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diff --git a/4968-0.txt b/4968-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c2a207b --- /dev/null +++ b/4968-0.txt @@ -0,0 +1,6779 @@ +The Project Gutenberg eBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by +Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum + +Author: Jules Verne + +Release Date: September 11, 2012 [EBook #4968] +Release Date: January, 2004 +First Posted: April 6, 2002 +Last Updated: June 3, 2023 + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Norm Wolcott + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOKLES CINQ CENTS MILLIONS DE LA +BEGUM *** + + + + +Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne + +TABLE DES MATIÈRES +I - OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE +II - DEUX COPAINS +III - UN FAIT DIVERS +IV - PART ¬ DEUX +V - LA CIT… DE L’ACIER +VI - LE PUITS ALBRECHT +VII - LE BLOC CENTRAL +VIII - LA CAVERNE DU DRAGON +IX - « P. P. C. » +X - UN ARTICLE DE L’ « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE +XI - UN DŒNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRAN«AIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL +XVIII- L’AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION + +« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! » se dit à lui-même +le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. + +Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est +une des formes de la distraction. + +C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et +purs sous leurs lunettes d’acier, de physionomie à la fois grave et +aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un +brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune +recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc. + +Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d’hôtel, à Brighton, +s’étalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix +heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le +tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de +lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in +extenso_ d’un mémoire qu’il avait présenté l’avant-veille au grand +Congrès international d’Hygiène, sur un « compte-globules du sang » +dont il était l’inventeur. + +Devant lui, un plateau, recouvert d’une nappe blanche, contenait une +côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de +ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille, +grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent. + +« Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très +bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- +président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements +de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, +photographié. » + +« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L’honorable associé +s’exprime en français. “Mes auditeurs m’excuseront, dit-il en débutant, +si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma +langue que je ne saurais parler la leur...” » + +« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux +du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n’est pas +plus exact et plus précis ! » + +Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître +des cérémonies lui-même -- on n’oserait donner un moindre titre à un +personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda +si « monsiou » était visible... + +« Monsiou » est une appellation générale que les Anglais se croient +obligés d’appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu’ils +s’imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne +désignant pas un Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand +sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette +habitude routinière a incontestablement l’avantage d’indiquer d’emblée +la nationalité des gens. + +Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez +étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne, +il le fut plus encore lorsqu’il lut sur le carré de papier minuscule : + +« MR. SHARP, _solicitor_, « 93, _Southampton row_ « LONDON. » + +Il savait qu’un « solicitor » est le congénère anglais d’un avoué, ou +plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l’avoué et +l’avocat, -- le procureur d’autrefois. + +« Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. +Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... » + +« Vous êtes bien sûr que c’est pour moi ? reprit-il. + +-- Oh ! yes, monsiou. + +-- Eh bien ! faites entrer. » + +Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le +docteur, à première vue, classa dans la grande famille des « têtes de +mort ». Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents +blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau +parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de +vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification. +Son squelette disparaissait des talons à l’occiput sous un « +ulster-coat » à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée +d’un sac de voyage en cuir verni. + +Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son +chapeau, s’assit sans en demander la permission et dit : + +« William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green, +Sharp & Co. C’est bien au docteur Sarrasin que j’ai l’honneur ?... + +-- Oui, monsieur. + +-- François Sarrasin ? + +-- C’est en effet mon nom. + +-- De Douai ? + +-- Douai est ma résidence. + +-- Votre père s’appelait Isidore Sarrasin ? + +-- C’est exact. + +-- Nous disons donc qu’il s’appelait Isidore Sarrasin. » + +Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : + +« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue +Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli. + +-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m’expliquer ?... + +-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp, +imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict +Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu’il appert des +registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une +institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem +!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger... + +-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette +connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces +divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille +de ma grand-mère était Langévol, mais c’est tout ce que je sais d’elle. + +-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père, +Jean Sarrasin, qu’elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent +s’établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu’en 1811, date +de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n’y +avait qu’un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment, +le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d’icelui, retrouvée à +Paris... + +-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par +cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s’établir à +Paris pour l’éducation de son fils, qui se destinait à la carrière +médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père +exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822. + +-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs +?... + +-- Non ! j’étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma +naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... » + +Mr. Sharp se leva. + +« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec +le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je +suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous +présenter mes hommages ! » + +« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C’est assez fréquent chez +les “têtes de mort”. » + +Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. + +« Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous +êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, +concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de +Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819, +veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841, +ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité, +incapable et intestat, en 1869. La succession s’élevait, il y a trente +ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous +séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque +intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol. +Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un +millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de +francs. En exécution d’un jugement du tribunal d’Agra, confirmé par la +cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et +mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été +placé en dépôt à la Banque d’Angleterre. Il est actuellement de cinq +cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en +cour de chancellerie, et sur lesquels je m’offre dès aujourd’hui à vous +faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n’importe quel +acompte à valoir... » + +Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un +mot à dire. Puis, mordu par un remords d’esprit critique et ne pouvant +accepter comme fait expérimental ce rêve des _Mille et une nuits_, il +s’écria : + +« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous +de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ? + +-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de +cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort +naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L’invention des +proches, ou « next of kin », comme nous disons en droit anglais, pour +les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les +ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre +maison. Or, précisément, l’héritage de la Bégum Gokool exerce notre +activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations +de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui était issue d’Isidore. J’étais même arrivé à la +conviction qu’il n’y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j’ai +été frappé hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu +du Congrès d’Hygiène, d’y voir un docteur de ce nom qui ne m’était pas +connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession, +j’ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à +notre attention. Presque sûr désormais d’être sur la piste, j’ai pris +le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma +conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre +grand-oncle Langévol, tel qu’il est représenté dans une photographie de +lui que nous possédons, d’après une toile du peintre indien Saranoni. » + +Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur +Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec +une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart +chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits +historiques d’un général en chef qui écrit un ordre d’attaque en +regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait +vaguement la fumée d’une bataille et une charge de cavalerie. + +« Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je +vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez +bien me le permettre, prendre vos ordres. » + +Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes +de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la +table et sortit à reculons, en murmurant : + +« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j’ai l’honneur de vous saluer. » + +Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et +commença à les feuilleter. + +Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l’histoire était +parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par +exemple, en présence d’un document imprimé sous ce titre : + +« _Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine, +déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum +Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ + +Points de fait. -- Il s’agit en la cause des droits de propriété de +certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, +ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d’exploitation, +villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la +succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis +successivement au tribunal civil d’Agra et à la Cour supérieure de +Delhi, il résulte qu’en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah +Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables, +épousa un étranger, français d’origine, du nom de Jean-Jacques +Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu’en 1815 dans l’armée +française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au +36ème léger, s’embarqua à Nantes, lors du licenciement de l’armée de la +Loire, comme subrécargue d’un navire de commerce. Il arriva à Calcutta, +passa dans l’intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine +instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était +autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s’élever à celui +de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il +obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique +coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance +périlleuse aux Européens d’Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s’était +fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général +de la province de Bengale à demander et obtenir pour l’époux de la +Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut +alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l’usufruit de +ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. +De leur mariage il n’y avait qu’un fils en état d’imbécillité depuis +son bas âge, et qu’il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses +biens ont été fidèlement administrés jusqu’à sa mort, survenue en 1869. +Il n’y a point d’héritiers connus de cette immense succession. Le +tribunal d’Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à +la requête du gouvernement local agissant au nom de l’Etat, nous avons +l’honneur de demander aux Lords du Conseil privé l’homologation de ces +jugements, etc. » Suivaient les signatures. + +Des copies certifiées des jugements d’Agra et de Delhi, des actes de +vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque +d’Angleterre, un historique des recherches faites en France pour +retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de +documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre +hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le « next of +kin » et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept +millions déposés dans les caves de la Banque, il n’y avait plus que +l’épaisseur d’un jugement de forme, sur simple production des actes +authentiques de naissance et de décès ! + +Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l’esprit le plus calme, +et le bon docteur ne put entièrement échapper à l’émotion qu’une +certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son +émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide +promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite +possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre +passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbé en de profondes réflexions. + +Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette +fois, ses yeux brillaient d’une flamme pure, et l’on voyait qu’une +pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l’accueillit, la +caressa, la choya, et, finalement, l’adopta. + +A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait. + +« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le +docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines +que vous vous êtes données. + +-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr. +Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ? + +-- Cela va sans dire. Je remets toute l’affaire entre vos mains... Je +vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... » + +Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la +physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas +céder. + +« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais +reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. + +-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. + +-- Parfaitement, nous en avons copie. » + +Le docteur Sarrasin, resté seul, s’assit à son bureau, prit une feuille +de papier à lettres et écrivit ce qui suit : + +« Brighton,28 octobre 1871. + +« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale, +insensée ! Ne me crois pas atteint d’aliénation mentale et lis les deux +ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l’héritier d’un titre de baronnet anglais +ou plutôt indien, et d’un capital qui dépasse un demi-milliard de +francs, actuellement déposé à la Banque d’Angleterre. Je ne doute pas, +mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette +nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu’une telle +fortune nous impose, et les dangers qu’elle peut faire courir à notre +sagesse. Il y a une heure à peine que j’ai connaissance du fait, et +déjà le souci d’une pareille responsabilité étouffe à demi la joie +qu’en pensant à toi la certitude acquise m’avait d’abord causée. +Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes +pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le +serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n’ose te parler +d’une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un +outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, +dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et +charge-toi de l’apprendre à ta mère. Je suis assuré qu’en femme sensée, +elle l’accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle +est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête. +D’ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle +comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je +t’annonce, je suis sûr qu’elle sera de nous tous celle que ce +changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignée de main à Marcel. Il n’est absent d’aucun de mes projets +d’avenir. + +« Ton père affectionné, « Fr. Sarrasin « D.M.P. » + +Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus +importants, à l’adresse de « Monsieur Octave Sarrasin, élève à l’Ecole +centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris », +le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s’en alla au +Congrès. Un quart d’heure plus tard, l’excellent homme ne songeait même +plus à ses millions. + +II DEUX COPAINS + +Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler +proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence +supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il +était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège +il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au +baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première +fois au concours de l’Ecole centrale, il avait été admis à la seconde +épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces +esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent +toujours dans l’à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs +de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un +bouchon de liège est sur la crête d’une vague. Selon que le vent +souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers +le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur +Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son +fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu’on a +lue ; mais un peu d’aveuglement paternel est permis aux meilleurs +esprits. + +Le bonheur avait voulu qu’au début de son éducation, Octave tombât sous +la domination d’une nature énergique dont l’influence un peu tyrannique +mais bienfaisante s’était de vive force imposée à lui. Au lycée +Charlemagne, où son père l’avait envoyé terminer ses études, Octave +s’était lié d’une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien, +Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d’un an, mais qui l’avait bientôt +écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. + +Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d’une petite +rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui +l’emmenait en vacances chez ses parents, il n’eût jamais mis le pied +hors des murs du lycée. + +Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du +jeune Alsacien. D’une nature sensible, sous son apparente froideur, il +comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui +tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement +à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse +fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, +non par des paroles, qu’il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il +s’était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l’étude, +une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en +même temps, d’Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche, +il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa +soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s’était +promis d’atteindre son double but. + +C’est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et +avisés que l’Alsace a coutume d’envoyer, tous les ans, combattre dans +la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la +dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son +intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il +était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin +impérieux le tourmentait d’exceller en tout, aux barres comme à la +balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu’il manquât un prix +à sa moisson annuelle, il pensait l’année perdue. C’était à vingt ans +un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d’action, une +machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête +intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits +attentifs. Entré le second à l’Ecole centrale, la même année qu’Octave, +il était résolu à en sortir le premier. + +C’est d’ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux +hommes qu’Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l’avait +« pistonné », poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il +éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié +amicale, pareil à celui qu’un lion pourrait accorder à un jeune chien. +Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante +anémique et de la faire fructifier auprès de lui. + +La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils +passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours, +Marcel, plein d’une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg +et l’Alsace avait exaspérée, était allé s’engager au 31ème bataillon de +chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple. + +Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure +campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras +droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n’avait eu ni +galon ni blessure. A vrai dire, ce n’était pas sa faute, car il avait +toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six +mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout. + +Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants +habitaient ensemble deux chambres contiguës d’un modeste hôtel voisin +de l’école. Les malheurs de la France, la séparation de l’Alsace et de +la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute +virile. + +« C’est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les +fautes de ses pères, et c’est par le travail seul qu’elle peut y +arriver. » + +Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l’imiter. Il l’entraînait +aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d’une semelle. On +rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre +d’une pipe et d’une tasse de café. On se couchait à dix heures, le +coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu’au bois de +Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de +boxe ou d’escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait +bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d’oeil +d’envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d’aller +voir Aristide Leroux qui « faisait son droit », à la brasserie +Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, +qu’elles reculaient le plus souvent. + +Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient, +selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l’abat-jour +d’une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème, +palpitant d’intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des +pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication, +malheureusement plus importante à son sens, d’un litre de café. C’était +un des rares articles sur lesquels il se flattait d’exceller, -- +peut-être parce qu’il y trouvait l’occasion quotidienne d’échapper pour +quelques minutes à la terrible nécessité d’aligner des équations, dont +il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer +goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais +l’assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait +l’invincible besoin de la troubler de son bavardage. + +« Nous ferions bien d’acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce +filtre antique et solennel n’est plus à la hauteur de la civilisation. + +-- Achète un percolateur ! Cela t’empêchera peut-être de perdre une +heure tous les soirs à cette cuisine », répondit Marcel. + +Et il se remit à son problème. + +« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A +B D E l’ellipse de naissance qui renferme l’axe maximum oA = a, et +l’axe moyen oB = b, tandis que l’axe minimum (o,o’c’) est vertical et +égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... » + +A ce moment, on frappa à la porte. + +« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le garçon de l’hôtel. + +On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune +étudiant. + +« C’est de mon père, fit Octave. Je reconnais l’écriture... Voilà ce +qui s’appelle une missive, au moins », ajouta-t-il en soupesant à +petits coups le paquet de papiers. + +Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage +à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de +Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du +Palais-Royal, jadis fameux, aujourd’hui démodé, mais que le docteur +Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement +parisien. + +« Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d’Hygiène, dit +Marcel. C’est une bonne idée qu’il a eue d’aller là. Les savants +français sont trop portés à s’isoler. » + +Et Marcel reprit son problème : + +« ... L’extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier +ayant son centre au-dessous de o’ sur la verticale o. Après avoir +marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous +traçons l’ellipse et l’hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... +» + +Un cri d’Octave lui fit relever la tête. + +« Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami +tout pâle. + +-- Lis ! » dit l’autre, abasourdi par la nouvelle qu’il venait de +recevoir. + +Marcel prit la lettre, la lut jusqu’au bout, la relut une seconde fois, +jeta un coup d’oeil sur les documents imprimés qui l’accompagnaient, et +dit : + +« C’est curieux ! » + +Puis, il bourra sa pipe, et l’alluma méthodiquement. Octave était +suspendu à ses lèvres. + +« Tu crois que c’est vrai ? lui cria-t-il d’une voix étranglée. + +-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d’esprit +scientifique pour accepter à l’étourdie une conviction pareille. +D’ailleurs, les preuves sont là, et c’est au fond très simple. » + +La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail. +Octave restait les bras ballants, incapable même d’achever son café, à +plus forte raison d’assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait +besoin de parler pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. + +« Mais... si c’est vrai, c’est absolument renversant !... Sais-tu +qu’un demi-milliard, c’est une fortune énorme ? » + +Marcel releva la tête et approuva : + +« Enorme est le mot. Il n’y en a peut-être pas une pareille en France, +et l’on n’en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou +six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. + +- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de +baronnet ! Ce n’est pas que j’aie jamais ambitionné d’en avoir un, mais +puisque celui-ci arrive, on peut dire que c’est tout de même plus +élégant que de s’appeler Sarrasin tout court. » + +Marcel lança une bouffée de fumée et n’articula pas un mot. Cette +bouffée de fumée disait clairement : « Peuh !... Peuh ! » + +« Certainement, reprit Octave, je n’aurais jamais voulu faire comme +tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s’inventent un +marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre +authentique, bien et dûment inscrit au “Peerage” de Grande-Bretagne et +d’Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop +souvent... » + +La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! » + +« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec +conviction, “le sang est quelque chose”, comme disent les Anglais ! » + +Il s’arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit +sur les millions. + +« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de +mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la +numération, qu’un demi-milliard est un nombre trop considérable pour +que les forces de l’intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idée juste, si elles n’avaient à leur disposition les ressources d’une +représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu’à un homme qui +verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour +payer cette somme ! Ah ! c’est vraiment... singulier de se dire qu’on +est l’héritier d’un demi-milliard de francs ! + +-- Un demi-milliard de francs ! s’écria Marcel, secoué par le mot plus +qu’il ne l’avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en +faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa +rançon ! Il n’en faudrait que dix fois autant !... + +-- Ne va pas t’aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père +!... s’écria Octave du ton d’un homme effrayé. Il serait capable de +l’adopter ! Je vois déjà qu’il rumine quelque projet de sa façon !... +Passe encore pour un placement sur l’Etat, mais gardons au moins la +rente ! + +-- Allons, tu étais fait, sans t’en douter jusqu’ici, pour être +capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, +qu’il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit +droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus +modestes. J’aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à +partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d’or ! » + +Et il se remit au travail. + +Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s’agita si +fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui +dire : + +« Tu ferais mieux d’aller prendre l’air ! Il est évident que tu n’es +bon à rien ce soir ! + +-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- +permission d’abandonner toute espèce de travail. + +Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l’escalier et se trouva dans +la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu’il s’arrêta sous un bec de gaz +pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s’assurer de +nouveau qu’il était bien éveillé. + +« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait +au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m’en +donnerait qu’un par an, comme pension, que la moitié d’un, que le quart +d’un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l’argent ! Je suis sûr que je saurais bien l’employer ! Je ne suis +pas un imbécile, n’est-ce pas ? On a été reçu à l’Ecole centrale !... +Et j’ai un titre encore !... Je saurai le porter ! » + +Il se regardait, en passant, dans les glaces d’un magasin. + +« J’aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du +moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s’il l’était. +Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !... +Baronnet !... C’est drôle, maintenant que c’est venu, il me semble que +je m’y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !... +Tout de même, c’est un fameux rêve ! » + +Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli. +Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha +sur le boulevard. Jadis, il n’en regardait les splendides étalages +qu’avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie. +Maintenant, il s’y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que +tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait. + +« C’est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent +leurs fuseaux, que les manufactures d’Elbeuf tissent leurs draps les +plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le +lustre de l’Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons +grincent, que les chanteuses s’égosillent ! C’est pour moi qu’on dresse +des pur-sang au fond des manèges, et que s’allume le Café Anglais !... +Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? +N’irai-je point visiter ma baronnie de l’Inde ?... Je pourrai bien +quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles +d’ivoire par-dessus le marché !... J’aurai des éléphants !... Je +chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . +Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me +conduire où je voudrai, m’arrêter et repartir à ma fantaisie !... A +propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je +partais pour Douai !... Il y a l’école... Oh ! oh ! l’école ! on peut +s’en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer +une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et +ma soeur dans une pareille circonstance ! » + +Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu’il +partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se +fit transporter à la gare du Nord. + +Dès qu’il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve. + +A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la +maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en +émoi le paisible quartier des Aubettes. + +« Qui donc est malade ? se demandaient les commères d’une fenêtre à +l’autre. + +-- Le docteur n’est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa +lucarne au dernier étage. + +-- C’est moi, Octave !... Descendez m’ouvrir, Francine ! » + +Après dix minutes d’attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison. +Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l’explication de cette visite. + +La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du +mystère. + +Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille +en pleurant de joie. Il lui semblait que l’univers allait être à eux +maintenant, et que le malheur n’oserait jamais s’attaquer à des jeunes +gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tôt fait que les hommes de s’habituer à ces grands +coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que +c’était à lui, en somme, qu’il appartenait de décider de sa destinée et +de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à +Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais +son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que +celui de cette petite maison modeste où sa vie s’écoulait doucement +entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne +voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient +changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla +pas un instant. + +Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les +occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de +son mari, qu’elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. +Ne pouvant partager les bonheurs que l’étude donnait au docteur +Sarrasin, elle s’était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce +travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants +toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir +brillant, s’imaginant qu’il en serait plus heureux. Octave, elle n’en +doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu’il avait +pris rang à l’Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes +ingénieurs s’était transformée dans son esprit en une pépinière +d’hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur +fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière +glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l’établissement de sa +fille. Maintenant, ce qu’elle avait compris de la lettre de son mari, +c’est que ses craintes n’avaient plus de raison d’être. Aussi sa +satisfaction fut- elle complète. + +La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à +faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans +aucun souci de l’avenir, s’était endormie dans un fauteuil. + +Cependant, au moment d’aller prendre un peu de repos : + +« Tu ne m’as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui +as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu’en a-t-il +dit ? + +-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C’est plus qu’un sage, +c’est un stoïque ! Je crois qu’il a été effrayé pour nous de l’énormité +de l’héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas +jusqu’à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison +scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m’a pas caché qu’il eût préféré +un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... + +-- Marcel n’avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en +regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite +fortune, pour certaines natures ! » + +Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles +de sa mère : + +« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant +vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m’as dit un jour, que Marcel +avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel +! » + +Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira. + +III UN FAIT DIVERS + +En arrivant à la quatrième séance du Congrès d’Hygiène, le docteur +Sarrasin put constater que tous ses collègues I’accueillaient avec les +marques d’un respect extraordinaire. Jusque-là, c’était à peine si le +très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la +présidence nominale de l’assemblée, avait daigné s’apercevoir de +l’existence individuelle du médecin français. + +Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer +la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu’on plaçait devant lui. Il gardait +habituellement sa main droite dans l’ouverture de sa redingote +boutonnée -- non pas qu’il eût fait une chute de cheval --, mais +uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les +sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d’Etat. + +Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de +chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait +le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus +follement raide qu’on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d’une +pièce, comme s’il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes +semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades +intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin. + +Lors des premières présentations, le président du Congrès d’Hygiène +avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant +qui aurait pu se traduire ainsi : + +« Bonjour, monsieur l’homme de peu !... C’est vous qui, pour gagner +votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes +?... Il faut que j’aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une +créature aussi éloignée de moi dans l’échelle des êtres !... +Mettez-vous à l’ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. » + +Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et +poussa la courtoisie jusqu’à lui montrer un siège vide à sa droite. +D’autre part, tous les membres du Congrès s’étaient levés. + +Assez surpris de ces marques d’une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu’après réflexion le compte-globules avait +sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu’à +première vue, le docteur Sarrasin s’assit à la place qui lui était +offerte. + +Mais toutes ses illusions d’inventeur s’envolèrent, lorsque Lord +Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres +cervicales telle qu’il pouvait en résulter un torticolis violent pour +Sa Seigneurie : + +« J’apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable +? On me dit que vous “ valez ” vingt et un millions sterling ? » + +Lord Glandover paraissait désolé d’avoir pu traiter avec légèreté +l’équivalent en chair et en os d’une valeur monnayée aussi ronde. Toute +son attitude disait : + +« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n’est pas +bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! » + +Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « valoir » un +sou de plus qu’aux séances précédentes, se demandait comment la +nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de +Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : + +« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ +donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! » + +Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait +le « fait divers » suivant, dont la rédaction révélait suffisamment +l’auteur : + +« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum +Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins +habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton +row, London. L’heureux propriétaire des vingt et un millions sterling, +actuellement déposés à la Banque d’Angleterre, est un médecin français, +le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici +même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à +travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable +roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que +le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques +Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce +soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville +française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l’envoi en +possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en +Cour de Chancellerie. C’est un curieux enchaînement de circonstances +qui a accumulé sur la tête d’un savant français, avec un titre +britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs +indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut +se féliciter qu’un capital aussi considérable tombe en des mains qui +sauront en faire bon usage. » + +Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de +voir la nouvelle rendue publique. Ce n’était pas seulement à cause des +importunités que son expérience des choses humaines lui faisait déjà +prévoir, mais il était humilié de l’importance qu’on paraissait +attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé +personnellement de tout l’énorme chiffre de son capital. Ses travaux, +son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se +trouvaient déjà noyés dans cet océan d’or et d’argent, même aux yeux de +ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, +l’intelligence supérieure et déliée, l’inventeur ingénieux, ils +voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un +Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l’humanité au +lieu d’en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le +même. Lord Glandover avait dit le mot, il « valait » désormais vingt +et un millions sterling, ni plus, ni moins. + +Cette idée l’écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité +toute scientifique, comment était fait un « demi milliardaire », +constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d’une +sorte de tristesse. + +Ce ne fut pourtant qu’une faiblesse passagère. La grandeur du but +auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se +représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il +attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de +Glasgow sur l’_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour +une communication. + +Lord Glandover la lui accorda à l’instant et par préférence même au +docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s’y +serait opposé, quand tous les savants de l’Europe auraient protesté à +la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment +l’intonation toute spéciale de la voix du président. + +« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques +jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui +m’arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la +science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de +l’affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... +Oui, messieurs, il est vrai qu’une somme considérable, une somme de +plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque +d’Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous +dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le +fidéicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n’est +pas à moi que ce capital appartient de droit, c’est à l’Humanité, c’est +au Progrès !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration._) +Ne m’applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je +veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans +beaucoup d’actions humaines, il n’y a pas en celle-ci plus d’amour- +propre que de dévouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! +Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans +réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n’est pas à +moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira +ce budget ?... Je n’ai pas en mes propres lumières une confiance +suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais +juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce +trésor !... » (_Hurrahs. Agitation profonde. Délire général._) + +Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont +montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé +d’apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. +Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à +son rang. Il est parfaitement convaincu, d’ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agréablement, et n’a pas la moindre intention de +réaliser un programme si extravagant. + +« S’il m’est permis, toutefois, reprit l’orateur, quand il eut obtenu +un peu de silence, s’il m’est permis de suggérer un plan qu’il serait +aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. » + +Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention +religieuse. + +« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui +nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel +d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques +déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils +s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et +de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces +agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers +d’infection. Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints +dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd +ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux +plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du +plus puissant des moyens de persuasion... de l’exemple ? Pourquoi ne +réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer +le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques +?... (_Oui ! oui ! c’est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas +ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la +présenter au monde comme un enseignement pratique... » (_Oui ! oui ! +-- Tonnerre d’applaudissements._) + +Les membres du Congrès, pris d’un transport de folie contagieuse, se +serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, +l’enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle. + +« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu’il eut pu réintégrer sa place, +cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l’imagination, +qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé +et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter, +nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description, +nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque +de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous +ne vous étonnerez pas que j’y songe --, à qui la conquête étrangère a +fait une cruelle nécessité de l’exil, trouveraient chez nous l’emploi +de leur activité, l’application de leur intelligence, et nous +apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les +mines d’or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la +jeunesse élevée d’après des principes sages, propres à développer et à +équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles, +nous préparerait des générations fortes pour l’avenir ! » + +Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette +communication. Les applaudissements, les hurrahs, les « hip ! hip ! » +se succédèrent pendant plus d’un quart d’heure. + +Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord +Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en +clignant de l’oeil : + +« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l’octroi, hein +?... Affaire sûre, pourvu qu’elle soit bien lancée et patronnée de noms +choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront +habiter là !... J’espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain, +n’est-ce pas ? » + +Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions +un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu’il +entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l’auteur de la philanthropique proposition qui venait +d’être soumise à l’assemblée. + +« Ce serait, dit-il, l’éternel honneur du Congrès de Brighton qu’une +idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la +concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à +la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l’idée +était suggérée, on s’étonnait presque qu’elle n’eût pas déjà été mise +en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien +de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être +consacrés à un tel essai ! » + +L’orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un +juste hommage à son fondateur, le nom de « Sarrasina ». + +Sa motion était déjà acclamée, lorsqu’il fallut revenir sur le vote, à +la requête du docteur Sarrasin lui-même. + +« Non, dit-il, mon nom n’a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi +d’affubler la future ville d’aucune de ces appellations qui, sous +prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l’être +qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je +demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l’appelions +France-Ville ! » + +On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien +due. + +France-Ville était d’ores et déjà fondée en paroles ; elle allait, +grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le +papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du +projet. + +Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si +différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour +suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune +du fait divers publié par le _Daily Telegraph_. + +Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par +les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du +Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et +figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille +modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta +le 1er novembre à Rotterdam. + +Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et +secrétaire unique de l’_Echo néerlandais_ et traduit dans la langue de +Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes +de la vapeur, au _Mémorial de Brême_. Là, il revêtit, sans changer de +corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en +allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, +après avoir écrit en tête de la traduction : _Eine ubergrosse +Erbschaft_, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et +d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses +: _Correspondance spéciale de Brighton_ ? + +Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion, +l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante _Gazette du Nord_, qui +lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se +contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si +grave personne. + +C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin +son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros +valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le +professeur Schultze, de l’Université d’Iéna. + +Si haut placé que fût un tel personnage dans l’échelle des êtres, il ne +présentait à première vue rien d’extraordinaire. C’était un homme de +quarante-cinq ou six ans, d’assez forte taille ; ses épaules carrées +indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le +peu de cheveux qu’il avait gardés à l’occiput et aux tempes rappelaient +le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s’en échappe, et cependant on +se sent comme gêné sitôt qu’ils vous regardent. La bouche du professeur +Schultze était grande, garnie d’une de ces doubles rangées de dents +formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des +lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les +paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était +visiblement très satisfait pour lui-même. + +Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminée, regarda l’heure à une très jolie pendule de Barbedienne, +singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui +l’entouraient, et dit d’une voix raide encore plus que rude : + +« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente, +dernière heure. Vous le montez aujourd’hui avec vingt-cinq minutes de +retard. La première fois qu’il ne sera pas sur ma table à six heures +trente, vous quitterez mon service à huit. + +-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner +maintenant ? + +-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez +depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne +change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. » + +Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à +écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les _Annalen +für Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater +que ce mémoire avait pour titre : + +_Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents +de dégénérescence héréditaire ?_ + +Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d’un +grand plat de saucisses aux choux, flanqué d’un gigantesque mooss de +bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le +professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu’il savoura avec plus +de complaisance qu’on n’en eût attendu d’un homme aussi sérieux. Puis +il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et +se remit au travail. + +Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier +feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre +un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu’il rompit la +bande de son journal et en commença la lecture, avant de s’endormir. Au +moment où le sommeil semblait venir, l’attention du professeur fut +attirée par un nom étranger, celui de « Langévol », dans le fait +divers relatif à l’héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se +rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n’y +parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il +jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un +ronflement sonore. + +Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et +expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit +le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que, +machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le +répéter. + +Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle +heure il était, il fut illuminé d’un éclair subit. Se jetant alors sur +le journal qu’il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs +fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y +concentrer ses idées, l’alinéa qu’il avait failli la veille laisser +passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau, +car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il +courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près +de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton +poussiéreux qui en formait l’envers. + +Le professeur ne s’était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce +nom tracé d’une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle : + +« _Thérèse Schultze eingeborene Langévol_ » (Thérèse Schultze née +Langévol). + +Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres. + +IV PART A DEUX + +Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare +de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton +row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de +bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six +chaises, d’une table noire, d’innombrables cartons verts et d’un +dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, +étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de +fromage traditionnel en tous les pays de basoche. + +« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même +voix dont il demandait son dîner. + +-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? + +- Le professeur Schultze, d’Iéna, affaire Langévol. » + +Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d’un tuyau +acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille +une communication qu’il n’eut garde de rendre publique. Elle pouvait se +traduire ainsi : + +« Au diable l’affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des +titres ! » + +Réponse du jeune clerc : + +« C’est un homme d’apparence “respectable”. Il n’a pas l’air agréable, +mais ce n’est pas la tête du premier venu. » + +Nouvelle exclamation mystérieuse : + +« Et il vient d’Allemagne ?... + +-- Il le dit, du moins. » + +Un soupir passa à travers le tuyau : + +« Faites monter. + +- Deux étages, la porte en face », dit tout haut le clerc en indiquant +un passage intérieur. + +Le professeur s’enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se +trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait +en lettres noires sur un fond de cuivre. + +Ce personnage était assis devant un grand bureau d’acajou, dans un +cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges +cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon +l’habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter +des dossiers pendant cinq minutes, afin d’avoir l’air très occupé. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s’était placé +auprès de lui : + +« Monsieur, dit-il, veuillez m’apprendre rapidement ce qui vous amène. +Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner +qu’un très petit nombre de minutes. » + +Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu’il +s’inquiétait assez peu de la nature de cet accueil. + +« Peut-être trouverez-vous bon de m’accorder quelques minutes +supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m’amène. + +-- Parlez donc, monsieur. + +-- Il s’agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc, +et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en +1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l’armée de +Brunswick et mort en 1814. J’ai en ma possession trois lettres de mon +grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son +passage à la maison, après la bataille d’Iéna, sans compter les pièces +dûment légalisées qui établissent ma filiation. » + +Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu’il +donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il +est vrai que c’était le seul point où il était inépuisable. En effet, +il s’agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité +de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S’il +poursuivait l’idée de réclamer cette succession, c’était surtout pour +l’arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque +inepte usage !... Ce qu’il détestait dans son adversaire, c’était +surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n’insisterait pas +assurément, etc. Mais l’idée qu’un prétendu savant, qu’un Français +pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises, +le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses +droits à outrance. + +A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre +cette digression politique et l’opulente succession. Mais Mr. Sharp +avait assez l’habitude des affaires pour apercevoir le rapport +supérieur qu’il y avait entre les aspirations nationales de la race +germanique en général et les aspirations particulières de l’individu +Schultze vers l’héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même +ordre. + +D’ailleurs, il n’y avait pas de doute possible. Si humiliant qu’il pût +être pour un professeur à l’Université d’Iéna d’avoir des rapports de +parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu’une +aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de +ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d’un degré +secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des +droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la +possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et, +dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l’avantage de +Billows, Green et Sharp : celle de transformer l’affaire Langévol, déjà +belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du +_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbré, +d’actes, de pièces de toute nature s’étendit devant les yeux de l’homme +de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé +par lui, Sharp, dans l’intérêt de ses deux clients, et qui lui +rapporterait, à lui Sharp, presque autant d’honneur que de profit. + +Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur +Sarrasin, lui donna les preuves à l’appui et lui insinua que, si +Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti +avantageux pour le professeur de l’apparence de droits -- « apparences +seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient +pas à un bon procès » --, que lui donnait sa parenté avec le docteur, +il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient +tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient +aussi, en cette occasion, des droits d’ordre différent, mais bien plus +impérieux, à la reconnaissance du professeur. + +Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du +raisonnement de l’homme d’affaires. Il lui mit sur ce point l’esprit en +repos, sans toutefois rien préciser. + +Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d’examiner son affaire à +loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n’était plus +question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se +disait si avare ! + +Herr Schultze se retira, convaincu qu’il n’avait aucun titre suffisant +à faire valoir sur l’héritage de la Bégum, mais persuadé cependant +qu’une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu’elle +était toujours méritoire, ne pouvait, s’il savait bien s’y prendre, que +tourner à l’avantage de la première. + +L’important était de tâter l’opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche +télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq +heures le savant français dans le cabinet du solicitor. + +Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s’étonna Mr. Sharp +l’incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui +déclara en toute loyauté qu’en effet il se rappelait avoir entendu +parler traditionnellement, dans sa famille, d’une grand-tante élevée +par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait +mariée en Allemagne. Il ne savait d’ailleurs ni le nom ni le degré +précis de parenté de cette grand-tante. + +Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées +dans des cartons qu’il montra avec complaisance au docteur. + +Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et +les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la +vérité, on n’était pas obligé de faire à la partie adverse l’aveu de +cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, +dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de +Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et +qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la +vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption... +D’autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des +archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de +pièces authentiques, ne craindrait pas d’en inventer d’imaginaires. Il +fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations +n’assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de +terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du +docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues +vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant +considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une +compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et +épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre +avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de +Chancellerie et ne s’était terminé que faute de fonds : intérêts et +capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports, +procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question +pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à +la Banque... + +Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il +s’arrêterait. Sans accepter pour parole d’évangile tout ce qu’il +entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme +un voyageur penché à l’avant d’un navire voit le port où il croyait +entrer s’éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il +se disait qu’il n’était pas impossible que cette fortune, tout à +l’heure si proche et d’un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer +à l’état gazeux et s’évanouir ! + +« Enfin que faire ? » demanda-t-il au solicitor. + +Que faire ?... Hem !... C’était difficile à déterminer. Plus difficile +encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s’arranger. Lui, +Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente +justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément +un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d’autant plus +sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans +quelques années d’être en possession de cet héritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !... + +Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans +sa confiance et convaincu qu’il allait, ou falloir entamer une série +d’interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d’en éprouver +quelque regret. + +Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé +son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n’avait jamais +entendu parler d’une Thérèse Langévol, contestait formellement +l’existence d’une branche allemande de la famille et se refusait à +toute transaction. + +Il en restait donc au professeur, s’il croyait ses droits bien établis, +qu’à « plaider ». Mr. Sharp, qui n’apportait en cette affaire qu’un +désintéressement absolu, une véritable curiosité d’amateur, n’avait +certes pas l’intention de l’en dissuader. Que pouvait demander un +solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la +cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, +en était ravi. S’il n’avait pas craint de faire au professeur Schultze +une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement +jusqu’à lui indiquer un de ses confrères, qu’il pût charger de ses +intérêts... Et certes le choix avait de l’importance ! La carrière +légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et +les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front +!... + +« Si le docteur français voulait s’arranger, combien cela coûterait-il +? » demanda le professeur. + +Homme sage, les paroles ne pouvaient l’étourdir ! Homme pratique, il +allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp +fut un peu déconcerté par cette façon d’agir. Il représenta à Herr +Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu’on n’en +pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour +amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses +afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt +à une transaction. + +« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en à moi et je réponds de tout. + +-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j’aimerais savoir à quoi m’en +tenir. » + +Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le +solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là- +dessus carte blanche. + +Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp, +lui demanda avec tranquillité s’il avait quelques nouvelles sérieuses à +lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l’informa +qu’un examen sérieux l’avait convaincu que le mieux serait peut-être de +couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce +prétendant nouveau. C’était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors +eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- +propre à régler rapidement cette affaire, qu’il considérait avec des +yeux presque paternels. + +Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement +assez sages. Il s’était si bien habitué depuis quelques jours à l’idée +de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu’il subordonnait +tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir +l’exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu +familier d’ailleurs avec les questions légales et financières, et sans +être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché +de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de +passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte +blanche à Mr. Sharp et repartit. + +Le solicitor avait obtenu ce qu’il voulait. Il était bien vrai qu’un +autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d’entamer et de +prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une +grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n’était pas de ces gens qui font +des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile +d’opérer d’un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le +saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir +que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée +d’arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à +l’un et à l’autre que la partie adverse ne voulait décidément rien +entendre, et que, par surcroît, il était question d’un troisième +candidat alléché par l’odeur... + +Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s’élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce +n’était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations, +fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l’hameçon, tant +il craignait qu’au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît +casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu. +Dès le premier jour, comme il l’avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s’épargner les ennuis d’un procès, avait été prêt +pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment +psychologique, selon l’expression célèbre, était arrivé, ou que, dans +son langage moins noble, son client était « cuit à point », il +démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate. + +Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait +de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun +deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que +l’excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. + +Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu’il +vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore +superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu’à signer, il +aurait voté par-dessus le marché des statues d’or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du +Royaume-Uni. + +Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer +de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s’était rendu. +Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s’assurer en frémissant +qu’avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur +Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt +terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d’un partage +égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent +mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement +définitif, aussitôt après l’accomplissement des formalités légales. + +Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo- +saxonne, cette étonnante affaire. + +On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami +Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur +Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : « +_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n’y a encore que nous !... » + +La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un +pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en +effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d’accepter tout +arrangement quelconque ! Et que n’aurait-on pu faire avec un homme +comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien +certainement, visionnaire ! + +Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une +ville française dans des conditions d’hygiène morale et physique +propres à développer toutes les qualités de la race et à former de +jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui +paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la +loi de progrès qui décrétait l’effondrement de la race latine, son +asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition +totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être +tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de +réalisation, à plus forte raison si l’on pouvait croire à son succès. +Il appartenait donc à tout Saxon, dans l’intérêt de l’ordre général et +pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s’il le pouvait, +une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se +présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ +de chimie à l’Université d’Iéna, connu par ses nombreux travaux +comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était +prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était +clair enfin qu’il était particulièrement désigné par la grande force +constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces +pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été +arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu’un jour +les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du +docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait +celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur. +C’était l’instrument qu’il lui fallait. + +D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ; +il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait +pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se +fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. +Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu’ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà +l’implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international +d’Hygiène et en suivit assidûment les séances. C’est au sortir de cette +assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur +Sarrasin lui- même, l’entendirent un jour faire cette déclaration : +qu’il s’élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale. + +« J’espère, ajouta-t-il, que l’expérience que nous ferons sur elle +servira d’exemple au monde ! » + +Le bon docteur Sarrasin, si plein d’amour qu’il fût pour l’humanité, +n’en était pas à avoir besoin d’apprendre que tous ses semblables ne +méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces +paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu’aucune menace ne +devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour +l’inviter à