qu'il salua poliment.
-
-«Je suis heureux, lui dit-il gracieusement, de l'occasion qui se
-présente de recevoir d'un Français une leçon d'escrime, car vous avez
-la réputation d'être passés maîtres en fait d'armes.
-
---Eh! Peut-être dites-vous plus vrai que vous ne le croyez, señor,
-répondit le peintre avec un sourire railleur; mais, en supposant que la
-science nous manque quelquefois, le cœur ne nous fait jamais défaut.
-
---J'en suis convaincu, monsieur.
-
---Quand il vous plaira de commencer, capitaine, je suis à vos ordres.
-
---Et moi aux vôtres, señor.»
-
-Les deux adversaires se saluèrent du sabre et tombèrent en garde à la
-fois avec une grâce parfaite.
-
-Le sabre est, à notre avis, une arme beaucoup trop dédaignée et qui
-devrait, au contraire, avoir dans les duels la préférence sur l'épée,
-comme elle l'a lorsqu'il s'agit de bataille.
-
-Le sabre est l'arme véritable du militaire, officier ou soldat; l'épée
-n'est, au contraire, qu'une arme de parade des gentilshommes, devenue
-aujourd'hui celle des partisans qui, pour la plupart, la portent au
-côté sans savoir s'en servir.
-
-L'épée est un serpent, sa piqûre est mortelle, on s'expose, en en usant
-pour une cause futile dans un duel, à tuer un galant homme; le sabre,
-au contraire, ne fait que de larges blessures dont il est facile de
-guérir et que presque toujours il est possible de graduer suivant la
-gravité de l'offense reçue, sans risquer de mettre en danger la vie de
-son adversaire.
-
-Les deux hommes étaient, ainsi que nous l'avons dit, tombés en garde.
-Après un nouveau salut, le combat commença et ils échangèrent quelques
-passes en se tâtant mutuellement et en ne se poussant qu'avec une
-extrême prudence.
-
-L'officier espagnol était ce qu'on est convenu de nommer un beau
-tireur. Sous ses formes un peu efféminées, il avait un poignet de fer
-et des muscles d'acier; son jeu était large, élégant; il semblait
-manier son arme, assez lourde cependant, comme s'il n'eût eu qu'un
-simple roseau dans la main.
-
-Le jeu du peintre français était plus serré, plus nerveux, ses coups
-plus imprévus et surtout plus rapides.
-
-Pourtant le combat se continuait depuis assez longtemps sans qu'il
-fût possible de voir à qui resterait l'avantage, lorsque soudain le
-sabre du capitaine sauta en l'air enlevé comme par une fronde, et alla
-retomber à une assez grande distance.
-
-Le Français s'élança aussitôt, ramassa l'arme de son adversaire et, la
-lui présentant par la poignée:
-
-«Pardonnez-moi, señor, lui dit-il en s'inclinant, et veuillez, je vous
-en prie, reprendre une arme dont vous vous servez si bien; je ne vous
-l'ai enlevée que par surprise et je demeure à vos ordres.
-
---Señor, répondit le capitaine en remettant son sabre au fourreau, j'ai
-mérité la leçon que vous m'avez donnée; dix fois vous avez eu ma vie
-entre vos mains sans vouloir user de votre avantage. Notre combat est
-fini; je me reconnais vaincu, plus encore par votre courtoisie que par
-votre habileté dans le maniement des armes.
-
---Je n'accepte, caballero, reprit le peintre, que la part très minime
-qui m'en revient pour l'avantage que seul le hasard m'a donné sur vous.
-
---Allez en paix où bon vous semblera ainsi que vos compagnons, señor:
-vous n'avez de nous aucune insulte à redouter; seulement je ne me
-considère pas quitte envers vous; je me nomme don Lucio Ortega;
-souvenez-vous de ce nom; dans quelque circonstance que vous vous
-trouviez, si vous avez besoin de moi, serait-ce dans vingt ans,
-réclamez-vous hardiment de votre ancien adversaire et ami.
-
---Je ne sais réellement comment vous remercier, señor, je ne suis qu'un
-pauvre peintre français nommé Emilio Gagnepain, mais si l'occasion
-s'en présente jamais, je serai heureux de vous prouver combien je suis
-sensible aux sentiments de bienveillance que vous me témoignez.»
-
-Après cet échange mutuel de courtoisie, les deux hommes montèrent à
-cheval.
-
-Les Espagnols demeurèrent immobiles à la place où ils s'étaient arrêtés
-d'abord, et ils laissèrent défiler devant eux, sans faire le moindre
-mouvement hostile, la petite troupe devant laquelle marchaient côte à
-côte les deux Français. Lorsqu'ils passèrent devant lui, le capitaine
-échangea un salut courtois avec eux, puis il donna l'ordre du départ à
-sa troupe, qui s'élança au galop et ne tarda pas à disparaître dans les
-méandres du chemin.
-
-«Vous avez été plus heureux que sage, dit M. Dubois à son jeune
-compagnon dès qu'ils eurent franchi la rivière et mis un assez grand
-espace entre eux et les Espagnols.
-
---Pourquoi donc? répondit le peintre avec surprise.
-
---Mais parce que vous avez risqué d'être tué.
-
---Cher monsieur, dans le pays où nous nous trouvons, on risque
-continuellement d'être tué. En quittant la France, j'ai fait abnégation
-complète de ma vie, persuadé que je ne reverrai jamais mon pays; je
-considère donc chaque instant qui s'écoule sans qu'il m'arrive malheur
-comme une grâce que me fait la Providence, de sorte que, mon parti
-étant arrêté, je n'attache pas le moindre prix à une existence qui,
-d'un moment à l'autre, me peut être enlevée sous le premier prétexte
-venu et même, au besoin, sous le plus léger prétexte.
-
---Vous avez une assez singulière philosophie.
-
---Que voulez-vous? Avec les patriotes, les royalistes, les bandits, les
-Indiens et les bêtes fauves, qui infestent ce pays béni du ciel, ce
-serait à mon sens de la folie que de compter sur vingt-quatre heures
-d'existence et de former des projets d'avenir.»
-
-M. Dubois se mit à rire.
-
-«Cependant, dit-il, il nous faut un peu songer à l'avenir en ce moment,
-quand ce ne serait que pour choisir le lieu où nous camperons pour la
-nuit.
-
---Que cela ne vous inquiète pas; ne vous ai-je pas dit que je vous
-conduisais chez moi?
-
---Vous me l'avez proposé, c'est vrai, mais je ne sais si je dois
-accepter votre hospitalité.
-
---Elle sera modeste, car je ne suis pas riche, tant s'en faut, mais
-croyez qu'elle sera cordiale.
-
---J'en suis convaincu; cependant l'embarras que vous occasionnera un si
-grand nombre d'hôtes ...
-
---Vous plaisantez, monsieur, ou vous connaissez bien peu les coutumes
-espagnoles; vos gens ne me causeront aucun embarras.
-
---Puisqu'il en est ainsi, j'accepte sans plus de cérémonie, afin de
-passer quelques heures de plus dans votre charmante compagnie.
-
---A la bonne heure, voilà qui est convenu, dit gaiement le jeune homme;
-maintenant, si vous me le permettez, je vous servirai de guide; car,
-sans moi, il vous serait assez difficile de trouver mon habitation.»
-
-Le peintre prit effectivement la direction de la caravane, et, la
-faisant obliquer sur la gauche, il la conduisit par des sentiers de
-bêtes fauves à peine tracés dans l'herbe, jusqu'au sommet d'une légère
-éminence, qui dominait au loin la plaine; elle était couronnée par
-plusieurs bâtiments, dont l'obscurité empêcha les voyageurs de juger
-l'étendue et l'importance.
-
-M. Dubois n'avait été rejoint qu'à une heure déjà assez avancée par ses
-peones et son escorte; la querelle soulevée si à l'improviste par le
-capitaine espagnol avait causé une perte de temps assez considérable,
-de sorte que la journée était fort avancée quand les voyageurs purent
-enfin reprendre leur route; aussi la nuit était-elle complètement
-close lorsqu'ils atteignirent enfin l'habitation du jeune Français.
-
-Ils arrivaient au pied du monticule, lorsqu'ils virent plusieurs
-lumières se mouvoir rapidement et deux ou trois hommes armés de torches
-accourir au-devant d'eux.
-
-Ces deux ou trois hommes étaient les serviteurs indiens du peintre, qui
-surveillaient depuis longtemps déjà l'arrivée de leur maître et qui, au
-bruit des chevaux, venaient lui offrir leurs services.
-
-L'installation des voyageurs ne fut ni longue ni difficile; les mules
-déchargées et les bagages déposés sous un hangar, les animaux furent
-dessellés et entravés; les peones leur donnèrent la provende; puis ils
-allumèrent de grands feux pour cuire leur souper et se préparèrent
-gaiement à passer la nuit en plein air.
-
-Seuls, M. Dubois et son jeune compagnon étaient entrés dans la maison
-ou plutôt dans le rancho, car cette modeste habitation bâtie en roseaux
-et en torchis et recouverte de feuilles, laissait pénétrer de tous les
-côtés le vent et la pluie et méritait à peine le nom de chaumière.
-
-Cependant l'intérieur était propre, entretenu avec un certain soin et
-garni de meubles simples, mais en bon état.
-
-«Voici le salon et la salle à manger, que nous transformerons plus tard
-en chambre à coucher à votre usage, dit en riant l'artiste; quant à
-présent, nous lui laisserons sa qualification de salle à manger, car
-nous allons souper, s'il vous plaît.
-
---Je ne demande pas mieux, répondit gaiement M. Dubois; je vous avoue
-même que je ferai honneur au souper; je me sens un appétit féroce.
-
---Tant mieux alors, parce que la quantité des mets vous fera passer sur
-la qualité.»
-
-Le jeune homme frappa dans ses mains. Presque aussitôt une femme
-indienne parut et prépara la table, qui, en un instant, fut couverte
-de mets simples, mais proprement apprêtés; M. Dubois avait fait ouvrir
-sa cantine de voyage et en avait retiré plusieurs bouteilles, qui
-produisaient un excellent effet au milieu de la vaisselle primitive
-étalée sur la table.
-
-Sur l'invitation de son hôte, le vieillard s'assit et le repas commença.
-
-Après une longue journée de voyage dans le désert, exposé à l'ardeur
-du soleil et à la poussière, on n'est pas difficile sur la qualité
-des mets; l'appétit fait trouver bons ceux même que dans d'autres
-circonstances on ne voudrait pas toucher du bout du doigt. Aussi
-l'aristocrate convive du peintre, prenant bravement son parti,
-commença-t-il résolument l'attaque sur ce qu'on avait placé devant lui;
-mais, contre ses prévisions, tout se trouva être, sinon excellent, nous
-n'oserions l'affirmer, mais du moins mangeable.
-
-Lorsque le repas fut terminé, la vaisselle enlevée, le peintre, après
-quelques minutes de conversation, souhaita un bonsoir cordial à son
-hôte et se retira.
-
-Celui-ci, dès qu'il fut seul, changea son manteau en matelas,
-c'est-à-dire qu'il l'étendit sur la table, se coucha dessus, s'en
-enveloppa avec soin, ferma les yeux et s'endormit.
-
-Il n'aurait su dire depuis combien de temps il dormait, lorsque tout
-à coup il fut brusquement tiré de son sommeil par des cris de frayeur
-et de colère poussés à peu de distance de lui, et auxquels se mêlèrent
-presque aussitôt plusieurs coups de feu.
-
-M. Dubois se leva en proie à la plus vive inquiétude et se précipita au
-dehors, afin de découvrir la cause de ce tumulte extraordinaire.
-
-
-
-
-III
-
-LES PEONES.
-
-
-Un spectacle étrange et auquel il était certes loin de s'attendre,
-s'offrit alors à ses regards étonnés.
-
-La plate-forme, ou pour mieux dire la cour située devant le
-rancho, était occupée par une vingtaine d'individus qui criaient
-et gesticulaient avec fureur, et au milieu desquels se trouvait le
-peintre, la tête nue, les cheveux au vent, le pied droit posé sur son
-fusil jeté à terre devant lui et un pistolet de chaque main.
-
-Derrière le jeune homme, cinq ou six Indiens, ses serviteurs,
-probablement, se tenaient immobiles, le fusil épaulé, prêts à faire feu.
-
-A l'entrée du hangar, les mules chargées et les chevaux sellés étaient
-maintenus par deux ou trois Indiens armés aussi de fusils et de sabres.
-
-A la lueur des torches, dont la flamme rouge l'éclairait de reflets
-sinistres, cette scène prenait une apparence fantastique d'un effet
-saisissant, tranchant brusquement avec les ténèbres profondes qui
-régnaient dans la plaine, et que la lumière changeante des torches
-rayait de taches sanglantes à chaque souffle de la brise nocturne.
-
-Le vieillard, sans chercher l'explication de ce drame lugubre, mais
-comprenant instinctivement qu'il se passait quelque chose de terrible
-auquel il était personnellement intéressé, s'élança résolument aux
-côtés de son jeune compatriote.
-
-«Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en armant son fusil. Sommes-nous
-attaqués?
