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+The Project Gutenberg eBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by
+Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: September 11, 2012 [EBook #4968]
+Release Date: January, 2004
+First Posted: April 6, 2002
+Last Updated: June 3, 2023
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Norm Wolcott
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOKLES CINQ CENTS MILLIONS DE LA
+BEGUM ***
+
+
+
+
+Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne
+
+TABLE DES MATIÈRES
+I - OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART ¬ DEUX
+V - LA CIT… DE L’ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - « P. P. C. »
+X - UN ARTICLE DE L’ « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE
+XI - UN DŒNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRAN«AIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL
+XVIII- L’AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+
+« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! » se dit à lui-même
+le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
+
+Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est
+une des formes de la distraction.
+
+C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
+purs sous leurs lunettes d’acier, de physionomie à la fois grave et
+aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un
+brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune
+recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc.
+
+Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d’hôtel, à Brighton,
+s’étalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
+heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
+tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de
+lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
+extenso_ d’un mémoire qu’il avait présenté l’avant-veille au grand
+Congrès international d’Hygiène, sur un « compte-globules du sang »
+dont il était l’inventeur.
+
+Devant lui, un plateau, recouvert d’une nappe blanche, contenait une
+côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de
+ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille,
+grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent.
+
+« Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très
+bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
+président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements
+de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
+photographié. »
+
+« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L’honorable associé
+s’exprime en français. “Mes auditeurs m’excuseront, dit-il en débutant,
+si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma
+langue que je ne saurais parler la leur...” »
+
+« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
+du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n’est pas
+plus exact et plus précis ! »
+
+Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître
+des cérémonies lui-même -- on n’oserait donner un moindre titre à un
+personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda
+si « monsiou » était visible...
+
+« Monsiou » est une appellation générale que les Anglais se croient
+obligés d’appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu’ils
+s’imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne
+désignant pas un Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand
+sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette
+habitude routinière a incontestablement l’avantage d’indiquer d’emblée
+la nationalité des gens.
+
+Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez
+étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne,
+il le fut plus encore lorsqu’il lut sur le carré de papier minuscule :
+
+« MR. SHARP, _solicitor_, « 93, _Southampton row_ « LONDON. »
+
+Il savait qu’un « solicitor » est le congénère anglais d’un avoué, ou
+plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l’avoué et
+l’avocat, -- le procureur d’autrefois.
+
+« Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
+Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... »
+
+« Vous êtes bien sûr que c’est pour moi ? reprit-il.
+
+-- Oh ! yes, monsiou.
+
+-- Eh bien ! faites entrer. »
+
+Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le
+docteur, à première vue, classa dans la grande famille des « têtes de
+mort ». Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents
+blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau
+parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
+vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification.
+Son squelette disparaissait des talons à l’occiput sous un «
+ulster-coat » à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée
+d’un sac de voyage en cuir verni.
+
+Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son
+chapeau, s’assit sans en demander la permission et dit :
+
+« William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green,
+Sharp & Co. C’est bien au docteur Sarrasin que j’ai l’honneur ?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- François Sarrasin ?
+
+-- C’est en effet mon nom.
+
+-- De Douai ?
+
+-- Douai est ma résidence.
+
+-- Votre père s’appelait Isidore Sarrasin ?
+
+-- C’est exact.
+
+-- Nous disons donc qu’il s’appelait Isidore Sarrasin. »
+
+Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
+
+« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue
+Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli.
+
+-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m’expliquer ?...
+
+-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp,
+imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict
+Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu’il appert des
+registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une
+institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem
+!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger...
+
+-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette
+connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces
+divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille
+de ma grand-mère était Langévol, mais c’est tout ce que je sais d’elle.
+
+-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père,
+Jean Sarrasin, qu’elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent
+s’établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu’en 1811, date
+de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n’y
+avait qu’un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment,
+le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d’icelui, retrouvée à
+Paris...
+
+-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par
+cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s’établir à
+Paris pour l’éducation de son fils, qui se destinait à la carrière
+médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père
+exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822.
+
+-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs
+?...
+
+-- Non ! j’étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma
+naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... »
+
+Mr. Sharp se leva.
+
+« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec
+le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
+suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous
+présenter mes hommages ! »
+
+« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C’est assez fréquent chez
+les “têtes de mort”. »
+
+Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
+
+« Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous
+êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet,
+concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de
+Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819,
+veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841,
+ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité,
+incapable et intestat, en 1869. La succession s’élevait, il y a trente
+ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous
+séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque
+intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol.
+Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un
+millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
+francs. En exécution d’un jugement du tribunal d’Agra, confirmé par la
+cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et
+mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été
+placé en dépôt à la Banque d’Angleterre. Il est actuellement de cinq
+cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en
+cour de chancellerie, et sur lesquels je m’offre dès aujourd’hui à vous
+faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n’importe quel
+acompte à valoir... »
+
+Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un
+mot à dire. Puis, mordu par un remords d’esprit critique et ne pouvant
+accepter comme fait expérimental ce rêve des _Mille et une nuits_, il
+s’écria :
+
+« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
+de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ?
+
+-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
+cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort
+naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L’invention des
+proches, ou « next of kin », comme nous disons en droit anglais, pour
+les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les
+ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre
+maison. Or, précisément, l’héritage de la Bégum Gokool exerce notre
+activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations
+de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui était issue d’Isidore. J’étais même arrivé à la
+conviction qu’il n’y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j’ai
+été frappé hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
+du Congrès d’Hygiène, d’y voir un docteur de ce nom qui ne m’était pas
+connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession,
+j’ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à
+notre attention. Presque sûr désormais d’être sur la piste, j’ai pris
+le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma
+conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre
+grand-oncle Langévol, tel qu’il est représenté dans une photographie de
+lui que nous possédons, d’après une toile du peintre indien Saranoni. »
+
+Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
+Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec
+une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart
+chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits
+historiques d’un général en chef qui écrit un ordre d’attaque en
+regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
+vaguement la fumée d’une bataille et une charge de cavalerie.
+
+« Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
+vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
+bien me le permettre, prendre vos ordres. »
+
+Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes
+de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la
+table et sortit à reculons, en murmurant :
+
+« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j’ai l’honneur de vous saluer. »
+
+Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et
+commença à les feuilleter.
+
+Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l’histoire était
+parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par
+exemple, en présence d’un document imprimé sous ce titre :
+
+« _Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine,
+déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum
+Gokool de Ragginahra, province de Bengale._
+
+Points de fait. -- Il s’agit en la cause des droits de propriété de
+certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
+ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d’exploitation,
+villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la
+succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis
+successivement au tribunal civil d’Agra et à la Cour supérieure de
+Delhi, il résulte qu’en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah
+Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables,
+épousa un étranger, français d’origine, du nom de Jean-Jacques
+Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu’en 1815 dans l’armée
+française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
+36ème léger, s’embarqua à Nantes, lors du licenciement de l’armée de la
+Loire, comme subrécargue d’un navire de commerce. Il arriva à Calcutta,
+passa dans l’intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine
+instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était
+autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s’élever à celui
+de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il
+obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique
+coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
+périlleuse aux Européens d’Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s’était
+fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général
+de la province de Bengale à demander et obtenir pour l’époux de la
+Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
+alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l’usufruit de
+ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
+De leur mariage il n’y avait qu’un fils en état d’imbécillité depuis
+son bas âge, et qu’il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses
+biens ont été fidèlement administrés jusqu’à sa mort, survenue en 1869.
+Il n’y a point d’héritiers connus de cette immense succession. Le
+tribunal d’Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à
+la requête du gouvernement local agissant au nom de l’Etat, nous avons
+l’honneur de demander aux Lords du Conseil privé l’homologation de ces
+jugements, etc. » Suivaient les signatures.
+
+Des copies certifiées des jugements d’Agra et de Delhi, des actes de
+vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque
+d’Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
+retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de
+documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre
+hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le « next of
+kin » et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
+millions déposés dans les caves de la Banque, il n’y avait plus que
+l’épaisseur d’un jugement de forme, sur simple production des actes
+authentiques de naissance et de décès !
+
+Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l’esprit le plus calme,
+et le bon docteur ne put entièrement échapper à l’émotion qu’une
+certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son
+émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide
+promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite
+possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre
+passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorbé en de profondes réflexions.
+
+Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette
+fois, ses yeux brillaient d’une flamme pure, et l’on voyait qu’une
+pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l’accueillit, la
+caressa, la choya, et, finalement, l’adopta.
+
+A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait.
+
+« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
+docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines
+que vous vous êtes données.
+
+-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr.
+Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?
+
+-- Cela va sans dire. Je remets toute l’affaire entre vos mains... Je
+vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... »
+
+Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
+physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas
+céder.
+
+« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais
+reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
+
+-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
+
+-- Parfaitement, nous en avons copie. »
+
+Le docteur Sarrasin, resté seul, s’assit à son bureau, prit une feuille
+de papier à lettres et écrivit ce qui suit :
+
+« Brighton,28 octobre 1871.
+
+« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale,
+insensée ! Ne me crois pas atteint d’aliénation mentale et lis les deux
+ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l’héritier d’un titre de baronnet anglais
+ou plutôt indien, et d’un capital qui dépasse un demi-milliard de
+francs, actuellement déposé à la Banque d’Angleterre. Je ne doute pas,
+mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
+nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu’une telle
+fortune nous impose, et les dangers qu’elle peut faire courir à notre
+sagesse. Il y a une heure à peine que j’ai connaissance du fait, et
+déjà le souci d’une pareille responsabilité étouffe à demi la joie
+qu’en pensant à toi la certitude acquise m’avait d’abord causée.
+Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes
+pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le
+serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n’ose te parler
+d’une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
+outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
+dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
+charge-toi de l’apprendre à ta mère. Je suis assuré qu’en femme sensée,
+elle l’accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle
+est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête.
+D’ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle
+comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je
+t’annonce, je suis sûr qu’elle sera de nous tous celle que ce
+changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poignée de main à Marcel. Il n’est absent d’aucun de mes projets
+d’avenir.
+
+« Ton père affectionné, « Fr. Sarrasin « D.M.P. »
+
+Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus
+importants, à l’adresse de « Monsieur Octave Sarrasin, élève à l’Ecole
+centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris »,
+le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s’en alla au
+Congrès. Un quart d’heure plus tard, l’excellent homme ne songeait même
+plus à ses millions.
+
+II DEUX COPAINS
+
+Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler
+proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence
+supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
+était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège
+il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
+baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première
+fois au concours de l’Ecole centrale, il avait été admis à la seconde
+épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces
+esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent
+toujours dans l’à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs
+de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un
+bouchon de liège est sur la crête d’une vague. Selon que le vent
+souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers
+le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur
+Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son
+fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu’on a
+lue ; mais un peu d’aveuglement paternel est permis aux meilleurs
+esprits.
+
+Le bonheur avait voulu qu’au début de son éducation, Octave tombât sous
+la domination d’une nature énergique dont l’influence un peu tyrannique
+mais bienfaisante s’était de vive force imposée à lui. Au lycée
+Charlemagne, où son père l’avait envoyé terminer ses études, Octave
+s’était lié d’une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
+Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d’un an, mais qui l’avait bientôt
+écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
+
+Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d’une petite
+rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui
+l’emmenait en vacances chez ses parents, il n’eût jamais mis le pied
+hors des murs du lycée.
+
+Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du
+jeune Alsacien. D’une nature sensible, sous son apparente froideur, il
+comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui
+tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement
+à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse
+fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
+non par des paroles, qu’il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
+s’était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l’étude,
+une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
+même temps, d’Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche,
+il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
+soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s’était
+promis d’atteindre son double but.
+
+C’est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et
+avisés que l’Alsace a coutume d’envoyer, tous les ans, combattre dans
+la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la
+dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son
+intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il
+était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin
+impérieux le tourmentait d’exceller en tout, aux barres comme à la
+balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu’il manquât un prix
+à sa moisson annuelle, il pensait l’année perdue. C’était à vingt ans
+un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d’action, une
+machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête
+intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits
+attentifs. Entré le second à l’Ecole centrale, la même année qu’Octave,
+il était résolu à en sortir le premier.
+
+C’est d’ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux
+hommes qu’Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l’avait
+« pistonné », poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il
+éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié
+amicale, pareil à celui qu’un lion pourrait accorder à un jeune chien.
+Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante
+anémique et de la faire fructifier auprès de lui.
+
+La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils
+passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours,
+Marcel, plein d’une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg
+et l’Alsace avait exaspérée, était allé s’engager au 31ème bataillon de
+chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.
+
+Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
+campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras
+droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n’avait eu ni
+galon ni blessure. A vrai dire, ce n’était pas sa faute, car il avait
+toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six
+mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout.
+
+Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants
+habitaient ensemble deux chambres contiguës d’un modeste hôtel voisin
+de l’école. Les malheurs de la France, la séparation de l’Alsace et de
+la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute
+virile.
+
+« C’est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les
+fautes de ses pères, et c’est par le travail seul qu’elle peut y
+arriver. »
+
+Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l’imiter. Il l’entraînait
+aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d’une semelle. On
+rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre
+d’une pipe et d’une tasse de café. On se couchait à dix heures, le
+coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu’au bois de
+Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de
+boxe ou d’escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait
+bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d’oeil
+d’envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d’aller
+voir Aristide Leroux qui « faisait son droit », à la brasserie
+Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
+qu’elles reculaient le plus souvent.
+
+Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient,
+selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l’abat-jour
+d’une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème,
+palpitant d’intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des
+pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication,
+malheureusement plus importante à son sens, d’un litre de café. C’était
+un des rares articles sur lesquels il se flattait d’exceller, --
+peut-être parce qu’il y trouvait l’occasion quotidienne d’échapper pour
+quelques minutes à la terrible nécessité d’aligner des équations, dont
+il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
+goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais
+l’assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait
+l’invincible besoin de la troubler de son bavardage.
+
+« Nous ferions bien d’acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce
+filtre antique et solennel n’est plus à la hauteur de la civilisation.
+
+-- Achète un percolateur ! Cela t’empêchera peut-être de perdre une
+heure tous les soirs à cette cuisine », répondit Marcel.
+
+Et il se remit à son problème.
+
+« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A
+B D E l’ellipse de naissance qui renferme l’axe maximum oA = a, et
+l’axe moyen oB = b, tandis que l’axe minimum (o,o’c’) est vertical et
+égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... »
+
+A ce moment, on frappa à la porte.
+
+« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le garçon de l’hôtel.
+
+On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
+étudiant.
+
+« C’est de mon père, fit Octave. Je reconnais l’écriture... Voilà ce
+qui s’appelle une missive, au moins », ajouta-t-il en soupesant à
+petits coups le paquet de papiers.
+
+Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage
+à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de
+Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
+Palais-Royal, jadis fameux, aujourd’hui démodé, mais que le docteur
+Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement
+parisien.
+
+« Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d’Hygiène, dit
+Marcel. C’est une bonne idée qu’il a eue d’aller là. Les savants
+français sont trop portés à s’isoler. »
+
+Et Marcel reprit son problème :
+
+« ... L’extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier
+ayant son centre au-dessous de o’ sur la verticale o. Après avoir
+marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
+traçons l’ellipse et l’hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
+
+Un cri d’Octave lui fit relever la tête.
+
+« Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
+tout pâle.
+
+-- Lis ! » dit l’autre, abasourdi par la nouvelle qu’il venait de
+recevoir.
+
+Marcel prit la lettre, la lut jusqu’au bout, la relut une seconde fois,
+jeta un coup d’oeil sur les documents imprimés qui l’accompagnaient, et
+dit :
+
+« C’est curieux ! »
+
+Puis, il bourra sa pipe, et l’alluma méthodiquement. Octave était
+suspendu à ses lèvres.
+
+« Tu crois que c’est vrai ? lui cria-t-il d’une voix étranglée.
+
+-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d’esprit
+scientifique pour accepter à l’étourdie une conviction pareille.
+D’ailleurs, les preuves sont là, et c’est au fond très simple. »
+
+La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail.
+Octave restait les bras ballants, incapable même d’achever son café, à
+plus forte raison d’assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait
+besoin de parler pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.
+
+« Mais... si c’est vrai, c’est absolument renversant !... Sais-tu
+qu’un demi-milliard, c’est une fortune énorme ? »
+
+Marcel releva la tête et approuva :
+
+« Enorme est le mot. Il n’y en a peut-être pas une pareille en France,
+et l’on n’en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou
+six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
+
+- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de
+baronnet ! Ce n’est pas que j’aie jamais ambitionné d’en avoir un, mais
+puisque celui-ci arrive, on peut dire que c’est tout de même plus
+élégant que de s’appeler Sarrasin tout court. »
+
+Marcel lança une bouffée de fumée et n’articula pas un mot. Cette
+bouffée de fumée disait clairement : « Peuh !... Peuh ! »
+
+« Certainement, reprit Octave, je n’aurais jamais voulu faire comme
+tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s’inventent un
+marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre
+authentique, bien et dûment inscrit au “Peerage” de Grande-Bretagne et
+d’Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
+souvent... »
+
+La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! »
+
+« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
+conviction, “le sang est quelque chose”, comme disent les Anglais ! »
+
+Il s’arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
+sur les millions.
+
+« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de
+mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la
+numération, qu’un demi-milliard est un nombre trop considérable pour
+que les forces de l’intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+idée juste, si elles n’avaient à leur disposition les ressources d’une
+représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu’à un homme qui
+verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
+payer cette somme ! Ah ! c’est vraiment... singulier de se dire qu’on
+est l’héritier d’un demi-milliard de francs !
+
+-- Un demi-milliard de francs ! s’écria Marcel, secoué par le mot plus
+qu’il ne l’avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
+faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa
+rançon ! Il n’en faudrait que dix fois autant !...
+
+-- Ne va pas t’aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père
+!... s’écria Octave du ton d’un homme effrayé. Il serait capable de
+l’adopter ! Je vois déjà qu’il rumine quelque projet de sa façon !...
+Passe encore pour un placement sur l’Etat, mais gardons au moins la
+rente !
+
+-- Allons, tu étais fait, sans t’en douter jusqu’ici, pour être
+capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
+qu’il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit
+droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus
+modestes. J’aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à
+partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d’or ! »
+
+Et il se remit au travail.
+
+Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s’agita si
+fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui
+dire :
+
+« Tu ferais mieux d’aller prendre l’air ! Il est évident que tu n’es
+bon à rien ce soir !
+
+-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
+permission d’abandonner toute espèce de travail.
+
+Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l’escalier et se trouva dans
+la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu’il s’arrêta sous un bec de gaz
+pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s’assurer de
+nouveau qu’il était bien éveillé.
+
+« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait
+au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m’en
+donnerait qu’un par an, comme pension, que la moitié d’un, que le quart
+d’un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l’argent ! Je suis sûr que je saurais bien l’employer ! Je ne suis
+pas un imbécile, n’est-ce pas ? On a été reçu à l’Ecole centrale !...
+Et j’ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »
+
+Il se regardait, en passant, dans les glaces d’un magasin.
+
+« J’aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
+moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s’il l’était.
+Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !...
+Baronnet !... C’est drôle, maintenant que c’est venu, il me semble que
+je m’y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !...
+Tout de même, c’est un fameux rêve ! »
+
+Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli.
+Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha
+sur le boulevard. Jadis, il n’en regardait les splendides étalages
+qu’avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
+Maintenant, il s’y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que
+tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.
+
+« C’est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
+leurs fuseaux, que les manufactures d’Elbeuf tissent leurs draps les
+plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le
+lustre de l’Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons
+grincent, que les chanteuses s’égosillent ! C’est pour moi qu’on dresse
+des pur-sang au fond des manèges, et que s’allume le Café Anglais !...
+Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ?
+N’irai-je point visiter ma baronnie de l’Inde ?... Je pourrai bien
+quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
+d’ivoire par-dessus le marché !... J’aurai des éléphants !... Je
+chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
+Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me
+conduire où je voudrai, m’arrêter et repartir à ma fantaisie !... A
+propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je
+partais pour Douai !... Il y a l’école... Oh ! oh ! l’école ! on peut
+s’en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer
+une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et
+ma soeur dans une pareille circonstance ! »
+
+Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu’il
+partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se
+fit transporter à la gare du Nord.
+
+Dès qu’il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve.
+
+A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la
+maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
+émoi le paisible quartier des Aubettes.
+
+« Qui donc est malade ? se demandaient les commères d’une fenêtre à
+l’autre.
+
+-- Le docteur n’est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
+lucarne au dernier étage.
+
+-- C’est moi, Octave !... Descendez m’ouvrir, Francine ! »
+
+Après dix minutes d’attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison.
+Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l’explication de cette visite.
+
+La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du
+mystère.
+
+Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
+en pleurant de joie. Il lui semblait que l’univers allait être à eux
+maintenant, et que le malheur n’oserait jamais s’attaquer à des jeunes
+gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus tôt fait que les hommes de s’habituer à ces grands
+coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
+c’était à lui, en somme, qu’il appartenait de décider de sa destinée et
+de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à
+Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais
+son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que
+celui de cette petite maison modeste où sa vie s’écoulait doucement
+entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne
+voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
+changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla
+pas un instant.
+
+Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les
+occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
+son mari, qu’elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
+Ne pouvant partager les bonheurs que l’étude donnait au docteur
+Sarrasin, elle s’était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce
+travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants
+toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir
+brillant, s’imaginant qu’il en serait plus heureux. Octave, elle n’en
+doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu’il avait
+pris rang à l’Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes
+ingénieurs s’était transformée dans son esprit en une pépinière
+d’hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur
+fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière
+glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l’établissement de sa
+fille. Maintenant, ce qu’elle avait compris de la lettre de son mari,
+c’est que ses craintes n’avaient plus de raison d’être. Aussi sa
+satisfaction fut- elle complète.
+
+La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à
+faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans
+aucun souci de l’avenir, s’était endormie dans un fauteuil.
+
+Cependant, au moment d’aller prendre un peu de repos :
+
+« Tu ne m’as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui
+as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu’en a-t-il
+dit ?
+
+-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C’est plus qu’un sage,
+c’est un stoïque ! Je crois qu’il a été effrayé pour nous de l’énormité
+de l’héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas
+jusqu’à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison
+scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m’a pas caché qu’il eût préféré
+un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
+
+-- Marcel n’avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en
+regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
+fortune, pour certaines natures ! »
+
+Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles
+de sa mère :
+
+« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
+vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m’as dit un jour, que Marcel
+avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
+! »
+
+Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.
+
+III UN FAIT DIVERS
+
+En arrivant à la quatrième séance du Congrès d’Hygiène, le docteur
+Sarrasin put constater que tous ses collègues I’accueillaient avec les
+marques d’un respect extraordinaire. Jusque-là, c’était à peine si le
+très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la
+présidence nominale de l’assemblée, avait daigné s’apercevoir de
+l’existence individuelle du médecin français.
+
+Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer
+la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu’on plaçait devant lui. Il gardait
+habituellement sa main droite dans l’ouverture de sa redingote
+boutonnée -- non pas qu’il eût fait une chute de cheval --, mais
+uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les
+sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d’Etat.
+
+Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de
+chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait
+le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus
+follement raide qu’on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d’une
+pièce, comme s’il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes
+semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
+intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin.
+
+Lors des premières présentations, le président du Congrès d’Hygiène
+avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
+qui aurait pu se traduire ainsi :
+
+« Bonjour, monsieur l’homme de peu !... C’est vous qui, pour gagner
+votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
+?... Il faut que j’aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
+créature aussi éloignée de moi dans l’échelle des êtres !...
