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+The Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Les Indes Noires
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: October 5, 2014 [EBook #5081]
+Release Date: February, 2004
+First Posted: January 15, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES INDES NOIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Norman Wolcott
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ Les Indes noires
+
+ par
+
+ JULES VERNE
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I Deux lettres contradictoires
+
+ II Chemin faisant
+
+ III Le sous-sol du Royaume-Uni
+
+ IV La fosse Dochart
+
+ V La Famille Ford
+
+ VI Quelques phénomènes inexplicables
+
+ VII Une expérience de Simon Ford
+
+ VIII Un coup de dynamite
+
+ IX La Nouvelle-Aberfoyle
+
+ X Aller et retour
+
+ XI Les Dames de feu
+
+ XII Les Exploits de Jack Ryan
+
+ XIII Coal-city
+
+ XIV Suspendu à un fil
+
+ XV Nell au cottage
+
+ XVI Sur l'échelle oscillante
+
+ XVII Un lever de soleil
+
+ XVIII Du lac Lomond au lac Katrine
+
+ XIX Une dernière menace
+
+ XX Le pénitent
+
+ XXI Le mariage de Nell
+
+ XXII La légende du vieux Silfax
+
+------------------------------------------------------------------------
+ I
+
+ Deux lettres contradictoires
+
+ _« Mr. J. R. Starr, ingénieur,_
+ _ « 30, Canongate._
+ _ « Édimbourg._
+
+« Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houillères
+d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une
+communication de nature à l'intéresser.
+
+« Monsieur James Starr sera attendu, toute la journée, à la gare de
+Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford.
+
+« Il est prié de tenir cette invitation secrète. »
+
+Telle fut la lettre que James Starr reçut par le premier courrier à la
+date du 3 décembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de
+poste d'Aberfoyle, comté de Stirling, Écosse.
+
+La curiosité de l'ingénieur fut piquée au vif. Il ne lui vint même pas
+à la pensée que cette lettre pût renfermer une mystification. Il
+connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaîtres
+des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait été, pendant vingt
+ans, le directeur, -- ce que, dans les houillères anglaises, on appelle
+le « viewer ».
+
+James Starr était un homme solidement constitué, auquel ses
+cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eût porté que
+quarante. Il appartenait à une vieille famille d'Édimbourg, dont il
+était l'un des membres les plus distingués. Ses travaux honoraient la
+respectable corporation de ces ingénieurs qui dévorent peu à peu le
+sous-sol carbonifère du Royaume-Uni, aussi bien à Cardiff, à Newcastle
+que dans les bas comtés de l'Écosse. Toutefois, c'était plus
+particulièrement au fond de ces mystérieuses houillères d'Aberfoyle,
+qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comté de
+Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime générale. Là
+s'était écoulée presque toute son existence. En outre, James Starr
+faisait partie de la Société des antiquaires écossais, dont il avait
+été nommé président. Il comptait aussi parmi les membres les plus
+actifs de « Royal Institution », et la _Revue d'Édimbourg_ publiait
+fréquemment de remarquables articles signés de lui. C'était, on le
+voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prospérité de
+l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de
+l'Écosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au
+point de vue moral, a pu mériter le nom d'« Athènes du Nord ».
+
+On sait que les Anglais ont donné à l'ensemble de leurs vastes
+houillères un nom très significatif. Ils les appellent très justement
+les « Indes noires », et ces Indes ont peut-être plus contribué que les
+Indes orientales à accroître la surprenante richesse du Royaume-Uni.
+Là, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, à
+extraire du sous-sol britannique le charbon, ce précieux combustible,
+indispensable élément de la vie industrielle.
+
+A cette époque, la limite de temps, assignée par les hommes spéciaux à
+l'épuisement des houillères, était fort reculée, et la disette n'était
+pas à craindre à court délai. Il y avait encore à exploiter largement
+les gisements carbonifères des deux mondes. Les fabriques, appropriées
+à tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers,
+les usines à gaz, etc., n'étaient pas près de manquer du combustible
+minéral. Seulement, la consommation s'était tellement accrue pendant
+ces dernières années, que certaines couches avaient été épuisées jusque
+dans leurs plus maigres filons. Abandonnées maintenant, ces mines
+trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits délaissés
+et de leurs galeries désertes.
+
+Tel était, précisément, le cas des houillères d'Aberfoyle.
+
+Dix ans auparavant, la dernière benne avait enlevé la dernière tonne de
+houille de ce gisement. Le matériel du « fond [1*] », machines
+destinées à la traction mécanique sur les rails des galeries, berlines
+formant les trains subterranés, tramways souterrains, cages desservant
+les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprimé actionnait des
+perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage
+d'exploitation avait été retiré des profondeurs des fosses et abandonné
+à la surface du sol. La houillère, épuisée, était comme le cadavre d'un
+mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enlevé les divers
+organes de la vie et laissé seulement l'ossature.
+
+De ce matériel, il n'était resté que de longues échelles de bois,
+desservant les profondeurs de la houillère par le puits Yarow le seul
+qui donnât maintenant accès aux galeries inférieures de la fosse
+Dochart, depuis la cessation des travaux.
+
+A l'extérieur, les bâtiments, abritant autrefois aux travaux du « jour
+», indiquaient encore la place où avaient été foncés les puits de
+ladite fosse, complètement abandonnée, comme l'étaient les autres
+fosses, dont l'ensemble constituait les houillères d'Aberfoyle.
+
+Ce fut un triste jour, lorsque, pour la dernière fois, les mineurs
+quittèrent la mine, dans laquelle ils avaient vécu tant d'années.
+
+L'ingénieur James Starr avait réuni ces quelques milliers de
+travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la
+houillère. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,
+cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous,
+femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, étaient
+rassemblés dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombrée
+du trop-plein de la houillère.
+
+Ces braves gens, que les nécessités de l'existence allaient disperser
+-- eux, qui pendant de longues années, s'étaient succédé de père en
+fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter
+pour jamais, les derniers adieux de l'ingénieur. La Compagnie leur
+avait fait distribuer, à titre de gratification, les bénéfices de
+l'année courante. Peu de chose, en vérité, car le rendement des filons
+avait dépassé de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait
+leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauchés, soit dans les
+houillères voisines, soit dans les fermes ou les usines du comté.
+
+James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous
+lequel avaient si longtemps fonctionné les puissantes machines à vapeur
+du puits d'extraction.
+
+Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors âgé de cinquante-cinq
+ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient.
+
+James Starr se découvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un
+profond silence.
+
+Cette scène d'adieux avait un caractère touchant, qui ne manquait pas
+de grandeur.
+
+« Mes amis, dit l'ingénieur, le moment de nous séparer est venu. Les
+houillères d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'années, nous réunissaient
+dans un travail commun, sont maintenant épuisées. Nos recherches n'ont
+pu amener la découverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de
+houille vient d'être extrait de la fosse Dochart ! »
+
+Et, à l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de
+charbon qui avait été gardé au fond d'une benne.
+
+« Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le
+dernier globule du sang qui circulait à travers les veines de la
+houillère ! Nous le conserverons, comme nous avons conservé le premier
+fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements
+d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des générations de
+travailleurs se sont succédé dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini !
+Les dernières paroles que vous adresse votre ingénieur sont des paroles
+d'adieu. Vous avez vécu de la mine, qui s'est vidée sous votre main. Le
+travail a été dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille
+va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en réunisse
+jamais les membres épars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps
+vécu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de
+s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on
+a travaillé ensemble, on ne saurait être des étrangers les uns pour les
+autres. Nous veillerons sur vous, et, partout où vous irez en honnêtes
+gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que
+le Ciel vous assiste ! »
+
+Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la
+houillère, dont les yeux s'étaient mouillés de larmes. Puis, les
+overmen des différentes fosses vinrent serrer la main de l'ingénieur,
+pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :
+
+« Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! »
+
+Ces adieux devaient laisser un impérissable souvenir dans tous ces
+braves coeurs. Mais, peu à peu, il le fallut, cette population
+quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr.
+Le sol noir des chemins, conduisant à la fosse Dochart, retentit une
+dernière fois sous le pied des mineurs, et le silence succéda à cette
+bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillère
+d'Aberfoyle.
+
+Un homme était resté seul près de James Starr.
+
+C'était l'overman Simon Ford. Près de lui se tenait un jeune garçon,
+âgé de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques années déjà,
+était employé aux travaux du fond.
+
+James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant,
+s'estimaient l'un l'autre.
+
+« Adieu, Simon, dit l'ingénieur.
+
+-- Adieu, monsieur James, répondit l'overman, ou plutôt, laissez-moi
+ajouter : Au revoir !
+
+-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai
+toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du
+passé de notre vieille Aberfoyle !
+
+-- Je le sais, monsieur James.
+
+-- Ma maison d'Édimbourg vous est ouverte !
+
+-- C'est loin, Édimbourg ! répondit l'overman en secouant la tête. Oui
+! loin de la fosse Dochart !
+
+-- Loin, Simon ! Où comptez-vous donc demeurer ?
+
+-- Ici même, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre
+vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et
+moi, nous nous arrangerons pour lui rester fidèles !
+
+-- Adieu donc, Simon, répondit l'ingénieur, dont la voix, malgré lui,
+trahissait l'émotion.
+
+-- Non, je vous répète : au revoir, monsieur James ! répondit
+l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! »
+
+L'ingénieur ne voulut pas enlever cette dernière illusion à l'overman.
+Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux émus.
+Il serra une dernière fois la main de Simon Ford et quitta
+définitivement la houillère.
+
+Voilà ce qui s'était passé dix ans auparavant; mais, malgré le désir
+que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr
+n'avait plus entendu parler de lui.
+
+Et c'était après dix ans de séparation, que lui arrivait cette lettre
+de Simon Ford, qui le conviait à reprendre sans délai le chemin des
+anciennes houillères d'Aberfoyle.
+
+Une communication de nature à l'intéresser, qu'était-ce donc ? La fosse
+Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passé ces noms rappelaient
+à son esprit ! Oui ! c'était le bon temps, celui du travail, de la
+lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingénieur !
+
+James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il
+regrettait, en vérité, qu'une ligne de plus n'eût pas été ajoutée par
+Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir été si laconique.
+
+Était-il donc possible que le vieil overman eût découvert quelque
+nouveau filon à exploiter ? Non !
+
+James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houillères
+d'Aberfoyle avaient été explorées avant la cessation définitive des
+travaux. Il avait lui-même procédé aux derniers sondages, sans trouver
+aucun nouveau gisement dans ce sol ruiné par une exploitation poussée à
+l'excès. On avait même tenté de reprendre le terrain houiller sous les
+couches qui lui sont ordinairement inférieures, telles que le grés
+rouge dévonien, mais sans résultat. James Starr avait donc abandonné la
+mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possédait plus un morceau de
+combustible.
+
+« Non, se répétait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait échappé
+à mes recherches se serait révélé à celles de Simon Ford ? Pourtant, le
+vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut
+m'intéresser, et cette invitation, que je dois tenir secrète, de me
+rendre à la fosse Dochart !... »
+
+James Starr en revenait toujours là.
+
+D'autre part, l'ingénieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur,
+particulièrement doué de l'instinct du métier. Il ne l'avait pas revu
+depuis l'époque où les exploitations d'Aberfoyle avaient été
+abandonnées. Il ignorait même ce qu'était devenu le vieil overman. Il
+n'aurait pu dire à quoi il s'occupait, ni même où il demeurait, avec sa
+femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui
+était donné au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford,
+l'attendrait à la gare de Callander pendant toute la journée du
+lendemain. Il s'agissait donc évidemment de visiter la fosse Dochart.
+
+« J'irai, j'irai ! » dit James Starr, qui sentait sa surexcitation
+s'accroître à mesure que s'avançait l'heure.
+
+C'est qu'il appartenait, ce digne ingénieur, à cette catégorie de gens
+passionnés, dont le cerveau est toujours en ébullition, comme une
+bouilloire placée sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires
+dans lesquelles les idées cuisent à gros bouillons, d'autres où elles
+mijotent paisiblement. Or, ce jour-là, les idées de James Starr
+bouillaient à plein feu.
+
+Mais, alors, un incident très inattendu se produisit. Ce fut la goutte
+d'eau froide, qui allait momentanément condenser toutes les vapeurs de
+ce cerveau.
+
+En effet, vers six heures du soir, par le troisième courrier, le
+domestique de James Starr apporta une seconde lettre.
+
+Cette lettre était renfermée dans une enveloppe grossière, dont la
+suscription indiquait une main peu exercée au maniement de la plume.
+
+James Starr déchira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de
+papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir été arraché à quelque
+vieux cahier hors d'usage.
+
+Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi conçue :
+
+« Inutile à l'ingénieur James Starr de se déranger, -- la lettre de
+Simon Ford étant maintenant sans objet. »
+
+Et pas de signature.
+
+[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du « fond » et
+travaux du « jour »; les uns s'accomplissant à l'intérieur, les autres
+à l'exrérieur.
+
+ II
+
+ Chemin faisant
+
+Le cours des idées de James Starr fut brusquement arrêté, lorsqu'il eut
+lu cette seconde lettre, contradictoire de la première.
+
+« Qu'est-ce que cela veut dire ? » se demanda-t-il.
+
+James Starr reprit l'enveloppe à demi déchirée. Elle portait, ainsi que
+l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle était donc
+partie de ce même point du comté de Stirling. Ce n'était pas le vieux
+mineur qui l'avait écrite, -- évidemment. Mais, non moins évidemment,
+l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman,
+puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite à l'ingénieur
+de se rendre au puits Yarow.
+
+Était-il donc vrai que cette première communication fût maintenant sans
+objet ? voulait-on empêcher James Starr de se déranger, soit
+inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas là plutôt une intention
+malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ?
+
+C'est ce que pensa James Starr, après mûre réflexion. Cette
+contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naître en
+lui qu'un plus vif désir de se rendre à la fosse Dochart. D'ailleurs,
+si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait
+s'en assurer. Mais il semblait bien à James Starr qu'il convenait
+d'accorder plus de créance à la première lettre qu'à la seconde, --
+c'est-à-dire à la demande d'un homme tel que Simon Ford plutôt qu'à cet
+avis de son contradicteur anonyme.
+
+« En vérité, puisqu'on prétend influencer ma résolution, se dit-il,
+c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extrême
+importance ! Demain, je serai au rendez-vous indiqué et à l'heure
+convenue ! »
+
+Le soir venu, James Starr fit ses préparatifs de départ. Comme il
+pouvait arriver que son absence se prolongeât pendant quelques jours,
+il prévint, par lettre, Sir W. Elphiston, le président de « Royal
+Institution », qu'il ne pourrait assister à la prochaine séance de la
+Société. Il se dégagea également de deux ou trois affaires, qui
+devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, après avoir donné l'ordre
+à son domestique de préparer un sac de voyage, il se coucha, plus
+impressionné que l'affaire ne le comportait peut-être.
+
+Le lendemain, à cinq heures, James Starr sautait hors de son lit,
+s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il
+quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre à Granton-pier
+le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'à Stirling.
+
+Pour la première fois, peut-être, James Starr, en traversant la
+Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais
+des anciens souverains de l'Écosse. Il n'aperçut pas, devant sa
+poterne, les sentinelles revêtues de l'antique costume écossais, jupon
+d'étoffe verte, plaid quadrillé et sac de peau de chèvre à longs poils
+pendant sur la cuisse. Bien qu'il fût fanatique de Walter Scott, comme
+l'est tout vrai fils de la vieille Calédonie, l'ingénieur, ainsi qu'il
+ne manquait jamais de le faire, ne donna même pas un coup d'oeil à
+l'auberge où Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui
+apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naïvement
+la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place où les
+montagnards déchargèrent leurs fusils, après la victoire du Prétendant,
+au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au
+milieu de la rue son cadran désolé : il n'y regarda que pour s'assurer
+qu'il ne manquerait point l'heure du départ. On doit avouer aussi qu'il
+n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand réformateur John
+Knox, le seul homme que ne purent séduire les sourires de Marie Stuart.
+Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement
+décrite dans le roman de _L'Abbé_, il s'élança vers le pont gigantesque
+de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Édimbourg.
+
+Quelques minutes après, James Starr arrivait à la gare du « Général
+railway », et le train le débarquait, une demi-heure après, à Newhaven,
+joli village de pêcheurs, situé à un mille de Leith, qui forme le port
+d'Édimbourg. La marée montante recouvrait alors la plage noirâtre et
+rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade,
+sorte de jetée supportée par des chaînes. A gauche, un de ces bateaux
+qui font le service du Forth, entre Édimbourg et Stirling, était amarré
+au « pier » de Granton.
+
+En ce moment, la cheminée du _Prince de Galles_ vomissait des
+tourbillons de fumée noire, et sa chaudière ronflait sourdement. Au son
+de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard
+se hâtèrent d'accourir. Il y avait là une foule de marchands, de
+fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables à leurs culottes
+courtes, à leurs longues redingotes, au mince liséré blanc qui cerclait
+leur cou.
+
+James Starr ne fut pas le dernier à s'embarquer. Il sauta lestement sur
+le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombât avec violence,
+pas un de ces passagers ne songeait à chercher un abri dans le salon du
+steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppés de leurs couvertures
+de voyage, quelques-uns se ranimant de temps à autre avec le gin ou le
+whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent « se vêtir à
+l'intérieur ». Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres
+furent larguées, et le _Prince de Galles_ évolua pour sortir du petit
+bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord.
+
+Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creusé entre
+les rives du comté de Fife, au nord, et celles des comtés de
+Linlilhgow, d'Édimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du
+Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux
+profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans
+la mer à Kincardine.
+
+Ce ne serait qu'une courte traversée que celle de Granton-pier à
+l'extrémité de ce golfe, si la nécessité de faire escale aux diverses
+stations des deux rives n'obligeait à de nombreux détours. Les villes,
+les villages, les cottages s'étalent sur les bords du Forth entre les
+arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrité sous la large
+passerelle jetée entre les tambours, ne cherchait pas à rien voir de ce
+paysage, alors rayé par les fines hachures de la pluie. Il s'inquiétait
+plutôt d'observer s'il n'attirait pas spécialement l'attention de
+quelque passager. Peut-être, en effet, l'auteur anonyme de la seconde
+lettre était-il sur le bateau. Cependant, l'ingénieur ne put surprendre
+aucun regard suspect.
+
+Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers
+l'étroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de
+Southoueensferry et North-oueensferry, au-delà duquel le Forth forme
+une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre
+les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes éclaircies, les
+sommets neigeux des monts Grampian.
+
+Bientôt, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'île de
+Colm, couronnée par les ruines d'un monastère du XIIe siècle, les
+restes du château de Barnbougle, puis Donibristle, où fut assassiné le
+gendre du régent Murray, puis l'îlot fortifié de Garvie. Il franchit le
+détroit de oueensferry, laissa à gauche le château de Rosyth, où
+résidait autrefois une branche des Stuarts à laquelle était alliée la
+mère de Cromwell, dépassa Blacknesscastle, toujours fortifié,
+conformément à l'un des articles du traité de l'Union, et longea les
+quais du petit port de Charleston, d'où s'exporte la chaux des
+carrières de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala
+la station de Crombie-Point.
+
+Le temps était alors très mauvais. La pluie, fouettée par une brise
+violente, se pulvérisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui
+passaient comme des trombes.
+
+James Starr n'était pas sans quelque inquiétude. Le fils d'Harry Ford
+se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par expérience : les
+mineurs, habitués au calme profond des houillères, affrontent moins
+volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de
+l'atmosphère. De Callander à la fosse Dochart et au puits Yarow, il
+fallait compter une distance de quatre milles. C'étaient là des raisons
+qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil
+overman. Toutefois, l'ingénieur se préoccupait davantage de l'idée que
+le rendez-vous donné dans la première lettre eût été contremandé dans
+la seconde. -- C'était, à vrai dire, son plus gros souci.
+
+En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas à l'arrivée du train à
+Callander, James Starr était bien décidé à se rendre seul à la fosse
+Dochart, et même, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. Là, il
+aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en
+quel lieu résidait actuellement le vieil overman.
+
+Cependant, le _Prince de Galles_ continuait à soulever de grosses lames
+sous la poussée de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du
+fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni
+Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la
+droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creusé à
+l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide
+brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de
+Cîteaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le
+steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carrée du XIIIe siècle,
+Clackmannan et son château, bâti par Robert Bruce, n'étaient même pas
+visibles à travers les rayures obliques de la pluie.
+
+Le _Prince de Galles_ s'arrêta à l'embarcadère d'Alloa pour déposer
+quelques voyageurs. James Starr eut le coeur serré en passant,
+après dix ans d'absence, près de cette petite ville, siège
+d'exploitation d'importantes houillères qui nourrissaient toujours une
+nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entraînait dans
+ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore à grand profit. Ces
+mines d'Alloa, presque contiguës à celles d'Aberfoyle, continuaient à
+enrichir le comté, tandis que les gisements voisins, épuisés depuis
+tant d'années, ne comptaient plus un seul ouvrier !
+
+Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonça dans les nombreux détours
+que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait
+rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une
+éclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date
+du XIIe siècle. Puis, ce furent le château de Stirling et le bourg
+royal de ce nom, où le Forth, traversé par deux ponts, n'est plus
+navigable aux navires de hautes mâtures.
+
+A peine le _Prince de Galles_ avait-il accosté, que l'ingénieur sautait
+lestement sur le quai. Cinq minutes après, il arrivait à la gare de
+Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train à Callander, gros
+village situé sur la rive gauche du Teith.
+
+Là, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avança aussitôt
+vers l'ingénieur.
+
+C'était Harry, le fils de Simon Ford.
+
+[1] Principale et célèbre rue du vieil Édimbourg.
+
+ III
+
+ Le sous-sol du Royaume-Uni
+
+Il est convenable, pour l'intelligence de ce récit, de rappeler en
+quelques mots quelle est l'origine de la houille.
+
+Pendant les époques géologiques, lorsque le sphéroïde terrestre était
+encore en voie de formation, une épaisse atmosphère l'entourait, toute
+saturée de vapeurs d'eau et largement imprégnée d'acide carbonique. Peu
+à peu, ces vapeurs se condensèrent en pluies diluviennes, qui tombèrent
+comme si elles eussent été projetées du goulot de quelques millions de
+milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'était, en effet, un liquide
+chargé d'acide carbonique qui se déversait torrentiellement sur un sol
+pâteux, mal consolidé, sujet aux déformations brusques ou lentes, à la
+fois maintenu dans cet état semi-fluide autant par les feux du soleil
+que par les feux de la masse intérieure. C'est que la chaleur interne
+n'était pas encore emmagasinée au centre du globe. La croûte terrestre,
+peu épaisse et incomplètement durcie, la laissait s'épancher à travers
+ses pores. De là, une phénoménale végétation, -- telle, sans doute,
+qu'elle se produit peut-être à la surface des planètes inférieures,
+Vénus ou Mercure, plus rapprochées que la terre de l'astre radieux.
+
+Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit donc de forêts
+immenses; l'acide carbonique, si propre au développement du règne
+végétal, abondait. Aussi les végétaux se développaient-ils sous la
+forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacée.
+C'étaient partout d'énormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits,
+d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire à la nourriture d'aucun
+être vivant. La terre n'était pas prête encore pour l'apparition du
+règne animal.
+
+Voici quelle était la composition de ces forêts antédiluviennes. La
+classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, variétés
+de prêles arborescentes, les lépidodendrons, sortes de lycopodes
+géants, hauts de vingt-cinq ou trente mètres, larges d'un mètre à leur
+base, des astérophylles, des fougères, des sigillaires de proportions
+gigantesques, dont on a retrouvé des empreintes dans les mines de
+Saint-Étienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne
+reconnaîtrait d'analogues que parmi les plus humbles spécimens de la
+terre habitable --, tels étaient, peu variés dans leur espèce, mais
+énormes dans leur développement, les végétaux qui composaient
+exclusivement les forêts de cette époque.
+
+Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune,
+rendue profondément humide par le mélange des eaux douces et des eaux
+marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu
+à peu de l'atmosphère, encore impropre au fonctionnement de la vie, et
+on peut dire qu'ils étaient destinés à l'emmagasiner, sous forme de
+houille, dans les entrailles mêmes du globe.
+
+En effet, c'était l'époque des tremblements de terre, de ces
+secouements du sol, dus aux révolutions intérieures et au travail
+plutonique, qui modifiaient subitement les linéaments encore incertains
+de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient
+montagnes; là, des gouffres que devaient emplir des océans ou des mers.
+Et alors, des forêts entières s'enfonçaient dans la croûte terrestre, à
+travers les couches mouvantes, jusqu'à ce qu'elles eussent trouvé un
+point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitoïdes, ou que,
+par le tassement, elles formassent un tout résistant.
+
+En effet, l'édifice géologique se présente suivant cet ordre dans les
+entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai,
+composé des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les
+gisements houillers occupent l'étage inférieur, puis les terrains
+tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et
+modernes.
+
+A cette époque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la
+condensation engendrait sur tous les points du globe, se précipitaient
+en arrachant aux roches, à peine formées, de quoi composer les
+schistes, les grès, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des
+forêts tourbeuses et déposaient les éléments de ces terrains qui
+allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des
+périodes qui se chiffrent par millions d'années --, ces terrains se
+durcirent, s'étagèrent et enfermèrent sous une épaisse carapace de
+poudingues, de schistes, de grès compacts ou friables, de gravier, de
+cailloux, toute la masse des forêts enlisées.
+
+Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, où s'accumulait la
+matière végétale, enfoncée à des profondeurs variables ? Une véritable
+opération chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que
+contenaient ces végétaux s'agglomérait, et peu à peu la houille se
+formait sous la double influence d'une pression énorme et de la haute
+température que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle
+à cette époque.
+
+Ainsi donc un règne se substituait à l'autre dans cette lente, mais
+irrésistible réaction. Le végétal se transformait en minéral. Toutes
+ces plantes, qui avaient vécu de la vie végétative sous l'active sève
+des premiers jours, se pétrifiaient. Quelques-unes des substances
+enfermées dans ce vaste herbier, incomplètement déformées, laissaient
+leur empreinte aux autres produits plus rapidement minéralisés, qui les
+pressaient comme eût fait une presse hydraulique d'une puissance
+incalculable. En même temps, des coquilles, des zoophytes tels
+qu'étoiles de mer, polypiers, spirifères, jusqu'à des poissons, jusqu'à
+des lézards, entraînés par les eaux, laissaient sur la houille, tendre
+encore, leur impression nette et comme « admirablement tirée [1*] ».
+
+La pression semble avoir joué un rôle considérable dans la formation
+des gisements carbonifères. En effet, c'est à son degré de puissance
+que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait
+usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparaît
+l'anthracite, qui, presque entièrement dépourvue de matière volatile,
+contient la plus grande quantité de carbone. Aux plus hautes couches se
+montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans
+lesquelles la quantité de carbone est infiniment moindre. Entre ces
+deux couches, suivant le degré de pression qu'elles ont subie, se
+rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres.
+On peut même affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la
+couche des marais tourbeux n'a pas été complètement modifiée.
+
+Ainsi donc, l'origine des houillères, en quelque point du globe qu'on
+les ait découvertes, est celle-ci : engloutissement dans la croûte
+terrestre des grandes forêts de l'époque géologique, puis,
+minéralisation des végétaux obtenue avec le temps, sous l'influence de
+la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique.
+
+Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de
+forêts pour une consommation qui comprendrait quelques milliers
+d'années. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chômage
+forcé s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau
+combustible ne remplace pas le charbon. A une époque plus ou moins
+reculée, il n'y aura plus de gisements carbonifères, si ce n'est ceux
+qu'une éternelle couche de glace recouvre au Groenland, aux
+environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est à peu près
+impossible. C'est le sort inévitable. Les bassins houillers de
+l'Amérique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Salé, de
+l'orégon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement
+insuffisant. Il en sera ainsi des houillères du cap Breton et du
+Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la
+Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gîtes
+carbonifères du Nord-Amérique soient dix fois plus considérables que
+tous les gisements du monde entier, cent siècles ne s'écouleront pas
+sans que le monstre à millions de gueules de l'industrie n'ait dévoré
+le dernier morceau de houille du globe.
+
+La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans
+l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible minéral en
+Abyssinie, à Natal, au Zambèze, à Mozambique, à Madagascar, mais leur
+exploitation régulière offre les plus grandes difficultés. Celles de la
+Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale,
+seront assez vite épuisées. Les Anglais auront certainement vidé
+l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son
+sol, avant le jour où le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette
+époque, déjà, les filons carbonifères de l'Europe, atteints jusque dans
+leurs dernières veines, auront été abandonnés.
+
+Que l'on juge par les chiffres suivants des quantités de houille qui
+ont été consommées depuis la découverte des premiers gisements. Les
+bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Bavière comprennent
+six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux
+de la Bohême et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la
+Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent également
+cent cinquante mille hectares, qui s'étendent sous les territoires de
+Liège, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situé
+entre la Loire et le Rhône, Rive-de-Gier, Saint-Étienne, Givors,
+Épinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La
+Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron à Aubin -- les gisements de
+Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin,
+Valenciennes, Lens, Béthune, recouvrent environ trois cent cinquante
+mille hectares.
+
+Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le
+Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, à laquelle manque
+presque absolument le combustible minéral, possède d'énormes richesses
+carbonifères, -- mais épuisables comme toutes richesses. Le plus
+important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le
+sous-sol du comté de Northumberland, produit par an jusqu'à trente
+millions de tonnes, c'est-à-dire près du tiers de la consommation
+anglaise et plus du double de la production française. Le bassin du
+pays de Galles, qui a concentré toute une population de mineurs à
+Cardiff, à Swansea, à Newport, rend annuellement dix millions de tonnes
+de cette houille si recherchée qui porte son nom. Au centre,
+s'exploitent les bassins des comtés d'York, de Lancaster, de Derby, de
+Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considérable encore.
+Enfin, dans cette portion de l'Écosse située entre Édimbourg et
+Glasgow, entre ces deux mers qui l'échancrent si profondément, se
+développe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni.
+L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent
+mille hectares, et produit annuellement jusqu'à cent millions de tonnes
+du noir combustible.
+
+Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de
+l'industrie et du commerce, que ces richesses s'épuiseront. Le
+troisième millénaire de l'ère chrétienne ne sera pas achevé, que la
+main du mineur aura vidé, en Europe, ces magasins dans lesquels,
+suivant une juste image, s'est concentrée la chaleur solaire des
+premiers jours [2*].
+
+Or, précisément à l'époque où se passe cette histoire, l'une des plus
+importantes houillères du bassin écossais avait été épuisée par une
+exploitation trop rapide. En effet, c'était dans ce territoire, qui se
+développe entre Édimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix à
+douze milles, que se creusait la houillère d'Aberfoyle, dont
+l'ingénieur James Starr avait si longtemps dirigé les travaux.
+
+Or, depuis dix ans, ces mines avaient dû être abandonnées. On n'avait
+pu découvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent été
+portés jusqu'à la profondeur de quinze cents et même de deux mille
+pieds, et lorsque James Starr s'était retiré, c'était avec la certitude
+que le plus mince filon avait été exploité jusqu'à complet épuisement.
+
+Il était donc plus qu'évident que, en de telles conditions, la
+découverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du
+sous-sol anglais aurait été un événement considérable. La communication
+annoncée par Simon Ford se rapportait-elle à un fait de cette nature ?
+C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait espérer.
+
+En un mot, était-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on
+l'appelait à faire de nouveau la conquête ? Il voulait le croire.
+
+La seconde lettre avait un instant dérouté ses idées à ce sujet, mais
+maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil
+overman était là, l'attendant au rendez-vous indiqué. La lettre anonyme
+n'avait donc plus aucune valeur.
+
+A l'instant où l'ingénieur prenait pied sur le quai, le jeune homme
+s'avança vers lui.
+
+« Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre
+entrée en matière.
+
+-- Oui, monsieur Starr.
+
+-- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garçon ! Ah ! c'est que, depuis dix
+ans, tu es devenu un homme !
+
+-- Moi, je vous ai reconnu, répondit le jeune mineur, qui tenait son
+chapeau à la main. vous n'avez pas changé, monsieur. vous êtes celui
+qui m'a embrassé le jour des adieux à la fosse Dochart ! Ça ne s'oublie
+pas, ces choses-là !
