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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:24:35 -0700 |
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diff --git a/4968-h/4968-h.htm b/4968-h/4968-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ed30470 --- /dev/null +++ b/4968-h/4968-h.htm @@ -0,0 +1,8542 @@ +<!DOCTYPE html> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title> + Les Cinq Cents Millions de la Begum | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> /* <![CDATA[ */ + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; + text-indent: 1em; +} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p0 {text-indent: 0em;} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + +div.chapter {page-break-before: always;} +h2.nobreak {page-break-before: avoid;} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} +table.autotable { border-collapse: collapse; width: 60%;} +table.autotable td, +table.autotable th { padding: 4px; } +.x-ebookmaker table {width: 95%;} + +.tdr {text-align: right; vertical-align: top;} +.tdc {text-align: center; vertical-align: top;} + + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} + + + /* ]]> */ </style> +</head> + +<body> + + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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SHARP FAIT SON ENTRÉE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#II">II</a> </td><td>- DEUX COPAINS</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#III">III</a> </td><td>- UN FAIT DIVERS</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#IV">IV</a> </td><td>- PART Â DEUX</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#V">V</a> </td><td>- LA CITÉ DE L'ACIER</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#VI">VI</a> </td><td>- LE PUITS ALBRECHT</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#VII">VII</a> </td><td>- LE BLOC CENTRAL</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#VIII">VIII</a> </td><td>- LA CAVERNE DU DRAGON</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#IX">IX</a> </td><td>- « P. P. C. »</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#X">X</a> </td><td>- UN ARTICLE DE L' « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XI">XI</a> </td><td>- UN DÎNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XII">XII</a> </td><td>- LE CONSEIL</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XIII">XIII</a> </td><td>- MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XIV">XIV</a> </td><td>- BRANLE-BAS DE COMBAT</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XV">XV</a> </td><td>- LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XVI">XVI</a> </td><td>- DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XVII">XVII</a> </td><td>- EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td>- L'AMANDE DU NOYAU</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XIX">XIX</a> </td><td>- UNE AFFAIRE DE FAMILLE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#CON">XX</a> </td><td>- CONCLUSION</td></tr> +</table> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="I">I      OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE</h2> +</div> +<p>« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! +» se dit à lui-même le bon docteur en se +renversant dans un grand fauteuil de cuir.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le +monologue, qui est une des formes de la distraction.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux +yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie +à la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se +dit à première vue : voilà un brave homme. A +cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune +recherche, le docteur était déjà rasé +de frais et cravaté de blanc.</p> + +<p>Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hôtel, +à Brighton, s'étalaient le <i>Times</i>, le <i>Daily +Telegraph</i>, le <i>Daily News</i>. Dix heures sonnaient à +peine, et le docteur avait eu le temps de faire le tour de la +ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son +hôtel et de lire dans les principaux journaux de Londres le +compte rendu <i>in extenso</i> d'un mémoire qu'il avait +présenté l'avant-veille au grand Congrès +international d'Hygiène, sur un « compte-globules du +sang » dont il était l'inventeur.</p> + +<p>Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait +une côtelette cuite à point, une tasse de thé +fumant et quelques-unes de ces rôties au beurre que les +cuisinières anglaises font à merveille, grâce +aux petits pains spéciaux que les boulangers leur +fournissent.</p> + +<p>« Oui, répétait-il, ces journaux du +Royaume-Uni sont vraiment très bien faits, on ne peut pas +dire le contraire !... Le speech du vice- président, la +réponse du docteur Cicogna, de Naples, les +développements de mon mémoire, tout y est saisi au +vol, pris sur le fait, photographié. »</p> + +<p>« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. +L'honorable associé s'exprime en français. "Mes +auditeurs m'excuseront, dit-il en débutant, si je prends +cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux +ma langue que je ne saurais parler la leur..." »</p> + +<p>« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel +vaut mieux du compte rendu du <i>Times</i> ou de celui du +<i>Telegraph</i>... On n'est pas plus exact et plus précis ! +»</p> + +<p>Le docteur Sarrasin en était là de ses +réflexions, lorsque le maître des +cérémonies lui-même -- on n'oserait donner un +moindre titre à un personnage si correctement vêtu de +noir -- frappa à la porte et demanda si « monsiou +» était visible...</p> + +<p>« Monsiou » est une appellation +générale que les Anglais se croient obligés +d'appliquer à tous les Français indistinctement, de +même qu'ils s'imagineraient manquer à toutes les +règles de la civilité en ne désignant pas un +Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand +sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, +ont-ils raison. Cette habitude routinière a +incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblée la +nationalité des gens.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était +présentée. Assez étonné de recevoir une +visite en un pays où il ne connaissait personne, il le fut +plus encore lorsqu'il lut sur le carré de papier minuscule +:</p> + +<p>« MR. SHARP, <i>solicitor</i>, « 93, +<i>Southampton row</i> « LONDON. »</p> + +<p>Il savait qu'un « solicitor » est le +congénère anglais d'un avoué, ou plutôt +homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, +l'avoué et l'avocat, -- le procureur d'autrefois.</p> + +<p>« Que diable puis-je avoir à démêler +avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans +y songer une mauvaise affaire ?... »</p> + +<p>« Vous êtes bien sûr que c'est pour moi ? +reprit-il.</p> + +<p>-- Oh ! yes, monsiou.</p> + +<p>-- Eh bien ! faites entrer. »</p> + +<p>Le maître des cérémonies introduisit un +homme jeune encore, que le docteur, à première vue, +classa dans la grande famille des « têtes de mort +». Ses lèvres minces ou plutôt +desséchées, ses longues dents blanches, ses +cavités temporales presque à nu sous une peau +parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au +regard de vrille lui donnaient des titres incontestables à +cette qualification. Son squelette disparaissait des talons +à l'occiput sous un « ulster-coat » à +grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée d'un +sac de voyage en cuir verni.</p> + +<p>Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son +sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit +:</p> + +<p>« William Henry Sharp junior, associé de la maison +Billows, Green, Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que +j'ai l'honneur ?...</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- François Sarrasin ?</p> + +<p>-- C'est en effet mon nom.</p> + +<p>-- De Douai ?</p> + +<p>-- Douai est ma résidence.</p> + +<p>-- Votre père s'appelait Isidore Sarrasin ?</p> + +<p>-- C'est exact.</p> + +<p>-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. +»</p> + +<p>Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit +:</p> + +<p>« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, +VIème arrondissement, rue Taranne, numéro 54, +hôtel des Ecoles, actuellement démoli.</p> + +<p>-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?...</p> + +<p>-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, +poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle était originaire +de Bar-le-Duc, fille de Bénédict Langévol, +demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalité de ladite ville... Ces +registres sont une institution bien précieuse, monsieur, +bien précieuse !... Hem !... hem !... et soeur de +Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème +léger...</p> + +<p>-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, +émerveillé par cette connaissance approfondie de sa +généalogie, que vous paraissez sur ces divers points +mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille de +ma grand-mère était Langévol, mais c'est tout +ce que je sais d'elle.</p> + +<p>-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre +grand-père, Jean Sarrasin, qu'elle avait +épousé en 1799. Tous deux allèrent +s'établir à Melun comme ferblantiers et y +restèrent jusqu'en 1811, date de la mort de Julie +Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y avait +qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce +moment, le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, +retrouvée à Paris...</p> + +<p>-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, +entraîné malgré lui par cette précision +toute mathématique. Mon grand-père vint +s'établir à Paris pour l'éducation de son +fils, qui se destinait à la carrière médicale. +Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, +où mon père exerçait sa profession et +où je suis né moi-même en 1822.</p> + +<p>-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de +frères ni de soeurs ?...</p> + +<p>-- Non ! j'étais fils unique, et ma mère est morte +deux ans après ma naissance... Mais enfin, monsieur, me +direz vous ?... »</p> + +<p>Mr. Sharp se leva.</p> + +<p>« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en +prononçant ces noms avec le respect que tout Anglais +professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir +découvert et d'être le premier à vous +présenter mes hommages ! »</p> + +<p>« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. +C'est assez fréquent chez les "têtes de mort". +»</p> + +<p>Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.</p> + +<p>« Je ne suis pas fou le moins du monde, +répondit-il avec calme. Vous êtes, à l'heure +actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, +concédé, sur la présentation du gouverneur +général de la province de Bengale, à +Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en +1819, veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et +décédé en 1841, ne laissant qu'un fils, lequel +est mort idiot et sans postérité, incapable et +intestat, en 1869. La succession s'élevait, il y a trente +ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est +restée sous séquestre et tutelle, et les +intérêts en ont été capitalisés +presque intégralement pendant la vie du fils imbécile +de Jean-Jacques Langévol. Cette succession a +été évaluée en 1870 au chiffre rond de +vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq +millions de francs. En exécution d'un jugement du tribunal +d'Agra, confirmé par la cour de Delhi, homologué par +le Conseil privé, les biens immeubles et mobiliers ont +été vendus, les valeurs réalisées, et +le total a été placé en dépôt +à la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent +vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chèque, aussitôt après avoir fait vos +preuves généalogiques en cour de chancellerie, et sur +lesquels je m'offre dès aujourd'hui à vous faire +avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte à valoir... »</p> + +<p>Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il +resta un instant sans trouver un mot à dire. Puis, mordu par +un remords d'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait +expérimental ce rêve des <i>Mille et une nuits</i>, il +s'écria :</p> + +<p>« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me +donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous +été conduit à me découvrir ?</p> + +<p>-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant +sur le sac de cuir verni. Quant à la manière dont je +vous ai trouvé, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que +je vous cherche. L'invention des proches, ou « next of kin +», comme nous disons en droit anglais, pour les nombreuses +successions en déshérence qui sont +enregistrées tous les ans dans les possessions britanniques, +est une spécialité de notre maison. Or, +précisément, l'héritage de la Bégum +Gokool exerce notre activité depuis un lustre entier. Nous +avons porté nos investigations de tous côtés, +passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui était issue d'Isidore. J'étais +même arrivé à la conviction qu'il n'y avait pas +un autre Sarrasin en France, quand j'ai été +frappé hier matin, en lisant dans le <i>Daily News</i> le +compte rendu du Congrès d'Hygiène, d'y voir un +docteur de ce nom qui ne m'était pas connu. Recourant +aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette +succession, j'ai constaté avec étonnement que la +ville de Douai avait échappé à notre +attention. Presque sûr désormais d'être sur la +piste, j'ai pris le train de Brighton, je vous ai vu à la +sortie du Congrès, et ma conviction a été +faite. Vous êtes le portrait vivant de votre grand-oncle +Langévol, tel qu'il est représenté dans une +photographie de lui que nous possédons, d'après une +toile du peintre indien Saranoni. »</p> + +<p>Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au +docteur Sarrasin. Cette photographie représentait un homme +de haute taille avec une barbe splendide, un turban à +aigrette et une robe de brocart chamarrée de vert, dans +cette attitude particulière aux portraits historiques d'un +général en chef qui écrit un ordre d'attaque +en regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on +distinguait vaguement la fumée d'une bataille et une charge +de cavalerie.</p> + +<p>« Ces pièces vous en diront plus long que moi, +reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans +deux heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos +ordres. »</p> + +<p>Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à +huit volumes de dossiers, les uns imprimés, les autres +manuscrits, les déposa sur la table et sortit à +reculons, en murmurant :</p> + +<p>« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous +saluer. »</p> + +<p>Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit +les dossiers et commença à les feuilleter.</p> + +<p>Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l'histoire +était parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment +hésiter, par exemple, en présence d'un document +imprimé sous ce titre :</p> + +<p>« <i>Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil +privé de la Reine, déposé le 5 janvier 1870, +concernant la succession vacante de la Bégum Gokool de +Ragginahra, province de Bengale.</i></p> + +<p>Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de +propriété de certains mehals et de quarante-trois +mille beegales de terre arable, ensemble de divers édifices, +palais, bâtiments d'exploitation, villages, objets mobiliers, +trésors, armes, etc., provenant de la succession de la +Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et à la Cour +supérieure de Delhi, il résulte qu'en 1819, la +Bégum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et +héritière de son propre chef de biens +considérables, épousa un étranger, +français d'origine, du nom de Jean-Jacques Langévol. +Cet étranger, après avoir servi jusqu'en 1815 dans +l'armée française, où il avait eu le grade de +sous-officier (tambour-major) au 36ème léger, +s'embarqua à Nantes, lors du licenciement de l'armée +de la Loire, comme subrécargue d'un navire de commerce. Il +arriva à Calcutta, passa dans l'intérieur et obtint +bientôt les fonctions de capitaine instructeur dans la petite +armée indigène que le rajah Luckmissur était +autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas +à s'élever à celui de commandant en chef, et, +peu de temps après la mort du rajah, il obtint la main de sa +veuve. Diverses considérations de politique coloniale, et +des services importants rendus dans une circonstance +périlleuse aux Européens d'Agra par Jean-Jacques +Langévol, qui s'était fait naturaliser sujet +britannique, conduisirent le gouverneur général de la +province de Bengale à demander et obtenir pour +l'époux de la Bégum le titre de baronnet. La terre de +Bryah Jowahir Mothooranath fut alors érigée en fief. +La Bégum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens +à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la +tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un fils en état +d'imbécillité depuis son bas âge, et qu'il +fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses biens ont +été fidèlement administrés +jusqu'à sa mort, survenue en 1869. Il n'y a point +d'héritiers connus de cette immense succession. Le tribunal +d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, +à la requête du gouvernement local agissant au nom de +l'Etat, nous avons l'honneur de demander aux Lords du Conseil +privé l'homologation de ces jugements, etc. » +Suivaient les signatures.</p> + +<p>Des copies certifiées des jugements d'Agra et de Delhi, +des actes de vente, des ordres donnés pour le +dépôt du capital à la Banque d'Angleterre, un +historique des recherches faites en France pour retrouver des +héritiers Langévol, et toute une masse imposante de +documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la +moindre hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien +et dûment le « next of kin » et successeur de +la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions +déposés dans les caves de la Banque, il n'y avait +plus que l'épaisseur d'un jugement de forme, sur simple +production des actes authentiques de naissance et de +décès !</p> + +<p>Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l'esprit +le plus calme, et le bon docteur ne put entièrement +échapper à l'émotion qu'une certitude aussi +inattendue était faite pour causer. Toutefois, son +émotion fut de courte durée et ne se traduisit que +par une rapide promenade de quelques minutes à travers la +chambre. Il reprit ensuite possession de lui-même, se +reprocha comme une faiblesse cette fièvre passagère, +et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbé en de profondes réflexions.</p> + +<p>Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long +en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, +et l'on voyait qu'une pensée généreuse et +noble se développait en lui. Il l'accueillit, la caressa, la +choya, et, finalement, l'adopta.</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp +revenait.</p> + +<p>« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit +cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre +obligé pour les peines que vous vous êtes +données.</p> + +<p>-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon +métier.... répondit Mr. Sharp. Puis-je espérer +que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?</p> + +<p>-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos +mains... Je vous demanderai seulement de renoncer à me +donner ce titre absurde... »</p> + +<p>Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! +disait la physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon +courtisan pour ne pas céder.</p> + +<p>« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, +répondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et +attendre vos ordres.</p> + +<p>-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.</p> + +<p>-- Parfaitement, nous en avons copie. »</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, resté seul, s'assit à son +bureau, prit une feuille de papier à lettres et +écrivit ce qui suit :</p> + +<p>« Brighton,28 octobre 1871.</p> + +<p>« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune +énorme, colossale, insensée ! Ne me crois pas atteint +d'aliénation mentale et lis les deux ou trois pièces +imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'héritier d'un titre de +baronnet anglais ou plutôt indien, et d'un capital qui +dépasse un demi-milliard de francs, actuellement +déposé à la Banque d'Angleterre. Je ne doute +pas, mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras +cette nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux +qu'une telle fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire +courir à notre sagesse. Il y a une heure à peine que +j'ai connaissance du fait, et déjà le souci d'une +pareille responsabilité étouffe à demi la joie +qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abord +causée. Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans +nos destinées... Modestes pionniers de la science, nous +étions heureux dans notre obscurité. Le serons-nous +encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n'ose te +parler d'une idée arrêtée dans ma +pensée... à moins que cette fortune même ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, +un outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. +Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle impression te cause cette +grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre à ta +mère. Je suis assuré qu'en femme sensée, elle +l'accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta +soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse +perdre la tête. D'ailleurs, elle est déjà +solide, sa petite tête, et dut-elle comprendre toutes les +conséquences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je +suis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce changement +survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignée de main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de +mes projets d'avenir.</p> + +<p>« Ton père affectionné, « Fr. +Sarrasin « D.M.P. »</p> + +<p>Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les +plus importants, à l'adresse de « Monsieur Octave +Sarrasin, élève à l'Ecole centrale des Arts et +Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris », le docteur +prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au +Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne +songeait même plus à ses millions.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="II">II     DEUX COPAINS</h2> +</div> +<p>Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on +peut appeler proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni +d'une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni +petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et, en +tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège il +obtenait généralement un second prix et deux ou trois +accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note « +passable ». Repoussé une première fois au +concours de l'Ecole centrale, il avait été admis +à la seconde épreuve avec le numéro 127. +C'était un caractère indécis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui +vivent toujours dans l'à-peu-près et passent à +travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont +aux mains de la destinée ce qu'un bouchon de liège +est sur la crête d'une vague. Selon que le vent souffle du +nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou +vers le pôle. C'est le hasard qui décide de leur +carrière. Si le docteur Sarrasin ne se fût pas fait +quelques illusions sur le caractère de son fils, +peut-être aurait-il hésité avant de lui +écrire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement +paternel est permis aux meilleurs esprits.</p> + +<p>Le bonheur avait voulu qu'au début de son +éducation, Octave tombât sous la domination d'une +nature énergique dont l'influence un peu tyrannique mais +bienfaisante s'était de vive force imposée à +lui. Au lycée Charlemagne, où son père l'avait +envoyé terminer ses études, Octave s'était +lié d'une amitié étroite avec un de ses +camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un +an, mais qui l'avait bientôt écrasé de sa +vigueur physique, intellectuelle et morale.</p> + +<p>Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, +avait hérité d'une petite rente qui suffisait tout +juste à payer son collège. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis +le pied hors des murs du lycée.</p> + +<p>Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut +bientôt celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous +son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait +appartenir à ces braves gens qui lui tenaient lieu de +père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement +à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et +déjà sérieuse fillette qui lui avaient rouvert +le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il +leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'était +donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui +aimait l'étude, une jeune fille au sens droit, un esprit +ferme et judicieux, et, en même temps, d'Octave un fils digne +de son père. Cette dernière tâche, il faut bien +le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur, +déjà supérieure pour son âge à +son frère. Mais Marcel s'était promis d'atteindre son +double but.</p> + +<p>C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions +vaillants et avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous +les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se +distinguait déjà par la dureté et la souplesse +de ses muscles autant que par la vivacité de son +intelligence. Il était tout volonté et tout courage +au-dedans, comme il était au-dehors taillé à +angles droits. Dès le collège, un besoin +impérieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres +comme à la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. +Qu'il manquât un prix à sa moisson annuelle, il +pensait l'année perdue. C'était à vingt ans un +grand corps déhanché et robuste, plein de vie et +d'action, une machine organique au maximum de tension et de +rendement. Sa tête intelligente était +déjà de celles qui arrêtent le regard des +esprits attentifs. Entré le second à l'Ecole +centrale, la même année qu'Octave, il était +résolu à en sortir le premier.</p> + +<p>C'est d'ailleurs à son énergie persistante et +surabondante pour deux hommes qu'Octave avait dû son +admission. Un an durant, Marcel l'avait « pistonné +», poussé au travail, de haute lutte obligé au +succès. Il éprouvait pour cette nature faible et +vacillante un sentiment de pitié amicale, pareil à +celui qu'un lion pourrait accorder à un jeune chien. Il lui +plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante +anémique et de la faire fructifier auprès de lui.</p> + +<p>La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au +moment où ils passaient leurs examens. Dès le +lendemain de la clôture du concours, Marcel, plein d'une +douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg et +l'Alsace avait exaspérée, était allé +s'engager au 31ème bataillon de chasseurs à pied. +Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.</p> + +<p>Côte à côte, tous deux avaient fait aux +avant-postes de Paris la dure campagne du siège. Marcel +avait reçu à Champigny une balle au bras droit ; +à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave +n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas +sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine +était-il en arrière de six mètres. Mais ces +six mètres-là étaient tout.</p> + +<p>Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux +étudiants habitaient ensemble deux chambres contiguës +d'un modeste hôtel voisin de l'école. Les malheurs de +la France, la séparation de l'Alsace et de la Lorraine, +avaient imprimé au caractère de Marcel une +maturité toute virile.</p> + +<p>« C'est affaire à la jeunesse française, +disait-il, de réparer les fautes de ses pères, et +c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. »</p> + +<p>Debout à cinq heures, il obligeait Octave à +l'imiter. Il l'entraînait aux cours, et, à la sortie, +ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au +travail, en le coupant de temps à autre d'une pipe et d'une +tasse de café. On se couchait à dix heures, le coeur +satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au +bois de Verrières, une promenade en forêt, deux fois +par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels étaient +leurs délassements. Octave manifestait bien par instants des +velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait +d'aller voir Aristide Leroux qui « faisait son droit +», à la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se +moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus +souvent.</p> + +<p>Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis +étaient, selon leur coutume, assis côte à +côte à la même table, sous l'abat-jour d'une +lampe commune. Marcel était plongé corps et âme +dans un problème, palpitant d'intérêt, de +géométrie descriptive appliquée à la +coupe des pierres. Octave procédait avec un soin religieux +à la fabrication, malheureusement plus importante à +son sens, d'un litre de café. C'était un des rares +articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-être +parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper +pour quelques minutes à la terrible nécessité +d'aligner des équations, dont il lui paraissait que Marcel +abusait un peu. Il faisait donc passer goutte à goutte son +eau bouillante à travers une couche épaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. +Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et +il éprouvait l'invincible besoin de la troubler de son +bavardage.</p> + +<p>« Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout +à coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus à la +hauteur de la civilisation.</p> + +<p>-- Achète un percolateur ! Cela t'empêchera +peut-être de perdre une heure tous les soirs à cette +cuisine », répondit Marcel.</p> + +<p>Et il se remit à son problème.</p> + +<p>« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde +à trois axes inégaux. Soit A B D E l'ellipse de +naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, +tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et égal +à c, ce qui rend la voûte surbaissée... +»</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte.</p> + +<p>« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le +garçon de l'hôtel.</p> + +<p>On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie +du jeune étudiant.</p> + +<p>« C'est de mon père, fit Octave. Je reconnais +l'écriture... Voilà ce qui s'appelle une missive, au +moins », ajouta-t-il en soupesant à petits coups le +paquet de papiers.</p> + +<p>Marcel savait comme lui que le docteur était en +Angleterre. Son passage à Paris, huit jours auparavant, +avait même été signalé par un +dîner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un +restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui +démodé, mais que le docteur Sarrasin continuait de +considérer comme le dernier mot du raffinement parisien.</p> + +<p>« Tu me diras si ton père te parle de son +Congrès d'Hygiène, dit Marcel. C'est une bonne +idée qu'il a eue d'aller là. Les savants +français sont trop portés à s'isoler. +»</p> + +<p>Et Marcel reprit son problème :</p> + +<p>« ... L'extrados sera formé par un ellipsoïde +semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la +verticale o. Après avoir marqué les foyers Fl, F2, F3 +des trois ellipses principales, nous traçons l'ellipse et +l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... »</p> + +<p>Un cri d'Octave lui fit relever la tête.</p> + +<p>« Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en +voyant son ami tout pâle.</p> + +<p>-- Lis ! » dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il +venait de recevoir.</p> + +<p>Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une +seconde fois, jeta un coup d'oeil sur les documents imprimés +qui l'accompagnaient, et dit :</p> + +<p>« C'est curieux ! »</p> + +<p>Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma méthodiquement. +Octave était suspendu à ses lèvres.</p> + +<p>« Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix +étranglée.</p> + +<p>-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et +d'esprit scientifique pour accepter à l'étourdie une +conviction pareille. D'ailleurs, les preuves sont là, et +c'est au fond très simple. »</p> + +<p>La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel +se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable +même d'achever son café, à plus forte raison +d'assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait besoin +de parler pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.</p> + +<p>« Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... +Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune énorme ? +»</p> + +<p>Marcel releva la tête et approuva :</p> + +<p>« Enorme est le mot. Il n'y en a peut-être pas une +pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux +Etats-Unis, à peine cinq ou six en Angleterre, en tout +quinze ou vingt au monde.</p> + +<p>- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un +titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné +d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est +tout de même plus élégant que de s'appeler +Sarrasin tout court. »</p> + +<p>Marcel lança une bouffée de fumée et +n'articula pas un mot. Cette bouffée de fumée disait +clairement : « Peuh !... Peuh ! »</p> + +<p>« Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu +faire comme tant de gens qui collent une particule à leur +nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais posséder +un vrai titre, un titre authentique, bien et dûment inscrit +au "Peerage" de Grande-Bretagne et d'Irlande, sans doute ni +confusion possible, comme cela se voit trop souvent... »</p> + +<p>La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! +»</p> + +<p>« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave +avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les +Anglais ! »</p> + +<p>Il s'arrêta court devant le regard railleur de Marcel et +se rabattit sur les millions.</p> + +<p>« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre +professeur de mathématiques, rabâchait tous les ans, +dans sa première leçon sur la numération, +qu'un demi-milliard est un nombre trop considérable pour que +les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idée juste, si elles n'avaient à leur disposition les +ressources d'une représentation graphique ?... Te dis-tu +bien qu'à un homme qui verserait un franc à chaque +minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah ! +c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'héritier +d'un demi-milliard de francs !</p> + +<p>-- Un demi-milliard de francs ! s'écria Marcel, +secoué par le mot plus qu'il ne l'avait été +par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en faire de mieux ? Ce +serait de le donner à la France pour payer sa rançon +! Il n'en faudrait que dix fois autant !...</p> + +<p>-- Ne va pas t'aviser au moins de suggérer une pareille +idée à mon père !... s'écria Octave du +ton d'un homme effrayé. Il serait capable de l'adopter ! Je +vois déjà qu'il rumine quelque projet de sa +façon !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais +gardons au moins la rente !</p> + +<p>-- Allons, tu étais fait, sans t'en douter jusqu'ici, +pour être capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, +mon pauvre Octave, qu'il eût mieux valu pour toi, sinon pour +ton père, qui est un esprit droit et sensé, que ce +gros héritage fût réduit à des +proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq +mille livres de rente à partager avec ta brave petite soeur, +que cette montagne d'or ! »</p> + +<p>Et il se remit au travail.</p> + +<p>Quant à Octave, il lui était impossible de rien +faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu +impatienté, finit par lui dire :</p> + +<p>« Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est +évident que tu n'es bon à rien ce soir !</p> + +<p>-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant +avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute espèce +de travail.</p> + +<p>Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l'escalier et +se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il +s'arrêta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son +père. Il avait besoin de s'assurer de nouveau qu'il +était bien éveillé.</p> + +<p>« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... +répétait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions +de rente !... Quand mon père ne m'en donnerait qu'un par an, +comme pension, que la moitié d'un, que le quart d'un, je +serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sûr que je saurais bien l'employer ! Je +ne suis pas un imbécile, n'est-ce pas ? On a +été reçu à l'Ecole centrale !... Et +j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »</p> + +<p>Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.</p> + +<p>« J'aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura +un pour Marcel. Du moment où je serai riche, il est clair +que ce sera comme s'il l'était. Comme cela vient à +point tout de même !... Un demi-milliard !... Baronnet !... +C'est drôle, maintenant que c'est venu, il me semble que je +m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupé à trimer sur des livres et des +planches à dessin !... Tout de même, c'est un fameux +rêve ! »</p> + +<p>Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la +rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin +de la rue Royale, déboucha sur le boulevard. Jadis, il n'en +regardait les splendides étalages qu'avec +indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa +vie. Maintenant, il s'y arrêta et songea avec un vif +mouvement de joie que tous ces trésors lui appartiendraient +quand il le voudrait.</p> + +<p>« C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la +Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf +tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers +construisent leurs chronomètres, que le lustre de +l'Opéra verse ses cascades de lumière, que les +violons grincent, que les chanteuses s'égosillent ! C'est +pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des manèges, et +que s'allume le Café Anglais !... Paris est à moi +!... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je +point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque +jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles d'ivoire +par-dessus le marché !... J'aurai des +éléphants !... Je chasserai le tigre !... Et les +belles armes !... Et le beau canot !.. . Un canot ? que non pas ! +mais un bel et bon yacht à vapeur pour me conduire où +je voudrai, m'arrêter et repartir à ma fantaisie !... +A propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle +à ma mère. Si je partais pour Douai !... Il y a +l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut s'en passer +!... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer +une dépêche. Il comprendra bien que je suis +pressé de voir ma mère et ma soeur dans une pareille +circonstance ! »</p> + +<p>Octave entra dans un bureau télégraphique, +prévint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux +jours. Puis, il héla un fiacre et se fit transporter +à la gare du Nord.</p> + +<p>Dès qu'il fut en wagon, il se reprit à +développer son rêve.</p> + +<p>A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à +la porte de la maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit +--, et mettait en émoi le paisible quartier des +Aubettes.</p> + +<p>« Qui donc est malade ? se demandaient les +commères d'une fenêtre à l'autre.</p> + +<p>-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de +sa lucarne au dernier étage.</p> + +<p>-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! +»</p> + +<p>Après dix minutes d'attente, Octave réussit +à pénétrer dans la maison. Sa mère et +sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite.</p> + +<p>La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt +donné la clef du mystère.</p> + +<p>Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son +fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers +allait être à eux maintenant, et que le malheur +n'oserait jamais s'attaquer à des jeunes gens qui +possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tôt fait que les hommes de s'habituer +à ces grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de +son mari, se dit que c'était à lui, en somme, qu'il +appartenait de décider de sa destinée et de celle de +ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à +Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa +mère et de son frère ; mais son imagination de treize +ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que celui de cette +petite maison modeste où sa vie s'écoulait doucement +entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses +parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de +billets de banque pouvaient changer grand-chose à son +existence, et cette perspective ne la troubla pas un instant.</p> + +<p>Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme +absorbé tout entier par les occupations silencieuses du +savant de race, respectait la passion de son mari, qu'elle aimait +tendrement, sans toutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager +les bonheurs que l'étude donnait au docteur Sarrasin, elle +s'était quelquefois sentie un peu seule à +côté de ce travailleur acharné, et avait par +suite concentré sur ses deux enfants toutes ses +espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux +un avenir brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. +Octave, elle n'en doutait pas, était appelé aux plus +hautes destinées. Depuis qu'il avait pris rang à +l'Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes +ingénieurs s'était transformée dans son esprit +en une pépinière d'hommes illustres. Sa seule +inquiétude était que la modestie de leur fortune ne +fût un obstacle, une difficulté tout au moins à +la carrière glorieuse de son fils, et ne nuisît plus +tard à l'établissement de sa fille. Maintenant, ce +qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que ses +craintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa +satisfaction fut- elle complète.