-
---Oui, répondit brièvement le jeune homme; oui, nous sommes attaqués,
-mais par vos peones.
-
---Par mes peones! exclama M. Dubois avec stupeur.
-
---Il paraît que ces dignes gauchos ont trouvé vos bagages à leur
-convenance et que l'idée leur est venue de se les approprier, voilà
-tout, c'est très simple, comme vous voyez; mais laissez-moi faire; ils
-n'en sont pas encore où ils le supposent.
-
---Peut-être que si je leur parlais, hasarda le vieillard.
-
---Pas un mot, pas un geste, cela me regarde seul; vous êtes mon hôte,
-mon devoir est de vous défendre, et, vive Dieu! Tant que vous serez
-sous mon toit, je vous défendrai, quoi qu'il advienne, envers et contre
-tous.
-
-Le vieillard n'essaya pas d'insister; d'ailleurs, il n'en aurait pas eu
-le temps; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au
-milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques en
-brandissant leurs armes d'un air menaçant, et en rétrécissant d'instant
-en instant le cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs
-étaient resserrés.
-
-La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus
-inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre,
-puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois
-maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les
-vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.
-
-Cependant, malgré leur petit nombre, les Français et leurs serviteurs
-résolurent de faire bravement face au péril et de soutenir le combat
-jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les
-conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.
-
-Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en
-bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança
-résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de
-demeurer où ils étaient, mais d'être prêts à le défendre.
-
-Une action hardie impose toujours aux masses.
-
-Les peones, au lieu de continuer à marcher en avant, hésitèrent,
-s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar
-contre laquelle ils s'adossèrent.
-
-Ils ne comprenaient rien à l'étrange témérité de cet homme qui
-osait ainsi venir seul les braver, et malgré eux, par un sentiment
-instinctif, ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte;
-d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre
-le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et
-la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration,
-circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur
-pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait
-leur hésitation.
-
-L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris
-qu'il ne pouvait sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait
-qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolution avait été prise en
-un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement
-au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour
-sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblaient
-être fort aventurées et dépendre plutôt du hasard que de la plus habile
-conception.
-
-«Voyons, finissons-en, dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à
-deux pas des peones qui se tenaient pressés les uns contre les autres
-devant lui, que demandez-vous?»
-
-A cette question, nulle réponse ne fut faite.
-
-Émile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre
-railleuse.
-
-«Voulez-vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que réclamez-vous? Sans
-doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et
-simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes;
-cela serait le fait de voleurs de grands chemins, et, si bas que vous
-soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré
-infime.
-
---Et voilà justement où vous vous trompez, señor,» dit un péon en
-faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant
-d'un air moqueur.
-
-Le peintre n'hésita pas; le moment était critique, il ajusta le péon et
-lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant:
-
-«Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros
-et non à un drôle de votre espèce.»
-
-Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir; il avait été
-tué roide.
-
-L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique;
-les peones, charmés non seulement d'être traités d'honorables
-caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle
-ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme
-et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.
-
-«Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant
-froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est
-entendu et convenu entre nous. Maintenant que nous, nous comprenons,
-expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et
-pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez
-partis avec les mules, les chevaux et les bagages.»
-
-Une protestation unanime s'éleva à cette accusation.
-
-«Bien, continua le jeune homme; les mules et les chevaux ont été sellés
-et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous
-prépariez à les emmener avec vous, toujours par suite d'un regrettable
-malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins
-possible. Mais enfin, en vous révoltant contre un homme qui vous a payé
-certaines avances et que vous vous êtes engagé à servir loyalement
-pendant la durée de son voyage, vous aviez des motifs; ce sont ces
-motifs que je veux connaître. Quels sont-ils? Dites-le moi.»
-
-Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs.
-Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait séduits malgré
-eux. A peine eut-il fini de parler que tous protestèrent énergiquement
-de leur loyauté et de leur dévouement, se pressant autour de lui et
-l'étouffant presque à force de le serrer au milieu d'eux.
-
-Mais lui, sans rien perdre de son sang-froid et voulant que la leçon
-fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de
-se taire.
-
-«Un instant, leur dit-il en souriant, il ne faut pas qu'un second
-malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes
-sur le point de nous entendre; mes amis, qui sont assez éloignés de
-nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me supposer en
-danger et venir à mon aide: laissez-moi donc leur prouver que tout est
-fini et que je me considère comme parfaitement en sûreté au milieu de
-véritables _caballeros._»
-
-Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête,
-déboucla son sabre, lui fit prendre le même chemin, puis croisant
-nonchalamment ses bras sur sa poitrine.
-
-«Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.»
-
-Cette dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement
-les mutins; ils se reconnurent vaincus et, sans vouloir entrer dans de
-nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier
-jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à
-toute épreuve et se retirèrent aussitôt avec une rapidité qui prouvait
-leur repentir.
-
-Quelques minutes plus tard, les mules étaient déchargées, les chevaux
-dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, dormaient
-étendus devant les feux de veille.
-
-Émile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la
-place où il les avait laissés, en tordant nonchalamment une cigarette
-de paille de maïs entre ses doigts nerveux.
-
-Seulement son visage était pâle et ses yeux éclairés d'un feu sombre.
-Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.
-
-«Vous avez fait des prodiges, lui dit M. Dubois en lui serrant la main
-avec reconnaissance.
-
---Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis
-souvenu du mot de Danton.
-
---Lequel?
-
---De l'audace; c'est avec de l'audace qu'on dompte les fauves, et que
-sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?
-
---Mais vous risquiez votre vie!
-
---Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le
-sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance
-à cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait d'une
-résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à
-l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.
-
---Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous
-garderai une reconnaissance éternelle.
-
---Bah! Ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui, demain vous le ferez
-pour moi, et nous serons quittes.
-
---J'en doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que
-le courage civil: devant l'émeute, j'ai peur.
-
---Pardieu, moi aussi; seulement je ne le laisse pas voir. Mais
-ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus
-importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si
-malencontreusement interrompu.
-
---Il me serait impossible de dormir maintenant; je suis donc
-entièrement à votre disposition.
-
---Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont
-froides, la rosée glacée; il est inutile que nous demeurions plus
-longtemps en plein air; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris
-bravement leur parti de leur défaite et dorment à poings fermés; ne
-laissons pas supposer à ceux qui peut-être veillent encore que nous
-conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.»
-
-Ils rentrèrent dans le rancho, dont le peintre ferma avec affectation
-la porte derrière lui.
-
-Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum,
-s'en versa un verre et, après l'avoir goûté, il aspira trois ou quatre
-bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table:
-
-«La situation est grave, dit-il en se renversant sur le dossier de son
-siège; voulez-vous que nous parlions à cœur ouvert?
-
---Je ne demande pas mieux, répondit le vieillard en lui jetant un
-regard voilé sous ses paupières demi-closes.
-
---D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Émile en
-souriant; ici nous ne faisons pas de diplomatie, n'est-ce pas?
-
---Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.
-
---Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi,
-en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.
-
---Ne craignez rien, je serais vis-à-vis de vous de la plus entière
-franchise.
-
---Hum! fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal, je
-me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car
-je n'ai d'autre intérêt que le vôtre.
-
---J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.
-
---D'abord une question: vous allez à Tucumán, n'est-ce pas?
-
---Ne vous l'ai-je pas dit.
-
---En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des
-soldats déguisés que le gouvernement de Buenos Aires vous a donnés pour
-vous servir d'escorte.
-
---Comment le savez-vous?
-
---Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé
-d'une mission politique?
-
---Moi!
-
---Parbleu! Cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela
-m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime
-importance.
-
---Mais....
-
---Laissez-moi continuer; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il
-est évident pour moi qu'une partie de votre escorte vous trahit et a
-l'intention de vous livrer aux Espagnols.
-
---Le croyez-vous?
-
---J'en suis sûr.
-
---C'est sérieux, alors?
-
---Vous avez donc une mission?
-
---Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.
-
---Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage.
-Maintenant, voici mon avis: seul, vous n'arriverez jamais à Tucumán.
-
---Eh! Savez-vous que votre avis est aussi le mien?
-
---Pardieu! Je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici
-ce que je vous propose.
-
---Voyons.
-
---Remarquez bien que ce n'est que dans votre seul intérêt.
-
---J'en suis convaincu.
-
---Si cela vous convient, comme à tort ou à raison ces bandits
-professent un certain respect pour ma personne, je vous offre de vous
-accompagner jusqu'à Tucumán.
-
---Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus
-agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur;
-vous me sauvez littéralement la vie.
-
---Pardon, mais à une condition.
-
---Ah! Et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine
-réserve.
-
---Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme,
-répondit en riant le jeune homme.
-
---Dites, dites, je suis toutes oreilles.
-
---Il faut que je vous avoue que, sans jamais m'être bien rendu compte
-de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours professé pour la
-politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.
-
---Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air
-pensif.
-
---N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à
-Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition
-expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant
-tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je
-suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans
-notre spécialité.
-
---Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.
-
---Et puis....
-
---Ah! Il y a encore quelque chose.
-
---Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment
-témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire,
-entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard
-nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le
-service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette
-condition seulement je puis vous accompagner.»
-
-M. Dubois se recueillit un instant.
-
-«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie,
-croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi;
-je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance
-d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que,
-heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière
-condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace
-en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à
-oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une
-indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes
-Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous
-est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires
-l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que
-vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison.
-Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne
-vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre
-exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est
-pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci;
-je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme
-vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans
-aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour
-moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de
-me reconnaître hautement votre obligé.»
-
-Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité,
-que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont
-la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait,
-une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait
-vainement de rendre indifférente:
-
-«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus
-longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous
-mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux
-à vous reposer ici.
-
---Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi
-que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon
-départ.
-
---Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant
-ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous
-je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà
-j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de
-prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.
-
-Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu
-de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue.
-Bonsoir.»
-
-Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se
-retira et le vieillard demeura seul.
-
---Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus
-confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en
-s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si
-brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne
-consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en
-suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»
-
-Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme,
-comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement
-une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il
-habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade
-même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour
-de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien
-réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.
-
-A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon
-à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et
-surveillait les apprêts du départ.
-
-Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses
-ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié
-la tentative de rébellion si heureusement avortée.
-
-Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune
-homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.
-
-De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course
-était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il
-ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir
-tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre,
-tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du
-soleil.
-
-Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre
-avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le
-cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter
-de nouveau.
-
-Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures
-du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de
-Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes,
-surgirent à l'horizon.
-
-L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte
-s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et
-d'orangers.
-
-Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position
-comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la
-conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges,
-munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places
-garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ
-douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez
-renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de
-la Banda Oriental.
-
-A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était
-accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé
-profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri
-d'un coup de main.
-
-Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été
-dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut
-Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.
-
-Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs
-bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un
-Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette
-discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.
-
-Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats,
-étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou
-mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée
-hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme,
-tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à
-l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec
-cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous
-certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si
-dignes de pitié.
-
-Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans
-la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant,
-contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et
-pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.
-
-La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises
-sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de
-femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.
-
-«Avez-vous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son
-hôte.
-
---Oui, répondit celui-ci, je me rends aux portales de la plaza Mayor.
-
---Mais auxquels? Toute la place est garnie de portales.
-
---A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu
-pour moi dans la maison portant le numéro 3.
-
---Bien; je vois cela d'ici; venez, je vous conduirai jusqu'à la porte.»
-
-La caravane s'engagea alors dans un dédale de rues en apparence
-inextricable, mais, au bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha
-sur la place Mayor.
-
-«Nous voici arrivés, dit le peintre; permettez-moi maintenant de
-prendre congé de vous.
-
---Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité
-que j'ai reçue de vous.
-
---Pourquoi ne pas me laisser partir?
-
---Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.
-
---S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.
-
---Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.»
-
-Ils se trouvaient en effet en face du n° 3.
-
-
-
-
-IV
-
-SAN MIGUEL DE TUCUMÁN.
-
-
-San Miguel de Tucumán, la ville studieuse et calme, dont les larges
-rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places
-ressemblaient aux cloîtres d'un couvent immense, avait subitement
-changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de
-toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était
-métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et
-d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle à
-l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient
-à qui mieux mieux, gesticulant avec cette vivacité et cette animation
-particulières aux races méridionales, brandissant des bannières aux
-couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque
-sur les plates-formes des maisons des boîtes et des _cohetes_, cette
-suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole.
-
-Une fête sans cohetes ou pétards, sans feu d'artifice, faisant beaucoup
-de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité
-de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions
-fabuleuses.
-
-Nous nous plaisons, à rendre cette justice aux Hispano-américains,
-qu'ils ne mettent aucune prétention dans leur feu d'artifice, et qu'ils
-les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction
-personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que
-de nuit au milieu des ténèbres; nous avons même cru remarquer qu'ils
-préfèrent, par un raffinement sans doute exagéré de jouissance égoïste,
-les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à
-demi-brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui
-rient à se tordre du bon tour qu'ils se figurent avoir joué à leurs
-admirateurs.