+
+-- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingénieur. Il pleut à torrents, et la
+politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume.
+
+-- Voulez-vous que nous nous mettions à l'abri, monsieur Starr ?
+demanda Harry Ford.
+
+-- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journée, et je
+suis pressé. Partons.
+
+-- A vos ordres, répondit le jeune homme.
+
+-- Dis-moi, Harry, le père se porte bien ?
+
+-- Très bien, monsieur Starr.
+
+-- Et la mère ?...
+
+-- La mère aussi.
+
+-- C'est ton père qui m'a écrit, pour me donner rendez-vous au puits de
+Yarow ?
+
+-- Non, c'est moi.
+
+-- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adressé une seconde lettre pour
+contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingénieur.
+
+-- Non, monsieur Starr, répondit le jeune mineur.
+
+-- Bien ! » répondit James Starr, sans parler davantage de la lettre
+anonyme.
+
+Puis, reprenant :
+
+« Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il
+au jeune homme.
+
+-- Monsieur Starr, mon père s'est réservé le soin de vous le dire
+lui-même.
+
+-- Mais tu le sais ?...
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai
+hâte de causer avec Simon Ford. -- A propos, où demeure-t-il ?
+
+-- Dans la mine.
+
+-- Quoi ! Dans la fosse Dochart ?
+
+-- Oui, monsieur Starr, répondit Harry Ford.
+
+-- Comment ! ta famille n'a pas quitté la vieille mine depuis la
+cessation des travaux ?
+
+-- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le père. C'est là qu'il
+est né, c'est là qu'il veut mourir !
+
+-- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillère natale
+! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez là ?...
+
+-- Oui, monsieur Starr, répondit le jeune mineur, car nous nous aimons
+cordialement, et nous n'avons que peu de besoins !
+
+-- Bien, Harry, dit l'ingénieur. En route ! »
+
+Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea à travers les rues
+de Callander.
+
+Dix minutes après, tous deux avaient quitté la ville.
+
+[1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les
+enpreintes ont été retrouvées, appartiennent aux espèces aujourd'hui
+réservées aux zones équatoriales du globe. On peut donc conclure que, à
+cette époque, la chaleur était égale sur toute la terre, soit qu'elle y
+fût apportée par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux
+interieurs se fissent sentir à sa surface à travers la croûte poreuse.
+Ainsi s'explique la formation de gisements carbonifères sous toutes les
+latitudes terestres.
+
+[2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la
+houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, à
+l'épuisement des combustibles minéraux:
+
+
+ France dans 1140 ans.
+
+ Angleterre -- 800 --
+
+ Belgique -- 750 --
+
+ Allemagne -- 300 --
+
+En Amérique, à raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gîtes
+pourraient produire du charbon pendant 6000 ans.
+
+ IV
+
+ La fosse Dochart
+
+Harry Ford était un grand garçon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien
+découplé. Sa physionomie un peu sérieuse, son attitude habituellement
+pensive, l'avaient, dès son enfance, fait remarquer entre ses camarades
+de la mine. Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux, ses
+cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le charme naturel de
+sa personne, tout concordait à en faire le type accompli du Lowlander,
+c'est-à-dire un superbe spécimen de l'Écossais de la plaine. Endurci
+presque dès son bas âge au travail de la houillère, c'était, en même
+temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guidé par son
+père, poussé par ses propres instincts, il avait travaillé, il s'était
+instruit de bonne heure, et, à un âge où l'on n'est guère qu'un
+apprenti, il était arrivé à se faire quelqu'un -- l'un des premiers de
+sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait
+tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premières années de
+son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, néanmoins
+le jeune mineur ne tarda pas à acquérir les connaissances suffisantes
+pour s'élever dans la hiérarchie de la houillère, et il aurait
+certainement succédé à son père en qualité d'overman de la fosse
+Dochart, si la mine n'eût pas été abandonnée.
+
+James Starr était un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait
+pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'eût modéré son pas.
+
+La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se
+pulvérisaient avant d'atteindre le sol. C'étaient plutôt des rafales
+humides, qui couraient dans l'air, soulevées par une fraîche brise.
+
+Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le léger bagage de
+l'ingénieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille
+environ. Après avoir longé sa plage sinueuse, ils prirent une route qui
+s'enfonçait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De
+vastes pâturages se développaient d'un côté et de l'autre, autour de
+fermes isolées. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe
+toujours verte de ces prairies de la basse Écosse. C'étaient des vaches
+sans cornes, ou de petits moutons à laine soyeuse, qui ressemblaient
+aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir,
+abrité qu'il était sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le «
+colley », chien particulier à cette contrée du Royaume-Uni et renommé
+pour sa vigilance, rôdait autour du pâturage.
+
+Le puits Yarow était situé à quatre milles environ de Callander. James
+Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'être impressionné. Il
+n'avait pas revu le pays depuis le jour où la dernière tonne des
+houillères d'Aberfoyle avait été versée dans les wagons du railway de
+Glasgow. La vie agricole remplaçait, maintenant, la vie industrielle,
+toujours plus bruyante, plus active. Le contraste était d'autant plus
+frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une
+sorte de chômage. Mais autrefois, en toute saison, la population des
+mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands
+charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant
+enterrés sur leurs traverses pourries, grinçaient sous le poids des
+wagons. A présent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu à
+peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait
+traverser un désert.
+
+L'ingénieur regardait donc autour de lui d'un oeil attristé. Il
+s'arrêtait par instants pour reprendre haleine. Il écoutait. L'air ne
+s'emplissait plus à présent des sifflements lointains et du fracas
+haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noirâtres,
+que l'industriel aime à retrouver, mêlées aux grands nuages. Nulle
+haute cheminée cylindrique ou prismatique vomissant des fumées, après
+s'être alimentée au gisement même, nul tuyau d'échappement s'époumonant
+à souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussière
+de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr
+n'étaient plus habitués.
+
+Lorsque l'ingénieur s'arrêtait, Harry Ford s'arrêtait aussi. Le jeune
+mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans
+l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression,
+-- lui, un enfant de la houillère, dont toute la vie s'était écoulée
+dans les profondeurs de ce sol.
+
+« Oui, Harry, tout cela est changé, dit James Starr. Mais, à force d'y
+prendre, il fallait bien que les trésors de houille s'épuisassent un
+jour ! Tu regrettes ce temps !
+
+-- Je le regrette, monsieur Starr, répondit Harry. Le travail était
+dur, mais il intéressait, comme toute lutte.
+
+-- Sans doute, mon garçon ! La lutte de tous les instants, le danger
+des éboulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou
+qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer à ces périls ! Tu dis
+bien ! C'était la lutte, et, par conséquent, la vie émouvante !
+
+-- Les mineurs d'Alloa ont été plus favorisés que les mineurs
+d'Aberfoyle, monsieur Starr !
+
+-- Oui, Harry, répondit l'ingénieur.
+
+-- En vérité, s'écria le jeune homme, il est à regretter que tout le
+globe terrestre n'ait pas été uniquement composé de charbon ! Il y en
+aurait eu pour quelques millions d'années !
+
+-- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature
+s'est montrée prévoyante en formant notre sphéroïde plus principalement
+de grès, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer !
+
+-- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par
+brûler leur globe ?...
+
+-- Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit l'ingénieur. La terre aurait
+passé jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des
+locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et, certainement, c'est
+ainsi que notre monde eût fini un beau jour !
+
+-- Cela n'est plus à craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les
+houillères s'épuiseront, sans doute, plus rapidement que ne
+l'établissent les statistiques !
+
+-- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-être tort
+d'échanger son combustible contre l'or des autres nations !
+
+-- En effet, répondit Harry.
+
+-- Je sais bien, ajouta l'ingénieur, que ni l'hydraulique, ni
+l'électricité n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera
+plus complètement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille
+est d'un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins
+de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à
+volonté ! Si les forêts extérieures repoussent incessamment sous
+l'influence de la chaleur et de l'eau, les forêts intérieures, elles,
+ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les
+conditions voulues pour les refaire ! »
+
+James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche
+d'un pas rapide. Une heure après avoir quitté Callander, ils arrivaient
+à la fosse Dochart.
+
+Un indifférent lui-même eût été touché du triste aspect que présentait
+l'établissement abandonné. C'était comme le squelette de ce qui avait
+été si vivant autrefois.
+
+Dans un vaste cadre, bordé de quelques maigres arbres, le sol
+disparaissait encore sous la noire poussière du combustible minéral,
+mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun
+fragment de houille. Tout avait été enlevé et consommé depuis longtemps.
+
+Sur une colline peu élevée, se découpait la silhouette d'une énorme
+charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de
+cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et
+plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient
+autrefois les câbles qui ramenaient les cages à la surface du sol.
+
+A l'étage inférieur, on reconnaissait la chambre délabrée des machines,
+autrefois si luisantes dans les parties du mécanisme faites d'acier ou
+de cuivre. Quelques pans de murs gisaient à terre au milieu de solives
+brisées et verdies par l'humidité. Des restes de balanciers auxquels
+s'articulait la tige des pompes d'éjuisement, des coussinets cassés ou
+encrassés, des pignons édentés, des engins de basculage renversés,
+quelques échelons fixés aux chevalets et figurant de grandes arêtes
+d'ichthyosaures, des rails portés sur quelque traverse rompue que
+soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui
+n'auraient pas résisté au poids d'un wagonnet vide, -- tel était
+l'aspect désolé de la fosse Dochart.
+
+La margelle des puits, aux pierres éraillées, disparaissait sous les
+mousses épaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, là les
+restes d'un parc où s'emmagasinait le charbon, qui devait être trié
+suivant sa qualité ou sa grosseur. Enfin, débris de tonnes auxquelles
+pendait un bout de chaîne, fragments de chevalets gigantesques, tôles
+d'une chaudière éventrée, pistons tordus, longs balanciers qui se
+penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au
+vent, ponceaux frémissant au pied, murailles lézardées, toits à demi
+effondrés qui dominaient des cheminées aux briques disjointes,
+ressemblant à ces canons modernes dont la culasse est frettée d'anneaux
+cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de
+misère, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux château de
+pierre, ni les restes d'une forteresse démantelée.
+
+« C'est une désolation ! » dit James Starr, en regardant le jeune homme
+qui ne répondit pas.
+
+Tous deux pénétrèrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du
+puits Yarow, dont les échelles donnaient encore accès jusqu'aux
+galeries inférieures de la fosse.
+
+L'ingénieur se pencha sur l'orifice.
+
+De là s'épanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspiré par les
+ventilateurs. C'était maintenant un abîme silencieux. Il semblait qu'on
+fût à la bouche de quelque volcan éteint.
+
+James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier.
+
+A l'époque de l'exploitation, d'ingénieux engins desservaient certains
+puits des houillères d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, étaient
+parfaitement outillées : cages munies de parachutes automatiques,
+mordant sur des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées «
+engine-men », qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient
+aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue.
+
+Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés, depuis la
+cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue
+succession d'échelles, séparées par des paliers étroits de cinquante en
+cinquante pieds. Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout,
+permettaient de descendre jusqu'à la semelle de la galerie inférieure,
+à une profondeur de quinze cents pieds. C'était la seule voie de
+communication qui existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol.
+Quant à l'aération, elle s'opérait par le puits Yarow, que les galeries
+faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait à un
+niveau supérieur, -- l'air chaud se dégageant naturellement par cette
+espèce de siphon renversé.
+
+« Je te suis, mon garçon, dit l'ingénieur, en faisant signe au jeune
+homme de le précéder.
+
+-- A vos ordres, monsieur Starr.
+
+-- Tu as ta lampe ?
+
+-- Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de sûreté dont nous
+nous servions autrefois !
+
+-- En effet, répondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus à
+craindre maintenant ! »
+
+Harry n'était muni que d'une simple lampe à huile, dont il alluma la
+mèche. Dans la houillère, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogène
+protocarboné ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à
+redouter, et nulle nécessité d'interposer entre la flamme et l'air
+ambiant cette toile métallique qui empêche le gaz de prendre feu à
+l'extérieur. La lampe de Davy, si perfectionnée alors, ne trouvait plus
+ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en
+avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait
+autrefois la richesse de la fosse Dochart.
+
+Harry descendit les premiers échelons de l'échelle supérieure. James
+Starr le suivit. Tous deux se trouvèrent bientôt dans une obscurité
+profonde que rompait seul l'éclat de la lampe. Le jeune homme l'élevait
+au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son compagnon.
+
+Une dizaine d'échelles furent descendues par l'ingénieur et son guide
+de ce pas mesuré habituel au mineur. Elles étaient encore en bon état.
+
+James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui
+laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois,
+à demi pourri, revêtait encore.
+
+Arrivés au quinzième palier, c'est-à-dire à mi-chemin, ils firent halte
+pour quelques instants.
+
+« Décidément, je n'ai pas tes jambes, mon garçon, dit l'ingénieur en
+respirant longuement, mais enfin, cela va encore !
+
+-- Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry, et c'est quelque
+chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vécu dans la mine.
+
+-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais
+descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! »
+
+Mais, au moment où tous deux allaient quitter le palier, une voix,
+encore éloignée, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle
+arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle
+devenait de plus en plus distincte.
+
+« Eh ! qui vient là ? demanda l'ingénieur en arrêtant Harry.
+
+-- Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur.
+
+-- Ce n'est pas le vieux père ?...
+
+-- Lui ! monsieur Starr, non.
+
+-- Quelque voisin, alors ?...
+
+-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, répondit Harry.
+Nous sommes seuls, bien seuls.
+
+-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est à ceux qui
+descendent de céder le pas à ceux qui montent. »
+
+Tous deux attendirent.
+
+La voix résonnait en ce moment avec un magnifique éclat, comme si elle
+eût été portée par un vaste pavillon acoustique, et bientôt quelques
+paroles d'une chanson écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles
+du jeune mineur.
+
+« La chanson des lacs ! s'écria Harry. Ah ! je serais bien surpris si
+elle s'échappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan.
+
+-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe façon ?
+demanda James Starr.
+
+-- Un ancien camarade de la houillère », répondit Harry.
+
+Puis, se pendant au-dessus du palier :
+
+« Eh ! Jack ! cria-t-il.
+
+-- C'est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi, j'arrive. »
+
+Et la chanson reprit de plus belle.
+
+Quelques instants après, un grand garçon de vingt-cinq ans, la figure
+gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond
+ardent, apparaissait au fond du cône lumineux que projetait sa
+lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzième échelle.
+
+Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui
+tendre Harry.
+
+« Enchanté de te rencontrer ! s'écria-t-il. Mais, saint Mungo me
+protège ! si j'avais su que tu revenais à terre aujourd'hui, je me
+serais bien épargné cette descente au puits Yarow !
+
+-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers
+l'ingénieur, qui était resté dans l'ombre.
+
+-- Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingénieur, je
+ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitté la fosse, mes yeux
+ne sont plus habitués, comme autrefois, à voir dans l'obscurité.
+
+-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours.
+voilà bien dix ans de cela, mon garçon ! C'était toi, sans doute ?
+
+-- Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de métier, je n'ai pas
+changé d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux,
+j'imagine, que pleurer et geindre !
+
+-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitté la
+mine ?
+
+-- Je travaille à la ferme de Melrose, près d'Irvine, dans le comté de
+Renfrew, à quarante milles d'ici. Ah ! ça ne vaut pas nos houillères
+d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux à ma main que la bêche ou l'aiguillon
+! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des
+échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis
+que là-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon,
+monsieur Starr ?
+
+-- Oui, Jack, répondit l'ingénieur.
+
+-- Que je ne vous retarde pas...
+
+-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amené au cottage
+aujourd'hui ?
+
+-- Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan, et t'inviter à la
+fête du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le « piper [1*] » de l'endroit
+! On chantera, on dansera !
+
+-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible.
+
+-- Impossible ?
+
+-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le
+reconduire à Callander.
+
+-- Eh ! Harry, la fête du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours.
+D'ici là, la visite de M. Starr sera terminée, je suppose, et rien ne
+te retiendra plus au cottage !
+
+-- En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut profiter de
+l'invitation que te fait ton camarade Jack !
+
+-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous
+retrouverons à la fête d'Irvine.
+
+-- Dans huit jours, c'est bien convenu, répondit Jack Ryan. Adieu,
+Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis très content de vous
+avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne
+vous a oublié, monsieur l'ingénieur.
+
+-- Et je n'ai oublié personne, dit James Starr.
+
+-- Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan.
+
+-- Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière fois la main de
+son camarade.
+
+Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt dans les hauteurs
+du puits, vaguement éclairées par sa lampe.
+
+Un quart d'heure après, James Starr et Harry descendaient la dernière
+échelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier étage de la fosse.
+
+Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient
+diverses galeries qui avaient servi à l'exploitation du dernier filon
+carbonifère de la mine. Elles s'enfonçaient dans le massif de schistes
+et de grès, les unes étançonnées par des trapèzes de grosses poutres à
+peine équarries, les autres doublées d'un épais revêtement de pierre.
+Partout des remblais remplaçaient les veines dévorées par
+l'exploitation. Les piliers artificiels étaient faits de pierres
+arrachées aux carrières voisines, et maintenant ils supportaient le
+sol, c'est-à-dire le double étage des terrains tertiaires et
+quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement même.
+L'obscurité emplissait alors ces galeries, jadis éclairées soit par la
+lampe du mineur soit par la lumière électrique, dont, pendant les
+dernières années, l'emploi avait été introduit dans les fosses. Mais
+les sombres tunnels ne résonnaient plus du grincement des wagonnets
+roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se
+refermaient brusquement, ni des éclats de voix des rouleurs, ni du
+hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de
+l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif.
+
+« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le
+jeune homme.
+
+-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur, car j'ai hâte d'arriver au
+cottage du vieux Simon.
+
+-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant,
+je suis sûr que vous reconnaîtriez parfaitement votre route dans cet
+obscur dédale des galeries.
+
+-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tête tout le plan de la vieille
+fosse. »
+
+Harry, suivi de l'ingénieur et levant sa lampe pour le mieux éclairer,
+s'enfonça dans une haute galerie, semblable à une contre-nef de
+cathédrale. Leur pied, à tous deux, heurtait encore les traverses de
+bois qui supportaient les rails à l'époque de l'exploitation.
+
+Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une énorme pierre vint
+tomber aux pieds de James Starr.
+
+« Prenez garde, monsieur Starr ! s'écria Harry, en saisissant le bras
+de l'ingénieur.
+
+-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont plus assez
+solides, sans doute, et...
+
+-- Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble que la pierre a
+été jetée... et jetée par une main d'homme !...
+
+-- Jetée ! s'écria James Starr. Que veux-tu dire, mon garçon ?
+
+-- Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement Harry, dont le
+regard, devenu sérieux, aurait voulu percer ces épaisses murailles.
+Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune
+crainte de faire un faux pas.
+
+-- Me voilà, Harry ! »
+
+Et tous deux s'avancèrent, pendant qu'Harry regardait en arrière, en
+projetant l'éclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie.
+
+« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l'ingénieur.
+
+-- Dans dix minutes au plus.
+
+-- Bien.
+
+-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la
+première fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre
+vînt tomber juste au moment où nous passions !...
+
+-- Harry, il n'y a eu là qu'un hasard !
+
+-- Un hasard... répondit le jeune homme en secouant la tête. Oui... un
+hasard... »
+
+Harry s'était arrêté. Il écoutait.
+
+« Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingénieur.
+
+-- J'ai cru entendre marcher derrière nous », répondit le jeune mineur,
+qui prêta plus attentivement l'oreille.
+
+Puis :
+
+« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras,
+monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bâton...
+
+-- Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il n'en est pas de
+meilleur qu'un brave garçon tel que toi ! »
+
+Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à travers la sombre
+nef.
+
+Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se retournait, essayant de
+surprendre, soit un bruit éloigné, soit quelque lueur lointaine.
+
+Mais, derrière et devant lui, tout n'était que silence et ténèbres.
+
+[1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en Écosse.
+
+ V
+
+ La Famille Ford
+
+Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie
+principale.
+
+Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés au fond d'une
+clairière, -- si toutefois ce mot peut servir à désigner une vaste et
+obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'était pas absolument
+dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un
+puits abandonné, qui avait été foncé dans les étages supérieurs.
+C'était par ce conduit que s'établissait le courant d'aération de la
+fosse Dochart. Grâce à sa moindre densité, l'air chaud de l'intérieur
+était entraîné vers le puits Yarow.
+
+Donc, un peu d'air et de clarté pénétrait à la fois à travers l'épaisse
+voûte de schiste jusqu'à la clairière.
+
+C'était là que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une
+souterraine demeure, évidée dans le massif schisteux, à l'endroit même
+où fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinées à opérer
+la traction mécanique de la fosse Dochart.
+
+Telle était l'habitation -- à laquelle il donnait volontiers le nom de
+« cottage » --, où résidait le vieil overman. Grâce à une certaine
+aisance, due à une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu
+vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle
+ville du royaume; mais les siens et lui avaient préféré ne pas quitter
+la houillère, où ils étaient heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts.
+Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds
+au-dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas à
+craindre que les agents du fisc, les « stentmaters » chargés d'établir
+la capitation, vinssent jamais y relancer ses hôtes !
+
+A cette époque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart,
+portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste,
+bien taillé, il eût été regardé comme l'un des plus remarquables «
+sawneys [1*] » du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux
+régiments de Highlanders.
+
+Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa
+généalogie remontait aux premiers temps où furent exploités les
+gisements carbonifères en Écosse.
+
+Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et les Romains ont fait
+usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon
+bien avant l'ère chrétienne, sans discuter si réellement le combustible
+minéral doit son nom au maréchal ferrant Houillos, qui vivait en
+Belgique dans le XIIe siècle, on peut affirmer que les bassins de la
+Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en
+cours régulier. Au XIe siècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait
+entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au
+XIIIe siècle, une licence d'exploitation du « charbon marin » était
+concédée par Henri III. Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait
+mention des gisements de l'Écosse et du pays de Galles.
+
+Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford pénétrèrent dans
+les entrailles du sol calédonien, pour n'en plus sortir, de père en
+fils. Ce n'étaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des
+forçats à l'extraction du précieux combustible. On croit même que les
+charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette époque, étaient
+alors de véritables esclaves. En effet, au XVIIIe siècle, cette opinion
+était si bien établie en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant,
+on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent
+pour reconquérir une liberté -- qu'ils ne croyaient pas avoir.
+
+Quoi qu'il en soit, Simon Ford était fier d'appartenir à cette grande
+famille des houilleurs écossais. Il avait travaillé de ses mains, là
+même où ses ancêtres avaient manié le pic, la pince, la rivelaine et la
+pioche. A trente ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus
+importante des houillères d'Aberfoyle. Il aimait passionnément son
+métier. Pendant de longues années, il exerça ses fonctions avec zèle.
+Son seul chagrin était de voir la couche s'appauvrir et de prévoir
+l'heure très prochaine où le gisement serait épuisé.
+
+C'est alors qu'il s'était adonné à la recherche de nouveaux filons dans
+toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre
+elles. Il avait eu le bonheur d'en découvrir quelques-uns pendant la
+dernière période d'exploitation. Son instinct de mineur le servait
+merveilleusement, et l'ingénieur James Starr l'appréciait fort. On eût
+dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillère,
+comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol.
+
+Mais le moment arriva, on l'a dit, où la matière combustible manqua
+tout à fait à la houillère. Les sondages ne donnèrent plus aucun
+résultat. Il fut évident que le gîte carbonifère était entièrement
+épuisé. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent.
+
+Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus grand nombre. Tous
+ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en étonneront
+pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par
+excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement
+liée à celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cessé de
+l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnés, il voulut y
+demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du
+ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant à lui, depuis
+dix ans, il n'était pas remonté dix fois à la surface du sol.
+
+« Aller là-haut ! A quoi bon ? » répétait-il, et il ne quittait pas son
+noir domaine.
+
+Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis à une température
+toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de
+l'été, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que
+pouvait-il désirer de plus ?
+
+Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait l'animation, le
+mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement
+exploitée. Cependant, il était soutenu par une idée fixe.
+
+« Non ! non ! la houillère n'est pas épuisée ! » répétait-il.
+
+Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute
+devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait
+d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonné l'espoir de
+découvrir quelque nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur
+passée. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic
+du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient
+vigoureusement attaqués à la roche. Il allait donc à travers les
+obscures galeries, tantôt seul, tantôt avec son fils, observant,
+cherchant, pour rentrer chaque jour fatigué, mais non désespéré, au
+cottage.
+
+La digne compagne de Simon Ford, c'était Madge, grande et forte, la «
+goodwife », la « bonne femme », suivant l'expression écossaise. Pas
+plus que son mari, Madge n'eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle
+partageait à cet égard toutes ses espérances et ses regrets. Elle
+l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une
+sorte de gravité, qui réchauffait le coeur du vieil overman.
+
+« Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as
+raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! »
+
+Madge savait aussi se passer du monde extérieur et concentrer le
+bonheur d'une existence à trois dans le sombre cottage.
+
+Ce fut là qu'arriva James Starr.
+
+L'ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du
+plus loin que la lampe d'Harry lui annonça l'arrivée de son ancien «
+viewer », s'avança vers lui.
+
+« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui
+résonnait sous la voûte du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du
+vieil overman ! Pour être enfouie à quinze cents pieds sous terre, la
+maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalière !
+
+-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la
+main que lui tendait son hôte.
+
+-- Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, à
+l'abri de toute intempérie de l'air ? vos ladies qui vont respirer à
+Newhaven ou à Porto-Bello [2*] , pendant l'été, feraient mieux de
+passer quelques mois dans la houillère d'Aberfoyle ! Elles ne
+risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues
+humides de la vieille capitale.
+
+-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, répondit James Starr,
+heureux de retrouver l'overman tel qu'il était autrefois ! vraiment, je
+me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour
+quelque cottage voisin du vôtre !
+
+-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens
+mineurs qui serait particulièrement enchanté de n'avoir entre vous et
+lui qu'un mur mitoyen.
+
+-- Et Madge ?... demanda l'ingénieur.
+
+-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible !
+répondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir à sa table.
+Je pense qu'elle se sera surpassée pour vous recevoir.
+
+-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingénieur, que
+l'annonce d'un bon déjeuner ne pouvait laisser indifférent, après cette
+longue marche.
+
+-- Vous avez faim, monsieur Starr ?
+
+-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appétit. Je suis venu par
+un temps affreux !...
+
+-- Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d'un air de pitié très
+marqué.
+
+-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées aujourd'hui comme
+celles d'une mer !
+
+-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas à
+vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi !
+vous voilà arrivé au cottage. C'est le principal, et, je vous le
+répète, soyez le bienvenu ! »
+
+Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr,
+qui se trouva au milieu d'une vaste salle, éclairée par plusieurs
+lampes, dont l'une était suspendue aux solives coloriées du plafond.
+
+La table, recouverte d'une nappe égayée de fraîches couleurs,
+n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrées
+de vieux cuir, étaient réservées.
+
+« Bonjour, Madge, dit l'ingénieur.
+
+-- Bonjour, monsieur James, répondit la brave Écossaise, qui se leva
+pour recevoir son hôte.
+
+-- Je vous revois avec plaisir, Madge.
+
+-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agréable de
+retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montré bon.
+
+-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la
+faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il
+verra que notre garçon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A
+propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,
+Jack Ryan est venu te voir.
+
+-- Je le sais, père ! Nous l'avons rencontré dans le puits Yarow.
+
+-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se
+plaire là-haut ! Ça n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines.
+-- A table, monsieur James, et déjeunons copieusement, car il est
+possible que nous ne puissions souper que fort tard. »
+
+Au moment où l'ingénieur et ses hôtes allaient prendre place :
+
+« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon
+appétit ?
+
+-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, répondit
+Simon Ford.
+
+-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune préoccupation. -- Or, j'ai
+deux questions à vous adresser.
+
+-- Allez, monsieur James.
+
+-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit être de nature à
+m'intéresser ?
+
+-- Elle est très intéressante, en effet.
+
+-- Pour vous ?...
+
+-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je désire ne vous la
+faire qu'après le repas et sur les lieux mêmes. Sans cela, vous ne
+voudriez pas me croire.
+
+-- Simon, reprit l'ingénieur, regardez-moi bien... là... dans les yeux.
+Une communication intéressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en
+demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eût lu la réponse qu'il
+espérait dans le regard du vieil overman.
+
+-- Et la deuxième question ? demanda celui-ci.
+
+-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'écrire ceci ? »
+répondit l'ingénieur, en présentant la lettre anonyme qu'il avait reçue.
+
+Simon Ford prit la lettre, et il la lut très attentivement.
+
+Puis, la montrant à son fils :
+
+« Connais-tu cette écriture ? dit-il.
+
+-- Non, père, répondit Harry.
+
+-- Et cette lettre était timbrée du bureau de poste d'Aberfoyle ?
+demanda Simon Ford à l'ingénieur.
+
+-- Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.
+
+-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front
+s'assombrit un instant.
+
+-- Je pense, père, répondit Harry, que quelqu'un a eu un intérêt
+quelconque à empêcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous
+lui donniez.
+
+-- Mais qui ? s'écria le vieux mineur. Qui donc a pu pénétrer assez
+avant dans le secret de ma pensée ?... »
+
+Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont la voix de Madge le
+tira bientôt.
+
+« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour
+le moment, ne songeons plus à cette lettre ! »
+
+Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place à la table
+-- James Starr vis-à-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le père
+et le fils l'un vis-à-vis de l'autre.
+
+Ce fut un bon repas écossais. Et, d'abord, on mangea d'un « hotchpotch
+», soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au
+dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans
+l'art de préparer le hotchpotch.
+
+Il en était de même, d'ailleurs, du « cockyleeky », sorte de ragoût de
+coq, accommodé aux poireaux, qui ne méritait que des éloges.
+
+Le tout fut arrosé d'une excellente ale, puisée aux meilleurs brassins
+des fabriques d'Édimbourg.
+
+Mais le plat principal consista en un « haggis », pouding national,
+fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira
+au poète Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort réservé aux
+belles choses de ce monde : il passa comme un rêve.
+
+Madge reçut les sincères compliments de son hôte.
+
+Le déjeuner se termina par un dessert composé de fromage et de « cakes
+», gâteaux d'avoine, finement préparés, accompagnés de quelques petits
+verres « d'usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui avait
+vingt-cinq ans, -- juste l'âge d'Harry.
+
+Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas
+seulement bien mangé, ils avaient aussi bien causé,-- principalement du
+passé de la vieille houillère d'Aberfoyle.
+
+Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il avait quitté la
+table et même la maison. Il était évident qu'il éprouvait quelque
+inquiétude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les
+alentours du cottage. La lettre anonyme n'était pas faite, non plus,
+pour le rassurer.
+
+Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingénieur dit à Simon Ford et
+Madge :
+
+« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !
+
+-- Oui, monsieur James, un être bon et dévoué, répondit vivement le
+vieil overman.
+
+-- Il se plaît avec vous, au cottage ?
+
+-- Il ne voudrait pas nous quitter.
+
+-- Vous songerez à le marier, cependant ?
+
+-- Marier Harry ! s'écria Simon Ford. Et à qui ? A une fille de
+là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui préférerait son clan à
+notre houillère ! Harry n'en voudrait pas !
+
+-- Simon, répondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre
+Harry ne prenne femme...
+
+-- Je n'exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais cela ne presse
+pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... »
+
+Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.
+
+Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitèrent et vinrent s'asseoir
+un instant à la porte du cottage.
+
+« Eh bien, Simon, dit l'ingénieur, je vous écoute !
+
+-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos
+oreilles, mais de vos jambes. -- Vous êtes-vous bien reposé ?
+
+-- Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à vous accompagner
+partout où il vous plaira.
+
+-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos
+lampes de sûreté.
+
+-- Vous prenez des lampes de sûreté ! s'écria James Starr, assez
+surpris, puisque les explosions de grisou n'étaient plus à craindre
+dans une fosse absolument vide de charbon.
+
+-- Oui, monsieur James, par prudence !
+
+-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revêtir un
+habit de mineur ?
+
+-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! » répondit le vieil
+overman, dont les yeux brillaient singulièrement sous leurs profondes
+orbites.
+
+Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit presque aussitôt,
+rapportant trois lampes de sûreté.