+Mettez-vous à l’ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »
+
+Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
+poussa la courtoisie jusqu’à lui montrer un siège vide à sa droite.
+D’autre part, tous les membres du Congrès s’étaient levés.
+
+Assez surpris de ces marques d’une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu’après réflexion le compte-globules avait
+sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu’à
+première vue, le docteur Sarrasin s’assit à la place qui lui était
+offerte.
+
+Mais toutes ses illusions d’inventeur s’envolèrent, lorsque Lord
+Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres
+cervicales telle qu’il pouvait en résulter un torticolis violent pour
+Sa Seigneurie :
+
+« J’apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable
+? On me dit que vous “ valez ” vingt et un millions sterling ? »
+
+Lord Glandover paraissait désolé d’avoir pu traiter avec légèreté
+l’équivalent en chair et en os d’une valeur monnayée aussi ronde. Toute
+son attitude disait :
+
+« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n’est pas
+bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! »
+
+Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « valoir » un
+sou de plus qu’aux séances précédentes, se demandait comment la
+nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de
+Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
+
+« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
+donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! »
+
+Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait
+le « fait divers » suivant, dont la rédaction révélait suffisamment
+l’auteur :
+
+« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum
+Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins
+habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
+row, London. L’heureux propriétaire des vingt et un millions sterling,
+actuellement déposés à la Banque d’Angleterre, est un médecin français,
+le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici
+même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à
+travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable
+roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que
+le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
+Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce
+soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville
+française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l’envoi en
+possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en
+Cour de Chancellerie. C’est un curieux enchaînement de circonstances
+qui a accumulé sur la tête d’un savant français, avec un titre
+britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs
+indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
+se féliciter qu’un capital aussi considérable tombe en des mains qui
+sauront en faire bon usage. »
+
+Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de
+voir la nouvelle rendue publique. Ce n’était pas seulement à cause des
+importunités que son expérience des choses humaines lui faisait déjà
+prévoir, mais il était humilié de l’importance qu’on paraissait
+attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé
+personnellement de tout l’énorme chiffre de son capital. Ses travaux,
+son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
+trouvaient déjà noyés dans cet océan d’or et d’argent, même aux yeux de
+ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
+l’intelligence supérieure et déliée, l’inventeur ingénieux, ils
+voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un
+Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l’humanité au
+lieu d’en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le
+même. Lord Glandover avait dit le mot, il « valait » désormais vingt
+et un millions sterling, ni plus, ni moins.
+
+Cette idée l’écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité
+toute scientifique, comment était fait un « demi milliardaire »,
+constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d’une
+sorte de tristesse.
+
+Ce ne fut pourtant qu’une faiblesse passagère. La grandeur du but
+auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se
+représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il
+attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
+Glasgow sur l’_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
+une communication.
+
+Lord Glandover la lui accorda à l’instant et par préférence même au
+docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s’y
+serait opposé, quand tous les savants de l’Europe auraient protesté à
+la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment
+l’intonation toute spéciale de la voix du président.
+
+« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
+jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui
+m’arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
+science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de
+l’affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
+Oui, messieurs, il est vrai qu’une somme considérable, une somme de
+plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque
+d’Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous
+dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le
+fidéicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n’est
+pas à moi que ce capital appartient de droit, c’est à l’Humanité, c’est
+au Progrès !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration._)
+Ne m’applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je
+veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
+beaucoup d’actions humaines, il n’y a pas en celle-ci plus d’amour-
+propre que de dévouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
+Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans
+réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n’est pas à
+moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira
+ce budget ?... Je n’ai pas en mes propres lumières une confiance
+suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais
+juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce
+trésor !... » (_Hurrahs. Agitation profonde. Délire général._)
+
+Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
+montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé
+d’apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
+Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à
+son rang. Il est parfaitement convaincu, d’ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agréablement, et n’a pas la moindre intention de
+réaliser un programme si extravagant.
+
+« S’il m’est permis, toutefois, reprit l’orateur, quand il eut obtenu
+un peu de silence, s’il m’est permis de suggérer un plan qu’il serait
+aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. »
+
+Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention
+religieuse.
+
+« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui
+nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel
+d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques
+déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils
+s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et
+de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
+agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers
+d’infection. Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints
+dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd
+ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux
+plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du
+plus puissant des moyens de persuasion... de l’exemple ? Pourquoi ne
+réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
+le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques
+?... (_Oui ! oui ! c’est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
+ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la
+présenter au monde comme un enseignement pratique... » (_Oui ! oui !
+-- Tonnerre d’applaudissements._)
+
+Les membres du Congrès, pris d’un transport de folie contagieuse, se
+serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
+l’enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle.
+
+« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu’il eut pu réintégrer sa place,
+cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l’imagination,
+qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé
+et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter,
+nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description,
+nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque
+de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous
+ne vous étonnerez pas que j’y songe --, à qui la conquête étrangère a
+fait une cruelle nécessité de l’exil, trouveraient chez nous l’emploi
+de leur activité, l’application de leur intelligence, et nous
+apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les
+mines d’or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la
+jeunesse élevée d’après des principes sages, propres à développer et à
+équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles,
+nous préparerait des générations fortes pour l’avenir ! »
+
+Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
+communication. Les applaudissements, les hurrahs, les « hip ! hip ! »
+se succédèrent pendant plus d’un quart d’heure.
+
+Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord
+Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en
+clignant de l’oeil :
+
+« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l’octroi, hein
+?... Affaire sûre, pourvu qu’elle soit bien lancée et patronnée de noms
+choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront
+habiter là !... J’espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
+n’est-ce pas ? »
+
+Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions
+un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu’il
+entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l’auteur de la philanthropique proposition qui venait
+d’être soumise à l’assemblée.
+
+« Ce serait, dit-il, l’éternel honneur du Congrès de Brighton qu’une
+idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
+concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à
+la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l’idée
+était suggérée, on s’étonnait presque qu’elle n’eût pas déjà été mise
+en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien
+de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être
+consacrés à un tel essai ! »
+
+L’orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un
+juste hommage à son fondateur, le nom de « Sarrasina ».
+
+Sa motion était déjà acclamée, lorsqu’il fallut revenir sur le vote, à
+la requête du docteur Sarrasin lui-même.
+
+« Non, dit-il, mon nom n’a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi
+d’affubler la future ville d’aucune de ces appellations qui, sous
+prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l’être
+qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je
+demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l’appelions
+France-Ville ! »
+
+On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien
+due.
+
+France-Ville était d’ores et déjà fondée en paroles ; elle allait,
+grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le
+papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du
+projet.
+
+Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si
+différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour
+suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune
+du fait divers publié par le _Daily Telegraph_.
+
+Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
+les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du
+Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
+figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille
+modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta
+le 1er novembre à Rotterdam.
+
+Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et
+secrétaire unique de l’_Echo néerlandais_ et traduit dans la langue de
+Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
+de la vapeur, au _Mémorial de Brême_. Là, il revêtit, sans changer de
+corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en
+allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
+après avoir écrit en tête de la traduction : _Eine ubergrosse
+Erbschaft_, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et
+d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses
+: _Correspondance spéciale de Brighton_ ?
+
+Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion,
+l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante _Gazette du Nord_, qui
+lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se
+contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
+grave personne.
+
+C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin
+son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros
+valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le
+professeur Schultze, de l’Université d’Iéna.
+
+Si haut placé que fût un tel personnage dans l’échelle des êtres, il ne
+présentait à première vue rien d’extraordinaire. C’était un homme de
+quarante-cinq ou six ans, d’assez forte taille ; ses épaules carrées
+indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le
+peu de cheveux qu’il avait gardés à l’occiput et aux tempes rappelaient
+le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s’en échappe, et cependant on
+se sent comme gêné sitôt qu’ils vous regardent. La bouche du professeur
+Schultze était grande, garnie d’une de ces doubles rangées de dents
+formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des
+lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les
+paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était
+visiblement très satisfait pour lui-même.
+
+Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+cheminée, regarda l’heure à une très jolie pendule de Barbedienne,
+singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui
+l’entouraient, et dit d’une voix raide encore plus que rude :
+
+« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente,
+dernière heure. Vous le montez aujourd’hui avec vingt-cinq minutes de
+retard. La première fois qu’il ne sera pas sur ma table à six heures
+trente, vous quitterez mon service à huit.
+
+-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner
+maintenant ?
+
+-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez
+depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne
+change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. »
+
+Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à
+écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les _Annalen
+für Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater
+que ce mémoire avait pour titre :
+
+_Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents
+de dégénérescence héréditaire ?_
+
+Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d’un
+grand plat de saucisses aux choux, flanqué d’un gigantesque mooss de
+bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le
+professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu’il savoura avec plus
+de complaisance qu’on n’en eût attendu d’un homme aussi sérieux. Puis
+il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et
+se remit au travail.
+
+Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
+feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre
+un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu’il rompit la
+bande de son journal et en commença la lecture, avant de s’endormir. Au
+moment où le sommeil semblait venir, l’attention du professeur fut
+attirée par un nom étranger, celui de « Langévol », dans le fait
+divers relatif à l’héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
+rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n’y
+parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il
+jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un
+ronflement sonore.
+
+Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et
+expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit
+le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que,
+machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le
+répéter.
+
+Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle
+heure il était, il fut illuminé d’un éclair subit. Se jetant alors sur
+le journal qu’il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
+fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
+concentrer ses idées, l’alinéa qu’il avait failli la veille laisser
+passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau,
+car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il
+courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près
+de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
+poussiéreux qui en formait l’envers.
+
+Le professeur ne s’était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce
+nom tracé d’une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle :
+
+« _Thérèse Schultze eingeborene Langévol_ » (Thérèse Schultze née
+Langévol).
+
+Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
+
+IV PART A DEUX
+
+Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare
+de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton
+row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de
+bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six
+chaises, d’une table noire, d’innombrables cartons verts et d’un
+dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
+étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de
+fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
+
+« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même
+voix dont il demandait son dîner.
+
+-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
+
+- Le professeur Schultze, d’Iéna, affaire Langévol. »
+
+Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d’un tuyau
+acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille
+une communication qu’il n’eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
+traduire ainsi :
+
+« Au diable l’affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des
+titres ! »
+
+Réponse du jeune clerc :
+
+« C’est un homme d’apparence “respectable”. Il n’a pas l’air agréable,
+mais ce n’est pas la tête du premier venu. »
+
+Nouvelle exclamation mystérieuse :
+
+« Et il vient d’Allemagne ?...
+
+-- Il le dit, du moins. »
+
+Un soupir passa à travers le tuyau :
+
+« Faites monter.
+
+- Deux étages, la porte en face », dit tout haut le clerc en indiquant
+un passage intérieur.
+
+Le professeur s’enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se
+trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait
+en lettres noires sur un fond de cuivre.
+
+Ce personnage était assis devant un grand bureau d’acajou, dans un
+cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges
+cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon
+l’habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter
+des dossiers pendant cinq minutes, afin d’avoir l’air très occupé.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s’était placé
+auprès de lui :
+
+« Monsieur, dit-il, veuillez m’apprendre rapidement ce qui vous amène.
+Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner
+qu’un très petit nombre de minutes. »
+
+Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu’il
+s’inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.
+
+« Peut-être trouverez-vous bon de m’accorder quelques minutes
+supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m’amène.
+
+-- Parlez donc, monsieur.
+
+-- Il s’agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc,
+et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en
+1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l’armée de
+Brunswick et mort en 1814. J’ai en ma possession trois lettres de mon
+grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son
+passage à la maison, après la bataille d’Iéna, sans compter les pièces
+dûment légalisées qui établissent ma filiation. »
+
+Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu’il
+donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
+est vrai que c’était le seul point où il était inépuisable. En effet,
+il s’agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité
+de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S’il
+poursuivait l’idée de réclamer cette succession, c’était surtout pour
+l’arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque
+inepte usage !... Ce qu’il détestait dans son adversaire, c’était
+surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n’insisterait pas
+assurément, etc. Mais l’idée qu’un prétendu savant, qu’un Français
+pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises,
+le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
+droits à outrance.
+
+A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre
+cette digression politique et l’opulente succession. Mais Mr. Sharp
+avait assez l’habitude des affaires pour apercevoir le rapport
+supérieur qu’il y avait entre les aspirations nationales de la race
+germanique en général et les aspirations particulières de l’individu
+Schultze vers l’héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même
+ordre.
+
+D’ailleurs, il n’y avait pas de doute possible. Si humiliant qu’il pût
+être pour un professeur à l’Université d’Iéna d’avoir des rapports de
+parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu’une
+aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de
+ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d’un degré
+secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des
+droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la
+possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et,
+dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l’avantage de
+Billows, Green et Sharp : celle de transformer l’affaire Langévol, déjà
+belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du
+_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbré,
+d’actes, de pièces de toute nature s’étendit devant les yeux de l’homme
+de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé
+par lui, Sharp, dans l’intérêt de ses deux clients, et qui lui
+rapporterait, à lui Sharp, presque autant d’honneur que de profit.
+
+Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur
+Sarrasin, lui donna les preuves à l’appui et lui insinua que, si
+Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
+avantageux pour le professeur de l’apparence de droits -- « apparences
+seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient
+pas à un bon procès » --, que lui donnait sa parenté avec le docteur,
+il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient
+tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient
+aussi, en cette occasion, des droits d’ordre différent, mais bien plus
+impérieux, à la reconnaissance du professeur.
+
+Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du
+raisonnement de l’homme d’affaires. Il lui mit sur ce point l’esprit en
+repos, sans toutefois rien préciser.
+
+Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d’examiner son affaire à
+loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n’était plus
+question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se
+disait si avare !
+
+Herr Schultze se retira, convaincu qu’il n’avait aucun titre suffisant
+à faire valoir sur l’héritage de la Bégum, mais persuadé cependant
+qu’une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu’elle
+était toujours méritoire, ne pouvait, s’il savait bien s’y prendre, que
+tourner à l’avantage de la première.
+
+L’important était de tâter l’opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche
+télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq
+heures le savant français dans le cabinet du solicitor.
+
+Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s’étonna Mr. Sharp
+l’incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
+déclara en toute loyauté qu’en effet il se rappelait avoir entendu
+parler traditionnellement, dans sa famille, d’une grand-tante élevée
+par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait
+mariée en Allemagne. Il ne savait d’ailleurs ni le nom ni le degré
+précis de parenté de cette grand-tante.
+
+Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées
+dans des cartons qu’il montra avec complaisance au docteur.
+
+Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et
+les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la
+vérité, on n’était pas obligé de faire à la partie adverse l’aveu de
+cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
+dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
+Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et
+qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la
+vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption...
+D’autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des
+archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de
+pièces authentiques, ne craindrait pas d’en inventer d’imaginaires. Il
+fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
+n’assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de
+terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du
+docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
+vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant
+considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une
+compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et
+épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre
+avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de
+Chancellerie et ne s’était terminé que faute de fonds : intérêts et
+capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports,
+procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
+pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à
+la Banque...
+
+Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il
+s’arrêterait. Sans accepter pour parole d’évangile tout ce qu’il
+entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme
+un voyageur penché à l’avant d’un navire voit le port où il croyait
+entrer s’éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il
+se disait qu’il n’était pas impossible que cette fortune, tout à
+l’heure si proche et d’un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer
+à l’état gazeux et s’évanouir !
+
+« Enfin que faire ? » demanda-t-il au solicitor.
+
+Que faire ?... Hem !... C’était difficile à déterminer. Plus difficile
+encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s’arranger. Lui,
+Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente
+justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément
+un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d’autant plus
+sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
+quelques années d’être en possession de cet héritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...
+
+Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans
+sa confiance et convaincu qu’il allait, ou falloir entamer une série
+d’interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d’en éprouver
+quelque regret.
+
+Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé
+son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n’avait jamais
+entendu parler d’une Thérèse Langévol, contestait formellement
+l’existence d’une branche allemande de la famille et se refusait à
+toute transaction.
+
+Il en restait donc au professeur, s’il croyait ses droits bien établis,
+qu’à « plaider ». Mr. Sharp, qui n’apportait en cette affaire qu’un
+désintéressement absolu, une véritable curiosité d’amateur, n’avait
+certes pas l’intention de l’en dissuader. Que pouvait demander un
+solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la
+cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
+en était ravi. S’il n’avait pas craint de faire au professeur Schultze
+une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement
+jusqu’à lui indiquer un de ses confrères, qu’il pût charger de ses
+intérêts... Et certes le choix avait de l’importance ! La carrière
+légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et
+les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
+!...
+
+« Si le docteur français voulait s’arranger, combien cela coûterait-il
+? » demanda le professeur.
+
+Homme sage, les paroles ne pouvaient l’étourdir ! Homme pratique, il
+allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp
+fut un peu déconcerté par cette façon d’agir. Il représenta à Herr
+Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu’on n’en
+pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour
+amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses
+afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt
+à une transaction.
+
+« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.
+
+-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j’aimerais savoir à quoi m’en
+tenir. »
+
+Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le
+solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là-
+dessus carte blanche.
+
+Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp,
+lui demanda avec tranquillité s’il avait quelques nouvelles sérieuses à
+lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l’informa
+qu’un examen sérieux l’avait convaincu que le mieux serait peut-être de
+couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce
+prétendant nouveau. C’était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors
+eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
+propre à régler rapidement cette affaire, qu’il considérait avec des
+yeux presque paternels.
+
+Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement
+assez sages. Il s’était si bien habitué depuis quelques jours à l’idée
+de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu’il subordonnait
+tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
+l’exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu
+familier d’ailleurs avec les questions légales et financières, et sans
+être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché
+de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de
+passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte
+blanche à Mr. Sharp et repartit.
+
+Le solicitor avait obtenu ce qu’il voulait. Il était bien vrai qu’un
+autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d’entamer et de
+prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une
+grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n’était pas de ces gens qui font
+des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile
+d’opérer d’un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le
+saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir
+que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée
+d’arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à
+l’un et à l’autre que la partie adverse ne voulait décidément rien
+entendre, et que, par surcroît, il était question d’un troisième
+candidat alléché par l’odeur...
+
+Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s’élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce
+n’était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations,
+fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l’hameçon, tant
+il craignait qu’au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît
+casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu.
+Dès le premier jour, comme il l’avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s’épargner les ennuis d’un procès, avait été prêt
+pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
+psychologique, selon l’expression célèbre, était arrivé, ou que, dans
+son langage moins noble, son client était « cuit à point », il
+démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate.
+
+Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait
+de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun
+deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que
+l’excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
+
+Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu’il
+vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
+superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu’à signer, il
+aurait voté par-dessus le marché des statues d’or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du
+Royaume-Uni.
+
+Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer
+de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s’était rendu.
+Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s’assurer en frémissant
+qu’avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
+Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt
+terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d’un partage
+égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent
+mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement
+définitif, aussitôt après l’accomplissement des formalités légales.
+
+Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo-
+saxonne, cette étonnante affaire.
+
+On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami
+Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur
+Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : «
+_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n’y a encore que nous !... »
+
+La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un
+pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en
+effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d’accepter tout
+arrangement quelconque ! Et que n’aurait-on pu faire avec un homme
+comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien
+certainement, visionnaire !
+
+Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
+ville française dans des conditions d’hygiène morale et physique
+propres à développer toutes les qualités de la race et à former de
+jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
+paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la
+loi de progrès qui décrétait l’effondrement de la race latine, son
+asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
+totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être
+tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de
+réalisation, à plus forte raison si l’on pouvait croire à son succès.
+Il appartenait donc à tout Saxon, dans l’intérêt de l’ordre général et
+pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s’il le pouvait,
+une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
+présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
+de chimie à l’Université d’Iéna, connu par ses nombreux travaux
+comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était
+prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était
+clair enfin qu’il était particulièrement désigné par la grande force
+constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces
+pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été
+arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu’un jour
+les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du
+docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait
+celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur.
+C’était l’instrument qu’il lui fallait.
+
+D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ;
+il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait
+pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
+fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland.
+Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu’ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà
+l’implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international
+d’Hygiène et en suivit assidûment les séances. C’est au sortir de cette
+assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
+Sarrasin lui- même, l’entendirent un jour faire cette déclaration :
+qu’il s’élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.
+
+« J’espère, ajouta-t-il, que l’expérience que nous ferons sur elle
+servira d’exemple au monde ! »
+
+Le bon docteur Sarrasin, si plein d’amour qu’il fût pour l’humanité,
+n’en était pas à avoir besoin d’apprendre que tous ses semblables ne
+méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
+paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu’aucune menace ne
+devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour
+l’inviter à l’aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune
+Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le
+docteur ajoutait :
+
+« Nous aurons besoin d’hommes forts et énergiques, de savants actifs,
+non seulement pour édifier, mais pour nous défendre », Marcel lui
+répondit :
+
+« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la
+fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en
+temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
+que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d’Alsacien me donne le droit
+de m’occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout
+dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques
+années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin
+comme de près, je n’aurai qu’une pensée : travailler pour vous, et, par
+conséquent, servir la France. »
+
+V LA CITE DE L’ACIER
+
+Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l’héritage
+de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est
+transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l’Oregon, à dix lieues
+du littoral du Pacifique. Là s’étend un district vague encore, mal
+délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
+sorte de Suisse américaine.
+
+Suisse, en effet, si l’on ne regarde que la superficie des choses, les
+pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui
+séparent de longues chaînes de hauteurs, l’aspect grandiose et sauvage
+de tous les sites pris à vol d’oiseau.
+
+Mais cette fausse Suisse n’est pas, comme la Suisse européenne, livrée
+aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce
+n’est qu’un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins
+séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.
+
+Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l’oreille aux bruits
+de la nature, il n’entend pas, comme dans les sentiers de l’Oberland,
+le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne.
+Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol
+soit machiné comme les dessous d’un théâtre, que ces roches
+gigantesques sonnent creux et qu’elles peuvent d’un moment à l’autre
+s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs.
+
+Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s’enroulent aux flancs
+des montagnes. Sous les touffes d’herbes jaunâtres, de petits tas de
+scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
+yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté
+par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante,
+gouffre sans fond, pareil au cratère d’un volcan éteint. L’air est
+chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
+oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de
+mémoire d’homme on n’y a vu un papillon.
+
+Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent
+se fondre dans la plaine, s’ouvre, entre deux chaînes de collines
+maigres, ce qu’on appelait jusqu’en 1871 le « désert rouge », à cause
+de la couleur du sol, tout imprégné d’oxydes de fer, et ce qu’on
+appelle maintenant Stahlfield, « le champ d’acier ».
+
+Qu’on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol
+sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque
+ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
+le mouvement, la nature n’avait rien fait ; mais l’homme a déployé tout
+à coup une énergie et une vigueur sans égales.
+
+Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
+apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population
+de rudes travailleurs.
+
+C’est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts,
+inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse
+sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers
+percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
+d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
+voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
+éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
+d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.
+
+Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande, la
+propriété personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie
+d’Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand
+travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons
+des deux mondes.
+
+Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse
+et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour
+la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et pour la
+Chine, mais surtout pour l’Allemagne.
+
+Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une
+ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de
+terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
+plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en
+former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
+écrasante supériorité une célébrité universelle.