-
-Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les
-habitants de San Miguel célébraient une _grande victoire_ remportée par
-un chef de _montoneros_ Buenos-airiens sur les Espagnols.
-
-Dans les anciennes colonies espagnoles, et en général dans toute
-l'Amérique, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop
-prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du
-temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni
-morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites
-honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sur
-le compte des habitants d'outre-mer; leur vanterie et leur hâblerie
-sont passées en proverbe; chacun sait que le puff est d'origine
-américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à
-tire d'ailes de l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup
-viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en
-troupes innombrables de tous les ports des États-Unis d'Amérique, qui
-ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles
-une supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur
-disputer la palme du puff, de la réclame et du mensonge officiel.
-
-Une maison tout entière avait été mise à la disposition de M. Dubois
-par le nouveau pouvoir républicain; le gouverneur de la province et le
-général commandant les troupes campées autour de la ville, prévenus de
-son arrivée, l'attendaient à la porte même de la maison, à la tête d'un
-nombreux et brillant état-major.
-
-Le peintre serra la main de son compatriote, le laissa jouir à sa guise
-des honneurs dont on le comblait, et curieux comme un véritable artiste
-qu'il était, il se mit un album sous le bras, se glissa à travers la
-foule rassemblée sur la place Mayor, et s'en alla le nez au vent et les
-mains dans ses poches courir la ville, en quête d'études à faire ou de
-types à croquer, préférant chercher l'imprévu que de s'astreindre aux
-ennuis d'une réception officielle.
-
-Cependant il avait laissé ses chevaux et ses peones avec ceux de M.
-Dubois, qui n'avait consenti à son éloignement temporaire qu'après lui
-avoir fait promettre de ne pas choisir une habitation autre que la
-sienne pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester à San Miguel
-de Tucumán.
-
-L'artiste portait le costume complet des habitants du pays et n'avait
-rien qui attirât l'attention; aussi lui fut-il facile de circuler à
-travers les groupes sans être incommodé par la curiosité indiscrète
-des badauds pour lesquels, surtout à cette époque, un étranger, un
-Européen particulièrement, était un être extraordinaire qu'ils se
-figuraient appartenir à une espèce différente de la leur, et auquel ils
-témoignaient plus de pitié que de bienveillance, à cause de la croyance
-dans laquelle ils étaient; la plupart croient encore aujourd'hui que
-les Européens sont des hérétiques demi-hommes et demi-démons, damnés
-dès le moment de leur naissance.
-
-Rien à notre avis n'est aussi agréable que de s'en aller ainsi, sans
-préoccupation d'aucune sorte, vaguant à travers la foule, s'isolant au
-milieu de la multitude, se laissant nonchalamment emporter aux caprices
-imprévus de la folle du logis, se mêlant parfois indirectement à la
-joie générale, puis reprenant le cours de ses pensées et redevenant
-seul au milieu de tous, ne se rattachant que par un invisible chaînon,
-sans cesse brisé et de nouveau soudé par le hasard, aux événements qui,
-comme dans un kaléidoscope immense, défilent sous vos yeux; acteur
-et spectateur à la fois, indifférent ou intéressé à ce qui frappe le
-regard, coudoyant et effleurant tout sans être soi-même mêlé aux faits
-qui s'accomplissent.
-
-Le jeune homme, heureux comme un écolier en vacances de s'être si à
-propos débarrassé de son sérieux compagnon, s'en allait ainsi, admirant
-les monuments publics, les places, les promenades, lorgnant les femmes
-qui passaient près de lui avec un doux froufrou soyeux et provocateur,
-fumant nonchalamment sa cigarette, marchant tout droit devant lui sans
-savoir où il allait et s'en souciant fort peu, puisqu'il était à la
-recherche de l'imprévu.
-
-Il atteignit ainsi, sans trop savoir comment, l'Alameda ou promenade
-de la ville, charmant jardin aux épais ombrages, garnis de massifs
-de grenadiers et d'orangers en fleurs dont les suaves émanations
-embaumaient l'atmosphère. Par un singulier hasard, l'Alameda était
-déserte, toute la population s'était portée dans le centre de la ville
-et pour un jour avait abandonné cette délicieuse promenade.
-
-Le peintre se réjouit de cette solitude dans laquelle il se trouvait
-après le bruit, le tohu-bohu auquel il était depuis si longtemps mêlé
-et qui commençait à lui serrer les tempes et à lui faire éprouver une
-certaine lassitude morale.
-
-Il chercha de l'œil un banc qu'il découvrit bientôt à demi-caché
-dans un bosquet d'orangers et s'assit avec un indicible sentiment de
-bien-être.
-
-Il était environ cinq heures du soir, la brise nocturne se levait et
-rafraîchissait l'atmosphère embrasée; le soleil, presque au niveau du
-sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres; une foule d'oiseaux
-cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers
-de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont
-elles pompaient les sucs en bourdonnant.
-
-Les bruits de la fête n'arrivaient que comme un écho lointain et
-presque indistinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus
-complet.
-
-Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence
-énervante des parfums exhalés par les fleurs, le jeune homme se laissa
-aller en arrière, croisa les bras sur la poitrine et, fermant à demi
-les yeux, il se plongea dans une douce rêverie qui bientôt absorba tout
-son être et lui fit complètement oublier la réalité pour l'entraîner à
-sa suite dans le fantastique pays des rêves.
-
-Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence
-sans nom dans notre langue? Il n'aurait su le dire, lorsque tout à coup
-il se redressa avec un geste brusque de mauvaise humeur, en prêtant
-l'oreille et jetant autour de lui un regard mécontent.
-
-Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.
-
-Cependant, il eut beau sonder l'obscurité du regard, car la nuit était
-venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au
-fond duquel il s'était retiré.
-
-Il redoubla d'attention; alors il reconnut que les voix qu'il avait
-entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière
-lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait,
-l'empêchait seul d'apercevoir.
-
-Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas
-être entendus, car ils parlaient à demi-voix, bien qu'avec une certaine
-animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près d'eux, que,
-malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce
-qu'ils disaient.
-
-«Le diable emporte ces drôles-là! murmura à part lui le jeune homme, de
-s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Comment m'en
-aller maintenant?»
-
-Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à
-leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu
-s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en
-maugréant, de se tenir coït et de continuer à entendre la conversation
-des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui
-d'instant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un
-tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.
-
-Nous avons dit quelle horreur profonde le peintre professait pour la
-politique; le lecteur comprendra facilement quelle devait être son
-anxiété, en entendant des choses telles que celles que nous allons
-rapporter.
-
-«Ces nouvelles sont certaines? disait un des interlocuteurs à l'autre.
-
---Je les tiens d'un témoin oculaire, répondit le second.
-
---¡Caramba! fit le premier en élevant un peu la voix, ainsi nous
-pouvons espérer de voir bientôt le général dans ces parages.»
-
-Le peintre tressaillit; il lui sembla reconnaître cette voix,
-sans qu'il lui fût possible de se souvenir où il l'avait entendue
-précédemment.
-
-«Ainsi les insurgés ont été battus, continua le même interlocuteur.
-
---A plate couture, capitaine; je vous le répète, à la bataille de
-Villuma, le général Pezuela les a poursuivis plus de six lieues, l'épée
-dans les reins.
-
---Bravo! Et que fait-il maintenant?
-
---¡Caray! Il marche en avant donc! Et en doublant les étapes afin
-d'arriver plus vite; malheureusement, selon toutes les prévisions, il
-ne pourra être ici que dans deux mois.
-
---C'est bien tard.
-
---Oui; mais cela vous laisse toute latitude pour préparer vos batteries.
-
---C'est vrai; toutefois la mission dont me charge le général est
-hérissée de difficultés. Les insurgés sont en nombre autour de la
-ville, ils font bonne garde; s'il ne s'agissait que d'enlever deux
-ou trois et même dix députés, peut être pourrais-je répondre de la
-réussite; mais songez donc, mon cher comte, qu'il ne s'agit de rien
-moins que de faire disparaître soixante ou quatre-vingts personnes.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---C'est juste, reprit le capitaine; arrivé aujourd'hui même dans la
-ville et ne vous étant encore abouché qu'avec moi, vous ignorez ce qui
-se passe.
-
---Entièrement, reprit celui auquel on avait donné le titre de comte.
-
---Voici le fait en deux mots: les insurgés veulent frapper un grand
-coup; à cet effet ils réunissent ici à Tucumán un congrès composé
-des députés de chaque district révolté; ce congrès a pour mission de
-proclamer l'indépendance de Buenos Aires et de toute la Banda Oriental.
-
---¡Sangre de Dios! Êtes-vous sûr de cela? s'écria le comte avec stupeur.
-
---D'autant plus sûr que je le sais par un de mes cousins qui est
-lui-même un de ces députés et qui n'a pas de secret pour moi.
-
---¡Cuerpo de Cristo! Voilà qui est fâcheux! Le général sera furieux
-lorsque je le lui apprendrai.
-
---J'en suis convaincu, mais que faire?
-
---L'empêcher par tous les moyens.
-
---C'est impossible, les moyens nous manquent complètement; je ne
-dispose que d'une centaine d'hommes avec lesquels je ne puis rien
-tenter, d'autant plus que nous jouons de malheur en ce moment: la
-population est fanatisée par le succès que le chef des montoneros,
-Zèno Cabral a remporté, il y a deux jours, sur les troupes royales
-commandées par le colonel Acevedo.
-
---Ce succès est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, mon cher
-capitaine, je vous en donne ma parole d'honneur; tout s'est borné à une
-escarmouche sans conséquence entre fourrageurs.
-
---Je l'admets; il est même certain qu'il en est ainsi, mais nul ne le
-croira dans la ville; donc, l'échec doit être considéré comme réel.
-
---Eh bien! Qu'importe! Laissons ces gens dans leur erreur et
-profitons-en pour agir: maintenant qu'ils se croient invincibles
-et qu'ils s'amusent à tirer leur poudre en cohetes, nous pourrons
-peut-être tenter un coup de main hardi sur la ville.
-
---Votre idée n'est pas mauvaise, je vous avoue même qu'elle me sourit
-assez, seulement elle demande à être mûrie. Il faudrait éloigner
-adroitement les troupes campées aux environs et profiter de leur
-absence pour essayer une surprise.
-
---Alors il serait on ne peut plus facile de s'emparer des députés.
-
---N'allons pas si vite en besogne; voyons d'abord quelles sont les
-forces dont nous disposons pour cette expédition, qui ne laisse pas que
-d'être fort périlleuse et qui offre, je ne vous le cache pas, très peu
-de chance de succès.
-
---Discutons, soit, je ne demande pas mieux.»
-
-Le peintre, mis de plus en plus mal à son aise par ces confidences qui
-prenaient pour lui une tournure des plus graves, et voulant à tout prix
-sortir de la position perplexe dans laquelle il se trouvait, car il
-comprenait instinctivement qu'il avait affaire à des conspirateurs et
-qu'il y allait de sa vie s'il était découvert, prit une résolution qui
-lui parut une inspiration du ciel. Ne voulant pas continuer à être plus
-longtemps en tiers dans des secrets de cette importance, il résolut de
-se découvrir lui-même. Il ne se dissimula pas que les premiers moments
-seraient, pour lui, difficiles à passer, lorsque les deux hommes
-sauraient que leur conversation avait été entendue d'un bout à l'autre;
-mais il préféra risquer cette chance incertaine de sauver sa vie que de
-se fier plus longtemps au hasard.
-
-Émile était d'une témérité folle, qui ne faisait jamais de concessions
-au danger; au contraire, il allait toujours tête baissée en avant;
-le lecteur a déjà été à même de s'en apercevoir, mais cette fois,
-contrairement à ses habitudes, il usa d'une certaine prudence avant de
-révéler sa présence aux inconnus.
-
-Il arma doucement, sous son poncho, ses pistolets qu'il tint à la main,
-prêt à s'en servir si besoin était, puis, se levant du banc sur lequel
-jusqu'à ce moment il était demeuré assis:
-
-«¡Hola! caballeros, dit-il d'une voix haute bien que contenue pour ne
-pas être entendu d'autres personnes, si par hasard il s'en trouvait aux
-environs, que de celles auxquelles il s'adressait: prenez garde! Il y a
-ici des oreilles qui vous entendent.»
-
-Les deux hommes poussèrent une exclamation de surprise et de terreur,
-puis il y eut un craquement formidable dans le bosquet, et ils
-apparurent en face du jeune homme, tenant chacun un sabre d'une main
-et un pistolet de l'autre, le visage bouleversé par la colère et
-l'épouvante.
-
-Mais ils s'arrêtèrent soudain.
-
-Le jeune homme se tenait immobile devant eux, les pistolets aux poings.
-
-«Halte! Et parlementons,» dit-il froidement.
-
-Cette scène avait quelque chose d'étrange et de saisissant.
-
-Dans ce bosquet d'orangers en fleur, aux reflets argentés de la lune,
-au milieu de cette tranquillité profonde, au sein de cette nature calme
-à laquelle le silence imposant de la nuit imprimait un certain cachet
-de majesté, ces trois hommes posés ainsi face à face, se mesurant de
-l'œil et prêts à en venir aux mains, formaient un contraste des plus
-tranchés avec ce qui les entourait.
