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+The Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne
+(#24 in our series by Jules Verne)
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+Title: Les Indes Noires
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: February, 2004 [EBook #5081]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 18, 2002]
+[Date last updated: January 16, 2005]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES INDES NOIRES ***
+
+
+
+
+This eBook was produced by Norman Wolcott.
+
+
+
+ Les Indes noires
+
+ par
+
+ JULES VERNE
+
+ TABLE DES MATIERES
+
+
+ I Deux lettres contradictoires
+
+ II Chemin faisant
+
+ III Le sous-sol du Royaume-Uni
+
+ IV La fosse Dochart
+
+ V La Famille Ford
+
+ VI Quelques phenomenes inexplicables
+
+ VII Une experience de Simon Ford
+
+ VIII Un coup de dynamite
+
+ IX La Nouvelle-Aberfoyle
+
+ X Aller et retour
+
+ XI Les Dames de feu
+
+ XII Les Exploits de Jack Ryan
+
+ XIII Coal-city
+
+ XIV Suspendu a un fil
+
+ XV Nell au cottage
+
+ XVI Sur l'echelle oscillante
+
+ XVII Un lever de soleil
+
+ XVIII Du lac Lomond au lac Katrine
+
+ XIX Une derniere menace
+
+ XX Le penitent
+
+ XXI Le mariage de Nell
+
+ XXII La legende du vieux Silfax
+
+------------------------------------------------------------------------
+ I
+
+ Deux lettres contradictoires
+
+ _<< Mr. J. R. Starr, ingenieur,_
+ _ << 30, Canongate._
+ _ << Edimbourg._
+
+<< Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houilleres
+d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une
+communication de nature a l'interesser.
+
+<< Monsieur James Starr sera attendu, toute la journee, a la gare de
+Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford.
+
+<< Il est prie de tenir cette invitation secrete. >>
+
+Telle fut la lettre que James Starr recut par le premier courrier a la
+date du 3 decembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de
+poste d'Aberfoyle, comte de Stirling, Ecosse.
+
+La curiosite de l'ingenieur fut piquee au vif. Il ne lui vint meme pas
+a la pensee que cette lettre put renfermer une mystification. Il
+connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaitres
+des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait ete, pendant vingt
+ans, le directeur, -- ce que, dans les houilleres anglaises, on appelle
+le << viewer >>.
+
+James Starr etait un homme solidement constitue, auquel ses
+cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eut porte que
+quarante. Il appartenait a une vieille famille d'Edimbourg, dont il
+etait l'un des membres les plus distingues. Ses travaux honoraient la
+respectable corporation de ces ingenieurs qui devorent peu a peu le
+sous-sol carbonifere du Royaume-Uni, aussi bien a Cardiff, a Newcastle
+que dans les bas comtes de l'Ecosse. Toutefois, c'etait plus
+particulierement au fond de ces mysterieuses houilleres d'Aberfoyle,
+qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comte de
+Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime generale. La
+s'etait ecoulee presque toute son existence. En outre, James Starr
+faisait partie de la Societe des antiquaires ecossais, dont il avait
+ete nomme president. Il comptait aussi parmi les membres les plus
+actifs de << Royal Institution >>, et la _Revue d'Edimbourg_ publiait
+frequemment de remarquables articles signes de lui. C'etait, on le
+voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prosperite de
+l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de
+l'Ecosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au
+point de vue moral, a pu meriter le nom d'<< Athenes du Nord >>.
+
+On sait que les Anglais ont donne a l'ensemble de leurs vastes
+houilleres un nom tres significatif. Ils les appellent tres justement
+les << Indes noires >>, et ces Indes ont peut-etre plus contribue que les
+Indes orientales a accroitre la surprenante richesse du Royaume-Uni.
+La, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, a
+extraire du sous-sol britannique le charbon, ce precieux combustible,
+indispensable element de la vie industrielle.
+
+A cette epoque, la limite de temps, assignee par les hommes speciaux a
+l'epuisement des houilleres, etait fort reculee, et la disette n'etait
+pas a craindre a court delai. Il y avait encore a exploiter largement
+les gisements carboniferes des deux mondes. Les fabriques, appropriees
+a tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers,
+les usines a gaz, etc., n'etaient pas pres de manquer du combustible
+mineral. Seulement, la consommation s'etait tellement accrue pendant
+ces dernieres annees, que certaines couches avaient ete epuisees jusque
+dans leurs plus maigres filons. Abandonnees maintenant, ces mines
+trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits delaisses
+et de leurs galeries desertes.
+
+Tel etait, precisement, le cas des houilleres d'Aberfoyle.
+
+Dix ans auparavant, la derniere benne avait enleve la derniere tonne de
+houille de ce gisement. Le materiel du << fond [1*] >>, machines
+destinees a la traction mecanique sur les rails des galeries, berlines
+formant les trains subterranes, tramways souterrains, cages desservant
+les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprime actionnait des
+perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage
+d'exploitation avait ete retire des profondeurs des fosses et abandonne
+a la surface du sol. La houillere, epuisee, etait comme le cadavre d'un
+mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enleve les divers
+organes de la vie et laisse seulement l'ossature.
+
+De ce materiel, il n'etait reste que de longues echelles de bois,
+desservant les profondeurs de la houillere par le puits Yarow le seul
+qui donnat maintenant acces aux galeries inferieures de la fosse
+Dochart, depuis la cessation des travaux.
+
+A l'exterieur, les batiments, abritant autrefois aux travaux du << jour
+>>, indiquaient encore la place ou avaient ete fonces les puits de
+ladite fosse, completement abandonnee, comme l'etaient les autres
+fosses, dont l'ensemble constituait les houilleres d'Aberfoyle.
+
+Ce fut un triste jour, lorsque, pour la derniere fois, les mineurs
+quitterent la mine, dans laquelle ils avaient vecu tant d'annees.
+
+L'ingenieur James Starr avait reuni ces quelques milliers de
+travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la
+houillere. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs,
+cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous,
+femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, etaient
+rassembles dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombree
+du trop-plein de la houillere.
+
+Ces braves gens, que les necessites de l'existence allaient disperser
+-- eux, qui pendant de longues annees, s'etaient succede de pere en
+fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter
+pour jamais, les derniers adieux de l'ingenieur. La Compagnie leur
+avait fait distribuer, a titre de gratification, les benefices de
+l'annee courante. Peu de chose, en verite, car le rendement des filons
+avait depasse de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait
+leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauches, soit dans les
+houilleres voisines, soit dans les fermes ou les usines du comte.
+
+James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous
+lequel avaient si longtemps fonctionne les puissantes machines a vapeur
+du puits d'extraction.
+
+Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors age de cinquante-cinq
+ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient.
+
+James Starr se decouvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un
+profond silence.
+
+Cette scene d'adieux avait un caractere touchant, qui ne manquait pas
+de grandeur.
+
+<< Mes amis, dit l'ingenieur, le moment de nous separer est venu. Les
+houilleres d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'annees, nous reunissaient
+dans un travail commun, sont maintenant epuisees. Nos recherches n'ont
+pu amener la decouverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de
+houille vient d'etre extrait de la fosse Dochart ! >>
+
+Et, a l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de
+charbon qui avait ete garde au fond d'une benne.
+
+<< Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le
+dernier globule du sang qui circulait a travers les veines de la
+houillere ! Nous le conserverons, comme nous avons conserve le premier
+fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements
+d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des generations de
+travailleurs se sont succede dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini !
+Les dernieres paroles que vous adresse votre ingenieur sont des paroles
+d'adieu. Vous avez vecu de la mine, qui s'est videe sous votre main. Le
+travail a ete dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille
+va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en reunisse
+jamais les membres epars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps
+vecu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de
+s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on
+a travaille ensemble, on ne saurait etre des etrangers les uns pour les
+autres. Nous veillerons sur vous, et, partout ou vous irez en honnetes
+gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que
+le Ciel vous assiste ! >>
+
+Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la
+houillere, dont les yeux s'etaient mouilles de larmes. Puis, les
+overmen des differentes fosses vinrent serrer la main de l'ingenieur,
+pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient :
+
+<< Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! >>
+
+Ces adieux devaient laisser un imperissable souvenir dans tous ces
+braves c&oelig;urs. Mais, peu a peu, il le fallut, cette population
+quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr.
+Le sol noir des chemins, conduisant a la fosse Dochart, retentit une
+derniere fois sous le pied des mineurs, et le silence succeda a cette
+bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillere
+d'Aberfoyle.
+
+Un homme etait reste seul pres de James Starr.
+
+C'etait l'overman Simon Ford. Pres de lui se tenait un jeune garcon,
+age de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques annees deja,
+etait employe aux travaux du fond.
+
+James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant,
+s'estimaient l'un l'autre.
+
+<< Adieu, Simon, dit l'ingenieur.
+
+-- Adieu, monsieur James, repondit l'overman, ou plutot, laissez-moi
+ajouter : Au revoir !
+
+-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai
+toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du
+passe de notre vieille Aberfoyle !
+
+-- Je le sais, monsieur James.
+
+-- Ma maison d'Edimbourg vous est ouverte !
+
+-- C'est loin, Edimbourg ! repondit l'overman en secouant la tete. Oui
+! loin de la fosse Dochart !
+
+-- Loin, Simon ! Ou comptez-vous donc demeurer ?
+
+-- Ici meme, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre
+vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et
+moi, nous nous arrangerons pour lui rester fideles !
+
+-- Adieu donc, Simon, repondit l'ingenieur, dont la voix, malgre lui,
+trahissait l'emotion.
+
+-- Non, je vous repete : au revoir, monsieur James ! repondit
+l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! >>
+
+L'ingenieur ne voulut pas enlever cette derniere illusion a l'overman.
+Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux emus.
+Il serra une derniere fois la main de Simon Ford et quitta
+definitivement la houillere.
+
+Voila ce qui s'etait passe dix ans auparavant; mais, malgre le desir
+que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr
+n'avait plus entendu parler de lui.
+
+Et c'etait apres dix ans de separation, que lui arrivait cette lettre
+de Simon Ford, qui le conviait a reprendre sans delai le chemin des
+anciennes houilleres d'Aberfoyle.
+
+Une communication de nature a l'interesser, qu'etait-ce donc ? La fosse
+Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passe ces noms rappelaient
+a son esprit ! Oui ! c'etait le bon temps, celui du travail, de la
+lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingenieur !
+
+James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il
+regrettait, en verite, qu'une ligne de plus n'eut pas ete ajoutee par
+Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir ete si laconique.
+
+Etait-il donc possible que le vieil overman eut decouvert quelque
+nouveau filon a exploiter ? Non !
+
+James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houilleres
+d'Aberfoyle avaient ete explorees avant la cessation definitive des
+travaux. Il avait lui-meme procede aux derniers sondages, sans trouver
+aucun nouveau gisement dans ce sol ruine par une exploitation poussee a
+l'exces. On avait meme tente de reprendre le terrain houiller sous les
+couches qui lui sont ordinairement inferieures, telles que le gres
+rouge devonien, mais sans resultat. James Starr avait donc abandonne la
+mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possedait plus un morceau de
+combustible.
+
+<< Non, se repetait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait echappe
+a mes recherches se serait revele a celles de Simon Ford ? Pourtant, le
+vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut
+m'interesser, et cette invitation, que je dois tenir secrete, de me
+rendre a la fosse Dochart !... >>
+
+James Starr en revenait toujours la.
+
+D'autre part, l'ingenieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur,
+particulierement doue de l'instinct du metier. Il ne l'avait pas revu
+depuis l'epoque ou les exploitations d'Aberfoyle avaient ete
+abandonnees. Il ignorait meme ce qu'etait devenu le vieil overman. Il
+n'aurait pu dire a quoi il s'occupait, ni meme ou il demeurait, avec sa
+femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui
+etait donne au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford,
+l'attendrait a la gare de Callander pendant toute la journee du
+lendemain. Il s'agissait donc evidemment de visiter la fosse Dochart.
+
+<< J'irai, j'irai ! >> dit James Starr, qui sentait sa surexcitation
+s'accroitre a mesure que s'avancait l'heure.
+
+C'est qu'il appartenait, ce digne ingenieur, a cette categorie de gens
+passionnes, dont le cerveau est toujours en ebullition, comme une
+bouilloire placee sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires
+dans lesquelles les idees cuisent a gros bouillons, d'autres ou elles
+mijotent paisiblement. Or, ce jour-la, les idees de James Starr
+bouillaient a plein feu.
+
+Mais, alors, un incident tres inattendu se produisit. Ce fut la goutte
+d'eau froide, qui allait momentanement condenser toutes les vapeurs de
+ce cerveau.
+
+En effet, vers six heures du soir, par le troisieme courrier, le
+domestique de James Starr apporta une seconde lettre.
+
+Cette lettre etait renfermee dans une enveloppe grossiere, dont la
+suscription indiquait une main peu exercee au maniement de la plume.
+
+James Starr dechira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de
+papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir ete arrache a quelque
+vieux cahier hors d'usage.
+
+Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi concue :
+
+<< Inutile a l'ingenieur James Starr de se deranger, -- la lettre de
+Simon Ford etant maintenant sans objet. >>
+
+Et pas de signature.
+
+[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du << fond >> et
+travaux du << jour >>; les uns s'accomplissant a l'interieur, les autres
+a l'exrerieur.
+
+ II
+
+ Chemin faisant
+
+Le cours des idees de James Starr fut brusquement arrete, lorsqu'il eut
+lu cette seconde lettre, contradictoire de la premiere.
+
+<< Qu'est-ce que cela veut dire ? >> se demanda-t-il.
+
+James Starr reprit l'enveloppe a demi dechiree. Elle portait, ainsi que
+l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle etait donc
+partie de ce meme point du comte de Stirling. Ce n'etait pas le vieux
+mineur qui l'avait ecrite, -- evidemment. Mais, non moins evidemment,
+l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman,
+puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite a l'ingenieur
+de se rendre au puits Yarow.
+
+Etait-il donc vrai que cette premiere communication fut maintenant sans
+objet ? voulait-on empecher James Starr de se deranger, soit
+inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas la plutot une intention
+malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ?
+
+C'est ce que pensa James Starr, apres mure reflexion. Cette
+contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naitre en
+lui qu'un plus vif desir de se rendre a la fosse Dochart. D'ailleurs,
+si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait
+s'en assurer. Mais il semblait bien a James Starr qu'il convenait
+d'accorder plus de creance a la premiere lettre qu'a la seconde, --
+c'est-a-dire a la demande d'un homme tel que Simon Ford plutot qu'a cet
+avis de son contradicteur anonyme.
+
+<< En verite, puisqu'on pretend influencer ma resolution, se dit-il,
+c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extreme
+importance ! Demain, je serai au rendez-vous indique et a l'heure
+convenue ! >>
+
+Le soir venu, James Starr fit ses preparatifs de depart. Comme il
+pouvait arriver que son absence se prolongeat pendant quelques jours,
+il prevint, par lettre, Sir W. Elphiston, le president de << Royal
+Institution >>, qu'il ne pourrait assister a la prochaine seance de la
+Societe. Il se degagea egalement de deux ou trois affaires, qui
+devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, apres avoir donne l'ordre
+a son domestique de preparer un sac de voyage, il se coucha, plus
+impressionne que l'affaire ne le comportait peut-etre.
+
+Le lendemain, a cinq heures, James Starr sautait hors de son lit,
+s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il
+quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre a Granton-pier
+le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'a Stirling.
+
+Pour la premiere fois, peut-etre, James Starr, en traversant la
+Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais
+des anciens souverains de l'Ecosse. Il n'apercut pas, devant sa
+poterne, les sentinelles revetues de l'antique costume ecossais, jupon
+d'etoffe verte, plaid quadrille et sac de peau de chevre a longs poils
+pendant sur la cuisse. Bien qu'il fut fanatique de Walter Scott, comme
+l'est tout vrai fils de la vieille Caledonie, l'ingenieur, ainsi qu'il
+ne manquait jamais de le faire, ne donna meme pas un coup d'&oelig;il a
+l'auberge ou Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui
+apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naivement
+la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place ou les
+montagnards dechargerent leurs fusils, apres la victoire du Pretendant,
+au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au
+milieu de la rue son cadran desole : il n'y regarda que pour s'assurer
+qu'il ne manquerait point l'heure du depart. On doit avouer aussi qu'il
+n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand reformateur John
+Knox, le seul homme que ne purent seduire les sourires de Marie Stuart.
+Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement
+decrite dans le roman de _L'Abbe_, il s'elanca vers le pont gigantesque
+de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Edimbourg.
+
+Quelques minutes apres, James Starr arrivait a la gare du << General
+railway >>, et le train le debarquait, une demi-heure apres, a Newhaven,
+joli village de pecheurs, situe a un mille de Leith, qui forme le port
+d'Edimbourg. La maree montante recouvrait alors la plage noiratre et
+rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade,
+sorte de jetee supportee par des chaines. A gauche, un de ces bateaux
+qui font le service du Forth, entre Edimbourg et Stirling, etait amarre
+au << pier >> de Granton.
+
+En ce moment, la cheminee du _Prince de Galles_ vomissait des
+tourbillons de fumee noire, et sa chaudiere ronflait sourdement. Au son
+de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard
+se haterent d'accourir. Il y avait la une foule de marchands, de
+fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables a leurs culottes
+courtes, a leurs longues redingotes, au mince lisere blanc qui cerclait
+leur cou.
+
+James Starr ne fut pas le dernier a s'embarquer. Il sauta lestement sur
+le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombat avec violence,
+pas un de ces passagers ne songeait a chercher un abri dans le salon du
+steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppes de leurs couvertures
+de voyage, quelques-uns se ranimant de temps a autre avec le gin ou le
+whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent << se vetir a
+l'interieur >>. Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres
+furent larguees, et le _Prince de Galles_ evolua pour sortir du petit
+bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord.
+
+Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creuse entre
+les rives du comte de Fife, au nord, et celles des comtes de
+Linlilhgow, d'Edimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du
+Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux
+profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans
+la mer a Kincardine.
+
+Ce ne serait qu'une courte traversee que celle de Granton-pier a
+l'extremite de ce golfe, si la necessite de faire escale aux diverses
+stations des deux rives n'obligeait a de nombreux detours. Les villes,
+les villages, les cottages s'etalent sur les bords du Forth entre les
+arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrite sous la large
+passerelle jetee entre les tambours, ne cherchait pas a rien voir de ce
+paysage, alors raye par les fines hachures de la pluie. Il s'inquietait
+plutot d'observer s'il n'attirait pas specialement l'attention de
+quelque passager. Peut-etre, en effet, l'auteur anonyme de la seconde
+lettre etait-il sur le bateau. Cependant, l'ingenieur ne put surprendre
+aucun regard suspect.
+
+Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers
+l'etroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de
+Southoueensferry et North-oueensferry, au-dela duquel le Forth forme
+une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre
+les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes eclaircies, les
+sommets neigeux des monts Grampian.
+
+Bientot, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'ile de
+Colm, couronnee par les ruines d'un monastere du XIIe siecle, les
+restes du chateau de Barnbougle, puis Donibristle, ou fut assassine le
+gendre du regent Murray, puis l'ilot fortifie de Garvie. Il franchit le
+detroit de oueensferry, laissa a gauche le chateau de Rosyth, ou
+residait autrefois une branche des Stuarts a laquelle etait alliee la
+mere de Cromwell, depassa Blacknesscastle, toujours fortifie,
+conformement a l'un des articles du traite de l'Union, et longea les
+quais du petit port de Charleston, d'ou s'exporte la chaux des
+carrieres de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala
+la station de Crombie-Point.
+
+Le temps etait alors tres mauvais. La pluie, fouettee par une brise
+violente, se pulverisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui
+passaient comme des trombes.
+
+James Starr n'etait pas sans quelque inquietude. Le fils d'Harry Ford
+se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par experience : les
+mineurs, habitues au calme profond des houilleres, affrontent moins
+volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de
+l'atmosphere. De Callander a la fosse Dochart et au puits Yarow, il
+fallait compter une distance de quatre milles. C'etaient la des raisons
+qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil
+overman. Toutefois, l'ingenieur se preoccupait davantage de l'idee que
+le rendez-vous donne dans la premiere lettre eut ete contremande dans
+la seconde. -- C'etait, a vrai dire, son plus gros souci.
+
+En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas a l'arrivee du train a
+Callander, James Starr etait bien decide a se rendre seul a la fosse
+Dochart, et meme, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. La, il
+aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en
+quel lieu residait actuellement le vieil overman.
+
+Cependant, le _Prince de Galles_ continuait a soulever de grosses lames
+sous la poussee de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du
+fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni
+Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la
+droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creuse a
+l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide
+brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de
+Citeaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le
+steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carree du XIIIe siecle,
+Clackmannan et son chateau, bati par Robert Bruce, n'etaient meme pas
+visibles a travers les rayures obliques de la pluie.
+
+Le _Prince de Galles_ s'arreta a l'embarcadere d'Alloa pour deposer
+quelques voyageurs. James Starr eut le c&oelig;ur serre en passant,
+apres dix ans d'absence, pres de cette petite ville, siege
+d'exploitation d'importantes houilleres qui nourrissaient toujours une
+nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entrainait dans
+ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore a grand profit. Ces
+mines d'Alloa, presque contigues a celles d'Aberfoyle, continuaient a
+enrichir le comte, tandis que les gisements voisins, epuises depuis
+tant d'annees, ne comptaient plus un seul ouvrier !
+
+Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonca dans les nombreux detours
+que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait
+rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une
+eclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date
+du XIIe siecle. Puis, ce furent le chateau de Stirling et le bourg
+royal de ce nom, ou le Forth, traverse par deux ponts, n'est plus
+navigable aux navires de hautes matures.
+
+A peine le _Prince de Galles_ avait-il accoste, que l'ingenieur sautait
+lestement sur le quai. Cinq minutes apres, il arrivait a la gare de
+Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train a Callander, gros
+village situe sur la rive gauche du Teith.
+
+La, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avanca aussitot
+vers l'ingenieur.
+
+C'etait Harry, le fils de Simon Ford.
+
+[1] Principale et celebre rue du vieil Edimbourg.
+
+ III
+
+ Le sous-sol du Royaume-Uni
+
+Il est convenable, pour l'intelligence de ce recit, de rappeler en
+quelques mots quelle est l'origine de la houille.
+
+Pendant les epoques geologiques, lorsque le spheroide terrestre etait
+encore en voie de formation, une epaisse atmosphere l'entourait, toute
+saturee de vapeurs d'eau et largement impregnee d'acide carbonique. Peu
+a peu, ces vapeurs se condenserent en pluies diluviennes, qui tomberent
+comme si elles eussent ete projetees du goulot de quelques millions de
+milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'etait, en effet, un liquide
+charge d'acide carbonique qui se deversait torrentiellement sur un sol
+pateux, mal consolide, sujet aux deformations brusques ou lentes, a la
+fois maintenu dans cet etat semi-fluide autant par les feux du soleil
+que par les feux de la masse interieure. C'est que la chaleur interne
+n'etait pas encore emmagasinee au centre du globe. La croute terrestre,
+peu epaisse et incompletement durcie, la laissait s'epancher a travers
+ses pores. De la, une phenomenale vegetation, -- telle, sans doute,
+qu'elle se produit peut-etre a la surface des planetes inferieures,
+Venus ou Mercure, plus rapprochees que la terre de l'astre radieux.
+
+Le sol des continents, encore mal fixe, se couvrit donc de forets
+immenses; l'acide carbonique, si propre au developpement du regne
+vegetal, abondait. Aussi les vegetaux se developpaient-ils sous la
+forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacee.
+C'etaient partout d'enormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits,
+d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire a la nourriture d'aucun
+etre vivant. La terre n'etait pas prete encore pour l'apparition du
+regne animal.
+
+Voici quelle etait la composition de ces forets antediluviennes. La
+classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, varietes
+de preles arborescentes, les lepidodendrons, sortes de lycopodes
+geants, hauts de vingt-cinq ou trente metres, larges d'un metre a leur
+base, des asterophylles, des fougeres, des sigillaires de proportions
+gigantesques, dont on a retrouve des empreintes dans les mines de
+Saint-Etienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne
+reconnaitrait d'analogues que parmi les plus humbles specimens de la
+terre habitable --, tels etaient, peu varies dans leur espece, mais
+enormes dans leur developpement, les vegetaux qui composaient
+exclusivement les forets de cette epoque.
+
+Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune,
+rendue profondement humide par le melange des eaux douces et des eaux
+marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu
+a peu de l'atmosphere, encore impropre au fonctionnement de la vie, et
+on peut dire qu'ils etaient destines a l'emmagasiner, sous forme de
+houille, dans les entrailles memes du globe.
+
+En effet, c'etait l'epoque des tremblements de terre, de ces
+secouements du sol, dus aux revolutions interieures et au travail
+plutonique, qui modifiaient subitement les lineaments encore incertains
+de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient
+montagnes; la, des gouffres que devaient emplir des oceans ou des mers.
+Et alors, des forets entieres s'enfoncaient dans la croute terrestre, a
+travers les couches mouvantes, jusqu'a ce qu'elles eussent trouve un
+point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitoides, ou que,
+par le tassement, elles formassent un tout resistant.
+
+En effet, l'edifice geologique se presente suivant cet ordre dans les
+entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai,
+compose des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les
+gisements houillers occupent l'etage inferieur, puis les terrains
+tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et
+modernes.
+
+A cette epoque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la
+condensation engendrait sur tous les points du globe, se precipitaient
+en arrachant aux roches, a peine formees, de quoi composer les
+schistes, les gres, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des
+forets tourbeuses et deposaient les elements de ces terrains qui
+allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des
+periodes qui se chiffrent par millions d'annees --, ces terrains se
+durcirent, s'etagerent et enfermerent sous une epaisse carapace de
+poudingues, de schistes, de gres compacts ou friables, de gravier, de
+cailloux, toute la masse des forets enlisees.
+
+Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, ou s'accumulait la
+matiere vegetale, enfoncee a des profondeurs variables ? Une veritable
+operation chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que
+contenaient ces vegetaux s'agglomerait, et peu a peu la houille se
+formait sous la double influence d'une pression enorme et de la haute
+temperature que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle
+a cette epoque.
+
+Ainsi donc un regne se substituait a l'autre dans cette lente, mais
+irresistible reaction. Le vegetal se transformait en mineral. Toutes
+ces plantes, qui avaient vecu de la vie vegetative sous l'active seve
+des premiers jours, se petrifiaient. Quelques-unes des substances
+enfermees dans ce vaste herbier, incompletement deformees, laissaient
+leur empreinte aux autres produits plus rapidement mineralises, qui les
+pressaient comme eut fait une presse hydraulique d'une puissance
+incalculable. En meme temps, des coquilles, des zoophytes tels
+qu'etoiles de mer, polypiers, spiriferes, jusqu'a des poissons, jusqu'a
+des lezards, entraines par les eaux, laissaient sur la houille, tendre
+encore, leur impression nette et comme << admirablement tiree [1*] >>.
+
+La pression semble avoir joue un role considerable dans la formation
+des gisements carboniferes. En effet, c'est a son degre de puissance
+que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait
+usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparait
+l'anthracite, qui, presque entierement depourvue de matiere volatile,
+contient la plus grande quantite de carbone. Aux plus hautes couches se
+montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans
+lesquelles la quantite de carbone est infiniment moindre. Entre ces
+deux couches, suivant le degre de pression qu'elles ont subie, se
+rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres.
+On peut meme affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la
+couche des marais tourbeux n'a pas ete completement modifiee.
+
+Ainsi donc, l'origine des houilleres, en quelque point du globe qu'on
+les ait decouvertes, est celle-ci : engloutissement dans la croute
+terrestre des grandes forets de l'epoque geologique, puis,
+mineralisation des vegetaux obtenue avec le temps, sous l'influence de
+la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique.
+
+Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de
+forets pour une consommation qui comprendrait quelques milliers
+d'annees. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chomage
+force s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau
+combustible ne remplace pas le charbon. A une epoque plus ou moins
+reculee, il n'y aura plus de gisements carboniferes, si ce n'est ceux
+qu'une eternelle couche de glace recouvre au Gr&oelig;nland, aux
+environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est a peu pres
+impossible. C'est le sort inevitable. Les bassins houillers de
+l'Amerique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Sale, de
+l'oregon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement
+insuffisant. Il en sera ainsi des houilleres du cap Breton et du
+Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la
+Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gites
+carboniferes du Nord-Amerique soient dix fois plus considerables que
+tous les gisements du monde entier, cent siecles ne s'ecouleront pas
+sans que le monstre a millions de gueules de l'industrie n'ait devore
+le dernier morceau de houille du globe.
+
+La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans
+l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible mineral en
+Abyssinie, a Natal, au Zambeze, a Mozambique, a Madagascar, mais leur
+exploitation reguliere offre les plus grandes difficultes. Celles de la
+Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale,
+seront assez vite epuisees. Les Anglais auront certainement vide
+l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son
+sol, avant le jour ou le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette
+epoque, deja, les filons carboniferes de l'Europe, atteints jusque dans
+leurs dernieres veines, auront ete abandonnes.
+
+Que l'on juge par les chiffres suivants des quantites de houille qui
+ont ete consommees depuis la decouverte des premiers gisements. Les
+bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Baviere comprennent
+six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux
+de la Boheme et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la
+Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent egalement
+cent cinquante mille hectares, qui s'etendent sous les territoires de
+Liege, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situe
+entre la Loire et le Rhone, Rive-de-Gier, Saint-Etienne, Givors,
+Epinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La
+Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron a Aubin -- les gisements de
+Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin,
+Valenciennes, Lens, Bethune, recouvrent environ trois cent cinquante
+mille hectares.
+
+Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le
+Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, a laquelle manque
+presque absolument le combustible mineral, possede d'enormes richesses
+carboniferes, -- mais epuisables comme toutes richesses. Le plus
+important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le
+sous-sol du comte de Northumberland, produit par an jusqu'a trente
+millions de tonnes, c'est-a-dire pres du tiers de la consommation
+anglaise et plus du double de la production francaise. Le bassin du
+pays de Galles, qui a concentre toute une population de mineurs a
+Cardiff, a Swansea, a Newport, rend annuellement dix millions de tonnes
+de cette houille si recherchee qui porte son nom. Au centre,
+s'exploitent les bassins des comtes d'York, de Lancaster, de Derby, de
+Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considerable encore.
+Enfin, dans cette portion de l'Ecosse situee entre Edimbourg et
+Glasgow, entre ces deux mers qui l'echancrent si profondement, se
+developpe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni.