+
+Harry remit une de ces lampes à l'ingénieur, l'autre à son père, et il
+garda la troisième suspendue à sa main gauche, pendant que sa main
+droite s'armait d'un long bâton.
+
+« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, déposé à la porte
+du cottage.
+
+-- En route ! répondit l'ingénieur. -- Au revoir Madge !
+
+-- Dieu vous assiste ! répondit l'Écossaise.
+
+-- Un bon souper, femme, tu entends, s'écria Simon Ford. Nous aurons
+faim à notre retour, et nous lui ferons honneur ! »
+
+[1] Le sawney, c'est l'Écossais, comme John Bull est l'Anglais, et
+Paddy l'Irlandais.
+
+[2] Stations balnéaires des environs d'Édimbourg.
+
+ VI
+
+ Quelques phénomènes inexplicables
+
+On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et
+basses terres de l'Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird,
+réunis pour la veillée, aiment à redire les contes empruntés au
+répertoire de la mythologie hyperboréenne. L'instruction, quoique
+largement et libéralement répandue dans le pays, n'a pas pu réduire
+encore à l'état de fictions ces légendes, qui semblent inhérentes au
+sol même de la vieille Calédonie. C'est encore le pays des esprits et
+des revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent toujours le
+génie malfaisant qui ne s'éloigne que moyennant finances, le « Seer »
+des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prédit les morts
+prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la forme d'une
+jeune fille aux bras velus et prévient les familles des malheurs dont
+elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les événements
+funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du mobilier
+domestique, l'« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les gorges
+sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.
+
+Il va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir
+son contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique.
+Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d'êtres chimériques,
+bons ou mauvais, à plus forte raison les sombres houillères
+devaient-elles être hantées jusque dans leurs dernières profondeurs.
+Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la
+trace du filon encore inexploité, qui allume le grisou et préside aux
+explosions terribles, sinon quelque génie de la mine ? C'était, du
+moins, l'opinion communément répandue parmi ces superstitieux Écossais.
+En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,
+quand il ne s'agissait que de phénomènes purement physiques, et on eût
+perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité se fût-elle
+développée plus librement qu'au fond de ces abîmes ?
+
+Or, les houillères d'Aberfoyle, précisément parce qu'elles étaient
+exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus
+naturellement à tous les incidents du surnaturel.
+
+Donc les légendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains
+phénomènes, inexpliqués jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel
+aliment à la crédulité publique.
+
+Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack
+Ryan, le camarade d'Harry. C'était le plus grand partisan du surnaturel
+qui fût. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en
+chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les veillées d'hiver.
+
+Mais Jack Ryan n'était pas le seul à faire montre de sa crédulité. Ses
+camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle
+étaient hantées, que certains êtres insaisissables y apparaissaient
+fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les
+entendre, ce qui même aurait été extraordinaire, c'eût été qu'il n'en
+fût pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux disposé qu'une
+sombre et profonde houillère pour les ébats des génies, des lutins, des
+follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le décor était tout
+dressé, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus
+jouer leur rôle ?
+
+Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillères
+d'Aberfoyle. On a dit que les différentes fosses communiquaient entre
+elles par les longues galeries souterraines, ménagées entre les filons.
+Il existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme massif, sillonné
+de tunnels, troué de caves, foré de puits, une sorte d'hypogée, de
+labyrinthe subterrané, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilière.
+
+Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit
+lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils
+en revenaient. De là, une facilité constante d'échanger des propos et
+de faire circuler d'une fosse à l'autre les histoires qui tiraient leur
+origine de la houillère. Les récits se transmettaient ainsi avec une
+rapidité merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant
+comme il convient.
+
+Cependant, deux hommes plus instruits et de tempérament plus positif
+que les autres, avaient toujours résisté à cet entraînement. Ils
+n'admettaient à aucun degré l'intervention des lutins, des génies ou
+des fées.
+
+C'étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent bien en
+continuant d'habiter la sombre crypte, après l'abandon de la fosse
+Dochart. Peut-être la bonne Madge avait-elle quelque penchant au
+surnaturel, comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires
+d'apparitions, elle était réduite à se les raconter à elle-même, -- ce
+qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre
+les vieilles traditions.
+
+Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules que leurs camarades,
+ils n'auraient abandonné la houillère ni aux génies, ni aux fées.
+L'espoir de découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la
+fantastique cohorte des lutins. Ils n'étaient crédules, ils n'étaient
+croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement
+carbonifère d'Aberfoyle fût totalement épuisé. On peut dire, avec
+quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la
+foi du charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut ébranler.
+
+C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstinés,
+immuables dans leurs convictions, le père et le fils prenaient leur
+pic, leur bâton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux,
+cherchant, tâtant la roche d'un coup sec, écoutant si elle rendait un
+son favorable.
+
+Tant que les sondages n'auraient pas été poussés jusqu'au granit du
+terrain primaire, Simon et Harry Ford étaient d'accord que la
+recherche, inutile aujourd'hui, pouvait être utile demain, et qu'elle
+devait être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer de
+rendre à la houillère d'Aberfoyle son ancienne prospérité. Si le père
+devait succomber avant l'heure de la réussite, le fils reprendrait la
+tâche à lui seul.
+
+En même temps, ces deux gardiens passionnés de la houillère la
+visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la
+solidité des remblais et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement
+était à craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie
+de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux
+supérieures, ils les dérivaient, ils les canalisaient pour les envoyer
+à quelque puisard. Enfin, ils s'étaient volontairement constitués les
+protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel étaient
+sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumées !
+
+Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva à Harry,
+plus particulièrement, d'être frappé de certains phénomènes, dont il
+cherchait en vain l'explication.
+
+Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque étroite contre
+galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues à ceux qu'auraient
+pu produire de violents coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.
+
+Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer,
+avait pressé le pas pour surprendre la cause de ce mystérieux travail.
+
+Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur, promenée sur la
+paroi, n'avait laissé voir aucune trace récente de coups de pince ou de
+pic. Harry se demandait donc s'il n'était pas le jouet d'une illusion
+d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.
+
+D'autres fois, en projetant subitement une vive lumière vers une
+anfractuosité suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'était
+élancé... Rien, alors même qu'aucune issue n'eût permis à un être
+humain de se dérober à sa poursuite !
+
+A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la
+fosse, entendit distinctement des détonations lointaines, comme si
+quelque mineur eût fait éclater une cartouche de dynamite.
+
+La dernière fois, après de minutieuses recherches, il avait reconnu
+qu'un pilier venait d'être éventré par un coup de mine.
+
+A la clarté de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquée
+par la mine. Elle n'était point faite d'un simple remblayage de
+pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur
+dans l'étage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour
+objet de provoquer la découverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu
+que produire un éboulement de cette portion de la houillère ? C'est ce
+que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à son père, ni
+le vieil overman, ni lui ne purent résoudre la question d'une façon
+satisfaisante.
+
+« C'est singulier, répétait souvent Harry. La présence dans la mine
+d'un être inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut être
+mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il
+n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutôt, ne
+tenterait-il pas d'anéantir ce qui reste des houillères d'Aberfoyle ?
+Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coûter la vie
+! »
+
+Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle Harry Ford guidait
+l'ingénieur à travers le dédale de la fosse Dochart, il s'était vu sur
+le point d'atteindre le but de ses recherches.
+
+Il parcourait l'extrémité du sud-ouest de la houillère, un puissant
+fanal à la main.
+
+Tout à coup, il lui sembla qu'une lumière venait de s'éteindre, à
+quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une étroite cheminée,
+qui coupait obliquement le massif. Il se précipita vers la lueur
+suspecte...
+
+Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses
+physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement,
+un être inconnu rôdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fît, cherchant
+avec le plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités de la
+galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à une certitude
+quelconque.
+
+Harry s'en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce mystère. De loin
+en loin, il vit encore apparaître des lueurs qui voltigeaient d'un
+point à l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition
+n'avait que la durée d'un éclair et il fallut renoncer à en découvrir
+la cause.
+
+Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillère eussent aperçu
+ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqué de
+crier au surnaturel !.
+
+Mais Harry n'y songeait même pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque
+tous deux causaient de ces phénomènes, dus évidemment à une cause
+purement physique :
+
+« Mon garçon, répondait le vieil overman, attendons ! Tout cela
+s'expliquera quelque jour ! »
+
+Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son
+père n'avaient été en butte à un acte de violence.
+
+Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de James Starr, avait été
+lancée par la main d'un malfaiteur, c'était le premier acte criminel de
+ce genre.
+
+James Starr, interrogé, fut d'avis que cette pierre s'était détachée de
+la voûte de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si
+simple. La pierre, suivant lui, n'était pas tombée, elle avait été
+lancée. A moins de rebondir, elle n'eût jamais décrit une trajectoire,
+si elle n'eût été mue par une impulsion étrangère.
+
+Harry voyait donc là une tentative directe contre lui et son père, ou
+même contre l'ingénieur. Après ce qu'on sait, peut-être conviendra-t-on
+qu'il était fondé à le croire.
+
+ VII
+
+ Une expérience de Simon Ford
+
+Midi sonnait à la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James
+Starr et ses deux compagnons quittèrent le cottage.
+
+La lumière, pénétrant à travers le puits d'aération, éclairait
+vaguement la clairière. La lampe d'Harry eût été inutile alors, mais
+elle ne devait pas tarder à servir, car c'était vers l'extrémité même
+de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingénieur.
+
+Après avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale,
+les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration
+-- arrivèrent à l'orifice d'un étroit tunnel. C'était comme une
+contre-nef dont la voûte reposait sur un boisage, tapissé d'une mousse
+blanchâtre. Elle suivait à peu près la ligne que traçait, à quinze
+cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.
+
+Pour le cas où James Starr eût été moins familiarisé qu'autrefois avec
+le dédale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les
+dispositions du plan général, en les comparant au tracé géographique du
+sol.
+
+James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant.
+
+En avant, Harry éclairait la route. Il cherchait, en projetant
+brusquement de vifs éclats lumineux vers les sombres anfractuosités, à
+découvrir quelque ombre suspecte.
+
+« Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingénieur.
+
+-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait
+cette route en berline, sur les tramways à traction mécanique ! Mais
+que ces temps sont loin !
+
+-- Nous nous dirigeons donc vers l'extrémité du dernier filon ? demanda
+James Starr.
+
+-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine.
+
+-- Eh ! Simon, répondit l'ingénieur, il serait difficile d'aller plus
+loin, si je ne me trompe ?
+
+-- En effet, monsieur James. C'est là que nos rivelaines ont arraché le
+dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y
+étais encore ! C'est moi qui ai donné ce dernier coup, et il a retenti
+dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'était plus
+que grès ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roulé vers
+le puits d'extraction, je l'ai suivi, le coeur ému, comme on suit
+un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'était l'âme de la mine qui
+s'en allait avec lui ! »
+
+La gravité avec laquelle le vieil overman prononça ces paroles
+impressionna l'ingénieur, bien près de partager de tels sentiments. Ce
+sont ceux du marin qui abandonne son navire désemparé, ceux du laird
+qui voit abattre la maison de ses ancêtres !
+
+James Starr avait serré la main de Simon Ford. Mais, à son tour,
+celui-ci venait de prendre la main de l'ingénieur, et la pressant
+fortement :
+
+« Ce jour-là, nous nous étions tous trompés, dit-il. Non ! La vieille
+houillère n'était pas morte ! Ce n'était pas un cadavre que les mineurs
+allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son
+coeur bat encore !
+
+-- Parlez donc, Simon ! vous avez découvert un nouveau filon ? s'écria
+l'ingénieur, qui ne fut pas maître de lui. Je le savais bien ! votre
+lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication à me faire,
+et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre découverte que celle
+d'une couche carbonifère aurait pu m'intéresser ?...
+
+-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prévenir un
+autre que vous...
+
+-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels
+sondages, vous vous êtes assuré ?...
+
+-- Écoutez-moi, monsieur James, répondit Simon Ford. Ce n'est pas un
+gisement que j'ai retrouvé...
+
+-- Qu'est-ce donc ?
+
+-- C'est seulement la preuve matérielle que ce gisement existe.
+
+-- Et cette preuve ?
+
+-- Pouvez-vous admettre qu'il se dégage du grisou des entrailles du
+sol, si la houille n'est pas là pour le produire ?
+
+-- Non, certes ! répondit l'ingénieur. Pas de charbon, pas de grisou !
+Il n'y a pas d'effets sans cause...
+
+-- Comme il n'y a pas de fumée sans feu !
+
+-- Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de l'hydrogène
+protocarboné ?...
+
+-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, répondit Simon Ford.
+J'ai reconnu là notre vieil ennemi, le grisou !
+
+-- Mais si c'était un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est
+presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit véritablement sa
+présence que par l'explosion !...
+
+-- Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de
+vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... à ma
+façon, en excusant les longueurs ? »
+
+James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux était
+de le laisser aller.
+
+-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas
+passé un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songé à rendre à la
+houillère son ancienne prospérité, -- non, pas un jour ! S'il existait
+encore quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir. Quels
+moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous était pas possible, mais
+nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but
+par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idée...
+
+-- Que je ne contredis pas, répondit l'ingénieur.
+
+-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observé pendant ses
+excursions dans l'ouest de la houillère. Des feux, qui s'éteignaient
+soudain, apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le remblai
+des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je
+ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'étaient
+évidemment dus qu'à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou,
+c'était le filon de houille.
+
+-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement
+l'ingénieur.
+
+-- Si, de petites explosions partielles, répondit Simon Ford, et telles
+que j'en provoquai moi-même, lorsque je voulus constater la présence de
+ce grisou, vous vous souvenez de quelle manière on cherchait autrefois
+à prévenir les explosions dans les mines, avant que notre bon génie,
+Humphry Davy, eût inventé sa lampe de sûreté ?
+
+-- Oui, répondit James Starr. vous voulez parler du « pénitent » ? Mais
+je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.
+
+-- En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune, malgré vos
+cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus
+que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pénitent de la houillère. On
+l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom
+vrai était le « fireman », l'homme du feu. A cette époque, on n'avait
+d'autre moyen de détruire le mauvais gaz qu'en le décomposant par de
+petites explosions, avant que sa légèreté l'eût amassé en trop grandes
+quantités dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pénitent,
+la face masquée, la tête encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout
+le corps étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant sur
+le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air était pur, et,
+de sa main droite, il promenait, en l'élevant au-dessus de sa tête, une
+torche enflammée. Lorsque le grisou se trouvait répandu dans l'air de
+manière à former un mélange détonant, l'explosion se produisait sans
+être funeste, et, en renouvelant souvent cette opération, on parvenait
+à prévenir les catastrophes. Quelquefois, le pénitent, frappé d'un coup
+de grisou, mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi
+jusqu'au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans toutes les
+houillères. Mais je connaissais le procédé, et c'est en l'employant que
+j'ai reconnu la présence du grisou, et, par conséquent, celle d'un
+nouveau gisement carbonifère dans la fosse Dochart. »
+
+Tout ce que le vieil overman avait raconté du pénitent était
+rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procédait autrefois dans les
+houillères pour purifier l'air des galeries.
+
+Le grisou, autrement dit l'hydrogène protocarboné ou gaz des marais,
+incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu éclairant, est
+absolument impropre à la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans
+un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait
+vivre au milieu d'un gazomètre plein de gaz d'éclairage. En outre, de
+même que celui-ci, qui est de l'hydrogène bicarboné, le grisou forme un
+mélange détonant, dès que l'air y entre dans une proportion de huit et
+peut-être même de cinq pour cent. L'inflammation de ce mélange se
+fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours
+suivie d'épouvantables catastrophes.
+
+C'est à ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des
+lampes dans un tube de toile métallique, qui brûle le gaz à l'intérieur
+du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors.
+Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt façons. Si elle
+vient à se briser, elle s'éteint. Si, malgré les défenses formelles, le
+mineur veut l'ouvrir, elle s'éteint encore. Pourquoi donc les
+explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier à
+l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand même allumer sa pipe, ni au
+choc de l'outil qui peut produire une étincelle.
+
+Toutes les houillères ne sont pas infectées par le grisou. Dans celles
+où il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire.
+Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais,
+lorsque la houille du gisement exploité est grasse, elle renferme une
+certaine quantité de matières volatiles, et le grisou peut s'échapper
+avec une grande abondance. La lampe de sûreté seule est combinée de
+manière à empêcher des explosions d'autant plus terribles, que les
+mineurs qui n'ont pas été directement atteints par le coup de grisou,
+courent risque d'être instantanément asphyxiés dans les galeries
+remplies du gaz délétère, formé après l'inflammation, c'est-à-dire
+d'acide carbonique.
+
+Tout en marchant, Simon Ford apprit à l'ingénieur ce qu'il avait fait
+pour atteindre son but, comment il s'était assuré que le dégagement du
+grisou se faisait au fond même de l'extrême galerie de la fosse, dans
+sa portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à
+l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions
+partielles, ou plutôt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun
+doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'opérait à petite dose, mais
+d'une manière permanente.
+
+Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr et ses deux
+compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingénieur,
+entraîné par le désir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans
+aucunement songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui
+disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que
+celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il croyait, avec lui, que cette
+émission continue d'hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude,
+l'existence d'un nouveau gisement carbonifère. Si ce n'eût été qu'une
+sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois
+entre les feuillets, elle se fût promptement vidée, et le phénomène eût
+cessé de se produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford,
+l'hydrogène se dégageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure à
+l'existence de quelque important filon. Conséquemment, les richesses de
+la fosse Dochart pouvaient n'être pas entièrement épuisées. Toutefois,
+s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considérable,
+ou d'un gisement occupant un large étage du terrain houiller ? c'était
+là, véritablement, la grosse question.
+
+Harry, qui précédait son père et l'ingénieur, s'était arrêté.
+
+« Nous voici arrivés ! s'écria le vieux mineur. Enfin, grâce à Dieu,
+monsieur James, vous êtes là, et nous allons savoir... »
+
+La voix si ferme du vieil overman tremblait légèrement.
+
+« Mon brave Simon, lui dit l'ingénieur, calmez-vous ! Je suis aussi ému
+que vous l'êtes, mais il ne faut pas perdre de temps ! »
+
+A cet endroit, l'extrême galerie de la fosse formait en s'évasant une
+sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait été foncé dans cette
+portion du massif, et la galerie, profondément ouverte dans les
+entrailles du sol, était sans communication directe avec la surface du
+comté de Stirling.
+
+James Starr, vivement intéressé, examinait d'un oeil grave
+l'endroit où il se trouvait.
+
+On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des
+derniers coups de pic, et même quelques trous de cartouches, qui
+avaient provoqué l'éclatement de la roche, vers la fin de
+l'exploitation. Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il
+n'avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac,
+au fond duquel les travaux avaient dû s'arrêter. Là, en effet, venait
+mourir le filon carbonifère, entre les schistes et les grès du terrain
+tertiaire. Là, à cette place même, avait été extrait le dernier morceau
+de combustible de la fosse Dochart.
+
+« C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est
+ici que nous attaquerons la faille, car, derrière cette paroi, à une
+profondeur plus ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau
+filon dont j'affirme l'existence.
+
+-- Et c'est à la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous
+avez constaté la présence du grisou ?
+
+-- Là même, monsieur James, répondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer
+rien qu'en approchant ma lampe, à l'affleurement des feuillets. Harry
+l'a fait comme moi.
+
+-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.
+
+-- A dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.
+
+James Starr s'était assis sur une roche. On eût dit que, après avoir
+humé l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se
+fût pris à douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.
+
+C'est que, en effet, l'hydrogène protocarboné n'est pas complètement
+inodore, et l'ingénieur était tout d'abord étonné que son odorat, qu'il
+avait très fin, ne lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En
+tout cas, si ce gaz était mêlé à l'air ambiant, ce n'était qu'à bien
+faible dose. Donc, pas d'explosion à craindre, et l'on pouvait sans
+danger ouvrir la lampe de sûreté pour tenter l'expérience, ainsi que le
+vieux mineur l'avait déjà fait.
+
+Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce n'était donc pas qu'il y
+eût trop de gaz mélangé à l'air, c'était qu'il n'y en eût pas assez, --
+et même pas du tout.
+
+« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui
+s'y connaissent ! Et pourtant !... » Il attendait donc, non sans une
+certaine anxiété, que le phénomène signalé par Simon Ford s'accomplît
+en sa présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu'il venait
+d'observer, c'est-à-dire cette absence de l'odeur caractéristique du
+grisou, avait été aussi remarquée par Harry, car celui-ci, d'une voix
+altérée, dit :
+
+« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à travers les
+feuillets de schiste !
+
+-- Ne se fait plus ! :.. » s'écria le vieux mineur.
+
+Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré ses lèvres, aspira
+fortement du nez, à plusieurs reprises.
+
+Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :
+
+« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.
+
+Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fébrilement. Il
+dévissa l'enveloppe de toile métallique qui entourait la mèche, et la
+flamme brûla à l'air libre.
+
+Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais,
+ce qui était plus grave, il ne se fit pas même ce léger grésillement,
+qui indique la présence du grisou à faible dose.
+
+Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant la lampe à son
+extrémité, il l'éleva dans les couches d'air supérieures, là où le gaz,
+en raison de sa légèreté spécifique, aurait dû plutôt s'accumuler, en
+si minime quantité que ce fût.
+
+La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela aucune trace
+d'hydrogène protocarboné.
+
+« A la paroi ! dit l'ingénieur.
+
+-- Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de
+la paroi à travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore,
+constaté la fuite du gaz.
+
+Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la
+lampe à la hauteur des fissures du feuillet de schiste.
+
+« Remplace-moi, Harry », dit-il.
+
+Harry prit le bâton et présenta successivement la lampe aux divers
+points de la paroi où les feuillets semblaient se dédoubler... mais il
+secouait la tête, car ce léger craquement, particulier au grisou qui
+s'échappe, n'arrivait pas à son oreille.
+
+L'inflammation ne se fit pas. Il était donc évident qu'aucune molécule
+de gaz ne fusait à travers la paroi.
+
+« Rien ! » s'écria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une
+impression de colère plutôt que de désappointement.
+
+Un cri s'échappa alors de la bouche d'Harry.
+
+« Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.
+
+-- On a bouché les fissures du schiste !
+
+-- Dis-tu vrai ? s'écria le vieux mineur.
+
+-- Regardez, père ! »
+
+Harry ne s'était pas trompé. L'obturation des fissures était nettement
+visible à la lumière de la lampe. Un lutage, récemment pratiqué et fait
+à la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre, mal
+dissimulée sous une couche de poussière de charbon.
+
+« Lui ! s'écria Hardy. Ce ne peut être que lui !
+
+-- Lui ! répéta James Starr.
+
+-- Oui ! répondit le jeune homme, cet être mystérieux qui hante notre
+domaine, celui que j'ai cent fois guetté sans pouvoir l'atteindre,
+l'auteur, dès à présent certain, de cette lettre qui voulait vous
+empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon père, monsieur
+Starr, celui, enfin, qui nous a lancé cette pierre dans la galerie du
+puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme
+est dans tout cela ! »
+
+Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa conviction passa
+instantanément et tout entière dans l'esprit de l'ingénieur. Quant au
+vieil overman, il n'était plus à convaincre. D'ailleurs, on se trouvait
+en présence d'un fait indéniable : l'obturation des fissures à travers
+lesquelles le gaz s'échappait librement la veille.
+
+« Prends ton pic, Harry, s'écria Simon Ford. Monte sur mes épaules, mon
+garçon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! »
+
+Harry avait compris. Son père s'accota à la paroi. Harry s'éleva sur
+ses épaules, de manière que son pic pût atteindre la trace suffisamment
+visible du lutage. Puis, à coups redoublés, il entama la partie de
+roche schisteuse que ce lutage recouvrait.
+
+Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable à celui que fait
+le vin de Champagne lorsqu'il s'échappe d'une bouteille,-- bruit qui,
+dans les houillères anglaises, est connu sous le nom onomatopique de «
+puff ».
+
+Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...
+
+Une légère détonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un
+peu bleuâtre à son contour, voltigea sur la paroi, comme eût fait un
+follet de feu Saint-Elme.
+
+Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir
+sa joie, saisit les mains de l'ingénieur, en s'écriant :
+
+« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brûle ! Donc,
+le filon est là ! »
+
+ VIII
+
+ Un coup de dynamite
+
+L'experience annoncée par le vieil overman avait réussi. L'hydrogène
+protocarboné, on le sait, ne se développe que dans les gisements
+houillers. Donc, l'existence d'un filon du précieux combustible ne
+pouvait être mise en doute. Quelles étaient son importance et sa
+qualité ? on les déterminerait plus tard.
+
+Telles furent les conséquences que l'ingénieur déduisit du phénomène
+qu'il venait d'observer. Elles étaient en tout conformes à celles qu'en
+avait déjà tirées Simon Ford.
+
+« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s'étend une couche
+carbonifère que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fâcheux,
+puisque tout l'outillage de la mine abandonnée depuis dix ans, est
+maintenant à refaire ! N'importe ! Nous avons retrouvé la veine que
+l'on croyait épuisée, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout
+!
+
+-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de
+notre découverte ? Ai-je eu tort de vous déranger ? Regrettez-vous
+cette dernière visite faite à la fosse Dochart ?
+
+-- Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James Starr. Nous n'avons
+pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne
+retournions immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici.
+Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite. Nous mettrons au
+jour l'affleurement du nouveau filon, et, après une série de sondages,
+si la couche paraît être importante, je reconstituerai une Société de
+la Nouvelle Aberfoyle, à l'extrême satisfaction des anciens
+actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premières bennes de
+houille aient été extraites du nouveau gisement !
+
+-- Bien parlé, monsieur James ! s'écria Simon Ford. La vieille
+houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie !
+L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche,
+les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
+hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des
+machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espère, monsieur James,
+que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
+d'overman ?
+
+-- Non, brave Simon, non, certes ! vous êtes resté plus jeune que moi,
+mon vieux camarade !
+
+-- Et, que saint Mungo nous protège ! vous serez encore notre « viewer
+» ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues années, et fasse
+le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! »
+
+La joie du vieux mineur débordait. James Starr la partageait tout
+entière, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.
+
+Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la
+succession des circonstances singulières, inexplicables, au milieu
+desquelles s'était opérée la découverte du nouveau gisement. Cela ne
+laissait pas de l'inquiéter pour l'avenir.
+
+Une heure après, James Starr et ses deux compagnons étaient de retour
+au cottage.
+
+L'ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du geste tous les
+plans que développait le vieil overman, et, n'eût été son impérieux
+désir d'être au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce
+calme absolu du cottage.
+
+Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James Starr, Simon Ford,
+Harry et Madge elle-même reprenaient le chemin déjà parcouru la veille.
+Tous allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers outils
+et des cartouches de dynamite, destinées à faire sauter la paroi
+terminale. Harry, en même temps qu'un puissant fanal, prit une grosse
+lampe de sûreté qui pouvait brûler pendant douze heures. C'était plus
+qu'il ne fallait pour opérer le voyage d'aller et de retour, en y
+comprenant les haltes nécessaires à l'exploration, -- si une
+exploration devenait possible.
+
+« A l'oeuvre ! » s'écria Simon, lorsque ses compagnons et lui
+furent arrivés à l'extrémité de la galerie.
+
+Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.
+
+« Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne
+s'est produit et si le grisou fuse toujours à travers les feuillets de
+la paroi.
+
+-- Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry. Ce qui était
+bouché hier pourrait bien l'être encore aujourd'hui ! »
+
+Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la
+muraille qu'il s'agissait d'éventrer.
+
+Il fut constaté que les choses étaient telles qu'on les avait laissées.
+Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altération.
+L'hydrogène protocarboné fusait au travers, mais assez faiblement. Cela
+tenait sans doute à ce que, depuis la veille, il trouvait un libre
+passage pour s'épancher. Toutefois, cette émission était si peu
+importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intérieur un mélange
+détonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procéder
+en toute sécurité. D'ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en
+gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu
+dans toute cette atmosphère, ne pourrait plus produire aucune explosion.
+
+« A l'oeuvre, donc ! » reprit Simon Ford.
+
+Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la roche ne tarda pas
+à voler en éclats.
+
+Cette faille se composait principalement de poudingues, interposés
+entre le grès et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent
+à l'affleurement des filons carbonifères.
+
+James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les
+examinait avec soin, espérant y découvrir quelque indice de charbon.
+
+Ce premier travail dura environ une heure. Il en résulta un évidement
+assez profond dans la paroi terminale.
+
+James Starr choisit alors l'emplacement où devaient être forés les
+trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry
+avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent
+introduites dans ces trous. Dès qu'on y eut placé la longue mèche
+goudronnée d'une fusée de sûreté, qui aboutissait à une capsule de
+fulminate, elle fut allumée au ras du sol. James Starr et ses
+compagnons se mirent à l'écart.
+
+« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à une véritable émotion
+qu'il ne cherchait pas à dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux
+coeur n'a battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !
+
+-- Patience, Simon, répondit l'ingénieur, vous n'avez pas la prétention
+de trouver derrière cette paroi une galerie tout ouverte ?
+
+-- Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil overman. J'ai toutes
+les prétentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manière
+dont Harry et moi nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance
+ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? »
+
+L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea
+à travers le réseau des galeries souterraines.
+
+James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitôt vers la
+paroi de la caverne.
+
+« Monsieur James ! monsieur James ! s'écria le vieil overman. voyez !
+La porte est enfoncée !... »
+
+Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par l'apparition d'une
+excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.
+
+Harry allait s'élancer par l'ouverture...
+
+L'ingénieur, extrêmement surpris, d'ailleurs, de trouver là cette
+cavité, retint le jeune mineur.
+
+« Laisse le temps à l'air intérieur de se purifier, dit-il.
+
+-- Oui ! gare aux mofettes ! » s'écria Simon Ford.
+
+Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, placé au
+bout d'un bâton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de
+brûler avec un inaltérable éclat.
+
+« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. » L'ouverture
+produite par la dynamite était plus que suffisante pour qu'un homme pût
+y passer.
+
+Harry, le fanal à la main, s'y introduisit sans hésiter et disparut
+dans les ténèbres.
+
+James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.
+
+Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'écoula. Harry ne
+reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice,
+James Starr n'aperçut même plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû
+éclairer cette sombre cavité.
+
+Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le
+jeune mineur était-il tombé dans quelque anfractuosité ? Sa voix ne
+pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ?
+
+Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son
+tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se
+renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles :
+
+« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la
+Nouvelle-Aberfoyle. »
+
+ IX
+
+ La Nouvelle-Aberfoyle
+
+Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever
+d'un bloc et sur une épaisseur de mille pieds toute cette portion de la
+croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de
+golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de
+Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé, sous cet énorme
+couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une
+autre au monde qui pût lui être comparée, -- la célèbre grotte de
+Mammouth, dans le Kentucky.
+
+Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvéoles, de
+toutes formes et de toutes grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses
+nombreux étages de cellules, capricieusement disposées, mais une ruche
+construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu d'abeilles, eût suffi
+à loger tous les ichthyosaures, les mégathériums, et les ptérodactyles
+de l'époque géologique !
+
+Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que les plus hautes
+voûtes des cathédrales, les autres semblables à des contrenefs,
+rétrécies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale,
+celles-là remontant ou descendant obliquement en toutes directions, --
+réunissaient ces cavités et laissaient libre communication entre elles.
+
+Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe admettait tous
+les styles, les épaisses murailles, solidement assises entre les
+galeries, les nefs elles-mêmes, dans cet étage des terrains
+secondaires, étaient faits de grès et de roches schisteuses. Mais,
+entre ces couches inutilisables, et puissamment pressées par elles,
+couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de
+cette étrange houillère eût circulé à travers leur inextricable réseau.
+Ces gisements se développaient sur une étendue de quarante milles du
+nord au sud, et ils s'enfonçaient même sous le canal du Nord.
+L'importance de ce bassin n'aurait pu être évaluée qu'après sondages,
+mais elle devait dépasser celle des couches carbonifères de Cardiff,
+dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté de
+Northumberland.
+
+Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillère allait être
+singulièrement facilitée, puisque, par une disposition bizarre des
+terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matières
+minérales à l'époque géologique où ce massif se solidifiait, la nature
+avait déjà multiplié les galeries et les tunnels de la
+Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, à la
+découverte de quelque exploitation abandonnée depuis des siècles. Il
+n'en était rien. On ne délaisse pas de telles richesses. Les termites
+humains n'avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de l'Écosse,
+et c'était la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le
+répète, nul hypogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque
+romaine, n'auraient pu lui être comparés, -- si ce n'est les célèbres
+grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles,
+comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivières, huit
+cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dômes, dont
+quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent cinquante pieds de
+hauteur.
