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diff --git a/5081-8.txt b/5081-8.txt new file mode 100644 index 0000000..27e8b2e --- /dev/null +++ b/5081-8.txt @@ -0,0 +1,7467 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most +other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of +the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Les Indes Noires + +Author: Jules Verne + +Posting Date: October 5, 2014 [EBook #5081] +Release Date: February, 2004 +First Posted: January 15, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES INDES NOIRES *** + + + + +Produced by Norman Wolcott + + + + + + + + + + Les Indes noires + + par + + JULES VERNE + + TABLE DES MATIÈRES + + + I Deux lettres contradictoires + + II Chemin faisant + + III Le sous-sol du Royaume-Uni + + IV La fosse Dochart + + V La Famille Ford + + VI Quelques phénomènes inexplicables + + VII Une expérience de Simon Ford + + VIII Un coup de dynamite + + IX La Nouvelle-Aberfoyle + + X Aller et retour + + XI Les Dames de feu + + XII Les Exploits de Jack Ryan + + XIII Coal-city + + XIV Suspendu à un fil + + XV Nell au cottage + + XVI Sur l'échelle oscillante + + XVII Un lever de soleil + + XVIII Du lac Lomond au lac Katrine + + XIX Une dernière menace + + XX Le pénitent + + XXI Le mariage de Nell + + XXII La légende du vieux Silfax + +------------------------------------------------------------------------ + I + + Deux lettres contradictoires + + _« Mr. J. R. Starr, ingénieur,_ + _ « 30, Canongate._ + _ « Édimbourg._ + +« Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houillères +d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une +communication de nature à l'intéresser. + +« Monsieur James Starr sera attendu, toute la journée, à la gare de +Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford. + +« Il est prié de tenir cette invitation secrète. » + +Telle fut la lettre que James Starr reçut par le premier courrier à la +date du 3 décembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de +poste d'Aberfoyle, comté de Stirling, Écosse. + +La curiosité de l'ingénieur fut piquée au vif. Il ne lui vint même pas +à la pensée que cette lettre pût renfermer une mystification. Il +connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaîtres +des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait été, pendant vingt +ans, le directeur, -- ce que, dans les houillères anglaises, on appelle +le « viewer ». + +James Starr était un homme solidement constitué, auquel ses +cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eût porté que +quarante. Il appartenait à une vieille famille d'Édimbourg, dont il +était l'un des membres les plus distingués. Ses travaux honoraient la +respectable corporation de ces ingénieurs qui dévorent peu à peu le +sous-sol carbonifère du Royaume-Uni, aussi bien à Cardiff, à Newcastle +que dans les bas comtés de l'Écosse. Toutefois, c'était plus +particulièrement au fond de ces mystérieuses houillères d'Aberfoyle, +qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comté de +Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime générale. Là +s'était écoulée presque toute son existence. En outre, James Starr +faisait partie de la Société des antiquaires écossais, dont il avait +été nommé président. Il comptait aussi parmi les membres les plus +actifs de « Royal Institution », et la _Revue d'Édimbourg_ publiait +fréquemment de remarquables articles signés de lui. C'était, on le +voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prospérité de +l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de +l'Écosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au +point de vue moral, a pu mériter le nom d'« Athènes du Nord ». + +On sait que les Anglais ont donné à l'ensemble de leurs vastes +houillères un nom très significatif. Ils les appellent très justement +les « Indes noires », et ces Indes ont peut-être plus contribué que les +Indes orientales à accroître la surprenante richesse du Royaume-Uni. +Là, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, à +extraire du sous-sol britannique le charbon, ce précieux combustible, +indispensable élément de la vie industrielle. + +A cette époque, la limite de temps, assignée par les hommes spéciaux à +l'épuisement des houillères, était fort reculée, et la disette n'était +pas à craindre à court délai. Il y avait encore à exploiter largement +les gisements carbonifères des deux mondes. Les fabriques, appropriées +à tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers, +les usines à gaz, etc., n'étaient pas près de manquer du combustible +minéral. Seulement, la consommation s'était tellement accrue pendant +ces dernières années, que certaines couches avaient été épuisées jusque +dans leurs plus maigres filons. Abandonnées maintenant, ces mines +trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits délaissés +et de leurs galeries désertes. + +Tel était, précisément, le cas des houillères d'Aberfoyle. + +Dix ans auparavant, la dernière benne avait enlevé la dernière tonne de +houille de ce gisement. Le matériel du « fond [1*] », machines +destinées à la traction mécanique sur les rails des galeries, berlines +formant les trains subterranés, tramways souterrains, cages desservant +les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprimé actionnait des +perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage +d'exploitation avait été retiré des profondeurs des fosses et abandonné +à la surface du sol. La houillère, épuisée, était comme le cadavre d'un +mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlevé les divers +organes de la vie et laissé seulement l'ossature. + +De ce matériel, il n'était resté que de longues échelles de bois, +desservant les profondeurs de la houillère par le puits Yarow le seul +qui donnât maintenant accès aux galeries inférieures de la fosse +Dochart, depuis la cessation des travaux. + +A l'extérieur, les bâtiments, abritant autrefois aux travaux du « jour +», indiquaient encore la place où avaient été foncés les puits de +ladite fosse, complètement abandonnée, comme l'étaient les autres +fosses, dont l'ensemble constituait les houillères d'Aberfoyle. + +Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernière fois, les mineurs +quittèrent la mine, dans laquelle ils avaient vécu tant d'années. + +L'ingénieur James Starr avait réuni ces quelques milliers de +travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la +houillère. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs, +cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous, +femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, étaient +rassemblés dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombrée +du trop-plein de la houillère. + +Ces braves gens, que les nécessités de l'existence allaient disperser +-- eux, qui pendant de longues années, s'étaient succédé de père en +fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter +pour jamais, les derniers adieux de l'ingénieur. La Compagnie leur +avait fait distribuer, à titre de gratification, les bénéfices de +l'année courante. Peu de chose, en vérité, car le rendement des filons +avait dépassé de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait +leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauchés, soit dans les +houillères voisines, soit dans les fermes ou les usines du comté. + +James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous +lequel avaient si longtemps fonctionné les puissantes machines à vapeur +du puits d'extraction. + +Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors âgé de cinquante-cinq +ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient. + +James Starr se découvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un +profond silence. + +Cette scène d'adieux avait un caractère touchant, qui ne manquait pas +de grandeur. + +« Mes amis, dit l'ingénieur, le moment de nous séparer est venu. Les +houillères d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'années, nous réunissaient +dans un travail commun, sont maintenant épuisées. Nos recherches n'ont +pu amener la découverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de +houille vient d'être extrait de la fosse Dochart ! » + +Et, à l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de +charbon qui avait été gardé au fond d'une benne. + +« Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le +dernier globule du sang qui circulait à travers les veines de la +houillère ! Nous le conserverons, comme nous avons conservé le premier +fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements +d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des générations de +travailleurs se sont succédé dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini ! +Les dernières paroles que vous adresse votre ingénieur sont des paroles +d'adieu. Vous avez vécu de la mine, qui s'est vidée sous votre main. Le +travail a été dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille +va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en réunisse +jamais les membres épars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps +vécu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de +s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on +a travaillé ensemble, on ne saurait être des étrangers les uns pour les +autres. Nous veillerons sur vous, et, partout où vous irez en honnêtes +gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que +le Ciel vous assiste ! » + +Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la +houillère, dont les yeux s'étaient mouillés de larmes. Puis, les +overmen des différentes fosses vinrent serrer la main de l'ingénieur, +pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient : + +« Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! » + +Ces adieux devaient laisser un impérissable souvenir dans tous ces +braves coeurs. Mais, peu à peu, il le fallut, cette population +quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr. +Le sol noir des chemins, conduisant à la fosse Dochart, retentit une +dernière fois sous le pied des mineurs, et le silence succéda à cette +bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillère +d'Aberfoyle. + +Un homme était resté seul près de James Starr. + +C'était l'overman Simon Ford. Près de lui se tenait un jeune garçon, +âgé de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques années déjà, +était employé aux travaux du fond. + +James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant, +s'estimaient l'un l'autre. + +« Adieu, Simon, dit l'ingénieur. + +-- Adieu, monsieur James, répondit l'overman, ou plutôt, laissez-moi +ajouter : Au revoir ! + +-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai +toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du +passé de notre vieille Aberfoyle ! + +-- Je le sais, monsieur James. + +-- Ma maison d'Édimbourg vous est ouverte ! + +-- C'est loin, Édimbourg ! répondit l'overman en secouant la tête. Oui +! loin de la fosse Dochart ! + +-- Loin, Simon ! Où comptez-vous donc demeurer ? + +-- Ici même, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre +vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et +moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidèles ! + +-- Adieu donc, Simon, répondit l'ingénieur, dont la voix, malgré lui, +trahissait l'émotion. + +-- Non, je vous répète : au revoir, monsieur James ! répondit +l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! » + +L'ingénieur ne voulut pas enlever cette dernière illusion à l'overman. +Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux émus. +Il serra une dernière fois la main de Simon Ford et quitta +définitivement la houillère. + +Voilà ce qui s'était passé dix ans auparavant; mais, malgré le désir +que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr +n'avait plus entendu parler de lui. + +Et c'était après dix ans de séparation, que lui arrivait cette lettre +de Simon Ford, qui le conviait à reprendre sans délai le chemin des +anciennes houillères d'Aberfoyle. + +Une communication de nature à l'intéresser, qu'était-ce donc ? La fosse +Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passé ces noms rappelaient +à son esprit ! Oui ! c'était le bon temps, celui du travail, de la +lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingénieur ! + +James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il +regrettait, en vérité, qu'une ligne de plus n'eût pas été ajoutée par +Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir été si laconique. + +Était-il donc possible que le vieil overman eût découvert quelque +nouveau filon à exploiter ? Non ! + +James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houillères +d'Aberfoyle avaient été explorées avant la cessation définitive des +travaux. Il avait lui-même procédé aux derniers sondages, sans trouver +aucun nouveau gisement dans ce sol ruiné par une exploitation poussée à +l'excès. On avait même tenté de reprendre le terrain houiller sous les +couches qui lui sont ordinairement inférieures, telles que le grés +rouge dévonien, mais sans résultat. James Starr avait donc abandonné la +mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possédait plus un morceau de +combustible. + +« Non, se répétait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait échappé +à mes recherches se serait révélé à celles de Simon Ford ? Pourtant, le +vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut +m'intéresser, et cette invitation, que je dois tenir secrète, de me +rendre à la fosse Dochart !... » + +James Starr en revenait toujours là. + +D'autre part, l'ingénieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur, +particulièrement doué de l'instinct du métier. Il ne l'avait pas revu +depuis l'époque où les exploitations d'Aberfoyle avaient été +abandonnées. Il ignorait même ce qu'était devenu le vieil overman. Il +n'aurait pu dire à quoi il s'occupait, ni même où il demeurait, avec sa +femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui +était donné au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford, +l'attendrait à la gare de Callander pendant toute la journée du +lendemain. Il s'agissait donc évidemment de visiter la fosse Dochart. + +« J'irai, j'irai ! » dit James Starr, qui sentait sa surexcitation +s'accroître à mesure que s'avançait l'heure. + +C'est qu'il appartenait, ce digne ingénieur, à cette catégorie de gens +passionnés, dont le cerveau est toujours en ébullition, comme une +bouilloire placée sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires +dans lesquelles les idées cuisent à gros bouillons, d'autres où elles +mijotent paisiblement. Or, ce jour-là, les idées de James Starr +bouillaient à plein feu. + +Mais, alors, un incident très inattendu se produisit. Ce fut la goutte +d'eau froide, qui allait momentanément condenser toutes les vapeurs de +ce cerveau. + +En effet, vers six heures du soir, par le troisième courrier, le +domestique de James Starr apporta une seconde lettre. + +Cette lettre était renfermée dans une enveloppe grossière, dont la +suscription indiquait une main peu exercée au maniement de la plume. + +James Starr déchira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de +papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir été arraché à quelque +vieux cahier hors d'usage. + +Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi conçue : + +« Inutile à l'ingénieur James Starr de se déranger, -- la lettre de +Simon Ford étant maintenant sans objet. » + +Et pas de signature. + +[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du « fond » et +travaux du « jour »; les uns s'accomplissant à l'intérieur, les autres +à l'exrérieur. + + II + + Chemin faisant + +Le cours des idées de James Starr fut brusquement arrêté, lorsqu'il eut +lu cette seconde lettre, contradictoire de la première. + +« Qu'est-ce que cela veut dire ? » se demanda-t-il. + +James Starr reprit l'enveloppe à demi déchirée. Elle portait, ainsi que +l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle était donc +partie de ce même point du comté de Stirling. Ce n'était pas le vieux +mineur qui l'avait écrite, -- évidemment. Mais, non moins évidemment, +l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman, +puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite à l'ingénieur +de se rendre au puits Yarow. + +Était-il donc vrai que cette première communication fût maintenant sans +objet ? voulait-on empêcher James Starr de se déranger, soit +inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas là plutôt une intention +malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ? + +C'est ce que pensa James Starr, après mûre réflexion. Cette +contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naître en +lui qu'un plus vif désir de se rendre à la fosse Dochart. D'ailleurs, +si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait +s'en assurer. Mais il semblait bien à James Starr qu'il convenait +d'accorder plus de créance à la première lettre qu'à la seconde, -- +c'est-à-dire à la demande d'un homme tel que Simon Ford plutôt qu'à cet +avis de son contradicteur anonyme. + +« En vérité, puisqu'on prétend influencer ma résolution, se dit-il, +c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extrême +importance ! Demain, je serai au rendez-vous indiqué et à l'heure +convenue ! » + +Le soir venu, James Starr fit ses préparatifs de départ. Comme il +pouvait arriver que son absence se prolongeât pendant quelques jours, +il prévint, par lettre, Sir W. Elphiston, le président de « Royal +Institution », qu'il ne pourrait assister à la prochaine séance de la +Société. Il se dégagea également de deux ou trois affaires, qui +devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, après avoir donné l'ordre +à son domestique de préparer un sac de voyage, il se coucha, plus +impressionné que l'affaire ne le comportait peut-être. + +Le lendemain, à cinq heures, James Starr sautait hors de son lit, +s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il +quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre à Granton-pier +le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'à Stirling. + +Pour la première fois, peut-être, James Starr, en traversant la +Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais +des anciens souverains de l'Écosse. Il n'aperçut pas, devant sa +poterne, les sentinelles revêtues de l'antique costume écossais, jupon +d'étoffe verte, plaid quadrillé et sac de peau de chèvre à longs poils +pendant sur la cuisse. Bien qu'il fût fanatique de Walter Scott, comme +l'est tout vrai fils de la vieille Calédonie, l'ingénieur, ainsi qu'il +ne manquait jamais de le faire, ne donna même pas un coup d'oeil à +l'auberge où Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui +apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naïvement +la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place où les +montagnards déchargèrent leurs fusils, après la victoire du Prétendant, +au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au +milieu de la rue son cadran désolé : il n'y regarda que pour s'assurer +qu'il ne manquerait point l'heure du départ. On doit avouer aussi qu'il +n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand réformateur John +Knox, le seul homme que ne purent séduire les sourires de Marie Stuart. +Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement +décrite dans le roman de _L'Abbé_, il s'élança vers le pont gigantesque +de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Édimbourg. + +Quelques minutes après, James Starr arrivait à la gare du « Général +railway », et le train le débarquait, une demi-heure après, à Newhaven, +joli village de pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port +d'Édimbourg. La marée montante recouvrait alors la plage noirâtre et +rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade, +sorte de jetée supportée par des chaînes. A gauche, un de ces bateaux +qui font le service du Forth, entre Édimbourg et Stirling, était amarré +au « pier » de Granton. + +En ce moment, la cheminée du _Prince de Galles_ vomissait des +tourbillons de fumée noire, et sa chaudière ronflait sourdement. Au son +de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard +se hâtèrent d'accourir. Il y avait là une foule de marchands, de +fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables à leurs culottes +courtes, à leurs longues redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait +leur cou. + +James Starr ne fut pas le dernier à s'embarquer. Il sauta lestement sur +le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombât avec violence, +pas un de ces passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon du +steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de leurs couvertures +de voyage, quelques-uns se ranimant de temps à autre avec le gin ou le +whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent « se vêtir à +l'intérieur ». Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres +furent larguées, et le _Prince de Galles_ évolua pour sortir du petit +bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord. + +Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creusé entre +les rives du comté de Fife, au nord, et celles des comtés de +Linlilhgow, d'Édimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du +Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux +profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans +la mer à Kincardine. + +Ce ne serait qu'une courte traversée que celle de Granton-pier à +l'extrémité de ce golfe, si la nécessité de faire escale aux diverses +stations des deux rives n'obligeait à de nombreux détours. Les villes, +les villages, les cottages s'étalent sur les bords du Forth entre les +arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrité sous la large +passerelle jetée entre les tambours, ne cherchait pas à rien voir de ce +paysage, alors rayé par les fines hachures de la pluie. Il s'inquiétait +plutôt d'observer s'il n'attirait pas spécialement l'attention de +quelque passager. Peut-être, en effet, l'auteur anonyme de la seconde +lettre était-il sur le bateau. Cependant, l'ingénieur ne put surprendre +aucun regard suspect. + +Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers +l'étroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de +Southoueensferry et North-oueensferry, au-delà duquel le Forth forme +une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre +les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes éclaircies, les +sommets neigeux des monts Grampian. + +Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'île de +Colm, couronnée par les ruines d'un monastère du XIIe siècle, les +restes du château de Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le +gendre du régent Murray, puis l'îlot fortifié de Garvie. Il franchit le +détroit de oueensferry, laissa à gauche le château de Rosyth, où +résidait autrefois une branche des Stuarts à laquelle était alliée la +mère de Cromwell, dépassa Blacknesscastle, toujours fortifié, +conformément à l'un des articles du traité de l'Union, et longea les +quais du petit port de Charleston, d'où s'exporte la chaux des +carrières de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala +la station de Crombie-Point. + +Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée par une brise +violente, se pulvérisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui +passaient comme des trombes. + +James Starr n'était pas sans quelque inquiétude. Le fils d'Harry Ford +se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par expérience : les +mineurs, habitués au calme profond des houillères, affrontent moins +volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de +l'atmosphère. De Callander à la fosse Dochart et au puits Yarow, il +fallait compter une distance de quatre milles. C'étaient là des raisons +qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil +overman. Toutefois, l'ingénieur se préoccupait davantage de l'idée que +le rendez-vous donné dans la première lettre eût été contremandé dans +la seconde. -- C'était, à vrai dire, son plus gros souci. + +En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à l'arrivée du train à +Callander, James Starr était bien décidé à se rendre seul à la fosse +Dochart, et même, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. Là, il +aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en +quel lieu résidait actuellement le vieil overman. + +Cependant, le _Prince de Galles_ continuait à soulever de grosses lames +sous la poussée de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du +fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni +Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la +droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creusé à +l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide +brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de +Cîteaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le +steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carrée du XIIIe siècle, +Clackmannan et son château, bâti par Robert Bruce, n'étaient même pas +visibles à travers les rayures obliques de la pluie. + +Le _Prince de Galles_ s'arrêta à l'embarcadère d'Alloa pour déposer +quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serré en passant, +après dix ans d'absence, près de cette petite ville, siège +d'exploitation d'importantes houillères qui nourrissaient toujours une +nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entraînait dans +ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore à grand profit. Ces +mines d'Alloa, presque contiguës à celles d'Aberfoyle, continuaient à +enrichir le comté, tandis que les gisements voisins, épuisés depuis +tant d'années, ne comptaient plus un seul ouvrier ! + +Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonça dans les nombreux détours +que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait +rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une +éclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date +du XIIe siècle. Puis, ce furent le château de Stirling et le bourg +royal de ce nom, où le Forth, traversé par deux ponts, n'est plus +navigable aux navires de hautes mâtures. + +A peine le _Prince de Galles_ avait-il accosté, que l'ingénieur sautait +lestement sur le quai. Cinq minutes après, il arrivait à la gare de +Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train à Callander, gros +village situé sur la rive gauche du Teith. + +Là, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avança aussitôt +vers l'ingénieur. + +C'était Harry, le fils de Simon Ford. + +[1] Principale et célèbre rue du vieil Édimbourg. + + III + + Le sous-sol du Royaume-Uni + +Il est convenable, pour l'intelligence de ce récit, de rappeler en +quelques mots quelle est l'origine de la houille. + +Pendant les époques géologiques, lorsque le sphéroïde terrestre était +encore en voie de formation, une épaisse atmosphère l'entourait, toute +saturée de vapeurs d'eau et largement imprégnée d'acide carbonique. Peu +à peu, ces vapeurs se condensèrent en pluies diluviennes, qui tombèrent +comme si elles eussent été projetées du goulot de quelques millions de +milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'était, en effet, un liquide +chargé d'acide carbonique qui se déversait torrentiellement sur un sol +pâteux, mal consolidé, sujet aux déformations brusques ou lentes, à la +fois maintenu dans cet état semi-fluide autant par les feux du soleil +que par les feux de la masse intérieure. C'est que la chaleur interne +n'était pas encore emmagasinée au centre du globe. La croûte terrestre, +peu épaisse et incomplètement durcie, la laissait s'épancher à travers +ses pores. De là, une phénoménale végétation, -- telle, sans doute, +qu'elle se produit peut-être à la surface des planètes inférieures, +Vénus ou Mercure, plus rapprochées que la terre de l'astre radieux. + +Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit donc de forêts +immenses; l'acide carbonique, si propre au développement du règne +végétal, abondait. Aussi les végétaux se développaient-ils sous la +forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacée. +C'étaient partout d'énormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits, +d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire à la nourriture d'aucun +être vivant. La terre n'était pas prête encore pour l'apparition du +règne animal. + +Voici quelle était la composition de ces forêts antédiluviennes. La +classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, variétés +de prêles arborescentes, les lépidodendrons, sortes de lycopodes +géants, hauts de vingt-cinq ou trente mètres, larges d'un mètre à leur +base, des astérophylles, des fougères, des sigillaires de proportions +gigantesques, dont on a retrouvé des empreintes dans les mines de +Saint-Étienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne +reconnaîtrait d'analogues que parmi les plus humbles spécimens de la +terre habitable --, tels étaient, peu variés dans leur espèce, mais +énormes dans leur développement, les végétaux qui composaient +exclusivement les forêts de cette époque. + +Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune, +rendue profondément humide par le mélange des eaux douces et des eaux +marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu +à peu de l'atmosphère, encore impropre au fonctionnement de la vie, et +on peut dire qu'ils étaient destinés à l'emmagasiner, sous forme de +houille, dans les entrailles mêmes du globe. + +En effet, c'était l'époque des tremblements de terre, de ces +secouements du sol, dus aux révolutions intérieures et au travail +plutonique, qui modifiaient subitement les linéaments encore incertains +de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient +montagnes; là, des gouffres que devaient emplir des océans ou des mers. +Et alors, des forêts entières s'enfonçaient dans la croûte terrestre, à +travers les couches mouvantes, jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé un +point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitoïdes, ou que, +par le tassement, elles formassent un tout résistant. + +En effet, l'édifice géologique se présente suivant cet ordre dans les +entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai, +composé des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les +gisements houillers occupent l'étage inférieur, puis les terrains +tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et +modernes. + +A cette époque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la +condensation engendrait sur tous les points du globe, se précipitaient +en arrachant aux roches, à peine formées, de quoi composer les +schistes, les grès, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des +forêts tourbeuses et déposaient les éléments de ces terrains qui +allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des +périodes qui se chiffrent par millions d'années --, ces terrains se +durcirent, s'étagèrent et enfermèrent sous une épaisse carapace de +poudingues, de schistes, de grès compacts ou friables, de gravier, de +cailloux, toute la masse des forêts enlisées. + +Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, où s'accumulait la +matière végétale, enfoncée à des profondeurs variables ? Une véritable +opération chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que +contenaient ces végétaux s'agglomérait, et peu à peu la houille se +formait sous la double influence d'une pression énorme et de la haute +température que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle +à cette époque. + +Ainsi donc un règne se substituait à l'autre dans cette lente, mais +irrésistible réaction. Le végétal se transformait en minéral. Toutes +ces plantes, qui avaient vécu de la vie végétative sous l'active sève +des premiers jours, se pétrifiaient. Quelques-unes des substances +enfermées dans ce vaste herbier, incomplètement déformées, laissaient +leur empreinte aux autres produits plus rapidement minéralisés, qui les +pressaient comme eût fait une presse hydraulique d'une puissance +incalculable. En même temps, des coquilles, des zoophytes tels +qu'étoiles de mer, polypiers, spirifères, jusqu'à des poissons, jusqu'à +des lézards, entraînés par les eaux, laissaient sur la houille, tendre +encore, leur impression nette et comme « admirablement tirée [1*] ». + +La pression semble avoir joué un rôle considérable dans la formation +des gisements carbonifères. En effet, c'est à son degré de puissance +que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait +usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparaît +l'anthracite, qui, presque entièrement dépourvue de matière volatile, +contient la plus grande quantité de carbone. Aux plus hautes couches se +montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans +lesquelles la quantité de carbone est infiniment moindre. Entre ces +deux couches, suivant le degré de pression qu'elles ont subie, se +rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres. +On peut même affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la +couche des marais tourbeux n'a pas été complètement modifiée. + +Ainsi donc, l'origine des houillères, en quelque point du globe qu'on +les ait découvertes, est celle-ci : engloutissement dans la croûte +terrestre des grandes forêts de l'époque géologique, puis, +minéralisation des végétaux obtenue avec le temps, sous l'influence de +la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique. + +Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de +forêts pour une consommation qui comprendrait quelques milliers +d'années. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chômage +forcé s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau +combustible ne remplace pas le charbon. A une époque plus ou moins +reculée, il n'y aura plus de gisements carbonifères, si ce n'est ceux +qu'une éternelle couche de glace recouvre au Groenland, aux +environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est à peu près +impossible. C'est le sort inévitable. Les bassins houillers de +l'Amérique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Salé, de +l'orégon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement +insuffisant. Il en sera ainsi des houillères du cap Breton et du +Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la +Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gîtes +carbonifères du Nord-Amérique soient dix fois plus considérables que +tous les gisements du monde entier, cent siècles ne s'écouleront pas +sans que le monstre à millions de gueules de l'industrie n'ait dévoré +le dernier morceau de houille du globe. + +La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans +l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible minéral en +Abyssinie, à Natal, au Zambèze, à Mozambique, à Madagascar, mais leur +exploitation régulière offre les plus grandes difficultés. Celles de la +Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale, +seront assez vite épuisées. Les Anglais auront certainement vidé +l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son +sol, avant le jour où le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette +époque, déjà, les filons carbonifères de l'Europe, atteints jusque dans +leurs dernières veines, auront été abandonnés. + +Que l'on juge par les chiffres suivants des quantités de houille qui +ont été consommées depuis la découverte des premiers gisements. Les +bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Bavière comprennent +six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux +de la Bohême et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la +Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent également +cent cinquante mille hectares, qui s'étendent sous les territoires de +Liège, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situé +entre la Loire et le Rhône, Rive-de-Gier, Saint-Étienne, Givors, +Épinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La +Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron à Aubin -- les gisements de +Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin, +Valenciennes, Lens, Béthune, recouvrent environ trois cent cinquante +mille hectares. + +Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le +Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, à laquelle manque +presque absolument le combustible minéral, possède d'énormes richesses +carbonifères, -- mais épuisables comme toutes richesses. Le plus +important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le +sous-sol du comté de Northumberland, produit par an jusqu'à trente +millions de tonnes, c'est-à-dire près du tiers de la consommation +anglaise et plus du double de la production française. Le bassin du +pays de Galles, qui a concentré toute une population de mineurs à +Cardiff, à Swansea, à Newport, rend annuellement dix millions de tonnes +de cette houille si recherchée qui porte son nom. Au centre, +s'exploitent les bassins des comtés d'York, de Lancaster, de Derby, de +Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considérable encore. +Enfin, dans cette portion de l'Écosse située entre Édimbourg et +Glasgow, entre ces deux mers qui l'échancrent si profondément, se +développe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni. +L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent +mille hectares, et produit annuellement jusqu'à cent millions de tonnes +du noir combustible. + +Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de +l'industrie et du commerce, que ces richesses s'épuiseront. Le +troisième millénaire de l'ère chrétienne ne sera pas achevé, que la +main du mineur aura vidé, en Europe, ces magasins dans lesquels, +suivant une juste image, s'est concentrée la chaleur solaire des +premiers jours [2*]. + +Or, précisément à l'époque où se passe cette histoire, l'une des plus +importantes houillères du bassin écossais avait été épuisée par une +exploitation trop rapide. En effet, c'était dans ce territoire, qui se +développe entre Édimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix à +douze milles, que se creusait la houillère d'Aberfoyle, dont +l'ingénieur James Starr avait si longtemps dirigé les travaux. + +Or, depuis dix ans, ces mines avaient dû être abandonnées. On n'avait +pu découvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent été +portés jusqu'à la profondeur de quinze cents et même de deux mille +pieds, et lorsque James Starr s'était retiré, c'était avec la certitude +que le plus mince filon avait été exploité jusqu'à complet épuisement. + +Il était donc plus qu'évident que, en de telles conditions, la +découverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du +sous-sol anglais aurait été un événement considérable. La communication +annoncée par Simon Ford se rapportait-elle à un fait de cette nature ? +C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait espérer. + +En un mot, était-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on +l'appelait à faire de nouveau la conquête ? Il voulait le croire. + +La seconde lettre avait un instant dérouté ses idées à ce sujet, mais +maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil +overman était là, l'attendant au rendez-vous indiqué. La lettre anonyme +n'avait donc plus aucune valeur. + +A l'instant où l'ingénieur prenait pied sur le quai, le jeune homme +s'avança vers lui. + +« Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre +entrée en matière. + +-- Oui, monsieur Starr. + +-- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garçon ! Ah ! c'est que, depuis dix +ans, tu es devenu un homme ! + +-- Moi, je vous ai reconnu, répondit le jeune mineur, qui tenait son +chapeau à la main. vous n'avez pas changé, monsieur. vous êtes celui +qui m'a embrassé le jour des adieux à la fosse Dochart ! Ça ne s'oublie +pas, ces choses-là ! + +-- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingénieur. Il pleut à torrents, et la +politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume. + +-- Voulez-vous que nous nous mettions à l'abri, monsieur Starr ? +demanda Harry Ford. + +-- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journée, et je +suis pressé. Partons. + +-- A vos ordres, répondit le jeune homme. + +-- Dis-moi, Harry, le père se porte bien ? + +-- Très bien, monsieur Starr. + +-- Et la mère ?... + +-- La mère aussi. + +-- C'est ton père qui m'a écrit, pour me donner rendez-vous au puits de +Yarow ? + +-- Non, c'est moi. + +-- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adressé une seconde lettre pour +contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingénieur. + +-- Non, monsieur Starr, répondit le jeune mineur. + +-- Bien ! » répondit James Starr, sans parler davantage de la lettre +anonyme. + +Puis, reprenant : + +« Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il +au jeune homme. + +-- Monsieur Starr, mon père s'est réservé le soin de vous le dire +lui-même. + +-- Mais tu le sais ?... + +-- Je le sais. + +-- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai +hâte de causer avec Simon Ford. -- A propos, où demeure-t-il ? + +-- Dans la mine. + +-- Quoi ! Dans la fosse Dochart ? + +-- Oui, monsieur Starr, répondit Harry Ford. + +-- Comment ! ta famille n'a pas quitté la vieille mine depuis la +cessation des travaux ? + +-- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le père. C'est là qu'il +est né, c'est là qu'il veut mourir ! + +-- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillère natale +! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez là ?... + +-- Oui, monsieur Starr, répondit le jeune mineur, car nous nous aimons +cordialement, et nous n'avons que peu de besoins ! + +-- Bien, Harry, dit l'ingénieur. En route ! » + +Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea à travers les rues +de Callander. + +Dix minutes après, tous deux avaient quitté la ville. + +[1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les +enpreintes ont été retrouvées, appartiennent aux espèces aujourd'hui +réservées aux zones équatoriales du globe. On peut donc conclure que, à +cette époque, la chaleur était égale sur toute la terre, soit qu'elle y +fût apportée par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux +interieurs se fissent sentir à sa surface à travers la croûte poreuse. +Ainsi s'explique la formation de gisements carbonifères sous toutes les +latitudes terestres. + +[2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la +houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, à +l'épuisement des combustibles minéraux: + + + France dans 1140 ans. + + Angleterre -- 800 -- + + Belgique -- 750 -- + + Allemagne -- 300 -- + +En Amérique, à raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gîtes +pourraient produire du charbon pendant 6000 ans. + + IV + + La fosse Dochart + +Harry Ford était un grand garçon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien +découplé. Sa physionomie un peu sérieuse, son attitude habituellement +pensive, l'avaient, dès son enfance, fait remarquer entre ses camarades +de la mine. Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux, ses +cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le charme naturel de +sa personne, tout concordait à en faire le type accompli du Lowlander, +c'est-à-dire un superbe spécimen de l'Écossais de la plaine. Endurci +presque dès son bas âge au travail de la houillère, c'était, en même +temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guidé par son +père, poussé par ses propres instincts, il avait travaillé, il s'était +instruit de bonne heure, et, à un âge où l'on n'est guère qu'un +apprenti, il était arrivé à se faire quelqu'un -- l'un des premiers de +sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait +tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premières années de +son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, néanmoins +le jeune mineur ne tarda pas à acquérir les connaissances suffisantes +pour s'élever dans la hiérarchie de la houillère, et il aurait +certainement succédé à son père en qualité d'overman de la fosse +Dochart, si la mine n'eût pas été abandonnée. + +James Starr était un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait +pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'eût modéré son pas. + +La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se +pulvérisaient avant d'atteindre le sol. C'étaient plutôt des rafales +humides, qui couraient dans l'air, soulevées par une fraîche brise. + +Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le léger bagage de +l'ingénieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille +environ. Après avoir longé sa plage sinueuse, ils prirent une route qui +s'enfonçait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De +vastes pâturages se développaient d'un côté et de l'autre, autour de +fermes isolées. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe +toujours verte de ces prairies de la basse Écosse. C'étaient des vaches +sans cornes, ou de petits moutons à laine soyeuse, qui ressemblaient +aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir, +abrité qu'il était sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le « +colley », chien particulier à cette contrée du Royaume-Uni et renommé +pour sa vigilance, rôdait autour du pâturage. + +Le puits Yarow était situé à quatre milles environ de Callander. James +Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'être impressionné. Il +n'avait pas revu le pays depuis le jour où la dernière tonne des +houillères d'Aberfoyle avait été versée dans les wagons du railway de +Glasgow. La vie agricole remplaçait, maintenant, la vie industrielle, +toujours plus bruyante, plus active. Le contraste était d'autant plus +frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une +sorte de chômage. Mais autrefois, en toute saison, la population des +mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands +charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant +enterrés sur leurs traverses pourries, grinçaient sous le poids des +wagons. A présent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu à +peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait +traverser un désert. + +L'ingénieur regardait donc autour de lui d'un oeil attristé. Il +s'arrêtait par instants pour reprendre haleine. Il écoutait. L'air ne +s'emplissait plus à présent des sifflements lointains et du fracas +haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noirâtres, +que l'industriel aime à retrouver, mêlées aux grands nuages. Nulle +haute cheminée cylindrique ou prismatique vomissant des fumées, après +s'être alimentée au gisement même, nul tuyau d'échappement s'époumonant +à souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussière +de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr +n'étaient plus habitués. + +Lorsque l'ingénieur s'arrêtait, Harry Ford s'arrêtait aussi. Le jeune +mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans +l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression, +-- lui, un enfant de la houillère, dont toute la vie s'était écoulée +dans les profondeurs de ce sol. + +« Oui, Harry, tout cela est changé, dit James Starr. Mais, à force d'y +prendre, il fallait bien que les trésors de houille s'épuisassent un +jour ! Tu regrettes ce temps ! + +-- Je le regrette, monsieur Starr, répondit Harry. Le travail était +dur, mais il intéressait, comme toute lutte. + +-- Sans doute, mon garçon ! La lutte de tous les instants, le danger +des éboulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou +qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer à ces périls ! Tu dis +bien ! C'était la lutte, et, par conséquent, la vie émouvante ! + +-- Les mineurs d'Alloa ont été plus favorisés que les mineurs +d'Aberfoyle, monsieur Starr ! + +-- Oui, Harry, répondit l'ingénieur. + +-- En vérité, s'écria le jeune homme, il est à regretter que tout le +globe terrestre n'ait pas été uniquement composé de charbon ! Il y en +aurait eu pour quelques millions d'années ! + +-- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature +s'est montrée prévoyante en formant notre sphéroïde plus principalement +de grès, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer ! + +-- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par +brûler leur globe ?... + +-- Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit l'ingénieur. La terre aurait +passé jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des +locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et, certainement, c'est +ainsi que notre monde eût fini un beau jour ! + +-- Cela n'est plus à craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les +houillères s'épuiseront, sans doute, plus rapidement que ne +l'établissent les statistiques ! + +-- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-être tort +d'échanger son combustible contre l'or des autres nations ! + +-- En effet, répondit Harry. + +-- Je sais bien, ajouta l'ingénieur, que ni l'hydraulique, ni +l'électricité n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera +plus complètement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille +est d'un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins +de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à +volonté ! Si les forêts extérieures repoussent incessamment sous +l'influence de la chaleur et de l'eau, les forêts intérieures, elles, +ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les +conditions voulues pour les refaire ! » + +James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche +d'un pas rapide. Une heure après avoir quitté Callander, ils arrivaient +à la fosse Dochart. + +Un indifférent lui-même eût été touché du triste aspect que présentait +l'établissement abandonné. C'était comme le squelette de ce qui avait +été si vivant autrefois. + +Dans un vaste cadre, bordé de quelques maigres arbres, le sol +disparaissait encore sous la noire poussière du combustible minéral, +mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun +fragment de houille. Tout avait été enlevé et consommé depuis longtemps. + +Sur une colline peu élevée, se découpait la silhouette d'une énorme +charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de +cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et +plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient +autrefois les câbles qui ramenaient les cages à la surface du sol. + +A l'étage inférieur, on reconnaissait la chambre délabrée des machines, +autrefois si luisantes dans les parties du mécanisme faites d'acier ou +de cuivre. Quelques pans de murs gisaient à terre au milieu de solives +brisées et verdies par l'humidité. Des restes de balanciers auxquels +s'articulait la tige des pompes d'éjuisement, des coussinets cassés ou +encrassés, des pignons édentés, des engins de basculage renversés, +quelques échelons fixés aux chevalets et figurant de grandes arêtes +d'ichthyosaures, des rails portés sur quelque traverse rompue que +soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui +n'auraient pas résisté au poids d'un wagonnet vide, -- tel était +l'aspect désolé de la fosse Dochart. + +La margelle des puits, aux pierres éraillées, disparaissait sous les +mousses épaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, là les +restes d'un parc où s'emmagasinait le charbon, qui devait être trié +suivant sa qualité ou sa grosseur. Enfin, débris de tonnes auxquelles +pendait un bout de chaîne, fragments de chevalets gigantesques, tôles +d'une chaudière éventrée, pistons tordus, longs balanciers qui se +penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au +vent, ponceaux frémissant au pied, murailles lézardées, toits à demi +effondrés qui dominaient des cheminées aux briques disjointes, +ressemblant à ces canons modernes dont la culasse est frettée d'anneaux +cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de +misère, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux château de +pierre, ni les restes d'une forteresse démantelée. + +« C'est une désolation ! » dit James Starr, en regardant le jeune homme +qui ne répondit pas. + +Tous deux pénétrèrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du +puits Yarow, dont les échelles donnaient encore accès jusqu'aux +galeries inférieures de la fosse. + +L'ingénieur se pencha sur l'orifice. + +De là s'épanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspiré par les +ventilateurs. C'était maintenant un abîme silencieux. Il semblait qu'on +fût à la bouche de quelque volcan éteint. + +James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier. + +A l'époque de l'exploitation, d'ingénieux engins desservaient certains +puits des houillères d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, étaient +parfaitement outillées : cages munies de parachutes automatiques, +mordant sur des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées « +engine-men », qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient +aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue. + +Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés, depuis la +cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue +succession d'échelles, séparées par des paliers étroits de cinquante en +cinquante pieds. Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout, +permettaient de descendre jusqu'à la semelle de la galerie inférieure, +à une profondeur de quinze cents pieds. C'était la seule voie de +communication qui existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol. +Quant à l'aération, elle s'opérait par le puits Yarow, que les galeries +faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait à un +niveau supérieur, -- l'air chaud se dégageant naturellement par cette +espèce de siphon renversé. + +« Je te suis, mon garçon, dit l'ingénieur, en faisant signe au jeune +homme de le précéder. + +-- A vos ordres, monsieur Starr. + +-- Tu as ta lampe ? + +-- Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de sûreté dont nous +nous servions autrefois ! + +-- En effet, répondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus à +craindre maintenant ! » + +Harry n'était muni que d'une simple lampe à huile, dont il alluma la +mèche. Dans la houillère, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogène +protocarboné ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à +redouter, et nulle nécessité d'interposer entre la flamme et l'air +ambiant cette toile métallique qui empêche le gaz de prendre feu à +l'extérieur. La lampe de Davy, si perfectionnée alors, ne trouvait plus +ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en +avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait +autrefois la richesse de la fosse Dochart. + +Harry descendit les premiers échelons de l'échelle supérieure. James +Starr le suivit. Tous deux se trouvèrent bientôt dans une obscurité +profonde que rompait seul l'éclat de la lampe. Le jeune homme l'élevait +au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son compagnon. + +Une dizaine d'échelles furent descendues par l'ingénieur et son guide +de ce pas mesuré habituel au mineur. Elles étaient encore en bon état. + +James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui +laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois, +à demi pourri, revêtait encore. + +Arrivés au quinzième palier, c'est-à-dire à mi-chemin, ils firent halte +pour quelques instants. + +« Décidément, je n'ai pas tes jambes, mon garçon, dit l'ingénieur en +respirant longuement, mais enfin, cela va encore ! + +-- Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry, et c'est quelque +chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vécu dans la mine. + +-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais +descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! » + +Mais, au moment où tous deux allaient quitter le palier, une voix, +encore éloignée, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle +arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle +devenait de plus en plus distincte. + +« Eh ! qui vient là ? demanda l'ingénieur en arrêtant Harry. + +-- Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur. + +-- Ce n'est pas le vieux père ?... + +-- Lui ! monsieur Starr, non. + +-- Quelque voisin, alors ?... + +-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, répondit Harry. +Nous sommes seuls, bien seuls. + +-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est à ceux qui +descendent de céder le pas à ceux qui montent. » + +Tous deux attendirent. + +La voix résonnait en ce moment avec un magnifique éclat, comme si elle +eût été portée par un vaste pavillon acoustique, et bientôt quelques +paroles d'une chanson écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles +du jeune mineur. + +« La chanson des lacs ! s'écria Harry. Ah ! je serais bien surpris si +elle s'échappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan. + +-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe façon ? +demanda James Starr. + +-- Un ancien camarade de la houillère », répondit Harry. + +Puis, se pendant au-dessus du palier : + +« Eh ! Jack ! cria-t-il. + +-- C'est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi, j'arrive. » + +Et la chanson reprit de plus belle. + +Quelques instants après, un grand garçon de vingt-cinq ans, la figure +gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond +ardent, apparaissait au fond du cône lumineux que projetait sa +lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzième échelle. + +Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui +tendre Harry. + +« Enchanté de te rencontrer ! s'écria-t-il. Mais, saint Mungo me +protège ! si j'avais su que tu revenais à terre aujourd'hui, je me +serais bien épargné cette descente au puits Yarow ! + +-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers +l'ingénieur, qui était resté dans l'ombre. + +-- Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingénieur, je +ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitté la fosse, mes yeux +ne sont plus habitués, comme autrefois, à voir dans l'obscurité. + +-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours. +voilà bien dix ans de cela, mon garçon ! C'était toi, sans doute ? + +-- Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de métier, je n'ai pas +changé d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, +j'imagine, que pleurer et geindre ! + +-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitté la +mine ? + +-- Je travaille à la ferme de Melrose, près d'Irvine, dans le comté de +Renfrew, à quarante milles d'ici. Ah ! ça ne vaut pas nos houillères +d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux à ma main que la bêche ou l'aiguillon +! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des +échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis +que là-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon, +monsieur Starr ? + +-- Oui, Jack, répondit l'ingénieur. + +-- Que je ne vous retarde pas... + +-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amené au cottage +aujourd'hui ? + +-- Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan, et t'inviter à la +fête du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le « piper [1*] » de l'endroit +! On chantera, on dansera ! + +-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible. + +-- Impossible ? + +-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le +reconduire à Callander. + +-- Eh ! Harry, la fête du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours. +D'ici là, la visite de M. Starr sera terminée, je suppose, et rien ne +te retiendra plus au cottage ! + +-- En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut profiter de +l'invitation que te fait ton camarade Jack ! + +-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous +retrouverons à la fête d'Irvine. + +-- Dans huit jours, c'est bien convenu, répondit Jack Ryan. Adieu, +Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis très content de vous +avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne +vous a oublié, monsieur l'ingénieur. + +-- Et je n'ai oublié personne, dit James Starr. + +-- Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan. + +-- Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière fois la main de +son camarade. + +Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt dans les hauteurs +du puits, vaguement éclairées par sa lampe. + +Un quart d'heure après, James Starr et Harry descendaient la dernière +échelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier étage de la fosse. + +Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient +diverses galeries qui avaient servi à l'exploitation du dernier filon +carbonifère de la mine. Elles s'enfonçaient dans le massif de schistes +et de grès, les unes étançonnées par des trapèzes de grosses poutres à +peine équarries, les autres doublées d'un épais revêtement de pierre. +Partout des remblais remplaçaient les veines dévorées par +l'exploitation. Les piliers artificiels étaient faits de pierres +arrachées aux carrières voisines, et maintenant ils supportaient le +sol, c'est-à-dire le double étage des terrains tertiaires et +quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement même. +L'obscurité emplissait alors ces galeries, jadis éclairées soit par la +lampe du mineur soit par la lumière électrique, dont, pendant les +dernières années, l'emploi avait été introduit dans les fosses. Mais +les sombres tunnels ne résonnaient plus du grincement des wagonnets +roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se +refermaient brusquement, ni des éclats de voix des rouleurs, ni du +hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de +l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif. + +« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le +jeune homme. + +-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur, car j'ai hâte d'arriver au +cottage du vieux Simon. + +-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant, +je suis sûr que vous reconnaîtriez parfaitement votre route dans cet +obscur dédale des galeries. + +-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tête tout le plan de la vieille +fosse. » + +Harry, suivi de l'ingénieur et levant sa lampe pour le mieux éclairer, +s'enfonça dans une haute galerie, semblable à une contre-nef de +cathédrale. Leur pied, à tous deux, heurtait encore les traverses de +bois qui supportaient les rails à l'époque de l'exploitation. + +Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une énorme pierre vint +tomber aux pieds de James Starr. + +« Prenez garde, monsieur Starr ! s'écria Harry, en saisissant le bras +de l'ingénieur. + +-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont plus assez +solides, sans doute, et... + +-- Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble que la pierre a +été jetée... et jetée par une main d'homme !... + +-- Jetée ! s'écria James Starr. Que veux-tu dire, mon garçon ? + +-- Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement Harry, dont le +regard, devenu sérieux, aurait voulu percer ces épaisses murailles. +Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune +crainte de faire un faux pas. + +-- Me voilà, Harry ! » + +Et tous deux s'avancèrent, pendant qu'Harry regardait en arrière, en +projetant l'éclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie. + +« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l'ingénieur. + +-- Dans dix minutes au plus. + +-- Bien. + +-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la +première fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre +vînt tomber juste au moment où nous passions !... + +-- Harry, il n'y a eu là qu'un hasard ! + +-- Un hasard... répondit le jeune homme en secouant la tête. Oui... un +hasard... » + +Harry s'était arrêté. Il écoutait. + +« Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingénieur. + +-- J'ai cru entendre marcher derrière nous », répondit le jeune mineur, +qui prêta plus attentivement l'oreille. + +Puis : + +« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras, +monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bâton... + +-- Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il n'en est pas de +meilleur qu'un brave garçon tel que toi ! » + +Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à travers la sombre +nef. + +Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se retournait, essayant de +surprendre, soit un bruit éloigné, soit quelque lueur lointaine. + +Mais, derrière et devant lui, tout n'était que silence et ténèbres. + +[1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en Écosse. + + V + + La Famille Ford + +Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie +principale. + +Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés au fond d'une +clairière, -- si toutefois ce mot peut servir à désigner une vaste et +obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'était pas absolument +dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un +puits abandonné, qui avait été foncé dans les étages supérieurs. +C'était par ce conduit que s'établissait le courant d'aération de la +fosse Dochart. Grâce à sa moindre densité, l'air chaud de l'intérieur +était entraîné vers le puits Yarow. + +Donc, un peu d'air et de clarté pénétrait à la fois à travers l'épaisse +voûte de schiste jusqu'à la clairière. + +C'était là que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une +souterraine demeure, évidée dans le massif schisteux, à l'endroit même +où fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinées à opérer +la traction mécanique de la fosse Dochart. + +Telle était l'habitation -- à laquelle il donnait volontiers le nom de +« cottage » --, où résidait le vieil overman. Grâce à une certaine +aisance, due à une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu +vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle +ville du royaume; mais les siens et lui avaient préféré ne pas quitter +la houillère, où ils étaient heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts. +Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds +au-dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas à +craindre que les agents du fisc, les « stentmaters » chargés d'établir +la capitation, vinssent jamais y relancer ses hôtes ! + +A cette époque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart, +portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste, +bien taillé, il eût été regardé comme l'un des plus remarquables « +sawneys [1*] » du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux +régiments de Highlanders. + +Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa +généalogie remontait aux premiers temps où furent exploités les +gisements carbonifères en Écosse. + +Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et les Romains ont fait +usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon +bien avant l'ère chrétienne, sans discuter si réellement le combustible +minéral doit son nom au maréchal ferrant Houillos, qui vivait en +Belgique dans le XIIe siècle, on peut affirmer que les bassins de la +Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en +cours régulier. Au XIe siècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait +entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au +XIIIe siècle, une licence d'exploitation du « charbon marin » était +concédée par Henri III. Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait +mention des gisements de l'Écosse et du pays de Galles. + +Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford pénétrèrent dans +les entrailles du sol calédonien, pour n'en plus sortir, de père en +fils. Ce n'étaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des +forçats à l'extraction du précieux combustible. On croit même que les +charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette époque, étaient +alors de véritables esclaves. En effet, au XVIIIe siècle, cette opinion +était si bien établie en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant, +on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent +pour reconquérir une liberté -- qu'ils ne croyaient pas avoir. + +Quoi qu'il en soit, Simon Ford était fier d'appartenir à cette grande +famille des houilleurs écossais. Il avait travaillé de ses mains, là +même où ses ancêtres avaient manié le pic, la pince, la rivelaine et la +pioche. A trente ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus +importante des houillères d'Aberfoyle. Il aimait passionnément son +métier. Pendant de longues années, il exerça ses fonctions avec zèle. +Son seul chagrin était de voir la couche s'appauvrir et de prévoir +l'heure très prochaine où le gisement serait épuisé. + +C'est alors qu'il s'était adonné à la recherche de nouveaux filons dans +toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre +elles. Il avait eu le bonheur d'en découvrir quelques-uns pendant la +dernière période d'exploitation. Son instinct de mineur le servait +merveilleusement, et l'ingénieur James Starr l'appréciait fort. On eût +dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillère, +comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol. + +Mais le moment arriva, on l'a dit, où la matière combustible manqua +tout à fait à la houillère. Les sondages ne donnèrent plus aucun +résultat. Il fut évident que le gîte carbonifère était entièrement +épuisé. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent. + +Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus grand nombre. Tous +ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en étonneront +pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par +excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement +liée à celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cessé de +l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnés, il voulut y +demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du +ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant à lui, depuis +dix ans, il n'était pas remonté dix fois à la surface du sol. + +« Aller là-haut ! A quoi bon ? » répétait-il, et il ne quittait pas son +noir domaine. + +Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis à une température +toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de +l'été, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que +pouvait-il désirer de plus ? + +Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait l'animation, le +mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement +exploitée. Cependant, il était soutenu par une idée fixe. + +« Non ! non ! la houillère n'est pas épuisée ! » répétait-il. + +Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute +devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait +d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonné l'espoir de +découvrir quelque nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur +passée. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic +du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient +vigoureusement attaqués à la roche. Il allait donc à travers les +obscures galeries, tantôt seul, tantôt avec son fils, observant, +cherchant, pour rentrer chaque jour fatigué, mais non désespéré, au +cottage. + +La digne compagne de Simon Ford, c'était Madge, grande et forte, la « +goodwife », la « bonne femme », suivant l'expression écossaise. Pas +plus que son mari, Madge n'eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle +partageait à cet égard toutes ses espérances et ses regrets. Elle +l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une +sorte de gravité, qui réchauffait le coeur du vieil overman. + +« Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as +raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! » + +Madge savait aussi se passer du monde extérieur et concentrer le +bonheur d'une existence à trois dans le sombre cottage. + +Ce fut là qu'arriva James Starr. + +L'ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du +plus loin que la lampe d'Harry lui annonça l'arrivée de son ancien « +viewer », s'avança vers lui. + +« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui +résonnait sous la voûte du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du +vieil overman ! Pour être enfouie à quinze cents pieds sous terre, la +maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalière ! + +-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la +main que lui tendait son hôte. + +-- Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, à +l'abri de toute intempérie de l'air ? vos ladies qui vont respirer à +Newhaven ou à Porto-Bello [2*] , pendant l'été, feraient mieux de +passer quelques mois dans la houillère d'Aberfoyle ! Elles ne +risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues +humides de la vieille capitale. + +-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, répondit James Starr, +heureux de retrouver l'overman tel qu'il était autrefois ! vraiment, je +me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour +quelque cottage voisin du vôtre ! + +-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens +mineurs qui serait particulièrement enchanté de n'avoir entre vous et +lui qu'un mur mitoyen. + +-- Et Madge ?... demanda l'ingénieur. + +-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible ! +répondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir à sa table. +Je pense qu'elle se sera surpassée pour vous recevoir. + +-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingénieur, que +l'annonce d'un bon déjeuner ne pouvait laisser indifférent, après cette +longue marche. + +-- Vous avez faim, monsieur Starr ? + +-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appétit. Je suis venu par +un temps affreux !... + +-- Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d'un air de pitié très +marqué. + +-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées aujourd'hui comme +celles d'une mer ! + +-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas à +vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi ! +vous voilà arrivé au cottage. C'est le principal, et, je vous le +répète, soyez le bienvenu ! » + +Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr, +qui se trouva au milieu d'une vaste salle, éclairée par plusieurs +lampes, dont l'une était suspendue aux solives coloriées du plafond. + +La table, recouverte d'une nappe égayée de fraîches couleurs, +n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrées +de vieux cuir, étaient réservées. + +« Bonjour, Madge, dit l'ingénieur. + +-- Bonjour, monsieur James, répondit la brave Écossaise, qui se leva +pour recevoir son hôte. + +-- Je vous revois avec plaisir, Madge. + +-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agréable de +retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montré bon. + +-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la +faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il +verra que notre garçon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A +propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils, +Jack Ryan est venu te voir. + +-- Je le sais, père ! Nous l'avons rencontré dans le puits Yarow. + +-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se +plaire là-haut ! Ça n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines. +-- A table, monsieur James, et déjeunons copieusement, car il est +possible que nous ne puissions souper que fort tard. » + +Au moment où l'ingénieur et ses hôtes allaient prendre place : + +« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon +appétit ? + +-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, répondit +Simon Ford. + +-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune préoccupation. -- Or, j'ai +deux questions à vous adresser. + +-- Allez, monsieur James. + +-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit être de nature à +m'intéresser ? + +-- Elle est très intéressante, en effet. + +-- Pour vous ?... + +-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je désire ne vous la +faire qu'après le repas et sur les lieux mêmes. Sans cela, vous ne +voudriez pas me croire. + +-- Simon, reprit l'ingénieur, regardez-moi bien... là... dans les yeux. +Une communication intéressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en +demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eût lu la réponse qu'il +espérait dans le regard du vieil overman. + +-- Et la deuxième question ? demanda celui-ci. + +-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'écrire ceci ? » +répondit l'ingénieur, en présentant la lettre anonyme qu'il avait reçue. + +Simon Ford prit la lettre, et il la lut très attentivement. + +Puis, la montrant à son fils : + +« Connais-tu cette écriture ? dit-il. + +-- Non, père, répondit Harry. + +-- Et cette lettre était timbrée du bureau de poste d'Aberfoyle ? +demanda Simon Ford à l'ingénieur. + +-- Oui, comme la vôtre, répondit James Starr. + +-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front +s'assombrit un instant. + +-- Je pense, père, répondit Harry, que quelqu'un a eu un intérêt +quelconque à empêcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous +lui donniez. + +-- Mais qui ? s'écria le vieux mineur. Qui donc a pu pénétrer assez +avant dans le secret de ma pensée ?... » + +Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont la voix de Madge le +tira bientôt. + +« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour +le moment, ne songeons plus à cette lettre ! » + +Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place à la table +-- James Starr vis-à-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le père +et le fils l'un vis-à-vis de l'autre. + +Ce fut un bon repas écossais. Et, d'abord, on mangea d'un « hotchpotch +», soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au +dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans +l'art de préparer le hotchpotch. + +Il en était de même, d'ailleurs, du « cockyleeky », sorte de ragoût de +coq, accommodé aux poireaux, qui ne méritait que des éloges. + +Le tout fut arrosé d'une excellente ale, puisée aux meilleurs brassins +des fabriques d'Édimbourg. + +Mais le plat principal consista en un « haggis », pouding national, +fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira +au poète Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort réservé aux +belles choses de ce monde : il passa comme un rêve. + +Madge reçut les sincères compliments de son hôte. + +Le déjeuner se termina par un dessert composé de fromage et de « cakes +», gâteaux d'avoine, finement préparés, accompagnés de quelques petits +verres « d'usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui avait +vingt-cinq ans, -- juste l'âge d'Harry. + +Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas +seulement bien mangé, ils avaient aussi bien causé,-- principalement du +passé de la vieille houillère d'Aberfoyle. + +Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il avait quitté la +table et même la maison. Il était évident qu'il éprouvait quelque +inquiétude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les +alentours du cottage. La lettre anonyme n'était pas faite, non plus, +pour le rassurer. + +Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingénieur dit à Simon Ford et +Madge : + +« Un brave garçon que vous avez là, mes amis ! + +-- Oui, monsieur James, un être bon et dévoué, répondit vivement le +vieil overman. + +-- Il se plaît avec vous, au cottage ? + +-- Il ne voudrait pas nous quitter. + +-- Vous songerez à le marier, cependant ? + +-- Marier Harry ! s'écria Simon Ford. Et à qui ? A une fille de +là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui préférerait son clan à +notre houillère ! Harry n'en voudrait pas ! + +-- Simon, répondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre +Harry ne prenne femme... + +-- Je n'exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais cela ne presse +pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... » + +Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut. + +Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitèrent et vinrent s'asseoir +un instant à la porte du cottage. + +« Eh bien, Simon, dit l'ingénieur, je vous écoute ! + +-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos +oreilles, mais de vos jambes. -- Vous êtes-vous bien reposé ? + +-- Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à vous accompagner +partout où il vous plaira. + +-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos +lampes de sûreté. + +-- Vous prenez des lampes de sûreté ! s'écria James Starr, assez +surpris, puisque les explosions de grisou n'étaient plus à craindre +dans une fosse absolument vide de charbon. + +-- Oui, monsieur James, par prudence ! + +-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revêtir un +habit de mineur ? + +-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! » répondit le vieil +overman, dont les yeux brillaient singulièrement sous leurs profondes +orbites. + +Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit presque aussitôt, +rapportant trois lampes de sûreté. + +Harry remit une de ces lampes à l'ingénieur, l'autre à son père, et il +garda la troisième suspendue à sa main gauche, pendant que sa main +droite s'armait d'un long bâton. + +« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, déposé à la porte +du cottage. + +-- En route ! répondit l'ingénieur. -- Au revoir Madge ! + +-- Dieu vous assiste ! répondit l'Écossaise. + +-- Un bon souper, femme, tu entends, s'écria Simon Ford. Nous aurons +faim à notre retour, et nous lui ferons honneur ! » + +[1] Le sawney, c'est l'Écossais, comme John Bull est l'Anglais, et +Paddy l'Irlandais. + +[2] Stations balnéaires des environs d'Édimbourg. + + VI + + Quelques phénomènes inexplicables + +On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et +basses terres de l'Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird, +réunis pour la veillée, aiment à redire les contes empruntés au +répertoire de la mythologie hyperboréenne. L'instruction, quoique +largement et libéralement répandue dans le pays, n'a pas pu réduire +encore à l'état de fictions ces légendes, qui semblent inhérentes au +sol même de la vieille Calédonie. C'est encore le pays des esprits et +des revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent toujours le +génie malfaisant qui ne s'éloigne que moyennant finances, le « Seer » +des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prédit les morts +prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la forme d'une +jeune fille aux bras velus et prévient les familles des malheurs dont +elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les événements +funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du mobilier +domestique, l'« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les gorges +sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres. + +Il va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir +son contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique. +Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d'êtres chimériques, +bons ou mauvais, à plus forte raison les sombres houillères +devaient-elles être hantées jusque dans leurs dernières profondeurs. +Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la +trace du filon encore inexploité, qui allume le grisou et préside aux +explosions terribles, sinon quelque génie de la mine ? C'était, du +moins, l'opinion communément répandue parmi ces superstitieux Écossais. +En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique, +quand il ne s'agissait que de phénomènes purement physiques, et on eût +perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité se fût-elle +développée plus librement qu'au fond de ces abîmes ? + +Or, les houillères d'Aberfoyle, précisément parce qu'elles étaient +exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus +naturellement à tous les incidents du surnaturel. + +Donc les légendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains +phénomènes, inexpliqués jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel +aliment à la crédulité publique. + +Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack +Ryan, le camarade d'Harry. C'était le plus grand partisan du surnaturel +qui fût. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en +chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les veillées d'hiver. + +Mais Jack Ryan n'était pas le seul à faire montre de sa crédulité. Ses +camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle +étaient hantées, que certains êtres insaisissables y apparaissaient +fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les +entendre, ce qui même aurait été extraordinaire, c'eût été qu'il n'en +fût pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux disposé qu'une +sombre et profonde houillère pour les ébats des génies, des lutins, des +follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le décor était tout +dressé, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus +jouer leur rôle ? + +Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillères +d'Aberfoyle. On a dit que les différentes fosses communiquaient entre +elles par les longues galeries souterraines, ménagées entre les filons. +Il existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme massif, sillonné +de tunnels, troué de caves, foré de puits, une sorte d'hypogée, de +labyrinthe subterrané, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilière. + +Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit +lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils +en revenaient. De là, une facilité constante d'échanger des propos et +de faire circuler d'une fosse à l'autre les histoires qui tiraient leur +origine de la houillère. Les récits se transmettaient ainsi avec une +rapidité merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant +comme il convient. + +Cependant, deux hommes plus instruits et de tempérament plus positif +que les autres, avaient toujours résisté à cet entraînement. Ils +n'admettaient à aucun degré l'intervention des lutins, des génies ou +des fées. + +C'étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent bien en +continuant d'habiter la sombre crypte, après l'abandon de la fosse +Dochart. Peut-être la bonne Madge avait-elle quelque penchant au +surnaturel, comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires +d'apparitions, elle était réduite à se les raconter à elle-même, -- ce +qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre +les vieilles traditions. + +Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules que leurs camarades, +ils n'auraient abandonné la houillère ni aux génies, ni aux fées. +L'espoir de découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la +fantastique cohorte des lutins. Ils n'étaient crédules, ils n'étaient +croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement +carbonifère d'Aberfoyle fût totalement épuisé. On peut dire, avec +quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la +foi du charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut ébranler. + +C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstinés, +immuables dans leurs convictions, le père et le fils prenaient leur +pic, leur bâton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, +cherchant, tâtant la roche d'un coup sec, écoutant si elle rendait un +son favorable. + +Tant que les sondages n'auraient pas été poussés jusqu'au granit du +terrain primaire, Simon et Harry Ford étaient d'accord que la +recherche, inutile aujourd'hui, pouvait être utile demain, et qu'elle +devait être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer de +rendre à la houillère d'Aberfoyle son ancienne prospérité. Si le père +devait succomber avant l'heure de la réussite, le fils reprendrait la +tâche à lui seul. + +En même temps, ces deux gardiens passionnés de la houillère la +visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la +solidité des remblais et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement +était à craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie +de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux +supérieures, ils les dérivaient, ils les canalisaient pour les envoyer +à quelque puisard. Enfin, ils s'étaient volontairement constitués les +protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel étaient +sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumées ! + +Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva à Harry, +plus particulièrement, d'être frappé de certains phénomènes, dont il +cherchait en vain l'explication. + +Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque étroite contre +galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues à ceux qu'auraient +pu produire de violents coups de pic, frappés sur la paroi remblayée. + +Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer, +avait pressé le pas pour surprendre la cause de ce mystérieux travail. + +Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur, promenée sur la +paroi, n'avait laissé voir aucune trace récente de coups de pince ou de +pic. Harry se demandait donc s'il n'était pas le jouet d'une illusion +d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho. + +D'autres fois, en projetant subitement une vive lumière vers une +anfractuosité suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'était +élancé... Rien, alors même qu'aucune issue n'eût permis à un être +humain de se dérober à sa poursuite ! + +A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la +fosse, entendit distinctement des détonations lointaines, comme si +quelque mineur eût fait éclater une cartouche de dynamite. + +La dernière fois, après de minutieuses recherches, il avait reconnu +qu'un pilier venait d'être éventré par un coup de mine. + +A la clarté de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquée +par la mine. Elle n'était point faite d'un simple remblayage de +pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur +dans l'étage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour +objet de provoquer la découverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu +que produire un éboulement de cette portion de la houillère ? C'est ce +que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à son père, ni +le vieil overman, ni lui ne purent résoudre la question d'une façon +satisfaisante. + +« C'est singulier, répétait souvent Harry. La présence dans la mine +d'un être inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut être +mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il +n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutôt, ne +tenterait-il pas d'anéantir ce qui reste des houillères d'Aberfoyle ? +Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coûter la vie +! » + +Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle Harry Ford guidait +l'ingénieur à travers le dédale de la fosse Dochart, il s'était vu sur +le point d'atteindre le but de ses recherches. + +Il parcourait l'extrémité du sud-ouest de la houillère, un puissant +fanal à la main. + +Tout à coup, il lui sembla qu'une lumière venait de s'éteindre, à +quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une étroite cheminée, +qui coupait obliquement le massif. Il se précipita vers la lueur +suspecte... + +Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses +physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement, +un être inconnu rôdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fît, cherchant +avec le plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités de la +galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à une certitude +quelconque. + +Harry s'en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce mystère. De loin +en loin, il vit encore apparaître des lueurs qui voltigeaient d'un +point à l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition +n'avait que la durée d'un éclair et il fallut renoncer à en découvrir +la cause. + +Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillère eussent aperçu +ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqué de +crier au surnaturel !. + +Mais Harry n'y songeait même pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque +tous deux causaient de ces phénomènes, dus évidemment à une cause +purement physique : + +« Mon garçon, répondait le vieil overman, attendons ! Tout cela +s'expliquera quelque jour ! » + +Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son +père n'avaient été en butte à un acte de violence. + +Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de James Starr, avait été +lancée par la main d'un malfaiteur, c'était le premier acte criminel de +ce genre. + +James Starr, interrogé, fut d'avis que cette pierre s'était détachée de +la voûte de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si +simple. La pierre, suivant lui, n'était pas tombée, elle avait été +lancée. A moins de rebondir, elle n'eût jamais décrit une trajectoire, +si elle n'eût été mue par une impulsion étrangère. + +Harry voyait donc là une tentative directe contre lui et son père, ou +même contre l'ingénieur. Après ce qu'on sait, peut-être conviendra-t-on +qu'il était fondé à le croire. + + VII + + Une expérience de Simon Ford + +Midi sonnait à la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James +Starr et ses deux compagnons quittèrent le cottage. + +La lumière, pénétrant à travers le puits d'aération, éclairait +vaguement la clairière. La lampe d'Harry eût été inutile alors, mais +elle ne devait pas tarder à servir, car c'était vers l'extrémité même +de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingénieur. + +Après avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale, +les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration +-- arrivèrent à l'orifice d'un étroit tunnel. C'était comme une +contre-nef dont la voûte reposait sur un boisage, tapissé d'une mousse +blanchâtre. Elle suivait à peu près la ligne que traçait, à quinze +cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth. + +Pour le cas où James Starr eût été moins familiarisé qu'autrefois avec +le dédale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les +dispositions du plan général, en les comparant au tracé géographique du +sol. + +James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant. + +En avant, Harry éclairait la route. Il cherchait, en projetant +brusquement de vifs éclats lumineux vers les sombres anfractuosités, à +découvrir quelque ombre suspecte. + +« Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingénieur. + +-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait +cette route en berline, sur les tramways à traction mécanique ! Mais +que ces temps sont loin ! + +-- Nous nous dirigeons donc vers l'extrémité du dernier filon ? demanda +James Starr. + +-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine. + +-- Eh ! Simon, répondit l'ingénieur, il serait difficile d'aller plus +loin, si je ne me trompe ? + +-- En effet, monsieur James. C'est là que nos rivelaines ont arraché le +dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y +étais encore ! C'est moi qui ai donné ce dernier coup, et il a retenti +dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'était plus +que grès ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roulé vers +le puits d'extraction, je l'ai suivi, le coeur ému, comme on suit +un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'était l'âme de la mine qui +s'en allait avec lui ! » + +La gravité avec laquelle le vieil overman prononça ces paroles +impressionna l'ingénieur, bien près de partager de tels sentiments. Ce +sont ceux du marin qui abandonne son navire désemparé, ceux du laird +qui voit abattre la maison de ses ancêtres ! + +James Starr avait serré la main de Simon Ford. Mais, à son tour, +celui-ci venait de prendre la main de l'ingénieur, et la pressant +fortement : + +« Ce jour-là, nous nous étions tous trompés, dit-il. Non ! La vieille +houillère n'était pas morte ! Ce n'était pas un cadavre que les mineurs +allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son +coeur bat encore ! + +-- Parlez donc, Simon ! vous avez découvert un nouveau filon ? s'écria +l'ingénieur, qui ne fut pas maître de lui. Je le savais bien ! votre +lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication à me faire, +et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre découverte que celle +d'une couche carbonifère aurait pu m'intéresser ?... + +-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prévenir un +autre que vous... + +-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels +sondages, vous vous êtes assuré ?... + +-- Écoutez-moi, monsieur James, répondit Simon Ford. Ce n'est pas un +gisement que j'ai retrouvé... + +-- Qu'est-ce donc ? + +-- C'est seulement la preuve matérielle que ce gisement existe. + +-- Et cette preuve ? + +-- Pouvez-vous admettre qu'il se dégage du grisou des entrailles du +sol, si la houille n'est pas là pour le produire ? + +-- Non, certes ! répondit l'ingénieur. Pas de charbon, pas de grisou ! +Il n'y a pas d'effets sans cause... + +-- Comme il n'y a pas de fumée sans feu ! + +-- Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de l'hydrogène +protocarboné ?... + +-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, répondit Simon Ford. +J'ai reconnu là notre vieil ennemi, le grisou ! + +-- Mais si c'était un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est +presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit véritablement sa +présence que par l'explosion !... + +-- Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de +vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... à ma +façon, en excusant les longueurs ? » + +James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux était +de le laisser aller. + +-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas +passé un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songé à rendre à la +houillère son ancienne prospérité, -- non, pas un jour ! S'il existait +encore quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir. Quels +moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous était pas possible, mais +nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but +par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idée... + +-- Que je ne contredis pas, répondit l'ingénieur. + +-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observé pendant ses +excursions dans l'ouest de la houillère. Des feux, qui s'éteignaient +soudain, apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le remblai +des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je +ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'étaient +évidemment dus qu'à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou, +c'était le filon de houille. + +-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement +l'ingénieur. + +-- Si, de petites explosions partielles, répondit Simon Ford, et telles +que j'en provoquai moi-même, lorsque je voulus constater la présence de +ce grisou, vous vous souvenez de quelle manière on cherchait autrefois +à prévenir les explosions dans les mines, avant que notre bon génie, +Humphry Davy, eût inventé sa lampe de sûreté ? + +-- Oui, répondit James Starr. vous voulez parler du « pénitent » ? Mais +je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions. + +-- En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune, malgré vos +cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus +que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pénitent de la houillère. On +l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom +vrai était le « fireman », l'homme du feu. A cette époque, on n'avait +d'autre moyen de détruire le mauvais gaz qu'en le décomposant par de +petites explosions, avant que sa légèreté l'eût amassé en trop grandes +quantités dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pénitent, +la face masquée, la tête encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout +le corps étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant sur +le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air était pur, et, +de sa main droite, il promenait, en l'élevant au-dessus de sa tête, une +torche enflammée. Lorsque le grisou se trouvait répandu dans l'air de +manière à former un mélange détonant, l'explosion se produisait sans +être funeste, et, en renouvelant souvent cette opération, on parvenait +à prévenir les catastrophes. Quelquefois, le pénitent, frappé d'un coup +de grisou, mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi +jusqu'au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans toutes les +houillères. Mais je connaissais le procédé, et c'est en l'employant que +j'ai reconnu la présence du grisou, et, par conséquent, celle d'un +nouveau gisement carbonifère dans la fosse Dochart. » + +Tout ce que le vieil overman avait raconté du pénitent était +rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procédait autrefois dans les +houillères pour purifier l'air des galeries. + +Le grisou, autrement dit l'hydrogène protocarboné ou gaz des marais, +incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu éclairant, est +absolument impropre à la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans +un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait +vivre au milieu d'un gazomètre plein de gaz d'éclairage. En outre, de +même que celui-ci, qui est de l'hydrogène bicarboné, le grisou forme un +mélange détonant, dès que l'air y entre dans une proportion de huit et +peut-être même de cinq pour cent. L'inflammation de ce mélange se +fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours +suivie d'épouvantables catastrophes. + +C'est à ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des +lampes dans un tube de toile métallique, qui brûle le gaz à l'intérieur +du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors. +Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt façons. Si elle +vient à se briser, elle s'éteint. Si, malgré les défenses formelles, le +mineur veut l'ouvrir, elle s'éteint encore. Pourquoi donc les +explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier à +l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand même allumer sa pipe, ni au +choc de l'outil qui peut produire une étincelle. + +Toutes les houillères ne sont pas infectées par le grisou. Dans celles +où il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire. +Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais, +lorsque la houille du gisement exploité est grasse, elle renferme une +certaine quantité de matières volatiles, et le grisou peut s'échapper +avec une grande abondance. La lampe de sûreté seule est combinée de +manière à empêcher des explosions d'autant plus terribles, que les +mineurs qui n'ont pas été directement atteints par le coup de grisou, +courent risque d'être instantanément asphyxiés dans les galeries +remplies du gaz délétère, formé après l'inflammation, c'est-à-dire +d'acide carbonique. + +Tout en marchant, Simon Ford apprit à l'ingénieur ce qu'il avait fait +pour atteindre son but, comment il s'était assuré que le dégagement du +grisou se faisait au fond même de l'extrême galerie de la fosse, dans +sa portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à +l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions +partielles, ou plutôt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun +doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'opérait à petite dose, mais +d'une manière permanente. + +Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr et ses deux +compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingénieur, +entraîné par le désir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans +aucunement songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui +disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que +celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il croyait, avec lui, que cette +émission continue d'hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude, +l'existence d'un nouveau gisement carbonifère. Si ce n'eût été qu'une +sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois +entre les feuillets, elle se fût promptement vidée, et le phénomène eût +cessé de se produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford, +l'hydrogène se dégageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure à +l'existence de quelque important filon. Conséquemment, les richesses de +la fosse Dochart pouvaient n'être pas entièrement épuisées. Toutefois, +s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considérable, +ou d'un gisement occupant un large étage du terrain houiller ? c'était +là, véritablement, la grosse question. + +Harry, qui précédait son père et l'ingénieur, s'était arrêté. + +« Nous voici arrivés ! s'écria le vieux mineur. Enfin, grâce à Dieu, +monsieur James, vous êtes là, et nous allons savoir... » + +La voix si ferme du vieil overman tremblait légèrement. + +« Mon brave Simon, lui dit l'ingénieur, calmez-vous ! Je suis aussi ému +que vous l'êtes, mais il ne faut pas perdre de temps ! » + +A cet endroit, l'extrême galerie de la fosse formait en s'évasant une +sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait été foncé dans cette +portion du massif, et la galerie, profondément ouverte dans les +entrailles du sol, était sans communication directe avec la surface du +comté de Stirling. + +James Starr, vivement intéressé, examinait d'un oeil grave +l'endroit où il se trouvait. + +On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des +derniers coups de pic, et même quelques trous de cartouches, qui +avaient provoqué l'éclatement de la roche, vers la fin de +l'exploitation. Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il +n'avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac, +au fond duquel les travaux avaient dû s'arrêter. Là, en effet, venait +mourir le filon carbonifère, entre les schistes et les grès du terrain +tertiaire. Là, à cette place même, avait été extrait le dernier morceau +de combustible de la fosse Dochart. + +« C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est +ici que nous attaquerons la faille, car, derrière cette paroi, à une +profondeur plus ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau +filon dont j'affirme l'existence. + +-- Et c'est à la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous +avez constaté la présence du grisou ? + +-- Là même, monsieur James, répondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer +rien qu'en approchant ma lampe, à l'affleurement des feuillets. Harry +l'a fait comme moi. + +-- A quelle hauteur ? demanda James Starr. + +-- A dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry. + +James Starr s'était assis sur une roche. On eût dit que, après avoir +humé l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se +fût pris à douter de leurs paroles, si affirmatives cependant. + +C'est que, en effet, l'hydrogène protocarboné n'est pas complètement +inodore, et l'ingénieur était tout d'abord étonné que son odorat, qu'il +avait très fin, ne lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En +tout cas, si ce gaz était mêlé à l'air ambiant, ce n'était qu'à bien +faible dose. Donc, pas d'explosion à craindre, et l'on pouvait sans +danger ouvrir la lampe de sûreté pour tenter l'expérience, ainsi que le +vieux mineur l'avait déjà fait. + +Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce n'était donc pas qu'il y +eût trop de gaz mélangé à l'air, c'était qu'il n'y en eût pas assez, -- +et même pas du tout. + +« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui +s'y connaissent ! Et pourtant !... » Il attendait donc, non sans une +certaine anxiété, que le phénomène signalé par Simon Ford s'accomplît +en sa présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu'il venait +d'observer, c'est-à-dire cette absence de l'odeur caractéristique du +grisou, avait été aussi remarquée par Harry, car celui-ci, d'une voix +altérée, dit : + +« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à travers les +feuillets de schiste ! + +-- Ne se fait plus ! :.. » s'écria le vieux mineur. + +Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré ses lèvres, aspira +fortement du nez, à plusieurs reprises. + +Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque : + +« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il. + +Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fébrilement. Il +dévissa l'enveloppe de toile métallique qui entourait la mèche, et la +flamme brûla à l'air libre. + +Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais, +ce qui était plus grave, il ne se fit pas même ce léger grésillement, +qui indique la présence du grisou à faible dose. + +Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant la lampe à son +extrémité, il l'éleva dans les couches d'air supérieures, là où le gaz, +en raison de sa légèreté spécifique, aurait dû plutôt s'accumuler, en +si minime quantité que ce fût. + +La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela aucune trace +d'hydrogène protocarboné. + +« A la paroi ! dit l'ingénieur. + +-- Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de +la paroi à travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore, +constaté la fuite du gaz. + +Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la +lampe à la hauteur des fissures du feuillet de schiste. + +« Remplace-moi, Harry », dit-il. + +Harry prit le bâton et présenta successivement la lampe aux divers +points de la paroi où les feuillets semblaient se dédoubler... mais il +secouait la tête, car ce léger craquement, particulier au grisou qui +s'échappe, n'arrivait pas à son oreille. + +L'inflammation ne se fit pas. Il était donc évident qu'aucune molécule +de gaz ne fusait à travers la paroi. + +« Rien ! » s'écria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une +impression de colère plutôt que de désappointement. + +Un cri s'échappa alors de la bouche d'Harry. + +« Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr. + +-- On a bouché les fissures du schiste ! + +-- Dis-tu vrai ? s'écria le vieux mineur. + +-- Regardez, père ! » + +Harry ne s'était pas trompé. L'obturation des fissures était nettement +visible à la lumière de la lampe. Un lutage, récemment pratiqué et fait +à la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre, mal +dissimulée sous une couche de poussière de charbon. + +« Lui ! s'écria Hardy. Ce ne peut être que lui ! + +-- Lui ! répéta James Starr. + +-- Oui ! répondit le jeune homme, cet être mystérieux qui hante notre +domaine, celui que j'ai cent fois guetté sans pouvoir l'atteindre, +l'auteur, dès à présent certain, de cette lettre qui voulait vous +empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon père, monsieur +Starr, celui, enfin, qui nous a lancé cette pierre dans la galerie du +puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme +est dans tout cela ! » + +Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa conviction passa +instantanément et tout entière dans l'esprit de l'ingénieur. Quant au +vieil overman, il n'était plus à convaincre. D'ailleurs, on se trouvait +en présence d'un fait indéniable : l'obturation des fissures à travers +lesquelles le gaz s'échappait librement la veille. + +« Prends ton pic, Harry, s'écria Simon Ford. Monte sur mes épaules, mon +garçon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! » + +Harry avait compris. Son père s'accota à la paroi. Harry s'éleva sur +ses épaules, de manière que son pic pût atteindre la trace suffisamment +visible du lutage. Puis, à coups redoublés, il entama la partie de +roche schisteuse que ce lutage recouvrait. + +Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable à celui que fait +le vin de Champagne lorsqu'il s'échappe d'une bouteille,-- bruit qui, +dans les houillères anglaises, est connu sous le nom onomatopique de « +puff ». + +Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure... + +Une légère détonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un +peu bleuâtre à son contour, voltigea sur la paroi, comme eût fait un +follet de feu Saint-Elme. + +Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir +sa joie, saisit les mains de l'ingénieur, en s'écriant : + +« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brûle ! Donc, +le filon est là ! » + + VIII + + Un coup de dynamite + +L'experience annoncée par le vieil overman avait réussi. L'hydrogène +protocarboné, on le sait, ne se développe que dans les gisements +houillers. Donc, l'existence d'un filon du précieux combustible ne +pouvait être mise en doute. Quelles étaient son importance et sa +qualité ? on les déterminerait plus tard. + +Telles furent les conséquences que l'ingénieur déduisit du phénomène +qu'il venait d'observer. Elles étaient en tout conformes à celles qu'en +avait déjà tirées Simon Ford. + +« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s'étend une couche +carbonifère que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fâcheux, +puisque tout l'outillage de la mine abandonnée depuis dix ans, est +maintenant à refaire ! N'importe ! Nous avons retrouvé la veine que +l'on croyait épuisée, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout +! + +-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de +notre découverte ? Ai-je eu tort de vous déranger ? Regrettez-vous +cette dernière visite faite à la fosse Dochart ? + +-- Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James Starr. Nous n'avons +pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne +retournions immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici. +Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite. Nous mettrons au +jour l'affleurement du nouveau filon, et, après une série de sondages, +si la couche paraît être importante, je reconstituerai une Société de +la Nouvelle Aberfoyle, à l'extrême satisfaction des anciens +actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premières bennes de +houille aient été extraites du nouveau gisement ! + +-- Bien parlé, monsieur James ! s'écria Simon Ford. La vieille +houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie ! +L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche, +les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le +hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des +machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espère, monsieur James, +que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions +d'overman ? + +-- Non, brave Simon, non, certes ! vous êtes resté plus jeune que moi, +mon vieux camarade ! + +-- Et, que saint Mungo nous protège ! vous serez encore notre « viewer +» ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues années, et fasse +le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! » + +La joie du vieux mineur débordait. James Starr la partageait tout +entière, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux. + +Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la +succession des circonstances singulières, inexplicables, au milieu +desquelles s'était opérée la découverte du nouveau gisement. Cela ne +laissait pas de l'inquiéter pour l'avenir. + +Une heure après, James Starr et ses deux compagnons étaient de retour +au cottage. + +L'ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du geste tous les +plans que développait le vieil overman, et, n'eût été son impérieux +désir d'être au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce +calme absolu du cottage. + +Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James Starr, Simon Ford, +Harry et Madge elle-même reprenaient le chemin déjà parcouru la veille. +Tous allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers outils +et des cartouches de dynamite, destinées à faire sauter la paroi +terminale. Harry, en même temps qu'un puissant fanal, prit une grosse +lampe de sûreté qui pouvait brûler pendant douze heures. C'était plus +qu'il ne fallait pour opérer le voyage d'aller et de retour, en y +comprenant les haltes nécessaires à l'exploration, -- si une +exploration devenait possible. + +« A l'oeuvre ! » s'écria Simon, lorsque ses compagnons et lui +furent arrivés à l'extrémité de la galerie. + +Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur. + +« Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne +s'est produit et si le grisou fuse toujours à travers les feuillets de +la paroi. + +-- Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry. Ce qui était +bouché hier pourrait bien l'être encore aujourd'hui ! » + +Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la +muraille qu'il s'agissait d'éventrer. + +Il fut constaté que les choses étaient telles qu'on les avait laissées. +Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altération. +L'hydrogène protocarboné fusait au travers, mais assez faiblement. Cela +tenait sans doute à ce que, depuis la veille, il trouvait un libre +passage pour s'épancher. Toutefois, cette émission était si peu +importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intérieur un mélange +détonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procéder +en toute sécurité. D'ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en +gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu +dans toute cette atmosphère, ne pourrait plus produire aucune explosion. + +« A l'oeuvre, donc ! » reprit Simon Ford. + +Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la roche ne tarda pas +à voler en éclats. + +Cette faille se composait principalement de poudingues, interposés +entre le grès et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent +à l'affleurement des filons carbonifères. + +James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les +examinait avec soin, espérant y découvrir quelque indice de charbon. + +Ce premier travail dura environ une heure. Il en résulta un évidement +assez profond dans la paroi terminale. + +James Starr choisit alors l'emplacement où devaient être forés les +trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry +avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent +introduites dans ces trous. Dès qu'on y eut placé la longue mèche +goudronnée d'une fusée de sûreté, qui aboutissait à une capsule de +fulminate, elle fut allumée au ras du sol. James Starr et ses +compagnons se mirent à l'écart. + +« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à une véritable émotion +qu'il ne cherchait pas à dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux +coeur n'a battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon ! + +-- Patience, Simon, répondit l'ingénieur, vous n'avez pas la prétention +de trouver derrière cette paroi une galerie tout ouverte ? + +-- Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil overman. J'ai toutes +les prétentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manière +dont Harry et moi nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance +ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? » + +L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea +à travers le réseau des galeries souterraines. + +James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitôt vers la +paroi de la caverne. + +« Monsieur James ! monsieur James ! s'écria le vieil overman. voyez ! +La porte est enfoncée !... » + +Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par l'apparition d'une +excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur. + +Harry allait s'élancer par l'ouverture... + +L'ingénieur, extrêmement surpris, d'ailleurs, de trouver là cette +cavité, retint le jeune mineur. + +« Laisse le temps à l'air intérieur de se purifier, dit-il. + +-- Oui ! gare aux mofettes ! » s'écria Simon Ford. + +Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, placé au +bout d'un bâton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de +brûler avec un inaltérable éclat. + +« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. » L'ouverture +produite par la dynamite était plus que suffisante pour qu'un homme pût +y passer. + +Harry, le fanal à la main, s'y introduisit sans hésiter et disparut +dans les ténèbres. + +James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient. + +Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'écoula. Harry ne +reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice, +James Starr n'aperçut même plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû +éclairer cette sombre cavité. + +Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le +jeune mineur était-il tombé dans quelque anfractuosité ? Sa voix ne +pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ? + +Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son +tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se +renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles : + +« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la +Nouvelle-Aberfoyle. » + + IX + + La Nouvelle-Aberfoyle + +Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever +d'un bloc et sur une épaisseur de mille pieds toute cette portion de la +croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de +golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de +Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé, sous cet énorme +couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une +autre au monde qui pût lui être comparée, -- la célèbre grotte de +Mammouth, dans le Kentucky. + +Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvéoles, de +toutes formes et de toutes grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses +nombreux étages de cellules, capricieusement disposées, mais une ruche +construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu d'abeilles, eût suffi +à loger tous les ichthyosaures, les mégathériums, et les ptérodactyles +de l'époque géologique ! + +Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que les plus hautes +voûtes des cathédrales, les autres semblables à des contrenefs, +rétrécies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, +celles-là remontant ou descendant obliquement en toutes directions, -- +réunissaient ces cavités et laissaient libre communication entre elles. + +Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe admettait tous +les styles, les épaisses murailles, solidement assises entre les +galeries, les nefs elles-mêmes, dans cet étage des terrains +secondaires, étaient faits de grès et de roches schisteuses. Mais, +entre ces couches inutilisables, et puissamment pressées par elles, +couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de +cette étrange houillère eût circulé à travers leur inextricable réseau. +Ces gisements se développaient sur une étendue de quarante milles du +nord au sud, et ils s'enfonçaient même sous le canal du Nord. +L'importance de ce bassin n'aurait pu être évaluée qu'après sondages, +mais elle devait dépasser celle des couches carbonifères de Cardiff, +dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté de +Northumberland. + +Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillère allait être +singulièrement facilitée, puisque, par une disposition bizarre des +terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matières +minérales à l'époque géologique où ce massif se solidifiait, la nature +avait déjà multiplié les galeries et les tunnels de la +Nouvelle-Aberfoyle. + +Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, à la +découverte de quelque exploitation abandonnée depuis des siècles. Il +n'en était rien. On ne délaisse pas de telles richesses. Les termites +humains n'avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de l'Écosse, +et c'était la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le +répète, nul hypogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque +romaine, n'auraient pu lui être comparés, -- si ce n'est les célèbres +grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles, +comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivières, huit +cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dômes, dont +quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent cinquante pieds de +hauteur. + +Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était, non l'oeuvre +des hommes, mais l'oeuvre du Créateur. + +Tel était ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la +découverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de séjour +dans l'ancienne houillère, une rare persistance de recherches, une foi +absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait +fallu toutes ces conditions réunies pour réussir, là où tant d'autres +auraient échoué. Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de +James Starr, pendant les dernières années d'exploitation, s'étaient-ils +précisément arrêtés à cette limite, sur la frontière même de la +nouvelle mine ? cela était dû au hasard, dont la part est grande dans +les recherches de ce genre. + +Quoi qu'il en soit, il y avait là, dans le sous-sol écossais, une sorte +de comté souterrain, auquel il ne manquait, pour être habitable, que +les rayons du soleil, ou, à son défaut, la clarté d'un astre spécial. + +L'eau y était localisée dans certaines dépressions, formant de vastes +étangs, ou même des lacs plus grands que le lac Katrine, situé +précisément au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement +des eaux, les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette +de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni les chênes ne se +penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes +ombres à leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune +lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne les imprégnait +pas de ses rayons éclatants, la lune ne se levait jamais sur leur +horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le +miroir, n'auraient pas été sans charme, à la lumière de quelque astre +électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils complétaient bien la +géographie de cet étrange domaine. + +Quoiqu'il fût impropre à toute production végétale, ce sous-sol eût, +cependant, pu servir de demeure à toute une population. Et qui sait si, +dans ces milieux à température constante, au fond de ces houillères +d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de +Cardiff, lorsque leurs gisements seront épuisés, -- qui sait si la +classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ? + + X + + Aller et retour + +A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'étaient +introduits par l'étroit orifice qui mettait en communication la fosse +Dochart avec la nouvelle houillère. + +Ils se trouvaient alors à la naissance d'une galerie assez large. On +aurait pu croire qu'elle avait été percée de main d'homme, que le pic +et la pioche l'avaient évidée pour l'exploitation d'un nouveau +gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier +hasard, ils n'avaient pas été transportés dans quelque ancienne +houillère, dont les plus vieux mineurs du comté n'auraient jamais connu +l'existence. + +Non ! C'étaient les couches géologiques qui avaient « épargné » cette +galerie, à l'époque où se faisait le tassement des terrains +secondaires. Peut-être quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois, +lorsque les eaux supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés; +mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût été forée, +quelque mille pieds plus bas, dans l'étage des roches granitoïdes. En +même temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que +certains « éventoirs » naturels la mettaient en communication avec +l'atmosphère extérieure. + +Cette observation, qui fut faite par l'ingénieur, était juste, et l'on +sentait que l'aération s'opérait facilement dans la nouvelle mine. +Quant à ce grisou qui fusait naguère à travers les schistes de la +paroi, il semblait qu'il n'eût été contenu que dans une simple « poche +», vide maintenant, et il était certain que l'atmosphère de la galerie +n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par précaution, +Harry n'avait emporté que la lampe de sûreté, qui lui assurait un +éclairage de douze heures. + +James Starr et ses compagnons éprouvaient alors une joie complète. +C'était l'entière satisfaction de leurs désirs. Autour d'eux, tout +n'était que houille. Une certaine émotion les rendait silencieux. Simon +Ford, lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en longues +phrases, mais par petites interjections. + +C'était peut-être imprudent, à eux, de s'engager si profondément dans +la crypte. Bah ! ils ne songeaient guère au retour. La galerie était +praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle +« pousse » n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc +aucune raison pour s'arrêter, et, pendant une heure, James Starr, +Madge, Harry et Simon Ford allèrent ainsi, sans que rien pût leur +indiquer quelle était l'exacte orientation de ce tunnel inconnu. + +Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s'ils ne fussent +arrivés à l'extrémité même de cette large voie qu'ils suivaient depuis +leur entrée dans la houillère. + +La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on ne pouvait estimer +ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la +voûte de cette excavation, à quelle distance se reculait sa paroi +opposée ? les ténèbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le +reconnaître. Mais, à la lueur de la lampe, les explorateurs purent +constater que son dôme recouvrait une vaste étendue d'eau dormante -- +étang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes +roches, se perdaient dans l'obscurité. + +« Halte ! s'écria Simon Ford, en s'arrêtant brusquement. Un pas de +plus, et nous roulions peut-être dans quelque abîme ! + +-- Reposons-nous donc, mes amis, répondit l'ingénieur. Aussi bien, il +faudra songer à retourner au cottage. + +-- Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures encore, monsieur +Starr, dit Harry. + +-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes +en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez +pas des fatigues d'une aussi longue course ? + +-- Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste Écossaise. Nous +avions l'habitude d'explorer pendant des journées entières l'ancienne +houillère d'Aberfoyle. + +-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le +fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle +la peine de vous être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire +non ! + +-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une +telle joie ! répondit l'ingénieur. Le peu que nous avons exploré de +cette merveilleuse houillère semble indiquer que son étendue est très +considérable, au moins en longueur. + +-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! répliqua Simon +Ford. + +-- C'est ce que nous saurons plus tard. + +-- Et moi, j'en réponds ! Rapportez-vous-en à mon instinct de vieux +mineur. Il ne m'a jamais trompé ! + +-- Je veux vous croire, Simon, répondit l'ingénieur en souriant. Mais +enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous +possédons les éléments d'une exploitation qui durera des siècles ! + +-- Des siècles ! s'écria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James ! +Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de +charbon ait été extrait de notre nouvelle mine ! + +-- Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à la qualité de la +houille qui vient affleurer ces parois... + +-- Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit Simon Ford. Voyez cela +vous-même ! » Et, ce disant, il détacha d'un coup de pic un fragment de +roche noire. + +« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces +de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons là de la houille +grasse, riche en matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en +gailleteries, presque sans poussière ! Ah ! monsieur James, il y a +vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au +Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront +encore, et, s'il coûte peu à extraire de la mine, il ne s'en vendra pas +moins cher au-dehors ! + +-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et +l'examinait en connaisseuse. C'est là du charbon de bonne qualité. -- +Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier +morceau de houille brûle sous notre bouilloire ! + +-- Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et tu verras que je +ne me suis pas trompé. + +-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idée de +l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie +depuis notre entrée dans la nouvelle houillère ? + +-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur. Avec une boussole, j'aurais +peut-être pu établir sa direction générale. Mais, sans boussole, je +suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque +l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position. + +-- Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford, mais, je vous en +prie, ne comparez pas notre position à celle du marin, qui a toujours +et partout l'abîme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et +nous n'avons pas à craindre de jamais sombrer ! + +-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, répondit James Starr. +Loin de moi la pensée de déprécier la nouvelle houillère d'Aberfoyle +par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est +que nous ne savons pas où nous sommes. + +-- Nous sommes dans le sous-sol du comté de Stirling, monsieur James, +répondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si... + +-- Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil overman. + +Tous prêtèrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf +auditif, très exercé chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eût +été un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas à +l'entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les couches supérieures du +massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le +crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fût. + +Tous quatre restèrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans +proférer une parole. + +Puis, tout à coup, Simon Ford de s'écrier : + +« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent déjà sur les +rails de la nouvelle Aberfoyle ? + +-- Père, répondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font +des eaux en roulant sur un littoral. + +-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'écria le vieil overman. + +-- Non, répondit l'ingénieur, mais il ne serait pas impossible que nous +ne fussions sous le lit même du lac Katrine. + +-- Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet endroit, +puisque le bruit des eaux est perceptible ? + +-- Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c'est ce qui fait +que cette excavation est si vaste. + +-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry. + +-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr, +que les eaux du lac doivent être soulevées comme celles du golfe de +Forth. + +-- Eh ! qu'importe, après tout, répondit Simon Ford. La couche +carbonifère n'en sera pas plus mauvaise pour se développer au-dessous +d'un lac ! Ce ne serait pas la première fois que l'on irait chercher la +houille sous le lit même de l'Océan ! Quand nous devrions exploiter +tout le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le mal ? + +-- Bien dit, Simon, s'écria l'ingénieur, qui ne put retenir un sourire +en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchées sous les +eaux de la mer ! Trouons comme une écumoire le lit de l'Atlantique ! +Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-Unis à travers +le sous-sol de l'Océan ! Fonçons jusqu'au centre du globe, s'il le +faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille ! + +-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant +soit peu goguenard. + +-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si enthousiaste, que +vous m'entraînez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons à la +réalité, qui est déjà belle. Laissons là nos pics, que nous +retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! » + +Il n'y avait pas autre chose à faire pour le moment. Plus tard, +l'ingénieur, accompagné d'une brigade de mineurs et muni des lampes et +ustensiles nécessaires, reprendrait l'exploration de la +Nouvelle-Aberfoyle. Mais il était urgent de retourner à la fosse +Dochart. La route était facile, d'ailleurs. La galerie courait presque +droit à travers le massif jusqu'à l'orifice ouvert par la dynamite. +Donc, nulle crainte de s'égarer. + +Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford +l'arrêta. + +« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac +souterrain qu'elle recouvre, cette grève que les eaux viennent baigner +à nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure, +c'est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si quelques braves +compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un +bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! » + +James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui +serra la main, et tous trois, précédant Madge, s'enfoncèrent dans la +galerie, afin de regagner la fosse Dochart. + +Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry +marchait en avant, élevant la lampe au-dessus de sa tête. Il suivait +soigneusement la galerie principale, sans jamais s'écarter dans les +tunnels étroits qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc +que le retour dût s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une +fâcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des +explorateurs. + +En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un vif déplacement de +l'air s'opéra, comme s'il eût été causé par un battement d'ailes +invisibles. La lampe, frappée de biais, s'échappa des mains d'Harry, +tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa. + +James Starr et ses compagnons furent subitement plongés dans une +obscurité absolue. Leur lampe, dont l'huile s'était répandue, ne +pouvait plus servir. + +« Eh bien, Harry, s'écria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous +rompions le cou en retournant au cottage ? » + +Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir encore la main +d'un être mystérieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces +profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait créer, un +jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu'un avait-il intérêt à défendre +le nouveau gîte carbonifère contre toute tentative d'exploitation ? En +vérité, cela était absurde, mais les faits parlaient d'eux-mêmes, et +ils s'accumulaient de manière à changer de simples présomptions en +certitudes. + +En attendant, la situation des explorateurs était assez mauvaise. Il +leur fallait, au milieu de profondes ténèbres, suivre pendant environ +cinq milles la galerie qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils +auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage. + +« Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant à perdre. +Nous marcherons en tâtonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible +de s'égarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de +véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la galerie principale, +nous arriverons inévitablement à l'orifice qui nous a livré passage. +Ensuite, c'est la vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera +pas la première fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvés dans +l'obscurité. D'ailleurs, nous retrouverons là les lampes que nous avons +laissées. En route, donc ! -- Harry, prends la tête. Monsieur James, +suivez-le. Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche. Ne +nous séparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les +coudes ! » + +Il n'y avait qu'à se conformer aux instructions du vieil overman. Comme +il le disait, en tâtonnant on ne pouvait guère se tromper de route. Il +fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet +instinct qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une seconde +nature. + +Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent dans l'ordre indiqué. +Ils ne parlaient pas, mais ce n'était pas faute de penser. Il devenait +évident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel était-il, et comment se +défendre de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces idées assez +inquiétantes affluaient à leur cerveau. Cependant, ce n'était pas le +moment de se décourager. + +Harry, les bras étendus, s'avançait d'un pas assuré. Il allait +successivement d'une paroi à l'autre de la galerie. Une anfractuosité, +un orifice latéral se présentaient-ils, il reconnaissait à la main +qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosité fût peu +profonde, soit que l'orifice fût trop étroit, et il se maintenait ainsi +dans le droit chemin. + +Au milieu d'une obscurité à laquelle les yeux ne pouvaient se faire, +puisqu'elle était absolue, ce difficile retour dura deux heures +environ. En supputant le temps écoulé, en tenant compte de ce que la +marche n'avait pu être rapide, James Starr estimait que ses compagnons +et lui devaient être bien près de l'issue. + +En effet, presque aussitôt, Harry s'arrêta. + +« Sommes-nous enfin arrivés à l'extrémité de la galerie ? demanda Simon +Ford. + +-- Oui, répondit le jeune mineur. + +-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui établit la communication +entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ? + +-- Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne rencontraient que +la surface pleine d'une paroi. + +Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui même la +roche schisteuse. + +Un cri lui échappa. + +Ou les explorateurs s'étaient égarés pendant le retour, ou l'étroit +orifice, creusé dans la paroi par la dynamite, avait été bouché +récemment ! + +Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons étaient emprisonnés +dans la Nouvelle-Aberfoyle ! + + XI + + Les Dames de feu + +Huit jours après ces événements, les amis de James Starr étaient fort +inquiets. L'ingénieur avait disparu sans qu'aucun motif pût être +allégué à cette disparition. On avait appris, en interrogeant son +domestique, qu'il s'était embarqué à Grantonpier, et on savait par le +capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait débarqué à +Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La +lettre de Simon Ford lui avait recommandé le secret, et il n'avait rien +dit de son départ pour les houillères d'Aberfoyle. + +Donc, à Édimbourg, il ne fut plus question que de l'absence +inexplicable de l'ingénieur. Sir W. Elphiston, le président de « Royal +Institution », communiqua à ses collègues la lettre que lui avait +adressée James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister à la +prochaine séance de la Société. Deux ou trois autres personnes +produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents +prouvaient que James Starr avait quitté Édimbourg -- ce que l'on savait +de reste --, rien n'indiquait ce qu'il était devenu. Or, de la part +d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait +surprendre d'abord, inquiéter ensuite, puisqu'elle se prolongeait. + +Aucun des amis de l'ingénieur n'aurait pu supposer qu'il se fût rendu +aux houillères d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eût point aimé à revoir +l'ancien théâtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds, +depuis le jour où la dernière benne était remontée à la surface du sol. +Cependant, puisque le steam-boat l'avait déposé au débarcadère de +Stirling, on fit quelques recherches de ce côté. + +Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu +l'ingénieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontré en +compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire +la curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait, travaillait à +la ferme de Melrose, à quarante milles dans le sud-ouest du comté de +Renfrew, et il ne se doutait guère que l'on s'inquiétât à ce point de +la disparition de James Starr. Donc, huit jours après sa visite au +cottage, Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant les +veillées du clan d'Irvine, -- s'il n'eût eu, lui aussi, un motif de +vive inquiétude dont il sera bientôt parlé. + +James Starr était un homme trop considérable et trop considéré, non +seulement dans la ville, mais dans toute l'Écosse, pour qu'un fait le +concernant pût passer inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat +d'Édimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart étaient des +amis de l'ingénieur, firent commencer les plus actives recherches. Des +agents furent mis en campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu. + +Il fallut donc insérer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une +note relative à l'ingénieur James Starr, donnant son signalement, +indiquant la date à laquelle il avait quitté Édimbourg, et il n'y eut +plus qu'à attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le monde +savant de l'Angleterre n'était pas éloigné de croire à la disparition +définitive de l'un de ses membres les plus distingués. + +En même temps que l'on s'inquiétait ainsi de la personne de James +Starr, la personne d'Harry était le sujet de préoccupations non moins +vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du +vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan. + +On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack +Ryan avait invité Harry à venir, huit jours après, à la fête du clan +d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se +rendre à cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constaté en +maintes circonstances, que son camarade était homme de parole. Avec +lui, chose promise, chose faite. + +Or, à la fête d'Irvine, rien n'avait manqué, ni les chants, ni les +danses, ni les réjouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est +Harry Ford. + +Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce que l'absence de son +ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit même la mémoire au +milieu d'une de ses chansons, et, pour la première fois, il resta court +pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements +mérités. + +Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et publiée dans +les journaux, n'était pas encore tombée sous les yeux de Jack Ryan. Ce +brave garçon ne se préoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant +bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empêcher de tenir sa +promesse. Aussi, le lendemain de la fête d'Irvine, Jack Ryan +comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre à la fosse +Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'eût été retenu par un accident +qui faillit lui coûter la vie. + +Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12 décembre. En vérité, le +fait était de nature à donner raison à tous les partisans du +surnaturel, et ils étaient nombreux à la ferme de Melrose. + +Irvine, petite ville maritime du comté de Renfrew, qui compte environ +sept mille habitants, est bâtie dans un brusque retour que fait la côte +écossaise, presque à l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez +bien abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu important +qui indique les atterrissages, de telle façon qu'un marin prudent ne +peut s'y tromper. Aussi, les naufrages étaient-ils rares sur cette +portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils +voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow, +soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manoeuvrer sans +danger, même par les nuits obscures. + +Lorsqu'une ville est pourvue d'un passé historique, si mince qu'il +soit, lorsque son château a appartenu autrefois à un Robert Stuart, +elle n'est pas sans posséder quelques ruines. + +Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des esprits. -- Du +moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres. + +Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famées de cette +partie du littoral, étaient précisément celles de ce château de Robert +Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle. + +A cette époque, le château de Dundonald, refuge de tous les lutins +errants de la contrée, était voué au plus complet abandon. On allait +peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, à +deux milles de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils +encore l'idée d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils +s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point +conduits, à quelque prix que ce fût. En effet, quelques histoires +couraient sur le compte de certaines « Dames de feu » qui hantaient le +vieux château. + +Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces +fantastiques créatures. Naturellement, Jack Ryan était de ces derniers. + +La vérité est que, de temps à autre, de longues flammes apparaissaient, +tantôt sur un pan de mur à demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui +domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle. + +Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ? +Méritaient-elles ce nom de « Dames de feu » que leur avaient donné les +Écossais du littoral ? Ce n'était évidemment là qu'une illusion de +cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement +ce phénomène. + +Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contrée la +réputation bien établie de fréquenter les ruines du vieux château et +d'y exécuter parfois d'étranges sarabandes, surtout pendant les nuits +obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fût, ne se serait +point hasardé à les accompagner aux sons de sa cornemuse. + +« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi +pour compléter son orchestre infernal ! » + +On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte obligé +des récits pendant la veillée. Aussi, Jack Ryan possédait-il tout un +répertoire de légendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il +jamais à court, quand il s'agissait d'en conter à leur sujet ! + +Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée d'ale, de brandy et +de whisky, qui avait terminé la fête du clan d'Irvine, Jack Ryan +n'avait pas manqué de reprendre son thème favori, au grand plaisir et +peut-être au grand effroi de ses auditeurs. + +La veillée se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur +la limite du littoral. Un bon feu de coke brûlait dans un large trépied +de tôle, au milieu de l'assemblée. + +Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses roulaient sur les +lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit très +noire, pas une seule éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et +l'eau se confondant dans de profondes ténèbres, c'était là de quoi +rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire +s'y fût aventuré avec ces vents qui battaient en côte. + +Le petit port d'Irvine n'est pas très fréquenté, -- du moins par les +navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les +bâtiments de commerce, à voiles ou vapeur, attaquent la terre, +lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-là, +cependant, quelque pêcheur, attardé sur le rivage, eût aperçu, non sans +surprise, un navire qui se dirigeait vers la côte. Si le jour se fût +fait tout à coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce +bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la toile qu'il +pouvait porter. L'entrée du golfe manquée, il n'existait aucun refuge +entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire +s'obstinait à s'en approcher encore, comment parviendrait-il à se +relever ? + +La veillée allait finir sur une dernière histoire de Jack Ryan. Ses +auditeurs, transportés dans le monde des fantômes, étaient bien dans +les conditions voulues pour faire acte de crédulité, le cas échéant. + +Tout à coup, des cris retentirent au-dehors. + +Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous quittèrent +précipitamment la grange. + +La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et de vent +couraient à la surface de la grève. + +Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d'un rocher, afin de mieux +résister aux poussées de l'air, appelaient avec de grands éclats de +voix. + +Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux. + +Ces cris, ce n'était pas aux habitants de la ferme qu'ils +s'adressaient, mais à un équipage qui, sans le savoir, courait à sa +perte. + +En effet, une masse sombre apparaissait confusément à quelques +encablures au large. C'était un navire, bien reconnaissable à ses feux +de position, car il portait à sa hune de misaine un feu blanc, à +tribord un feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par +l'avant, et il était manifeste qu'il se dirigeait à toute vitesse vers +la côte. + +« Un navire en perdition ? s'écria Jack Ryan. + +-- Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il voudrait virer de +bord, qu'il ne le pourrait plus ! + +-- Des signaux, des signaux ! cria l'un des Écossais. + +-- Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait +pas tenir une torche allumée ! » + +Et, pendant que ces propos s'échangeaient rapidement, de nouveaux cris +étaient poussés. Mais comment eût-on pu les entendre au milieu de cette +tempête ? L'équipage du navire n'avait plus aucune chance d'échapper au +naufrage. + +« Pourquoi manoeuvrer ainsi ? s'écriait un marin. + +-- Veut-il donc faire côte ? répondit un autre. + +-- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda +Jack Ryan. + +-- Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins qu'il n'ait été +trompé par quelque... » + +Le pêcheur n'avait pas achevé sa phrase, que Jack Ryan poussait un +formidable cri. Fut-il entendu de l'équipage ? En tout cas, il était +trop tard pour que le bâtiment pût se relever de la ligne des brisants +qui blanchissait dans les ténèbres. + +Mais ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, un suprême +avertissement que Jack Ryan avait tenté de faire parvenir au bâtiment +en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons, +eux aussi, regardaient un point situé à un demi mille en arrière de la +grève. + +C'était le château de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les +rafales au sommet de la vieille tour. + +« La Dame de feu ! » s'écrièrent avec grande terreur tous ces +superstitieux Écossais. + +Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver à +cette flamme une apparence humaine. Agitée comme un pavillon lumineux +sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour, +comme si elle eût été sur le point de s'éteindre, et, un instant après, +elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuâtre. + +« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les pêcheurs et les +paysans effarés. + +Tout s'expliquait alors. Il était évident que le navire, désorienté +dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette +flamme, allumée au sommet du château de Dundonald, pour le feu +d'Irvine. Il se croyait à l'entrée du golfe, située dix milles plus au +nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun +refuge ! + +Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en était temps encore ? +Peut-être eût-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'éteindre ce +feu, pour qu'il ne fût pas possible de le confondre plus longtemps avec +le phare du port d'Irvine ! + +Sans doute, c'était ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais +lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et, après la pensée, l'audace +de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-être, car il était +courageux, et sa crédulité, si forte qu'elle fût, ne pouvait l'arrêter +dans un généreux mouvement. + +Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas +des éléments. + +Le navire venait de talonner par son arrière. Ses feux de position +s'éteignirent. La ligne blanchâtre du ressac sembla brisée un instant. +C'était le bâtiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se +disloquait entre les récifs. + +Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne pouvait être due +qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eût été arrachée +par une violente rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt +replongés dans les plus profondes ténèbres. + +« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié Jack Ryan, lorsque +cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut +évanouie subitement. + +Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais n'auraient pas eu +contre un danger chimérique, ils le retrouvèrent en face d'un danger +réel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les +éléments déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes lancées +dans les lames -- héroïques autant qu'ils avaient été crédules --, ils +se jetèrent au secours du bâtiment naufragé. + +Heureusement, ils réussirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi +Jack Ryan était du nombre -- se fussent grièvement meurtris sur les +roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'équipage +purent être déposés, sains et saufs, sur la grève. + +Ce navire était le brick norvégien _Motala_, chargé de bois du nord, +faisant route pour Glasgow. + +Il n'était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce feu, allumé sur +la tour du château de Dundonald, était venu donner en pleine côte, au +lieu d'embouquer le golfe de Clyde. + +Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares épaves, +dont le ressac achevait de briser les débris sur les roches du littoral. + + XII + + Les Exploits de Jack Ryan + +Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés comme lui, avaient été +transportés dans une des chambres de la ferme de Melrose, où des soins +leur furent immédiatement prodigués. + +Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment où, la corde aux +reins, il s'était jeté à la mer, les lames furieuses l'avaient rudement +roulé sur les récifs. Peu s'en était fallu, même, que ses camarades ne +l'eussent rapporté sans vie sur le rivage. + +Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques jours, -- ce dont +il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant +qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose +retentit, à toute heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan, +dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte à +l'égard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent à tracasser le +pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe +du _Motala_. On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu +n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetée entre +les ruines, n'était due qu'à un phénomène physique. Aucun raisonnement +ne l'eût convaincu. Ses compagnons étaient encore plus obstinés que lui +dans leur crédulité. A les entendre, une des Dames de feu avait +méchamment attiré le _Motala_ à la côte. Quant à vouloir l'en punir, +autant mettre l'ouragan à l'amende ! Les magistrats pouvaient décréter +toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une +flamme, on n'enchaîne pas un être impalpable. Et, s'il faut le dire, +les recherches qui furent ultérieurement faites, semblèrent donner +raison -- au moins en apparence -- à cette façon superstitieuse +d'expliquer les choses. + +En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête relativement à la +perte du _Motala_, vint interroger les divers témoins de la +catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage était dû +à l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du +château de Dundonald. + +On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons. +Qu'un phénomène purement physique se fût produit dans ces ruines, pas +de doute à cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c'est ce +que le magistrat devait chercher à établir. + +Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne faudrait pas +remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la +justification. Bien des pilleurs d'épaves du littoral breton ont fait +ce métier d'attirer les navires à la côte afin de s'en partager les +dépouilles. Tantôt un bouquet d'arbres résineux, enflammés pendant la +nuit, guidait un bâtiment dans des passes dont il ne pouvait plus +sortir. Tantôt une torche, attachée aux cornes d'un taureau et promenée +au caprice de l'animal, trompait un équipage sur la route à suivre. Le +résultat de ces manoeuvres était inévitablement quelque naufrage, +dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la +justice et de sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes. Or, +ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main +criminelle n'eût repris les anciennes traditions des pilleurs d'épaves ? + +C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack +Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquête, +ils se divisèrent en deux camps : les uns se contentèrent de hausser +les épaules; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très +certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on amènerait de +nouvelles catastrophes. + +Néanmoins, l'enquête fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de +police se transportèrent au château de Dundonald, et ils procédèrent +aux recherches les plus rigoureuses. + +Le magistrat voulut d'abord reconnaître si le sol avait conservé +quelques empreintes de pas, pouvant être attribuées à d'autres pieds +que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus légère +trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide +des pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige. + +« Des pas de brawnies ! s'écria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccès +des premières recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un +follet sur l'eau d'un marécage ! » + +Cette première partie de l'enquête ne produisit donc aucun résultat. Il +n'était pas probable que la seconde partie en donnât davantage. + +Il s'agissait d'établir, en effet, comment le feu avait pu être allumé +au sommet de la vieille tour, quels éléments avaient été fournis à la +combustion, et enfin quels résidus cette combustion avait laissés. + +Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de +papier, ayant pu servir à allumer un feu quelconque. + +Sur le second point, néant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes +desséchées, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait +pourtant dû être largement alimenté pendant la nuit. + +Quant au troisième point, il ne put être éclairci davantage. L'absence +de toutes cendres, de tout résidu d'un combustible quelconque, ne +permit pas même de retrouver l'endroit où le foyer avait dû être +établi. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la +roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été tenu par la +main de quelque malfaiteur ? C'était bien invraisemblable, puisque, au +dire des témoins, la flamme présentait un développement gigantesque, +tel que l'équipage du _Motala_ avait pu, malgré les brumes, +l'apercevoir de plusieurs milles au large. + +« Bon ! s'écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer +d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit à embraser l'air autour +d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! » + +Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur +peine, qu'une nouvelle légende s'ajouta à tant d'autres, légende qui +devait perpétuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer +plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu. + +Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse +constitution, ne pouvait demeurer longtemps alité. Quelques foulures et +luxations n'étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne +convenait. Il n'avait pas le temps d'être malade. Or, lorsque ce +temps-là manque, on ne l'est guère dans ces régions salubres des +Lowlands. + +Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu'il fut sur pied, avant +de reprendre sa besogne à la ferme de Melrose, il voulut mettre certain +projet à exécution. Il s'agissait d'aller faire visite à son camarade +Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête du clan +d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais +sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il était +invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eût pas +entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapportée à grands détails +par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au +sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et c'eût été trop +d'indifférence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'à la +ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan. + +Si donc Harry n'était pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir. + +Jack Ryan eût plutôt nié l'existence des Dames de feu que de croire à +l'indifférence d'Harry à son égard. + +Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme, +gaillardement, comme un solide garçon qui ne se ressentait aucunement +de ses blessures. D'un joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit +résonner les échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway +qui, par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander. + +Là, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout +d'abord attirés par une affiche, reproduite à profusion sur les murs, +et qui contenait l'avis suivant : + +« Le 4 décembre dernier, l'ingénieur James Starr, d'Édimbourg, s'est +embarqué à Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a débarqué le +même jour à Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui. + +« Prière d'adresser toute information le concernant au président de +Royal Institution, à Édimbourg. » + +Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non +sans donner les signes de la plus extrême surprise. + +« Monsieur Starr ! s'écria-t-il. Mais, le 4 décembre, je l'ai +précisément rencontré avec Harry sur les échelles du puits Yarow ! +voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu ! +Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu à la fête +d'Irvine ? » + +Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le président de Royal +Institution de ce qu'il savait relativement à James Starr, le brave +garçon sauta dans le train, avec l'intention bien arrêtée de se rendre +tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de +la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui +l'ingénieur James Starr. + +Trois heures après, il quittait le train à la gare de Callander, et se +dirigeait rapidement vers le puits Yarow. + +« Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque +obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un travail dont l'importance +les retient encore au fond de la houillère ? Je le saurai ! » + +Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits +Yarow. + +Extérieurement, rien de changé. Même silence aux abords de la fosse. +Pas un être vivant dans ce désert. + +Jack Ryan pénétra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du +puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il +écouta... Il n'entendit rien. + +« Et ma lampe ! s'écria-t-il. Ne serait-elle donc plus à sa place ? » + +La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites à la fosse, +était ordinairement déposée dans un coin, près du palier de l'échelle +supérieure. + +Cette lampe avait disparu. + +« Voilà une première complication ! » dit Jack Ryan, qui commença à +devenir très inquiet. + +Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu'il fût : + +« J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que +dans le tréfonds de l'enfer ! » + +Et il commença à descendre la longue suite d'échelles, qui +s'enfonçaient dans le sombre puits. + +Il fallait que Jack Ryan n'eût point perdu de ses anciennes habitudes +de mineur, et qu'il connût bien la fosse Dochart, pour se hasarder +ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tâtait chaque +échelon, dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût +entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack +Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement +pour atteindre un étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait +la semelle de la fosse qu'après avoir dépassé le trentième. Une fois +là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver le cottage, bâti, +comme on sait, à l'extrémité de la galerie principale. + +Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et, par conséquent, +deux cents pieds, au plus, le séparaient alors du fond. + +A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier échelon de +la vingt-septième échelle. Mais sa jambe, se balançant dans le vide, ne +trouva aucun point d'appui. + +Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main +l'extrémité de l'échelle... Ce fut en vain. + +Il était évident que la vingt-septième échelle ne se trouvait pas à sa +place, et, par conséquent, qu'elle avait été retirée. + +« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-il, non sans +éprouver un certain sentiment d'effroi. + +Debout, les bras croisés, voulant toujours percer cette ombre +impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint à la pensée que, si +lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillère, eux, n'avaient +pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre +le sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet enlèvement des +échelles inférieures du puits Yarow avait été pratiqué depuis sa +dernière visite au cottage, qu'étaient devenus Simon Ford, sa femme, +son fils et l'ingénieur ? L'absence prolongée de James Starr prouvait +évidemment qu'il n'avait pas quitté la fosse depuis le jour où Jack +Ryan s'était croisé avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors, +s'était fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils +pas manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents pieds sous +terre ? + +Toutes ces pensées traversèrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien +qu'il ne pouvait rien par lui-même pour arriver jusqu'au cottage. Y +avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications étaient +interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les +magistrats aviseraient, mais il fallait les prévenir au plus vite. + +Jack Ryan se pencha au-dessus du palier. + +« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante. + +Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom d'Harry, qui +s'éteignit enfin dans les dernières profondeurs du puits Yarow. + +Jack Ryan remonta rapidement les échelles supérieures, et revit la +lumière du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il +regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques +minutes le passage de l'express d'Édimbourg, et, à trois heures de +l'après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la capitale. + +Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu'il donna ne +permettaient pas de soupçonner sa véracité. Sir W. Elphiston, président +de Royal Institution, non seulement collègue, mais ami particulier de +James Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les +recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse Dochart. On +mit à sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de +pics, de longues échelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux. +Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin des +houillères d'Aberfoyle. + +Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivèrent à +l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septième +palier, sur lequel Jack s'était arrêté, quelques heures auparavant. + +Les lampes, attachées au bout de longues cordes, furent envoyées dans +les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre +dernières échelles manquaient. + +Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la +fosse Dochart n'eût été intentionnellement rompue. + +« Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan. + +-- Nous attendons que ces lampes soient remontées, mon garçon, répondit +Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernière +galerie, et tu nous conduiras... + +-- Au cottage, s'écria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les +derniers abîmes de la fosse ! » + +Dès que les lampes eurent été retirées, les agents fixèrent au palier +les échelles de corde, qui se déroulèrent dans le puits. Les paliers +inférieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un à l'autre. + +Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack Ryan, le premier, +s'était suspendu à ces échelles vacillantes, et, le premier, il +atteignit le fond de la houillère. + +Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientôt rejoint. + +Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow, était absolument +désert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas médiocrement surpris +d'entendre Jack Ryan s'écrier : + +« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont des fragments à +demi brûlés ! + +-- Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà des cendres +refroidies depuis longtemps ! + +-- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingénieur James +Starr ait eu intérêt à brûler ces échelles et à interrompre toute +communication avec le dehors ? + +-- Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon +garçon, au cottage ! C'est là que nous saurons la vérité. » + +Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu. Mais, prenant une +lampe des mains d'un agent, il s'avança rapidement à travers la galerie +principale de la fosse Dochart. + +Tous le suivaient. + +Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient +atteint l'excavation au fond de laquelle était bâti le cottage de Simon +Ford. Aucune lumière n'en éclairait les fenêtres. + +Jack Ryan se précipita vers la porte, qu'il repoussa vivement. + +Le cottage était abandonné. + +On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence +à l'intérieur. Tout était en ordre, comme si la vieille Madge eût +encore été là. La réserve de vivres était même abondante, et eût suffi +pendant plusieurs jours à la famille Ford. + +L'absence des hôtes du cottage était donc inexplicable. Mais pouvait-on +constater d'une manière précise à quelle époque ils l'avaient quitté ? +-- Oui, car, dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les +jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantième de +son calendrier. + +Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or, la dernière croix +avait été faite à la date du 6 décembre, c'est-à-dire un jour après +l'arrivée de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer. +Il était donc manifeste que depuis le 6 décembre, c'est-à-dire depuis +dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte avaient quitté le +cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par +l'ingénieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ? +Non, évidemment. + +Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après avoir minutieusement +inspecté le cottage, il fut très embarrassé sur ce qu'il convenait de +faire. + +L'obscurité était profonde. L'éclat des lampes, balancées aux mains des +agents, étoilait seulement ces impénétrables ténèbres. + +Soudain, Jack Ryan poussa un cri. + +« Là ! là ! » dit-il. + +Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur +lointain de la galerie. + +« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W. Elphiston. + +-- Un feu de brawnie ! s'écria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne +l'atteindrons jamais ! » + +Le président de Royal Institution et les agents, peu enclins à la +crédulité, s'élancèrent dans la direction indiquée par la lueur +mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le +dernier en route. + +Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait +porté par un être de petite taille, mais singulièrement agile. A chaque +instant, cet être disparaissait derrière quelque remblai; puis, on le +revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le +mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir définitivement +disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif +éclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à +croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas. + +Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses +compagnons s'enfoncèrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart. +Ils en arrivaient, eux aussi, à se demander s'ils n'avaient pas affaire +à quelque follet insaisissable. + +A ce moment, cependant, il sembla que la distance commençait à diminuer +entre le follet et ceux qui cherchaient à l'atteindre. Était-ce fatigue +de l'être quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir W. +Elphiston et ses compagnons là où les habitants du cottage avaient +peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût été malaisé de résoudre la +question. + +Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublèrent +leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brillé à plus de deux cents +pas en avant d'eux, se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet +intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible. +Quelquefois, lorsqu'il retournait la tête, on pouvait reconnaître le +vague profil d'une figure humaine, et, à moins qu'un lutin n'eût pris +cette forme, Jack Ryan était forcé de convenir qu'il ne s'agissait +point là d'un être surnaturel. + +Et alors, tout en courant plus vite : + +« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons +bientôt, et, s'il parle aussi bien qu'il détale, il pourra nous en dire +long ! » + +Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au +milieu des dernières profondeurs de la fosse, d'étroits tunnels +s'entrecroisaient comme les allées d'un labyrinthe. Dans ce dédale, le +porteur du falot pouvait aisément échapper aux agents. + +Il lui suffisait d'éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au fond +de quelque refuge obscur. + +« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous échapper, +pourquoi ne le fait-il pas ? » + +Cet être insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment +où cette pensée traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur +disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite, +arrivèrent presque aussitôt devant une étroite ouverture que les roches +schisteuses laissaient entre elles, à l'extrémité d'un étroit boyau. + +S'y glisser, après avoir ravivé leurs lampes, s'élancer à travers cet +orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack +Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant. + +Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus +large et plus haute, qu'ils s'arrêtaient soudain. + +Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur le sol, quatre +cadavres peut-être ! + +« James Starr ! dit Sir W. Elphiston. + +-- Harry ! Harry ! » s'écria Jack Ryan, en se précipitant sur le corps +de son camarade. + +C'étaient, en effet, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui +étaient étendus là, sans mouvement. + +Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix +épuisée de la vieille Madge murmurer ces mots : + +« Eux ! eux, d'abord ! » + +Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent de ranimer +l'ingénieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes +de cordial. Ils y réussirent presque aussitôt. Ces infortunés, +séquestrés depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient +d'inanition. + +Et, s'ils n'avaient pas succombé pendant ce long emprisonnement -- +James Starr l'apprit à Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils +avaient trouvé près d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute, +l'être secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu +faire davantage !... + +Sir W. Elphiston se demanda si ce n'était pas là l'oeuvre de cet +insaisissable follet qui venait de les attirer précisément à l'endroit +où gisaient James Starr et ses compagnons. + +Quoi qu'il en soit, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford étaient +sauvés. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'étroite +issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W. +Elphiston. + +Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de +la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice +avait été solidement bouché au moyen de roches superposées, que, dans +cette profonde obscurité, ils n'avaient pu ni reconnaître ni disjoindre. + +Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute +communication avait été volontairement fermée par une main ennemie +entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle ! + + XIII + + Coal-city + +Trois ans après les événements qui viennent d'être racontés, les Guides +Joanne ou Murray recommandaient, « comme grande attraction », aux +nombreux touristes qui parcouraient le comté de Stirling, une visite de +quelques heures aux houillères de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne +présentait un plus curieux aspect. + +Tout d'abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue +jusqu'au sol de l'exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de la +surface du comté. + +En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel +oblique, décoré d'une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et +mâchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement +évidé, venait aboutir directement à cette crypte si singulièrement +creusée dans le massif du sol écossais. + +Un double railway, dont les wagons étaient mus par une force +hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'était fondé +dans le sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de « +Coal-city », c'est-à-dire la Cité du Charbon. + +Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où +l'électricité jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur +et de lumière. + +En effet, les puits d'aération, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient +pas pu mêler assez de jour à l'obscurité profonde de la +Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre +milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque +solaire. Suspendus sous l'intrados des voûtes, accrochés aux piliers +naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des +machines électromagnétiques -- les uns soleils, les autres étoiles -, +ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos +arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit +dans ces profonds abîmes de la houillère. + +Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide, +c'est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec +l'air ambiant. Si bien que, pour le cas où l'atmosphère eût été +mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion +n'eût été à craindre. Aussi l'agent électrique était-il invariablement +employé à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie +domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les +galeries exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Il faut dire, avant tout, que les prévisions de l'ingénieur James Starr +-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillère -- +n'avaient point été déçues. La richesse des filons carbonifères était +incalculable. C'était dans l'ouest de la crypte, à un quart de mille de +Coal-city, que les premières veines avaient été attaquées par le pic +des mineurs. La cité ouvrière n'occupait donc pas le centre de +l'exploitation. Les travaux du fond étaient directement reliés aux +travaux du jour par les puits d'aération et d'extraction, qui mettaient +les divers étages de la mine en communication avec le sol. Le grand +tunnel, où fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait +qu'au transport des habitants de Coal-city. + +On se rappelle quelle était la singulière conformation de cette vaste +caverne, où le vieil overman et ses compagnons s'étaient arrêtés +pendant leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête, +s'arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers qui le +soutenaient allaient se perdre dans la voûte de schiste, à une hauteur +de trois cents pieds, -- hauteur presque égale à celle du « +Mammouth-Dôme », des grottes du Kentucky. + +On sait que cette énorme halle -- la plus grande de tout l'hypogée +américain -- peut aisément contenir cinq mille personnes. Dans cette +partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'était même proportion et aussi même +disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la célèbre +grotte, le regard s'accrochait ici à des intumescences de filons +carbonifères, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la +pression des failles schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais +dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques. + +Au-dessous de ce dôme s'étendait un lac comparable pour son étendue à +la mer Morte des « Mammouth-Caves », -- lac profond dont les eaux +transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel +l'ingénieur donna le nom de lac Malcolm. + +C'était là, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford +avait bâti son nouveau cottage, et il ne l'eût pas échangé pour le plus +bel hôtel de Princes-street, à Édimbourg. Cette habitation était située +au bord du lac, et ses cinq fenêtres s'ouvraient sur les eaux sombres, +qui s'étendaient au-delà de la limite du regard. + +Deux mois après, une seconde habitation s'était élevée dans le +voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr. +L'ingénieur s'était donné corps et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il +avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y +obligeassent impérieusement pour qu'il consentît à remonter au dehors. +Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs. + +Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de +l'ancienne houillère s'étaient hâtés d'abandonner la charme et la herse +pour reprendre le pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le +travail ne leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que la +prospérité de l'exploitation allait permettre d'affecter à la +main-d'oeuvre, ils avaient abandonné le dessus du sol pour le +dessous, et s'étaient logés dans la houillère, qui, par sa disposition +naturelle, se prêtait à cette installation. + +Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'étaient peu à peu +disposées d'une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac +Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour +résister à la poussée des voûtes comme les contreforts d'une +cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent +le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui étançonnent les +galeries, cantonniers auxquels est confiée la réparation des voies, +remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans les parties +exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spécialement +employés aux travaux du fond, fixèrent leur domicile dans la +Nouvelle-Aberfoyle et fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la +pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de Stirling. + +C'était donc une sorte de village flamand, qui s'était élevé sur les +bords du lac Malcolm. Une chapelle, érigée sous l'invocation de +Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un énorme rocher, +dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne. + +Lorsque ce bourg souterrain s'éclairait des vifs rayons projetés par +les disques, suspendus aux piliers du dôme ou aux arceaux des +contre-nefs, il se présentait sous un aspect quelque peu fantastique, +d'un effet étrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray +ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient. + +Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation, +cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cité +ouvrière, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais +sortir. Le vieil overman prétendait qu'il pleuvait toujours « là-haut +», et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il +n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle +prospéraient donc. Depuis trois ans, elles étaient arrivées à une +certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue à la surface du +comté. Bien des bébés, qui étaient nés à l'époque où les travaux furent +repris, n'avaient encore jamais respiré l'air extérieur. + +Ce qui faisait dire à Jack Ryan : + +« Voilà dix-huit mois qu'ils ont cessé de téter leurs mères, et, +pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! » Il faut noter, à ce +propos, qu'un des premiers accourus à l'appel de l'ingénieur avait été +Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'était fait un devoir de reprendre son +ancien métier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son +piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. +Au contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient +leurs poumons de pierre à lui répondre. + +Jack Ryan s'était installé au nouveau cottage de Simon Ford. On lui +avait offert une chambre qu'il avait acceptée sans façon, en homme +simple et franc qu'il était. La vieille Madge l'aimait pour son bon +caractère et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idées +au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter la houillère, et, +tous deux, quand ils étaient seuls, se racontaient des histoires à +faire frémir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie +hyperboréenne. + +Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'était, d'ailleurs, un bon +sujet, un solide ouvrier. Six mois après la reprise des travaux, il +était chef d'une brigade des travaux du fond. + +« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-il, quelques +jours après son installation. vous avez trouvé un nouveau filon, et, si +vous avez failli payer de votre vie cette découverte, eh bien, ce n'est +pas trop cher ! + +-- Non, Jack, c'est même un bon marché que nous avons fait là ! +répondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons +que c'est à toi que nous devons la vie ! + +-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est à votre fils Harry, puisqu'il a eu +la bonne pensée d'accepter mon invitation pour la fête d'Irvine... + +-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? répliqua Harry, en serrant la +main de son camarade. Non, Jack, c'est à toi, à peine remis de tes +blessures, à toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous +devons d'avoir été retrouvés vivants dans la houillère ! + +-- Eh bien, non ! riposta l'entêté garçon. Je ne laisserai pas dire des +choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que +tu étais devenu, Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce +qui lui est dû, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin... + +-- Ah ! nous y voilà ! s'écria Simon Ford. Un lutin ! + +-- Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack Ryan, un +petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il +n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pénétré +dans la galerie, d'où vous ne pouviez plus sortir ! + +-- Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir si cet être est +aussi surnaturel que tu veux le croire. + +-- Surnaturel ! s'écria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un +follet, qu'on verrait courir son falot à la main, qu'on voudrait +attraper, qui vous échapperait comme un sylphe, qui s'évanouirait comme +une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre ! + +-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons à le +retrouver, et il faudra que tu nous aides à cela. + +-- Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur Ford ! répondit +Jack Ryan. + +-- Bon ! laisse venir, Jack ! » + +On se figure aisément combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle +devint bientôt familier aux membres de la famille Ford, et plus +particulièrement à Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus +secrets détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point de la +surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillère. Il +savait qu'au-dessus de cette couche se développait le golfe de Clyde, +que là s'étendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'était +un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voûte, +elle servait de soubassement à Dumbarton. Au-dessus de ce large étang +passait le railway de Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là +commençait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant +les grandes tourmentes de l'équinoxe. Harry eût été un merveilleux « +leader » de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des +Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumière, il l'eût fait dans la +houillère, en pleine ombre, avec une incomparable sûreté d'instinct. + +Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au +chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrêmes profondeurs ! Il +explorait ses étangs sur un canot qu'il manoeuvrait adroitement. +Il chassait même, car de nombreux oiseaux sauvages s'étaient introduits +dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses, qui se nourrissaient des +poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux +d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin +aux horizons éloignés. + +Mais, courant ainsi, Harry était comme irrésistiblement entraîné par +l'espoir de retrouver l'être mystérieux, dont l'intervention, pour dire +le vrai, l'avait sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui. +Réussirait-il ? Oui, à n'en pas douter, s'il en croyait ses +pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succès que ses +recherches avaient obtenu jusqu'alors. + +Quant aux attaques dirigées contre la famille du vieil overman, avant +la découverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'étaient pas +renouvelées. + +Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine. + +Il ne faudrait pas s'imaginer que, même à l'époque où les linéaments de +Coal-city se dessinaient à peine, toute distraction fût écartée de la +souterraine cité, et que l'existence y fût monotone. + +Il n'en était rien. Cette population, ayant mêmes intérêts, mêmes +goûts, à peu près même somme d'aisance, constituait, à vrai dire, une +grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin +d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir. + +D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillère, excursions +sur les lacs et les étangs, c'étaient autant d'agréables distractions. + +Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les +bords du lac Malcolm. Les Écossais accouraient à l'appel de leur +instrument national. On dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de +son costume de Highlander, était le roi de la fête. + +Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city +pouvait déjà se poser en rivale de la capitale de l'Écosse, de cette +cité soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'été, aux +intempéries d'un climat détestable, et qui, dans une atmosphère +encrassée de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son +surnom de « Vieille-Enfumée ». + + XIV + + Suspendu à un fil + +Dans de telles conditions, ses plus chers désirs satisfaits, la famille +de Simon Ford était heureuse. Cependant, on eût pu observer qu'Harry, +déjà d'un caractère un peu sombre, était de plus en plus « en dedans », +comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa bonne humeur si communicative, +ne parvenait pas à le mettre « en dehors ». + +Un dimanche -- c'était au mois de juin --, les deux amis se promenaient +sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chômait. A l'extérieur, le +temps était orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre +une buée chaude. On ne respirait pas à la surface du comté. + +Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température douce, ni pluie ni +vent. Rien n'y transpirait de la lutte des éléments du dehors. Aussi, +un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils +venus chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la houillère. + +Les disques électriques jetaient un éclat qu'eût certainement envié le +soleil britannique, plus embrumé qu'il ne convient à un soleil des +dimanches. + +Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs à son +camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prêter à ses paroles qu'une +médiocre attention. + +« Regarde donc, Harry ! s'écriait Jack Ryan. Quel empressement à venir +nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idées tristes +pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à penser, +à tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort ! + +-- Jack, répondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux, +et cela suffit ! + +-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mélancolie ne +finit pas par déteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lèvres +se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mémoire des +chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ? + +-- Tu le sais, Jack. + +-- Toujours cette pensée ?... + +-- Toujours. + +-- Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en haussant les épaules, +si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la +mine, tu aurais l'esprit plus tranquille ! + +-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton +imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu +un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle. + +-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me +semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses +extraordinaires ne se montrent pas davantage ! + +-- Je les retrouverai, Jack ! + +-- Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas +faciles à surprendre ! + +-- Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit Harry avec +l'accent de la plus énergique conviction. + +-- Ainsi, tu prétends punir ?... + +-- Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnés dans +cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non +! je ne l'oublie pas ! + +-- Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr que ces deux +mains-là n'appartiennent pas au même corps ? + +-- Pourquoi, Jack ? D'où peut te venir cette idée ? + +-- Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans les abîmes... +ne sont pas faits comme nous ! + +-- Ils sont faits comme nous, Jack ! + +-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque +fou est parvenu à s'introduire... + +-- Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les +idées ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour où il a rompu les +échelles du puits Yarow, n'a cessé de nous faire du mal ! + +-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte +malveillant n'a été renouvelé ni contre toi, ni contre les tiens ! + +-- Il n'importe, Jack, répondit Harry. J'ai le pressentiment que cet +être mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renoncé à ses projets. Sur quoi +je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, +dans l'intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est +et d'où il vient. + +-- Dans l'intérêt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan, +assez étonné. + +-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans +toute cette affaire un intérêt contraire au nôtre. J'y ai souvent +songé, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la série de ces +faits inexplicables, qui s'enchaînent logiquement l'un à l'autre. Cette +lettre anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve, tout +d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu +en empêcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite à la +fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une énorme pierre est +lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt interrompue +par la rupture des échelles du puits Yarow. Notre exploration commence. +Une expérience, qui doit révéler l'existence du nouveau gisement, est +alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste. +Néanmoins, la constatation s'opère, le filon est trouvé. Nous revenons +sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est +brisée. L'obscurité se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, +à suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice +était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas +dans tout cela une pensée criminelle ? Oui ! un être, insaisissable +jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire, +était caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis +comprendre, il cherchait à nous en interdire l'accès. Il y était !... +Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prépare +pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, dussé-je y risquer ma +vie, je le découvrirai ! » + +Harry avait parlé avec une conviction qui ébranla sérieusement son +camarade. + +Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le +passé. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou +surnaturelle, ils n'en étaient pas moins patents. + +Cependant, le brave garçon ne renonçait pas à sa manière d'expliquer +ces événements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais +l'intervention d'un génie mystérieux, il se rabattit sur l'incident qui +semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigée contre +la famille Ford. + +« Eh bien, Harry, dit-il, si je suis obligé de te donner raison sur un +certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque +bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous +sauver de... + +-- Jack, répondit Harry en l'interrompant, l'être secourable dont tu +veux faire un être surnaturel existe aussi réellement que le malfaiteur +en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus +lointaines profondeurs de la houillère. + +-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda +Jack Ryan. + +-- Peut-être, répondit Harry. Écoute-moi bien. A cinq milles dans +l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui +supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce +perpendiculairement dans les entrailles mêmes du gisement. Il y a huit +jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde +descendait, alors que j'étais penché sur l'orifice de ce puits, il m'a +semblé que l'air s'agitait à l'intérieur, comme s'il eût été battu de +grands coups d'ailes. + +-- C'était quelque oiseau égaré dans les galeries inférieures de la +houillère, répondit Jack. + +-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin même, je suis +retourné à ce puits, et là, prêtant l'oreille, j'ai cru surprendre +comme une sorte de gémissement... + +-- Un gémissement ! s'écria Jack. Tu t'es trompé, Harry ! C'est une +poussée d'air.., à moins qu'un lutin... + +-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai à quoi m'en tenir. + +-- Demain ? répondit Jack en regardant son camarade. + +-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abîme. + +-- Harry, c'est tenter Dieu, cela ! + +-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous +nous rendrons tous deux à ce puits avec quelques-uns de nos camarades. +Une longue corde, à laquelle je m'attacherai, vous permettra de me +descendre et de me retirer à un signal convenu. -- Je puis compter sur +toi, Jack ? + +-- Harry, répondit Jack Ryan en hochant la tête, je ferai ce que tu me +demandes, et cependant, je te le répète, tu as tort. + +-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit +Harry d'un ton décidé. Donc, demain matin, à six heures, et silence ! +Adieu, Jack ! » + +Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eût +encore essayé de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son +camarade et rentra au cottage. + +Il faut, cependant, convenir que les appréhensions de Jack n'étaient +point exagérées. Si quelque ennemi personnel menaçait Harry, s'il se +trouvait au fond de ce puits où le jeune mineur allait le chercher, +Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en +fût ainsi ? + +« Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal +pour expliquer une série de faits, qui s'expliquaient si aisément par +une intervention surnaturelle des génies de la mine ? » + +Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa +brigade arrivaient en compagnie d'Harry à l'orifice du puits suspect. + +Harry n'avait rien dit de son projet, ni à James Starr, ni au vieil +overman. De son côté, Jack Ryan avait été assez discret pour ne point +parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pensé qu'il +ne s'agissait là que d'une simple exploration du gisement suivant sa +coupe verticale. + +Harry s'était muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette +corde n'était pas grosse, mais elle était solide. Harry ne devant ni +descendre ni remonter à la force des poignets, il suffisait que la +corde fût assez forte pour supporter son poids. C'était à ses +compagnons qu'incomberait la tâche de le laisser glisser dans le +gouffre, à eux de l'en retirer. Une secousse, imprimée à la corde, +servirait de signal entre eux et lui. + +Le puits était assez large, ayant douze pieds de diamètre à son +orifice. Une poutre fut placée en travers, comme un pont, de manière +que la corde, en glissant à sa surface, pût se maintenir dans l'axe du +puits. Précaution indispensable à prendre pour qu'Harry ne fût pas +heurté, pendant la descente, aux parois latérales. + +Harry était prêt. + +« Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abîme ? lui demanda Jack +Ryan à voix basse. + +-- Oui, Jack », répondit Harry. + +La corde fut d'abord attachée autour des reins d'Harry, puis sous ses +aisselles, afin que son corps ne pût basculer. + +Ainsi maintenu, Harry était libre de ses deux mains. A sa ceinture, il +suspendit une lampe de sûreté, à son côté, un de ces larges couteaux +écossais qui sont engainés dans un fourreau de cuir. + +Harry s'avança jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la +corde fut passée. + +Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonça lentement dans +le puits. Comme la corde subissait un léger mouvement de rotation, la +lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des +parois, et Harry put les examiner avec soin. + +Ces parois étaient faites de schiste houiller. Elles étaient assez +lisses pour qu'il fût impossible de se hisser à leur surface. + +Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse modérée, environ un +pied par seconde. Il avait donc possibilité de bien voir, facilité de +se tenir prêt à tout événement. + +Au bout de deux minutes, c'est-à-dire à une profondeur de cent vingt +pieds à peu près, la descente s'était opérée sans incident. Il +n'existait aucune galerie latérale dans la paroi du puits, lequel +s'étranglait peu à peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commençait à +sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'où il conclut que +l'extrémité inférieure du puits communiquait avec quelque boyau de +l'étage inférieur de la crypte. + +La corde glissait toujours. L'obscurité était absolue. Le silence, +absolu aussi. Si un être vivant, quel qu'il fût, avait cherché refuge +dans ce mystérieux et profond abîme, ou il n'y était pas alors, ou +aucun mouvement ne trahissait sa présence. + +Harry, plus défiant à mesure qu'il descendait, avait tiré le couteau de +sa gaine, et il le tenait de sa main droite. + +A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait +atteint le sol inférieur, car la corde mollit et ne se déroula plus. +Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne +s'était pas réalisée, c'est-à-dire que, pendant sa descente, la corde +ne fût coupée au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarqué aucune +anfractuosité dans les parois qui pût receler un être quelconque. + +L'extrémité inférieure du puits était fort rétrécie. + +Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne +s'était pas trompé dans ses conjectures. + +Un étroit boyau s'enfonçait latéralement dans l'étage inférieur du +gisement. Il eût fallu se courber pour y pénétrer, et se traîner sur +les mains pour le suivre. + +Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si +elle aboutissait à quelque abîme. + +Il se coucha sur le sol et commença à ramper. Mais un obstacle l'arrêta +presque aussitôt. + +Il crut sentir au toucher que cet obstacle était un corps qui obstruait +le passage. + +Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de répulsion, puis il +revint. + +Ses sens ne l'avaient pas trompé. Ce qui l'avait arrêté, c'était, en +effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glacé aux +extrémités, il n'était pas encore refroidi tout à fait. + +L'attirer à soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la +lumière de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut à le +dire. + +« Un enfant ! » s'écria Harry. + +L'enfant, retrouvé au fond de cet abîme, respirait encore, mais son +souffle était si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il +fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite +créature à l'orifice du puits, et la conduire au cottage, où Madge lui +prodiguerait ses soins. + +Harry, oubliant toute autre préoccupation, rajusta la corde à sa +ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras +gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et armé, il +fit le signal convenu, afin que la corde fût halée doucement. + +La corde se tendit, et la remontée commença à s'opérer régulièrement. + +Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il +n'était plus seul exposé, maintenant. + +Tout alla bien pendant les premières minutes de l'ascension, aucun +incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un +souffle puissant qui déplaçait les couches d'air dans les profondeurs +du puits. Il regarda au-dessous de lui et aperçut, dans la pénombre, +une masse, qui, s'élevant peu à peu, le frôla en passant. + +C'était un énorme oiseau, dont il ne put reconnaître l'espèce, et qui +montait à grands coups d'ailes. + +Le monstrueux volatile s'arrêta, plana un instant, puis fondit sur +Harry avec un acharnement féroce. + +Harry n'avait que son bras droit dont il pût faire usage pour parer les +coups du formidable bec de l'animal. + +Harry se défendit donc, tout en protégeant l'enfant du mieux qu'il put. +Mais ce n'était pas à l'enfant, c'était à lui que l'oiseau s'attaquait. +Gêné par la rotation de la corde, il ne parvenait pas à le frapper +mortellement. + +La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons, +espérant que ses cris seraient entendus d'en haut. + +C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitôt halée plus vite. + +Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds à franchir. +L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup +de son couteau, le blessa à l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque, +disparut dans les profondeurs du puits. + +Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour +frapper l'oiseau, avait entamé la corde, dont un toron était maintenant +coupé. + +Les cheveux d'Harry se dressèrent sur sa tête. + +La corde cédait peu à peu, à plus de cent pieds au-dessus du fond de +l'abîme !... + +Harry poussa un cri désespéré. + +Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde à +demi tranchée. + +Harry lâcha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment où la +corde allait se rompre, il parvint à la saisir de la main droite +au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fût de fer, il +sentit la corde glisser peu à peu entre ses doigts. + +Il aurait pu ressaisir cette corde à deux mains, en sacrifiant l'enfant +qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut même pas penser. + +Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcités par les cris +d'Harry, halaient plus vivement. + +Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'à ce qu'il fût remonté à +l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux, +s'attendant à tomber dans l'abîme, puis il les rouvrit... + +Mais, au moment où il allait lâcher la corde, qu'il ne tenait plus que +par son extrémité, il fut saisi et déposé sur le sol avec l'enfant. + +La réaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les +bras de ses camarades. + + XV + + Nell au cottage + +Deux heures après, Harry, qui n'avait pas aussitôt recouvré ses sens, +et l'enfant, dont la faiblesse était extrême, arrivaient au cottage +avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons. + +Là, le récit de ces événements fut fait au vieil overman, et Madge +prodigua ses soins à la pauvre créature, que son fils venait de sauver. + +Harry avait cru retirer un enfant de l'abîme... C'était une jeune fille +de quinze à seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'étonnement, +sa figure maigre, allongée par la souffrance, son teint de blonde que +la lumière ne semblait avoir jamais baigné, sa taille frêle et petite, +tout en faisait un être à la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec +quelque raison, la compara à un farfadet d'aspect un peu surnaturel. +Était-ce dû aux circonstances particulières, au milieu exceptionnel +dans lequel cette jeune fille avait peut-être vécu jusqu'alors, mais +elle paraissait n'appartenir qu'à demi à l'humanité. Sa physionomie +était étrange. Ses yeux, que l'éclat des lampes du cottage semblait +fatiguer, regardaient confusément, comme si tout eût été nouveau pour +eux. + +A cet être singulier, alors déposé sur le lit de Madge et qui revint à +la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Écossaise +adressa d'abord la parole : + +« Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle. + +-- Nell, répondit la jeune fille. + +-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ? + +-- J'ai faim, répondit Nell. Je n'ai pas mangé depuis... depuis... » + +A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell +n'était pas habituée à parler. La langue dont elle se servait était ce +vieux gaélique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage. + +Sur la réponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitôt quelques +aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand était elle au fond de +ce puits ? on ne pouvait le dire. + +« Combien de jours as-tu passés là-bas, ma fille ? » demanda Madge. + +Nell ne répondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui +lui était faite. + +« Depuis combien de jours ?... reprit Madge. + +-- Jours ?... » répondit Nell, pour qui ce mot semblait être dépourvu +de toute signification. + +Puis, elle secoua la tête comme une personne qui ne comprend pas ce +qu'on lui demande. + +Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute +confiance :. + +« Quel âge as-tu, ma fille ? » demanda-t-elle, en lui faisant de bons +yeux, bien rassurants. + +Même signe négatif de Nell. + +« Oui, oui, reprit Madge, combien d'années ? + +-- Années ?... » répondit Nell. + +Et ce mot, pas plus que le mot « jour », ne parut avoir de +signification pour la jeune fille. + +Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un +double sentiment de pitié et de sympathie. L'état de ce pauvre être, +vêtu d'une misérable cotte de grosse étoffe, était bien fait pour les +impressionner. + +Harry, plus que tout autre, se sentait irrésistiblement attiré par +l'étrangeté même de Nell. + +Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait +d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les lèvres ébauchèrent +une sorte de sourire, et il lui dit : + +« Nell... là-bas.., dans la houillère... étais-tu seule ? + +-- Seule ! seule ! » s'écria la jeune fille en se redressant. + +Sa physionomie décelait alors l'épouvante. Ses yeux, qui s'étaient +adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages. + +« Seule ! seule ! » répéta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge, +comme si les forces lui eussent manqué tout à fait. + +« Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous répondre, dit +Madge, après avoir recouché la jeune fille. Quelques heures de repos, +un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon ! +viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! » + +Sur le conseil de Madge, Nell fut laissée seule, et on put s'assurer, +un instant après, qu'elle dormait profondément. + +Cet événement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la +houillère, mais aussi dans le comté de Stirling, et, peu après, dans +tout le Royaume-Uni. Le renom d'étrangeté de Nell s'en accrut. On +aurait trouvé une jeune fille enfermée dans la roche schisteuse, comme +un de ces êtres antédiluviens qu'un coup de pic délivre de leur gangue +de pierre, que l'affaire n'eût pas eu plus d'éclat. + +Sans le savoir, Nell devint fort à la mode. Les gens superstitieux +trouvèrent là un nouveau texte à leurs récits légendaires. Ils +pensaient volontiers que Nell était le génie de la Nouvelle Aberfoyle, +et lorsque Jack Ryan le disait à son camarade Harry : + +« Soit, répondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en +tout cas, c'est le bon génie ! C'est celui qui nous a secourus, qui +nous a apporté le pain et l'eau, lorsque nous étions emprisonnés dans +la houillère ! Ce ne peut être que lui ! Quant au mauvais génie, s'il +est resté dans la mine, il faudra bien que nous le découvrions un jour +! » + +On le pense bien, l'ingénieur James Starr avait été informé tout +d'abord de ce qui s'était passé. + +La jeune fille, ayant recouvré ses forces dès le lendemain de son +entrée au cottage, fut interrogée par lui avec la plus grande +sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie. +Cependant, elle était intelligente, on le reconnut bientôt, mais +certaines notions élémentaires lui manquaient : celle du temps, entre +autres. On voyait qu'elle n'avait été habituée à diviser le temps ni +par heures, ni par jours, et que ces mots mêmes lui étaient inconnus. +En outre, ses yeux, accoutumés à la nuit, se faisaient difficilement à +l'éclat des disques électriques; mais, dans l'obscurité, son regard +possédait une extraordinaire acuité, et sa pupille, largement dilatée, +lui permettait de voir au milieu des plus profondes ténèbres. Il fut +aussi constant que son cerveau n'avait jamais reçu les impressions du +monde extérieur, que nul autre horizon que celui de la houillère ne +s'était développé à ses yeux, que l'humanité tout entière avait tenu +pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille, +qu'il y eût un soleil et des étoiles, des villes et des campagnes, un +univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter +jusqu'au moment où certains mots qu'elle ignorait encore prendraient +dans son esprit une signification précise. + +Quant à la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs +de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer à la résoudre. En +effet, toute allusion à ce sujet jetait l'épouvante dans cette étrange +nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas répondre; mais, +certainement, il existait là quelque secret qu'elle eût pu dévoiler. + +« Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner là où tu étais ? » lui +avait demandé James Starr. + +A la première de ces deux questions : « Oh oui ! » avait dit la jeune +fille. A la seconde, elle n'avait répondu que par un cri de terreur, +mais rien de plus. + +Devant ce silence obstiné, James Starr, et avec lui Simon et Harry +Ford, ne laissaient pas d'éprouver une certaine appréhension. Ils ne +pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagné la +découverte de la houillère. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel +incident ne se fût produit, ils s'attendaient toujours à quelque +nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi +voulurent-ils explorer le puits mystérieux. Ils le firent donc, bien +armés et bien accompagnés. Mais ils n'y trouvèrent aucune trace +suspecte. Le puits communiquait avec les étages inférieurs de la +crypte, creusés dans la couche carbonifère. + +James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou +plusieurs êtres malfaisants étaient cachés dans la houillère, s'ils +préparaient quelques embûches, Nell aurait pu le dire peut-être, mais +elle ne parlait pas. La moindre allusion au passé de la jeune fille +provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le +temps, son secret lui échapperait sans doute. + +Quinze jours après son arrivée au cottage, Nell était l'aide la plus +intelligente et la plus zélée de la vieille Madge. Évidemment, ne plus +jamais quitter cette maison où elle avait été si charitablement +accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-être même ne +s'imaginait-elle pas que désormais elle pût vivre ailleurs. La famille +Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensée de ces +braves gens, du moment que Nell était entrée au cottage, elle était +devenue leur enfant d'adoption. + +Nell était charmante, en vérité. Sa nouvelle existence l'embellissait. +C'étaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se +sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait. +Madge s'était pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil +overman en raffola bientôt à son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs. +L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'était de ne pas l'avoir +sauvée lui-même. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell, +qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on +eût pu voir que la jeune fille préférait aux chansons de Jack Ryan les +entretiens plus sérieux d'Harry, qui, peu à peu, lui apprit ce qu'elle +ignorait encore des choses du monde extérieur. + +Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle, +Jack Ryan s'était vu forcé de convenir que sa croyance aux lutins +faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois après, sa +crédulité reçut un nouveau coup. + +En effet, vers cette époque, Harry fit une découverte assez inattendue, +mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les +ruines du château de Dundonald, à Irvine. + +Un jour, après une longue exploration de la partie sud de la houillère +-- exploration qui avait duré plusieurs jours à travers les dernières +galeries de cette énorme substruction --, Harry avait péniblement gravi +une étroite galerie, évidée dans un écartement de la roche schisteuse. +Tout à coup, il fut très surpris de se trouver en plein air. La +galerie, après avoir remonté obliquement vers la surface du sol, +aboutissait précisément aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait +donc une communication secrète entre la Nouvelle-Aberfoyle et la +colline que couronnait le vieux château. L'orifice supérieur de cette +galerie eût été impossible à découvrir extérieurement, tant il était +obstrué de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquête, les +magistrats n'avaient-ils pu y pénétrer. + +Quelques jours après, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaître +lui-même cette disposition naturelle du gisement houiller. + +« Voilà, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine. +Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu ! + +-- Je ne crois pas, monsieur Starr, répondit Harry, que nous ayons lieu +de nous en féliciter ! Leurs remplaçants ne valent pas mieux et peuvent +être pires, assurément ! + +-- En effet, Harry, reprit l'ingénieur, mais qu'y faire ? Évidemment, +les êtres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par +cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la +torche à la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attiré le Motala +à la côte, et, comme les anciens pilleurs d'épaves, ils en eussent volé +les débris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouvés là +! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voilà l'orifice du +repaire ! Quant à ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ? + +-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! répondit Harry +avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler ! +» Harry devait avoir raison. Si les mystérieux hôtes de la houillère +l'eussent abandonnée, ou s'ils étaient morts, quelle raison aurait eue +la jeune fille de garder le silence ? + +Cependant, James Starr tenait absolument à pénétrer ce secret. Il +pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en +dépendre. On prit donc de nouveau les plus sévères précautions. Les +magistrats furent prévenus. Des agents occupèrent secrètement les +ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-même se cacha, pendant plusieurs +nuits, au milieu des broussailles qui hérissaient la colline. Peine +inutile. On ne découvrit rien. Nul être humain n'apparut à travers +l'orifice. + +On en arriva bientôt à cette conclusion, que les malfaiteurs avaient dû +définitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant à Nell, ils +la croyaient morte au fond de ce puits où ils l'avaient abandonnée. +Avant l'exploitation, la houillère pouvait leur offrir un refuge +assuré, à l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances +n'étaient plus les mêmes. Le gîte devenait difficile à cacher. On +aurait donc dû raisonnablement espérer qu'il n'y avait plus rien à +craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'était pas absolument +rassuré. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il répétait souvent : + +« Nell a été évidemment mêlée à tout ce mystère. Si elle n'avait plus +rien à redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter +qu'elle soit heureuse d'être avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle +adore ma mère ! Si elle se tait sur son passé, sur ce qui pourrait nous +rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa +conscience lui interdit de dévoiler, pèse sur elle ! Peut-être aussi, +dans notre intérêt plus que dans le sien, croit-elle devoir se +renfermer dans cet inexplicable mutisme ! » + +C'est par suite de ces diverses considérations que, d'un accord commun, +il avait été convenu qu'on écarterait de la conversation tout ce qui +pouvait rappeler son passé à la jeune fille. + +Un jour, cependant, Harry fut amené à faire connaître à Nell ce que +James Starr, son père, sa mère et lui-même croyaient devoir à son +intervention. + +C'était jour de fête. Les bras chômaient aussi bien à la surface du +comté de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un +peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les +voûtes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Harry et Nell avaient quitté le cottage et suivaient à pas lents la +rive gauche du lac Malcolm. Là, les éclats électriques se projetaient +avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement +aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dôme. +Cette pénombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient +que très difficilement à la lumière. + +Après une heure de marche, Harry et sa compagne s'arrêtèrent en face de +la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui +dominait les eaux du lac. + +« Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitués au jour, dit Harry, et +certainement, ils ne pourraient supporter l'éclat du soleil. + +-- Non, sans doute, répondit la jeune fille, si le soleil est tel que +tu me l'as dépeint, Harry. + +-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste +idée de sa splendeur ni des beautés de cet univers que tes regards +n'ont jamais observé. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour +où tu es née dans les profondeurs de la houillère, se peut-il que tu ne +sois jamais remontée à la surface du sol ? + +-- Jamais, Harry, répondit Nell, et je ne pense pas que, même petite, +ni un père ni une mère m'y aient jamais portée. J'aurais certainement +gardé quelque souvenir du dehors ! + +-- Je le crois, répondit Harry. D'ailleurs, à cette époque, Nell, bien +d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec +l'extérieur étaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garçon ou +d'une jeune fille, qui, à ton âge, ignoraient encore tout ce que tu +ignores des choses de là-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes, +le railway du grand tunnel nous transporte à la surface du comté. J'ai +donc hâte, Nell, de t'entendre me dire : « viens, Harry, mes yeux +peuvent supporter la lumière du jour, et je veux voir le soleil ! Je +veux voir l'oeuvre de Dieu ! » + +-- Je te le dirai, Harry, répondit la jeune fille, avant peu, je +l'espère. J'irai admirer avec toi ce monde extérieur, et cependant... + +-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque +regret d'avoir abandonné le sombre abîme dans lequel tu as vécu pendant +les premières années de ta vie, et dont nous t'avons retirée presque +morte ? + +-- Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement que les ténèbres +sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitués à +leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait à +suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent +devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au +fond de la houillère, des trous noirs, pleins de vagues lumières. Et +puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut +avoir vécu là pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis +t'exprimer ! + +-- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu étais seule ? + +-- Harry, répondit la jeune fille, c'est quand j'étais seule que je +n'avais pas peur ! » La voix de Nell s'était légèrement altérée en +prononçant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un +peu, et il dit : + +« Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne +craignais-tu donc pas de t'y égarer ? + +-- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les détours de la +nouvelle houillère ! + +-- N'en sortais-tu pas quelquefois ?... + +-- Oui.., quelquefois.., répondit en hésitant la jeune fille, +quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle. + +-- Tu connaissais donc le vieux cottage ? + +-- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui +l'habitaient ! + +-- C'étaient mon père et ma mère, répondit Harry, c'était moi ! Nous +n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure ! + +-- Peut-être cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune +fille. + +-- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination à ne pas la +quitter, qui nous a fait découvrir le nouveau gisement ? Et cette +découverte n'a-t-elle pas eu des conséquences heureuses pour toute une +population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi, +Nell, qui, rendue à la vie, as trouvé des coeurs tout à toi ! + +-- Pour moi ! répondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver +! Pour les autres.., qui sait ?... + +-- Que veux-tu dire ? + +-- Rien... rien !... Mais, il y avait danger à s'introduire, alors, +dans la nouvelle houillère ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des +imprudents ont pénétré dans ces abîmes. Ils ont été loin, bien loin ! +Ils se sont égarés... + +-- Égarés ? dit Harry en regardant Nell. + +-- Oui... égarés... répondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe +s'est éteinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin... + +-- Et là, s'écria Harry, emprisonnés pendant huit longs jours, Nell, +ils ont été près de mourir ! Et sans un être secourable, que Dieu leur +a envoyé, un ange peut-être, qui leur a secrètement apporté un peu de +nourriture, sans un guide mystérieux qui, plus tard, a conduit jusqu'à +eux leurs libérateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe ! + +-- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille. + +-- Parce que ces hommes c'était James Starr.., c'était mon père... +c'était moi, Nell ! » + +Nell, relevant la tête, saisit la main du jeune homme, et elle le +regarda avec une telle fixité, que celui-ci se sentit troublé jusqu'au +plus profond de son coeur. + +« Toi ! répéta la jeune fille. + +-- Oui ! répondit Harry, après un instant de silence, et celle à qui +nous devons de vivre, c'était toi, + +Nell ! Ce ne pouvait être que toi ! » Nell laissa tomber sa tête entre +ses deux mains, sans répondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi +vivement impressionnée. + +« Ceux qui t'ont sauvée, Nell, ajouta-t-il d'une voix émue, te devaient +déjà la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? » + + XVI + + Sur l'échelle oscillante + +Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle étaient +conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingénieur James Starr +et Simon Ford -- les premiers découvreurs de ce riche bassin +carbonifère -- participaient largement à ces bénéfices. Harry devenait +donc un parti. Mais il ne songeait guère à quitter le cottage. Il avait +remplacé son père dans les fonctions d'overman et surveillait +assidûment tout ce monde de mineurs. + +Jack Ryan était fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait à son +camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se +voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack +Ryan n'était pas sans avoir observé les sentiments qu'éprouvait Harry +pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait à belles +dents, lorsque son camarade secouait la tête en signe de dénégation. + +Il faut dire que l'un des plus vifs désirs de Jack Ryan était +d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa première visite à la surface +du comté. Il voulait voir ses étonnements, son admiration devant cette +nature encore inconnue d'elle. Il espérait bien qu'Harry l'emmènerait +pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait +pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquiéter un +peu. + +Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aération par lequel les +étages inférieurs de la houillère communiquaient avec la surface du +sol. Il avait pris l'une de ces échelles qui, en se relevant et en +s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de +monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaissé +de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'étroit palier où il +avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux +du jour. + +« C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, éclairé par la +lumière des lampes électriques du puits. + +-- Oui, Jack, répondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une +proposition à te faire... + +-- Je n'écoute rien avant que tu m'aies donné des nouvelles de Nell ! +s'écria Jack Ryan. + +-- Nell va bien, Jack, et si bien même que, dans un mois ou six +semaines, je l'espère... + +-- Tu l'épouseras, Harry ? + +-- Tu ne sais ce que tu dis, Jack ! + +-- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai ! + +-- Et que feras-tu ? + +-- Je l'épouserai, moi, si tu ne l'épouses pas, toi ! répliqua Jack, en +éclatant de rire. Saint Mungo me protège ! mais elle me plaît, la +gentille Nell ! Une jeune et bonne créature qui n'a jamais quitté la +mine, c'est bien la femme qu'il faut à un mineur ! Elle est orpheline +comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas à +elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... » + +Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans même +essayer de lui répondre. + +« Ce que je dis là ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan +d'un ton un peu plus sérieux. + +-- Non, Jack, répondit tranquillement Harry. + +-- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la +prétention qu'elle reste vieille fille ? + +-- Je n'ai aucune prétention », répondit Harry. + +Une oscillation de l'échelle vint alors permettre aux deux amis de se +séparer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits. +Cependant, ils ne se séparèrent pas. + +« Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parlé sérieusement tout à +l'heure à propos de Nell ? + +-- Non, Jack, répondit Harry. + +-- Eh bien, je vais le faire alors ! + +-- Toi, parler sérieusement ! + +-- Mon brave Harry, répondit Jack, je suis capable de donner un bon +conseil à un ami. + +-- Donne, Jack. + +-- Eh bien, voilà ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne, +Harry ! Ton père, le vieux Simon, ta mère, la vieille Madge, l'aiment +aussi comme si elle était leur enfant. Or, tu aurais bien peu à faire +pour qu'elle devînt tout à fait leur fille ! -- Pourquoi ne +l'épouses-tu pas ? + +-- Pour t'avancer ainsi, Jack, répondit Harry, connais-tu donc les +sentiments de Nell ? + +-- Personne ne les ignore, pas même toi, Harry, et c'est pour cela que +tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'échelle +qui va descendre, et... + +-- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied +avait déjà quitté le palier pour se poser sur l'échelon mobile. + +-- Bon, Harry ! s'écria Jack en riant, tu vas me faire écarteler ! + +-- Écoute sérieusement, Jack, répondit Harry, car, à mon tour, c'est +sérieusement que je parle. + +-- J'écoute... jusqu'à la prochaine oscillation, mais pas plus ! + +-- Jack, reprit Harry, je n'ai point à cacher que j'aime Nell. + +Mon plus vif désir est d'en faire ma femme... + +-- Bien, cela. + +-- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience +à lui demander de prendre une détermination qui doit être irrévocable. + +-- Que veux-tu dire, Harry ? + +-- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitté ces profondeurs de la +houillère où elle est née, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne +connaît rien du dehors. Elle a tout à apprendre par les yeux, et +peut-être aussi par le coeur. Qui sait ce que seront ses pensées, +lorsque de nouvelles impressions naîtront en elle ! Elle n'a encore +rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant +qu'elle se soit décidée, en pleine connaissance, à préférer à tout +autre le séjour dans la houillère. -- Me comprends-tu, Jack ? + +-- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire +manquer la prochaine oscillation ! + +-- Jack, répondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne +devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous +nos pieds, tu écouteras ce que j'ai à te dire ! + +-- A la bonne heure ! Harry. Voilà comment j'aime qu'on me parle ! -- +Nous disons donc qu'avant d'épouser Nell, tu vas l'envoyer dans un +pensionnat de la vieille-Enfumée ? + +-- Non, Jack, répondit Harry, je saurai bien moi-même faire l'éducation +de celle qui devra être ma femme ! + +-- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry ! + +-- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le +dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde extérieur. Une +comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on +venait te dire : « Dans un mois elle sera guérie ! » n'attendrais-tu +pas pour l'épouser que sa guérison fût faite ? + +-- Oui, ma foi, oui ! répondit Jack Ryan. + +-- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma +femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les +conditions de ma vie qu'elle préfère et accepte. Je veux que ses yeux +se soient ouverts enfin à la lumière du jour ! + +-- Bien, Harry, bien, très bien ! s'écria Jack Ryan. Je te comprends à +cette heure. Et à quelle époque l'opération ?... + +-- Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu +à peu à la clarté de nos disques. C'est une préparation. Dans un mois, +je l'espère, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses +splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard humain des +horizons plus reculés que ceux d'une sombre houillère ! Elle verra que +les limites de l'univers sont infinies ! » + +Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraîner par son imagination, +Jack Ryan, quittant le palier, avait sauté sur l'échelon oscillant de +l'appareil. + +« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ? + +-- Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux compère. Pendant que +tu t'élèves dans l'infini, moi, je descends dans l'abîme ! + +-- Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant lui-même à l'échelle +remontante. Je te recommande de ne parler à personne de ce que je viens +de te dire ! + +-- A personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition pourtant... + +-- Laquelle ? + +-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la première +excursion que Nell fera à la surface du globe ! + +-- Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry. + +Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus +considérable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que très +affaiblie de l'un à l'autre. + +Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier : + +« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le soleil, sais-tu +bien ce qu'elle leur préférera ? + +-- Non, Jack ! + +-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! » + +Et la voix de Jack Ryan s'éteignit enfin dans un dernier hurrah ! + +Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupées à l'éducation +de Nell. Il lui avait appris à lire, à écrire, -- toutes choses dans +lesquelles la jeune fille fit de rapides progrès. On eût dit qu'elle « +savait » d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus +vite d'une aussi complète ignorance. C'était un étonnement pour ceux +qui l'approchaient. + +Simon et Madge se sentaient chaque jour plus étroitement liés à leur +enfant d'adoption, dont le passé ne laissait pas de les préoccuper, +cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry +pour Nell, et cela ne leur déplaisait point. + +On se rappelle que lors de sa première visite à l'ancien cottage, le +vieil overman avait dit à l'ingénieur : + +« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature de là-haut +conviendrait à un garçon dont la vie doit s'écouler dans les +profondeurs d'une mine ! » + +Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût envoyé la seule +compagne qui pût véritablement convenir à son fils ? N'était-ce pas là +comme une faveur du Ciel ? + +Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se +faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city une fête qui ferait époque +pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Simon Ford ne savait pas si bien dire ! + +Il faut ajouter qu'un autre encore désirait non moins ardemment cette +union de Nell et d'Harry. C'était l'ingénieur James Starr. Certes, le +bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un +mobile, d'un intérêt plus général, peut-être, le poussait aussi dans ce +sens. + +On le sait, James Starr avait conservé certaines appréhensions, bien +que rien dans le présent ne les justifiât plus. Cependant, ce qui avait +été pouvait être encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell +était évidemment la seule à le connaître. Or, si l'avenir devait +réserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre +en garde contre de telles éventualités, sans en savoir au moins la +cause ? + +« Nell n'a pas voulu parler, répétait souvent James Starr, mais ce +qu'elle a tu jusqu'ici à tout autre, elle ne saurait le taire longtemps +à son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait +nous-mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux époux et la +sécurité à leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais +ici-bas ! » + +Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingénieur James Starr. Ce +raisonnement, il le communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans +le goûter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer à ce qu'Harry devînt +l'époux de Nell. + +Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents +ne rêvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry +enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui était bien dû. +La jeune fille ne relevait que d'elle-même et n'avait d'autre +consentement à obtenir que celui de son propre coeur. + +Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle à ce mariage, +pourquoi, lorsque les disques électriques s'éteignaient à l'heure du +repos, quand la nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les +habitants de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de l'un +des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un être mystérieux +se glissait-il dans les ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à +travers certaines galeries si étroites qu'on devait les croire +impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les yeux perçaient +la plus profonde obscurité, venait-il en rampant sur le rivage du lac +Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinément vers l'habitation de +Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors déjoué +toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux +fenêtres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation à +travers les volets du cottage ? + +Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'à lui, pourquoi son +poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi, +enfin ces mots s'échappaient-ils de sa bouche, contractée par la colère +: + +« Elle et lui ! Jamais ! » + + XVII + + Un lever de soleil + +Un mois après -- c'était le soir du 20 août --, Simon Ford et Madge +saluaient de leurs meilleurs « wishes » quatre touristes qui +s'apprêtaient à quitter le cottage. + +James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que +son pied n'avait jamais foulé, dans cet éclatant milieu, dont ses +regards ne connaissaient pas encore la lumière. + +L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr, +d'accord avec Harry, voulait qu'après ces quarante-huit heures passées +au-dehors, la jeune fille eût vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans +la sombre houillère, c'est-à-dire les divers aspects du globe, comme si +un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de +lacs, de golfes, de mers, se fût déroulé devant ses yeux. + +Or, dans cette portion de l'Écosse, comprise entre Édimbourg et +Glasgow, il semblait que la nature eût voulu précisément réunir ces +merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient là comme +partout, avec leurs nuées changeantes, leur lune sereine ou voilée, +leur soleil radieux, leur fourmillement d'étoiles. + +L'excursion projetée avait donc été combinée de manière à satisfaire +aux conditions de ce programme. + +Simon Ford et Madge eussent été très heureux d'accompagner Nell; mais, +on les connaît, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et, +finalement, ils ne purent se résoudre à abandonner, même pour un jour, +leur souterraine demeure. + +James Starr allait là en observateur, en philosophe, très curieux, au +point de vue psychologique, d'observer les naïves impressions de Nell, +-- peut-être même de surprendre quelque peu des mystérieux événements +auxquels son enfance avait été mêlée. + +Harry, lui, se demandait, non sans appréhension, si une autre jeune +fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors, +n'allait pas se révéler pendant cette rapide initiation aux choses du +monde extérieur. + +Quant à Jack Ryan, il était joyeux comme un pinson qui s'envole aux +premiers rayons de soleil. Il espérait bien que sa contagieuse gaieté +se communiquerait à ses compagnons de voyage. Ce serait une façon de +payer sa bienvenue. + +Nell était pensive et comme recueillie. + +James Starr avait décidé, non sans raison, que le départ se ferait le +soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passât que par une +gradation insensible des ténèbres de la nuit aux clartés du jour. Or, +c'est le résultat qui serait obtenu, puisque, de minuit à midi, elle +subirait ces phases successives d'ombre et de lumière, auxquelles son +regard pourrait s'habituer peu à peu. + +Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit : + +« Harry, est-il donc nécessaire que j'abandonne notre houillère, ne +fût-ce que quelques jours ? + +-- Oui, Nell, répondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi +et pour moi ! + +-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je +suis heureuse autant qu'on peut l'être. Tu m'as instruite. Cela ne +suffit-il pas ? Que vais-je faire là-haut ? » + +Harry la regarda sans répondre. Les pensées qu'exprimait Nell étaient +presque les siennes. + +« Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hésitation, mais il +est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et +ils te ramèneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la +houillère, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre à toi +! Je ne doute pas qu'il en doive être ainsi, et je t'approuve. Mais, au +moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et +agir en toute liberté. viens donc ! + +-- Viens, ma chère Nell, dit Harry. + +-- Harry, je suis prête à te suivre », répondit la jeune fille. + +A neuf heures, le dernier train du tunnel entraînait Nell et ses +compagnons à la surface du comté. vingt minutes après, il les déposait +à la gare où se reliait le petit embranchement, détaché du railway de +Dumbarton à Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle. + +La nuit était déjà sombre. De l'horizon au zénith, quelques vapeurs peu +compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la poussée +d'une brise de nord-ouest qui rafraîchissait l'atmosphère. La journée +avait été belle. La nuit devait l'être aussi. + +Arrivés à Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train, +sortirent aussitôt de la gare. + +Devant eux, entre de grands arbres, se développait une route qui +conduisait aux rives du Forth. + +La première impression physique qu'éprouva la jeune fille, fut celle de +l'air pur que ses poumons aspirèrent avidement. + +« Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air chargé de toutes +les vivifiantes senteurs de la campagne ! + +-- Quelles sont ces grandes fumées qui courent au-dessus de notre tête +? demanda Nell. + +-- Ce sont des nuages, répondit Harry, ce sont des vapeurs à demi +condensées que le vent pousse dans l'ouest. + +-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais à me sentir emportée dans leur +silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui +brillent à travers les déchirures des nuées ? + +-- Ce sont les étoiles dont je t'ai parlé, Nell. Autant de soleils, +autant de centres de mondes, peut-être semblables au nôtre ! » Les +constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du +firmament, que le vent purifiait peu à peu. + +Nell regardait ces milliers d'étoiles brillantes qui fourmillaient +au-dessus de sa tête. + +« Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils +en supporter l'éclat ? + +-- Ma fille, répondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais +des soleils qui gravitent à une distance énorme. Le plus rapproché de +ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu'à nous, c'est +cette étoile de la Lyre, Wega, que tu vois là presque au zénith, et +elle est encore à cinquante mille milliards de lieues. Son éclat ne +peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se lèvera demain à +trente-huit millions de lieues seulement, et aucun oeil humain ne +peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de +fournaise. Mais viens, Nell, viens ! » + +On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry +marchait à son côté. Jack Ryan allait et venait comme eût fait un jeune +chien, impatient de la lenteur de ses maîtres. + +Le chemin était désert. Nell regardait la silhouette des grands arbres +que le vent agitait dans l'ombre. Elle les eût volontiers pris pour +quelques géants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les +hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne +d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une +plaine, tout l'imprégnait de sentiments nouveaux et traçait en elle des +impressions ineffaçables. Après avoir interrogé d'abord, Nell se +taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son +silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles +l'imagination sensible de la jeune fille. Ils préféraient laisser les +idées naître d'elles-mêmes en son esprit. + +A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de +Forth était atteinte. + +Là, une barque, qui avait été frétée par James Starr, attendait. Elle +devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au +port d'Edimbourg. + +Nell vit