+L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent
+mille hectares, et produit annuellement jusqu'a cent millions de tonnes
+du noir combustible.
+
+Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de
+l'industrie et du commerce, que ces richesses s'epuiseront. Le
+troisieme millenaire de l'ere chretienne ne sera pas acheve, que la
+main du mineur aura vide, en Europe, ces magasins dans lesquels,
+suivant une juste image, s'est concentree la chaleur solaire des
+premiers jours [2*].
+
+Or, precisement a l'epoque ou se passe cette histoire, l'une des plus
+importantes houilleres du bassin ecossais avait ete epuisee par une
+exploitation trop rapide. En effet, c'etait dans ce territoire, qui se
+developpe entre Edimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix a
+douze milles, que se creusait la houillere d'Aberfoyle, dont
+l'ingenieur James Starr avait si longtemps dirige les travaux.
+
+Or, depuis dix ans, ces mines avaient du etre abandonnees. On n'avait
+pu decouvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent ete
+portes jusqu'a la profondeur de quinze cents et meme de deux mille
+pieds, et lorsque James Starr s'etait retire, c'etait avec la certitude
+que le plus mince filon avait ete exploite jusqu'a complet epuisement.
+
+Il etait donc plus qu'evident que, en de telles conditions, la
+decouverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du
+sous-sol anglais aurait ete un evenement considerable. La communication
+annoncee par Simon Ford se rapportait-elle a un fait de cette nature ?
+C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait esperer.
+
+En un mot, etait-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on
+l'appelait a faire de nouveau la conquete ? Il voulait le croire.
+
+La seconde lettre avait un instant deroute ses idees a ce sujet, mais
+maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil
+overman etait la, l'attendant au rendez-vous indique. La lettre anonyme
+n'avait donc plus aucune valeur.
+
+A l'instant ou l'ingenieur prenait pied sur le quai, le jeune homme
+s'avanca vers lui.
+
+<< Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre
+entree en matiere.
+
+-- Oui, monsieur Starr.
+
+-- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garcon ! Ah ! c'est que, depuis dix
+ans, tu es devenu un homme !
+
+-- Moi, je vous ai reconnu, repondit le jeune mineur, qui tenait son
+chapeau a la main. vous n'avez pas change, monsieur. vous etes celui
+qui m'a embrasse le jour des adieux a la fosse Dochart ! Ca ne s'oublie
+pas, ces choses-la !
+
+-- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingenieur. Il pleut a torrents, et la
+politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume.
+
+-- Voulez-vous que nous nous mettions a l'abri, monsieur Starr ?
+demanda Harry Ford.
+
+-- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journee, et je
+suis presse. Partons.
+
+-- A vos ordres, repondit le jeune homme.
+
+-- Dis-moi, Harry, le pere se porte bien ?
+
+-- Tres bien, monsieur Starr.
+
+-- Et la mere ?...
+
+-- La mere aussi.
+
+-- C'est ton pere qui m'a ecrit, pour me donner rendez-vous au puits de
+Yarow ?
+
+-- Non, c'est moi.
+
+-- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adresse une seconde lettre pour
+contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingenieur.
+
+-- Non, monsieur Starr, repondit le jeune mineur.
+
+-- Bien ! >> repondit James Starr, sans parler davantage de la lettre
+anonyme.
+
+Puis, reprenant :
+
+<< Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il
+au jeune homme.
+
+-- Monsieur Starr, mon pere s'est reserve le soin de vous le dire
+lui-meme.
+
+-- Mais tu le sais ?...
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai
+hate de causer avec Simon Ford. -- A propos, ou demeure-t-il ?
+
+-- Dans la mine.
+
+-- Quoi ! Dans la fosse Dochart ?
+
+-- Oui, monsieur Starr, repondit Harry Ford.
+
+-- Comment ! ta famille n'a pas quitte la vieille mine depuis la
+cessation des travaux ?
+
+-- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le pere. C'est la qu'il
+est ne, c'est la qu'il veut mourir !
+
+-- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillere natale
+! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez la ?...
+
+-- Oui, monsieur Starr, repondit le jeune mineur, car nous nous aimons
+cordialement, et nous n'avons que peu de besoins !
+
+-- Bien, Harry, dit l'ingenieur. En route ! >>
+
+Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea a travers les rues
+de Callander.
+
+Dix minutes apres, tous deux avaient quitte la ville.
+
+[1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les
+enpreintes ont ete retrouvees, appartiennent aux especes aujourd'hui
+reservees aux zones equatoriales du globe. On peut donc conclure que, a
+cette epoque, la chaleur etait egale sur toute la terre, soit qu'elle y
+fut apportee par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux
+interieurs se fissent sentir a sa surface a travers la croute poreuse.
+Ainsi s'explique la formation de gisements carboniferes sous toutes les
+latitudes terestres.
+
+[2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la
+houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, a
+l'epuisement des combustibles mineraux:
+
+
+ France dans 1140 ans.
+
+ Angleterre -- 800 --
+
+ Belgique -- 750 --
+
+ Allemagne -- 300 --
+
+En Amerique, a raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gites
+pourraient produire du charbon pendant 6000 ans.
+
+ IV
+
+ La fosse Dochart
+
+Harry Ford etait un grand garcon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien
+decouple. Sa physionomie un peu serieuse, son attitude habituellement
+pensive, l'avaient, des son enfance, fait remarquer entre ses camarades
+de la mine. Ses traits reguliers, ses yeux profonds et doux, ses
+cheveux assez rudes, plutot chatains que blonds, le charme naturel de
+sa personne, tout concordait a en faire le type accompli du Lowlander,
+c'est-a-dire un superbe specimen de l'Ecossais de la plaine. Endurci
+presque des son bas age au travail de la houillere, c'etait, en meme
+temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guide par son
+pere, pousse par ses propres instincts, il avait travaille, il s'etait
+instruit de bonne heure, et, a un age ou l'on n'est guere qu'un
+apprenti, il etait arrive a se faire quelqu'un -- l'un des premiers de
+sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait
+tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premieres annees de
+son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, neanmoins
+le jeune mineur ne tarda pas a acquerir les connaissances suffisantes
+pour s'elever dans la hierarchie de la houillere, et il aurait
+certainement succede a son pere en qualite d'overman de la fosse
+Dochart, si la mine n'eut pas ete abandonnee.
+
+James Starr etait un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait
+pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'eut modere son pas.
+
+La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se
+pulverisaient avant d'atteindre le sol. C'etaient plutot des rafales
+humides, qui couraient dans l'air, soulevees par une fraiche brise.
+
+Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le leger bagage de
+l'ingenieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille
+environ. Apres avoir longe sa plage sinueuse, ils prirent une route qui
+s'enfoncait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De
+vastes paturages se developpaient d'un cote et de l'autre, autour de
+fermes isolees. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe
+toujours verte de ces prairies de la basse Ecosse. C'etaient des vaches
+sans cornes, ou de petits moutons a laine soyeuse, qui ressemblaient
+aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir,
+abrite qu'il etait sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le <<
+colley >>, chien particulier a cette contree du Royaume-Uni et renomme
+pour sa vigilance, rodait autour du paturage.
+
+Le puits Yarow etait situe a quatre milles environ de Callander. James
+Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'etre impressionne. Il
+n'avait pas revu le pays depuis le jour ou la derniere tonne des
+houilleres d'Aberfoyle avait ete versee dans les wagons du railway de
+Glasgow. La vie agricole remplacait, maintenant, la vie industrielle,
+toujours plus bruyante, plus active. Le contraste etait d'autant plus
+frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une
+sorte de chomage. Mais autrefois, en toute saison, la population des
+mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands
+charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant
+enterres sur leurs traverses pourries, grincaient sous le poids des
+wagons. A present, le chemin de pierre et de terre se substituait peu a
+peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait
+traverser un desert.
+
+L'ingenieur regardait donc autour de lui d'un &oelig;il attriste. Il
+s'arretait par instants pour reprendre haleine. Il ecoutait. L'air ne
+s'emplissait plus a present des sifflements lointains et du fracas
+haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noiratres,
+que l'industriel aime a retrouver, melees aux grands nuages. Nulle
+haute cheminee cylindrique ou prismatique vomissant des fumees, apres
+s'etre alimentee au gisement meme, nul tuyau d'echappement s'epoumonant
+a souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussiere
+de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr
+n'etaient plus habitues.
+
+Lorsque l'ingenieur s'arretait, Harry Ford s'arretait aussi. Le jeune
+mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans
+l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression,
+-- lui, un enfant de la houillere, dont toute la vie s'etait ecoulee
+dans les profondeurs de ce sol.
+
+<< Oui, Harry, tout cela est change, dit James Starr. Mais, a force d'y
+prendre, il fallait bien que les tresors de houille s'epuisassent un
+jour ! Tu regrettes ce temps !
+
+-- Je le regrette, monsieur Starr, repondit Harry. Le travail etait
+dur, mais il interessait, comme toute lutte.
+
+-- Sans doute, mon garcon ! La lutte de tous les instants, le danger
+des eboulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou
+qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer a ces perils ! Tu dis
+bien ! C'etait la lutte, et, par consequent, la vie emouvante !
+
+-- Les mineurs d'Alloa ont ete plus favorises que les mineurs
+d'Aberfoyle, monsieur Starr !
+
+-- Oui, Harry, repondit l'ingenieur.
+
+-- En verite, s'ecria le jeune homme, il est a regretter que tout le
+globe terrestre n'ait pas ete uniquement compose de charbon ! Il y en
+aurait eu pour quelques millions d'annees !
+
+-- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature
+s'est montree prevoyante en formant notre spheroide plus principalement
+de gres, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer !
+
+-- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par
+bruler leur globe ?...
+
+-- Oui ! Tout entier, mon garcon, repondit l'ingenieur. La terre aurait
+passe jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des
+locomobiles, des steamers, des usines a gaz, et, certainement, c'est
+ainsi que notre monde eut fini un beau jour !
+
+-- Cela n'est plus a craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les
+houilleres s'epuiseront, sans doute, plus rapidement que ne
+l'etablissent les statistiques !
+
+-- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-etre tort
+d'echanger son combustible contre l'or des autres nations !
+
+-- En effet, repondit Harry.
+
+-- Je sais bien, ajouta l'ingenieur, que ni l'hydraulique, ni
+l'electricite n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera
+plus completement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille
+est d'un emploi tres pratique et se prete facilement aux divers besoins
+de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire a
+volonte ! Si les forets exterieures repoussent incessamment sous
+l'influence de la chaleur et de l'eau, les forets interieures, elles,
+ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les
+conditions voulues pour les refaire ! >>
+
+James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche
+d'un pas rapide. Une heure apres avoir quitte Callander, ils arrivaient
+a la fosse Dochart.
+
+Un indifferent lui-meme eut ete touche du triste aspect que presentait
+l'etablissement abandonne. C'etait comme le squelette de ce qui avait
+ete si vivant autrefois.
+
+Dans un vaste cadre, borde de quelques maigres arbres, le sol
+disparaissait encore sous la noire poussiere du combustible mineral,
+mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun
+fragment de houille. Tout avait ete enleve et consomme depuis longtemps.
+
+Sur une colline peu elevee, se decoupait la silhouette d'une enorme
+charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de
+cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et
+plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient
+autrefois les cables qui ramenaient les cages a la surface du sol.
+
+A l'etage inferieur, on reconnaissait la chambre delabree des machines,
+autrefois si luisantes dans les parties du mecanisme faites d'acier ou
+de cuivre. Quelques pans de murs gisaient a terre au milieu de solives
+brisees et verdies par l'humidite. Des restes de balanciers auxquels
+s'articulait la tige des pompes d'ejuisement, des coussinets casses ou
+encrasses, des pignons edentes, des engins de basculage renverses,
+quelques echelons fixes aux chevalets et figurant de grandes aretes
+d'ichthyosaures, des rails portes sur quelque traverse rompue que
+soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui
+n'auraient pas resiste au poids d'un wagonnet vide, -- tel etait
+l'aspect desole de la fosse Dochart.
+
+La margelle des puits, aux pierres eraillees, disparaissait sous les
+mousses epaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, la les
+restes d'un parc ou s'emmagasinait le charbon, qui devait etre trie
+suivant sa qualite ou sa grosseur. Enfin, debris de tonnes auxquelles
+pendait un bout de chaine, fragments de chevalets gigantesques, toles
+d'une chaudiere eventree, pistons tordus, longs balanciers qui se
+penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au
+vent, ponceaux fremissant au pied, murailles lezardees, toits a demi
+effondres qui dominaient des cheminees aux briques disjointes,
+ressemblant a ces canons modernes dont la culasse est frettee d'anneaux
+cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de
+misere, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux chateau de
+pierre, ni les restes d'une forteresse demantelee.
+
+<< C'est une desolation ! >> dit James Starr, en regardant le jeune homme
+qui ne repondit pas.
+
+Tous deux penetrerent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du
+puits Yarow, dont les echelles donnaient encore acces jusqu'aux
+galeries inferieures de la fosse.
+
+L'ingenieur se pencha sur l'orifice.
+
+De la s'epanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspire par les
+ventilateurs. C'etait maintenant un abime silencieux. Il semblait qu'on
+fut a la bouche de quelque volcan eteint.
+
+James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier.
+
+A l'epoque de l'exploitation, d'ingenieux engins desservaient certains
+puits des houilleres d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, etaient
+parfaitement outillees : cages munies de parachutes automatiques,
+mordant sur des glissieres en bois, echelles oscillantes, nommees <<
+engine-men >>, qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient
+aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue.
+
+Mais ces appareils perfectionnes avaient ete enleves, depuis la
+cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue
+succession d'echelles, separees par des paliers etroits de cinquante en
+cinquante pieds. Trente de ces echelles, ainsi placees bout a bout,
+permettaient de descendre jusqu'a la semelle de la galerie inferieure,
+a une profondeur de quinze cents pieds. C'etait la seule voie de
+communication qui existat entre le fond de la fosse Dochart et le sol.
+Quant a l'aeration, elle s'operait par le puits Yarow, que les galeries
+faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait a un
+niveau superieur, -- l'air chaud se degageant naturellement par cette
+espece de siphon renverse.
+
+<< Je te suis, mon garcon, dit l'ingenieur, en faisant signe au jeune
+homme de le preceder.
+
+-- A vos ordres, monsieur Starr.
+
+-- Tu as ta lampe ?
+
+-- Oui, et plut au Ciel que ce fut encore la lampe de surete dont nous
+nous servions autrefois !
+
+-- En effet, repondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus a
+craindre maintenant ! >>
+
+Harry n'etait muni que d'une simple lampe a huile, dont il alluma la
+meche. Dans la houillere, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogene
+protocarbone ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion a
+redouter, et nulle necessite d'interposer entre la flamme et l'air
+ambiant cette toile metallique qui empeche le gaz de prendre feu a
+l'exterieur. La lampe de Davy, si perfectionnee alors, ne trouvait plus
+ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en
+avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait
+autrefois la richesse de la fosse Dochart.
+
+Harry descendit les premiers echelons de l'echelle superieure. James
+Starr le suivit. Tous deux se trouverent bientot dans une obscurite
+profonde que rompait seul l'eclat de la lampe. Le jeune homme l'elevait
+au-dessus de sa tete, afin de mieux eclairer son compagnon.
+
+Une dizaine d'echelles furent descendues par l'ingenieur et son guide
+de ce pas mesure habituel au mineur. Elles etaient encore en bon etat.
+
+James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui
+laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois,
+a demi pourri, revetait encore.
+
+Arrives au quinzieme palier, c'est-a-dire a mi-chemin, ils firent halte
+pour quelques instants.
+
+<< Decidement, je n'ai pas tes jambes, mon garcon, dit l'ingenieur en
+respirant longuement, mais enfin, cela va encore !
+
+-- Vous etes solide, monsieur Starr, repondit Harry, et c'est quelque
+chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vecu dans la mine.
+
+-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais
+descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! >>
+
+Mais, au moment ou tous deux allaient quitter le palier, une voix,
+encore eloignee, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle
+arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle
+devenait de plus en plus distincte.
+
+<< Eh ! qui vient la ? demanda l'ingenieur en arretant Harry.
+
+-- Je ne pourrais le dire, repondit le jeune mineur.
+
+-- Ce n'est pas le vieux pere ?...
+
+-- Lui ! monsieur Starr, non.
+
+-- Quelque voisin, alors ?...
+
+-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, repondit Harry.
+Nous sommes seuls, bien seuls.
+
+-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est a ceux qui
+descendent de ceder le pas a ceux qui montent. >>
+
+Tous deux attendirent.
+
+La voix resonnait en ce moment avec un magnifique eclat, comme si elle
+eut ete portee par un vaste pavillon acoustique, et bientot quelques
+paroles d'une chanson ecossaise arriverent assez nettement aux oreilles
+du jeune mineur.
+
+<< La chanson des lacs ! s'ecria Harry. Ah ! je serais bien surpris si
+elle s'echappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan.
+
+-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe facon ?
+demanda James Starr.
+
+-- Un ancien camarade de la houillere >>, repondit Harry.
+
+Puis, se pendant au-dessus du palier :
+
+<< Eh ! Jack ! cria-t-il.
+
+-- C'est toi, Harry ? fut-il repondu. Attends-moi, j'arrive. >>
+
+Et la chanson reprit de plus belle.
+
+Quelques instants apres, un grand garcon de vingt-cinq ans, la figure
+gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond
+ardent, apparaissait au fond du cone lumineux que projetait sa
+lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzieme echelle.
+
+Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui
+tendre Harry.
+
+<< Enchante de te rencontrer ! s'ecria-t-il. Mais, saint Mungo me
+protege ! si j'avais su que tu revenais a terre aujourd'hui, je me
+serais bien epargne cette descente au puits Yarow !
+
+-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers
+l'ingenieur, qui etait reste dans l'ombre.
+
+-- Monsieur Starr ! repondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingenieur, je
+ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitte la fosse, mes yeux
+ne sont plus habitues, comme autrefois, a voir dans l'obscurite.
+
+-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours.
+voila bien dix ans de cela, mon garcon ! C'etait toi, sans doute ?
+
+-- Moi-meme, monsieur Starr, et, en changeant de metier, je n'ai pas
+change d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux,
+j'imagine, que pleurer et geindre !
+
+-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitte la
+mine ?
+
+-- Je travaille a la ferme de Melrose, pres d'Irvine, dans le comte de
+Renfrew, a quarante milles d'ici. Ah ! ca ne vaut pas nos houilleres
+d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux a ma main que la beche ou l'aiguillon
+! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des
+echos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis
+que la-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon,
+monsieur Starr ?
+
+-- Oui, Jack, repondit l'ingenieur.
+
+-- Que je ne vous retarde pas...
+
+-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amene au cottage
+aujourd'hui ?
+
+-- Je voulais te voir, camarade, repondit Jack Ryan, et t'inviter a la
+fete du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le << piper [1*] >> de l'endroit
+! On chantera, on dansera !
+
+-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible.
+
+-- Impossible ?
+
+-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le
+reconduire a Callander.
+
+-- Eh ! Harry, la fete du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours.
+D'ici la, la visite de M. Starr sera terminee, je suppose, et rien ne
+te retiendra plus au cottage !
+
+-- En effet, Harry, repondit James Starr. Il faut profiter de
+l'invitation que te fait ton camarade Jack !
+
+-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous
+retrouverons a la fete d'Irvine.
+
+-- Dans huit jours, c'est bien convenu, repondit Jack Ryan. Adieu,
+Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis tres content de vous
+avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne
+vous a oublie, monsieur l'ingenieur.
+
+-- Et je n'ai oublie personne, dit James Starr.
+
+-- Merci pour tous, monsieur, repondit Jack Ryan.
+
+-- Adieu, Jack ! >> dit Harry, en serrant une derniere fois la main de
+son camarade.
+
+Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientot dans les hauteurs
+du puits, vaguement eclairees par sa lampe.
+
+Un quart d'heure apres, James Starr et Harry descendaient la derniere
+echelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier etage de la fosse.
+
+Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient
+diverses galeries qui avaient servi a l'exploitation du dernier filon
+carbonifere de la mine. Elles s'enfoncaient dans le massif de schistes
+et de gres, les unes etanconnees par des trapezes de grosses poutres a
+peine equarries, les autres doublees d'un epais revetement de pierre.
+Partout des remblais remplacaient les veines devorees par
+l'exploitation. Les piliers artificiels etaient faits de pierres
+arrachees aux carrieres voisines, et maintenant ils supportaient le
+sol, c'est-a-dire le double etage des terrains tertiaires et
+quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement meme.
+L'obscurite emplissait alors ces galeries, jadis eclairees soit par la
+lampe du mineur soit par la lumiere electrique, dont, pendant les
+dernieres annees, l'emploi avait ete introduit dans les fosses. Mais
+les sombres tunnels ne resonnaient plus du grincement des wagonnets
+roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se
+refermaient brusquement, ni des eclats de voix des rouleurs, ni du
+hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de
+l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait eclater le massif.
+
+<< Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le
+jeune homme.
+
+-- Non, mon garcon, repondit l'ingenieur, car j'ai hate d'arriver au
+cottage du vieux Simon.
+
+-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant,
+je suis sur que vous reconnaitriez parfaitement votre route dans cet
+obscur dedale des galeries.
+
+-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tete tout le plan de la vieille
+fosse. >>
+
+Harry, suivi de l'ingenieur et levant sa lampe pour le mieux eclairer,
+s'enfonca dans une haute galerie, semblable a une contre-nef de
+cathedrale. Leur pied, a tous deux, heurtait encore les traverses de
+bois qui supportaient les rails a l'epoque de l'exploitation.
+
+Mais a peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une enorme pierre vint
+tomber aux pieds de James Starr.
+
+<< Prenez garde, monsieur Starr ! s'ecria Harry, en saisissant le bras
+de l'ingenieur.
+
+-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voutes ne sont plus assez
+solides, sans doute, et...
+
+-- Monsieur Starr, repondit Harry Ford, il me semble que la pierre a
+ete jetee... et jetee par une main d'homme !...
+
+-- Jetee ! s'ecria James Starr. Que veux-tu dire, mon garcon ?
+
+-- Rien, rien... monsieur Starr, repondit evasivement Harry, dont le
+regard, devenu serieux, aurait voulu percer ces epaisses murailles.
+Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune
+crainte de faire un faux pas.
+
+-- Me voila, Harry ! >>
+
+Et tous deux s'avancerent, pendant qu'Harry regardait en arriere, en
+projetant l'eclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie.
+
+<< Serons-nous bientot arrives ? demanda l'ingenieur.
+
+-- Dans dix minutes au plus.
+
+-- Bien.
+
+-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la
+premiere fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre
+vint tomber juste au moment ou nous passions !...
+
+-- Harry, il n'y a eu la qu'un hasard !
+
+-- Un hasard... repondit le jeune homme en secouant la tete. Oui... un
+hasard... >>
+
+Harry s'etait arrete. Il ecoutait.
+
+<< Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingenieur.
+
+-- J'ai cru entendre marcher derriere nous >>, repondit le jeune mineur,
+qui preta plus attentivement l'oreille.
+
+Puis :
+
+<< Non ! je me serai trompe, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras,
+monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un baton...
+
+-- Un baton solide, Harry, repondit James Starr. Il n'en est pas de
+meilleur qu'un brave garcon tel que toi ! >>
+
+Tous deux continuerent a marcher silencieusement a travers la sombre
+nef.
+
+Souvent, Harry, evidemment preoccupe, se retournait, essayant de
+surprendre, soit un bruit eloigne, soit quelque lueur lointaine.
+
+Mais, derriere et devant lui, tout n'etait que silence et tenebres.
+
+[1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en Ecosse.
+
+ V
+
+ La Famille Ford
+
+Dix minutes apres, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie
+principale.
+
+Le jeune mineur et son compagnon etaient arrives au fond d'une
+clairiere, -- si toutefois ce mot peut servir a designer une vaste et
+obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'etait pas absolument
+depourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un
+puits abandonne, qui avait ete fonce dans les etages superieurs.
+C'etait par ce conduit que s'etablissait le courant d'aeration de la
+fosse Dochart. Grace a sa moindre densite, l'air chaud de l'interieur
+etait entraine vers le puits Yarow.
+
+Donc, un peu d'air et de clarte penetrait a la fois a travers l'epaisse
+voute de schiste jusqu'a la clairiere.
+
+C'etait la que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une
+souterraine demeure, evidee dans le massif schisteux, a l'endroit meme
+ou fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinees a operer
+la traction mecanique de la fosse Dochart.
+
+Telle etait l'habitation -- a laquelle il donnait volontiers le nom de
+<< cottage >> --, ou residait le vieil overman. Grace a une certaine
+aisance, due a une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu
+vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle
+ville du royaume; mais les siens et lui avaient prefere ne pas quitter
+la houillere, ou ils etaient heureux, ayant memes idees, memes gouts.
+Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui a quinze cents pieds
+au-dessous du sol ecossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas a
+craindre que les agents du fisc, les << stentmaters >> charges d'etablir
+la capitation, vinssent jamais y relancer ses hotes !
+
+A cette epoque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart,
+portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste,
+bien taille, il eut ete regarde comme l'un des plus remarquables <<
+sawneys [1*] >> du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux
+regiments de Highlanders.
+
+Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa
+genealogie remontait aux premiers temps ou furent exploites les
+gisements carboniferes en Ecosse.
+
+Sans rechercher archeologiquement si les Grecs et les Romains ont fait
+usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon
+bien avant l'ere chretienne, sans discuter si reellement le combustible
+mineral doit son nom au marechal ferrant Houillos, qui vivait en
+Belgique dans le XIIe siecle, on peut affirmer que les bassins de la
+Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en
+cours regulier. Au XIe siecle, deja, Guillaume le Conquerant partageait
+entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au
+XIIIe siecle, une licence d'exploitation du << charbon marin >> etait
+concedee par Henri III. Enfin, vers la fin du meme siecle, il est fait
+mention des gisements de l'Ecosse et du pays de Galles.
+
+Ce fut vers ce temps que les ancetres de Simon Ford penetrerent dans
+les entrailles du sol caledonien, pour n'en plus sortir, de pere en
+fils. Ce n'etaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des
+forcats a l'extraction du precieux combustible. On croit meme que les
+charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette epoque, etaient
+alors de veritables esclaves. En effet, au XVIIIe siecle, cette opinion
+etait si bien etablie en Ecosse, que, pendant la guerre du Pretendant,
+on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent
+pour reconquerir une liberte -- qu'ils ne croyaient pas avoir.
+
+Quoi qu'il en soit, Simon Ford etait fier d'appartenir a cette grande
+famille des houilleurs ecossais. Il avait travaille de ses mains, la
+meme ou ses ancetres avaient manie le pic, la pince, la rivelaine et la
+pioche. A trente ans, il etait overman de la fosse Dochart, la plus
+importante des houilleres d'Aberfoyle. Il aimait passionnement son
+metier. Pendant de longues annees, il exerca ses fonctions avec zele.
+Son seul chagrin etait de voir la couche s'appauvrir et de prevoir
+l'heure tres prochaine ou le gisement serait epuise.
+
+C'est alors qu'il s'etait adonne a la recherche de nouveaux filons dans
+toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre
+elles. Il avait eu le bonheur d'en decouvrir quelques-uns pendant la
+derniere periode d'exploitation. Son instinct de mineur le servait
+merveilleusement, et l'ingenieur James Starr l'appreciait fort. On eut
+dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillere,
+comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol.
+
+Mais le moment arriva, on l'a dit, ou la matiere combustible manqua
+tout a fait a la houillere. Les sondages ne donnerent plus aucun
+resultat. Il fut evident que le gite carbonifere etait entierement
+epuise. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirerent.
+
+Le croira-t-on ? Ce fut un desespoir pour le plus grand nombre. Tous
+ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en etonneront
+pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il etait, par
+excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement
+liee a celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cesse de
+l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnes, il voulut y
+demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut charge du
+ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant a lui, depuis
+dix ans, il n'etait pas remonte dix fois a la surface du sol.
+
+<< Aller la-haut ! A quoi bon ? >> repetait-il, et il ne quittait pas son
+noir domaine.
+
+Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis a une temperature
+toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de
+l'ete, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que
+pouvait-il desirer de plus ?
+
+Au fond, il etait serieusement attriste. Il regrettait l'animation, le
+mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement
+exploitee. Cependant, il etait soutenu par une idee fixe.
+
+<< Non ! non ! la houillere n'est pas epuisee ! >> repetait-il.
+
+Et celui-la se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute
+devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait
+d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonne l'espoir de
+decouvrir quelque nouvelle couche qui rendrait a la mine sa splendeur
+passee. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic
+du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient
+vigoureusement attaques a la roche. Il allait donc a travers les
+obscures galeries, tantot seul, tantot avec son fils, observant,
+cherchant, pour rentrer chaque jour fatigue, mais non desespere, au
+cottage.
+
+La digne compagne de Simon Ford, c'etait Madge, grande et forte, la <<
+goodwife >>, la << bonne femme >>, suivant l'expression ecossaise. Pas
+plus que son mari, Madge n'eut voulu quitter la fosse Dochart. Elle
+partageait a cet egard toutes ses esperances et ses regrets. Elle
+l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une
+sorte de gravite, qui rechauffait le c&oelig;ur du vieil overman.
+
+<< Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as
+raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! >>
+
+Madge savait aussi se passer du monde exterieur et concentrer le
+bonheur d'une existence a trois dans le sombre cottage.
+
+Ce fut la qu'arriva James Starr.
+
+L'ingenieur etait bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du
+plus loin que la lampe d'Harry lui annonca l'arrivee de son ancien <<
+viewer >>, s'avanca vers lui.
+
+<< Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui
+resonnait sous la voute du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du
+vieil overman ! Pour etre enfouie a quinze cents pieds sous terre, la
+maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitaliere !
+
+-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la
+main que lui tendait son hote.
+
+-- Tres bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, a
+l'abri de toute intemperie de l'air ? vos ladies qui vont respirer a
+Newhaven ou a Porto-Bello [2*] , pendant l'ete, feraient mieux de
+passer quelques mois dans la houillere d'Aberfoyle ! Elles ne
+risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues
+humides de la vieille capitale.
+
+-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, repondit James Starr,
+heureux de retrouver l'overman tel qu'il etait autrefois ! vraiment, je
+me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour
+quelque cottage voisin du votre !
+
+-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens
+mineurs qui serait particulierement enchante de n'avoir entre vous et
+lui qu'un mur mitoyen.
+
+-- Et Madge ?... demanda l'ingenieur.
+
+-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible !
+repondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir a sa table.
+Je pense qu'elle se sera surpassee pour vous recevoir.
+
+-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingenieur, que
+l'annonce d'un bon dejeuner ne pouvait laisser indifferent, apres cette
+longue marche.
+
+-- Vous avez faim, monsieur Starr ?
+
+-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appetit. Je suis venu par
+un temps affreux !...
+
+-- Ah ! il pleut, la-haut ! repondit Simon Ford d'un air de pitie tres
+marque.
+
+-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitees aujourd'hui comme
+celles d'une mer !
+
+-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas a
+vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi !
+vous voila arrive au cottage. C'est le principal, et, je vous le
+repete, soyez le bienvenu ! >>
+
+Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr,
+qui se trouva au milieu d'une vaste salle, eclairee par plusieurs
+lampes, dont l'une etait suspendue aux solives coloriees du plafond.
+
+La table, recouverte d'une nappe egayee de fraiches couleurs,
+n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrees
+de vieux cuir, etaient reservees.
+
+<< Bonjour, Madge, dit l'ingenieur.
+
+-- Bonjour, monsieur James, repondit la brave Ecossaise, qui se leva
+pour recevoir son hote.
+
+-- Je vous revois avec plaisir, Madge.
+
+-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agreable de
+retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montre bon.
+
+-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la
+faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il
+verra que notre garcon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A
+propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,
+Jack Ryan est venu te voir.
+
+-- Je le sais, pere ! Nous l'avons rencontre dans le puits Yarow.
+
+-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se
+plaire la-haut ! Ca n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines.
+-- A table, monsieur James, et dejeunons copieusement, car il est
+possible que nous ne puissions souper que fort tard. >>
+
+Au moment ou l'ingenieur et ses hotes allaient prendre place :
+
+<< Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon
+appetit ?
+
+-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, repondit
+Simon Ford.
+
+-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune preoccupation. -- Or, j'ai
+deux questions a vous adresser.
+
+-- Allez, monsieur James.
+
+-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit etre de nature a
+m'interesser ?
+
+-- Elle est tres interessante, en effet.
+
+-- Pour vous ?...
+
+-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je desire ne vous la
+faire qu'apres le repas et sur les lieux memes. Sans cela, vous ne
+voudriez pas me croire.
+
+-- Simon, reprit l'ingenieur, regardez-moi bien... la... dans les yeux.
+Une communication interessante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en
+demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eut lu la reponse qu'il
+esperait dans le regard du vieil overman.
+
+-- Et la deuxieme question ? demanda celui-ci.
+
+-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'ecrire ceci ? >>
+repondit l'ingenieur, en presentant la lettre anonyme qu'il avait recue.
+
+Simon Ford prit la lettre, et il la lut tres attentivement.
+
+Puis, la montrant a son fils :
+
+<< Connais-tu cette ecriture ? dit-il.
+
+-- Non, pere, repondit Harry.
+
+-- Et cette lettre etait timbree du bureau de poste d'Aberfoyle ?
+demanda Simon Ford a l'ingenieur.
+
+-- Oui, comme la votre, repondit James Starr.
+
+-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front
+s'assombrit un instant.
+
+-- Je pense, pere, repondit Harry, que quelqu'un a eu un interet
+quelconque a empecher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous
+lui donniez.
+
+-- Mais qui ? s'ecria le vieux mineur. Qui donc a pu penetrer assez
+avant dans le secret de ma pensee ?... >>
+
+Et Simon Ford, pensif, tomba dans une reverie dont la voix de Madge le
+tira bientot.
+
+<< Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour
+le moment, ne songeons plus a cette lettre ! >>
+
+Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place a la table
+-- James Starr vis-a-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le pere
+et le fils l'un vis-a-vis de l'autre.
+
+Ce fut un bon repas ecossais. Et, d'abord, on mangea d'un << hotchpotch
+>>, soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au
+dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans
+l'art de preparer le hotchpotch.
+
+Il en etait de meme, d'ailleurs, du << cockyleeky >>, sorte de ragout de
+coq, accommode aux poireaux, qui ne meritait que des eloges.
+
+Le tout fut arrose d'une excellente ale, puisee aux meilleurs brassins
+des fabriques d'Edimbourg.
+
+Mais le plat principal consista en un << haggis >>, pouding national,
+fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira
+au poete Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort reserve aux
+belles choses de ce monde : il passa comme un reve.
+
+Madge recut les sinceres compliments de son hote.
+
+Le dejeuner se termina par un dessert compose de fromage et de << cakes
+>>, gateaux d'avoine, finement prepares, accompagnes de quelques petits
+verres << d'usquebaugh >>, excellente eau-de-vie de grains, qui avait
+vingt-cinq ans, -- juste l'age d'Harry.
+
+Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas
+seulement bien mange, ils avaient aussi bien cause,-- principalement du
+passe de la vieille houillere d'Aberfoyle.
+
+Harry, lui, etait plutot reste silencieux. Deux fois il avait quitte la
+table et meme la maison. Il etait evident qu'il eprouvait quelque
+inquietude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les
+alentours du cottage. La lettre anonyme n'etait pas faite, non plus,
+pour le rassurer.
+
+Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingenieur dit a Simon Ford et
+Madge :
+
+<< Un brave garcon que vous avez la, mes amis !
+
+-- Oui, monsieur James, un etre bon et devoue, repondit vivement le
+vieil overman.
+
+-- Il se plait avec vous, au cottage ?
+
+-- Il ne voudrait pas nous quitter.
+
+-- Vous songerez a le marier, cependant ?
+
+-- Marier Harry ! s'ecria Simon Ford. Et a qui ? A une fille de
+la-haut, qui aimerait les fetes, la danse, qui prefererait son clan a
+notre houillere ! Harry n'en voudrait pas !
+
+-- Simon, repondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre
+Harry ne prenne femme...
+
+-- Je n'exigerai rien, repondit le vieux mineur, mais cela ne presse
+pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... >>
+
+Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.
+
+Lorsque Madge se leva de table, tous l'imiterent et vinrent s'asseoir
+un instant a la porte du cottage.
+
+<< Eh bien, Simon, dit l'ingenieur, je vous ecoute !
+
+-- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos
+oreilles, mais de vos jambes. -- Vous etes-vous bien repose ?
+
+-- Bien repose et bien refait, Simon. Je suis pret a vous accompagner
+partout ou il vous plaira.
+
+-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos
+lampes de surete.
+
+-- Vous prenez des lampes de surete ! s'ecria James Starr, assez
+surpris, puisque les explosions de grisou n'etaient plus a craindre
+dans une fosse absolument vide de charbon.
+
+-- Oui, monsieur James, par prudence !
+
+-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revetir un
+habit de mineur ?
+
+-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! >> repondit le vieil
+overman, dont les yeux brillaient singulierement sous leurs profondes
+orbites.
+
+Harry, qui etait rentre dans le cottage, en ressortit presque aussitot,
+rapportant trois lampes de surete.
+
+Harry remit une de ces lampes a l'ingenieur, l'autre a son pere, et il
+garda la troisieme suspendue a sa main gauche, pendant que sa main
+droite s'armait d'un long baton.
+
+<< En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, depose a la porte
+du cottage.
+
+-- En route ! repondit l'ingenieur. -- Au revoir Madge !
+
+-- Dieu vous assiste ! repondit l'Ecossaise.
+
+-- Un bon souper, femme, tu entends, s'ecria Simon Ford. Nous aurons
+faim a notre retour, et nous lui ferons honneur ! >>
+
+[1] Le sawney, c'est l'Ecossais, comme John Bull est l'Anglais, et
+Paddy l'Irlandais.
+
+[2] Stations balneaires des environs d'Edimbourg.
+
+ VI
+
+ Quelques phenomenes inexplicables
+
+On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et
+basses terres de l'Ecosse. En certains clans, les tenanciers du laird,
+reunis pour la veillee, aiment a redire les contes empruntes au
+repertoire de la mythologie hyperboreenne. L'instruction, quoique
+largement et liberalement repandue dans le pays, n'a pas pu reduire
+encore a l'etat de fictions ces legendes, qui semblent inherentes au
+sol meme de la vieille Caledonie. C'est encore le pays des esprits et
+des revenants, des lutins et des fees. La apparaissent toujours le
+genie malfaisant qui ne s'eloigne que moyennant finances, le << Seer >>
+des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, predit les morts
+prochaines, le << May Moullach >>, qui se montre sous la forme d'une
+jeune fille aux bras velus et previent les familles des malheurs dont
+elles sont menacees, la fee << Branshie >>, qui annonce les evenements
+funestes, les << Brawnies >>, auxquels est confiee la garde du mobilier
+domestique, l'<< Urisk >>, qui frequente plus particulierement les gorges
+sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.
+
+Il va de soi que la population des houilleres ecossaises devait fournir
+son contingent de legendes et de fables a ce repertoire mythologique.
+Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplees d'etres chimeriques,
+bons ou mauvais, a plus forte raison les sombres houilleres
+devaient-elles etre hantees jusque dans leurs dernieres profondeurs.
+Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la
+trace du filon encore inexploite, qui allume le grisou et preside aux
+explosions terribles, sinon quelque genie de la mine ? C'etait, du
+moins, l'opinion communement repandue parmi ces superstitieux Ecossais.
+En verite, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,
+quand il ne s'agissait que de phenomenes purement physiques, et on eut
+perdu son temps a vouloir les desabuser. Ou la credulite se fut-elle
+developpee plus librement qu'au fond de ces abimes ?
+
+Or, les houilleres d'Aberfoyle, precisement parce qu'elles etaient
+exploitees dans le pays des legendes, devaient se preter plus
+naturellement a tous les incidents du surnaturel.
+
+Donc les legendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains
+phenomenes, inexpliques jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel
+aliment a la credulite publique.
+
+Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack
+Ryan, le camarade d'Harry. C'etait le plus grand partisan du surnaturel
+qui fut. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en
+chansons, qui lui valaient de beaux succes pendant les veillees d'hiver.
+
+Mais Jack Ryan n'etait pas le seul a faire montre de sa credulite. Ses
+camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle
+etaient hantees, que certains etres insaisissables y apparaissaient
+frequemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les
+entendre, ce qui meme aurait ete extraordinaire, c'eut ete qu'il n'en
+fut pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux dispose qu'une
+sombre et profonde houillere pour les ebats des genies, des lutins, des
+follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le decor etait tout
+dresse, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus
+jouer leur role ?
+
+Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houilleres
+d'Aberfoyle. On a dit que les differentes fosses communiquaient entre
+elles par les longues galeries souterraines, menagees entre les filons.
+Il existait ainsi sous le comte de Stirling un enorme massif, sillonne
+de tunnels, troue de caves, fore de puits, une sorte d'hypogee, de
+labyrinthe subterrane, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmiliere.
+
+Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit
+lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils
+en revenaient. De la, une facilite constante d'echanger des propos et
+de faire circuler d'une fosse a l'autre les histoires qui tiraient leur
+origine de la houillere. Les recits se transmettaient ainsi avec une
+rapidite merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant
+comme il convient.
+
+Cependant, deux hommes plus instruits et de temperament plus positif
+que les autres, avaient toujours resiste a cet entrainement. Ils
+n'admettaient a aucun degre l'intervention des lutins, des genies ou
+des fees.
+
+C'etaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouverent bien en
+continuant d'habiter la sombre crypte, apres l'abandon de la fosse
+Dochart. Peut-etre la bonne Madge avait-elle quelque penchant au
+surnaturel, comme toute Ecossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires
+d'apparitions, elle etait reduite a se les raconter a elle-meme, -- ce
+qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre
+les vieilles traditions.
+
+Simon et Harry Ford eussent-ils ete aussi credules que leurs camarades,
+ils n'auraient abandonne la houillere ni aux genies, ni aux fees.
+L'espoir de decouvrir un nouveau filon leur eut fait braver toute la
+fantastique cohorte des lutins. Ils n'etaient credules, ils n'etaient
+croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement
+carbonifere d'Aberfoyle fut totalement epuise. On peut dire, avec
+quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient a ce sujet << la
+foi du charbonnier >>, cette foi en Dieu que rien ne peut ebranler.
+
+C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstines,
+immuables dans leurs convictions, le pere et le fils prenaient leur
+pic, leur baton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux,
+cherchant, tatant la roche d'un coup sec, ecoutant si elle rendait un
+son favorable.
+
+Tant que les sondages n'auraient pas ete pousses jusqu'au granit du
+terrain primaire, Simon et Harry Ford etaient d'accord que la
+recherche, inutile aujourd'hui, pouvait etre utile demain, et qu'elle
+devait etre reprise. Leur vie entiere, ils la passeraient a essayer de
+rendre a la houillere d'Aberfoyle son ancienne prosperite. Si le pere
+devait succomber avant l'heure de la reussite, le fils reprendrait la
+tache a lui seul.
+
+En meme temps, ces deux gardiens passionnes de la houillere la
+visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la
+solidite des remblais et des voutes. Ils recherchaient si un eboulement
+etait a craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie
+de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux
+superieures, ils les derivaient, ils les canalisaient pour les envoyer
+a quelque puisard. Enfin, ils s'etaient volontairement constitues les
+protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel etaient
+sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumees !
+
+Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva a Harry,
+plus particulierement, d'etre frappe de certains phenomenes, dont il
+cherchait en vain l'explication.
+
+Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque etroite contre
+galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues a ceux qu'auraient
+pu produire de violents coups de pic, frappes sur la paroi remblayee.
+
+Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer,
+avait presse le pas pour surprendre la cause de ce mysterieux travail.
+
+Le tunnel etait desert. La lampe du jeune mineur, promenee sur la
+paroi, n'avait laisse voir aucune trace recente de coups de pince ou de
+pic. Harry se demandait donc s'il n'etait pas le jouet d'une illusion
+d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque echo.
+
+D'autres fois, en projetant subitement une vive lumiere vers une
+anfractuosite suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'etait
+elance... Rien, alors meme qu'aucune issue n'eut permis a un etre
+humain de se derober a sa poursuite !
+
+A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la
+fosse, entendit distinctement des detonations lointaines, comme si
+quelque mineur eut fait eclater une cartouche de dynamite.
+
+La derniere fois, apres de minutieuses recherches, il avait reconnu
+qu'un pilier venait d'etre eventre par un coup de mine.
+
+A la clarte de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquee
+par la mine. Elle n'etait point faite d'un simple remblayage de
+pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait penetre a cette profondeur
+dans l'etage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour
+objet de provoquer la decouverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu
+que produire un eboulement de cette portion de la houillere ? C'est ce
+que se demanda Harry, et, quand il fit connaitre ce fait a son pere, ni
+le vieil overman, ni lui ne purent resoudre la question d'une facon
+satisfaisante.
+
+<< C'est singulier, repetait souvent Harry. La presence dans la mine
+d'un etre inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut etre
+mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il
+n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutot, ne
+tenterait-il pas d'aneantir ce qui reste des houilleres d'Aberfoyle ?
+Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en couter la vie
+! >>
+
+Quinze jours avant cette journee, pendant laquelle Harry Ford guidait
+l'ingenieur a travers le dedale de la fosse Dochart, il s'etait vu sur
+le point d'atteindre le but de ses recherches.
+
+Il parcourait l'extremite du sud-ouest de la houillere, un puissant
+fanal a la main.
+
+Tout a coup, il lui sembla qu'une lumiere venait de s'eteindre, a
+quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une etroite cheminee,
+qui coupait obliquement le massif. Il se precipita vers la lueur
+suspecte...
+
+Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses
+physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement,
+un etre inconnu rodait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fit, cherchant
+avec le plus extreme soin, scrutant les moindres anfractuosites de la
+galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver a une certitude
+quelconque.
+
+Harry s'en remit donc au hasard pour lui devoiler ce mystere. De loin
+en loin, il vit encore apparaitre des lueurs qui voltigeaient d'un
+point a l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition
+n'avait que la duree d'un eclair et il fallut renoncer a en decouvrir
+la cause.
+
+Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillere eussent apercu
+ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manque de
+crier au surnaturel !.
+
+Mais Harry n'y songeait meme pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque
+tous deux causaient de ces phenomenes, dus evidemment a une cause
+purement physique :
+
+<< Mon garcon, repondait le vieil overman, attendons ! Tout cela
+s'expliquera quelque jour ! >>
+
+Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son
+pere n'avaient ete en butte a un acte de violence.
+
+Si la pierre, tombee ce jour meme aux pieds de James Starr, avait ete
+lancee par la main d'un malfaiteur, c'etait le premier acte criminel de
+ce genre.
+
+James Starr, interroge, fut d'avis que cette pierre s'etait detachee de
+la voute de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si
+simple. La pierre, suivant lui, n'etait pas tombee, elle avait ete
+lancee. A moins de rebondir, elle n'eut jamais decrit une trajectoire,
+si elle n'eut ete mue par une impulsion etrangere.
+
+Harry voyait donc la une tentative directe contre lui et son pere, ou
+meme contre l'ingenieur. Apres ce qu'on sait, peut-etre conviendra-t-on
+qu'il etait fonde a le croire.
+
+ VII
+
+ Une experience de Simon Ford
+
+Midi sonnait a la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James
+Starr et ses deux compagnons quitterent le cottage.
+
+La lumiere, penetrant a travers le puits d'aeration, eclairait
+vaguement la clairiere. La lampe d'Harry eut ete inutile alors, mais
+elle ne devait pas tarder a servir, car c'etait vers l'extremite meme
+de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingenieur.
+
+Apres avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale,
+les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration
+-- arriverent a l'orifice d'un etroit tunnel. C'etait comme une
+contre-nef dont la voute reposait sur un boisage, tapisse d'une mousse
+blanchatre. Elle suivait a peu pres la ligne que tracait, a quinze
+cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.
+
+Pour le cas ou James Starr eut ete moins familiarise qu'autrefois avec
+le dedale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les
+dispositions du plan general, en les comparant au trace geographique du
+sol.
+
+James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant.
+
+En avant, Harry eclairait la route. Il cherchait, en projetant
+brusquement de vifs eclats lumineux vers les sombres anfractuosites, a
+decouvrir quelque ombre suspecte.
+
+<< Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingenieur.
+
+-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait
+cette route en berline, sur les tramways a traction mecanique ! Mais
+que ces temps sont loin !
+
+-- Nous nous dirigeons donc vers l'extremite du dernier filon ? demanda
+James Starr.
+
+-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine.
+
+-- Eh ! Simon, repondit l'ingenieur, il serait difficile d'aller plus
+loin, si je ne me trompe ?
+
+-- En effet, monsieur James. C'est la que nos rivelaines ont arrache le
+dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y
+etais encore ! C'est moi qui ai donne ce dernier coup, et il a retenti
+dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'etait plus
+que gres ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roule vers
+le puits d'extraction, je l'ai suivi, le c&oelig;ur emu, comme on suit
+un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'etait l'ame de la mine qui
+s'en allait avec lui ! >>
+
+La gravite avec laquelle le vieil overman prononca ces paroles
+impressionna l'ingenieur, bien pres de partager de tels sentiments. Ce
+sont ceux du marin qui abandonne son navire desempare, ceux du laird
+qui voit abattre la maison de ses ancetres !
+
+James Starr avait serre la main de Simon Ford. Mais, a son tour,
+celui-ci venait de prendre la main de l'ingenieur, et la pressant
+fortement :
+
+<< Ce jour-la, nous nous etions tous trompes, dit-il. Non ! La vieille
+houillere n'etait pas morte ! Ce n'etait pas un cadavre que les mineurs
+allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son
+c&oelig;ur bat encore !
+
+-- Parlez donc, Simon ! vous avez decouvert un nouveau filon ? s'ecria
+l'ingenieur, qui ne fut pas maitre de lui. Je le savais bien ! votre
+lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication a me faire,
+et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre decouverte que celle
+d'une couche carbonifere aurait pu m'interesser ?...
+
+-- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prevenir un
+autre que vous...
+
+-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels
+sondages, vous vous etes assure ?...
+
+-- Ecoutez-moi, monsieur James, repondit Simon Ford. Ce n'est pas un
+gisement que j'ai retrouve...
+
+-- Qu'est-ce donc ?
+
+-- C'est seulement la preuve materielle que ce gisement existe.
+
+-- Et cette preuve ?
+
+-- Pouvez-vous admettre qu'il se degage du grisou des entrailles du
+sol, si la houille n'est pas la pour le produire ?
+
+-- Non, certes ! repondit l'ingenieur. Pas de charbon, pas de grisou !
+Il n'y a pas d'effets sans cause...
+
+-- Comme il n'y a pas de fumee sans feu !
+
+-- Et vous avez constate, a nouveau, la presence de l'hydrogene
+protocarbone ?...
+
+-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, repondit Simon Ford.
+J'ai reconnu la notre vieil ennemi, le grisou !
+
+-- Mais si c'etait un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est
+presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit veritablement sa
+presence que par l'explosion !...
+
+-- Monsieur James, repondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de
+vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... a ma
+facon, en excusant les longueurs ? >>
+
+James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux etait
+de le laisser aller.
+
+-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas
+passe un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songe a rendre a la
+houillere son ancienne prosperite, -- non, pas un jour ! S'il existait
+encore quelque gisement, nous etions decides a le decouvrir. Quels
+moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous etait pas possible, mais
+nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but
+par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idee...
+
+-- Que je ne contredis pas, repondit l'ingenieur.
+
+-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observe pendant ses
+excursions dans l'ouest de la houillere. Des feux, qui s'eteignaient
+soudain, apparaissaient quelquefois a travers le schiste ou le remblai
+des galeries extremes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je
+ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'etaient
+evidemment dus qu'a la presence du grisou, et, pour moi, le grisou,
+c'etait le filon de houille.
+
+-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement
+l'ingenieur.
+
+-- Si, de petites explosions partielles, repondit Simon Ford, et telles
+que j'en provoquai moi-meme, lorsque je voulus constater la presence de
+ce grisou, vous vous souvenez de quelle maniere on cherchait autrefois
+a prevenir les explosions dans les mines, avant que notre bon genie,
+Humphry Davy, eut invente sa lampe de surete ?
+
+-- Oui, repondit James Starr. vous voulez parler du << penitent >> ? Mais
+je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.
+
+-- En effet, monsieur James, vous etes trop jeune, malgre vos
+cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus
+que vous, j'ai vu fonctionner le dernier penitent de la houillere. On
+l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom
+vrai etait le << fireman >>, l'homme du feu. A cette epoque, on n'avait
+d'autre moyen de detruire le mauvais gaz qu'en le decomposant par de
+petites explosions, avant que sa legerete l'eut amasse en trop grandes
+quantites dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le penitent,
+la face masquee, la tete encapuchonnee dans son epaisse cagoule, tout
+le corps etroitement serre dans sa robe de bure, allait en rampant sur
+le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air etait pur, et,
+de sa main droite, il promenait, en l'elevant au-dessus de sa tete, une
+torche enflammee. Lorsque le grisou se trouvait repandu dans l'air de
+maniere a former un melange detonant, l'explosion se produisait sans
+etre funeste, et, en renouvelant souvent cette operation, on parvenait
+a prevenir les catastrophes. Quelquefois, le penitent, frappe d'un coup
+de grisou, mourait a la peine. Un autre le remplacait. Ce fut ainsi
+jusqu'au moment ou la lampe de Davy fut adoptee dans toutes les
+houilleres. Mais je connaissais le procede, et c'est en l'employant que
+j'ai reconnu la presence du grisou, et, par consequent, celle d'un
+nouveau gisement carbonifere dans la fosse Dochart. >>
+
+Tout ce que le vieil overman avait raconte du penitent etait
+rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procedait autrefois dans les
+houilleres pour purifier l'air des galeries.
+
+Le grisou, autrement dit l'hydrogene protocarbone ou gaz des marais,
+incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu eclairant, est
+absolument impropre a la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans
+un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait
+vivre au milieu d'un gazometre plein de gaz d'eclairage. En outre, de
+meme que celui-ci, qui est de l'hydrogene bicarbone, le grisou forme un
+melange detonant, des que l'air y entre dans une proportion de huit et
+peut-etre meme de cinq pour cent. L'inflammation de ce melange se
+fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours
+suivie d'epouvantables catastrophes.
+
+C'est a ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des
+lampes dans un tube de toile metallique, qui brule le gaz a l'interieur
+du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors.
+Cette lampe de surete a ete perfectionnee de vingt facons. Si elle
+vient a se briser, elle s'eteint. Si, malgre les defenses formelles, le
+mineur veut l'ouvrir, elle s'eteint encore. Pourquoi donc les
+explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier a
+l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand meme allumer sa pipe, ni au
+choc de l'outil qui peut produire une etincelle.
+
+Toutes les houilleres ne sont pas infectees par le grisou. Dans celles
+ou il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire.
+Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais,
+lorsque la houille du gisement exploite est grasse, elle renferme une
+certaine quantite de matieres volatiles, et le grisou peut s'echapper
+avec une grande abondance. La lampe de surete seule est combinee de
+maniere a empecher des explosions d'autant plus terribles, que les
+mineurs qui n'ont pas ete directement atteints par le coup de grisou,
+courent risque d'etre instantanement asphyxies dans les galeries
+remplies du gaz deletere, forme apres l'inflammation, c'est-a-dire
+d'acide carbonique.
+
+Tout en marchant, Simon Ford apprit a l'ingenieur ce qu'il avait fait
+pour atteindre son but, comment il s'etait assure que le degagement du
+grisou se faisait au fond meme de l'extreme galerie de la fosse, dans
+sa portion occidentale, de quelle facon il avait provoque a
+l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions
+partielles, ou plutot certaines inflammations, qui ne laissaient aucun
+doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'operait a petite dose, mais
+d'une maniere permanente.
+
+Une heure apres avoir quitte le cottage, James Starr et ses deux
+compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingenieur,
+entraine par le desir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans
+aucunement songer a sa longueur. Il reflechissait a tout ce que lui
+disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que
+celui-ci donnait en faveur de sa these. Il croyait, avec lui, que cette
+emission continue d'hydrogene protocarbone indiquait, avec certitude,
+l'existence d'un nouveau gisement carbonifere. Si ce n'eut ete qu'une
+sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois
+entre les feuillets, elle se fut promptement videe, et le phenomene eut
+cesse de se produire. Mais loin de la. Au dire de Simon Ford,
+l'hydrogene se degageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure a
+l'existence de quelque important filon. Consequemment, les richesses de
+la fosse Dochart pouvaient n'etre pas entierement epuisees. Toutefois,
+s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considerable,
+ou d'un gisement occupant un large etage du terrain houiller ? c'etait
+la, veritablement, la grosse question.
+
+Harry, qui precedait son pere et l'ingenieur, s'etait arrete.
+
+<< Nous voici arrives ! s'ecria le vieux mineur. Enfin, grace a Dieu,
+monsieur James, vous etes la, et nous allons savoir... >>
+
+La voix si ferme du vieil overman tremblait legerement.
+
+<< Mon brave Simon, lui dit l'ingenieur, calmez-vous ! Je suis aussi emu
+que vous l'etes, mais il ne faut pas perdre de temps ! >>
+
+A cet endroit, l'extreme galerie de la fosse formait en s'evasant une
+sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait ete fonce dans cette
+portion du massif, et la galerie, profondement ouverte dans les
+entrailles du sol, etait sans communication directe avec la surface du
+comte de Stirling.
+
+James Starr, vivement interesse, examinait d'un &oelig;il grave
+l'endroit ou il se trouvait.
+
+On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des
+derniers coups de pic, et meme quelques trous de cartouches, qui
+avaient provoque l'eclatement de la roche, vers la fin de
+l'exploitation. Cette matiere schisteuse etait extremement dure, et il
+n'avait pas ete necessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac,
+au fond duquel les travaux avaient du s'arreter. La, en effet, venait
+mourir le filon carbonifere, entre les schistes et les gres du terrain
+tertiaire. La, a cette place meme, avait ete extrait le dernier morceau
+de combustible de la fosse Dochart.
+
+<< C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est
+ici que nous attaquerons la faille, car, derriere cette paroi, a une
+profondeur plus ou moins considerable, se trouve assurement le nouveau
+filon dont j'affirme l'existence.
+
+-- Et c'est a la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous
+avez constate la presence du grisou ?
+
+-- La meme, monsieur James, repondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer
+rien qu'en approchant ma lampe, a l'affleurement des feuillets. Harry
+l'a fait comme moi.
+
+-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.
+
+-- A dix pieds au-dessus du sol >>, repondit Harry.
+
+James Starr s'etait assis sur une roche. On eut dit que, apres avoir
+hume l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se
+fut pris a douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.
+
+C'est que, en effet, l'hydrogene protocarbone n'est pas completement
+inodore, et l'ingenieur etait tout d'abord etonne que son odorat, qu'il
+avait tres fin, ne lui eut pas revele la presence du gaz explosif. En
+tout cas, si ce gaz etait mele a l'air ambiant, ce n'etait qu'a bien
+faible dose. Donc, pas d'explosion a craindre, et l'on pouvait sans
+danger ouvrir la lampe de surete pour tenter l'experience, ainsi que le
+vieux mineur l'avait deja fait.
+
+Ce qui inquietait James Starr en ce moment, ce n'etait donc pas qu'il y
+eut trop de gaz melange a l'air, c'etait qu'il n'y en eut pas assez, --
+et meme pas du tout.
+
+<< Se seraient-ils trompes ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui
+s'y connaissent ! Et pourtant !... >> Il attendait donc, non sans une
+certaine anxiete, que le phenomene signale par Simon Ford s'accomplit
+en sa presence. Mais, a ce moment, il parait que ce qu'il venait
+d'observer, c'est-a-dire cette absence de l'odeur caracteristique du
+grisou, avait ete aussi remarquee par Harry, car celui-ci, d'une voix
+alteree, dit :
+
+<< Pere, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus a travers les
+feuillets de schiste !
+
+-- Ne se fait plus ! :.. >> s'ecria le vieux mineur.
+
+Et Simon Ford, apres avoir hermetiquement serre ses levres, aspira
+fortement du nez, a plusieurs reprises.
+
+Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :
+
+<< Donne ta lampe, Harry ! >> dit-il.
+
+Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait febrilement. Il
+devissa l'enveloppe de toile metallique qui entourait la meche, et la
+flamme brula a l'air libre.
+
+Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais,
+ce qui etait plus grave, il ne se fit pas meme ce leger gresillement,
+qui indique la presence du grisou a faible dose.
+
+Simon Ford prit le baton que tenait Harry, et, fixant la lampe a son
+extremite, il l'eleva dans les couches d'air superieures, la ou le gaz,
+en raison de sa legerete specifique, aurait du plutot s'accumuler, en
+si minime quantite que ce fut.