</p> + +<p>La mère et le fils passèrent une grande partie de +la nuit à causer et à faire des projets, tandis que +Jeanne, très contente du présent, sans aucun souci de +l'avenir, s'était endormie dans un fauteuil.</p> + +<p>Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :</p> + +<p>« Tu ne m'as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin +à son fils. Ne lui as-tu pas donné connaissance de la +lettre de ton père ? Qu'en a-t-il dit ?</p> + +<p>-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus +qu'un sage, c'est un stoïque ! Je crois qu'il a +été effrayé pour nous de +l'énormité de l'héritage ! Je dis pour nous ; +mais son inquiétude ne remontait pas jusqu'à mon +père, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique +le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas caché qu'il +eût préféré un héritage modeste, +vingt-cinq mille livres de rente...</p> + +<p>-- Marcel n'avait peut-être pas tort, répondit Mme +Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, +une subite fortune, pour certaines natures ! »</p> + +<p>Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les +dernières paroles de sa mère :</p> + +<p>« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les +yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as +dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout +ce que dit notre ami Marcel ! »</p> + +<p>Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="III">III     UN FAIT DIVERS</h2> +</div> +<p>En arrivant à la quatrième séance du +Congrès d'Hygiène, le docteur Sarrasin put constater +que tous ses collègues I'accueillaient avec les marques d'un +respect extraordinaire. Jusque-là, c'était à +peine si le très noble Lord Glandover, chevalier de la +Jarretière, qui avait la présidence nominale de +l'assemblée, avait daigné s'apercevoir de l'existence +individuelle du médecin français.</p> + +<p>Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle +se bornait à déclarer la séance ouverte ou +levée et à donner mécaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on plaçait devant lui. Il +gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa +redingote boutonnée -- non pas qu'il eût fait une +chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude +incommode a été donnée par les sculpteurs +anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.</p> + +<p>Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, +une perruque de chiendent prétentieusement relevée en +toupet sur un front qui sonnait le creux, complétaient la +figure la plus comiquement gourmée et la plus follement +raide qu'on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +pièce, comme s'il avait été de bois ou de +carton-pâte. Ses yeux mêmes semblaient ne rouler sous +leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, à +la façon des yeux de poupée ou de mannequin.</p> + +<p>Lors des premières présentations, le +président du Congrès d'Hygiène avait +adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et +condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :</p> + +<p>« Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, +pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de +petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne +pour apercevoir une créature aussi éloignée de +moi dans l'échelle des êtres !... Mettez-vous à +l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »</p> + +<p>Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des +sourires et poussa la courtoisie jusqu'à lui montrer un +siège vide à sa droite. D'autre part, tous les +membres du Congrès s'étaient levés.</p> + +<p>Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'après réflexion le +compte-globules avait sans doute paru à ses confrères +une découverte plus considérable qu'à +première vue, le docteur Sarrasin s'assit à la place +qui lui était offerte.</p> + +<p>Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolèrent, +lorsque Lord Glandover se pencha à son oreille avec une +contorsion des vertèbres cervicales telle qu'il pouvait en +résulter un torticolis violent pour Sa Seigneurie :</p> + +<p>« J'apprends, dit-il, que vous êtes un homme de +propriété considérable ? On me dit que vous " +valez " vingt et un millions sterling ? »</p> + +<p>Lord Glandover paraissait désolé d'avoir pu +traiter avec légèreté l'équivalent en +chair et en os d'une valeur monnayée aussi ronde. Toute son +attitude disait :</p> + +<p>« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... +Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens à des +méprises semblables ! »</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « +valoir » un sou de plus qu'aux séances +précédentes, se demandait comment la nouvelle avait +déjà pu se répandre lorsque le docteur +Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire +faux et plat :</p> + +<p>« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le +<i>Daily Telegraph</i> donne la nouvelle !... Tous mes compliments +! »</p> + +<p>Et il lui passa un numéro du journal, daté du +matin même. On y lisait le « fait divers » +suivant, dont la rédaction révélait +suffisamment l'auteur :</p> + +<p>« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de +la Bégum Gokool vient enfin de trouver son légitime +héritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et +Sharp, solicitors, 93, Southampton row, London. L'heureux +propriétaire des vingt et un millions sterling, actuellement +déposés à la Banque d'Angleterre, est un +médecin français, le docteur Sarrasin, dont nous +avons, il y a trois jours, analysé ici même le beau +mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et +à travers des péripéties qui formeraient +à elles seules un véritable roman, Mr. Sharp est +arrivé à établir, sans contestation possible, +que le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de +Jean-Jacques Langévol, baronnet, époux en secondes +noces de la Bégum Gokool. Ce soldat de fortune était, +paraît-il, originaire de la petite ville française de +Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalités. La requête est +déjà logée en Cour de Chancellerie. C'est un +curieux enchaînement de circonstances qui a accumulé +sur la tête d'un savant français, avec un titre +britannique, les trésors entassés par une longue +suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se montrer moins +intelligente, et il faut se féliciter qu'un capital aussi +considérable tombe en des mains qui sauront en faire bon +usage. »</p> + +<p>Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut +contrarié de voir la nouvelle rendue publique. Ce +n'était pas seulement à cause des importunités +que son expérience des choses humaines lui faisait +déjà prévoir, mais il était +humilié de l'importance qu'on paraissait attribuer à +cet événement. Il lui semblait être +rapetissé personnellement de tout l'énorme chiffre de +son capital. Ses travaux, son mérite personnel -- il en +avait le sentiment profond --, se trouvaient déjà +noyés dans cet océan d'or et d'argent, même aux +yeux de ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le +chercheur infatigable, l'intelligence supérieure et +déliée, l'inventeur ingénieux, ils voyaient le +demi-milliard. Eût-il été un goitreux des +Alpes, un Hottentot abruti, un des spécimens les plus +dégradés de l'humanité au lieu d'en être +un des représentants supérieurs, son poids eût +été le même. Lord Glandover avait dit le mot, +il « valait » désormais vingt et un millions +sterling, ni plus, ni moins.</p> + +<p>Cette idée l'écoeura, et le Congrès, qui +regardait, avec une curiosité toute scientifique, comment +était fait un « demi milliardaire », constata +non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse.</p> + +<p>Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagère. La +grandeur du but auquel il avait résolu de consacrer cette +fortune inespérée se représenta tout à +coup à la pensée du docteur et le +rasséréna. Il attendit la fin de la lecture que +faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'<i>Education des +jeunes idiots</i>, et demanda la parole pour une communication.</p> + +<p>Lord Glandover la lui accorda à l'instant et par +préférence même au docteur Ovidius. Il la lui +aurait accordée, quand tout le Congrès s'y serait +opposé, quand tous les savants de l'Europe auraient +protesté à la fois contre ce tour de faveur ! +Voilà ce que disait éloquemment l'intonation toute +spéciale de la voix du président.</p> + +<p>« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais +attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la +fortune singulière qui m'arrive et des conséquences +heureuses que ce hasard peut avoir pour la science. Mais, le fait +étant devenu public, il y aurait peut-être de +l'affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai +terrain... Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme +considérable, une somme de plusieurs centaines de millions, +actuellement déposée à la Banque d'Angleterre, +se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous dire +que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le +fidéicommissaire de la science ?... (<i>Sensation +profonde.</i>) Ce n'est pas à moi que ce capital appartient +de droit, c'est à l'Humanité, c'est au Progrès +!... (<i>Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrès se lève, +électrisé par cette déclaration.</i>) Ne +m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à +ma place ce que je veux faire. Qui sait si quelques-uns ne +penseront pas que, comme dans beaucoup d'actions humaines, il n'y a +pas en celle-ci plus d'amour- propre que de dévouement ?... +(<i>Non ! Non !</i>) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les +résultats. Je le déclare donc, définitivement +et sans réserve : le demi-milliard que le hasard met dans +mes mains n'est pas à moi, il est à la science ! +Voulez-vous être le parlement qui répartira ce budget +?... Je n'ai pas en mes propres lumières une confiance +suffisante pour prétendre en disposer en maître +absolu. Je vous fais juges, et vous-mêmes vous +déciderez du meilleur emploi à donner à ce +trésor !... » (<i>Hurrahs. Agitation profonde. +Délire général.</i>)</p> + +<p>Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur +exaltation, sont montés sur la table. Le professeur +Turnbull, de Glasgow, paraît menacé d'apoplexie. Le +docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover +seul conserve le calme digne et serein qui convient à son +rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agréablement, et n'a pas la moindre +intention de réaliser un programme si extravagant.</p> + +<p>« S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand +il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de +suggérer un plan qu'il serait aisé de +développer et de perfectionner, je propose le suivant. +»</p> + +<p>Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute +avec une attention religieuse.</p> + +<p>« Messieurs, parmi les causes de maladie, de +misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une +à laquelle je crois rationnel d'attacher une grande +importance : ce sont les conditions hygiéniques +déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont +placés. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures +souvent privées d'air et de lumière, ces deux agents +indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines +deviennent parfois de véritables foyers d'infection. Ceux +qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur +santé ; leur force productive diminue, et la +société perd ainsi de grandes sommes de travail qui +pourraient être appliquées aux plus précieux +usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du plus +puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination +pour tracer le plan d'une cité modèle sur des +données rigoureusement scientifiques ?... (<i>Oui ! oui ! +c'est vrai !</i>) Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le +capital dont nous disposons à édifier cette ville et +à la présenter au monde comme un enseignement +pratique... » (<i>Oui ! oui ! -- Tonnerre +d'applaudissements.</i>)</p> + +<p>Les membres du Congrès, pris d'un transport de folie +contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur +le docteur Sarrasin, l'enlèvent, le portent en triomphe +autour de la salle.</p> + +<p>« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu +réintégrer sa place, cette cité que chacun de +nous voit déjà par les yeux de l'imagination, qui +peut être dans quelques mois une réalité, cette +ville de la santé et du bien-être, nous inviterions +tous les peuples à venir la visiter, nous en +répandrions dans toutes les langues le plan et la +description, nous y appellerions les familles honnêtes que la +pauvreté et le manque de travail auraient chassées +des pays encombrés. Celles aussi -- vous ne vous +étonnerez pas que j'y songe --, à qui la +conquête étrangère a fait une cruelle +nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activité, l'application de leur intelligence, et +nous apporteraient ces richesses morales, plus précieuses +mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions là +de vastes collèges où la jeunesse +élevée d'après des principes sages, propres +à développer et à équilibrer toutes les +facultés morales, physiques et intellectuelles, nous +préparerait des générations fortes pour +l'avenir ! »</p> + +<p>Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste +qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs, +les « hip ! hip ! » se succédèrent +pendant plus d'un quart d'heure.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à +se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui, +murmura à son oreille en clignant de l'oeil :</p> + +<p>« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le +revenu de l'octroi, hein ?... Affaire sûre, pourvu qu'elle +soit bien lancée et patronnée de noms choisis !... +Tous les convalescents et les valétudinaires voudront +habiter là !... J'espère que vous me retiendrez un +bon lot de terrain, n'est-ce pas ? »</p> + +<p>Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à +donner à ses actions un mobile cupide, allait cette fois +répondre à Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le +vice-président réclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui +venait d'être soumise à l'assemblée.</p> + +<p>« Ce serait, dit-il, l'éternel honneur du +Congrès de Brighton qu'une idée si sublime y +eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir +que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à +la générosité la plus inouïe... Et +pourtant, maintenant que l'idée était +suggérée, on s'étonnait presque qu'elle +n'eût pas déjà été mise en +pratique ! Combien de milliards dépensés en folles +guerres, combien de capitaux dissipés en spéculations +ridicules auraient pu être consacrés à un tel +essai ! »</p> + +<p>L'orateur, en terminant, demandait, pour la cité +nouvelle, comme un juste hommage à son fondateur, le nom de +« Sarrasina ».</p> + +<p>Sa motion était déjà acclamée, +lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à la requête du +docteur Sarrasin lui-même.</p> + +<p>« Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire en ceci. +Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces +appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou +du latin, donnent à la chose ou à l'être qui +les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du +bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma +patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! »</p> + +<p>On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui +était bien due.</p> + +<p>France-Ville était d'ores et déjà +fondée en paroles ; elle allait, grâce au +procès-verbal qui devait clore la séance, exister +aussi sur le papier. On passa immédiatement à la +discussion des articles généraux du projet.</p> + +<p>Mais il convient de laisser le Congrès à cette +occupation pratique, si différente des soins ordinairement +réservés à ces assemblées, pour suivre +pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, +la fortune du fait divers publié par le <i>Daily +Telegraph</i>.</p> + +<p>Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement +reproduit par les journaux anglais, commençait à +rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait +notamment dans la <i>Gazette de Hull</i> et figurait en haut de la +seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le +Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, +apporta le 1er novembre à Rotterdam.</p> + +<p>Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du +rédacteur en chef et secrétaire unique de l'<i>Echo +néerlandais</i> et traduit dans la langue de Cuyp et de +Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la +vapeur, au <i>Mémorial de Brême</i>. Là, il +revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne +tarda pas à se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il +constater ici que le journaliste teuton, après avoir +écrit en tête de la traduction : <i>Eine ubergrosse +Erbschaft</i>, ne craignit pas de recourir à un subterfuge +mesquin et d'abuser de la crédulité de ses lecteurs +en ajoutant entre parenthèses : <i>Correspondance +spéciale de Brighton</i> ?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit +d'annexion, l'anecdote arriva à la rédaction de +l'imposante <i>Gazette du Nord</i>, qui lui donna une place dans la +seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d'en +supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave +personne.</p> + +<p>C'est après avoir passé par ces avatars successifs +qu'elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre +les mains épaisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le +cabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultze, +de l'Université d'Iéna.</p> + +<p>Si haut placé que fût un tel personnage dans +l'échelle des êtres, il ne présentait à +première vue rien d'extraordinaire. C'était un homme +de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses +épaules carrées indiquaient une constitution robuste +; son front était chauve, et le peu de cheveux qu'il avait +gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient le blond +filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en +échappe, et cependant on se sent comme gêné +sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze +était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de +dents formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais +enfermées dans des lèvres minces, dont le principal +emploi devait être de numéroter les paroles qui +pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le +professeur était visiblement très satisfait pour +lui-même.</p> + +<p>Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminée, regarda l'heure à une très jolie +pendule de Barbedienne, singulièrement +dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :</p> + +<p>« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive +à six trente, dernière heure. Vous le montez +aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La première +fois qu'il ne sera pas sur ma table à six heures trente, +vous quitterez mon service à huit.</p> + +<p>-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il +dîner maintenant ?</p> + +<p>-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à +sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous êtes chez +moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne +répète jamais un ordre. »</p> + +<p>Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table +et se remit à écrire un mémoire qui devait +paraître le surlendemain dans les <i>Annalen für +Physiologie</i>. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion +à constater que ce mémoire avait pour titre :</p> + +<p><i>Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à +des degrés différents de +dégénérescence héréditaire +?</i></p> + +<p>Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le +dîner, composé d'un grand plat de saucisses aux choux, +flanqué d'un gigantesque mooss de bière, avait +été discrètement servi sur un guéridon +au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, +qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en eût +attendu d'un homme aussi sérieux. Puis il sonna pour avoir +son café, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit +au travail.</p> + +<p>Il était près de minuit, lorsque le professeur +signa le dernier feuillet, et il passa aussitôt dans sa +chambre à coucher pour y prendre un repos bien gagné. +Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal +et en commença la lecture, avant de s'endormir. Au moment +où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attirée par un nom étranger, celui de « +Langévol », dans le fait divers relatif à +l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler +quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Après quelques minutes données à +cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit +bientôt entendre un ronflement sonore.</p> + +<p>Cependant, par un phénomène physiologique que +lui-même avait étudié et expliqué avec +de grands développements, ce nom de Langévol +poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si +bien que, machinalement, en se réveillant le lendemain +matin, il se surprit à le répéter.</p> + +<p>Tout à coup, et au moment où il allait demander +à sa montre quelle heure il était, il fut +illuminé d'un éclair subit. Se jetant alors sur le +journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut +plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme +pour y concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait +failli la veille laisser passer inaperçu. La lumière, +évidemment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre +le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il courut +à la cheminée, détacha un petit portrait en +miniature pendu près de la glace, et, le retournant, passa +sa manche sur le carton poussiéreux qui en formait +l'envers.</p> + +<p>Le professeur ne s'était pas trompé. +Derrière le portrait, on lisait ce nom tracé d'une +encre jaunâtre, presque effacé par un +demi-siècle :</p> + +<p>« <i>Thérèse Schultze eingeborene +Langévol</i> » (Thérèse Schultze +née Langévol).</p> + +<p>Le soir même, le professeur avait pris le train direct +pour Londres.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="IV">IV     PART A DEUX</h2> +</div> +<p>Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze +arrivait à la gare de Charing-Cross. A midi, il se +présentait au numéro 93, Southampton row, dans une +grande salle divisée en deux parties par une barrière +de bois -- côté de MM. les clercs, côté +du public --, meublée de six chaises, d'une table noire, +d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses. +Deux jeunes gens, assis devant la table, étaient en train de +manger paisiblement le déjeuner de pain et de fromage +traditionnel en tous les pays de basoche.</p> + +<p>« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur +de la même voix dont il demandait son dîner.</p> + +<p>-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire +?</p> + +<p>- Le professeur Schultze, d'Iéna, affaire +Langévol. »</p> + +<p>Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un +tuyau acoustique et reçut en réponse dans le pavillon +de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre +publique. Elle pouvait se traduire ainsi :</p> + +<p>« Au diable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui +croit avoir des titres ! »</p> + +<p>Réponse du jeune clerc :</p> + +<p>« C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas +l'air agréable, mais ce n'est pas la tête du premier +venu. »</p> + +<p>Nouvelle exclamation mystérieuse :</p> + +<p>« Et il vient d'Allemagne ?...</p> + +<p>-- Il le dit, du moins. »</p> + +<p>Un soupir passa à travers le tuyau :</p> + +<p>« Faites monter.</p> + +<p>- Deux étages, la porte en face », dit tout haut +le clerc en indiquant un passage intérieur.</p> + +<p>Le professeur s'enfonça dans le couloir, monta les deux +étages et se trouva devant une porte matelassée, +où le nom de Mr. Sharp se détachait en lettres noires +sur un fond de cuivre.</p> + +<p>Ce personnage était assis devant un grand bureau +d'acajou, dans un cabinet vulgaire à tapis de feutre, +chaises de cuir et larges cartonniers béants. Il se souleva +à peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise +des gens de bureau, il se remit à feuilleter des dossiers +pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui +s'était placé auprès de lui :</p> + +<p>« Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce +qui vous amène. Mon temps est extraordinairement +limité, et je ne puis vous donner qu'un très petit +nombre de minutes. »</p> + +<p>Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.</p> + +<p>« Peut-être trouverez-vous bon de m'accorder +quelques minutes supplémentaires, dit-il, quand vous saurez +ce qui m'amène.</p> + +<p>-- Parlez donc, monsieur.</p> + +<p>-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, +de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur +aînée, Thérèse Langévol, +mariée en 1792 à mon grand-père Martin +Schultze, chirurgien à l'armée de Brunswick et mort +en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle +écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de +son passage à la maison, après la bataille +d'Iéna, sans compter les pièces dûment +légalisées qui établissent ma filiation. +»</p> + +<p>Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications +qu'il donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, +presque prolixe. Il est vrai que c'était le seul point +où il était inépuisable. En effet, il +s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, +Anglais, la nécessité de faire prédominer la +race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait +l'idée de réclamer cette succession, c'était +surtout pour l'arracher des mains françaises, qui ne +pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il +détestait dans son adversaire, c'était surtout sa +nationalité !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu +savant, qu'un Français pourrait employer cet énorme +capital au service des idées françaises, le mettait +hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits +à outrance.</p> + +<p>A première vue, la liaison des idées pouvait ne +pas être évidente entre cette digression politique et +l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des +affaires pour apercevoir le rapport supérieur qu'il y avait +entre les aspirations nationales de la race germanique en +général et les aspirations particulières de +l'individu Schultze vers l'héritage de la Bégum. +Elles étaient, au fond, du même ordre.</p> + +<p>D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant +qu'il pût être pour un professeur à +l'Université d'Iéna d'avoir des rapports de +parenté avec des gens de race inférieure, il +était évident qu'une aïeule française +avait sa part de responsabilité dans la fabrication de ce +produit humain sans égal. Seulement, cette parenté +d'un degré secondaire à celle du docteur Sarrasin ne +lui créait aussi que des droits secondaires à ladite +succession. Le solicitor vit cependant la possibilité de les +soutenir avec quelques apparences de légalité et, +dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout +à l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de +transformer l'affaire Langévol, déjà belle, en +une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du +<i>Jarndyce contre Jarndyce</i>, de Dickens. Un horizon de papier +timbré, d'actes, de pièces de toute nature +s'étendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce +qui valait mieux, il songea à un compromis +ménagé par lui, Sharp, dans l'intérêt de +ses deux clients, et qui lui rapporterait, à lui Sharp, +presque autant d'honneur que de profit.</p> + +<p>Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les +titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui +et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient +cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de +l'apparence de droits -- « apparences seulement, mon cher +monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient pas +à un bon procès » --, que lui donnait sa +parenté avec le docteur, il comptait que le sens si +remarquable de la justice que possédaient tous les Allemands +admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient aussi, en +cette occasion, des droits d'ordre différent, mais bien plus +impérieux, à la reconnaissance du professeur.</p> + +<p>Celui-ci était trop bien doué pour ne pas +comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui +mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien +préciser.</p> + +<p>Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son +affaire à loisir et le reconduisit avec des égards +marqués. Il n'était plus question à cette +heure de ces minutes strictement limitées, dont il se disait +si avare !</p> + +<p>Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre +suffisant à faire valoir sur l'héritage de la +Bégum, mais persuadé cependant qu'une lutte entre la +race saxonne et la race latine, outre qu'elle était toujours +méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner à l'avantage de la première.</p> + +<p>L'important était de tâter l'opinion du docteur +Sarrasin. Une dépêche télégraphique, +immédiatement expédiée à Brighton, +amenait vers cinq heures le savant français dans le cabinet +du solicitor.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'étonna +Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. +Sharp, il lui déclara en toute loyauté qu'en effet il +se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa +famille, d'une grand-tante élevée par une femme riche +et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait +mariée en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le +degré précis de parenté de cette +grand-tante.</p> + +<p>Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, +soigneusement cataloguées dans des cartons qu'il montra avec +complaisance au docteur.</p> + +<p>Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- +matière à procès, et les procès de ce +genre peuvent aisément traîner en longueur. A la +vérité, on n'était pas obligé de faire +à la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille, +que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa +sincérité, à son solicitor... Mais il y avait +ces lettres de Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont +Herr Schultze avait parlé, et qui étaient une +présomption en sa faveur. Présomption faible à +la vérité, dénuée de tout +caractère légal, mais enfin présomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumées de la +poussière des archives municipales. Peut-être +même la partie adverse, à défaut de +pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer +d'imaginaires. Il fallait tout prévoir ! Qui sait si de +nouvelles investigations n'assigneraient même pas à +cette Thérèse Langévol, subitement sortie de +terre, et à ses représentants actuels, des droits +supérieurs à ceux du docteur Sarrasin ?... En tout +cas, longues chicanes, longues vérifications, solution +lointaine !... Les probabilités de gain étant +considérables des deux parts, on formerait aisément +de chaque côté une compagnie en commandite pour +avancer les frais de la procédure et épuiser tous les +moyens de juridiction. Un procès célèbre du +même genre avait été pendant quatre-vingt-trois +années consécutives en Cour de Chancellerie et ne +s'était terminé que faute de fonds : +intérêts et capital, tout y avait passé !... +Enquêtes, commissions, transports, procédures +prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait +être encore indécise, et le demi milliard toujours +endormi à la Banque...</p> + +<p>Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait +quand il s'arrêterait. Sans accepter pour parole +d'évangile tout ce qu'il entendait, une sorte de +découragement se glissait dans son âme. Comme un +voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port +où il croyait entrer s'éloigner, puis devenir moins +distinct et enfin disparaître, il se disait qu'il +n'était pas impossible que cette fortune, tout à +l'heure si proche et d'un emploi déjà tout +trouvé, ne finît par passer à l'état +gazeux et s'évanouir !</p> + +<p>« Enfin que faire ? » demanda-t-il au +solicitor.</p> + +<p>Que faire ?... Hem !... C'était difficile à +déterminer. Plus difficile encore à réaliser. +Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la +certitude. La justice anglaise était une excellente justice +-- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, +décidément un peu lente, <i>pede claudo</i>... hem +!... hem !... mais d'autant plus sûre !... Assurément +le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques années +d'être en possession de cet héritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...</p> + +<p>Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement +ébranlé dans sa confiance et convaincu qu'il allait, +ou falloir entamer une série d'interminables procès, +ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en +éprouver quelque regret.</p> + +<p>Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait +laissé son adresse. Il lui annonça que le docteur +Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Thérèse +Langévol, contestait formellement l'existence d'une branche +allemande de la famille et se refusait à toute +transaction.</p> + +<p>Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien +établis, qu'à « plaider ». Mr. Sharp, +qui n'apportait en cette affaire qu'un +désintéressement absolu, une véritable +curiosité d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en +dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un +procès, dix procès, trente ans de procès, +comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, +personnellement, en était ravi. S'il n'avait pas craint de +faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il +aurait poussé le désintéressement +jusqu'à lui indiquer un de ses confrères, qu'il +pût charger de ses intérêts... Et certes le +choix avait de l'importance ! La carrière légale +était devenue un véritable grand chemin !... Les +aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, +la rougeur au front !...</p> + +<p>« Si le docteur français voulait s'arranger, +combien cela coûterait-il ? » demanda le +professeur.</p> + +<p>Homme sage, les paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme +pratique, il allait droit au but sans perdre un temps +précieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu +déconcerté par cette façon d'agir. Il +représenta à Herr Schultze que les affaires ne +marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prévoir la fin +quand on en était au commencement ; que, pour amener M. +Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les +choses afin de ne pas lui laisser connaître que lui, +Schultze, était déjà prêt à une +transaction.</p> + +<p>« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.</p> + +<p>-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j'aimerais savoir +à quoi m'en tenir. »</p> + +<p>Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à +quel chiffre le solicitor évaluait la reconnaissance +saxonne, et il dut lui laisser là- dessus carte blanche.</p> + +<p>Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le +lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillité s'il +avait quelques nouvelles sérieuses à lui donner, le +solicitor, inquiet de cette tranquillité même, +l'informa qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le +mieux serait peut-être de couper le mal dans sa racine et de +proposer une transaction à ce prétendant nouveau. +C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement désintéressé et que +bien peu de solicitors eussent donné à la place de +Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre à +régler rapidement cette affaire, qu'il considérait +avec des yeux presque paternels.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait +relativement assez sages. Il s'était si bien habitué +depuis quelques jours à l'idée de réaliser +immédiatement son rêve scientifique, qu'il +subordonnait tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement +un an avant de pouvoir l'exécuter aurait été +maintenant pour lui une cruelle déception. Peu familier +d'ailleurs avec les questions légales et financières, +et sans être dupe des belles paroles de maître Sharp, +il aurait fait bon marché de ses droits pour une bonne somme +payée comptant qui lui permît de passer de la +théorie à la pratique. Il donna donc également +carte blanche à Mr. Sharp et repartit.</p> + +<p>Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien +vrai qu'un autre aurait peut-être cédé, +à sa place, à la tentation d'entamer et de prolonger +des procédures destinées à devenir, pour son +étude, une grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp +n'était pas de ces gens qui font des spéculations +à long terme. Il voyait à sa portée le moyen +facile d'opérer d'un coup une abondante moisson, et il avait +résolu de le saisir. Le lendemain, il écrivit au +docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait +peut-être pas opposé à toute idée +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait +alternativement à l'un et à l'autre que la partie +adverse ne voulait décidément rien entendre, et que, +par surcroît, il était question d'un troisième +candidat alléché par l'odeur...</p> + +<p>Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'élevait subitement une objection imprévue qui +dérangeait tout. Ce n'était plus pour le bon docteur +que chausse-trapes, hésitations, fluctuations. Mr. Sharp ne +pouvait se décider à tirer l'hameçon, tant il +craignait qu'au dernier moment le poisson ne se +débattît et ne fît casser la corde. Mais tant de +précaution était, en ce cas, superflu. Dès le +premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'épargner les ennuis d'un procès, +avait été prêt pour un arrangement. Lorsque +enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon +l'expression célèbre, était arrivé, ou +que, dans son langage moins noble, son client était « +cuit à point », il démasqua tout à coup +ses batteries et proposa une transaction immédiate.</p> + +<p>Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, +qui offrait de partager le différend entre les parties, de +leur compter à chacun deux cent cinquante millions et de ne +prendre à titre de commission que l'excédent du +demi-milliard, soit vingt-sept millions.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, +lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui +paraissait encore superbe. Il était tout prêt à +signer, il ne demandait qu'à signer, il aurait voté +par-dessus le marché des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à +toute la chicane du Royaume-Uni.</p> + +<p>Les actes étaient rédigés, les +témoins racolés, les machines à timbrer de +Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze +s'était rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait +pu s'assurer en frémissant qu'avec un adversaire de moins +bonne composition que le docteur Sarrasin, il en eût +été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt +terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un +partage égal, les deux héritiers reçurent +chacun un chèque à valoir de cent mille livres +sterling, payable à vue, et des promesses de +règlement définitif, aussitôt après +l'accomplissement des formalités légales.</p> + +<p>Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la +supériorité anglo- saxonne, cette étonnante +affaire.</p> + +<p>On assure que le soir même, en dînant à +Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de +champagne à la santé du docteur Sarrasin, un autre +à la santé du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation +indiscrète : « <i>Hurrah</i> !... <i>Rule +Britannia</i> !... Il n'y a encore que nous !... »</p> + +<p>La vérité est que le banquier Stilbing +considérait son hôte comme un pauvre homme, qui avait +lâché pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du +moment, en effet, où lui, Herr Schultze, se sentait +forcé d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que +n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un +Celte, léger, mobile, et, bien certainement, visionnaire +!</p> + +<p>Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de +fonder une ville française dans des conditions +d'hygiène morale et physique propres à +développer toutes les qualités de la race et à +former de jeunes générations fortes et vaillantes. +Cette entreprise lui paraissait absurde, et, à son sens, +devait échouer, comme opposée à la loi de +progrès qui décrétait l'effondrement de la +race latine, son asservissement à la race saxonne, et, dans +la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant, +ces résultats pouvaient être tenus en échec si +le programme du docteur avait un commencement de +réalisation, à plus forte raison si l'on pouvait +croire à son succès. Il appartenait donc à +tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre +général et pour obéir à une loi +inéluctable, de mettre à néant, s'il le +pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui +se présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. +D. <i>privat docent</i> de chimie à l'Université +d'Iéna, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les +différentes races humaines -- travaux où il +était prouvé que la race germanique devait les +absorber toutes --, il était clair enfin qu'il était +particulièrement désigné par la grande force +constamment créative et destructive de la nature, pour +anéantir ces pygmées qui se rebellaient contre elle. +De toute éternité, il avait été +arrêté que Thérèse Langévol +épouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux +nationalités, se trouvant en présence dans la +personne du docteur français et du professeur allemand, +celui-ci écraserait celui-là. Déjà il +avait en main la moitié de la fortune du docteur. +C'était l'instrument qu'il lui fallait.