+
+Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
+propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
+il en fait des canons.
+
+Ce qu’aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le
+réaliser. En France, on obtient des lingots d’acier de quarante mille
+kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent
+tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d’acier de cinq
+cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :
+demandez-lui un canon d’un poids quelconque et d’une puissance quelle
+qu’elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
+dans les délais convenus.
+
+Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
+cinquante millions de 1871 n’aient fait que le mettre en appétit.
+
+En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort
+lorsqu’on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n’y a pas à
+dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
+dimensions sans précédent, mais, s’ils sont susceptibles de se
+détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais. L’acier de Stahlstadt
+semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des
+légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu’il y a de
+sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot.
+
+Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé
+avec un soin jaloux.
+
+Dans ce coin écarté de l’Amérique septentrionale, entouré de déserts,
+isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles
+des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait
+vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la
+république des Etats-Unis.
+
+En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de
+franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
+ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
+vous repousserait. Il faut descendre dans l’un des faubourgs. Vous
+n’entrerez dans la Cité de l’Acier que si vous avez la formule magique,
+le mot d’ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée,
+signée et paraphée.
+
+Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un
+matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à
+l’auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied
+vers la porte la plus voisine du village.
+
+C’était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la
+mode des pionniers américains, d’une vareuse lâche, d’une chemise de
+laine sans col et d’un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de
+grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
+comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était
+imprégnée, et marchait d’un pas élastique en sifflotant dans sa barbe
+brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
+feuille imprimée et fut aussitôt admis.
+
+« Votre ordre porte l’adresse du contremaître Seligmann, section K,
+rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n’avez qu’à suivre le
+chemin de ronde, sur votre droite, jusqu’à la borne K, et à vous
+présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous
+entrez dans un autre secteur que le vôtre », ajouta-t-il au moment où
+le nouveau venu s’éloignait.
+
+Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et
+s’engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé,
+sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
+la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait
+d’abord la double ligne d’un chemin de fer de ceinture ; puis une
+seconde muraille s’élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui
+indiquait la configuration de la Cité de l’Acier.
+
+C’était celle d’une circonférence dont les secteurs, limités en guise
+de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants
+les uns des autres, quoique enveloppés d’un mur et d’un fossé communs.
+
+Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du
+chemin, en face d’une porte monumentale que surmontait la même lettre
+sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge.
+
+Cette fois, au lieu d’avoir affaire à un soldat, il se trouvait en
+présence d’un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée.
+
+L’invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
+
+« Tout droit. Neuvième rue à gauche. »
+
+Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva
+enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était
+l’axe. De chaque côté s’allongeaient à angle droit des files de
+constructions uniformes.
+
+Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments
+gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des
+monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était
+sans doute blasé sur le spectacle, car il n’y prêta pas la moindre
+attention.
+
+En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l’atelier 743, et il arriva
+dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du
+contremaître Seligmann.
+
+Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et,
+reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
+
+« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
+?
+
+-- L’âge ne fait rien, répondit l’autre. J’ai bientôt vingt-six ans, et
+j’ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis
+vous montrer les certificats sur la présentation desquels j’ai été
+engagé à New York par le chef du personnel. »
+
+Le jeune homme parlait l’allemand non sans facilité, mais avec un léger
+accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître.
+
+« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci.
+
+-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
+qui sont en règle. »
+
+Il tira d’un portefeuille de cuir et montra au contremaître un
+passeport, un livret, des certificats.
+
+« C’est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n’ai plus qu’à vous
+désigner votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement
+de documents officiels.
+
+Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu’il copia sur
+la feuille d’engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom
+portant le numéro 57938, et ajouta :
+
+« Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures,
+présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l’enceinte
+extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre
+numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
+en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l’atelier
+et qui n’est ouvert qu’à cet instant.
+
+-- Je connais le système... Peut-on loger dans l’enceinte ? demanda
+Schwartz.
+
+-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l’extérieur, mais vous
+pourrez prendre vos repas à la cantine de l’atelier pour un prix très
+modéré. Votre salaire est d’un dollar par jour en débutant. Il
+s’accroît d’un vingtième par trimestre... L’expulsion est la seule
+peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par
+l’ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement...
+Commencez-vous aujourd’hui ?
+
+-- Pourquoi pas ?
+
+-- Ce ne sera qu’une demi-journée », fit observer le contremaître en
+guidant Schwartz vers une galerie intérieure.
+
+Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et
+pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
+par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d’une gare de
+premier ordre. Schwartz, en la mesurant d’un coup d’oeil, ne put
+retenir un mouvement d’admiration professionnelle.
+
+De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d’énormes colonnes
+cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles
+de Saint-Pierre de Rome, s’élevaient du sol jusqu’à la voûte de verre
+qu’elles transperçaient de part en part. C’étaient les cheminées
+d’autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait
+cinquante sur chaque rangée.
+
+A l’une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des
+trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les
+fours. A l’autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transformée en acier.
+
+L’opération du « puddlage » a pour but d’effectuer cette
+métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d’un long crochet
+de fer, s’y livraient avec activité.
+
+Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d’un revêtement de
+scories, y étaient d’abord portés à une température élevée. Pour
+obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt
+qu’elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l’acier, ce carbure de
+fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son
+congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l’on avait soin de
+maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
+bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse
+métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
+puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les
+scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre
+boules ou « loupes » spongieuses, qu’il livrait, une à une, aux
+aides-marteleurs.
+
+C’est dans l’axe même de la halle que se poursuivait l’opération. En
+face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
+mouvement par la vapeur d’une chaudière verticale logée dans la
+cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap
+de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de
+cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie prenait
+au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
+soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme
+masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont
+elle s’était chargée, au milieu d’une pluie d’étincelles et
+d’éclaboussures.
+
+Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
+fois réchauffée, la rebattre de nouveau.
+
+Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement
+incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
+basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes
+rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces
+grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait
+presque un enfant.
+
+De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une
+température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes,
+rester plusieurs heures l’oeil fixé sur ce fer incandescent qui
+aveugle, c’est un régime terrible et qui use son homme en dix ans.
+
+Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu’il était capable de le
+supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
+exhibant un torse d’athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
+leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commença à manoeuvrer.
+
+Voyant qu’il s’acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne
+tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.
+
+Le jeune ouvrier continua, jusqu’à l’heure du dîner, de puddler des
+blocs de fonte. Mais, soit qu’il apportât trop d’ardeur à l’ouvrage,
+soit qu’il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel
+qu’exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las
+et défaillant. Défaillant au point que le chef d’équipe s’en aperçut.
+
+« Vous n’êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et
+vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
+qu’on ne vous accordera pas plus tard. » Schwartz protesta. Ce n’était
+qu’une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
+
+Le chef d’équipe n’en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
+immédiatement appelé chez l’ingénieur en chef.
+
+Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d’un
+ton inquisitorial :
+
+« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? »
+
+Schwartz baissait les yeux tout confus.
+
+« Je vois bien qu’il faut l’avouer, dit-il. J’étais employé à la
+coulée, et c’est dans l’espoir d’augmenter mon salaire que j’avais
+voulu essayer du puddlage !
+
+-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l’ingénieur en haussant les
+épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu’un homme de
+trente-cinq ne fait qu’exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
+au moins ?
+
+-- J’étais depuis deux mois à la première classe.
+
+-- Vous auriez mieux fait d’y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
+commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer
+heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! »
+
+L’ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une
+dépêche et dit :
+
+« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
+secteur O, bureau de l’ingénieur en chef. Il est prévenu. »
+
+Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur
+K l’accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé,
+accepté, adressé à un chef d’atelier, qui l’introduisit dans une salle
+de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique.
+
+« Ce n’est qu’une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui
+dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis
+aux halles de coulée de gros canons. »
+
+La « petite » galerie n’en avait pas moins cent cinquante mètres de
+long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l’estime de Schwartz,
+chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou
+par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux.
+
+Les moules destinés à recevoir l’acier en fusion étaient allongés dans
+l’axe de la galerie, au fond d’une tranchée médiane. De chaque côté de
+la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à
+volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces
+énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait
+le chemin de fer qui apportait les blocs d’acier fondu, à l’autre celui
+qui emportait les canons sortant du moule.
+
+Près de chaque moule, un homme armé d’une tige en fer surveillait la
+température à l’état de la fusion dans les creusets.
+
+Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient
+portés là à un degré singulier de perfection.
+
+Le moment venu d’opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le
+signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d’un pas égal et
+rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les
+épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer
+devant chaque four.
+
+Un officier armé d’un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde
+en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de
+tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre
+réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des
+pentes douces, jusqu’à une cuvette en entonnoir, placée directement
+au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt,
+un creuset, tiré du feu à l’aide d’une pince, était suspendu à la barre
+de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet
+commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient
+en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
+correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et
+brûlant.
+
+Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée
+fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours
+agissaient successivement de même.
+
+La précision était si extraordinaire, qu’au dixième de seconde fixé par
+le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d’un
+mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une
+discipline inflexible, la force de l’habitude et la puissance d’une
+mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
+
+Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt
+accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu
+importante et reconnu excellent praticien. Son chef d’équipe, à la fin
+de la journée, lui promit même un avancement rapide.
+
+Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et
+de l’enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à
+l’auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant
+bientôt à un groupe d’habitations qu’il avait remarquées dans la
+matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui
+« recevait des pensionnaires ».
+
+Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la
+recherche d’une brasserie. Il s’enferma dans sa chambre, tira de sa
+poche un fragment d’acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage,
+et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
+il les examina avec un soin singulier, à la lueur d’une lampe fumeuse.
+
+Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta
+les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce
+qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une
+langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :
+
+« 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n’y a rien de particulier dans
+le mode de puddlage, si ce n’est, bien entendu, le choix de deux
+températures différentes et relativement basses pour la première
+chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff.
+Quant à la coulée, elle s’opère suivant le procédé Krupp, mais avec une
+égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment
+musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
+atteindre à cette perfection : l’oreille leur manque, sinon la
+discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les
+premiers danseurs du monde. Jusqu’ici donc, rien de mystérieux dans les
+succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de
+minerai que j’ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
+analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément
+très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non
+plus d’anormal. Il n’est pas douteux que la fabrication Schultze ne
+prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout
+mélange étranger et ne les emploie qu’à l’état de pureté parfaite. Mais
+c’est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour
+être en possession de tous les éléments du problème, qu’à déterminer la
+composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et
+les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs
+convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
+pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n’ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l’organisme
+central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret !
+Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
+craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze,
+lorsqu’il est entré en possession de son héritage ? »
+
+Sur ces points d’interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée,
+se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
+l’être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
+et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait
+être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se
+succédaient en cadence et faisaient :
+
+« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... »
+
+Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
+comme absorbé dans la solution d’un problème difficile.
+
+« Ah ! s’écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s’en mêlerait, je
+découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu’il peut
+méditer contre France-Ville ! »
+
+Schwartz s’endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
+dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
+ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien
+que Jeanne, depuis qu’il l’avait quittée, fût devenue une jeune
+demoiselle. Ce phénomène s’explique aisément par les lois ordinaires de
+l’association des idées : l’idée du docteur renfermait celle de sa
+fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt
+Marcel Bruckmann, s’éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée,
+il ne s’en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
+l’excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
+
+VI LE PUITS ALBRECHT
+
+Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l’hospitalité à Marcel
+Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d’un mineur tué
+quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
+houilleur une bataille de tous les instants. L’usine lui servait une
+petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le
+mince produit d’une chambre meublée et le salaire que lui apportait
+tous les dimanches son petit garçon Carl.
+
+Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère
+pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
+portes d’air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en
+forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à
+bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu’il
+pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît
+une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé
+de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
+
+La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres
+au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
+auprès de sa porte d’air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et
+pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
+hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
+
+Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu’il
+sortait du puits, son aspect n’était pas précisément celui d’un jeune
+« gommeux ». Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un
+ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
+généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d’eau
+chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de
+gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu’elle tirait des
+profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu’au
+soir, elle ne se lassait pas d’admirer son garçon, le trouvant le plus
+beau du monde.
+
+Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n’était pas plus
+laid qu’un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
+allaient bien à son teint d’une blancheur excessive ; mais sa taille
+était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
+anémique qu’une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
+du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé
+une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique.
+
+Au moral, c’était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
+une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel,
+l’habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté
+vaincue donnent à tous les mineurs sans exception.
+
+Son grand bonheur était de s’asseoir auprès de sa mère, à la table
+carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
+carton une multitude d’insectes affreux qu’il rapportait des entrailles
+de la terre. L’atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale,
+peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
+leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et
+de flocons amorphes. C’est ce que l’ingénieur Maulesmulhe, amoureux
+d’entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour
+chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen.
+Perspective dorée, qui avait d’abord amené le garçonnet à explorer avec
+soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait
+fait de lui un collectionneur. Aussi, c’était pour son propre compte
+qu’il recherchait maintenant les insectes.
+
+Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux
+cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
+deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s’il fallait l’en
+croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
+aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait
+pourtant qu’avec admiration.
+
+Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l’écurie, un vieux
+philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du
+niveau de la mer, et qui n’avait jamais revu la lumière du jour. Il
+était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
+labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche,
+en traînant son wagon, sans jamais se tromper d’un pas ! Comme il
+s’arrêtait à point devant les portes d’air, afin de laisser l’espace
+nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
+soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !
+
+« Je vous assure, mère, qu’il me donne réellement un baiser en
+frottant sa joue contre la mienne, quand j’avance ma tête auprès de
+lui, disait Carl. Et c’est très commode, savez vous, que Blair-Athol
+ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s’il est nuit ou jour, soir ou matin ! »
+
+Ainsi bavardait l’enfant, et dame Bauer l’écoutait avec ravissement.
+Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l’affection que lui
+portait son garçon, et ne manquait guère, à l’occasion, de lui envoyer
+un morceau de sucre. Que n’aurait-elle pas donné pour aller voir ce
+vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter
+l’emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
+l’encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après
+l’explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
+il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
+son fils.
+
+Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d’où
+son mari n’était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de
+cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le
+long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans
+laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues
+aux poulies d’acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment
+de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
+fois elle s’était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme
+corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du
+gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+était familière avec le bruit et l’activité de cette porte infernale !
+Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les
+accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs,
+elle les avait tous vus et revus à la tâche !
+
+Ce qu’elle n’avait pu voir et ce qu’elle voyait bien, pourtant, par les
+yeux du coeur, c’est ce qui se passait, lorsque la benne s’était
+engloutie, emportant la grappe humaine d’ouvriers, parmi eux son mari
+jadis, et maintenant son unique enfant !
+
+Elle entendait leurs voix et leurs rires s’éloigner dans la profondeur,
+s’affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui
+s’enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s’empresser de
+mettre pied à terre !
+
+Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l’un à
+droite, l’autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les
+piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
+le bloc de houille qu’il s’agit d’attaquer ; les remblayeurs s’occupant
+à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont
+été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent
+les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies,
+posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes...
+
+Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
+à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent
+à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se
+dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par
+la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !...
+
+Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une
+armée de mineurs demi-nus s’agitant, causant, travaillant à la lueur de
+leurs lampes de sûreté !...
+
+Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était
+seule, songeuse, au coin de son feu.
+
+Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
+qu’elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
+et refermait la porte.
+
+Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la
+bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la
+benne. Il se rendait à l’écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
+lui servait son souper d’avoine et sa provision de foin ; puis il
+mangeait à son tour le petit dîner froid qu’on lui descendait de
+là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds,
+avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
+s’endormait sur la litière de paille.
+
+Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
+à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl !
+
+« Savez-vous, mère, ce que m’a dit hier M. l’ingénieur Maulesmulhe ?
+Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d’arithmétique
+qu’il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne
+d’arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il
+paraît qu’on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
+et il aura fort à faire pour tomber juste !
+
+-- Vraiment ! s’écriait dame Bauer enchantée, M. l’ingénieur
+Maulesmulhe a dit cela ! »
+
+Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des
+galeries, tandis que l’ingénieur, carnet en main, relevait les
+chiffres, et, l’oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de
+la percée.
+
+« Malheureusement, reprit Carl, je n’ai personne pour m’expliquer ce
+que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j’ai bien peur de mal
+répondre ! »
+
+Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla
+de la conversation pour dire à l’enfant :
+
+« Si tu veux m’indiquer ce qui t’embarrasse, je pourrai peut-être te
+l’expliquer.
+
+-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité.
+
+-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n’apprenne rien aux
+cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est
+très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! »
+
+Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
+papier blanc, s’installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui
+l’arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté,
+que Carl, émerveillé, n’y trouva plus la moindre difficulté.
+
+A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son
+pensionnaire, et Marcel se prit d’affection pour son petit camarade.
+
+Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n’avait pas
+tardé à être promu d’abord à la seconde, puis à la première classe.
+Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs,
+après son souper, il se rendait au cours professé par l’ingénieur
+Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il
+abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides,
+que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à
+l’usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
+toute la Cité de l’Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la
+fin du trimestre, portait cette mention formelle :
+
+« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je
+dois signaler ce sujet à l’administration centrale, comme tout à fait
+“hors ligne” sous le triple rapport des connaissances théoriques, de
+l’habileté pratique et de l’esprit d’invention le plus caractérisé. »
+
+Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
+d’appeler sur Marcel l’attention de ses chefs. Cette circonstance ne
+manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard :
+malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
+
+Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d’entendre sonner dix heures
+sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer
+si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl
+aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
+anxiété, Marcel s’offrit d’aller aux nouvelles, et partit dans la
+direction du puits Albrecht.
+
+En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
+demander s’ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une
+réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (« Bonne
+sortie ! ») qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
+poursuivit sa promenade.
+
+Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L’aspect n’en était
+pas tumultueux et animé comme il l’est dans la semaine. C’est à peine
+si une jeune « modiste » -- c’est le nom que les mineurs donnent
+gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train
+de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour
+férié, à la gueule du puits.
+
+« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? » demanda
+Marcel à ce fonctionnaire.
+
+L’homme consulta sa liste et secoua la tête.
+
+« Est-ce qu’il y a une autre sortie de la mine ?
+
+-- Non, c’est la seule, répondit le marqueur. La “fendue”, qui doit
+affleurer au nord, n’est pas encore achevée.
+
+-- Alors, le garçon est en bas ?
+
+-- Nécessairement, et c’est en effet extraordinaire, puisque, le
+dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.
+
+-- Puis-je descendre pour m’informer ?...
+
+-- Pas sans permission.
+
+-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
+
+-- Pas d’accident possible le dimanche !
+
+-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu’est devenu cet
+enfant !
+
+-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si
+toutefois il s’y trouve... »
+
+Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
+aussi raide que du fer-blanc, s’était heureusement attardé à ses
+comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l’inquiétude de Marcel.
+
+« Nous allons voir ce qu’il en est », dit-il.
+
+Et, donnant l’ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer
+du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
+
+« N’avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
+pourraient devenir utiles...
+
+-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
+
+Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils
+aux fontaines que les marchands de « coco » portent à Paris sur le
+dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec
+les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l’embouchure de corne se
+place entre les dents. On les remplit à l’aide de soufflets spéciaux,
+construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une
+pince de bois, on peut ainsi, muni d’une provision d’air, pénétrer
+impunément dans l’atmosphère la plus irrespirable.
+
+Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s’accrochèrent à la
+benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés
+par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s’enfonçant
+dans les profondeurs de la terre.
+
+« Pour un homme qui n’est pas de la partie vous n’avez pas froid aux
+yeux, disait le contremaître. J’ai vu des gens ne pas pouvoir se
+décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
+benne !
+
+-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
+vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. »
+
+On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
+point d’arrivée, n’avait point vu le petit Carl.
+
+On se dirigea vers l’écurie. Les chevaux y étaient seuls et
+paraissaient même s’ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
+conclusion qu’il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par
+lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était
+pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d’une
+étrille, son livre d’arithmétique.
+
+Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n’était plus là, nouvelle
+preuve que l’enfant devait être dans la mine.
+
+« Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais
+c’est peu probable ! Qu’aurait-il été faire dans les galeries
+d’exploitation, un dimanche ?
+
+-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir !
+répondit le gardien. C’est une vraie passion chez lui ! »
+
+Le garçon de l’écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
+supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
+
+Il ne restait donc plus qu’à commencer des recherches régulières. On
+appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
+besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
+commença l’exploration des galeries de second et de troisième ordre qui
+lui avaient été dévolues.
+
+En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées
+en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
+il n’y avait la moindre trace d’éboulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un
+appétit grandissant, inclinait vers l’opinion que l’enfant pouvait
+avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais
+Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.
+
+« Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région
+pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails
+avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux
+confins des continents arctiques.
+
+-- C’est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l’amincissement
+de la couche exploitable, répondit le contremaître.
+
+-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c’est là qu’il faut chercher !
+» reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent.
+
+Ils ne tardèrent pas à atteindre l’orifice de galeries qui devaient, en
+effet, à en juger par l’aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
+été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis
+quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les
+arrêtant, leur dit :
+
+« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?
+
+-- Tiens ! c’est vrai ! répondirent ses compagnons.
+
+-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi
+étourdi. Il y a sûrement ici de l’acide carbonique !... Voulez-vous me
+permettre d’enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître.
+
+-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. »
+
+Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une
+allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
+s’éteignit aussitôt.
+
+« J’en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l’air, se
+maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
+ceux qui n’ont pas d’appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous
+poursuivrons seuls la recherche. »
+
+Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun
+entre leurs dents l’embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince
+sur leurs narines et s’enfoncèrent dans une succession de vieilles
+galeries.
+
+Un quart d’heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l’air
+des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient.
+
+A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès.
+Une petite lueur bleuâtre, celle d’une lampe électrique, se montra au
+loin dans l’ombre. Ils y coururent...
+
+Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le
+pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet,
+disaient, avec son attitude, ce qui s’était passé.
+
+Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s’était baissé et
+avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.
+
+Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort
+remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
+une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame
+Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l’était de
+son mari.
+
+VII LE BLOC CENTRAL
+
+Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la
+section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n°
+41902, âgé de treize ans, « trappeur » à la galerie 228, était due à
+l’asphyxie résultant de l’absorption par les organes respiratoires
+d’une forte proportion d’acide carbonique.
+
+Un autre rapport non moins lumineux de l’ingénieur Maulesmulhe avait
+exposé la nécessité de comprendre dans un système d’aération la zone B
+du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère
+par une sorte de distillation lente et insensible.
+
+Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l’autorité compétente
+le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe
+Johann Schwartz.
+
+Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
+son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un
+ordre imprimé à son adresse :
+
+« Le nommé Schwartz se présentera aujourd’hui à dix heures au bureau
+du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d’extérieur. »
+
+« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
+! »
+
+Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
+dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
+de l’organisation générale de la cité suffisante pour savoir que
+l’autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De véritables légendes s’étaient répandues à cet égard. On disait
+que des indiscrets, ayant voulu s’introduire par surprise dans cette
+enceinte réservée, n’avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés
+y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies
+maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels
+à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
+mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment... Un chemin
+de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
+de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
+Il s’y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages
+mystérieux venaient s’asseoir et participer aux délibérations...
+
+Sans ajouter plus de foi qu’il ne fallait à tous ces récits Marcel
+savait qu’ils étaient, en somme, l’expression populaire d’un fait
+parfaitement réel : l’extrême difficulté qu’il y avait à pénétrer dans
+la division centrale. De tous les ouvriers qu’il connaissait -- et il
+avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
+parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi
+les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n’avait jamais franchi la porte A.