+
+Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était, non l'oeuvre
+des hommes, mais l'oeuvre du Créateur.
+
+Tel était ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la
+découverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de séjour
+dans l'ancienne houillère, une rare persistance de recherches, une foi
+absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait
+fallu toutes ces conditions réunies pour réussir, là où tant d'autres
+auraient échoué. Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de
+James Starr, pendant les dernières années d'exploitation, s'étaient-ils
+précisément arrêtés à cette limite, sur la frontière même de la
+nouvelle mine ? cela était dû au hasard, dont la part est grande dans
+les recherches de ce genre.
+
+Quoi qu'il en soit, il y avait là, dans le sous-sol écossais, une sorte
+de comté souterrain, auquel il ne manquait, pour être habitable, que
+les rayons du soleil, ou, à son défaut, la clarté d'un astre spécial.
+
+L'eau y était localisée dans certaines dépressions, formant de vastes
+étangs, ou même des lacs plus grands que le lac Katrine, situé
+précisément au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement
+des eaux, les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette
+de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni les chênes ne se
+penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes
+ombres à leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune
+lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne les imprégnait
+pas de ses rayons éclatants, la lune ne se levait jamais sur leur
+horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le
+miroir, n'auraient pas été sans charme, à la lumière de quelque astre
+électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils complétaient bien la
+géographie de cet étrange domaine.
+
+Quoiqu'il fût impropre à toute production végétale, ce sous-sol eût,
+cependant, pu servir de demeure à toute une population. Et qui sait si,
+dans ces milieux à température constante, au fond de ces houillères
+d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de
+Cardiff, lorsque leurs gisements seront épuisés, -- qui sait si la
+classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?
+
+ X
+
+ Aller et retour
+
+A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'étaient
+introduits par l'étroit orifice qui mettait en communication la fosse
+Dochart avec la nouvelle houillère.
+
+Ils se trouvaient alors à la naissance d'une galerie assez large. On
+aurait pu croire qu'elle avait été percée de main d'homme, que le pic
+et la pioche l'avaient évidée pour l'exploitation d'un nouveau
+gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier
+hasard, ils n'avaient pas été transportés dans quelque ancienne
+houillère, dont les plus vieux mineurs du comté n'auraient jamais connu
+l'existence.
+
+Non ! C'étaient les couches géologiques qui avaient « épargné » cette
+galerie, à l'époque où se faisait le tassement des terrains
+secondaires. Peut-être quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois,
+lorsque les eaux supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés;
+mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût été forée,
+quelque mille pieds plus bas, dans l'étage des roches granitoïdes. En
+même temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que
+certains « éventoirs » naturels la mettaient en communication avec
+l'atmosphère extérieure.
+
+Cette observation, qui fut faite par l'ingénieur, était juste, et l'on
+sentait que l'aération s'opérait facilement dans la nouvelle mine.
+Quant à ce grisou qui fusait naguère à travers les schistes de la
+paroi, il semblait qu'il n'eût été contenu que dans une simple « poche
+», vide maintenant, et il était certain que l'atmosphère de la galerie
+n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par précaution,
+Harry n'avait emporté que la lampe de sûreté, qui lui assurait un
+éclairage de douze heures.
+
+James Starr et ses compagnons éprouvaient alors une joie complète.
+C'était l'entière satisfaction de leurs désirs. Autour d'eux, tout
+n'était que houille. Une certaine émotion les rendait silencieux. Simon
+Ford, lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en longues
+phrases, mais par petites interjections.
+
+C'était peut-être imprudent, à eux, de s'engager si profondément dans
+la crypte. Bah ! ils ne songeaient guère au retour. La galerie était
+praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle
+« pousse » n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc
+aucune raison pour s'arrêter, et, pendant une heure, James Starr,
+Madge, Harry et Simon Ford allèrent ainsi, sans que rien pût leur
+indiquer quelle était l'exacte orientation de ce tunnel inconnu.
+
+Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s'ils ne fussent
+arrivés à l'extrémité même de cette large voie qu'ils suivaient depuis
+leur entrée dans la houillère.
+
+La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on ne pouvait estimer
+ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la
+voûte de cette excavation, à quelle distance se reculait sa paroi
+opposée ? les ténèbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le
+reconnaître. Mais, à la lueur de la lampe, les explorateurs purent
+constater que son dôme recouvrait une vaste étendue d'eau dormante --
+étang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes
+roches, se perdaient dans l'obscurité.
+
+« Halte ! s'écria Simon Ford, en s'arrêtant brusquement. Un pas de
+plus, et nous roulions peut-être dans quelque abîme !
+
+-- Reposons-nous donc, mes amis, répondit l'ingénieur. Aussi bien, il
+faudra songer à retourner au cottage.
+
+-- Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures encore, monsieur
+Starr, dit Harry.
+
+-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes
+en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez
+pas des fatigues d'une aussi longue course ?
+
+-- Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste Écossaise. Nous
+avions l'habitude d'explorer pendant des journées entières l'ancienne
+houillère d'Aberfoyle.
+
+-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le
+fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle
+la peine de vous être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire
+non !
+
+-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une
+telle joie ! répondit l'ingénieur. Le peu que nous avons exploré de
+cette merveilleuse houillère semble indiquer que son étendue est très
+considérable, au moins en longueur.
+
+-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! répliqua Simon
+Ford.
+
+-- C'est ce que nous saurons plus tard.
+
+-- Et moi, j'en réponds ! Rapportez-vous-en à mon instinct de vieux
+mineur. Il ne m'a jamais trompé !
+
+-- Je veux vous croire, Simon, répondit l'ingénieur en souriant. Mais
+enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous
+possédons les éléments d'une exploitation qui durera des siècles !
+
+-- Des siècles ! s'écria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James !
+Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de
+charbon ait été extrait de notre nouvelle mine !
+
+-- Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à la qualité de la
+houille qui vient affleurer ces parois...
+
+-- Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit Simon Ford. Voyez cela
+vous-même ! » Et, ce disant, il détacha d'un coup de pic un fragment de
+roche noire.
+
+« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces
+de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons là de la houille
+grasse, riche en matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en
+gailleteries, presque sans poussière ! Ah ! monsieur James, il y a
+vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au
+Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront
+encore, et, s'il coûte peu à extraire de la mine, il ne s'en vendra pas
+moins cher au-dehors !
+
+-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et
+l'examinait en connaisseuse. C'est là du charbon de bonne qualité. --
+Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier
+morceau de houille brûle sous notre bouilloire !
+
+-- Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et tu verras que je
+ne me suis pas trompé.
+
+-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idée de
+l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie
+depuis notre entrée dans la nouvelle houillère ?
+
+-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur. Avec une boussole, j'aurais
+peut-être pu établir sa direction générale. Mais, sans boussole, je
+suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque
+l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position.
+
+-- Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford, mais, je vous en
+prie, ne comparez pas notre position à celle du marin, qui a toujours
+et partout l'abîme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et
+nous n'avons pas à craindre de jamais sombrer !
+
+-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, répondit James Starr.
+Loin de moi la pensée de déprécier la nouvelle houillère d'Aberfoyle
+par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est
+que nous ne savons pas où nous sommes.
+
+-- Nous sommes dans le sous-sol du comté de Stirling, monsieur James,
+répondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si...
+
+-- Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil overman.
+
+Tous prêtèrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf
+auditif, très exercé chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eût
+été un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas à
+l'entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les couches supérieures du
+massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le
+crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fût.
+
+Tous quatre restèrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans
+proférer une parole.
+
+Puis, tout à coup, Simon Ford de s'écrier :
+
+« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent déjà sur les
+rails de la nouvelle Aberfoyle ?
+
+-- Père, répondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font
+des eaux en roulant sur un littoral.
+
+-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'écria le vieil overman.
+
+-- Non, répondit l'ingénieur, mais il ne serait pas impossible que nous
+ne fussions sous le lit même du lac Katrine.
+
+-- Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet endroit,
+puisque le bruit des eaux est perceptible ?
+
+-- Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c'est ce qui fait
+que cette excavation est si vaste.
+
+-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry.
+
+-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr,
+que les eaux du lac doivent être soulevées comme celles du golfe de
+Forth.
+
+-- Eh ! qu'importe, après tout, répondit Simon Ford. La couche
+carbonifère n'en sera pas plus mauvaise pour se développer au-dessous
+d'un lac ! Ce ne serait pas la première fois que l'on irait chercher la
+houille sous le lit même de l'Océan ! Quand nous devrions exploiter
+tout le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le mal ?
+
+-- Bien dit, Simon, s'écria l'ingénieur, qui ne put retenir un sourire
+en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchées sous les
+eaux de la mer ! Trouons comme une écumoire le lit de l'Atlantique !
+Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-Unis à travers
+le sous-sol de l'Océan ! Fonçons jusqu'au centre du globe, s'il le
+faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille !
+
+-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant
+soit peu goguenard.
+
+-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si enthousiaste, que
+vous m'entraînez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons à la
+réalité, qui est déjà belle. Laissons là nos pics, que nous
+retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! »
+
+Il n'y avait pas autre chose à faire pour le moment. Plus tard,
+l'ingénieur, accompagné d'une brigade de mineurs et muni des lampes et
+ustensiles nécessaires, reprendrait l'exploration de la
+Nouvelle-Aberfoyle. Mais il était urgent de retourner à la fosse
+Dochart. La route était facile, d'ailleurs. La galerie courait presque
+droit à travers le massif jusqu'à l'orifice ouvert par la dynamite.
+Donc, nulle crainte de s'égarer.
+
+Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford
+l'arrêta.
+
+« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac
+souterrain qu'elle recouvre, cette grève que les eaux viennent baigner
+à nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure,
+c'est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si quelques braves
+compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un
+bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! »
+
+James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui
+serra la main, et tous trois, précédant Madge, s'enfoncèrent dans la
+galerie, afin de regagner la fosse Dochart.
+
+Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry
+marchait en avant, élevant la lampe au-dessus de sa tête. Il suivait
+soigneusement la galerie principale, sans jamais s'écarter dans les
+tunnels étroits qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc
+que le retour dût s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une
+fâcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des
+explorateurs.
+
+En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un vif déplacement de
+l'air s'opéra, comme s'il eût été causé par un battement d'ailes
+invisibles. La lampe, frappée de biais, s'échappa des mains d'Harry,
+tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.
+
+James Starr et ses compagnons furent subitement plongés dans une
+obscurité absolue. Leur lampe, dont l'huile s'était répandue, ne
+pouvait plus servir.
+
+« Eh bien, Harry, s'écria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous
+rompions le cou en retournant au cottage ? »
+
+Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir encore la main
+d'un être mystérieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces
+profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait créer, un
+jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu'un avait-il intérêt à défendre
+le nouveau gîte carbonifère contre toute tentative d'exploitation ? En
+vérité, cela était absurde, mais les faits parlaient d'eux-mêmes, et
+ils s'accumulaient de manière à changer de simples présomptions en
+certitudes.
+
+En attendant, la situation des explorateurs était assez mauvaise. Il
+leur fallait, au milieu de profondes ténèbres, suivre pendant environ
+cinq milles la galerie qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils
+auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage.
+
+« Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant à perdre.
+Nous marcherons en tâtonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible
+de s'égarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de
+véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la galerie principale,
+nous arriverons inévitablement à l'orifice qui nous a livré passage.
+Ensuite, c'est la vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera
+pas la première fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvés dans
+l'obscurité. D'ailleurs, nous retrouverons là les lampes que nous avons
+laissées. En route, donc ! -- Harry, prends la tête. Monsieur James,
+suivez-le. Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche. Ne
+nous séparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les
+coudes ! »
+
+Il n'y avait qu'à se conformer aux instructions du vieil overman. Comme
+il le disait, en tâtonnant on ne pouvait guère se tromper de route. Il
+fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet
+instinct qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une seconde
+nature.
+
+Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent dans l'ordre indiqué.
+Ils ne parlaient pas, mais ce n'était pas faute de penser. Il devenait
+évident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel était-il, et comment se
+défendre de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces idées assez
+inquiétantes affluaient à leur cerveau. Cependant, ce n'était pas le
+moment de se décourager.
+
+Harry, les bras étendus, s'avançait d'un pas assuré. Il allait
+successivement d'une paroi à l'autre de la galerie. Une anfractuosité,
+un orifice latéral se présentaient-ils, il reconnaissait à la main
+qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosité fût peu
+profonde, soit que l'orifice fût trop étroit, et il se maintenait ainsi
+dans le droit chemin.
+
+Au milieu d'une obscurité à laquelle les yeux ne pouvaient se faire,
+puisqu'elle était absolue, ce difficile retour dura deux heures
+environ. En supputant le temps écoulé, en tenant compte de ce que la
+marche n'avait pu être rapide, James Starr estimait que ses compagnons
+et lui devaient être bien près de l'issue.
+
+En effet, presque aussitôt, Harry s'arrêta.
+
+« Sommes-nous enfin arrivés à l'extrémité de la galerie ? demanda Simon
+Ford.
+
+-- Oui, répondit le jeune mineur.
+
+-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui établit la communication
+entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ?
+
+-- Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne rencontraient que
+la surface pleine d'une paroi.
+
+Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui même la
+roche schisteuse.
+
+Un cri lui échappa.
+
+Ou les explorateurs s'étaient égarés pendant le retour, ou l'étroit
+orifice, creusé dans la paroi par la dynamite, avait été bouché
+récemment !
+
+Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons étaient emprisonnés
+dans la Nouvelle-Aberfoyle !
+
+ XI
+
+ Les Dames de feu
+
+Huit jours après ces événements, les amis de James Starr étaient fort
+inquiets. L'ingénieur avait disparu sans qu'aucun motif pût être
+allégué à cette disparition. On avait appris, en interrogeant son
+domestique, qu'il s'était embarqué à Grantonpier, et on savait par le
+capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait débarqué à
+Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La
+lettre de Simon Ford lui avait recommandé le secret, et il n'avait rien
+dit de son départ pour les houillères d'Aberfoyle.
+
+Donc, à Édimbourg, il ne fut plus question que de l'absence
+inexplicable de l'ingénieur. Sir W. Elphiston, le président de « Royal
+Institution », communiqua à ses collègues la lettre que lui avait
+adressée James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister à la
+prochaine séance de la Société. Deux ou trois autres personnes
+produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents
+prouvaient que James Starr avait quitté Édimbourg -- ce que l'on savait
+de reste --, rien n'indiquait ce qu'il était devenu. Or, de la part
+d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait
+surprendre d'abord, inquiéter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.
+
+Aucun des amis de l'ingénieur n'aurait pu supposer qu'il se fût rendu
+aux houillères d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eût point aimé à revoir
+l'ancien théâtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds,
+depuis le jour où la dernière benne était remontée à la surface du sol.
+Cependant, puisque le steam-boat l'avait déposé au débarcadère de
+Stirling, on fit quelques recherches de ce côté.
+
+Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu
+l'ingénieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontré en
+compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire
+la curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait, travaillait à
+la ferme de Melrose, à quarante milles dans le sud-ouest du comté de
+Renfrew, et il ne se doutait guère que l'on s'inquiétât à ce point de
+la disparition de James Starr. Donc, huit jours après sa visite au
+cottage, Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant les
+veillées du clan d'Irvine, -- s'il n'eût eu, lui aussi, un motif de
+vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.
+
+James Starr était un homme trop considérable et trop considéré, non
+seulement dans la ville, mais dans toute l'Écosse, pour qu'un fait le
+concernant pût passer inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat
+d'Édimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart étaient des
+amis de l'ingénieur, firent commencer les plus actives recherches. Des
+agents furent mis en campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.
+
+Il fallut donc insérer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une
+note relative à l'ingénieur James Starr, donnant son signalement,
+indiquant la date à laquelle il avait quitté Édimbourg, et il n'y eut
+plus qu'à attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le monde
+savant de l'Angleterre n'était pas éloigné de croire à la disparition
+définitive de l'un de ses membres les plus distingués.
+
+En même temps que l'on s'inquiétait ainsi de la personne de James
+Starr, la personne d'Harry était le sujet de préoccupations non moins
+vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du
+vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan.
+
+On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack
+Ryan avait invité Harry à venir, huit jours après, à la fête du clan
+d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se
+rendre à cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constaté en
+maintes circonstances, que son camarade était homme de parole. Avec
+lui, chose promise, chose faite.
+
+Or, à la fête d'Irvine, rien n'avait manqué, ni les chants, ni les
+danses, ni les réjouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est
+Harry Ford.
+
+Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce que l'absence de son
+ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit même la mémoire au
+milieu d'une de ses chansons, et, pour la première fois, il resta court
+pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements
+mérités.
+
+Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et publiée dans
+les journaux, n'était pas encore tombée sous les yeux de Jack Ryan. Ce
+brave garçon ne se préoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant
+bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empêcher de tenir sa
+promesse. Aussi, le lendemain de la fête d'Irvine, Jack Ryan
+comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre à la fosse
+Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'eût été retenu par un accident
+qui faillit lui coûter la vie.
+
+Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12 décembre. En vérité, le
+fait était de nature à donner raison à tous les partisans du
+surnaturel, et ils étaient nombreux à la ferme de Melrose.
+
+Irvine, petite ville maritime du comté de Renfrew, qui compte environ
+sept mille habitants, est bâtie dans un brusque retour que fait la côte
+écossaise, presque à l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez
+bien abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu important
+qui indique les atterrissages, de telle façon qu'un marin prudent ne
+peut s'y tromper. Aussi, les naufrages étaient-ils rares sur cette
+portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils
+voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow,
+soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manoeuvrer sans
+danger, même par les nuits obscures.
+
+Lorsqu'une ville est pourvue d'un passé historique, si mince qu'il
+soit, lorsque son château a appartenu autrefois à un Robert Stuart,
+elle n'est pas sans posséder quelques ruines.
+
+Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des esprits. -- Du
+moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres.
+
+Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famées de cette
+partie du littoral, étaient précisément celles de ce château de Robert
+Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle.
+
+A cette époque, le château de Dundonald, refuge de tous les lutins
+errants de la contrée, était voué au plus complet abandon. On allait
+peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, à
+deux milles de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils
+encore l'idée d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils
+s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point
+conduits, à quelque prix que ce fût. En effet, quelques histoires
+couraient sur le compte de certaines « Dames de feu » qui hantaient le
+vieux château.
+
+Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces
+fantastiques créatures. Naturellement, Jack Ryan était de ces derniers.
+
+La vérité est que, de temps à autre, de longues flammes apparaissaient,
+tantôt sur un pan de mur à demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui
+domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.
+
+Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ?
+Méritaient-elles ce nom de « Dames de feu » que leur avaient donné les
+Écossais du littoral ? Ce n'était évidemment là qu'une illusion de
+cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement
+ce phénomène.
+
+Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contrée la
+réputation bien établie de fréquenter les ruines du vieux château et
+d'y exécuter parfois d'étranges sarabandes, surtout pendant les nuits
+obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fût, ne se serait
+point hasardé à les accompagner aux sons de sa cornemuse.
+
+« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi
+pour compléter son orchestre infernal ! »
+
+On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte obligé
+des récits pendant la veillée. Aussi, Jack Ryan possédait-il tout un
+répertoire de légendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il
+jamais à court, quand il s'agissait d'en conter à leur sujet !
+
+Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée d'ale, de brandy et
+de whisky, qui avait terminé la fête du clan d'Irvine, Jack Ryan
+n'avait pas manqué de reprendre son thème favori, au grand plaisir et
+peut-être au grand effroi de ses auditeurs.
+
+La veillée se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur
+la limite du littoral. Un bon feu de coke brûlait dans un large trépied
+de tôle, au milieu de l'assemblée.
+
+Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses roulaient sur les
+lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit très
+noire, pas une seule éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et
+l'eau se confondant dans de profondes ténèbres, c'était là de quoi
+rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire
+s'y fût aventuré avec ces vents qui battaient en côte.
+
+Le petit port d'Irvine n'est pas très fréquenté, -- du moins par les
+navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les
+bâtiments de commerce, à voiles ou vapeur, attaquent la terre,
+lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-là,
+cependant, quelque pêcheur, attardé sur le rivage, eût aperçu, non sans
+surprise, un navire qui se dirigeait vers la côte. Si le jour se fût
+fait tout à coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce
+bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la toile qu'il
+pouvait porter. L'entrée du golfe manquée, il n'existait aucun refuge
+entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire
+s'obstinait à s'en approcher encore, comment parviendrait-il à se
+relever ?
+
+La veillée allait finir sur une dernière histoire de Jack Ryan. Ses
+auditeurs, transportés dans le monde des fantômes, étaient bien dans
+les conditions voulues pour faire acte de crédulité, le cas échéant.
+
+Tout à coup, des cris retentirent au-dehors.
+
+Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous quittèrent
+précipitamment la grange.
+
+La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et de vent
+couraient à la surface de la grève.
+
+Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d'un rocher, afin de mieux
+résister aux poussées de l'air, appelaient avec de grands éclats de
+voix.
+
+Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux.
+
+Ces cris, ce n'était pas aux habitants de la ferme qu'ils
+s'adressaient, mais à un équipage qui, sans le savoir, courait à sa
+perte.
+
+En effet, une masse sombre apparaissait confusément à quelques
+encablures au large. C'était un navire, bien reconnaissable à ses feux
+de position, car il portait à sa hune de misaine un feu blanc, à
+tribord un feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par
+l'avant, et il était manifeste qu'il se dirigeait à toute vitesse vers
+la côte.
+
+« Un navire en perdition ? s'écria Jack Ryan.
+
+-- Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il voudrait virer de
+bord, qu'il ne le pourrait plus !
+
+-- Des signaux, des signaux ! cria l'un des Écossais.
+
+-- Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait
+pas tenir une torche allumée ! »
+
+Et, pendant que ces propos s'échangeaient rapidement, de nouveaux cris
+étaient poussés. Mais comment eût-on pu les entendre au milieu de cette
+tempête ? L'équipage du navire n'avait plus aucune chance d'échapper au
+naufrage.
+
+« Pourquoi manoeuvrer ainsi ? s'écriait un marin.
+
+-- Veut-il donc faire côte ? répondit un autre.
+
+-- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda
+Jack Ryan.
+
+-- Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins qu'il n'ait été
+trompé par quelque... »
+
+Le pêcheur n'avait pas achevé sa phrase, que Jack Ryan poussait un
+formidable cri. Fut-il entendu de l'équipage ? En tout cas, il était
+trop tard pour que le bâtiment pût se relever de la ligne des brisants
+qui blanchissait dans les ténèbres.
+
+Mais ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, un suprême
+avertissement que Jack Ryan avait tenté de faire parvenir au bâtiment
+en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons,
+eux aussi, regardaient un point situé à un demi mille en arrière de la
+grève.
+
+C'était le château de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les
+rafales au sommet de la vieille tour.
+
+« La Dame de feu ! » s'écrièrent avec grande terreur tous ces
+superstitieux Écossais.
+
+Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver à
+cette flamme une apparence humaine. Agitée comme un pavillon lumineux
+sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour,
+comme si elle eût été sur le point de s'éteindre, et, un instant après,
+elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuâtre.
+
+« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les pêcheurs et les
+paysans effarés.
+
+Tout s'expliquait alors. Il était évident que le navire, désorienté
+dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette
+flamme, allumée au sommet du château de Dundonald, pour le feu
+d'Irvine. Il se croyait à l'entrée du golfe, située dix milles plus au
+nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun
+refuge !
+
+Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en était temps encore ?
+Peut-être eût-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'éteindre ce
+feu, pour qu'il ne fût pas possible de le confondre plus longtemps avec
+le phare du port d'Irvine !
+
+Sans doute, c'était ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais
+lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et, après la pensée, l'audace
+de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-être, car il était
+courageux, et sa crédulité, si forte qu'elle fût, ne pouvait l'arrêter
+dans un généreux mouvement.
+
+Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas
+des éléments.
+
+Le navire venait de talonner par son arrière. Ses feux de position
+s'éteignirent. La ligne blanchâtre du ressac sembla brisée un instant.
+C'était le bâtiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se
+disloquait entre les récifs.
+
+Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne pouvait être due
+qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eût été arrachée
+par une violente rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt
+replongés dans les plus profondes ténèbres.
+
+« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié Jack Ryan, lorsque
+cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut
+évanouie subitement.
+
+Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais n'auraient pas eu
+contre un danger chimérique, ils le retrouvèrent en face d'un danger
+réel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les
+éléments déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes lancées
+dans les lames -- héroïques autant qu'ils avaient été crédules --, ils
+se jetèrent au secours du bâtiment naufragé.
+
+Heureusement, ils réussirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi
+Jack Ryan était du nombre -- se fussent grièvement meurtris sur les
+roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'équipage
+purent être déposés, sains et saufs, sur la grève.
+
+Ce navire était le brick norvégien _Motala_, chargé de bois du nord,
+faisant route pour Glasgow.
+
+Il n'était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce feu, allumé sur
+la tour du château de Dundonald, était venu donner en pleine côte, au
+lieu d'embouquer le golfe de Clyde.
+
+Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares épaves,
+dont le ressac achevait de briser les débris sur les roches du littoral.
+
+ XII
+
+ Les Exploits de Jack Ryan
+
+Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés comme lui, avaient été
+transportés dans une des chambres de la ferme de Melrose, où des soins
+leur furent immédiatement prodigués.
+
+Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment où, la corde aux
+reins, il s'était jeté à la mer, les lames furieuses l'avaient rudement
+roulé sur les récifs. Peu s'en était fallu, même, que ses camarades ne
+l'eussent rapporté sans vie sur le rivage.
+
+Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques jours, -- ce dont
+il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant
+qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose
+retentit, à toute heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan,
+dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte à
+l'égard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent à tracasser le
+pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe
+du _Motala_. On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu
+n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetée entre
+les ruines, n'était due qu'à un phénomène physique. Aucun raisonnement
+ne l'eût convaincu. Ses compagnons étaient encore plus obstinés que lui
+dans leur crédulité. A les entendre, une des Dames de feu avait
+méchamment attiré le _Motala_ à la côte. Quant à vouloir l'en punir,
+autant mettre l'ouragan à l'amende ! Les magistrats pouvaient décréter
+toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une
+flamme, on n'enchaîne pas un être impalpable. Et, s'il faut le dire,
+les recherches qui furent ultérieurement faites, semblèrent donner
+raison -- au moins en apparence -- à cette façon superstitieuse
+d'expliquer les choses.
+
+En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête relativement à la
+perte du _Motala_, vint interroger les divers témoins de la
+catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage était dû
+à l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du
+château de Dundonald.
+
+On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons.
+Qu'un phénomène purement physique se fût produit dans ces ruines, pas
+de doute à cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c'est ce
+que le magistrat devait chercher à établir.
+
+Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne faudrait pas
+remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la
+justification. Bien des pilleurs d'épaves du littoral breton ont fait
+ce métier d'attirer les navires à la côte afin de s'en partager les
+dépouilles. Tantôt un bouquet d'arbres résineux, enflammés pendant la
+nuit, guidait un bâtiment dans des passes dont il ne pouvait plus
+sortir. Tantôt une torche, attachée aux cornes d'un taureau et promenée
+au caprice de l'animal, trompait un équipage sur la route à suivre. Le
+résultat de ces manoeuvres était inévitablement quelque naufrage,
+dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la
+justice et de sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes. Or,
+ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main
+criminelle n'eût repris les anciennes traditions des pilleurs d'épaves ?
+
+C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack
+Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquête,
+ils se divisèrent en deux camps : les uns se contentèrent de hausser
+les épaules; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très
+certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on amènerait de
+nouvelles catastrophes.
+
+Néanmoins, l'enquête fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de
+police se transportèrent au château de Dundonald, et ils procédèrent
+aux recherches les plus rigoureuses.
+
+Le magistrat voulut d'abord reconnaître si le sol avait conservé
+quelques empreintes de pas, pouvant être attribuées à d'autres pieds
+que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus légère
+trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide
+des pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige.
+
+« Des pas de brawnies ! s'écria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccès
+des premières recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un
+follet sur l'eau d'un marécage ! »
+
+Cette première partie de l'enquête ne produisit donc aucun résultat. Il
+n'était pas probable que la seconde partie en donnât davantage.
+
+Il s'agissait d'établir, en effet, comment le feu avait pu être allumé
+au sommet de la vieille tour, quels éléments avaient été fournis à la
+combustion, et enfin quels résidus cette combustion avait laissés.
+
+Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de
+papier, ayant pu servir à allumer un feu quelconque.
+
+Sur le second point, néant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes
+desséchées, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait
+pourtant dû être largement alimenté pendant la nuit.
+
+Quant au troisième point, il ne put être éclairci davantage. L'absence
+de toutes cendres, de tout résidu d'un combustible quelconque, ne
+permit pas même de retrouver l'endroit où le foyer avait dû être
+établi. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la
+roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été tenu par la
+main de quelque malfaiteur ? C'était bien invraisemblable, puisque, au
+dire des témoins, la flamme présentait un développement gigantesque,
+tel que l'équipage du _Motala_ avait pu, malgré les brumes,
+l'apercevoir de plusieurs milles au large.
+
+« Bon ! s'écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer
+d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit à embraser l'air autour
+d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! »
+
+Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur
+peine, qu'une nouvelle légende s'ajouta à tant d'autres, légende qui
+devait perpétuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer
+plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu.
+
+Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse
+constitution, ne pouvait demeurer longtemps alité. Quelques foulures et
+luxations n'étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne
+convenait. Il n'avait pas le temps d'être malade. Or, lorsque ce
+temps-là manque, on ne l'est guère dans ces régions salubres des
+Lowlands.
+
+Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu'il fut sur pied, avant
+de reprendre sa besogne à la ferme de Melrose, il voulut mettre certain
+projet à exécution. Il s'agissait d'aller faire visite à son camarade
+Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête du clan
+d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais
+sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il était
+invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eût pas
+entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapportée à grands détails
+par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au
+sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et c'eût été trop
+d'indifférence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'à la
+ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan.
+
+Si donc Harry n'était pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir.
+
+Jack Ryan eût plutôt nié l'existence des Dames de feu que de croire à
+l'indifférence d'Harry à son égard.
+
+Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme,
+gaillardement, comme un solide garçon qui ne se ressentait aucunement
+de ses blessures. D'un joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit
+résonner les échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway
+qui, par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander.
+
+Là, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout
+d'abord attirés par une affiche, reproduite à profusion sur les murs,
+et qui contenait l'avis suivant :
+
+« Le 4 décembre dernier, l'ingénieur James Starr, d'Édimbourg, s'est
+embarqué à Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a débarqué le
+même jour à Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.
+
+« Prière d'adresser toute information le concernant au président de
+Royal Institution, à Édimbourg. »
+
+Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non
+sans donner les signes de la plus extrême surprise.
+
+« Monsieur Starr ! s'écria-t-il. Mais, le 4 décembre, je l'ai
+précisément rencontré avec Harry sur les échelles du puits Yarow !
+voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu !
+Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu à la fête
+d'Irvine ? »
+
+Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le président de Royal
+Institution de ce qu'il savait relativement à James Starr, le brave
+garçon sauta dans le train, avec l'intention bien arrêtée de se rendre
+tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de
+la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui
+l'ingénieur James Starr.
+
+Trois heures après, il quittait le train à la gare de Callander, et se
+dirigeait rapidement vers le puits Yarow.
+
+« Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque
+obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un travail dont l'importance
+les retient encore au fond de la houillère ? Je le saurai ! »
+
+Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits
+Yarow.
+
+Extérieurement, rien de changé. Même silence aux abords de la fosse.
+Pas un être vivant dans ce désert.
+
+Jack Ryan pénétra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du
+puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il
+écouta... Il n'entendit rien.
+
+« Et ma lampe ! s'écria-t-il. Ne serait-elle donc plus à sa place ? »
+
+La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites à la fosse,
+était ordinairement déposée dans un coin, près du palier de l'échelle
+supérieure.
+
+Cette lampe avait disparu.
+
+« Voilà une première complication ! » dit Jack Ryan, qui commença à
+devenir très inquiet.