</p> + +<p>D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que +très secondaire ; il ne faisait que s'ajouter à ceux, +beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les +peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et +de se réunir au Vaterland. Cependant, voulant +connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait +déjà l'implacable ennemi, il se fit admettre au +Congrès international d'Hygiène et en suivit +assidûment les séances. C'est au sortir de cette +assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait +le docteur Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire +cette déclaration : qu'il s'élèverait en +même temps que France-Ville une cité forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et +anormale.</p> + +<p>« J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience +que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! »</p> + +<p>Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour +l'humanité, n'en était pas à avoir besoin +d'apprendre que tous ses semblables ne méritaient pas le nom +de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son +adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne +devait être négligée. Quelque temps +après, écrivant à Marcel pour l'inviter +à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser +au jeune Alsacien que le bon docteur aurait là un rude +adversaire. Et comme le docteur ajoutait :</p> + +<p>« Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, +de savants actifs, non seulement pour édifier, mais pour +nous défendre », Marcel lui répondit :</p> + +<p>« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon +concours pour la fondation de votre cité, comptez cependant +que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul +jour de vue ce Herr Schultze, que vous me dépeignez si bien. +Ma qualité d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses +affaires. De près ou de loin, je vous suis tout +dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques +mois ou même quelques années sans entendre parler de +moi, ne vous en inquiétez pas. De loin comme de près, +je n'aurai qu'une pensée : travailler pour vous, et, par +conséquent, servir la France. »</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="V">V     LA CITE DE L'ACIER</h2> +</div> +<p>Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq +années que l'héritage de la Bégum est aux +mains de ses deux héritiers et la scène est +transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, +à dix lieues du littoral du Pacifique. Là +s'étend un district vague encore, mal délimité +entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte +de Suisse américaine.</p> + +<p>Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des +choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les +vallées profondes qui séparent de longues +chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous +les sites pris à vol d'oiseau.</p> + +<p>Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse +européenne, livrée aux industries pacifiques du +berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce n'est qu'un +décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de +pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de +houille.</p> + +<p>Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, +prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, +comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la +vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il +saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les détonations étouffées de la poudre. +Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un +théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et +qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans +de mystérieuses profondeurs.</p> + +<p>Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, +s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes +jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de +toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. +Çà et là, un vieux puits de mine +abandonné, déchiqueté par les pluies, +déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule +béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un +volcan éteint. L'air est chargé de fumée et +pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne +le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de +mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.</p> + +<p>Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les +contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux +chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 +le « désert rouge », à cause de la +couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce +qu'on appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier +».</p> + +<p>Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues +carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride +et désolé comme le lit de quelque ancienne mer +intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le +mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a +déployé tout à coup une énergie et une +vigueur sans égales.</p> + +<p>Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont +surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment +une nombreuse population de rudes travailleurs.</p> + +<p>C'est au centre de ces villages, au pied même des +CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que +s'élève une masse sombre, colossale, étrange, +une agglomération de bâtiments réguliers +percés de fenêtres symétriques, couverts de +toits rouges, surmontés d'une forêt de +cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en +est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants +de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement +lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse +houle, mais plus régulier et plus grave.</p> + +<p>Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville +allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, +l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les +millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, +spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux +mondes.</p> + +<p>Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout +calibre, à âme lisse et à raies, à +culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la +Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour +la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.</p> + +<p>Grâce à la puissance d'un capital énorme, un +établissement monstre, une ville véritable, qui est +en même temps une usine modèle, est sortie de terre +comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour +la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle +et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont +dû à leur écrasante supériorité +une célébrité universelle.</p> + +<p>Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille +de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. +Sur place, il en fait des canons.</p> + +<p>Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, +à le réaliser. En France, on obtient des lingots +d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a +fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A +Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier +de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas +de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une +puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant +comme un sou neuf, dans les délais convenus.</p> + +<p>Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les +deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en +appétit.</p> + +<p>En industrie canonnière comme en toutes choses, on est +bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il +n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze +atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils +sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils +n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des +propriétés spéciales. Il court à cet +égard des légendes d'alliages mystérieux, de +secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne +n'en sait le fin mot.</p> + +<p>Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, +le secret est gardé avec un soin jaloux.</p> + +<p>Dans ce coin écarté de l'Amérique +septentrionale, entouré de déserts, isolé du +monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents +milles des petites agglomérations humaines les plus +voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette +liberté qui a fondé la puissance de la +république des Etats-Unis.</p> + +<p>En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, +n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de +distance en distance la ligne des fossés et des +fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. +Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la +Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot +d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment +timbrée, signée et paraphée.</p> + +<p>Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à +Stahlstadt, un matin de novembre, la possédait sans doute, +car, après avoir laissé à l'auberge une petite +valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied vers +la porte la plus voisine du village.</p> + +<p>C'était un grand gaillard, fortement charpenté, +négligemment vêtu, à la mode des pionniers +américains, d'une vareuse lâche, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes, +engouffré dans de grosses bottes. Il rabattait sur son +visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la +poussière de charbon dont sa peau était +imprégnée, et marchait d'un pas élastique en +sifflotant dans sa barbe brune. Arrivé au guichet, ce jeune +homme exhiba au chef de poste une feuille imprimée et fut +aussitôt admis.</p> + +<p>« Votre ordre porte l'adresse du contremaître +Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. +Vous n'avez qu'à suivre le chemin de ronde, sur votre +droite, jusqu'à la borne K, et à vous +présenter au concierge... Vous savez le règlement ? +Expulsé, si vous entrez dans un autre secteur que le +vôtre », ajouta-t-il au moment où le nouveau +venu s'éloignait.</p> + +<p>Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était +indiquée et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, +se creusait un fossé, sur la crête duquel se +promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route +circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait d'abord la +double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde +muraille s'élevait, pareille à la muraille +extérieure, ce qui indiquait la configuration de la +Cité de l'Acier.</p> + +<p>C'était celle d'une circonférence dont les +secteurs, limités en guise de rayons par une ligne +fortifiée, étaient parfaitement indépendants +les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et d'un +fossé communs.</p> + +<p>Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, +placée à la lisière du chemin, en face d'une +porte monumentale que surmontait la même lettre +sculptée dans la pierre, et il se présenta au +concierge.</p> + +<p>Cette fois, au lieu d'avoir affaire à un soldat, il se +trouvait en présence d'un invalide, à jambe de bois +et poitrine médaillée.</p> + +<p>L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit +:</p> + +<p>« Tout droit. Neuvième rue à gauche. +»</p> + +<p>Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et +se trouva enfin dans le secteur K. La route qui débouchait +de la porte en était l'axe. De chaque côté +s'allongeaient à angle droit des files de constructions +uniformes.</p> + +<p>Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces +bâtiments gris, percés à jour de milliers de +fenêtres, semblaient plutôt des monstres vivants que +des choses inertes. Mais le nouveau venu était sans doute +blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la +moindre attention.</p> + +<p>En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l'atelier 743, +et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres, +en présence du contremaître Seligmann.</p> + +<p>Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la +vérifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :</p> + +<p>« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous +paraissez bien jeune ?</p> + +<p>-- L'âge ne fait rien, répondit l'autre. J'ai +bientôt vingt-six ans, et j'ai déjà +puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, +je puis vous montrer les certificats sur la présentation +desquels j'ai été engagé à New York par +le chef du personnel. »</p> + +<p>Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilité, mais +avec un léger accent qui sembla éveiller les +défiances du contremaître.</p> + +<p>« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda +celui-ci.</p> + +<p>-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes +papiers qui sont en règle. »</p> + +<p>Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au +contremaître un passeport, un livret, des certificats.</p> + +<p>« C'est bon. Après tout, vous êtes +embauché et je n'ai plus qu'à vous désigner +votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce +déploiement de documents officiels.</p> + +<p>Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, +qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une +carte bleue à son nom portant le numéro 57938, et +ajouta :</p> + +<p>« Vous devez être à la porte K tous les +matins à sept heures, présenter cette carte qui vous +aura permis de franchir l'enceinte extérieure, prendre au +râtelier de la loge un jeton de présence à +votre numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept +heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc +placé à la porte de l'atelier et qui n'est ouvert +qu'à cet instant.</p> + +<p>-- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte +? demanda Schwartz.</p> + +<p>-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à +l'extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à la +cantine de l'atelier pour un prix très modéré. +Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il +s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion +est la seule peine. Elle est prononcée par moi en +première instance, et par l'ingénieur en appel, sur +toute infraction au règlement... Commencez-vous aujourd'hui +?</p> + +<p>-- Pourquoi pas ?</p> + +<p>-- Ce ne sera qu'une demi-journée », fit observer +le contremaître en guidant Schwartz vers une galerie +intérieure.</p> + +<p>Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une +cour et pénétrèrent dans une vaste halle, +semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa +légère charpente, au débarcadère d'une +gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, +ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle.</p> + +<p>De chaque côté de cette longue halle, deux +rangées d'énormes colonnes cylindriques, aussi +grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles de +Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la +voûte de verre qu'elles transperçaient de part en +part. C'étaient les cheminées d'autant de fours +à puddler, maçonnés à leur base. Il y +en avait cinquante sur chaque rangée.</p> + +<p>A l'une des extrémités, des locomotives amenaient +à tout instant des trains de wagons chargés de +lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre +extrémité, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformée en acier.</p> + +<p>L'opération du « puddlage » a pour but +d'effectuer cette métamorphose. Des équipes de +cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet de fer, s'y +livraient avec activité.</p> + +<p>Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé +d'un revêtement de scories, y étaient d'abord +portés à une température élevée. +Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser +cette fonte aussitôt qu'elle serait devenue pâteuse. +Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant +si distinct par ses propriétés de son +congénère, on attendait que la fonte fût fluide +et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus +forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet, +pétrissait et roulait en tous sens la masse +métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la +flamme ; puis, au moment précis où elle atteignait, +par son mélange avec les scories, un certain degré de +résistance, il la divisait en quatre boules ou « +loupes » spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux +aides-marteleurs.</p> + +<p>C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait +l'opération. En face de chaque four et lui correspondant, un +marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une +chaudière verticale logée dans la cheminée +même, occupait un ouvrier « cingleur ». +Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôle, +protégé par un épais tablier de cuir, +masqué de toile métallique, ce cuirassier de +l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe +incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous +le poids de cette énorme masse, elle exprimait comme une +éponge toutes les matières impures dont elle +s'était chargée, au milieu d'une pluie +d'étincelles et d'éclaboussures.</p> + +<p>Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, +une fois réchauffée, la rebattre de nouveau.</p> + +<p>Dans l'immensité de cette forge monstre, c'était +un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des +coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux +d'artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours +chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de +ces rages de la matière asservie, l'homme semblait presque +un enfant.</p> + +<p>De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à +bout de bras, dans une température torride, une pâte +métallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures +l'oeil fixé sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un +régime terrible et qui use son homme en dix ans.</p> + +<p>Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu'il +était capable de le supporter, se dépouilla de sa +vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse +d'athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs +attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commença à manoeuvrer.</p> + +<p>Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le +contremaître ne tarda pas à le laisser pour rentrer +à son bureau.</p> + +<p>Le jeune ouvrier continua, jusqu'à l'heure du +dîner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il +apportât trop d'ardeur à l'ouvrage, soit qu'il +eût négligé de prendre ce matin-là le +repas substantiel qu'exige un pareil déploiement de force +physique, il parut bientôt las et défaillant. +Défaillant au point que le chef d'équipe s'en +aperçut.</p> + +<p>« Vous n'êtes pas fait pour puddler, mon +garçon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander +tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas +plus tard. » Schwartz protesta. Ce n'était qu'une +fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre +!...</p> + +<p>Le chef d'équipe n'en fit pas moins son rapport, et le +jeune homme fut immédiatement appelé chez +l'ingénieur en chef.</p> + +<p>Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui +demanda d'un ton inquisitorial :</p> + +<p>« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn +? »</p> + +<p>Schwartz baissait les yeux tout confus.</p> + +<p>« Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. +J'étais employé à la coulée, et c'est +dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du +puddlage !</p> + +<p>-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit +l'ingénieur en haussant les épaules. A vingt-cinq +ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait +qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ?</p> + +<p>-- J'étais depuis deux mois à la première +classe.</p> + +<p>-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous +allez commencer par entrer dans la troisième. Encore +pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement +de secteur ! »</p> + +<p>L'ingénieur écrivit quelques mots sur un +laissez-passer, expédia une dépêche et dit +:</p> + +<p>« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez +directement au secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il +est prévenu. »</p> + +<p>Les mêmes formalités qui avaient +arrêté Schwartz à la porte du secteur K +l'accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut +interrogé, accepté, adressé à un chef +d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coulée. Mais +ici le travail était plus silencieux et plus +méthodique.</p> + +<p>« Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des +pièces de 42, lui dit le contremaître. Les ouvriers de +première classe seuls sont admis aux halles de coulée +de gros canons. »</p> + +<p>La « petite » galerie n'en avait pas moins cent +cinquante mètres de long sur soixante-cinq de large. Elle +devait, à l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents +creusets, placés par quatre, par huit ou par douze, selon +leurs dimensions, dans les fours latéraux.</p> + +<p>Les moules destinés à recevoir l'acier en fusion +étaient allongés dans l'axe de la galerie, au fond +d'une tranchée médiane. De chaque côté +de la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, +qui, roulant à volonté, venait opérer +où il était nécessaire le déplacement +de ces énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, +à un bout débouchait le chemin de fer qui apportait +les blocs d'acier fondu, à l'autre celui qui emportait les +canons sortant du moule.</p> + +<p>Près de chaque moule, un homme armé d'une tige en +fer surveillait la température à l'état de la +fusion dans les creusets.</p> + +<p>Les procédés que Schwartz avait vu mettre en +oeuvre ailleurs étaient portés là à un +degré singulier de perfection.</p> + +<p>Le moment venu d'opérer une coulée, un timbre +avertisseur donnait le signal à tous les surveillants de +fusion. Aussitôt, d'un pas égal et rigoureusement +mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les +épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à +deux se placer devant chaque four.</p> + +<p>Un officier armé d'un sifflet, son chronomètre +à fractions de seconde en main, se portait près du +moule, convenablement logé à proximité de tous +les fours en action. De chaque côté, des conduits en +terre réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, +en descendant sur des pentes douces, jusqu'à une cuvette en +entonnoir, placée directement au-dessus du moule. Le +commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, un creuset, +tiré du feu à l'aide d'une pince, était +suspendu à la barre de fer des deux ouvriers +arrêtés devant le premier four. Le sifflet +commençait alors une série de modulations, et les +deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset +dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le +récipient vide et brûlant.</p> + +<p>Sans interruption, à intervalles exactement +comptés, afin que la coulée fût absolument +régulière et constante, les équipes des autres +fours agissaient successivement de même.</p> + +<p>La précision était si extraordinaire, qu'au +dixième de seconde fixé par le dernier mouvement, le +dernier creuset était vide et précipité dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le +résultat d'un mécanisme aveugle que celui du concours +de cent volontés humaines. Une discipline inflexible, la +force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient +pourtant ce miracle.</p> + +<p>Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut +bientôt accouplé à un ouvrier de sa taille, +éprouvé dans une coulée peu importante et +reconnu excellent praticien. Son chef d'équipe, à la +fin de la journée, lui promit même un avancement +rapide.</p> + +<p>Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du +soir, du secteur O et de l'enceinte extérieure, il +était allé reprendre sa valise à l'auberge. Il +suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant +bientôt à un groupe d'habitations qu'il avait +remarquées dans la matinée, il trouva aisément +un logis de garçon chez une brave femme qui « +recevait des pensionnaires ».</p> + +<p>Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après +souper à la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa +chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramassé sans +doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre à +creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un +soin singulier, à la lueur d'une lampe fumeuse.</p> + +<p>Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, +en feuilleta les pages chargées de notes, de formules et de +calculs, et écrivit ce qui suit en bon français, +mais, pour plus de précautions, dans une langue +chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :</p> + +<p>« 10 novembre. -- <i>Stahlstadt.</i> -- Il n'y a rien de +particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le +choix de deux températures différentes et +relativement basses pour la première chauffe et le +réchauffage, selon les règles +déterminées par Chernoff. Quant à la +coulée, elle s'opère suivant le procédé +Krupp, mais avec une égalité de mouvements +véritablement admirable. Cette précision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du +sentiment musical inné dans la race germanique. Jamais les +Anglais ne pourront atteindre à cette perfection : l'oreille +leur manque, sinon la discipline. Des Français peuvent y +arriver aisément, eux qui sont les premiers danseurs du +monde. Jusqu'ici donc, rien de mystérieux dans les +succès si remarquables de cette fabrication. Les +échantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagne +sont sensiblement analogues à nos bons fers. Les +spécimens de houille sont assurément très +beaux et de qualité éminemment métallurgique, +mais sans rien non plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la +fabrication Schultze ne prenne un soin spécial de +dégager ces matières premières de tout +mélange étranger et ne les emploie qu'à +l'état de pureté parfaite. Mais c'est encore +là un résultat facile à réaliser. Il ne +reste donc, pour être en possession de tous les +éléments du problème, qu'à +déterminer la composition de cette terre réfractaire, +dont sont faits les creusets et les tuyaux de coulée. Cet +objet atteint et nos équipes de fondeurs convenablement +disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas ce +qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter +l'organisme central, le département des plans et des +modèles, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machiner +dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis +après les menaces formulées par Herr Schultze, +lorsqu'il est entré en possession de son héritage ? +»</p> + +<p>Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigué +de sa journée, se déshabilla, se glissa dans un petit +lit aussi inconfortable que peut l'être un lit allemand -- ce +qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit à fumer +en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait être +ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante +se succédaient en cadence et faisaient :</p> + +<p>« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... »</p> + +<p>Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant +longtemps, comme absorbé dans la solution d'un +problème difficile.</p> + +<p>« Ah ! s'écria-t-il enfin, quand le diable +lui-même s'en mêlerait, je découvrirai le secret +de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut méditer contre +France-Ville ! »</p> + +<p>Schwartz s'endormit en prononçant le nom du docteur +Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite +fille, qui revint sur ses lèvres. Le souvenir de la fillette +était resté entier, encore bien que Jeanne, depuis +qu'il l'avait quittée, fût devenue une jeune +demoiselle. Ce phénomène s'explique aisément +par les lois ordinaires de l'association des idées : +l'idée du docteur renfermait celle de sa fille, association +par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou +plutôt Marcel Bruckmann, s'éveilla, ayant encore le +nom de Jeanne à la pensée, il ne s'en étonna +pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence des +principes psychologiques de Stuart Mill.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="VI">VI     LE PUITS ALBRECHT</h2> +</div> +<p>Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalité +à Marcel Bruckmann, suissesse de naissance, était la +veuve d'un mineur tué quatre ans auparavant dans un de ces +cataclysmes qui font de la vie du houilleur une bataille de tous +les instants. L'usine lui servait une petite pension annuelle de +trente dollars, à laquelle elle ajoutait le mince produit +d'une chambre meublée et le salaire que lui apportait tous +les dimanches son petit garçon Carl.</p> + +<p>Quoique à peine âgé de treize ans, Carl +était employé dans la houillère pour fermer et +ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces portes +d'air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, +en forçant le courant à suivre une direction +déterminée. La maison tenue à bail par sa +mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait +donné par surcroît une petite fonction nocturne au +fond de la mine même. Il était chargé de garder +et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors.</p> + +<p>La vie de Carl se passait donc presque tout entière +à cinq cents mètres au-dessous de la surface +terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle auprès de sa +porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la +lumière et pouvait pour quelques heures profiter de ce +patrimoine commun des hommes : le soleil, le ciel bleu et le +sourire maternel.</p> + +<p>Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, +lorsqu'il sortait du puits, son aspect n'était pas +précisément celui d'un jeune « gommeux +». Il ressemblait plutôt à un gnome de +féerie, à un ramoneur ou à un Nègre +papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle généralement +une grande heure à le débarbouiller à grand +renfort d'eau chaude et de savon. Puis, elle lui faisait +revêtir un bon costume de gros drap vert, taillé dans +une défroque paternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa +grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au soir, elle ne se +lassait pas d'admirer son garçon, le trouvant le plus beau +du monde.</p> + +<p>Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, +vraiment, n'était pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux +blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien à +son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille était +trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le +rendait aussi anémique qu'une laitue, et il est +vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin, +appliqué au sang du petit mineur, y aurait +révélé une quantité tout à fait +insuffisante de monnaie hématique.</p> + +<p>Au moral, c'était un enfant silencieux, flegmatique, +tranquille, avec une pointe de cette fierté que le sentiment +du péril continuel, l'habitude du travail régulier et +la satisfaction de la difficulté vaincue donnent à +tous les mineurs sans exception.</p> + +<p>Son grand bonheur était de s'asseoir auprès de sa +mère, à la table carrée qui occupait le milieu +de la salle basse, et de piquer sur un carton une multitude +d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles de la terre. +L'atmosphère tiède et égale des mines a sa +faune spéciale, peu connue des naturalistes, comme les +parois humides de la houille ont leur flore étrange de +mousses verdâtres, de champignons non décrits et de +flocons amorphes. C'est ce que l'ingénieur Maulesmulhe, +amoureux d'entomologie, avait remarqué, et il avait promis +un petit écu pour chaque espèce nouvelle dont Carl +pourrait lui apporter un spécimen. Perspective dorée, +qui avait d'abord amené le garçonnet à +explorer avec soin tous les recoins de la houillère, et qui, +petit à petit, avait fait de lui un collectionneur. Aussi, +c'était pour son propre compte qu'il recherchait maintenant +les insectes.</p> + +<p>Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux +araignées et aux cloportes. Il entretenait, dans sa +solitude, des relations intimes avec deux chauves-souris et avec un +gros rat mulot. Même, s'il fallait l'en croire, ces trois +animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses +chevaux aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont +Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration.</p> + +<p>Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'écurie, un +vieux philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents +mètres au-dessous du niveau de la mer, et qui n'avait jamais +revu la lumière du jour. Il était maintenant presque +aveugle. Mais comme il connaissait bien son labyrinthe souterrain ! +Comme il savait tourner à droite ou à gauche, en +traînant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme +il s'arrêtait à point devant les portes d'air, afin de +laisser l'espace nécessaire à les ouvrir ! Comme il +hennissait amicalement, matin et soir, à la minute exacte +où sa provende lui était due ! Et si bon, si +caressant, si tendre !</p> + +<p>« Je vous assure, mère, qu'il me donne +réellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne, +quand j'avance ma tête auprès de lui, disait Carl. Et +c'est très commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi +une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! +»</p> + +<p>Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'écoutait avec +ravissement. Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute +l'affection que lui portait son garçon, et ne manquait +guère, à l'occasion, de lui envoyer un morceau de +sucre. Que n'aurait-elle pas donné pour aller voir ce vieux +serviteur, que son homme avait connu, et en même temps +visiter l'emplacement sinistre où le cadavre du pauvre +Bauer, noir comme de l'encre, carbonisé par le feu grisou, +avait été retrouvé après l'explosion +?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et il +fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en +faisait son fils.</p> + +<p>Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand +trou noir d'où son mari n'était pas revenu ! Que de +fois elle avait attendu, auprès de cette gueule +béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du +regard, le long du muraillement en pierres de taille, la double +cage en chêne dans laquelle glissaient les bennes +accrochées à leur câble et suspendues aux +poulies d'acier, visité la haute charpente +extérieure, le bâtiment de la machine à vapeur, +la cabine du marqueur, et le reste ! Que de fois elle +s'était réchauffée au brasier toujours ardent +de cette énorme corbeille de fer où les mineurs +sèchent leurs habits en émergeant du gouffre, +où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +était familière avec le bruit et l'activité de +cette porte infernale ! Les receveurs qui détachent les +wagons chargés de houille, les accrocheurs, les trieurs, les +laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs, elle les avait +tous vus et revus à la tâche !</p> + +<p>Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, +par les yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne +s'était engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, +parmi eux son mari jadis, et maintenant son unique enfant !</p> + +<p>Elle entendait leurs voix et leurs rires s'éloigner dans +la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la +pensée cette cage, qui s'enfonçait dans le boyau +étroit et vertical, à cinq, six cents mètres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied à terre !</p> + +<p>Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, +prenant l'un à droite, l'autre à gauche ; les +rouleurs allant à leur wagon ; les piqueurs, armés du +pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de +houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant +à remplacer par des matériaux solides les +trésors de charbon qui ont été extraits, les +boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent les +galeries non muraillées ; les cantonniers réparant +les voies, posant les rails ; les maçons assemblant les +voûtes...</p> + +<p>Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large +boulevard à un autre puits éloigné de trois ou +quatre kilomètres. De là rayonnent à angles +droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre +ces voies se dressent des murailles, des piliers formés par +la houille même ou par la roche. Tout cela régulier, +carré, solide, noir !...</p> + +<p>Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de +longueur, toute une armée de mineurs demi-nus s'agitant, +causant, travaillant à la lueur de leurs lampes de +sûreté !...</p> + +<p>Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, +quand elle était seule, songeuse, au coin de son feu.</p> + +<p>Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une +surtout, une qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son +petit Carl ouvrait et refermait la porte.</p> + +<p>Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être +remplacée par la bordée de nuit. Mais son +garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la benne. +Il se rendait à l'écurie, il retrouvait son cher +Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de +foin ; puis il mangeait à son tour le petit dîner +froid qu'on lui descendait de là-haut, jouait un instant +avec son gros rat, immobile à ses pieds, avec ses deux +chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait +sur la litière de paille.</p> + +<p>Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle +comprenait à demi-mot tous les détails que lui +donnait Carl !</p> + +<p>« Savez-vous, mère, ce que m'a dit hier M. +l'ingénieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je +répondais bien sur les questions d'arithmétique qu'il +me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la +chaîne d'arpentage, quand il lève des plans dans la +mine avec sa boussole. Il paraît qu'on va percer une galerie +pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort à faire +pour tomber juste !</p> + +<p>-- Vraiment ! s'écriait dame Bauer enchantée, M. +l'ingénieur Maulesmulhe a dit cela ! »</p> + +<p>Et elle se représentait déjà son +garçon tenant la chaîne, le long des galeries, tandis +que l'ingénieur, carnet en main, relevait les chiffres, et, +l'oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction +de la percée.</p> + +<p>« Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour +m'expliquer ce que je ne comprends pas dans mon +arithmétique, et j'ai bien peur de mal répondre ! +»</p> + +<p>Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le +droit, se mêla de la conversation pour dire à l'enfant +:</p> + +<p>« Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai +peut-être te l'expliquer.</p> + +<p>-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque +incrédulité.</p> + +<p>-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je +n'apprenne rien aux cours du soir, où je vais +régulièrement après souper ? Le maître +est très content de moi et dit que je pourrais servir de +moniteur ! »</p> + +<p>Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre +un cahier de papier blanc, s'installa auprès du petit +garçon, lui demanda ce qui l'arrêtait dans son +problème et le lui expliqua avec tant de clarté, que +Carl, émerveillé, n'y trouva plus la moindre +difficulté.</p> + +<p>A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération +pour son pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit +camarade.</p> + +<p>Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et +n'avait pas tardé à être promu d'abord à +la seconde, puis à la première classe. Tous les +matins, à sept heures, il était à la porte 0. +Tous les soirs, après son souper, il se rendait au cours +professé par l'ingénieur Trubner. +Géométrie, algèbre, dessin de figures et de +machines, il abordait tout avec une égale ardeur, et ses +progrès étaient si rapides, que le maître en +fut vivement frappé. Deux mois après être +entré à l'usine Schultze, le jeune ouvrier +était déjà noté comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais +de toute la Cité de l'Acier. Un rapport de son chef +immédiat, expédié à la fin du +trimestre, portait cette mention formelle :</p> + +<p>« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de +première classe. Je dois signaler ce sujet à +l'administration centrale, comme tout à fait "hors ligne" +sous le triple rapport des connaissances théoriques, de +l'habileté pratique et de l'esprit d'invention le plus +caractérisé. »</p> + +<p>Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour +achever d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette +circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours +tôt ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les +plus tragiques.</p> + +<p>Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d'entendre +sonner dix heures sans que son petit ami Carl eût paru, +descendit demander à dame Bauer si elle savait la cause de +ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl aurait +dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant +son anxiété, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, +et partit dans la direction du puits Albrecht.</p> + +<p>En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de +leur demander s'ils avaient vu le petit garçon ; puis, +après avoir reçu une réponse négative +et avoir échangé avec eux ce <i>Glück auf !</i> +(« Bonne sortie ! ») qui est le salut des houilleurs +allemands, Marcel poursuivit sa promenade.</p> + +<p>Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect +n'en était pas tumultueux et animé comme il l'est +dans la semaine. C'est à peine si une jeune « modiste +» -- c'est le nom que les mineurs donnent gaiement et par +antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train de +bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en +ce jour férié, à la gueule du puits.