+
+C’est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime
+qu’il s’y présenta à l’heure indiquée. Il put bientôt s’assurer que les
+précautions étaient des plus sévères.
+
+Et d’abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d’un uniforme
+gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la
+loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d’un
+couvent cloîtré, avait deux portes, l’une à l’extérieur, l’autre
+intérieure, qui ne s’ouvraient jamais en même temps.
+
+Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester
+aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
+acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux.
+
+Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
+mot dire.
+
+Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte
+s’ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau.
+
+Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques
+chaises, d’un tableau noir et d’une large planche à épures, garnie de
+tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par
+de hautes fenêtres à vitres dépolies.
+
+Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent
+dans la salle.
+
+« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l’un d’eux. Nous
+allons vous examiner et voir s’il y a lieu de vous admettre à la
+division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? »
+
+Marcel se déclara modestement prêt à l’épreuve.
+
+Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions
+sur la chimie, sur la géométrie et sur l’algèbre. Le jeune ouvrier les
+satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses.
+Les figures qu’il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes,
+aisées, élégantes. Ses équations s’alignaient menues et serrées, en
+rangs égaux comme les lignes d’un régiment d’élite. Une de ses
+démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
+qu’ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il
+l’avait apprise.
+
+« A Schaffouse, mon pays, à l’école primaire.
+
+-- Vous paraissez bon dessinateur ?
+
+-- C’était ma meilleure partie.
+
+-- L’éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable !
+dit l’un des examinateurs à l’autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
+coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez
+bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
+hors ligne_... »
+
+Marcel, resté seul, se mit à l’ouvrage avec ardeur.
+
+Quand ses juges rentrèrent, à l’expiration du délai de rigueur, ils
+furent si émerveillés de son épure, qu’ils ajoutèrent à la mention
+promise : _Nous n’avons pas un autre dessinateur de talent égal_.
+
+Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
+même cérémonial, c’est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du
+directeur général.
+
+« Vous êtes présenté pour l’un des ateliers de dessin à la division
+des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre
+aux conditions du règlement ?
+
+-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu’elles sont
+acceptables.
+
+-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre
+engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir
+que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous
+êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous
+les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé
+aux sous-officiers d’une armée active, et vous pouvez, par un
+avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous
+engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre
+correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie
+comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. »
+
+« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.
+
+Puis, il répondit très simplement :
+
+« Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m’y soumettre.
+
+-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur
+au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas,
+vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n’avez pas vos
+effets avec vous ?
+
+-- Non, monsieur. Ignorant ce qu’on me voulait, je les ai laissés chez
+mon hôtesse.
+
+-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. »
+
+« J’ai bien fait, pensa Marcel, d’écrire mes notes en langage chiffré
+! On n’aurait eu qu’à les trouver !... »
+
+Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au
+quatrième étage d’un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
+prendre une première idée de sa vie nouvelle.
+
+Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu’il l’aurait cru
+d’abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
+étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
+Pour essayer de s’égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie
+automatique, plusieurs d’entre eux avaient formé un orchestre et
+faisaient tous les soirs d’assez bonne musique. Une bibliothèque, un
+salon de lecture offraient à l’esprit de précieuses ressources au point
+de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient
+obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à
+des concours fréquents. Mais la liberté, l’air manquaient dans cet
+étroit milieu. C’était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et
+à l’usage d’hommes faits. L’atmosphère ambiante ne laissait donc pas de
+peser sur ces esprits, si façonnés qu’ils fussent à une discipline de
+fer.
+
+L’hiver s’acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s’était donné corps
+et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès
+extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les
+maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
+milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement
+général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le
+plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C’est à lui
+qu’on recourait. Les chefs eux-mêmes s’adressaient à son expérience
+avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus
+marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de
+la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin
+de compte.
+
+Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de
+diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était
+attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s’étendre
+aux branches les plus lointaines de l’industrie métallurgique. En
+pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d’industries et d’usages, pour des navires de guerre et pour des
+presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La
+division du travail poussée à son extrême limite l’enserrait dans son
+étau.
+
+Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n’en savait pas plus
+sur l’ensemble des oeuvres de la Cité de l’Acier qu’avant d’y entrer.
+Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur
+l’organisation dont il n’était -- malgré ses mérites -- qu’un rouage
+presque infime. Il savait que le centre de la toile d’araignée figurée
+par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris
+aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que
+l’habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de
+cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
+ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie
+et blindée intérieurement comme un monitor l’est à l’extérieur, était
+fermée par un système de portes d’acier à serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus soupçonneuse. L’opinion générale était
+d’ailleurs que Herr Schultze travaillait à l’achèvement d’un engin de
+guerre terrible, d’un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt
+à l’Allemagne la domination universelle
+
+Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa
+tête les plans les plus audacieux d’escalade et de déguisement. Il
+avait dû s’avouer qu’ils n’avaient rien de praticable. Ces lignes de
+murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de
+lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à
+ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer
+sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ;
+Jamais un ensemble !
+
+N’importe. Il s’était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S’il
+fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l’heure sonnerait
+où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
+prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
+découragés Marcel ne doutait pas qu’en face d’un pareil succès de la
+race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses
+menaces. La Cité de l’Acier elle-même et les travaux qu’elle avait pour
+but en étaient une preuve.
+
+Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi.
+
+Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se
+renouveler à lui-même ce serment d’Annibal, lorsqu’un des acolytes gris
+l’informa que le directeur général avait à lui parler.
+
+« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l’ordre
+de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C’est vous. Veuillez faire
+vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de
+lieutenant. »
+
+Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l’effet
+logique et naturel d’un travail héroïque lui procurait cette admission
+tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu’il ne put contenir
+l’expression de ce sentiment sur sa physionomie.
+
+« Je suis heureux d’avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle,
+reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
+voie que vous suivez si courageusement. L’avenir le plus brillant vous
+est offert. Allez, monsieur. »
+
+Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu’il
+s’était juré d’atteindre !
+
+Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris,
+franchir enfin cette dernière enceinte dont l’entrée unique, ouverte
+sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
+tout cela fut l’affaire de quelques minutes pour Marcel.
+
+Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n’avait
+encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
+
+Le spectacle qui s’étendait devant lui était assurément des plus
+imprévus. Qu’on imagine un homme transporté subitement, sans
+transition, du milieu d’un atelier européen, bruyant et banal, au fond
+d’une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui
+attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
+
+Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les
+descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
+était le mieux peigné des Jardins d’agrément. Les palmiers les plus
+élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en
+formaient les massifs. Des lianes s’enroulaient élégamment aux grêles
+eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
+en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des
+oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air
+les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi
+tropicale que la végétation.
+
+Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui
+produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il
+resta un instant stupéfait.
+
+Puis, il se rappela qu’il y avait non loin de là une houillère en
+combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
+ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire
+servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre
+chaude.
+
+Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
+n’empêcha pas ses yeux d’être éblouis et charmés du vert des pelouses,
+et ses narines d’aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient
+l’atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d’herbe, il
+prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente
+insensible au pied d’un beau degré de marbre, dominé par une
+majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d’un
+grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du
+Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée
+rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
+colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le
+degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain
+passait sous ses pieds.
+
+Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un
+véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s’y arrêter, il
+traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un
+salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
+
+Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d’une
+chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l’effet d’une tache de
+boue sur une botte vernie.
+
+Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l’Acier dit
+froidement et simplement :
+
+« Vous êtes le dessinateur
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J’ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc
+faire que des machines à vapeur ?
+
+-- On ne m’a jamais demandé autre chose.
+
+-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
+
+-- Je l’ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. »
+
+Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
+son employé.
+
+« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
+verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
+peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s’est tué ce matin en
+maniant un sachet de dynamite !... L’animal aurait pu nous faire sauter
+tous ! »
+
+Il faut bien l’avouer ; ce manque d’égards ne semblait pas trop
+révoltant dans la bouche de Herr Schultze !
+
+VIII LA CAVERNE DU DRAGON
+
+Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne
+sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au
+bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous
+deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout
+en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un
+collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour
+ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données
+théoriques.
+
+Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les
+branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le
+travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond.
+
+Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
+petto :
+
+« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est
+que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son
+terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme
+immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il
+s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous
+les instants.
+
+En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté
+spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on
+joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que
+possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à
+l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple,
+achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile
+à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec
+exaltation.
+
+Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la
+conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir
+trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple :
+
+« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez
+demandé.
+
+-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille
+chose.
+
+-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable,
+laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate
+après un intervalle de trois minutes !
+
+-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! »
+
+Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la
+nouvelle invention.
+
+Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au
+fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
+une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles
+humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître »
+supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné.
+
+« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il
+parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+« dominos » de sa mâchoire.
+
+D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation.
+Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !...
+Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
+bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui,
+Schultze, avait su créer, etc.
+
+Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq
+mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup
+plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons
+étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus
+convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
+encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
+préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment
+vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de
+guerre.
+
+Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur.
+
+Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans
+une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer.
+
+C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant,
+jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de
+son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse
+américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
+Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède
+qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en
+rosée au lieu de tomber en flocons.
+
+« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ?
+fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas
+lassé de son mets favori.
+
+-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous
+les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur.
+
+Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve
+qu’il méditait.
+
+« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni
+choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr
+Schultze avec un soupir.
+
+-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera
+véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland.
+
+-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier.
+Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre
+une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées
+nous saurons faire autour du globe ! »
+
+Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la
+sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment
+quotidien de complète béatitude.
+
+« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne
+crois pas beaucoup à cette conquête !
+
+-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au
+sujet de la conversation.
+
+-- La conquête du monde par les Allemands. »
+
+L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu.
+
+« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?
+
+-- Non.
+
+-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de
+connaître les motifs de ce doute !
+
+-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire
+mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
+connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut
+deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont
+donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il
+faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. »
+
+Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui
+doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en
+blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier.
+
+Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à
+la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être
+allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli
+étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit :
+
+« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne
+font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils
+n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement
+à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent
+du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion !
+
+-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
+aussi, monsieur !
+
+-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les
+proportions et la portée de nos pièces !
+
+-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En
+vérité ! nous faisons mieux que doubler !
+
+-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
+Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention
+nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux,
+soyez-en sûr ! »
+
+Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
+tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur
+apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient.
+
+Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze,
+être le maître absolu de la plus grande usine et de la première
+fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les
+parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on
+manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !...
+Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur
+blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la
+bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible
+d’endurer un pareil supplice !
+
+Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa
+pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les
+dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :
+
+« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
+manque d’invention ! »
+
+Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise
+produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la
+violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez
+l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son
+secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail,
+dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque
+et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des
+rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un
+passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied
+même de la Tour du Taureau.
+
+Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne
+quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée
+par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
+coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
+fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins
+explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle,
+aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
+temps.
+
+Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure
+apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu,
+selon des règles déterminées.
+
+Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
+à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent
+au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de
+Stahlstadt.
+
+Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve,
+s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures.
+Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier.
+
+« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le
+trajet.
+
+C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle
+devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
+la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée
+sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle
+aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient
+rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort
+compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler
+le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et
+de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa
+position première.
+
+« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda
+Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin.
+
+-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une
+plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de
+beurre !
+
+-- Quelle est donc sa portée ?
+
+-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez
+tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus
+que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un
+projectile à la distance de dix lieues !
+
+-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
+employez-vous donc ?
+
+-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze
+d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes
+secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
+encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse
+!
+
+-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur
+acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre
+canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors
+d’usage !
+
+-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait !
+
+-- Il coûterait cher !
+
+-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce !
+
+-- Un coup d’un million !...
+
+-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard !
+
+-- Un milliard ! » s’écria Marcel.
+
+Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée
+d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
+Puis, il ajouta :
+
+« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie,
+mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des
+perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention !
+
+-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je
+vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! »
+
+Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec
+la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une
+certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient
+pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos
+obus », dit Herr Schultze.
+
+Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne
+ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes
+de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus
+extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les
+rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier
+boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un
+bouton de percussion.
+
+Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans
+leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils
+devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
+dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre.
+
+« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
+silencieux.
+
+-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
+moins en apparence ?
+
+-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne
+diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de
+même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de
+verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de
+pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine
+l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux.
+Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans
+toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de
+gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve
+dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps
+congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de
+calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin,
+peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans
+les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est
+supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés
+septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente
+d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la
+fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés,
+rien que des morts ! »
+
+Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites
+de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil
+et montrait toutes ses dents.
+
+« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à
+feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un
+hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
+batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite
+toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une
+atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil
+électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une
+superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique
+aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an
+dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un
+petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première
+inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
+du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété
+curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un
+quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme
+debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de
+soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras
+de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée
+l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un
+océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un
+cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. »
+
+Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence.
+Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en
+abuser.
+
+« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il.
+
+-- Lequel donc ? demanda Marcel.
+
+-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion.
+Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon
+vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un
+tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille
+hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! »
+
+L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et
+peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un
+bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne
+l’eût interrompue par cette observation :
+
+« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est
+du temps et de l’argent.
+
+-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous !
+
+Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il
+disait !
+
+« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est
+pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants,
+connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment
+destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement...
+
+-- Seulement ?...
+
+-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais
+à dix lieues !...
+
+-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze
+en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
+projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits
+canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme
+les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme
+projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus
+chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance
+dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une
+ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le
+poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant
+peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules
+pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à
+terre ! »
+
+Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la
+bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en
+briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
+n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre.
+
+En effet, Herr Schultze reprit :
+
+« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée !
+
+-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel.
+
+-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des
+Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une
+cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s’attendre à ce
+coup de tonnerre, et qui s’y attendît-elle, n’en pourrait parer les
+foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
+à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra
+du sol américain ! L’incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
+professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! »
+
+Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
+reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
+passait en lui.
+
+« Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le
+contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
+cherchons le secret d’abréger la vie des hommes tandis qu’ils
+cherchent, eux, le moyen de l’augmenter. Mais leur oeuvre est
+condamnée, et c’est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie.
+Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
+fondant une ville isolée, a mis sans s’en douter à ma portée le plus
+magnifique champ d’expériences. »
+
+Marcel ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre.
+
+« Mais, dit-il, d’une voix dont le tremblement involontaire parut
+attirer un instant l’attention du Roi de l’Acier, les habitants de
+France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n’avez, que je
+sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
+
+-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
+organisé sous d’autres rapports, un fonds d’idées celtiques qui vous
+nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
+le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n’y
+a d’absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
+vitale l’est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s’y
+soustraire, c’est chose insensée ; s’y ranger et agir dans le sens
+qu’elle nous indique, c’est chose raisonnable et sage, et voilà
+pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon,
+mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent
+mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. »
+
+Marcel, comprenant l’inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
+ne chercha plus à le ramener.
+
+Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à
+secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger.
+
+De l’air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
+bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
+remplacer celle qu’il avait cassée, et s’adressant au valet de pied :
+
+« Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. »
+
+Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l’Acier,
+se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
+
+Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
+dureté métallique.
+
+« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ?
+
+-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et
+en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze
+heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu.
+
+-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret !
+
+-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais
+logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. »
+
+Marcel, sur ces derniers mots, s’était levé.
+
+« Comment n’avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
+que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
+plus les redire ? »
+
+Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la
+porte de la salle.
+
+« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le
+connaissez !... Il ne vous reste plus qu’à mourir. »
+
+Marcel ne répondit pas.
+
+« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
+je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en
+tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait
+illogique. La grandeur de mon but me défend d’en compromettre le succès
+pour une considération d’une valeur relative aussi minime que la vie
+d’un homme, -- même d’un homme tel que vous, mon cher, dont j’estime
+tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je
+regrette véritablement qu’un petit mouvement d’amour-propre m’ait
+entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous
+supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts
+auxquels je me suis consacré, il n’y a plus de question de sentiment.
+Je puis bien vous le dire, c’est d’avoir pénétré mon secret que votre
+prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l’explosion d’un sachet de
+dynamite !... La règle est absolue, il faut qu’elle soit inflexible !
+Je n’y puis rien changer. »
+
+Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à
+l’entêtement bestial de cette tête chauve, qu’il était perdu. Aussi ne
+se donna-t-il même pas la peine de protester.
+
+« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
+
+-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr
+Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un
+matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. »
+
+Sur un signe du Roi de l’Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans
+sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants.
+
+Mais, lorsqu’il se retrouva seul, il songea, en frémissant d’angoisse
+et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à
+tous ceux qu’il aimait !
+
+« La mort qui m’attend n’est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
+menace, comment le conjurer ! »
+
+IX « P.P.C. »
+
+La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire
+Marcel, dont les heures d’existence étaient maintenant comptées, et qui
+voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?
+
+Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller,
+ainsi que l’avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne
+parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
+catastrophe !
+
+« Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la
+tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
+chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt,
+comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je
+pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu’à eux, leur crier
+: “Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le
+fer ! Fuyez tous !” »
+
+Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant.
+
+« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu’il ait
+exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu’il ne puisse couvrir
+de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu’il peut
+d’un seul coup en incendier une partie considérable ! C’est un engin
+effroyable qu’il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les
+deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
+Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu’
+ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la
+seconde ! Mais c’est presque le tiers de la vitesse de translation de
+la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
+son canon n’éclate pas au premier coup !... Et il n’éclatera pas, car
+il est fait d’un métal dont la résistance à l’éclatement est presque
+infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de
+France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
+précision mathématique, et, comme il l’a dit, l’obus ira tomber sur le
+centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants !
+
+Marcel n’avait pas fermé l’oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
+le lit sur lequel il s’était vainement étendu pendant toute cette
+insomnie fiévreuse.
+
+« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
+veut bien m’épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
+l’emportant sur l’inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !...
+Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec
+quelque inhalation d’acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu’il a à
+discrétion ? N’emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l’état liquide tel
+qu’il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l’état
+gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la
+place de “moi”, de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on
+ne retrouverait plus qu’une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah !
+le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s’il le faut, que ma
+vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes
+amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
+soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
+
+En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
+qu’il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la
+serrure de la porte.
+
+A son extrême surprise, la porte s’ouvrit, et il put descendre, comme
+d’habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener.
+
+« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
+suis pas dans ma chambre ! C’est déjà quelque chose ! » Seulement, à
+peine Marcel fut-il dehors, qu’il vit bien que, quoique libre en
+apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux
+personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt
+préhistoriques, d’Arminius et de Sigimer.
+
+Il s’était déjà demandé plus d’une fois, en les rencontrant sur son
+passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en
+casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces
+rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris
+buissonnants !
+
+Leur fonction, il la connaissait maintenant. C’étaient les exécuteurs
+des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
+corps personnels.
+
+Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre,
+emboîtaient le pas derrière lui s’il sortait dans le parc. Un
+formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.
+
+Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
+diplomatique, lier conversation avec eux, n’avait obtenu en réponse que
+des regards féroces. Même l’offre d’un verre de bière, qu’il avait
+quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après
+quinze heures d’observation, il ne leur connaissait qu’un vice -- un
+seul --, la pipe, qu’ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons.
+Cet unique vice, Marcel pourrait-il l’exploiter au profit de son propre
+salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l’imaginer, mais il
+s’était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce
+qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
+s’y prendre ?
+
+Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir
+deux balles dans la tête. En admettant qu’il fût manqué, il se trouvait
+au centre même d’une triple ligne fortifiée, bordée d’un triple rang de
+sentinelles.
+
+Selon son habitude, l’ancien élève de l’Ecole centrale s’était
+correctement posé le problème en mathématicien.
+
+« Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules,
+individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents.
+Il s’agit d’abord, pour cet homme, d’échapper à la vigilance de ses
+argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d’une place
+forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... »
+
+Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
+à une impossibilité.
+
+Enfin, l’extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d
+invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile à dire.
+
+Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
+le parc, ses yeux s’arrêtèrent, au bord d’un parterre, sur un arbuste
+dont l’aspect le frappa.
+
+C’était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes,
+ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire.
+
+Marcel, qui n’avait jamais fait de botanique qu’en amateur, crut
+pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de
+la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite
+feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade.
+
+Il ne s’était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres,
+accompagné d’un commencement de nausées 1’avertit bientôt qu’il avait
+sous la main un laboratoire naturel de belladone, c’est-à-dire du plus
+actif des narcotiques.
+
+Toujours flânant, il arriva jusqu’au petit lac artificiel qui
+s’étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l’une de ses
+extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de
+Boulogne.
+
+« Où donc se dégage l’eau de cette cascade ? » se demanda Marcel.
+
+C’était d’abord dans le lit d’une petite rivière, qui, après avoir
+décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
+
+Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence,
+la rivière s’échappait en l’emplissant à travers un des canaux
+souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
+
+Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n’était pas une porte
+cochère évidemment, mais c’était une porte.
+
+« Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout
+d’abord la voix de la prudence.
+
+-- Qui ne risque rien n’a rien ! Les limes n’ont pas été inventées pour
+roder les bouchons, et il y en a d’excellentes dans le laboratoire ! »
+répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions
+hardies.
+
+En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu’on
+appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être,
+mais qu’il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas
+auparavant.
+
+Il revint alors sans affectation vers l’arbuste à fleurs rouges, il en
+détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
+pussent manquer de le voir.
+
+Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
+sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
+écraser, et les mêla à son tabac.
+
+Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se
+réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu’il ne voyait plus, qu’il ne
+rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce
+projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu’au projet de
+détruire la ville du docteur Sarrasin.
+
+Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre,
+et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
+entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux
+paquets de tabac, l’un pour son usage personnel, l’autre pour sa
+manipulation quotidienne. Son but était simplement d’éveiller la
+curiosité d’Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu’ils étaient,
+ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l’arbuste dont il
+cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que
+ce mélange communiquait au tabac.
+
+Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi
+dire mécaniquement.
+
+Dès le sixième jour -- c’était la veille du fatal 13 septembre --,
+Marcel, en regardant derrière lui du coin de l’oeil, sans avoir l’air
+d’y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
+provision de feuilles vertes.
+
+Une heure plus tard, il s’assura qu’ils les faisaient sécher à la
+chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
+mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à
+l’avance !
+
+Marcel se proposait-il donc seulement d’endormir Arminius et Sigimer ?
+Non. Ce n’était pas assez d’échapper à leur surveillance. Il fallait
+encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la
+masse d’eau qui s’y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs
+kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l’avait imaginé. Il avait, il
+est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie,
+déjà condamnée, était fait depuis longtemps.
+
+Le soir arriva, et, avec le soir, l’heure du souper, puis l’heure de la
+dernière promenade. L’inséparable trio prit le chemin du parc.
+
+Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément
+vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n’était autre que
+l’atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se
+mit à la fumer.
+
+Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes,
+s’installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des
+bouffées énormes.
+
+L’effet du narcotique ne se fit pas attendre.
+
+Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons
+bâillaient et s’étiraient à l’envi comme des ours en cage. Un nuage
+voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs
+têtes se renversèrent sur le dossier du banc.
+
+Les pipes roulèrent à terre.
+
+Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au
+gazouillement des oiseaux, qu’un été perpétuel retenait au parc de
+Stahlstadt.
+
+Marcel n’attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq,
+France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d’exister.