-
-«Parlementer, dit le comte, à quoi bon?
-
---A ne pas se tuer comme des brutes, sans savoir pourquoi, répondit le
-peintre.
-
---Un traître mérite la mort!
-
---Je vous l'accorde, mais je ne suis pas un traître, moi, puisque je
-vous préviens, lorsqu'il m'aurait été si facile de rester silencieux
-jusqu'à ce que j'eusse pénétré tous vos secrets.»
-
-Cette observation, fort logique du reste, parut produire une certaine
-impression sur les deux hommes.
-
-«Alors pourquoi ces armes? reprit le comte d'un ton évidemment plus
-radouci.
-
---Pour éviter ce qui serait incontestablement arrivé, si je n'avais pas
-eu la précaution de m'en munir.
-
---Vous nous espionniez donc?
-
---Nullement, j'étais ici bien avant vous, au contraire; le bruit de
-votre conversation m'a réveillé de l'espèce de somnolence dans laquelle
-j'étais tombé, et, ne me souciant nullement d'être, contre votre
-volonté, en tiers dans vos secrets, j'ai pris le parti de vous avertir.
-Voilà la vérité tout entière.
-
---Qui nous le prouve? reprit durement le comte.
-
---Je crois, Dieu me pardonne, caballero, répondit avec hauteur le jeune
-homme, que vous vous permettez de douter de mes paroles?
-
---Qui donc êtes-vous, señor, pour qu'on doive vous croire ainsi au
-premier mot?
-
---Moi! fit en riant le jeune homme, bien peu de chose auprès de vous,
-un pauvre peintre français, mais honnête, vive Dieu! Jusqu'au bout des
-ongles.
-
---Ah! Voilà mon homme, s'écria le second étranger, qui jusque-là était
-demeuré muet; je le reconnais maintenant! Rengainez votre sabre et
-quittez votre pistolet, mon cher comte; des armes sont de trop ici.
-
---Je le veux bien, si telle est votre opinion, capitaine, répondit
-le comte avec hésitation; cependant, il me semble que dans une
-circonstance aussi sérieuse....
-
---Bas les armes! Vous dis-je, interrompit le capitaine, qui déjà
-avait fait disparaître les siennes, je réponds corps pour corps de ce
-cavalier.
-
---Soit, dit le comte, mais la prudence exigerait....
-
---Quoi? Puisque ce caballero vous donne sa parole et que cette parole
-est corroborée par la mienne; cela est suffisant, il me semble,» reprit
-le capitaine avec un commencement d'impatience.
-
-Le jeune homme voyant que ses adversaires n'avaient plus, en apparence,
-d'intentions hostiles, désarma tranquillement ses pistolets et, les
-repassant à sa ceinture, il se tourna vers celui des deux étrangers qui
-était si à l'improviste venu à son secours.
-
-«Je vous remercie, señor, dit-il, de la bonne opinion que vous voulez
-bien avoir de moi; bien que votre voix ne me soit pas inconnue,
-cependant je serai heureux qu'il vous plût de rafraîchir mes souvenirs,
-en m'apprenant, si cela vous est possible, où j'ai eu l'avantage de
-vous rencontrer précédemment.
-
---¡Vive Dios! señor don Emilio, reprit-il d'un ton de bonne humeur,
-vous avez la mémoire courte.
-
---Comment vous savez mon nom?
-
---Et vous-même savez le mien, à moins que vous ne l'ayez oublié aussi;
-ce qui ne m'étonnerait pas, d'après ce que je vois.
-
---Je suis réellement confus, señor, mais je vous jure que je ne me
-rappelle pas le moins du monde où nous nous sommes vus déjà.
-
---Allons, puisqu'il faut absolument que je vous redise mon nom, je
-m'exécute; je suis don Lucio Ortega.
-
---Le capitaine espagnol avec lequel je me suis battu! s'écria-t-il avec
-surprise.
-
---Et que vous avez si dextrement désarmé. C'est moi-même, oui,
-caballero.
-
---Oh! Comment ai-je pu oublier cette rencontre qui m'a laissé un si
-charmant souvenir, dit-il en lui tendant la main.
-
---Ainsi, ce señor est de vos amis? reprit le comte.
-
---Oui, mon cher comte, et des plus intimes même.
-
---Pardonnez-moi d'insister; mais vous savez quelles seraient les
-conséquences d'une indiscrétion?
-
---Elles seraient terribles; continuez.
-
---Et vous vous croyez toujours autorisé à répondre de la discrétion de
-ce caballero?
-
---Comme de la mienne, je vous le répète.
-
---C'est bien; agissez à votre guise alors, reprit-il d'un ton bourru.
-
---Écoutez, fit le capitaine, je comprends combien, vous qui ne
-connaissez pas ce señor, vous devez conserver d'inquiétude au fond du
-cœur; nous ne jouons pas un jeu d'enfant, en ce moment; nous engageons
-notre tête dans une partie désespérée; chacun de nous a le droit de
-demander à ses associés des comptes sévères de leur conduite.
-
---En effet, il doit, il me semble, en être ainsi.
-
---Fort bien! Ces comptes, je vais vous les rendre. Malgré lui, et sans
-l'avoir désiré, don Emilio a surpris des secrets de la plus haute
-gravité; ces secrets, je suis convaincu qu'il les conservera au fond
-de son cœur, mais cette certitude que j'ai, moi, vous ne la partagez
-pas; cela est votre droit, je n'ai rien à y objecter, sinon que, dans
-le but seul de vous rassurer, je prendrai, vis-à-vis de mon ami, toutes
-les précautions que vous exigerez. Bien entendu que ces précautions
-n'auront rien de blessant pour l'honneur, ni même pour l'amour-propre
-de don Emilio, que je tiens, avant tout, pour mon ami et que je veux
-ménager quand même.
-
---Je me joins au capitaine, dit vivement le jeune homme, et je me
-mets complètement à votre disposition pour tout ce qu'il vous plaira
-d'exiger de moi; je vous confesse humblement que la politique me cause
-une peur atroce, et que j'éprouve le regret le plus vif et le plus
-sincère de m'être si malencontreusement trouvé ici lorsqu'il m'aurait
-été si facile d'être autre part, où, sans contredit, j'aurais été
-beaucoup mieux.»
-
-La gravité du comte ne tint pas contre cette boutade prononcée avec une
-désespérante naïveté; il éclata de rire.
-
-«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, et bien que notre liaison
-ait commencé sous des auspices assez hostiles, j'espère qu'elle sera
-durable; que bientôt vous deviendrez de mes amis et que je serai des
-vôtres.
-
---Ce sera un grand honneur pour moi, monsieur le comte, répondit-il en
-s'inclinant.
-
---Maintenant que vous avez mis un pied dans nos secrets, il faut que
-vous y entriez tout à fait.
-
---Est-ce donc bien obligatoire?
-
---C'est de toute nécessité.
-
---J'admire comme depuis quelques jours le hasard se plaît à me
-poursuivre et s'obstine à faire de moi un homme politique, quand je
-serais si heureux de ne peindre que des tableaux, moi qui ne suis venu
-que pour cela en Amérique; j'ai eu là une triomphante idée par exemple,
-et j'ai bien choisi mon temps!
-
---Il faut provisoirement en prendre votre parti.
-
---Je le sais bien, et voilà justement pourquoi j'enrage, mais dès qu'il
-me sera possible de faire autrement, je ne me le ferai pas répéter
-deux fois, je vous le certifie.
-
---Jusqu'à nouvel ordre, il est indispensable que vous demeuriez
-avec nous, que vous soyez en quelque sorte notre prisonnier; mais
-rassurez-vous, votre captivité ne sera pas bien dure, nous vous la
-rendrons, ou du moins nous nous efforcerons de vous la rendre aussi
-agréable que possible.
-
---Ainsi vous m'enlevez jusqu'à mon libre arbitre, dit le peintre avec
-un accent tragi-comique.
-
---Il le faut provisoirement.
-
---Hum! Allons, j'y consens, diable soit de la politique! Qu'avais-je
-besoin aussi de venir à San Miguel accompagner ce vieux Dubois.»
-
-Les deux hommes tressaillirent à ce nom.
-
-«Vous connaissez le duc de Mantoue? s'écrièrent-ils.
-
---Ah! Ah! Vous savez de qui je veux parler, il paraît? fît-il avec
-surprise.
-
---Le duc de Mantoue, l'ancien conventionnel, sénateur sous l'Empereur
-Napoléon, venu en Amérique sous le nom de Louis Dubois, dit le comte.
-
---C'est bien cela. Pourquoi donc me recommandait-il si fort de ne pas
-lui donner son titre?
-
---Parce qu'il espérait ne pas être connu; il vient, chassé par les
-Bourbons pour avoir voté la mort du roi Louis XVI, chercher un refuge
-en ce pays et prêter aux insurgés l'appui de son expérience en matière
-de révolution.
-
---Le fait est qu'il doit en savoir long sur ce chapitre, dit le peintre
-en riant.
-
---Mais que disiez-vous donc sur lui; se trouve-t-il réellement à San
-Miguel?
-
---Je l'ai aidé moi-même à y entrer aujourd'hui.
-
---Vous?
-
---Parbleu! Un compatriote ... et tenez, capitaine, nous étions ensemble
-quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
-
---Comment, ce grand vieillard à la mine si altière et aux traits si
-imposants, qui se tenait si droit à cheval à vos côtés?...
-
---C'était lui-même.
-
---Oh! Si je l'avais su! s'écria le capitaine d'un air de dépit.
-
---Qu'auriez-vous donc fait?
-
---Je l'aurais enlevé, ¡vive Dios!
-
---Alors, il est heureux que vous l'ayez ignoré, parce que,
-probablement, il y aurait eu une chaude escarmouche entre nous.»
-
-Le capitaine ne releva pas cette parole.
-
-«Venez, dit-il.
-
---Où me conduisez-vous?
-
---Au Cabildo.
-
---Au Cabildo! Pourquoi faire?
-
---Le gouverneur donne aujourd'hui un grand bal; nous y passerons
-quelques instants.
-
---Hum! Je crains bien que cela cache quelque manoeuvre politique?
-
---Peut-être.
-
---Pourvu que je ne m'y trouve pas encore mêlé malgré moi.
-
---Je tâcherai de vous laisser ignorer ce qui se passera.
-
---Je vous en aurai une grande reconnaissance. Enfin, à la grâce de
-Dieu.»
-
-Les trois hommes, désormais réconciliés, quittèrent le bosquet,
-sortirent de l'Alameda et se dirigèrent vers le Cabildo en causant
-amicalement entre eux.
-
-Les rues étaient illuminées et la population se divertissait de plus en
-plus à tirer des cohetes.
-
-
-
-
-V
-
-LA MONTONERA.
-
-
-_Montonero_ dont le féminin est _montonera_, est un mot essentiellement
-américain, bien que sa racine soit incontestablement espagnole. Il
-signifie littéralement, _monceau, amas, ramassis_; pris dans la
-mauvaise acception du mot, une montonera veut dire une réunion de gens
-de sac et de corde, de bandits sans foi ni loi, de voleurs de grand
-chemin.
-
-Mais telle n'était pas la signification qu'on lui donnait dans le
-principe.
-
-On entendait par montonera une cuadrilla, une guérilla composée de
-bannis politiques, d'insurgés qui faisaient la guerre en partisans à
-leurs risques et périls, mais braves et honnêtes.
-
-Les Espagnols leur imposèrent au commencement du soulèvement des
-colonies contre la métropole, afin de les flétrir dans l'opinion
-publique, ce nom dont ils se glorifièrent et qu'ils tinrent à honneur
-de porter.
-
-Mais lorsque la guerre civile dégénéra en lutte fratricide des citoyens
-entre eux; que les Espagnols furent vaincus et contraints d'abandonner
-le Nouveau Monde, les montoneras dégénérèrent, les hommes véreux de
-tous les partis vinrent s'abriter sous leurs bannières et y chercher
-l'impunité de leurs crimes. Elles ne furent plus alors qu'un ramassis
-de bandits sinistres, ressemblant à s'y méprendre à ces bandes
-d'écorcheurs et de routiers du moyen âge qui désolèrent l'Europe
-pendant si longtemps, et que les gouvernements furent, pendant plus de
-deux siècles, impuissants à détruire ou seulement à réprimer.
-
-Semblant avoir recueilli les traditions de leurs devanciers du vieux
-monde, les montoneros commencèrent à désoler les campagnes, à piller
-les haciendas, à mettre à rançon les villes trop faibles pour leur
-opposer une résistance énergique; et, servant toutes les causes
-moyennant finance, ils adoptèrent tour à tour tous les partis, les
-trahissant sans remords les uns après les autres, et ne voyant dans la
-guerre civile qu'un but: le pillage.
-
-A l'époque où se passe notre histoire, bien que les montoneros fussent
-déjà dégénérés de leur première loyauté, et que nombre de gens sans
-aveu fussent parvenus à se glisser dans leurs rangs, cependant
-ils conservaient encore, du moins en apparence, les principes de
-patriotisme chevaleresque qui avaient présidé à leur création, et leur
-nom n'inspirait pas, ainsi que cela arriva plus tard, la terreur aux
-honnêtes gens et aux citoyens paisibles qu'ils s'étaient donné la
-mission de protéger et de défendre.