+
+Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu'il fût :
+
+« J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que
+dans le tréfonds de l'enfer ! »
+
+Et il commença à descendre la longue suite d'échelles, qui
+s'enfonçaient dans le sombre puits.
+
+Il fallait que Jack Ryan n'eût point perdu de ses anciennes habitudes
+de mineur, et qu'il connût bien la fosse Dochart, pour se hasarder
+ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tâtait chaque
+échelon, dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût
+entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack
+Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement
+pour atteindre un étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait
+la semelle de la fosse qu'après avoir dépassé le trentième. Une fois
+là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver le cottage, bâti,
+comme on sait, à l'extrémité de la galerie principale.
+
+Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et, par conséquent,
+deux cents pieds, au plus, le séparaient alors du fond.
+
+A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier échelon de
+la vingt-septième échelle. Mais sa jambe, se balançant dans le vide, ne
+trouva aucun point d'appui.
+
+Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main
+l'extrémité de l'échelle... Ce fut en vain.
+
+Il était évident que la vingt-septième échelle ne se trouvait pas à sa
+place, et, par conséquent, qu'elle avait été retirée.
+
+« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-il, non sans
+éprouver un certain sentiment d'effroi.
+
+Debout, les bras croisés, voulant toujours percer cette ombre
+impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint à la pensée que, si
+lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillère, eux, n'avaient
+pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre
+le sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet enlèvement des
+échelles inférieures du puits Yarow avait été pratiqué depuis sa
+dernière visite au cottage, qu'étaient devenus Simon Ford, sa femme,
+son fils et l'ingénieur ? L'absence prolongée de James Starr prouvait
+évidemment qu'il n'avait pas quitté la fosse depuis le jour où Jack
+Ryan s'était croisé avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors,
+s'était fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils
+pas manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents pieds sous
+terre ?
+
+Toutes ces pensées traversèrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien
+qu'il ne pouvait rien par lui-même pour arriver jusqu'au cottage. Y
+avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications étaient
+interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les
+magistrats aviseraient, mais il fallait les prévenir au plus vite.
+
+Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.
+
+« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante.
+
+Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom d'Harry, qui
+s'éteignit enfin dans les dernières profondeurs du puits Yarow.
+
+Jack Ryan remonta rapidement les échelles supérieures, et revit la
+lumière du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il
+regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques
+minutes le passage de l'express d'Édimbourg, et, à trois heures de
+l'après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la capitale.
+
+Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu'il donna ne
+permettaient pas de soupçonner sa véracité. Sir W. Elphiston, président
+de Royal Institution, non seulement collègue, mais ami particulier de
+James Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les
+recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse Dochart. On
+mit à sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de
+pics, de longues échelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux.
+Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin des
+houillères d'Aberfoyle.
+
+Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivèrent à
+l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septième
+palier, sur lequel Jack s'était arrêté, quelques heures auparavant.
+
+Les lampes, attachées au bout de longues cordes, furent envoyées dans
+les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre
+dernières échelles manquaient.
+
+Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la
+fosse Dochart n'eût été intentionnellement rompue.
+
+« Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan.
+
+-- Nous attendons que ces lampes soient remontées, mon garçon, répondit
+Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernière
+galerie, et tu nous conduiras...
+
+-- Au cottage, s'écria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les
+derniers abîmes de la fosse ! »
+
+Dès que les lampes eurent été retirées, les agents fixèrent au palier
+les échelles de corde, qui se déroulèrent dans le puits. Les paliers
+inférieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un à l'autre.
+
+Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack Ryan, le premier,
+s'était suspendu à ces échelles vacillantes, et, le premier, il
+atteignit le fond de la houillère.
+
+Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientôt rejoint.
+
+Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow, était absolument
+désert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas médiocrement surpris
+d'entendre Jack Ryan s'écrier :
+
+« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont des fragments à
+demi brûlés !
+
+-- Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà des cendres
+refroidies depuis longtemps !
+
+-- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingénieur James
+Starr ait eu intérêt à brûler ces échelles et à interrompre toute
+communication avec le dehors ?
+
+-- Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon
+garçon, au cottage ! C'est là que nous saurons la vérité. »
+
+Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu. Mais, prenant une
+lampe des mains d'un agent, il s'avança rapidement à travers la galerie
+principale de la fosse Dochart.
+
+Tous le suivaient.
+
+Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient
+atteint l'excavation au fond de laquelle était bâti le cottage de Simon
+Ford. Aucune lumière n'en éclairait les fenêtres.
+
+Jack Ryan se précipita vers la porte, qu'il repoussa vivement.
+
+Le cottage était abandonné.
+
+On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence
+à l'intérieur. Tout était en ordre, comme si la vieille Madge eût
+encore été là. La réserve de vivres était même abondante, et eût suffi
+pendant plusieurs jours à la famille Ford.
+
+L'absence des hôtes du cottage était donc inexplicable. Mais pouvait-on
+constater d'une manière précise à quelle époque ils l'avaient quitté ?
+-- Oui, car, dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les
+jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantième de
+son calendrier.
+
+Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or, la dernière croix
+avait été faite à la date du 6 décembre, c'est-à-dire un jour après
+l'arrivée de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer.
+Il était donc manifeste que depuis le 6 décembre, c'est-à-dire depuis
+dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte avaient quitté le
+cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par
+l'ingénieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ?
+Non, évidemment.
+
+Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après avoir minutieusement
+inspecté le cottage, il fut très embarrassé sur ce qu'il convenait de
+faire.
+
+L'obscurité était profonde. L'éclat des lampes, balancées aux mains des
+agents, étoilait seulement ces impénétrables ténèbres.
+
+Soudain, Jack Ryan poussa un cri.
+
+« Là ! là ! » dit-il.
+
+Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur
+lointain de la galerie.
+
+« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W. Elphiston.
+
+-- Un feu de brawnie ! s'écria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne
+l'atteindrons jamais ! »
+
+Le président de Royal Institution et les agents, peu enclins à la
+crédulité, s'élancèrent dans la direction indiquée par la lueur
+mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le
+dernier en route.
+
+Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait
+porté par un être de petite taille, mais singulièrement agile. A chaque
+instant, cet être disparaissait derrière quelque remblai; puis, on le
+revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le
+mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir définitivement
+disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif
+éclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à
+croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas.
+
+Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses
+compagnons s'enfoncèrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart.
+Ils en arrivaient, eux aussi, à se demander s'ils n'avaient pas affaire
+à quelque follet insaisissable.
+
+A ce moment, cependant, il sembla que la distance commençait à diminuer
+entre le follet et ceux qui cherchaient à l'atteindre. Était-ce fatigue
+de l'être quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir W.
+Elphiston et ses compagnons là où les habitants du cottage avaient
+peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût été malaisé de résoudre la
+question.
+
+Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublèrent
+leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brillé à plus de deux cents
+pas en avant d'eux, se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet
+intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible.
+Quelquefois, lorsqu'il retournait la tête, on pouvait reconnaître le
+vague profil d'une figure humaine, et, à moins qu'un lutin n'eût pris
+cette forme, Jack Ryan était forcé de convenir qu'il ne s'agissait
+point là d'un être surnaturel.
+
+Et alors, tout en courant plus vite :
+
+« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons
+bientôt, et, s'il parle aussi bien qu'il détale, il pourra nous en dire
+long ! »
+
+Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au
+milieu des dernières profondeurs de la fosse, d'étroits tunnels
+s'entrecroisaient comme les allées d'un labyrinthe. Dans ce dédale, le
+porteur du falot pouvait aisément échapper aux agents.
+
+Il lui suffisait d'éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au fond
+de quelque refuge obscur.
+
+« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous échapper,
+pourquoi ne le fait-il pas ? »
+
+Cet être insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment
+où cette pensée traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur
+disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite,
+arrivèrent presque aussitôt devant une étroite ouverture que les roches
+schisteuses laissaient entre elles, à l'extrémité d'un étroit boyau.
+
+S'y glisser, après avoir ravivé leurs lampes, s'élancer à travers cet
+orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack
+Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.
+
+Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus
+large et plus haute, qu'ils s'arrêtaient soudain.
+
+Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur le sol, quatre
+cadavres peut-être !
+
+« James Starr ! dit Sir W. Elphiston.
+
+-- Harry ! Harry ! » s'écria Jack Ryan, en se précipitant sur le corps
+de son camarade.
+
+C'étaient, en effet, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui
+étaient étendus là, sans mouvement.
+
+Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix
+épuisée de la vieille Madge murmurer ces mots :
+
+« Eux ! eux, d'abord ! »
+
+Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent de ranimer
+l'ingénieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes
+de cordial. Ils y réussirent presque aussitôt. Ces infortunés,
+séquestrés depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient
+d'inanition.
+
+Et, s'ils n'avaient pas succombé pendant ce long emprisonnement --
+James Starr l'apprit à Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils
+avaient trouvé près d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute,
+l'être secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu
+faire davantage !...
+
+Sir W. Elphiston se demanda si ce n'était pas là l'oeuvre de cet
+insaisissable follet qui venait de les attirer précisément à l'endroit
+où gisaient James Starr et ses compagnons.
+
+Quoi qu'il en soit, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford étaient
+sauvés. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'étroite
+issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W.
+Elphiston.
+
+Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de
+la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice
+avait été solidement bouché au moyen de roches superposées, que, dans
+cette profonde obscurité, ils n'avaient pu ni reconnaître ni disjoindre.
+
+Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute
+communication avait été volontairement fermée par une main ennemie
+entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !
+
+ XIII
+
+ Coal-city
+
+Trois ans après les événements qui viennent d'être racontés, les Guides
+Joanne ou Murray recommandaient, « comme grande attraction », aux
+nombreux touristes qui parcouraient le comté de Stirling, une visite de
+quelques heures aux houillères de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne
+présentait un plus curieux aspect.
+
+Tout d'abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue
+jusqu'au sol de l'exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de la
+surface du comté.
+
+En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel
+oblique, décoré d'une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et
+mâchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement
+évidé, venait aboutir directement à cette crypte si singulièrement
+creusée dans le massif du sol écossais.
+
+Un double railway, dont les wagons étaient mus par une force
+hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'était fondé
+dans le sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de «
+Coal-city », c'est-à-dire la Cité du Charbon.
+
+Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où
+l'électricité jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur
+et de lumière.
+
+En effet, les puits d'aération, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient
+pas pu mêler assez de jour à l'obscurité profonde de la
+Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre
+milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque
+solaire. Suspendus sous l'intrados des voûtes, accrochés aux piliers
+naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des
+machines électromagnétiques -- les uns soleils, les autres étoiles -,
+ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos
+arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit
+dans ces profonds abîmes de la houillère.
+
+Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide,
+c'est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec
+l'air ambiant. Si bien que, pour le cas où l'atmosphère eût été
+mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion
+n'eût été à craindre. Aussi l'agent électrique était-il invariablement
+employé à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie
+domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les
+galeries exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Il faut dire, avant tout, que les prévisions de l'ingénieur James Starr
+-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillère --
+n'avaient point été déçues. La richesse des filons carbonifères était
+incalculable. C'était dans l'ouest de la crypte, à un quart de mille de
+Coal-city, que les premières veines avaient été attaquées par le pic
+des mineurs. La cité ouvrière n'occupait donc pas le centre de
+l'exploitation. Les travaux du fond étaient directement reliés aux
+travaux du jour par les puits d'aération et d'extraction, qui mettaient
+les divers étages de la mine en communication avec le sol. Le grand
+tunnel, où fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait
+qu'au transport des habitants de Coal-city.
+
+On se rappelle quelle était la singulière conformation de cette vaste
+caverne, où le vieil overman et ses compagnons s'étaient arrêtés
+pendant leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête,
+s'arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers qui le
+soutenaient allaient se perdre dans la voûte de schiste, à une hauteur
+de trois cents pieds, -- hauteur presque égale à celle du «
+Mammouth-Dôme », des grottes du Kentucky.
+
+On sait que cette énorme halle -- la plus grande de tout l'hypogée
+américain -- peut aisément contenir cinq mille personnes. Dans cette
+partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'était même proportion et aussi même
+disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la célèbre
+grotte, le regard s'accrochait ici à des intumescences de filons
+carbonifères, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la
+pression des failles schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais
+dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.
+
+Au-dessous de ce dôme s'étendait un lac comparable pour son étendue à
+la mer Morte des « Mammouth-Caves », -- lac profond dont les eaux
+transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel
+l'ingénieur donna le nom de lac Malcolm.
+
+C'était là, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford
+avait bâti son nouveau cottage, et il ne l'eût pas échangé pour le plus
+bel hôtel de Princes-street, à Édimbourg. Cette habitation était située
+au bord du lac, et ses cinq fenêtres s'ouvraient sur les eaux sombres,
+qui s'étendaient au-delà de la limite du regard.
+
+Deux mois après, une seconde habitation s'était élevée dans le
+voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr.
+L'ingénieur s'était donné corps et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il
+avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y
+obligeassent impérieusement pour qu'il consentît à remonter au dehors.
+Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.
+
+Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de
+l'ancienne houillère s'étaient hâtés d'abandonner la charme et la herse
+pour reprendre le pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le
+travail ne leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que la
+prospérité de l'exploitation allait permettre d'affecter à la
+main-d'oeuvre, ils avaient abandonné le dessus du sol pour le
+dessous, et s'étaient logés dans la houillère, qui, par sa disposition
+naturelle, se prêtait à cette installation.
+
+Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'étaient peu à peu
+disposées d'une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac
+Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour
+résister à la poussée des voûtes comme les contreforts d'une
+cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent
+le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui étançonnent les
+galeries, cantonniers auxquels est confiée la réparation des voies,
+remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans les parties
+exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spécialement
+employés aux travaux du fond, fixèrent leur domicile dans la
+Nouvelle-Aberfoyle et fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la
+pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de Stirling.
+
+C'était donc une sorte de village flamand, qui s'était élevé sur les
+bords du lac Malcolm. Une chapelle, érigée sous l'invocation de
+Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un énorme rocher,
+dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne.
+
+Lorsque ce bourg souterrain s'éclairait des vifs rayons projetés par
+les disques, suspendus aux piliers du dôme ou aux arceaux des
+contre-nefs, il se présentait sous un aspect quelque peu fantastique,
+d'un effet étrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray
+ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.
+
+Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation,
+cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cité
+ouvrière, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais
+sortir. Le vieil overman prétendait qu'il pleuvait toujours « là-haut
+», et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il
+n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle
+prospéraient donc. Depuis trois ans, elles étaient arrivées à une
+certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue à la surface du
+comté. Bien des bébés, qui étaient nés à l'époque où les travaux furent
+repris, n'avaient encore jamais respiré l'air extérieur.
+
+Ce qui faisait dire à Jack Ryan :
+
+« Voilà dix-huit mois qu'ils ont cessé de téter leurs mères, et,
+pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! » Il faut noter, à ce
+propos, qu'un des premiers accourus à l'appel de l'ingénieur avait été
+Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'était fait un devoir de reprendre son
+ancien métier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son
+piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus.
+Au contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient
+leurs poumons de pierre à lui répondre.
+
+Jack Ryan s'était installé au nouveau cottage de Simon Ford. On lui
+avait offert une chambre qu'il avait acceptée sans façon, en homme
+simple et franc qu'il était. La vieille Madge l'aimait pour son bon
+caractère et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idées
+au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter la houillère, et,
+tous deux, quand ils étaient seuls, se racontaient des histoires à
+faire frémir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie
+hyperboréenne.
+
+Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'était, d'ailleurs, un bon
+sujet, un solide ouvrier. Six mois après la reprise des travaux, il
+était chef d'une brigade des travaux du fond.
+
+« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-il, quelques
+jours après son installation. vous avez trouvé un nouveau filon, et, si
+vous avez failli payer de votre vie cette découverte, eh bien, ce n'est
+pas trop cher !
+
+-- Non, Jack, c'est même un bon marché que nous avons fait là !
+répondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons
+que c'est à toi que nous devons la vie !
+
+-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est à votre fils Harry, puisqu'il a eu
+la bonne pensée d'accepter mon invitation pour la fête d'Irvine...
+
+-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? répliqua Harry, en serrant la
+main de son camarade. Non, Jack, c'est à toi, à peine remis de tes
+blessures, à toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous
+devons d'avoir été retrouvés vivants dans la houillère !
+
+-- Eh bien, non ! riposta l'entêté garçon. Je ne laisserai pas dire des
+choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que
+tu étais devenu, Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce
+qui lui est dû, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...
+
+-- Ah ! nous y voilà ! s'écria Simon Ford. Un lutin !
+
+-- Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack Ryan, un
+petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il
+n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pénétré
+dans la galerie, d'où vous ne pouviez plus sortir !
+
+-- Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir si cet être est
+aussi surnaturel que tu veux le croire.
+
+-- Surnaturel ! s'écria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un
+follet, qu'on verrait courir son falot à la main, qu'on voudrait
+attraper, qui vous échapperait comme un sylphe, qui s'évanouirait comme
+une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !
+
+-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons à le
+retrouver, et il faudra que tu nous aides à cela.
+
+-- Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur Ford ! répondit
+Jack Ryan.
+
+-- Bon ! laisse venir, Jack ! »
+
+On se figure aisément combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle
+devint bientôt familier aux membres de la famille Ford, et plus
+particulièrement à Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus
+secrets détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point de la
+surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillère. Il
+savait qu'au-dessus de cette couche se développait le golfe de Clyde,
+que là s'étendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'était
+un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voûte,
+elle servait de soubassement à Dumbarton. Au-dessus de ce large étang
+passait le railway de Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là
+commençait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant
+les grandes tourmentes de l'équinoxe. Harry eût été un merveilleux «
+leader » de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des
+Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumière, il l'eût fait dans la
+houillère, en pleine ombre, avec une incomparable sûreté d'instinct.
+
+Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au
+chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrêmes profondeurs ! Il
+explorait ses étangs sur un canot qu'il manoeuvrait adroitement.
+Il chassait même, car de nombreux oiseaux sauvages s'étaient introduits
+dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses, qui se nourrissaient des
+poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux
+d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin
+aux horizons éloignés.
+
+Mais, courant ainsi, Harry était comme irrésistiblement entraîné par
+l'espoir de retrouver l'être mystérieux, dont l'intervention, pour dire
+le vrai, l'avait sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui.
+Réussirait-il ? Oui, à n'en pas douter, s'il en croyait ses
+pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succès que ses
+recherches avaient obtenu jusqu'alors.
+
+Quant aux attaques dirigées contre la famille du vieil overman, avant
+la découverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'étaient pas
+renouvelées.
+
+Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine.
+
+Il ne faudrait pas s'imaginer que, même à l'époque où les linéaments de
+Coal-city se dessinaient à peine, toute distraction fût écartée de la
+souterraine cité, et que l'existence y fût monotone.
+
+Il n'en était rien. Cette population, ayant mêmes intérêts, mêmes
+goûts, à peu près même somme d'aisance, constituait, à vrai dire, une
+grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin
+d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.
+
+D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillère, excursions
+sur les lacs et les étangs, c'étaient autant d'agréables distractions.
+
+Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les
+bords du lac Malcolm. Les Écossais accouraient à l'appel de leur
+instrument national. On dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de
+son costume de Highlander, était le roi de la fête.
+
+Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city
+pouvait déjà se poser en rivale de la capitale de l'Écosse, de cette
+cité soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'été, aux
+intempéries d'un climat détestable, et qui, dans une atmosphère
+encrassée de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son
+surnom de « Vieille-Enfumée ».
+
+ XIV
+
+ Suspendu à un fil
+
+Dans de telles conditions, ses plus chers désirs satisfaits, la famille
+de Simon Ford était heureuse. Cependant, on eût pu observer qu'Harry,
+déjà d'un caractère un peu sombre, était de plus en plus « en dedans »,
+comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa bonne humeur si communicative,
+ne parvenait pas à le mettre « en dehors ».
+
+Un dimanche -- c'était au mois de juin --, les deux amis se promenaient
+sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chômait. A l'extérieur, le
+temps était orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre
+une buée chaude. On ne respirait pas à la surface du comté.
+
+Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température douce, ni pluie ni
+vent. Rien n'y transpirait de la lutte des éléments du dehors. Aussi,
+un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils
+venus chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la houillère.
+
+Les disques électriques jetaient un éclat qu'eût certainement envié le
+soleil britannique, plus embrumé qu'il ne convient à un soleil des
+dimanches.
+
+Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs à son
+camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prêter à ses paroles qu'une
+médiocre attention.
+
+« Regarde donc, Harry ! s'écriait Jack Ryan. Quel empressement à venir
+nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idées tristes
+pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à penser,
+à tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !
+
+-- Jack, répondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux,
+et cela suffit !
+
+-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mélancolie ne
+finit pas par déteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lèvres
+se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mémoire des
+chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?
+
+-- Tu le sais, Jack.
+
+-- Toujours cette pensée ?...
+
+-- Toujours.
+
+-- Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en haussant les épaules,
+si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la
+mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !
+
+-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton
+imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu
+un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me
+semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses
+extraordinaires ne se montrent pas davantage !
+
+-- Je les retrouverai, Jack !
+
+-- Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas
+faciles à surprendre !
+
+-- Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit Harry avec
+l'accent de la plus énergique conviction.
+
+-- Ainsi, tu prétends punir ?...
+
+-- Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnés dans
+cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non
+! je ne l'oublie pas !
+
+-- Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr que ces deux
+mains-là n'appartiennent pas au même corps ?
+
+-- Pourquoi, Jack ? D'où peut te venir cette idée ?
+
+-- Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans les abîmes...
+ne sont pas faits comme nous !
+
+-- Ils sont faits comme nous, Jack !
+
+-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque
+fou est parvenu à s'introduire...
+
+-- Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les
+idées ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour où il a rompu les
+échelles du puits Yarow, n'a cessé de nous faire du mal !
+
+-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte
+malveillant n'a été renouvelé ni contre toi, ni contre les tiens !
+
+-- Il n'importe, Jack, répondit Harry. J'ai le pressentiment que cet
+être mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renoncé à ses projets. Sur quoi
+je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack,
+dans l'intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est
+et d'où il vient.
+
+-- Dans l'intérêt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan,
+assez étonné.
+
+-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans
+toute cette affaire un intérêt contraire au nôtre. J'y ai souvent
+songé, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la série de ces
+faits inexplicables, qui s'enchaînent logiquement l'un à l'autre. Cette
+lettre anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve, tout
+d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu
+en empêcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite à la
+fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une énorme pierre est
+lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt interrompue
+par la rupture des échelles du puits Yarow. Notre exploration commence.
+Une expérience, qui doit révéler l'existence du nouveau gisement, est
+alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste.
+Néanmoins, la constatation s'opère, le filon est trouvé. Nous revenons
+sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est
+brisée. L'obscurité se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant,
+à suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice
+était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas
+dans tout cela une pensée criminelle ? Oui ! un être, insaisissable
+jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire,
+était caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis
+comprendre, il cherchait à nous en interdire l'accès. Il y était !...
+Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prépare
+pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, dussé-je y risquer ma
+vie, je le découvrirai ! »
+
+Harry avait parlé avec une conviction qui ébranla sérieusement son
+camarade.
+
+Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le
+passé. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou
+surnaturelle, ils n'en étaient pas moins patents.
+
+Cependant, le brave garçon ne renonçait pas à sa manière d'expliquer
+ces événements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais
+l'intervention d'un génie mystérieux, il se rabattit sur l'incident qui
+semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigée contre
+la famille Ford.
+
+« Eh bien, Harry, dit-il, si je suis obligé de te donner raison sur un
+certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque
+bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous
+sauver de...
+
+-- Jack, répondit Harry en l'interrompant, l'être secourable dont tu
+veux faire un être surnaturel existe aussi réellement que le malfaiteur
+en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus
+lointaines profondeurs de la houillère.
+
+-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda
+Jack Ryan.
+
+-- Peut-être, répondit Harry. Écoute-moi bien. A cinq milles dans
+l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui
+supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce
+perpendiculairement dans les entrailles mêmes du gisement. Il y a huit
+jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde
+descendait, alors que j'étais penché sur l'orifice de ce puits, il m'a
+semblé que l'air s'agitait à l'intérieur, comme s'il eût été battu de
+grands coups d'ailes.
+
+-- C'était quelque oiseau égaré dans les galeries inférieures de la
+houillère, répondit Jack.
+
+-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin même, je suis
+retourné à ce puits, et là, prêtant l'oreille, j'ai cru surprendre
+comme une sorte de gémissement...
+
+-- Un gémissement ! s'écria Jack. Tu t'es trompé, Harry ! C'est une
+poussée d'air.., à moins qu'un lutin...
+
+-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai à quoi m'en tenir.
+
+-- Demain ? répondit Jack en regardant son camarade.
+
+-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abîme.
+
+-- Harry, c'est tenter Dieu, cela !
+
+-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous
+nous rendrons tous deux à ce puits avec quelques-uns de nos camarades.
+Une longue corde, à laquelle je m'attacherai, vous permettra de me
+descendre et de me retirer à un signal convenu. -- Je puis compter sur
+toi, Jack ?
+
+-- Harry, répondit Jack Ryan en hochant la tête, je ferai ce que tu me
+demandes, et cependant, je te le répète, tu as tort.
+
+-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit
+Harry d'un ton décidé. Donc, demain matin, à six heures, et silence !
+Adieu, Jack ! »
+
+Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eût
+encore essayé de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son
+camarade et rentra au cottage.
+
+Il faut, cependant, convenir que les appréhensions de Jack n'étaient
+point exagérées. Si quelque ennemi personnel menaçait Harry, s'il se
+trouvait au fond de ce puits où le jeune mineur allait le chercher,
+Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en
+fût ainsi ?
+
+« Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal
+pour expliquer une série de faits, qui s'expliquaient si aisément par
+une intervention surnaturelle des génies de la mine ? »
+
+Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa
+brigade arrivaient en compagnie d'Harry à l'orifice du puits suspect.
+
+Harry n'avait rien dit de son projet, ni à James Starr, ni au vieil
+overman. De son côté, Jack Ryan avait été assez discret pour ne point
+parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pensé qu'il
+ne s'agissait là que d'une simple exploration du gisement suivant sa
+coupe verticale.
+
+Harry s'était muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette
+corde n'était pas grosse, mais elle était solide. Harry ne devant ni
+descendre ni remonter à la force des poignets, il suffisait que la
+corde fût assez forte pour supporter son poids. C'était à ses
+compagnons qu'incomberait la tâche de le laisser glisser dans le
+gouffre, à eux de l'en retirer. Une secousse, imprimée à la corde,
+servirait de signal entre eux et lui.
+
+Le puits était assez large, ayant douze pieds de diamètre à son
+orifice. Une poutre fut placée en travers, comme un pont, de manière
+que la corde, en glissant à sa surface, pût se maintenir dans l'axe du
+puits. Précaution indispensable à prendre pour qu'Harry ne fût pas
+heurté, pendant la descente, aux parois latérales.
+
+Harry était prêt.
+
+« Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abîme ? lui demanda Jack
+Ryan à voix basse.
+
+-- Oui, Jack », répondit Harry.
+
+La corde fut d'abord attachée autour des reins d'Harry, puis sous ses
+aisselles, afin que son corps ne pût basculer.
+
+Ainsi maintenu, Harry était libre de ses deux mains. A sa ceinture, il
+suspendit une lampe de sûreté, à son côté, un de ces larges couteaux
+écossais qui sont engainés dans un fourreau de cuir.
+
+Harry s'avança jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la
+corde fut passée.
+
+Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonça lentement dans
+le puits. Comme la corde subissait un léger mouvement de rotation, la
+lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des
+parois, et Harry put les examiner avec soin.
+
+Ces parois étaient faites de schiste houiller. Elles étaient assez
+lisses pour qu'il fût impossible de se hisser à leur surface.
+
+Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse modérée, environ un
+pied par seconde. Il avait donc possibilité de bien voir, facilité de
+se tenir prêt à tout événement.
+
+Au bout de deux minutes, c'est-à-dire à une profondeur de cent vingt
+pieds à peu près, la descente s'était opérée sans incident. Il
+n'existait aucune galerie latérale dans la paroi du puits, lequel
+s'étranglait peu à peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commençait à
+sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'où il conclut que
+l'extrémité inférieure du puits communiquait avec quelque boyau de
+l'étage inférieur de la crypte.
+
+La corde glissait toujours. L'obscurité était absolue. Le silence,
+absolu aussi. Si un être vivant, quel qu'il fût, avait cherché refuge
+dans ce mystérieux et profond abîme, ou il n'y était pas alors, ou
+aucun mouvement ne trahissait sa présence.
+
+Harry, plus défiant à mesure qu'il descendait, avait tiré le couteau de
+sa gaine, et il le tenait de sa main droite.
+
+A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait
+atteint le sol inférieur, car la corde mollit et ne se déroula plus.
+Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne
+s'était pas réalisée, c'est-à-dire que, pendant sa descente, la corde
+ne fût coupée au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarqué aucune
+anfractuosité dans les parois qui pût receler un être quelconque.
+
+L'extrémité inférieure du puits était fort rétrécie.
+
+Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne
+s'était pas trompé dans ses conjectures.
+
+Un étroit boyau s'enfonçait latéralement dans l'étage inférieur du
+gisement. Il eût fallu se courber pour y pénétrer, et se traîner sur
+les mains pour le suivre.
+
+Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si
+elle aboutissait à quelque abîme.
+
+Il se coucha sur le sol et commença à ramper. Mais un obstacle l'arrêta
+presque aussitôt.
+
+Il crut sentir au toucher que cet obstacle était un corps qui obstruait
+le passage.
+
+Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de répulsion, puis il
+revint.
+
+Ses sens ne l'avaient pas trompé. Ce qui l'avait arrêté, c'était, en
+effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glacé aux
+extrémités, il n'était pas encore refroidi tout à fait.
+
+L'attirer à soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la
+lumière de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut à le
+dire.
+
+« Un enfant ! » s'écria Harry.
+
+L'enfant, retrouvé au fond de cet abîme, respirait encore, mais son
+souffle était si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il
+fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite
+créature à l'orifice du puits, et la conduire au cottage, où Madge lui
+prodiguerait ses soins.
+
+Harry, oubliant toute autre préoccupation, rajusta la corde à sa
+ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras
+gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et armé, il
+fit le signal convenu, afin que la corde fût halée doucement.
+
+La corde se tendit, et la remontée commença à s'opérer régulièrement.
+
+Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il
+n'était plus seul exposé, maintenant.
+
+Tout alla bien pendant les premières minutes de l'ascension, aucun
+incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un
+souffle puissant qui déplaçait les couches d'air dans les profondeurs
+du puits. Il regarda au-dessous de lui et aperçut, dans la pénombre,
+une masse, qui, s'élevant peu à peu, le frôla en passant.
+
+C'était un énorme oiseau, dont il ne put reconnaître l'espèce, et qui
+montait à grands coups d'ailes.
+
+Le monstrueux volatile s'arrêta, plana un instant, puis fondit sur
+Harry avec un acharnement féroce.
+
+Harry n'avait que son bras droit dont il pût faire usage pour parer les
+coups du formidable bec de l'animal.
+
+Harry se défendit donc, tout en protégeant l'enfant du mieux qu'il put.
+Mais ce n'était pas à l'enfant, c'était à lui que l'oiseau s'attaquait.
+Gêné par la rotation de la corde, il ne parvenait pas à le frapper
+mortellement.
+
+La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons,
+espérant que ses cris seraient entendus d'en haut.
+
+C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitôt halée plus vite.
+
+Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds à franchir.
+L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup
+de son couteau, le blessa à l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque,
+disparut dans les profondeurs du puits.
+
+Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour
+frapper l'oiseau, avait entamé la corde, dont un toron était maintenant
+coupé.
+
+Les cheveux d'Harry se dressèrent sur sa tête.
+
+La corde cédait peu à peu, à plus de cent pieds au-dessus du fond de
+l'abîme !...
+
+Harry poussa un cri désespéré.
+
+Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde à
+demi tranchée.
+
+Harry lâcha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment où la
+corde allait se rompre, il parvint à la saisir de la main droite
+au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fût de fer, il
+sentit la corde glisser peu à peu entre ses doigts.