+
+Marcel s’était précipité dans l’atelier des modèles. Cette vaste salle
+renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques,
+locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d’épuisement,
+turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+là pour plusieurs millions de chefs-d’oeuvre. C’étaient les modèles en
+bois de tout ce qu’avait fabriqué l’usine Schultze depuis sa fondation,
+et l’on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d’obus,
+n’y manquaient pas.
+
+La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune
+Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu’il allait
+préparer son suprême plan d’évasion, il voulait anéantir le musée des
+modèles de Stahlstadt. Ah ! s’il avait aussi pu détruire, avec la
+casemate et le canon qu’elle abritait, l’énorme et indestructible Tour
+du Taureau ! Mais il n’y fallait pas songer.
+
+Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d’acier,
+propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d’outils, et
+de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu’il tira de
+sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans
+un coin de la salle où étaient entassés des cartons d’épures et de
+légers modèles en bois de sapin.
+
+Puis, il sortit.
+
+Un instant après, l’incendie, alimenté par toutes ces matières
+combustibles, projetait d’intenses flammes à travers les fenêtres de la
+salle. Aussitôt, la cloche d’alarme sonnait, un courant mettait en
+mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt,
+et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes
+parts.
+
+Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien
+faite pour encourager tous ces travailleurs.
+
+En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en
+pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité.
+C’était un déluge d’eau qu’elles déversaient sur les murs et jusque sur
+les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
+qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de
+l’éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l’édifice à la
+fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l’on
+devait renoncer à tout espoir de s’en rendre maître. Le spectacle de
+cet incendie était grandiose et terrible.
+
+Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
+poussait ses hommes comme à l’assaut d’une ville. Il n’y avait pas,
+d’ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé
+dans le parc, et il était maintenant certain qu’il serait consumé tout
+entier.
+
+A ce moment, Herr Schultze, voyant qu’on ne pourrait rien préserver du
+bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d’une voix éclatante :
+
+« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la
+vitrine du centre ! »
+
+Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par
+Schultze, et plus précieux pour lui qu’aucun des autres objets enfermés
+dans le musée.
+
+Mais, pour sauver ce modèle, il s’agissait de se jeter sous une pluie
+de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être
+irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d’y rester ! Aussi,
+malgré l’appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l’appel
+de Herr Schultze.
+
+Un homme se présenta alors.
+
+C’était Marcel.
+
+« J’irai, dit-il.
+
+-- Vous ! s’écria Herr Schultze.
+
+-- Moi !
+
+-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononcée contre vous !
+
+-- Je n’ai pas la prétention de m’y soustraire, mais d’arracher à la
+destruction ce précieux modèle !
+
+-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis,
+les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers.
+
+-- J’y compte bien », répondit Marcel.
+
+On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés
+en cas d’incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu’il avait tenté
+d’arracher à la mort le petit Carl, l’enfant de dame Bauer.
+
+Un de ces appareils, chargé d’air sous une pression de plusieurs
+atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez,
+l’embouchure des tuyaux à sa bouche, il s’élança dans la fumée.
+
+« Enfin ! se dit-il. J’ai pour un quart d’heure d’air dans le
+réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! »
+
+On l’imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le
+gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie,
+la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de
+poutres calcinées, qui, par miracle, ne l’atteignirent pas, et, au
+moment où le toit s’effondrait au milieu d’un feu d’artifice
+d’étincelles, que le vent emportait jusqu’aux nuages, il s’échappait
+par une porte opposée qui s’ouvrait sur le parc.
+
+Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu’au déversoir
+inconnu qui l’entraînait au-dehors de Stahlstadt, s’y plonger sans
+hésitation, ce fut pour Marcel l’affaire de quelques secondes.
+
+Un rapide courant le poussa alors dans une masse d’eau qui mesurait
+sept à huit pieds de profondeur. Il n’avait pas besoin de s’orienter,
+car le courant le conduisait comme s’il eût tenu un fil d’Ariane. Il
+s’aperçut presque aussitôt qu’il était entré dans un étroit canal,
+sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier.
+
+« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là
+! Si je ne l’ai pas franchi en un quart d’heure, l’air me manquera, et
+je suis perdu ! »
+
+Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
+courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle.
+
+C’était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal.
+
+« Je devais le craindre ! » se dit simplement Marcel.
+
+Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à
+scier le pêne à l’affleurement de la gâche.
+
+Cinq minutes de travail n’avaient pas encore détaché ce pêne. La grille
+restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu’avec une
+difficulté extrême. L’air, très raréfié dans le réservoir, ne lui
+arrivait qu’en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux
+oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout
+indiquait qu’une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait,
+cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
+possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de
+ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé !
+
+A ce moment, la scie lui échappa.
+
+« Dieu ne peut être contre moi ! » pensa-t-il.
+
+Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que
+donne le suprême instinct de la conservation.
+
+La grille s’ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta
+l’infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s’épuisait à
+aspirer les dernières molécules d’air du réservoir !
+
+....
+
+Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans
+l’édifice entièrement dévoré par l’incendie, ils ne trouvèrent ni parmi
+les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d’un être
+humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été
+victime de son dévouement. Cela n’étonnait pas ceux qui l’avaient connu
+dans les ateliers de l’usine.
+
+Le modèle si précieux n’avait donc pas pu être sauvé, mais l’homme qui
+possédait les secrets du Roi de l’Acier était mort.
+
+« Le Ciel m’est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se
+dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c’est une économie de
+dix mille dollars ! »
+
+Et ce fut toute l’oraison funèbre du jeune Alsacien !
+
+X UN ARTICLE DE L’_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE
+
+Un mois avant l’époque à laquelle se passaient les événements qui ont
+été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée
+_Unsere Centurie_ (Notre Siècle), publiait l’article suivant au sujet
+de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les
+délicats de l’Empire germanique, peut-être parce qu’il ne prétendait
+étudier cette cité qu’à un point de vue exclusivement matériel.
+
+« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire
+qui s’est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande
+république américaine, grâce à la proportion considérable d’émigrants
+que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une
+succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est
+véritablement celle d’une cité appelée France-Ville, dont l’idée même
+n’existait pas il y a cinq ans, aujourd’hui florissante et subitement
+arrivée au plus haut degré de prospérité.
+
+« Cette merveilleuse cité s’est élevée comme par enchantement sur la
+rive embaumée du Pacifique. Nous n’examinerons pas si, comme on
+l’assure, le plan primitif et l’idée première de cette entreprise
+appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est
+possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d’une parenté
+éloignée avec notre illustre Roi de l’Acier. Même, soit dit en passant,
+on ajoute que la captation d’un héritage considérable, qui revenait
+légitimement à Herr Schultze, n’a pas été étrangère à la fondation de
+France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut
+être certain de trouver une semence germanique ; c’est une vérité que
+nous sommes fiers de constater à l’occasion. Mais, quoi qu’il en soit,
+nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette
+végétation spontanée d’une cité modèle.
+
+« Qu’on n’en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en
+trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent
+Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les
+buissons et bouquets d’arbres de l’Ancien et du Nouveau Monde, même ce
+monument généreux de la science géographique appliquée à l’art du
+tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
+place où s’élève maintenant la cité nouvelle s’étendait encore, il y a
+cinq ans, une lande déserte. C’est le point exact indiqué sur la carte
+par le 43e degré 11′ 3″ de latitude nord, et le 124e degré 41′ 17″ de
+longitude à l’ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
+de l’océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes
+Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d’Oregon, Amérique septentrionale.
+
+« L’emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et
+choisi entre un grand nombre d’autres sites favorables. Parmi les
+raisons qui en ont déterminé l’adoption, on fait valoir spécialement sa
+latitude tempérée dans l’hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête
+de la civilisation terrestre - sa position au milieu d’une république
+fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
+garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux
+que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de
+rentrer après un certain nombre d’années dans l’Union ; -- sa situation
+sur l’Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
+la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la
+proximité d’une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du
+nord, du midi et de l’est, en laissant à la brise du Pacifique le soin
+de renouveler l’atmosphère de la cité, -- la possession d’une petite
+rivière dont l’eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes
+répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la
+mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées
+et formé par un long promontoire recourbé en crochet.
+
+« On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de
+belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
+même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
+la fièvre de 1’or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais,
+par bonheur, les pépites étaient petites et rares.
+
+« Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études
+sérieuses et approfondies, n’avait d’ailleurs pris que peu de jours et
+n’avait pas nécessité d’expédition spéciale. La science du globe est
+maintenant assez avancée pour qu’on puisse, sans sortir de son cabinet,
+obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts
+et précis.
+
+« Ce point décidé, deux commissaires du comité d’organisation ont pris
+à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours
+à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé
+un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné.
+
+« S’entendre avec la législature d’Oregon, obtenir une concession de
+terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une
+largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
+droits réels ou supposés, tout cela n’a pas pris plus d’un mois.
+
+« En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné,
+sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction
+de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l’oeuvre.
+Des affiches placardées dans tout l’Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les
+matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une
+réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
+avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
+même été inutile d’adopter le procédé de publicité en grand, par voie
+de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses,
+qu’une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi
+que l’affluence des coolies chinois dans l’Amérique occidentale jetait
+à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires.
+Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens
+d’existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences
+sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur
+rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait
+leur être payé qu’après l’achèvement des travaux, et à des vivres en
+nature distribués par l’administration municipale. On évita ainsi le
+désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces
+grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé
+toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de
+San Francisco, et chaque coolie devait s’engager, en le touchant, à ne
+plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d’une
+population jaune, qui n’aurait pas manqué de modifier d’une manière
+assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs
+s’étant d’ailleurs réservé le droit d’accorder ou de refuser le permis
+de séjour, l’application de la mesure a été relativement aisée.
+
+« La première grande entreprise a été l’établissement d’un
+embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au
+tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut
+soin d’éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes
+qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces
+travaux et ceux du port furent poussés avec une activité
+extraordinaire. Dès le mois d’avril, le premier train direct de New
+York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu’à ce
+jour restés en Europe.
+
+« Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des
+habitations et des monuments publics avaient été arrêtés.
+
+« Ce n’étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières
+nouvelles du projet, l’industrie américaine s’était empressée d’inonder
+les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de
+construction. Les fondateurs n’avaient que l’embarras du choix. Ils
+décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices
+nationaux et pour l’ornementation générale, tandis que les maisons
+seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
+grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit,
+mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et
+de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d’une série de
+trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout,
+devaient former dans l’épaisseur de tous les murs des conduits ouverts
+à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l’air de circuler
+librement dans l’enveloppe extérieure des maisons, comme dans les
+cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l’idée générale du
+Bien-Etre, sont empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Société royale de Londres.] Cette disposition avait en
+même temps le précieux avantage d’amortir les sons et de procurer à
+chaque appartement une indépendance complète.
+
+« Le comité ne prétendait pas d’ailleurs imposer aux constructeurs un
+type de maison. Il était plutôt l’adversaire de cette uniformité
+fatigante et insipide ; il s’était contenté de poser un certain nombre
+de règles fixes, auxquelles les architectes étaient tenus de se plier :
+
+« 1° Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d’arbres,
+de gazon et de fleurs. Elle sera affectée à une seule famille.
+
+« 2° Aucune maison n’aura plus de deux étages ; l’air et la lumière ne
+doivent pas être accaparés par les uns au détriment des autres.
+
+« 3° Toutes les maisons seront en façade à dix mètres en arrière de la
+rue, dont elles seront séparées par une grille à hauteur d’appui.
+L’intervalle entre la grille et la façade sera aménagé en parterre.
+
+« 4° Les murs seront faits de briques tubulaires brevetées, conformes
+au modèle. Toute liberté est laissée aux architectes pour
+l’ornementation.
+
+« 5° Les toits seront en terrasses, légèrement inclinés dans les
+quatre sens, couverts de bitume, bordés d’une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés pour
+l’écoulement immédiat des eaux de pluie.
+
+« 6° Toutes les maisons seront bâties sur une voûte de fondations,
+ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d’habitation un
+sous-sol d’aération en même temps qu’une halle. Les conduits à eau et
+les décharges y seront à découvert, appliqués au pilier central de la
+voûte, de telle sorte qu’il soit toujours aisé d’en vérifier l’état,
+et, en cas d’incendie, d’avoir immédiatement l’eau nécessaire. L’aire
+de cette halle, élevée de cinq à six centimètres au-dessus du niveau de
+la rue, sera proprement sablée. Une porte et un escalier spécial la
+mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
+toutes les transactions ménagères pourront s’opérer là sans blesser la
+vue ou l’odorat.
+
+« 7° Les cuisines, offices ou dépendances seront, contrairement à
+l’usage ordinaire, placés à l’étage supérieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
+élévateur, mû par une force mécanique, qui sera, comme la lumière
+artificielle et l’eau, mise à prix réduit à la disposition des
+habitants, permettra aisément le transport de tous les fardeaux à cet
+étage.
+
+« 8° Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle.
+Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et
+laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
+et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
+précieux assemblés en mosaïques par d’habiles ébénistes, auraient tout
+à perdre à se cacher sous des lainages d’une propreté douteuse. Quant
+aux murs, revêtus de briques vernies, ils présentent aux yeux l’éclat
+et la variété des appartements intérieurs de Pompéi, avec un luxe de
+couleurs et de durée que le papier peint, chargé de ses mille poisons
+subtils, n’a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
+et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
+germe morbide ne peut s’y mettre en embuscade.
+
+« 9° Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette. On
+ne saurait trop recommander de faire de cette pièce, où se passe un
+tiers de la vie, la plus vaste, la plus aérée et en même temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu’au sommeil : quatre chaises, un lit en
+fer, muni d’un sommier à jours et d’un matelas de laine fréquemment
+battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds
+piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont
+naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et
+chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans
+proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
+du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents
+lavages.
+
+« 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de
+bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d’appel
+d’air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d’être expulsée par les
+toits, elle s’engage à travers des conduits souterrains qui l’appellent
+dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière
+des maisons, à raison d’un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle
+est dépouillée des particules de carbone qu’elle emporte, et déchargée
+à l’état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans
+l’atmosphère.
+
+« Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de
+chaque habitation particulière.
+
+« Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées.
+
+« Et d’abord le plan de la ville est essentiellement simple et
+régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les
+rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de
+largeur uniforme, plantées d’arbres et désignées par des numéros
+d’ordre.
+
+« De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d’un tiers,
+prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés
+une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer
+métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et
+orné de belles copies des chefs-d’oeuvre de la sculpture, en attendant
+que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.
+
+« Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
+
+« Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais
+il est nécessaire de donner de bonnes références, d’être apte à exercer
+une profession utile ou libérale, dans l’industrie, les sciences ou les
+arts, de s’engager à observer les lois de la ville. Les existences
+oisives n’y seraient pas tolérées.
+
+« Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants
+sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les
+bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une
+entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d’une grande
+cité.
+
+« Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l’âge de quatre
+ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
+seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue
+tous à une propreté si rigoureuse, qu’ils considèrent une tache sur
+leurs simples habits comme un déshonneur véritable.
+
+« Cette question de la propreté individuelle et collective est du
+reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
+Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu’ils sont
+formés les miasmes qui émanent constamment d’une agglomération humaine,
+telle est l’oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
+produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des
+procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien
+dans les campagnes.
+
+« L’eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les
+trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d’une cour
+hollandaise. Les marchés alimentaires sont l’objet d’une surveillance
+incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui
+osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf
+gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout
+simplement traité comme un empoisonneur qu’il est. Cette police
+sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes
+expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les
+écoles normales.
+
+« Leur juridiction s’étend jusqu’aux blanchisseries mêmes, toutes
+établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs
+artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps
+ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à
+fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de
+deux familles distinctes. Cette simple précaution est d’un effet
+incalculable.
+
+« Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l’assistance à
+domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et
+à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d’ajouter que
+l’idée de faire d’un hôpital un édifice plus grand que tous les autres
+et d’entasser dans un même foyer d’infection sept à huit cents malades,
+n’a pu entrer dans la tête d’un fondateur de la cité modèle. Loin de
+chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement
+plusieurs patients, on ne pense au contraire qu’à les isoler. C’est
+leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
+maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions
+exceptionnelles et restreintes, pour l’accommodation temporaire de
+quelques cas pressants.
+
+« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
+chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites
+de bois de sapin, et qu’on brûle régulièrement tous les ans pour les
+renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle
+spécial, ont d’ailleurs l’avantage de pouvoir être transportées à
+volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
+multipliées autant qu’il est nécessaire.
+
+« Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d’un
+corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier
+tout spécial, et tenues par l’administration centrale à la disposition
+du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
+médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles
+apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
+nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
+pour mission d’empêcher la propagation de la maladie en même temps
+qu’elles soignent le malade.
+
+« On ne finirait pas si l’on voulait énumérer tous les
+perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle
+ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure,
+où les principes les plus importants d’une vie réglée selon la science
+sont exposés dans un langage simple et clair.
+
+« Il y voit que l’équilibre parfait de toutes ses fonctions est une
+des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également
+indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son
+cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont
+dues à la contagion transmise par l’air ou les aliments. Il ne saurait
+donc entourer sa demeure et sa personne de trop de “quarantaines”
+sanitaires. Eviter l’usage des poisons excitants, pratiquer les
+exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
+tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à
+huit heures par nuit, tel est l’ABC de la santé.
+
+« Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en
+sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme
+d’une ville achevée. C’est qu’en effet, les premières maisons une fois
+bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
+faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces
+efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872,
+l’emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en
+possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874.
+
+« Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï.
+Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début,
+les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des
+conditions très modestes. L’absence de tout octroi, l’indépendance
+politique de ce petit territoire isolé, l’attrait de la nouveauté, la
+douceur du climat ont contribué à appeler l’émigration. A l’heure qu’il
+est, France-Ville compte près de cent mille habitants.
+
+« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c’est que
+l’expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
+mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille
+Europe ou du Nouveau Monde, n’est jamais sensiblement descendue
+au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq
+dernières années n’est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
+grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la
+première campagne. Celui de l’an dernier, pris séparément, n’est que de
+un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques
+exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été
+dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les
+maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus
+limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
+épidémies proprement dites, on n’en a point vu.
+
+« Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre.
+Il sera curieux, notamment, de rechercher si l’influence d’un régime
+aussi scientifique sur toute la durée d’une génération, à plus forte
+raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les
+prédispositions morbides héréditaires.
+
+« “Il n’est assurément pas outrecuidant de l’espérer, a écrit un des
+fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu’à quatre-
+vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
+plupart des animaux, comme les plantes ! ”
+
+« Un tel rêve a de quoi séduire !
+
+« S’il nous est permis, toutefois, d’exprimer notre opinion sincère,
+nous n’avons qu’une foi médiocre dans le succès définitif de
+l’expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
+fatal, qui est de se trouver aux mains d’un comité où l’élément latin
+domine et dont l’élément germanique a été systématiquement exclu. C’est
+là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s’est rien
+fait de durable que par l’Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le
+terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n’est pas encore
+sur ce point de l’Amérique, c’est aux bords de la Syrie que nous
+verrons s’élever un jour la vraie cité modèle. »
+
+XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+
+Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l’instant fixé par
+Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
+ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l’effroyable danger
+qui les menaçait.
+
+Il était sept heures du soir.
+
+Cachée dans d’épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité
+s’allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses
+quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
+caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la
+brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé.
+Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
+verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
+exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
+calmes et coquettes dans leur blancheur. L’air était tiède, le ciel
+bleu comme la mer, qu’on voyait miroiter au bout des longues avenues.
+
+Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l’air de
+santé des habitants, de l’activité qui régnait dans les rues. On
+fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture,
+la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où
+d’excellents cours publics étaient organisés par sections peu
+nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s’approprier à lui
+seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces
+établissements, occasionna pendant quelques instants un certain
+encombrement ; mais aucune exclamation d’impatience, aucun cri ne se
+fit entendre. L’aspect général était tout de calme et de satisfaction.
+
+C’était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
+famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d’abord -- car cette
+maison fut construite une des premières --, le docteur était venu
+s’établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
+
+Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il
+n’avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
+
+Les deux amis s’étaient presque perdus de vue depuis l’époque où ils
+habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
+émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l’Oregon, Octave était
+resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de
+l’école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il
+avait échoué au dernier examen, d’où son ami était sorti avec le numéro
+un.
+
+Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de
+se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
+d’enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu’on appelle la vie à
+grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d’autant plus juste
+que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d’un
+énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l’avenue
+Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de
+courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt,
+savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu’il louait à
+l’heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus
+profondément versés dans les mystères de l’hippologie. Son érudition
+était empruntée à un groom anglais qu’il avait attaché à son service et
+qui le dominait entièrement par l’étendue de ses connaissances
+spéciales.
+
+Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons
+d’un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s’ouvrir au coin de la
+rue Tronchet, et qu’Octave avait choisi parce que le monde qu’il y
+trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites
+n’avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l’idéal de la
+distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui
+figurait dans le salon d’attente, ne portait guère que des noms
+étrangers. Les titres foisonnaient, et l’on aurait pu se croire, du
+moins en les énumérant, dans l’antichambre d’un collège héraldique.
+Mais, si l’on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans
+une exposition vivante d’ethnologie. Tous les gros nez et tous les
+teints bilieux des deux mondes semblaient s’être donné rendez-vous là.
+Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites,
+quoiqu’un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l’éternelle
+aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des « faces pâles
+».
+
+Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
+citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
+comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s’apercevait
+pas qu’il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité
+d’Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l’héritage de la Bégum.
+En tout cas, ils savaient l’attirer dans leurs poches par un mouvement
+lent, mais continu.
+
+Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à
+Marcel Bruckmann s’étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les
+deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l’âpre travailleur, uniquement occupé d’amener son
+intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli
+garçon, tout gonflé de son opulence, l’esprit rempli de ses histoires
+de club et d’écurie ?
+
+On sait comment Marcel quitta Paris, d’abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats-
+Unis, puis pour entrer au service du Roi de l’Acier.
+
+Pendant deux ans, Octave mena cette vie d’inutile et de dissipé. Enfin,
+l’ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques
+millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d’une ruine
+menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il
+demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur.
+
+Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l’apparence, était alors une
+exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre
+années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités
+américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait
+parfois qu’elle n’avait jamais soupçonné, avant de l’avoir pour
+compagne de tous les instants, le charme de l’intimité absolue.
+
+Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l’enfant prodigue, son
+dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement
+heureuse qu’on peut l’être ici-bas, car elle s’associait à tout le bien
+que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune.
+
+Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses
+plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de
+Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à
+Seven- Oaks, mais qui n’en tenait pas moins sa partie tout comme un
+autre à la table d’échecs ; puis M. Lentz, directeur général de
+l’enseignement dans la nouvelle cité.
+
+La conversation roulait sur les projets de l’administration de la
+ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics
+de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel.
+
+M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l’enseignement
+religieux n’était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où
+les soins du maître tendaient à développer l’esprit de l’enfant en le
+soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à
+suivre l’évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer
+une science avant de s’en bourrer, évitant ce savoir qui, dit
+Montaigne, « nage en la superficie de la cervelle », ne pénètre pas
+l’entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la
+suivre avec fruit.
+
+Les soins d’hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien
+ordonnée. C’est que l’homme, corps et esprit, doit être également
+assuré de ces deux serviteurs ; si l’un fait défaut, il en souffre, et
+l’esprit à lui seul succomberait bientôt.