-
-Dans une verte vallée, au pied d'une colline boisée d'une médiocre
-hauteur, sur le bord même du río Tucumán, à environ une quinzaine de
-lieues de la ville de San Miguel, une troupe de cavaliers dont le
-nombre pouvait monter à trois cents environ était arrêtée, ou, pour
-mieux dire, campée dans une position délicieuse.
-
-Les soldats, tous revêtus du costume des gauchos de la pampa, les
-traits énergiques et le visage hâlé par le soleil, mais d'une apparence
-sauvage et farouche, étaient pour la plupart armés non seulement de
-sabres et de fusils, mais encore d'une longue et forte lance dont le
-fer était garni d'une banderole d'un rouge vif.
-
-Couchés ou assis au pied des figuiers et des orangers, ils avaient
-planté leurs lances en terre et jouaient, causaient ou dormaient,
-tandis que leurs chevaux erraient à l'aventure, paissant l'herbe verte
-de la plaine.
-
-Quelques sentinelles, disséminées sur des hauteurs assez éloignées,
-immobiles comme des statues de bronze florentin dont elles avaient les
-tons chauds et cuivrés, veillaient à la sûreté commune.
-
-Ces hommes, dont la réputation de bravoure était célèbre dans toute
-la Banda Oriental, composaient la montonera du célèbre Zèno Cabral,
-celui-là même qui avait, disait-on, eu quelques jours auparavant maille
-à partir avec les troupes royales, et dont la ville de San Miguel
-célébrait la victoire à grand renfort de cris et de pétards.
-
-Ce campement sauvage et primitif, qui ressemblait plutôt à une halte
-de bandits qu'à toute autre chose, avait une apparence des plus
-pittoresques, et qui aurait fait l'admiration d'un peintre à la manière
-dé Salvator Rosa.
-
-Presque au centre du campement, au sommet d'un monticule d'une pente
-presque insensible, plusieurs hommes dont les vêtements et les armes
-étaient en meilleur état et les traits moins farouches que ceux de
-leurs compagnons, étaient assis sur l'herbe et causaient tout en fumant
-leur cigarette.
-
-Ces hommes étaient les officiers de la montonera.
-
-Au milieu d'eux se trouvait leur chef, ou le général, ainsi qu'ils le
-nommaient.
-
-Ce chef était un tout jeune homme paraissant au plus vingt-deux ans,
-aux traits fins et délicats, aux manières douces et gracieuses qui,
-aux yeux d'un indifférent, aurait paru peu en état de commander à des
-hommes comme ceux qui s'étaient volontairement rangés sous sa bannière;
-mais un observateur ne se serait pas trompé à l'expression énergique
-répandue sur son beau et calme visage, à l'ampleur peu commune de son
-front pur et bien dessiné, et au regard d'aigle qui s'échappait de ses
-yeux noirs et bien ouverts. Une sombre mélancolie semblait répandue
-sur ses traits, et ce n'était qu'avec des difficultés extrêmes que ses
-compagnons, jeunes gens de son âge pour la plupart et appartenant aux
-premières familles du pays, réussissaient à de longs intervalles à
-amener un sourire triste sur ses lèvres.
-
-La tête appuyée sur la main droite, frisant sans y songer de la main
-gauche ses longues et soyeuses moustaches noires, il laissait errer,
-sans but apparent, ses regards sur l'immense et magnifique panorama
-qui se déroulait devant lui, ne répondant que par des monosyllabes aux
-questions qu'on lui adressait et semblant s'absorber dans une pensée
-intime.
-
-Ses officiers, voyant toutes leurs avances repoussées par leur chef,
-avaient pris le parti de l'abandonner à ses réflexions quelles qu'elles
-fussent, puisqu'il paraissait s'y complaire, et s'étaient mis à causer
-et à rire entre eux, lorsque tout à coup une quarantaine de cavaliers
-apparurent à l'horizon se dirigeant à toute bride vers l'endroit où la
-montonera était campée.
-
-«Eh! dit un des officiers en plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux,
-qui peuvent être ces cavaliers?
-
---Ce sont des nôtres, sans doute, puisque les sentinelles les ont
-laissé passer sans donner l'alarme, répondit un autre officier.
-
---Avons-nous donc des batteurs d'estrade aux environs?
-
---Je ne l'assurerais pas, mais comme le général avait parlé de détacher
-le capitaine Quiroga avec une vingtaine de soldats pour surveiller les
-défilés de la Sierra, et que je ne le vois pas parmi nous, c'est que
-probablement le général a donné suite à son projet.
-
---Ce serait alors sa troupe qui nous rejoindrait?
-
---Je le crois; du reste, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en
-tenir.»
-
-Les cavaliers arrivaient toujours grand train: ils se trouvèrent
-bientôt assez rapprochés pour qu'il fût possible de les reconnaître.
-
-«Vous ne vous étiez pas trompé, don Juan Armero, reprit le premier
-officier, c'est effectivement le capitaine Quiroga; je distingue d'ici
-son long corps maigre qui semble jouer dans ses habits, et sa face
-anguleuse et bourrue qui le fait ressembler à un oiseau de nuit.
-
---Le fait est, répondit don Juan, que le digne capitaine est facile à
-reconnaître; mais vous devriez plus le ménager, don Estevan; vous savez
-que le général l'aime beaucoup et peut-être lui déplairait-il d'en
-entendre parler ainsi.
-
---Au diable! Si j'en dis du mal; le capitaine Quiroga est un brave et
-digne soldat que j'aime et que j'apprécie fort moi-même; mais cela ne
-va pas jusqu'à lui trouver la tournure d'un Adonis.
-
---Ce dont il se soucie fort peu sans doute, señores, dit Zèno Cabral en
-se mêlant tout à coup à la conversation; il se contente d'être un de
-nos officiers les plus braves et les plus expérimentés, et cela suffit.
-
---¡Caramba! Général, et nous aussi nous l'aimons tous, ce vieux brave,
-qui pourrait être notre père, et qui nous conte, pendant les nuits de
-bivouac, de si bonnes histoires de l'ancien temps.»
-
-Le chef des partisans sourit sans répondre.
-
-«Mais que nous amène-t-il ici? s'écria tout à coup don Estevan
-Albino, l'officier qui le premier avait parlé, Dieu me pardonne si je
-n'aperçois pas les plis d'une robe et si je ne vois pas flotter une
-mantille.
-
---Deux robes et deux mantilles, s'il vous plaît, don Estevan, et même
-davantage, si je ne me trompe, répondit plus posément don Juan Armero.
-
---¡Válgame Dios! dit en riant le jeune officier, le vieux reître nous
-amène toute une volée de cotillons.»
-
-Les officiers se levèrent; quelques-uns ouvrirent des lorgnettes et se
-mirent à examiner attentivement la troupe qui arrivait, se perdant en
-commentaires sur la prise faite par le vieil officier, et qu'il amenait
-avec lui.
-
-Zèno Cabral était retombé dans son mutisme, indifférent en apparence
-à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui
-colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce
-calme affecté et dénotaient qu'il était en proie à une vive émotion
-intérieure.
-
-Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et
-s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe
-d'officiers, reconnaissable au drapeau buenos-airien, dont la hampe
-était fichée en terre auprès du général et qui flottait en longs plis
-au caprice de la brise.
-
-Sur le passage des cavaliers, les montoneros se relevaient, les
-regardaient curieusement; puis ils les suivaient en riant et en
-ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied
-du monticule où les attendaient les officiers, ils se trouvèrent
-littéralement enveloppés d'une foule compacte que le capitaine Quiroga
-se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste,
-il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.
-
-Les officiers n'avaient point calomnié le digne capitaine. A part la
-différence du costume, il ressemblait trait pour trait à don Quichotte,
-lors de sa deuxième sortie.
-
-C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et
-anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec
-d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents
-gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et
-violacées.
-
-Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait
-aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie
-était éclairée par une telle expression de bravoure, de franchise et
-de bonté, qu'à première vue on se sentait malgré soi entraîné vers ce
-vieil officier, car il avait au moins cinquante ans, et tout disposé à
-l'aimer.
-
-Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de
-lance que leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à
-grand-peine qu'il parvint à s'en débarrasser.
-
-«Diable soit des curieux! dit le bon capitaine, en mettant lestement
-pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.»
-
-Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quitté
-la selle, il gravit le monticule où les officiers étaient réunis.
-
-Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux; parmi
-ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par
-leur costume, leurs manières, appartenir à la haute société.
-
-Les montoneros, malgré l'indiscrète curiosité qui les animait,
-n'avaient pas osé, par respect pour leur chef, dépasser la limite
-naturelle tracée par le pied du monticule. Groupés en désordre autour
-des soldats demeurés à la garde des chevaux, ils fixaient des regards
-ardents sur les officiers.
-
-Ceux-ci s'étaient rangés à droite et à gauche de Zèno Cabral et avaient
-livré un libre passage au capitaine Quiroga et à ceux qu'il amenait
-avec lui. Zèno Cabral s'était levé lentement, et la main appuyée sur
-la poignée de son sabre, le visage froid et impassible, les sourcils
-froncés, il attendait que son subordonné prît la parole.
-
-Le capitaine, après avoir d'un geste ordonné de s'arrêter à ceux
-qui le suivaient, fit quelques pas en avant et, après avoir salué
-militairement, il demeura immobile sans prononcer un mot. Parmi toutes
-ces qualités, le digne capitaine comptait celle de ne pas être orateur;
-son mutisme était passé en proverbe dans la cuadrilla.
-
-Don Zèno comprit que, s'il n'interrogeait pas le capitaine, celui-ci ne
-se résoudrait jamais à parler le premier; il fit un effort sur lui-même
-et affectant une indifférence fort loin sans doute de sa pensée:
-
-«Vous voici donc de retour, capitaine Quiroga? dit-il.
-
---Oui, général, répondit laconiquement l'officier.
-
---Et avez-vous complètement rempli la mission délicate que je vous
-avais confiée?
-
---Je le crois, général.
-
---Vous avez surpris les ennemis de la patrie?
-
---Ceux-là ou d'autres, général, je me suis emparé des gens que vous
-m'aviez désignés lorsqu'ils ont débouché du ravin; maintenant, s'ils
-sont ennemis de la patrie ou non, je l'ignore, cela ne me regarde pas.
-
---C'est juste,» fit don Zèno Cabral, qui traînait évidemment la
-conversation en longueur et hésitait à en attaquer le point réellement
-intéressant pour lui.
-
-Le capitaine ne répondit pas.
-
-Don Zèno reprit au bout d'un instant, en tourmentant, avec une colère
-contenue, la dragonne de son sabre:
-
-«Mais enfin qu'avez-vous fait?»
-
-En ce moment, une des prisonnières écarta par un geste brusque le
-capitaine, et faisant un pas en avant:
-
-«Ne le savez-vous pas, don Zèno Cabral,» dit-elle d'une voix ironique
-et hautaine en rejetant, d'un geste plein de noblesse, sur ses épaules
-le rebozo de dentelles noires qui voilait son visage.
-
-Les officiers étouffèrent un cri d'admiration à la vue de la beauté
-souveraine de cette femme.
-
-Don Zèno Cabral fit un pas en arrière en se mordant les lèvres avec
-dépit, tandis que son visage se couvrait d'une pâleur mortelle.
-
-«Madame, dit-il, les dents serrées, vous êtes prisonnière, et ne devez
-parler, ne l'oubliez pas, que si on vous interroge.»
-
-Un sourire de mépris crispa les lèvres de la dame: elle haussa
-légèrement les épaules et fixa sur le partisan un regard d'une
-expression telle que, malgré lui, il détourna les yeux.
-
-Cette femme, dans toute la force et la plénitude de sa beauté,
-paraissait âgée de vingt-sept à vingt-huit ans, bien qu'en réalité
-elle en eût environ trente-trois. Ses traits, d'une régularité de
-lignes extrême, réalisaient l'idéal de la beauté romaine; ses yeux
-noirs, pleins de feu et de passion, son front pur, sa bouche mignonne,
-sa peau fine et veloutée, son teint légèrement doré par le soleil,
-et, plus que tout, l'expression hautaine et railleusement cruelle de
-sa physionomie saisissait et inspirait pour elle une répulsion dont
-il était impossible de se rendre compte au premier abord; sa taille
-majestueuse, ses gestes pleins de noblesse, tout en cette femme, par un
-contraste inexplicable, effrayait au lieu d'attirer. On devinait les
-rugissements de la bête fauve dans les modulations harmonieuses de sa
-voix, et les griffes du tigre apparaissaient sous ses ongles roses.
-
-«Prenez garde à ce que vous faites, caballero, reprit-elle; je suis
-étrangère, moi; je voyage paisiblement; nul n'aie droit de m'arrêter,
-ou seulement d'entraver ma course.
-
---Peut-être, madame, répondit froidement le partisan; mais, je vous le
-répète, lorsque je vous interrogerai, alors, mais alors seulement, je
-vous permettrai de me répondre.