</p> + +<p>« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro +41902 ? » demanda Marcel à ce fonctionnaire.</p> + +<p>L'homme consulta sa liste et secoua la tête.</p> + +<p>« Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?</p> + +<p>-- Non, c'est la seule, répondit le marqueur. La +"fendue", qui doit affleurer au nord, n'est pas encore +achevée.</p> + +<p>-- Alors, le garçon est en bas ?</p> + +<p>-- Nécessairement, et c'est en effet extraordinaire, +puisque, le dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent +seuls y rester.</p> + +<p>-- Puis-je descendre pour m'informer ?...</p> + +<p>-- Pas sans permission.</p> + +<p>-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.</p> + +<p>-- Pas d'accident possible le dimanche !</p> + +<p>-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est +devenu cet enfant !</p> + +<p>-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce +bureau... si toutefois il s'y trouve... »</p> + +<p>Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col +de chemise aussi raide que du fer-blanc, s'était +heureusement attardé à ses comptes. En homme +intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquiétude de Marcel.</p> + +<p>« Nous allons voir ce qu'il en est », dit-il.</p> + +<p>Et, donnant l'ordre au mécanicien de service de se tenir +prêt à filer du câble, il se disposa à +descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.</p> + +<p>« N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda +celui-ci. Ils pourraient devenir utiles...</p> + +<p>-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond +du trou. »</p> + +<p>Le contremaître prit dans une armoire deux +réservoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands +de « coco » portent à Paris sur le dos. Ce +sont des caisses à air comprimé, mises en +communication avec les lèvres par deux tubes de caoutchouc +dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit +à l'aide de soufflets spéciaux, construits de +manière à se vider complètement. Le nez +serré dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une +provision d'air, pénétrer impunément dans +l'atmosphère la plus irrespirable.</p> + +<p>Les préparatifs achevés, le contremaître et +Marcel s'accrochèrent à la benne, le câble fila +sur les poulies et la descente commença. Eclairés par +deux petites lampes électriques, tous deux causaient en +s'enfonçant dans les profondeurs de la terre.</p> + +<p>« Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez +pas froid aux yeux, disait le contremaître. J'ai vu des gens +ne pas pouvoir se décider à descendre ou rester +accroupis comme des lapins au fond de la benne !</p> + +<p>-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du +tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les +houillères. »</p> + +<p>On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se +trouvait au rond- point d'arrivée, n'avait point vu le petit +Carl.</p> + +<p>On se dirigea vers l'écurie. Les chevaux y étaient +seuls et paraissaient même s'ennuyer de tout leur coeur. +Telle est du moins la conclusion qu'il était permis de tirer +du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois +figures humaines. A un clou était pendu le sac de toile de +Carl, et dans un petit coin, à côté d'une +étrille, son livre d'arithmétique.</p> + +<p>Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne +n'était plus là, nouvelle preuve que l'enfant devait +être dans la mine.</p> + +<p>« Il peut avoir été pris dans un +éboulement, dit le contremaître, mais c'est peu +probable ! Qu'aurait-il été faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ?</p> + +<p>-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des +insectes avant de sortir ! répondit le gardien. C'est une +vraie passion chez lui ! »</p> + +<p>Le garçon de l'écurie, qui arriva sur ces +entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir +avant sept heures avec sa lanterne.</p> + +<p>Il ne restait donc plus qu'à commencer des recherches +régulières. On appela à coups de sifflet les +autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la +mine, et chacun, muni de sa lampe, commença l'exploration +des galeries de second et de troisième ordre qui lui avaient +été dévolues.</p> + +<p>En deux heures, toutes les régions de la houillère +avaient été passées en revue, et les sept +hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la +moindre trace d'éboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être +influencé par un appétit grandissant, inclinait vers +l'opinion que l'enfant pouvait avoir passé inaperçu +et se trouver tout simplement à la maison ; mais Marcel, +convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches.</p> + +<p>« Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une +région pointillée, qui ressemblait, au milieu de la +précision des détails avoisinants, à ces +<i>terrae ignotae</i> que les géographes marquent aux +confins des continents arctiques.</p> + +<p>-- C'est la zone provisoirement abandonnée, à +cause de l'amincissement de la couche exploitable, répondit +le contremaître.</p> + +<p>-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c'est là +qu'il faut chercher ! » reprit Marcel avec une +autorité que les autres hommes subirent.</p> + +<p>Ils ne tardèrent pas à atteindre l'orifice de +galeries qui devaient, en effet, à en juger par l'aspect +gluant et moisi de leurs parois, avoir été +délaissées depuis plusieurs années. Ils les +suivaient déjà depuis quelque temps sans rien +découvrir de suspect, lorsque Marcel, les arrêtant, +leur dit :</p> + +<p>« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de +maux de tête ?</p> + +<p>-- Tiens ! c'est vrai ! répondirent ses compagnons.</p> + +<p>-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens +à demi étourdi. Il y a sûrement ici de l'acide +carbonique !... Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette +? demanda-t-il au contremaître.</p> + +<p>-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. +»</p> + +<p>Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta +une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. +Elle s'éteignit aussitôt.</p> + +<p>« J'en étais sûr... dit-il. Le gaz, +étant plus lourd que l'air, se maintient au ras du sol... Il +ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n'ont pas +d'appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous +poursuivrons seuls la recherche. »</p> + +<p>Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître +prirent chacun entre leurs dents l'embouchure de leur caisse +à air, placèrent la pince sur leurs narines et +s'enfoncèrent dans une succession de vieilles galeries.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler +l'air des réservoirs ; puis, cette opération +accomplie, ils repartaient.</p> + +<p>A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin +couronnés de succès. Une petite lueur bleuâtre, +celle d'une lampe électrique, se montra au loin dans +l'ombre. Ils y coururent...</p> + +<p>Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et +déjà froid, le pauvre petit Carl. Ses lèvres +bleues, sa face injectée, son pouls muet, disaient, avec son +attitude, ce qui s'était passé.</p> + +<p>Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il +s'était baissé et avait été +littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.</p> + +<p>Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la +vie. La mort remontait déjà à quatre ou cinq +heures. Le lendemain soir, il y avait une petite tombe de plus dans +le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame Bauer, la pauvre +femme, était veuve de son enfant comme elle l'était +de son mari.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="VII">VII     LE BLOC CENTRAL</h2> +</div> +<p>Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en +chef de la section du puits Albrecht, avait établi que la +mort de Carl Bauer, n° 41902, âgé de treize ans, +« trappeur » à la galerie 228, était +due à l'asphyxie résultant de l'absorption par les +organes respiratoires d'une forte proportion d'acide +carbonique.</p> + +<p>Un autre rapport non moins lumineux de l'ingénieur +Maulesmulhe avait exposé la nécessité de +comprendre dans un système d'aération la zone B du +plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz +délétère par une sorte de distillation lente +et insensible.</p> + +<p>Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à +l'autorité compétente le dévouement du +contremaître Rayer et du fondeur de première classe +Johann Schwartz.</p> + +<p>Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant +pour prendre son jeton de présence dans la loge du +concierge, trouva au clou un ordre imprimé à son +adresse :</p> + +<p>« Le nommé Schwartz se présentera +aujourd'hui à dix heures au bureau du directeur +général. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'extérieur. »</p> + +<p>« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais +ils y viennent ! »</p> + +<p>Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses +camarades et dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, +une connaissance de l'organisation générale de la +cité suffisante pour savoir que l'autorisation de +pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De véritables légendes s'étaient +répandues à cet égard. On disait que des +indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte réservée, n'avaient plus reparu ; que les +ouvriers et employés y étaient soumis, avant leur +admission, à toute une série de +cérémonies maçonniques, obligés de +s'engager sous les serments les plus solennels à ne rien +révéler de ce qui se passait, et impitoyablement +punis de mort par un tribunal secret s'ils violaient leur +serment... Un chemin de fer souterrain mettait ce sanctuaire en +communication avec la ligne de ceinture... Des trains de nuit y +amenaient des visiteurs inconnus... Il s'y tenait parfois des +conseils suprêmes où des personnages mystérieux +venaient s'asseoir et participer aux +délibérations...</p> + +<p>Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait à tous ces +récits Marcel savait qu'ils étaient, en somme, +l'expression populaire d'un fait parfaitement réel : +l'extrême difficulté qu'il y avait à +pénétrer dans la division centrale. De tous les +ouvriers qu'il connaissait -- et il avait des amis parmi les +mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs +comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi les +brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A.</p> + +<p>C'est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de +plaisir intime qu'il s'y présenta à l'heure +indiquée. Il put bientôt s'assurer que les +précautions étaient des plus +sévères.</p> + +<p>Et d'abord, Marcel était attendu. Deux hommes +revêtus d'un uniforme gris, sabre au côté et +revolver à la ceinture, se trouvaient dans la loge du +concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d'un +couvent cloîtré, avait deux portes, l'une à +l'extérieur, l'autre intérieure, qui ne s'ouvraient +jamais en même temps.</p> + +<p>Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, +sans manifester aucune surprise, présenter un mouchoir +blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui +bandèrent soigneusement les yeux.</p> + +<p>Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec +lui sans mot dire.</p> + +<p>Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, +une porte s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé +à retirer son bandeau.</p> + +<p>Il se trouvait alors dans une salle très simple, +meublée de quelques chaises, d'un tableau noir et d'une +large planche à épures, garnie de tous les +instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour +venait par de hautes fenêtres à vitres +dépolies.</p> + +<p>Presque aussitôt, deux personnages de tournure +universitaire entrèrent dans la salle.</p> + +<p>« Vous êtes signalé comme un sujet +distingué, dit l'un d'eux. Nous allons vous examiner et voir +s'il y a lieu de vous admettre à la division des +modèles. Etes-vous disposé à répondre +à nos questions ? »</p> + +<p>Marcel se déclara modestement prêt à +l'épreuve.</p> + +<p>Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement +des questions sur la chimie, sur la géométrie et sur +l'algèbre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par +la clarté et la précision de ses réponses. Les +figures qu'il traçait à la craie sur le tableau +étaient nettes, aisées, élégantes. Ses +équations s'alignaient menues et serrées, en rangs +égaux comme les lignes d'un régiment d'élite. +Une de ses démonstrations même fut si remarquable et +si nouvelle pour ses juges, qu'ils lui en exprimèrent leur +étonnement en lui demandant où il l'avait +apprise.</p> + +<p>« A Schaffouse, mon pays, à l'école +primaire.</p> + +<p>-- Vous paraissez bon dessinateur ?</p> + +<p>-- C'était ma meilleure partie.</p> + +<p>-- L'éducation qui se donne en Suisse est +décidément bien remarquable ! dit l'un des +examinateurs à l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au +candidat une coupe de machine à vapeur, assez +compliquée. Si vous vous en acquittez bien, vous serez admis +avec la mention : <i>Parfaitement satisfaisant et hors ligne</i>... +»</p> + +<p>Marcel, resté seul, se mit à l'ouvrage avec +ardeur.</p> + +<p>Quand ses juges rentrèrent, à l'expiration du +délai de rigueur, ils furent si émerveillés de +son épure, qu'ils ajoutèrent à la mention +promise : <i>Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent +égal</i>.</p> + +<p>Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, +avec le même cérémonial, c'est-à-dire +les yeux bandés, conduit au bureau du directeur +général.</p> + +<p>« Vous êtes présenté pour l'un des +ateliers de dessin à la division des modèles, lui dit +ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre aux +conditions du règlement ?</p> + +<p>-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume +qu'elles sont acceptables.</p> + +<p>-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la +durée de votre engagement, à résider dans la +division même. Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation +spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° +Vous êtes soumis au régime militaire, et vous devez +obéissance absolue, sous les peines militaires, à vos +supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé aux +sous-officiers d'une armée active, et vous pouvez, par un +avancement régulier, vous élever aux plus hauts +grades. -- 3° Vous vous engagez par serment à ne +jamais révéler à personne ce que vous voyez +dans la partie de la division où vous avez accès. -- +4° Votre correspondance est ouverte par vos chefs +hiérarchiques, à la sortie comme à la +rentrée, et doit être limitée à votre +famille. »</p> + +<p>« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.</p> + +<p>Puis, il répondit très simplement :</p> + +<p>« Ces conditions me paraissent justes et je suis +prêt à m'y soumettre.</p> + +<p>-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous +êtes nommé dessinateur au 4e atelier... Un logement +vous sera assigné, et, pour les repas, vous avez ici une +cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos effets avec vous +?</p> + +<p>-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai +laissés chez mon hôtesse.</p> + +<p>-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. »</p> + +<p>« J'ai bien fait, pensa Marcel, d'écrire mes notes +en langage chiffré ! On n'aurait eu qu'à les trouver +!... »</p> + +<p>Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une +jolie chambrette, au quatrième étage d'un +bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu prendre +une première idée de sa vie nouvelle.</p> + +<p>Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu'il +l'aurait cru d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au +restaurant -- étaient en général calmes et +doux, comme tous les hommes de travail. Pour essayer de +s'égayer un peu, car la gaieté manquait à +cette vie automatique, plusieurs d'entre eux avaient formé +un orchestre et faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une +bibliothèque, un salon de lecture offraient à +l'esprit de précieuses ressources au point de vue +scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spéciaux, faits par des professeurs de premier +mérite, étaient obligatoires pour tous les +employés, soumis en outre à des examens et à +des concours fréquents. Mais la liberté, l'air +manquaient dans cet étroit milieu. C'était le +collège avec beaucoup de sévérités en +plus et à l'usage d'hommes faits. L'atmosphère +ambiante ne laissait donc pas de peser sur ces esprits, si +façonnés qu'ils fussent à une discipline de +fer.</p> + +<p>L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel +s'était donné corps et âme. Son +assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès +extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par +tous les maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait +en peu de temps, au milieu de ces hommes laborieux, une +célébrité relative. Du consentement +général, il était le dessinateur le plus +habile, le plus ingénieux, le plus fécond en +ressources. Y avait-il une difficulté ? C'est à lui +qu'on recourait. Les chefs eux-mêmes s'adressaient à +son expérience avec le respect que le mérite arrache +toujours à la jalousie la plus marquée. Mais si le +jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de la +division des modèles, en pénétrer les secrets +intimes, il était loin de compte.</p> + +<p>Sa vie était enfermée dans une grille de fer de +trois cents mètres de diamètre, qui entourait le +segment du Bloc central auquel il était attaché. +Intellectuellement, son activité pouvait et devait +s'étendre aux branches les plus lointaines de l'industrie +métallurgique. En pratique, elle était limitée +à des dessins de machines à vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour +des presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette +spécialité. La division du travail poussée +à son extrême limite l'enserrait dans son +étau.</p> + +<p>Après quatre mois passés dans la section A, Marcel +n'en savait pas plus sur l'ensemble des oeuvres de la Cité +de l'Acier qu'avant d'y entrer. Tout au plus avait-il +rassemblé quelques renseignements généraux sur +l'organisation dont il n'était -- malgré ses +mérites -- qu'un rouage presque infime. Il savait que le +centre de la toile d'araignée figurée par Stahlstadt +était la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. +Il avait appris aussi, toujours par les récits +légendaires de la cantine, que l'habitation personnelle de +Herr Schultze se trouvait à la base de cette tour, et que le +fameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cette +salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie +et blindée intérieurement comme un monitor l'est +à l'extérieur, était fermée par un +système de portes d'acier à serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupçonneuse. L'opinion +générale était d'ailleurs que Herr Schultze +travaillait à l'achèvement d'un engin de guerre +terrible, d'un effet sans précédent et destiné +à assurer bientôt à l'Allemagne la domination +universelle</p> + +<p>Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement +roulé dans sa tête les plans les plus audacieux +d'escalade et de déguisement. Il avait dû s'avouer +qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles +sombres et massives, éclairées la nuit par des flots +de lumière, gardées par des sentinelles +éprouvées, opposeraient toujours à ses efforts +un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les +forcer sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours +des détails ; Jamais un ensemble !</p> + +<p>N'importe. Il s'était juré de ne pas céder +; il ne céderait pas. S'il fallait dix ans de stage, il +attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait où ce secret +deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prospérait +alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux +peuples découragés Marcel ne doutait pas qu'en face +d'un pareil succès de la race latine,. Schultze ne fût +plus que jamais résolu à accomplir ses menaces. La +Cité de l'Acier elle-même et les travaux qu'elle avait +pour but en étaient une preuve.</p> + +<p>Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, +de se renouveler à lui-même ce serment d'Annibal, +lorsqu'un des acolytes gris l'informa que le directeur +général avait à lui parler.</p> + +<p>« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut +fonctionnaire, l'ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur. +C'est vous. Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle +interne. Vous êtes promu au grade de lieutenant. »</p> + +<p>Ainsi, au moment même où il +désespérait presque du succès, l'effet logique +et naturel d'un travail héroïque lui procurait cette +admission tant désirée ! Marcel en fut si +pénétré de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.</p> + +<p>« Je suis heureux d'avoir à vous annoncer une si +bonne nouvelle, reprit le directeur, et je ne puis que vous engager +a persister dans la voie que vous suivez si courageusement. +L'avenir le plus brillant vous est offert. Allez, monsieur. +»</p> + +<p>Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, +entrevoyait le but qu'il s'était juré d'atteindre +!</p> + +<p>Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les +hommes gris, franchir enfin cette dernière enceinte dont +l'entrée unique, ouverte sur la route A, aurait pu si +longtemps encore lui rester interdite, tout cela fut l'affaire de +quelques minutes pour Marcel.</p> + +<p>Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau +dont il n'avait encore aperçu que la tête sourcilleuse +perdue au loin dans les nuages.</p> + +<p>Le spectacle qui s'étendait devant lui était +assurément des plus imprévus. Qu'on imagine un homme +transporté subitement, sans transition, du milieu d'un atelier +européen, bruyant et banal, au fond d'une forêt vierge +de la zone torride. Telle était la surprise qui attendait +Marcel au centre de Stahlstadt.</p> + +<p>Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être +vu à travers les descriptions des grands écrivains, +tandis que le parc de Herr Schultze était le mieux +peigné des Jardins d'agrément. Les palmiers les plus +élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus +les plus obèses en formaient les massifs. Des lianes +s'enroulaient élégamment aux grêles eucalyptus, +se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables +fleurissaient en pleine terre. Les ananas et les goyaves +mûrissaient auprès des oranges. Les colibris et les +oiseaux de paradis étalaient en plein air les richesses de +leur plumage. Enfin, la température même était +aussi tropicale que la végétation.</p> + +<p>Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères +qui produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir +que le ciel bleu, il resta un instant stupéfait.</p> + +<p>Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de là une +houillère en combustion permanente, et il comprit que Herr +Schultze avait ingénieusement utilisé ces +trésors de chaleur souterraine pour se faire servir par des +tuyaux métalliques une température constante de serre +chaude.</p> + +<p>Mais cette explication, que se donna la raison du jeune +Alsacien, n'empêcha pas ses yeux d'être éblouis +et charmés du vert des pelouses, et ses narines d'aspirer +avec ravissement les arômes qui emplissaient +l'atmosphère. Après six mois passés sans voir +un brin d'herbe, il prenait sa revanche. Une allée +sablée le conduisit par une pente insensible au pied d'un +beau degré de marbre, dominé par une majestueuse +colonnade. En arrière se dressait la masse énorme +d'un grand bâtiment carré qui était comme le +piédestal de la Tour du Taureau. Sous le péristyle, +Marcel aperçut sept à huit valets en livrée +rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua +entre les colonnes de riches candélabres de bronze, et, +comme il montait le degré, un léger grondement lui +révéla que le chemin de fer souterrain passait sous +ses pieds.</p> + +<p>Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule +qui était un véritable musée de sculpture. +Sans avoir le temps de s'y arrêter, il traversa un salon +rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un salon +jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert +et or.</p> + +<p>Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre +à côté d'une chope de bière, faisait au +milieu de ce luxe l'effet d'une tache de boue sur une botte +vernie.</p> + +<p>Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de +l'Acier dit froidement et simplement :</p> + +<p>« Vous êtes le dessinateur</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- J'ai vu de vos épures. Elles sont très bien. +Mais vous ne savez donc faire que des machines à vapeur +?</p> + +<p>-- On ne m'a jamais demandé autre chose.</p> + +<p>-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?</p> + +<p>-- Je l'ai étudiée à mes moments perdus et +pour mon plaisir. »</p> + +<p>Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna +regarder alors son employé.</p> + +<p>« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi +?... Nous verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! +vous aurez de la peine à remplacer cet imbécile de +Sohne, qui s'est tué ce matin en maniant un sachet de +dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter tous ! +»</p> + +<p>Il faut bien l'avouer ; ce manque d'égards ne semblait +pas trop révoltant dans la bouche de Herr Schultze !</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="VIII">VIII     LA CAVERNE DU DRAGON</h2> +</div> +<p>Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune +Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver +parfaitement établi, au bout de quelques semaines, dans la +familiarité de Herr Schultze. Tous deux étaient +devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- +ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iéna +n'avait rencontré un collaborateur qui fût aussi bien +selon son coeur, qui le comprît pour ainsi dire à +demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses +données théoriques.</p> + +<p>Marcel n'était pas seulement d'un mérite +transcendant dans toutes les branches du métier, +c'était aussi le plus charmant compagnon, le travailleur le +plus assidu, l'inventeur le plus modestement fécond.</p> + +<p>Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se +disait in petto :</p> + +<p>« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! +» La vérité est que Marcel avait +pénétré du premier coup d'oeil le +caractère de son terrible patron. Il avait vu que sa +faculté maîtresse était un égoïsme +immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité +féroce, et il s'était religieusement attaché +à régler là-dessus sa conduite de tous les +instants.</p> + +<p>En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le +doigté spécial de ce clavier, qu'il était +arrivé à jouer du Schultze comme on joue du piano. Sa +tactique consistait simplement à montrer autant que possible +son propre mérite, mais de manière à laisser +toujours à l'autre une occasion de rétablir sa +supériorité sur lui. Par exemple, achevait-il un +dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile +à voir comme à corriger, et que l'ex-professeur +signalait aussitôt avec exaltation.</p> + +<p>Avait-il une idée théorique, il cherchait à +la faire naître dans la conversation, de telle sorte que Herr +Schultze pût croire l'avoir trouvée. Quelquefois +même il allait plus loin, disant par exemple :</p> + +<p>« J'ai tracé le plan de ce navire à +éperon détachable, que vous m'avez +demandé.</p> + +<p>-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n'avait jamais +songé à pareille chose.</p> + +<p>-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublié ?... Un +éperon détachable, laissant dans le flanc de l'ennemi +une torpille en fuseau, qui éclate après un +intervalle de trois minutes !</p> + +<p>-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idées +en tête ! »</p> + +<p>Et Herr Schultze empochait consciencieusement la +paternité de la nouvelle invention.</p> + +<p>Peut-être, après tout, n'était-il +qu'à demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable +qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces +mystérieuses fermentations qui s'opèrent dans les +cervelles humaines, il en arrivait aisément à se +contenter de « paraître » supérieur, et +surtout de faire illusion à son subordonné.</p> + +<p>« Est-il bête, avec tout son esprit, ce +mâtin-là ! » se disait il parfois en +découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +« dominos » de sa mâchoire.</p> + +<p>D'ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé +une échelle de compensation. Lui seul au monde pouvait +réaliser ces sortes de rêves industriels !... Ces +rêves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... +Marcel, au bout du compte, n'était qu'un des rouages de +l'organisme que lui, Schultze, avait su créer, etc.</p> + +<p>Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. +Après cinq mois de séjour à la Tour du +Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup plus sur les +mystères du Bloc central. A la vérité, ses +soupçons étaient devenus des quasi-certitudes. Il +était de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un +secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que +celui du gain. La nature de ses préoccupations, celle de son +industrie même rendaient infiniment vraisemblable +l'hypothèse qu'il avait inventé quelque nouvel engin +de guerre.</p> + +<p>Mais le mot de l'énigme restait toujours obscur.</p> + +<p>Marcel en était bientôt venu à se dire qu'il +ne l'obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas venir, il se +décida à la provoquer.</p> + +<p>C'était un soir, le 5 septembre, à la fin du +dîner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait +retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami +Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau +blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température +était aussi tiède qu'en juin, et la neige, fondue +avant de toucher le sol, se déposait en rosée au lieu +de tomber en flocons.</p> + +<p>« Ces saucisses à la choucroute étaient +délicieuses, n'est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultze, que +les millions de la Bégum n'avaient pas lassé de son +mets favori.</p> + +<p>-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en +mangeait héroïquement tous les soirs, quoiqu'il +eût fini par avoir ce plat en horreur.</p> + +<p>Les révoltes de son estomac achevèrent de le +décider à tenter l'épreuve qu'il +méditait.</p> + +<p>« Je me demande même, comment les peuples qui n'ont +ni saucisses, ni choucroute, ni bière, peuvent +tolérer l'existence ! reprit Herr Schultze avec un +soupir.</p> + +<p>-- La vie doit être pour eux un long supplice, +répondit Marcel. Ce sera véritablement faire preuve +d'humanité que de les réunir au Vaterland.</p> + +<p>-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'écria le +Roi de l'Acier. Nous voici déjà installés au +coeur de l'Amérique. Laissez-nous prendre une île ou +deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées +nous saurons faire autour du globe ! »</p> + +<p>Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze +bourra la sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec +préméditation ce moment quotidien de complète +béatitude.</p> + +<p>« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de +silence, que je ne crois pas beaucoup à cette conquête +!</p> + +<p>-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui +n'était déjà plus au sujet de la +conversation.</p> + +<p>-- La conquête du monde par les Allemands. »</p> + +<p>L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.</p> + +<p>« Vous ne croyez pas à la conquête du monde +par les Allemands ?</p> + +<p>-- Non.</p> + +<p>-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais +curieux de connaître les motifs de ce doute !</p> + +<p>-- Tout simplement parce que les artilleurs français +finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes +compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour idée fixe +qu'un Français averti en vaut deux. 1870 est une +leçon qui se retournera contre ceux qui l'ont donnée. +Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il faut +tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. »</p> + +<p>Marcel avait proféré ces mots d'un ton froid, sec +et tranchant, qui doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel +blasphème, lancé de but en blanc, devait produire sur +le Roi de l'Acier.</p> + +<p>Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. +Le sang lui monta à la face avec une telle violence, que le +jeune homme craignit d'être allé trop loin. Voyant +toutefois que sa victime, après avoir failli étouffer +de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :</p> + +<p>« Oui, c'est fâcheux à constater, mais c'est +ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne. +Croyez-vous donc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis +que nous en sommes bêtement à augmenter le poids de +nos canons, tenez pour certain qu'ils préparent du nouveau +et que nous nous en apercevrons à la première +occasion !</p> + +<p>-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en +faisons aussi, monsieur !</p> + +<p>-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! +Nous doublons les proportions et la portée de nos +pièces !</p> + +<p>-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : +En vérité ! nous faisons mieux que doubler !</p> + +<p>-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des +plagiaires. Tenez, voulez-vous que je vous dise la +vérité ? La faculté d'invention nous manque. +Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux, +soyez-en sûr ! »</p> + +<p>Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, +le tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait +succédé à la rougeur apoplectique de sa face +montraient assez les sentiments qui l'agitaient.</p> + +<p>Fallait-il en arriver à ce degré d'humiliation ? +S'appeler Schultze, être le maître absolu de la plus +grande usine et de la première fonderie de canons du monde +entier, voir à ses pieds les rois et les parlements, et +s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on manque +d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur français +!... Et cela quand on avait près de soi, derrière +l'épaisseur d'un mur blindé, de quoi confondre mille +fois ce drôle impudent, lui fermer la bouche, anéantir +ses sots arguments ? Non, il n'était pas possible d'endurer +un pareil supplice !</p> + +<p>Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa +sa pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil chargé d'ironie, +et, serrant les dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces +mots :</p> + +<p>« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr +Schultze, je manque d'invention ! »</p> + +<p>Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, +grâce à la surprise produite par un langage si +audacieux et si inattendu, grâce à la violence du +dépit qu'il avait provoqué, la vanité +étant plus forte chez l'ex-professeur que la prudence. +Schultze avait soif de dévoiler son secret, et, comme +malgré lui, pénétrant dans son cabinet de +travail, dont il referma la porte avec soin, il marcha droit +à sa bibliothèque et en toucha un des panneaux. +Aussitôt, une ouverture, masquée par des +rangées de livres, apparut dans la muraille. C'était +l'entrée d'un passage étroit qui conduisait, par un +escalier de pierre, jusqu'au pied même de la Tour du +Taureau.</p> + +<p>Là, une porte de chêne fut ouverte à l'aide +d'une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une +seconde porte apparut, fermée par un cadenas syllabique, du +genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze +forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui était +intérieurement armé d'un appareil compliqué +d'engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité +professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui +en laissa pas le temps.</p> + +<p>Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, +sans serrure apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussée, +opérée, bien entendu, selon des règles +déterminées.</p> + +<p>Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon +eurent à gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, +et ils arrivèrent au sommet de la Tour du Taureau, qui +dominait toute la cité de Stahlstadt.</p> + +<p>Sur cette tour de granit, dont la solidité était +à toute épreuve, s'arrondissait une sorte de +casemate, percée de plusieurs embrasures. Au centre de la +casemate s'allongeait un canon d'acier.</p> + +<p>« Voilà ! » dit le professeur, qui n'avait +pas soufflé mot depuis le trajet.</p> + +<p>C'était la plus grosse pièce de siège que +Marcel eût jamais vue. Elle devait peser au moins trois cent +mille kilogrammes, et se chargeait par la culasse. Le +diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. +Montée sur un affût d'acier et roulant sur des rubans +de même métal, elle aurait pu être +manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en +étaient rendus faciles par un système de roues +dentées. Un ressort compensateur, établi en +arrière de l'affût, avait pour effet d'annuler le +recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement +égale, et de replacer automatiquement la pièce, +après chaque coup, dans sa position première.</p> + +<p>« Et quelle est la puissance de perforation de cette +pièce ? demanda Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un +pareil engin.</p> + +<p>-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous +perçons une plaque de quarante pouces aussi aisément +que si c'était une tartine de beurre !</p> + +<p>-- Quelle est donc sa portée ?</p> + +<p>-- Sa portée ! s'écria Schultze, qui +s'enthousiasmait Ah ! vous disiez tout à l'heure que notre +génie imitateur n'avait rien obtenu de plus que de doubler +la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +là, je me charge d'envoyer, avec une précision +suffisante, un projectile à la distance de dix lieues !</p> + +<p>-- Dix lieues ! s'écria Marcel. Dix lieues ! Quelle +poudre nouvelle employez-vous donc ?</p> + +<p>-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit +Herr Schultze d'un ton singulier. Il n'y a plus +d'inconvénient à vous dévoiler mes secrets ! +La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance +que je quintuple encore en y mêlant les huit dixièmes +de son poids de nitrate de potasse !</p> + +<p>-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même +faite du meilleur acier, ne pourra résister à la +déflagration de ce pyroxyle ! Votre canon, après +trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et +mis hors d'usage !</p> + +<p>-- Ne tirât-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait +!</p> + +<p>-- Il coûterait cher !</p> + +<p>-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la +pièce !</p> + +<p>-- Un coup d'un million !...</p> + +<p>-- Qu'importe, s'il peut détruire un milliard !</p> + +<p>-- Un milliard ! » s'écria Marcel.</p> + +<p>Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater +l'horreur mêlée d'admiration que lui inspirait ce +prodigieux agent de destruction. Puis, il ajouta :</p> + +<p>« C'est assurément une étonnante et +merveilleuse pièce d'artillerie, mais qui, malgré +tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !</p> + +<p>-- Pas d'invention ! répondit Herr Schultze en haussant +les épaules. Je vous répète que je n'ai plus +de secrets pour vous ! Venez donc ! »</p> + +<p>Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent à l'étage inférieur, qui +était mis en communication avec la plate-forme par des +monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une certaine +quantité d'objets allongés, de forme cylindrique, qui +auraient pu être pris à distance pour d'autres canons +démontés. « Voilà nos obus », +dit Herr Schultze.</p> + +<p>Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que +ces engins ne ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait. +C'étaient d'énormes tubes de deux mètres de +long et d'un mètre dix de diamètre, revêtus +extérieurement d'une chemise de plomb propre à se +mouler sur les rayures de la pièce, fermés à +l'arrière par une plaque d'acier boulonnée et +à l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un bouton +de percussion.</p> + +<p>Quelle était la nature spéciale de ces obus ? +C'est ce que rien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On +pressentait seulement qu'ils devaient contenir dans leurs flancs +quelque explosion terrible, dépassant tout ce qu'on avait +jamais fait ans ce genre.</p> + +<p>« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant +Marcel rester silencieux.</p> + +<p>-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, +- au moins en apparence ?</p> + +<p>-- L'apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et +le poids ne diffère pas sensiblement de ce qu'il serait pour +un obus ordinaire de même calibre... Allons, il faut tout +vous dire ! . . Obus-fusée de verre, revêtu de bois de +chêne, chargé, à soixante-douze +atmosphères de pression intérieure acide carbonique +liquide. La chute détermine l'explosion de l'enveloppe et le +retour du liquide à l'état gazeux. Conséquence +: un froid d'environ cent degrés au-dessous de zéro +dans toute la zone avoisinante, en même temps mélange +d'un énorme volume de gaz acide carbonique à l'air +ambiant. Tout être vivant qui se trouve dans un rayon de +trente mètres du centre d'explosion est en même temps +congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour +prendre une base de calcul, mais l'action s'étend +vraisemblablement beaucoup plus loin, peut-être à cent +et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très +longtemps dans les couches inférieures de +l'atmosphère, en raison de son poids qui est +supérieur à celui de l'air, la zone dangereuse +conserve ses propriétés septiques plusieurs heures +après l'explosion, et tout être qui tente d'y +pénétrer périt infailliblement. C'est un coup +de canon à effet à la fois instantané et +durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés, +rien que des morts ! »</p> + +<p>Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à +développer les mérites de son invention. Sa bonne +humeur était venue, il était rouge d'orgueil et +montrait toutes ses dents.