+
+A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de
+prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des
+congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
+Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la
+réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de
+jeunes Francevillais, qui promettaient d’illustrer un jour ce coin de
+la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle
+Athènes, française d’origine, deviendrait avant peu la première des
+cités.
+
+Il faut dire aussi que l’éducation militaire des élèves se faisait dans
+les Lycées concurremment avec l’éducation civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
+éléments de stratégie et de tactique.
+
+Aussi, le colonel Hendon, lorsqu’on fut sur ce chapitre, déclara-t-il
+qu’il était enchanté de toutes ses recrues.
+
+« Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la
+fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous
+les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats
+aguerris et disciplinés. »
+
+France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
+voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
+mais l’ingratitude parle si haut, dans les questions d’intérêt, que le
+docteur et ses amis n’avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
+Ciel t’aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes.
+
+On était à la fin du dîner ; le dessert venait d’être enlevé, et, selon
+l’habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de
+quitter la table.
+
+Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
+la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions
+d’économie politique, lorsqu’un domestique entra et remit au docteur
+son journal.
+
+C’était le _New York Herald_. Cette honorable feuille s’était toujours
+montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de
+France-Ville, et les notables de la cité avaient l’habitude de chercher
+dans ses colonnes les variations possibles de l’opinion publique aux
+Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres,
+indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
+envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour
+les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
+cas, le _New York Herald_ était pour eux, et il ne cessait de leur
+donner des marques d’admiration et d’estime.
+
+Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal
+et jeté machinalement les yeux sur le premier article.
+
+Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes
+suivantes, qu’il lut à voix basse d’abord, à voix haute ensuite, pour
+la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
+
+« _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
+gens va prochainement s’accomplir. Nous apprenons de source certaine
+que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but
+d’attaquer et de détruire France-Ville, la cité d’origine française.
+Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
+cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que
+France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de
+défense... etc. »
+
+XII LE CONSEIL
+
+Ce n’était pas un secret, cette haine du Roi de l’Acier pour l’oeuvre
+du docteur Sarrasin. On savait qu’il était venu élever cité contre
+cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un
+coup de force, on devait croire qu’il y avait loin. Cependant,
+l’article du _New York Herald_ était positif. Les correspondants de ce
+puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et --
+ils le disaient --, il n’y avait pas une heure à perdre !
+
+Le digne docteur resta d’abord confondu. Comme toutes les âmes
+honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu’il le pouvait à croire le
+mal. Il lui semblait impossible qu’on pût pousser la perversité jusqu’à
+vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui
+était en quelque sorte la propriété commune de l’humanité.
+
+« Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année
+de un et quart pour cent ! s’écria-t-il naïvement, que nous n’avons pas
+un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu’il ne s’est pas commis un
+meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
+viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je
+ne peux pas admettre qu’un chimiste, qu’un savant, fût-il cent fois
+germain, en soit capable ! »
+
+Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d’un journal tout
+dévoué à l’oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
+d’abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même,
+s’adressa à ses amis :
+
+« Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il
+vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires
+pour le salut de la ville. Qu’avons nous à faire tout d’abord ?
+
+-- Y a-t-il possibilité d’arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
+honorablement éviter la guerre ?
+
+-- C’est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze
+la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas !
+
+-- Soit ! s’écria le docteur. On s’arrangera pour être en mesure de lui
+répondre. Pensez-vous, colonel, qu’il y ait un moyen de résister aux
+canons de Stahlstadt ?
+
+-- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre
+force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à
+nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr
+Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d’engins de
+guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long,
+et je ne sais, d’ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque
+les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n’avons donc qu’une chance de
+salut : empêcher l’ennemi d’arriver jusqu’à nous, et rendre
+l’investissement impossible.
+
+-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil », dit le docteur
+Sarrasin.
+
+Le docteur précéda ses hôtes dans son cabinet de travail.
+
+C’était une pièce simplement meublée, dont trois côtés étaient couverts
+par des rayons chargés de livres, tandis que le quatrième présentait,
+au-dessous de quelques tableaux et d’objets d’art, une rangée de
+pavillons numérotés, pareils à des cornets acoustiques.
+
+« Grâce au téléphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil à
+France-Ville en restant chacun chez soi. »
+
+Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanément
+son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
+minutes, le mot « présent ! » apporté successivement par chaque fil
+de communication, annonça que le Conseil était en séance.
+
+Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son appareil
+expéditeur, agita une sonnette et dit :
+
+« La séance est ouverte... La parole est à mon honorable ami le
+colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
+plus haute gravité. »
+
+Le colonel se plaça à son tour devant le téléphone, et, après avoir lu
+l’article du New York Herald, il demanda que les premières mesures
+fussent immédiatement prises.
+
+A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question :
+
+« Le colonel croyait-il la défense possible, au cas où les moyens sur
+lesquels il comptait pour empêcher l’ennemi d’arriver n’y auraient pas
+réussi ? »
+
+Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question et la réponse
+étaient parvenues instantanément à chaque membre invisible du Conseil
+comme les explications qui les avaient précédées.
+
+Le numéro 7 demanda combien de temps, à son estime, les Francevillais
+avaient pour se préparer.
+
+« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s’ils
+devaient être attaqués avant quinze jours.
+
+Le numéro 2 : « Faut-il attendre l’attaque ou croyez-vous préférable
+de la prévenir ?
+
+-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit le colonel, et, si
+nous sommes menacés d’un débarquement, faire sauter les navires de Herr
+Schultze avec nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur
+Sarrasin offrit d’appeler en conseil les chimistes les plus distingués,
+ainsi que les officiers d’artillerie les plus expérimentés, et de leur
+confier le soin d’examiner les projets que le colonel Hendon avait à
+leur soumettre.
+
+Question du numéro 1 :
+
+« Quelle est la somme nécessaire pour commencer immédiatement les
+travaux de défense ?
+
+-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions de dollars.
+
+Le numéro 4 : « Je propose de convoquer immédiatement l’assemblée
+plénière des citoyens. »
+
+Le président Sarrasin : « Je mets aux voix la proposition. »
+
+Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent
+qu’elle était adoptée à l’unanimité.
+
+Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n’avait pas duré dix-
+huit minutes et n’avait dérangé personne.
+
+L’assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et
+presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué
+le vote du Conseil à l’hôtel de ville, toujours par l’intermédiaire de
+son téléphone, qu’un carillon électrique se mit en mouvement au sommet
+de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts
+carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans
+lumineux dont les aiguilles, mues par l’électricité, s’étaient aussitôt
+arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
+
+Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se
+prolongea pendant plus d’un quart d’heure, s’empressèrent de sortir ou
+de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu’un
+devoir national les appelait à la halle municipale, ils s’empressèrent
+de s’y rendre.
+
+A l’heure dite, c’est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes,
+l’assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la
+place d’honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée.
+
+La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le
+meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
+sténographiée par le téléphone de l’hôtel de ville, avait été
+immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l’objet d’une
+édition spéciale, placardée sous forme d’affiches.
+
+La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l’air
+circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d’un
+cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte.
+
+La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais.
+La plénitude de la santé, l’habitude d’une vie pleine et régulière, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+émotion désordonnée d’alarme ou de colère.
+
+A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie
+précises, qu’un silence profond s’établit.
+
+Le colonel monta à la tribune.
+
+Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
+prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu’ils
+disent, énoncent clairement les choses parce qu’ils les comprennent
+bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze
+contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs
+formidables qu’annonçait le New York Herald, destinés à détruire
+France-Ville et ses habitants.
+
+« C’était à eux de choisir le parti qu’ils croyaient le meilleur à
+prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
+aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs
+s’emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d’avance que
+des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d’écho parmi ses
+concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
+poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient
+su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et
+d’intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils
+voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
+glorieux élevé à l’art d’améliorer le sort de l’homme ! Leur devoir
+était donc de donner leur vie pour la cause qu’ils représentaient. »
+
+Une immense salve d’applaudissements accueillit cette péroraison.
+
+Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
+
+Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer
+sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s’entourant du secret indispensable aux opérations
+militaires, la proposition fut adoptée.
+
+Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de
+voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux
+premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les
+habitants de France-Ville, s’étant donné des chefs, allaient se
+retirer, lorsqu’un incident inattendu se produisit.
+
+La tribune, libre depuis un instant, venait d’être occupée par un
+inconnu de l’aspect le plus étrange.
+
+Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait
+les marques d’une surexcitation effroyable, mais son attitude était
+calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore
+souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu’il venait de
+passer par de terribles épreuves.
+
+A sa vue, tous s’étaient arrêtés. D’un geste impérieux, l’inconnu avait
+commandé à tous l’immobilité et le silence.
+
+Qui était-il ? D’où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin,
+ne songea à le lui demander.
+
+D’ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité.
+
+« Je viens de m’échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m’avait
+condamné à mort. Dieu a permis que j’arrivasse jusqu’à vous assez à
+temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
+le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
+je l’espère qu’en dépit de l’apparence qui me rend méconnaissable même
+pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
+
+- Marcel ! » s’étaient écriés à la fois le docteur et Octave.
+
+Tous deux allaient se précipiter vers lui...
+
+Un nouveau geste les arrêta.
+
+C’était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu’il eut forcé
+la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le
+courant l’avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l’enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes
+après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre
+enfin, s’il revenait à la vie !
+
+Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu
+sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
+déserte, loin de tout secours.
+
+Lorsqu’il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s’était alors
+souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite
+Stahlstadt ! Il n’était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
+
+« Eux ! eux ! » s’écria-t-il alors.
+
+Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied.
+
+Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans
+railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était
+comme abandonnée autour de la farouche Cité de l’Acier. Ces dix lieues,
+il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et
+quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin.
+
+Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
+les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il
+comprit aussi qu’ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat,
+ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être.
+
+La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce
+soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart.
+
+Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d’un
+élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l’assemblée
+allait se retirer, il escaladait la tribune.
+
+« Ce n’est pas dans un mois, mes amis, s’écria-t-il, ni même dans huit
+jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
+catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l’enfer, et qui porte à dix lieues, est,
+à l’heure où je parle, braqué contre elle. Je l’ai vu. Que les femmes
+et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent
+quelques garanties de solidité, ou qu’ils sortent de la ville à
+l’instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
+valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens
+possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées
+ni soldats ne marchent encore contre vous. L’adversaire qui vous menace
+a dédaigné les moyens d’attaque ordinaires. Si les plans, si les
+calculs d’un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+réalisent, si Herr Schultze ne s’est pas pour la première fois trompé,
+c’est sur cent points à la fois que l’incendie va se déclarer
+subitement dans France-Ville ! C’est sur cent points différents qu’il
+s’agira de faire tout à l’heure face aux flammes ! Quoi qu’il en doive
+advenir, c’est tout d’abord la population qu’il faut sauver, car enfin,
+celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu’on ne pourra préserver,
+dût même la ville entière être détruite, l’or et le temps pourront les
+rebâtir ! »
+
+En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n’est pas en
+Amérique qu’on s’aviserait de nier les miracles de la science, même les
+plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l’avis du
+docteur Sarrasin, on le crut.
+
+La foule, subjuguée plus encore par l’accent de l’orateur que par ses
+paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur
+répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
+
+Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans
+toutes les directions pour les répandre.
+
+Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
+descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d’un
+bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la
+campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant
+ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la
+grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui
+pouvait servir à combattre le feu, c’est-à-dire de l’eau, de la terre,
+du sable.
+
+Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l’état
+de dialogue.
+
+Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne
+laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
+ses lèvres murmuraient ces seuls mots :
+
+« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
+maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... »
+
+Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d’un
+homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d’une
+main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
+alors, on vit peu à peu son front s’éclairer, sa figure devenir
+rayonnante :
+
+« Ah ! mes amis ! s’écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
+sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s’évanouir comme un
+cauchemar devant l’évidence d’un problème de balistique dont je
+cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s’est trompé ! Le danger
+dont il nous menace n’est qu’un rêve ! Pour une fois, sa science est en
+défaut ! Rien de ce qu’il a annoncé n’arrivera, ne peut arriver ! Son
+formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
+s’il reste à craindre quelque chose, ce n’est que pour l’avenir ! »
+
+Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
+
+Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu’il venait
+enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration
+de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C’était la
+clarté succédant aux ténèbres, le calme à l’angoisse. Non seulement le
+projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne
+toucherait à « rien du tout ». Il était destiné à se perdre dans
+l’espace !
+
+Le docteur Sarrasin approuvait du geste l’exposé des calculs de Marcel,
+lorsque, tout d’un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
+la salle :
+
+« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
+Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu’il en soit, mes amis, ne regrettons
+aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut
+déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s’il doit manquer,
+comme Marcel vient de nous en donner l’espoir, ne sera pas le dernier !
+La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s’arrêter
+devant un échec !
+
+- Venez ! » s’écria Marcel.
+
+Et tous le suivirent sur la grande place.
+
+Les trois minutes s’écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à
+l’horloge !...
+
+Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du
+ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville
+avec un sifflement sinistre.
+
+« Bon voyage ! s’écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse
+initiale, l’obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les
+limites de l’atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! »
+
+Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un
+bruit sourd, qu’on eût cru sorti des entrailles de la terre !
+
+C’était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
+en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait
+avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute.
+
+XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+
+« France-Ville, 14 septembre.
+
+« Il me paraît convenable d’informer le Roi de l’Acier que j’ai passé
+fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions,
+préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze.
+
+« En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si
+je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n’en paierez pas la connaissance de votre vie.
+
+« Je ne m’appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
+alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable,
+s’il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous
+êtes fait l’ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
+Vous nourrissiez d’odieux projets contre tout ce que j’aime. J’ai tout
+osé, j’ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer.
+
+« Je m’empresse de vous faire savoir que votre premier coup n’a pas
+porté, que votre but, grâce à Dieu, n’a pas été atteint, et qu’il ne
+pouvait pas l’être ! Votre canon n’en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu’il lance sous une telle charge de
+poudre, et ceux qu’il pourrait lancer, ne feront de mal à personne !
+Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l’avais pressenti, et c’est
+aujourd’hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
+Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif.
+
+« C’est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
+obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq
+minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
+vers l’ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi
+jusqu’à la fin des siècles. Un projectile, animé d’une vitesse initiale
+vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la
+seconde, ne peut plus “tomber” ! Son mouvement de translation, combiné
+avec l’attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours
+circuler autour de notre globe.
+
+« Vous auriez dû ne pas l’ignorer.
+
+« J’espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
+absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n’est pas payer
+trop cher, deux cent mille dollars, l’agrément d’avoir doté le monde
+planétaire d’un nouvel astre, et la Terre d’un second satellite.
+
+« Marcel BRUCKMANN. »
+
+Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
+pardonnera à Marcel de n’avoir pu se refuser la satisfaction
+gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze.
+
+Marcel avait en effet raison lorsqu’il disait que le fameux obus, animé
+de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne
+tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
+espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
+du Taureau devait être hors d’usage.
+
+Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son
+indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la
+lisant, il devint livide, et, après l’avoir lue, sa tête tomba sur sa
+poitrine comme s’il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet
+état de prostration qu’au bout d’un quart d’heure, mais par quelle
+colère !
+
+Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu’en furent les éclats !
+
+Cependant, Herr Schultze n’était pas homme à s’avouer vaincu. C’est une
+lutte sans merci qui allait s’engager entre lui et Marcel. Ne lui
+restait-il pas ses obus chargés d’acide carbonique liquide, que des
+canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte
+distance ?
+
+Apaisé par un effort soudain, le Roi de l’Acier était rentré dans son
+cabinet et avait repris son travail.
+
+Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait
+rien négliger pour se mettre en état de défense.
+
+XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
+
+Si le danger n’était plus imminent, il était toujours grave. Marcel fit
+connaître au docteur Sarrasin et à ses amis tout ce qu’il savait des
+préparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le
+lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, s’occupa de
+discuter un plan de résistance et d’en préparer l’exécution.
+
+En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu’il trouva
+moralement changé et bien à son avantage.
+
+Quelles furent les résolutions prises ? Personne n’en sut le détail.
+Les principes généraux furent seuls systématiquement communiqués à la
+presse et répandus dans le public. Il n’était pas malaisé d’y
+reconnaître la main pratique de Marcel.
+
+« Dans toute défense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
+de bien connaître les forces de l’ennemi et d’adapter le système de
+résistance à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
+sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
+dont on sait le nombre, le calibre, la portée et les effets, que
+d’avoir à lutter contre des engins mal connus. »
+
+Le tout était d’empêcher l’investissement de la ville, soit par terre,
+soit par mer.
+
+C’est cette question qu’étudiait avec activité le Conseil de défense,
+et, le jour où une affiche annonça que le problème était résolu,
+personne n’en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
+exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi n’était dédaigné, qui
+devait contribuer à l’oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, de
+toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
+travail était conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
+vivres suffisants pour deux ans furent emmagasinés dans la ville. La
+houille et le fer arrivèrent aussi en quantités considérables : le fer,
+matière première de l’armement ; la houille, réservoir de chaleur et de
+mouvement, indispensables à la lutte.
+
+Mais, en même temps que la houille et le fer, s’entassaient sur les
+places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
+viande fumée, des meules de fromages, des montagnes de conserves
+alimentaires et de légumes desséchés s’amoncelaient dans les halles
+transformées en magasins. Des troupeaux nombreux étaient parqués dans
+les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
+
+Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes en
+état de porter les armes, l’enthousiasme qui l’accueillit témoigna une
+fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
+Equipés simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
+bottes, coiffés d’un bon chapeau de cuir bouilli, armés de fusils
+Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
+
+Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fossés,
+élevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
+favorables. La fonte des pièces d’artillerie avait commencé et fut
+poussée avec activité. Une circonstance très favorable à ces travaux
+était qu’on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
+possédait la ville et qu’il fut aisé de transformer en fours de fonte.
+
+Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
+était partout, et partout à la hauteur de sa tâche. Qu’une difficulté
+théorique ou pratique se présentât, il savait immédiatement la
+résoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procédé
+expéditif, un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle
+acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement exécutés.
+
+Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d’abord, il
+s’était promis de bien garnir son uniforme de galons d’or, il y
+renonça, comprenant qu’il ne devait rien être, pour commencer, qu’un
+simple soldat.
+
+Aussi prit-il rang dans le bataillon qu’on lui assigna et sut-il s’y
+conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d’abord mine de le
+plaindre :
+
+« A chacun selon ses mérites, répondit-il. Je n’aurais peut-être pas
+su commander !... C’est le moins que j’apprenne à obéir ! »
+
+Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimer aux
+travaux de défense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
+disait-on, cherchait à négocier avec des compagnies maritimes pour le
+transport de ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se
+succédèrent tous les jours. C’était tantôt la flotte schultzienne qui
+avait mis le cap sur France-Ville, tantôt le chemin de fer de
+Sacramento qui avait été coupé par des « uhlans », tombés du ciel
+apparemment.
+
+Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient inventées à plaisir par
+des chroniqueurs aux abois dans le but d’entretenir la curiosité de
+leurs lecteurs. La vérité, c’est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.
+
+Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de compléter ses
+travaux de défense, n’était pas sans l’inquiéter quelque peu dans ses
+rares instants de loisir.
+
+« Est-ce que ce brigand aurait changé ses batteries et me préparerait
+quelque nouveau tour de sa façon ? » se demandait-il parfois.
+
+Mais le plan, soit d’arrêter les navires ennemis, soit d’empêcher
+l’investissement, promettait de répondre à tout, et Marcel, en ses
+moments d’inquiétude, redoublait encore d’activité.
+
+Son unique plaisir et son unique repos, après une laborieuse journée,
+était l’heure rapide qu’il passait tous les soirs dans le salon de Mme
+Sarrasin.
+
+Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, qu’il vînt
+habituellement dîner chez lui, sauf dans le cas où il en serait empêché
+par un autre engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas d’un
+engagement assez séduisant pour que Marcel renonçât à ce privilège ne
+s’était pas encore présenté. L’éternelle partie d’échecs du docteur
+avec le colonel Hendon n’offrait cependant pas un intérêt assez
+palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc de penser
+qu’un autre charme agissait sur Marcel, et peut-être pourra-t- on en
+soupçonner la nature, quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas
+encore lui-même, en observant l’intérêt que semblaient avoir pour lui
+ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu’ils
+étaient tous trois assis près de la grande table sur laquelle les deux
+vaillantes femmes préparaient ce qui pouvait être nécessaire au service
+futur des ambulances.
+
+« Est-ce que ces nouveaux boulons d’acier vaudront mieux que ceux dont
+vous nous aviez montré le dessin ? demandait Jeanne, qui s’intéressait
+à tous les travaux de la défense.
+
+-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel.
+
+-- Ah ! j’en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détail industriel
+représente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le génie a
+creusé hier cinq cents nouveaux mètres de fossés ? C’est beaucoup,
+n’est-ce pas ?
+
+-- Mais non, ce n’est même pas assez ! De ce train-là nous n’aurons pas
+terminé l’enceinte à la fin du mois.
+
+-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
+arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
+utiles. L’attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
+sommes bonnes à rien.
+
+-- Bonnes à rien ! s’écriait Marcel, d’ordinaire plus calme, bonnes à
+rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
+quitté pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
+assurer le repos et le bonheur de leurs mères, de leurs femmes, de
+leurs fiancées ? Leur ardeur, à tous, d’où leur vient-elle, sinon de
+vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... »
+
+Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s’arrêta. Mlle Jeanne n’insista pas,
+et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermer la
+discussion, en disant au jeune homme que l’amour du devoir suffisait
+sans doute à expliquer le zèle du plus grand nombre.
+
+Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche impitoyable, pressé d’aller
+achever un projet ou un devis, s’arrachait à regret à cette douce
+causerie, il emportait avec lui l’inébranlable résolution de sauver
+France-Ville et le moindre de ses habitants.
+
+Il ne s’attendait guère à ce qui allait arriver, et, cependant, c’était
+la conséquence naturelle, inéluctable, de cet état de choses contre
+nature, de cette concentration de tous en un seul, qui était la loi
+fondamentale de la Cité de l’Acier.
+
+XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+
+La Bourse de San Francisco, expression condensée et en quelque sorte
+algébrique d’un immense mouvement industriel et commercial, est l’une
+des plus animées et des plus étranges du monde. Par une conséquence
+naturelle de la position géographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses traits les
+plus marqués. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
+cheveux blonds, à la taille élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux
+cheveux plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le Nègre y
+rencontre le Finnois et l’Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le
+Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, à la natte soigneusement
+tressée, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
+Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s’y heurtent
+comme dans une Babel moderne.
+
+L’ouverture du marché du 12 octobre, à cette Bourse unique au monde, ne
+présenta rien d’extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
+les principaux courtiers et agents d’affaires s’aborder gaiement ou
+gravement, selon leurs tempéraments particuliers, échanger des poignées
+de main, se diriger vers la buvette et préluder, par des libations
+propitiatoires, aux opérations de la journée. Ils allèrent, un à un,
+ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotés qui reçoivent,
+dans le vestibule, la correspondance des abonnés, en tirer d’énormes
+paquets de lettres et les parcourir d’un oeil distrait.
+
+Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, en même temps que la
+foule affairée grossissait insensiblement. Un léger brouhaha s’éleva
+des groupes, de plus en plus nombreux.
+
+Les dépêches télégraphiques commencèrent alors à pleuvoir de tous les
+points du globe. Il ne se passait guère de minute sans qu’une bande de
+papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la tempête des voix, vînt
+s’ajouter sur la muraille du nord à la collection des télégrammes
+placardés par les gardes de la Bourse.