l’aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune +Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le +docteur ajoutait : + +« Nous aurons besoin d’hommes forts et énergiques, de savants actifs, +non seulement pour édifier, mais pour nous défendre », Marcel lui +répondit : + +« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la +fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en +temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, +que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d’Alsacien me donne le droit +de m’occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout +dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques +années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin +comme de près, je n’aurai qu’une pensée : travailler pour vous, et, par +conséquent, servir la France. » + +V LA CITE DE L’ACIER + +Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l’héritage +de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est +transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l’Oregon, à dix lieues +du littoral du Pacifique. Là s’étend un district vague encore, mal +délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une +sorte de Suisse américaine. + +Suisse, en effet, si l’on ne regarde que la superficie des choses, les +pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui +séparent de longues chaînes de hauteurs, l’aspect grandiose et sauvage +de tous les sites pris à vol d’oiseau. + +Mais cette fausse Suisse n’est pas, comme la Suisse européenne, livrée +aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce +n’est qu’un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins +séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille. + +Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l’oreille aux bruits +de la nature, il n’entend pas, comme dans les sentiers de l’Oberland, +le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne. +Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol +soit machiné comme les dessous d’un théâtre, que ces roches +gigantesques sonnent creux et qu’elles peuvent d’un moment à l’autre +s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs. + +Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s’enroulent aux flancs +des montagnes. Sous les touffes d’herbes jaunâtres, de petits tas de +scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des +yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté +par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante, +gouffre sans fond, pareil au cratère d’un volcan éteint. L’air est +chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un +oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de +mémoire d’homme on n’y a vu un papillon. + +Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent +se fondre dans la plaine, s’ouvre, entre deux chaînes de collines +maigres, ce qu’on appelait jusqu’en 1871 le « désert rouge », à cause +de la couleur du sol, tout imprégné d’oxydes de fer, et ce qu’on +appelle maintenant Stahlfield, « le champ d’acier ». + +Qu’on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol +sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque +ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et +le mouvement, la nature n’avait rien fait ; mais l’homme a déployé tout +à coup une énergie et une vigueur sans égales. + +Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, +apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population +de rudes travailleurs. + +C’est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts, +inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse +sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers +percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés +d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est +voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides +éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui +d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus grave. + +Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande, la +propriété personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie +d’Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand +travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons +des deux mondes. + +Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse +et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour +la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et pour la +Chine, mais surtout pour l’Allemagne. + +Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une +ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de +terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la +plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en +former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur +écrasante supériorité une célébrité universelle. + +Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses +propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, +il en fait des canons. + +Ce qu’aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le +réaliser. En France, on obtient des lingots d’acier de quarante mille +kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent +tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d’acier de cinq +cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites : +demandez-lui un canon d’un poids quelconque et d’une puissance quelle +qu’elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, +dans les délais convenus. + +Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent +cinquante millions de 1871 n’aient fait que le mettre en appétit. + +En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort +lorsqu’on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n’y a pas à +dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des +dimensions sans précédent, mais, s’ils sont susceptibles de se +détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais. L’acier de Stahlstadt +semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des +légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu’il y a de +sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot. + +Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé +avec un soin jaloux. + +Dans ce coin écarté de l’Amérique septentrionale, entouré de déserts, +isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles +des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait +vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la +république des Etats-Unis. + +En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de +franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la +ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable +vous repousserait. Il faut descendre dans l’un des faubourgs. Vous +n’entrerez dans la Cité de l’Acier que si vous avez la formule magique, +le mot d’ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, +signée et paraphée. + +Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un +matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à +l’auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied +vers la porte la plus voisine du village. + +C’était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la +mode des pionniers américains, d’une vareuse lâche, d’une chemise de +laine sans col et d’un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de +grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, +comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était +imprégnée, et marchait d’un pas élastique en sifflotant dans sa barbe +brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une +feuille imprimée et fut aussitôt admis. + +« Votre ordre porte l’adresse du contremaître Seligmann, section K, +rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n’avez qu’à suivre le +chemin de ronde, sur votre droite, jusqu’à la borne K, et à vous +présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous +entrez dans un autre secteur que le vôtre », ajouta-t-il au moment où +le nouveau venu s’éloignait. + +Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et +s’engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé, +sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre +la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait +d’abord la double ligne d’un chemin de fer de ceinture ; puis une +seconde muraille s’élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui +indiquait la configuration de la Cité de l’Acier. + +C’était celle d’une circonférence dont les secteurs, limités en guise +de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants +les uns des autres, quoique enveloppés d’un mur et d’un fossé communs. + +Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du +chemin, en face d’une porte monumentale que surmontait la même lettre +sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge. + +Cette fois, au lieu d’avoir affaire à un soldat, il se trouvait en +présence d’un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée. + +L’invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : + +« Tout droit. Neuvième rue à gauche. » + +Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva +enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était +l’axe. De chaque côté s’allongeaient à angle droit des files de +constructions uniformes. + +Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments +gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des +monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était +sans doute blasé sur le spectacle, car il n’y prêta pas la moindre +attention. + +En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l’atelier 743, et il arriva +dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du +contremaître Seligmann. + +Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et, +reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : + +« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune +? + +-- L’âge ne fait rien, répondit l’autre. J’ai bientôt vingt-six ans, et +j’ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis +vous montrer les certificats sur la présentation desquels j’ai été +engagé à New York par le chef du personnel. » + +Le jeune homme parlait l’allemand non sans facilité, mais avec un léger +accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître. + +« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci. + +-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers +qui sont en règle. » + +Il tira d’un portefeuille de cuir et montra au contremaître un +passeport, un livret, des certificats. + +« C’est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n’ai plus qu’à vous +désigner votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement +de documents officiels. + +Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu’il copia sur +la feuille d’engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom +portant le numéro 57938, et ajouta : + +« Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures, +présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l’enceinte +extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre +numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, +en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l’atelier +et qui n’est ouvert qu’à cet instant. + +-- Je connais le système... Peut-on loger dans l’enceinte ? demanda +Schwartz. + +-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l’extérieur, mais vous +pourrez prendre vos repas à la cantine de l’atelier pour un prix très +modéré. Votre salaire est d’un dollar par jour en débutant. Il +s’accroît d’un vingtième par trimestre... L’expulsion est la seule +peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par +l’ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement... +Commencez-vous aujourd’hui ? + +-- Pourquoi pas ? + +-- Ce ne sera qu’une demi-journée », fit observer le contremaître en +guidant Schwartz vers une galerie intérieure. + +Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et +pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme +par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d’une gare de +premier ordre. Schwartz, en la mesurant d’un coup d’oeil, ne put +retenir un mouvement d’admiration professionnelle. + +De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d’énormes colonnes +cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles +de Saint-Pierre de Rome, s’élevaient du sol jusqu’à la voûte de verre +qu’elles transperçaient de part en part. C’étaient les cheminées +d’autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait +cinquante sur chaque rangée. + +A l’une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des +trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les +fours. A l’autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformée en acier. + +L’opération du « puddlage » a pour but d’effectuer cette +métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d’un long crochet +de fer, s’y livraient avec activité. + +Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d’un revêtement de +scories, y étaient d’abord portés à une température élevée. Pour +obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt +qu’elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l’acier, ce carbure de +fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son +congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l’on avait soin de +maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du +bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse +métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; +puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les +scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre +boules ou « loupes » spongieuses, qu’il livrait, une à une, aux +aides-marteleurs. + +C’est dans l’axe même de la halle que se poursuivait l’opération. En +face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en +mouvement par la vapeur d’une chaudière verticale logée dans la +cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap +de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de +cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie prenait +au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la +soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme +masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont +elle s’était chargée, au milieu d’une pluie d’étincelles et +d’éclaboussures. + +Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une +fois réchauffée, la rebattre de nouveau. + +Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement +incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la +basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes +rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces +grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait +presque un enfant. + +De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une +température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes, +rester plusieurs heures l’oeil fixé sur ce fer incandescent qui +aveugle, c’est un régime terrible et qui use son homme en dix ans. + +Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu’il était capable de le +supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, +exhibant un torse d’athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes +leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commença à manoeuvrer. + +Voyant qu’il s’acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne +tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau. + +Le jeune ouvrier continua, jusqu’à l’heure du dîner, de puddler des +blocs de fonte. Mais, soit qu’il apportât trop d’ardeur à l’ouvrage, +soit qu’il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel +qu’exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las +et défaillant. Défaillant au point que le chef d’équipe s’en aperçut. + +« Vous n’êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et +vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, +qu’on ne vous accordera pas plus tard. » Schwartz protesta. Ce n’était +qu’une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... + +Le chef d’équipe n’en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut +immédiatement appelé chez l’ingénieur en chef. + +Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d’un +ton inquisitorial : + +« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? » + +Schwartz baissait les yeux tout confus. + +« Je vois bien qu’il faut l’avouer, dit-il. J’étais employé à la +coulée, et c’est dans l’espoir d’augmenter mon salaire que j’avais +voulu essayer du puddlage ! + +-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l’ingénieur en haussant les +épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu’un homme de +trente-cinq ne fait qu’exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, +au moins ? + +-- J’étais depuis deux mois à la première classe. + +-- Vous auriez mieux fait d’y rester, en ce cas ! Ici, vous allez +commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer +heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! » + +L’ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une +dépêche et dit : + +« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au +secteur O, bureau de l’ingénieur en chef. Il est prévenu. » + +Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur +K l’accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé, +accepté, adressé à un chef d’atelier, qui l’introduisit dans une salle +de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique. + +« Ce n’est qu’une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui +dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis +aux halles de coulée de gros canons. » + +La « petite » galerie n’en avait pas moins cent cinquante mètres de +long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l’estime de Schwartz, +chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou +par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux. + +Les moules destinés à recevoir l’acier en fusion étaient allongés dans +l’axe de la galerie, au fond d’une tranchée médiane. De chaque côté de +la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à +volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces +énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait +le chemin de fer qui apportait les blocs d’acier fondu, à l’autre celui +qui emportait les canons sortant du moule. + +Près de chaque moule, un homme armé d’une tige en fer surveillait la +température à l’état de la fusion dans les creusets. + +Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient +portés là à un degré singulier de perfection. + +Le moment venu d’opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le +signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d’un pas égal et +rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les +épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer +devant chaque four. + +Un officier armé d’un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde +en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de +tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre +réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des +pentes douces, jusqu’à une cuvette en entonnoir, placée directement +au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, +un creuset, tiré du feu à l’aide d’une pince, était suspendu à la barre +de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet +commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient +en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit +correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et +brûlant. + +Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée +fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours +agissaient successivement de même. + +La précision était si extraordinaire, qu’au dixième de seconde fixé par +le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d’un +mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une +discipline inflexible, la force de l’habitude et la puissance d’une +mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. + +Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt +accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu +importante et reconnu excellent praticien. Son chef d’équipe, à la fin +de la journée, lui promit même un avancement rapide. + +Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et +de l’enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à +l’auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant +bientôt à un groupe d’habitations qu’il avait remarquées dans la +matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui +« recevait des pensionnaires ». + +Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la +recherche d’une brasserie. Il s’enferma dans sa chambre, tira de sa +poche un fragment d’acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage, +et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis, +il les examina avec un soin singulier, à la lueur d’une lampe fumeuse. + +Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta +les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce +qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une +langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre : + +« 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n’y a rien de particulier dans +le mode de puddlage, si ce n’est, bien entendu, le choix de deux +températures différentes et relativement basses pour la première +chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff. +Quant à la coulée, elle s’opère suivant le procédé Krupp, mais avec une +égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment +musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront +atteindre à cette perfection : l’oreille leur manque, sinon la +discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les +premiers danseurs du monde. Jusqu’ici donc, rien de mystérieux dans les +succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de +minerai que j’ai recueillis dans la montagne sont sensiblement +analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément +très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non +plus d’anormal. Il n’est pas douteux que la fabrication Schultze ne +prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout +mélange étranger et ne les emploie qu’à l’état de pureté parfaite. Mais +c’est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour +être en possession de tous les éléments du problème, qu’à déterminer la +composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et +les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs +convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions +pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n’ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l’organisme +central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret ! +Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas +craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze, +lorsqu’il est entré en possession de son héritage ? » + +Sur ces points d’interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée, +se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut +l’être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe +et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait +être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se +succédaient en cadence et faisaient : + +« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... » + +Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps, +comme absorbé dans la solution d’un problème difficile. + +« Ah ! s’écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s’en mêlerait, je +découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu’il peut +méditer contre France-Ville ! » + +Schwartz s’endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais, +dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur +ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien +que Jeanne, depuis qu’il l’avait quittée, fût devenue une jeune +demoiselle. Ce phénomène s’explique aisément par les lois ordinaires de +l’association des idées : l’idée du docteur renfermait celle de sa +fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt +Marcel Bruckmann, s’éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée, +il ne s’en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de +l’excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. + +VI LE PUITS ALBRECHT + +Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l’hospitalité à Marcel +Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d’un mineur tué +quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du +houilleur une bataille de tous les instants. L’usine lui servait une +petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le +mince produit d’une chambre meublée et le salaire que lui apportait +tous les dimanches son petit garçon Carl. + +Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère +pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces +portes d’air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en +forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à +bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu’il +pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît +une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé +de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors. + +La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres +au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle +auprès de sa porte d’air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et +pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des +hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. + +Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu’il +sortait du puits, son aspect n’était pas précisément celui d’un jeune +« gommeux ». Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un +ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle +généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d’eau +chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de +gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu’elle tirait des +profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu’au +soir, elle ne se lassait pas d’admirer son garçon, le trouvant le plus +beau du monde. + +Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n’était pas plus +laid qu’un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, +allaient bien à son teint d’une blancheur excessive ; mais sa taille +était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi +anémique qu’une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules +du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé +une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique. + +Au moral, c’était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec +une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel, +l’habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté +vaincue donnent à tous les mineurs sans exception. + +Son grand bonheur était de s’asseoir auprès de sa mère, à la table +carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un +carton une multitude d’insectes affreux qu’il rapportait des entrailles +de la terre. L’atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale, +peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont +leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et +de flocons amorphes. C’est ce que l’ingénieur Maulesmulhe, amoureux +d’entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour +chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen. +Perspective dorée, qui avait d’abord amené le garçonnet à explorer avec +soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait +fait de lui un collectionneur. Aussi, c’était pour son propre compte +qu’il recherchait maintenant les insectes. + +Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux +cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec +deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s’il fallait l’en +croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux +aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait +pourtant qu’avec admiration. + +Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l’écurie, un vieux +philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du +niveau de la mer, et qui n’avait jamais revu la lumière du jour. Il +était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son +labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche, +en traînant son wagon, sans jamais se tromper d’un pas ! Comme il +s’arrêtait à point devant les portes d’air, afin de laisser l’espace +nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et +soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si +caressant, si tendre ! + +« Je vous assure, mère, qu’il me donne réellement un baiser en +frottant sa joue contre la mienne, quand j’avance ma tête auprès de +lui, disait Carl. Et c’est très commode, savez vous, que Blair-Athol +ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s’il est nuit ou jour, soir ou matin ! » + +Ainsi bavardait l’enfant, et dame Bauer l’écoutait avec ravissement. +Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l’affection que lui +portait son garçon, et ne manquait guère, à l’occasion, de lui envoyer +un morceau de sucre. Que n’aurait-elle pas donné pour aller voir ce +vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter +l’emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de +l’encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après +l’explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et +il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait +son fils. + +Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d’où +son mari n’était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de +cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le +long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans +laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues +aux poulies d’acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment +de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de +fois elle s’était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme +corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du +gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +était familière avec le bruit et l’activité de cette porte infernale ! +Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les +accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs, +elle les avait tous vus et revus à la tâche ! + +Ce qu’elle n’avait pu voir et ce qu’elle voyait bien, pourtant, par les +yeux du coeur, c’est ce qui se passait, lorsque la benne s’était +engloutie, emportant la grappe humaine d’ouvriers, parmi eux son mari +jadis, et maintenant son unique enfant ! + +Elle entendait leurs voix et leurs rires s’éloigner dans la profondeur, +s’affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui +s’enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s’empresser de +mettre pied à terre ! + +Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l’un à +droite, l’autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les +piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers +le bloc de houille qu’il s’agit d’attaquer ; les remblayeurs s’occupant +à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont +été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent +les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies, +posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes... + +Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard +à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent +à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se +dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par +la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !... + +Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une +armée de mineurs demi-nus s’agitant, causant, travaillant à la lueur de +leurs lampes de sûreté !... + +Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était +seule, songeuse, au coin de son feu. + +Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une +qu’elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait +et refermait la porte. + +Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la +bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la +benne. Il se rendait à l’écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il +lui servait son souper d’avoine et sa provision de foin ; puis il +mangeait à son tour le petit dîner froid qu’on lui descendait de +là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds, +avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et +s’endormait sur la litière de paille. + +Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait +à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl ! + +« Savez-vous, mère, ce que m’a dit hier M. l’ingénieur Maulesmulhe ? +Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d’arithmétique +qu’il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne +d’arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il +paraît qu’on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, +et il aura fort à faire pour tomber juste ! + +-- Vraiment ! s’écriait dame Bauer enchantée, M. l’ingénieur +Maulesmulhe a dit cela ! » + +Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des +galeries, tandis que l’ingénieur, carnet en main, relevait les +chiffres, et, l’oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de +la percée. + +« Malheureusement, reprit Carl, je n’ai personne pour m’expliquer ce +que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j’ai bien peur de mal +répondre ! » + +Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla +de la conversation pour dire à l’enfant : + +« Si tu veux m’indiquer ce qui t’embarrasse, je pourrai peut-être te +l’expliquer. + +-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité. + +-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n’apprenne rien aux +cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est +très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! » + +Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de +papier blanc, s’installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui +l’arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté, +que Carl, émerveillé, n’y trouva plus la moindre difficulté. + +A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son +pensionnaire, et Marcel se prit d’affection pour son petit camarade. + +Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n’avait pas +tardé à être promu d’abord à la seconde, puis à la première classe. +Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs, +après son souper, il se rendait au cours professé par l’ingénieur +Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il +abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides, +que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à +l’usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de +toute la Cité de l’Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la +fin du trimestre, portait cette mention formelle : + +« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je +dois signaler ce sujet à l’administration centrale, comme tout à fait +“hors ligne” sous le triple rapport des connaissances théoriques, de +l’habileté pratique et de l’esprit d’invention le plus caractérisé. » + +Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever +d’appeler sur Marcel l’attention de ses chefs. Cette circonstance ne +manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard : +malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. + +Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d’entendre sonner dix heures +sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer +si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl +aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son +anxiété, Marcel s’offrit d’aller aux nouvelles, et partit dans la +direction du puits Albrecht. + +En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur +demander s’ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une +réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (« Bonne +sortie ! ») qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel +poursuivit sa promenade. + +Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L’aspect n’en était +pas tumultueux et animé comme il l’est dans la semaine. C’est à peine +si une jeune « modiste » -- c’est le nom que les mineurs donnent +gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train +de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour +férié, à la gueule du puits. + +« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? » demanda +Marcel à ce fonctionnaire. + +L’homme consulta sa liste et secoua la tête. + +« Est-ce qu’il y a une autre sortie de la mine ? + +-- Non, c’est la seule, répondit le marqueur. La “fendue”, qui doit +affleurer au nord, n’est pas encore achevée. + +-- Alors, le garçon est en bas ? + +-- Nécessairement, et c’est en effet extraordinaire, puisque, le +dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester. + +-- Puis-je descendre pour m’informer ?... + +-- Pas sans permission. + +-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. + +-- Pas d’accident possible le dimanche ! + +-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu’est devenu cet +enfant ! + +-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si +toutefois il s’y trouve... » + +Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise +aussi raide que du fer-blanc, s’était heureusement attardé à ses +comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite +l’inquiétude de Marcel. + +« Nous allons voir ce qu’il en est », dit-il. + +Et, donnant l’ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer +du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. + +« N’avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils +pourraient devenir