+
+La flamme de la lampe, droite et blanche, ne decela aucune trace
+d'hydrogene protocarbone.
+
+<< A la paroi ! dit l'ingenieur.
+
+-- Oui ! >> repondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de
+la paroi a travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore,
+constate la fuite du gaz.
+
+Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la
+lampe a la hauteur des fissures du feuillet de schiste.
+
+<< Remplace-moi, Harry >>, dit-il.
+
+Harry prit le baton et presenta successivement la lampe aux divers
+points de la paroi ou les feuillets semblaient se dedoubler... mais il
+secouait la tete, car ce leger craquement, particulier au grisou qui
+s'echappe, n'arrivait pas a son oreille.
+
+L'inflammation ne se fit pas. Il etait donc evident qu'aucune molecule
+de gaz ne fusait a travers la paroi.
+
+<< Rien ! >> s'ecria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une
+impression de colere plutot que de desappointement.
+
+Un cri s'echappa alors de la bouche d'Harry.
+
+<< Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.
+
+-- On a bouche les fissures du schiste !
+
+-- Dis-tu vrai ? s'ecria le vieux mineur.
+
+-- Regardez, pere ! >>
+
+Harry ne s'etait pas trompe. L'obturation des fissures etait nettement
+visible a la lumiere de la lampe. Un lutage, recemment pratique et fait
+a la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchatre, mal
+dissimulee sous une couche de poussiere de charbon.
+
+<< Lui ! s'ecria Hardy. Ce ne peut etre que lui !
+
+-- Lui ! repeta James Starr.
+
+-- Oui ! repondit le jeune homme, cet etre mysterieux qui hante notre
+domaine, celui que j'ai cent fois guette sans pouvoir l'atteindre,
+l'auteur, des a present certain, de cette lettre qui voulait vous
+empecher de venir au rendez-vous que vous donnait mon pere, monsieur
+Starr, celui, enfin, qui nous a lance cette pierre dans la galerie du
+puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme
+est dans tout cela ! >>
+
+Harry avait parle avec une telle energie, que sa conviction passa
+instantanement et tout entiere dans l'esprit de l'ingenieur. Quant au
+vieil overman, il n'etait plus a convaincre. D'ailleurs, on se trouvait
+en presence d'un fait indeniable : l'obturation des fissures a travers
+lesquelles le gaz s'echappait librement la veille.
+
+<< Prends ton pic, Harry, s'ecria Simon Ford. Monte sur mes epaules, mon
+garcon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! >>
+
+Harry avait compris. Son pere s'accota a la paroi. Harry s'eleva sur
+ses epaules, de maniere que son pic put atteindre la trace suffisamment
+visible du lutage. Puis, a coups redoubles, il entama la partie de
+roche schisteuse que ce lutage recouvrait.
+
+Aussitot un leger petillement se produisit, semblable a celui que fait
+le vin de Champagne lorsqu'il s'echappe d'une bouteille,-- bruit qui,
+dans les houilleres anglaises, est connu sous le nom onomatopique de <<
+puff >>.
+
+Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...
+
+Une legere detonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un
+peu bleuatre a son contour, voltigea sur la paroi, comme eut fait un
+follet de feu Saint-Elme.
+
+Harry sauta aussitot a terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir
+sa joie, saisit les mains de l'ingenieur, en s'ecriant :
+
+<< Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brule ! Donc,
+le filon est la ! >>
+
+ VIII
+
+ Un coup de dynamite
+
+L'experience annoncee par le vieil overman avait reussi. L'hydrogene
+protocarbone, on le sait, ne se developpe que dans les gisements
+houillers. Donc, l'existence d'un filon du precieux combustible ne
+pouvait etre mise en doute. Quelles etaient son importance et sa
+qualite ? on les determinerait plus tard.
+
+Telles furent les consequences que l'ingenieur deduisit du phenomene
+qu'il venait d'observer. Elles etaient en tout conformes a celles qu'en
+avait deja tirees Simon Ford.
+
+<< Oui, se dit James Starr, derriere cette paroi s'etend une couche
+carbonifere que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est facheux,
+puisque tout l'outillage de la mine abandonnee depuis dix ans, est
+maintenant a refaire ! N'importe ! Nous avons retrouve la veine que
+l'on croyait epuisee, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout
+!
+
+-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de
+notre decouverte ? Ai-je eu tort de vous deranger ? Regrettez-vous
+cette derniere visite faite a la fosse Dochart ?
+
+-- Non, non, mon vieux compagnon ! repondit James Starr. Nous n'avons
+pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne
+retournions immediatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici.
+Nous ferons eclater cette paroi a coups de dynamite. Nous mettrons au
+jour l'affleurement du nouveau filon, et, apres une serie de sondages,
+si la couche parait etre importante, je reconstituerai une Societe de
+la Nouvelle Aberfoyle, a l'extreme satisfaction des anciens
+actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premieres bennes de
+houille aient ete extraites du nouveau gisement !
+
+-- Bien parle, monsieur James ! s'ecria Simon Ford. La vieille
+houillere va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie !
+L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche,
+les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
+hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des
+machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espere, monsieur James,
+que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
+d'overman ?
+
+-- Non, brave Simon, non, certes ! vous etes reste plus jeune que moi,
+mon vieux camarade !
+
+-- Et, que saint Mungo nous protege ! vous serez encore notre << viewer
+>> ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues annees, et fasse
+le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! >>
+
+La joie du vieux mineur debordait. James Starr la partageait tout
+entiere, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.
+
+Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la
+succession des circonstances singulieres, inexplicables, au milieu
+desquelles s'etait operee la decouverte du nouveau gisement. Cela ne
+laissait pas de l'inquieter pour l'avenir.
+
+Une heure apres, James Starr et ses deux compagnons etaient de retour
+au cottage.
+
+L'ingenieur soupa avec grand appetit, approuvant du geste tous les
+plans que developpait le vieil overman, et, n'eut ete son imperieux
+desir d'etre au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce
+calme absolu du cottage.
+
+Le lendemain, apres un dejeuner substantiel, James Starr, Simon Ford,
+Harry et Madge elle-meme reprenaient le chemin deja parcouru la veille.
+Tous allaient la en veritables mineurs. Ils emportaient divers outils
+et des cartouches de dynamite, destinees a faire sauter la paroi
+terminale. Harry, en meme temps qu'un puissant fanal, prit une grosse
+lampe de surete qui pouvait bruler pendant douze heures. C'etait plus
+qu'il ne fallait pour operer le voyage d'aller et de retour, en y
+comprenant les haltes necessaires a l'exploration, -- si une
+exploration devenait possible.
+
+<< A l'&oelig;uvre ! >> s'ecria Simon, lorsque ses compagnons et lui
+furent arrives a l'extremite de la galerie.
+
+Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.
+
+<< Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne
+s'est produit et si le grisou fuse toujours a travers les feuillets de
+la paroi.
+
+-- Vous avez raison, monsieur Starr, repondit Harry. Ce qui etait
+bouche hier pourrait bien l'etre encore aujourd'hui ! >>
+
+Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la
+muraille qu'il s'agissait d'eventrer.
+
+Il fut constate que les choses etaient telles qu'on les avait laissees.
+Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune alteration.
+L'hydrogene protocarbone fusait au travers, mais assez faiblement. Cela
+tenait sans doute a ce que, depuis la veille, il trouvait un libre
+passage pour s'epancher. Toutefois, cette emission etait si peu
+importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air interieur un melange
+detonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir proceder
+en toute securite. D'ailleurs, cet air se purifierait peu a peu, en
+gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu
+dans toute cette atmosphere, ne pourrait plus produire aucune explosion.
+
+<< A l'&oelig;uvre, donc ! >> reprit Simon Ford.
+
+Et bientot, sous sa pince, vigoureusement maniee, la roche ne tarda pas
+a voler en eclats.
+
+Cette faille se composait principalement de poudingues, interposes
+entre le gres et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent
+a l'affleurement des filons carboniferes.
+
+James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les
+examinait avec soin, esperant y decouvrir quelque indice de charbon.
+
+Ce premier travail dura environ une heure. Il en resulta un evidement
+assez profond dans la paroi terminale.
+
+James Starr choisit alors l'emplacement ou devaient etre fores les
+trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry
+avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent
+introduites dans ces trous. Des qu'on y eut place la longue meche
+goudronnee d'une fusee de surete, qui aboutissait a une capsule de
+fulminate, elle fut allumee au ras du sol. James Starr et ses
+compagnons se mirent a l'ecart.
+
+<< Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie a une veritable emotion
+qu'il ne cherchait pas a dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux
+c&oelig;ur n'a battu si vite ! Je voudrais deja attaquer le filon !
+
+-- Patience, Simon, repondit l'ingenieur, vous n'avez pas la pretention
+de trouver derriere cette paroi une galerie tout ouverte ?
+
+-- Excusez-moi, monsieur James, repondit le vieil overman. J'ai toutes
+les pretentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la maniere
+dont Harry et moi nous avons decouvert ce gite, pourquoi cette chance
+ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? >>
+
+L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea
+a travers le reseau des galeries souterraines.
+
+James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitot vers la
+paroi de la caverne.
+
+<< Monsieur James ! monsieur James ! s'ecria le vieil overman. voyez !
+La porte est enfoncee !... >>
+
+Cette comparaison de Simon Ford etait justifiee par l'apparition d'une
+excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.
+
+Harry allait s'elancer par l'ouverture...
+
+L'ingenieur, extremement surpris, d'ailleurs, de trouver la cette
+cavite, retint le jeune mineur.
+
+<< Laisse le temps a l'air interieur de se purifier, dit-il.
+
+-- Oui ! gare aux mofettes ! >> s'ecria Simon Ford.
+
+Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, place au
+bout d'un baton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de
+bruler avec un inalterable eclat.
+
+<< Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. >> L'ouverture
+produite par la dynamite etait plus que suffisante pour qu'un homme put
+y passer.
+
+Harry, le fanal a la main, s'y introduisit sans hesiter et disparut
+dans les tenebres.
+
+James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.
+
+Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'ecoula. Harry ne
+reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice,
+James Starr n'apercut meme plus la lueur de sa lampe, qui aurait du
+eclairer cette sombre cavite.
+
+Le sol avait-il donc manque subitement sous les pieds d'Harry ? Le
+jeune mineur etait-il tombe dans quelque anfractuosite ? Sa voix ne
+pouvait-elle plus arriver jusqu'a ses compagnons ?
+
+Le vieil overman, ne voulant rien ecouter, allait s'introduire a son
+tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se
+renforca peu a peu, et Harry fit entendre ces paroles :
+
+<< Venez, monsieur Starr ! venez, mon pere ! La route est libre dans la
+Nouvelle-Aberfoyle. >>
+
+ IX
+
+ La Nouvelle-Aberfoyle
+
+Si, par quelque puissance surhumaine, des ingenieurs eussent pu enlever
+d'un bloc et sur une epaisseur de mille pieds toute cette portion de la
+croute terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de
+golfes et les territoires riverains des comtes de Stirling, de
+Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouve, sous cet enorme
+couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une
+autre au monde qui put lui etre comparee, -- la celebre grotte de
+Mammouth, dans le Kentucky.
+
+Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alveoles, de
+toutes formes et de toutes grandeurs. On eut dit une ruche, avec ses
+nombreux etages de cellules, capricieusement disposees, mais une ruche
+construite sur une vaste echelle, et qui, au lieu d'abeilles, eut suffi
+a loger tous les ichthyosaures, les megatheriums, et les pterodactyles
+de l'epoque geologique !
+
+Un labyrinthe de galeries, les unes plus elevees que les plus hautes
+voutes des cathedrales, les autres semblables a des contrenefs,
+retrecies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale,
+celles-la remontant ou descendant obliquement en toutes directions, --
+reunissaient ces cavites et laissaient libre communication entre elles.
+
+Les piliers qui soutenaient ces voutes, dont la courbe admettait tous
+les styles, les epaisses murailles, solidement assises entre les
+galeries, les nefs elles-memes, dans cet etage des terrains
+secondaires, etaient faits de gres et de roches schisteuses. Mais,
+entre ces couches inutilisables, et puissamment pressees par elles,
+couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de
+cette etrange houillere eut circule a travers leur inextricable reseau.
+Ces gisements se developpaient sur une etendue de quarante milles du
+nord au sud, et ils s'enfoncaient meme sous le canal du Nord.
+L'importance de ce bassin n'aurait pu etre evaluee qu'apres sondages,
+mais elle devait depasser celle des couches carboniferes de Cardiff,
+dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comte de
+Northumberland.
+
+Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillere allait etre
+singulierement facilitee, puisque, par une disposition bizarre des
+terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matieres
+minerales a l'epoque geologique ou ce massif se solidifiait, la nature
+avait deja multiplie les galeries et les tunnels de la
+Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, a la
+decouverte de quelque exploitation abandonnee depuis des siecles. Il
+n'en etait rien. On ne delaisse pas de telles richesses. Les termites
+humains n'avaient jamais ronge cette portion du sous-sol de l'Ecosse,
+et c'etait la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le
+repete, nul hypogee de l'epoque egyptienne, nulle catacombe de l'epoque
+romaine, n'auraient pu lui etre compares, -- si ce n'est les celebres
+grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles,
+comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivieres, huit
+cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept domes, dont
+quelques-uns sont suspendus a plus de quatre cent cinquante pieds de
+hauteur.
+
+Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle etait, non l'&oelig;uvre
+des hommes, mais l'&oelig;uvre du Createur.
+
+Tel etait ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la
+decouverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de sejour
+dans l'ancienne houillere, une rare persistance de recherches, une foi
+absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait
+fallu toutes ces conditions reunies pour reussir, la ou tant d'autres
+auraient echoue. Pourquoi les sondages, pratiques sous la direction de
+James Starr, pendant les dernieres annees d'exploitation, s'etaient-ils
+precisement arretes a cette limite, sur la frontiere meme de la
+nouvelle mine ? cela etait du au hasard, dont la part est grande dans
+les recherches de ce genre.
+
+Quoi qu'il en soit, il y avait la, dans le sous-sol ecossais, une sorte
+de comte souterrain, auquel il ne manquait, pour etre habitable, que
+les rayons du soleil, ou, a son defaut, la clarte d'un astre special.
+
+L'eau y etait localisee dans certaines depressions, formant de vastes
+etangs, ou meme des lacs plus grands que le lac Katrine, situe
+precisement au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement
+des eaux, les courants, le ressac. Ils ne refletaient pas la silhouette
+de quelque vieux chateau gothique. Ni les bouleaux ni les chenes ne se
+penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes
+ombres a leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune
+lumiere ne se reverberait dans leurs eaux, le soleil ne les impregnait
+pas de ses rayons eclatants, la lune ne se levait jamais sur leur
+horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le
+miroir, n'auraient pas ete sans charme, a la lumiere de quelque astre
+electrique, et, reunis par un lacet de canaux, ils completaient bien la
+geographie de cet etrange domaine.
+
+Quoiqu'il fut impropre a toute production vegetale, ce sous-sol eut,
+cependant, pu servir de demeure a toute une population. Et qui sait si,
+dans ces milieux a temperature constante, au fond de ces houilleres
+d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de
+Cardiff, lorsque leurs gisements seront epuises, -- qui sait si la
+classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?
+
+ X
+
+ Aller et retour
+
+A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'etaient
+introduits par l'etroit orifice qui mettait en communication la fosse
+Dochart avec la nouvelle houillere.
+
+Ils se trouvaient alors a la naissance d'une galerie assez large. On
+aurait pu croire qu'elle avait ete percee de main d'homme, que le pic
+et la pioche l'avaient evidee pour l'exploitation d'un nouveau
+gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier
+hasard, ils n'avaient pas ete transportes dans quelque ancienne
+houillere, dont les plus vieux mineurs du comte n'auraient jamais connu
+l'existence.
+
+Non ! C'etaient les couches geologiques qui avaient << epargne >> cette
+galerie, a l'epoque ou se faisait le tassement des terrains
+secondaires. Peut-etre quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois,
+lorsque les eaux superieures allaient se melanger aux vegetaux enlises;
+mais, maintenant, elle etait aussi seche que si elle eut ete foree,
+quelque mille pieds plus bas, dans l'etage des roches granitoides. En
+meme temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que
+certains << eventoirs >> naturels la mettaient en communication avec
+l'atmosphere exterieure.
+
+Cette observation, qui fut faite par l'ingenieur, etait juste, et l'on
+sentait que l'aeration s'operait facilement dans la nouvelle mine.
+Quant a ce grisou qui fusait naguere a travers les schistes de la
+paroi, il semblait qu'il n'eut ete contenu que dans une simple << poche
+>>, vide maintenant, et il etait certain que l'atmosphere de la galerie
+n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par precaution,
+Harry n'avait emporte que la lampe de surete, qui lui assurait un
+eclairage de douze heures.
+
+James Starr et ses compagnons eprouvaient alors une joie complete.
+C'etait l'entiere satisfaction de leurs desirs. Autour d'eux, tout
+n'etait que houille. Une certaine emotion les rendait silencieux. Simon
+Ford, lui-meme, se contenait. Sa joie debordait, non en longues
+phrases, mais par petites interjections.
+
+C'etait peut-etre imprudent, a eux, de s'engager si profondement dans
+la crypte. Bah ! ils ne songeaient guere au retour. La galerie etait
+praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle
+<< pousse >> n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc
+aucune raison pour s'arreter, et, pendant une heure, James Starr,
+Madge, Harry et Simon Ford allerent ainsi, sans que rien put leur
+indiquer quelle etait l'exacte orientation de ce tunnel inconnu.
+
+Et, sans doute, ils auraient ete plus loin encore, s'ils ne fussent
+arrives a l'extremite meme de cette large voie qu'ils suivaient depuis
+leur entree dans la houillere.
+
+La galerie aboutissait a une enorme caverne, dont on ne pouvait estimer
+ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la
+voute de cette excavation, a quelle distance se reculait sa paroi
+opposee ? les tenebres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le
+reconnaitre. Mais, a la lueur de la lampe, les explorateurs purent
+constater que son dome recouvrait une vaste etendue d'eau dormante --
+etang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentees de hautes
+roches, se perdaient dans l'obscurite.
+
+<< Halte ! s'ecria Simon Ford, en s'arretant brusquement. Un pas de
+plus, et nous roulions peut-etre dans quelque abime !
+
+-- Reposons-nous donc, mes amis, repondit l'ingenieur. Aussi bien, il
+faudra songer a retourner au cottage.
+
+-- Notre lampe peut nous eclairer pendant dix heures encore, monsieur
+Starr, dit Harry.
+
+-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes
+en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez
+pas des fatigues d'une aussi longue course ?
+
+-- Mais pas trop, monsieur James, repondit la robuste Ecossaise. Nous
+avions l'habitude d'explorer pendant des journees entieres l'ancienne
+houillere d'Aberfoyle.
+
+-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le
+fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle
+la peine de vous etre faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire
+non !
+
+-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une
+telle joie ! repondit l'ingenieur. Le peu que nous avons explore de
+cette merveilleuse houillere semble indiquer que son etendue est tres
+considerable, au moins en longueur.
+
+-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! repliqua Simon
+Ford.
+
+-- C'est ce que nous saurons plus tard.
+
+-- Et moi, j'en reponds ! Rapportez-vous-en a mon instinct de vieux
+mineur. Il ne m'a jamais trompe !
+
+-- Je veux vous croire, Simon, repondit l'ingenieur en souriant. Mais
+enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous
+possedons les elements d'une exploitation qui durera des siecles !
+
+-- Des siecles ! s'ecria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James !
+Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de
+charbon ait ete extrait de notre nouvelle mine !
+
+-- Dieu vous entende ! repondit James Starr. Quant a la qualite de la
+houille qui vient affleurer ces parois...
+
+-- Superbe ! monsieur James, superbe ! repondit Simon Ford. Voyez cela
+vous-meme ! >> Et, ce disant, il detacha d'un coup de pic un fragment de
+roche noire.
+
+<< Voyez ! voyez ! repeta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces
+de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons la de la houille
+grasse, riche en matieres bitumeuses ! Et comme elle se detaillera en
+gailleteries, presque sans poussiere ! Ah ! monsieur James, il y a
+vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au
+Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront
+encore, et, s'il coute peu a extraire de la mine, il ne s'en vendra pas
+moins cher au-dehors !
+
+-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et
+l'examinait en connaisseuse. C'est la du charbon de bonne qualite. --
+Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier
+morceau de houille brule sous notre bouilloire !
+
+-- Bien parle, femme ! repondit le vieil overman, et tu verras que je
+ne me suis pas trompe.
+
+-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idee de
+l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie
+depuis notre entree dans la nouvelle houillere ?
+
+-- Non, mon garcon, repondit l'ingenieur. Avec une boussole, j'aurais
+peut-etre pu etablir sa direction generale. Mais, sans boussole, je
+suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque
+l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position.
+
+-- Sans doute, monsieur James, repliqua Simon Ford, mais, je vous en
+prie, ne comparez pas notre position a celle du marin, qui a toujours
+et partout l'abime sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et
+nous n'avons pas a craindre de jamais sombrer !
+
+-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, repondit James Starr.
+Loin de moi la pensee de deprecier la nouvelle houillere d'Aberfoyle
+par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est
+que nous ne savons pas ou nous sommes.
+
+-- Nous sommes dans le sous-sol du comte de Stirling, monsieur James,
+repondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si...
+
+-- Ecoutez ! >> dit Harry en interrompant le vieil overman.
+
+Tous preterent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf
+auditif, tres exerce chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eut
+ete un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tarderent pas a
+l'entendre eux-memes. Il se produisait, dans les couches superieures du
+massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le
+crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fut.
+
+Tous quatre resterent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans
+proferer une parole.
+
+Puis, tout a coup, Simon Ford de s'ecrier :
+
+<< Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent deja sur les
+rails de la nouvelle Aberfoyle ?
+
+-- Pere, repondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font
+des eaux en roulant sur un littoral.
+
+-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'ecria le vieil overman.
+
+-- Non, repondit l'ingenieur, mais il ne serait pas impossible que nous
+ne fussions sous le lit meme du lac Katrine.
+
+-- Il faudrait donc que la voute fut peu epaisse en cet endroit,
+puisque le bruit des eaux est perceptible ?
+
+-- Peu epaisse, en effet, repondit James Starr, et c'est ce qui fait
+que cette excavation est si vaste.
+
+-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry.
+
+-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr,
+que les eaux du lac doivent etre soulevees comme celles du golfe de
+Forth.
+
+-- Eh ! qu'importe, apres tout, repondit Simon Ford. La couche
+carbonifere n'en sera pas plus mauvaise pour se developper au-dessous
+d'un lac ! Ce ne serait pas la premiere fois que l'on irait chercher la
+houille sous le lit meme de l'Ocean ! Quand nous devrions exploiter
+tout le fonds et le trefonds du canal du Nord, ou serait le mal ?
+
+-- Bien dit, Simon, s'ecria l'ingenieur, qui ne put retenir un sourire
+en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchees sous les
+eaux de la mer ! Trouons comme une ecumoire le lit de l'Atlantique !
+Allons rejoindre a coups de pioche nos freres des Etats-Unis a travers
+le sous-sol de l'Ocean ! Foncons jusqu'au centre du globe, s'il le
+faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille !
+
+-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant
+soit peu goguenard.
+
+-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous etes si enthousiaste, que
+vous m'entrainez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons a la
+realite, qui est deja belle. Laissons la nos pics, que nous
+retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! >>
+
+Il n'y avait pas autre chose a faire pour le moment. Plus tard,
+l'ingenieur, accompagne d'une brigade de mineurs et muni des lampes et
+ustensiles necessaires, reprendrait l'exploration de la
+Nouvelle-Aberfoyle. Mais il etait urgent de retourner a la fosse
+Dochart. La route etait facile, d'ailleurs. La galerie courait presque
+droit a travers le massif jusqu'a l'orifice ouvert par la dynamite.
+Donc, nulle crainte de s'egarer.
+
+Mais, au moment ou James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford
+l'arreta.
+
+<< Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac
+souterrain qu'elle recouvre, cette greve que les eaux viennent baigner
+a nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure,
+c'est ici que je me batirai un nouveau cottage, et, si quelques braves
+compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un
+bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! >>
+
+James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui
+serra la main, et tous trois, precedant Madge, s'enfoncerent dans la
+galerie, afin de regagner la fosse Dochart.
+
+Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry
+marchait en avant, elevant la lampe au-dessus de sa tete. Il suivait
+soigneusement la galerie principale, sans jamais s'ecarter dans les
+tunnels etroits qui rayonnaient a droite et a gauche. Il semblait donc
+que le retour dut s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une
+facheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des
+explorateurs.
+
+En effet, a un moment ou Harry levait sa lampe, un vif deplacement de
+l'air s'opera, comme s'il eut ete cause par un battement d'ailes
+invisibles. La lampe, frappee de biais, s'echappa des mains d'Harry,
+tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.
+
+James Starr et ses compagnons furent subitement plonges dans une
+obscurite absolue. Leur lampe, dont l'huile s'etait repandue, ne
+pouvait plus servir.
+
+<< Eh bien, Harry, s'ecria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous
+rompions le cou en retournant au cottage ? >>
+
+Harry ne repondit pas. Il reflechissait. Devait-il voir encore la main
+d'un etre mysterieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces
+profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait creer, un
+jour, de serieuses difficultes ? Quelqu'un avait-il interet a defendre
+le nouveau gite carbonifere contre toute tentative d'exploitation ? En
+verite, cela etait absurde, mais les faits parlaient d'eux-memes, et
+ils s'accumulaient de maniere a changer de simples presomptions en
+certitudes.
+
+En attendant, la situation des explorateurs etait assez mauvaise. Il
+leur fallait, au milieu de profondes tenebres, suivre pendant environ
+cinq milles la galerie qui conduisait a la fosse Dochart. Puis, ils
+auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage.
+
+<< Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant a perdre.
+Nous marcherons en tatonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible
+de s'egarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de
+veritables boyaux de taupinieres, et, en suivant la galerie principale,
+nous arriverons inevitablement a l'orifice qui nous a livre passage.
+Ensuite, c'est la vieille houillere. Nous la connaissons, et ce ne sera
+pas la premiere fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouves dans
+l'obscurite. D'ailleurs, nous retrouverons la les lampes que nous avons
+laissees. En route, donc ! -- Harry, prends la tete. Monsieur James,
+suivez-le. Madge, tu viendras apres, et moi, je fermerai la marche. Ne
+nous separons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les
+coudes ! >>
+
+Il n'y avait qu'a se conformer aux instructions du vieil overman. Comme
+il le disait, en tatonnant on ne pouvait guere se tromper de route. Il
+fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier a cet
+instinct qui, chez Simon Ford et son fils, etait devenu une seconde
+nature.
+
+Donc, James Starr et ses compagnons marcherent dans l'ordre indique.
+Ils ne parlaient pas, mais ce n'etait pas faute de penser. Il devenait
+evident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel etait-il, et comment se
+defendre de ces attaques si mysterieusement preparees ? Ces idees assez
+inquietantes affluaient a leur cerveau. Cependant, ce n'etait pas le
+moment de se decourager.
+
+Harry, les bras etendus, s'avancait d'un pas assure. Il allait
+successivement d'une paroi a l'autre de la galerie. Une anfractuosite,
+un orifice lateral se presentaient-ils, il reconnaissait a la main
+qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosite fut peu
+profonde, soit que l'orifice fut trop etroit, et il se maintenait ainsi
+dans le droit chemin.
+
+Au milieu d'une obscurite a laquelle les yeux ne pouvaient se faire,
+puisqu'elle etait absolue, ce difficile retour dura deux heures
+environ. En supputant le temps ecoule, en tenant compte de ce que la
+marche n'avait pu etre rapide, James Starr estimait que ses compagnons
+et lui devaient etre bien pres de l'issue.
+
+En effet, presque aussitot, Harry s'arreta.
+
+<< Sommes-nous enfin arrives a l'extremite de la galerie ? demanda Simon
+Ford.
+
+-- Oui, repondit le jeune mineur.
+
+-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui etablit la communication
+entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ?
+
+-- Non >>, repondit Harry, dont les mains crispees ne rencontraient que
+la surface pleine d'une paroi.
+
+Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui meme la
+roche schisteuse.
+
+Un cri lui echappa.
+
+Ou les explorateurs s'etaient egares pendant le retour, ou l'etroit
+orifice, creuse dans la paroi par la dynamite, avait ete bouche
+recemment !
+
+Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons etaient emprisonnes
+dans la Nouvelle-Aberfoyle !
+
+ XI
+
+ Les Dames de feu
+
+Huit jours apres ces evenements, les amis de James Starr etaient fort
+inquiets. L'ingenieur avait disparu sans qu'aucun motif put etre
+allegue a cette disparition. On avait appris, en interrogeant son
+domestique, qu'il s'etait embarque a Grantonpier, et on savait par le
+capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait debarque a
+Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La
+lettre de Simon Ford lui avait recommande le secret, et il n'avait rien
+dit de son depart pour les houilleres d'Aberfoyle.
+
+Donc, a Edimbourg, il ne fut plus question que de l'absence
+inexplicable de l'ingenieur. Sir W. Elphiston, le president de << Royal
+Institution >>, communiqua a ses collegues la lettre que lui avait
+adressee James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister a la
+prochaine seance de la Societe. Deux ou trois autres personnes
+produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents
+prouvaient que James Starr avait quitte Edimbourg -- ce que l'on savait
+de reste --, rien n'indiquait ce qu'il etait devenu. Or, de la part
+d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait
+surprendre d'abord, inquieter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.
+
+Aucun des amis de l'ingenieur n'aurait pu supposer qu'il se fut rendu
+aux houilleres d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eut point aime a revoir
+l'ancien theatre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds,
+depuis le jour ou la derniere benne etait remontee a la surface du sol.
+Cependant, puisque le steam-boat l'avait depose au debarcadere de
+Stirling, on fit quelques recherches de ce cote.
+
+Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu
+l'ingenieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontre en
+compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eut pu satisfaire
+la curiosite publique. Mais le joyeux garcon, on le sait, travaillait a
+la ferme de Melrose, a quarante milles dans le sud-ouest du comte de
+Renfrew, et il ne se doutait guere que l'on s'inquietat a ce point de
+la disparition de James Starr. Donc, huit jours apres sa visite au
+cottage, Jack Ryan eut continue a chanter de plus belle pendant les
+veillees du clan d'Irvine, -- s'il n'eut eu, lui aussi, un motif de
+vive inquietude dont il sera bientot parle.