+
+Il aurait pu ressaisir cette corde à deux mains, en sacrifiant l'enfant
+qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut même pas penser.
+
+Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcités par les cris
+d'Harry, halaient plus vivement.
+
+Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'à ce qu'il fût remonté à
+l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux,
+s'attendant à tomber dans l'abîme, puis il les rouvrit...
+
+Mais, au moment où il allait lâcher la corde, qu'il ne tenait plus que
+par son extrémité, il fut saisi et déposé sur le sol avec l'enfant.
+
+La réaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les
+bras de ses camarades.
+
+ XV
+
+ Nell au cottage
+
+Deux heures après, Harry, qui n'avait pas aussitôt recouvré ses sens,
+et l'enfant, dont la faiblesse était extrême, arrivaient au cottage
+avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons.
+
+Là, le récit de ces événements fut fait au vieil overman, et Madge
+prodigua ses soins à la pauvre créature, que son fils venait de sauver.
+
+Harry avait cru retirer un enfant de l'abîme... C'était une jeune fille
+de quinze à seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'étonnement,
+sa figure maigre, allongée par la souffrance, son teint de blonde que
+la lumière ne semblait avoir jamais baigné, sa taille frêle et petite,
+tout en faisait un être à la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec
+quelque raison, la compara à un farfadet d'aspect un peu surnaturel.
+Était-ce dû aux circonstances particulières, au milieu exceptionnel
+dans lequel cette jeune fille avait peut-être vécu jusqu'alors, mais
+elle paraissait n'appartenir qu'à demi à l'humanité. Sa physionomie
+était étrange. Ses yeux, que l'éclat des lampes du cottage semblait
+fatiguer, regardaient confusément, comme si tout eût été nouveau pour
+eux.
+
+A cet être singulier, alors déposé sur le lit de Madge et qui revint à
+la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Écossaise
+adressa d'abord la parole :
+
+« Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.
+
+-- Nell, répondit la jeune fille.
+
+-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ?
+
+-- J'ai faim, répondit Nell. Je n'ai pas mangé depuis... depuis... »
+
+A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell
+n'était pas habituée à parler. La langue dont elle se servait était ce
+vieux gaélique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage.
+
+Sur la réponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitôt quelques
+aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand était elle au fond de
+ce puits ? on ne pouvait le dire.
+
+« Combien de jours as-tu passés là-bas, ma fille ? » demanda Madge.
+
+Nell ne répondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui
+lui était faite.
+
+« Depuis combien de jours ?... reprit Madge.
+
+-- Jours ?... » répondit Nell, pour qui ce mot semblait être dépourvu
+de toute signification.
+
+Puis, elle secoua la tête comme une personne qui ne comprend pas ce
+qu'on lui demande.
+
+Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute
+confiance :.
+
+« Quel âge as-tu, ma fille ? » demanda-t-elle, en lui faisant de bons
+yeux, bien rassurants.
+
+Même signe négatif de Nell.
+
+« Oui, oui, reprit Madge, combien d'années ?
+
+-- Années ?... » répondit Nell.
+
+Et ce mot, pas plus que le mot « jour », ne parut avoir de
+signification pour la jeune fille.
+
+Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un
+double sentiment de pitié et de sympathie. L'état de ce pauvre être,
+vêtu d'une misérable cotte de grosse étoffe, était bien fait pour les
+impressionner.
+
+Harry, plus que tout autre, se sentait irrésistiblement attiré par
+l'étrangeté même de Nell.
+
+Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait
+d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les lèvres ébauchèrent
+une sorte de sourire, et il lui dit :
+
+« Nell... là-bas.., dans la houillère... étais-tu seule ?
+
+-- Seule ! seule ! » s'écria la jeune fille en se redressant.
+
+Sa physionomie décelait alors l'épouvante. Ses yeux, qui s'étaient
+adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages.
+
+« Seule ! seule ! » répéta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge,
+comme si les forces lui eussent manqué tout à fait.
+
+« Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous répondre, dit
+Madge, après avoir recouché la jeune fille. Quelques heures de repos,
+un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !
+viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! »
+
+Sur le conseil de Madge, Nell fut laissée seule, et on put s'assurer,
+un instant après, qu'elle dormait profondément.
+
+Cet événement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la
+houillère, mais aussi dans le comté de Stirling, et, peu après, dans
+tout le Royaume-Uni. Le renom d'étrangeté de Nell s'en accrut. On
+aurait trouvé une jeune fille enfermée dans la roche schisteuse, comme
+un de ces êtres antédiluviens qu'un coup de pic délivre de leur gangue
+de pierre, que l'affaire n'eût pas eu plus d'éclat.
+
+Sans le savoir, Nell devint fort à la mode. Les gens superstitieux
+trouvèrent là un nouveau texte à leurs récits légendaires. Ils
+pensaient volontiers que Nell était le génie de la Nouvelle Aberfoyle,
+et lorsque Jack Ryan le disait à son camarade Harry :
+
+« Soit, répondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en
+tout cas, c'est le bon génie ! C'est celui qui nous a secourus, qui
+nous a apporté le pain et l'eau, lorsque nous étions emprisonnés dans
+la houillère ! Ce ne peut être que lui ! Quant au mauvais génie, s'il
+est resté dans la mine, il faudra bien que nous le découvrions un jour
+! »
+
+On le pense bien, l'ingénieur James Starr avait été informé tout
+d'abord de ce qui s'était passé.
+
+La jeune fille, ayant recouvré ses forces dès le lendemain de son
+entrée au cottage, fut interrogée par lui avec la plus grande
+sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie.
+Cependant, elle était intelligente, on le reconnut bientôt, mais
+certaines notions élémentaires lui manquaient : celle du temps, entre
+autres. On voyait qu'elle n'avait été habituée à diviser le temps ni
+par heures, ni par jours, et que ces mots mêmes lui étaient inconnus.
+En outre, ses yeux, accoutumés à la nuit, se faisaient difficilement à
+l'éclat des disques électriques; mais, dans l'obscurité, son regard
+possédait une extraordinaire acuité, et sa pupille, largement dilatée,
+lui permettait de voir au milieu des plus profondes ténèbres. Il fut
+aussi constant que son cerveau n'avait jamais reçu les impressions du
+monde extérieur, que nul autre horizon que celui de la houillère ne
+s'était développé à ses yeux, que l'humanité tout entière avait tenu
+pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille,
+qu'il y eût un soleil et des étoiles, des villes et des campagnes, un
+univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter
+jusqu'au moment où certains mots qu'elle ignorait encore prendraient
+dans son esprit une signification précise.
+
+Quant à la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs
+de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer à la résoudre. En
+effet, toute allusion à ce sujet jetait l'épouvante dans cette étrange
+nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas répondre; mais,
+certainement, il existait là quelque secret qu'elle eût pu dévoiler.
+
+« Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner là où tu étais ? » lui
+avait demandé James Starr.
+
+A la première de ces deux questions : « Oh oui ! » avait dit la jeune
+fille. A la seconde, elle n'avait répondu que par un cri de terreur,
+mais rien de plus.
+
+Devant ce silence obstiné, James Starr, et avec lui Simon et Harry
+Ford, ne laissaient pas d'éprouver une certaine appréhension. Ils ne
+pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagné la
+découverte de la houillère. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel
+incident ne se fût produit, ils s'attendaient toujours à quelque
+nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi
+voulurent-ils explorer le puits mystérieux. Ils le firent donc, bien
+armés et bien accompagnés. Mais ils n'y trouvèrent aucune trace
+suspecte. Le puits communiquait avec les étages inférieurs de la
+crypte, creusés dans la couche carbonifère.
+
+James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou
+plusieurs êtres malfaisants étaient cachés dans la houillère, s'ils
+préparaient quelques embûches, Nell aurait pu le dire peut-être, mais
+elle ne parlait pas. La moindre allusion au passé de la jeune fille
+provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le
+temps, son secret lui échapperait sans doute.
+
+Quinze jours après son arrivée au cottage, Nell était l'aide la plus
+intelligente et la plus zélée de la vieille Madge. Évidemment, ne plus
+jamais quitter cette maison où elle avait été si charitablement
+accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-être même ne
+s'imaginait-elle pas que désormais elle pût vivre ailleurs. La famille
+Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensée de ces
+braves gens, du moment que Nell était entrée au cottage, elle était
+devenue leur enfant d'adoption.
+
+Nell était charmante, en vérité. Sa nouvelle existence l'embellissait.
+C'étaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se
+sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.
+Madge s'était pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil
+overman en raffola bientôt à son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs.
+L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'était de ne pas l'avoir
+sauvée lui-même. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell,
+qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on
+eût pu voir que la jeune fille préférait aux chansons de Jack Ryan les
+entretiens plus sérieux d'Harry, qui, peu à peu, lui apprit ce qu'elle
+ignorait encore des choses du monde extérieur.
+
+Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle,
+Jack Ryan s'était vu forcé de convenir que sa croyance aux lutins
+faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois après, sa
+crédulité reçut un nouveau coup.
+
+En effet, vers cette époque, Harry fit une découverte assez inattendue,
+mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les
+ruines du château de Dundonald, à Irvine.
+
+Un jour, après une longue exploration de la partie sud de la houillère
+-- exploration qui avait duré plusieurs jours à travers les dernières
+galeries de cette énorme substruction --, Harry avait péniblement gravi
+une étroite galerie, évidée dans un écartement de la roche schisteuse.
+Tout à coup, il fut très surpris de se trouver en plein air. La
+galerie, après avoir remonté obliquement vers la surface du sol,
+aboutissait précisément aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait
+donc une communication secrète entre la Nouvelle-Aberfoyle et la
+colline que couronnait le vieux château. L'orifice supérieur de cette
+galerie eût été impossible à découvrir extérieurement, tant il était
+obstrué de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquête, les
+magistrats n'avaient-ils pu y pénétrer.
+
+Quelques jours après, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaître
+lui-même cette disposition naturelle du gisement houiller.
+
+« Voilà, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine.
+Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu !
+
+-- Je ne crois pas, monsieur Starr, répondit Harry, que nous ayons lieu
+de nous en féliciter ! Leurs remplaçants ne valent pas mieux et peuvent
+être pires, assurément !
+
+-- En effet, Harry, reprit l'ingénieur, mais qu'y faire ? Évidemment,
+les êtres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par
+cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la
+torche à la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attiré le Motala
+à la côte, et, comme les anciens pilleurs d'épaves, ils en eussent volé
+les débris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouvés là
+! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voilà l'orifice du
+repaire ! Quant à ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ?
+
+-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! répondit Harry
+avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler !
+» Harry devait avoir raison. Si les mystérieux hôtes de la houillère
+l'eussent abandonnée, ou s'ils étaient morts, quelle raison aurait eue
+la jeune fille de garder le silence ?
+
+Cependant, James Starr tenait absolument à pénétrer ce secret. Il
+pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en
+dépendre. On prit donc de nouveau les plus sévères précautions. Les
+magistrats furent prévenus. Des agents occupèrent secrètement les
+ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-même se cacha, pendant plusieurs
+nuits, au milieu des broussailles qui hérissaient la colline. Peine
+inutile. On ne découvrit rien. Nul être humain n'apparut à travers
+l'orifice.
+
+On en arriva bientôt à cette conclusion, que les malfaiteurs avaient dû
+définitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant à Nell, ils
+la croyaient morte au fond de ce puits où ils l'avaient abandonnée.
+Avant l'exploitation, la houillère pouvait leur offrir un refuge
+assuré, à l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances
+n'étaient plus les mêmes. Le gîte devenait difficile à cacher. On
+aurait donc dû raisonnablement espérer qu'il n'y avait plus rien à
+craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'était pas absolument
+rassuré. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il répétait souvent :
+
+« Nell a été évidemment mêlée à tout ce mystère. Si elle n'avait plus
+rien à redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter
+qu'elle soit heureuse d'être avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle
+adore ma mère ! Si elle se tait sur son passé, sur ce qui pourrait nous
+rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa
+conscience lui interdit de dévoiler, pèse sur elle ! Peut-être aussi,
+dans notre intérêt plus que dans le sien, croit-elle devoir se
+renfermer dans cet inexplicable mutisme ! »
+
+C'est par suite de ces diverses considérations que, d'un accord commun,
+il avait été convenu qu'on écarterait de la conversation tout ce qui
+pouvait rappeler son passé à la jeune fille.
+
+Un jour, cependant, Harry fut amené à faire connaître à Nell ce que
+James Starr, son père, sa mère et lui-même croyaient devoir à son
+intervention.
+
+C'était jour de fête. Les bras chômaient aussi bien à la surface du
+comté de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un
+peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les
+voûtes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Harry et Nell avaient quitté le cottage et suivaient à pas lents la
+rive gauche du lac Malcolm. Là, les éclats électriques se projetaient
+avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement
+aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dôme.
+Cette pénombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient
+que très difficilement à la lumière.
+
+Après une heure de marche, Harry et sa compagne s'arrêtèrent en face de
+la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui
+dominait les eaux du lac.
+
+« Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitués au jour, dit Harry, et
+certainement, ils ne pourraient supporter l'éclat du soleil.
+
+-- Non, sans doute, répondit la jeune fille, si le soleil est tel que
+tu me l'as dépeint, Harry.
+
+-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste
+idée de sa splendeur ni des beautés de cet univers que tes regards
+n'ont jamais observé. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour
+où tu es née dans les profondeurs de la houillère, se peut-il que tu ne
+sois jamais remontée à la surface du sol ?
+
+-- Jamais, Harry, répondit Nell, et je ne pense pas que, même petite,
+ni un père ni une mère m'y aient jamais portée. J'aurais certainement
+gardé quelque souvenir du dehors !
+
+-- Je le crois, répondit Harry. D'ailleurs, à cette époque, Nell, bien
+d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec
+l'extérieur étaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garçon ou
+d'une jeune fille, qui, à ton âge, ignoraient encore tout ce que tu
+ignores des choses de là-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes,
+le railway du grand tunnel nous transporte à la surface du comté. J'ai
+donc hâte, Nell, de t'entendre me dire : « viens, Harry, mes yeux
+peuvent supporter la lumière du jour, et je veux voir le soleil ! Je
+veux voir l'oeuvre de Dieu ! »
+
+-- Je te le dirai, Harry, répondit la jeune fille, avant peu, je
+l'espère. J'irai admirer avec toi ce monde extérieur, et cependant...
+
+-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque
+regret d'avoir abandonné le sombre abîme dans lequel tu as vécu pendant
+les premières années de ta vie, et dont nous t'avons retirée presque
+morte ?
+
+-- Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement que les ténèbres
+sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitués à
+leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait à
+suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent
+devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au
+fond de la houillère, des trous noirs, pleins de vagues lumières. Et
+puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut
+avoir vécu là pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis
+t'exprimer !
+
+-- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu étais seule ?
+
+-- Harry, répondit la jeune fille, c'est quand j'étais seule que je
+n'avais pas peur ! » La voix de Nell s'était légèrement altérée en
+prononçant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un
+peu, et il dit :
+
+« Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne
+craignais-tu donc pas de t'y égarer ?
+
+-- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les détours de la
+nouvelle houillère !
+
+-- N'en sortais-tu pas quelquefois ?...
+
+-- Oui.., quelquefois.., répondit en hésitant la jeune fille,
+quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle.
+
+-- Tu connaissais donc le vieux cottage ?
+
+-- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui
+l'habitaient !
+
+-- C'étaient mon père et ma mère, répondit Harry, c'était moi ! Nous
+n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure !
+
+-- Peut-être cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune
+fille.
+
+-- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination à ne pas la
+quitter, qui nous a fait découvrir le nouveau gisement ? Et cette
+découverte n'a-t-elle pas eu des conséquences heureuses pour toute une
+population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi,
+Nell, qui, rendue à la vie, as trouvé des coeurs tout à toi !
+
+-- Pour moi ! répondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver
+! Pour les autres.., qui sait ?...
+
+-- Que veux-tu dire ?
+
+-- Rien... rien !... Mais, il y avait danger à s'introduire, alors,
+dans la nouvelle houillère ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des
+imprudents ont pénétré dans ces abîmes. Ils ont été loin, bien loin !
+Ils se sont égarés...
+
+-- Égarés ? dit Harry en regardant Nell.
+
+-- Oui... égarés... répondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe
+s'est éteinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin...
+
+-- Et là, s'écria Harry, emprisonnés pendant huit longs jours, Nell,
+ils ont été près de mourir ! Et sans un être secourable, que Dieu leur
+a envoyé, un ange peut-être, qui leur a secrètement apporté un peu de
+nourriture, sans un guide mystérieux qui, plus tard, a conduit jusqu'à
+eux leurs libérateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe !
+
+-- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.
+
+-- Parce que ces hommes c'était James Starr.., c'était mon père...
+c'était moi, Nell ! »
+
+Nell, relevant la tête, saisit la main du jeune homme, et elle le
+regarda avec une telle fixité, que celui-ci se sentit troublé jusqu'au
+plus profond de son coeur.
+
+« Toi ! répéta la jeune fille.
+
+-- Oui ! répondit Harry, après un instant de silence, et celle à qui
+nous devons de vivre, c'était toi,
+
+Nell ! Ce ne pouvait être que toi ! » Nell laissa tomber sa tête entre
+ses deux mains, sans répondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi
+vivement impressionnée.
+
+« Ceux qui t'ont sauvée, Nell, ajouta-t-il d'une voix émue, te devaient
+déjà la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? »
+
+ XVI
+
+ Sur l'échelle oscillante
+
+Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle étaient
+conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingénieur James Starr
+et Simon Ford -- les premiers découvreurs de ce riche bassin
+carbonifère -- participaient largement à ces bénéfices. Harry devenait
+donc un parti. Mais il ne songeait guère à quitter le cottage. Il avait
+remplacé son père dans les fonctions d'overman et surveillait
+assidûment tout ce monde de mineurs.
+
+Jack Ryan était fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait à son
+camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se
+voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack
+Ryan n'était pas sans avoir observé les sentiments qu'éprouvait Harry
+pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait à belles
+dents, lorsque son camarade secouait la tête en signe de dénégation.
+
+Il faut dire que l'un des plus vifs désirs de Jack Ryan était
+d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa première visite à la surface
+du comté. Il voulait voir ses étonnements, son admiration devant cette
+nature encore inconnue d'elle. Il espérait bien qu'Harry l'emmènerait
+pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait
+pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquiéter un
+peu.
+
+Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aération par lequel les
+étages inférieurs de la houillère communiquaient avec la surface du
+sol. Il avait pris l'une de ces échelles qui, en se relevant et en
+s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de
+monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaissé
+de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'étroit palier où il
+avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux
+du jour.
+
+« C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, éclairé par la
+lumière des lampes électriques du puits.
+
+-- Oui, Jack, répondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une
+proposition à te faire...
+
+-- Je n'écoute rien avant que tu m'aies donné des nouvelles de Nell !
+s'écria Jack Ryan.
+
+-- Nell va bien, Jack, et si bien même que, dans un mois ou six
+semaines, je l'espère...
+
+-- Tu l'épouseras, Harry ?
+
+-- Tu ne sais ce que tu dis, Jack !
+
+-- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai !
+
+-- Et que feras-tu ?
+
+-- Je l'épouserai, moi, si tu ne l'épouses pas, toi ! répliqua Jack, en
+éclatant de rire. Saint Mungo me protège ! mais elle me plaît, la
+gentille Nell ! Une jeune et bonne créature qui n'a jamais quitté la
+mine, c'est bien la femme qu'il faut à un mineur ! Elle est orpheline
+comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas à
+elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... »
+
+Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans même
+essayer de lui répondre.
+
+« Ce que je dis là ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan
+d'un ton un peu plus sérieux.
+
+-- Non, Jack, répondit tranquillement Harry.
+
+-- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la
+prétention qu'elle reste vieille fille ?
+
+-- Je n'ai aucune prétention », répondit Harry.
+
+Une oscillation de l'échelle vint alors permettre aux deux amis de se
+séparer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits.
+Cependant, ils ne se séparèrent pas.
+
+« Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parlé sérieusement tout à
+l'heure à propos de Nell ?
+
+-- Non, Jack, répondit Harry.
+
+-- Eh bien, je vais le faire alors !
+
+-- Toi, parler sérieusement !
+
+-- Mon brave Harry, répondit Jack, je suis capable de donner un bon
+conseil à un ami.
+
+-- Donne, Jack.
+
+-- Eh bien, voilà ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne,
+Harry ! Ton père, le vieux Simon, ta mère, la vieille Madge, l'aiment
+aussi comme si elle était leur enfant. Or, tu aurais bien peu à faire
+pour qu'elle devînt tout à fait leur fille ! -- Pourquoi ne
+l'épouses-tu pas ?
+
+-- Pour t'avancer ainsi, Jack, répondit Harry, connais-tu donc les
+sentiments de Nell ?
+
+-- Personne ne les ignore, pas même toi, Harry, et c'est pour cela que
+tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'échelle
+qui va descendre, et...
+
+-- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied
+avait déjà quitté le palier pour se poser sur l'échelon mobile.
+
+-- Bon, Harry ! s'écria Jack en riant, tu vas me faire écarteler !
+
+-- Écoute sérieusement, Jack, répondit Harry, car, à mon tour, c'est
+sérieusement que je parle.
+
+-- J'écoute... jusqu'à la prochaine oscillation, mais pas plus !
+
+-- Jack, reprit Harry, je n'ai point à cacher que j'aime Nell.
+
+Mon plus vif désir est d'en faire ma femme...
+
+-- Bien, cela.
+
+-- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience
+à lui demander de prendre une détermination qui doit être irrévocable.
+
+-- Que veux-tu dire, Harry ?
+
+-- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitté ces profondeurs de la
+houillère où elle est née, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne
+connaît rien du dehors. Elle a tout à apprendre par les yeux, et
+peut-être aussi par le coeur. Qui sait ce que seront ses pensées,
+lorsque de nouvelles impressions naîtront en elle ! Elle n'a encore
+rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant
+qu'elle se soit décidée, en pleine connaissance, à préférer à tout
+autre le séjour dans la houillère. -- Me comprends-tu, Jack ?
+
+-- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire
+manquer la prochaine oscillation !
+
+-- Jack, répondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne
+devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous
+nos pieds, tu écouteras ce que j'ai à te dire !
+
+-- A la bonne heure ! Harry. Voilà comment j'aime qu'on me parle ! --
+Nous disons donc qu'avant d'épouser Nell, tu vas l'envoyer dans un
+pensionnat de la vieille-Enfumée ?
+
+-- Non, Jack, répondit Harry, je saurai bien moi-même faire l'éducation
+de celle qui devra être ma femme !
+
+-- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry !
+
+-- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le
+dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde extérieur. Une
+comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on
+venait te dire : « Dans un mois elle sera guérie ! » n'attendrais-tu
+pas pour l'épouser que sa guérison fût faite ?
+
+-- Oui, ma foi, oui ! répondit Jack Ryan.
+
+-- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma
+femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les
+conditions de ma vie qu'elle préfère et accepte. Je veux que ses yeux
+se soient ouverts enfin à la lumière du jour !
+
+-- Bien, Harry, bien, très bien ! s'écria Jack Ryan. Je te comprends à
+cette heure. Et à quelle époque l'opération ?...
+
+-- Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu
+à peu à la clarté de nos disques. C'est une préparation. Dans un mois,
+je l'espère, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses
+splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard humain des
+horizons plus reculés que ceux d'une sombre houillère ! Elle verra que
+les limites de l'univers sont infinies ! »
+
+Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraîner par son imagination,
+Jack Ryan, quittant le palier, avait sauté sur l'échelon oscillant de
+l'appareil.
+
+« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ?
+
+-- Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux compère. Pendant que
+tu t'élèves dans l'infini, moi, je descends dans l'abîme !
+
+-- Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant lui-même à l'échelle
+remontante. Je te recommande de ne parler à personne de ce que je viens
+de te dire !
+
+-- A personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition pourtant...
+
+-- Laquelle ?
+
+-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la première
+excursion que Nell fera à la surface du globe !
+
+-- Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry.
+
+Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus
+considérable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que très
+affaiblie de l'un à l'autre.
+
+Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :
+
+« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le soleil, sais-tu
+bien ce qu'elle leur préférera ?
+
+-- Non, Jack !
+
+-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! »
+
+Et la voix de Jack Ryan s'éteignit enfin dans un dernier hurrah !
+
+Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupées à l'éducation
+de Nell. Il lui avait appris à lire, à écrire, -- toutes choses dans
+lesquelles la jeune fille fit de rapides progrès. On eût dit qu'elle «
+savait » d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus
+vite d'une aussi complète ignorance. C'était un étonnement pour ceux
+qui l'approchaient.
+
+Simon et Madge se sentaient chaque jour plus étroitement liés à leur
+enfant d'adoption, dont le passé ne laissait pas de les préoccuper,
+cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry
+pour Nell, et cela ne leur déplaisait point.
+
+On se rappelle que lors de sa première visite à l'ancien cottage, le
+vieil overman avait dit à l'ingénieur :
+
+« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature de là-haut
+conviendrait à un garçon dont la vie doit s'écouler dans les
+profondeurs d'une mine ! »
+
+Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût envoyé la seule
+compagne qui pût véritablement convenir à son fils ? N'était-ce pas là
+comme une faveur du Ciel ?
+
+Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se
+faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city une fête qui ferait époque
+pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Simon Ford ne savait pas si bien dire !
+
+Il faut ajouter qu'un autre encore désirait non moins ardemment cette
+union de Nell et d'Harry. C'était l'ingénieur James Starr. Certes, le
+bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un
+mobile, d'un intérêt plus général, peut-être, le poussait aussi dans ce
+sens.
+
+On le sait, James Starr avait conservé certaines appréhensions, bien
+que rien dans le présent ne les justifiât plus. Cependant, ce qui avait
+été pouvait être encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell
+était évidemment la seule à le connaître. Or, si l'avenir devait
+réserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre
+en garde contre de telles éventualités, sans en savoir au moins la
+cause ?
+
+« Nell n'a pas voulu parler, répétait souvent James Starr, mais ce
+qu'elle a tu jusqu'ici à tout autre, elle ne saurait le taire longtemps
+à son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait
+nous-mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux époux et la
+sécurité à leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais
+ici-bas ! »
+
+Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingénieur James Starr. Ce
+raisonnement, il le communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans
+le goûter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer à ce qu'Harry devînt
+l'époux de Nell.
+
+Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents
+ne rêvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry
+enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui était bien dû.
+La jeune fille ne relevait que d'elle-même et n'avait d'autre
+consentement à obtenir que celui de son propre coeur.
+
+Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle à ce mariage,
+pourquoi, lorsque les disques électriques s'éteignaient à l'heure du
+repos, quand la nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les
+habitants de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de l'un
+des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un être mystérieux
+se glissait-il dans les ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à
+travers certaines galeries si étroites qu'on devait les croire
+impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les yeux perçaient
+la plus profonde obscurité, venait-il en rampant sur le rivage du lac
+Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinément vers l'habitation de
+Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors déjoué
+toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux
+fenêtres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation à
+travers les volets du cottage ?
+
+Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'à lui, pourquoi son
+poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi,
+enfin ces mots s'échappaient-ils de sa bouche, contractée par la colère
+:
+
+« Elle et lui ! Jamais ! »
+
+ XVII
+
+ Un lever de soleil
+
+Un mois après -- c'était le soir du 20 août --, Simon Ford et Madge
+saluaient de leurs meilleurs « wishes » quatre touristes qui
+s'apprêtaient à quitter le cottage.
+
+James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que
+son pied n'avait jamais foulé, dans cet éclatant milieu, dont ses
+regards ne connaissaient pas encore la lumière.
+
+L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr,
+d'accord avec Harry, voulait qu'après ces quarante-huit heures passées
+au-dehors, la jeune fille eût vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans
+la sombre houillère, c'est-à-dire les divers aspects du globe, comme si
+un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de
+lacs, de golfes, de mers, se fût déroulé devant ses yeux.
+
+Or, dans cette portion de l'Écosse, comprise entre Édimbourg et
+Glasgow, il semblait que la nature eût voulu précisément réunir ces
+merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient là comme
+partout, avec leurs nuées changeantes, leur lune sereine ou voilée,
+leur soleil radieux, leur fourmillement d'étoiles.
+
+L'excursion projetée avait donc été combinée de manière à satisfaire
+aux conditions de ce programme.
+
+Simon Ford et Madge eussent été très heureux d'accompagner Nell; mais,
+on les connaît, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et,
+finalement, ils ne purent se résoudre à abandonner, même pour un jour,
+leur souterraine demeure.
+
+James Starr allait là en observateur, en philosophe, très curieux, au
+point de vue psychologique, d'observer les naïves impressions de Nell,
+-- peut-être même de surprendre quelque peu des mystérieux événements
+auxquels son enfance avait été mêlée.
+
+Harry, lui, se demandait, non sans appréhension, si une autre jeune
+fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors,
+n'allait pas se révéler pendant cette rapide initiation aux choses du
+monde extérieur.
+
+Quant à Jack Ryan, il était joyeux comme un pinson qui s'envole aux
+premiers rayons de soleil. Il espérait bien que sa contagieuse gaieté
+se communiquerait à ses compagnons de voyage. Ce serait une façon de
+payer sa bienvenue.
+
+Nell était pensive et comme recueillie.
+
+James Starr avait décidé, non sans raison, que le départ se ferait le
+soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passât que par une
+gradation insensible des ténèbres de la nuit aux clartés du jour. Or,
+c'est le résultat qui serait obtenu, puisque, de minuit à midi, elle
+subirait ces phases successives d'ombre et de lumière, auxquelles son
+regard pourrait s'habituer peu à peu.
+
+Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit :
+
+« Harry, est-il donc nécessaire que j'abandonne notre houillère, ne
+fût-ce que quelques jours ?
+
+-- Oui, Nell, répondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi
+et pour moi !
+
+-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je
+suis heureuse autant qu'on peut l'être. Tu m'as instruite. Cela ne
+suffit-il pas ? Que vais-je faire là-haut ? »
+
+Harry la regarda sans répondre. Les pensées qu'exprimait Nell étaient
+presque les siennes.
+
+« Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hésitation, mais il
+est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et
+ils te ramèneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la
+houillère, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre à toi
+! Je ne doute pas qu'il en doive être ainsi, et je t'approuve. Mais, au
+moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et
+agir en toute liberté. viens donc !
+
+-- Viens, ma chère Nell, dit Harry.
+
+-- Harry, je suis prête à te suivre », répondit la jeune fille.
+
+A neuf heures, le dernier train du tunnel entraînait Nell et ses
+compagnons à la surface du comté. vingt minutes après, il les déposait
+à la gare où se reliait le petit embranchement, détaché du railway de
+Dumbarton à Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle.
+
+La nuit était déjà sombre. De l'horizon au zénith, quelques vapeurs peu
+compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la poussée
+d'une brise de nord-ouest qui rafraîchissait l'atmosphère. La journée
+avait été belle. La nuit devait l'être aussi.
+
+Arrivés à Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train,
+sortirent aussitôt de la gare.
+
+Devant eux, entre de grands arbres, se développait une route qui
+conduisait aux rives du Forth.
+
+La première impression physique qu'éprouva la jeune fille, fut celle de
+l'air pur que ses poumons aspirèrent avidement.
+
+« Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air chargé de toutes
+les vivifiantes senteurs de la campagne !
+
+-- Quelles sont ces grandes fumées qui courent au-dessus de notre tête
+? demanda Nell.
+
+-- Ce sont des nuages, répondit Harry, ce sont des vapeurs à demi
+condensées que le vent pousse dans l'ouest.
+
+-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais à me sentir emportée dans leur
+silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui
+brillent à travers les déchirures des nuées ?
+
+-- Ce sont les étoiles dont je t'ai parlé, Nell. Autant de soleils,
+autant de centres de mondes, peut-être semblables au nôtre ! » Les
+constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du
+firmament, que le vent purifiait peu à peu.
+
+Nell regardait ces milliers d'étoiles brillantes qui fourmillaient
+au-dessus de sa tête.
+
+« Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils
+en supporter l'éclat ?