utiles... + +-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. +» + +Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils +aux fontaines que les marchands de « coco » portent à Paris sur le +dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec +les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l’embouchure de corne se +place entre les dents. On les remplit à l’aide de soufflets spéciaux, +construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une +pince de bois, on peut ainsi, muni d’une provision d’air, pénétrer +impunément dans l’atmosphère la plus irrespirable. + +Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s’accrochèrent à la +benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés +par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s’enfonçant +dans les profondeurs de la terre. + +« Pour un homme qui n’est pas de la partie vous n’avez pas froid aux +yeux, disait le contremaître. J’ai vu des gens ne pas pouvoir se +décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la +benne ! + +-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est +vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. » + +On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- +point d’arrivée, n’avait point vu le petit Carl. + +On se dirigea vers l’écurie. Les chevaux y étaient seuls et +paraissaient même s’ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la +conclusion qu’il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par +lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était +pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d’une +étrille, son livre d’arithmétique. + +Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n’était plus là, nouvelle +preuve que l’enfant devait être dans la mine. + +« Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais +c’est peu probable ! Qu’aurait-il été faire dans les galeries +d’exploitation, un dimanche ? + +-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir ! +répondit le gardien. C’est une vraie passion chez lui ! » + +Le garçon de l’écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette +supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. + +Il ne restait donc plus qu’à commencer des recherches régulières. On +appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la +besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, +commença l’exploration des galeries de second et de troisième ordre qui +lui avaient été dévolues. + +En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées +en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, +il n’y avait la moindre trace d’éboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un +appétit grandissant, inclinait vers l’opinion que l’enfant pouvait +avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais +Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches. + +« Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région +pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails +avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux +confins des continents arctiques. + +-- C’est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l’amincissement +de la couche exploitable, répondit le contremaître. + +-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c’est là qu’il faut chercher ! +» reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent. + +Ils ne tardèrent pas à atteindre l’orifice de galeries qui devaient, en +effet, à en juger par l’aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir +été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis +quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les +arrêtant, leur dit : + +« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ? + +-- Tiens ! c’est vrai ! répondirent ses compagnons. + +-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi +étourdi. Il y a sûrement ici de l’acide carbonique !... Voulez-vous me +permettre d’enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître. + +-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. » + +Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une +allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle +s’éteignit aussitôt. + +« J’en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l’air, se +maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de +ceux qui n’ont pas d’appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous +poursuivrons seuls la recherche. » + +Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun +entre leurs dents l’embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince +sur leurs narines et s’enfoncèrent dans une succession de vieilles +galeries. + +Un quart d’heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l’air +des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient. + +A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès. +Une petite lueur bleuâtre, celle d’une lampe électrique, se montra au +loin dans l’ombre. Ils y coururent... + +Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le +pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet, +disaient, avec son attitude, ce qui s’était passé. + +Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s’était baissé et +avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique. + +Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort +remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait +une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame +Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l’était de +son mari. + +VII LE BLOC CENTRAL + +Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la +section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n° +41902, âgé de treize ans, « trappeur » à la galerie 228, était due à +l’asphyxie résultant de l’absorption par les organes respiratoires +d’une forte proportion d’acide carbonique. + +Un autre rapport non moins lumineux de l’ingénieur Maulesmulhe avait +exposé la nécessité de comprendre dans un système d’aération la zone B +du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère +par une sorte de distillation lente et insensible. + +Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l’autorité compétente +le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe +Johann Schwartz. + +Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre +son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un +ordre imprimé à son adresse : + +« Le nommé Schwartz se présentera aujourd’hui à dix heures au bureau +du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue +d’extérieur. » + +« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent +! » + +Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et +dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance +de l’organisation générale de la cité suffisante pour savoir que +l’autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De véritables légendes s’étaient répandues à cet égard. On disait +que des indiscrets, ayant voulu s’introduire par surprise dans cette +enceinte réservée, n’avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés +y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies +maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels +à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de +mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment... Un chemin +de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne +de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... +Il s’y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages +mystérieux venaient s’asseoir et participer aux délibérations... + +Sans ajouter plus de foi qu’il ne fallait à tous ces récits Marcel +savait qu’ils étaient, en somme, l’expression populaire d’un fait +parfaitement réel : l’extrême difficulté qu’il y avait à pénétrer dans +la division centrale. De tous les ouvriers qu’il connaissait -- et il +avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, +parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi +les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n’avait jamais franchi la porte A. + +C’est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime +qu’il s’y présenta à l’heure indiquée. Il put bientôt s’assurer que les +précautions étaient des plus sévères. + +Et d’abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d’un uniforme +gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la +loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d’un +couvent cloîtré, avait deux portes, l’une à l’extérieur, l’autre +intérieure, qui ne s’ouvraient jamais en même temps. + +Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester +aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux +acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux. + +Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans +mot dire. + +Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte +s’ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau. + +Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques +chaises, d’un tableau noir et d’une large planche à épures, garnie de +tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par +de hautes fenêtres à vitres dépolies. + +Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent +dans la salle. + +« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l’un d’eux. Nous +allons vous examiner et voir s’il y a lieu de vous admettre à la +division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? » + +Marcel se déclara modestement prêt à l’épreuve. + +Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions +sur la chimie, sur la géométrie et sur l’algèbre. Le jeune ouvrier les +satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses. +Les figures qu’il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes, +aisées, élégantes. Ses équations s’alignaient menues et serrées, en +rangs égaux comme les lignes d’un régiment d’élite. Une de ses +démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, +qu’ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il +l’avait apprise. + +« A Schaffouse, mon pays, à l’école primaire. + +-- Vous paraissez bon dessinateur ? + +-- C’était ma meilleure partie. + +-- L’éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable ! +dit l’un des examinateurs à l’autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une +coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez +bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et +hors ligne_... » + +Marcel, resté seul, se mit à l’ouvrage avec ardeur. + +Quand ses juges rentrèrent, à l’expiration du délai de rigueur, ils +furent si émerveillés de son épure, qu’ils ajoutèrent à la mention +promise : _Nous n’avons pas un autre dessinateur de talent égal_. + +Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le +même cérémonial, c’est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du +directeur général. + +« Vous êtes présenté pour l’un des ateliers de dessin à la division +des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre +aux conditions du règlement ? + +-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu’elles sont +acceptables. + +-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre +engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir +que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous +êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous +les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé +aux sous-officiers d’une armée active, et vous pouvez, par un +avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous +engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez +dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre +correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie +comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. » + +« Bref, je suis en prison », pensa Marcel. + +Puis, il répondit très simplement : + +« Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m’y soumettre. + +-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur +au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas, +vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n’avez pas vos +effets avec vous ? + +-- Non, monsieur. Ignorant ce qu’on me voulait, je les ai laissés chez +mon hôtesse. + +-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. » + +« J’ai bien fait, pensa Marcel, d’écrire mes notes en langage chiffré +! On n’aurait eu qu’à les trouver !... » + +Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au +quatrième étage d’un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu +prendre une première idée de sa vie nouvelle. + +Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu’il l’aurait cru +d’abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- +étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail. +Pour essayer de s’égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie +automatique, plusieurs d’entre eux avaient formé un orchestre et +faisaient tous les soirs d’assez bonne musique. Une bibliothèque, un +salon de lecture offraient à l’esprit de précieuses ressources au point +de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient +obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à +des concours fréquents. Mais la liberté, l’air manquaient dans cet +étroit milieu. C’était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et +à l’usage d’hommes faits. L’atmosphère ambiante ne laissait donc pas de +peser sur ces esprits, si façonnés qu’ils fussent à une discipline de +fer. + +L’hiver s’acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s’était donné corps +et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès +extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les +maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au +milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement +général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le +plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C’est à lui +qu’on recourait. Les chefs eux-mêmes s’adressaient à son expérience +avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus +marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de +la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin +de compte. + +Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de +diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était +attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s’étendre +aux branches les plus lointaines de l’industrie métallurgique. En +pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d’industries et d’usages, pour des navires de guerre et pour des +presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La +division du travail poussée à son extrême limite l’enserrait dans son +étau. + +Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n’en savait pas plus +sur l’ensemble des oeuvres de la Cité de l’Acier qu’avant d’y entrer. +Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur +l’organisation dont il n’était -- malgré ses mérites -- qu’un rouage +presque infime. Il savait que le centre de la toile d’araignée figurée +par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris +aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que +l’habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de +cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On +ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie +et blindée intérieurement comme un monitor l’est à l’extérieur, était +fermée par un système de portes d’acier à serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupçonneuse. L’opinion générale était +d’ailleurs que Herr Schultze travaillait à l’achèvement d’un engin de +guerre terrible, d’un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt +à l’Allemagne la domination universelle + +Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa +tête les plans les plus audacieux d’escalade et de déguisement. Il +avait dû s’avouer qu’ils n’avaient rien de praticable. Ces lignes de +murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de +lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à +ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer +sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ; +Jamais un ensemble ! + +N’importe. Il s’était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S’il +fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l’heure sonnerait +où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville +prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples +découragés Marcel ne doutait pas qu’en face d’un pareil succès de la +race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses +menaces. La Cité de l’Acier elle-même et les travaux qu’elle avait pour +but en étaient une preuve. + +Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi. + +Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se +renouveler à lui-même ce serment d’Annibal, lorsqu’un des acolytes gris +l’informa que le directeur général avait à lui parler. + +« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l’ordre +de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C’est vous. Veuillez faire +vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de +lieutenant. » + +Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l’effet +logique et naturel d’un travail héroïque lui procurait cette admission +tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu’il ne put contenir +l’expression de ce sentiment sur sa physionomie. + +« Je suis heureux d’avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle, +reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la +voie que vous suivez si courageusement. L’avenir le plus brillant vous +est offert. Allez, monsieur. » + +Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu’il +s’était juré d’atteindre ! + +Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris, +franchir enfin cette dernière enceinte dont l’entrée unique, ouverte +sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, +tout cela fut l’affaire de quelques minutes pour Marcel. + +Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n’avait +encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages. + +Le spectacle qui s’étendait devant lui était assurément des plus +imprévus. Qu’on imagine un homme transporté subitement, sans +transition, du milieu d’un atelier européen, bruyant et banal, au fond +d’une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui +attendait Marcel au centre de Stahlstadt. + +Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les +descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze +était le mieux peigné des Jardins d’agrément. Les palmiers les plus +élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en +formaient les massifs. Des lianes s’enroulaient élégamment aux grêles +eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient +en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des +oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air +les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi +tropicale que la végétation. + +Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui +produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il +resta un instant stupéfait. + +Puis, il se rappela qu’il y avait non loin de là une houillère en +combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait +ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire +servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre +chaude. + +Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, +n’empêcha pas ses yeux d’être éblouis et charmés du vert des pelouses, +et ses narines d’aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient +l’atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d’herbe, il +prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente +insensible au pied d’un beau degré de marbre, dominé par une +majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d’un +grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du +Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée +rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les +colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le +degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain +passait sous ses pieds. + +Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un +véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s’y arrêter, il +traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un +salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or. + +Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d’une +chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l’effet d’une tache de +boue sur une botte vernie. + +Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l’Acier dit +froidement et simplement : + +« Vous êtes le dessinateur + +-- Oui, monsieur. + +-- J’ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc +faire que des machines à vapeur ? + +-- On ne m’a jamais demandé autre chose. + +-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ? + +-- Je l’ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. » + +Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors +son employé. + +« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous +verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la +peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s’est tué ce matin en +maniant un sachet de dynamite !... L’animal aurait pu nous faire sauter +tous ! » + +Il faut bien l’avouer ; ce manque d’égards ne semblait pas trop +révoltant dans la bouche de Herr Schultze ! + +VIII LA CAVERNE DU DRAGON + +Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne +sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au +bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous +deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout +en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un +collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour +ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données +théoriques. + +Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les +branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le +travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond. + +Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in +petto : + +« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est +que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son +terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme +immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il +s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous +les instants. + +En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté +spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on +joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que +possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à +l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple, +achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile +à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec +exaltation. + +Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la +conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir +trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple : + +« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez +demandé. + +-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille +chose. + +-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable, +laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate +après un intervalle de trois minutes ! + +-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! » + +Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la +nouvelle invention. + +Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au +fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par +une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles +humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître » +supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné. + +« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il +parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +« dominos » de sa mâchoire. + +D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation. +Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !... +Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au +bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui, +Schultze, avait su créer, etc. + +Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq +mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup +plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons +étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus +convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait +encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses +préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment +vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de +guerre. + +Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur. + +Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans +une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer. + +C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant, +jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de +son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse +américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. +Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède +qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en +rosée au lieu de tomber en flocons. + +« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ? +fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas +lassé de son mets favori. + +-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous +les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur. + +Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve +qu’il méditait. + +« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni +choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr +Schultze avec un soupir. + +-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera +véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland. + +-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier. +Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre +une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées +nous saurons faire autour du globe ! » + +Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la +sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment +quotidien de complète béatitude. + +« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne +crois pas beaucoup à cette conquête ! + +-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au +sujet de la conversation. + +-- La conquête du monde par les Allemands. » + +L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu. + +« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ? + +-- Non. + +-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de +connaître les motifs de ce doute ! + +-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire +mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les +connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut +deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont +donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il +faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. » + +Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui +doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en +blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier. + +Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à +la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être +allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli +étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit : + +« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne +font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils +n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement +à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent +du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion ! + +-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons +aussi, monsieur ! + +-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les +proportions et la portée de nos pièces ! + +-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En +vérité ! nous faisons mieux que doubler ! + +-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. +Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention +nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux, +soyez-en sûr ! » + +Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le +tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur +apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient. + +Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze, +être le maître absolu de la plus grande usine et de la première +fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les +parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on +manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !... +Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur +blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la +bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible +d’endurer un pareil supplice ! + +Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa +pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les +dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots : + +« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je +manque d’invention ! » + +Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise +produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la +violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez +l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son +secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail, +dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque +et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des +rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un +passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied +même de la Tour du Taureau. + +Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne +quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée +par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les +coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de +fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins +explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle, +aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le +temps. + +Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure +apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu, +selon des règles déterminées. + +Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent +à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent +au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de +Stahlstadt. + +Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve, +s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures. +Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier. + +« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le +trajet. + +C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle +devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par +la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée +sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle +aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient +rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort +compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler +le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et +de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa +position première. + +« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda +Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin. + +-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une +plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de +beurre ! + +-- Quelle est donc sa portée ? + +-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez +tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus +que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un +projectile à la distance de dix lieues ! + +-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle +employez-vous donc ? + +-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze +d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes +secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple +encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse +! + +-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur +acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre +canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors +d’usage ! + +-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait ! + +-- Il coûterait cher ! + +-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce ! + +-- Un coup d’un million !... + +-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard ! + +-- Un milliard ! » s’écria Marcel. + +Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée +d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. +Puis, il ajouta : + +« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie, +mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des +perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention ! + +-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je +vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! » + +Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec +la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une +certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient +pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos +obus », dit Herr Schultze. + +Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne +ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes +de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus +extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les +rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier +boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un +bouton de percussion. + +Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans +leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils +devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, +dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre. + +« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester +silencieux. + +-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au +moins en apparence ? + +-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne +diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de +même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de +verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de +pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine +l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux. +Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans +toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de +gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve +dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps +congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de +calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin, +peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans +les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est +supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés +septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente +d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la +fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés, +rien que des morts ! » + +Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites +de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil +et montrait toutes ses dents. + +« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à +feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un +hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent +batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite +toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une +atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil +électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une +superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique +aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an +dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un +petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première +inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte +du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété +curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un +quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme +debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de +soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras +de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée +l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un +océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un +cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. » + +Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence. +Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en +abuser. + +« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il. + +-- Lequel donc ? demanda Marcel. + +-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion. +Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon +vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un +tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille +hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! » + +L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et +peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un +bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne +l’eût interrompue par cette observation : + +« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est +du temps et de l’argent. + +-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous ! +» + +Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il +disait ! + +« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est +pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants, +connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment +destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement... + +-- Seulement ?... + +-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais +à dix lieues !... + +-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze +en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un +projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits +canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme +les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme +projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus +chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance +dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une +ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le +poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant +peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules +pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à +terre ! » + +Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la +bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en +briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il +n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre. + +En effet, Herr Schultze reprit : + +« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée ! + +-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel. + +-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des +Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une +cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s’attendre à ce +coup de tonnerre, et qui s’y attendît-elle, n’en pourrait parer les +foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13 +à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra +du sol américain ! L’incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le +professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! » + +Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui +reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se +passait en lui. + +« Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le +contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous +cherchons le secret d’abréger la vie des hommes tandis qu’ils +cherchent, eux, le moyen de l’augmenter. Mais leur oeuvre est +condamnée, et c’est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie. +Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en +fondant une ville isolée, a mis sans s’en douter à ma portée le plus +magnifique champ d’expériences. » + +Marcel ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre. + +« Mais, dit-il, d’une voix dont le tremblement involontaire parut +attirer un instant l’attention du Roi de l’Acier, les habitants de +France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n’avez, que je +sache, aucune raison de leur chercher querelle ? + +-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien +organisé sous d’autres rapports, un fonds d’idées celtiques qui vous +nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, +le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n’y +a d’absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence +vitale l’est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s’y +soustraire, c’est chose insensée ; s’y ranger et agir dans le sens +qu’elle nous indique, c’est chose raisonnable et sage, et voilà +pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon, +mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent +mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. » + +Marcel, comprenant l’inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze, +ne chercha plus à le ramener. + +Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à +secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger. + +De l’air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de +bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour +remplacer celle qu’il avait cassée, et s’adressant au valet de pied : + +« Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. » + +Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l’Acier, +se tournant vers Marcel, le regarda bien en face. + +Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une +dureté métallique. + +« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ? + +-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et +en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze +heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu. + +-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret ! + +-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais +logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. » + +Marcel, sur ces derniers mots, s’était levé. + +« Comment n’avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze, +que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront +plus les redire ? » + +Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la +porte de la salle. + +« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le +connaissez !... Il ne vous reste plus qu’à mourir. » + +Marcel ne répondit pas. + +« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que +je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en +tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait +illogique. La grandeur de mon but me défend d’en compromettre le succès +pour une considération d’une valeur relative aussi minime que la vie +d’un homme, -- même d’un homme tel que vous, mon cher, dont j’estime +tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je +regrette véritablement qu’un petit mouvement d’amour-propre m’ait +entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous +supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts +auxquels je me suis consacré, il n’y a plus de question de sentiment. +Je puis bien vous le dire, c’est d’avoir pénétré mon secret que votre +prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l’explosion d’un sachet de +dynamite !... La règle est absolue, il faut qu’elle soit inflexible ! +Je n’y puis rien changer. » + +Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à +l’entêtement bestial de cette tête chauve, qu’il était perdu. Aussi ne +se donna-t-il même pas la peine de protester. + +« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il. + +-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr +Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un +matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. » + +Sur un signe du Roi de l’Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans +sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants. + +Mais, lorsqu’il se retrouva seul, il songea, en frémissant d’angoisse +et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à +tous ceux qu’il aimait ! + +« La mort qui m’attend n’est rien, se dit-il. Mais le danger qui les +menace, comment le conjurer ! » + +IX « P.P.C. » + +La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire +Marcel, dont les heures d’existence étaient maintenant comptées, et qui +voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ? + +Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller, +ainsi que l’avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne +parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente +catastrophe ! + +« Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la +tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma +chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt, +comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je +pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu’à eux, leur crier +: “Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le +fer ! Fuyez tous !” » + +Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant. + +« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu’il ait +exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu’il ne puisse couvrir +de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu’il peut +d’un seul coup en incendier une partie considérable ! C’est un engin +effroyable qu’il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les +deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! +Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu’ +ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la +seconde ! Mais c’est presque le tiers de la vitesse de translation de +la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si +son canon n’éclate pas au premier coup !... Et il n’éclatera pas, car +il est fait d’un métal dont la résistance à l’éclatement est presque +infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de +France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une +précision mathématique, et, comme il l’a dit, l’obus ira tomber sur le +centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants ! +» + +Marcel n’avait pas fermé l’oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors +le lit sur lequel il s’était vainement étendu pendant toute cette +insomnie fiévreuse. + +« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui +veut bien m’épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil, +l’emportant sur l’inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !... +Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec +quelque inhalation d’acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu’il a à +discrétion ? N’emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l’état liquide tel +qu’il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l’état +gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la +place de “moi”, de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on +ne retrouverait plus qu’une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah ! +le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s’il le faut, que ma +vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes +amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne, +soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! +» + +En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien +qu’il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la +serrure de la porte. + +A son extrême surprise, la porte s’ouvrit, et il put descendre, comme +d’habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener. + +« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le +suis pas dans ma chambre ! C’est déjà quelque chose ! » Seulement, à +peine Marcel fut-il dehors, qu’il vit bien que, quoique libre en +apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux +personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt +préhistoriques, d’Arminius et de Sigimer. + +Il s’était déjà demandé plus d’une fois, en les rencontrant sur son +passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en +casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces +rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris +buissonnants ! + +Leur fonction, il la connaissait maintenant. C’étaient les exécuteurs +des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du +corps personnels. + +Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre, +emboîtaient le pas derrière lui s’il sortait dans le parc. Un +formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance. + +Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but +diplomatique, lier conversation avec eux, n’avait obtenu en réponse que +des regards féroces. Même l’offre d’un verre de bière, qu’il avait +quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après +quinze heures d’observation, il ne leur connaissait qu’un vice -- un +seul --, la pipe, qu’ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons. +Cet unique vice, Marcel pourrait-il l’exploiter au profit de son propre +salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l’imaginer, mais il +s’était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce +qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment +s’y prendre ? + +Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir +deux balles dans la tête. En admettant qu’il fût manqué, il se trouvait +au centre même d’une triple ligne fortifiée, bordée d’un triple rang de +sentinelles. + +Selon son habitude, l’ancien élève de l’Ecole centrale s’était +correctement posé le problème en mathématicien. + +« Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules, +individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents. +Il s’agit d’abord, pour cet homme, d’échapper à la vigilance de ses +argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d’une place +forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... » + +Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta +à une impossibilité. + +Enfin, l’extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d +invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile à dire. + +Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans +le parc, ses yeux s’arrêtèrent, au bord d’un parterre, sur un arbuste +dont l’aspect le frappa. + +C’était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes, +ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire. + +Marcel, qui n’avait jamais fait de botanique qu’en amateur, crut +pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de +la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite +feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade. + +Il ne s’était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres, +accompagné d’un commencement de nausées 1’avertit bientôt qu’il avait +sous la main un laboratoire naturel de belladone, c’est-à-dire du plus +actif des narcotiques. + +Toujours flânant, il arriva jusqu’au petit lac artificiel qui +s’étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l’une de ses +extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de +Boulogne. + +« Où donc se dégage l’eau de cette cascade ? » se demanda Marcel. + +C’était d’abord dans le lit d’une petite rivière, qui, après avoir +décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc. + +Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence, +la rivière s’échappait en l’emplissant à travers un des canaux +souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt. + +Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n’était pas une porte +cochère évidemment, mais c’était une porte. + +« Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout +d’abord la voix de la prudence. + +-- Qui ne risque rien n’a rien ! Les limes n’ont pas été inventées pour +roder les bouchons, et il y en a d’excellentes dans le laboratoire ! » +répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions +hardies. + +En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu’on +appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être, +mais qu’il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas +auparavant. + +Il revint alors sans affectation vers l’arbuste à fleurs rouges, il en +détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne +pussent manquer de le voir. + +Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement, +sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les +écraser, et les mêla à son tabac. + +Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se +réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu’il ne voyait plus, qu’il ne +rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce +projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu’au projet de +détruire la ville du docteur Sarrasin. + +Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre, +et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien +entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux +paquets de tabac, l’un pour son usage personnel, l’autre pour sa +manipulation quotidienne. Son but était simplement d’éveiller la +curiosité d’Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu’ils étaient, +ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l’arbuste dont il +cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que +ce mélange communiquait au tabac. + +Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi +dire mécaniquement. + +Dès le sixième jour -- c’était la veille du fatal 13 septembre --, +Marcel, en regardant derrière lui du coin de l’oeil, sans avoir l’air +d’y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite +provision de feuilles vertes. + +Une heure plus tard, il s’assura qu’ils les faisaient sécher à la +chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les +mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à +l’avance ! + +Marcel se proposait-il donc seulement d’endormir Arminius et Sigimer ? +Non. Ce n’était pas assez d’échapper à leur surveillance. Il fallait +encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la +masse d’eau qui s’y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs +kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l’avait imaginé. Il avait, il +est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie, +déjà condamnée, était fait depuis longtemps. + +Le soir arriva, et, avec le soir, l’heure du souper, puis l’heure de la +dernière promenade. L’inséparable trio prit le chemin du parc. + +Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément +vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n’était autre que +l’atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se +mit à la fumer. + +Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes, +s’installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des +bouffées énormes. + +L’effet du narcotique ne se fit pas attendre. + +Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons +bâillaient et s’étiraient à l’envi comme des ours en cage. Un nuage +voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs +têtes se renversèrent sur le dossier du banc. + +Les pipes roulèrent à terre. + +Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au +gazouillement des oiseaux, qu’un été perpétuel retenait au parc de +Stahlstadt. + +Marcel n’attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq, +France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d’exister. + +Marcel s’était précipité dans l’atelier des modèles. Cette vaste salle +renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques, +locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d’épuisement, +turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +là pour plusieurs millions de chefs-d’oeuvre. C’étaient les modèles en +bois de tout ce qu’avait fabriqué l’usine Schultze depuis sa fondation, +et l’on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d’obus, +n’y manquaient pas. + +La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune +Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu’il allait +préparer son suprême plan d’évasion, il voulait anéantir le musée des +modèles de Stahlstadt. Ah ! s’il avait aussi pu détruire, avec la +casemate et le canon qu’elle abritait, l’énorme et indestructible Tour +du Taureau ! Mais il n’y fallait pas songer. + +Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d’acier, +propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d’outils, et +de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu’il tira de +sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans +un coin de la salle où étaient entassés des cartons d’épures et de +légers modèles en bois de sapin. + +Puis, il sortit. + +Un instant après, l’incendie, alimenté par toutes ces matières +combustibles, projetait d’intenses flammes à travers les fenêtres de la +salle. Aussitôt, la cloche d’alarme sonnait, un courant mettait en +mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt, +et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes +parts. + +Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien +faite pour encourager tous ces travailleurs. + +En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en +pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité. +C’était un déluge d’eau qu’elles déversaient sur les murs et jusque sur +les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau, +qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de +l’éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l’édifice à la +fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l’on +devait renoncer à tout espoir de s’en rendre maître. Le spectacle de +cet incendie était grandiose et terrible. + +Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui +poussait ses hommes comme à l’assaut d’une ville. Il n’y avait pas, +d’ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé +dans le parc, et il était maintenant certain qu’il serait consumé tout +entier. + +A ce moment, Herr Schultze, voyant qu’on ne pourrait rien préserver du +bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d’une voix éclatante : + +« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la +vitrine du centre ! » + +Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par +Schultze, et plus précieux pour lui qu’aucun des autres objets enfermés +dans le musée. + +Mais, pour sauver ce modèle, il s’agissait de se jeter sous une pluie +de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être +irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d’y rester ! Aussi, +malgré l’appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l’appel +de Herr Schultze. + +Un homme se présenta alors. + +C’était Marcel. + +« J’irai, dit-il. + +-- Vous ! s’écria Herr Schultze. + +-- Moi ! + +-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcée contre vous ! + +-- Je n’ai pas la prétention de m’y soustraire, mais d’arracher à la +destruction ce précieux modèle ! + +-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis, +les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers. + +-- J’y compte bien », répondit Marcel. + +On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés +en cas d’incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu’il avait tenté +d’arracher à la mort le petit Carl, l’enfant de dame Bauer. + +Un de ces appareils, chargé d’air sous une pression de plusieurs +atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez, +l’embouchure des tuyaux à sa bouche, il s’élança dans la fumée. + +« Enfin ! se dit-il. J’ai pour un quart d’heure d’air dans le +réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! » + +On l’imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le +gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie, +la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de +poutres calcinées, qui, par miracle, ne l’atteignirent pas, et, au +moment où le toit s’effondrait au milieu d’un feu d’artifice +d’étincelles, que le vent emportait jusqu’aux nuages, il s’échappait +par une porte opposée qui s’ouvrait sur le parc. + +Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu’au déversoir +inconnu qui l’entraînait au-dehors de Stahlstadt, s’y plonger sans +hésitation, ce fut pour Marcel l’affaire de quelques secondes. + +Un rapide courant le poussa alors dans une masse d’eau qui mesurait +sept à huit pieds de profondeur. Il n’avait pas besoin de s’orienter, +car le courant le conduisait comme s’il eût tenu un fil d’Ariane. Il +s’aperçut presque aussitôt qu’il était entré dans un étroit canal, +sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier. + +« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là +! Si je ne l’ai pas franchi en un quart d’heure, l’air me manquera, et +je suis perdu ! » + +Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le +courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle. + +C’était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal. + +« Je devais le craindre ! » se dit simplement Marcel. + +Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à +scier le pêne à l’affleurement de la gâche. + +Cinq minutes de travail n’avaient pas encore détaché ce pêne. La grille +restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu’avec une +difficulté extrême. L’air, très raréfié dans le réservoir, ne lui +arrivait qu’en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux +oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout +indiquait qu’une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait, +cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins +possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de +ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé ! + +A ce moment, la scie lui échappa. + +« Dieu ne peut être contre moi ! » pensa-t-il. + +Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que +donne le suprême instinct de la conservation. + +La grille s’ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta +l’infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s’épuisait à +aspirer les dernières molécules d’air du réservoir ! + +.... + +Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans +l’édifice entièrement dévoré par l’incendie, ils ne trouvèrent ni parmi +les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d’un être +humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été +victime de son dévouement. Cela n’étonnait pas ceux qui l’avaient connu +dans les ateliers de l’usine. + +Le modèle si précieux n’avait donc pas pu être sauvé, mais l’homme qui +possédait les secrets du Roi de l’Acier était mort. + +« Le Ciel m’est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se +dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c’est une économie de +dix mille dollars ! » + +Et ce fut toute l’oraison funèbre du jeune Alsacien ! + +X UN ARTICLE DE L’_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE + +Un mois avant l’époque à laquelle se passaient les événements qui ont +été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée +_Unsere Centurie_ (Notre Siècle), publiait l’article suivant au sujet +de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les +délicats de l’Empire germanique, peut-être parce qu’il ne prétendait +étudier cette cité qu’à un point de vue exclusivement matériel. + +« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire +qui s’est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande +république américaine, grâce à la proportion considérable d’émigrants +que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une +succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est +véritablement celle d’une cité appelée France-Ville, dont l’idée même +n’existait pas il y a cinq ans, aujourd’hui florissante et subitement +arrivée au plus haut degré de prospérité. + +« Cette merveilleuse cité s’est élevée comme par enchantement sur la +rive embaumée du Pacifique. Nous n’examinerons pas si, comme on +l’assure, le plan primitif et l’idée première de cette entreprise +appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est +possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d’une parenté +éloignée avec notre illustre Roi de l’Acier. Même, soit dit en passant, +on ajoute que la captation d’un héritage considérable, qui revenait +légitimement à Herr Schultze, n’a pas été étrangère à la fondation de +France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut +être certain de trouver une semence germanique ; c’est une vérité que +nous sommes fiers de constater à l’occasion. Mais, quoi qu’il en soit, +nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette +végétation spontanée d’une cité modèle. + +« Qu’on n’en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en +trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent +Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les +buissons et bouquets d’arbres de l’Ancien et du Nouveau Monde, même ce +monument généreux de la science géographique appliquée à l’art du +tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la +place où s’élève maintenant la cité nouvelle s’étendait encore, il y a +cinq ans, une lande déserte. C’est le point exact indiqué sur la carte +par le 43e degré 11′ 3″ de latitude nord, et le 124e degré 41′ 17″ de +longitude à l’ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord +de l’océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes +Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d’Oregon, Amérique septentrionale. + +« L’emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et +choisi entre un grand nombre d’autres sites favorables. Parmi les +raisons qui en ont déterminé l’adoption, on fait valoir spécialement sa +latitude tempérée dans l’hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête +de la civilisation terrestre - sa position au milieu d’une république +fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire +garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux +que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de +rentrer après un certain nombre d’années dans l’Union ; -- sa situation +sur l’Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- +la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la +proximité d’une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du +nord, du midi et de l’est, en laissant à la brise du Pacifique le soin +de renouveler l’atmosphère de la cité, -- la possession d’une petite +rivière dont l’eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes +répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la +mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées +et formé par un long promontoire recourbé en crochet. + +« On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de +belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire +même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que +la fièvre de 1’or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais, +par bonheur, les pépites étaient petites et rares. + +« Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études +sérieuses et approfondies, n’avait d’ailleurs pris que peu de jours et +n’avait pas nécessité d’expédition spéciale. La science du globe est +maintenant assez avancée pour qu’on puisse, sans sortir de son cabinet, +obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts +et précis. + +« Ce point décidé, deux commissaires du comité d’organisation ont pris +à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours +à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé +un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné. + +« S’entendre avec la législature d’Oregon, obtenir une concession de +terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une +largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des +droits réels ou supposés, tout cela n’a pas pris plus d’un mois. + +« En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné, +sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction +de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l’oeuvre. +Des affiches placardées dans tout l’Etat de Californie, un +wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les +matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une +réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville, +avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait +même été inutile d’adopter le procédé de publicité en grand, par voie +de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses, +qu’une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi +que l’affluence des coolies chinois dans l’Amérique occidentale jetait +à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires. +Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens +d’existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences +sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur +rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait +leur être payé qu’après l’achèvement des travaux, et à des vivres en +nature distribués par l’administration municipale. On évita ainsi le +désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces +grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé +toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de +San Francisco, et chaque coolie devait s’engager, en le touchant, à ne +plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d’une +population jaune, qui n’aurait pas manqué de modifier d’une manière +assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs +s’étant d’ailleurs réservé le droit d’accorder ou de refuser le permis +de séjour, l’application de la mesure a été relativement aisée. + +« La première grande entreprise a été l’établissement d’un +embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au +tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut +soin d’éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes +qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces +travaux et ceux du port furent poussés avec une activité +extraordinaire. Dès le mois d’avril, le premier train direct de New +York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu’à ce +jour restés en Europe. + +« Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des +habitations et des monuments publics avaient été arrêtés. + +« Ce n’étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières +nouvelles du projet, l’industrie américaine s’était empressée d’inonder +les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de +construction. Les fondateurs n’avaient que l’embarras du choix. Ils +décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices +nationaux et pour l’ornementation générale, tandis que les maisons +seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques +grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit, +mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et +de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d’une série de +trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout, +devaient former dans l’épaisseur de tous les murs des conduits ouverts +à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l’air de circuler +librement dans l’enveloppe extérieure des maisons, comme dans les +cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l’idée générale du +Bien-Etre, sont empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Société royale de Londres.] Cette disposition avait en +même temps le précieux avantage d’amortir les sons et de procurer à +chaque appartement une indépendance complète. + +« Le comité ne prétendait pas d’ailleurs imposer aux constructeurs un +type de maison. Il était plutôt l’adversaire de cette uniformité +fatigante et insipide ; il s’était contenté de poser un certain nombre +de règles fixes, auxquelles les architectes étaient tenus de se plier : + +« 1° Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d’arbres, +de gazon et de fleurs. Elle sera affectée à une seule famille. + +« 2° Aucune maison n’aura plus de deux étages ; l’air et la lumière ne +doivent pas être accaparés par les uns au détriment des autres. + +« 3° Toutes les maisons seront en façade à dix mètres en arrière de la +rue, dont elles seront séparées par une grille à hauteur d’appui. +L’intervalle entre la grille et la façade sera aménagé en parterre. + +« 4° Les murs seront faits de briques tubulaires brevetées, conformes +au modèle. Toute liberté est laissée aux architectes pour +l’ornementation. + +« 5° Les toits seront en terrasses, légèrement inclinés dans les +quatre sens, couverts de bitume, bordés d’une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés pour +l’écoulement immédiat des eaux de pluie. + +« 6° Toutes les maisons seront bâties sur une voûte de fondations, +ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d’habitation un +sous-sol d’aération en même temps qu’une halle. Les conduits à eau et +les décharges y seront à découvert, appliqués au pilier central de la +voûte, de telle sorte qu’il soit toujours aisé d’en vérifier l’état, +et, en cas d’incendie, d’avoir immédiatement l’eau nécessaire. L’aire +de cette halle, élevée de cinq à six centimètres au-dessus du niveau de +la rue, sera proprement sablée. Une porte et un escalier spécial la +mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et +toutes les transactions ménagères pourront s’opérer là sans blesser la +vue ou l’odorat. + +« 7° Les cuisines, offices ou dépendances seront, contrairement à +l’usage ordinaire, placés à l’étage supérieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un +élévateur, mû par une force mécanique, qui sera, comme la lumière +artificielle et l’eau, mise à prix réduit à la disposition des +habitants, permettra aisément le transport de tous les fardeaux à cet +étage. + +« 8° Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle. +Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et +laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis +et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois +précieux assemblés en mosaïques par d’habiles ébénistes, auraient tout +à perdre à se cacher sous des lainages d’une propreté douteuse. Quant +aux murs, revêtus de briques vernies, ils présentent aux yeux l’éclat +et la variété des appartements intérieurs de Pompéi, avec un luxe de +couleurs et de durée que le papier peint, chargé de ses mille poisons +subtils, n’a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces +et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un +germe morbide ne peut s’y mettre en embuscade. + +« 9° Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette. On +ne saurait trop recommander de faire de cette pièce, où se passe un +tiers de la vie, la plus vaste, la plus aérée et en même temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu’au sommeil : quatre chaises, un lit en +fer, muni d’un sommier à jours et d’un matelas de laine fréquemment +battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds +piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont +naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et +chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans +proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller +du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents +lavages. + +« 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de +bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d’appel +d’air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d’être expulsée par les +toits, elle s’engage à travers des conduits souterrains qui l’appellent +dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière +des maisons, à raison d’un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle +est dépouillée des particules de carbone qu’elle emporte, et déchargée +à l’état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans +l’atmosphère. + +« Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de +chaque habitation particulière. + +« Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées. + +« Et