-
---Suis-je donc tombée entre les mains de bandits sans foi ni loi?
-reprit-elle avec mépris. Suis-je au pouvoir d'écumeurs du désert? Du
-reste, la façon dont jusqu'à présent j'ai été traitée, et la vue de
-l'homme devant lequel on m'a conduite, me le feraient supposer.»
-
-Un murmure de colère, réprimé aussitôt par un geste de Zèno Cabral,
-s'éleva parmi les officiers à cette imprudente provocation.
-
-«Où est le guide que nous soupçonnions de trahison! dit le partisan en
-se retournant vers le capitaine.
-
---Je m'en suis emparé, répondit celui-ci.
-
---Fort bien. Avez-vous acquis des preuves de sa trahison?
-
---D'irrécusables, mon général.
-
---Qu'on l'amène.»
-
-Il se fit un mouvement parmi les soldats; quelques-uns se détachèrent
-du groupe qui entourait les prisonniers et amenèrent, en le rudoyant,
-devant leur chef un métis à la mine chafouine, aux yeux louches et
-aux membres trapus, que, pour plus de sûreté sans doute, ils avaient
-solidement garrotté avec un lasso.
-
-Don Zèno Cabral considéra un instant cet homme, qui se tenait humble et
-tremblant devant lui, avec un singulier mélange de pitié et de dégoût.
-
-«Vous êtes convaincu de trahison, lui dit-il enfin. J'ai le droit de
-vous faire pendre; je vous accorde cinq minutes pour recommander votre
-âme à Dieu.
-
---Je suis innocent, noble général, murmura le misérable en tombant à
-genoux et en courbant craintivement la tête.»
-
-Le partisan haussa les épaules et se retourna vers les officiers avec
-lesquels il commença à causer à voix basse, d'un air indifférent,
-sans paraître écouter les prières que le prisonnier continuait à lui
-adresser d'un ton pleurard.
-
-Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. Un silence funèbre planait sur la
-foule attentive des montoneros.
-
-C'est toujours une chose grave qu'une condamnation à mort, prononcée
-froidement, résolument et sans appel, même pour des hommes habitués à
-jouer leur vie sur un coup de dé, comme ceux qui assistaient à cette
-scène; aussi, malgré eux, se sentaient-ils saisis d'un secret effroi,
-augmenté encore par les notes dolentes de la voix du misérable qui se
-tordait de peur au milieu d'eux et implorait en sanglotant la pitié de
-leur chef.
-
-Celui-ci se retourna et, faisant un signe au capitaine Quiroga:
-
-«Il est temps, dit-il.
-
---Caray, dit le capitaine, il y a assez longtemps que le _pícaro_
-cherche la potence, il ne l'aura pas volée; ce sera au moins une
-satisfaction pour lui à son dernier moment.»
-
-Cette singulière boutade de la part d'un homme qui parlait si peu
-d'habitude, étonna tout le monde et, changeant subitement le cours des
-idées des partisans, les fit éclater en rires moqueurs et en quolibets
-à l'adresse du condamné, qui dès lors perdit tout espoir.
-
-Un soldat était monté sur un arbre situé à quelques pas seulement,
-et avait attaché son lasso à la maîtresse branche. Le capitaine
-ordonna que l'espion fût amené sous l'arbre, et un nœud coulant fut
-immédiatement jeté autour de son cou.
-
-«Arrêtez! s'écria la prisonnière en s'interposant vivement, cet homme
-est à moi; prenez garde à ce que vous allez faire.»
-
-Il y eut un instant d'hésitation; le misérable respira, il se crut
-sauvé.
-
-«Prenez garde vous-même, señora, répondit durement Zèno Cabral, moi
-seul commande ici.
-
---Je suis la marquise de Castelmelhor, reprit-elle, l'épouse du général
-de Castelmelhor; chaque goutte du sang de cet homme coûtera la vie à
-des milliers de vos compatriotes.
-
---Vous êtes étrangère, madame, femme, vous l'avez dit vous-même, d'un
-général Portugais qui est entré il y a quelques jours à peine sur
-notre territoire pour le ravager; songez à vous, et n'intercédez pas
-davantage pour ce misérable.
-
---Mais, fit-elle avec une ironie cruelle, n'êtes-vous pas Portugais
-vous-même, señor, Portugais d'origine, du moins?
-
---Assez, madame; par respect pour vous-même, n'insistez pas; cet homme
-est coupable, il est condamné, il doit mourir, il mourra.»
-
-En ce moment, une seconde femme qui jusqu'à ce moment était demeurée
-confondue au milieu des prisonniers, s'élança vivement en avant, et
-saisissant par un geste fébrile le bras du partisan, tandis que des
-larmes inondaient son visage pâli par l'émotion:
-
-«Et à moi, don Zèno, s'écria-t-elle avec une expression navrante, et à
-moi! Si je vous demandais la grâce de cet homme, me la refuseriez-vous?
-
---Oh! s'écria le partisan avec désespoir, vous ici, vous doña Eva!
-
---Oui, moi, moi, don Zèno, qui vous supplie par ce que vous avez de
-plus cher, de pardonner.»
-
-Le partisan la considéra pendant quelques secondes avec une expression
-d'amour, de colère et de douleur impossible à rendre, tandis que,
-haletante, désolée, les yeux pleins de larmes et les mains jointes,
-presque agenouillée devant lui, elle lui adressait une prière muette;
-puis, tout à coup, faisant un effort suprême sur lui-même et reprenant
-son masque froid et impassible, il se redressa et, croisant les bras
-sur la poitrine:
-
-«C'est impossible, dit-il; obéissez, capitaine.»
-
-Celui-ci ne se fit pas répéter l'ordre. Le misérable espion, saisi par
-des mains de fer, fut enlevé dans l'espace et lancé dans l'éternité
-avant d'avoir eu même une parfaite perception de ce dénoûment imprévu.
-
-La jeune fille, car la personne qui avait essayé vainement de
-s'interposer entre la justice et la clémence du partisan, était une
-jeune fille, presque une enfant, âgée de quinze ans à peine, saisie
-d'effroi à la vue de ce hideux spectacle, terrifiée par les cris d'une
-joie brutale proférés par les soldats, s'était affaissée sur elle-même,
-les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, à demi évanouie,
-son beau et doux visage était couvert d'une pâleur mortelle; les
-longues tresses de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules,
-et ses yeux si doux et si tendres, dont l'azur semblait refléter le
-bleu du ciel, étaient voilés et éteints par la douleur, tandis qu'un
-mouvement nerveux agitait tout son corps.
-
-La marquise s'approcha d'elle, la releva froidement et lui montrant le
-partisan d'un geste de souverain mépris.
-
-«Debout! Ma fille, lui dit-elle, cette posture ne convient qu'aux
-suppliants ou aux coupables, et vous n'êtes, grâce à Dieu, ni l'un ni
-l'autre! Ne vous avais-je pas prévenue que cet homme avait un cœur de
-tigre?
-
---Oh! Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en cachant son visage dans son
-sein, que je souffre!»
-
-A ces paroles prononcées avec une expression déchirante, le partisan
-fit un brusque mouvement comme pour s'élancer Vers la jeune fille.
-
-Mais la marquise, se redressant avec une fierté léonine, le cloua en
-place d'un regard méprisant.
-
-«Arrière, señor! lui dit-elle; ni ma fille, ni moi, nous ne vous
-connaissons. Nous sommes vos prisonnières; si vous l'osez, faites-nous
-tuer aussi, comme vous nous en avez presque menacées.»
-
-A cette voix dont l'accent cruel le rappela subitement à lui-même, le
-partisan reprit son sang-froid et répondit d'un ton incisif:
-
-«Non pas vous, madame; nous ne tuons pas les femmes, nous autres; c'est
-bon pour les soldats du roi, cela; mais vos complices seront fusillés
-avant une heure.
-
---Que m'importe!» répondit-elle en lui tournant le dos.
-
-Et, soutenant sa fille dans ses bras, elle alla d'un pas ferme se mêler
-de nouveau aux prisonniers.
-
-Cette scène étrange, incompréhensible pour tous les assistants, avait
-plongé les officiers et les soldats dans la stupéfaction la plus
-profonde.
-
-Jusqu'alors ils avaient connu leur chef brave, téméraire même, dur aux
-autres comme à lui-même, d'une extrême sévérité en fait de discipline,
-mais juste, humain, et ne commandant jamais de sang-froid la mort des
-malheureux prisonniers que les hasards de la guerre faisaient tomber
-en son pouvoir. Aussi ce changement subit dans l'humeur de leur chef,
-cette cruauté dont il faisait preuve, les étonnait et les remplissait
-à leur insu d'une terreur secrète; ils comprenaient instinctivement
-qu'il fallait que cet homme, si froid et si impassible d'ordinaire,
-eût de bien puissants motifs pour agir comme il le faisait et donner
-ainsi tout à coup un complet démenti à la clémence dont jusqu'alors il
-avait fait preuve en toute occasion; aussi, bien qu'en apparence, cette
-cruauté parût révoltante, nul cependant n'osait le blâmer, et ceux de
-ses officiers qui, intérieurement, se sentaient disposés à l'accuser,
-ne pouvaient se décider à le faire.
-
-Cependant, don Zèno Cabral, sans paraître remarquer l'émotion produite
-par cette scène, se promenait à grands pas sur l'emplacement même où
-elle avait eu lieu, les bras derrière le dos et la tête penchée sur la
-poitrine, semblant en proie à une vive agitation.
-
-Les officiers se tenaient à l'écart, l'examinant à la dérobée,
-attendant avec une visible anxiété la détermination que, sans doute, il
-ne tarderait pas à prendre, détermination dont dépendait la vie ou la
-mort des malheureux prisonniers.
-
-Le capitaine Quiroga s'approcha enfin de lui et lui barra
-respectueusement le passage au moment où, après avoir terminé sa
-promenade dans un sens, il se retournait pour la continuer dans un
-autre.
-
-Don Zèno releva la tête.
-
-«Que voulez-vous? dit-il.
-
---L'ordre, mon général.
-
---Quel ordre?
-
---La confirmation de celui que vous m'avez donné.
-
---Moi! fit-il avec étonnement.
-
---Oui, mon général, je désire savoir s'il faut immédiatement fusiller
-les douze prisonniers brésiliens qui sont là.»
-
-Le partisan tressaillit comme si un serpent l'avait piqué, il lança à
-la dérobée un regard à la jeune fille; elle pleurait, le visage caché
-dans le sein de sa mère.
-
-«Quels sont ces hommes? dit-il.
-
---Pas grand-chose, de pauvres diables de peones, je crois.
-
---Ah! Pas de soldats?
-
---Aucun.
-
---Cependant, ils se sont défendus.
-
---Dame, général! C'était leur droit.»
-
-Le partisan fixa son clair regard sur le visage impassible du vieux
-soldat.
-
-«Ah! dit-il, combien vous ont-ils tué d'hommes.
-
---Deux et blessé cinq, mais loyalement.
-
---Je vous trouve bien tendre aujourd'hui, capitaine Quiroga, dit-il
-d'un ton de sarcasme.
-
---Je suis juste comme toujours, général,» répondit-il en le regardant
-bien en face.
-
-Le partisan pâlit à cette dure apostrophe, mais se remettant aussitôt:
-
-«Merci, mon vieil ami, reprit-il en lui tendant la main, merci
-de m'avoir rappelé ce que je me dois à moi-même. Qu'on sonne le
-boute-selle, nous partons pour San Miguel, señores. Capitaine, je
-laisse les prisonniers sous votre garde, qu'ils soient traités avec
-douceur.
-
---Bien, Zèno, je vous reconnais, répondit le vieux soldat d'une voix
-basse et concentrée en se penchant sur la main que lui tendait son chef
-et la baisant; bien, mon ami.
-
---Allons, señores, à cheval!» cria le partisan en se retournant pour
-cacher son émotion.
-
-
-
-
-VI
-
-LA TERTULIA.
-
-
-Le Cabildo de San Miguel de Tucumán resplendissait de bruit et de
-lumières; le peuple réuni sur la plaza Mayor voyait par les fenêtres
-ouvertes la foule des invités, hommes et femmes, dans leurs plus
-magnifiques costumes et les plus brillantes toilettes encombrer les
-salons.
-
-Le gouverneur donnait une tertulia de gala pour célébrer, style
-officiel, l'éclatante victoire remportée par le célèbre et valeureux
-chef de partisans, don Zèno Cabral, sur les troupes du roi d'Espagne.
-
-La joie éclatait et débordait de toutes parts du Cabildo sur la place
-et de la place dans les rues, où le peuple, ramassant les miettes
-éparpillées de la fête officielle, se divertissait à sa manière, riant,
-chantant, dansant et échangeant deci et delà, tant il était content,
-quelques coups de couteau.