+
+James Starr etait un homme trop considerable et trop considere, non
+seulement dans la ville, mais dans toute l'Ecosse, pour qu'un fait le
+concernant put passer inapercu. Le lord prevot, premier magistrat
+d'Edimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart etaient des
+amis de l'ingenieur, firent commencer les plus actives recherches. Des
+agents furent mis en campagne, mais aucun resultat ne fut obtenu.
+
+Il fallut donc inserer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une
+note relative a l'ingenieur James Starr, donnant son signalement,
+indiquant la date a laquelle il avait quitte Edimbourg, et il n'y eut
+plus qu'a attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiete. Le monde
+savant de l'Angleterre n'etait pas eloigne de croire a la disparition
+definitive de l'un de ses membres les plus distingues.
+
+En meme temps que l'on s'inquietait ainsi de la personne de James
+Starr, la personne d'Harry etait le sujet de preoccupations non moins
+vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du
+vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan.
+
+On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack
+Ryan avait invite Harry a venir, huit jours apres, a la fete du clan
+d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se
+rendre a cette ceremonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constate en
+maintes circonstances, que son camarade etait homme de parole. Avec
+lui, chose promise, chose faite.
+
+Or, a la fete d'Irvine, rien n'avait manque, ni les chants, ni les
+danses, ni les rejouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est
+Harry Ford.
+
+Jack Ryan avait commence par lui en vouloir, parce que l'absence de son
+ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit meme la memoire au
+milieu d'une de ses chansons, et, pour la premiere fois, il resta court
+pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements
+merites.
+
+Il faut dire ici que la note relative a James Starr, et publiee dans
+les journaux, n'etait pas encore tombee sous les yeux de Jack Ryan. Ce
+brave garcon ne se preoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant
+bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empecher de tenir sa
+promesse. Aussi, le lendemain de la fete d'Irvine, Jack Ryan
+comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre a la fosse
+Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'eut ete retenu par un accident
+qui faillit lui couter la vie.
+
+Voici ce qui etait arrive pendant la nuit du 12 decembre. En verite, le
+fait etait de nature a donner raison a tous les partisans du
+surnaturel, et ils etaient nombreux a la ferme de Melrose.
+
+Irvine, petite ville maritime du comte de Renfrew, qui compte environ
+sept mille habitants, est batie dans un brusque retour que fait la cote
+ecossaise, presque a l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez
+bien abrite contre les vents du large, est eclaire par un feu important
+qui indique les atterrissages, de telle facon qu'un marin prudent ne
+peut s'y tromper. Aussi, les naufrages etaient-ils rares sur cette
+portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils
+voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre a Glasgow,
+soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils man&oelig;uvrer sans
+danger, meme par les nuits obscures.
+
+Lorsqu'une ville est pourvue d'un passe historique, si mince qu'il
+soit, lorsque son chateau a appartenu autrefois a un Robert Stuart,
+elle n'est pas sans posseder quelques ruines.
+
+Or, en Ecosse, toutes les ruines sont hantees par des esprits. -- Du
+moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres.
+
+Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famees de cette
+partie du littoral, etaient precisement celles de ce chateau de Robert
+Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle.
+
+A cette epoque, le chateau de Dundonald, refuge de tous les lutins
+errants de la contree, etait voue au plus complet abandon. On allait
+peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, a
+deux milles de la ville. Peut-etre quelques etrangers avaient-ils
+encore l'idee d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils
+s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point
+conduits, a quelque prix que ce fut. En effet, quelques histoires
+couraient sur le compte de certaines << Dames de feu >> qui hantaient le
+vieux chateau.
+
+Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces
+fantastiques creatures. Naturellement, Jack Ryan etait de ces derniers.
+
+La verite est que, de temps a autre, de longues flammes apparaissaient,
+tantot sur un pan de mur a demi eboule, tantot au sommet de la tour qui
+domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.
+
+Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ?
+Meritaient-elles ce nom de << Dames de feu >> que leur avaient donne les
+Ecossais du littoral ? Ce n'etait evidemment la qu'une illusion de
+cerveaux portes a la credulite, et la science eut explique physiquement
+ce phenomene.
+
+Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contree la
+reputation bien etablie de frequenter les ruines du vieux chateau et
+d'y executer parfois d'etranges sarabandes, surtout pendant les nuits
+obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fut, ne se serait
+point hasarde a les accompagner aux sons de sa cornemuse.
+
+<< Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi
+pour completer son orchestre infernal ! >>
+
+On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte oblige
+des recits pendant la veillee. Aussi, Jack Ryan possedait-il tout un
+repertoire de legendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il
+jamais a court, quand il s'agissait d'en conter a leur sujet !
+
+Donc, pendant cette derniere veillee, bien arrosee d'ale, de brandy et
+de whisky, qui avait termine la fete du clan d'Irvine, Jack Ryan
+n'avait pas manque de reprendre son theme favori, au grand plaisir et
+peut-etre au grand effroi de ses auditeurs.
+
+La veillee se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur
+la limite du littoral. Un bon feu de coke brulait dans un large trepied
+de tole, au milieu de l'assemblee.
+
+Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes epaisses roulaient sur les
+lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit tres
+noire, pas une seule eclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et
+l'eau se confondant dans de profondes tenebres, c'etait la de quoi
+rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire
+s'y fut aventure avec ces vents qui battaient en cote.
+
+Le petit port d'Irvine n'est pas tres frequente, -- du moins par les
+navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les
+batiments de commerce, a voiles ou vapeur, attaquent la terre,
+lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-la,
+cependant, quelque pecheur, attarde sur le rivage, eut apercu, non sans
+surprise, un navire qui se dirigeait vers la cote. Si le jour se fut
+fait tout a coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce
+batiment eut ete vu, courant vent arriere, avec toute la toile qu'il
+pouvait porter. L'entree du golfe manquee, il n'existait aucun refuge
+entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire
+s'obstinait a s'en approcher encore, comment parviendrait-il a se
+relever ?
+
+La veillee allait finir sur une derniere histoire de Jack Ryan. Ses
+auditeurs, transportes dans le monde des fantomes, etaient bien dans
+les conditions voulues pour faire acte de credulite, le cas echeant.
+
+Tout a coup, des cris retentirent au-dehors.
+
+Jack Ryan suspendit aussitot son recit, et tous quitterent
+precipitamment la grange.
+
+La nuit etait profonde. De longues rafales de pluie et de vent
+couraient a la surface de la greve.
+
+Deux ou trois pecheurs, arc-boutes pres d'un rocher, afin de mieux
+resister aux poussees de l'air, appelaient avec de grands eclats de
+voix.
+
+Jack Ryan et ses compagnons coururent a eux.
+
+Ces cris, ce n'etait pas aux habitants de la ferme qu'ils
+s'adressaient, mais a un equipage qui, sans le savoir, courait a sa
+perte.
+
+En effet, une masse sombre apparaissait confusement a quelques
+encablures au large. C'etait un navire, bien reconnaissable a ses feux
+de position, car il portait a sa hune de misaine un feu blanc, a
+tribord un feu vert, a babord un feu rouge. On le voyait donc par
+l'avant, et il etait manifeste qu'il se dirigeait a toute vitesse vers
+la cote.
+
+<< Un navire en perdition ? s'ecria Jack Ryan.
+
+-- Oui, repondit un des pecheurs, et maintenant il voudrait virer de
+bord, qu'il ne le pourrait plus !
+
+-- Des signaux, des signaux ! cria l'un des Ecossais.
+
+-- Lesquels ? repliqua le pecheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait
+pas tenir une torche allumee ! >>
+
+Et, pendant que ces propos s'echangeaient rapidement, de nouveaux cris
+etaient pousses. Mais comment eut-on pu les entendre au milieu de cette
+tempete ? L'equipage du navire n'avait plus aucune chance d'echapper au
+naufrage.
+
+<< Pourquoi man&oelig;uvrer ainsi ? s'ecriait un marin.
+
+-- Veut-il donc faire cote ? repondit un autre.
+
+-- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda
+Jack Ryan.
+
+-- Il faut le croire, repondit un des pecheurs, a moins qu'il n'ait ete
+trompe par quelque... >>
+
+Le pecheur n'avait pas acheve sa phrase, que Jack Ryan poussait un
+formidable cri. Fut-il entendu de l'equipage ? En tout cas, il etait
+trop tard pour que le batiment put se relever de la ligne des brisants
+qui blanchissait dans les tenebres.
+
+Mais ce n'etait pas, comme on aurait pu le croire, un supreme
+avertissement que Jack Ryan avait tente de faire parvenir au batiment
+en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos a la mer. Ses compagnons,
+eux aussi, regardaient un point situe a un demi mille en arriere de la
+greve.
+
+C'etait le chateau de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les
+rafales au sommet de la vieille tour.
+
+<< La Dame de feu ! >> s'ecrierent avec grande terreur tous ces
+superstitieux Ecossais.
+
+Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver a
+cette flamme une apparence humaine. Agitee comme un pavillon lumineux
+sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour,
+comme si elle eut ete sur le point de s'eteindre, et, un instant apres,
+elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuatre.
+
+<< La Dame de feu ! la Dame de feu ! >> criaient les pecheurs et les
+paysans effares.
+
+Tout s'expliquait alors. Il etait evident que le navire, desoriente
+dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette
+flamme, allumee au sommet du chateau de Dundonald, pour le feu
+d'Irvine. Il se croyait a l'entree du golfe, situee dix milles plus au
+nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun
+refuge !
+
+Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en etait temps encore ?
+Peut-etre eut-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'eteindre ce
+feu, pour qu'il ne fut pas possible de le confondre plus longtemps avec
+le phare du port d'Irvine !
+
+Sans doute, c'etait ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais
+lequel de ces Ecossais eut eu la pensee, et, apres la pensee, l'audace
+de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-etre, car il etait
+courageux, et sa credulite, si forte qu'elle fut, ne pouvait l'arreter
+dans un genereux mouvement.
+
+Il etait trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas
+des elements.
+
+Le navire venait de talonner par son arriere. Ses feux de position
+s'eteignirent. La ligne blanchatre du ressac sembla brisee un instant.
+C'etait le batiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se
+disloquait entre les recifs.
+
+Et, a ce meme instant, par une coincidence qui ne pouvait etre due
+qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eut ete arrachee
+par une violente rafale. La mer, le ciel, la greve furent aussitot
+replonges dans les plus profondes tenebres.
+
+<< La Dame de feu ! >> avait une derniere fois crie Jack Ryan, lorsque
+cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut
+evanouie subitement.
+
+Mais alors, le courage que ces superstitieux Ecossais n'auraient pas eu
+contre un danger chimerique, ils le retrouverent en face d'un danger
+reel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les
+elements dechaines ne les arreterent pas. Au moyen de cordes lancees
+dans les lames -- heroiques autant qu'ils avaient ete credules --, ils
+se jeterent au secours du batiment naufrage.
+
+Heureusement, ils reussirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi
+Jack Ryan etait du nombre -- se fussent grievement meurtris sur les
+roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'equipage
+purent etre deposes, sains et saufs, sur la greve.
+
+Ce navire etait le brick norvegien _Motala_, charge de bois du nord,
+faisant route pour Glasgow.
+
+Il n'etait que trop vrai. Le capitaine, trompe par ce feu, allume sur
+la tour du chateau de Dundonald, etait venu donner en pleine cote, au
+lieu d'embouquer le golfe de Clyde.
+
+Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares epaves,
+dont le ressac achevait de briser les debris sur les roches du littoral.
+
+ XII
+
+ Les Exploits de Jack Ryan
+
+Jack Ryan et trois de ses compagnons, blesses comme lui, avaient ete
+transportes dans une des chambres de la ferme de Melrose, ou des soins
+leur furent immediatement prodigues.
+
+Jack Ryan avait ete le plus maltraite, car, au moment ou, la corde aux
+reins, il s'etait jete a la mer, les lames furieuses l'avaient rudement
+roule sur les recifs. Peu s'en etait fallu, meme, que ses camarades ne
+l'eussent rapporte sans vie sur le rivage.
+
+Le brave garcon fut donc cloue au lit pour quelques jours, -- ce dont
+il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant
+qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose
+retentit, a toute heure, des joyeux eclats de sa voix. Mais Jack Ryan,
+dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte a
+l'egard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent a tracasser le
+pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe
+du _Motala_. On fut mal venu a lui soutenir que les Dames de feu
+n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetee entre
+les ruines, n'etait due qu'a un phenomene physique. Aucun raisonnement
+ne l'eut convaincu. Ses compagnons etaient encore plus obstines que lui
+dans leur credulite. A les entendre, une des Dames de feu avait
+mechamment attire le _Motala_ a la cote. Quant a vouloir l'en punir,
+autant mettre l'ouragan a l'amende ! Les magistrats pouvaient decreter
+toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une
+flamme, on n'enchaine pas un etre impalpable. Et, s'il faut le dire,
+les recherches qui furent ulterieurement faites, semblerent donner
+raison -- au moins en apparence -- a cette facon superstitieuse
+d'expliquer les choses.
+
+En effet, le magistrat, charge de diriger une enquete relativement a la
+perte du _Motala_, vint interroger les divers temoins de la
+catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage etait du
+a l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du
+chateau de Dundonald.
+
+On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons.
+Qu'un phenomene purement physique se fut produit dans ces ruines, pas
+de doute a cet egard. Mais etait-ce accident ou malveillance ? c'est ce
+que le magistrat devait chercher a etablir.
+
+Que ce mot << malveillance >> ne surprenne pas. Il ne faudrait pas
+remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la
+justification. Bien des pilleurs d'epaves du littoral breton ont fait
+ce metier d'attirer les navires a la cote afin de s'en partager les
+depouilles. Tantot un bouquet d'arbres resineux, enflammes pendant la
+nuit, guidait un batiment dans des passes dont il ne pouvait plus
+sortir. Tantot une torche, attachee aux cornes d'un taureau et promenee
+au caprice de l'animal, trompait un equipage sur la route a suivre. Le
+resultat de ces man&oelig;uvres etait inevitablement quelque naufrage,
+dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la
+justice et de severes exemples pour detruire ces barbares coutumes. Or,
+ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main
+criminelle n'eut repris les anciennes traditions des pilleurs d'epaves ?
+
+C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack
+Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquete,
+ils se diviserent en deux camps : les uns se contenterent de hausser
+les epaules; les autres, plus craintifs, annoncerent que, tres
+certainement, a provoquer ainsi les etres surnaturels, on amenerait de
+nouvelles catastrophes.
+
+Neanmoins, l'enquete fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de
+police se transporterent au chateau de Dundonald, et ils procederent
+aux recherches les plus rigoureuses.
+
+Le magistrat voulut d'abord reconnaitre si le sol avait conserve
+quelques empreintes de pas, pouvant etre attribuees a d'autres pieds
+que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus legere
+trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide
+des pluies de la veille, eut conserve le moindre vestige.
+
+<< Des pas de brawnies ! s'ecria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insucces
+des premieres recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un
+follet sur l'eau d'un marecage ! >>
+
+Cette premiere partie de l'enquete ne produisit donc aucun resultat. Il
+n'etait pas probable que la seconde partie en donnat davantage.
+
+Il s'agissait d'etablir, en effet, comment le feu avait pu etre allume
+au sommet de la vieille tour, quels elements avaient ete fournis a la
+combustion, et enfin quels residus cette combustion avait laisses.
+
+Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de
+papier, ayant pu servir a allumer un feu quelconque.
+
+Sur le second point, neant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes
+dessechees, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait
+pourtant du etre largement alimente pendant la nuit.
+
+Quant au troisieme point, il ne put etre eclairci davantage. L'absence
+de toutes cendres, de tout residu d'un combustible quelconque, ne
+permit pas meme de retrouver l'endroit ou le foyer avait du etre
+etabli. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la
+roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait ete tenu par la
+main de quelque malfaiteur ? C'etait bien invraisemblable, puisque, au
+dire des temoins, la flamme presentait un developpement gigantesque,
+tel que l'equipage du _Motala_ avait pu, malgre les brumes,
+l'apercevoir de plusieurs milles au large.
+
+<< Bon ! s'ecria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer
+d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit a embraser l'air autour
+d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! >>
+
+Il resulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur
+peine, qu'une nouvelle legende s'ajouta a tant d'autres, legende qui
+devait perpetuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer
+plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu.
+
+Cependant, un si brave garcon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse
+constitution, ne pouvait demeurer longtemps alite. Quelques foulures et
+luxations n'etaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne
+convenait. Il n'avait pas le temps d'etre malade. Or, lorsque ce
+temps-la manque, on ne l'est guere dans ces regions salubres des
+Lowlands.
+
+Jack Ryan se retablit donc promptement. Des qu'il fut sur pied, avant
+de reprendre sa besogne a la ferme de Melrose, il voulut mettre certain
+projet a execution. Il s'agissait d'aller faire visite a son camarade
+Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manque a la fete du clan
+d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais
+sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il etait
+invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eut pas
+entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapportee a grands details
+par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au
+sauvetage, ce qui en etait advenu pour lui, et c'eut ete trop
+d'indifference de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'a la
+ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan.
+
+Si donc Harry n'etait pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir.
+
+Jack Ryan eut plutot nie l'existence des Dames de feu que de croire a
+l'indifference d'Harry a son egard.
+
+Donc, deux jours apres la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme,
+gaillardement, comme un solide garcon qui ne se ressentait aucunement
+de ses blessures. D'un joyeux refrain lance a pleine poitrine, il fit
+resonner les echos de la falaise, et se rendit a la gare du railway
+qui, par Glasgow, conduit a Stirling et a Callander.
+
+La, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout
+d'abord attires par une affiche, reproduite a profusion sur les murs,
+et qui contenait l'avis suivant :
+
+<< Le 4 decembre dernier, l'ingenieur James Starr, d'Edimbourg, s'est
+embarque a Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a debarque le
+meme jour a Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.
+
+<< Priere d'adresser toute information le concernant au president de
+Royal Institution, a Edimbourg. >>
+
+Jack Ryan, arrete devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non
+sans donner les signes de la plus extreme surprise.
+
+<< Monsieur Starr ! s'ecria-t-il. Mais, le 4 decembre, je l'ai
+precisement rencontre avec Harry sur les echelles du puits Yarow !
+voila dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu !
+Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu a la fete
+d'Irvine ? >>
+
+Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le president de Royal
+Institution de ce qu'il savait relativement a James Starr, le brave
+garcon sauta dans le train, avec l'intention bien arretee de se rendre
+tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de
+la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui
+l'ingenieur James Starr.
+
+Trois heures apres, il quittait le train a la gare de Callander, et se
+dirigeait rapidement vers le puits Yarow.
+
+<< Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque
+obstacle qui les en a empeches ? Est-ce un travail dont l'importance
+les retient encore au fond de la houillere ? Je le saurai ! >>
+
+Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits
+Yarow.
+
+Exterieurement, rien de change. Meme silence aux abords de la fosse.
+Pas un etre vivant dans ce desert.
+
+Jack Ryan penetra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du
+puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il
+ecouta... Il n'entendit rien.
+
+<< Et ma lampe ! s'ecria-t-il. Ne serait-elle donc plus a sa place ? >>
+
+La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites a la fosse,
+etait ordinairement deposee dans un coin, pres du palier de l'echelle
+superieure.
+
+Cette lampe avait disparu.
+
+<< Voila une premiere complication ! >> dit Jack Ryan, qui commenca a
+devenir tres inquiet.
+
+Puis, sans hesiter, tout superstitieux qu'il fut :
+
+<< J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que
+dans le trefonds de l'enfer ! >>
+
+Et il commenca a descendre la longue suite d'echelles, qui
+s'enfoncaient dans le sombre puits.
+
+Il fallait que Jack Ryan n'eut point perdu de ses anciennes habitudes
+de mineur, et qu'il connut bien la fosse Dochart, pour se hasarder
+ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tatait chaque
+echelon, dont quelques-uns etaient vermoulus. Tout faux pas eut
+entraine une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack
+Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement
+pour atteindre un etage inferieur. Il savait que son pied ne toucherait
+la semelle de la fosse qu'apres avoir depasse le trentieme. Une fois
+la, il ne serait pas gene, pensait-il, de retrouver le cottage, bati,
+comme on sait, a l'extremite de la galerie principale.
+
+Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixieme palier, et, par consequent,
+deux cents pieds, au plus, le separaient alors du fond.
+
+A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier echelon de
+la vingt-septieme echelle. Mais sa jambe, se balancant dans le vide, ne
+trouva aucun point d'appui.
+
+Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main
+l'extremite de l'echelle... Ce fut en vain.
+
+Il etait evident que la vingt-septieme echelle ne se trouvait pas a sa
+place, et, par consequent, qu'elle avait ete retiree.
+
+<< Il faut que le vieux Nick ait passe par la ! >> se dit-il, non sans
+eprouver un certain sentiment d'effroi.
+
+Debout, les bras croises, voulant toujours percer cette ombre
+impenetrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint a la pensee que, si
+lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillere, eux, n'avaient
+pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre
+le sol du comte et les profondeurs de la fosse. Si cet enlevement des
+echelles inferieures du puits Yarow avait ete pratique depuis sa
+derniere visite au cottage, qu'etaient devenus Simon Ford, sa femme,
+son fils et l'ingenieur ? L'absence prolongee de James Starr prouvait
+evidemment qu'il n'avait pas quitte la fosse depuis le jour ou Jack
+Ryan s'etait croise avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors,
+s'etait fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils
+pas manque a ces malheureux, emprisonnes a quinze cents pieds sous
+terre ?
+
+Toutes ces pensees traverserent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien
+qu'il ne pouvait rien par lui-meme pour arriver jusqu'au cottage. Y
+avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications etaient
+interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les
+magistrats aviseraient, mais il fallait les prevenir au plus vite.
+
+Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.
+
+<< Harry ! Harry ! >> cria-t-il de sa voix puissante.
+
+Les echos se renvoyerent a plusieurs reprises le nom d'Harry, qui
+s'eteignit enfin dans les dernieres profondeurs du puits Yarow.
+
+Jack Ryan remonta rapidement les echelles superieures, et revit la
+lumiere du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il
+regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques
+minutes le passage de l'express d'Edimbourg, et, a trois heures de
+l'apres-midi, il se presentait chez le lord-prevot de la capitale.
+
+La, sa declaration fut recue. Les details precis qu'il donna ne
+permettaient pas de soupconner sa veracite. Sir W. Elphiston, president
+de Royal Institution, non seulement collegue, mais ami particulier de
+James Starr, fut aussitot averti, et il demanda a diriger les
+recherches qui allaient etre faites sans delai a la fosse Dochart. On
+mit a sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de
+pics, de longues echelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux.
+Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immediatement le chemin des
+houilleres d'Aberfoyle.
+
+Le soir meme, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arriverent a
+l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septieme
+palier, sur lequel Jack s'etait arrete, quelques heures auparavant.
+
+Les lampes, attachees au bout de longues cordes, furent envoyees dans
+les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre
+dernieres echelles manquaient.
+
+Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la
+fosse Dochart n'eut ete intentionnellement rompue.
+
+<< Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan.
+
+-- Nous attendons que ces lampes soient remontees, mon garcon, repondit
+Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la derniere
+galerie, et tu nous conduiras...
+
+-- Au cottage, s'ecria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les
+derniers abimes de la fosse ! >>
+
+Des que les lampes eurent ete retirees, les agents fixerent au palier
+les echelles de corde, qui se deroulerent dans le puits. Les paliers
+inferieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un a l'autre.
+
+Cela ne se fit pas sans de grandes difficultes. Jack Ryan, le premier,
+s'etait suspendu a ces echelles vacillantes, et, le premier, il
+atteignit le fond de la houillere.
+
+Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientot rejoint.
+
+Le rond-point, forme par le fond du puits Yarow, etait absolument
+desert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas mediocrement surpris
+d'entendre Jack Ryan s'ecrier :
+
+<< Voici quelques fragments des echelles, et ce sont des fragments a
+demi brules !
+
+-- Brules ! repeta Sir W. Elphiston. En effet, voila des cendres
+refroidies depuis longtemps !
+
+-- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingenieur James
+Starr ait eu interet a bruler ces echelles et a interrompre toute
+communication avec le dehors ?
+
+-- Non, repondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon
+garcon, au cottage ! C'est la que nous saurons la verite. >>
+
+Jack Ryan hocha la tete, en homme peu convaincu. Mais, prenant une
+lampe des mains d'un agent, il s'avanca rapidement a travers la galerie
+principale de la fosse Dochart.
+
+Tous le suivaient.
+
+Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient
+atteint l'excavation au fond de laquelle etait bati le cottage de Simon
+Ford. Aucune lumiere n'en eclairait les fenetres.
+
+Jack Ryan se precipita vers la porte, qu'il repoussa vivement.
+
+Le cottage etait abandonne.
+
+On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence
+a l'interieur. Tout etait en ordre, comme si la vieille Madge eut
+encore ete la. La reserve de vivres etait meme abondante, et eut suffi
+pendant plusieurs jours a la famille Ford.
+
+L'absence des hotes du cottage etait donc inexplicable. Mais pouvait-on
+constater d'une maniere precise a quelle epoque ils l'avaient quitte ?
+-- Oui, car, dans ce milieu ou ne se succedaient ni les nuits, ni les
+jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantieme de
+son calendrier.
+
+Ce calendrier etait suspendu au mur de la salle. Or, la derniere croix
+avait ete faite a la date du 6 decembre, c'est-a-dire un jour apres
+l'arrivee de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer.
+Il etait donc manifeste que depuis le 6 decembre, c'est-a-dire depuis
+dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hote avaient quitte le
+cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par
+l'ingenieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ?
+Non, evidemment.
+
+Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Apres avoir minutieusement
+inspecte le cottage, il fut tres embarrasse sur ce qu'il convenait de
+faire.
+
+L'obscurite etait profonde. L'eclat des lampes, balancees aux mains des
+agents, etoilait seulement ces impenetrables tenebres.
+
+Soudain, Jack Ryan poussa un cri.
+
+<< La ! la ! >> dit-il.
+
+Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur
+lointain de la galerie.
+
+<< Mes amis, courons sur ce feu ! repondit Sir W. Elphiston.
+
+-- Un feu de brawnie ! s'ecria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne
+l'atteindrons jamais ! >>
+
+Le president de Royal Institution et les agents, peu enclins a la
+credulite, s'elancerent dans la direction indiquee par la lueur
+mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le
+dernier en route.
+
+Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait
+porte par un etre de petite taille, mais singulierement agile. A chaque
+instant, cet etre disparaissait derriere quelque remblai; puis, on le
+revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le
+mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir definitivement
+disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif
+eclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait a
+croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas.
+
+Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses
+compagnons s'enfoncerent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart.
+Ils en arrivaient, eux aussi, a se demander s'ils n'avaient pas affaire
+a quelque follet insaisissable.
+
+A ce moment, cependant, il sembla que la distance commencait a diminuer
+entre le follet et ceux qui cherchaient a l'atteindre. Etait-ce fatigue
+de l'etre quelconque qui fuyait, ou cet etre voulait-il attirer Sir W.
+Elphiston et ses compagnons la ou les habitants du cottage avaient
+peut-etre ete attires eux-memes ? Il eut ete malaise de resoudre la
+question.
+
+Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublerent
+leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brille a plus de deux cents
+pas en avant d'eux, se tenait maintenant a moins de cinquante. Cet
+intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible.
+Quelquefois, lorsqu'il retournait la tete, on pouvait reconnaitre le
+vague profil d'une figure humaine, et, a moins qu'un lutin n'eut pris
+cette forme, Jack Ryan etait force de convenir qu'il ne s'agissait
+point la d'un etre surnaturel.
+
+Et alors, tout en courant plus vite :
+
+<< Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons
+bientot, et, s'il parle aussi bien qu'il detale, il pourra nous en dire
+long ! >>
+
+Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au
+milieu des dernieres profondeurs de la fosse, d'etroits tunnels
+s'entrecroisaient comme les allees d'un labyrinthe. Dans ce dedale, le
+porteur du falot pouvait aisement echapper aux agents.
+
+Il lui suffisait d'eteindre sa lanterne et de se jeter de cote au fond
+de quelque refuge obscur.
+
+<< Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous echapper,
+pourquoi ne le fait-il pas ? >>
+
+Cet etre insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment
+ou cette pensee traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur
+disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite,
+arriverent presque aussitot devant une etroite ouverture que les roches
+schisteuses laissaient entre elles, a l'extremite d'un etroit boyau.
+
+S'y glisser, apres avoir ravive leurs lampes, s'elancer a travers cet
+orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack
+Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.
+
+Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus
+large et plus haute, qu'ils s'arretaient soudain.
+
+La, pres de la paroi, quatre corps etaient etendus sur le sol, quatre
+cadavres peut-etre !
+
+<< James Starr ! dit Sir W. Elphiston.
+
+-- Harry ! Harry ! >> s'ecria Jack Ryan, en se precipitant sur le corps
+de son camarade.
+
+C'etaient, en effet, l'ingenieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui
+etaient etendus la, sans mouvement.
+
+Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix
+epuisee de la vieille Madge murmurer ces mots :
+
+<< Eux ! eux, d'abord ! >>
+
+Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayerent de ranimer
+l'ingenieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes
+de cordial. Ils y reussirent presque aussitot. Ces infortunes,
+sequestres depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient
+d'inanition.
+
+Et, s'ils n'avaient pas succombe pendant ce long emprisonnement --
+James Starr l'apprit a Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils
+avaient trouve pres d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute,
+l'etre secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu
+faire davantage !...
+
+Sir W. Elphiston se demanda si ce n'etait pas la l'&oelig;uvre de cet
+insaisissable follet qui venait de les attirer precisement a l'endroit
+ou gisaient James Starr et ses compagnons.
+
+Quoi qu'il en soit, l'ingenieur, Madge, Simon et Harry Ford etaient
+sauves. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'etroite
+issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer a Sir W.
+Elphiston.
+
+Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de
+la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice
+avait ete solidement bouche au moyen de roches superposees, que, dans
+cette profonde obscurite, ils n'avaient pu ni reconnaitre ni disjoindre.
+
+Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute
+communication avait ete volontairement fermee par une main ennemie
+entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !
+
+ XIII
+
+ Coal-city
+
+Trois ans apres les evenements qui viennent d'etre racontes, les Guides
+Joanne ou Murray recommandaient, << comme grande attraction >>, aux
+nombreux touristes qui parcouraient le comte de Stirling, une visite de
+quelques heures aux houilleres de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne
+presentait un plus curieux aspect.
+
+Tout d'abord, le visiteur etait transporte sans danger ni fatigue
+jusqu'au sol de l'exploitation, a quinze cents pieds au-dessous de la
+surface du comte.