+
+-- Ma fille, répondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais
+des soleils qui gravitent à une distance énorme. Le plus rapproché de
+ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu'à nous, c'est
+cette étoile de la Lyre, Wega, que tu vois là presque au zénith, et
+elle est encore à cinquante mille milliards de lieues. Son éclat ne
+peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se lèvera demain à
+trente-huit millions de lieues seulement, et aucun oeil humain ne
+peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de
+fournaise. Mais viens, Nell, viens ! »
+
+On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry
+marchait à son côté. Jack Ryan allait et venait comme eût fait un jeune
+chien, impatient de la lenteur de ses maîtres.
+
+Le chemin était désert. Nell regardait la silhouette des grands arbres
+que le vent agitait dans l'ombre. Elle les eût volontiers pris pour
+quelques géants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les
+hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne
+d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une
+plaine, tout l'imprégnait de sentiments nouveaux et traçait en elle des
+impressions ineffaçables. Après avoir interrogé d'abord, Nell se
+taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son
+silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles
+l'imagination sensible de la jeune fille. Ils préféraient laisser les
+idées naître d'elles-mêmes en son esprit.
+
+A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de
+Forth était atteinte.
+
+Là, une barque, qui avait été frétée par James Starr, attendait. Elle
+devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au
+port d'Edimbourg.
+
+Nell vit l'eau brillante qui ondulait à ses pieds sous l'action du
+ressac et semblait constellée d'étoiles tremblotantes.
+
+« Est-ce un lac ? demanda-t-elle.
+
+-- Non, répondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes,
+c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un
+peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle
+n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. »
+
+La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la
+porta à ses lèvres.
+
+« Cette eau est salée, dit-elle.
+
+-Oui, répondit Harry, la mer a reflué jusqu'ici, car la marée est
+pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau
+salée, dont tu viens de boire quelques gouttes !
+
+-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent
+les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell.
+
+-- Parce que l'eau se dessale en s'évaporant, répondit James Starr. Les
+nuages ne sont formés que par l'évaporation et renvoient sous forme de
+pluie cette eau douce à la mer.
+
+-- Harry, Harry ! s'écria alors la jeune fille, quelle est cette lueur
+rougeâtre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une forêt en feu ? »
+
+Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se
+coloraient dans l'est.
+
+« Non, Nell, répondit Harry. C'est la lune à son lever.
+
+-- Oui, la lune ! s'écria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que
+les génies célestes font circuler dans le firmament, et qui recueille
+toute une monnaie d'étoiles !
+
+-- Vraiment, Jack ! répondit l'ingénieur en riant, je ne te connaissais
+pas ce penchant aux comparaisons hardies !
+
+-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que
+les étoiles disparaissent à mesure que la lune s'avance. Je suppose
+donc qu'elles tombent dedans !
+
+-- C'est-à-dire, Jack, répondit l'ingénieur, que c'est la lune qui
+éteint par son éclat les étoiles de sixième grandeur, et voilà pourquoi
+celles-ci s'effacent sur son passage.
+
+-- Que tout cela est beau ! répétait Nell, qui ne vivait plus que par
+le regard. Mais je croyais que la lune était toute ronde ?
+
+-- Elle est ronde quand elle est pleine, répondit James Starr,
+c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais,
+cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est écornée
+déjà, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat à
+barbe !
+
+-- Ah ! monsieur Starr, s'écria Jack Ryan, quelle indigne comparaison !
+J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune :
+
+ Astre des nuits qui dans ton cours
+ Viens caresser...
+Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat à barbe m'a coupé
+l'inspiration ! »
+
+Cependant, la lune montait peu à peu sur l'horizon. Devant elle
+s'évanouissaient les dernières vapeurs. Au zénith et dans l'ouest, les
+étoiles brillaient encore sur un fond noir que l'éclat lunaire allait
+graduellement pâlir. Nell contemplait en silence cet admirable
+spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur
+argentée, mais sa main frémissait dans celle d'Harry et parlait pour
+elle.
+
+« Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons
+gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! » La
+barque était amarrée à un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell
+et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissée et se gonfla
+sous la brise du nord-ouest.
+
+Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait
+navigué quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais
+l'aviron, si doucement manié qu'il fût par la main d'Harry, trahissait
+toujours l'effort du rameur. Ici, pour la première fois, Nell se
+sentait entraînée avec un glissement presque aussi doux que celui du
+ballon à travers l'atmosphère. Le golfe était uni comme un lac. A demi
+couchée à l'arrière, Nell se laissait aller à ce balancement. Par
+instants, en de certaines embardées, un rayon de lune filtrait jusqu'à
+la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe
+d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long
+du bordage. C'était un ravissement.
+
+Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermèrent
+involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tête
+s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille
+sommeil.
+
+Harry voulait la réveiller, afin qu'elle ne perdît rien des
+magnificences de cette belle nuit.
+
+« Laisse-la dormir, mon garçon, lui dit l'ingénieur. Deux heures de
+repos la prépareront mieux à supporter les impressions du jour. »
+
+A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell
+se réveilla, dès qu'elle toucha terre.
+
+« J'ai dormi ? demanda-t-elle.
+
+-- Non, ma fille, répondit James Starr. Tu as simplement rêvé que tu
+dormais, voilà tout. »
+
+La nuit était très claire alors. La lune, à mi-chemin de l'horizon au
+zénith, dispersait ses rayons à tous les points du ciel.
+
+Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de
+pêche, que balançait doucement la houle du golfe. La brise calmissait
+aux approches du matin. L'atmosphère, nettoyée de brumes, promettait
+une de ces délicieuses journées d'août que le voisinage de la mer rend
+plus belles encore. Une sorte de buée chaude se dégageait de l'horizon,
+mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient
+la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de
+la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extrême périmètre du ciel. La
+portée de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait
+pas cette impression particulière que donne l'Océan, lorsque la lumière
+semble en reculer les bornes à l'infini.
+
+Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack
+Ryan qui s'avançaient par les rues désertes. Dans la pensée de Nell, ce
+faubourg de la capitale n'était qu'un assemblage de maisons sombres,
+qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule différence que sa voûte
+était plus élevée et scintillait de points brillants. Elle allait d'un
+pas léger, et jamais Harry n'était obligé de ralentir le sien, par
+crainte de la fatiguer.
+
+« Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, après une demi-heure de marche.
+
+-- Non, répondit-elle. Mes pieds ne semblent même pas toucher à la
+terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de
+m'envoler, comme si j'avais des ailes !
+
+-- Retiens-la ! s'écria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne à garder,
+notre petite Nell ! Moi aussi, j'éprouve cet effet, lorsque je suis
+resté quelque temps sans sortir de la houillère !
+
+-- Cela est dû, dit James Starr, à ce que nous ne nous sentons plus
+écrasés par la voûte de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble
+alors que le firmament soit comme un profond abîme dans lequel on est
+tenté de s'élancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?
+
+-- Oui, monsieur Starr, répondit la jeune fille, c'est bien cela.
+J'éprouve comme une sorte de vertige !
+
+-- Tu t'y feras, Nell, répondit Harry. Tu te feras à cette immensité du
+monde extérieur, et peut-être oublieras-tu alors notre sombre houillère
+!
+
+-- Jamais, Harry ! » répondit Nell.
+
+Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eût voulu refaire
+dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter.
+
+Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons
+traversèrent Leith-Walk. Ils contournèrent Calton Hill, où se
+dressaient dans la pénombre l'Observatoire et le monument de Nelson.
+Ils suivirent la rue du Régent, franchirent un pont, et arrivèrent par
+un léger détour à l'extrémité de la Canongate.
+
+Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures
+sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church.
+
+En cet endroit, Nell s'arrêta.
+
+« Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un
+édifice isolé qui s'élevait au fond d'une petite place.
+
+-- Cette masse, Nell, répondit James Starr, c'est le palais des anciens
+souverains de l'Écosse, Holyrood, où se sont accomplis tant
+d'événements funèbres ! Là, l'historien pourrait évoquer bien des
+ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunée Marie Stuart jusqu'à
+celle du vieux roi français Charles X ! Et pourtant, malgré ces
+funèbres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras
+pas à cette résidence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses
+tours crénelées, Holyrood ne ressemble pas mal à quelque château de
+plaisance, auquel le bon plaisir de son propriétaire a conservé son
+caractère féodal ! -- Mais continuons notre marche. Là, dans l'enceinte
+même de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes
+de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est là que nous monterons.
+C'est à sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaître
+au-dessus de l'horizon de mer. »
+
+Ils entrèrent dans le Parc du Roi. Puis, s'élevant graduellement, ils
+traversèrent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable
+aux voitures, que Walter Scott se félicite d'avoir obtenue avec
+quelques lignes de roman.
+
+L'Arthur-Seat n'est, à vrai dire, qu'une colline haute de sept cent
+cinquante pieds, dont la tête isolée domine les hauteurs environnantes.
+En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait
+l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crâne
+de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du côté
+de l'ouest.
+
+Là, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations
+empruntées au grand romancier écossais, se borna à dire :
+
+« Voici ce qu'a écrit Walter Scott, au huit de la _Prison d'Édimbourg_ :
+
+« Si j'avais à choisir un lieu d'où l'on pût voir le mieux possible le
+lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit même. »
+
+« Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder à paraître, et, pour
+la première fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. »
+
+Les regards de la jeune fille étaient alors tournés vers l'est. Harry,
+placé près d'elle, l'observait avec une anxieuse attention.
+N'allait-elle pas être trop vivement impressionnée par les premiers
+rayons du jour ? Tous demeurèrent silencieux. Jack Ryan lui-même se tut.
+
+Déjà une petite ligne pâle, nuancée de rose, se dessinait au-dessus de
+l'horizon sur un fond de brumes légères. Un reste de vapeurs, égarées
+au Zénith, fut attaqué par le premier trait de lumière. Au pied
+d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Édimbourg, assoupie
+encore, apparaissait confusément. Quelques points lumineux piquaient çà
+et là l'obscurité. C'étaient les étoiles matinales qu'allumaient les
+gens de la vieille ville. En arrière, dans l'ouest, l'horizon, coupé de
+silhouettes capricieuses, bornait une région accidentée de pics,
+auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu.
+
+Cependant, le périmètre de la mer se traçait plus vivement vers l'est.
+La gamme des couleurs se disposait peu à peu suivant l'ordre que donne
+le spectre solaire. Le rouge des premières brumes allait par
+dégradation jusqu'au violet du zénith. De seconde en seconde, la
+palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge
+devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc
+diurne allait fixer sur la circonférence de la mer.
+
+En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline
+jusqu'à la ville, dont les quartiers commençaient à se détacher par
+groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus émergeaient çà et
+là, et leurs linéaments se profilaient alors avec plus de netteté. Il
+se répandait comme une sorte de lumière cendrée dans l'espace. Enfin,
+un premier rayon atteignit l'oeil de la jeune fille. C'était ce
+rayon vert, qui, soir ou matin, se dégage de la mer, lorsque l'horizon
+est pur.
+
+Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers
+un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville.
+
+« Un feu ! dit-elle.
+
+-- Non, Nell, répondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche
+d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! »
+
+Et, en effet, l'extrême pointe du clocheton, haut de deux cents pieds,
+brillait comme un phare de premier ordre.
+
+Le jour était fait. Le soleil déborda. Son disque semblait encore
+humide, comme s'il fût réellement sorti des eaux de la mer. D'abord
+élargi par la réfraction, il se rétrécit peu à peu, de manière à
+prendre la forme circulaire. Son éclat, bientôt insoutenable, était
+celui d'une bouche de fournaise qui eût troué le ciel.
+
+Nell dut presque aussitôt fermer les yeux. Sur leurs paupières, trop
+minces, il lui fallut même appliquer ses doigts, serrés étroitement.
+
+Harry voulait qu'elle se retournât vers l'horizon opposé.
+
+« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent à voir ce que
+savent voir tes yeux ! »
+
+A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose,
+qui blanchissait à mesure que le soleil s'élevait au dessus de
+l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupières se
+soulevèrent, et ses yeux s'imprégnèrent enfin de la lumière du jour.
+
+La pieuse enfant tomba à genoux, s'écriant :
+
+« Mon Dieu, que votre monde est beau ! »
+
+La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se
+déroulait le panorama d'Édimbourg : les quartiers neufs et bien alignés
+de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le réseau bizarre
+des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le
+château accroché à son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa
+croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques
+routes plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au nord, un
+bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondément la côte, sur
+laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisième plan, se
+développait l'harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite
+comme celle du Pirée, reliait à la mer cette Athènes du Nord. Vers
+l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello,
+dont le sable teignait en jaune les premières lames du ressac. Au
+large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois
+steamers empanachaient le ciel d'un cône de fumée noire. Puis, au-delà,
+verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient çà et là
+la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le
+Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si des glaces
+éternelles en eussent tapissé les cimes.
+
+Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient que des mots vagues.
+Ses bras frémissaient. Sa tête était prise de vertiges. Un instant, ses
+forces l'abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle
+sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans connaissance
+dans les bras d'Harry, prêts à la recevoir.
+
+Cette jeune fille, dont la vie s'était écoulée jusqu'alors dans les
+entrailles du massif terrestre, avait enfin contemplé ce qui constitue
+presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Créateur et l'homme. Ses
+regards, après avoir plané sur la ville et sur la campagne, venaient de
+s'étendre, pour la première fois, sur l'immensité de la mer et l'infini
+du ciel.
+
+ XVIII
+
+ Du lac Lomond au lac Katrine
+
+Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan,
+redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Après quelques heures de repos et
+un déjeuner réconfortant qui fut pris à Lambret's-Hotel, on songea à
+compléter l'excursion par une promenade à travers le pays des lacs.
+
+Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient désormais s'ouvrir
+tout grands à la lumière, et ses poumons aspirer largement cet air
+vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variée des plantes,
+l'azur du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme des
+couleurs.
+
+Le train qu'ils prirent à Général railway station, conduisit Nell et
+ses compagnons à Glasgow. Là, du dernier pont jeté sur la Clyde, ils
+purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils
+passèrent la nuit à Comrie's Royal-hôtel.
+
+Le lendemain, de la gare d'« Édimbourg and Glasgow railway », le train
+devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, à l'extrémité
+méridionale du lac Lomond.
+
+« C'est là le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'écria James
+Starr, le territoire si poétiquement célébré par Walter Scott ! -- Tu
+ne connais pas ce pays, Jack ?
+
+-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, répondit Jack Ryan,
+et, lorsqu'un pays a été si bien chanté, il doit être superbe !
+
+-- Il l'est, en effet, s'écria l'ingénieur, et notre chère Nell en
+conservera le meilleur souvenir !
+
+-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, répondit Harry, ce sera
+double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que
+nous le regarderons.
+
+-- Oui, Harry, dit l'ingénieur, autant que ma mémoire me le permettra,
+mais à une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra
+en aide ! Lorsque je serai fatigué de raconter, il chantera !
+
+-- Il ne faudra pas me le dire deux fois », répliqua Jack Ryan en
+lançant une note vibrante, comme s'il eût voulu monter son gosier au
+_la_ du diapason.
+
+Par le railway de Glasgow à Balloch, entre la métropole commerciale de
+l'Écosse et l'extrémité méridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une
+vingtaine de milles.
+
+Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comté, dont
+le château, toujours fortifié, conformément au traité de l'Union, est
+pittoresquement campé sur les deux pics d'un gros rocher de basalte.
+
+Dumbarton est situé au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce
+propos, James Starr raconta quelques particularités de l'aventureuse
+histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit
+pour aller épouser François II et devenir reine de France. Là aussi,
+après 1815, le ministère anglais médita d'interner Napoléon; mais le
+choix de Sainte-Hélène prévalut, et voilà pourquoi le prisonnier de
+l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand
+profit de la légendaire mémoire.
+
+Bientôt, le train s'arrêta à Balloch, près d'une estacade en bois qui
+descendait au niveau du lac.
+
+Un bateau à vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font
+l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquèrent, après
+avoir pris leur billet pour Inversnaid, à l'extrémité nord du lac
+Lomond.
+
+La journée commençait par un beau soleil, bien dégagé de ces brumes
+britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun détail de
+ce paysage, qui allait se dérouler sur un parcours de trente milles, ne
+devait échapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise à l'arrière
+entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poésie
+superbe, dont cette belle nature écossaise est si largement empreinte.
+
+Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans
+cesse l'ingénieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'être interrogé.
+A mesure que ce pays de Rob Roy se développait à ses regards, il le
+décrivait en admirateur enthousiaste.
+
+Dans les premières eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses
+petites îles ou îlots. C'était comme un semis. Le _Sinclair_ côtoyait
+leurs rives escarpées, et, dans l'entre-deux des îles, se dessinaient,
+tantôt une vallée solitaire, tantôt une gorge sauvage, hérissée de rocs
+abrupts.
+
+« Nell, dit James Starr, chacun de ces îlots a sa légende, et peut-être
+sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut
+dire, sans trop de prétention, que l'histoire de cette contrée est
+écrite avec ces caractères gigantesques d'îles et de montagnes.
+
+-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette
+partie du lac Lomond ?
+
+-- Que te rappelle-t-elle, Harry ?
+
+-- Les mille îles du lac Ontario, si admirablement décrites par Cooper.
+Tu dois être comme moi frappée de cette ressemblance, ma chère Nell,
+car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement
+nommer le chef-d'oeuvre de l'auteur américain.
+
+-- En effet, Harry, répondit la jeune fille, c'est le même aspect, et
+le _Sinclair_ se glisse entre ces îles, comme faisait au lac Ontario le
+cutter de Jasper Eau-douce !
+
+-- Eh bien, reprit l'ingénieur, cela prouve que les deux sites
+méritaient d'être également chantés par deux poètes ! Je ne connais pas
+ces mille îles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit
+plus varié que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !
+voici l'île Murray, avec son vieux fort Lennox, où résida la vieille
+duchesse d'Albany, après la mort de son père, de son époux, de ses deux
+fils, décapités par ordre de Jacques Ier. Voici l'île Clar, l'île Cro,
+l'île Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de végétation,
+les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des mélèzes et
+des bouleaux. Là, des champs de bruyères jaunes et desséchées. En
+vérité ! j'ai quelque peine à croire que les mille îles du lac Ontario
+offrent une telle variété de sites !
+
+-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'était retournée vers la
+rive orientale du lac.
+
+-- C'est Balmaha, qui forme l'entrée des Highlands, répondit James
+Starr. Là commencent nos hautes terres d'Écosse. Les ruines que tu
+aperçois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces
+tombes éparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor,
+dont le nom est encore célèbre dans toute la contrée.
+
+-- Célèbre par le sang que cette famille a répandu et fait répandre !
+fit observer Harry.
+
+-- Tu as raison, répondit James Starr, et il faut bien avouer que la
+célébrité, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils
+vont loin à travers les âges ces récits de combats...
+
+-- Et ils se perpétuent par les chansons », ajouta Jack Ryan.
+
+Et, à l'appui de son dire, le brave garçon entonna le premier couplet
+d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac
+Gregor, du glen Sraë, contre sir Humphry Colquhour, de Luss.
+
+Nell écoutait, mais, de ces récits de combats, elle ne recevait qu'une
+impression triste. Pourquoi tant de sang versé sur ces plaines que la
+jeune fille trouvait immenses, là où la place, cependant, ne devait
+manquer à personne ?
+
+Les rives du lac, qui mesurent de trois à quatre milles, tendaient à se
+rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un
+instant la vieille tour de l'ancien château. Puis, le _Sinclair_ remit
+le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui
+s'élève à près de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac.
+
+« L'admirable montagne ! s'écria Nell, et, de son sommet, que la vue
+doit être belle !
+
+-- Oui, Nell, répondit James Starr. Regarde comme cette cime se dégage
+fièrement de la corbeille de chênes, de bouleaux, de mélèzes, qui
+tapissent la zone inférieure du mont ! De là, on aperçoit les deux
+tiers de notre vieille Calédonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor
+faisait sa résidence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non
+loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois
+ensanglanté ces gorges désolées. Là, pendant les belles nuits, se lève
+cette pâle lune, que les vieux récits nomment « la lanterne de Mac
+Farlane ». Là, les échos répètent encore les noms impérissables de Rob
+Roy et de Mac Gregor Campbell ! »
+
+Le Ben Lomond, dernier pic de la chaîne des Grampians, mérite vraiment
+d'avoir été célébré par le grand romancier écossais. Ainsi que le fit
+observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime
+revêt des neiges éternelles, mais il n'en est peut-être pas de plus
+poétique en aucun coin du monde.
+
+« Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout
+entier au duc de Montrose ! Sa Grâce possède une montagne comme un
+bourgeois de Londres possède un boulingrin dans son jardinet. »
+
+Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la
+rive opposée du lac, où il déposa les voyageurs qui se rendaient à
+Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa
+beauté. Ses flancs, zébrés par le lit des torrents, miroitaient comme
+des plaques d'argent en fusion.
+
+A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays
+devenait de plus en plus abrupt. A peine, çà et là, des arbres isolés,
+entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient
+autrefois à pendre les gens de petite condition.
+
+« Pour économiser le chanvre », fit observer James Starr.
+
+Le lac, cependant, se rétrécissait en s'allongeant vers le nord. Les
+montagnes latérales l'enserraient plus étroitement. Le bateau à vapeur
+longea encore quelques îles et îlots, Inveruglas, Eilad Whou, où se
+dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac
+Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_
+s'arrêta à la station d'Inverslaid.
+
+Là, pendant qu'on préparait leur déjeuner, Nell et ses compagnons
+allèrent visiter, près du lieu de débarquement, un torrent qui se
+précipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir
+été planté là comme un décor, pour le plaisir des touristes. Un pont
+tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une
+poussière liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande
+partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus être qu'un point
+à sa surface.
+
+Le déjeuner achevé, il s'agissait de se rendre au lac Katrine.
+Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette
+famille qui assurait autrefois le bois et l'eau à Rob Roy fugitif --
+étaient à la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce
+confort qui distingue la carrosserie anglaise.
+
+Harry installa Nell sur l'impériale, conformément à la mode du jour.
+Ses compagnons et lui prirent place auprès d'elle. Un magnifique
+cocher, à livrée rouge, réunit dans sa main gauche les guides de ses
+quatre chevaux, et l'attelage commença à gravir le flanc de la
+montagne, en côtoyant le lit sinueux du torrent.
+
+La route était fort escarpée. A mesure qu'elle s'élevait, la forme des
+cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement
+toute la chaîne de la rive opposée du lac et les sommets d'Arroquhar,
+dominant la vallée d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui
+découvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional.
+
+Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine présentait un
+aspect sauvage. La vallée commençait par des défilés étroits qui
+aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement à la
+jeune fille ces abîmes remplis d'épouvante, au fond desquels s'était
+écoulée son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire
+par ses récits.
+
+La contrée y prêtait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac
+d'Ard que se sont accomplis les principaux événements de la vie de Rob
+Roy. Là se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre,
+entremêlées de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphère avait
+durcis comme du ciment. De misérables huttes, semblables à des tanières
+-- de celles qu'on appelle « bourrochs » --, gisaient au milieu des
+bergeries en ruine. On n'eût pu dire si elles étaient habitées par des
+créatures humaines ou des bêtes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux
+déjà décolorés par l'intempérie du climat, regardaient passer les
+voitures avec de grands yeux ébahis.
+
+« Voilà bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulièrement
+appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol
+Jarvie, digne fils de son père le diacre, fut saisi par la milice du
+comte de Lennox. C'est à cet endroit même qu'il resta suspendu par le
+fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Écosse, et non
+de ces camelots légers de France ! Non loin des sources du Forth,
+qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gué que
+franchit le héros pour échapper aux soldats du duc de Montrose. Ah !
+s'il avait connu les sombres retraites de notre houillère, il aurait pu
+y défier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut
+faire un pas dans cette contrée, merveilleuse à tant de titres, sans
+rencontrer ces souvenirs du passé dont s'est inspiré Walter Scott,
+lorsqu'il a paraphrasé en strophes magnifiques l'appel aux armes du
+clan des Mac Gregor !
+
+-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, répliqua Jack Ryan, mais,
+s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa
+culotte, que devient notre proverbe : « Bien malin celui qui pourra
+jamais prendre la culotte d'un Écossais ? »
+
+-- Ma foi, Jack, tu as raison, répondit en riant James Starr, et cela
+prouve tout simplement que, ce jour-là, notre bailli n'était pas vêtu à
+la mode de ses ancêtres !
+
+-- Il eut tort, monsieur Starr !
+
+-- Je n'en disconviens pas, Jack ! »
+
+L'attelage, après avoir gravi les abruptes rives du torrent,
+redescendit dans une vallée sans arbres, sans eaux, uniquement couverte
+d'une maigre bruyère. En certains endroits, quelques tas de pierres
+s'élevaient en pyramides.
+
+« Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois,
+devait y apporter une pierre, pour honorer le héros couché sous ces
+tombes. De là est venu le dicton gaélique : « Malheur à qui passe
+devant un cairn sans y déposer la pierre du dernier salut ! » Si les
+fils avaient conservé la foi de leurs pères, ces amas de pierres
+seraient maintenant des collines. En vérité, dans cette contrée, tout
+contribue à développer cette poésie naturelle innée au coeur des
+montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne.
+L'imagination y est surexcitée par ces merveilles, et, si les Grecs
+eussent habité un pays de plaines, ils n'auraient jamais inventé la
+mythologie antique ! »
+
+Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfonçait dans les
+défilés d'une vallée étroite, qui eût été très propice aux ébats des
+brawnies familiers de la grande Meg Mérillies. Le petit lac d'Arklet
+fut laissé sur la gauche, et une route à pente raide se présenta, qui
+conduisait à l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine.
+
+Là, au musoir d'une légère estacade, se balançait un petit steam-boat,
+qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y
+embarquèrent aussitôt : il allait partir.
+
+Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur
+qui ne dépasse jamais deux milles. Les premières collines du littoral
+sont encore empreintes d'un grand caractère.
+
+« Voilà donc ce lac, s'écria James Starr, que l'on a justement comparé
+à une longue anguille ! On affirme qu'il ne gèle jamais. Je n'en sais
+rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de
+théâtre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre
+ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa surface l'ombre
+légère de la belle Hélène Douglas !
+
+-- Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan, et pourquoi ne la
+verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi
+visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la
+houillère sur les eaux du lac Malcolm ? »
+
+En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre à
+l'arrière du _Rob-Roy_.
+
+Là, un Highlander en costume national préludait, sur son « bag-pipe » à
+trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_,
+et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, percé de huit
+trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ était naturel.
+
+Le refrain du Highlander était un chant simple, doux et naïf. On peut
+croire, véritablement, que ces mélodies nationales n'ont été composées
+par personne, qu'elles sont un mélange naturel du souffle de la brise,
+du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain,
+qui revenait à intervalles réguliers, était bizarre. Sa phrase se
+composait de trois mesures à deux temps, et d'une mesure à trois temps,
+finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille
+époque, il était en majeur, et l'on eût pu l'écrire comme suit, dans ce
+langage chiffré qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons
+:
+
+ 5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
+ ···
+
+ 1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11
+ ···
+
+Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des
+lacs d'Écosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander
+l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,
+consacré aux poétiques légendes de la vieille Calédonie :
+
+ Beaux lacs aux ondes dormantes,
+ Gardez à jamais
+ Vos légendes charmantes,
+ Beaux lacs écossais !
+
+ Sur vos bords on trouve la trace
+ De ces héros tant regrettés,
+ Ces descendants de noble race,
+ Que notre Walter a chantés !
+ Voici la tour où les sorcières
+ Préparaient leur repas frugal;
+ Là, les vastes champs de bruyères,
+ Où revient l'ombre de Fingal.
+
+ Ici passent dans la nuit sombre
+ Les folles danses des lutins.
+ Là, sinistre, apparaît dans l'ombre
+ La face des vieux Puritains !
+ Et parmi les rochers sauvages,
+ Le soir, on peut surprendre encore
+ Waverley, qui, vers vos rivages,
+ Entraîne Flora Mac Ivor !
+
+ La Dame du Lac vient sans doute
+ Errer là sur son palefroi,
+ Et Diana, non loin, écoute
+ Résonner le cor de Rob Roy !
+ N'a-t-on pas entendu naguère
+ Fergus au milieu de ses clans,
+ Entonnant ses pibrochs de guerre,
+ Réveiller l'écho des Highlands
+
+ Si loin de vous, lacs poétiques,
+ Que le destin mène nos pas,
+ Ravins, rochers, grottes antiques,
+ Nos yeux ne vous oublieront pas !
+ Ô vision trop tôt finie,
+ Vers nous ne peux-tu revenir
+ A toi, vieille Calédonie,
+ A toi, tout notre souvenir !
+
+ Beaux lacs aux ondes dormantes,
+ Gardez à jamais
+ Vos légendes charmantes,
+ Beaux lacs écossais !
+
+Il était trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine,
+moins accidentées, se détachaient alors dans le double cadre du Ben An
+et du Ben venue. Déjà, à un demi-mille, se dessinait l'étroit bassin,
+au fond duquel le _Rob-Roy_ allait débarquer les voyageurs, qui se
+rendaient à Stirling par Callander.
+
+Nell était comme épuisée par la tension continue de son esprit. Un seul
+mot sortait de ses lèvres : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » chaque fois qu'un
+nouveau sujet d'admiration s'offrait à sa vue. Il lui fallait quelques
+heures de repos, ne fût-ce que pour fixer plus durablement le souvenir
+de tant de merveilles.
+
+A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec
+émotion et lui dit :
+
+« Nell, ma chère Nell, bientôt nous serons rentrés dans notre sombre
+domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces
+quelques heures passées à la pleine lumière du jour ?
+
+-- Non, Harry, répondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est
+avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimée houillère.
+
+-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir
+l'émotion, veux-tu qu'un lien sacré nous unisse à jamais devant Dieu et
+devant les hommes ? veux-tu de moi pour époux ?
+
+-- Je le veux, Harry, répondit Nell, en le regardant de ses yeux si
+purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire à ta vie... » Nell
+n'avait pas achevé cette phrase, dans laquelle se résumait tout
+l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phénomène se produisait.
+
+Le _Rob-Roy_, bien qu'il fût encore à un demi-mille de la rive,
+éprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac,
+et sa machine, malgré tous ses efforts, ne put l'en arracher.
+
+Et si cet accident était arrivé, c'est que, dans sa portion orientale,
+le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une
+immense fissure se fût ouverte sous son lit. En quelques secondes, il
+s'était asséché, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande marée
+d'équinoxe. Presque tout son contenu avait fui à travers les entrailles
+du sol.
+
+« Mes amis, s'était écrié James Starr, comme si la cause du phénomène
+se fût soudain révélée à son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle !
+
+ XIX
+
+ Une dernière menace
+
+Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient
+d'une façon régulière. On entendait au loin le fracas des cartouches de
+dynamite, faisant éclater le filon carbonifère. Ici, c'étaient les
+coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; là, le
+grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles
+de grès ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air
+aspiré par les machines fusait à travers les galeries d'aération. Les
+portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussées.
+Dans les tunnels inférieurs, les trains de wagonnets, mus
+mécaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles à l'heure,
+et les timbres automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans
+les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relâche, halées
+par les énormes tambours des machines installées à la surface du sol.
+Les disques, poussés à plein feu, éclairaient vivement Coal-city.
+
+L'exploitation était donc conduite avec la plus grande activité. Le
+filon s'égrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se
+vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une
+partie des mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les équipes
+de jour travaillaient sans perdre une heure.
+
+Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s'étaient installés dans la
+cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumée. Il
+fumait sa pipe bourrée d'excellent tabac de France. Lorsque les deux
+époux causaient, c'était pour parler de Nell, de leur garçon, de James
+Starr, de cette excursion à la surface de la terre. Où étaient-ils ?
+Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans éprouver la nostalgie de
+la houillère, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?
+
+En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit
+soudain entendre. C'était à croire qu'une énorme cataracte se
+précipitait dans la houillère.
+
+Simon Ford et Madge s'étaient levés brusquement.
+
+Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se gonflèrent. Une haute
+vague, déferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se
+briser contre le mur du cottage.
+
+Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entraînée au premier
+étage de l'habitation.
+
+En même temps, des cris s'élevaient de toutes parts dans Coalcity,
+menacée par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge
+jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du
+lac.
+
+La terreur était au comble. Déjà quelques familles de mineurs, à demi
+affolées, se précipitaient vers le tunnel, pour gagner les étages
+supérieurs. On pouvait craindre que la mer n'eût fait irruption dans la
+houillère, dont les galeries s'enfonçaient jusque sous le canal du
+Nord. La crypte, si vaste qu'elle fût, aurait été entièrement noyée.
+Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eût échappé à la mort.
+
+Mais, au moment où les premiers fuyards atteignaient l'orifice du
+tunnel, ils se trouvèrent en face de Simon Ford, qui avait aussitôt
+quitté le cottage.
+
+« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre
+cité devait être envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et
+personne ne lui échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout
+danger paraît être écarté.
+
+-- Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux du fond ? s'écrièrent
+quelques-uns des mineurs.
+
+-- Il n'y a rien à craindre pour eux, répondit Simon Ford.
+L'exploitation se fait à un étage supérieur au lit du lac ! »
+
+Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de
+l'eau s'était produit subitement; mais, réparti à l'étage inférieur de
+la vaste houillère, il n'avait eu d'autre effet que de surélever de
+quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'était donc pas
+compromise, et l'on pouvait espérer que l'inondation, entraînée dans
+les plus basses profondeurs de la houillère, encore inexploitées,
+n'aurait fait aucune victime.
+
+Quant à cette inondation, si elle était due à l'épanchement d'une nappe
+intérieure à travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau
+du sol s'était précipité par son lit effondré jusqu'aux derniers étages
+de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant à
+penser qu'il s'agissait là d'un simple accident, tel qu'il s'en produit
+quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.
+
+Mais, le soir même, on savait à quoi s'en tenir. Les journaux du comté
+publiaient le récit de cet étrange phénomène, dont le lac Katrine avait
+été le théâtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient
+revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et
+apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait à des
+dégâts matériels dans la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'était subitement effondré. Ses eaux
+avaient fait irruption à travers une large fissure jusque dans la
+houillère. Au lac favori du romancier écossais, il ne restait plus de
+quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute
+sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà à quoi il
+était réduit, là où son lit se trouvait en contrebas de la portion
+effondrée.
+
+Quel retentissement eut cet événement bizarre ! C'était la première
+fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les
+entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'à rayer celui-ci
+des cartes du Royaume-Uni, jusqu'à ce qu'on l'eût rempli de nouveau --
+par souscription publique --, après avoir préalablement bouché la
+fissure. Walter Scott en fût mort de désespoir, -- s'il eût encore été
+de ce monde !
+
+Après tout, l'accident était explicable. En effet, entre la profonde
+cavité et le lit du lac, l'étage des terrains secondaires se réduisait
+à une mince couche, par suite d'une disposition géologique particulière
+du massif.
+
+Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause naturelle, James
+Starr, Simon et Harry Ford se demandèrent, eux, s'il ne fallait pas
+l'attribuer à la malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus
+de force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc recommencer
+ses entreprises contre les exploitants de la riche houillère ?
+
+Quelques jours après, James Starr en causait au cottage avec le vieil
+overman et son fils.
+
+« Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de
+lui-même, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catégorie de
+ceux dont nous recherchons encore la cause !
+
+-- Je pense comme vous, monsieur James, répondit Simon Ford; mais, si
+vous m'en croyez, n'ébruitons rien et faisons notre enquête nous-mêmes.
+
+-- Oh ! s'écria l'ingénieur, j'en connais le résultat d'avance !
+
+-- Eh ! quel sera-t-il ?
+
+-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le
+malfaiteur !
+
+-- Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se cache-t-il ? Un
+seul être, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener à bien une idée
+aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ?
+vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque
+génie de la houillère, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! »
+
+Il va sans dire que Nell, autant que possible, était tenue en dehors de
+ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au désir qu'on avait de ne
+lui en rien laisser soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois,
+qu'elle partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa figure
+attristée portait la marque des combats intérieurs qui l'agitaient.
+
+Quoi qu'il en soit, il fut résolu que James Starr, Simon et Harry Ford
+retourneraient sur le lieu même de l'éboulement, et qu'ils essaieraient
+de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur
+projet. A qui n'eût pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de
+base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument
+inadmissible.
+
+Quelques jours après, tous trois, montant un léger canot que
+manoeuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui
+soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du
+lac Katrine.
+
+Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient été attaqués à coups
+de mine. Les traces noircies étaient encore visibles, car les eaux
+avaient baissé par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver
+jusqu'à la base de la substruction.
+
+Cette chute d'une portion des voûtes du dôme avait été préméditée, puis
+exécutée de main d'homme.
+
+« Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui
+serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eût ouvert
+passage aux eaux d'une mer !
+
+-- Oui ! s'écria le vieil overman avec un sentiment de fierté, il
+n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais,
+encore une fois, quel intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine
+de notre exploitation ?.
+
+-- C'est incompréhensible, répondit James Starr. Il ne s'agit pas là
+d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre où ils s'abritent,
+se répandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels méfaits,
+depuis trois ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s'agit pas,
+non plus, comme j'y ai pensé quelquefois, de contrebandiers ou de faux
+monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignoré de ces immenses
+cavernes leur coupable industrie, et intéressés par suite à nous en
+chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour
+la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a juré la
+perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intérêt le pousse à chercher
+tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouée !
+Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre
+qu'il prépare ses embûches, mais l'intelligence qu'il y déploie fait de
+lui un être redoutable. Mes amis, il possède mieux que nous tous les
+secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à
+toutes nos recherches ! C'est un homme du métier, un habile parmi les
+habiles, à coup sûr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa façon
+d'opérer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu
+quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se porter ?
+Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'éteint
+pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se
+passe est l'oeuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui
+exige que vous évoquiez sur ce point jusqu'à vos plus lointains
+souvenirs ! »
+
+Simon Ford ne répondit pas. On voyait que l'honnête overman, avant de
+s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passé. Enfin, relevant
+la tête :
+
+« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait
+de mal à personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un
+ennemi, un seul !
+
+-- Ah ! s'écria l'ingénieur, si Nell voulait enfin parler !
+
+-- Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry, je vous en
+supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquête !
+N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens déjà anxieuse et
+tourmentée. Il est certain pour moi que son coeur contient à
+grand-peine un secret qui l'étouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle
+n'a rien à dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne
+pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus
+tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez
+instruits aussitôt.
+
+-- Soit, Harry, répondit l'ingénieur, et cependant ce silence, si Nell
+sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! »
+
+Et comme Harry allait se récrier :
+
+« Sois tranquille, ajouta l'ingénieur. Nous ne dirons rien à celle qui
+doit être ta femme.
+
+-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon père !
+
+-- Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton
+mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de père à Nell, monsieur James ?
+
+-- Comptez sur moi, Simon », répondit l'ingénieur.
+
+James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent
+rien du résultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la
+houillère, l'effondrement des voûtes resta à l'état de simple accident.
+Il n'y avait qu'un lac de moins en Écosse.
+
+Nell avait peu à peu repris ses occupations habituelles. De cette
+visite à la surface du comté, elle avait gardé d'impérissables
+souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette
+initiation à la vie du dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle
+aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine où, femme,
+elle continuerait de demeurer, après y avoir vécu enfant et jeune fille.
+
+Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait
+grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluèrent au
+cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier à y apporter les siens. On le
+surprenait aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une
+fête à laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.
+
+Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le mariage, la
+Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée qu'elle ne l'avait jamais été. On
+eût dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait
+catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient
+principalement dans les travaux du fond, sans que la véritable cause
+pût en être connue.
+
+Ainsi, un incendie dévora le boisage d'une galerie inférieure, et on
+retrouva la lampe que l'incendiaire avait employée. Harry et ses
+compagnons durent risquer leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de
+détruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les
+extincteurs, remplis d'une eau chargée d'acide carbonique, dont la
+houillère était prudemment pourvue.
+
+Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture des étançons d'un
+puits, et James Starr constata que ces étançons avaient été
+préalablement attaqués à la scie. Harry, qui surveillait les travaux
+sur ce point, fut enseveli sous les décombres et n'échappa que par
+miracle à la mort.
+
+Quelques jours après, sur le tramway à traction mécanique, le train de
+wagonnets sur lequel Harry était monté, tamponna un obstacle et fut
+culbuté. On reconnut ensuite qu'une poutre avait été placée en travers
+de la voie.
+
+Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu'une sorte de panique se
+déclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la présence
+de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.
+
+« Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! répétait Simon
+Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! »
+
+On recommença les recherches. La police du comté se tint sur pied nuit
+et jour, mais elle ne put rien découvrir. James Starr défendit à Harry,
+que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer
+jamais seul hors du centre des travaux.
+
+On en agit de même à l'égard de Nell, à laquelle, sur les instances de
+Harry, on cachait, néanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui
+pouvaient lui rappeler le souvenir du passé. Simon Ford et Madge la
+gardaient jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de
+sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas
+une remarque, pas une plainte ne lui échappa. Se disait-elle que si
+l'on en agissait ainsi, c'était dans son intérêt ? Oui, probablement.
+Toutefois, elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et
+ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait étaient
+réunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait
+retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature,
+d'ordinaire plus réservée qu'expansive. La nuit une fois passée, elle
+était debout, avant tous les autres. Son inquiétude la reprenait dès le
+matin, à l'heure de la sortie pour les travaux du fond.
+
+Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fût un
+fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrévocable, la
+malveillance, devenue inutile, désarmerait, et que Nell ne se sentirait
+en sûreté que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience était
+d'ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par Simon Ford et
+Madge. Chacun comptait les jours.
+
+La vérité est que chacun était sous le coup des plus sinistres
+pressentiments. Cet ennemi caché, qu'on ne savait où prendre et comment
+combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne
+lui était sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage d'Harry
+et de la jeune fille pouvait donc être l'occasion de quelque
+machination nouvelle de sa haine.
+
+Un matin, huit jours avant l'époque convenue pour la cérémonie, Nell,
+poussée sans doute par quelque sinistre pressentiment, était parvenue à
+sortir la première du cottage, dont elle voulait observer les abords.
+
+Arrivée au seuil, un cri d'indicible angoisse s'échappa de sa bouche.
+
+Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge,
+Simon et Harry près de la jeune fille.
+
+Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé, les traits
+empreints d'une épouvante inexprimable. Hors d'état de parler, son
+regard était fixé sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa
+main crispée y désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la
+nuit et dont la vue la terrifiait :
+
+« Simon Ford, tu m'as volé le dernier filon de nos vieilles houillères
+! Harry, ton fils, m'a volé Nell ! Malheur à vous ! malheur à tous !
+malheur à la Nouvelle-Aberfoyle ! »
+
+ « SILFAX. »
+
+« Silfax ! s'écrièrent à la fois Simon Ford et Madge.
+
+-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait
+alternativement de son père à la jeune fille.
+
+-- Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! »
+
+Et tout son être frémissait en murmurant ce nom, pendant que Madge,
+s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force à sa chambre.
+
+James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la phrase menaçante :
+
+« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait écrit
+la lettre contradictoire de la vôtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax
+! Je vois à votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ?
+
+ XX
+
+ Le pénitent
+
+Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil overman.
+
+C'était celui du dernier « pénitent » de la fosse Dochart.
+
+Autrefois, avant l'invention de la lampe de sûreté, Simon Ford avait
+connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour
+provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être
+étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d'un énorme harfang,
+sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son périlleux métier
+en portant une mèche enflammée là où la main de Silfax ne pouvait
+atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps que
+lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui n'avait plus pour
+parent que lui, son arrière-grand-père. Cette enfant, évidemment,
+c'était Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vécu dans
+quelque secret abîme, jusqu'au jour où Nell fut sauvée par Harry.
+
+Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment de pitié et de
+colère, communiqua à l'ingénieur et à son fils ce que la vue de ce nom
+de Silfax venait de lui révéler.
+
+Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l'être mystérieux
+vainement cherché dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle !
+
+« Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingénieur.
+
+-- Oui, en vérité, répondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'était
+déjà plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi.
+Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne
+craindre ni l'eau ni le feu ! C'était par goût qu'il avait choisi le
+métier de pénitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession
+avait dérangé ses idées. On le disait méchant, et il n'était peut-être
+que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la houillère comme
+pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une
+certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des années.
+
+-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : « Tu m'as volé
+le dernier filon de nos vieilles houillères » ?
+
+-- Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps déjà, Silfax, dont
+la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours été dérangée, prétendait
+avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur
+devenait-elle de plus en plus farouche à mesure que la fosse Dochart,
+-- sa fosse ! -- s'épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres
+entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps ! -- Tu dois
+te. souvenir de cela, Madge ?
+
+-- Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise.
+
+-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le
+nom de Silfax sur cette porte; mais, je le répète, je le croyais mort,
+et je ne pouvais imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant
+cherché, fût l'ancien pénitent de la fosse Dochart !
+
+-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a révélé à
+Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son égoïsme de fou, il
+aura voulu s'en constituer le défenseur, vivant dans la houillère, la
+parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que
+vous me demandiez en toute hâte au cottage. De là, cette lettre
+contradictoire de la vôtre; de là, après mon arrivée, le bloc de pierre
+lancé contre Harry et les échelles détruites du puits Yarow; de là,
+l'obturation des fissures à la paroi du nouveau gisement; de là, enfin,
+notre séquestration, puis notre délivrance, qui s'est accomplie grâce à
+la secourable Nell, sans doute, à l'insu et malgré ce Silfax !
+
+-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont évidemment dû se
+passer, monsieur James, répondit Simon Ford. Le vieux pénitent est
+certainement fou, maintenant !
+
+-- Cela vaut mieux, dit Madge.
+
+-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête, car ce doit être
+une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse
+songer à lui sans épouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas
+voulu dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a dû passer
+près de ce vieillard !
+
+-- Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang,
+non moins sauvage que lui ! Car, bien sûr, il n'est pas mort, cet
+oiseau ! Ce ne peut être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a
+failli couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et Nell !...
+
+-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa
+petite-fille avec notre fils semble avoir exaspéré la rancune et
+redoublé la rage de Silfax !
+
+-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir
+volé le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir
+porté son irritation au comble ! reprit Simon Ford.
+
+-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union !
+s'écria Harry. Si étranger qu'il soit à la vie commune, on finira bien
+par l'amener à reconnaître que la nouvelle existence de Nell vaut mieux
+que celle qu'il lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis
+sûr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous
+parviendrions à lui faire entendre raison !...
+
+-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! répondit
+l'ingénieur. Mieux vaut sans doute connaître son ennemi que l'ignorer,
+mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il
+est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il
+faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, à l'heure
+qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intérêt même de
+son grand-père, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui
+que pour nous, que nous puissions mettre à néant ses sinistres projets.
+
+-- Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry, que Nell ne vienne
+de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez
+maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue
+jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera dès
+que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la reconduire dans sa
+chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller
+chercher...
+
+-- C'est inutile, Harry », dit d'une voix ferme et claire la jeune
+fille, qui entrait au moment même dans la grande salle du cottage.
+
+Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait pleuré; mais on
+la sentait résolue à la démarche que sa loyauté lui commandait en ce
+moment.
+
+« Nell ! s'était écrié Harry, en s'élançant vers la jeune fille.
+
+-- Harry, répondit Nell, qui d'un geste arrêta son fiancé, ton père, ta
+mère et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que
+vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne
+l'enfant que vous avez accueillie sans la connaître et qu'Harry pour
+son malheur, hélas ! a tirée de l'abîme.
+
+-- Nell ! s'écria Harry.
+
+-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence à Harry.
+
+-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais
+connu de mère que le jour où je suis entrée ici, ajouta-t-elle en
+regardant Madge.
+
+-- Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille Écossaise.
+
+-- Je n'ai jamais connu de père que le jour où j'ai vu Simon Ford,
+reprit Nell, et d'ami que le jour où la main d'Harry a touché la mienne
+! Seule, j'ai vécu pendant quinze ans, dans les recoins les plus
+reculés de la mine, avec mon grand-père. Avec lui, c'est beaucoup dire.
+Par lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu'il disparut de
+l'ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces profondeurs que lui seul
+connaissait. A sa façon, il était alors bon pour moi, quoique
+effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors;
+mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes
+années, j'ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m'a bien
+désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça d'abord par un
+autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien était
+gai. Il aboyait. Grand-père n'aimait pas la gaieté. Il avait horreur du
+bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au
+chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt. Grand-père avait
+pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit
+horreur; mais cet oiseau, malgré la répulsion qu'il m'inspirait, me
+prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en
+était venu à m'obéir mieux qu'à son maître, et cela même m'inquiétait
+pour lui. Grand-père était jaloux. Le harfang et moi, nous nous
+cachions le plus que nous pouvions d'être trop bien ensemble ! Nous
+comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi !
+C'est de vous qu'il s'agit...
+
+-- Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses comme elles te
+viennent.
+
+-- Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu d'un très mauvais
+œil votre voisinage dans la houillère. L'espace ne manquait pas,
+cependant. C'était loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des
+refuges. Cela lui déplaisait de vous sentir là. Quand je le
+questionnais sur les gens de là-haut, son visage s'assombrissait, il ne
+répondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais où sa colère
+éclata, ce fut quand il s'aperçut que, ne vous contentant plus du vieux
+domaine, vous sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si
+vous parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue de lui
+seul jusqu'alors, vous péririez ! Malgré son âge, sa force est encore
+extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui.
+
+-- Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui s'était
+interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.
+
+-- Après votre première tentative, reprit Nell, dès que grand père vous
+vit pénétrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha
+l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que
+comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillère; mais je
+ne pus supporter l'idée que des chrétiens allaient mourir de faim dans
+ces profondeurs, et, au risque d'être prise sur le fait, je parvins à
+vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !...
+J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il était si difficile de
+tromper la surveillance de mon grand-père ! vous alliez mourir ! Jack
+Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a permis que je les aie
+rencontrés ce jour-là ! Je les entraînai jusqu'à vous. Au retour, mon
+grand-père me surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que
+j'allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable
+pour moi. Les idées de mon grand-père s'égarèrent tout à fait. Il se
+proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics
+frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux
+et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me
+gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans un accès de démence
+sans nom, il me descendit dans l'abîme où vous m'avez trouvée, et il
+disparut, après avoir vainement appelé l'harfang, qui resta fidèlement
+près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l'ignore ! Tout ce que je
+sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrivé, mon Harry, et
+quand tu m'as sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux
+Silfax ne peut pas être la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta
+vie, de votre vie à tous !
+
+-- Nell ! s'écria Harry.
+
+-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un
+moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne près de mon
+grand-père. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une âme
+incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la
+vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je serais la plus
+misérable des créatures si j'hésitais à l'accomplir. Adieu ! et merci !
+vous m'avez fait connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu'il arrive,
+pensez que mon coeur tout entier restera au milieu de vous ! »
+
+A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'étaient levés.
+
+« Quoi, Nell ! s'écrièrent-ils avec désespoir, tu voudrais nous quitter
+! »
+
+James Starr les écarta d'un geste plein d'autorité, et, allant droit à
+Nell, il lui prit les deux mains.
+
+« C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire;
+mais voici ce que nous avons à te répondre. Nous ne te laisserons pas
+partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous
+crois-tu donc capables de cette lâcheté d'accepter ton offre généreuse
+? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, après tout, un
+homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos précautions. Cependant,
+peux-tu, dans l'intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses
+habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le
+mettre hors d'état de nuire, et peut-être le ramener à la raison.
+
+-- Vous voulez l'impossible, répondit Nell. Mon grand-père est partout
+et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais
+vu endormi. Quand il avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule
+et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma résolution, monsieur Starr, je
+savais tout ce que vous pouviez me répondre. Croyez-moi ! Il n'y a
+qu'un moyen de désarmer mon grand-père : c'est que je parvienne à le
+retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous
+comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées, depuis la lettre
+écrite à M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il
+n'avait pas l'inexplicable faculté de tout savoir. Mon grand-père,
+autant que je puis en juger, est, dans sa folie même, un homme puissant
+par l'esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me dire de grandes
+choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompée que sur un point : c'est
+quand il m'a fait croire que tous les hommes étaient perfides,
+lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanité tout entière.
+Lorsque Harry m'a rapportée dans ce cottage, vous avez pensé que
+j'étais ignorante seulement ! J'étais plus que cela. J'étais épouvantée
+! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au
+pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commencé à
+ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles,
+mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimée et
+respectée de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces
+travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je les ai crus
+d'abord les esclaves, lorsque pour la première fois j'ai vu toute la
+population d'Aberfoyle venir à la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu
+et le remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit : « Mon
+grand-père m'a trompée ! » Mais aujourd'hui, éclairée par ce que vous
+m'avez appris, je pense qu'il s'est trompé lui-même ! Je vais donc
+reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois.
+Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si,
+en retournant vers lui, je ne le ramènerai pas à la vérité ? »
+
+Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait
+lui être bon d'ouvrir son coeur tout entier à ses amis, au moment
+où, dans sa généreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter
+pour toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de larmes, elle se
+tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :
+
+« Ma mère, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble
+fille que vous venez d'entendre ?
+
+-- Je penserais, répondit Madge, que cet homme est un lâche, et, s'il
+était mon fils, je le renierais, je le maudirais !
+
+-- Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où que tu ailles, je
+te suivrai. Si tu persistes à partir, nous partirons ensemble...
+
+-- Harry ! Harry ! » s'écria Nell.
+
+Mais l'émotion était trop forte. On vit blêmir les lèvres de la jeune
+fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingénieur,
+Simon et Harry de la laisser seule avec elle.
+
+ XXI
+
+ Le mariage de Nell
+
+On se sépara, mais il fut d'abord convenu que les hôtes du cottage
+seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax
+était trop directe pour qu'il n'en fût pas tenu compte. C'était à se
+demander si l'ancien pénitent ne disposait pas de quelque moyen
+terrible qui pouvait anéantir toute l'Aberfoyle.
+
+Des gardiens armés furent donc postés aux diverses issues de la
+houillère, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout étranger à la mine
+dut être amené devant James Starr, afin qu'il pût constater son
+identité. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au
+courant des menaces dont la colonie souterraine était l'objet. Silfax
+n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison
+à craindre. On fit connaître à Nell toutes les mesures de sûreté qui
+venaient d'être prises, et, sans qu'elle fût rassurée complètement,
+elle retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution d'Harry de la
+suivre partout où elle irait, avait plus que tout contribué à lui
+arracher la promesse de ne pas s'enfuir.
+
+Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell et d'Harry, aucun
+incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se
+départir de la surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique,
+qui avait failli compromettre l'exploitation.
+
+Cependant James Starr continuait à faire rechercher le vieux Silfax. Le
+vindicatif vieillard ayant déclaré que Nell n'épouserait jamais Harry,
+on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empêcher ce
+mariage. Le mieux aurait été de s'emparer de sa personne, tout en
+respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc
+minutieusement recommencée. On fouilla les galeries jusque dans les
+étages supérieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à
+Irvine. On supposait avec raison que c'était par le vieux château que
+Silfax communiquait avec l'extérieur et qu'il s'approvisionnait des
+choses nécessaires à sa misérable existence, soit en achetant, soit en
+maraudant. Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée que
+quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la
+houillère, avait pu être allumé par Silfax et produire ce phénomène. Il
+ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines.
+
+James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un être
+insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des
+hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes
+s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part
+au vieil overman, qui devint bientôt plus inquiet que lui.
+
+Enfin le jour arriva.
+
+Silfax n'avait pas donné signe de vie.
+
+Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les
+travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été suspendus. Chefs et
+ouvriers tenaient à rendre hommage au vieil overman et à son fils. Ce
+n'était que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et
+persévérants, qui avaient rendu à la houillère la prospérité
+d'autrefois.
+
+C'était à onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, élevée sur la
+rive du lac Malcolm, que la cérémonie allait s'accomplir.
+
+A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras à sa
+mère, Simon Ford donnant le bras à Nell.
+
+Suivaient l'ingénieur James Starr, impassible en apparence, mais au
+fond s'attendant à tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper.
+
+Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les notables de
+Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres
+de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spéciale
+de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du mois d'août, qui
+sont particulièrement pénibles dans les pays du Nord. L'air orageux
+pénétrait jusque dans les profondeurs de la houillère, où la
+température s'était élevée d'une façon anormale. L'atmosphère s'y
+saturait d'électricité, à travers les puits d'aération et le vaste
+tunnel de Malcolm.
+
+On aurait pu constater -- phénomène assez rare -- que le baromètre, à
+Coal-city, avait baissé d'une quantité considérable. C'était à se
+demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas éclater sous la voûte
+de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte.
+
+Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se préoccupait des
+menaces atmosphériques du dehors.
+
+Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus beaux habits pour la
+circonstance.
+
+Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle était
+coiffée d'un « toy », comme les anciennes matrones, et sur ses épaules
+flottait le « rokelay », sorte de mantille quadrillée que les
+Écossaises portent avec une certaine élégance.
+
+Nell s'était promis de ne rien laisser voir des agitations de sa
+pensée. Elle défendit à son coeur de battre, à ses secrètes
+angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint à montrer à
+tous un visage calme et recueilli.
+
+Elle était simplement mise, et la simplicité de son vêtement, qu'elle
+avait préféré à des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme
+de sa personne. Sa seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs
+variées, dont se parent ordinairement les jeunes Calédoniennes.
+
+Simon Ford avait un habit que n'aurait pas désavoué le digne bailli
+Nichol Jarvie, de Walter Scott.
+
+Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait
+été luxueusement décorée.
+
+Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés par des courants
+plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphère
+lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle.
+
+Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient aussi de vives
+lueurs, et les vitraux coloriés brillaient comme des kaléidoscopes de
+feux.
+
+C'était le révérend William Hobson qui devait officier. A la porte même
+de Saint-Gilles, il attendait l'arrivée des époux.
+
+Le cortège approchait, après avoir majestueusement contourné la rive du
+lac Malcolm.
+
+En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, précédés du
+révérend Hobson, se dirigèrent vers le chevet de Saint-Gilles.
+
+La bénédiction céleste fut d'abord appelée sur toute l'assistance;
+puis, Harry et Nell restèrent seuls devant le ministre, qui tenait le
+livre sacré à la main.
+
+« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour
+femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ?
+
+-- Je le jure, répondit le jeune homme d'une voix forte.
+
+-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour époux
+Harry Ford, et... »
+
+La jeune fille n'avait pas eu le temps de répondre, qu'une immense
+clameur retentissait au-dehors.
+
+Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du
+lac Malcolm, à cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement,
+sans explosion, comme si sa chute eût été préparée à l'avance.
+Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que
+personne ne savait exister là.
+
+Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un canot, qu'une
+poussée vigoureuse lança à la surface du lac.
+
+Sur ce canot, un vieillard, vêtu d'une sombre cagoule, les cheveux
+hérissés, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait
+debout.
+
+Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme,
+protégée par la toile métallique de l'appareil.
+
+En même temps, d'une voix forte, le vieillard criait :
+
+« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! »
+
+En ce moment, la légère odeur qui caractérise l'hydrogène protocarboné
+se répandit dans l'atmosphère.
+
+Et s'il en était ainsi, c'est que la chute du rocher avait livré
+passage à une énorme quantité de gaz explosif, emmagasiné dans
+d'énormes « soufflards » dont les schistes obturaient l'orifice. Les
+jets de grisou fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de
+cinq à six atmosphères.
+
+Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait
+brusquement ouverts, de manière à rendre détonante l'atmosphère de la
+crypte.
+
+Cependant James Starr et quelques autres, quittant précipitamment la
+chapelle, s'étaient élancés sur la rive.
+
+« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria l'ingénieur, qui, ayant
+compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme à la porte de
+Saint-Gilles.
+
+« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en poussant son
+canot plus avant sur les eaux du lac.
+
+Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait précipitamment
+quitté la chapelle.
+
+« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait James Starr.
+
+Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là, prêt à
+accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le mariage de Nell et
+d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les
+ruines de la houillère.
+
+Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang, dont le plumage blanc
+était taché de points noirs.
+
+Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du lac, qui nagea
+vigoureusement vers le canot.
+
+C'était Jack Ryan. Il s'efforçait d'atteindre le fou, avant que
+celui-ci n'eût accompli son oeuvre de destruction.
+
+Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, après avoir
+arraché la mèche allumée, il la promena dans l'air.
+
+Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterrée.
+
+James Starr, résigné, s'étonnait que l'explosion, inévitable, n'eût pas
+déjà anéanti la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le grisou, trop léger
+pour se maintenir dans les basses couches, s'était accumulé vers les
+hauteurs du dôme.
+
+Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte
+la mèche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de
+la fosse Dochart, commença à monter vers la haute voûte, que le
+vieillard lui montrait de la main.
+
+Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vécu !...
+
+A ce moment, Nell s'échappa des bras d'Harry.
+
+Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la rive du lac,
+jusqu'à la lisière des eaux.
+
+« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, à moi ! viens à
+moi ! »
+
+L'oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais soudain, ayant
+reconnu la voix de Nell, il avait laissé tomber la mèche enflammée dans
+les eaux du lac, et, traçant un large cercle, il était venu s'abattre
+aux pieds de la jeune fille.
+
+Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'était mélangé
+à l'air, n'avaient pas été atteintes !
+
+Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le dernier que jeta
+le vieux Silfax.
+
+A l'instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot,
+le vieillard, voyant sa vengeance lui échapper, s'était précipité dans
+les eaux du lac.
+
+« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s'écria Nell d'une voix déchirante.
+
+Harry l'entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut bientôt
+rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs reprises.
+
+Mais ses efforts furent inutiles.
+
+Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'étaient à
+jamais refermées sur le vieux Silfax.
+
+ XXII
+
+ La légende du vieux Silfax
+
+Six mois après ces événements, le mariage, si étrangement interrompu,
+d'Harry Ford et de Nell, se célébrait dans la chapelle de Saint-Gilles.
+Après que le révérend Hobson eut béni leur union, les jeunes époux,
+encore vêtus de noir, rentrèrent au cottage.
+
+James Starr et Simon Ford, désormais exempts de toute inquiétude,
+présidèrent joyeusement à la fête qui suivit la cérémonie et se
+prolongea jusqu'au lendemain.
+
+Ce fut dans ces mémorables circonstances que Jack Ryan, revêtu de son
+costume de piper, après avoir gonflé d'air l'outre de sa cornemuse,
+obtint ce triple résultat de jouer, de chanter et de danser tout à la
+fois, aux applaudissements de toute l'assemblée.
+
+Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencèrent, sous
+la direction de l'ingénieur James Starr.
+
+Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux
+coeurs, tant éprouvés, trouvèrent dans leur union le bonheur
+qu'ils méritaient.
+
+Quant à Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il
+comptait bien vivre assez pour célébrer sa cinquantaine avec la bonne
+Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs.
+
+« Et après celle-là, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux
+cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon !
+
+-- Tu as raison, mon garçon, répondit tranquillement le vieil overman.
+Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que sous le climat de la
+Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connaît pas les intempéries
+du dehors, on devînt deux fois centenaire ? »
+
+Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister à cette seconde
+cérémonie ? L'avenir le dira.
+
+En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longévité
+extraordinaire, c'était le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours
+le sombre domaine. Mais après la mort du vieillard, bien que Nell eût
+essayé de le retenir, il s'était enfui au bout de quelques jours. Outre
+que la société des hommes ne lui plaisait décidément pas plus qu'à son
+ancien maître, il semblait qu'il eût gardé une sorte de rancune
+particulière à Harry, et que cet oiseau jaloux eût toujours reconnu et
+détesté en lui le premier ravisseur de Nell, celui à qui il l'avait
+disputée en vain dans l'ascension du gouffre.
+
+Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu'à de longs intervalles, planant
+au-dessus du lac Malcolm.
+
+Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards
+pénétrants jusqu'au fond de l'abîme où s'était englouti Silfax ?
+
+Les deux versions furent admises, car le harfang devint légendaire, et
+il inspira à Jack Ryan plus d'une fantastique histoire.
+
+C'est grâce à ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veillées
+écossaises la légende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien pénitent
+des houillères d'Aberfoyle.
+
+ The End
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES INDES NOIRES ***
+
+***** This file should be named 5081-8.txt or 5081-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/5/0/8/5081/
+
+Produced by Norman Wolcott
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
+specific permission. If you do not charge anything for copies of this
+eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
+for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
+performances and research. They may be modified and printed and given
+away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
+not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
+trademark license, especially commercial redistribution.
+
+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
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+1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
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+
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
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+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
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+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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