</p> + +<p>« Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de +mes bouches à feu braquées sur une ville +assiégée ! Supposons une pièce pour un hectare +de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent batteries +de dix pièces convenablement établies. Supposons +ensuite toutes nos pièces en position, chacune avec son tir +réglé, une atmosphère calme et favorable, +enfin le signal général donné par un fil +électrique... En une minute, il ne restera pas un être +vivant sur une superficie de mille hectares ! Un véritable +océan d'acide carbonique aura submergé la ville ! +C'est pourtant une idée qui m'est venue l'an dernier en +lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la +première inspiration à Naples, lorsque je visitai la +grotte du Chien [La grotte du Chien, aux environs de Naples, +emprunte son nom à la propriété curieuse que +possède son atmosphère d'asphyxier un chien ou un +quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal +à un homme debout, -- propriété due à +une couche de gaz acide carbonique de soixante centimètres +environ que son poids spécifique maintient au ras de +terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma +pensée l'essor définitif. Vous saisissez bien le +principe, n'est-ce pas ? Un océan artificiel d'acide +carbonique pur ! Or, une proportion d'un cinquième de ce gaz +suffit à rendre l'air irrespirable. »</p> + +<p>Marcel ne disait pas un mot. Il était +véritablement réduit au silence. Herr Schultze sentit +si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en abuser.</p> + +<p>« Il n'y a qu'un détail qui m'ennuie, dit-il.</p> + +<p>-- Lequel donc ? demanda Marcel.</p> + +<p>-- C'est que je n'ai pas réussi à supprimer le +bruit de l'explosion. Cela donne trop d'analogie à mon coup +de canon avec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu à ce +que ce serait, si j'arrivais à obtenir un tir silencieux ! +Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille hommes +à la fois, par une nuit calme et sereine ! »</p> + +<p>L'idéal enchanteur qu'il évoquait rendit Herr +Schultze tout rêveur, et peut-être sa rêverie, +qui n'était qu'une immersion profonde dans un bain +d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel +ne l'eût interrompue par cette observation :</p> + +<p>« Très bien, monsieur, très bien ! mais +mille canons de ce genre c'est du temps et de l'argent.</p> + +<p>-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est +à nous ! »</p> + +<p>Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son +école, croyait ce qu'il disait !</p> + +<p>« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé +d'acide carbonique, n'est pas absolument nouveau, puisqu'il +dérive des projectiles asphyxiants, connus depuis bien des +années ; mais il peut être éminemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...</p> + +<p>-- Seulement ?...</p> + +<p>-- Il est relativement léger pour son volume, et si +celui-là va jamais à dix lieues !...</p> + +<p>-- Il n'est fait que pour aller à deux lieues, +répondit Herr Schultze en souriant. Mais, ajouta-t-il en +montrant un autre obus, voici un projectile en fonte. Il est plein, +celui-là et contient cent petits canons +symétriquement disposés encastrés les uns dans +les autres comme les tubes d'une lunette, et qui, après +avoir été lancés comme projectiles +redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus +chargés de matières incendiaires. C'est comme une +batterie que je lance dans l'espace et qui peut porter l'incendie +et la mort sur toute une ville en la couvrant d'une averse de feux +inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dix lieues +dont j'ai parlé ! Et, avant peu, l'expérience en sera +faite de telle manière, que les incrédules pourront +toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchés +à terre ! »</p> + +<p>Les dominos brillaient à ce moment d'un si insupportable +éclat dans la bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la +plus violente envie d'en briser une douzaine. Il eut pourtant la +force de se contenir encore. Il n'était pas au bout de ce +qu'il devait entendre.</p> + +<p>En effet, Herr Schultze reprit :</p> + +<p>« Je vous ai dit qu'avant peu, une expérience +décisive serait tentée !</p> + +<p>-- Comment ? Où ?... s'écria Marcel.</p> + +<p>-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne +des Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme +!... Où ? Sur une cité dont dix lieues au plus nous +séparent, qui ne peut s'attendre à ce coup de +tonnerre, et qui s'y attendît-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh +bien, le 13 à onze heures quarante-cinq minutes du soir, +France-Ville disparaîtra du sol américain ! L'incendie +de Sodome aura eu son pendant ! Le professeur Schultze aura +déchaîné tous les feux du ciel à son +tour ! »</p> + +<p>Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout +le sang de Marcel lui reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze +ne vit rien de ce qui se passait en lui.</p> + +<p>« Voilà ! reprit-il du ton le plus +dégagé. Nous faisons ici le contraire de ce que font +les inventeurs de France-Ville ! Nous cherchons le secret +d'abréger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le +moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est condamnée, et +c'est de la mort, semée par nous, que doit naître la +vie. Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur +Sarrasin, en fondant une ville isolée, a mis sans s'en +douter à ma portée le plus magnifique champ +d'expériences. »</p> + +<p>Marcel ne pouvait croire à ce qu'il venait +d'entendre.</p> + +<p>« Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement +involontaire parut attirer un instant l'attention du Roi de +l'Acier, les habitants de France- Ville ne vous ont rien fait, +monsieur ! Vous n'avez, que je sache, aucune raison de leur +chercher querelle ?</p> + +<p>-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre +cerveau, bien organisé sous d'autres rapports, un fonds +d'idées celtiques qui vous nuiraient beaucoup, si vous +deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, le mal, sont choses +purement relatives et toutes de convention. Il n'y a d'absolu que +les grandes lois naturelles. La loi de concurrence vitale l'est au +même titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insensée ; s'y ranger et agir dans +le sens qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et +voilà pourquoi je détruirai la cité du docteur +Sarrasin. Grâce à mon canon, mes cinquante mille +Allemands viendront facilement à bout des cent mille +rêveurs qui constituent là-bas un groupe +condamné à périr. »</p> + +<p>Marcel, comprenant l'inutilité de vouloir raisonner avec +Herr Schultze, ne chercha plus à le ramener.</p> + +<p>Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les +portes à secret furent refermées, et ils +redescendirent à la salle à manger.</p> + +<p>De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son +mooss de bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit +donner une autre pipe pour remplacer celle qu'il avait +cassée, et s'adressant au valet de pied :</p> + +<p>« Arminius et Sigimer sont-ils là ? +demanda-t-il.</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. +»</p> + +<p>Lorsque le domestique eut quitté la salle à +manger, le Roi de l'Acier, se tournant vers Marcel, le regarda bien +en face.</p> + +<p>Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris +une dureté métallique.</p> + +<p>« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce +projet ?</p> + +<p>-- Réellement. Je connais, à un dixième de +seconde près en longitude et en latitude, la situation de +France-Ville, et le 13 septembre, à onze heures +quarante-cinq du soir, elle aura vécu.</p> + +<p>-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument +secret !</p> + +<p>-- Mon cher, répondit Herr Schultze, +décidément vous ne serez jamais logique. Ceci me fait +moins regretter que vous deviez mourir jeune. »</p> + +<p>Marcel, sur ces derniers mots, s'était levé.</p> + +<p>« Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr +Schultze, que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui +ne pourront plus les redire ? »</p> + +<p>Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux +géants, apparurent à la porte de la salle.</p> + +<p>« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr +Schultze, vous le connaissez !... Il ne vous reste plus qu'à +mourir. »</p> + +<p>Marcel ne répondit pas.</p> + +<p>« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, +pour supposer que je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous +savez à quoi vous en tenir sur mes projets. Ce serait une +légèreté impardonnable, ce serait illogique. +La grandeur de mon but me défend d'en compromettre le +succès pour une considération d'une valeur relative +aussi minime que la vie d'un homme, -- même d'un homme tel +que vous, mon cher, dont j'estime tout particulièrement la +bonne organisation cérébrale. Aussi, je regrette +véritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entraîné trop loin et me mette à présent +dans la nécessité de vous supprimer. Mais, vous devez +le comprendre, en face des intérêts auxquels je me +suis consacré, il n'y a plus de question de sentiment. Je +puis bien vous le dire, c'est d'avoir pénétré +mon secret que votre prédécesseur Sohne est mort, et +non pas par l'explosion d'un sachet de dynamite !... La +règle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! Je n'y +puis rien changer. »</p> + +<p>Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, +à l'entêtement bestial de cette tête chauve, +qu'il était perdu. Aussi ne se donna-t-il même pas la +peine de protester.</p> + +<p>« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.</p> + +<p>-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, +répondit tranquillement Herr Schultze. Vous mourrez, mais la +souffrance vous sera épargnée. Un matin, vous ne vous +réveillerez pas. Voilà tout. »</p> + +<p>Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmené et +consigné dans sa chambre, dont la porte fut gardée +par les deux géants.</p> + +<p>Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en +frémissant d'angoisse et de colère, au docteur, +à tous les siens, à tous ses compatriotes, à +tous ceux qu'il aimait !</p> + +<p>« La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le +danger qui les menace, comment le conjurer ! »</p> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 id="IX">IX     « P.P.C. »</h2></div> + +<p>La situation, en effet, était excessivement grave. Que +pouvait faire Marcel, dont les heures d'existence étaient +maintenant comptées, et qui voyait peut-être arriver +sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?</p> + +<p>Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se +réveiller, ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais +parce que sa pensée ne parvenait pas à quitter +France-Ville, sous le coup de cette imminente catastrophe !</p> + +<p>« Que tenter ? se répétait-il. +Détruire ce canon ? Faire sauter la tour qui le porte ? Et +comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma chambre est +gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter +Stahlstadt, comment empêcherais-je ?... Mais si ! A +défaut de notre chère cité, je pourrais au +moins sauver ses habitants, arriver jusqu'à eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de +périr par le feu, par le fer ! Fuyez tous !" »</p> + +<p>Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre +courant.</p> + +<p>« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant +même qu'il ait exagéré les effets destructeurs +de son obus, et qu'il ne puisse couvrir de ce feu inextinguible la +ville tout entière il est certain qu'il peut d'un seul coup +en incendier une partie considérable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imaginé là, et, malgré la +distance qui sépare les deux villes, ce formidable canon +saura bien y envoyer son projectile ! Une vitesse initiale vingt +fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu' ici ! +Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie +à la seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de +translation de la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... +Oui, oui !... si son canon n'éclate pas au premier coup !... +Et il n'éclatera pas, car il est fait d'un métal dont +la résistance à l'éclatement est presque +infinie ! Le coquin connaît très exactement la +situation de France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son +canon avec une précision mathématique, et, comme il +l'a dit, l'obus ira tomber sur le centre même de la +cité ! Comment en prévenir les infortunés +habitants ! »</p> + +<p>Marcel n'avait pas fermé l'oeil, quand le jour reparut. +Il quitta alors le lit sur lequel il s'était vainement +étendu pendant toute cette insomnie fiévreuse.</p> + +<p>« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce +bourreau, qui veut bien m'épargner la souffrance, attendra +sans doute que le sommeil, l'emportant sur l'inquiétude, se +soit emparé de moi ! Et alors !... Mais quelle mort me +réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec quelque +inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a +à discrétion ? N'emploiera-t-il pas plutôt ce +gaz à l'état liquide tel qu'il le met dans ses obus +de verre, et dont le subit retour à l'état gazeux +déterminera un froid de cent degrés ! Et le +lendemain, à la place de "moi", de ce corps vigoureux bien +constitué, plein de vie, on ne retrouverait plus qu'une +momie desséchée, glacée, racornie !... Ah ! le +misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s'il le +faut, que ma vie se refroidisse dans cette insoutenable +température, mais que mes amis, que le docteur Sarrasin, sa +famille, Jeanne, ma petite Jeanne, soient sauvés ! Or, pour +cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! »</p> + +<p>En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement +instinctif, bien qu'il dût se croire renfermé dans sa +chambre, avait mis la main sur la serrure de la porte.</p> + +<p>A son extrême surprise, la porte s'ouvrit, et il put +descendre, comme d'habitude, dans le jardin où il avait +coutume de se promener.</p> + +<p>« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, +mais je ne le suis pas dans ma chambre ! C'est déjà +quelque chose ! » Seulement, à peine Marcel fut-il +dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en apparence, il ne +pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux +personnages qui répondaient aux noms historiques, ou +plutôt préhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.</p> + +<p>Il s'était déjà demandé plus d'une +fois, en les rencontrant sur son passage, quelle pouvait bien +être la fonction de ces deux colosses en casaque grise, au +cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces rouges +embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris +buissonnants !</p> + +<p>Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'étaient +les exécuteurs des hautes oeuvres de Herr Schultze, et +provisoirement ses gardes du corps personnels.</p> + +<p>Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient +à la porte de sa chambre, emboîtaient le pas +derrière lui s'il sortait dans le parc. Un formidable +armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance.</p> + +<p>Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un +but diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en +réponse que des regards féroces. Même l'offre +d'un verre de bière, qu'il avait quelque raison de croire +irrésistible, était restée infructueuse. +Après quinze heures d'observation, il ne leur connaissait +qu'un vice -- un seul --, la pipe, qu'ils prenaient la +liberté de fumer sur ses talons. Cet unique vice, Marcel +pourrait-il l'exploiter au profit de son propre salut ? Il ne le +savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il s'était +juré à lui-même de fuir, et rien ne devait +être négligé de ce qui pouvait amener son +évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment s'y prendre +?</p> + +<p>Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel +était sûr de recevoir deux balles dans la tête. +En admettant qu'il fût manqué, il se trouvait au +centre même d'une triple ligne fortifiée, +bordée d'un triple rang de sentinelles.</p> + +<p>Selon son habitude, l'ancien élève de l'Ecole +centrale s'était correctement posé le problème +en mathématicien.</p> + +<p>« Soit un homme gardé à vue par des +gaillards sans scrupules, individuellement plus forts que lui, et +de plus armés jusque aux dents. Il s'agit d'abord, pour cet +homme, d'échapper à la vigilance de ses argousins. Ce +premier point acquis il lui reste à sortir d'une place forte +dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... +»</p> + +<p>Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il +se buta à une impossibilité.</p> + +<p>Enfin, l'extrême gravité de la situation +donna-t-elle à ses facultés d invention le coup de +fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile à dire.</p> + +<p>Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se +promenait dans le parc, ses yeux s'arrêtèrent, au bord +d'un parterre, sur un arbuste dont l'aspect le frappa.</p> + +<p>C'était une plante de triste mine, herbacée, +à feuilles alternes, ovales, aiguës et +géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule +axillaire.</p> + +<p>Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie +caractéristique de la famille des solanacées. A tout +hasard, il en cueillit une petite feuille et la mâcha +légèrement en poursuivant sa promenade.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé. Un alourdissement de +tous ses membres, accompagné d'un commencement de +nausées 1'avertit bientôt qu'il avait sous la main un +laboratoire naturel de belladone, c'est-à-dire du plus actif +des narcotiques.</p> + +<p>Toujours flânant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel +qui s'étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, +à l'une de ses extrémités, une cascade assez +servilement copiée sur celle du bois de Boulogne.</p> + +<p>« Où donc se dégage l'eau de cette cascade +? » se demanda Marcel.</p> + +<p>C'était d'abord dans le lit d'une petite rivière, +qui, après avoir décrit une douzaine de courbes, +disparaissait sur la limite du parc.</p> + +<p>Il devait donc se trouver là un déversoir, et, +selon toute apparence, la rivière s'échappait en +l'emplissant à travers un des canaux souterrains qui +allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.</p> + +<p>Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n'était +pas une porte cochère évidemment, mais c'était +une porte.</p> + +<p>« Et si le canal était barré par des +grilles de fer ! objecta tout d'abord la voix de la prudence.</p> + +<p>-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas +été inventées pour roder les bouchons, et il y +en a d'excellentes dans le laboratoire ! » répliqua +une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions +hardies.</p> + +<p>En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une +idée -- ce qu'on appelle une idée ! -- lui +était venue, idée irréalisable, +peut-être, mais qu'il tenterait de réaliser, si la +mort ne le surprenait pas auparavant.</p> + +<p>Il revint alors sans affectation vers l'arbuste à fleurs +rouges, il en détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte +que ses gardiens ne pussent manquer de le voir.</p> + +<p>Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours +ostensiblement, sécher ces feuilles devant le feu, les roula +dans ses mains pour les écraser, et les mêla à +son tabac.</p> + +<p>Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son +extrême surprise, se réveilla chaque matin. Herr +Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne rencontrait jamais pendant +ses promenades, avait-il donc renoncé à ce projet de +se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet +de détruire la ville du docteur Sarrasin.</p> + +<p>Marcel profita donc de la permission qui lui était +laissée de vivre, et, chaque jour, il renouvela sa +manoeuvre. Il prenait soin, bien entendu, de ne pas fumer de +belladone, et, à cet effet, il avait deux paquets de tabac, +l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa manipulation +quotidienne. Son but était simplement d'éveiller la +curiosité d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis +qu'ils étaient, ces deux brutes devaient bientôt en +venir à remarquer l'arbuste dont il cueillait les feuilles, +à imiter son opération et à essayer du +goût que ce mélange communiquait au tabac.</p> + +<p>Le calcul était juste, et le résultat prévu +se produisit pour ainsi dire mécaniquement.</p> + +<p>Dès le sixième jour -- c'était la veille du +fatal 13 septembre --, Marcel, en regardant derrière lui du +coin de l'oeil, sans avoir l'air d'y songer, eut la satisfaction de +voir ses gardiens faire leur petite provision de feuilles +vertes.</p> + +<p>Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient +sécher à la chaleur du feu, les roulaient dans leurs +grosses mains calleuses, les mêlaient à leur tabac. +Ils semblaient même se pourlécher les lèvres +à l'avance !</p> + +<p>Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et +Sigimer ? Non. Ce n'était pas assez d'échapper +à leur surveillance. Il fallait encore trouver la +possibilité de passer par le canal, à travers la +masse d'eau qui s'y déversait, même si ce canal +mesurait plusieurs kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel +l'avait imaginé. Il avait, il est vrai, neuf chances sur dix +de périr, mais le sacrifice de sa vie, déjà +condamnée, était fait depuis longtemps.</p> + +<p>Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis +l'heure de la dernière promenade. L'inséparable trio +prit le chemin du parc.</p> + +<p>Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea +délibérément vers un bâtiment +élevé dans un massif, et qui n'était autre que +l'atelier des modèles. Il choisit un banc +écarté, bourra sa pipe et se mit à la +fumer.</p> + +<p>Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes +toutes prêtes, s'installèrent sur le banc voisin et +commencèrent à aspirer des bouffées +énormes.</p> + +<p>L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que +les deux lourds Teutons bâillaient et s'étiraient +à l'envi comme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ; +leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent +inertes ; leurs têtes se renversèrent sur le dossier +du banc.</p> + +<p>Les pipes roulèrent à terre.</p> + +<p>Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en +cadence au gazouillement des oiseaux, qu'un été +perpétuel retenait au parc de Stahlstadt.</p> + +<p>Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures +quarante-cinq, France-Ville, condamnée par Herr Schultze, +aurait cessé d'exister.</p> + +<p>Marcel s'était précipité dans l'atelier des +modèles. Cette vaste salle renfermait tout un musée. +Réductions de machines hydrauliques, locomotives, machines +à vapeur, locomobiles, pompes d'épuisement, turbines, +perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +là pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. +C'étaient les modèles en bois de tout ce qu'avait +fabriqué l'usine Schultze depuis sa fondation, et l'on peut +croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, n'y +manquaient pas.</p> + +<p>La nuit était noire, conséquemment propice au +projet hardi que le jeune Alsacien comptait mettre à +exécution. En même temps qu'il allait préparer +son suprême plan d'évasion, il voulait anéantir +le musée des modèles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait +aussi pu détruire, avec la casemate et le canon qu'elle +abritait, l'énorme et indestructible Tour du Taureau ! Mais +il n'y fallait pas songer.</p> + +<p>Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie +d'acier, propre à scier le fer, qui était pendue +à un des râteliers d'outils, et de la glisser dans sa +poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de sa boîte, +sans que sa main hésitât un instant, il porta la +flamme dans un coin de la salle où étaient +entassés des cartons d'épures et de légers +modèles en bois de sapin.</p> + +<p>Puis, il sortit.</p> + +<p>Un instant après, l'incendie, alimenté par toutes +ces matières combustibles, projetait d'intenses flammes +à travers les fenêtres de la salle. Aussitôt, la +cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en mouvement les +carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt, et +les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, +accouraient de toutes parts.</p> + +<p>Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la +présence était bien faite pour encourager tous ces +travailleurs.</p> + +<p>En quelques minutes, les chaudières à vapeur +avaient été mises en pression, et les puissantes +pompes fonctionnaient avec rapidité. C'était un +déluge d'eau qu'elles déversaient sur les murs et +jusque sur les toits du musée des modèles. Mais le +feu, plus fort que cette eau, qui, pour ainsi dire, se vaporisait +à son contact au lieu de l'éteindre, eut +bientôt attaqué toutes les parties de l'édifice +à la fois. En cinq minutes, il avait acquis une +intensité telle, que l'on devait renoncer à tout +espoir de s'en rendre maître. Le spectacle de cet incendie +était grandiose et terrible.</p> + +<p>Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr +Schultze, qui poussait ses hommes comme à l'assaut d'une +ville. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à faire la part du feu. +Le musée des modèles était isolé dans +le parc, et il était maintenant certain qu'il serait +consumé tout entier.</p> + +<p>A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien +préserver du bâtiment lui-même, fit entendre ces +mots jetés d'une voix éclatante :</p> + +<p>« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle +n° 3175, enfermé sous la vitrine du centre ! +»</p> + +<p>Ce modèle était précisément le +gabarit du fameux canon perfectionné par Schultze, et plus +précieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermés +dans le musée.</p> + +<p>Mais, pour sauver ce modèle, il s'agissait de se jeter +sous une pluie de feu, à travers une atmosphère de +fumée noire qui devait être irrespirable. Sur dix +chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, malgré +l'appât des dix mille dollars, personne ne répondait +à l'appel de Herr Schultze.</p> + +<p>Un homme se présenta alors.</p> + +<p>C'était Marcel.</p> + +<p>« J'irai, dit-il.</p> + +<p>-- Vous ! s'écria Herr Schultze.</p> + +<p>-- Moi !</p> + +<p>-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcée contre vous !</p> + +<p>-- Je n'ai pas la prétention de m'y soustraire, mais +d'arracher à la destruction ce précieux modèle +!</p> + +<p>-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si +tu réussis, les dix mille dollars seront fidèlement +remis à tes héritiers.</p> + +<p>-- J'y compte bien », répondit Marcel.</p> + +<p>On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, +toujours préparés en cas d'incendie, et qui +permettent de pénétrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, +lorsqu'il avait tenté d'arracher à la mort le petit +Carl, l'enfant de dame Bauer.</p> + +<p>Un de ces appareils, chargé d'air sous une pression de +plusieurs atmosphères, fut aussitôt placé sur +son dos. La pince fixée à son nez, l'embouchure des +tuyaux à sa bouche, il s'élança dans la +fumée.</p> + +<p>« Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air +dans le réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! +»</p> + +<p>On l'imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune +façon à sauver le gabarit du canon Schultze. Il ne +fit que traverser, au péril de sa vie, la salle emplie de +fumée, sous une averse de brandons ignescents, de poutres +calcinées, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment où le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'étincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il +s'échappait par une porte opposée qui s'ouvrait sur +le parc.</p> + +<p>Courir vers la petite rivière, en descendre la berge +jusqu'au déversoir inconnu qui l'entraînait au-dehors +de Stahlstadt, s'y plonger sans hésitation, ce fut pour +Marcel l'affaire de quelques secondes.</p> + +<p>Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui +mesurait sept à huit pieds de profondeur. Il n'avait pas +besoin de s'orienter, car le courant le conduisait comme s'il +eût tenu un fil d'Ariane. Il s'aperçut presque +aussitôt qu'il était entré dans un +étroit canal, sorte de boyau, que le trop-plein de la +rivière emplissait tout entier.</p> + +<p>« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. +Tout est là ! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, +l'air me manquera, et je suis perdu ! »</p> + +<p>Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix +minutes, le courant le poussait ainsi, quand il se heurta à +un obstacle.</p> + +<p>C'était une grille de fer, montée sur gonds, qui +fermait le canal.</p> + +<p>« Je devais le craindre ! » se dit simplement +Marcel.</p> + +<p>Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et +commença à scier le pêne à +l'affleurement de la gâche.</p> + +<p>Cinq minutes de travail n'avaient pas encore +détaché ce pêne. La grille restait +obstinément fermée. Déjà Marcel ne +respirait plus qu'avec une difficulté extrême. L'air, +très raréfié dans le réservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantité. Des bourdonnements +aux oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à +la tête, tout indiquait qu'une imminente asphyxie allait le +foudroyer ! Il résistait, cependant, il retenait sa +respiration afin de consommer le moins possible de cet +oxygène que ses poumons étaient impropres à +dégager de ce milieu !... mais le pêne ne +cédait pas, quoique largement entamé !</p> + +<p>A ce moment, la scie lui échappa.</p> + +<p>« Dieu ne peut être contre moi ! » +pensa-t-il.</p> + +<p>Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette +vigueur que donne le suprême instinct de la conservation.</p> + +<p>La grille s'ouvrit. Le pêne était brisé, et +le courant emporta l'infortuné Marcel, presque +entièrement suffoqué, et qui s'épuisait +à aspirer les dernières molécules d'air du +réservoir !</p> + +<p>....</p> + +<p>Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze +pénétrèrent dans l'édifice +entièrement dévoré par l'incendie, ils ne +trouvèrent ni parmi les débris, ni dans les cendres +chaudes, rien qui restât d'un être humain. Il +était donc certain que le courageux ouvrier avait +été victime de son dévouement. Cela +n'étonnait pas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de +l'usine.</p> + +<p>Le modèle si précieux n'avait donc pas pu +être sauvé, mais l'homme qui possédait les +secrets du Roi de l'Acier était mort.</p> + +<p>« Le Ciel m'est témoin que je voulais lui +épargner la souffrance, se dit tout bonnement Herr Schultze +! En tout cas c'est une économie de dix mille dollars ! +»</p> + +<p>Et ce fut toute l'oraison funèbre du jeune Alsacien !</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="X">X     UN ARTICLE DE L'<i>UNSERE CENTURIE</i>, REVUE ALLEMANDE</h2> +</div> +<p>Un mois avant l'époque à laquelle se passaient les +événements qui ont été racontés +ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée +<i>Unsere Centurie</i> (Notre Siècle), publiait l'article +suivant au sujet de France-Ville, article qui fut +particulièrement goûté par les délicats +de l'Empire germanique, peut-être parce qu'il ne +prétendait étudier cette cité qu'à un +point de vue exclusivement matériel.</p> + +<p>« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du +phénomène extraordinaire qui s'est produit sur la +côte occidentale des Etats-Unis. La grande république +américaine, grâce à la proportion +considérable d'émigrants que renferme sa population, +a de longue date habitué le monde à une succession de +surprises. Mais la dernière et la plus singulière est +véritablement celle d'une cité appelée +France-Ville, dont l'idée même n'existait pas il y a +cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement arrivée au +plus haut degré de prospérité.</p> + +<p>« Cette merveilleuse cité s'est +élevée comme par enchantement sur la rive +embaumée du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'idée première de +cette entreprise appartiennent à un Français, le +docteur Sarrasin. La chose est possible, étant donné +que ce médecin peut se targuer d'une parenté +éloignée avec notre illustre Roi de l'Acier. +Même, soit dit en passant, on ajoute que la captation d'un +héritage considérable, qui revenait +légitimement à Herr Schultze, n'a pas +été étrangère à la fondation de +France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le +monde, on peut être certain de trouver une semence germanique +; c'est une vérité que nous sommes fiers de constater +à l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, nous devons à +nos lecteurs des détails précis et authentiques sur +cette végétation spontanée d'une cité +modèle.</p> + +<p>« Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Même +le grand atlas en trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de +notre éminent Tuchtigmann, où sont indiqués +avec une exactitude rigoureuse tous les buissons et bouquets +d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, même ce monument +généreux de la science géographique +appliquée à l'art du tirailleur, ne porte pas encore +la moindre trace de France- Ville. A la place où +s'élève maintenant la cité nouvelle +s'étendait encore, il y a cinq ans, une lande +déserte. C'est le point exact indiqué sur la carte +par le 43e degré 11' 3" de latitude nord, et le 124e +degré 41' 17" de longitude à l'ouest de Greenwich. Il +se trouve, comme on voit, au bord de l'océan Pacifique et au +pied de la chaîne secondaire des montagnes Rocheuses qui a +reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amérique +septentrionale.</p> + +<p>« L'emplacement le plus avantageux avait +été recherché avec soin et choisi entre un +grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les raisons qui en +ont déterminé l'adoption, on fait valoir +spécialement sa latitude tempérée dans +l'hémisphère Nord, qui a toujours été +à la tête de la civilisation terrestre - sa position +au milieu d'une république fédérative et dans +un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire garantir +provisoirement son indépendance et des droits analogues +à ceux que possède en Europe la principauté de +Monaco, sous la condition de rentrer après un certain nombre +d'années dans l'Union ; -- sa situation sur l'Océan, +qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- la nature +accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- +la proximité d'une chaîne de montagnes qui +arrête à la fois les vents du nord, du midi et de +l'est, en laissant à la brise du Pacifique le soin de +renouveler l'atmosphère de la cité, -- la possession +d'une petite rivière dont l'eau fraîche, douce +légère, oxygénée par des chutes +répétées et par la rapidité de son +cours, arrive parfaitement pure à la mer ; -- enfin, un port +naturel très aisé à développer par des +jetées et formé par un long promontoire +recourbé en crochet.</p> + +<p>« On indique seulement quelques avantages secondaires : +proximité de belles carrières de marbre et de pierre, +gisements de kaolin, voire même des traces de pépites +aurifères. En fait, ce détail a manqué faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient +que la fièvre de 1'or vînt se mettre à la +traverse de leurs projets. Mais, par bonheur, les pépites +étaient petites et rares.</p> + +<p>« Le choix du territoire, quoique déterminé +seulement par des études sérieuses et approfondies, +n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et n'avait pas +nécessité d'expédition spéciale. La +science du globe est maintenant assez avancée pour qu'on +puisse, sans sortir de son cabinet, obtenir sur les régions +les plus lointaines des renseignements exacts et précis.</p> + +<p>« Ce point décidé, deux commissaires du +comité d'organisation ont pris à Liverpool le premier +paquebot en partance, sont arrivés en onze jours à +New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où +ils ont mobilisé un steamer, qui les déposait en dix +heures au site désigné.</p> + +<p>« S'entendre avec la législature d'Oregon, obtenir +une concession de terre allongée du bord de la mer à +la crête des Cascade-Mounts, sur une largeur de quatre +lieues, désintéresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres +des droits réels ou supposés, tout cela n'a pas pris +plus d'un mois.</p> + +<p>« En janvier 1872, le territoire était +déjà reconnu, mesuré, jalonné, +sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, +sous la direction de cinq cents contremaîtres et +ingénieurs européens, était à l'oeuvre. +Des affiches placardées dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part +tous les matins de San Francisco pour traverser le continent +américain, et une réclame quotidienne dans les +vingt-trois journaux de cette ville, avaient suffi pour assurer le +recrutement des travailleurs. Il avait même été +inutile d'adopter le procédé de publicité en +grand, par voie de lettres gigantesques sculptées sur les +pics des montagnes Rocheuses, qu'une compagnie était venue +offrir à prix réduits. Il faut dire aussi que +l'affluence des coolies chinois dans l'Amérique occidentale +jetait à ce moment une perturbation grave sur le +marché des salaires. Plusieurs Etats avaient dû +recourir, pour protéger les moyens d'existence de leurs +propres habitants et pour empêcher des violences sanglantes, +à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint à point pour les empêcher de +périr. Leur rémunération uniforme fut +fixée à un dollar par jour, qui ne devait leur +être payé qu'après l'achèvement des +travaux, et à des vivres en nature distribués par +l'administration municipale. On évita ainsi le +désordre et les spéculations éhontées +qui déshonorent trop souvent ces grands déplacements +de population. Le produit des travaux était +déposé toutes les semaines, en présence des +délégués, à la grande Banque de San +Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, +à ne plus revenir. Précaution indispensable pour se +débarrasser d'une population jaune, qui n'aurait pas +manqué de modifier d'une manière assez fâcheuse +le type et le génie de la Cité nouvelle. Les +fondateurs s'étant d'ailleurs réservé le droit +d'accorder ou de refuser le permis de séjour, l'application +de la mesure a été relativement aisée.</p> + +<p>« La première grande entreprise a +été l'établissement d'un embranchement +ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au tronc +du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On +eut soin d'éviter tous les bouleversements de terres ou +tranchées profondes qui auraient pu exercer sur la +salubrité une influence fâcheuse. Ces travaux et ceux +du port furent poussés avec une activité +extraordinaire. Dès le mois d'avril, le premier train direct +de New York amenait en gare de France-Ville les membres du +comité, jusqu'à ce jour restés en Europe.</p> + +<p>« Dans cet intervalle, les plans généraux +de la ville, le détail des habitations et des monuments +publics avaient été arrêtés.</p> + +<p>« Ce n'étaient pas les matériaux qui +manquaient : dès les premières nouvelles du projet, +l'industrie américaine s'était empressée +d'inonder les quais de France-Ville de tous les +éléments imaginables de construction. Les fondateurs +n'avaient que l'embarras du choix. Ils décidèrent que +la pierre de taille serait réservée pour les +édifices nationaux et pour l'ornementation +générale, tandis que les maisons seraient faites de +briques. Non pas, bien entendu, de ces briques grossièrement +moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien +cuit, mais de briques légères, parfaitement +régulières de forme, de poids et de densité, +transpercées dans le sens de leur longueur d'une +série de trous cylindriques et parallèles. Ces trous, +assemblés bout à bout, devaient former dans +l'épaisseur de tous les murs des conduits ouverts à +leurs deux extrémités, et permettre ainsi à +l'air de circuler librement dans l'enveloppe extérieure des +maisons, comme dans les cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi +bien que l'idée générale du Bien-Etre, sont +empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Société royale de Londres.] Cette +disposition avait en même temps le précieux avantage +d'amortir les sons et de procurer à chaque appartement une +indépendance complète.</p> + +<p>« Le comité ne prétendait pas d'ailleurs +imposer aux constructeurs un type de maison. Il était +plutôt l'adversaire de cette uniformité fatigante et +insipide ; il s'était contenté de poser un certain +nombre de règles fixes, auxquelles les architectes +étaient tenus de se plier :</p> + +<p>« 1° Chaque maison sera isolée dans un lot +de terrain planté d'arbres, de gazon et de fleurs. Elle sera +affectée à une seule famille.</p> + +<p>« 2° Aucune maison n'aura plus de deux +étages ; l'air et la lumière ne doivent pas +être accaparés par les uns au détriment des +autres.</p> + +<p>« 3° Toutes les maisons seront en façade +à dix mètres en arrière de la rue, dont elles +seront séparées par une grille à hauteur +d'appui. L'intervalle entre la grille et la façade sera +aménagé en parterre.</p> + +<p>« 4° Les murs seront faits de briques tubulaires +brevetées, conformes au modèle. Toute liberté +est laissée aux architectes pour l'ornementation.</p> + +<p>« 5° Les toits seront en terrasses, +légèrement inclinés dans les quatre sens, +couverts de bitume, bordés d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés +pour l'écoulement immédiat des eaux de pluie.