l'eau brillante qui ondulait à ses pieds sous l'action du +ressac et semblait constellée d'étoiles tremblotantes. + +« Est-ce un lac ? demanda-t-elle. + +-- Non, répondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes, +c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un +peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle +n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. » + +La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la +porta à ses lèvres. + +« Cette eau est salée, dit-elle. + +-Oui, répondit Harry, la mer a reflué jusqu'ici, car la marée est +pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau +salée, dont tu viens de boire quelques gouttes ! + +-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent +les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell. + +-- Parce que l'eau se dessale en s'évaporant, répondit James Starr. Les +nuages ne sont formés que par l'évaporation et renvoient sous forme de +pluie cette eau douce à la mer. + +-- Harry, Harry ! s'écria alors la jeune fille, quelle est cette lueur +rougeâtre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une forêt en feu ? » + +Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se +coloraient dans l'est. + +« Non, Nell, répondit Harry. C'est la lune à son lever. + +-- Oui, la lune ! s'écria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que +les génies célestes font circuler dans le firmament, et qui recueille +toute une monnaie d'étoiles ! + +-- Vraiment, Jack ! répondit l'ingénieur en riant, je ne te connaissais +pas ce penchant aux comparaisons hardies ! + +-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que +les étoiles disparaissent à mesure que la lune s'avance. Je suppose +donc qu'elles tombent dedans ! + +-- C'est-à-dire, Jack, répondit l'ingénieur, que c'est la lune qui +éteint par son éclat les étoiles de sixième grandeur, et voilà pourquoi +celles-ci s'effacent sur son passage. + +-- Que tout cela est beau ! répétait Nell, qui ne vivait plus que par +le regard. Mais je croyais que la lune était toute ronde ? + +-- Elle est ronde quand elle est pleine, répondit James Starr, +c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais, +cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est écornée +déjà, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat à +barbe ! + +-- Ah ! monsieur Starr, s'écria Jack Ryan, quelle indigne comparaison ! +J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune : + + Astre des nuits qui dans ton cours + Viens caresser... +Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat à barbe m'a coupé +l'inspiration ! » + +Cependant, la lune montait peu à peu sur l'horizon. Devant elle +s'évanouissaient les dernières vapeurs. Au zénith et dans l'ouest, les +étoiles brillaient encore sur un fond noir que l'éclat lunaire allait +graduellement pâlir. Nell contemplait en silence cet admirable +spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur +argentée, mais sa main frémissait dans celle d'Harry et parlait pour +elle. + +« Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons +gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! » La +barque était amarrée à un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell +et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissée et se gonfla +sous la brise du nord-ouest. + +Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait +navigué quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais +l'aviron, si doucement manié qu'il fût par la main d'Harry, trahissait +toujours l'effort du rameur. Ici, pour la première fois, Nell se +sentait entraînée avec un glissement presque aussi doux que celui du +ballon à travers l'atmosphère. Le golfe était uni comme un lac. A demi +couchée à l'arrière, Nell se laissait aller à ce balancement. Par +instants, en de certaines embardées, un rayon de lune filtrait jusqu'à +la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe +d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long +du bordage. C'était un ravissement. + +Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermèrent +involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tête +s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille +sommeil. + +Harry voulait la réveiller, afin qu'elle ne perdît rien des +magnificences de cette belle nuit. + +« Laisse-la dormir, mon garçon, lui dit l'ingénieur. Deux heures de +repos la prépareront mieux à supporter les impressions du jour. » + +A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell +se réveilla, dès qu'elle toucha terre. + +« J'ai dormi ? demanda-t-elle. + +-- Non, ma fille, répondit James Starr. Tu as simplement rêvé que tu +dormais, voilà tout. » + +La nuit était très claire alors. La lune, à mi-chemin de l'horizon au +zénith, dispersait ses rayons à tous les points du ciel. + +Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de +pêche, que balançait doucement la houle du golfe. La brise calmissait +aux approches du matin. L'atmosphère, nettoyée de brumes, promettait +une de ces délicieuses journées d'août que le voisinage de la mer rend +plus belles encore. Une sorte de buée chaude se dégageait de l'horizon, +mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient +la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de +la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extrême périmètre du ciel. La +portée de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait +pas cette impression particulière que donne l'Océan, lorsque la lumière +semble en reculer les bornes à l'infini. + +Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack +Ryan qui s'avançaient par les rues désertes. Dans la pensée de Nell, ce +faubourg de la capitale n'était qu'un assemblage de maisons sombres, +qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule différence que sa voûte +était plus élevée et scintillait de points brillants. Elle allait d'un +pas léger, et jamais Harry n'était obligé de ralentir le sien, par +crainte de la fatiguer. + +« Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, après une demi-heure de marche. + +-- Non, répondit-elle. Mes pieds ne semblent même pas toucher à la +terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de +m'envoler, comme si j'avais des ailes ! + +-- Retiens-la ! s'écria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne à garder, +notre petite Nell ! Moi aussi, j'éprouve cet effet, lorsque je suis +resté quelque temps sans sortir de la houillère ! + +-- Cela est dû, dit James Starr, à ce que nous ne nous sentons plus +écrasés par la voûte de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble +alors que le firmament soit comme un profond abîme dans lequel on est +tenté de s'élancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ? + +-- Oui, monsieur Starr, répondit la jeune fille, c'est bien cela. +J'éprouve comme une sorte de vertige ! + +-- Tu t'y feras, Nell, répondit Harry. Tu te feras à cette immensité du +monde extérieur, et peut-être oublieras-tu alors notre sombre houillère +! + +-- Jamais, Harry ! » répondit Nell. + +Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eût voulu refaire +dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter. + +Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons +traversèrent Leith-Walk. Ils contournèrent Calton Hill, où se +dressaient dans la pénombre l'Observatoire et le monument de Nelson. +Ils suivirent la rue du Régent, franchirent un pont, et arrivèrent par +un léger détour à l'extrémité de la Canongate. + +Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures +sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church. + +En cet endroit, Nell s'arrêta. + +« Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un +édifice isolé qui s'élevait au fond d'une petite place. + +-- Cette masse, Nell, répondit James Starr, c'est le palais des anciens +souverains de l'Écosse, Holyrood, où se sont accomplis tant +d'événements funèbres ! Là, l'historien pourrait évoquer bien des +ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunée Marie Stuart jusqu'à +celle du vieux roi français Charles X ! Et pourtant, malgré ces +funèbres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras +pas à cette résidence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses +tours crénelées, Holyrood ne ressemble pas mal à quelque château de +plaisance, auquel le bon plaisir de son propriétaire a conservé son +caractère féodal ! -- Mais continuons notre marche. Là, dans l'enceinte +même de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes +de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est là que nous monterons. +C'est à sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaître +au-dessus de l'horizon de mer. » + +Ils entrèrent dans le Parc du Roi. Puis, s'élevant graduellement, ils +traversèrent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable +aux voitures, que Walter Scott se félicite d'avoir obtenue avec +quelques lignes de roman. + +L'Arthur-Seat n'est, à vrai dire, qu'une colline haute de sept cent +cinquante pieds, dont la tête isolée domine les hauteurs environnantes. +En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait +l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crâne +de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du côté +de l'ouest. + +Là, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations +empruntées au grand romancier écossais, se borna à dire : + +« Voici ce qu'a écrit Walter Scott, au huit de la _Prison d'Édimbourg_ : + +« Si j'avais à choisir un lieu d'où l'on pût voir le mieux possible le +lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit même. » + +« Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder à paraître, et, pour +la première fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. » + +Les regards de la jeune fille étaient alors tournés vers l'est. Harry, +placé près d'elle, l'observait avec une anxieuse attention. +N'allait-elle pas être trop vivement impressionnée par les premiers +rayons du jour ? Tous demeurèrent silencieux. Jack Ryan lui-même se tut. + +Déjà une petite ligne pâle, nuancée de rose, se dessinait au-dessus de +l'horizon sur un fond de brumes légères. Un reste de vapeurs, égarées +au Zénith, fut attaqué par le premier trait de lumière. Au pied +d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Édimbourg, assoupie +encore, apparaissait confusément. Quelques points lumineux piquaient çà +et là l'obscurité. C'étaient les étoiles matinales qu'allumaient les +gens de la vieille ville. En arrière, dans l'ouest, l'horizon, coupé de +silhouettes capricieuses, bornait une région accidentée de pics, +auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu. + +Cependant, le périmètre de la mer se traçait plus vivement vers l'est. +La gamme des couleurs se disposait peu à peu suivant l'ordre que donne +le spectre solaire. Le rouge des premières brumes allait par +dégradation jusqu'au violet du zénith. De seconde en seconde, la +palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge +devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc +diurne allait fixer sur la circonférence de la mer. + +En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline +jusqu'à la ville, dont les quartiers commençaient à se détacher par +groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus émergeaient çà et +là, et leurs linéaments se profilaient alors avec plus de netteté. Il +se répandait comme une sorte de lumière cendrée dans l'espace. Enfin, +un premier rayon atteignit l'oeil de la jeune fille. C'était ce +rayon vert, qui, soir ou matin, se dégage de la mer, lorsque l'horizon +est pur. + +Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers +un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville. + +« Un feu ! dit-elle. + +-- Non, Nell, répondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche +d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! » + +Et, en effet, l'extrême pointe du clocheton, haut de deux cents pieds, +brillait comme un phare de premier ordre. + +Le jour était fait. Le soleil déborda. Son disque semblait encore +humide, comme s'il fût réellement sorti des eaux de la mer. D'abord +élargi par la réfraction, il se rétrécit peu à peu, de manière à +prendre la forme circulaire. Son éclat, bientôt insoutenable, était +celui d'une bouche de fournaise qui eût troué le ciel. + +Nell dut presque aussitôt fermer les yeux. Sur leurs paupières, trop +minces, il lui fallut même appliquer ses doigts, serrés étroitement. + +Harry voulait qu'elle se retournât vers l'horizon opposé. + +« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent à voir ce que +savent voir tes yeux ! » + +A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose, +qui blanchissait à mesure que le soleil s'élevait au dessus de +l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupières se +soulevèrent, et ses yeux s'imprégnèrent enfin de la lumière du jour. + +La pieuse enfant tomba à genoux, s'écriant : + +« Mon Dieu, que votre monde est beau ! » + +La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se +déroulait le panorama d'Édimbourg : les quartiers neufs et bien alignés +de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le réseau bizarre +des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le +château accroché à son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa +croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques +routes plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au nord, un +bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondément la côte, sur +laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisième plan, se +développait l'harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite +comme celle du Pirée, reliait à la mer cette Athènes du Nord. Vers +l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello, +dont le sable teignait en jaune les premières lames du ressac. Au +large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois +steamers empanachaient le ciel d'un cône de fumée noire. Puis, au-delà, +verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient çà et là +la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le +Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si des glaces +éternelles en eussent tapissé les cimes. + +Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient que des mots vagues. +Ses bras frémissaient. Sa tête était prise de vertiges. Un instant, ses +forces l'abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle +sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans connaissance +dans les bras d'Harry, prêts à la recevoir. + +Cette jeune fille, dont la vie s'était écoulée jusqu'alors dans les +entrailles du massif terrestre, avait enfin contemplé ce qui constitue +presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Créateur et l'homme. Ses +regards, après avoir plané sur la ville et sur la campagne, venaient de +s'étendre, pour la première fois, sur l'immensité de la mer et l'infini +du ciel. + + XVIII + + Du lac Lomond au lac Katrine + +Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan, +redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Après quelques heures de repos et +un déjeuner réconfortant qui fut pris à Lambret's-Hotel, on songea à +compléter l'excursion par une promenade à travers le pays des lacs. + +Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient désormais s'ouvrir +tout grands à la lumière, et ses poumons aspirer largement cet air +vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variée des plantes, +l'azur du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme des +couleurs. + +Le train qu'ils prirent à Général railway station, conduisit Nell et +ses compagnons à Glasgow. Là, du dernier pont jeté sur la Clyde, ils +purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils +passèrent la nuit à Comrie's Royal-hôtel. + +Le lendemain, de la gare d'« Édimbourg and Glasgow railway », le train +devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, à l'extrémité +méridionale du lac Lomond. + +« C'est là le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'écria James +Starr, le territoire si poétiquement célébré par Walter Scott ! -- Tu +ne connais pas ce pays, Jack ? + +-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, répondit Jack Ryan, +et, lorsqu'un pays a été si bien chanté, il doit être superbe ! + +-- Il l'est, en effet, s'écria l'ingénieur, et notre chère Nell en +conservera le meilleur souvenir ! + +-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, répondit Harry, ce sera +double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que +nous le regarderons. + +-- Oui, Harry, dit l'ingénieur, autant que ma mémoire me le permettra, +mais à une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra +en aide ! Lorsque je serai fatigué de raconter, il chantera ! + +-- Il ne faudra pas me le dire deux fois », répliqua Jack Ryan en +lançant une note vibrante, comme s'il eût voulu monter son gosier au +_la_ du diapason. + +Par le railway de Glasgow à Balloch, entre la métropole commerciale de +l'Écosse et l'extrémité méridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une +vingtaine de milles. + +Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comté, dont +le château, toujours fortifié, conformément au traité de l'Union, est +pittoresquement campé sur les deux pics d'un gros rocher de basalte. + +Dumbarton est situé au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce +propos, James Starr raconta quelques particularités de l'aventureuse +histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit +pour aller épouser François II et devenir reine de France. Là aussi, +après 1815, le ministère anglais médita d'interner Napoléon; mais le +choix de Sainte-Hélène prévalut, et voilà pourquoi le prisonnier de +l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand +profit de la légendaire mémoire. + +Bientôt, le train s'arrêta à Balloch, près d'une estacade en bois qui +descendait au niveau du lac. + +Un bateau à vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font +l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquèrent, après +avoir pris leur billet pour Inversnaid, à l'extrémité nord du lac +Lomond. + +La journée commençait par un beau soleil, bien dégagé de ces brumes +britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun détail de +ce paysage, qui allait se dérouler sur un parcours de trente milles, ne +devait échapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise à l'arrière +entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poésie +superbe, dont cette belle nature écossaise est si largement empreinte. + +Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans +cesse l'ingénieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'être interrogé. +A mesure que ce pays de Rob Roy se développait à ses regards, il le +décrivait en admirateur enthousiaste. + +Dans les premières eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses +petites îles ou îlots. C'était comme un semis. Le _Sinclair_ côtoyait +leurs rives escarpées, et, dans l'entre-deux des îles, se dessinaient, +tantôt une vallée solitaire, tantôt une gorge sauvage, hérissée de rocs +abrupts. + +« Nell, dit James Starr, chacun de ces îlots a sa légende, et peut-être +sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut +dire, sans trop de prétention, que l'histoire de cette contrée est +écrite avec ces caractères gigantesques d'îles et de montagnes. + +-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette +partie du lac Lomond ? + +-- Que te rappelle-t-elle, Harry ? + +-- Les mille îles du lac Ontario, si admirablement décrites par Cooper. +Tu dois être comme moi frappée de cette ressemblance, ma chère Nell, +car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement +nommer le chef-d'oeuvre de l'auteur américain. + +-- En effet, Harry, répondit la jeune fille, c'est le même aspect, et +le _Sinclair_ se glisse entre ces îles, comme faisait au lac Ontario le +cutter de Jasper Eau-douce ! + +-- Eh bien, reprit l'ingénieur, cela prouve que les deux sites +méritaient d'être également chantés par deux poètes ! Je ne connais pas +ces mille îles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit +plus varié que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage ! +voici l'île Murray, avec son vieux fort Lennox, où résida la vieille +duchesse d'Albany, après la mort de son père, de son époux, de ses deux +fils, décapités par ordre de Jacques Ier. Voici l'île Clar, l'île Cro, +l'île Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de végétation, +les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des mélèzes et +des bouleaux. Là, des champs de bruyères jaunes et desséchées. En +vérité ! j'ai quelque peine à croire que les mille îles du lac Ontario +offrent une telle variété de sites ! + +-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'était retournée vers la +rive orientale du lac. + +-- C'est Balmaha, qui forme l'entrée des Highlands, répondit James +Starr. Là commencent nos hautes terres d'Écosse. Les ruines que tu +aperçois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces +tombes éparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor, +dont le nom est encore célèbre dans toute la contrée. + +-- Célèbre par le sang que cette famille a répandu et fait répandre ! +fit observer Harry. + +-- Tu as raison, répondit James Starr, et il faut bien avouer que la +célébrité, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils +vont loin à travers les âges ces récits de combats... + +-- Et ils se perpétuent par les chansons », ajouta Jack Ryan. + +Et, à l'appui de son dire, le brave garçon entonna le premier couplet +d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac +Gregor, du glen Sraë, contre sir Humphry Colquhour, de Luss. + +Nell écoutait, mais, de ces récits de combats, elle ne recevait qu'une +impression triste. Pourquoi tant de sang versé sur ces plaines que la +jeune fille trouvait immenses, là où la place, cependant, ne devait +manquer à personne ? + +Les rives du lac, qui mesurent de trois à quatre milles, tendaient à se +rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un +instant la vieille tour de l'ancien château. Puis, le _Sinclair_ remit +le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui +s'élève à près de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac. + +« L'admirable montagne ! s'écria Nell, et, de son sommet, que la vue +doit être belle ! + +-- Oui, Nell, répondit James Starr. Regarde comme cette cime se dégage +fièrement de la corbeille de chênes, de bouleaux, de mélèzes, qui +tapissent la zone inférieure du mont ! De là, on aperçoit les deux +tiers de notre vieille Calédonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor +faisait sa résidence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non +loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois +ensanglanté ces gorges désolées. Là, pendant les belles nuits, se lève +cette pâle lune, que les vieux récits nomment « la lanterne de Mac +Farlane ». Là, les échos répètent encore les noms impérissables de Rob +Roy et de Mac Gregor Campbell ! » + +Le Ben Lomond, dernier pic de la chaîne des Grampians, mérite vraiment +d'avoir été célébré par le grand romancier écossais. Ainsi que le fit +observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime +revêt des neiges éternelles, mais il n'en est peut-être pas de plus +poétique en aucun coin du monde. + +« Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout +entier au duc de Montrose ! Sa Grâce possède une montagne comme un +bourgeois de Londres possède un boulingrin dans son jardinet. » + +Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la +rive opposée du lac, où il déposa les voyageurs qui se rendaient à +Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa +beauté. Ses flancs, zébrés par le lit des torrents, miroitaient comme +des plaques d'argent en fusion. + +A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays +devenait de plus en plus abrupt. A peine, çà et là, des arbres isolés, +entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient +autrefois à pendre les gens de petite condition. + +« Pour économiser le chanvre », fit observer James Starr. + +Le lac, cependant, se rétrécissait en s'allongeant vers le nord. Les +montagnes latérales l'enserraient plus étroitement. Le bateau à vapeur +longea encore quelques îles et îlots, Inveruglas, Eilad Whou, où se +dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac +Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_ +s'arrêta à la station d'Inverslaid. + +Là, pendant qu'on préparait leur déjeuner, Nell et ses compagnons +allèrent visiter, près du lieu de débarquement, un torrent qui se +précipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir +été planté là comme un décor, pour le plaisir des touristes. Un pont +tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une +poussière liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande +partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus être qu'un point +à sa surface. + +Le déjeuner achevé, il s'agissait de se rendre au lac Katrine. +Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette +famille qui assurait autrefois le bois et l'eau à Rob Roy fugitif -- +étaient à la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce +confort qui distingue la carrosserie anglaise. + +Harry installa Nell sur l'impériale, conformément à la mode du jour. +Ses compagnons et lui prirent place auprès d'elle. Un magnifique +cocher, à livrée rouge, réunit dans sa main gauche les guides de ses +quatre chevaux, et l'attelage commença à gravir le flanc de la +montagne, en côtoyant le lit sinueux du torrent. + +La route était fort escarpée. A mesure qu'elle s'élevait, la forme des +cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement +toute la chaîne de la rive opposée du lac et les sommets d'Arroquhar, +dominant la vallée d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui +découvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional. + +Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine présentait un +aspect sauvage. La vallée commençait par des défilés étroits qui +aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement à la +jeune fille ces abîmes remplis d'épouvante, au fond desquels s'était +écoulée son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire +par ses récits. + +La contrée y prêtait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac +d'Ard que se sont accomplis les principaux événements de la vie de Rob +Roy. Là se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre, +entremêlées de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphère avait +durcis comme du ciment. De misérables huttes, semblables à des tanières +-- de celles qu'on appelle « bourrochs » --, gisaient au milieu des +bergeries en ruine. On n'eût pu dire si elles étaient habitées par des +créatures humaines ou des bêtes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux +déjà décolorés par l'intempérie du climat, regardaient passer les +voitures avec de grands yeux ébahis. + +« Voilà bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulièrement +appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol +Jarvie, digne fils de son père le diacre, fut saisi par la milice du +comte de Lennox. C'est à cet endroit même qu'il resta suspendu par le +fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Écosse, et non +de ces camelots légers de France ! Non loin des sources du Forth, +qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gué que +franchit le héros pour échapper aux soldats du duc de Montrose. Ah ! +s'il avait connu les sombres retraites de notre houillère, il aurait pu +y défier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut +faire un pas dans cette contrée, merveilleuse à tant de titres, sans +rencontrer ces souvenirs du passé dont s'est inspiré Walter Scott, +lorsqu'il a paraphrasé en strophes magnifiques l'appel aux armes du +clan des Mac Gregor ! + +-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, répliqua Jack Ryan, mais, +s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa +culotte, que devient notre proverbe : « Bien malin celui qui pourra +jamais prendre la culotte d'un Écossais ? » + +-- Ma foi, Jack, tu as raison, répondit en riant James Starr, et cela +prouve tout simplement que, ce jour-là, notre bailli n'était pas vêtu à +la mode de ses ancêtres ! + +-- Il eut tort, monsieur Starr ! + +-- Je n'en disconviens pas, Jack ! » + +L'attelage, après avoir gravi les abruptes rives du torrent, +redescendit dans une vallée sans arbres, sans eaux, uniquement couverte +d'une maigre bruyère. En certains endroits, quelques tas de pierres +s'élevaient en pyramides. + +« Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois, +devait y apporter une pierre, pour honorer le héros couché sous ces +tombes. De là est venu le dicton gaélique : « Malheur à qui passe +devant un cairn sans y déposer la pierre du dernier salut ! » Si les +fils avaient conservé la foi de leurs pères, ces amas de pierres +seraient maintenant des collines. En vérité, dans cette contrée, tout +contribue à développer cette poésie naturelle innée au coeur des +montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne. +L'imagination y est surexcitée par ces merveilles, et, si les Grecs +eussent habité un pays de plaines, ils n'auraient jamais inventé la +mythologie antique ! » + +Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfonçait dans les +défilés d'une vallée étroite, qui eût été très propice aux ébats des +brawnies familiers de la grande Meg Mérillies. Le petit lac d'Arklet +fut laissé sur la gauche, et une route à pente raide se présenta, qui +conduisait à l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine. + +Là, au musoir d'une légère estacade, se balançait un petit steam-boat, +qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y +embarquèrent aussitôt : il allait partir. + +Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur +qui ne dépasse jamais deux milles. Les premières collines du littoral +sont encore empreintes d'un grand caractère. + +« Voilà donc ce lac, s'écria James Starr, que l'on a justement comparé +à une longue anguille ! On affirme qu'il ne gèle jamais. Je n'en sais +rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de +théâtre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre +ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa surface l'ombre +légère de la belle Hélène Douglas ! + +-- Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan, et pourquoi ne la +verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi +visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la +houillère sur les eaux du lac Malcolm ? » + +En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre à +l'arrière du _Rob-Roy_. + +Là, un Highlander en costume national préludait, sur son « bag-pipe » à +trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_, +et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, percé de huit +trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ était naturel. + +Le refrain du Highlander était un chant simple, doux et naïf. On peut +croire, véritablement, que ces mélodies nationales n'ont été composées +par personne, qu'elles sont un mélange naturel du souffle de la brise, +du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain, +qui revenait à intervalles réguliers, était bizarre. Sa phrase se +composait de trois mesures à deux temps, et d'une mesure à trois temps, +finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille +époque, il était en majeur, et l'on eût pu l'écrire comme suit, dans ce +langage chiffré qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons +: + + 5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22 + ··· + + 1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11 + ··· + +Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des +lacs d'Écosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander +l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne, +consacré aux poétiques légendes de la vieille Calédonie : + + Beaux lacs aux ondes dormantes, + Gardez à jamais + Vos légendes charmantes, + Beaux lacs écossais ! + + Sur vos bords on trouve la trace + De ces héros tant regrettés, + Ces descendants de noble race, + Que notre Walter a chantés ! + Voici la tour où les sorcières + Préparaient leur repas frugal; + Là, les vastes champs de bruyères, + Où revient l'ombre de Fingal. + + Ici passent dans la nuit sombre + Les folles danses des lutins. + Là, sinistre, apparaît dans l'ombre + La face des vieux Puritains ! + Et parmi les rochers sauvages, + Le soir, on peut surprendre encore + Waverley, qui, vers vos rivages, + Entraîne Flora Mac Ivor ! + + La Dame du Lac vient sans doute + Errer là sur son palefroi, + Et Diana, non loin, écoute + Résonner le cor de Rob Roy ! + N'a-t-on pas entendu naguère + Fergus au milieu de ses clans, + Entonnant ses pibrochs de guerre, + Réveiller l'écho des Highlands + + Si loin de vous, lacs poétiques, + Que le destin mène nos pas, + Ravins, rochers, grottes antiques, + Nos yeux ne vous oublieront pas ! + Ô vision trop tôt finie, + Vers nous ne peux-tu revenir + A toi, vieille Calédonie, + A toi, tout notre souvenir ! + + Beaux lacs aux ondes dormantes, + Gardez à jamais + Vos légendes charmantes, + Beaux lacs écossais ! + +Il était trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine, +moins accidentées, se détachaient alors dans le double cadre du Ben An +et du Ben venue. Déjà, à un demi-mille, se dessinait l'étroit bassin, +au fond duquel le _Rob-Roy_ allait débarquer les voyageurs, qui se +rendaient à Stirling par Callander. + +Nell était comme épuisée par la tension continue de son esprit. Un seul +mot sortait de ses lèvres : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » chaque fois qu'un +nouveau sujet d'admiration s'offrait à sa vue. Il lui fallait quelques +heures de repos, ne fût-ce que pour fixer plus durablement le souvenir +de tant de merveilles. + +A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec +émotion et lui dit : + +« Nell, ma chère Nell, bientôt nous serons rentrés dans notre sombre +domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces +quelques heures passées à la pleine lumière du jour ? + +-- Non, Harry, répondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est +avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimée houillère. + +-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir +l'émotion, veux-tu qu'un lien sacré nous unisse à jamais devant Dieu et +devant les hommes ? veux-tu de moi pour époux ? + +-- Je le veux, Harry, répondit Nell, en le regardant de ses yeux si +purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire à ta vie... » Nell +n'avait pas achevé cette phrase, dans laquelle se résumait tout +l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phénomène se produisait. + +Le _Rob-Roy_, bien qu'il fût encore à un demi-mille de la rive, +éprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac, +et sa machine, malgré tous ses efforts, ne put l'en arracher. + +Et si cet accident était arrivé, c'est que, dans sa portion orientale, +le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une +immense fissure se fût ouverte sous son lit. En quelques secondes, il +s'était asséché, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande marée +d'équinoxe. Presque tout son contenu avait fui à travers les entrailles +du sol. + +« Mes amis, s'était écrié James Starr, comme si la cause du phénomène +se fût soudain révélée à son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle ! +» + + XIX + + Une dernière menace + +Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient +d'une façon régulière. On entendait au loin le fracas des cartouches de +dynamite, faisant éclater le filon carbonifère. Ici, c'étaient les +coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; là, le +grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles +de grès ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air +aspiré par les machines fusait à travers les galeries d'aération. Les +portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussées. +Dans les tunnels inférieurs, les trains de wagonnets, mus +mécaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles à l'heure, +et les timbres automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans +les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relâche, halées +par les énormes tambours des machines installées à la surface du sol. +Les disques, poussés à plein feu, éclairaient vivement Coal-city. + +L'exploitation était donc conduite avec la plus grande activité. Le +filon s'égrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se +vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une +partie des mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les équipes +de jour travaillaient sans perdre une heure. + +Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s'étaient installés dans la +cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumée. Il +fumait sa pipe bourrée d'excellent tabac de France. Lorsque les deux +époux causaient, c'était pour parler de Nell, de leur garçon, de James +Starr, de cette excursion à la surface de la terre. Où étaient-ils ? +Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans éprouver la nostalgie de +la houillère, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ? + +En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit +soudain entendre. C'était à croire qu'une énorme cataracte se +précipitait dans la houillère. + +Simon Ford et Madge s'étaient levés brusquement. + +Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se gonflèrent. Une haute +vague, déferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se +briser contre le mur du cottage. + +Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entraînée au premier +étage de l'habitation. + +En même temps, des cris s'élevaient de toutes parts dans Coalcity, +menacée par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge +jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du +lac. + +La terreur était au comble. Déjà quelques familles de mineurs, à demi +affolées, se précipitaient vers le tunnel, pour gagner les étages +supérieurs. On pouvait craindre que la mer n'eût fait irruption dans la +houillère, dont les galeries s'enfonçaient jusque sous le canal du +Nord. La crypte, si vaste qu'elle fût, aurait été entièrement noyée. +Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eût échappé à la mort. + +Mais, au moment où les premiers fuyards atteignaient l'orifice du +tunnel, ils se trouvèrent en face de Simon Ford, qui avait aussitôt +quitté le cottage. + +« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre +cité devait être envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et +personne ne lui échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout +danger paraît être écarté. + +-- Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux du fond ? s'écrièrent +quelques-uns des mineurs. + +-- Il n'y a rien à craindre pour eux, répondit Simon Ford. +L'exploitation se fait à un étage supérieur au lit du lac ! » + +Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de +l'eau s'était produit subitement; mais, réparti à l'étage inférieur de +la vaste houillère, il n'avait eu d'autre effet que de surélever de +quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'était donc pas +compromise, et l'on pouvait espérer que l'inondation, entraînée dans +les plus basses profondeurs de la houillère, encore inexploitées, +n'aurait fait aucune victime. + +Quant à cette inondation, si elle était due à l'épanchement d'une nappe +intérieure à travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau +du sol s'était précipité par son lit effondré jusqu'aux derniers étages +de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant à +penser qu'il s'agissait là d'un simple accident, tel qu'il s'en produit +quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne. + +Mais, le soir même, on savait à quoi s'en tenir. Les journaux du comté +publiaient le récit de cet étrange phénomène, dont le lac Katrine avait +été le théâtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient +revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et +apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait à des +dégâts matériels dans la Nouvelle-Aberfoyle. + +Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'était subitement effondré. Ses eaux +avaient fait irruption à travers une large fissure jusque dans la +houillère. Au lac favori du romancier écossais, il ne restait plus de +quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute +sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà à quoi il +était réduit, là où son lit se trouvait en contrebas de la portion +effondrée. + +Quel retentissement eut cet événement bizarre ! C'était la première +fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les +entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'à rayer celui-ci +des cartes du Royaume-Uni, jusqu'à ce qu'on l'eût rempli de nouveau -- +par souscription publique --, après avoir préalablement bouché la +fissure. Walter Scott en fût mort de désespoir, -- s'il eût encore été +de ce monde ! + +Après tout, l'accident était explicable. En effet, entre la profonde +cavité et le lit du lac, l'étage des terrains secondaires se réduisait +à une mince couche, par suite d'une disposition géologique particulière +du massif. + +Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause naturelle, James +Starr, Simon et Harry Ford se demandèrent, eux, s'il ne fallait pas +l'attribuer à la malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus +de force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc recommencer +ses entreprises contre les exploitants de la riche houillère ? + +Quelques jours après, James Starr en causait au cottage avec le vieil +overman et son fils. + +« Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de +lui-même, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catégorie de +ceux dont nous recherchons encore la cause ! + +-- Je pense comme vous, monsieur James, répondit Simon Ford; mais, si +vous m'en croyez, n'ébruitons rien et faisons notre enquête nous-mêmes. + +-- Oh ! s'écria l'ingénieur, j'en connais le résultat d'avance ! + +-- Eh ! quel sera-t-il ? + +-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le +malfaiteur ! + +-- Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se cache-t-il ? Un +seul être, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener à bien une idée +aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ? +vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque +génie de la houillère, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! » + +Il va sans dire que Nell, autant que possible, était tenue en dehors de +ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au désir qu'on avait de ne +lui en rien laisser soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois, +qu'elle partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa figure +attristée portait la marque des combats intérieurs qui l'agitaient. + +Quoi qu'il en soit, il fut résolu que James Starr, Simon et Harry Ford +retourneraient sur le lieu même de l'éboulement, et qu'ils essaieraient +de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur +projet. A qui n'eût pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de +base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument +inadmissible. + +Quelques jours après, tous trois, montant un léger canot que +manoeuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui +soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du +lac Katrine. + +Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient été attaqués à coups +de mine. Les traces noircies étaient encore visibles, car les eaux +avaient baissé par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver +jusqu'à la base de la substruction. + +Cette chute d'une portion des voûtes du dôme avait été préméditée, puis +exécutée de main d'homme. + +« Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui +serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eût ouvert +passage aux eaux d'une mer ! + +-- Oui ! s'écria le vieil overman avec un sentiment de fierté, il +n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais, +encore une fois, quel intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine +de notre exploitation ?. + +-- C'est incompréhensible, répondit James Starr. Il ne s'agit pas là +d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre où ils s'abritent, +se répandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels méfaits, +depuis trois ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s'agit pas, +non plus, comme j'y ai pensé quelquefois, de contrebandiers ou de faux +monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignoré de ces immenses +cavernes leur coupable industrie, et intéressés par suite à nous en +chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour +la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a juré la +perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intérêt le pousse à chercher +tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouée ! +Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre +qu'il prépare ses embûches, mais l'intelligence qu'il y déploie fait de +lui un être redoutable. Mes amis, il possède mieux que nous tous les +secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à +toutes nos recherches ! C'est un homme du métier, un habile parmi les +habiles, à coup sûr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa façon +d'opérer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu +quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se porter ? +Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'éteint +pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se +passe est l'oeuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui +exige que vous évoquiez sur ce point jusqu'à vos plus lointains +souvenirs ! » + +Simon Ford ne répondit pas. On voyait que l'honnête overman, avant de +s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passé. Enfin, relevant +la tête : + +« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait +de mal à personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un +ennemi, un seul ! + +-- Ah ! s'écria l'ingénieur, si Nell voulait enfin parler ! + +-- Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry, je vous en +supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquête ! +N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens déjà anxieuse et +tourmentée. Il est certain pour moi que son coeur contient à +grand-peine un secret qui l'étouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle +n'a rien à dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne +pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus +tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez +instruits aussitôt. + +-- Soit, Harry, répondit l'ingénieur, et cependant ce silence, si Nell +sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! » + +Et comme Harry allait se récrier : + +« Sois tranquille, ajouta l'ingénieur. Nous ne dirons rien à celle qui +doit être ta femme. + +-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon père ! + +-- Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton +mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de père à Nell, monsieur James ? + +-- Comptez sur moi, Simon », répondit l'ingénieur. + +James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent +rien du résultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la +houillère, l'effondrement des voûtes resta à l'état de simple accident. +Il n'y avait qu'un lac de moins en Écosse. + +Nell avait peu à peu repris ses occupations habituelles. De cette +visite à la surface du comté, elle avait gardé d'impérissables +souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette +initiation à la vie du dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle +aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine où, femme, +elle continuerait de demeurer, après y avoir vécu enfant et jeune fille. + +Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait +grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluèrent au +cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier à y apporter les siens. On le +surprenait aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une +fête à laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part. + +Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le mariage, la +Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée qu'elle ne l'avait jamais été. On +eût dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait +catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient +principalement dans les travaux du fond, sans que la véritable cause +pût en être connue. + +Ainsi, un incendie dévora le boisage d'une galerie inférieure, et on +retrouva la lampe que l'incendiaire avait employée. Harry et ses +compagnons durent risquer leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de +détruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les +extincteurs, remplis d'une eau chargée d'acide carbonique, dont la +houillère était prudemment pourvue. + +Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture des étançons d'un +puits, et James Starr constata que ces étançons avaient été +préalablement attaqués à la scie. Harry, qui surveillait les travaux +sur ce point, fut enseveli sous les décombres et n'échappa que par +miracle à la mort. + +Quelques jours après, sur le tramway à traction mécanique, le train de +wagonnets sur lequel Harry était monté, tamponna un obstacle et fut +culbuté. On reconnut ensuite qu'une poutre avait été placée en travers +de la voie. + +Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu'une sorte de panique se +déclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la présence +de leurs chefs pour les retenir sur les travaux. + +« Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! répétait Simon +Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! » + +On recommença les recherches. La police du comté se tint sur pied nuit +et jour, mais elle ne put rien découvrir. James Starr défendit à Harry, +que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer +jamais seul hors du centre des travaux. + +On en agit de même à l'égard de Nell, à laquelle, sur les instances de +Harry, on cachait, néanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui +pouvaient lui rappeler le souvenir du passé. Simon Ford et Madge la +gardaient jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de +sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas +une remarque, pas une plainte ne lui échappa. Se disait-elle que si +l'on en agissait ainsi, c'était dans son intérêt ? Oui, probablement. +Toutefois, elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et +ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait étaient +réunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait +retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature, +d'ordinaire plus réservée qu'expansive. La nuit une fois passée, elle +était debout, avant tous les autres. Son inquiétude la reprenait dès le +matin, à l'heure de la sortie pour les travaux du fond. + +Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fût un +fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrévocable, la +malveillance, devenue inutile, désarmerait, et que Nell ne se sentirait +en sûreté que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience était +d'ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par Simon Ford et +Madge. Chacun comptait les jours. + +La vérité est que chacun était sous le coup des plus sinistres +pressentiments. Cet ennemi caché, qu'on ne savait où prendre et comment +combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne +lui était sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage d'Harry +et de la jeune fille pouvait donc être l'occasion de quelque +machination nouvelle de sa haine. + +Un matin, huit jours avant l'époque convenue pour la cérémonie, Nell, +poussée sans doute par quelque sinistre pressentiment, était parvenue à +sortir la première du cottage, dont elle voulait observer les abords. + +Arrivée au seuil, un cri d'indicible angoisse s'échappa de sa bouche. + +Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge, +Simon et Harry près de la jeune fille. + +Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé, les traits +empreints d'une épouvante inexprimable. Hors d'état de parler, son +regard était fixé sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa +main crispée y désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la +nuit et dont la vue la terrifiait : + +« Simon Ford, tu m'as volé le dernier filon de nos vieilles houillères +! Harry, ton fils, m'a volé Nell ! Malheur à vous ! malheur à tous ! +malheur à la Nouvelle-Aberfoyle ! » + + « SILFAX. » + +« Silfax ! s'écrièrent à la fois Simon Ford et Madge. + +-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait +alternativement de son père à la jeune fille. + +-- Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! » + +Et tout son être frémissait en murmurant ce nom, pendant que Madge, +s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force à sa chambre. + +James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la phrase menaçante : + +« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait écrit +la lettre contradictoire de la vôtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax +! Je vois à votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ? +» + + XX + + Le pénitent + +Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil overman. + +C'était celui du dernier « pénitent » de la fosse Dochart. + +Autrefois, avant l'invention de la lampe de sûreté, Simon Ford avait +connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour +provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être +étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d'un énorme harfang, +sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son périlleux métier +en portant une mèche enflammée là où la main de Silfax ne pouvait +atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps que +lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui n'avait plus pour +parent que lui, son arrière-grand-père. Cette enfant, évidemment, +c'était Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vécu dans +quelque secret abîme, jusqu'au jour où Nell fut sauvée par Harry. + +Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment de pitié et de +colère, communiqua à l'ingénieur et à son fils ce que la vue de ce nom +de Silfax venait de lui révéler. + +Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l'être mystérieux +vainement cherché dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle ! + +« Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingénieur. + +-- Oui, en vérité, répondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'était +déjà plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi. +Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne +craindre ni l'eau ni le feu ! C'était par goût qu'il avait choisi le +métier de pénitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession +avait dérangé ses idées. On le disait méchant, et il n'était peut-être +que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la houillère comme +pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une +certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des années. + +-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : « Tu m'as volé +le dernier filon de nos vieilles houillères » ? + +-- Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps déjà, Silfax, dont +la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours été dérangée, prétendait +avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur +devenait-elle de plus en plus farouche à mesure que la fosse Dochart, +-- sa fosse ! -- s'épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres +entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps ! -- Tu dois +te. souvenir de cela, Madge ? + +-- Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise. + +-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le +nom de Silfax sur cette porte; mais, je le répète, je le croyais mort, +et je ne pouvais imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant +cherché, fût l'ancien pénitent de la fosse Dochart ! + +-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a révélé à +Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son égoïsme de fou, il +aura voulu s'en constituer le défenseur, vivant dans la houillère, la +parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que +vous me demandiez en toute hâte au cottage. De là, cette lettre +contradictoire de la vôtre; de là, après mon arrivée, le bloc de pierre +lancé contre Harry et les échelles détruites du puits Yarow; de là, +l'obturation des fissures à la paroi du nouveau gisement; de là, enfin, +notre séquestration, puis notre délivrance, qui s'est accomplie grâce à +la secourable Nell, sans doute, à l'insu et malgré ce Silfax ! + +-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont évidemment dû se +passer, monsieur James, répondit Simon Ford. Le vieux pénitent est +certainement fou, maintenant ! + +-- Cela vaut mieux, dit Madge. + +-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête, car ce doit être +une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse +songer à lui sans épouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas +voulu dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a dû passer +près de ce vieillard ! + +-- Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang, +non moins sauvage que lui ! Car, bien sûr, il n'est pas mort, cet +oiseau ! Ce ne peut être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a +failli couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et Nell !... + +-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa +petite-fille avec notre fils semble avoir exaspéré la rancune et +redoublé la rage de Silfax ! + +-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir +volé le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir +porté son irritation au comble ! reprit Simon Ford. + +-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union ! +s'écria Harry. Si étranger qu'il soit à la vie commune, on finira bien +par l'amener à reconnaître que la nouvelle existence de Nell vaut mieux +que celle qu'il lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis +sûr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous +parviendrions à lui faire entendre raison !... + +-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! répondit +l'ingénieur. Mieux vaut sans doute connaître son ennemi que l'ignorer, +mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il +est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il +faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, à l'heure +qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intérêt même de +son grand-père, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui +que pour nous, que nous puissions mettre à néant ses sinistres projets. + +-- Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry, que Nell ne vienne +de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez +maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue +jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera dès +que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la reconduire dans sa +chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller +chercher... + +-- C'est inutile, Harry », dit d'une voix ferme et claire la jeune +fille, qui entrait au moment même dans la grande salle du cottage. + +Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait pleuré; mais on +la sentait résolue à la démarche que sa loyauté lui commandait en ce +moment. + +« Nell ! s'était écrié Harry, en s'élançant vers la jeune fille. + +-- Harry, répondit Nell, qui d'un geste arrêta son fiancé, ton père, ta +mère et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que +vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne +l'enfant que vous avez accueillie sans la connaître et qu'Harry pour +son malheur, hélas ! a tirée de l'abîme. + +-- Nell ! s'écria Harry. + +-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence à Harry. + +-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais +connu de mère que le jour où je suis entrée ici, ajouta-t-elle en +regardant Madge. + +-- Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille Écossaise. + +-- Je n'ai jamais connu de père que le jour où j'ai vu Simon Ford, +reprit Nell, et d'ami que le jour où la main d'Harry a touché la mienne +! Seule, j'ai vécu pendant quinze ans, dans les recoins les plus +reculés de la mine, avec mon grand-père. Avec lui, c'est beaucoup dire. +Par lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu'il disparut de +l'ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces profondeurs que lui seul +connaissait. A sa façon, il était alors bon pour moi, quoique +effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors; +mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes +années, j'ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m'a bien +désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça d'abord par un +autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien était +gai. Il aboyait. Grand-père n'aimait pas la gaieté. Il avait horreur du +bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au +chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt. Grand-père avait +pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit +horreur; mais cet oiseau, malgré la répulsion qu'il m'inspirait, me +prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en +était venu à m'obéir mieux qu'à son maître, et cela même m'inquiétait +pour lui. Grand-père était jaloux. Le harfang et moi, nous nous +cachions le plus que nous pouvions d'être trop bien ensemble ! Nous +comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi ! +C'est de vous qu'il s'agit... + +-- Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses comme elles te +viennent. + +-- Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu d'un très mauvais +œil votre voisinage dans la houillère. L'espace ne manquait pas, +cependant. C'était loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des +refuges. Cela lui déplaisait de vous sentir là. Quand je le +questionnais sur les gens de là-haut, son visage s'assombrissait, il ne +répondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais où sa colère +éclata, ce fut quand il s'aperçut que, ne vous contentant plus du vieux +domaine, vous sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si +vous parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue de lui +seul jusqu'alors, vous péririez ! Malgré son âge, sa force est encore +extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui. + +-- Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui s'était +interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs. + +-- Après votre première tentative, reprit Nell, dès que grand père vous +vit pénétrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha +l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que +comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillère; mais je +ne pus supporter l'idée que des chrétiens allaient mourir de faim dans +ces profondeurs, et, au risque d'être prise sur le fait, je parvins à +vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !... +J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il était si difficile de +tromper la surveillance de mon grand-père ! vous alliez mourir ! Jack +Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a permis que je les aie +rencontrés ce jour-là ! Je les entraînai jusqu'à vous. Au retour, mon +grand-père me surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que +j'allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable +pour moi. Les idées de mon grand-père s'égarèrent tout à fait. Il se +proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics +frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux +et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me +gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans un accès de démence +sans nom, il me descendit dans l'abîme où vous m'avez trouvée, et il +disparut, après avoir vainement appelé l'harfang, qui resta fidèlement +près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l'ignore ! Tout ce que je +sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrivé, mon Harry, et +quand tu m'as sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux +Silfax ne peut pas être la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta +vie, de votre vie à tous ! + +-- Nell ! s'écria Harry. + +-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un +moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne près de mon +grand-père. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une âme +incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la +vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je serais la plus +misérable des créatures si j'hésitais à l'accomplir. Adieu ! et merci ! +vous m'avez fait connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu'il arrive, +pensez que mon coeur tout entier restera au milieu de vous ! » + +A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'étaient levés. + +« Quoi, Nell ! s'écrièrent-ils avec désespoir, tu voudrais nous quitter +! » + +James Starr les écarta d'un geste plein d'autorité, et, allant droit à +Nell, il lui prit les deux mains. + +« C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire; +mais voici ce que nous avons à te répondre. Nous ne te laisserons pas +partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous +crois-tu donc capables de cette lâcheté d'accepter ton offre généreuse +? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, après tout, un +homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos précautions. Cependant, +peux-tu, dans l'intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses +habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le +mettre hors d'état de nuire, et peut-être le ramener à la raison. + +-- Vous voulez l'impossible, répondit Nell. Mon grand-père est partout +et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais +vu endormi. Quand il avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule +et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma résolution, monsieur Starr, je +savais tout ce que vous pouviez me répondre. Croyez-moi ! Il n'y a +qu'un moyen de désarmer mon grand-père : c'est que je parvienne à le +retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous +comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées, depuis la lettre +écrite à M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il +n'avait pas l'inexplicable faculté de tout savoir. Mon grand-père, +autant que je puis en juger, est, dans sa folie même, un homme puissant +par l'esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me dire de grandes +choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompée que sur un point : c'est +quand il m'a fait croire que tous les hommes étaient perfides, +lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanité tout entière. +Lorsque Harry m'a rapportée dans ce cottage, vous avez pensé que +j'étais ignorante seulement ! J'étais plus que cela. J'étais épouvantée +! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au +pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commencé à +ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles, +mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimée et +respectée de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces +travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je les ai crus +d'abord les esclaves, lorsque pour la première fois j'ai vu toute la +population d'Aberfoyle venir à la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu +et le remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit : « Mon +grand-père m'a trompée ! » Mais aujourd'hui, éclairée par ce que vous +m'avez appris, je pense qu'il s'est trompé lui-même ! Je vais donc +reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois. +Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si, +en retournant vers lui, je ne le ramènerai pas à la vérité ? » + +Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait +lui être bon d'ouvrir son coeur tout entier à ses amis, au moment +où, dans sa généreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter +pour toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de larmes, elle se +tut, Harry, se tournant vers Madge, dit : + +« Ma mère, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble +fille que vous venez d'entendre ? + +-- Je penserais, répondit Madge, que cet homme est un lâche, et, s'il +était mon fils, je le renierais, je le maudirais ! + +-- Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où que tu ailles, je +te suivrai. Si tu persistes à partir, nous partirons ensemble... + +-- Harry ! Harry ! » s'écria Nell. + +Mais l'émotion était trop forte. On vit blêmir les lèvres de la jeune +fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingénieur, +Simon et Harry de la laisser seule avec elle. + + XXI + + Le mariage de Nell + +On se sépara, mais il fut d'abord convenu que les hôtes du cottage +seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax +était trop directe pour qu'il n'en fût pas tenu compte. C'était à se +demander si l'ancien pénitent ne disposait pas de quelque moyen +terrible qui pouvait anéantir toute l'Aberfoyle. + +Des gardiens armés furent donc postés aux diverses issues de la +houillère, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout étranger à la mine +dut être amené devant James Starr, afin qu'il pût constater son +identité. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au +courant des menaces dont la colonie souterraine était l'objet. Silfax +n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison +à craindre. On fit connaître à Nell toutes les mesures de sûreté qui +venaient d'être prises, et, sans qu'elle fût rassurée complètement, +elle retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution d'Harry de la +suivre partout où elle irait, avait plus que tout contribué à lui +arracher la promesse de ne pas s'enfuir. + +Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell et d'Harry, aucun +incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se +départir de la surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique, +qui avait failli compromettre l'exploitation. + +Cependant James Starr continuait à faire rechercher le vieux Silfax. Le +vindicatif vieillard ayant déclaré que Nell n'épouserait jamais Harry, +on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empêcher ce +mariage. Le mieux aurait été de s'emparer de sa personne, tout en +respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc +minutieusement recommencée. On fouilla les galeries jusque dans les +étages supérieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à +Irvine. On supposait avec raison que c'était par le vieux château que +Silfax communiquait avec l'extérieur et qu'il s'approvisionnait des +choses nécessaires à sa misérable existence, soit en achetant, soit en +maraudant. Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée que +quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la +houillère, avait pu être allumé par Silfax et produire ce phénomène. Il +ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines. + +James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un être +insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des +hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes +s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part +au vieil overman, qui devint bientôt plus inquiet que lui. + +Enfin le jour arriva. + +Silfax n'avait pas donné signe de vie. + +Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les +travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été suspendus. Chefs et +ouvriers tenaient à rendre hommage au vieil overman et à son fils. Ce +n'était que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et +persévérants, qui avaient rendu à la houillère la prospérité +d'autrefois. + +C'était à onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, élevée sur la +rive du lac Malcolm, que la cérémonie allait s'accomplir. + +A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras à sa +mère, Simon Ford donnant le bras à Nell. + +Suivaient l'ingénieur James Starr, impassible en apparence, mais au +fond s'attendant à tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper. + +Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les notables de +Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres +de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spéciale +de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du mois d'août, qui +sont particulièrement pénibles dans les pays du Nord. L'air orageux +pénétrait jusque dans les profondeurs de la houillère, où la +température s'était élevée d'une façon anormale. L'atmosphère s'y +saturait d'électricité, à travers les puits d'aération et le vaste +tunnel de Malcolm. + +On aurait pu constater -- phénomène assez rare -- que le baromètre, à +Coal-city, avait baissé d'une quantité considérable. C'était à se +demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas éclater sous la voûte +de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte. + +Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se préoccupait des +menaces atmosphériques du dehors. + +Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus beaux habits pour la +circonstance. + +Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle était +coiffée d'un « toy », comme les anciennes matrones, et sur ses épaules +flottait le « rokelay », sorte de mantille quadrillée que les +Écossaises portent avec une certaine élégance. + +Nell s'était promis de ne rien laisser voir des agitations de sa +pensée. Elle défendit à son coeur de battre, à ses secrètes +angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint à montrer à +tous un visage calme et recueilli. + +Elle était simplement mise, et la simplicité de son vêtement, qu'elle +avait préféré à des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme +de sa personne. Sa seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs +variées, dont se parent ordinairement les jeunes Calédoniennes. + +Simon Ford avait un habit que n'aurait pas désavoué le digne bailli +Nichol Jarvie, de Walter Scott. + +Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait +été luxueusement décorée. + +Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés par des courants +plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphère +lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle. + +Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient aussi de vives +lueurs, et les vitraux coloriés brillaient comme des kaléidoscopes de +feux. + +C'était le révérend William Hobson qui devait officier. A la porte même +de Saint-Gilles, il attendait l'arrivée des époux. + +Le cortège approchait, après avoir majestueusement contourné la rive du +lac Malcolm. + +En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, précédés du +révérend Hobson, se dirigèrent vers le chevet de Saint-Gilles. + +La bénédiction céleste fut d'abord appelée sur toute l'assistance; +puis, Harry et Nell restèrent seuls devant le ministre, qui tenait le +livre sacré à la main. + +« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour +femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ? + +-- Je le jure, répondit le jeune homme d'une voix forte. + +-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour époux +Harry Ford, et... » + +La jeune fille n'avait pas eu le temps de répondre, qu'une immense +clameur retentissait au-dehors. + +Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du +lac Malcolm, à cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement, +sans explosion, comme si sa chute eût été préparée à l'avance. +Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que +personne ne savait exister là. + +Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un canot, qu'une +poussée vigoureuse lança à la surface du lac. + +Sur ce canot, un vieillard, vêtu d'une sombre cagoule, les cheveux +hérissés, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait +debout. + +Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme, +protégée par la toile métallique de l'appareil. + +En même temps, d'une voix forte, le vieillard criait : + +« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! » + +En ce moment, la légère odeur qui caractérise l'hydrogène protocarboné +se répandit dans l'atmosphère. + +Et s'il en était ainsi, c'est que la chute du rocher avait livré +passage à une énorme quantité de gaz explosif, emmagasiné dans +d'énormes « soufflards » dont les schistes obturaient l'orifice. Les +jets de grisou fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de +cinq à six atmosphères. + +Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait +brusquement ouverts, de manière à rendre détonante l'atmosphère de la +crypte. + +Cependant James Starr et quelques autres, quittant précipitamment la +chapelle, s'étaient élancés sur la rive. + +« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria l'ingénieur, qui, ayant +compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme à la porte de +Saint-Gilles. + +« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en poussant son +canot plus avant sur les eaux du lac. + +Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait précipitamment +quitté la chapelle. + +« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait James Starr. + +Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là, prêt à +accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le mariage de Nell et +d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les +ruines de la houillère. + +Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang, dont le plumage blanc +était taché de points noirs. + +Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du lac, qui nagea +vigoureusement vers le canot. + +C'était Jack Ryan. Il s'efforçait d'atteindre le fou, avant que +celui-ci n'eût accompli son oeuvre de destruction. + +Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, après avoir +arraché la mèche allumée, il la promena dans l'air. + +Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterrée. + +James Starr, résigné, s'étonnait que l'explosion, inévitable, n'eût pas +déjà anéanti la Nouvelle-Aberfoyle. + +Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le grisou, trop léger +pour se maintenir dans les basses couches, s'était accumulé vers les +hauteurs du dôme. + +Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte +la mèche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de +la fosse Dochart, commença à monter vers la haute voûte, que le +vieillard lui montrait de la main. + +Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vécu !... + +A ce moment, Nell s'échappa des bras d'Harry. + +Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la rive du lac, +jusqu'à la lisière des eaux. + +« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, à moi ! viens à +moi ! » + +L'oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais soudain, ayant +reconnu la voix de Nell, il avait laissé tomber la mèche enflammée dans +les eaux du lac, et, traçant un large cercle, il était venu s'abattre +aux pieds de la jeune fille. + +Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'était mélangé +à l'air, n'avaient pas été atteintes ! + +Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le dernier que jeta +le vieux Silfax. + +A l'instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot, +le vieillard, voyant sa vengeance lui échapper, s'était précipité dans +les eaux du lac. + +« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s'écria Nell d'une voix déchirante. + +Harry l'entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut bientôt +rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs reprises. + +Mais ses efforts furent inutiles. + +Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'étaient à +jamais refermées sur le vieux Silfax. + + XXII + + La légende du vieux Silfax + +Six mois après ces événements, le mariage, si étrangement interrompu, +d'Harry Ford et de Nell, se célébrait dans la chapelle de Saint-Gilles. +Après que le révérend Hobson eut béni leur union, les jeunes époux, +encore vêtus de noir, rentrèrent au cottage. + +James Starr et Simon Ford, désormais exempts de toute inquiétude, +présidèrent joyeusement à la fête qui suivit la cérémonie et se +prolongea jusqu'au lendemain. + +Ce fut dans ces mémorables circonstances que Jack Ryan, revêtu de son +costume de piper, après avoir gonflé d'air l'outre de sa cornemuse, +obtint ce triple résultat de jouer, de chanter et de danser tout à la +fois, aux applaudissements de toute l'assemblée. + +Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencèrent, sous +la direction de l'ingénieur James Starr. + +Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux +coeurs, tant éprouvés, trouvèrent dans leur union le bonheur +qu'ils méritaient. + +Quant à Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il +comptait bien vivre assez pour célébrer sa cinquantaine avec la bonne +Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs. + +« Et après celle-là, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux +cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon ! + +-- Tu as raison, mon garçon, répondit tranquillement le vieil overman. +Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que sous le climat de la +Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connaît pas les intempéries +du dehors, on devînt deux fois centenaire ? » + +Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister à cette seconde +cérémonie ? L'avenir le dira. + +En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longévité +extraordinaire, c'était le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours +le sombre domaine. Mais après la mort du vieillard, bien que Nell eût +essayé de le retenir, il s'était enfui au bout de quelques jours. Outre +que la société des hommes ne lui plaisait décidément pas plus qu'à son +ancien maître, il semblait qu'il eût gardé une sorte de rancune +particulière à Harry, et que cet oiseau jaloux eût toujours reconnu et +détesté en lui le premier ravisseur de Nell, celui à qui il l'avait +disputée en vain dans l'ascension du gouffre. + +Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu'à de longs intervalles, planant +au-dessus du lac Malcolm. + +Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards +pénétrants jusqu'au fond de l'abîme où s'était englouti Silfax ? + +Les deux versions furent admises, car le harfang devint légendaire, et +il inspira à Jack Ryan plus d'une fantastique histoire. + +C'est grâce à ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veillées +écossaises la légende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien pénitent +des houillères d'Aberfoyle. + + The End + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES INDES NOIRES *** + +***** This file should be named 5081-8.txt or 5081-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/5/0/8/5081/ + +Produced by Norman Wolcott +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the +trademark license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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