+
+L’intensité du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
+entraient en courant, repartaient, se précipitaient vers le bureau
+télégraphique, apportaient des réponses. Tous les carnets étaient
+ouverts, annotés, raturés, déchirés. Une sorte de folie contagieuse
+semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
+quelque chose de mystérieux sembla passer comme un frisson à travers
+ces groupes agités.
+
+Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait d’être apportée
+par l’un des associés de la Banque du Far West et circulait avec la
+rapidité de l’éclair.
+
+Les uns disaient :
+
+« Quelle plaisanterie !... C’est une manoeuvre ! Comment admettre une
+bourde pareille ?
+
+-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n’y a pas de fumée sans feu !
+
+-- Est-ce qu’on sombre dans une situation comme celle-là ?
+
+-- On sombre dans toutes les situations !
+
+-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l’outillage représentent plus
+de quatre-vingts millions de dollars ! s’écriait celui-ci.
+
+-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
+fabriqués ! répliquait celui-là.
+
+-- Parbleu ! c’est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les réaliser
+quand on voudra sur son actif !
+
+-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
+
+-- Je ne me l’explique pas du tout !... Je n’y crois pas !
+
+-- Comme si ces choses-là n’arrivaient pas tous les jours et aux
+maisons réputées les plus solides !
+
+-- Stahlstadt n’est pas une maison, c’est une ville !
+
+-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
+peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
+
+-- Mais pourquoi diable Schultze ne l’a-t-il pas formée, avant de se
+laisser protester ?
+
+-- Justement, monsieur, c’est tellement absurde que cela ne supporte
+pas l’examen ! C’est purement et simplement une fausse nouvelle,
+probablement lancée par Nash, qui a terriblement besoin d’une hausse
+sur les aciers !
+
+-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
+faillite, mais il est en fuite !
+
+-- Allons donc !
+
+-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit vient d’être placardé à
+l’instant ! »
+
+Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches. La
+dernière bande de papier bleu était libellée en ces termes :
+
+« _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
+Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
+Schultze disparu. »
+
+Cette fois, il n’y avait plus à douter, quelque surprenante que fût la
+nouvelle, et les hypothèses commencèrent à se donner carrière.
+
+A deux heures, les listes de faillites secondaires entraînées par celle
+de Herr Schultze, commencèrent à inonder la place. C’était la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
+fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept millions de
+dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
+Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
+le menu fretin des maisons de troisième ordre.
+
+D’autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
+de l’événement se déchaînaient avec fureur.
+
+Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à dire d’experts, ne
+l’était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
+! quel déchaînement effréné de la spéculation !
+
+Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
+houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l’Union
+américaine ! Hausse sur les produits fabriqués de tout genre de
+l’industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
+Tombés à zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de guerre,
+ils se trouvèrent subitement portés à cent quatre-vingts dollars l’âcre
+demandé !
+
+Dès le soir même, les boutiques à nouvelles furent prises d’assaut.
+Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l’_Alto_ comme le _Guardian_,
+l’_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractères
+gigantesques les maigres informations qu’ils avaient pu recueillir, ces
+informations se réduisaient, en somme, presque à néant.
+
+Tout ce qu’on savait, c’est que, le 25 septembre, une traite de huit
+millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, tirée par Jackson,
+Elder & Co, de Buffalo, ayant été présentée à Schring, Strauss & Co,
+banquiers du Roi de l’Acier, à New York, ces messieurs avaient constaté
+que la balance portée au crédit de leur client était insuffisante pour
+parer à cet énorme paiement, et lui avaient immédiatement donné avis
+télégraphique du fait, sans recevoir de réponse ; qu’ils avaient alors
+recouru à leurs livres et constaté avec stupéfaction que, depuis treize
+jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur étaient parvenues de
+Stahlstadt ; qu’à dater de ce moment les traites et les chèques tirés
+par Herr Schultze sur leur caisse s’étaient accumulés quotidiennement
+pour subir le sort commun et retourner à leur lieu d’origine avec la
+mention « No effects » (pas de fonds).
+
+Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les télégrammes
+inquiets, les questions furieuses, s’étaient abattus d’une part sur la
+maison de banque, de l’autre sur Stahlstadt.
+
+Enfin, une réponse décisive était arrivée.
+
+« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le télégramme.
+Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Il n’a pas
+laissé d’ordres, et les caisses de secteur sont vides. »
+
+Dès lors, il n’avait plus été possible de dissimuler la vérité. Des
+créanciers principaux avaient pris peur et déposé leurs effets au
+tribunal de commerce. La déconfiture s’était dessinée en quelques
+heures avec la rapidité de la foudre, entraînant avec elle son cortège
+de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances
+connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
+prévoir que, avec les créances complémentaires, le passif approcherait
+de soixante millions.
+
+Voilà ce qu’on savait et ce que tous les journaux racontaient, à
+quelques amplifications près. Il va sans dire qu’ils annonçaient tous
+pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus
+spéciaux.
+
+Et, de fait, il n’en était pas un qui n’eût dès la première heure
+expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
+
+Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l’Acier s’était vue investie par
+une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
+vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l’enceinte
+extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les
+reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
+séduction, il leur fut impossible de la faire plier.
+
+Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
+que rien n’était changé dans la routine de leur section. Les
+contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur,
+qu’il n’y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni
+d’instructions venues du Bloc central, et qu’en conséquence les travaux
+seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
+
+Tout cela, au lieu d’éclairer la situation, ne faisait que la
+compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d’un mois, cela
+ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée
+de cette disparition, c’est ce que personne ne savait. Une vague
+impression que le mystérieux personnage allait reparaître d’une minute
+à l’autre dominait encore obscurément les inquiétudes.
+
+A l’usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué
+comme à l’ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
+poursuivi sa tâche partielle dans l’horizon limité de sa section. Les
+caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La
+caisse principale avait fait face jusqu’à ce jour aux nécessités
+locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop
+haut degré de perfection, le maître s’était réservé une trop absolue
+surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n’entraînât
+pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C’est
+ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de
+l’Acier avait signé des ordres, jusqu’au 13 octobre, où la nouvelle de
+la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des
+milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
+valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient
+été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient
+arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le
+droit de les ouvrir, de les annoter d’un coup de crayon rouge et d’en
+transmettre le contenu au caissier principal.
+
+Les fonctionnaires les plus élevés de l’usine n’auraient jamais songé
+seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face
+de leurs subordonnés d’un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun,
+vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --,
+comme autant d’instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au
+chapitre. Chacun s’était donc cantonné dans la responsabilité étroite
+de son mandat, avait attendu, temporisé, « vu venir » les événements.
+
+A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière
+s’était prolongée jusqu’au moment où les principales maisons
+intéressées, subitement saisies d’alarme, avaient télégraphié,
+sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions
+légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida
+pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n’avoir que des
+pieds d’argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze
+s’était dérobé à ses créanciers.
+
+C’est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre
+Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux
+politiques au président Grant l’homme le plus taciturne de son siècle,
+l’infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
+correspondant du _World_, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la
+capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n’avaient pas
+été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de
+s’avouer à eux-mêmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
+encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
+
+Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique,
+c’était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville
+indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et
+légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à
+New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l’actif
+représenté par l’usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les
+indemniser. Mais à quel tribunal s’adresser pour en obtenir la saisie
+ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire
+spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si
+seulement il avait laissé un représentant, un conseil d’administration,
+un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil
+judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en
+chef, le notaire, l’avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il
+avait réalisé en sa personne l’idéal de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet
+édifice formidable s’écroulait comme un château de cartes.
+
+En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un
+syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif,
+s’emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
+auraient reconnu qu’il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
+qu’un peu d’argent peut-être et un pouvoir régulateur.
+
+Mais rien de tout cela n’était possible. L’instrument légal faisait
+défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une
+barrière morale, plus infranchissable, s’il est possible, que les
+circonvallations élevées autour de la Cité de l’Acier. Les infortunés
+créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans
+l’impossibilité de le saisir.
+
+Tout ce qu’ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de
+se concerter et d’adresser une requête au Congrès pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d’épouser les intérêts de ses nationaux, de
+prononcer l’annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire
+rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement
+intéressés dans l’affaire ; la requête, par plus d’un côté, séduisait
+le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu’elle serait
+couronnée d’un plein succès. Malheureusement, le Congrès n’était pas en
+session, et de longs délais étaient à redouter avant que l’affaire pût
+lui être soumise.
+
+En attendant ce moment, rien n’allait plus à Stahlstadt et les
+fourneaux s’éteignaient un à un.
+
+Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix
+mille familles qui vivaient de l’usine. Mais que faire ? Continuer le
+travail sur la foi d’un salaire qui mettrait peut-être six mois à
+venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n’en était d’avis.
+Quel travail, d’ailleurs ? La source des commandes s’était tarie en
+même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
+attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les
+chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d’ordres, ne
+pouvaient agir.
+
+Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n’y
+eut pas de plan arrêté, parce qu’il n’y en avait pas de possible. Le
+chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs
+et de vices. L’atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
+cheminée qui avait cessé de fumer à l’usine, on vit naître un cabaret
+dans les villages d’alentour.
+
+Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su
+prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir
+avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la
+ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
+se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là,
+s’éparpillèrent aux quatre coins de l’horizon, eurent bientôt retrouvé,
+l’un à l’est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une
+autre enclume, un autre foyer...
+
+Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en
+était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l’oeil
+cave et le coeur navré !
+
+Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d’oiseaux de
+proie à face humaine qui s’abat d’instinct sur tous les grands
+désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt
+privés de crédit comme de salaire, d’espoir comme de travail, et voyant
+s’allonger devant eux, noir comme l’hiver qui allait s’ouvrir, un
+avenir de misère !
+
+XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE
+
+Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva à
+France-Ville, le premier mot de Marcel avait été :
+
+« Si ce n’était qu’une ruse de guerre ? »
+
+Sans doute, à la réflexion, il s’était bien dit que les résultats d’une
+telle ruse eussent été si graves pour Stahlstadt, qu’en bonne logique
+l’hypothèse était inadmissible. Mais il s’était dit encore que la haine
+ne raisonne pas, et que la haine exaspérée d’un homme tel que Herr
+Schultze devait, à un moment donné, le rendre capable de tout sacrifier
+à sa passion. Quoi qu’il en pût être, cependant, il fallait rester sur
+le qui-vive.
+
+A sa requête, le Conseil de défense rédigea immédiatement une
+proclamation pour exhorter les habitants à se tenir en garde contre les
+fausses nouvelles semées par l’ennemi dans le but d’endormir sa
+vigilance.
+
+Les travaux et les exercices poussés avec plus d’ardeur que jamais,
+accentuèrent la réplique que France-Ville jugea convenable d’adresser à
+ce qui pouvait à toute force n’être qu’une manoeuvre de Herr Schultze.
+Mais les détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de San
+Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences financières et
+commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
+preuves insaisissables, séparément sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...
+
+Un beau matin, la cité du docteur se réveilla définitivement sauvée,
+comme un dormeur qui échappe à un mauvais rêve par le simple fait de
+son réveil. Oui ! France-Ville était évidemment hors de danger, sans
+avoir eu à coup férir, et ce fut Marcel, arrivé à une conviction
+absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicité
+dont il disposait.
+
+Ce fut alors un mouvement universel de détente et de soulagement. On se
+serrait les mains, on se félicitait, on s’invitait à dîner. Les femmes
+exhibaient de fraîches toilettes, les hommes se donnaient momentanément
+congé d’exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde était
+rassuré, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
+
+Mais, le plus content de tous, c’était sans contredit le docteur
+Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
+qui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
+mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
+entraînés à leur perte, lui qui n’avait en vue que leur bonheur, ne lui
+avait pas laissé un moment de repos. Enfin, il était déchargé d’une si
+terrible inquiétude et respirait à l’aise.
+
+Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s’était rapproché davantage, on
+s’était reconnus frères, animés de sentiments semblables, touchés par
+les mêmes intérêts. Chacun avait senti s’agiter dans son coeur un être
+nouveau. Désormais, pour les habitants de France-Ville, la « patrie »
+était née. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
+mieux senti combien on l’aimait.
+
+Les résultats matériels de la mise en état de défense furent aussi tout
+à l’avantage de la cité. On avait appris à connaître ses forces. On
+n’aurait plus à les improviser. On était plus sûr de soi. A l’avenir, à
+tout événement, on serait prêt.
+
+Enfin, jamais le sort de l’oeuvre du docteur Sarrasin ne s’était
+annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
+Marcel. Encore bien que le salut de tous n’eût pas été son ouvrage, des
+remerciements publics furent votés au jeune ingénieur comme à
+l’organisateur de la défense, à celui au dévouement duquel la ville
+aurait dû de ne pas périr, si les projets de Herr Schultze avaient été
+mis à exécution.
+
+Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût terminé. Le mystère
+qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
+pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu’après avoir porté une
+lumière complète au milieu même des ténèbres qui enveloppaient encore
+la Cité de l’Acier.
+
+Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
+pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
+
+Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que l’entreprise
+serait difficile, hérissée de dangers, peut-être ; qu’il allait faire
+là une sorte de descente aux enfers ; qu’il pouvait trouver on ne sait
+quels abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu’il
+le lui avait dépeint, n’était pas homme à disparaître impunément pour
+les autres, à s’ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+espérances... On était en droit de tout redouter de la dernière pensée
+d’un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l’agonie terrible
+du requin !...
+
+« C’est précisément parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
+vous imaginez est possible, lui répondit Marcel, que je crois de mon
+devoir d’aller à Stahlstadt. C’est une bombe dont il m’appartient
+d’arracher la mèche avant qu’elle n’éclate, et je vous demanderai même
+la permission d’emmener Octave avec moi.
+
+-- Octave ! s’écria le docteur.
+
+-- Oui ! C’est maintenant un brave garçon, sur lequel on peut compter,
+et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
+
+-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! » répondit le vieillard
+ému en l’embrassant.
+
+Le lendemain matin, une voiture, après avoir traversé les villages
+abandonnés, déposait Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous
+deux étaient bien équipés, bien armés, et très décidés à ne pas revenir
+sans avoir éclairci ce sombre mystère.
+
+Ils marchaient côte à côte sur le chemin de ceinture extérieur qui
+faisait le tour des fortifications, et la vérité, dont Marcel s’était
+obstiné à douter jusqu’à ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
+
+L’usine était complètement arrêtée, c’était évident. De cette route
+qu’il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel,
+il aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, l’éclair parti de la
+baïonnette d’une sentinelle, mille signes de vie désormais absents. Les
+fenêtres illuminées des secteurs se seraient montrées comme autant de
+verrières étincelantes. Maintenant, tout était sombre et muet. La mort
+seule semblait planer sur la cité, dont les hautes cheminées se
+dressaient à l’horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le vide. L’expression de
+solitude et de désolation était si forte, qu’Octave ne put s’empêcher
+de dire :
+
+« C’est singulier, je n’ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci
+! On se croirait dans un cimetière ! »
+
+Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord du
+fossé, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun être vivant
+ne se montrait sur la crête de la muraille, et, des sentinelles qui
+autrefois s’y dressaient de distance en distance, comme autant de
+poteaux humains, il n’y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+était relevé, laissant devant la porte un gouffre large de cinq à six
+mètres.
+
+Il fallut plus d’une heure pour réussir à amarrer un bout de câble, en
+le lançant à tour de bras à l’une des poutrelles. Après bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la corde, put se
+hisser à la force des poignets jusqu’au toit de la porte. Marcel lui
+fit alors passer une à une les armes et munitions ; puis, il prit à son
+tour le même chemin.
+
+Il ne resta plus alors qu’à ramener le câble de l’autre côté de la
+muraille, à faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
+hissés, et, enfin, à se laisser glisser en bas.
+
+Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde que
+Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entrée à
+Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
+eux s’élevait, noire et muette, la masse imposante des bâtiments, qui,
+de leurs mille fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :
+
+« Allez-vous-en !... Vous n’avez que faire de vouloir pénétrer nos
+secrets ! »
+
+Marcel et Octave tinrent conseil.
+
+« Le mieux est d’attaquer la porte O, que je connais », dit Marcel.
+
+Ils se dirigèrent vers l’ouest et arrivèrent bientôt devant l’arche
+monumentale qui portait à son front la lettre O. Les deux battants
+massifs de chêne, à gros clous d’acier, étaient fermés. Marcel s’en
+approcha, heurta à plusieurs reprises avec un pavé qu’il ramassa sur la
+chaussée.
+
+L’écho seul lui répondit.
+
+« Allons ! à l’ouvrage ! » cria-t-il à Octave.
+
+Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de l’amarre par-
+dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle où elle pût s’accrocher
+solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent
+à franchir la muraille, et se trouvèrent dans l’axe du secteur O.
+
+« Bon ! s’écria Octave, à quoi bon tant de peines ? Nous voilà bien
+avancés ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
+devant nous !
+
+-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement mon
+ancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir et d’y prendre
+certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
+quelques sachets de dynamite. »
+
+C’était la grande halle de coulée où le jeune Alsacien avait été admis
+lors de son arrivée à l’usine. Qu’elle était lugubre, maintenant, avec
+ses fourneaux éteints, ses rails rouillés, ses grues poussiéreuses qui
+levaient en l’air leurs grands bras éplorés comme autant de potences !
+Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la nécessité d’une
+diversion.
+
+« Voici un atelier qui t’intéressera davantage », dit-il à Octave en
+le précédant sur le chemin de la cantine.
+
+Octave fit un signe d’acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu’il aperçut, rangés en bataille sur une tablette de
+bois, un régiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boîtes
+de conserve montraient aussi leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux
+meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un déjeuner dont le
+besoin, d’ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
+comptoir d’étain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
+continuer leur expédition.
+
+Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu’il avait à faire. Escalader
+la muraille du Bloc central, il n’y avait pas à y songer. Cette
+muraille était prodigieusement haute, isolée de tous les autres
+bâtiments, sans une saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour
+en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n’était pas une opération facile.
+Restait l’emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
+paraissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semer
+d’embûches le terrain qu’il abandonnait, sans opposer des contre-mines
+aux mines que ceux qui voudraient s’emparer de Stahlstadt ne
+manqueraient pas d’établir. Mais rien de tout cela n’était pour faire
+reculer Marcel.
+
+Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
+de la rue qui formait l’axe du secteur, jusqu’au pied de la grande
+muraille en pierre de taille.
+
+« Que dirais-tu d’un boyau de mine là-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
+dur, mais nous ne sommes pas des fainéants ! » répondit Octave, prêt à
+tout tenter.
+
+Le travail commença. Il fallut déchausser la base de la muraille,
+introduire un levier dans l’interstice de deux pierres, en détacher
+une, et enfin, à l’aide d’un foret, opérer la percée de plusieurs
+petits boyaux parallèles. A dix heures, tout était terminé, les
+saucissons de dynamite étaient en place, et la mèche fut allumée.
+
+Marcel savait qu’elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué
+que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave
+voûtée, il vint s’y réfugier avec Octave.
+
+Tout à coup, l’édifice et la cave même furent secoués comme par l’effet
+d’un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle
+de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les
+airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes,
+une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s’effondrant, de poutres craquant, de murs s’écroulant, au milieu des
+cascades claires des vitres cassées.
+
+Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors
+leur retraite.
+
+Si habitué qu’il fût aux prodigieux effets des substances explosives,
+Marcel fut émerveillé des résultats qu’il constata. La moitié du
+secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers
+voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d’une ville bombardée. De
+toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les
+plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière,
+retombant lentement du ciel où l’explosion les avait projetés,
+s’étalaient comme une neige sur toutes ces ruines.
+
+Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était
+détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l’autre
+côté de la brèche, l’ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à
+lui bien connue, où il avait passé tant d’heures monotones.
+
+Du moment où cette cour n’était plus gardée, la grille de fer qui
+l’entourait n’était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie.
+
+Partout le même silence.
+
+Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient
+ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche,
+le dessin de machine à vapeur qu’il avait commencé, lorsqu’un ordre de
+Herr Schultze l’avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les
+journaux et les livres familiers.
+
+Toutes choses avaient gardé la physionomie d’un mouvement suspendu,
+d’une vie interrompue brusquement.
+
+Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central
+et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la
+pensée de Marcel, les séparer du parc.
+
+« Est-ce qu’il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui
+demanda Octave.
+
+-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d’abord chercher une
+porte qu’une simple fusée enverrait en l’air. »
+
+Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille.
+De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un
+corps de bâtiment qui s’en détachait comme un éperon, ou d’escalader
+une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
+bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
+qui interrompait le muraillement, leur apparut.
+
+En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les
+planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette
+ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l’autre côté,
+s’étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température
+de printemps.
+
+« Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place !
+dit-il à son compagnon.
+
+-- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop
+d’honneur ! »
+
+Et il commença d’attaquer la poterne à grands coups de pic.
+
+Il l’avait à peine ébranlée, qu’on entendit une serrure intérieure
+grincer sous l’effort d’une clef, et deux verrous glisser dans leurs
+gardes.
+
+La porte s’entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne.
+
+« _Wer da ?_ » (Qui va là ?) dit une voix rauque.
+
+XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+
+Les deux jeunes gens ne s’attendaient à rien moins qu’à une pareille
+question. Ils en furent plus surpris véritablement qu’ils ne l’auraient
+été d’un coup de fusil.
+
+De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette
+ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit,
+était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de
+sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l’on admettait que
+Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre
+physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce
+qui n’était, dans le premier cas, qu’une sorte d’enquête archéologique,
+devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction.
+
+Toutes ces idées se présentèrent à l’esprit de Marcel avec tant de
+force, qu’il resta d’abord comme frappé de mutisme.
+
+« _Wer da ?_ » répéta la voix, avec un peu d’impatience.
+
+L’impatience n’était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour
+arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles
+et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n’avoir rien à
+répondre lorsqu’on vous demande simplement :
+
+« Qui va là ? » cela ne laissait pas d’être surprenant.
+
+Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de
+sa position, et aussitôt, s’exprimant en allemand :
+
+« Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr
+Schultze. »
+
+Il n’avait pas articulé ces mots qu’une exclamation de surprise se fit
+entendre à travers la porte entrebâillée :
+
+« _Ach !_ »
+
+Et, par l’ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
+une moustache hérissée, un oeil hébété, qu’il reconnut aussitôt. Le
+tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.
+
+« Johann Schwartz ! s’écria le géant avec une stupéfaction mêlée de
+joie. Johann Schwartz ! »
+
+Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l’étonner presque autant
+qu’il avait dû l’être de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler
+à Herr Schultze ? » répéta Marcel, voyant qu’il ne recevait d’autre
+réponse que cette exclamation.
+
+Sigimer secoua la tête.
+
+« Pas d’ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
+
+-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et
+que je désire l’entretenir ?
+
+-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec
+une nuance de tristesse.
+
+-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?
+
+-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! »
+
+Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de
+Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial.
+
+Octave finit par s’impatienter.
+
+« A quoi bon demander la permission d’entrer ? dit-il. Il est bien
+plus simple de la prendre ! »
+
+Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne
+résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le
+battant, dont les deux verrous furent successivement tirés.
+
+« Il faut qu’ils soient plusieurs derrière cette planche ! » s’écria
+Octave, assez humilié de ce résultat.
+
+Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa
+un cri de surprise :
+
+« Il y a un second géant !
+
+-- Arminius ? » répondit Marcel.
+
+Et il regarda à son tour par le trou de vrille.
+
+« Oui ! c’est Arminius, le collègue de Sigimer ! »
+
+Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
+tête à Marcel.
+
+« _Wer da ?_ » disait la voix.
+
+C’était celle d’Arminius, cette fois.