-
-La tertulia avait pris un nouveau lustre de l'arrivée de M. Dubois,
-qui, bien que tout le monde connût son titre de duc de Mantoue, avait
-préféré conserver le nom modeste qu'il avait adopté à son débarquement
-en Amérique; disant avec une bonhomie charmante à ceux qui lui
-reprochaient cet incognito acharné auquel personne n'était trompé, que
-le nom de Dubois lui rappelait les plus belles années de sa jeunesse,
-alors qu'il luttait sur les bancs de la Convention nationale pour
-conquérir à son pays la république et des institutions libérales, et
-qu'il croyait bien faire de reprendre ce nom, maintenant qu'au déclin
-de sa vie il venait, dans un autre hémisphère, soutenir, de toute
-l'influence que lui donnait son expérience, le maintien des mêmes
-principes et le triomphe des mêmes idées.
-
-A cela, les interrogateurs ne trouvaient rien à répondre et se
-retiraient charmés de l'esprit et des manières du vieux conventionnel,
-et, hâtons-nous de le signaler, intérieurement flattés de posséder dans
-leurs rangs un de ces titans de la Convention nationale française qui,
-de leurs chaises curules, avaient fait trembler le monde, et que la
-foudre elle-même avait été impuissante à anéantir.
-
-Vers neuf heures et demie du soir, au moment où la fête atteignait son
-apogée, le capitaine don Luis Ortega, le peintre Émile Gagnepain et le
-comte de Mendoça entrèrent dans le Cabildo et firent leur apparition
-dans les salons.
-
-Grâce au capitaine, l'artiste français avait changé son costume de
-gaucho, terni et usé par l'usage, contre un splendide vêtement de
-chacrero buenos-airien qui le rendait presque méconnaissable.
-
-La présence des nouveaux arrivants fut peu remarquée dans le tourbillon
-de la fête et ils purent, sans attirer l'attention, se mêler à la foule
-des invités qui encombraient littéralement les salles de réception.
-
-Le peintre français eut un instant de bonheur en contemplant cette
-fête dont l'ensemble et l'ordonnance ressemblaient si peu à ce que, en
-pareille circonstance, nous sommes accoutumés à voir en Europe.
-
-Le Cabildo, ancien palais du gouverneur de la province, avait à la
-vérité des salles vastes et bien aérées, mais dont l'ameublement,
-plus que mesquin, formait un contraste frappant avec les toilettes
-magnifiques des invités.
-
-Les murs peints à la chaux étaient entièrement nus, des banquettes
-alignées sur deux rangs complétaient tout l'ameublement des salons,
-éclairés au moyen de bougies et de guirlandes de verres de couleur
-dissimulés tant bien que mal au milieu de bouquets de fleurs
-artificielles; sur une estrade placée au centre du salon du milieu se
-tenait un orchestre composé d'une quinzaine de musiciens qui, jouant à
-peu près _ad libitum_, formaient avec leurs instruments le plus odieux
-charivari qui se puisse imaginer.
-
-Mais la joie et l'enthousiasme patriotique éclataient sur tous les
-visages; les invités semblaient fort peu se soucier que la musique
-fût bonne où mauvaise, pourvu qu'elle leur permît de danser, ce dont
-ils s'acquittaient avec un entrain réellement réjouissant, sautant et
-gambadant à qui mieux mieux avec des cris de joie et des frémissements
-de plaisir.
-
-Au milieu de la foule, le général commandant et le gouverneur se
-promenaient suivis d'un nombreux état-major étincelant de broderies,
-rendant d'un air protecteur les saluts qu'on leur adressait.
-
-Près d'eux se tenait M. Dubois, droit, sec et roide, dans son habit
-noir à la française et ses culottes courtes, formant, avec ceux qui
-l'entouraient, le plus étrange et le plus singulier contraste.
-
-Le peintre eut peine à retenir un éclat de rire en l'apercevant, et
-il essaya de se dissimuler au milieu des groupes; mais ce fut peine
-perdue, M. Dubois l'aperçut et vint droit à lui.
-
-Force fut au peintre de l'attendre.
-
-«Mon jeune ami, dit M. Dubois en passant son bras sous le sien et en
-l'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre déserte en ce moment, je
-suis heureux du hasard qui me fait vous rencontrer, j'ai à causer
-sérieusement avec vous.
-
---Sérieusement? fit l'artiste avec un geste de désappointement; diable!
-
---Oui, reprit-il en souriant, vous allez voir.
-
---C'est que je ne suis guère sérieux de ma nature, reprit-il; je suis
-artiste, moi, vous le savez, peintre, amant passionné de l'art; c'est
-justement pour échapper aux exigences de la vie sérieuse que j'ai
-abandonné la France pour venir en Amérique.
-
---Alors, vous êtes bien tombé, fit M. Dubois avec une pointe d'ironie.
-
---Je commence à croire que j'ai eu tort.
-
---C'est possible, mais revenons à notre affaire.
-
---Comment? Il s'agit donc d'une affaire?
-
---Pardieu tout n'est-il pas affaire dans la vie.
-
---Hum!» fit l'artiste d'un air peu convaincu.
-
-M. Dubois prit un air paterne et, saisissant un bouton de l'habit de
-son interlocuteur, sans doute pour l'empêcher de s'échapper:
-
-«Écoutez-moi avec attention, dit-il; les quelques jours que j'ai eu
-l'avantage de passer en votre compagnie m'ont permis d'étudier votre
-caractère et de l'apprécier à sa juste valeur; vous êtes un jeune homme
-intelligent, sage, modeste; vous me plaisez.
-
---Vous êtes bien bon, murmura machinalement Émile pour répondre.
-
---Je veux faire quelque chose pour vous.
-
---C'est une idée cela; avez-vous du crédit?
-
---Beaucoup; beaucoup plus même que, sans doute, vous ne vous l'imaginez.
-
---Alors, rendez-moi un service.
-
---Lequel? Parlez. J'ai à cœur de m'acquitter de ce que je vous dois.
-
---Bah! Ce n'est rien cela; n'en parlons pas.
-
---Parlons-en, au contraire.
-
---Non, non, je vous en prie, rendez-moi plutôt le service que je vous
-demande.
-
---Lequel?
-
---Celui de me procurer, ce soir même, une escorte respectable pour que
-je puisse sans danger atteindre Buenos Aires.
-
---Que voulez-vous faire à Buenos Aires?
-
---M'embarquer sur le premier navire qui mettra à la voile, afin de fuir
-le plus tôt possible cet effroyable pays où on ne parle que politique
-et où la vie tourne tellement à la tragédie, qu'elle devient impossible
-à tout homme qui, comme moi, n'existe que pour l'art.»
-
-Le diplomate avait écouté le peintre, le sourire sur les lèvres.
-
-«Vous avez tout dit? lui demanda-t-il.
-
---A peu près; il ne me reste qu'à ajouter que, si vous me rendez cet
-immense service, vous me ferez le plus heureux des hommes, et je vous
-en conserverai une éternelle reconnaissance; ce que je vous demande là
-est bien facile, il me semble?
-
---Tout ce qu'il y a de plus facile.
-
---Alors je puis compter sur votre obligeance?
-
---Je ne dis pas cela.
-
---Comment, vous me refusez?
-
---Pour votre bien; dans votre intérêt même je dois le faire.
-
---Parbleu, voilà qui est fort par exemple! s'écria l'artiste tout
-désappointé.
-
---Mieux que vous, je sais ce qui vous convient, laissez-moi m'expliquer.
-
---Parlez, mais je vous avertis d'avance que vous ne réussirez pas à me
-convaincre.
-
---Peut-être; je disais donc, lorsque vous m'avez interrompu, reprit-il
-imperturbablement, que vous me plaisez. Appelé par la confiance des
-hommes éclairés qui jouent le premier rôle dans la glorieuse révolution
-de ce noble pays, à occuper une place éminente dans leurs conseils,
-j'ai besoin près de moi d'un homme honnête, intelligent, auquel je
-puisse me fier, qui sache l'espagnol, que j'ignore, et que je suis trop
-vieux pour apprendre: en un mot, qui me soit dévoué et qui soit pour
-moi plutôt un ami qu'un secrétaire; cet homme, après mûres réflexions,
-je l'ai choisi; c'est vous.
-
---Moi?
-
---Oui, mon ami.
-
---Merci de la préférence.
-
---Ainsi, vous acceptez?
-
---Moi! Je refuse! Je refuse de toutes mes forces, au contraire.
-
---Allons donc, ce n'est pas sérieux?
-
---Mon cher monsieur Dubois, je ne plaisante pas avec ces choses-là,
-c'est trop grave.
-
---Bah! Bah! Vous réfléchirez.
-
---Mes réflexions sont faites, ma résolution immuable: je vous répète
-que je refuse. Ah çà, mais c'est une épidémie: tout le monde s'obstine
-à faire de moi, contre ma volonté, un homme politique; il y aurait, sur
-mon honneur, de quoi me rendre fou.»
-
-Le diplomate haussa légèrement les épaules, et, frappant amicalement
-sur le bras du peintre:
-
-«La nuit porte conseil, dit-il; demain, vous me répondrez.»
-
-Et il se détourna comme pour le quitter.
-
-«Mais je vous jure.... fit Émile.
-
---Je n'écoute rien, interrompit-il; dansez, amusez-vous, demain nous
-causerons.»
-
-Et il le laissa.
-
-«Ils ont tous le diable au corps! s'écria le jeune homme en frappant du
-pied avec colère dès qu'il fut seul; quelle singulière manie de vouloir
-à toute force faire de moi un homme sérieux! Bien fin qui m'attrapera
-demain à Tucumán; je partirai cette nuit, je m'échapperai coûte que
-coûte. Cette vie est un enfer, je n'y puis tenir plus longtemps; mais
-le conseil que m'a donné M. Dubois n'est pas mauvais; je veux profiter
-des quelques heures de liberté qui me restent pour me divertir, si cela
-m'est possible.»
-
-Après cet aparté pendant lequel il exhala le plus fort de sa colère, le
-peintre rentra dans le bal.
-
-La fête continuait plus folle et plus échevelée que lorsque son
-compatriote l'avait entraîné à l'écart; on dansait dans tous les angles
-des salons, non pas nos froides et insipides contredanses françaises,
-où il est de bon goût de marcher en se tenant roide et guindé, mais les
-gracieuses _samba juecas_, les _jotas_, enfin toutes ces délicieuses
-danses espagnoles si pleines de laisser-aller, de mouvement, d'abandon
-et de _salero_, dont la liberté ne dépasse jamais une certaine limite
-et qui, cependant, permettent aux femmes de développer toutes les
-grâces voluptueuses que Dieu a mises en elles, sans choquer le regard
-inquisiteur du plus austère moraliste.
-
-Le peintre, inconnu à tous ceux qui l'entouraient et parlant trop
-difficilement l'espagnol, que cependant il comprenait fort bien, pour
-essayer d'entamer une conversation quelconque avec ses voisins, s'était
-appuyé l'épaule contre le mur et les bras croisés sur la poitrine, il
-suivait des yeux avec un intérêt de plus en plus vif les danses qui
-tourbillonnaient devant lui, lorsque tout à coup la musique se tut, la
-danse s'arrêta subitement et un grand mouvement s'opéra dans la foule.
-
-De grands cris, cris joyeux, hâtons-nous de le dire, se faisaient
-entendre sur la place; puis la foule reflua dans le Cabildo, se sépara
-brusquement en deux parts, laissant un large espace vide au milieu des
-salles.
-
-Le gouverneur, le général et une vingtaine d'officiers s'avancèrent
-alors dans cette baie qui leur était ouverte, au-devant des nouveaux
-invités qui arrivaient et qu'ils étaient loin d'attendre, mais que,
-cependant, ils se préparaient à recevoir avec un empressement joyeux.
-
-A l'apparition dans le salon des nouveaux venus, les cris éclatèrent
-avec une force inouïe, les chapeaux et les mouchoirs furent agités avec
-enthousiasme.
-
-C'est que ceux qui entraient alors étaient les véritables héros de la
-fête.
-
-Don Zèno Cabral, que l'on croyait campé à dix lieues de San Miguel de
-Tucumán, entrait au Cabildo avec tout l'état-major de sa montonera.
-
-A la vue de ces hardis partisans qui avaient remporté quelques jours
-auparavant un avantage signalé sur les Espagnols, la joie devint du
-délire. Chacun se précipita vers eux pour les voir et les féliciter,
-et, dans le premier mouvement d'enthousiasme, ils coururent réellement
-le danger d'être étouffés par leurs admirateurs.
-
-Cependant, peu à peu les démonstrations, sans cesser d'être vives,
-se calmèrent, les groupes se désunirent, la foule s'écoula et la
-circulation se rétablit dans les salons que, pendant quelques instants,
-le peuple de la place avait presque envahis.
-
-La fête recommença.
-
-Mais les invités, dont la curiosité était excitée au plus haut point
-et qui ne pouvaient se rassasier de regarder ces hommes qu'ils
-considéraient presque comme des sauveurs, n'y apportaient plus ni le
-même entrain ni le même élan.
-
-Le peintre, fatigué du rôle secondaire qu'il jouait au milieu de ces
-gens dont il lui était impossible de comprendre les aspirations ou de
-partager l'enthousiasme, avait quitté l'angle du salon où, pendant
-si longtemps, il était demeuré seul, admirant en silence la scène
-enivrante qui se déroulait devant lui, et il cherchait à se frayer un
-passage à travers la foule pour gagner incognito la place, espérant
-s'échapper facilement au milieu du tumulte causé par la venue des
-montoneros, lorsqu'il se sentit toucher légèrement l'épaule.