d’abord le plan de la ville est essentiellement simple et +régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les +rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de +largeur uniforme, plantées d’arbres et désignées par des numéros +d’ordre. + +« De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d’un tiers, +prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés +une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer +métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et +orné de belles copies des chefs-d’oeuvre de la sculpture, en attendant +que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer. + +« Toutes les industries et tous les commerces sont libres. + +« Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais +il est nécessaire de donner de bonnes références, d’être apte à exercer +une profession utile ou libérale, dans l’industrie, les sciences ou les +arts, de s’engager à observer les lois de la ville. Les existences +oisives n’y seraient pas tolérées. + +« Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants +sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les +bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une +entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d’une grande +cité. + +« Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l’âge de quatre +ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent +seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue +tous à une propreté si rigoureuse, qu’ils considèrent une tache sur +leurs simples habits comme un déshonneur véritable. + +« Cette question de la propreté individuelle et collective est du +reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville. +Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu’ils sont +formés les miasmes qui émanent constamment d’une agglomération humaine, +telle est l’oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les +produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des +procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien +dans les campagnes. + +« L’eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les +trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d’une cour +hollandaise. Les marchés alimentaires sont l’objet d’une surveillance +incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui +osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf +gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout +simplement traité comme un empoisonneur qu’il est. Cette police +sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes +expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les +écoles normales. + +« Leur juridiction s’étend jusqu’aux blanchisseries mêmes, toutes +établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs +artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps +ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à +fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de +deux familles distinctes. Cette simple précaution est d’un effet +incalculable. + +« Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l’assistance à +domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et +à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d’ajouter que +l’idée de faire d’un hôpital un édifice plus grand que tous les autres +et d’entasser dans un même foyer d’infection sept à huit cents malades, +n’a pu entrer dans la tête d’un fondateur de la cité modèle. Loin de +chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement +plusieurs patients, on ne pense au contraire qu’à les isoler. C’est +leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque +maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions +exceptionnelles et restreintes, pour l’accommodation temporaire de +quelques cas pressants. + +« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa +chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites +de bois de sapin, et qu’on brûle régulièrement tous les ans pour les +renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle +spécial, ont d’ailleurs l’avantage de pouvoir être transportées à +volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et +multipliées autant qu’il est nécessaire. + +« Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d’un +corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier +tout spécial, et tenues par l’administration centrale à la disposition +du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les +médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles +apportent au sein des familles les connaissances pratiques si +nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont +pour mission d’empêcher la propagation de la maladie en même temps +qu’elles soignent le malade. + +« On ne finirait pas si l’on voulait énumérer tous les +perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle +ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure, +où les principes les plus importants d’une vie réglée selon la science +sont exposés dans un langage simple et clair. + +« Il y voit que l’équilibre parfait de toutes ses fonctions est une +des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également +indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son +cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont +dues à la contagion transmise par l’air ou les aliments. Il ne saurait +donc entourer sa demeure et sa personne de trop de “quarantaines” +sanitaires. Eviter l’usage des poisons excitants, pratiquer les +exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une +tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à +huit heures par nuit, tel est l’ABC de la santé. + +« Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en +sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme +d’une ville achevée. C’est qu’en effet, les premières maisons une fois +bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il +faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces +efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872, +l’emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en +possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874. + +« Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï. +Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début, +les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des +conditions très modestes. L’absence de tout octroi, l’indépendance +politique de ce petit territoire isolé, l’attrait de la nouveauté, la +douceur du climat ont contribué à appeler l’émigration. A l’heure qu’il +est, France-Ville compte près de cent mille habitants. + +« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c’est que +l’expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la +mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille +Europe ou du Nouveau Monde, n’est jamais sensiblement descendue +au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq +dernières années n’est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il +grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la +première campagne. Celui de l’an dernier, pris séparément, n’est que de +un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques +exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été +dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les +maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus +limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux +épidémies proprement dites, on n’en a point vu. + +« Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre. +Il sera curieux, notamment, de rechercher si l’influence d’un régime +aussi scientifique sur toute la durée d’une génération, à plus forte +raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les +prédispositions morbides héréditaires. + +« “Il n’est assurément pas outrecuidant de l’espérer, a écrit un des +fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu’à quatre- +vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la +plupart des animaux, comme les plantes ! ” + +« Un tel rêve a de quoi séduire ! + +« S’il nous est permis, toutefois, d’exprimer notre opinion sincère, +nous n’avons qu’une foi médiocre dans le succès définitif de +l’expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement +fatal, qui est de se trouver aux mains d’un comité où l’élément latin +domine et dont l’élément germanique a été systématiquement exclu. C’est +là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s’est rien +fait de durable que par l’Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le +terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n’est pas encore +sur ce point de l’Amérique, c’est aux bords de la Syrie que nous +verrons s’élever un jour la vraie cité modèle. » + +XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN + +Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l’instant fixé par +Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur +ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l’effroyable danger +qui les menaçait. + +Il était sept heures du soir. + +Cachée dans d’épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité +s’allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses +quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les +caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la +brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé. +Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses +verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, +exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, +calmes et coquettes dans leur blancheur. L’air était tiède, le ciel +bleu comme la mer, qu’on voyait miroiter au bout des longues avenues. + +Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l’air de +santé des habitants, de l’activité qui régnait dans les rues. On +fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture, +la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où +d’excellents cours publics étaient organisés par sections peu +nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s’approprier à lui +seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces +établissements, occasionna pendant quelques instants un certain +encombrement ; mais aucune exclamation d’impatience, aucun cri ne se +fit entendre. L’aspect général était tout de calme et de satisfaction. + +C’était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la +famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d’abord -- car cette +maison fut construite une des premières --, le docteur était venu +s’établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. + +Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il +n’avait plus Marcel pour lui servir de mentor. + +Les deux amis s’étaient presque perdus de vue depuis l’époque où ils +habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait +émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l’Oregon, Octave était +resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de +l’école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il +avait échoué au dernier examen, d’où son ami était sorti avec le numéro +un. + +Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de +se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade +d’enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu’on appelle la vie à +grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d’autant plus juste +que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d’un +énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l’avenue +Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de +courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt, +savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu’il louait à +l’heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus +profondément versés dans les mystères de l’hippologie. Son érudition +était empruntée à un groom anglais qu’il avait attaché à son service et +qui le dominait entièrement par l’étendue de ses connaissances +spéciales. + +Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons +d’un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s’ouvrir au coin de la +rue Tronchet, et qu’Octave avait choisi parce que le monde qu’il y +trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites +n’avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l’idéal de la +distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui +figurait dans le salon d’attente, ne portait guère que des noms +étrangers. Les titres foisonnaient, et l’on aurait pu se croire, du +moins en les énumérant, dans l’antichambre d’un collège héraldique. +Mais, si l’on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans +une exposition vivante d’ethnologie. Tous les gros nez et tous les +teints bilieux des deux mondes semblaient s’être donné rendez-vous là. +Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites, +quoiqu’un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l’éternelle +aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des « faces pâles +». + +Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On +citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements +comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s’apercevait +pas qu’il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité +d’Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l’héritage de la Bégum. +En tout cas, ils savaient l’attirer dans leurs poches par un mouvement +lent, mais continu. + +Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à +Marcel Bruckmann s’étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les +deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l’âpre travailleur, uniquement occupé d’amener son +intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli +garçon, tout gonflé de son opulence, l’esprit rempli de ses histoires +de club et d’écurie ? + +On sait comment Marcel quitta Paris, d’abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats- +Unis, puis pour entrer au service du Roi de l’Acier. + +Pendant deux ans, Octave mena cette vie d’inutile et de dissipé. Enfin, +l’ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques +millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d’une ruine +menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il +demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur. + +Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l’apparence, était alors une +exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre +années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités +américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait +parfois qu’elle n’avait jamais soupçonné, avant de l’avoir pour +compagne de tous les instants, le charme de l’intimité absolue. + +Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l’enfant prodigue, son +dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement +heureuse qu’on peut l’être ici-bas, car elle s’associait à tout le bien +que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune. + +Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses +plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de +Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à +Seven- Oaks, mais qui n’en tenait pas moins sa partie tout comme un +autre à la table d’échecs ; puis M. Lentz, directeur général de +l’enseignement dans la nouvelle cité. + +La conversation roulait sur les projets de l’administration de la +ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics +de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel. + +M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l’enseignement +religieux n’était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où +les soins du maître tendaient à développer l’esprit de l’enfant en le +soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à +suivre l’évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer +une science avant de s’en bourrer, évitant ce savoir qui, dit +Montaigne, « nage en la superficie de la cervelle », ne pénètre pas +l’entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la +suivre avec fruit. + +Les soins d’hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien +ordonnée. C’est que l’homme, corps et esprit, doit être également +assuré de ces deux serviteurs ; si l’un fait défaut, il en souffre, et +l’esprit à lui seul succomberait bientôt. + +A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de +prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des +congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes. +Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la +réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de +jeunes Francevillais, qui promettaient d’illustrer un jour ce coin de +la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle +Athènes, française d’origine, deviendrait avant peu la première des +cités. + +Il faut dire aussi que l’éducation militaire des élèves se faisait dans +les Lycées concurremment avec l’éducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers +éléments de stratégie et de tactique. + +Aussi, le colonel Hendon, lorsqu’on fut sur ce chapitre, déclara-t-il +qu’il était enchanté de toutes ses recrues. + +« Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la +fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous +les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats +aguerris et disciplinés. » + +France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats +voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; +mais l’ingratitude parle si haut, dans les questions d’intérêt, que le +docteur et ses amis n’avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le +Ciel t’aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes. + +On était à la fin du dîner ; le dessert venait d’être enlevé, et, selon +l’habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de +quitter la table. + +Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient +la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions +d’économie politique, lorsqu’un domestique entra et remit au docteur +son journal. + +C’était le _New York Herald_. Cette honorable feuille s’était toujours +montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de +France-Ville, et les notables de la cité avaient l’habitude de chercher +dans ses colonnes les variations possibles de l’opinion publique aux +Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres, +indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des +envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour +les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout +cas, le _New York Herald_ était pour eux, et il ne cessait de leur +donner des marques d’admiration et d’estime. + +Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal +et jeté machinalement les yeux sur le premier article. + +Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes +suivantes, qu’il lut à voix basse d’abord, à voix haute ensuite, pour +la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : + +« _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des +gens va prochainement s’accomplir. Nous apprenons de source certaine +que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but +d’attaquer et de détruire France-Ville, la cité d’origine française. +Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans +cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que +France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de +défense... etc. » + +XII LE CONSEIL + +Ce n’était pas un secret, cette haine du Roi de l’Acier pour l’oeuvre +du docteur Sarrasin. On savait qu’il était venu élever cité contre +cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un +coup de force, on devait croire qu’il y avait loin. Cependant, +l’article du _New York Herald_ était positif. Les correspondants de ce +puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et -- +ils le disaient --, il n’y avait pas une heure à perdre ! + +Le digne docteur resta d’abord confondu. Comme toutes les âmes +honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu’il le pouvait à croire le +mal. Il lui semblait impossible qu’on pût pousser la perversité jusqu’à +vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui +était en quelque sorte la propriété commune de l’humanité. + +« Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année +de un et quart pour cent ! s’écria-t-il naïvement, que nous n’avons pas +un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu’il ne s’est pas commis un +meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares +viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je +ne peux pas admettre qu’un chimiste, qu’un savant, fût-il cent fois +germain, en soit capable ! » + +Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d’un journal tout +dévoué à l’oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment +d’abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même, +s’adressa à ses amis : + +« Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il +vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires +pour le salut de la ville. Qu’avons nous à faire tout d’abord ? + +-- Y a-t-il possibilité d’arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on +honorablement éviter la guerre ? + +-- C’est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze +la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas ! + +-- Soit ! s’écria le docteur. On s’arrangera pour être en mesure de lui +répondre. Pensez-vous, colonel, qu’il y ait un moyen de résister aux +canons de Stahlstadt ? + +-- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre +force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à +nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr +Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d’engins de +guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long, +et je ne sais, d’ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque +les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n’avons donc qu’une chance de +salut : empêcher l’ennemi d’arriver jusqu’à nous, et rendre +l’investissement impossible. + +-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil », dit le docteur +Sarrasin. + +Le docteur précéda ses hôtes dans son cabinet de travail. + +C’était une pièce simplement meublée, dont trois côtés étaient couverts +par des rayons chargés de livres, tandis que le quatrième présentait, +au-dessous de quelques tableaux et d’objets d’art, une rangée de +pavillons numérotés, pareils à des cornets acoustiques. + +« Grâce au téléphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil à +France-Ville en restant chacun chez soi. » + +Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanément +son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois +minutes, le mot « présent ! » apporté successivement par chaque fil +de communication, annonça que le Conseil était en séance. + +Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son appareil +expéditeur, agita une sonnette et dit : + +« La séance est ouverte... La parole est à mon honorable ami le +colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la +plus haute gravité. » + +Le colonel se plaça à son tour devant le téléphone, et, après avoir lu +l’article du New York Herald, il demanda que les premières mesures +fussent immédiatement prises. + +A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question : + +« Le colonel croyait-il la défense possible, au cas où les moyens sur +lesquels il comptait pour empêcher l’ennemi d’arriver n’y auraient pas +réussi ? » + +Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question et la réponse +étaient parvenues instantanément à chaque membre invisible du Conseil +comme les explications qui les avaient précédées. + +Le numéro 7 demanda combien de temps, à son estime, les Francevillais +avaient pour se préparer. + +« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s’ils +devaient être attaqués avant quinze jours. + +Le numéro 2 : « Faut-il attendre l’attaque ou croyez-vous préférable +de la prévenir ? + +-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit le colonel, et, si +nous sommes menacés d’un débarquement, faire sauter les navires de Herr +Schultze avec nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur +Sarrasin offrit d’appeler en conseil les chimistes les plus distingués, +ainsi que les officiers d’artillerie les plus expérimentés, et de leur +confier le soin d’examiner les projets que le colonel Hendon avait à +leur soumettre. + +Question du numéro 1 : + +« Quelle est la somme nécessaire pour commencer immédiatement les +travaux de défense ? + +-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions de dollars. +» + +Le numéro 4 : « Je propose de convoquer immédiatement l’assemblée +plénière des citoyens. » + +Le président Sarrasin : « Je mets aux voix la proposition. » + +Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent +qu’elle était adoptée à l’unanimité. + +Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n’avait pas duré dix- +huit minutes et n’avait dérangé personne. + +L’assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et +presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué +le vote du Conseil à l’hôtel de ville, toujours par l’intermédiaire de +son téléphone, qu’un carillon électrique se mit en mouvement au sommet +de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts +carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans +lumineux dont les aiguilles, mues par l’électricité, s’étaient aussitôt +arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. + +Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se +prolongea pendant plus d’un quart d’heure, s’empressèrent de sortir ou +de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu’un +devoir national les appelait à la halle municipale, ils s’empressèrent +de s’y rendre. + +A l’heure dite, c’est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes, +l’assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la +place d’honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée. + +La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le +meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement +sténographiée par le téléphone de l’hôtel de ville, avait été +immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l’objet d’une +édition spéciale, placardée sous forme d’affiches. + +La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l’air +circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d’un +cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte. + +La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais. +La plénitude de la santé, l’habitude d’une vie pleine et régulière, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +émotion désordonnée d’alarme ou de colère. + +A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie +précises, qu’un silence profond s’établit. + +Le colonel monta à la tribune. + +Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et +prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu’ils +disent, énoncent clairement les choses parce qu’ils les comprennent +bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze +contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs +formidables qu’annonçait le New York Herald, destinés à détruire +France-Ville et ses habitants. + +« C’était à eux de choisir le parti qu’ils croyaient le meilleur à +prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme +aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs +s’emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d’avance que +des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d’écho parmi ses +concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but +poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient +su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et +d’intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils +voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument +glorieux élevé à l’art d’améliorer le sort de l’homme ! Leur devoir +était donc de donner leur vie pour la cause qu’ils représentaient. » + +Une immense salve d’applaudissements accueillit cette péroraison. + +Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. + +Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer +sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures +urgentes, en s’entourant du secret indispensable aux opérations +militaires, la proposition fut adoptée. + +Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de +voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux +premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure. + +A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les +habitants de France-Ville, s’étant donné des chefs, allaient se +retirer, lorsqu’un incident inattendu se produisit. + +La tribune, libre depuis un instant, venait d’être occupée par un +inconnu de l’aspect le plus étrange. + +Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait +les marques d’une surexcitation effroyable, mais son attitude était +calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore +souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu’il venait de +passer par de terribles épreuves. + +A sa vue, tous s’étaient arrêtés. D’un geste impérieux, l’inconnu avait +commandé à tous l’immobilité et le silence. + +Qui était-il ? D’où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin, +ne songea à le lui demander. + +D’ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité. + +« Je viens de m’échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m’avait +condamné à mort. Dieu a permis que j’arrivasse jusqu’à vous assez à +temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout +le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, +je l’espère qu’en dépit de l’apparence qui me rend méconnaissable même +pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! + +- Marcel ! » s’étaient écriés à la fois le docteur et Octave. + +Tous deux allaient se précipiter vers lui... + +Un nouveau geste les arrêta. + +C’était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu’il eut forcé +la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le +courant l’avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l’enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes +après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre +enfin, s’il revenait à la vie ! + +Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu +sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne +déserte, loin de tout secours. + +Lorsqu’il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s’était alors +souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite +Stahlstadt ! Il n’était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! + +« Eux ! eux ! » s’écria-t-il alors. + +Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied. + +Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans +railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était +comme abandonnée autour de la farouche Cité de l’Acier. Ces dix lieues, +il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et +quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin. + +Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que +les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il +comprit aussi qu’ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat, +ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être. + +La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce +soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart. + +Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d’un +élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l’assemblée +allait se retirer, il escaladait la tribune. + +« Ce n’est pas dans un mois, mes amis, s’écria-t-il, ni même dans huit +jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une +catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l’enfer, et qui porte à dix lieues, est, +à l’heure où je parle, braqué contre elle. Je l’ai vu. Que les femmes +et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent +quelques garanties de solidité, ou qu’ils sortent de la ville à +l’instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes +valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens +possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées +ni soldats ne marchent encore contre vous. L’adversaire qui vous menace +a dédaigné les moyens d’attaque ordinaires. Si les plans, si les +calculs d’un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +réalisent, si Herr Schultze ne s’est pas pour la première fois trompé, +c’est sur cent points à la fois que l’incendie va se déclarer +subitement dans France-Ville ! C’est sur cent points différents qu’il +s’agira de faire tout à l’heure face aux flammes ! Quoi qu’il en doive +advenir, c’est tout d’abord la population qu’il faut sauver, car enfin, +celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu’on ne pourra préserver, +dût même la ville entière être détruite, l’or et le temps pourront les +rebâtir ! » + +En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n’est pas en +Amérique qu’on s’aviserait de nier les miracles de la science, même les +plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l’avis du +docteur Sarrasin, on le crut. + +La foule, subjuguée plus encore par l’accent de l’orateur que par ses +paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur +répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. + +Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans +toutes les directions pour les répandre. + +Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, +descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d’un +bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la +campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant +ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la +grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui +pouvait servir à combattre le feu, c’est-à-dire de l’eau, de la terre, +du sable. + +Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l’état +de dialogue. + +Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne +laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et +ses lèvres murmuraient ces seuls mots : + +« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze +maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... » + +Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d’un +homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d’une +main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et +alors, on vit peu à peu son front s’éclairer, sa figure devenir +rayonnante : + +« Ah ! mes amis ! s’écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici +sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s’évanouir comme un +cauchemar devant l’évidence d’un problème de balistique dont je +cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s’est trompé ! Le danger +dont il nous menace n’est qu’un rêve ! Pour une fois, sa science est en +défaut ! Rien de ce qu’il a annoncé n’arrivera, ne peut arriver ! Son +formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, +s’il reste à craindre quelque chose, ce n’est que pour l’avenir ! » + +Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! + +Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu’il venait +enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration +de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C’était la +clarté succédant aux ténèbres, le calme à l’angoisse. Non seulement le +projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne +toucherait à « rien du tout ». Il était destiné à se perdre dans +l’espace ! + +Le docteur Sarrasin approuvait du geste l’exposé des calculs de Marcel, +lorsque, tout d’un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de +la salle : + +« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de +Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu’il en soit, mes amis, ne regrettons +aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut +déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s’il doit manquer, +comme Marcel vient de nous en donner l’espoir, ne sera pas le dernier ! +La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s’arrêter +devant un échec ! + +- Venez ! » s’écria Marcel. + +Et tous le suivirent sur la grande place. + +Les trois minutes s’écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à +l’horloge !... + +Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du +ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville +avec un sifflement sinistre. + +« Bon voyage ! s’écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse +initiale, l’obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les +limites de l’atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! » + +Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un +bruit sourd, qu’on eût cru sorti des entrailles de la terre ! + +C’était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait +en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait +avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute. + +XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT + +« France-Ville, 14 septembre. + +« Il me paraît convenable d’informer le Roi de l’Acier que j’ai passé +fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions, +préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze. + +« En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si +je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n’en paierez pas la connaissance de votre vie. + +« Je ne m’appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis +alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable, +s’il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous +êtes fait l’ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. +Vous nourrissiez d’odieux projets contre tout ce que j’aime. J’ai tout +osé, j’ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer. + +« Je m’empresse de vous faire savoir que votre premier coup n’a pas +porté, que votre but, grâce à