+
+En effet, a sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel
+oblique, decore d'une entree monumentale, avec tourelles, creneaux et
+machicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, a pente douce, largement
+evide, venait aboutir directement a cette crypte si singulierement
+creusee dans le massif du sol ecossais.
+
+Un double railway, dont les wagons etaient mus par une force
+hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'etait fonde
+dans le sous-sol du comte, sous le nom un peu ambitieux peut-etre de <<
+Coal-city >>, c'est-a-dire la Cite du Charbon.
+
+Le visiteur, arrive a Coal-city, se trouvait dans un milieu ou
+l'electricite jouait un role de premier ordre, comme agent de chaleur
+et de lumiere.
+
+En effet, les puits d'aeration, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient
+pas pu meler assez de jour a l'obscurite profonde de la
+Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumiere intense emplissait ce sombre
+milieu, ou de nombreux disques electriques remplacaient le disque
+solaire. Suspendus sous l'intrados des voutes, accroches aux piliers
+naturels, tous alimentes par des courants continus que produisaient des
+machines electromagnetiques -- les uns soleils, les autres etoiles -,
+ils eclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos
+arrivait, un interrupteur suffisait a produire artificiellement la nuit
+dans ces profonds abimes de la houillere.
+
+Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide,
+c'est-a-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec
+l'air ambiant. Si bien que, pour le cas ou l'atmosphere eut ete
+melangee de grisou dans une proportion detonante, aucune explosion
+n'eut ete a craindre. Aussi l'agent electrique etait-il invariablement
+employe a tous les besoins de la vie industrielle et de la vie
+domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les
+galeries exploitees de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Il faut dire, avant tout, que les previsions de l'ingenieur James Starr
+-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillere --
+n'avaient point ete decues. La richesse des filons carboniferes etait
+incalculable. C'etait dans l'ouest de la crypte, a un quart de mille de
+Coal-city, que les premieres veines avaient ete attaquees par le pic
+des mineurs. La cite ouvriere n'occupait donc pas le centre de
+l'exploitation. Les travaux du fond etaient directement relies aux
+travaux du jour par les puits d'aeration et d'extraction, qui mettaient
+les divers etages de la mine en communication avec le sol. Le grand
+tunnel, ou fonctionnait le railway a traction hydraulique, ne servait
+qu'au transport des habitants de Coal-city.
+
+On se rappelle quelle etait la singuliere conformation de cette vaste
+caverne, ou le vieil overman et ses compagnons s'etaient arretes
+pendant leur premiere exploration. La, au-dessus de leur tete,
+s'arrondissait un dome de courbure ogivale. Les piliers qui le
+soutenaient allaient se perdre dans la voute de schiste, a une hauteur
+de trois cents pieds, -- hauteur presque egale a celle du <<
+Mammouth-Dome >>, des grottes du Kentucky.
+
+On sait que cette enorme halle -- la plus grande de tout l'hypogee
+americain -- peut aisement contenir cinq mille personnes. Dans cette
+partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'etait meme proportion et aussi meme
+disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la celebre
+grotte, le regard s'accrochait ici a des intumescences de filons
+carboniferes, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la
+pression des failles schisteuses. On eut dit des rondes-bosses de jais
+dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.
+
+Au-dessous de ce dome s'etendait un lac comparable pour son etendue a
+la mer Morte des << Mammouth-Caves >>, -- lac profond dont les eaux
+transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel
+l'ingenieur donna le nom de lac Malcolm.
+
+C'etait la, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford
+avait bati son nouveau cottage, et il ne l'eut pas echange pour le plus
+bel hotel de Princes-street, a Edimbourg. Cette habitation etait situee
+au bord du lac, et ses cinq fenetres s'ouvraient sur les eaux sombres,
+qui s'etendaient au-dela de la limite du regard.
+
+Deux mois apres, une seconde habitation s'etait elevee dans le
+voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr.
+L'ingenieur s'etait donne corps et ame a la Nouvelle-Aberfoyle. Il
+avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y
+obligeassent imperieusement pour qu'il consentit a remonter au dehors.
+La, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.
+
+Depuis la decouverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de
+l'ancienne houillere s'etaient hates d'abandonner la charme et la herse
+pour reprendre le pic ou la pioche. Attires par la certitude que le
+travail ne leur manquerait jamais, alleches par les hauts prix que la
+prosperite de l'exploitation allait permettre d'affecter a la
+main-d'&oelig;uvre, ils avaient abandonne le dessus du sol pour le
+dessous, et s'etaient loges dans la houillere, qui, par sa disposition
+naturelle, se pretait a cette installation.
+
+Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'etaient peu a peu
+disposees d'une facon pittoresque, les unes sur les rives du lac
+Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour
+resister a la poussee des voutes comme les contreforts d'une
+cathedrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent
+le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui etanconnent les
+galeries, cantonniers auxquels est confiee la reparation des voies,
+remblayeurs qui substituent la pierre a la houille dans les parties
+exploitees, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus specialement
+employes aux travaux du fond, fixerent leur domicile dans la
+Nouvelle-Aberfoyle et fonderent peu a peu Coal-city, situee sous la
+pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comte de Stirling.
+
+C'etait donc une sorte de village flamand, qui s'etait eleve sur les
+bords du lac Malcolm. Une chapelle, erigee sous l'invocation de
+Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un enorme rocher,
+dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterraneenne.
+
+Lorsque ce bourg souterrain s'eclairait des vifs rayons projetes par
+les disques, suspendus aux piliers du dome ou aux arceaux des
+contre-nefs, il se presentait sous un aspect quelque peu fantastique,
+d'un effet etrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray
+ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.
+
+Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation,
+cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cite
+ouvriere, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais
+sortir. Le vieil overman pretendait qu'il pleuvait toujours << la-haut
+>>, et, etant donne le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il
+n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle
+prosperaient donc. Depuis trois ans, elles etaient arrivees a une
+certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue a la surface du
+comte. Bien des bebes, qui etaient nes a l'epoque ou les travaux furent
+repris, n'avaient encore jamais respire l'air exterieur.
+
+Ce qui faisait dire a Jack Ryan :
+
+<< Voila dix-huit mois qu'ils ont cesse de teter leurs meres, et,
+pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! >> Il faut noter, a ce
+propos, qu'un des premiers accourus a l'appel de l'ingenieur avait ete
+Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'etait fait un devoir de reprendre son
+ancien metier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son
+piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus.
+Au contraire, et les echos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient
+leurs poumons de pierre a lui repondre.
+
+Jack Ryan s'etait installe au nouveau cottage de Simon Ford. On lui
+avait offert une chambre qu'il avait acceptee sans facon, en homme
+simple et franc qu'il etait. La vieille Madge l'aimait pour son bon
+caractere et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idees
+au sujet des etres fantastiques qui devaient hanter la houillere, et,
+tous deux, quand ils etaient seuls, se racontaient des histoires a
+faire fremir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie
+hyperboreenne.
+
+Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'etait, d'ailleurs, un bon
+sujet, un solide ouvrier. Six mois apres la reprise des travaux, il
+etait chef d'une brigade des travaux du fond.
+
+<< Voila qui est bien travaille, monsieur Ford, disait-il, quelques
+jours apres son installation. vous avez trouve un nouveau filon, et, si
+vous avez failli payer de votre vie cette decouverte, eh bien, ce n'est
+pas trop cher !
+
+-- Non, Jack, c'est meme un bon marche que nous avons fait la !
+repondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons
+que c'est a toi que nous devons la vie !
+
+-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est a votre fils Harry, puisqu'il a eu
+la bonne pensee d'accepter mon invitation pour la fete d'Irvine...
+
+-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? repliqua Harry, en serrant la
+main de son camarade. Non, Jack, c'est a toi, a peine remis de tes
+blessures, a toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous
+devons d'avoir ete retrouves vivants dans la houillere !
+
+-- Eh bien, non ! riposta l'entete garcon. Je ne laisserai pas dire des
+choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que
+tu etais devenu, Harry, et voila tout. Mais, afin de rendre a chacun ce
+qui lui est du, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...
+
+-- Ah ! nous y voila ! s'ecria Simon Ford. Un lutin !
+
+-- Un lutin, un brawnie, un fils de fee, repeta Jack Ryan, un
+petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il
+n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais penetre
+dans la galerie, d'ou vous ne pouviez plus sortir !
+
+-- Sans doute, Jack, repondit Harry. Il reste a savoir si cet etre est
+aussi surnaturel que tu veux le croire.
+
+-- Surnaturel ! s'ecria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un
+follet, qu'on verrait courir son falot a la main, qu'on voudrait
+attraper, qui vous echapperait comme un sylphe, qui s'evanouirait comme
+une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !
+
+-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons a le
+retrouver, et il faudra que tu nous aides a cela.
+
+-- Vous vous ferez la une mauvaise affaire, monsieur Ford ! repondit
+Jack Ryan.
+
+-- Bon ! laisse venir, Jack ! >>
+
+On se figure aisement combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle
+devint bientot familier aux membres de la famille Ford, et plus
+particulierement a Harry. Celui-ci apprit a en connaitre les plus
+secrets detours. Il en arriva meme a pouvoir dire a quel point de la
+surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillere. Il
+savait qu'au-dessus de cette couche se developpait le golfe de Clyde,
+que la s'etendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'etait
+un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voute,
+elle servait de soubassement a Dumbarton. Au-dessus de ce large etang
+passait le railway de Balloch. La finissait le littoral ecossais. La
+commencait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant
+les grandes tourmentes de l'equinoxe. Harry eut ete un merveilleux <<
+leader >> de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des
+Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumiere, il l'eut fait dans la
+houillere, en pleine ombre, avec une incomparable surete d'instinct.
+
+Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au
+chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extremes profondeurs ! Il
+explorait ses etangs sur un canot qu'il man&oelig;uvrait adroitement.
+Il chassait meme, car de nombreux oiseaux sauvages s'etaient introduits
+dans la crypte, pilets, becassines, macreuses, qui se nourrissaient des
+poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux
+d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin
+aux horizons eloignes.
+
+Mais, courant ainsi, Harry etait comme irresistiblement entraine par
+l'espoir de retrouver l'etre mysterieux, dont l'intervention, pour dire
+le vrai, l'avait sauve plus que toute autre, et les siens avec lui.
+Reussirait-il ? Oui, a n'en pas douter, s'il en croyait ses
+pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succes que ses
+recherches avaient obtenu jusqu'alors.
+
+Quant aux attaques dirigees contre la famille du vieil overman, avant
+la decouverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'etaient pas
+renouvelees.
+
+Ainsi allaient les choses dans cet etrange domaine.
+
+Il ne faudrait pas s'imaginer que, meme a l'epoque ou les lineaments de
+Coal-city se dessinaient a peine, toute distraction fut ecartee de la
+souterraine cite, et que l'existence y fut monotone.
+
+Il n'en etait rien. Cette population, ayant memes interets, memes
+gouts, a peu pres meme somme d'aisance, constituait, a vrai dire, une
+grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin
+d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.
+
+D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillere, excursions
+sur les lacs et les etangs, c'etaient autant d'agreables distractions.
+
+Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les
+bords du lac Malcolm. Les Ecossais accouraient a l'appel de leur
+instrument national. On dansait, et ce jour-la, Jack Ryan, revetu de
+son costume de Highlander, etait le roi de la fete.
+
+Enfin, de tout cela il resultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city
+pouvait deja se poser en rivale de la capitale de l'Ecosse, de cette
+cite soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'ete, aux
+intemperies d'un climat detestable, et qui, dans une atmosphere
+encrassee de la fumee de ses usines, justifiait trop justement son
+surnom de << Vieille-Enfumee >>.
+
+ XIV
+
+ Suspendu a un fil
+
+Dans de telles conditions, ses plus chers desirs satisfaits, la famille
+de Simon Ford etait heureuse. Cependant, on eut pu observer qu'Harry,
+deja d'un caractere un peu sombre, etait de plus en plus << en dedans >>,
+comme disait Madge. Jack Ryan, malgre sa bonne humeur si communicative,
+ne parvenait pas a le mettre << en dehors >>.
+
+Un dimanche -- c'etait au mois de juin --, les deux amis se promenaient
+sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chomait. A l'exterieur, le
+temps etait orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre
+une buee chaude. On ne respirait pas a la surface du comte.
+
+Au contraire, a Coal-city, calme absolu, temperature douce, ni pluie ni
+vent. Rien n'y transpirait de la lutte des elements du dehors. Aussi,
+un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs etaient-ils
+venus chercher un peu de fraicheur dans les profondeurs de la houillere.
+
+Les disques electriques jetaient un eclat qu'eut certainement envie le
+soleil britannique, plus embrume qu'il ne convient a un soleil des
+dimanches.
+
+Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs a son
+camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait preter a ses paroles qu'une
+mediocre attention.
+
+<< Regarde donc, Harry ! s'ecriait Jack Ryan. Quel empressement a venir
+nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idees tristes
+pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais a penser,
+a tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !
+
+-- Jack, repondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux,
+et cela suffit !
+
+-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta melancolie ne
+finit pas par deteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes levres
+se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la memoire des
+chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?
+
+-- Tu le sais, Jack.
+
+-- Toujours cette pensee ?...
+
+-- Toujours.
+
+-- Ah ! mon pauvre Harry ! repondit Jack Ryan en haussant les epaules,
+si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la
+mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !
+
+-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton
+imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu
+un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me
+semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses
+extraordinaires ne se montrent pas davantage !
+
+-- Je les retrouverai, Jack !
+
+-- Ah ! Harry ! Harry ! Les genies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas
+faciles a surprendre !
+
+-- Je les retrouverai, tes pretendus genies ! reprit Harry avec
+l'accent de la plus energique conviction.
+
+-- Ainsi, tu pretends punir ?...
+
+-- Punir et recompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnes dans
+cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non
+! je ne l'oublie pas !
+
+-- Eh ! Harry ! repondit Jack Ryan, es-tu bien sur que ces deux
+mains-la n'appartiennent pas au meme corps ?
+
+-- Pourquoi, Jack ? D'ou peut te venir cette idee ?
+
+-- Dame... tu sais... Harry ! Ces etres, qui vivent dans les abimes...
+ne sont pas faits comme nous !
+
+-- Ils sont faits comme nous, Jack !
+
+-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque
+fou est parvenu a s'introduire...
+
+-- Un fou ! repondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les
+idees ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour ou il a rompu les
+echelles du puits Yarow, n'a cesse de nous faire du mal !
+
+-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte
+malveillant n'a ete renouvele ni contre toi, ni contre les tiens !
+
+-- Il n'importe, Jack, repondit Harry. J'ai le pressentiment que cet
+etre mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renonce a ses projets. Sur quoi
+je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack,
+dans l'interet de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est
+et d'ou il vient.
+
+-- Dans l'interet de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan,
+assez etonne.
+
+-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans
+toute cette affaire un interet contraire au notre. J'y ai souvent
+songe, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la serie de ces
+faits inexplicables, qui s'enchainent logiquement l'un a l'autre. Cette
+lettre anonyme, contradictoire de celle de mon pere, prouve, tout
+d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu
+en empecher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite a la
+fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une enorme pierre est
+lancee sur nous, et que toute communication est aussitot interrompue
+par la rupture des echelles du puits Yarow. Notre exploration commence.
+Une experience, qui doit reveler l'existence du nouveau gisement, est
+alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste.
+Neanmoins, la constatation s'opere, le filon est trouve. Nous revenons
+sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est
+brisee. L'obscurite se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant,
+a suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice
+etait bouche. Nous etions sequestres. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas
+dans tout cela une pensee criminelle ? Oui ! un etre, insaisissable
+jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes a le croire,
+etait cache dans la houillere. Dans un interet que je ne puis
+comprendre, il cherchait a nous en interdire l'acces. Il y etait !...
+Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prepare
+pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, dusse-je y risquer ma
+vie, je le decouvrirai ! >>
+
+Harry avait parle avec une conviction qui ebranla serieusement son
+camarade.
+
+Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le
+passe. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou
+surnaturelle, ils n'en etaient pas moins patents.
+
+Cependant, le brave garcon ne renoncait pas a sa maniere d'expliquer
+ces evenements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais
+l'intervention d'un genie mysterieux, il se rabattit sur l'incident qui
+semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigee contre
+la famille Ford.
+
+<< Eh bien, Harry, dit-il, si je suis oblige de te donner raison sur un
+certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque
+bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous
+sauver de...
+
+-- Jack, repondit Harry en l'interrompant, l'etre secourable dont tu
+veux faire un etre surnaturel existe aussi reellement que le malfaiteur
+en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus
+lointaines profondeurs de la houillere.
+
+-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda
+Jack Ryan.
+
+-- Peut-etre, repondit Harry. Ecoute-moi bien. A cinq milles dans
+l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui
+supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce
+perpendiculairement dans les entrailles memes du gisement. Il y a huit
+jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde
+descendait, alors que j'etais penche sur l'orifice de ce puits, il m'a
+semble que l'air s'agitait a l'interieur, comme s'il eut ete battu de
+grands coups d'ailes.
+
+-- C'etait quelque oiseau egare dans les galeries inferieures de la
+houillere, repondit Jack.
+
+-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin meme, je suis
+retourne a ce puits, et la, pretant l'oreille, j'ai cru surprendre
+comme une sorte de gemissement...
+
+-- Un gemissement ! s'ecria Jack. Tu t'es trompe, Harry ! C'est une
+poussee d'air.., a moins qu'un lutin...
+
+-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai a quoi m'en tenir.
+
+-- Demain ? repondit Jack en regardant son camarade.
+
+-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abime.
+
+-- Harry, c'est tenter Dieu, cela !
+
+-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous
+nous rendrons tous deux a ce puits avec quelques-uns de nos camarades.
+Une longue corde, a laquelle je m'attacherai, vous permettra de me
+descendre et de me retirer a un signal convenu. -- Je puis compter sur
+toi, Jack ?
+
+-- Harry, repondit Jack Ryan en hochant la tete, je ferai ce que tu me
+demandes, et cependant, je te le repete, tu as tort.
+
+-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit
+Harry d'un ton decide. Donc, demain matin, a six heures, et silence !
+Adieu, Jack ! >>
+
+Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eut
+encore essaye de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son
+camarade et rentra au cottage.
+
+Il faut, cependant, convenir que les apprehensions de Jack n'etaient
+point exagerees. Si quelque ennemi personnel menacait Harry, s'il se
+trouvait au fond de ce puits ou le jeune mineur allait le chercher,
+Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en
+fut ainsi ?
+
+<< Et, au surplus, repetait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal
+pour expliquer une serie de faits, qui s'expliquaient si aisement par
+une intervention surnaturelle des genies de la mine ? >>
+
+Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa
+brigade arrivaient en compagnie d'Harry a l'orifice du puits suspect.
+
+Harry n'avait rien dit de son projet, ni a James Starr, ni au vieil
+overman. De son cote, Jack Ryan avait ete assez discret pour ne point
+parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pense qu'il
+ne s'agissait la que d'une simple exploration du gisement suivant sa
+coupe verticale.
+
+Harry s'etait muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette
+corde n'etait pas grosse, mais elle etait solide. Harry ne devant ni
+descendre ni remonter a la force des poignets, il suffisait que la
+corde fut assez forte pour supporter son poids. C'etait a ses
+compagnons qu'incomberait la tache de le laisser glisser dans le
+gouffre, a eux de l'en retirer. Une secousse, imprimee a la corde,
+servirait de signal entre eux et lui.
+
+Le puits etait assez large, ayant douze pieds de diametre a son
+orifice. Une poutre fut placee en travers, comme un pont, de maniere
+que la corde, en glissant a sa surface, put se maintenir dans l'axe du
+puits. Precaution indispensable a prendre pour qu'Harry ne fut pas
+heurte, pendant la descente, aux parois laterales.
+
+Harry etait pret.
+
+<< Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abime ? lui demanda Jack
+Ryan a voix basse.
+
+-- Oui, Jack >>, repondit Harry.
+
+La corde fut d'abord attachee autour des reins d'Harry, puis sous ses
+aisselles, afin que son corps ne put basculer.
+
+Ainsi maintenu, Harry etait libre de ses deux mains. A sa ceinture, il
+suspendit une lampe de surete, a son cote, un de ces larges couteaux
+ecossais qui sont engaines dans un fourreau de cuir.
+
+Harry s'avanca jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la
+corde fut passee.
+
+Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonca lentement dans
+le puits. Comme la corde subissait un leger mouvement de rotation, la
+lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des
+parois, et Harry put les examiner avec soin.
+
+Ces parois etaient faites de schiste houiller. Elles etaient assez
+lisses pour qu'il fut impossible de se hisser a leur surface.
+
+Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse moderee, environ un
+pied par seconde. Il avait donc possibilite de bien voir, facilite de
+se tenir pret a tout evenement.
+
+Au bout de deux minutes, c'est-a-dire a une profondeur de cent vingt
+pieds a peu pres, la descente s'etait operee sans incident. Il
+n'existait aucune galerie laterale dans la paroi du puits, lequel
+s'etranglait peu a peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commencait a
+sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'ou il conclut que
+l'extremite inferieure du puits communiquait avec quelque boyau de
+l'etage inferieur de la crypte.
+
+La corde glissait toujours. L'obscurite etait absolue. Le silence,
+absolu aussi. Si un etre vivant, quel qu'il fut, avait cherche refuge
+dans ce mysterieux et profond abime, ou il n'y etait pas alors, ou
+aucun mouvement ne trahissait sa presence.
+
+Harry, plus defiant a mesure qu'il descendait, avait tire le couteau de
+sa gaine, et il le tenait de sa main droite.
+
+A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait
+atteint le sol inferieur, car la corde mollit et ne se deroula plus.
+Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne
+s'etait pas realisee, c'est-a-dire que, pendant sa descente, la corde
+ne fut coupee au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarque aucune
+anfractuosite dans les parois qui put receler un etre quelconque.
+
+L'extremite inferieure du puits etait fort retrecie.
+
+Harry, detachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne
+s'etait pas trompe dans ses conjectures.
+
+Un etroit boyau s'enfoncait lateralement dans l'etage inferieur du
+gisement. Il eut fallu se courber pour y penetrer, et se trainer sur
+les mains pour le suivre.
+
+Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si
+elle aboutissait a quelque abime.
+
+Il se coucha sur le sol et commenca a ramper. Mais un obstacle l'arreta
+presque aussitot.
+
+Il crut sentir au toucher que cet obstacle etait un corps qui obstruait
+le passage.
+
+Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de repulsion, puis il
+revint.
+
+Ses sens ne l'avaient pas trompe. Ce qui l'avait arrete, c'etait, en
+effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glace aux
+extremites, il n'etait pas encore refroidi tout a fait.
+
+L'attirer a soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la
+lumiere de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut a le
+dire.
+
+<< Un enfant ! >> s'ecria Harry.
+
+L'enfant, retrouve au fond de cet abime, respirait encore, mais son
+souffle etait si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il
+fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite
+creature a l'orifice du puits, et la conduire au cottage, ou Madge lui
+prodiguerait ses soins.
+
+Harry, oubliant toute autre preoccupation, rajusta la corde a sa
+ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras
+gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et arme, il
+fit le signal convenu, afin que la corde fut halee doucement.
+
+La corde se tendit, et la remontee commenca a s'operer regulierement.
+
+Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il
+n'etait plus seul expose, maintenant.
+
+Tout alla bien pendant les premieres minutes de l'ascension, aucun
+incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un
+souffle puissant qui deplacait les couches d'air dans les profondeurs
+du puits. Il regarda au-dessous de lui et apercut, dans la penombre,
+une masse, qui, s'elevant peu a peu, le frola en passant.
+
+C'etait un enorme oiseau, dont il ne put reconnaitre l'espece, et qui
+montait a grands coups d'ailes.
+
+Le monstrueux volatile s'arreta, plana un instant, puis fondit sur
+Harry avec un acharnement feroce.
+
+Harry n'avait que son bras droit dont il put faire usage pour parer les
+coups du formidable bec de l'animal.
+
+Harry se defendit donc, tout en protegeant l'enfant du mieux qu'il put.
+Mais ce n'etait pas a l'enfant, c'etait a lui que l'oiseau s'attaquait.
+Gene par la rotation de la corde, il ne parvenait pas a le frapper
+mortellement.
+
+La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons,
+esperant que ses cris seraient entendus d'en haut.
+
+C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitot halee plus vite.
+
+Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds a franchir.
+L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup
+de son couteau, le blessa a l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque,
+disparut dans les profondeurs du puits.
+
+Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour
+frapper l'oiseau, avait entame la corde, dont un toron etait maintenant
+coupe.
+
+Les cheveux d'Harry se dresserent sur sa tete.
+
+La corde cedait peu a peu, a plus de cent pieds au-dessus du fond de
+l'abime !...
+
+Harry poussa un cri desespere.
+
+Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde a
+demi tranchee.
+
+Harry lacha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment ou la
+corde allait se rompre, il parvint a la saisir de la main droite
+au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fut de fer, il
+sentit la corde glisser peu a peu entre ses doigts.
+
+Il aurait pu ressaisir cette corde a deux mains, en sacrifiant l'enfant
+qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut meme pas penser.
+
+Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcites par les cris
+d'Harry, halaient plus vivement.
+
+Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'a ce qu'il fut remonte a
+l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux,
+s'attendant a tomber dans l'abime, puis il les rouvrit...
+
+Mais, au moment ou il allait lacher la corde, qu'il ne tenait plus que
+par son extremite, il fut saisi et depose sur le sol avec l'enfant.
+
+La reaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les
+bras de ses camarades.
+
+ XV
+
+ Nell au cottage
+
+Deux heures apres, Harry, qui n'avait pas aussitot recouvre ses sens,
+et l'enfant, dont la faiblesse etait extreme, arrivaient au cottage
+avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons.
+
+La, le recit de ces evenements fut fait au vieil overman, et Madge
+prodigua ses soins a la pauvre creature, que son fils venait de sauver.
+
+Harry avait cru retirer un enfant de l'abime... C'etait une jeune fille
+de quinze a seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'etonnement,
+sa figure maigre, allongee par la souffrance, son teint de blonde que
+la lumiere ne semblait avoir jamais baigne, sa taille frele et petite,
+tout en faisait un etre a la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec
+quelque raison, la compara a un farfadet d'aspect un peu surnaturel.
+Etait-ce du aux circonstances particulieres, au milieu exceptionnel
+dans lequel cette jeune fille avait peut-etre vecu jusqu'alors, mais
+elle paraissait n'appartenir qu'a demi a l'humanite. Sa physionomie
+etait etrange. Ses yeux, que l'eclat des lampes du cottage semblait
+fatiguer, regardaient confusement, comme si tout eut ete nouveau pour
+eux.
+
+A cet etre singulier, alors depose sur le lit de Madge et qui revint a
+la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Ecossaise
+adressa d'abord la parole :
+
+<< Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.
+
+-- Nell, repondit la jeune fille.
+
+-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ?
+
+-- J'ai faim, repondit Nell. Je n'ai pas mange depuis... depuis... >>
+
+A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell
+n'etait pas habituee a parler. La langue dont elle se servait etait ce
+vieux gaelique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage.
+
+Sur la reponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitot quelques
+aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand etait elle au fond de
+ce puits ? on ne pouvait le dire.
+
+<< Combien de jours as-tu passes la-bas, ma fille ? >> demanda Madge.
+
+Nell ne repondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui
+lui etait faite.
+
+<< Depuis combien de jours ?... reprit Madge.
+
+-- Jours ?... >> repondit Nell, pour qui ce mot semblait etre depourvu
+de toute signification.
+
+Puis, elle secoua la tete comme une personne qui ne comprend pas ce
+qu'on lui demande.
+
+Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute
+confiance :.
+
+<< Quel age as-tu, ma fille ? >> demanda-t-elle, en lui faisant de bons
+yeux, bien rassurants.
+
+Meme signe negatif de Nell.
+
+<< Oui, oui, reprit Madge, combien d'annees ?
+
+-- Annees ?... >> repondit Nell.
+
+Et ce mot, pas plus que le mot << jour >>, ne parut avoir de
+signification pour la jeune fille.
+
+Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un
+double sentiment de pitie et de sympathie. L'etat de ce pauvre etre,
+vetu d'une miserable cotte de grosse etoffe, etait bien fait pour les
+impressionner.
+
+Harry, plus que tout autre, se sentait irresistiblement attire par
+l'etrangete meme de Nell.
+
+Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait
+d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les levres ebaucherent
+une sorte de sourire, et il lui dit :
+
+<< Nell... la-bas.., dans la houillere... etais-tu seule ?
+
+-- Seule ! seule ! >> s'ecria la jeune fille en se redressant.
+
+Sa physionomie decelait alors l'epouvante. Ses yeux, qui s'etaient
+adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages.
+
+<< Seule ! seule ! >> repeta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge,
+comme si les forces lui eussent manque tout a fait.
+
+<< Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous repondre, dit
+Madge, apres avoir recouche la jeune fille. Quelques heures de repos,
+un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !
+viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! >>
+
+Sur le conseil de Madge, Nell fut laissee seule, et on put s'assurer,
+un instant apres, qu'elle dormait profondement.
+
+Cet evenement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la
+houillere, mais aussi dans le comte de Stirling, et, peu apres, dans
+tout le Royaume-Uni. Le renom d'etrangete de Nell s'en accrut. On
+aurait trouve une jeune fille enfermee dans la roche schisteuse, comme
+un de ces etres antediluviens qu'un coup de pic delivre de leur gangue
+de pierre, que l'affaire n'eut pas eu plus d'eclat.
+
+Sans le savoir, Nell devint fort a la mode. Les gens superstitieux
+trouverent la un nouveau texte a leurs recits legendaires. Ils
+pensaient volontiers que Nell etait le genie de la Nouvelle Aberfoyle,
+et lorsque Jack Ryan le disait a son camarade Harry :
+
+<< Soit, repondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en
+tout cas, c'est le bon genie ! C'est celui qui nous a secourus, qui
+nous a apporte le pain et l'eau, lorsque nous etions emprisonnes dans
+la houillere ! Ce ne peut etre que lui ! Quant au mauvais genie, s'il
+est reste dans la mine, il faudra bien que nous le decouvrions un jour
+! >>
+
+On le pense bien, l'ingenieur James Starr avait ete informe tout
+d'abord de ce qui s'etait passe.
+
+La jeune fille, ayant recouvre ses forces des le lendemain de son
+entree au cottage, fut interrogee par lui avec la plus grande
+sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie.