-
-Il se retourna et retint avec peine une exclamation de mauvaise humeur,
-en reconnaissant ses deux compagnons de l'Alameda, ceux qui l'avaient
-aidé à s'introduire dans le Cabildo; en un mot, le capitaine espagnol
-et le comte de Mendoça.
-
-Tous deux étaient déguisés et avaient endossé un costume semblable à
-celui que portait le jeune Français.
-
-«Où allez-vous donc ainsi?» lui demanda le comte en ricanant.
-
-Nous devons rendre cette justice au peintre que, s'il n'avait pas
-complètement oublié les deux hommes dont il était si fatalement le
-prisonnier sur parole, du moins, dans son for intérieur, espérait-il
-échapper à leur vigilance et comptait-il sur le hasard pour leur
-échapper.
-
-«Moi? répondit-il surpris à l'improviste et ne sachant quelle excuse
-donner.
-
---Certes vous, fit le comte.
-
---Mon Dieu, dit-il de l'air le plus indifférent qu'il put affecter,
-on étouffe dans ces salons, j'allais sur la place en quête d'un air
-respirable quelconque.
-
---Voilà tout?
-
---Parfaitement.
-
---Qu'à cela ne tienne, comme vous nous éprouvons le besoin de prendre
-l'air, nous vous accompagnerons, reprit le comte.
-
---Soit, je ne demande pas mieux,» dit-il.
-
-Ils firent quelques pas vers la sortie. Mais le jeune homme, se
-ravisant tout à coup, s'arrêta et, se tournant brusquement vers ses
-deux gardes du corps qui le suivaient pas à pas:
-
-«Parbleu! leur dit-il résolument, je change d'avis; et, puisque
-l'occasion d'une explication entre nous se présente, je veux en
-profiter.
-
---Qu'est-ce à dire? fit le comte avec hauteur.
-
---Laissez parler ce caballero, dit le capitaine, je suis certain qu'il
-a quelque chose d'intéressant à nous apprendre.
-
---Oui, señor, de fort intéressant même, pour moi!
-
---Ah! Ah! murmura le comte; voyons donc cela, ce doit être curieux.
-
---Vous croyez?
-
---J'en suis convaincu.
-
---Mais, pardon, reprit le comte, n'êtes-vous pas comme nous, cher
-seigneur, d'avis qu'il est inutile de mettre le public dans la
-confidence de choses qui nous regardent seuls?
-
---Je comprends que vous ayez intérêt à rechercher le mystère;
-malheureusement telle n'est pas mon opinion; je désire, au contraire,
-que la plus grande publicité soit donnée à cet entretien.
-
---Voilà qui est fâcheux.
-
---Pourquoi donc cela?
-
---Parce que, dit froidement le comte en sortant de dessous son poncho
-un pistolet tout armé, si vous dites un mot de plus, si vous ne nous
-suivez pas à l'instant, je vous brûle la cervelle.»
-
-Le peintre éclata de rire.
-
-«Vous ne seriez pas assez niais pour le faire, dit-il.
-
---Et pour quelle raison?
-
---Parce que vous seriez immédiatement arrêté, que de grands intérêts
-vous obligent à demeurer inconnu, et que ma mort ne vous offrirait pas
-d'assez grands avantages pour que vous risquiez de sacrifier ainsi
-votre sûreté personnelle au plaisir de me tuer.
-
---¡Cuerpo de Cristo! s'écria en riant le capitaine; bien répondu sur ma
-foi! Vous êtes battu, mon cher comte.
-
---Tout n'est pas fini entre nous, dit le comte, en grinçant des dents,
-mais en faisant disparaître son arme.
-
---Je m'étonne, señor, reprit froidement le jeune homme, que vous, un
-hidalgo, un gentilhomme de la vieille roche, vous fassiez ainsi, à tout
-propos, preuve d'aussi mauvais goût.
-
---Prenez garde, monsieur, s'écria le comte, ne jouez pas ainsi avec ma
-colère; si vous me poussez à bout, je puis tout oublier.
-
---Allons donc, fit Émile en haussant les épaules avec dédain, me
-prenez-vous pour un enfant craintif qu'on intimide avec des menaces?
-Vous oubliez qui je suis et qui vous êtes. Croyez-moi, demeurons
-vis-à-vis l'un de l'autre dans les bornes de la courtoisie, un éclat
-vous perdrait et vous rendrait ridicule.
-
---Finissons-en, dit le capitaine en s'interposant, cela n'a déjà que
-trop duré; n'attirons pas l'attention sur nous, pour une semblable
-niaiserie. Vous voulez, señor, reconquérir votre liberté en obtenant
-que nous vous rendions votre parole, n'est-ce pas cela?
-
---En effet, voilà ce que je demande, señor, ai-je tort?
-
---Ma foi, non; en agissant ainsi vous ne faites qu'obéir à cet instinct
-que Dieu a mis au cœur de tous les hommes, je ne saurais vous blâmer.
-
---Que faites-vous capitaine? s'écria le comte avec violence.
-
---Eh, mon Dieu! Mon cher comte, je fais ce que je dois faire. De deux
-choses l'une, ou cet étranger est un honnête homme, auquel nous devons
-avoir confiance, ou c'est un fripon qui nous trompera quand il en
-trouvera l'occasion; dans un cas comme dans l'autre, nous devons nous
-fier à sa parole; s'il est honnête il la tiendra, si non, il parviendra
-toujours à nous échapper.
-
---Parfaitement raisonné, señor, répondit l'artiste. Cette parole, je
-vous l'ai donnée, croyez-moi, elle me lie plus fortement envers vous
-que la chaîne la mieux forgée.
-
---J'en suis convaincu, señor; pour terminer cette contestation, je vous
-déclare ici que vous êtes libre de faire ce que bon vous semblera, sans
-que nous essayions d'y mettre obstacle, certains que vous ne voudrez
-pas trahir des hommes contre lesquels vous n'avez aucun motif de haine,
-et auxquels vous avez promis le secret.
-
---Vous m'avez bien jugé, señor; je vous remercie de cette opinion, qui
-est vraie!
-
---Vous le voulez, s'écria le comte avec une colère contenue, soit;
-je n'ai pas le droit de m'opposer à votre volonté; mais vous vous
-repentirez de cette folle confiance envers un homme que vous ne
-connaissez pas, et qui, de plus, est étranger.
-
---Allons donc, cher comte, vous poussez trop loin la méfiance aussi!
-Il y a des honnêtes gens partout, même dans cette France que vous
-haïssez, et ce cavalier est du nombre. Votre main, señor, et au
-revoir; peut-être nous rencontrerons-nous dans des circonstances plus
-favorables; alors j'espère que vous m'accorderez votre amitié comme
-déjà je vous ai offert la mienne.
-
---De grand cœur, monsieur, fit le peintre en pressant avec effusion la
-main qui lui était tendue, et en ne répondant que par un sourire de
-dédain aux paroles du comte.
-
---Maintenant que, grâce à Dieu, cette grave discussion est terminée,
-reprit en riant le capitaine, je crois que toutes nos affaires, ici,
-sont faites pour cette nuit, mon cher comte, et qu'il est temps de nous
-retirer.
-
---Nous ne sommes demeurés que trop longtemps ici; comme vous, je pense
-qu'il faut en sortir le plus tôt possible, répondit le comte d'un air
-bourru.
-
---Si vous me le permettez, je vous accompagnerai jusque sur la place,
-señores; si séduisante que soit cette fête, elle n'a plus de charmes
-pour moi; j'éprouve le besoin de me reposer.
-
---Venez donc,» répondit le capitaine.
-
-Ils quittèrent alors le salon dans lequel ils étaient restés jusque-là,
-et se dirigèrent vers la sortie.
-
-«Ma foi, pensa le peintre, je suis heureux d'en être quitte à ce prix;
-me voici donc libre enfin; quant à ce cher monsieur Dubois, je lui
-souhaite bien du plaisir, et surtout de trouver promptement un autre
-secrétaire, car il aurait parfaitement tort de compter sur moi.»
-
-Et le jeune homme se frotta joyeusement les mains.
-
-Malheureusement pour lui, la série de ses tribulations n'était pas
-encore épuisée, ainsi qu'il s'en flattait un peu prématurément.
-
-Au moment où les trois hommes atteignaient la porte de sortie et où ils
-allaient pénétrer sur le perron de quelques marches qui conduisait dans
-la cour du Cabildo:
-
-«Les voilà!» dit une voix.
-
-Aussitôt les deux sentinelles placées à la porte croisèrent leurs
-fusils et leur barrèrent le passage.
-
-«Allons bon, qu'y a-t-il encore? murmura le peintre avec dépit.
-
---Que signifie cela? demanda le comte avec hauteur.
-
---Cela signifie, répondit en s'avançant un homme qui, jusqu'à ce
-moment, s'était tenu dans l'ombre, que je vous arrête au nom de la
-patrie, et que vous êtes mes prisonniers.»
-
-Celui qui venait de parler ainsi était le capitaine Quiroga.
-
-«Prisonniers, nous! se récrièrent les trois hommes.
-
---Oui, vous, reprit froidement le capitaine, vous don Jaime de Zuñiga,
-comte de Mendoça, et vous capitaine don Lucio Ortega, accusés de haute
-trahison.
-
---Eh bien! Et moi, qu'ai-je à voir dans tout ceci?
-
---Vous, mon cher monsieur, on vous arrête comme complice présumé de
-ces caballeros, en compagnie desquels vous vous êtes introduit dans le
-Cabildo, et avec lesquels vous avez longtemps causé.
-
---Ah! Par exemple, c'est à devenir fou! s'écria le peintre au comble de
-la stupéfaction, mais je ne suis pas du tout l'ami de ces caballeros.
-
---Assez, répondit froidement le capitaine; maintenant, señores, rendez
-les armes que probablement vous cachez dans vos vêtements si vous ne
-voulez pas qu'on vous fouille.»
-
-Les deux Espagnols échangèrent un regard; puis, par un mouvement
-rapide comme la pensée, ils se ruèrent avec une force invincible sur
-les sentinelles qui leur barraient le passage, les renversèrent et
-bondirent dans la cour.
-
-Mais là ils se trouvèrent en présence d'une vingtaine de soldats
-embusqués à l'avance qui se précipitèrent sur eux, et en un clin d'œil
-ils furent fouillés et désarmés.
-
-«C'est bien, nous nous rendons, dit le comte; il est inutile de porter
-davantage la main sur nous et de nous traiter comme des bandits.»
-
-Les soldats s'écartèrent aussitôt et laissèrent les prisonniers, tout
-froissés de leur chute, se relever et remettre un peu d'ordre dans
-leurs vêtements.
-
-Cette lutte, si courte qu'elle eût été, avait cependant attiré un grand
-nombre de personnes.
-
-«Allons, venez, dit le capitaine Quiroga en saisissant rudement le bras
-du peintre pour le faire descendre le perron.
-
---Mais ceci est horrible, s'écria celui-ci en se débattant avec fureur,
-vous violez le droit des gens, je suis Français, je suis étranger,
-laissez-moi, vous dis-je.»
-
-Le débat se serait probablement terminé au désavantage du jeune homme,
-seul contre tant d'ennemis, si tout à coup le gouverneur ne s'était
-avancé et, s'adressant au capitaine:
-
-«Laissez aller ce caballero, dit-il, il y a méprise; c'est un honnête
-homme, il est le secrétaire du duc de Mantoue.»
-
-Et, prenant le bras de l'artiste, tout ahuri de la scène de violence
-dont il avait failli être victime, il le fit rentrer dans les salons et
-le conduisit en souriant au duc de Mantoue.
-
-«Voilà votre secrétaire, Excellence, dit-il; je suis arrivé à temps.
-
---Décidément ils y tiennent, murmura à part lui le jeune homme; le
-diable emporte la politique et ceux qui s'obstinent a m'y vouloir
-fourrer. Oh! Si je trouve l'occasion de leur fausser compagnie!...»
-
-Mais, provisoirement, force qui fut de se contraindre et de feindre
-d'accepter avec joie cette place de secrétaire, pour laquelle il
-éprouvait une répugnance si décidée.
-
-Les prisonniers avaient été, sous bonne escorte, conduits à la prison
-où on les avait écroués.
-
-FIN
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-UNE PAGE DE MA VIE.
-
- I. La première campagne
- II. Le gaucho
- III. Le rancho
- IV. La Fazenda do Rio d'Ouro
-
-PROLOGUE.--EL DORADO.
-
- I. O Sertão
- II. Tarou-Niom
- III. Le marquis de Castelmelhor
- IV. Un noble bandit
- V. A travers le désert
- VI. Les Guaycurus
- VII. Assaut de ruses
- VIII. Le village
- IX. La chasse
- X. Désastre
-
-LE GUARANIS
-
- I. El vado del Cabestro
- II. Amis et ennemis
- III. Les peones
- IV. San Miguel de Tucumán
- V. La Montonera
- VI. La tertulia
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Guaranis, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GUARANIS ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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