</p> + +<p>« 6° Toutes les maisons seront bâties sur une +voûte de fondations, ouverte de tous côtés, et +formant sous le premier plan d'habitation un sous-sol +d'aération en même temps qu'une halle. Les conduits +à eau et les décharges y seront à +découvert, appliqués au pilier central de la +voûte, de telle sorte qu'il soit toujours aisé d'en +vérifier l'état, et, en cas d'incendie, d'avoir +immédiatement l'eau nécessaire. L'aire de cette +halle, élevée de cinq à six centimètres +au-dessus du niveau de la rue, sera proprement sablée. Une +porte et un escalier spécial la mettront en communication +directe avec les cuisines ou offices, et toutes les transactions +ménagères pourront s'opérer là sans +blesser la vue ou l'odorat.</p> + +<p>« 7° Les cuisines, offices ou dépendances +seront, contrairement à l'usage ordinaire, placés +à l'étage supérieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. +Un élévateur, mû par une force +mécanique, qui sera, comme la lumière artificielle et +l'eau, mise à prix réduit à la disposition des +habitants, permettra aisément le transport de tous les +fardeaux à cet étage.</p> + +<p>« 8° Le plan des appartements est laissé +à la fantaisie individuelle. Mais deux dangereux +éléments de maladie, véritables nids à +miasmes et laboratoires de poisons, en sont impitoyablement +proscrits : les tapis et les papiers peints. Les parquets, +artistement construits de bois précieux assemblés en +mosaïques par d'habiles ébénistes, auraient tout +à perdre à se cacher sous des lainages d'une +propreté douteuse. Quant aux murs, revêtus de briques +vernies, ils présentent aux yeux l'éclat et la +variété des appartements intérieurs de +Pompéi, avec un luxe de couleurs et de durée que le +papier peint, chargé de ses mille poisons subtils, n'a +jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces et les +vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un germe +morbide ne peut s'y mettre en embuscade.</p> + +<p>« 9° Chaque chambre à coucher est distincte +du cabinet de toilette. On ne saurait trop recommander de faire de +cette pièce, où se passe un tiers de la vie, la plus +vaste, la plus aérée et en même temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit +en fer, muni d'un sommier à jours et d'un matelas de laine +fréquemment battu, sont les seuls meubles +nécessaires. Les édredons, couvre-pieds piqués +et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, +en sont naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, +légères et chaudes, faciles à blanchir, +suffisent amplement à les remplacer. Sans proscrire +formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller du +moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de +fréquents lavages.</p> + +<p>« 10° Chaque pièce a sa cheminée +chauffée, selon les goûts, au feu de bois ou de +houille, mais à toute cheminée correspond une bouche +d'appel d'air extérieur. Quant à la fumée, au +lieu d'être expulsée par les toits, elle s'engage +à travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des +fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, +en arrière des maisons, à raison d'un fourneau pour +deux cents habitants. Là, elle est dépouillée +des particules de carbone qu'elle emporte, et +déchargée à l'état incolore, à +une hauteur de trente-cinq mètres, dans +l'atmosphère.</p> + +<p>« Telles sont les dix règles fixes, +imposées pour la construction de chaque habitation +particulière.</p> + +<p>« Les dispositions générales ne sont pas +moins soigneusement étudiées.</p> + +<p>« Et d'abord le plan de la ville est essentiellement +simple et régulier, de manière à pouvoir se +prêter à tous les développements. Les rues, +croisées à angles droits, sont tracées +à distances égales, de largeur uniforme, +plantées d'arbres et désignées par des +numéros d'ordre.</p> + +<p>« De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la +rue, plus large d'un tiers, prend le nom de boulevard ou avenue, et +présente sur un de ses côtés une +tranchée à découvert pour les tramways et +chemins de fer métropolitains. A tous les carrefours, un +jardin public est réservé et orné de belles +copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant que les +artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer.</p> + +<p>« Toutes les industries et tous les commerces sont +libres.</p> + +<p>« Pour obtenir le droit de résidence à +France-Ville, il suffit, mais il est nécessaire de donner de +bonnes références, d'être apte à exercer +une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les +sciences ou les arts, de s'engager à observer les lois de la +ville. Les existences oisives n'y seraient pas +tolérées.</p> + +<p>« Les édifices publics sont déjà en +grand nombre. Les plus importants sont la cathédrale, un +certain nombre de chapelles, les musées, les +bibliothèques, les écoles et les gymnases, +aménagés avec un luxe et une entente des convenances +hygiéniques véritablement dignes d'une grande +cité.</p> + +<p>« Inutile de dire que les enfants sont astreints +dès l'âge de quatre ans à suivre les exercices +intellectuels et physiques, qui peuvent seuls développer +leurs forces cérébrales et musculaires. On les +habitue tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils +considèrent une tache sur leurs simples habits comme un +déshonneur véritable.</p> + +<p>« Cette question de la propreté individuelle et +collective est du reste la préoccupation capitale des +fondateurs de France-Ville. Nettoyer, nettoyer sans cesse, +détruire et annuler aussitôt qu'ils sont formés +les miasmes qui émanent constamment d'une +agglomération humaine, telle est l'oeuvre principale du +gouvernement central. A cet effet, les produits des égouts +sont centralisés hors de la ville, traités par des +procédés qui en permettent la condensation et le +transport quotidien dans les campagnes.</p> + +<p>« L'eau coule partout à flots. Les rues, +pavées de bois bitumé, et les trottoirs de pierre +sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les +marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines sévères sont +appliquées aux négociants qui osent spéculer +sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf +gâté, une viande avariée, un litre de lait +sophistiqué, est tout simplement traité comme un +empoisonneur qu'il est. Cette police sanitaire, si +nécessaire et si délicate, est confiée +à des hommes expérimentés, à de +véritables spécialistes, élevés +à cet effet dans les écoles normales.</p> + +<p>« Leur juridiction s'étend jusqu'aux +blanchisseries mêmes, toutes établies sur un grand +pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs +artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun +linge de corps ne revient à son propriétaire sans +avoir été véritablement blanchi à fond, +et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les +envois de deux familles distinctes. Cette simple précaution +est d'un effet incalculable.</p> + +<p>« Les hôpitaux sont peu nombreux, car le +système de l'assistance à domicile est +général, et ils sont réservés aux +étrangers sans asile et à quelques cas exceptionnels. +Il est à peine besoin d'ajouter que l'idée de faire +d'un hôpital un édifice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à +huit cents malades, n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur +de la cité modèle. Loin de chercher, par une +étrange aberration, à réunir +systématiquement plusieurs patients, on ne pense au +contraire qu'à les isoler. C'est leur intérêt +particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque maison, +même, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des +constructions exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation +temporaire de quelques cas pressants.</p> + +<p>« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- +chacun ayant sa chambre particulière --, centralisés +dans ces baraques légères, faites de bois de sapin, +et qu'on brûle régulièrement tous les ans pour +les renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes +pièces sur un modèle spécial, ont d'ailleurs +l'avantage de pouvoir être transportées à +volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, +et multipliées autant qu'il est nécessaire.</p> + +<p>« Une innovation ingénieuse, rattachée +à ce service, est celle d'un corps de gardes-malades +éprouvées, dressées spécialement +à ce métier tout spécial, et tenues par +l'administration centrale à la disposition du public. Ces +femmes, choisies avec discernement, sont pour les médecins +les auxiliaires les plus précieux et les plus +dévoués. Elles apportent au sein des familles les +connaissances pratiques si nécessaires et si souvent +absentes au moment du danger, et elles ont pour mission +d'empêcher la propagation de la maladie en même temps +qu'elles soignent le malade.</p> + +<p>« On ne finirait pas si l'on voulait +énumérer tous les perfectionnements +hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle ont +inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son +arrivée une petite brochure, où les principes les +plus importants d'une vie réglée selon la science +sont exposés dans un langage simple et clair.</p> + +<p>« Il y voit que l'équilibre parfait de toutes ses +fonctions est une des nécessités de la santé ; +que le travail et le repos sont également indispensables +à ses organes ; que la fatigue est nécessaire +à son cerveau comme à ses muscles ; que les neuf +dixièmes des maladies sont dues à la contagion +transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait donc entourer sa +demeure et sa personne de trop de "quarantaines" sanitaires. Eviter +l'usage des poisons excitants, pratiquer les exercices du corps, +accomplir consciencieusement tous les jours une tâche +fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des légumes sains et simplement préparés, +dormir régulièrement sept à huit heures par +nuit, tel est l'ABC de la santé.</p> + +<p>« Partis des premiers principes posés par les +fondateurs, nous en sommes venus insensiblement à parler de +cette cité singulière comme d'une ville +achevée. C'est qu'en effet, les premières maisons une +fois bâties, les autres sont sorties de terre comme par +enchantement. Il faut avoir visité le Far West pour se +rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore désert +au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait +déjà six mille maisons en 1873. Il en +possédait neuf mille et tous ses édifices au complet +en 1874.</p> + +<p>« Il faut dire que la spéculation a eu sa part +dans ce succès inouï. Construites en grand sur des +terrains immenses et sans valeur au début, les maisons +étaient livrées à des prix très +modérés et louées à des conditions +très modestes. L'absence de tout octroi, +l'indépendance politique de ce petit territoire +isolé, l'attrait de la nouveauté, la douceur du +climat ont contribué à appeler l'émigration. A +l'heure qu'il est, France-Ville compte près de cent mille +habitants.</p> + +<p>« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous +intéresser, c'est que l'expérience sanitaire est des +plus concluantes. Tandis que la mortalité annuelle, dans les +villes les plus favorisées de la vieille Europe ou du +Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue au-dessous de +trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq +dernières années n'est que de un et demi. Encore ce +chiffre est-il grossi par une petite épidémie de +fièvre paludéenne qui a signalé la +première campagne. Celui de l'an dernier, pris +séparément, n'est que de un et quart. Circonstance +plus importante encore : à quelques exceptions près, +toutes les morts actuellement enregistrées ont +été dues à des affections spécifiques +et la plupart héréditaires. Les maladies +accidentelles ont été à la fois infiniment +plus rares, plus limitées et moins dangereuses que dans +aucun autre milieu. Quant aux épidémies proprement +dites, on n'en a point vu.</p> + +<p>« Les développements de cette tentative seront +intéressants à suivre. Il sera curieux, notamment, de +rechercher si l'influence d'un régime aussi scientifique sur +toute la durée d'une génération, à plus +forte raison de plusieurs générations, ne pourrait +pas amortir les prédispositions morbides +héréditaires.</p> + +<p>« "Il n'est assurément pas outrecuidant de +l'espérer, a écrit un des fondateurs de cette +étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant +jusqu'à quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que +de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes ! +"</p> + +<p>« Un tel rêve a de quoi séduire !</p> + +<p>« S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre +opinion sincère, nous n'avons qu'une foi médiocre +dans le succès définitif de l'expérience. Nous +y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est +de se trouver aux mains d'un comité où +l'élément latin domine et dont +l'élément germanique a été +systématiquement exclu. C'est là un fâcheux +symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait +de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu +déblayer le terrain, élucider quelques points +spéciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de +l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons +s'élever un jour la vraie cité modèle. +»</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XI">XI     UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</h2> +</div> +<p>Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant +fixé par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville +--, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore +de l'effroyable danger qui les menaçait.</p> + +<p>Il était sept heures du soir.</p> + +<p>Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et +de tamarins, la cité s'allongeait gracieusement au pied des +Cascade-Mounts et présentait ses quais de marbre aux vagues +courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les +rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la brise, +offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus +animé. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient +doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres, +rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes à la fois leurs +parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur +blancheur. L'air était tiède, le ciel bleu comme la +mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.</p> + +<p>Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été +frappé de l'air de santé des habitants, de +l'activité qui régnait dans les rues. On fermait +justement les académies de peinture, de musique, de +sculpture, la bibliothèque, qui étaient +réunies dans le même quartier et où +d'excellents cours publics étaient organisés par +sections peu nombreuses, -- ce qui permettait à chaque +élève de s'approprier à lui seul tout le fruit +de la leçon. La foule, sortant de ces établissements, +occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais +aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre. +L'aspect général était tout de calme et de +satisfaction.</p> + +<p>C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du +Pacifique que la famille Sarrasin avait bâti sa demeure. +Là, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des +premières --, le docteur était venu s'établir +définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.</p> + +<p>Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester +à Paris, mais il n'avait plus Marcel pour lui servir de +mentor.</p> + +<p>Les deux amis s'étaient presque perdus de vue depuis +l'époque où ils habitaient ensemble la rue du +Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait émigré avec +sa femme et sa fille à la côte de l'Oregon, Octave +était resté maître de lui-même. Il avait +bientôt été entraîné fort loin de +l'école, où son père avait voulu lui faire +continuer ses études, et il avait échoué au +dernier examen, d'où son ami était sorti avec le +numéro un.</p> + +<p>Jusque-là, Marcel avait été la boussole du +pauvre Octave, incapable de se conduire lui-même. Lorsque le +jeune Alsacien fut parti, son camarade d'enfance finit peu à +peu par mener à Paris ce qu'on appelle la vie à +grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, +d'autant plus juste que la sienne se passait en grande partie sur +le siège élevé d'un énorme coach +à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre +l'avenue Marigny, où il avait pris un appartement, et les +divers champs de courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, +trois mois plus tôt, savait à peine rester en selle +sur les chevaux de manège qu'il louait à l'heure, +était devenu subitement un des hommes de France les plus +profondément versés dans les mystères de +l'hippologie. Son érudition était empruntée +à un groom anglais qu'il avait attaché à son +service et qui le dominait entièrement par l'étendue +de ses connaissances spéciales.</p> + +<p>Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinées. Ses soirées appartenaient aux petits +théâtres et aux salons d'un cercle, tout flambant +neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la rue Tronchet, et +qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y trouvait rendait +à son argent un hommage que ses seuls mérites +n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait +l'idéal de la distinction. Chose particulière, la +liste, somptueusement encadrée, qui figurait dans le salon +d'attente, ne portait guère que des noms étrangers. +Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du moins en +les énumérant, dans l'antichambre d'un collège +héraldique. Mais, si l'on pénétrait plus +avant, on pensait plutôt se trouver dans une exposition +vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux +des deux mondes semblaient s'être donné rendez-vous +là. Supérieurement habillés, du reste, ces +personnages cosmopolites, quoiqu'un goût marqué pour +les étoffes blanchâtres révélât +l'éternelle aspiration des races jaune ou noire vers la +couleur des « faces pâles ».</p> + +<p>Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces +bimanes. On citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait +ses jugements comme articles de foi. Et lui, enivré de cet +encens, ne s'apercevait pas qu'il perdait +régulièrement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-être certains membres du club, en leur +qualité d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à +l'héritage de la Bégum. En tout cas, ils savaient +l'attirer dans leurs poches par un mouvement lent, mais +continu.</p> + +<p>Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave +à Marcel Bruckmann s'étaient vite +relâchés. A peine, de loin en loin, les deux camarades +échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'âpre travailleur, uniquement occupé +d'amener son intelligence à un degré supérieur +de culture et de force, et le joli garçon, tout +gonflé de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de +club et d'écurie ?</p> + +<p>On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le même terrain +indépendant des Etats- Unis, puis pour entrer au service du +Roi de l'Acier.</p> + +<p>Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de +dissipé. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et, +un beau jour, après quelques millions dévorés, +il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d'une ruine +menaçante, encore plus morale que physique. A cette +époque, il demeurait donc à France-Ville dans la +maison du docteur.</p> + +<p>Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l'apparence, +était alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans, +à laquelle son séjour de quatre années dans sa +nouvelle patrie avait donné toutes les qualités +américaines, ajoutées à toutes les +grâces françaises. Sa mère disait parfois +qu'elle n'avait jamais soupçonné, avant de l'avoir +pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimité +absolue.</p> + +<p>Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant +prodigue, son dauphin, le fils aîné de ses +espérances, elle était aussi complètement +heureuse qu'on peut l'être ici-bas, car elle s'associait +à tout le bien que son mari pouvait faire et faisait, +grâce à son immense fortune.</p> + +<p>Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, +à sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel +Hendon, un vieux débris de la guerre de Sécession, +qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille +à Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout +comme un autre à la table d'échecs ; puis M. Lentz, +directeur général de l'enseignement dans la nouvelle +cité.</p> + +<p>La conversation roulait sur les projets de l'administration de +la ville, sur les résultats déjà obtenus dans +les établissements publics de toute nature, institutions, +hôpitaux, caisses de secours mutuel.</p> + +<p>M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel +l'enseignement religieux n'était pas oublié, avait +fondé plusieurs écoles primaires où les soins +du maître tendaient à développer l'esprit de +l'enfant en le soumettant à une gymnastique intellectuelle, +calculée de manière à suivre +l'évolution naturelle de ses facultés. On lui +apprenait à aimer une science avant de s'en bourrer, +évitant ce savoir qui, dit Montaigne, « nage en la +superficie de la cervelle », ne pénètre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien préparée saurait, elle-même, +choisir sa route et la suivre avec fruit.</p> + +<p>Les soins d'hygiène étaient au premier rang dans +une éducation si bien ordonnée. C'est que l'homme, +corps et esprit, doit être également assuré de +ces deux serviteurs ; si l'un fait défaut, il en souffre, et +l'esprit à lui seul succomberait bientôt.</p> + +<p>A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut +degré de prospérité, non seulement +matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des +congrès, se réunissaient les plus illustres savants +des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, +attirés par la réputation de cette cité, y +affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de jeunes +Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la +terre américaine. Il était donc permis de +prévoir que cette nouvelle Athènes, française +d'origine, deviendrait avant peu la première des +cités.</p> + +<p>Il faut dire aussi que l'éducation militaire des +élèves se faisait dans les Lycées +concurremment avec l'éducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les +premiers éléments de stratégie et de +tactique.</p> + +<p>Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, +déclara-t-il qu'il était enchanté de toutes +ses recrues.</p> + +<p>« Elles sont, dit-il, déjà +accoutumées aux marches forcées, à la fatigue, +à tous les exercices du corps. Notre armée se compose +de tous les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se +trouveront soldats aguerris et disciplinés. »</p> + +<p>France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les +Etats voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les +obliger ; mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions +d'intérêt, que le docteur et ses amis n'avaient pas +perdu de vue la maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! et ils ne +voulaient compter que sur eux-mêmes.</p> + +<p>On était à la fin du dîner ; le dessert +venait d'être enlevé, et, selon l'habitude +anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de +quitter la table.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz +continuaient la conversation commencée, et entamaient les +plus hautes questions d'économie politique, lorsqu'un +domestique entra et remit au docteur son journal.</p> + +<p>C'était le <i>New York Herald</i>. Cette honorable +feuille s'était toujours montrée extrêmement +favorable à la fondation puis au développement de +France-Ville, et les notables de la cité avaient l'habitude +de chercher dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion +publique aux Etats-Unis à leur égard. Cette +agglomération de gens heureux, libres, indépendants, +sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des envieux, et si +les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour les +défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En +tout cas, le <i>New York Herald</i> était pour eux, et il ne +cessait de leur donner des marques d'admiration et d'estime.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait +déchiré la bande du journal et jeté +machinalement les yeux sur le premier article.</p> + +<p>Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des +quelques lignes suivantes, qu'il lut à voix basse d'abord, +à voix haute ensuite, pour la plus grande surprise et la +plus profonde indignation de ses amis :</p> + +<p>« <i>New York, 8 septembre.</i> -- Un violent attentat +contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous +apprenons de source certaine que de formidables armements se font +à Stahlstadt dans le but d'attaquer et de détruire +France-Ville, la cité d'origine française. Nous ne +savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette +lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet +odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure +pour se mettre en état de défense... etc. +»</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XII">XII     LE CONSEIL</h2></div> + +<p>Ce n'était pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier +pour l'oeuvre du docteur Sarrasin. On savait qu'il était +venu élever cité contre cité. Mais de +là à se ruer sur une ville paisible, à la +détruire par un coup de force, on devait croire qu'il y +avait loin. Cependant, l'article du <i>New York Herald</i> +était positif. Les correspondants de ce puissant journal +avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, +et -- ils le disaient --, il n'y avait pas une heure à +perdre !</p> + +<p>Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les +âmes honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu'il le +pouvait à croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on +pût pousser la perversité jusqu'à vouloir +détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une +cité qui était en quelque sorte la +propriété commune de l'humanité.</p> + +<p>« Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne +sera pas cette année de un et quart pour cent ! +s'écria-t-il naïvement, que nous n'avons pas un +garçon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas +commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! +Et des barbares viendraient anéantir à son +début une expérience si heureuse ! Non ! Je ne peux +pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fût-il cent fois +germain, en soit capable ! »</p> + +<p>Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d'un +journal tout dévoué à l'oeuvre du docteur et +aviser sans retard. Ce premier moment d'abattement passé, le +docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même, +s'adressa à ses amis :</p> + +<p>« Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du +Conseil civique, et il vous appartient comme à moi de +prendre toutes les mesures nécessaires pour le salut de la +ville. Qu'avons nous à faire tout d'abord ?</p> + +<p>-- Y a-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. +Peut-on honorablement éviter la guerre ?</p> + +<p>-- C'est impossible, répliqua Octave. Il est +évident que Herr Schultze la veut à tout prix. Sa +haine ne transigera pas !</p> + +<p>-- Soit ! s'écria le docteur. On s'arrangera pour +être en mesure de lui répondre. Pensez-vous, colonel, +qu'il y ait un moyen de résister aux canons de Stahlstadt +?</p> + +<p>-- Toute force humaine peut être efficacement combattue +par une autre force humaine, répondit le colonel Hendon, +mais il ne faut pas songer à nous défendre par les +mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr Schultze se +servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre +capables de lutter avec les siens exigerait un temps très +long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous réussirions +à les fabriquer, puisque les ateliers spéciaux nous +manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : empêcher +l'ennemi d'arriver jusqu'à nous, et rendre l'investissement +impossible.</p> + +<p>-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil », +dit le docteur Sarrasin.</p> + +<p>Le docteur précéda ses hôtes dans son +cabinet de travail.</p> + +<p>C'était une pièce simplement meublée, dont +trois côtés étaient couverts par des rayons +chargés de livres, tandis que le quatrième +présentait, au-dessous de quelques tableaux et d'objets +d'art, une rangée de pavillons numérotés, +pareils à des cornets acoustiques.</p> + +<p>« Grâce au téléphone, dit-il, nous +pouvons tenir conseil à France-Ville en restant chacun chez +soi. »</p> + +<p>Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua +instantanément son appel au logis de tous les membres du +Conseil. En moins de trois minutes, le mot « présent +! » apporté successivement par chaque fil de +communication, annonça que le Conseil était en +séance.</p> + +<p>Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son +appareil expéditeur, agita une sonnette et dit :</p> + +<p>« La séance est ouverte... La parole est à +mon honorable ami le colonel Hendon, pour faire au Conseil civique +une communication de la plus haute gravité. »</p> + +<p>Le colonel se plaça à son tour devant le +téléphone, et, après avoir lu l'article du New +York Herald, il demanda que les premières mesures fussent +immédiatement prises.</p> + +<p>A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une +question :</p> + +<p>« Le colonel croyait-il la défense possible, au +cas où les moyens sur lesquels il comptait pour +empêcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas réussi ? +»</p> + +<p>Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question +et la réponse étaient parvenues instantanément +à chaque membre invisible du Conseil comme les explications +qui les avaient précédées.</p> + +<p>Le numéro 7 demanda combien de temps, à son +estime, les Francevillais avaient pour se préparer.</p> + +<p>« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme +s'ils devaient être attaqués avant quinze jours.</p> + +<p>Le numéro 2 : « Faut-il attendre l'attaque ou +croyez-vous préférable de la prévenir ?</p> + +<p>-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit +le colonel, et, si nous sommes menacés d'un +débarquement, faire sauter les navires de Herr Schultze avec +nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur Sarrasin +offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus +distingués, ainsi que les officiers d'artillerie les plus +expérimentés, et de leur confier le soin d'examiner +les projets que le colonel Hendon avait à leur +soumettre.</p> + +<p>Question du numéro 1 :</p> + +<p>« Quelle est la somme nécessaire pour commencer +immédiatement les travaux de défense ?</p> + +<p>-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt +millions de dollars. »</p> + +<p>Le numéro 4 : « Je propose de convoquer +immédiatement l'assemblée plénière des +citoyens. »</p> + +<p>Le président Sarrasin : « Je mets aux voix la +proposition. »</p> + +<p>Deux coups de timbre, frappés dans chaque +téléphone, annoncèrent qu'elle était +adoptée à l'unanimité.</p> + +<p>Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait +pas duré dix- huit minutes et n'avait dérangé +personne.</p> + +<p>L'assemblée populaire fut convoquée par un moyen +aussi simple et presque aussi expéditif. A peine le docteur +Sarrasin eut-il communiqué le vote du Conseil à +l'hôtel de ville, toujours par l'intermédiaire de son +téléphone, qu'un carillon électrique se mit en +mouvement au sommet de chacune des colonnes placées dans les +deux cent quatre-vingts carrefours de la ville. Ces colonnes +étaient surmontées de cadrans lumineux dont les +aiguilles, mues par l'électricité, s'étaient +aussitôt arrêtées sur huit heures et demie, -- +heure de la convocation.</p> + +<p>Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel +bruyant qui se prolongea pendant plus d'un quart d'heure, +s'empressèrent de sortir ou de lever la tête vers le +cadran le plus voisin, et, constatant qu'un devoir national les +appelait à la halle municipale, ils s'empressèrent de +s'y rendre.</p> + +<p>A l'heure dite, c'est-à-dire en moins de quarante-cinq +minutes, l'assemblée était au complet. Le docteur +Sarrasin se trouvait déjà à la place +d'honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût +donnée.</p> + +<p>La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle +qui motivait le meeting. En effet, la discussion du Conseil +civique, automatiquement sténographiée par le +téléphone de l'hôtel de ville, avait +été immédiatement envoyée aux journaux, +qui en avaient fait l'objet d'une édition spéciale, +placardée sous forme d'affiches.</p> + +<p>La halle municipale était une immense nef à toit +de verre, où l'air circulait librement, et dans laquelle la +lumière tombait à flots d'un cordon de gaz qui +dessinait les arêtes de la voûte.</p> + +<p>La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages +étaient gais. La plénitude de la santé, +l'habitude d'une vie pleine et régulière, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +émotion désordonnée d'alarme ou de +colère.</p> + +<p>A peine le président eut-il touché la sonnette, +à huit heures et demie précises, qu'un silence +profond s'établit.</p> + +<p>Le colonel monta à la tribune.</p> + +<p>Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements +inutiles et prétentions oratoires -- la langue des gens qui, +sachant ce qu'ils disent, énoncent clairement les choses +parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la +haine invétérée de Herr Schultze contre la +France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs +formidables qu'annonçait le New York Herald, destinés +à détruire France-Ville et ses habitants.</p> + +<p>« C'était à eux de choisir le parti qu'ils +croyaient le meilleur à prendre, poursuivit-il. Bien des +gens sans courage et sans patriotisme aimeraient peut-être +mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs s'emparer +de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr +d'avance que des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas +d'écho parmi ses concitoyens. Les hommes qui avaient su +comprendre la grandeur du but poursuivi par les fondateurs de la +cité modèle, les hommes qui avaient su en accepter +les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Représentants sincères et militants +du progrès, ils voudraient tout faire pour sauver cette +ville incomparable, monument glorieux élevé à +l'art d'améliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +était donc de donner leur vie pour la cause qu'ils +représentaient. »</p> + +<p>Une immense salve d'applaudissements accueillit cette +péroraison.</p> + +<p>Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel +Hendon.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la +nécessité de constituer sans délai un Conseil +de défense, chargé de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux +opérations militaires, la proposition fut +adoptée.</p> + +<p>Séance tenante, un membre du Conseil civique +suggéra la convenance de voter un crédit provisoire +de cinq millions de dollars, destinés aux premiers travaux. +Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.</p> + +<p>A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était +terminé, et les habitants de France-Ville, s'étant +donné des chefs, allaient se retirer, lorsqu'un incident +inattendu se produisit.</p> + +<p>La tribune, libre depuis un instant, venait d'être +occupée par un inconnu de l'aspect le plus +étrange.</p> + +<p>Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure +énergique portait les marques d'une surexcitation +effroyable, mais son attitude était calme et résolue. +Ses vêtements à demi collés à son corps +et encore souillés de vase, son front ensanglanté, +disaient qu'il venait de passer par de terribles +épreuves.</p> + +<p>A sa vue, tous s'étaient arrêtés. D'un geste +impérieux, l'inconnu avait commandé à tous +l'immobilité et le silence.</p> + +<p>Qui était-il ? D'où venait-il ? Personne, pas +même le docteur Sarrasin, ne songea à le lui +demander.</p> + +<p>D'ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa +personnalité.</p> + +<p>« Je viens de m'échapper de Stahlstadt, dit-il. +Herr Schultze m'avait condamné à mort. Dieu a permis +que j'arrivasse jusqu'à vous assez à temps pour +tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde +ici. Mon vénéré maître, le docteur +Sarrasin, pourra vous dire, je l'espère qu'en dépit +de l'apparence qui me rend méconnaissable même pour +lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !</p> + +<p>- Marcel ! » s'étaient écriés +à la fois le docteur et Octave.</p> + +<p>Tous deux allaient se précipiter vers lui...</p> + +<p>Un nouveau geste les arrêta.</p> + +<p>C'était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. +Après qu'il eut forcé la grille du canal, au moment +où il tombait presque asphyxié, le courant l'avait +entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte même de Stahlstadt, et, deux +minutes après, Marcel était jeté au-dehors, +sur la berge de la rivière, libre enfin, s'il revenait +à la vie !</p> + +<p>Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était +resté étendu sans mouvement, au milieu de cette +sombre nuit, dans cette campagne déserte, loin de tout +secours.</p> + +<p>Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il +s'était alors souvenu !... Grâce à Dieu, il +était donc enfin hors de la maudite Stahlstadt ! Il +n'était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !</p> + +<p>« Eux ! eux ! » s'écria-t-il alors.</p> + +<p>Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre +sur pied.</p> + +<p>Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues +à faire, sans railway, sans voiture, sans cheval, à +travers cette campagne qui était comme abandonnée +autour de la farouche Cité de l'Acier. Ces dix lieues, il +les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix +heures et quart, il arrivait aux premières maisons de la +cité du docteur Sarrasin.</p> + +<p>Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il +comprit que les habitants étaient prévenus du danger +qui les menaçait ; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient +ni combien ce danger était immédiat, ni surtout de +quelle étrange nature il pouvait être.</p> + +<p>La catastrophe préméditée par Herr Schultze +devait se produire ce soir-là, à onze heures +quarante-cinq... Il était dix heures un quart.</p> + +<p>Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la +ville tout d'un élan, et, à dix heures vingt-cinq +minutes, au moment où l'assemblée allait se retirer, +il escaladait la tribune.</p> + +<p>« Ce n'est pas dans un mois, mes amis, +s'écria-t-il, ni même dans huit jours, que le premier +danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une catastrophe sans +précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte à dix +lieues, est, à l'heure où je parle, braqué +contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et les enfants cherchent +donc un abri au fond des caves qui présentent quelques +garanties de solidité, ou qu'ils sortent de la ville +à l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que +les hommes valides se préparent pour combattre le feu par +tous les moyens possibles ! Le feu, voilà pour le moment +votre seul ennemi ! Ni armées ni soldats ne marchent encore +contre vous. L'adversaire qui vous menace a dédaigné +les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les calculs d'un +homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +réalisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la +première fois trompé, c'est sur cent points à +la fois que l'incendie va se déclarer subitement dans +France-Ville ! C'est sur cent points différents qu'il +s'agira de faire tout à l'heure face aux flammes ! Quoi +qu'il en doive advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut +sauver, car enfin, celles de vos maisons, ceux de vos monuments +qu'on ne pourra préserver, dût même la ville +entière être détruite, l'or et le temps +pourront les rebâtir ! »</p> + +<p>En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est +pas en Amérique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la +science, même les plus inattendus. On écouta le jeune +ingénieur, et, sur l'avis du docteur Sarrasin, on le +crut.</p> + +<p>La foule, subjuguée plus encore par l'accent de l'orateur +que par ses paroles, lui obéit sans même songer +à les discuter. Le docteur répondait de Marcel +Bruckmann. Cela suffisait.</p> + +<p>Des ordres furent immédiatement donnés, et des +messagers partirent dans toutes les directions pour les +répandre.</p> + +<p>Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur +demeure, descendirent dans les caves, résignés +à subir les horreurs d'un bombardement ; les autres, +à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la +campagne et tournèrent les premières rampes des +Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute hâte, les hommes +valides réunissaient sur la grande place et sur quelques +points indiqués par le docteur tout ce qui pouvait servir +à combattre le feu, c'est-à-dire de l'eau, de la +terre, du sable.</p> + +<p>Cependant, à la salle des séances, la +délibération continuait à l'état de +dialogue.</p> + +<p>Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé +par une idée qui ne laissait place à aucune autre +dans son cerveau. Il ne parlait plus, et ses lèvres +murmuraient ces seuls mots :</p> + +<p>« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que +ce Schultze maudit ait raison de nous par son exécrable +invention ?... »</p> + +<p>Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le +geste d'un homme qui demande le silence, et, le crayon à la +main, il traça d'une main fébrile quelques chiffres +sur une des pages de son carnet. Et alors, on vit peu à peu +son front s'éclairer, sa figure devenir rayonnante :</p> + +<p>« Ah ! mes amis ! s'écria-t-il, mes amis ! Ou les +chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va +s'évanouir comme un cauchemar devant l'évidence d'un +problème de balistique dont je cherchais en vain la solution +! Herr Schultze s'est trompé ! Le danger dont il nous menace +n'est qu'un rêve ! Pour une fois, sa science est en +défaut ! Rien de ce qu'il a annoncé n'arrivera, ne +peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de +France-Ville sans y toucher, et, s'il reste à craindre +quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! »</p> + +<p>Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !</p> + +<p>Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du +calcul qu'il venait enfin de résoudre. Sa voix nette et +vibrante déduisit sa démonstration de façon +à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. +C'était la clarté succédant aux +ténèbres, le calme à l'angoisse. Non seulement +le projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, +mais il ne toucherait à « rien du tout ». Il +était destiné à se perdre dans l'espace !</p> + +<p>Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'exposé des +calculs de Marcel, lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt +vers le cadran lumineux de la salle :</p> + +<p>« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de +Schultze ou de Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes +amis, ne regrettons aucune des précautions prises et ne +négligeons rien de ce qui peut déjouer les inventions +de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, comme Marcel vient de +nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! La haine de +Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrêter devant +un échec !</p> + +<p>- Venez ! » s'écria Marcel.</p> + +<p>Et tous le suivirent sur la grande place.</p> + +<p>Les trois minutes s'écoulèrent. Onze heures +quarante-cinq sonnèrent à l'horloge !...</p> + +<p>Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les +hauteurs du ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait +bien au-delà de la ville avec un sifflement sinistre.</p> + +<p>« Bon voyage ! s'écria Marcel, en éclatant +de rire. Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze qui a +dépassé, maintenant, les limites de +l'atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! +»</p> + +<p>Deux minutes plus tard, une détonation se faisait +entendre, comme un bruit sourd, qu'on eût cru sorti des +entrailles de la terre !</p> + +<p>C'était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce +bruit arrivait en retard de cent treize secondes sur le projectile +qui se déplaçait avec une vitesse de cent cinquante +lieues à la minute.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XIII">XIII     MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</h2> +</div> +<p>« France-Ville, 14 septembre.</p> + +<p>« Il me paraît convenable d'informer le Roi de +l'Acier que j'ai passé fort heureusement, avant-hier soir, +la frontière de ses possessions, préférant mon +salut à celui du modèle du canon Schultze.</p> + +<p>« En vous présentant mes adieux, je manquerais +à tous mes devoirs, si je ne vous faisais pas +connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.</p> + +<p>« Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. +Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un +ingénieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant +tout, je suis français. Vous vous êtes fait l'ennemi +implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous +nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +osé, j'ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout +pour les déjouer.</p> + +<p>« Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier +coup n'a pas porté, que votre but, grâce à +Dieu, n'a pas été atteint, et qu'il ne pouvait pas +l'être ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge +de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal à +personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais +pressenti, et c'est aujourd'hui, à votre plus grande gloire, +un fait acquis, que Herr Schultze a inventé un canon +terrible... entièrement inoffensif.</p> + +<p>« C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous +avons vu votre obus trop perfectionné passer hier soir, +à onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes, +au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant +dans le vide, et il continuera à graviter ainsi +jusqu'à la fin des siècles. Un projectile, +animé d'une vitesse initiale vingt fois supérieure +à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à +la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, +combiné avec l'attraction terrestre, en fait un mobile +destiné à toujours circuler autour de notre +globe.</p> + +<p>« Vous auriez dû ne pas l'ignorer.</p> + +<p>« J'espère, en outre, que le canon de la Tour du +Taureau est absolument détérioré par ce +premier essai ; mais ce n'est pas payer trop cher, deux cent mille +dollars, l'agrément d'avoir doté le monde +planétaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second +satellite.</p> + +<p>« Marcel BRUCKMANN. »</p> + +<p>Un exprès partit immédiatement de France-Ville +pour Stahlstadt. On pardonnera à Marcel de n'avoir pu se +refuser la satisfaction gouailleuse de faire parvenir sans +délai cette lettre à Herr Schultze.</p> + +<p>Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux +obus, animé de cette vitesse et circulant au-delà de +la couche atmosphérique, ne tomberait plus sur la surface de +la terre, -- raison aussi quant il espérait que, sous cette +énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau +devait être hors d'usage.</p> + +<p>Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un +échec terrible à son indomptable amour-propre, que la +réception de cette lettre. En la lisant, il devint livide, +et, après l'avoir lue, sa tête tomba sur sa poitrine +comme s'il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet +état de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par +quelle colère !</p> + +<p>Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les +éclats !</p> + +<p>Cependant, Herr Schultze n'était pas homme à +s'avouer vaincu. C'est une lutte sans merci qui allait s'engager +entre lui et Marcel. Ne lui restait-il pas ses obus chargés +d'acide carbonique liquide, que des canons moins puissants, mais +plus pratiques, pourraient lancer à courte distance ?</p> + +<p>Apaisé par un effort soudain, le Roi de l'Acier +était rentré dans son cabinet et avait repris son +travail.</p> + +<p>Il était clair que France-Ville, plus menacée que +jamais, ne devait rien négliger pour se mettre en +état de défense.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XIV">XIV     BRANLE-BAS DE COMBAT</h2> +</div> +<p>Si le danger n'était plus imminent, il était +toujours grave. Marcel fit connaître au docteur Sarrasin et +à ses amis tout ce qu'il savait des préparatifs de +Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le +lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, +s'occupa de discuter un plan de résistance et d'en +préparer l'exécution.</p> + +<p>En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu'il +trouva moralement changé et bien à son avantage.</p> + +<p>Quelles furent les résolutions prises ? Personne n'en sut +le détail. Les principes généraux furent seuls +systématiquement communiqués à la presse et +répandus dans le public. Il n'était pas +malaisé d'y reconnaître la main pratique de +Marcel.</p> + +<p>« Dans toute défense, se disait-on par la ville, +la grande affaire est de bien connaître les forces de +l'ennemi et d'adapter le système de résistance +à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr +Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi +ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la portée et +les effets, que d'avoir à lutter contre des engins mal +connus. »</p> + +<p>Le tout était d'empêcher l'investissement de la +ville, soit par terre, soit par mer.</p> + +<p>C'est cette question qu'étudiait avec activité le +Conseil de défense, et, le jour où une affiche +annonça que le problème était résolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse +pour exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi +n'était dédaigné, qui devait contribuer +à l'oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, +de toute position, se faisaient simples ouvriers en cette +circonstance. Le travail était conduit rapidement et +gaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ans +furent emmagasinés dans la ville. La houille et le fer +arrivèrent aussi en quantités considérables : +le fer, matière première de l'armement ; la houille, +réservoir de chaleur et de mouvement, indispensables +à la lutte.</p> + +<p>Mais, en même temps que la houille et le fer, +s'entassaient sur les places, des piles gigantesques de sacs de +farine et de quartiers de viande fumée, des meules de +fromages, des montagnes de conserves alimentaires et de +légumes desséchés s'amoncelaient dans les +halles transformées en magasins. Des troupeaux nombreux +étaient parqués dans les jardins qui faisaient de +France-Ville une vaste pelouse.</p> + +<p>Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous +les hommes en état de porter les armes, l'enthousiasme qui +l'accueillit témoigna une fois de plus des excellentes +dispositions de ces soldats citoyens. Equipés simplement de +vareuses de laine, pantalons de toile et demi- bottes, +coiffés d'un bon chapeau de cuir bouilli, armés de +fusils Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.</p> + +<p>Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des +fossés, élevaient des retranchements et des redoutes +sur tous les points favorables. La fonte des pièces +d'artillerie avait commencé et fut poussée avec +activité. Une circonstance très favorable à +ces travaux était qu'on put utiliser le grand nombre de +fourneaux fumivores que possédait la ville et qu'il fut +aisé de transformer en fours de fonte.</p> + +<p>Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait +infatigable. Il était partout, et partout à la +hauteur de sa tâche. Qu'une difficulté +théorique ou pratique se présentât, il savait +immédiatement la résoudre. Au besoin, il retroussait +ses manches et montrait un procédé expéditif, +un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle +acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement +exécutés.</p> + +<p>Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout +d'abord, il s'était promis de bien garnir son uniforme de +galons d'or, il y renonça, comprenant qu'il ne devait rien +être, pour commencer, qu'un simple soldat.</p> + +<p>Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il +s'y conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d'abord +mine de le plaindre :</p> + +<p>« A chacun selon ses mérites, répondit-il. +Je n'aurais peut-être pas su commander !... C'est le moins +que j'apprenne à obéir ! »</p> + +<p>Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup +imprimer aux travaux de défense une impulsion plus vive +encore. Herr Schultze, disait-on, cherchait à +négocier avec des compagnies maritimes pour le transport de +ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se +succédèrent tous les jours. C'était +tantôt la flotte schultzienne qui avait mis le cap sur +France-Ville, tantôt le chemin de fer de Sacramento qui avait +été coupé par des « uhlans », +tombés du ciel apparemment.</p> + +<p>Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient +inventées à plaisir par des chroniqueurs aux abois +dans le but d'entretenir la curiosité de leurs lecteurs. La +vérité, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie.</p> + +<p>Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de +compléter ses travaux de défense, n'était pas +sans l'inquiéter quelque peu dans ses rares instants de +loisir.</p> + +<p>« Est-ce que ce brigand aurait changé ses +batteries et me préparerait quelque nouveau tour de sa +façon ? » se demandait-il parfois.</p> + +<p>Mais le plan, soit d'arrêter les navires ennemis, soit +d'empêcher l'investissement, promettait de répondre +à tout, et Marcel, en ses moments d'inquiétude, +redoublait encore d'activité.</p> + +<p>Son unique plaisir et son unique repos, après une +laborieuse journée, était l'heure rapide qu'il +passait tous les soirs dans le salon de Mme Sarrasin.</p> + +<p>Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, +qu'il vînt habituellement dîner chez lui, sauf dans le +cas où il en serait empêché par un autre +engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas +d'un engagement assez séduisant pour que Marcel +renonçât à ce privilège ne +s'était pas encore présenté. +L'éternelle partie d'échecs du docteur avec le +colonel Hendon n'offrait cependant pas un intérêt +assez palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est +donc de penser qu'un autre charme agissait sur Marcel, et +peut-être pourra-t- on en soupçonner la nature, +quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas +encore lui-même, en observant l'intérêt que +semblaient avoir pour lui ses causeries du soir avec Mme Sarrasin +et Mlle Jeanne, lorsqu'ils étaient tous trois assis +près de la grande table sur laquelle les deux vaillantes +femmes préparaient ce qui pouvait être +nécessaire au service futur des ambulances.</p> + +<p>« Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux +que ceux dont vous nous aviez montré le dessin ? demandait +Jeanne, qui s'intéressait à tous les travaux de la +défense.</p> + +<p>-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel.</p> + +<p>-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre +détail industriel représente de recherche et de peine +!... Vous me disiez que le génie a creusé hier cinq +cents nouveaux mètres de fossés ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ?</p> + +<p>-- Mais non, ce n'est même pas assez ! De ce +train-là nous n'aurons pas terminé l'enceinte +à la fin du mois.</p> + +<p>-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux +Schultziens arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir +agir et se rendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux +que pour nous, qui ne sommes bonnes à rien.</p> + +<p>-- Bonnes à rien ! s'écriait Marcel, d'ordinaire +plus calme, bonnes à rien. Et pour qui donc, selon vous, ces +braves gens, qui ont tout quitté pour devenir soldats, pour +qui donc travaillent-ils, sinon pour assurer le repos et le bonheur +de leurs mères, de leurs femmes, de leurs fiancées ? +Leur ardeur, à tous, d'où leur vient-elle, sinon de +vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, +sinon... »</p> + +<p>Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrêta. Mlle Jeanne +n'insista pas, et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut +obligée de fermer la discussion, en disant au jeune homme +que l'amour du devoir suffisait sans doute à expliquer le +zèle du plus grand nombre.</p> + +<p>Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche +impitoyable, pressé d'aller achever un projet ou un devis, +s'arrachait à regret à cette douce causerie, il +emportait avec lui l'inébranlable résolution de +sauver France-Ville et le moindre de ses habitants.</p> + +<p>Il ne s'attendait guère à ce qui allait arriver, +et, cependant, c'était la conséquence naturelle, +inéluctable, de cet état de choses contre nature, de +cette concentration de tous en un seul, qui était la loi +fondamentale de la Cité de l'Acier.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XV">XV     LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</h2> +</div> +<p>La Bourse de San Francisco, expression condensée et en +quelque sorte algébrique d'un immense mouvement industriel +et commercial, est l'une des plus animées et des plus +étranges du monde. Par une conséquence naturelle de +la position géographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses +traits les plus marqués. Sous ses portiques de beau granit +rouge, le Saxon aux cheveux blonds, à la taille +élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux cheveux +plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le +Nègre y rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynésien +y voit avec surprise le Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, +à la natte soigneusement tressée, y lutte de finesse +avec le Japonais, son ennemi historique. Toutes les langues, tous +les dialectes, tous les jargons s'y heurtent comme dans une Babel +moderne.</p> + +<p>L'ouverture du marché du 12 octobre, à cette +Bourse unique au monde, ne présenta rien d'extraordinaire. +Comme onze heures approchaient, on vit les principaux courtiers et +agents d'affaires s'aborder gaiement ou gravement, selon leurs +tempéraments particuliers, échanger des +poignées de main, se diriger vers la buvette et +préluder, par des libations propitiatoires, aux +opérations de la journée. Ils allèrent, un +à un, ouvrir la petite porte de cuivre des casiers +numérotés qui reçoivent, dans le vestibule, la +correspondance des abonnés, en tirer d'énormes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.</p> + +<p>Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, +en même temps que la foule affairée grossissait +insensiblement. Un léger brouhaha s'éleva des +groupes, de plus en plus nombreux.</p> + +<p>Les dépêches télégraphiques +commencèrent alors à pleuvoir de tous les points du +globe. Il ne se passait guère de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la +tempête des voix, vînt s'ajouter sur la muraille du +nord à la collection des télégrammes +placardés par les gardes de la Bourse.</p> + +<p>L'intensité du mouvement croissait de minute en minute. +Des commis entraient en courant, repartaient, se +précipitaient vers le bureau télégraphique, +apportaient des réponses. Tous les carnets étaient +ouverts, annotés, raturés, déchirés. +Une sorte de folie contagieuse semblait avoir pris possession de la +foule, lorsque, vers une heure, quelque chose de mystérieux +sembla passer comme un frisson à travers ces groupes +agités.</p> + +<p>Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait +d'être apportée par l'un des associés de la +Banque du Far West et circulait avec la rapidité de +l'éclair.</p> + +<p>Les uns disaient :</p> + +<p>« Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment +admettre une bourde pareille ?</p> + +<p>-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumée +sans feu !</p> + +<p>-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-là +?</p> + +<p>-- On sombre dans toutes les situations !</p> + +<p>-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage +représentent plus de quatre-vingts millions de dollars ! +s'écriait celui-ci.</p> + +<p>-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et +produits fabriqués ! répliquait celui-là.</p> + +<p>-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les +réaliser quand on voudra sur son actif !</p> + +<p>-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements +?</p> + +<p>-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !</p> + +<p>-- Comme si ces choses-là n'arrivaient pas tous les jours +et aux maisons réputées les plus solides !</p> + +<p>-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !</p> + +<p>-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une +compagnie ne peut manquer de se former pour reprendre ses affaires +!</p> + +<p>-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formée, +avant de se laisser protester ?</p> + +<p>-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne +supporte pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse +nouvelle, probablement lancée par Nash, qui a terriblement +besoin d'une hausse sur les aciers !</p> + +<p>-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est +en faillite, mais il est en fuite !</p> + +<p>-- Allons donc !</p> + +<p>-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit +vient d'être placardé à l'instant ! +»</p> + +<p>Une formidable vague humaine roula vers le cadre des +dépêches. La dernière bande de papier bleu +était libellée en ces termes :</p> + +<p>« <i>New York</i>, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. +Usine Stahlstadt. Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept +millions de dollars. Schultze disparu. »</p> + +<p>Cette fois, il n'y avait plus à douter, quelque +surprenante que fût la nouvelle, et les hypothèses +commencèrent à se donner carrière.</p> + +<p>A deux heures, les listes de faillites secondaires +entraînées par celle de Herr Schultze, +commencèrent à inonder la place. C'était la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley +et fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept +millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq +millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un +million et demi ; puis le menu fretin des maisons de +troisième ordre.</p> + +<p>D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups +naturels de l'événement se déchaînaient +avec fureur.</p> + +<p>Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à +dire d'experts, ne l'était certes pas à deux heures ! +Quels soubresauts ! quelles hausses ! quel +déchaînement effréné de la +spéculation !</p> + +<p>Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse +sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies +de l'Union américaine ! Hausse sur les produits +fabriqués de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi +sur les terrains de France-Ville. Tombés à +zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de +guerre, ils se trouvèrent subitement portés à +cent quatre-vingts dollars l'âcre demandé !</p> + +<p>Dès le soir même, les boutiques à nouvelles +furent prises d'assaut. Mais le <i>Herald</i> comme la +<i>Tribune</i>, l'<i>Alto</i> comme le <i>Guardian</i>, +l'<i>Echo</i> comme le <i>Globe</i>, eurent beau inscrire en +caractères gigantesques les maigres informations qu'ils +avaient pu recueillir, ces informations se réduisaient, en +somme, presque à néant.</p> + +<p>Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de +huit millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, +tirée par Jackson, Elder & Co, de Buffalo, ayant +été présentée à Schring, Strauss +& Co, banquiers du Roi de l'Acier, à New York, ces +messieurs avaient constaté que la balance portée au +crédit de leur client était insuffisante pour parer +à cet énorme paiement, et lui avaient +immédiatement donné avis télégraphique +du fait, sans recevoir de réponse ; qu'ils avaient alors +recouru à leurs livres et constaté avec +stupéfaction que, depuis treize jours, aucune lettre et +aucune valeur ne leur étaient parvenues de Stahlstadt ; +qu'à dater de ce moment les traites et les chèques +tirés par Herr Schultze sur leur caisse s'étaient +accumulés quotidiennement pour subir le sort commun et +retourner à leur lieu d'origine avec la mention « No +effects » (pas de fonds).</p> + +<p>Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les +télégrammes inquiets, les questions furieuses, +s'étaient abattus d'une part sur la maison de banque, de +l'autre sur Stahlstadt.</p> + +<p>Enfin, une réponse décisive était +arrivée.</p> + +<p>« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le +télégramme. Personne ne peut donner la moindre lueur +sur ce mystère. Il n'a pas laissé d'ordres, et les +caisses de secteur sont vides. »</p> + +<p>Dès lors, il n'avait plus été possible de +dissimuler la vérité. Des créanciers +principaux avaient pris peur et déposé leurs effets +au tribunal de commerce. La déconfiture s'était +dessinée en quelques heures avec la rapidité de la +foudre, entraînant avec elle son cortège de ruines +secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances +connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout +faisait prévoir que, avec les créances +complémentaires, le passif approcherait de soixante +millions.</p> + +<p>Voilà ce qu'on savait et ce que tous les journaux +racontaient, à quelques amplifications près. Il va +sans dire qu'ils annonçaient tous pour le lendemain les +renseignements les plus inédits et les plus +spéciaux.</p> + +<p>Et, de fait, il n'en était pas un qui n'eût +dès la première heure expédié ses +correspondants sur les routes de Stahlstadt.</p> + +<p>Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l'Acier +s'était vue investie par une véritable armée +de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette +armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte +extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours +maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les +moyens possibles de séduction, il leur fut impossible de la +faire plier.</p> + +<p>Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient +rien et que rien n'était changé dans la routine de +leur section. Les contremaîtres avaient seulement +annoncé la veille, par ordre supérieur, qu'il n'y +avait plus de fonds aux caisses particulières, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en conséquence +les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis +contraire.</p> + +<p>Tout cela, au lieu d'éclairer la situation, ne faisait +que la compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis +près d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais +quelle était la cause et la portée de cette +disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression +que le mystérieux personnage allait reparaître d'une +minute à l'autre dominait encore obscurément les +inquiétudes.</p> + +<p>A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient +continué comme à l'ordinaire, en vertu de la vitesse +acquise. Chacun avait poursuivi sa tâche partielle dans +l'horizon limité de sa section. Les caisses +particulières avaient payé les salaires tous les +samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'à ce +jour aux nécessités locales. Mais la centralisation +était poussée à Stahlstadt à un trop +haut degré de perfection, le maître s'était +réservé une trop absolue surintendance de toutes les +affaires, pour que son absence n'entraînât pas, dans un +temps très court, un arrêt forcé de la machine. +C'est ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la +dernière fois, le Roi de l'Acier avait signé des +ordres, jusqu'au 13 octobre, où la nouvelle de la suspension +des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, +des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement +des valeurs considérables --, passées par la poste de +Stahlstadt, avaient été déposées +à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, +étaient arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais +lui seul se réservait le droit de les ouvrir, de les annoter +d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au +caissier principal.</p> + +<p>Les fonctionnaires les plus élevés de l'usine +n'auraient jamais songé seulement à sortir de leurs +attributions régulières. Investis en face de leurs +subordonnés d'un pouvoir presque absolu, ils étaient +chacun, vis-à-vis de Herr Schultze -- et même +vis-à-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments +sans autorité, sans initiative, sans voix au chapitre. +Chacun s'était donc cantonné dans la +responsabilité étroite de son mandat, avait attendu, +temporisé, « vu venir » les +événements.</p> + +<p>A la fin, les événements étaient venus. +Cette situation singulière s'était prolongée +jusqu'au moment où les principales maisons +intéressées, subitement saisies d'alarme, avaient +télégraphié, sollicité une +réponse, réclamé, protesté, enfin pris +leurs précautions légales. Il avait fallu du temps +pour en arriver là. On ne se décida pas +aisément à soupçonner une +prospérité si notoire de n'avoir que des pieds +d'argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr +Schultze s'était dérobé à ses +créanciers.</p> + +<p>C'est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. +Le célèbre Meiklejohn lui-même, illustre pour +avoir réussi à soutirer des aveux politiques au +président Grant l'homme le plus taciturne de son +siècle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le +premier, lui simple correspondant du <i>World</i>, annoncé +au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands +hommes du reportage n'avaient pas été cette fois plus +heureux que leurs confrères. Ils étaient +obligés de s'avouer à eux-mêmes que la +<i>Tribune</i> et le <i>World</i> ne pourraient encore donner le +dernier mot de la faillite Schultze.</p> + +<p>Ce qui faisait de ce sinistre industriel un +événement presque unique, c'était cette +situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville +indépendante et isolée qui ne permettait aucune +enquête régulière et légale. La +signature de Herr Schultze était, il est vrai, +protestée à New York, et ses créanciers +avaient toute raison de penser que l'actif représenté +par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les +indemniser. Mais à quel tribunal s'adresser pour en obtenir +la saisie ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt +était restée un territoire spécial, non +classé encore, où tout appartenait à Herr +Schultze. Si seulement il avait laissé un +représentant, un conseil d'administration, un substitut ! +Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil +judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand +juge, le général en chef, le notaire, l'avoué, +le tribunal de commerce de sa ville. Il avait réalisé +en sa personne l'idéal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et +tout cet édifice formidable s'écroulait comme un +château de cartes.</p> + +<p>En toute autre situation, les créanciers auraient pu +former un syndicat, se substituer à Herr Schultze, +étendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des +affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne +manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent +peut-être et un pouvoir régulateur.</p> + +<p>Mais rien de tout cela n'était possible. L'instrument +légal faisait défaut pour opérer cette +substitution. On se trouvait arrêté par une +barrière morale, plus infranchissable, s'il est possible, +que les circonvallations élevées autour de la +Cité de l'Acier. Les infortunés créanciers +voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilité de le saisir.</p> + +<p>Tout ce qu'ils purent faire fut de se réunir en +assemblée générale, de se concerter et +d'adresser une requête au Congrès pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'épouser les +intérêts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de +Stahlstadt au territoire américain et de faire rentrer ainsi +cette création monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient +personnellement intéressés dans l'affaire ; la +requête, par plus d'un côté, séduisait le +caractère américain, et il y avait lieu de penser +qu'elle serait couronnée d'un plein succès. +Malheureusement, le Congrès n'était pas en session, +et de longs délais étaient à redouter avant +que l'affaire pût lui être soumise.</p> + +<p>En attendant ce moment, rien n'allait plus à Stahlstadt +et les fourneaux s'éteignaient un à un.</p> + +<p>Aussi la consternation était-elle profonde dans cette +population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que +faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait +peut-être six mois à venir, ou qui ne viendrait pas du +tout ? Personne n'en était d'avis. Quel travail, d'ailleurs +? La source des commandes s'était tarie en même temps +que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour +reprendre leurs relations, la solution légale. Les chefs de +section, ingénieurs et contremaîtres, privés +d'ordres, ne pouvaient agir.</p> + +<p>Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des +projets. Il n'y eut pas de plan arrêté, parce qu'il +n'y en avait pas de possible. Le chômage entraîna +bientôt avec lui son cortège de misères, de +désespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se +remplissait. Pour chaque cheminée qui avait cessé de +fumer à l'usine, on vit naître un cabaret dans les +villages d'alentour.</p> + +<p>Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui +avaient su prévoir les jours difficiles, épargner une +réserve, se hâtèrent de fuir avec armes et +bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la +ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le +spectacle du monde qui se révélait à eux par +la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, +s'éparpillèrent aux quatre coins de l'horizon, eurent +bientôt retrouvé, l'un à l'est, celui-ci au +sud, celui-là au nord, une autre usine, une autre enclume, +un autre foyer...</p> + +<p>Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce +rêve, combien en était-il que la misère clouait +à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l'oeil +cave et le coeur navré !</p> + +<p>Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à +cette nuée d'oiseaux de proie à face humaine qui +s'abat d'instinct sur tous les grands désastres, +acculés en quelques jours aux expédients +suprêmes, bientôt privés de crédit comme +de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant +eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de +misère !</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XVI">XVI     DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE</h2> +</div> +<p>Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva +à France-Ville, le premier mot de Marcel avait +été :</p> + +<p>« Si ce n'était qu'une ruse de guerre ? +»</p> + +<p>Sans doute, à la réflexion, il s'était bien +dit que les résultats d'une telle ruse eussent +été si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothèse était inadmissible. Mais il +s'était dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la +haine exaspérée d'un homme tel que Herr Schultze +devait, à un moment donné, le rendre capable de tout +sacrifier à sa passion. Quoi qu'il en pût être, +cependant, il fallait rester sur le qui-vive.</p> + +<p>A sa requête, le Conseil de défense rédigea +immédiatement une proclamation pour exhorter les habitants +à se tenir en garde contre les fausses nouvelles +semées par l'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance.</p> + +<p>Les travaux et les exercices poussés avec plus d'ardeur +que jamais, accentuèrent la réplique que France-Ville +jugea convenable d'adresser à ce qui pouvait à toute +force n'être qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les +détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de +San Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences +financières et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, +tout cet ensemble de preuves insaisissables, +séparément sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute...</p> + +<p>Un beau matin, la cité du docteur se réveilla +définitivement sauvée, comme un dormeur qui +échappe à un mauvais rêve par le simple fait de +son réveil. Oui ! France-Ville était +évidemment hors de danger, sans avoir eu à coup +férir, et ce fut Marcel, arrivé à une +conviction absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les +moyens de publicité dont il disposait.</p> + +<p>Ce fut alors un mouvement universel de détente et de +soulagement. On se serrait les mains, on se félicitait, on +s'invitait à dîner. Les femmes exhibaient de +fraîches toilettes, les hommes se donnaient +momentanément congé d'exercices, de manoeuvres et de +travaux. Tout le monde était rassuré, satisfait, +rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.</p> + +<p>Mais, le plus content de tous, c'était sans contredit le +docteur Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de +tous ceux qui étaient venus avec confiance se fixer sur son +territoire et se mettre sous sa protection. Depuis un mois, la +crainte de les avoir entraînés à leur perte, +lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui avait pas +laissé un moment de repos. Enfin, il était +déchargé d'une si terrible inquiétude et +respirait à l'aise.</p> + +<p>Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'était +rapproché davantage, on s'était reconnus +frères, animés de sentiments semblables, +touchés par les mêmes intérêts. Chacun +avait senti s'agiter dans son coeur un être nouveau. +Désormais, pour les habitants de France-Ville, la « +patrie » était née. On avait craint, on avait +souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait.</p> + +<p>Les résultats matériels de la mise en état +de défense furent aussi tout à l'avantage de la +cité. On avait appris à connaître ses forces. +On n'aurait plus à les improviser. On était plus +sûr de soi. A l'avenir, à tout +événement, on serait prêt.</p> + +<p>Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne +s'était annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se +montra pas ingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous +n'eût pas été son ouvrage, des remerciements +publics furent votés au jeune ingénieur comme +à l'organisateur de la défense, à celui au +dévouement duquel la ville aurait dû de ne pas +périr, si les projets de Herr Schultze avaient +été mis à exécution.</p> + +<p>Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût +terminé. Le mystère qui environnait Stahlstadt +pouvait encore receler un danger, pensait-il. Il ne se tiendrait +pour satisfait qu'après avoir porté une +lumière complète au milieu même des +ténèbres qui enveloppaient encore la Cité de +l'Acier.</p> + +<p>Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de +ne reculer devant rien pour avoir le dernier mot de ses derniers +secrets.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que +l'entreprise serait difficile, hérissée de dangers, +peut-être ; qu'il allait faire là une sorte de +descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels +abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, +tel qu'il le lui avait dépeint, n'était pas homme +à disparaître impunément pour les autres, +à s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +espérances... On était en droit de tout redouter de +la dernière pensée d'un tel personnage... Elle ne +pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !...</p> + +<p>« C'est précisément parce que je pense, +cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui +répondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller à +Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la +mèche avant qu'elle n'éclate, et je vous demanderai +même la permission d'emmener Octave avec moi.</p> + +<p>-- Octave ! s'écria le docteur.</p> + +<p>-- Oui ! C'est maintenant un brave garçon, sur lequel on +peut compter, et je vous assure que cette promenade lui fera du +bien !</p> + +<p>-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! » +répondit le vieillard ému en l'embrassant.</p> + +<p>Le lendemain matin, une voiture, après avoir +traversé les villages abandonnés, déposait +Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous deux +étaient bien équipés, bien armés, et +très décidés à ne pas revenir sans +avoir éclairci ce sombre mystère.</p> + +<p>Ils marchaient côte à côte sur le chemin de +ceinture extérieur qui faisait le tour des fortifications, +et la vérité, dont Marcel s'était +obstiné à douter jusqu'à ce moment, se +dessinait maintenant devant lui.</p> + +<p>L'usine était complètement arrêtée, +c'était évident. De cette route qu'il longeait avec +Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel, il +aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, +l'éclair parti de la baïonnette d'une sentinelle, mille +signes de vie désormais absents. Les fenêtres +illuminées des secteurs se seraient montrées comme +autant de verrières étincelantes. Maintenant, tout +était sombre et muet. La mort seule semblait planer sur la +cité, dont les hautes cheminées se dressaient +à l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le +vide. L'expression de solitude et de désolation était +si forte, qu'Octave ne put s'empêcher de dire :</p> + +<p>« C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence +pareil à celui-ci ! On se croirait dans un cimetière +! »</p> + +<p>Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave +arrivèrent au bord du fossé, en face de la principale +porte de Stahlstadt. Aucun être vivant ne se montrait sur la +crête de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y +dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux +humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +était relevé, laissant devant la porte un gouffre +large de cinq à six mètres.</p> + +<p>Il fallut plus d'une heure pour réussir à amarrer +un bout de câble, en le lançant à tour de bras +à l'une des poutrelles. Après bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la +corde, put se hisser à la force des poignets jusqu'au toit +de la porte. Marcel lui fit alors passer une à une les armes +et munitions ; puis, il prit à son tour le même +chemin.</p> + +<p>Il ne resta plus alors qu'à ramener le câble de +l'autre côté de la muraille, à faire descendre +tous les <i>impedimenta</i> comme on les avait hissés, et, +enfin, à se laisser glisser en bas.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de +ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son +entrée à Stahlstadt. Partout la solitude et le +silence le plus complet. Devant eux s'élevait, noire et +muette, la masse imposante des bâtiments, qui, de leurs mille +fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire :</p> + +<p>« Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir +pénétrer nos secrets ! »</p> + +<p>Marcel et Octave tinrent conseil.</p> + +<p>« Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais +», dit Marcel.</p> + +<p>Ils se dirigèrent vers l'ouest et arrivèrent +bientôt devant l'arche monumentale qui portait à son +front la lettre O. Les deux battants massifs de chêne, +à gros clous d'acier, étaient fermés. Marcel +s'en approcha, heurta à plusieurs reprises avec un +pavé qu'il ramassa sur la chaussée.</p> + +<p>L'écho seul lui répondit.</p> + +<p>« Allons ! à l'ouvrage ! » cria-t-il +à Octave.</p> + +<p>Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de +l'amarre par- dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle +où elle pût s'accrocher solidement. Ce fut difficile. +Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent à franchir +la muraille, et se trouvèrent dans l'axe du secteur O.</p> + +<p>« Bon ! s'écria Octave, à quoi bon tant de +peines ? Nous voilà bien avancés ! Quand nous avons +franchi un mur, nous en trouvons un autre devant nous !