+Cependant, elle etait intelligente, on le reconnut bientot, mais
+certaines notions elementaires lui manquaient : celle du temps, entre
+autres. On voyait qu'elle n'avait ete habituee a diviser le temps ni
+par heures, ni par jours, et que ces mots memes lui etaient inconnus.
+En outre, ses yeux, accoutumes a la nuit, se faisaient difficilement a
+l'eclat des disques electriques; mais, dans l'obscurite, son regard
+possedait une extraordinaire acuite, et sa pupille, largement dilatee,
+lui permettait de voir au milieu des plus profondes tenebres. Il fut
+aussi constant que son cerveau n'avait jamais recu les impressions du
+monde exterieur, que nul autre horizon que celui de la houillere ne
+s'etait developpe a ses yeux, que l'humanite tout entiere avait tenu
+pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille,
+qu'il y eut un soleil et des etoiles, des villes et des campagnes, un
+univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter
+jusqu'au moment ou certains mots qu'elle ignorait encore prendraient
+dans son esprit une signification precise.
+
+Quant a la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs
+de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer a la resoudre. En
+effet, toute allusion a ce sujet jetait l'epouvante dans cette etrange
+nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas repondre; mais,
+certainement, il existait la quelque secret qu'elle eut pu devoiler.
+
+<< Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner la ou tu etais ? >> lui
+avait demande James Starr.
+
+A la premiere de ces deux questions : << Oh oui ! >> avait dit la jeune
+fille. A la seconde, elle n'avait repondu que par un cri de terreur,
+mais rien de plus.
+
+Devant ce silence obstine, James Starr, et avec lui Simon et Harry
+Ford, ne laissaient pas d'eprouver une certaine apprehension. Ils ne
+pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagne la
+decouverte de la houillere. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel
+incident ne se fut produit, ils s'attendaient toujours a quelque
+nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi
+voulurent-ils explorer le puits mysterieux. Ils le firent donc, bien
+armes et bien accompagnes. Mais ils n'y trouverent aucune trace
+suspecte. Le puits communiquait avec les etages inferieurs de la
+crypte, creuses dans la couche carbonifere.
+
+James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou
+plusieurs etres malfaisants etaient caches dans la houillere, s'ils
+preparaient quelques embuches, Nell aurait pu le dire peut-etre, mais
+elle ne parlait pas. La moindre allusion au passe de la jeune fille
+provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le
+temps, son secret lui echapperait sans doute.
+
+Quinze jours apres son arrivee au cottage, Nell etait l'aide la plus
+intelligente et la plus zelee de la vieille Madge. Evidemment, ne plus
+jamais quitter cette maison ou elle avait ete si charitablement
+accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-etre meme ne
+s'imaginait-elle pas que desormais elle put vivre ailleurs. La famille
+Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensee de ces
+braves gens, du moment que Nell etait entree au cottage, elle etait
+devenue leur enfant d'adoption.
+
+Nell etait charmante, en verite. Sa nouvelle existence l'embellissait.
+C'etaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se
+sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.
+Madge s'etait pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil
+overman en raffola bientot a son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs.
+L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'etait de ne pas l'avoir
+sauvee lui-meme. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell,
+qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on
+eut pu voir que la jeune fille preferait aux chansons de Jack Ryan les
+entretiens plus serieux d'Harry, qui, peu a peu, lui apprit ce qu'elle
+ignorait encore des choses du monde exterieur.
+
+Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle,
+Jack Ryan s'etait vu force de convenir que sa croyance aux lutins
+faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois apres, sa
+credulite recut un nouveau coup.
+
+En effet, vers cette epoque, Harry fit une decouverte assez inattendue,
+mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les
+ruines du chateau de Dundonald, a Irvine.
+
+Un jour, apres une longue exploration de la partie sud de la houillere
+-- exploration qui avait dure plusieurs jours a travers les dernieres
+galeries de cette enorme substruction --, Harry avait peniblement gravi
+une etroite galerie, evidee dans un ecartement de la roche schisteuse.
+Tout a coup, il fut tres surpris de se trouver en plein air. La
+galerie, apres avoir remonte obliquement vers la surface du sol,
+aboutissait precisement aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait
+donc une communication secrete entre la Nouvelle-Aberfoyle et la
+colline que couronnait le vieux chateau. L'orifice superieur de cette
+galerie eut ete impossible a decouvrir exterieurement, tant il etait
+obstrue de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquete, les
+magistrats n'avaient-ils pu y penetrer.
+
+Quelques jours apres, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaitre
+lui-meme cette disposition naturelle du gisement houiller.
+
+<< Voila, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine.
+Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu !
+
+-- Je ne crois pas, monsieur Starr, repondit Harry, que nous ayons lieu
+de nous en feliciter ! Leurs remplacants ne valent pas mieux et peuvent
+etre pires, assurement !
+
+-- En effet, Harry, reprit l'ingenieur, mais qu'y faire ? Evidemment,
+les etres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par
+cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la
+torche a la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attire le Motala
+a la cote, et, comme les anciens pilleurs d'epaves, ils en eussent vole
+les debris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouves la
+! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voila l'orifice du
+repaire ! Quant a ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ?
+
+-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! repondit Harry
+avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler !
+>> Harry devait avoir raison. Si les mysterieux hotes de la houillere
+l'eussent abandonnee, ou s'ils etaient morts, quelle raison aurait eue
+la jeune fille de garder le silence ?
+
+Cependant, James Starr tenait absolument a penetrer ce secret. Il
+pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en
+dependre. On prit donc de nouveau les plus severes precautions. Les
+magistrats furent prevenus. Des agents occuperent secretement les
+ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-meme se cacha, pendant plusieurs
+nuits, au milieu des broussailles qui herissaient la colline. Peine
+inutile. On ne decouvrit rien. Nul etre humain n'apparut a travers
+l'orifice.
+
+On en arriva bientot a cette conclusion, que les malfaiteurs avaient du
+definitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant a Nell, ils
+la croyaient morte au fond de ce puits ou ils l'avaient abandonnee.
+Avant l'exploitation, la houillere pouvait leur offrir un refuge
+assure, a l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances
+n'etaient plus les memes. Le gite devenait difficile a cacher. On
+aurait donc du raisonnablement esperer qu'il n'y avait plus rien a
+craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'etait pas absolument
+rassure. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il repetait souvent :
+
+<< Nell a ete evidemment melee a tout ce mystere. Si elle n'avait plus
+rien a redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter
+qu'elle soit heureuse d'etre avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle
+adore ma mere ! Si elle se tait sur son passe, sur ce qui pourrait nous
+rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa
+conscience lui interdit de devoiler, pese sur elle ! Peut-etre aussi,
+dans notre interet plus que dans le sien, croit-elle devoir se
+renfermer dans cet inexplicable mutisme ! >>
+
+C'est par suite de ces diverses considerations que, d'un accord commun,
+il avait ete convenu qu'on ecarterait de la conversation tout ce qui
+pouvait rappeler son passe a la jeune fille.
+
+Un jour, cependant, Harry fut amene a faire connaitre a Nell ce que
+James Starr, son pere, sa mere et lui-meme croyaient devoir a son
+intervention.
+
+C'etait jour de fete. Les bras chomaient aussi bien a la surface du
+comte de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un
+peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les
+voutes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Harry et Nell avaient quitte le cottage et suivaient a pas lents la
+rive gauche du lac Malcolm. La, les eclats electriques se projetaient
+avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement
+aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dome.
+Cette penombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient
+que tres difficilement a la lumiere.
+
+Apres une heure de marche, Harry et sa compagne s'arreterent en face de
+la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui
+dominait les eaux du lac.
+
+<< Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitues au jour, dit Harry, et
+certainement, ils ne pourraient supporter l'eclat du soleil.
+
+-- Non, sans doute, repondit la jeune fille, si le soleil est tel que
+tu me l'as depeint, Harry.
+
+-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste
+idee de sa splendeur ni des beautes de cet univers que tes regards
+n'ont jamais observe. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour
+ou tu es nee dans les profondeurs de la houillere, se peut-il que tu ne
+sois jamais remontee a la surface du sol ?
+
+-- Jamais, Harry, repondit Nell, et je ne pense pas que, meme petite,
+ni un pere ni une mere m'y aient jamais portee. J'aurais certainement
+garde quelque souvenir du dehors !
+
+-- Je le crois, repondit Harry. D'ailleurs, a cette epoque, Nell, bien
+d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec
+l'exterieur etaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garcon ou
+d'une jeune fille, qui, a ton age, ignoraient encore tout ce que tu
+ignores des choses de la-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes,
+le railway du grand tunnel nous transporte a la surface du comte. J'ai
+donc hate, Nell, de t'entendre me dire : << viens, Harry, mes yeux
+peuvent supporter la lumiere du jour, et je veux voir le soleil ! Je
+veux voir l'&oelig;uvre de Dieu ! >>
+
+-- Je te le dirai, Harry, repondit la jeune fille, avant peu, je
+l'espere. J'irai admirer avec toi ce monde exterieur, et cependant...
+
+-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque
+regret d'avoir abandonne le sombre abime dans lequel tu as vecu pendant
+les premieres annees de ta vie, et dont nous t'avons retiree presque
+morte ?
+
+-- Non, Harry, repondit Nell. Je pensais seulement que les tenebres
+sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitues a
+leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait a
+suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent
+devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au
+fond de la houillere, des trous noirs, pleins de vagues lumieres. Et
+puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut
+avoir vecu la pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis
+t'exprimer !
+
+-- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu etais seule ?
+
+-- Harry, repondit la jeune fille, c'est quand j'etais seule que je
+n'avais pas peur ! >> La voix de Nell s'etait legerement alteree en
+prononcant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un
+peu, et il dit :
+
+<< Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne
+craignais-tu donc pas de t'y egarer ?
+
+-- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les detours de la
+nouvelle houillere !
+
+-- N'en sortais-tu pas quelquefois ?...
+
+-- Oui.., quelquefois.., repondit en hesitant la jeune fille,
+quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle.
+
+-- Tu connaissais donc le vieux cottage ?
+
+-- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui
+l'habitaient !
+
+-- C'etaient mon pere et ma mere, repondit Harry, c'etait moi ! Nous
+n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure !
+
+-- Peut-etre cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune
+fille.
+
+-- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination a ne pas la
+quitter, qui nous a fait decouvrir le nouveau gisement ? Et cette
+decouverte n'a-t-elle pas eu des consequences heureuses pour toute une
+population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi,
+Nell, qui, rendue a la vie, as trouve des c&oelig;urs tout a toi !
+
+-- Pour moi ! repondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver
+! Pour les autres.., qui sait ?...
+
+-- Que veux-tu dire ?
+
+-- Rien... rien !... Mais, il y avait danger a s'introduire, alors,
+dans la nouvelle houillere ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des
+imprudents ont penetre dans ces abimes. Ils ont ete loin, bien loin !
+Ils se sont egares...
+
+-- Egares ? dit Harry en regardant Nell.
+
+-- Oui... egares... repondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe
+s'est eteinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin...
+
+-- Et la, s'ecria Harry, emprisonnes pendant huit longs jours, Nell,
+ils ont ete pres de mourir ! Et sans un etre secourable, que Dieu leur
+a envoye, un ange peut-etre, qui leur a secretement apporte un peu de
+nourriture, sans un guide mysterieux qui, plus tard, a conduit jusqu'a
+eux leurs liberateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe !
+
+-- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.
+
+-- Parce que ces hommes c'etait James Starr.., c'etait mon pere...
+c'etait moi, Nell ! >>
+
+Nell, relevant la tete, saisit la main du jeune homme, et elle le
+regarda avec une telle fixite, que celui-ci se sentit trouble jusqu'au
+plus profond de son c&oelig;ur.
+
+<< Toi ! repeta la jeune fille.
+
+-- Oui ! repondit Harry, apres un instant de silence, et celle a qui
+nous devons de vivre, c'etait toi,
+
+Nell ! Ce ne pouvait etre que toi ! >> Nell laissa tomber sa tete entre
+ses deux mains, sans repondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi
+vivement impressionnee.
+
+<< Ceux qui t'ont sauvee, Nell, ajouta-t-il d'une voix emue, te devaient
+deja la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? >>
+
+ XVI
+
+ Sur l'echelle oscillante
+
+Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle etaient
+conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingenieur James Starr
+et Simon Ford -- les premiers decouvreurs de ce riche bassin
+carbonifere -- participaient largement a ces benefices. Harry devenait
+donc un parti. Mais il ne songeait guere a quitter le cottage. Il avait
+remplace son pere dans les fonctions d'overman et surveillait
+assidument tout ce monde de mineurs.
+
+Jack Ryan etait fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait a son
+camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se
+voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack
+Ryan n'etait pas sans avoir observe les sentiments qu'eprouvait Harry
+pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait a belles
+dents, lorsque son camarade secouait la tete en signe de denegation.
+
+Il faut dire que l'un des plus vifs desirs de Jack Ryan etait
+d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa premiere visite a la surface
+du comte. Il voulait voir ses etonnements, son admiration devant cette
+nature encore inconnue d'elle. Il esperait bien qu'Harry l'emmenerait
+pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait
+pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquieter un
+peu.
+
+Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aeration par lequel les
+etages inferieurs de la houillere communiquaient avec la surface du
+sol. Il avait pris l'une de ces echelles qui, en se relevant et en
+s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de
+monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaisse
+de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'etroit palier ou il
+avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux
+du jour.
+
+<< C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, eclaire par la
+lumiere des lampes electriques du puits.
+
+-- Oui, Jack, repondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une
+proposition a te faire...
+
+-- Je n'ecoute rien avant que tu m'aies donne des nouvelles de Nell !
+s'ecria Jack Ryan.
+
+-- Nell va bien, Jack, et si bien meme que, dans un mois ou six
+semaines, je l'espere...
+
+-- Tu l'epouseras, Harry ?
+
+-- Tu ne sais ce que tu dis, Jack !
+
+-- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai !
+
+-- Et que feras-tu ?
+
+-- Je l'epouserai, moi, si tu ne l'epouses pas, toi ! repliqua Jack, en
+eclatant de rire. Saint Mungo me protege ! mais elle me plait, la
+gentille Nell ! Une jeune et bonne creature qui n'a jamais quitte la
+mine, c'est bien la femme qu'il faut a un mineur ! Elle est orpheline
+comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas a
+elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... >>
+
+Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans meme
+essayer de lui repondre.
+
+<< Ce que je dis la ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan
+d'un ton un peu plus serieux.
+
+-- Non, Jack, repondit tranquillement Harry.
+
+-- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la
+pretention qu'elle reste vieille fille ?
+
+-- Je n'ai aucune pretention >>, repondit Harry.
+
+Une oscillation de l'echelle vint alors permettre aux deux amis de se
+separer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits.
+Cependant, ils ne se separerent pas.
+
+<< Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parle serieusement tout a
+l'heure a propos de Nell ?
+
+-- Non, Jack, repondit Harry.
+
+-- Eh bien, je vais le faire alors !
+
+-- Toi, parler serieusement !
+
+-- Mon brave Harry, repondit Jack, je suis capable de donner un bon
+conseil a un ami.
+
+-- Donne, Jack.
+
+-- Eh bien, voila ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne,
+Harry ! Ton pere, le vieux Simon, ta mere, la vieille Madge, l'aiment
+aussi comme si elle etait leur enfant. Or, tu aurais bien peu a faire
+pour qu'elle devint tout a fait leur fille ! -- Pourquoi ne
+l'epouses-tu pas ?
+
+-- Pour t'avancer ainsi, Jack, repondit Harry, connais-tu donc les
+sentiments de Nell ?
+
+-- Personne ne les ignore, pas meme toi, Harry, et c'est pour cela que
+tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'echelle
+qui va descendre, et...
+
+-- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied
+avait deja quitte le palier pour se poser sur l'echelon mobile.
+
+-- Bon, Harry ! s'ecria Jack en riant, tu vas me faire ecarteler !
+
+-- Ecoute serieusement, Jack, repondit Harry, car, a mon tour, c'est
+serieusement que je parle.
+
+-- J'ecoute... jusqu'a la prochaine oscillation, mais pas plus !
+
+-- Jack, reprit Harry, je n'ai point a cacher que j'aime Nell.
+
+Mon plus vif desir est d'en faire ma femme...
+
+-- Bien, cela.
+
+-- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience
+a lui demander de prendre une determination qui doit etre irrevocable.
+
+-- Que veux-tu dire, Harry ?
+
+-- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitte ces profondeurs de la
+houillere ou elle est nee, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne
+connait rien du dehors. Elle a tout a apprendre par les yeux, et
+peut-etre aussi par le c&oelig;ur. Qui sait ce que seront ses pensees,
+lorsque de nouvelles impressions naitront en elle ! Elle n'a encore
+rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant
+qu'elle se soit decidee, en pleine connaissance, a preferer a tout
+autre le sejour dans la houillere. -- Me comprends-tu, Jack ?
+
+-- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire
+manquer la prochaine oscillation !
+
+-- Jack, repondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne
+devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous
+nos pieds, tu ecouteras ce que j'ai a te dire !
+
+-- A la bonne heure ! Harry. Voila comment j'aime qu'on me parle ! --
+Nous disons donc qu'avant d'epouser Nell, tu vas l'envoyer dans un
+pensionnat de la vieille-Enfumee ?
+
+-- Non, Jack, repondit Harry, je saurai bien moi-meme faire l'education
+de celle qui devra etre ma femme !
+
+-- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry !
+
+-- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le
+dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde exterieur. Une
+comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on
+venait te dire : << Dans un mois elle sera guerie ! >> n'attendrais-tu
+pas pour l'epouser que sa guerison fut faite ?
+
+-- Oui, ma foi, oui ! repondit Jack Ryan.
+
+-- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma
+femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les
+conditions de ma vie qu'elle prefere et accepte. Je veux que ses yeux
+se soient ouverts enfin a la lumiere du jour !
+
+-- Bien, Harry, bien, tres bien ! s'ecria Jack Ryan. Je te comprends a
+cette heure. Et a quelle epoque l'operation ?...
+
+-- Dans un mois, Jack, repondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu
+a peu a la clarte de nos disques. C'est une preparation. Dans un mois,
+je l'espere, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses
+splendeurs ! Elle saura que la nature a donne au regard humain des
+horizons plus recules que ceux d'une sombre houillere ! Elle verra que
+les limites de l'univers sont infinies ! >>
+
+Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entrainer par son imagination,
+Jack Ryan, quittant le palier, avait saute sur l'echelon oscillant de
+l'appareil.
+
+<< Eh ! Jack, cria Harry, ou es-tu donc ?
+
+-- Au-dessous de toi, repondit en riant le joyeux compere. Pendant que
+tu t'eleves dans l'infini, moi, je descends dans l'abime !
+
+-- Adieu, Jack ! repondit Harry, en se cramponnant lui-meme a l'echelle
+remontante. Je te recommande de ne parler a personne de ce que je viens
+de te dire !
+
+-- A personne ! cria Jack Ryan, mais a une condition pourtant...
+
+-- Laquelle ?
+
+-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la premiere
+excursion que Nell fera a la surface du globe !
+
+-- Oui, Jack, je te le promets >>, repondit Harry.
+
+Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus
+considerable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que tres
+affaiblie de l'un a l'autre.
+
+Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :
+
+<< Et lorsque Nell aura vu les etoiles, la lune et le soleil, sais-tu
+bien ce qu'elle leur preferera ?
+
+-- Non, Jack !
+
+-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! >>
+
+Et la voix de Jack Ryan s'eteignit enfin dans un dernier hurrah !
+
+Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupees a l'education
+de Nell. Il lui avait appris a lire, a ecrire, -- toutes choses dans
+lesquelles la jeune fille fit de rapides progres. On eut dit qu'elle <<
+savait >> d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus
+vite d'une aussi complete ignorance. C'etait un etonnement pour ceux
+qui l'approchaient.
+
+Simon et Madge se sentaient chaque jour plus etroitement lies a leur
+enfant d'adoption, dont le passe ne laissait pas de les preoccuper,
+cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry
+pour Nell, et cela ne leur deplaisait point.
+
+On se rappelle que lors de sa premiere visite a l'ancien cottage, le
+vieil overman avait dit a l'ingenieur :
+
+<< Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle creature de la-haut
+conviendrait a un garcon dont la vie doit s'ecouler dans les
+profondeurs d'une mine ! >>
+
+Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eut envoye la seule
+compagne qui put veritablement convenir a son fils ? N'etait-ce pas la
+comme une faveur du Ciel ?
+
+Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se
+faisait, ce jour-la, il y aurait a Coal-city une fete qui ferait epoque
+pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Simon Ford ne savait pas si bien dire !
+
+Il faut ajouter qu'un autre encore desirait non moins ardemment cette
+union de Nell et d'Harry. C'etait l'ingenieur James Starr. Certes, le
+bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un
+mobile, d'un interet plus general, peut-etre, le poussait aussi dans ce
+sens.
+
+On le sait, James Starr avait conserve certaines apprehensions, bien
+que rien dans le present ne les justifiat plus. Cependant, ce qui avait
+ete pouvait etre encore. Ce mystere de la nouvelle houillere, Nell
+etait evidemment la seule a le connaitre. Or, si l'avenir devait
+reserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre
+en garde contre de telles eventualites, sans en savoir au moins la
+cause ?
+
+<< Nell n'a pas voulu parler, repetait souvent James Starr, mais ce
+qu'elle a tu jusqu'ici a tout autre, elle ne saurait le taire longtemps
+a son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait
+nous-memes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux epoux et la
+securite a leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais
+ici-bas ! >>
+
+Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingenieur James Starr. Ce
+raisonnement, il le communiqua meme au vieux Simon, qui ne fut pas sans
+le gouter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer a ce qu'Harry devint
+l'epoux de Nell.
+
+Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents
+ne revaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry
+enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui etait bien du.
+La jeune fille ne relevait que d'elle-meme et n'avait d'autre
+consentement a obtenir que celui de son propre c&oelig;ur.
+
+Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle a ce mariage,
+pourquoi, lorsque les disques electriques s'eteignaient a l'heure du
+repos, quand la nuit se faisait sur la cite ouvriere, lorsque les
+habitants de Coal-city avaient regagne leur cottage, pourquoi, de l'un
+des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un etre mysterieux
+se glissait-il dans les tenebres ? Quel instinct guidait ce fantome a
+travers certaines galeries si etroites qu'on devait les croire
+impraticables ? Pourquoi cet etre enigmatique, dont les yeux percaient
+la plus profonde obscurite, venait-il en rampant sur le rivage du lac
+Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinement vers l'habitation de
+Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors dejoue
+toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux
+fenetres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation a
+travers les volets du cottage ?
+
+Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'a lui, pourquoi son
+poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi,
+enfin ces mots s'echappaient-ils de sa bouche, contractee par la colere
+:
+
+<< Elle et lui ! Jamais ! >>
+
+ XVII
+
+ Un lever de soleil
+
+Un mois apres -- c'etait le soir du 20 aout --, Simon Ford et Madge
+saluaient de leurs meilleurs << wishes >> quatre touristes qui
+s'appretaient a quitter le cottage.
+
+James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que
+son pied n'avait jamais foule, dans cet eclatant milieu, dont ses
+regards ne connaissaient pas encore la lumiere.
+
+L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr,
+d'accord avec Harry, voulait qu'apres ces quarante-huit heures passees
+au-dehors, la jeune fille eut vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans
+la sombre houillere, c'est-a-dire les divers aspects du globe, comme si
+un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de
+lacs, de golfes, de mers, se fut deroule devant ses yeux.
+
+Or, dans cette portion de l'Ecosse, comprise entre Edimbourg et
+Glasgow, il semblait que la nature eut voulu precisement reunir ces
+merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient la comme
+partout, avec leurs nuees changeantes, leur lune sereine ou voilee,
+leur soleil radieux, leur fourmillement d'etoiles.
+
+L'excursion projetee avait donc ete combinee de maniere a satisfaire
+aux conditions de ce programme.
+
+Simon Ford et Madge eussent ete tres heureux d'accompagner Nell; mais,
+on les connait, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et,
+finalement, ils ne purent se resoudre a abandonner, meme pour un jour,
+leur souterraine demeure.
+
+James Starr allait la en observateur, en philosophe, tres curieux, au
+point de vue psychologique, d'observer les naives impressions de Nell,
+-- peut-etre meme de surprendre quelque peu des mysterieux evenements
+auxquels son enfance avait ete melee.
+
+Harry, lui, se demandait, non sans apprehension, si une autre jeune
+fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors,
+n'allait pas se reveler pendant cette rapide initiation aux choses du
+monde exterieur.
+
+Quant a Jack Ryan, il etait joyeux comme un pinson qui s'envole aux
+premiers rayons de soleil. Il esperait bien que sa contagieuse gaiete
+se communiquerait a ses compagnons de voyage. Ce serait une facon de
+payer sa bienvenue.
+
+Nell etait pensive et comme recueillie.
+
+James Starr avait decide, non sans raison, que le depart se ferait le
+soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passat que par une
+gradation insensible des tenebres de la nuit aux clartes du jour. Or,
+c'est le resultat qui serait obtenu, puisque, de minuit a midi, elle
+subirait ces phases successives d'ombre et de lumiere, auxquelles son
+regard pourrait s'habituer peu a peu.
+
+Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit :
+
+<< Harry, est-il donc necessaire que j'abandonne notre houillere, ne
+fut-ce que quelques jours ?
+
+-- Oui, Nell, repondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi
+et pour moi !
+
+-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je
+suis heureuse autant qu'on peut l'etre. Tu m'as instruite. Cela ne
+suffit-il pas ? Que vais-je faire la-haut ? >>
+
+Harry la regarda sans repondre. Les pensees qu'exprimait Nell etaient
+presque les siennes.
+
+<< Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hesitation, mais il
+est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et
+ils te rameneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la
+houillere, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre a toi
+! Je ne doute pas qu'il en doive etre ainsi, et je t'approuve. Mais, au
+moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et
+agir en toute liberte. viens donc !
+
+-- Viens, ma chere Nell, dit Harry.
+
+-- Harry, je suis prete a te suivre >>, repondit la jeune fille.
+
+A neuf heures, le dernier train du tunnel entrainait Nell et ses
+compagnons a la surface du comte. vingt minutes apres, il les deposait
+a la gare ou se reliait le petit embranchement, detache du railway de
+Dumbarton a Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle.
+
+La nuit etait deja sombre. De l'horizon au zenith, quelques vapeurs peu
+compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la poussee
+d'une brise de nord-ouest qui rafraichissait l'atmosphere. La journee
+avait ete belle. La nuit devait l'etre aussi.
+
+Arrives a Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train,
+sortirent aussitot de la gare.
+
+Devant eux, entre de grands arbres, se developpait une route qui
+conduisait aux rives du Forth.
+
+La premiere impression physique qu'eprouva la jeune fille, fut celle de
+l'air pur que ses poumons aspirerent avidement.
+
+<< Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air charge de toutes
+les vivifiantes senteurs de la campagne !
+
+-- Quelles sont ces grandes fumees qui courent au-dessus de notre tete
+? demanda Nell.
+
+-- Ce sont des nuages, repondit Harry, ce sont des vapeurs a demi
+condensees que le vent pousse dans l'ouest.
+
+-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais a me sentir emportee dans leur
+silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui
+brillent a travers les dechirures des nuees ?
+
+-- Ce sont les etoiles dont je t'ai parle, Nell. Autant de soleils,
+autant de centres de mondes, peut-etre semblables au notre ! >> Les
+constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du
+firmament, que le vent purifiait peu a peu.
+
+Nell regardait ces milliers d'etoiles brillantes qui fourmillaient
+au-dessus de sa tete.
+
+<< Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils
+en supporter l'eclat ?
+
+-- Ma fille, repondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais
+des soleils qui gravitent a une distance enorme. Le plus rapproche de
+ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu'a nous, c'est
+cette etoile de la Lyre, Wega, que tu vois la presque au zenith, et
+elle est encore a cinquante mille milliards de lieues. Son eclat ne
+peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se levera demain a
+trente-huit millions de lieues seulement, et aucun &oelig;il humain ne
+peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de
+fournaise. Mais viens, Nell, viens ! >>
+
+On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry
+marchait a son cote. Jack Ryan allait et venait comme eut fait un jeune
+chien, impatient de la lenteur de ses maitres.
+
+Le chemin etait desert. Nell regardait la silhouette des grands arbres
+que le vent agitait dans l'ombre. Elle les eut volontiers pris pour
+quelques geants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les
+hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne
+d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une
+plaine, tout l'impregnait de sentiments nouveaux et tracait en elle des
+impressions ineffacables. Apres avoir interroge d'abord, Nell se
+taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son
+silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles
+l'imagination sensible de la jeune fille. Ils preferaient laisser les
+idees naitre d'elles-memes en son esprit.
+
+A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de
+Forth etait atteinte.
+
+La, une barque, qui avait ete fretee par James Starr, attendait. Elle
+devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au
+port d'Edimbourg.
+
+Nell vit l'eau brillante qui ondulait a ses pieds sous l'action du
+ressac et semblait constellee d'etoiles tremblotantes.
+
+<< Est-ce un lac ? demanda-t-elle.
+
+-- Non, repondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes,
+c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un
+peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle
+n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. >>
+
+La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la
+porta a ses levres.
+
+<< Cette eau est salee, dit-elle.
+
+-Oui, repondit Harry, la mer a reflue jusqu'ici, car la maree est
+pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau
+salee, dont tu viens de boire quelques gouttes !
+
+-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent
+les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell.
+
+-- Parce que l'eau se dessale en s'evaporant, repondit James Starr. Les
+nuages ne sont formes que par l'evaporation et renvoient sous forme de
+pluie cette eau douce a la mer.
+
+-- Harry, Harry ! s'ecria alors la jeune fille, quelle est cette lueur
+rougeatre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une foret en feu ? >>
+
+Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se
+coloraient dans l'est.
+
+<< Non, Nell, repondit Harry. C'est la lune a son lever.
+
+-- Oui, la lune ! s'ecria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que
+les genies celestes font circuler dans le firmament, et qui recueille
+toute une monnaie d'etoiles !
+
+-- Vraiment, Jack ! repondit l'ingenieur en riant, je ne te connaissais
+pas ce penchant aux comparaisons hardies !
+
+-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que
+les etoiles disparaissent a mesure que la lune s'avance. Je suppose
+donc qu'elles tombent dedans !
+
+-- C'est-a-dire, Jack, repondit l'ingenieur, que c'est la lune qui
+eteint par son eclat les etoiles de sixieme grandeur, et voila pourquoi
+celles-ci s'effacent sur son passage.