Dieu, n’a pas été atteint, et qu’il ne +pouvait pas l’être ! Votre canon n’en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu’il lance sous une telle charge de +poudre, et ceux qu’il pourrait lancer, ne feront de mal à personne ! +Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l’avais pressenti, et c’est +aujourd’hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr +Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif. + +« C’est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre +obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq +minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait +vers l’ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi +jusqu’à la fin des siècles. Un projectile, animé d’une vitesse initiale +vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la +seconde, ne peut plus “tomber” ! Son mouvement de translation, combiné +avec l’attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours +circuler autour de notre globe. + +« Vous auriez dû ne pas l’ignorer. + +« J’espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est +absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n’est pas payer +trop cher, deux cent mille dollars, l’agrément d’avoir doté le monde +planétaire d’un nouvel astre, et la Terre d’un second satellite. + +« Marcel BRUCKMANN. » + +Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On +pardonnera à Marcel de n’avoir pu se refuser la satisfaction +gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze. + +Marcel avait en effet raison lorsqu’il disait que le fameux obus, animé +de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne +tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il +espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour +du Taureau devait être hors d’usage. + +Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son +indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la +lisant, il devint livide, et, après l’avoir lue, sa tête tomba sur sa +poitrine comme s’il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet +état de prostration qu’au bout d’un quart d’heure, mais par quelle +colère ! + +Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu’en furent les éclats ! + +Cependant, Herr Schultze n’était pas homme à s’avouer vaincu. C’est une +lutte sans merci qui allait s’engager entre lui et Marcel. Ne lui +restait-il pas ses obus chargés d’acide carbonique liquide, que des +canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte +distance ? + +Apaisé par un effort soudain, le Roi de l’Acier était rentré dans son +cabinet et avait repris son travail. + +Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait +rien négliger pour se mettre en état de défense. + +XIV BRANLE-BAS DE COMBAT + +Si le danger n’était plus imminent, il était toujours grave. Marcel fit +connaître au docteur Sarrasin et à ses amis tout ce qu’il savait des +préparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le +lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, s’occupa de +discuter un plan de résistance et d’en préparer l’exécution. + +En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu’il trouva +moralement changé et bien à son avantage. + +Quelles furent les résolutions prises ? Personne n’en sut le détail. +Les principes généraux furent seuls systématiquement communiqués à la +presse et répandus dans le public. Il n’était pas malaisé d’y +reconnaître la main pratique de Marcel. + +« Dans toute défense, se disait-on par la ville, la grande affaire est +de bien connaître les forces de l’ennemi et d’adapter le système de +résistance à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze +sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, +dont on sait le nombre, le calibre, la portée et les effets, que +d’avoir à lutter contre des engins mal connus. » + +Le tout était d’empêcher l’investissement de la ville, soit par terre, +soit par mer. + +C’est cette question qu’étudiait avec activité le Conseil de défense, +et, le jour où une affiche annonça que le problème était résolu, +personne n’en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour +exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi n’était dédaigné, qui +devait contribuer à l’oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, de +toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le +travail était conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de +vivres suffisants pour deux ans furent emmagasinés dans la ville. La +houille et le fer arrivèrent aussi en quantités considérables : le fer, +matière première de l’armement ; la houille, réservoir de chaleur et de +mouvement, indispensables à la lutte. + +Mais, en même temps que la houille et le fer, s’entassaient sur les +places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de +viande fumée, des meules de fromages, des montagnes de conserves +alimentaires et de légumes desséchés s’amoncelaient dans les halles +transformées en magasins. Des troupeaux nombreux étaient parqués dans +les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. + +Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes en +état de porter les armes, l’enthousiasme qui l’accueillit témoigna une +fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. +Equipés simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- +bottes, coiffés d’un bon chapeau de cuir bouilli, armés de fusils +Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. + +Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fossés, +élevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points +favorables. La fonte des pièces d’artillerie avait commencé et fut +poussée avec activité. Une circonstance très favorable à ces travaux +était qu’on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que +possédait la ville et qu’il fut aisé de transformer en fours de fonte. + +Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il +était partout, et partout à la hauteur de sa tâche. Qu’une difficulté +théorique ou pratique se présentât, il savait immédiatement la +résoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procédé +expéditif, un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle +acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement exécutés. + +Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d’abord, il +s’était promis de bien garnir son uniforme de galons d’or, il y +renonça, comprenant qu’il ne devait rien être, pour commencer, qu’un +simple soldat. + +Aussi prit-il rang dans le bataillon qu’on lui assigna et sut-il s’y +conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d’abord mine de le +plaindre : + +« A chacun selon ses mérites, répondit-il. Je n’aurais peut-être pas +su commander !... C’est le moins que j’apprenne à obéir ! » + +Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimer aux +travaux de défense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, +disait-on, cherchait à négocier avec des compagnies maritimes pour le +transport de ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se +succédèrent tous les jours. C’était tantôt la flotte schultzienne qui +avait mis le cap sur France-Ville, tantôt le chemin de fer de +Sacramento qui avait été coupé par des « uhlans », tombés du ciel +apparemment. + +Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient inventées à plaisir par +des chroniqueurs aux abois dans le but d’entretenir la curiosité de +leurs lecteurs. La vérité, c’est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie. + +Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de compléter ses +travaux de défense, n’était pas sans l’inquiéter quelque peu dans ses +rares instants de loisir. + +« Est-ce que ce brigand aurait changé ses batteries et me préparerait +quelque nouveau tour de sa façon ? » se demandait-il parfois. + +Mais le plan, soit d’arrêter les navires ennemis, soit d’empêcher +l’investissement, promettait de répondre à tout, et Marcel, en ses +moments d’inquiétude, redoublait encore d’activité. + +Son unique plaisir et son unique repos, après une laborieuse journée, +était l’heure rapide qu’il passait tous les soirs dans le salon de Mme +Sarrasin. + +Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, qu’il vînt +habituellement dîner chez lui, sauf dans le cas où il en serait empêché +par un autre engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas d’un +engagement assez séduisant pour que Marcel renonçât à ce privilège ne +s’était pas encore présenté. L’éternelle partie d’échecs du docteur +avec le colonel Hendon n’offrait cependant pas un intérêt assez +palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc de penser +qu’un autre charme agissait sur Marcel, et peut-être pourra-t- on en +soupçonner la nature, quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas +encore lui-même, en observant l’intérêt que semblaient avoir pour lui +ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu’ils +étaient tous trois assis près de la grande table sur laquelle les deux +vaillantes femmes préparaient ce qui pouvait être nécessaire au service +futur des ambulances. + +« Est-ce que ces nouveaux boulons d’acier vaudront mieux que ceux dont +vous nous aviez montré le dessin ? demandait Jeanne, qui s’intéressait +à tous les travaux de la défense. + +-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel. + +-- Ah ! j’en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détail industriel +représente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le génie a +creusé hier cinq cents nouveaux mètres de fossés ? C’est beaucoup, +n’est-ce pas ? + +-- Mais non, ce n’est même pas assez ! De ce train-là nous n’aurons pas +terminé l’enceinte à la fin du mois. + +-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens +arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre +utiles. L’attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne +sommes bonnes à rien. + +-- Bonnes à rien ! s’écriait Marcel, d’ordinaire plus calme, bonnes à +rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout +quitté pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour +assurer le repos et le bonheur de leurs mères, de leurs femmes, de +leurs fiancées ? Leur ardeur, à tous, d’où leur vient-elle, sinon de +vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... » + +Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s’arrêta. Mlle Jeanne n’insista pas, +et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermer la +discussion, en disant au jeune homme que l’amour du devoir suffisait +sans doute à expliquer le zèle du plus grand nombre. + +Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche impitoyable, pressé d’aller +achever un projet ou un devis, s’arrachait à regret à cette douce +causerie, il emportait avec lui l’inébranlable résolution de sauver +France-Ville et le moindre de ses habitants. + +Il ne s’attendait guère à ce qui allait arriver, et, cependant, c’était +la conséquence naturelle, inéluctable, de cet état de choses contre +nature, de cette concentration de tous en un seul, qui était la loi +fondamentale de la Cité de l’Acier. + +XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO + +La Bourse de San Francisco, expression condensée et en quelque sorte +algébrique d’un immense mouvement industriel et commercial, est l’une +des plus animées et des plus étranges du monde. Par une conséquence +naturelle de la position géographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses traits les +plus marqués. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux +cheveux blonds, à la taille élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux +cheveux plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le Nègre y +rencontre le Finnois et l’Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le +Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, à la natte soigneusement +tressée, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. +Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s’y heurtent +comme dans une Babel moderne. + +L’ouverture du marché du 12 octobre, à cette Bourse unique au monde, ne +présenta rien d’extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit +les principaux courtiers et agents d’affaires s’aborder gaiement ou +gravement, selon leurs tempéraments particuliers, échanger des poignées +de main, se diriger vers la buvette et préluder, par des libations +propitiatoires, aux opérations de la journée. Ils allèrent, un à un, +ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotés qui reçoivent, +dans le vestibule, la correspondance des abonnés, en tirer d’énormes +paquets de lettres et les parcourir d’un oeil distrait. + +Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, en même temps que la +foule affairée grossissait insensiblement. Un léger brouhaha s’éleva +des groupes, de plus en plus nombreux. + +Les dépêches télégraphiques commencèrent alors à pleuvoir de tous les +points du globe. Il ne se passait guère de minute sans qu’une bande de +papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la tempête des voix, vînt +s’ajouter sur la muraille du nord à la collection des télégrammes +placardés par les gardes de la Bourse. + +L’intensité du mouvement croissait de minute en minute. Des commis +entraient en courant, repartaient, se précipitaient vers le bureau +télégraphique, apportaient des réponses. Tous les carnets étaient +ouverts, annotés, raturés, déchirés. Une sorte de folie contagieuse +semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, +quelque chose de mystérieux sembla passer comme un frisson à travers +ces groupes agités. + +Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait d’être apportée +par l’un des associés de la Banque du Far West et circulait avec la +rapidité de l’éclair. + +Les uns disaient : + +« Quelle plaisanterie !... C’est une manoeuvre ! Comment admettre une +bourde pareille ? + +-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n’y a pas de fumée sans feu ! + +-- Est-ce qu’on sombre dans une situation comme celle-là ? + +-- On sombre dans toutes les situations ! + +-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l’outillage représentent plus +de quatre-vingts millions de dollars ! s’écriait celui-ci. + +-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits +fabriqués ! répliquait celui-là. + +-- Parbleu ! c’est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les réaliser +quand on voudra sur son actif ! + +-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? + +-- Je ne me l’explique pas du tout !... Je n’y crois pas ! + +-- Comme si ces choses-là n’arrivaient pas tous les jours et aux +maisons réputées les plus solides ! + +-- Stahlstadt n’est pas une maison, c’est une ville ! + +-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne +peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! + +-- Mais pourquoi diable Schultze ne l’a-t-il pas formée, avant de se +laisser protester ? + +-- Justement, monsieur, c’est tellement absurde que cela ne supporte +pas l’examen ! C’est purement et simplement une fausse nouvelle, +probablement lancée par Nash, qui a terriblement besoin d’une hausse +sur les aciers ! + +-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en +faillite, mais il est en fuite ! + +-- Allons donc ! + +-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit vient d’être placardé à +l’instant ! » + +Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches. La +dernière bande de papier bleu était libellée en ces termes : + +« _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. +Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. +Schultze disparu. » + +Cette fois, il n’y avait plus à douter, quelque surprenante que fût la +nouvelle, et les hypothèses commencèrent à se donner carrière. + +A deux heures, les listes de faillites secondaires entraînées par celle +de Herr Schultze, commencèrent à inonder la place. C’était la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et +fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept millions de +dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la +Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis +le menu fretin des maisons de troisième ordre. + +D’autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels +de l’événement se déchaînaient avec fureur. + +Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à dire d’experts, ne +l’était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses +! quel déchaînement effréné de la spéculation ! + +Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les +houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l’Union +américaine ! Hausse sur les produits fabriqués de tout genre de +l’industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. +Tombés à zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de guerre, +ils se trouvèrent subitement portés à cent quatre-vingts dollars l’âcre +demandé ! + +Dès le soir même, les boutiques à nouvelles furent prises d’assaut. +Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l’_Alto_ comme le _Guardian_, +l’_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractères +gigantesques les maigres informations qu’ils avaient pu recueillir, ces +informations se réduisaient, en somme, presque à néant. + +Tout ce qu’on savait, c’est que, le 25 septembre, une traite de huit +millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, tirée par Jackson, +Elder & Co, de Buffalo, ayant été présentée à Schring, Strauss & Co, +banquiers du Roi de l’Acier, à New York, ces messieurs avaient constaté +que la balance portée au crédit de leur client était insuffisante pour +parer à cet énorme paiement, et lui avaient immédiatement donné avis +télégraphique du fait, sans recevoir de réponse ; qu’ils avaient alors +recouru à leurs livres et constaté avec stupéfaction que, depuis treize +jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur étaient parvenues de +Stahlstadt ; qu’à dater de ce moment les traites et les chèques tirés +par Herr Schultze sur leur caisse s’étaient accumulés quotidiennement +pour subir le sort commun et retourner à leur lieu d’origine avec la +mention « No effects » (pas de fonds). + +Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les télégrammes +inquiets, les questions furieuses, s’étaient abattus d’une part sur la +maison de banque, de l’autre sur Stahlstadt. + +Enfin, une réponse décisive était arrivée. + +« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le télégramme. +Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Il n’a pas +laissé d’ordres, et les caisses de secteur sont vides. » + +Dès lors, il n’avait plus été possible de dissimuler la vérité. Des +créanciers principaux avaient pris peur et déposé leurs effets au +tribunal de commerce. La déconfiture s’était dessinée en quelques +heures avec la rapidité de la foudre, entraînant avec elle son cortège +de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances +connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait +prévoir que, avec les créances complémentaires, le passif approcherait +de soixante millions. + +Voilà ce qu’on savait et ce que tous les journaux racontaient, à +quelques amplifications près. Il va sans dire qu’ils annonçaient tous +pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus +spéciaux. + +Et, de fait, il n’en était pas un qui n’eût dès la première heure +expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. + +Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l’Acier s’était vue investie par +une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au +vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l’enceinte +extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les +reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de +séduction, il leur fut impossible de la faire plier. + +Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et +que rien n’était changé dans la routine de leur section. Les +contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur, +qu’il n’y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni +d’instructions venues du Bloc central, et qu’en conséquence les travaux +seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. + +Tout cela, au lieu d’éclairer la situation, ne faisait que la +compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d’un mois, cela +ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée +de cette disparition, c’est ce que personne ne savait. Une vague +impression que le mystérieux personnage allait reparaître d’une minute +à l’autre dominait encore obscurément les inquiétudes. + +A l’usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué +comme à l’ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait +poursuivi sa tâche partielle dans l’horizon limité de sa section. Les +caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La +caisse principale avait fait face jusqu’à ce jour aux nécessités +locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop +haut degré de perfection, le maître s’était réservé une trop absolue +surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n’entraînât +pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C’est +ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de +l’Acier avait signé des ordres, jusqu’au 13 octobre, où la nouvelle de +la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des +milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des +valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient +été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient +arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le +droit de les ouvrir, de les annoter d’un coup de crayon rouge et d’en +transmettre le contenu au caissier principal. + +Les fonctionnaires les plus élevés de l’usine n’auraient jamais songé +seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face +de leurs subordonnés d’un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun, +vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --, +comme autant d’instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au +chapitre. Chacun s’était donc cantonné dans la responsabilité étroite +de son mandat, avait attendu, temporisé, « vu venir » les événements. + +A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière +s’était prolongée jusqu’au moment où les principales maisons +intéressées, subitement saisies d’alarme, avaient télégraphié, +sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions +légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida +pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n’avoir que des +pieds d’argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze +s’était dérobé à ses créanciers. + +C’est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre +Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux +politiques au président Grant l’homme le plus taciturne de son siècle, +l’infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple +correspondant du _World_, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la +capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n’avaient pas +été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de +s’avouer à eux-mêmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient +encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. + +Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique, +c’était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville +indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et +légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à +New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l’actif +représenté par l’usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les +indemniser. Mais à quel tribunal s’adresser pour en obtenir la saisie +ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire +spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si +seulement il avait laissé un représentant, un conseil d’administration, +un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil +judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en +chef, le notaire, l’avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il +avait réalisé en sa personne l’idéal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet +édifice formidable s’écroulait comme un château de cartes. + +En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un +syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif, +s’emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils +auraient reconnu qu’il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, +qu’un peu d’argent peut-être et un pouvoir régulateur. + +Mais rien de tout cela n’était possible. L’instrument légal faisait +défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une +barrière morale, plus infranchissable, s’il est possible, que les +circonvallations élevées autour de la Cité de l’Acier. Les infortunés +créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans +l’impossibilité de le saisir. + +Tout ce qu’ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de +se concerter et d’adresser une requête au Congrès pour lui demander de +prendre leur cause en main, d’épouser les intérêts de ses nationaux, de +prononcer l’annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire +rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement +intéressés dans l’affaire ; la requête, par plus d’un côté, séduisait +le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu’elle serait +couronnée d’un plein succès. Malheureusement, le Congrès n’était pas en +session, et de longs délais étaient à redouter avant que l’affaire pût +lui être soumise. + +En attendant ce moment, rien n’allait plus à Stahlstadt et les +fourneaux s’éteignaient un à un. + +Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix +mille familles qui vivaient de l’usine. Mais que faire ? Continuer le +travail sur la foi d’un salaire qui mettrait peut-être six mois à +venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n’en était d’avis. +Quel travail, d’ailleurs ? La source des commandes s’était tarie en +même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze +attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les +chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d’ordres, ne +pouvaient agir. + +Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n’y +eut pas de plan arrêté, parce qu’il n’y en avait pas de possible. Le +chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs +et de vices. L’atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque +cheminée qui avait cessé de fumer à l’usine, on vit naître un cabaret +dans les villages d’alentour. + +Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su +prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir +avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la +ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui +se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, +s’éparpillèrent aux quatre coins de l’horizon, eurent bientôt retrouvé, +l’un à l’est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une +autre enclume, un autre foyer... + +Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en +était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l’oeil +cave et le coeur navré ! + +Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d’oiseaux de +proie à face humaine qui s’abat d’instinct sur tous les grands +désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt +privés de crédit comme de salaire, d’espoir comme de travail, et voyant +s’allonger devant eux, noir comme l’hiver qui allait s’ouvrir, un +avenir de misère ! + +XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE + +Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva à +France-Ville, le premier mot de Marcel avait été : + +« Si ce n’était qu’une ruse de guerre ? » + +Sans doute, à la réflexion, il s’était bien dit que les résultats d’une +telle ruse eussent été si graves pour Stahlstadt, qu’en bonne logique +l’hypothèse était inadmissible. Mais il s’était dit encore que la haine +ne raisonne pas, et que la haine exaspérée d’un homme tel que Herr +Schultze devait, à un moment donné, le rendre capable de tout sacrifier +à sa passion. Quoi qu’il en pût être, cependant, il fallait rester sur +le qui-vive. + +A sa requête, le Conseil de défense rédigea immédiatement une +proclamation pour exhorter les habitants à se tenir en garde contre les +fausses nouvelles semées par l’ennemi dans le but d’endormir sa +vigilance. + +Les travaux et les exercices poussés avec plus d’ardeur que jamais, +accentuèrent la réplique que France-Ville jugea convenable d’adresser à +ce qui pouvait à toute force n’être qu’une manoeuvre de Herr Schultze. +Mais les détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de San +Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences financières et +commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de +preuves insaisissables, séparément sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute... + +Un beau matin, la cité du docteur se réveilla définitivement sauvée, +comme un dormeur qui échappe à un mauvais rêve par le simple fait de +son réveil. Oui ! France-Ville était évidemment hors de danger, sans +avoir eu à coup férir, et ce fut Marcel, arrivé à une conviction +absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicité +dont il disposait. + +Ce fut alors un mouvement universel de détente et de soulagement. On se +serrait les mains, on se félicitait, on s’invitait à dîner. Les femmes +exhibaient de fraîches toilettes, les hommes se donnaient momentanément +congé d’exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde était +rassuré, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. + +Mais, le plus content de tous, c’était sans contredit le docteur +Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux +qui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se +mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir +entraînés à leur perte, lui qui n’avait en vue que leur bonheur, ne lui +avait pas laissé un moment de repos. Enfin, il était déchargé d’une si +terrible inquiétude et respirait à l’aise. + +Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s’était rapproché davantage, on +s’était reconnus frères, animés de sentiments semblables, touchés par +les mêmes intérêts. Chacun avait senti s’agiter dans son coeur un être +nouveau. Désormais, pour les habitants de France-Ville, la « patrie » +était née. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait +mieux senti combien on l’aimait. + +Les résultats matériels de la mise en état de défense furent aussi tout +à l’avantage de la cité. On avait appris à connaître ses forces. On +n’aurait plus à les improviser. On était plus sûr de soi. A l’avenir, à +tout événement, on serait prêt. + +Enfin, jamais le sort de l’oeuvre du docteur Sarrasin ne s’était +annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers +Marcel. Encore bien que le salut de tous n’eût pas été son ouvrage, des +remerciements publics furent votés au jeune ingénieur comme à +l’organisateur de la défense, à celui au dévouement duquel la ville +aurait dû de ne pas périr, si les projets de Herr Schultze avaient été +mis à exécution. + +Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût terminé. Le mystère +qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, +pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu’après avoir porté une +lumière complète au milieu même des ténèbres qui enveloppaient encore +la Cité de l’Acier. + +Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de ne reculer devant rien +pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. + +Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que l’entreprise +serait difficile, hérissée de dangers, peut-être ; qu’il allait faire +là une sorte de descente aux enfers ; qu’il pouvait trouver on ne sait +quels abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu’il +le lui avait dépeint, n’était pas homme à disparaître impunément pour +les autres, à s’ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +espérances... On était en droit de tout redouter de la dernière pensée +d’un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l’agonie terrible +du requin !... + +« C’est précisément parce que je pense, cher docteur, que tout ce que +vous imaginez est possible, lui répondit Marcel, que je crois de mon +devoir d’aller à Stahlstadt. C’est une bombe dont il m’appartient +d’arracher la mèche avant qu’elle n’éclate, et je vous demanderai même +la permission d’emmener Octave avec moi. + +-- Octave ! s’écria le docteur. + +-- Oui ! C’est maintenant un brave garçon, sur lequel on peut compter, +et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! + +-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! » répondit le vieillard +ému en l’embrassant. + +Le lendemain matin, une voiture, après avoir traversé les villages +abandonnés, déposait Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous +deux étaient bien équipés, bien armés, et très décidés à ne pas revenir +sans avoir éclairci ce sombre mystère. + +Ils marchaient côte à côte sur le chemin de ceinture extérieur qui +faisait le tour des fortifications, et la vérité, dont Marcel s’était +obstiné à douter jusqu’à ce moment, se dessinait maintenant devant lui. + +L’usine était complètement arrêtée, c’était évident. De cette route +qu’il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel, +il aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, l’éclair parti de la +baïonnette d’une sentinelle, mille signes de vie désormais absents. Les +fenêtres illuminées des secteurs se seraient montrées comme autant de +verrières étincelantes. Maintenant, tout était sombre et muet. La mort +seule semblait planer sur la cité, dont les hautes cheminées se +dressaient à l’horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le vide. L’expression de +solitude et de désolation était si forte, qu’Octave ne put s’empêcher +de dire : + +« C’est singulier, je n’ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci +! On se croirait dans un cimetière ! » + +Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord du +fossé, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun être vivant +ne se montrait sur la crête de la muraille, et, des sentinelles qui +autrefois s’y dressaient de distance en distance, comme autant de +poteaux humains, il n’y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +était relevé, laissant devant la porte un gouffre large de cinq à six +mètres. + +Il fallut plus d’une heure pour réussir à amarrer un bout de câble, en +le lançant à tour de bras à l’une des poutrelles. Après bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la corde, put se +hisser à la force des poignets jusqu’au toit de la porte. Marcel lui +fit alors passer une à une les armes et munitions ; puis, il prit à son +tour le même chemin. + +Il ne resta plus alors qu’à ramener le câble de l’autre côté de la +muraille, à faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait +hissés, et, enfin, à se laisser glisser en bas. + +Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde que +Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entrée à +Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant +eux s’élevait, noire et muette, la masse imposante des bâtiments, qui, +de leurs mille fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire : + +« Allez-vous-en !... Vous n’avez que faire de vouloir pénétrer nos +secrets ! » + +Marcel et Octave tinrent conseil. + +« Le mieux est d’attaquer la porte O, que je connais », dit Marcel. + +Ils se dirigèrent vers l’ouest et arrivèrent bientôt devant l’arche +monumentale qui portait à son front la lettre O. Les deux battants +massifs de chêne, à gros clous d’acier, étaient fermés. Marcel s’en +approcha, heurta à plusieurs reprises avec un pavé qu’il ramassa sur la +chaussée. + +L’écho seul lui répondit. + +« Allons ! à l’ouvrage ! » cria-t-il à Octave. + +Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de l’amarre par- +dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle où elle pût s’accrocher +solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent +à franchir la muraille, et se trouvèrent dans l’axe du secteur O. + +« Bon ! s’écria Octave, à quoi bon tant de peines ? Nous voilà bien +avancés ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre +devant nous ! + +-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement mon +ancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir et d’y prendre +certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier +quelques sachets de dynamite. » + +C’était la grande halle de coulée où le jeune Alsacien avait été admis +lors de son arrivée à l’usine. Qu’elle était lugubre, maintenant, avec +ses fourneaux éteints, ses rails rouillés, ses grues poussiéreuses qui +levaient en l’air leurs grands bras éplorés comme autant de potences ! +Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la nécessité d’une +diversion. + +« Voici un atelier qui t’intéressera davantage », dit-il à Octave en +le précédant sur le chemin de la cantine. + +Octave fit un signe d’acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu’il aperçut, rangés en bataille sur une tablette de +bois, un régiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boîtes +de conserve montraient aussi leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux +meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un déjeuner dont le +besoin, d’ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le +comptoir d’étain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour +continuer leur expédition. + +Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu’il avait à faire. Escalader +la muraille du Bloc central, il n’y avait pas à y songer. Cette +muraille était prodigieusement haute, isolée de tous les autres +bâtiments, sans une saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour +en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n’était pas une opération facile. +Restait l’emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il +paraissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semer +d’embûches le terrain qu’il abandonnait, sans opposer des contre-mines +aux mines que ceux qui voudraient s’emparer de Stahlstadt ne +manqueraient pas d’établir. Mais rien de tout cela n’était pour faire +reculer Marcel. + +Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec lui vers le bout +de la rue qui formait l’axe du secteur, jusqu’au pied de la grande +muraille en pierre de taille. + +« Que dirais-tu d’un boyau de mine là-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera +dur, mais nous ne sommes pas des fainéants ! » répondit Octave, prêt à +tout tenter. + +Le travail commença. Il fallut déchausser la base de la muraille, +introduire un levier dans l’interstice de deux pierres, en détacher +une, et enfin, à l’aide d’un foret, opérer la percée de plusieurs +petits boyaux parallèles. A dix heures, tout était terminé, les +saucissons de dynamite étaient en place, et la mèche fut allumée. + +Marcel savait qu’elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué +que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave +voûtée, il vint s’y réfugier avec Octave. + +Tout à coup, l’édifice et la cave même furent secoués comme par l’effet +d’un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle +de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les +airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes, +une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol. + +Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s’effondrant, de poutres craquant, de murs s’écroulant, au milieu des +cascades claires des vitres cassées. + +Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors +leur retraite. + +Si habitué qu’il fût aux prodigieux effets des substances explosives, +Marcel fut émerveillé des résultats qu’il constata. La moitié du +secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers +voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d’une ville bombardée. De +toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les +plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, +retombant lentement du ciel où l’explosion les avait projetés, +s’étalaient comme une neige sur toutes ces ruines. + +Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était +détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l’autre +côté de la brèche, l’ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à +lui bien connue, où il avait passé tant d’heures monotones. + +Du moment où cette cour n’était plus gardée, la grille de fer qui +l’entourait n’était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie. + +Partout le même silence. + +Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient +ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche, +le dessin de machine à vapeur qu’il avait commencé, lorsqu’un ordre de +Herr Schultze l’avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les +journaux et les livres familiers. + +Toutes choses avaient gardé la physionomie d’un mouvement suspendu, +d’une vie interrompue brusquement. + +Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central +et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la +pensée de Marcel, les séparer du parc. + +« Est-ce qu’il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui +demanda Octave. + +-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d’abord chercher une +porte qu’une simple fusée enverrait en l’air. » + +Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille. +De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un +corps de bâtiment qui s’en détachait comme un éperon, ou d’escalader +une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent +bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, +qui interrompait le muraillement, leur apparut. + +En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les +planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette +ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l’autre côté, +s’étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température +de printemps. + +« Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place ! +dit-il à son compagnon. + +-- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop +d’honneur ! » + +Et il commença d’attaquer la poterne à grands coups de pic. + +Il l’avait à peine ébranlée, qu’on entendit une serrure intérieure +grincer sous l’effort d’une clef, et deux verrous glisser dans leurs +gardes. + +La porte s’entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne. + +« _Wer da ?