</p> + +<p>-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... +Voilà justement mon ancien atelier. Je ne serai pas +fâché de le revoir et d'y prendre certains outils dont +nous aurons certainement besoin, sans oublier quelques sachets de +dynamite. »</p> + +<p>C'était la grande halle de coulée où le +jeune Alsacien avait été admis lors de son +arrivée à l'usine. Qu'elle était lugubre, +maintenant, avec ses fourneaux éteints, ses rails +rouillés, ses grues poussiéreuses qui levaient en +l'air leurs grands bras éplorés comme autant de +potences ! Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la +nécessité d'une diversion.</p> + +<p>« Voici un atelier qui t'intéressera davantage +», dit-il à Octave en le précédant sur +le chemin de la cantine.</p> + +<p>Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il aperçut, rangés en bataille +sur une tablette de bois, un régiment de flacons rouges, +jaunes et verts. Quelques boîtes de conserve montraient aussi +leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux +meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un +déjeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le +couvert fut donc mis sur le comptoir d'étain, et les deux +jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur +expédition.</p> + +<p>Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu'il avait +à faire. Escalader la muraille du Bloc central, il n'y avait +pas à y songer. Cette muraille était prodigieusement +haute, isolée de tous les autres bâtiments, sans une +saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour en +trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'était pas une +opération facile. Restait l'emploi de la dynamite, toujours +bien chanceux, car il paraissait impossible que Herr Schultze +eût disparu sans semer d'embûches le terrain qu'il +abandonnait, sans opposer des contre-mines aux mines que ceux qui +voudraient s'emparer de Stahlstadt ne manqueraient pas +d'établir. Mais rien de tout cela n'était pour faire +reculer Marcel.</p> + +<p>Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec +lui vers le bout de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au +pied de la grande muraille en pierre de taille.</p> + +<p>« Que dirais-tu d'un boyau de mine là-dedans ? +demanda-t-il. -- Ce sera dur, mais nous ne sommes pas des +fainéants ! » répondit Octave, prêt +à tout tenter.</p> + +<p>Le travail commença. Il fallut déchausser la base +de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux +pierres, en détacher une, et enfin, à l'aide d'un +foret, opérer la percée de plusieurs petits boyaux +parallèles. A dix heures, tout était terminé, +les saucissons de dynamite étaient en place, et la +mèche fut allumée.</p> + +<p>Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait +remarqué que la cantine, située dans un sous-sol, +formait une véritable cave voûtée, il vint s'y +réfugier avec Octave.</p> + +<p>Tout à coup, l'édifice et la cave même +furent secoués comme par l'effet d'un tremblement de terre. +Une détonation formidable, pareille à celle de trois +ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, +déchira les airs, suivant de près la secousse. Puis, +après deux à trois secondes, une avalanche de +débris projetés de tous les côtés +retomba sur le sol.</p> + +<p>Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'écroulant, au +milieu des cascades claires des vitres cassées.</p> + +<p>Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel +quittèrent alors leur retraite.</p> + +<p>Si habitué qu'il fût aux prodigieux effets des +substances explosives, Marcel fut émerveillé des +résultats qu'il constata. La moitié du secteur avait +sauté, et les murs démantelés de tous les +ateliers voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d'une +ville bombardée. De toutes parts les décombres +amoncelés, les éclats de verre et les plâtres +couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, +retombant lentement du ciel où l'explosion les avait +projetés, s'étalaient comme une neige sur toutes ces +ruines.</p> + +<p>Marcel et Octave coururent à la muraille +intérieure. Elle était détruite aussi sur une +largeur de quinze à vingt mètres, et, de l'autre +côté de la brèche, l'ex-dessinateur du Bloc +central aperçut la cour, à lui bien connue, où +il avait passé tant d'heures monotones.</p> + +<p>Du moment où cette cour n'était plus +gardée, la grille de fer qui l'entourait n'était pas +infranchissable... Elle fut bientôt franchie.</p> + +<p>Partout le même silence.</p> + +<p>Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades +admiraient ses épures. Dans un coin, il retrouva, à +demi ébauché sur sa planche, le dessin de machine +à vapeur qu'il avait commencé, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appelé au parc. Au salon de lecture, +il revit les journaux et les livres familiers.</p> + +<p>Toutes choses avaient gardé la physionomie d'un mouvement +suspendu, d'une vie interrompue brusquement.</p> + +<p>Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite +intérieure du Bloc central et se trouvèrent +bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la +pensée de Marcel, les séparer du parc.</p> + +<p>« Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces +moellons-là ? lui demanda Octave.</p> + +<p>-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord +chercher une porte qu'une simple fusée enverrait en l'air. +»</p> + +<p>Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant +la muraille. De temps à autre, ils étaient +obligés de faire un détour, de doubler un corps de +bâtiment qui s'en détachait comme un éperon, ou +d'escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et +ils furent bientôt récompensés de leurs peines. +Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le +muraillement, leur apparut.</p> + +<p>En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille +à travers les planches de chêne. Marcel, appliquant +aussitôt son oeil à cette ouverture, reconnut, +à sa vive satisfaction, que, de l'autre côté, +s'étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle +et sa température de printemps.</p> + +<p>« Encore une porte à faire sauter, et nous +voilà dans la place ! dit-il à son compagnon.</p> + +<p>-- Une fusée pour ce carré de bois, +répondit Octave, ce serait trop d'honneur ! »</p> + +<p>Et il commença d'attaquer la poterne à grands +coups de pic.</p> + +<p>Il l'avait à peine ébranlée, qu'on entendit +une serrure intérieure grincer sous l'effort d'une clef, et +deux verrous glisser dans leurs gardes.</p> + +<p>La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse +chaîne.</p> + +<p>« <i>Wer da ?</i> » (Qui va là ?) dit une +voix rauque.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XVII">XVII     EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL</h2> +</div> +<p>Les deux jeunes gens ne s'attendaient à rien moins +qu'à une pareille question. Ils en furent plus surpris +véritablement qu'ils ne l'auraient été d'un +coup de fusil.</p> + +<p>De toutes les hypothèses que Marcel avait +imaginées au sujet de cette ville en léthargie, la +seule qui ne se fût pas présentée à son +esprit, était celle-ci : un être vivant lui demandant +tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque +légitime, si l'on admettait que Stahlstadt fût +complètement déserte, revêtait une tout autre +physionomie, du moment où la cité possédait +encore des habitants. Ce qui n'était, dans le premier cas, +qu'une sorte d'enquête archéologique, devenait, dans +le second, une attaque à main armée avec +effraction.</p> + +<p>Toutes ces idées se présentèrent à +l'esprit de Marcel avec tant de force, qu'il resta d'abord comme +frappé de mutisme.</p> + +<p>« <i>Wer da ?</i> » répéta la voix, +avec un peu d'impatience.</p> + +<p>L'impatience n'était évidemment pas tout à +fait déplacée. Franchir pour arriver à cette +porte des obstacles si variés, escalader des murailles et +faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien +à répondre lorsqu'on vous demande simplement :</p> + +<p>« Qui va là ? » cela ne laissait pas +d'être surprenant.</p> + +<p>Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de +la fausseté de sa position, et aussitôt, s'exprimant +en allemand :</p> + +<p>« Ami ou ennemi à votre gré ! +répondit-il. Je demande à parler à Herr +Schultze. »</p> + +<p>Il n'avait pas articulé ces mots qu'une exclamation de +surprise se fit entendre à travers la porte +entrebâillée :</p> + +<p>« <i>Ach !</i> »</p> + +<p>Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris +rouges, une moustache hérissée, un oeil +hébété, qu'il reconnut aussitôt. Le tout +appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.</p> + +<p>« Johann Schwartz ! s'écria le géant avec +une stupéfaction mêlée de joie. Johann Schwartz +! »</p> + +<p>Le retour inopiné de son prisonnier paraissait +l'étonner presque autant qu'il avait dû l'être +de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler +à Herr Schultze ? » répéta Marcel, +voyant qu'il ne recevait d'autre réponse que cette +exclamation.</p> + +<p>Sigimer secoua la tête.</p> + +<p>« Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !</p> + +<p>-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que +je suis là et que je désire l'entretenir ?</p> + +<p>-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit +le géant avec une nuance de tristesse.</p> + +<p>-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?</p> + +<p>-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans +ordre ! »</p> + +<p>Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put +tirer de Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un +entêtement bestial.</p> + +<p>Octave finit par s'impatienter.</p> + +<p>« A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il +est bien plus simple de la prendre ! »</p> + +<p>Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la +chaîne résista, et une poussée, +supérieure à la sienne, eut bientôt +refermé le battant, dont les deux verrous furent +successivement tirés.</p> + +<p>« Il faut qu'ils soient plusieurs derrière cette +planche ! » s'écria Octave, assez humilié de +ce résultat.</p> + +<p>Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque +aussitôt, il poussa un cri de surprise :</p> + +<p>« Il y a un second géant !</p> + +<p>-- Arminius ? » répondit Marcel.</p> + +<p>Et il regarda à son tour par le trou de vrille.</p> + +<p>« Oui ! c'est Arminius, le collègue de Sigimer ! +»</p> + +<p>Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, +fit lever la tête à Marcel.</p> + +<p>« <i>Wer da ?</i> » disait la voix.</p> + +<p>C'était celle d'Arminius, cette fois.</p> + +<p>La tête du gardien dépassait la crête de la +muraille, qu'il devait avoir atteinte à l'aide d'une +échelle.</p> + +<p>« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit +Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? »</p> + +<p>Il n'avait pas achevé ces mots que le canon d'un fusil se +montra sur la crête du mur. Une détonation retentit, +et une balle vint raser le bord du chapeau d'Octave.</p> + +<p>« Eh bien, voilà pour te répondre ! +» s'écria Marcel, qui, introduisant un saucisson de +dynamite sous la porte, la fit voler en éclats.</p> + +<p>A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et +Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents, +s'élancèrent dans le parc.</p> + +<p>Contre le pan du mur, lézardé par l'explosion, +qu'ils venaient de franchir, une échelle était encore +dressée, et, au pied de cette échelle, on voyait des +traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n'étaient +là pour défendre le passage.</p> + +<p>Les jardins s'ouvraient devant les deux assiégeants dans +toute la splendeur de leur végétation. Octave +était émerveillé.</p> + +<p>« C'était magnifique !... dit-il. Mais attention +!... Déployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de +choucroute pourraient bien s'être tapis derrière les +buissons ! »</p> + +<p>Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun +l'un des côtés de l'allée qui s'ouvrait devant +eux ils avancèrent avec prudence, d'arbre en arbre, +d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie +individuelle la plus élémentaire.</p> + +<p>La précaution était sage. Ils n'avaient pas fait +cent pas, qu'un second coup de fusil éclata. Une balle fit +sauter l'écorce d'un arbre que Marcel venait à peine +de quitter.</p> + +<p>« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! +» dit Octave à demi voix.</p> + +<p>Et, joignant l'exemple au précepte, il rampa sur les +genoux et sur les coudes jusqu'à un buisson épineux +qui bordait le rond-point au centre duquel s'élevait la Tour +du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet +avis, essuya un troisième coup de feu et n'eut que le temps +de se jeter derrière le tronc d'un palmier pour en +éviter un quatrième.</p> + +<p>« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des +conscrits ! cria Octave à son compagnon, +séparé de lui par une trentaine de pas.</p> + +<p>-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des +lèvres. Vois-tu la fumée qui sort de cette +fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C'est là +qu'ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur +jouer un tour de ma façon ! »</p> + +<p>En un clin d'oeil, Marcel eut coupé derrière le +buisson un échalas de longueur raisonnable ; puis, se +débarrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce bâton, +qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin +présentable. Il le planta alors à la place qu'il +occupait, de manière à laisser visibles le chapeau et +les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans +l'oreille :</p> + +<p>« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, +tantôt de ta place, tantôt de la mienne ! Moi, je vais +les prendre à revers ! »</p> + +<p>Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula +discrètement dans les massifs qui faisaient le tour du +rond-point.</p> + +<p>Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de +balles furent échangées sans résultat.</p> + +<p>La veste de Marcel et son chapeau étaient +littéralement criblés ; mais, personnellement, il ne +s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du +rez-de-chaussée, la carabine d'Octave les avait mises en +miettes.</p> + +<p>Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit +distinctement ce cri étouffé :</p> + +<p>« A moi !... Je le tiens !... »</p> + +<p>Quitter son abri, s'élancer à découvert +dans le rond-point, monter à l'assaut de la fenêtre, +ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. Un instant +après, il tombait dans le salon.</p> + +<p>Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et +Sigimer luttaient désespérément. Surpris par +l'attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert à +l'improviste une porte intérieure, le géant n'avait +pu faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en +faisait un redoutable adversaire, et, quoique jeté à +terre, il n'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus. +Marcel, de son côté, déployait une vigueur et +une souplesse remarquables.</p> + +<p>La lutte eût nécessairement fini par la mort de +l'un des combattants, si l'intervention d'Octave ne fat +arrivée à point pour amener un résultat moins +tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, +se vit attaché de manière à ne pouvoir plus +faire un mouvement.</p> + +<p>« Et l'autre ? » demanda Octave.</p> + +<p>Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel +Arminius était étendu tout sanglant.</p> + +<p>« Est-ce qu'il a reçu une balle ? demanda +Octave.</p> + +<p>-- Oui », répondit Marcel.</p> + +<p>Puis il s'approcha d'Arminius.</p> + +<p>« Mort ! dit-il.</p> + +<p>-- Ma foi, le coquin ne l'a pas volé ! s'écria +Octave.</p> + +<p>-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit +Marcel. Nous allons procéder à une visite +sérieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! »</p> + +<p>Du salon d'attente où venait de se passer le dernier acte +du siège, les deux jeunes gens suivirent l'enfilade +d'appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier.</p> + +<p>Octave était en admiration devant toutes ces +splendeurs.</p> + +<p>Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les +portes qu'il rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.</p> + +<p>Il s'attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien +d'aussi singulier que le spectacle qui s'offrit à ses yeux. +On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de +Paris, subitement dévalisé, avait été +jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce +n'étaient de tous côtés que lettres et paquets +cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On +enfonçait jusqu'à mi-jambe dans cette inondation. +Toute la correspondance financière, industrielle et +personnelle de Herr Schultze, accumulée de jour en jour dans +la boîte extérieure du parc, et fidèlement +relevée par Arminius et Sigimer, était là dans +le cabinet du maître.</p> + +<p>Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de +misères, de larmes enfermées dans ces plis muets +à l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans +doute, en papier, en chèques, en mandats, en ordres de tout +genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables.</p> + +<p>« Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte +secrète du laboratoire ! »</p> + +<p>Il commença donc à enlever tous les livres de la +bibliothèque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas à +découvrir le passage masqué qu'il avait un jour +franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un +à un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il +prit dans la cheminée, il les fit sauter l'un après +l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre +sonner le creux ! Il fut bientôt évident que Herr +Schultze, inquiet de n'être plus seul à +posséder le secret de la porte de son laboratoire, l'avait +supprimée.</p> + +<p>Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une +autre.</p> + +<p>« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut +être qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont +apporté les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr +Schultze a continué de se tenir après mon +départ ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en +faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre +à sa portée, à l'abri des regards indiscrets +!... Serait-ce une trappe sous le tapis ? »</p> + +<p>Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas +moins décloué et relevé. Le parquet, +examiné feuille à feuille, ne présentait rien +de suspect.</p> + +<p>« Qui te dit que l'ouverture est dans cette pièce +? demanda Octave.</p> + +<p>-- J'en suis moralement sûr ! répondit Marcel.</p> + +<p>-- Alors il ne me reste plus qu'à explorer le plafond +», dit Octave en montant sur une chaise.</p> + +<p>Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de +sonder le tour de la rosace centrale à coups de crosse de +fusil.</p> + +<p>Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au +candélabre doré, qu'à son extrême +surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula et +laissa à découvert un trou béant, d'où +une légère échelle d'acier descendit +automatiquement jusqu'au ras du parquet.</p> + +<p>C'était comme une invitation à monter.</p> + +<p>« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit +tranquillement Marcel ; et il s'élança aussitôt +sur l'échelle, suivi de près par son compagnon.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XVIII">XVIII     L'AMANDE DU NOYAU</h2> +</div> +<p>L'échelle d'acier s'accrochait par son dernier +échelon au parquet même d'une vaste salle circulaire, +sans communication avec l'extérieur. Cette salle eût +été plongée dans l'obscurité la plus +complète, si une éblouissante lumière +blanchâtre n'eût filtré à travers +l'épaisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastré au +centre de son plancher de chêne. On eût dit le disque +lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, il +apparaît dans toute sa pureté.</p> + +<p>Le silence était absolu entre ces murs sourds et +aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes +gens se crurent dans l'antichambre d'un monument +funéraire.</p> + +<p>Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre +étincelante, eut un moment d'hésitation. Il touchait +à son but ! De là, il n'en pouvait douter, allait +sortir l'impénétrable secret qu'il était venu +chercher à Stahlstadt !</p> + +<p>Mais son hésitation ne dura qu'un instant. Octave et lui +allèrent s'agenouiller près du disque et +inclinèrent la tête de manière à pouvoir +explorer dans toutes ses parties la chambre placée +au-dessous d'eux.</p> + +<p>Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors à +leurs regards.</p> + +<p>Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de +lentille, grossissait démesurément les objets que +l'on regardait à travers.</p> + +<p>Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. +L'intense lumière qui sortait à travers le disque, +comme si c'eût été l'appareil dioptrique d'un +phare, venait d'une double lampe électrique brûlant +encore dans sa cloche vide d'air, que le courant voltaïque +d'une pile puissante n'avait pas cessé d'alimenter. Au +milieu de la chambre, dans cette atmosphère +éblouissante, une forme humaine, énormément +agrandie par la réfraction de la lentille -- quelque chose +comme un des sphinx du désert libyque --, était +assise dans une immobilité de marbre.</p> + +<p>Autour de ce spectre, des éclats d'obus jonchaient le +sol.</p> + +<p>Plus de doute !... C'était Herr Schultze, reconnaissable +au rictus effrayant de sa mâchoire, à ses dents +éclatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que +l'explosion de l'un de ses terribles engins avait à la fois +asphyxié et congelé sous l'action d'un froid terrible +!</p> + +<p>Le Roi de l'Acier était devant sa table, tenant une plume +de géant, grande comme une lance, et il semblait +écrire encore ! N'eût été le regard +atone de ses pupilles dilatées, l'immobilité de sa +bouche, on l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on +retrouve enfouis dans les glaçons des régions +polaires, ce cadavre était là, depuis un mois, +caché à tous les yeux. Autour de lui tout +était encore gelé, les réactifs dans leurs +bocaux, l'eau dans ses récipients, le mercure dans sa +cuvette !</p> + +<p>Marcel, en dépit de l'horreur de ce spectacle, eut un +mouvement de satisfaction en se disant combien il était +heureux qu'il eût pu observer du dehors l'intérieur de +ce laboratoire, car très certainement Octave et lui auraient +été frappés de mort en y +pénétrant.</p> + +<p>Comment donc s'était produit cet effroyable accident +?</p> + +<p>Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqué que +les fragments d'obus, épars sur le plancher, +n'étaient autres que de petits morceaux de verre. Or, +l'enveloppe intérieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait à supporter, était +faite de ce verre trempé, qui a dix ou douze fois la +résistance du verre ordinaire ; mais un des défauts +de ce produit, qui était encore tout nouveau, c'est que, par +l'effet d'une action moléculaire mystérieuse, il +éclate subitement, quelquefois, sans raison apparente. C'est +ce qui avait dû arriver. Peut- être même la +pression intérieure avait-elle provoqué plus +inévitablement encore l'éclatement de l'obus qui +avait été déposé dans le laboratoire. +L'acide carbonique, subitement décomprimé, avait +alors déterminé, en retournant à l'état +gazeux, un effroyable abaissement de la température +ambiante.</p> + +<p>Toujours est-il que l'effet avait dû être +foudroyant. Herr Schultze, surpris par la mort dans l'attitude +qu'il avait au moment de l'explosion, s'était +instantanément momifié au milieu d'un froid de cent +degrés au-dessous de zéro.</p> + +<p>Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de +l'Acier avait été frappé pendant qu'il +écrivait.</p> + +<p>Or, qu'écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette +plume que sa main tenait encore ? Il pouvait être +intéressant de recueillir la dernière pensée, +de connaître le dernier mot d'un tel homme.</p> + +<p>Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le +laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une +effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et +asphyxié tout être vivant qu'il eût +enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C'eût +été courir à une mort certaine, et, +évidemment, les risques étaient hors de proportion +avec les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de +ce papier.</p> + +<p>Cependant, s'il n'était pas possible de reprendre au +cadavre de Herr Schultze les dernières lignes tracées +par sa main, il était probable qu'on pourrait les +déchiffrer, agrandies qu'elles devaient être par la +réfraction de la lentille. Le disque n'était-il pas +là, avec les puissants rayons qu'il faisait converger sur +tous les objets renfermés dans ce laboratoire, si +puissamment éclairé par la double lampe +électrique ?</p> + +<p>Marcel connaissait l'écriture de Herr Schultze, et, +après quelques tâtonnements, il parvint à lire +les dix lignes suivantes.</p> + +<p>Ainsi que tout ce qu'écrivait Herr Schultze, +c'était plutôt un ordre qu'une instruction.</p> + +<p>« Ordre à B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours +l'expédition projetée contre France-Ville. -- +Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'expérience, cette fois, soit +foudroyante et complète. -- Ne changez pas un iota à +ce que j'ai décidé. -- Je veux que dans quinze jours +France-Ville soit une cité morte et que pas un de ses +habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et +que ce soit en même temps l'effroi et l'étonnement du +monde entier. -- Mes ordres bien exécutés rendent ce +résultat inévitable.</p> + +<p>« Vous m'expédierez les cadavres du docteur +Sarrasin et de Marcel Bruckmann. - Je veux les voir et les +avoir.</p> + +<p>« SCHULTZ... »</p> + +<p>Cette signature était inachevée ; 1'E final et le +paraphe habituel y manquaient.</p> + +<p>Marcel et Octave demeurèrent d'abord muets et immobiles +devant cet étrange spectacle, devant cette sorte +d'évocation d'un génie malfaisant, qui touchait au +fantastique.</p> + +<p>Mais il fallut enfin s'arracher à cette lugubre +scène. Les deux amis, très émus, +quittèrent donc la salle, située au-dessus du +laboratoire.</p> + +<p>Là, dans ce tombeau où régnerait +l'obscurité complète lorsque la lampe +s'éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre +du Roi de l'Acier allait rester seul, desséché comme +une de ces momies des Pharaons que vingt siècles n'ont pu +réduire en poussière !...</p> + +<p>Une heure plus tard, après avoir délié +Sigimer, fort embarrassé de la liberté qu'on lui +rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la +route de France-Ville, où ils rentraient le soir +même.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui +annonça le retour des deux jeunes gens.</p> + +<p>« Qu'ils entrent ! s'écria-t-il, qu'ils entrent +vite ! »</p> + +<p>Son premier mot en les voyant tous deux fut :</p> + +<p>« Eh bien ?</p> + +<p>-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous +apportons de Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour +longtemps. Herr Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !</p> + +<p>-- Mort ! » s'écria le docteur Sarrasin.</p> + +<p>Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans +ajouter un mot.</p> + +<p>« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s'être +remis, comprends-tu que cette nouvelle qui devrait me +réjouir puisqu'elle éloigne de nous ce que +j'exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, +la moins motivée ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute +raison, serré le coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux +facultés puissantes s'était-il constitué notre +ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces +perdues dont l'emploi eût été utile, si l'on +avait pu les associer avec les nôtres et leur donner un but +commun ! Voilà ce qui tout d'abord m'a frappé, quand +tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, raconte- +moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.</p> + +<p>-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le +mystérieux laboratoire qu'avec une habileté +diabolique il s'était appliqué à rendre +inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par conséquent, n'eût pu y +pénétrer même pour lui porter secours. Il a +donc été victime de cette incroyable concentration de +toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle +il avait compté bien à tort pour être à +lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration, +à l'heure marquée de Dieu, s'est soudain +tournée contre lui et contre son but !</p> + +<p>-- Il n'en pouvait être autrement ! répondit le +docteur Sarrasin. Herr Schultze était parti d'une +donnée absolument erronée. En effet, le meilleur +gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, après sa mort, +peut être le plus facilement remplacé, et qui continue +de fonctionner précisément parce que ses rouages +n'ont rien de secret ?</p> + +<p>-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui +s'est passé à Stahlstadt est la démonstration, +<i>ipso facto</i>, de ce que vous venez de dire. J'ai trouvé +Herr Schultze assis devant son bureau, point central d'où +partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité +de l'Acier, sans que jamais un seul eût été +discuté La mort lui avait à ce point laissé +l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a +été le martyr de sa propre invention ! Il a +été foudroyé par l'un de ces obus qui devaient +anéantir notre ville ! Son arme s'est brisée dans sa +main, au moment même où il allait tracer la +dernière lettre d'un ordre d'extermination ! Ecoutez ! +»</p> + +<p>Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, +tracées par la main de Herr Schultze, dont il avait pris +copie.</p> + +<p>Puis, il ajouta :</p> + +<p>« Ce qui d'ailleurs m'eût prouvé mieux +encore que Herr Schultze était mort, si j'avais pu en douter +plus longtemps, c'est que tout avait cessé de vivre autour +de lui ! C'est que tout avait cessé de respirer dans +Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous +les mouvements ! La paralysie du maître avait du même +coup paralysé les serviteurs et s'était +étendue jusqu'aux instruments !</p> + +<p>-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, +là, justice de Dieu ! C'est en voulant précipiter +hors de toute mesure son attaque contre nous, c'est en +forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombé !</p> + +<p>-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, +ne pensons plus au passé et soyons tout au présent. +Herr Schultze mort, si c'est la paix pour nous, c'est aussi la +ruine pour l'admirable établissement qu'il avait +créé, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier +imaginait, ont creusé dix abîmes. Aveuglé, +d'une part, par ses succès, de l'autre par sa passion contre +la France et contre vous, il a fourni d'immenses armements, sans +prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait nous +être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de +la plupart de ses créances puisse se faire attendre +longtemps, je crois qu'une main ferme pourrait remettre Stahlstadt +sur pied et faire tourner au bien les forces qu'elle avait +accumulées pour le mal. Herr Schultze n'a qu'un +héritier possible, docteur, et cet héritier, c'est +vous. Il ne faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop +en ce monde qu'il n'y a que profit à tirer de +l'anéantissement d'une force rivale. C'est une grande +erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espère, +qu'il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui +peut servir au bien de l'humanité. Or, à cette +tâche, je suis prêt à me dévouer tout +entier.</p> + +<p>-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main +de son ami, et me voilà prêt à travailler sous +ses ordres, si mon père y consent.</p> + +<p>-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. +Oui, Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce +à toi, nous aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un +arsenal d'instruments tel que personne au monde ne pensera plus +désormais à nous attaquer ! Et, comme, en même +temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons +d'être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits +de la paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! +Marcel, que de beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et +avec toi, je pourrai en voir accomplir une partie, je me demande +pourquoi... oui ! pourquoi je n'ai pas deux fils !... pourquoi tu +n'es pas le frère d'Octave !... A nous trois, rien ne +m'eût paru impossible !... »</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XIX">XIX     UNE AFFAIRE DE FAMILLE</h2> +</div> +<p>Peut-être, dans le courant de ce récit, n'a-t-il +pas été suffisamment question des affaires +personnelles de ceux qui en sont les héros. C'est une raison +de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser enfin +à eux pour eux-mêmes.</p> + +<p>Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement +à l'être collectif, à l'humanité, que +l'individu tout entier disparût pour lui, alors même +qu'il venait de s'élancer en plein idéal. Il fut donc +frappé de la pâleur subite qui venait de couvrir le +visage de Marcel à ses dernières paroles. Ses yeux +cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme le sens +caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux +praticien interrogeait le silence du jeune ingénieur et +attendait peut- être que celui-ci le rompît ; mais +Marcel, redevenu maître de lui par un rude effort de +volonté, n'avait pas tardé à retrouver tout +son sang- froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et +son attitude n'était plus que celle d'un homme qui attend la +suite d'un entretien commencé.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de +cette prompte reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de +son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de +médecin, il s'empara de son bras et le tint comme il +eût fait de celui d'un malade dont il aurait voulu +discrètement ou distraitement tâter le pouls.</p> + +<p>Marcel s'était laissé faire sans trop se rendre +compte de l'intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les +lèvres :</p> + +<p>« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous +reprendrons plus tard notre entretien sur les futures +destinées de Stahlstadt. Mais il n'est pas défendu, +alors même qu'on se voue à l'amélioration du +sort de tous, de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de +ceux qui vous touchent de plus près. Eh bien, je crois le +moment venu de te raconter ce qu'une jeune fille, dont je te dirai +le nom tout à l'heure, répondait, il n'y a pas +longtemps encore, à son père et à sa +mère, à qui, pour la vingtième fois depuis un +an, on venait de la demander en mariage. Les demandes +étaient pour la plupart de celles que les plus difficiles +auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune fille +répondait non, et toujours non ! »</p> + +<p>A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, +dégagea son poignet resté jusque-là dans la +main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sentît +suffisamment édifié sur la santé de son +patient, soit qu'il ne se fût pas aperçu que le jeune +homme lui eût retiré tout à la fois son bras et +sa confiance, il continua son récit sans paraître +tenir compte de ce petit incident.</p> + +<p>« "Mais enfin, disait à sa fille la mère de +la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons +de ces refus multipliés. Education, fortune, situation +honorable, avantages physiques, tout est là ! Pourquoi ces +non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes +que tu ne te donnes pas même la peine d'examiner ? Tu es +moins péremptoire d'ordinaire !"</p> + +<p>« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune +fille se décida enfin à parler, et alors, comme c'est +un esprit net et un coeur droit, une fois résolue à +rompre le silence, voici ce qu'elle dit :</p> + +<p>« "Je vous réponds non avec autant de +sincérité que j'en mettrais à vous +répondre oui, chère maman, si oui était en +effet prêt à sortir de mon coeur. Je tombe d'accord +avec vous que bon nombre des partis que vous m'offrez sont à +des degrés divers acceptables ; mais, outre que j'imagine +que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus à ce qu'on +appelle le plus beau, c'est-à-dire le plus riche parti de la +ville, qu'à ma personne, et que cette idée-là +ne serait pas pour me donner l'envie de répondre oui, +j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu'aucune de ces +demandes n'est celle que j'attendais, celle que j'attends encore, +et j'ajouterai que, malheureusement, celle que j'attends pourra se +faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !</p> + +<p>« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère +stupéfaite, vous...</p> + +<p>« Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la +terminer, et dans sa détresse, elle tourna vers son mari des +regards qui imploraient visiblement aide et secours.</p> + +<p>« Mais, soit qu'il ne tînt pas à entrer dans +cette bagarre, soit qu'il trouvât nécessaire qu'un peu +plus de lumière se fît entre la mère et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-être +aussi d'un peu de colère, prit soudain le parti d'aller +jusqu'au bout.</p> + +<p>« "Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, +que la demande que j'espérais pourrait bien se faire +attendre longtemps, et qu'il n'était même pas +impossible qu'elle ne se fît jamais. J'ajoute que ce retard, +fût-il indéfini, ne saurait ni m'étonner ni me +blesser. J'ai le malheur d'être, dit-on, très riche ; +celui qui devrait faire cette demande est très pauvre ; +alors il ne la fait pas et il a raison. C'est à lui +d'attendre...</p> + +<p>« - Pourquoi pas à nous d'arriver ? " dit la +mère voulant peut-être arrêter sur les +lèvres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre.</p> + +<p>« Ce fut alors que le mari intervint.</p> + +<p>« "Ma chère amie, dit-il en prenant +affectueusement les deux mains de sa femme, ce n'est pas +impunément qu'une mère aussi justement +écoutée de sa fille que vous, célèbre +devant elle depuis qu'elle est au monde ou peu s'en faut, les +louanges d'un beau et brave garçon qui est presque de notre +famille, qu'elle fait remarquer à tous la solidité de +son caractère, et qu'elle applaudit à ce que dit son +mari lorsque celui- ci a l'occasion de vanter à son tour son +intelligence hors ligne, quand il parle avec attendrissement des +mille preuves de dévouement qu'il en a reçues ! Si +celle qui voyait ce jeune homme, distingué entre tous par +son père et par sa mère, ne l'avait pas +remarqué à son tour, elle aurait manqué +à tous ses devoirs !</p> + +<p>« -- Ah ! père ! s'écria alors la jeune +fille en se jetant dans les bras de sa mère pour y cacher +son trouble, si vous m'aviez devinée, pourquoi m'avoir +forcée de parler ?</p> + +<p>« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la +joie de t'entendre, ma mignonne, pour être plus assuré +encore que je ne me trompais pas, pour pouvoir enfin te dire et te +faire dire par ta mère que nous approuvons le chemin qu'a +pris ton coeur, que ton choix comble tous nos voeux, et que, pour +épargner à l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande à laquelle sa délicatesse +répugne, cette demande, c'est moi qui la ferai, -- oui ! je +la ferai, parce que j'ai lu dans son coeur comme dans le tien ! +Sois donc tranquille ! A la première bonne occasion qui se +présentera, je me permettrai de demander à Marcel, +si, par impossible, il ne lui plairait pas d'être mon gendre +!..." »</p> + +<p>Pris à l'improviste par cette brusque péroraison, +Marcel s'était dressé sur ses pieds comme s'il +eût été mû par un ressort. Octave lui +avait silencieusement serré la main pendant que le docteur +Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien était +pâle comme un mort. Mais n'est-ce pas l'un des aspects que +prend le bonheur, dans les âmes fortes, quand il y entre sans +avoir crié : gare !...</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="CON">XX     CONCLUSION</h2> +</div> +<p>France-Ville, débarrassée de toute +inquiétude, en paix avec tous ses voisins, bien +administrée, heureuse, grâce à la sagesse de +ses habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, +si justement mérité, ne lui fait pas d'envieux, et sa +force impose le respect aux plus batailleurs.</p> + +<p>La Cité de l'Acier n'était qu'une usine +formidable, qu'un engin de destruction redouté sous la main +de fer de Herr Schultze ; mais, grâce à Marcel +Bruckmann, sa liquidation s'est opérée sans encombre +pour personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles.</p> + +<p>Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de +Jeanne, et la naissance d'un enfant vient d'ajouter à leur +félicité.</p> + +<p>Quant à Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de +son beau- frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur +est maintenant en train de le marier à l'une de ses amies, +charmante d'ailleurs, dont les qualités de bon sens et de +raison garantiront son mari contre toutes rechutes.</p> + +<p>Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour +tout dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la +gloire, -- si la gloire avait jamais figuré pour quoi que ce +soit dans le programme de leurs honnêtes ambitions.</p> + +<p>On peut donc assurer dès maintenant que l'avenir +appartient aux efforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, +et que l'exemple de France-Ville et de Stahlstadt, usine et +cité modèles, ne sera pas perdu pour les +générations futures.</p> +<p class="center p2 p0">Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum</p> + + + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM **</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person +or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state’s laws. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation’s website +and official page at www.gutenberg.org/contact. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</div> + + +</body> +</html> + diff --git a/4968-h/images/cover.jpg b/4968-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a0623e6 --- /dev/null +++ b/4968-h/images/cover.jpg |