+
+La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu’il devait
+avoir atteinte à l’aide d’une échelle.
+
+« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous
+ouvrir, oui ou non ? »
+
+Il n’avait pas achevé ces mots que le canon d’un fusil se montra sur la
+crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord
+du chapeau d’Octave.
+
+« Eh bien, voilà pour te répondre ! » s’écria Marcel, qui,
+introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
+éclats.
+
+A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
+au poing et le couteau aux dents, s’élancèrent dans le parc.
+
+Contre le pan du mur, lézardé par l’explosion, qu’ils venaient de
+franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette
+échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
+n’étaient là pour défendre le passage.
+
+Les jardins s’ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la
+splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé.
+
+« C’était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous
+en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s’être
+tapis derrière les buissons ! »
+
+Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l’un des côtés de
+l’allée qui s’ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d’arbre
+en arbre, d’obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie
+individuelle la plus élémentaire.
+
+La précaution était sage. Ils n’avaient pas fait cent pas, qu’un second
+coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l’écorce d’un arbre que
+Marcel venait à peine de quitter.
+
+« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! » dit Octave à demi voix.
+
+Et, joignant l’exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les
+coudes jusqu’à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre
+duquel s’élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n’avait pas suivi
+assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n’eut
+que le temps de se jeter derrière le tronc d’un palmier pour en éviter
+un quatrième.
+
+« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria
+Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas.
+
+-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la
+fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C’est là
+qu’ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
+de ma façon ! »
+
+En un clin d’oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de
+longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta
+sur ce bâton, qu’il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
+mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu’il occupait, de
+manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
+glissant vers Octave, il lui siffla dans l’oreille :
+
+« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place,
+tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! »
+
+Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les
+massifs qui faisaient le tour du rond-point.
+
+Un quart d’heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
+furent échangées sans résultat.
+
+La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais,
+personnellement, il ne s’en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
+du rez-de-chaussée, la carabine d’Octave les avait mises en miettes.
+
+Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
+étouffé :
+
+« A moi !... Je le tiens !... »
+
+Quitter son abri, s’élancer à découvert dans le rond-point, monter à
+l’assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l’affaire d’une demi-minute.
+Un instant après, il tombait dans le salon.
+
+Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
+désespérément. Surpris par l’attaque soudaine de son adversaire, qui
+avait ouvert à l’improviste une porte intérieure, le géant n’avait pu
+faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un
+redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n’avait pas perdu
+l’espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une
+vigueur et une souplesse remarquables.
+
+La lutte eût nécessairement fini par la mort de l’un des combattants,
+si l’intervention d’Octave ne fat arrivée à point pour amener un
+résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se
+vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement.
+
+« Et l’autre ? » demanda Octave.
+
+Marcel montra au bout de l’appartement un sofa sur lequel Arminius
+était étendu tout sanglant.
+
+« Est-ce qu’il a reçu une balle ? demanda Octave.
+
+-- Oui », répondit Marcel.
+
+Puis il s’approcha d’Arminius.
+
+« Mort ! dit-il.
+
+-- Ma foi, le coquin ne l’a pas volé ! s’écria Octave.
+
+-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons
+procéder à une visite sérieuse. D’abord le cabinet de Herr Schultze ! »
+
+Du salon d’attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les
+deux jeunes gens suivirent l’enfilade d’appartements qui conduisait au
+sanctuaire du Roi de l’Acier.
+
+Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs.
+
+Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu’il
+rencontrait devant lui jusqu’au salon vert et or.
+
+Il s’attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d’aussi singulier
+que le spectacle qui s’offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau
+central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait
+été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n’étaient de tous côtés que
+lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le
+tapis. On enfonçait jusqu’à mi-jambe dans cette inondation. Toute la
+correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr
+Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc,
+et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet
+du maître.
+
+Que de questions, de souffrances, d’attentes anxieuses, de misères, de
+larmes enfermées dans ces plis muets à l’adresse de Herr Schultze ! Que
+de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en
+ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par
+l’absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.
+
+« Il s’agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du
+laboratoire ! »
+
+Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut
+en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu’il avait un
+jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un
+tous les panneaux, et, s’armant d’une tige de fer qu’il prit dans la
+cheminée, il les fit sauter l’un après l’autre ! En vain il sonda la
+muraille avec l’espoir de l’entendre sonner le creux ! Il fut bientôt
+évident que Herr Schultze, inquiet de n’être plus seul à posséder le
+secret de la porte de son laboratoire, l’avait supprimée.
+
+Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre.
+
+« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu’ici, puisque c’est
+ici qu’Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C’est donc dans
+cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ !
+Je connais assez ses habitudes pour savoir qu’en faisant murer l’ancien
+passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l’abri des
+regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? »
+
+Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n’en fut pas moins
+décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait
+rien de suspect.
+
+« Qui te dit que l’ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave.
+
+-- J’en suis moralement sûr ! répondit Marcel.
+
+-- Alors il ne me reste plus qu’à explorer le plafond », dit Octave en
+montant sur une chaise.
+
+Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
+de la rosace centrale à coups de crosse de fusil.
+
+Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu’à son
+extrême surprise, il le vit s’abaisser sous sa main. Le plafond bascula
+et laissa à découvert un trou béant, d’où une légère échelle d’acier
+descendit automatiquement jusqu’au ras du parquet.
+
+C’était comme une invitation à monter.
+
+« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit tranquillement Marcel ; et il
+s’élança aussitôt sur l’échelle, suivi de près par son compagnon.
+
+XVIII L’AMANDE DU NOYAU
+
+L’échelle d’acier s’accrochait par son dernier échelon au parquet même
+d’une vaste salle circulaire, sans communication avec l’extérieur.
+Cette salle eût été plongée dans l’obscurité la plus complète, si une
+éblouissante lumière blanchâtre n’eût filtré à travers l’épaisse vitre
+d’un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût
+dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil,
+il apparaît dans toute sa pureté.
+
+Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
+pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
+l’antichambre d’un monument funéraire.
+
+Marcel, avant d’aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un
+moment d’hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n’en pouvait
+douter, allait sortir l’impénétrable secret qu’il était venu chercher à
+Stahlstadt !
+
+Mais son hésitation ne dura qu’un instant. Octave et lui allèrent
+s’agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à
+pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous
+d’eux.
+
+Un spectacle aussi horrible qu’inattendu s’offrit alors à leurs regards.
+
+Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
+grossissait démesurément les objets que l’on regardait à travers.
+
+Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L’intense lumière qui
+sortait à travers le disque, comme si c’eût été l’appareil dioptrique
+d’un phare, venait d’une double lampe électrique brûlant encore dans sa
+cloche vide d’air, que le courant voltaïque d’une pile puissante
+n’avait pas cessé d’alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
+atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la
+réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
+désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre.
+
+Autour de ce spectre, des éclats d’obus jonchaient le sol.
+
+Plus de doute !... C’était Herr Schultze, reconnaissable au rictus
+effrayant de sa mâchoire, à ses dents éclatantes, mais un Herr Schultze
+gigantesque, que l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la
+fois asphyxié et congelé sous l’action d’un froid terrible !
+
+Le Roi de l’Acier était devant sa table, tenant une plume de géant,
+grande comme une lance, et il semblait écrire encore ! N’eût été le
+regard atone de ses pupilles dilatées, l’immobilité de sa bouche, on
+l’aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l’on retrouve enfouis dans
+les glaçons des régions polaires, ce cadavre était là, depuis un mois,
+caché à tous les yeux. Autour de lui tout était encore gelé, les
+réactifs dans leurs bocaux, l’eau dans ses récipients, le mercure dans
+sa cuvette !
+
+Marcel, en dépit de l’horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
+satisfaction en se disant combien il était heureux qu’il eût pu
+observer du dehors l’intérieur de ce laboratoire, car très certainement
+Octave et lui auraient été frappés de mort en y pénétrant.
+
+Comment donc s’était produit cet effroyable accident ?
+
+Marcel le devina sans peine, lorsqu’il eut remarqué que les fragments
+d’obus, épars sur le plancher, n’étaient autres que de petits morceaux
+de verre. Or, l’enveloppe intérieure, qui contenait l’acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu’elle avait à supporter, était faite de ce verre
+trempé, qui a dix ou douze fois la résistance du verre ordinaire ; mais
+un des défauts de ce produit, qui était encore tout nouveau, c’est que,
+par l’effet d’une action moléculaire mystérieuse, il éclate subitement,
+quelquefois, sans raison apparente. C’est ce qui avait dû arriver.
+Peut- être même la pression intérieure avait-elle provoqué plus
+inévitablement encore l’éclatement de l’obus qui avait été déposé dans
+le laboratoire. L’acide carbonique, subitement décomprimé, avait alors
+déterminé, en retournant à l’état gazeux, un effroyable abaissement de
+la température ambiante.
+
+Toujours est-il que l’effet avait dû être foudroyant. Herr Schultze,
+surpris par la mort dans l’attitude qu’il avait au moment de
+l’explosion, s’était instantanément momifié au milieu d’un froid de
+cent degrés au-dessous de zéro.
+
+Une circonstance frappa surtout Marcel, c’est que le Roi de l’Acier
+avait été frappé pendant qu’il écrivait.
+
+Or, qu’écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
+main tenait encore ? Il pouvait être intéressant de recueillir la
+dernière pensée, de connaître le dernier mot d’un tel homme.
+
+Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
+Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une effroyable pression,
+aurait fait irruption au-dehors, et asphyxié tout être vivant qu’il eût
+enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C’eût été courir à une mort
+certaine, et, évidemment, les risques étaient hors de proportion avec
+les avantages que l’on pouvait recueillir de la possession de ce papier.
+
+Cependant, s’il n’était pas possible de reprendre au cadavre de Herr
+Schultze les dernières lignes tracées par sa main, il était probable
+qu’on pourrait les déchiffrer, agrandies qu’elles devaient être par la
+réfraction de la lentille. Le disque n’était-il pas là, avec les
+puissants rayons qu’il faisait converger sur tous les objets renfermés
+dans ce laboratoire, si puissamment éclairé par la double lampe
+électrique ?
+
+Marcel connaissait l’écriture de Herr Schultze, et, après quelques
+tâtonnements, il parvint à lire les dix lignes suivantes.
+
+Ainsi que tout ce qu’écrivait Herr Schultze, c’était plutôt un ordre
+qu’une instruction.
+
+« Ordre à B. K. R. Z. d’avancer de quinze jours l’expédition projetée
+contre France-Ville. -- Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l’expérience, cette fois, soit foudroyante
+et complète. -- Ne changez pas un iota à ce que j’ai décidé. -- Je veux
+que dans quinze jours France-Ville soit une cité morte et que pas un de
+ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et que ce
+soit en même temps l’effroi et l’étonnement du monde entier. -- Mes
+ordres bien exécutés rendent ce résultat inévitable.
+
+« Vous m’expédierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
+Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.
+
+« SCHULTZ... »
+
+Cette signature était inachevée ; 1’E final et le paraphe habituel y
+manquaient.
+
+Marcel et Octave demeurèrent d’abord muets et immobiles devant cet
+étrange spectacle, devant cette sorte d’évocation d’un génie
+malfaisant, qui touchait au fantastique.
+
+Mais il fallut enfin s’arracher à cette lugubre scène. Les deux amis,
+très émus, quittèrent donc la salle, située au-dessus du laboratoire.
+
+Là, dans ce tombeau où régnerait l’obscurité complète lorsque la lampe
+s’éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre du Roi de l’Acier
+allait rester seul, desséché comme une de ces momies des Pharaons que
+vingt siècles n’ont pu réduire en poussière !...
+
+Une heure plus tard, après avoir délié Sigimer, fort embarrassé de la
+liberté qu’on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
+reprenaient la route de France-Ville, où ils rentraient le soir même.
+
+Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu’on lui annonça
+le retour des deux jeunes gens.
+
+« Qu’ils entrent ! s’écria-t-il, qu’ils entrent vite ! »
+
+Son premier mot en les voyant tous deux fut :
+
+« Eh bien ?
+
+-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
+Stahlstadt vous mettront l’esprit en repos et pour longtemps. Herr
+Schultze n’est plus ! Herr Schultze est mort !
+
+-- Mort ! » s’écria le docteur Sarrasin.
+
+Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
+un mot.
+
+« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s’être remis, comprends-tu que
+cette nouvelle qui devrait me réjouir puisqu’elle éloigne de nous ce
+que j’exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
+motivée ! comprends-tu qu’elle m’ait, contre toute raison, serré le
+coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultés puissantes s’était-il
+constitué notre ennemi ? Pourquoi surtout n’a-t-il pas mis ses rares
+qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
+dont l’emploi eût été utile, si l’on avait pu les associer avec les
+nôtres et leur donner un but commun ! Voilà ce qui tout d’abord m’a
+frappé, quand tu m’as dit : “Herr Schultze est mort.” Mais, maintenant,
+raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.
+
+-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le mystérieux
+laboratoire qu’avec une habileté diabolique il s’était appliqué à
+rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n’en connaissait
+l’existence, et nul, par conséquent, n’eût pu y pénétrer même pour lui
+porter secours. Il a donc été victime de cette incroyable concentration
+de toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle il avait
+compté bien à tort pour être à lui seul la clef de toute son oeuvre, et
+cette concentration, à l’heure marquée de Dieu, s’est soudain tournée
+contre lui et contre son but !
+
+-- Il n’en pouvait être autrement ! répondit le docteur Sarrasin. Herr
+Schultze était parti d’une donnée absolument erronée. En effet, le
+meilleur gouvernement n’est-il pas celui dont le chef, après sa mort,
+peut être le plus facilement remplacé, et qui continue de fonctionner
+précisément parce que ses rouages n’ont rien de secret ?
+
+-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui s’est passé à
+Stahlstadt est la démonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
+dire. J’ai trouvé Herr Schultze assis devant son bureau, point central
+d’où partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité de l’Acier,
+sans que jamais un seul eût été discuté La mort lui avait à ce point
+laissé l’attitude et toutes les apparences de la vie que j’ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l’inventeur a été le
+martyr de sa propre invention ! Il a été foudroyé par l’un de ces obus
+qui devaient anéantir notre ville ! Son arme s’est brisée dans sa main,
+au moment même où il allait tracer la dernière lettre d’un ordre
+d’extermination ! Ecoutez ! »
+
+Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, tracées par la main de
+Herr Schultze, dont il avait pris copie.
+
+Puis, il ajouta :
+
+« Ce qui d’ailleurs m’eût prouvé mieux encore que Herr Schultze était
+mort, si j’avais pu en douter plus longtemps, c’est que tout avait
+cessé de vivre autour de lui ! C’est que tout avait cessé de respirer
+dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous les mouvements ! La
+paralysie du maître avait du même coup paralysé les serviteurs et
+s’était étendue jusqu’aux instruments !
+
+-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, là, justice de Dieu !
+C’est en voulant précipiter hors de toute mesure son attaque contre
+nous, c’est en forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succombé !
+
+-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
+plus au passé et soyons tout au présent. Herr Schultze mort, si c’est
+la paix pour nous, c’est aussi la ruine pour l’admirable établissement
+qu’il avait créé, et provisoirement, c’est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l’Acier imaginait,
+ont creusé dix abîmes. Aveuglé, d’une part, par ses succès, de l’autre
+par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d’immenses
+armements, sans prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait
+nous être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de la plupart de
+ses créances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu’une main
+ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
+les forces qu’elle avait accumulées pour le mal. Herr Schultze n’a
+qu’un héritier possible, docteur, et cet héritier, c’est vous. Il ne
+faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop en ce monde qu’il n’y
+a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale. C’est une
+grande erreur, et vous tomberez d’accord avec moi, je l’espère, qu’il
+faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
+servir au bien de l’humanité. Or, à cette tâche, je suis prêt à me
+dévouer tout entier.
+
+-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main de son ami, et
+me voilà prêt à travailler sous ses ordres, si mon père y consent.
+
+-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
+Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce à toi, nous
+aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un arsenal d’instruments tel que
+personne au monde ne pensera plus désormais à nous attaquer ! Et,
+comme, en même temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons
+d’être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
+paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
+beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
+voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
+n’ai pas deux fils !... pourquoi tu n’es pas le frère d’Octave !... A
+nous trois, rien ne m’eût paru impossible !... »
+
+XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+
+Peut-être, dans le courant de ce récit, n’a-t-il pas été suffisamment
+question des affaires personnelles de ceux qui en sont les héros. C’est
+une raison de plus pour qu’il soit permis d’y revenir et de penser
+enfin à eux pour eux-mêmes.
+
+Le bon docteur, il faut le dire, n’appartenait pas tellement à l’être
+collectif, à l’humanité, que l’individu tout entier disparût pour lui,
+alors même qu’il venait de s’élancer en plein idéal. Il fut donc frappé
+de la pâleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel à ses
+dernières paroles. Ses yeux cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme
+le sens caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux praticien
+interrogeait le silence du jeune ingénieur et attendait peut- être que
+celui-ci le rompît ; mais Marcel, redevenu maître de lui par un rude
+effort de volonté, n’avait pas tardé à retrouver tout son sang- froid.
+Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n’était
+plus que celle d’un homme qui attend la suite d’un entretien commencé.
+
+Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de cette prompte
+reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
+par un geste familier de sa profession de médecin, il s’empara de son
+bras et le tint comme il eût fait de celui d’un malade dont il aurait
+voulu discrètement ou distraitement tâter le pouls.
+
+Marcel s’était laissé faire sans trop se rendre compte de l’intention
+du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres :
+
+« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
+notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n’est
+pas défendu, alors même qu’on se voue à l’amélioration du sort de tous,
+de s’occuper aussi du sort de ceux qu’on aime, de ceux qui vous
+touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
+ce qu’une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l’heure,
+répondait, il n’y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à
+qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en
+mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus
+difficiles auraient eu le droit d’accueillir, et cependant la jeune
+fille répondait non, et toujours non ! »
+
+A ce moment, Marcel, d’un mouvement un peu brusque, dégagea son poignet
+resté jusque-là dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
+sentît suffisamment édifié sur la santé de son patient, soit qu’il ne
+se fût pas aperçu que le jeune homme lui eût retiré tout à la fois son
+bras et sa confiance, il continua son récit sans paraître tenir compte
+de ce petit incident.
+
+« “Mais enfin, disait à sa fille la mère de la jeune personne dont je
+te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multipliés.
+Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
+là ! Pourquoi ces non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes
+que tu ne te donnes pas même la peine d’examiner ? Tu es moins
+péremptoire d’ordinaire !”
+
+« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune fille se décida enfin
+à parler, et alors, comme c’est un esprit net et un coeur droit, une
+fois résolue à rompre le silence, voici ce qu’elle dit :
+
+« “Je vous réponds non avec autant de sincérité que j’en mettrais à
+vous répondre oui, chère maman, si oui était en effet prêt à sortir de
+mon coeur. Je tombe d’accord avec vous que bon nombre des partis que
+vous m’offrez sont à des degrés divers acceptables ; mais, outre que
+j’imagine que toutes ces demandes s’adressent beaucoup plus à ce qu’on
+appelle le plus beau, c’est-à-dire le plus riche parti de la ville,
+qu’à ma personne, et que cette idée-là ne serait pas pour me donner
+l’envie de répondre oui, j’oserai vous dire, puisque vous le voulez,
+qu’aucune de ces demandes n’est celle que j’attendais, celle que
+j’attends encore, et j’ajouterai que, malheureusement, celle que
+j’attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
+
+« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère stupéfaite, vous...
+
+« Elle n’acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
+dans sa détresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
+visiblement aide et secours.
+
+« Mais, soit qu’il ne tînt pas à entrer dans cette bagarre, soit qu’il
+trouvât nécessaire qu’un peu plus de lumière se fît entre la mère et la
+fille avant d’intervenir, le mari n’eut pas l’air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d’embarras et peut-être aussi d’un peu
+de colère, prit soudain le parti d’aller jusqu’au bout.
+
+« “Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, que la demande que
+j’espérais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu’il n’était
+même pas impossible qu’elle ne se fît jamais. J’ajoute que ce retard,
+fût-il indéfini, ne saurait ni m’étonner ni me blesser. J’ai le malheur
+d’être, dit-on, très riche ; celui qui devrait faire cette demande est
+très pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C’est à lui
+d’attendre...
+
+« - Pourquoi pas à nous d’arriver ? “ dit la mère voulant peut-être
+arrêter sur les lèvres de sa fille les paroles qu’elle craignait
+d’entendre.
+
+« Ce fut alors que le mari intervint.
+
+« “Ma chère amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
+sa femme, ce n’est pas impunément qu’une mère aussi justement écoutée
+de sa fille que vous, célèbre devant elle depuis qu’elle est au monde
+ou peu s’en faut, les louanges d’un beau et brave garçon qui est
+presque de notre famille, qu’elle fait remarquer à tous la solidité de
+son caractère, et qu’elle applaudit à ce que dit son mari lorsque
+celui- ci a l’occasion de vanter à son tour son intelligence hors
+ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
+dévouement qu’il en a reçues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
+distingué entre tous par son père et par sa mère, ne l’avait pas
+remarqué à son tour, elle aurait manqué à tous ses devoirs !
+
+« -- Ah ! père ! s’écria alors la jeune fille en se jetant dans les
+bras de sa mère pour y cacher son trouble, si vous m’aviez devinée,
+pourquoi m’avoir forcée de parler ?
+
+« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la joie de t’entendre,
+ma mignonne, pour être plus assuré encore que je ne me trompais pas,
+pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mère que nous
+approuvons le chemin qu’a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
+voeux, et que, pour épargner à l’homme pauvre et fier dont il s’agit de
+faire une demande à laquelle sa délicatesse répugne, cette demande,
+c’est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j’ai lu dans
+son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la première
+bonne occasion qui se présentera, je me permettrai de demander à
+Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d’être mon gendre
+!...” »
+
+Pris à l’improviste par cette brusque péroraison, Marcel s’était dressé
+sur ses pieds comme s’il eût été mû par un ressort. Octave lui avait
+silencieusement serré la main pendant que le docteur Sarrasin lui
+tendait les bras. Le jeune Alsacien était pâle comme un mort. Mais
+n’est-ce pas l’un des aspects que prend le bonheur, dans les âmes
+fortes, quand il y entre sans avoir crié : gare !...
+
+XX CONCLUSION
+
+France-Ville, débarrassée de toute inquiétude, en paix avec tous ses
+voisins, bien administrée, heureuse, grâce à la sagesse de ses
+habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, si justement mérité,
+ne lui fait pas d’envieux, et sa force impose le respect aux plus
+batailleurs.
+
+La Cité de l’Acier n’était qu’une usine formidable, qu’un engin de
+destruction redouté sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grâce
+à Marcel Bruckmann, sa liquidation s’est opérée sans encombre pour
+personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.
+
+Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de Jeanne, et la
+naissance d’un enfant vient d’ajouter à leur félicité.
+
+Quant à Octave, il s’est mis bravement sous les ordres de son beau-
+frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
+train de le marier à l’une de ses amies, charmante d’ailleurs, dont les
+qualités de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
+rechutes.
+
+Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
+dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la gloire, -- si la
+gloire avait jamais figuré pour quoi que ce soit dans le programme de
+leurs honnêtes ambitions.
+
+On peut donc assurer dès maintenant que l’avenir appartient aux efforts
+du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l’exemple de
+France-Ville et de Stahlstadt, usine et cité modèles, ne sera pas perdu
+pour les générations futures.
+
+Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA
+BEGUM ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will be
+renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
+United States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this
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+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
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+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
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+
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+from people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
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