_ » (Qui va là ?) dit une voix rauque. + +XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL + +Les deux jeunes gens ne s’attendaient à rien moins qu’à une pareille +question. Ils en furent plus surpris véritablement qu’ils ne l’auraient +été d’un coup de fusil. + +De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette +ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit, +était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de +sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l’on admettait que +Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre +physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce +qui n’était, dans le premier cas, qu’une sorte d’enquête archéologique, +devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction. + +Toutes ces idées se présentèrent à l’esprit de Marcel avec tant de +force, qu’il resta d’abord comme frappé de mutisme. + +« _Wer da ?_ » répéta la voix, avec un peu d’impatience. + +L’impatience n’était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour +arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles +et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n’avoir rien à +répondre lorsqu’on vous demande simplement : + +« Qui va là ? » cela ne laissait pas d’être surprenant. + +Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de +sa position, et aussitôt, s’exprimant en allemand : + +« Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr +Schultze. » + +Il n’avait pas articulé ces mots qu’une exclamation de surprise se fit +entendre à travers la porte entrebâillée : + +« _Ach !_ » + +Et, par l’ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, +une moustache hérissée, un oeil hébété, qu’il reconnut aussitôt. Le +tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps. + +« Johann Schwartz ! s’écria le géant avec une stupéfaction mêlée de +joie. Johann Schwartz ! » + +Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l’étonner presque autant +qu’il avait dû l’être de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler +à Herr Schultze ? » répéta Marcel, voyant qu’il ne recevait d’autre +réponse que cette exclamation. + +Sigimer secoua la tête. + +« Pas d’ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! + +-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et +que je désire l’entretenir ? + +-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec +une nuance de tristesse. + +-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ? + +-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! » + +Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de +Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial. + +Octave finit par s’impatienter. + +« A quoi bon demander la permission d’entrer ? dit-il. Il est bien +plus simple de la prendre ! » + +Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne +résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le +battant, dont les deux verrous furent successivement tirés. + +« Il faut qu’ils soient plusieurs derrière cette planche ! » s’écria +Octave, assez humilié de ce résultat. + +Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa +un cri de surprise : + +« Il y a un second géant ! + +-- Arminius ? » répondit Marcel. + +Et il regarda à son tour par le trou de vrille. + +« Oui ! c’est Arminius, le collègue de Sigimer ! » + +Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la +tête à Marcel. + +« _Wer da ?_ » disait la voix. + +C’était celle d’Arminius, cette fois. + +La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu’il devait +avoir atteinte à l’aide d’une échelle. + +« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous +ouvrir, oui ou non ? » + +Il n’avait pas achevé ces mots que le canon d’un fusil se montra sur la +crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord +du chapeau d’Octave. + +« Eh bien, voilà pour te répondre ! » s’écria Marcel, qui, +introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en +éclats. + +A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine +au poing et le couteau aux dents, s’élancèrent dans le parc. + +Contre le pan du mur, lézardé par l’explosion, qu’ils venaient de +franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette +échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius +n’étaient là pour défendre le passage. + +Les jardins s’ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la +splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé. + +« C’était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous +en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s’être +tapis derrière les buissons ! » + +Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l’un des côtés de +l’allée qui s’ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d’arbre +en arbre, d’obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie +individuelle la plus élémentaire. + +La précaution était sage. Ils n’avaient pas fait cent pas, qu’un second +coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l’écorce d’un arbre que +Marcel venait à peine de quitter. + +« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! » dit Octave à demi voix. + +Et, joignant l’exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les +coudes jusqu’à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre +duquel s’élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n’avait pas suivi +assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n’eut +que le temps de se jeter derrière le tronc d’un palmier pour en éviter +un quatrième. + +« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria +Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas. + +-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la +fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C’est là +qu’ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour +de ma façon ! » + +En un clin d’oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de +longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta +sur ce bâton, qu’il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un +mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu’il occupait, de +manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se +glissant vers Octave, il lui siffla dans l’oreille : + +« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place, +tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! » + +Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les +massifs qui faisaient le tour du rond-point. + +Un quart d’heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles +furent échangées sans résultat. + +La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais, +personnellement, il ne s’en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes +du rez-de-chaussée, la carabine d’Octave les avait mises en miettes. + +Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri +étouffé : + +« A moi !... Je le tiens !... » + +Quitter son abri, s’élancer à découvert dans le rond-point, monter à +l’assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l’affaire d’une demi-minute. +Un instant après, il tombait dans le salon. + +Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient +désespérément. Surpris par l’attaque soudaine de son adversaire, qui +avait ouvert à l’improviste une porte intérieure, le géant n’avait pu +faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un +redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n’avait pas perdu +l’espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une +vigueur et une souplesse remarquables. + +La lutte eût nécessairement fini par la mort de l’un des combattants, +si l’intervention d’Octave ne fat arrivée à point pour amener un +résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se +vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement. + +« Et l’autre ? » demanda Octave. + +Marcel montra au bout de l’appartement un sofa sur lequel Arminius +était étendu tout sanglant. + +« Est-ce qu’il a reçu une balle ? demanda Octave. + +-- Oui », répondit Marcel. + +Puis il s’approcha d’Arminius. + +« Mort ! dit-il. + +-- Ma foi, le coquin ne l’a pas volé ! s’écria Octave. + +-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons +procéder à une visite sérieuse. D’abord le cabinet de Herr Schultze ! » + +Du salon d’attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les +deux jeunes gens suivirent l’enfilade d’appartements qui conduisait au +sanctuaire du Roi de l’Acier. + +Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs. + +Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu’il +rencontrait devant lui jusqu’au salon vert et or. + +Il s’attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d’aussi singulier +que le spectacle qui s’offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau +central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait +été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n’étaient de tous côtés que +lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le +tapis. On enfonçait jusqu’à mi-jambe dans cette inondation. Toute la +correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr +Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc, +et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet +du maître. + +Que de questions, de souffrances, d’attentes anxieuses, de misères, de +larmes enfermées dans ces plis muets à l’adresse de Herr Schultze ! Que +de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en +ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par +l’absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables. + +« Il s’agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du +laboratoire ! » + +Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut +en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu’il avait un +jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un +tous les panneaux, et, s’armant d’une tige de fer qu’il prit dans la +cheminée, il les fit sauter l’un après l’autre ! En vain il sonda la +muraille avec l’espoir de l’entendre sonner le creux ! Il fut bientôt +évident que Herr Schultze, inquiet de n’être plus seul à posséder le +secret de la porte de son laboratoire, l’avait supprimée. + +Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre. + +« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu’ici, puisque c’est +ici qu’Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C’est donc dans +cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ ! +Je connais assez ses habitudes pour savoir qu’en faisant murer l’ancien +passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l’abri des +regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? » + +Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n’en fut pas moins +décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait +rien de suspect. + +« Qui te dit que l’ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave. + +-- J’en suis moralement sûr ! répondit Marcel. + +-- Alors il ne me reste plus qu’à explorer le plafond », dit Octave en +montant sur une chaise. + +Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour +de la rosace centrale à coups de crosse de fusil. + +Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu’à son +extrême surprise, il le vit s’abaisser sous sa main. Le plafond bascula +et laissa à découvert un trou béant, d’où une légère échelle d’acier +descendit automatiquement jusqu’au ras du parquet. + +C’était comme une invitation à monter. + +« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit tranquillement Marcel ; et il +s’élança aussitôt sur l’échelle, suivi de près par son compagnon. + +XVIII L’AMANDE DU NOYAU + +L’échelle d’acier s’accrochait par son dernier échelon au parquet même +d’une vaste salle circulaire, sans communication avec l’extérieur. +Cette salle eût été plongée dans l’obscurité la plus complète, si une +éblouissante lumière blanchâtre n’eût filtré à travers l’épaisse vitre +d’un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût +dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, +il apparaît dans toute sa pureté. + +Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne +pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans +l’antichambre d’un monument funéraire. + +Marcel, avant d’aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un +moment d’hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n’en pouvait +douter, allait sortir l’impénétrable secret qu’il était venu chercher à +Stahlstadt ! + +Mais son hésitation ne dura qu’un instant. Octave et lui allèrent +s’agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à +pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous +d’eux. + +Un spectacle aussi horrible qu’inattendu s’offrit alors à leurs regards. + +Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, +grossissait démesurément les objets que l’on regardait à travers. + +Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L’intense lumière qui +sortait à travers le disque, comme si c’eût été l’appareil dioptrique +d’un phare, venait d’une double lampe électrique brûlant encore dans sa +cloche vide d’air, que le courant voltaïque d’une pile puissante +n’avait pas cessé d’alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette +atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la +réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du +désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre. + +Autour de ce spectre, des éclats d’obus jonchaient le sol. + +Plus de doute !... C’était Herr Schultze, reconnaissable au rictus +effrayant de sa mâchoire, à ses dents éclatantes, mais un Herr Schultze +gigantesque, que l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la +fois asphyxié et congelé sous l’action d’un froid terrible ! + +Le Roi de l’Acier était devant sa table, tenant une plume de géant, +grande comme une lance, et il semblait écrire encore ! N’eût été le +regard atone de ses pupilles dilatées, l’immobilité de sa bouche, on +l’aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l’on retrouve enfouis dans +les glaçons des régions polaires, ce cadavre était là, depuis un mois, +caché à tous les yeux. Autour de lui tout était encore gelé, les +réactifs dans leurs bocaux, l’eau dans ses récipients, le mercure dans +sa cuvette ! + +Marcel, en dépit de l’horreur de ce spectacle, eut un mouvement de +satisfaction en se disant combien il était heureux qu’il eût pu +observer du dehors l’intérieur de ce laboratoire, car très certainement +Octave et lui auraient été frappés de mort en y pénétrant. + +Comment donc s’était produit cet effroyable accident ? + +Marcel le devina sans peine, lorsqu’il eut remarqué que les fragments +d’obus, épars sur le plancher, n’étaient autres que de petits morceaux +de verre. Or, l’enveloppe intérieure, qui contenait l’acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu’elle avait à supporter, était faite de ce verre +trempé, qui a dix ou douze fois la résistance du verre ordinaire ; mais +un des défauts de ce produit, qui était encore tout nouveau, c’est que, +par l’effet d’une action moléculaire mystérieuse, il éclate subitement, +quelquefois, sans raison apparente. C’est ce qui avait dû arriver. +Peut- être même la pression intérieure avait-elle provoqué plus +inévitablement encore l’éclatement de l’obus qui avait été déposé dans +le laboratoire. L’acide carbonique, subitement décomprimé, avait alors +déterminé, en retournant à l’état gazeux, un effroyable abaissement de +la température ambiante. + +Toujours est-il que l’effet avait dû être foudroyant. Herr Schultze, +surpris par la mort dans l’attitude qu’il avait au moment de +l’explosion, s’était instantanément momifié au milieu d’un froid de +cent degrés au-dessous de zéro. + +Une circonstance frappa surtout Marcel, c’est que le Roi de l’Acier +avait été frappé pendant qu’il écrivait. + +Or, qu’écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa +main tenait encore ? Il pouvait être intéressant de recueillir la +dernière pensée, de connaître le dernier mot d’un tel homme. + +Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. +Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une effroyable pression, +aurait fait irruption au-dehors, et asphyxié tout être vivant qu’il eût +enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C’eût été courir à une mort +certaine, et, évidemment, les risques étaient hors de proportion avec +les avantages que l’on pouvait recueillir de la possession de ce papier. + +Cependant, s’il n’était pas possible de reprendre au cadavre de Herr +Schultze les dernières lignes tracées par sa main, il était probable +qu’on pourrait les déchiffrer, agrandies qu’elles devaient être par la +réfraction de la lentille. Le disque n’était-il pas là, avec les +puissants rayons qu’il faisait converger sur tous les objets renfermés +dans ce laboratoire, si puissamment éclairé par la double lampe +électrique ? + +Marcel connaissait l’écriture de Herr Schultze, et, après quelques +tâtonnements, il parvint à lire les dix lignes suivantes. + +Ainsi que tout ce qu’écrivait Herr Schultze, c’était plutôt un ordre +qu’une instruction. + +« Ordre à B. K. R. Z. d’avancer de quinze jours l’expédition projetée +contre France-Ville. -- Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l’expérience, cette fois, soit foudroyante +et complète. -- Ne changez pas un iota à ce que j’ai décidé. -- Je veux +que dans quinze jours France-Ville soit une cité morte et que pas un de +ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et que ce +soit en même temps l’effroi et l’étonnement du monde entier. -- Mes +ordres bien exécutés rendent ce résultat inévitable. + +« Vous m’expédierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel +Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir. + +« SCHULTZ... » + +Cette signature était inachevée ; 1’E final et le paraphe habituel y +manquaient. + +Marcel et Octave demeurèrent d’abord muets et immobiles devant cet +étrange spectacle, devant cette sorte d’évocation d’un génie +malfaisant, qui touchait au fantastique. + +Mais il fallut enfin s’arracher à cette lugubre scène. Les deux amis, +très émus, quittèrent donc la salle, située au-dessus du laboratoire. + +Là, dans ce tombeau où régnerait l’obscurité complète lorsque la lampe +s’éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre du Roi de l’Acier +allait rester seul, desséché comme une de ces momies des Pharaons que +vingt siècles n’ont pu réduire en poussière !... + +Une heure plus tard, après avoir délié Sigimer, fort embarrassé de la +liberté qu’on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et +reprenaient la route de France-Ville, où ils rentraient le soir même. + +Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu’on lui annonça +le retour des deux jeunes gens. + +« Qu’ils entrent ! s’écria-t-il, qu’ils entrent vite ! » + +Son premier mot en les voyant tous deux fut : + +« Eh bien ? + +-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de +Stahlstadt vous mettront l’esprit en repos et pour longtemps. Herr +Schultze n’est plus ! Herr Schultze est mort ! + +-- Mort ! » s’écria le docteur Sarrasin. + +Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter +un mot. + +« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s’être remis, comprends-tu que +cette nouvelle qui devrait me réjouir puisqu’elle éloigne de nous ce +que j’exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins +motivée ! comprends-tu qu’elle m’ait, contre toute raison, serré le +coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultés puissantes s’était-il +constitué notre ennemi ? Pourquoi surtout n’a-t-il pas mis ses rares +qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues +dont l’emploi eût été utile, si l’on avait pu les associer avec les +nôtres et leur donner un but commun ! Voilà ce qui tout d’abord m’a +frappé, quand tu m’as dit : “Herr Schultze est mort.” Mais, maintenant, +raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue. + +-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le mystérieux +laboratoire qu’avec une habileté diabolique il s’était appliqué à +rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n’en connaissait +l’existence, et nul, par conséquent, n’eût pu y pénétrer même pour lui +porter secours. Il a donc été victime de cette incroyable concentration +de toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle il avait +compté bien à tort pour être à lui seul la clef de toute son oeuvre, et +cette concentration, à l’heure marquée de Dieu, s’est soudain tournée +contre lui et contre son but ! + +-- Il n’en pouvait être autrement ! répondit le docteur Sarrasin. Herr +Schultze était parti d’une donnée absolument erronée. En effet, le +meilleur gouvernement n’est-il pas celui dont le chef, après sa mort, +peut être le plus facilement remplacé, et qui continue de fonctionner +précisément parce que ses rouages n’ont rien de secret ? + +-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui s’est passé à +Stahlstadt est la démonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de +dire. J’ai trouvé Herr Schultze assis devant son bureau, point central +d’où partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité de l’Acier, +sans que jamais un seul eût été discuté La mort lui avait à ce point +laissé l’attitude et toutes les apparences de la vie que j’ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l’inventeur a été le +martyr de sa propre invention ! Il a été foudroyé par l’un de ces obus +qui devaient anéantir notre ville ! Son arme s’est brisée dans sa main, +au moment même où il allait tracer la dernière lettre d’un ordre +d’extermination ! Ecoutez ! » + +Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, tracées par la main de +Herr Schultze, dont il avait pris copie. + +Puis, il ajouta : + +« Ce qui d’ailleurs m’eût prouvé mieux encore que Herr Schultze était +mort, si j’avais pu en douter plus longtemps, c’est que tout avait +cessé de vivre autour de lui ! C’est que tout avait cessé de respirer +dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous les mouvements ! La +paralysie du maître avait du même coup paralysé les serviteurs et +s’était étendue jusqu’aux instruments ! + +-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, là, justice de Dieu ! +C’est en voulant précipiter hors de toute mesure son attaque contre +nous, c’est en forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombé ! + +-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons +plus au passé et soyons tout au présent. Herr Schultze mort, si c’est +la paix pour nous, c’est aussi la ruine pour l’admirable établissement +qu’il avait créé, et provisoirement, c’est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l’Acier imaginait, +ont creusé dix abîmes. Aveuglé, d’une part, par ses succès, de l’autre +par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d’immenses +armements, sans prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait +nous être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de la plupart de +ses créances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu’une main +ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien +les forces qu’elle avait accumulées pour le mal. Herr Schultze n’a +qu’un héritier possible, docteur, et cet héritier, c’est vous. Il ne +faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop en ce monde qu’il n’y +a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale. C’est une +grande erreur, et vous tomberez d’accord avec moi, je l’espère, qu’il +faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut +servir au bien de l’humanité. Or, à cette tâche, je suis prêt à me +dévouer tout entier. + +-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main de son ami, et +me voilà prêt à travailler sous ses ordres, si mon père y consent. + +-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, +Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce à toi, nous +aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un arsenal d’instruments tel que +personne au monde ne pensera plus désormais à nous attaquer ! Et, +comme, en même temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons +d’être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la +paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de +beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en +voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je +n’ai pas deux fils !... pourquoi tu n’es pas le frère d’Octave !... A +nous trois, rien ne m’eût paru impossible !... » + +XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE + +Peut-être, dans le courant de ce récit, n’a-t-il pas été suffisamment +question des affaires personnelles de ceux qui en sont les héros. C’est +une raison de plus pour qu’il soit permis d’y revenir et de penser +enfin à eux pour eux-mêmes. + +Le bon docteur, il faut le dire, n’appartenait pas tellement à l’être +collectif, à l’humanité, que l’individu tout entier disparût pour lui, +alors même qu’il venait de s’élancer en plein idéal. Il fut donc frappé +de la pâleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel à ses +dernières paroles. Ses yeux cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme +le sens caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux praticien +interrogeait le silence du jeune ingénieur et attendait peut- être que +celui-ci le rompît ; mais Marcel, redevenu maître de lui par un rude +effort de volonté, n’avait pas tardé à retrouver tout son sang- froid. +Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n’était +plus que celle d’un homme qui attend la suite d’un entretien commencé. + +Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de cette prompte +reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de son jeune ami ; puis, +par un geste familier de sa profession de médecin, il s’empara de son +bras et le tint comme il eût fait de celui d’un malade dont il aurait +voulu discrètement ou distraitement tâter le pouls. + +Marcel s’était laissé faire sans trop se rendre compte de l’intention +du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres : + +« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard +notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n’est +pas défendu, alors même qu’on se voue à l’amélioration du sort de tous, +de s’occuper aussi du sort de ceux qu’on aime, de ceux qui vous +touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter +ce qu’une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l’heure, +répondait, il n’y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à +qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en +mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus +difficiles auraient eu le droit d’accueillir, et cependant la jeune +fille répondait non, et toujours non ! » + +A ce moment, Marcel, d’un mouvement un peu brusque, dégagea son poignet +resté jusque-là dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se +sentît suffisamment édifié sur la santé de son patient, soit qu’il ne +se fût pas aperçu que le jeune homme lui eût retiré tout à la fois son +bras et sa confiance, il continua son récit sans paraître tenir compte +de ce petit incident. + +« “Mais enfin, disait à sa fille la mère de la jeune personne dont je +te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multipliés. +Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est +là ! Pourquoi ces non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes +que tu ne te donnes pas même la peine d’examiner ? Tu es moins +péremptoire d’ordinaire !” + +« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune fille se décida enfin +à parler, et alors, comme c’est un esprit net et un coeur droit, une +fois résolue à rompre le silence, voici ce qu’elle dit : + +« “Je vous réponds non avec autant de sincérité que j’en mettrais à +vous répondre oui, chère maman, si oui était en effet prêt à sortir de +mon coeur. Je tombe d’accord avec vous que bon nombre des partis que +vous m’offrez sont à des degrés divers acceptables ; mais, outre que +j’imagine que toutes ces demandes s’adressent beaucoup plus à ce qu’on +appelle le plus beau, c’est-à-dire le plus riche parti de la ville, +qu’à ma personne, et que cette idée-là ne serait pas pour me donner +l’envie de répondre oui, j’oserai vous dire, puisque vous le voulez, +qu’aucune de ces demandes n’est celle que j’attendais, celle que +j’attends encore, et j’ajouterai que, malheureusement, celle que +j’attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive ! + +« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère stupéfaite, vous... + +« Elle n’acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et +dans sa détresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient +visiblement aide et secours. + +« Mais, soit qu’il ne tînt pas à entrer dans cette bagarre, soit qu’il +trouvât nécessaire qu’un peu plus de lumière se fît entre la mère et la +fille avant d’intervenir, le mari n’eut pas l’air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d’embarras et peut-être aussi d’un peu +de colère, prit soudain le parti d’aller jusqu’au bout. + +« “Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, que la demande que +j’espérais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu’il n’était +même pas impossible qu’elle ne se fît jamais. J’ajoute que ce retard, +fût-il indéfini, ne saurait ni m’étonner ni me blesser. J’ai le malheur +d’être, dit-on, très riche ; celui qui devrait faire cette demande est +très pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C’est à lui +d’attendre... + +« - Pourquoi pas à nous d’arriver ? “ dit la mère voulant peut-être +arrêter sur les lèvres de sa fille les paroles qu’elle craignait +d’entendre. + +« Ce fut alors que le mari intervint. + +« “Ma chère amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de +sa femme, ce n’est pas impunément qu’une mère aussi justement écoutée +de sa fille que vous, célèbre devant elle depuis qu’elle est au monde +ou peu s’en faut, les louanges d’un beau et brave garçon qui est +presque de notre famille, qu’elle fait remarquer à tous la solidité de +son caractère, et qu’elle applaudit à ce que dit son mari lorsque +celui- ci a l’occasion de vanter à son tour son intelligence hors +ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de +dévouement qu’il en a reçues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, +distingué entre tous par son père et par sa mère, ne l’avait pas +remarqué à son tour, elle aurait manqué à tous ses devoirs ! + +« -- Ah ! père ! s’écria alors la jeune fille en se jetant dans les +bras de sa mère pour y cacher son trouble, si vous m’aviez devinée, +pourquoi m’avoir forcée de parler ? + +« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la joie de t’entendre, +ma mignonne, pour être plus assuré encore que je ne me trompais pas, +pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mère que nous +approuvons le chemin qu’a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos +voeux, et que, pour épargner à l’homme pauvre et fier dont il s’agit de +faire une demande à laquelle sa délicatesse répugne, cette demande, +c’est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j’ai lu dans +son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la première +bonne occasion qui se présentera, je me permettrai de demander à +Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d’être mon gendre +!...” » + +Pris à l’improviste par cette brusque péroraison, Marcel s’était dressé +sur ses pieds comme s’il eût été mû par un ressort. Octave lui avait +silencieusement serré la main pendant que le docteur Sarrasin lui +tendait les bras. Le jeune Alsacien était pâle comme un mort. Mais +n’est-ce pas l’un des aspects que prend le bonheur, dans les âmes +fortes, quand il y entre sans avoir crié : gare !... + +XX CONCLUSION + +France-Ville, débarrassée de toute inquiétude, en paix avec tous ses +voisins, bien administrée, heureuse, grâce à la sagesse de ses +habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, si justement mérité, +ne lui fait pas d’envieux, et sa force impose le respect aux plus +batailleurs. + +La Cité de l’Acier n’était qu’une usine formidable, qu’un engin de +destruction redouté sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grâce +à Marcel Bruckmann, sa liquidation s’est opérée sans encombre pour +personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles. + +Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de Jeanne, et la +naissance d’un enfant vient d’ajouter à leur félicité. + +Quant à Octave, il s’est mis bravement sous les ordres de son beau- +frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en +train de le marier à l’une de ses amies, charmante d’ailleurs, dont les +qualités de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes +rechutes. + +Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout +dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la gloire, -- si la +gloire avait jamais figuré pour quoi que ce soit dans le programme de +leurs honnêtes ambitions. + +On peut donc assurer dès maintenant que l’avenir appartient aux efforts +du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l’exemple de +France-Ville et de Stahlstadt, usine et cité modèles, ne sera pas perdu +pour les générations futures. + +Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA +BEGUM *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will be +renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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