+
+-- Que tout cela est beau ! repetait Nell, qui ne vivait plus que par
+le regard. Mais je croyais que la lune etait toute ronde ?
+
+-- Elle est ronde quand elle est pleine, repondit James Starr,
+c'est-a-dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais,
+cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est ecornee
+deja, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat a
+barbe !
+
+-- Ah ! monsieur Starr, s'ecria Jack Ryan, quelle indigne comparaison !
+J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune :
+
+ Astre des nuits qui dans ton cours
+ Viens caresser...
+Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat a barbe m'a coupe
+l'inspiration ! >>
+
+Cependant, la lune montait peu a peu sur l'horizon. Devant elle
+s'evanouissaient les dernieres vapeurs. Au zenith et dans l'ouest, les
+etoiles brillaient encore sur un fond noir que l'eclat lunaire allait
+graduellement palir. Nell contemplait en silence cet admirable
+spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur
+argentee, mais sa main fremissait dans celle d'Harry et parlait pour
+elle.
+
+<< Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons
+gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! >> La
+barque etait amarree a un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell
+et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissee et se gonfla
+sous la brise du nord-ouest.
+
+Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait
+navigue quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais
+l'aviron, si doucement manie qu'il fut par la main d'Harry, trahissait
+toujours l'effort du rameur. Ici, pour la premiere fois, Nell se
+sentait entrainee avec un glissement presque aussi doux que celui du
+ballon a travers l'atmosphere. Le golfe etait uni comme un lac. A demi
+couchee a l'arriere, Nell se laissait aller a ce balancement. Par
+instants, en de certaines embardees, un rayon de lune filtrait jusqu'a
+la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe
+d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long
+du bordage. C'etait un ravissement.
+
+Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermerent
+involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tete
+s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille
+sommeil.
+
+Harry voulait la reveiller, afin qu'elle ne perdit rien des
+magnificences de cette belle nuit.
+
+<< Laisse-la dormir, mon garcon, lui dit l'ingenieur. Deux heures de
+repos la prepareront mieux a supporter les impressions du jour. >>
+
+A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell
+se reveilla, des qu'elle toucha terre.
+
+<< J'ai dormi ? demanda-t-elle.
+
+-- Non, ma fille, repondit James Starr. Tu as simplement reve que tu
+dormais, voila tout. >>
+
+La nuit etait tres claire alors. La lune, a mi-chemin de l'horizon au
+zenith, dispersait ses rayons a tous les points du ciel.
+
+Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de
+peche, que balancait doucement la houle du golfe. La brise calmissait
+aux approches du matin. L'atmosphere, nettoyee de brumes, promettait
+une de ces delicieuses journees d'aout que le voisinage de la mer rend
+plus belles encore. Une sorte de buee chaude se degageait de l'horizon,
+mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient
+la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de
+la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extreme perimetre du ciel. La
+portee de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait
+pas cette impression particuliere que donne l'Ocean, lorsque la lumiere
+semble en reculer les bornes a l'infini.
+
+Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack
+Ryan qui s'avancaient par les rues desertes. Dans la pensee de Nell, ce
+faubourg de la capitale n'etait qu'un assemblage de maisons sombres,
+qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule difference que sa voute
+etait plus elevee et scintillait de points brillants. Elle allait d'un
+pas leger, et jamais Harry n'etait oblige de ralentir le sien, par
+crainte de la fatiguer.
+
+<< Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, apres une demi-heure de marche.
+
+-- Non, repondit-elle. Mes pieds ne semblent meme pas toucher a la
+terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de
+m'envoler, comme si j'avais des ailes !
+
+-- Retiens-la ! s'ecria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne a garder,
+notre petite Nell ! Moi aussi, j'eprouve cet effet, lorsque je suis
+reste quelque temps sans sortir de la houillere !
+
+-- Cela est du, dit James Starr, a ce que nous ne nous sentons plus
+ecrases par la voute de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble
+alors que le firmament soit comme un profond abime dans lequel on est
+tente de s'elancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?
+
+-- Oui, monsieur Starr, repondit la jeune fille, c'est bien cela.
+J'eprouve comme une sorte de vertige !
+
+-- Tu t'y feras, Nell, repondit Harry. Tu te feras a cette immensite du
+monde exterieur, et peut-etre oublieras-tu alors notre sombre houillere
+!
+
+-- Jamais, Harry ! >> repondit Nell.
+
+Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eut voulu refaire
+dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter.
+
+Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons
+traverserent Leith-Walk. Ils contournerent Calton Hill, ou se
+dressaient dans la penombre l'Observatoire et le monument de Nelson.
+Ils suivirent la rue du Regent, franchirent un pont, et arriverent par
+un leger detour a l'extremite de la Canongate.
+
+Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures
+sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church.
+
+En cet endroit, Nell s'arreta.
+
+<< Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un
+edifice isole qui s'elevait au fond d'une petite place.
+
+-- Cette masse, Nell, repondit James Starr, c'est le palais des anciens
+souverains de l'Ecosse, Holyrood, ou se sont accomplis tant
+d'evenements funebres ! La, l'historien pourrait evoquer bien des
+ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunee Marie Stuart jusqu'a
+celle du vieux roi francais Charles X ! Et pourtant, malgre ces
+funebres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras
+pas a cette residence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses
+tours crenelees, Holyrood ne ressemble pas mal a quelque chateau de
+plaisance, auquel le bon plaisir de son proprietaire a conserve son
+caractere feodal ! -- Mais continuons notre marche. La, dans l'enceinte
+meme de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes
+de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est la que nous monterons.
+C'est a sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaitre
+au-dessus de l'horizon de mer. >>
+
+Ils entrerent dans le Parc du Roi. Puis, s'elevant graduellement, ils
+traverserent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable
+aux voitures, que Walter Scott se felicite d'avoir obtenue avec
+quelques lignes de roman.
+
+L'Arthur-Seat n'est, a vrai dire, qu'une colline haute de sept cent
+cinquante pieds, dont la tete isolee domine les hauteurs environnantes.
+En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait
+l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crane
+de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du cote
+de l'ouest.
+
+La, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations
+empruntees au grand romancier ecossais, se borna a dire :
+
+<< Voici ce qu'a ecrit Walter Scott, au huit de la _Prison d'Edimbourg_ :
+
+<< Si j'avais a choisir un lieu d'ou l'on put voir le mieux possible le
+lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit meme. >>
+
+<< Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder a paraitre, et, pour
+la premiere fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. >>
+
+Les regards de la jeune fille etaient alors tournes vers l'est. Harry,
+place pres d'elle, l'observait avec une anxieuse attention.
+N'allait-elle pas etre trop vivement impressionnee par les premiers
+rayons du jour ? Tous demeurerent silencieux. Jack Ryan lui-meme se tut.
+
+Deja une petite ligne pale, nuancee de rose, se dessinait au-dessus de
+l'horizon sur un fond de brumes legeres. Un reste de vapeurs, egarees
+au Zenith, fut attaque par le premier trait de lumiere. Au pied
+d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Edimbourg, assoupie
+encore, apparaissait confusement. Quelques points lumineux piquaient ca
+et la l'obscurite. C'etaient les etoiles matinales qu'allumaient les
+gens de la vieille ville. En arriere, dans l'ouest, l'horizon, coupe de
+silhouettes capricieuses, bornait une region accidentee de pics,
+auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu.
+
+Cependant, le perimetre de la mer se tracait plus vivement vers l'est.
+La gamme des couleurs se disposait peu a peu suivant l'ordre que donne
+le spectre solaire. Le rouge des premieres brumes allait par
+degradation jusqu'au violet du zenith. De seconde en seconde, la
+palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge
+devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc
+diurne allait fixer sur la circonference de la mer.
+
+En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline
+jusqu'a la ville, dont les quartiers commencaient a se detacher par
+groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus emergeaient ca et
+la, et leurs lineaments se profilaient alors avec plus de nettete. Il
+se repandait comme une sorte de lumiere cendree dans l'espace. Enfin,
+un premier rayon atteignit l'&oelig;il de la jeune fille. C'etait ce
+rayon vert, qui, soir ou matin, se degage de la mer, lorsque l'horizon
+est pur.
+
+Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers
+un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville.
+
+<< Un feu ! dit-elle.
+
+-- Non, Nell, repondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche
+d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! >>
+
+Et, en effet, l'extreme pointe du clocheton, haut de deux cents pieds,
+brillait comme un phare de premier ordre.
+
+Le jour etait fait. Le soleil deborda. Son disque semblait encore
+humide, comme s'il fut reellement sorti des eaux de la mer. D'abord
+elargi par la refraction, il se retrecit peu a peu, de maniere a
+prendre la forme circulaire. Son eclat, bientot insoutenable, etait
+celui d'une bouche de fournaise qui eut troue le ciel.
+
+Nell dut presque aussitot fermer les yeux. Sur leurs paupieres, trop
+minces, il lui fallut meme appliquer ses doigts, serres etroitement.
+
+Harry voulait qu'elle se retournat vers l'horizon oppose.
+
+<< Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent a voir ce que
+savent voir tes yeux ! >>
+
+A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose,
+qui blanchissait a mesure que le soleil s'elevait au dessus de
+l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupieres se
+souleverent, et ses yeux s'impregnerent enfin de la lumiere du jour.
+
+La pieuse enfant tomba a genoux, s'ecriant :
+
+<< Mon Dieu, que votre monde est beau ! >>
+
+La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se
+deroulait le panorama d'Edimbourg : les quartiers neufs et bien alignes
+de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le reseau bizarre
+des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le
+chateau accroche a son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa
+croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques
+routes plantees rayonnaient de la capitale a la campagne. Au nord, un
+bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondement la cote, sur
+laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisieme plan, se
+developpait l'harmonieux littoral du comte de Fife. Une voie, droite
+comme celle du Piree, reliait a la mer cette Athenes du Nord. Vers
+l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello,
+dont le sable teignait en jaune les premieres lames du ressac. Au
+large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois
+steamers empanachaient le ciel d'un cone de fumee noire. Puis, au-dela,
+verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient ca et la
+la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le
+Ben-Ledi reverberaient les rayons solaires, comme si des glaces
+eternelles en eussent tapisse les cimes.
+
+Nell ne pouvait parler. Ses levres ne murmuraient que des mots vagues.
+Ses bras fremissaient. Sa tete etait prise de vertiges. Un instant, ses
+forces l'abandonnerent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle
+sublime, elle se sentit tout a coup faiblir, et tomba sans connaissance
+dans les bras d'Harry, prets a la recevoir.
+
+Cette jeune fille, dont la vie s'etait ecoulee jusqu'alors dans les
+entrailles du massif terrestre, avait enfin contemple ce qui constitue
+presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Createur et l'homme. Ses
+regards, apres avoir plane sur la ville et sur la campagne, venaient de
+s'etendre, pour la premiere fois, sur l'immensite de la mer et l'infini
+du ciel.
+
+ XVIII
+
+ Du lac Lomond au lac Katrine
+
+Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan,
+redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Apres quelques heures de repos et
+un dejeuner reconfortant qui fut pris a Lambret's-Hotel, on songea a
+completer l'excursion par une promenade a travers le pays des lacs.
+
+Nell avait recouvre ses forces. Ses yeux pouvaient desormais s'ouvrir
+tout grands a la lumiere, et ses poumons aspirer largement cet air
+vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variee des plantes,
+l'azur du ciel, avaient deploye devant ses regards la gamme des
+couleurs.
+
+Le train qu'ils prirent a General railway station, conduisit Nell et
+ses compagnons a Glasgow. La, du dernier pont jete sur la Clyde, ils
+purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils
+passerent la nuit a Comrie's Royal-hotel.
+
+Le lendemain, de la gare d'<< Edimbourg and Glasgow railway >>, le train
+devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, a l'extremite
+meridionale du lac Lomond.
+
+<< C'est la le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'ecria James
+Starr, le territoire si poetiquement celebre par Walter Scott ! -- Tu
+ne connais pas ce pays, Jack ?
+
+-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, repondit Jack Ryan,
+et, lorsqu'un pays a ete si bien chante, il doit etre superbe !
+
+-- Il l'est, en effet, s'ecria l'ingenieur, et notre chere Nell en
+conservera le meilleur souvenir !
+
+-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, repondit Harry, ce sera
+double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que
+nous le regarderons.
+
+-- Oui, Harry, dit l'ingenieur, autant que ma memoire me le permettra,
+mais a une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra
+en aide ! Lorsque je serai fatigue de raconter, il chantera !
+
+-- Il ne faudra pas me le dire deux fois >>, repliqua Jack Ryan en
+lancant une note vibrante, comme s'il eut voulu monter son gosier au
+_la_ du diapason.
+
+Par le railway de Glasgow a Balloch, entre la metropole commerciale de
+l'Ecosse et l'extremite meridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une
+vingtaine de milles.
+
+Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comte, dont
+le chateau, toujours fortifie, conformement au traite de l'Union, est
+pittoresquement campe sur les deux pics d'un gros rocher de basalte.
+
+Dumbarton est situe au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce
+propos, James Starr raconta quelques particularites de l'aventureuse
+histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit
+pour aller epouser Francois II et devenir reine de France. La aussi,
+apres 1815, le ministere anglais medita d'interner Napoleon; mais le
+choix de Sainte-Helene prevalut, et voila pourquoi le prisonnier de
+l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand
+profit de la legendaire memoire.
+
+Bientot, le train s'arreta a Balloch, pres d'une estacade en bois qui
+descendait au niveau du lac.
+
+Un bateau a vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font
+l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquerent, apres
+avoir pris leur billet pour Inversnaid, a l'extremite nord du lac
+Lomond.
+
+La journee commencait par un beau soleil, bien degage de ces brumes
+britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun detail de
+ce paysage, qui allait se derouler sur un parcours de trente milles, ne
+devait echapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise a l'arriere
+entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poesie
+superbe, dont cette belle nature ecossaise est si largement empreinte.
+
+Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans
+cesse l'ingenieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'etre interroge.
+A mesure que ce pays de Rob Roy se developpait a ses regards, il le
+decrivait en admirateur enthousiaste.
+
+Dans les premieres eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses
+petites iles ou ilots. C'etait comme un semis. Le _Sinclair_ cotoyait
+leurs rives escarpees, et, dans l'entre-deux des iles, se dessinaient,
+tantot une vallee solitaire, tantot une gorge sauvage, herissee de rocs
+abrupts.
+
+<< Nell, dit James Starr, chacun de ces ilots a sa legende, et peut-etre
+sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut
+dire, sans trop de pretention, que l'histoire de cette contree est
+ecrite avec ces caracteres gigantesques d'iles et de montagnes.
+
+-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette
+partie du lac Lomond ?
+
+-- Que te rappelle-t-elle, Harry ?
+
+-- Les mille iles du lac Ontario, si admirablement decrites par Cooper.
+Tu dois etre comme moi frappee de cette ressemblance, ma chere Nell,
+car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement
+nommer le chef-d'&oelig;uvre de l'auteur americain.
+
+-- En effet, Harry, repondit la jeune fille, c'est le meme aspect, et
+le _Sinclair_ se glisse entre ces iles, comme faisait au lac Ontario le
+cutter de Jasper Eau-douce !
+
+-- Eh bien, reprit l'ingenieur, cela prouve que les deux sites
+meritaient d'etre egalement chantes par deux poetes ! Je ne connais pas
+ces mille iles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit
+plus varie que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !
+voici l'ile Murray, avec son vieux fort Lennox, ou resida la vieille
+duchesse d'Albany, apres la mort de son pere, de son epoux, de ses deux
+fils, decapites par ordre de Jacques Ier. Voici l'ile Clar, l'ile Cro,
+l'ile Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de vegetation,
+les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des melezes et
+des bouleaux. La, des champs de bruyeres jaunes et dessechees. En
+verite ! j'ai quelque peine a croire que les mille iles du lac Ontario
+offrent une telle variete de sites !
+
+-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'etait retournee vers la
+rive orientale du lac.
+
+-- C'est Balmaha, qui forme l'entree des Highlands, repondit James
+Starr. La commencent nos hautes terres d'Ecosse. Les ruines que tu
+apercois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces
+tombes eparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor,
+dont le nom est encore celebre dans toute la contree.
+
+-- Celebre par le sang que cette famille a repandu et fait repandre !
+fit observer Harry.
+
+-- Tu as raison, repondit James Starr, et il faut bien avouer que la
+celebrite, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils
+vont loin a travers les ages ces recits de combats...
+
+-- Et ils se perpetuent par les chansons >>, ajouta Jack Ryan.
+
+Et, a l'appui de son dire, le brave garcon entonna le premier couplet
+d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac
+Gregor, du glen Srae, contre sir Humphry Colquhour, de Luss.
+
+Nell ecoutait, mais, de ces recits de combats, elle ne recevait qu'une
+impression triste. Pourquoi tant de sang verse sur ces plaines que la
+jeune fille trouvait immenses, la ou la place, cependant, ne devait
+manquer a personne ?
+
+Les rives du lac, qui mesurent de trois a quatre milles, tendaient a se
+rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un
+instant la vieille tour de l'ancien chateau. Puis, le _Sinclair_ remit
+le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui
+s'eleve a pres de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac.
+
+<< L'admirable montagne ! s'ecria Nell, et, de son sommet, que la vue
+doit etre belle !
+
+-- Oui, Nell, repondit James Starr. Regarde comme cette cime se degage
+fierement de la corbeille de chenes, de bouleaux, de melezes, qui
+tapissent la zone inferieure du mont ! De la, on apercoit les deux
+tiers de notre vieille Caledonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor
+faisait sa residence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non
+loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois
+ensanglante ces gorges desolees. La, pendant les belles nuits, se leve
+cette pale lune, que les vieux recits nomment << la lanterne de Mac
+Farlane >>. La, les echos repetent encore les noms imperissables de Rob
+Roy et de Mac Gregor Campbell ! >>
+
+Le Ben Lomond, dernier pic de la chaine des Grampians, merite vraiment
+d'avoir ete celebre par le grand romancier ecossais. Ainsi que le fit
+observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime
+revet des neiges eternelles, mais il n'en est peut-etre pas de plus
+poetique en aucun coin du monde.
+
+<< Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout
+entier au duc de Montrose ! Sa Grace possede une montagne comme un
+bourgeois de Londres possede un boulingrin dans son jardinet. >>
+
+Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la
+rive opposee du lac, ou il deposa les voyageurs qui se rendaient a
+Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa
+beaute. Ses flancs, zebres par le lit des torrents, miroitaient comme
+des plaques d'argent en fusion.
+
+A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays
+devenait de plus en plus abrupt. A peine, ca et la, des arbres isoles,
+entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient
+autrefois a pendre les gens de petite condition.
+
+<< Pour economiser le chanvre >>, fit observer James Starr.
+
+Le lac, cependant, se retrecissait en s'allongeant vers le nord. Les
+montagnes laterales l'enserraient plus etroitement. Le bateau a vapeur
+longea encore quelques iles et ilots, Inveruglas, Eilad Whou, ou se
+dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac
+Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_
+s'arreta a la station d'Inverslaid.
+
+La, pendant qu'on preparait leur dejeuner, Nell et ses compagnons
+allerent visiter, pres du lieu de debarquement, un torrent qui se
+precipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir
+ete plante la comme un decor, pour le plaisir des touristes. Un pont
+tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une
+poussiere liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande
+partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus etre qu'un point
+a sa surface.
+
+Le dejeuner acheve, il s'agissait de se rendre au lac Katrine.
+Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette
+famille qui assurait autrefois le bois et l'eau a Rob Roy fugitif --
+etaient a la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce
+confort qui distingue la carrosserie anglaise.
+
+Harry installa Nell sur l'imperiale, conformement a la mode du jour.
+Ses compagnons et lui prirent place aupres d'elle. Un magnifique
+cocher, a livree rouge, reunit dans sa main gauche les guides de ses
+quatre chevaux, et l'attelage commenca a gravir le flanc de la
+montagne, en cotoyant le lit sinueux du torrent.
+
+La route etait fort escarpee. A mesure qu'elle s'elevait, la forme des
+cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement
+toute la chaine de la rive opposee du lac et les sommets d'Arroquhar,
+dominant la vallee d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui
+decouvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional.
+
+Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine presentait un
+aspect sauvage. La vallee commencait par des defiles etroits qui
+aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement a la
+jeune fille ces abimes remplis d'epouvante, au fond desquels s'etait
+ecoulee son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire
+par ses recits.
+
+La contree y pretait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac
+d'Ard que se sont accomplis les principaux evenements de la vie de Rob
+Roy. La se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre,
+entremelees de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphere avait
+durcis comme du ciment. De miserables huttes, semblables a des tanieres
+-- de celles qu'on appelle << bourrochs >> --, gisaient au milieu des
+bergeries en ruine. On n'eut pu dire si elles etaient habitees par des
+creatures humaines ou des betes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux
+deja decolores par l'intemperie du climat, regardaient passer les
+voitures avec de grands yeux ebahis.
+
+<< Voila bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulierement
+appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol
+Jarvie, digne fils de son pere le diacre, fut saisi par la milice du
+comte de Lennox. C'est a cet endroit meme qu'il resta suspendu par le
+fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Ecosse, et non
+de ces camelots legers de France ! Non loin des sources du Forth,
+qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gue que
+franchit le heros pour echapper aux soldats du duc de Montrose. Ah !
+s'il avait connu les sombres retraites de notre houillere, il aurait pu
+y defier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut
+faire un pas dans cette contree, merveilleuse a tant de titres, sans
+rencontrer ces souvenirs du passe dont s'est inspire Walter Scott,
+lorsqu'il a paraphrase en strophes magnifiques l'appel aux armes du
+clan des Mac Gregor !
+
+-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, repliqua Jack Ryan, mais,
+s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa
+culotte, que devient notre proverbe : << Bien malin celui qui pourra
+jamais prendre la culotte d'un Ecossais ? >>
+
+-- Ma foi, Jack, tu as raison, repondit en riant James Starr, et cela
+prouve tout simplement que, ce jour-la, notre bailli n'etait pas vetu a
+la mode de ses ancetres !
+
+-- Il eut tort, monsieur Starr !
+
+-- Je n'en disconviens pas, Jack ! >>
+
+L'attelage, apres avoir gravi les abruptes rives du torrent,
+redescendit dans une vallee sans arbres, sans eaux, uniquement couverte
+d'une maigre bruyere. En certains endroits, quelques tas de pierres
+s'elevaient en pyramides.
+
+<< Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois,
+devait y apporter une pierre, pour honorer le heros couche sous ces
+tombes. De la est venu le dicton gaelique : << Malheur a qui passe
+devant un cairn sans y deposer la pierre du dernier salut ! >> Si les
+fils avaient conserve la foi de leurs peres, ces amas de pierres
+seraient maintenant des collines. En verite, dans cette contree, tout
+contribue a developper cette poesie naturelle innee au c&oelig;ur des
+montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne.
+L'imagination y est surexcitee par ces merveilles, et, si les Grecs
+eussent habite un pays de plaines, ils n'auraient jamais invente la
+mythologie antique ! >>
+
+Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfoncait dans les
+defiles d'une vallee etroite, qui eut ete tres propice aux ebats des
+brawnies familiers de la grande Meg Merillies. Le petit lac d'Arklet
+fut laisse sur la gauche, et une route a pente raide se presenta, qui
+conduisait a l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine.
+
+La, au musoir d'une legere estacade, se balancait un petit steam-boat,
+qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y
+embarquerent aussitot : il allait partir.
+
+Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur
+qui ne depasse jamais deux milles. Les premieres collines du littoral
+sont encore empreintes d'un grand caractere.
+
+<< Voila donc ce lac, s'ecria James Starr, que l'on a justement compare
+a une longue anguille ! On affirme qu'il ne gele jamais. Je n'en sais
+rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de
+theatre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre
+ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore a sa surface l'ombre
+legere de la belle Helene Douglas !
+
+-- Certainement, monsieur Starr, repondit Jack Ryan, et pourquoi ne la
+verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi
+visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la
+houillere sur les eaux du lac Malcolm ? >>
+
+En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre a
+l'arriere du _Rob-Roy_.
+
+La, un Highlander en costume national preludait, sur son << bag-pipe >> a
+trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_,
+et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, perce de huit
+trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ etait naturel.
+
+Le refrain du Highlander etait un chant simple, doux et naif. On peut
+croire, veritablement, que ces melodies nationales n'ont ete composees
+par personne, qu'elles sont un melange naturel du souffle de la brise,
+du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain,
+qui revenait a intervalles reguliers, etait bizarre. Sa phrase se
+composait de trois mesures a deux temps, et d'une mesure a trois temps,
+finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille
+epoque, il etait en majeur, et l'on eut pu l'ecrire comme suit, dans ce
+langage chiffre qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons
+:
+
+ 5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22
+ ...
+
+ 1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11
+ ...
+
+Un homme veritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des
+lacs d'Ecosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander
+l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,
+consacre aux poetiques legendes de la vieille Caledonie :
+
+ Beaux lacs aux ondes dormantes,
+ Gardez a jamais
+ Vos legendes charmantes,
+ Beaux lacs ecossais !
+
+ Sur vos bords on trouve la trace
+ De ces heros tant regrettes,
+ Ces descendants de noble race,
+ Que notre Walter a chantes !
+ Voici la tour ou les sorcieres
+ Preparaient leur repas frugal;
+ La, les vastes champs de bruyeres,
+ Ou revient l'ombre de Fingal.
+
+ Ici passent dans la nuit sombre
+ Les folles danses des lutins.
+ La, sinistre, apparait dans l'ombre
+ La face des vieux Puritains !
+ Et parmi les rochers sauvages,
+ Le soir, on peut surprendre encore
+ Waverley, qui, vers vos rivages,
+ Entraine Flora Mac Ivor !
+
+ La Dame du Lac vient sans doute
+ Errer la sur son palefroi,
+ Et Diana, non loin, ecoute
+ Resonner le cor de Rob Roy !
+ N'a-t-on pas entendu naguere
+ Fergus au milieu de ses clans,
+ Entonnant ses pibrochs de guerre,
+ Reveiller l'echo des Highlands
+
+ Si loin de vous, lacs poetiques,
+ Que le destin mene nos pas,
+ Ravins, rochers, grottes antiques,
+ Nos yeux ne vous oublieront pas !
+ O vision trop tot finie,
+ Vers nous ne peux-tu revenir
+ A toi, vieille Caledonie,
+ A toi, tout notre souvenir !
+
+ Beaux lacs aux ondes dormantes,
+ Gardez a jamais
+ Vos legendes charmantes,
+ Beaux lacs ecossais !
+
+Il etait trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine,
+moins accidentees, se detachaient alors dans le double cadre du Ben An
+et du Ben venue. Deja, a un demi-mille, se dessinait l'etroit bassin,
+au fond duquel le _Rob-Roy_ allait debarquer les voyageurs, qui se
+rendaient a Stirling par Callander.
+
+Nell etait comme epuisee par la tension continue de son esprit. Un seul
+mot sortait de ses levres : << Mon Dieu ! mon Dieu ! >> chaque fois qu'un
+nouveau sujet d'admiration s'offrait a sa vue. Il lui fallait quelques
+heures de repos, ne fut-ce que pour fixer plus durablement le souvenir
+de tant de merveilles.
+
+A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec
+emotion et lui dit :
+
+<< Nell, ma chere Nell, bientot nous serons rentres dans notre sombre
+domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces
+quelques heures passees a la pleine lumiere du jour ?
+
+-- Non, Harry, repondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est
+avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimee houillere.
+
+-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir
+l'emotion, veux-tu qu'un lien sacre nous unisse a jamais devant Dieu et
+devant les hommes ? veux-tu de moi pour epoux ?
+
+-- Je le veux, Harry, repondit Nell, en le regardant de ses yeux si
+purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire a ta vie... >> Nell
+n'avait pas acheve cette phrase, dans laquelle se resumait tout
+l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phenomene se produisait.
+
+Le _Rob-Roy_, bien qu'il fut encore a un demi-mille de la rive,
+eprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac,
+et sa machine, malgre tous ses efforts, ne put l'en arracher.
+
+Et si cet accident etait arrive, c'est que, dans sa portion orientale,
+le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une
+immense fissure se fut ouverte sous son lit. En quelques secondes, il
+s'etait asseche, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande maree
+d'equinoxe. Presque tout son contenu avait fui a travers les entrailles
+du sol.
+
+<< Mes amis, s'etait ecrie James Starr, comme si la cause du phenomene
+se fut soudain revelee a son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle !
+>>
+
+ XIX
+
+ Une derniere menace
+
+Ce jour-la, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient
+d'une facon reguliere. On entendait au loin le fracas des cartouches de
+dynamite, faisant eclater le filon carbonifere. Ici, c'etaient les
+coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; la, le
+grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles
+de gres ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air
+aspire par les machines fusait a travers les galeries d'aeration. Les
+portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussees.
+Dans les tunnels inferieurs, les trains de wagonnets, mus
+mecaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles a l'heure,
+et les timbres automatiques prevenaient les ouvriers de se blottir dans
+les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relache, halees
+par les enormes tambours des machines installees a la surface du sol.
+Les disques, pousses a plein feu, eclairaient vivement Coal-city.
+
+L'exploitation etait donc conduite avec la plus grande activite. Le
+filon s'egrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se
+vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une
+partie des mineurs se reposait apres les travaux nocturnes, les equipes
+de jour travaillaient sans perdre une heure.
+
+Simon Ford et Madge, leur diner termine, s'etaient installes dans la
+cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumee. Il
+fumait sa pipe bourree d'excellent tabac de France. Lorsque les deux
+epoux causaient, c'etait pour parler de Nell, de leur garcon, de James
+Starr, de cette excursion a la surface de la terre. Ou etaient-ils ?
+Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans eprouver la nostalgie de
+la houillere, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?
+
+En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit
+soudain entendre. C'etait a croire qu'une enorme cataracte se
+precipitait dans la houillere.
+
+Simon Ford et Madge s'etaient leves brusquement.
+
+Presque aussitot les eaux du lac Malcolm se gonflerent. Une haute
+vague, deferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se
+briser contre le mur du cottage.
+
+Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entrainee au premier
+etage de l'habitation.
+
+En meme temps, des cris s'elevaient de toutes parts dans Coalcity,
+menacee par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge
+jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du
+lac.
+
+La terreur etait au comble. Deja quelques familles de mineurs, a demi
+affolees, se precipitaient vers le tunnel, pour gagner les etages
+superieurs. On pouvait craindre que la mer n'eut fait irruption dans la
+houillere, dont les galeries s'enfoncaient jusque sous le canal du
+Nord. La crypte, si vaste qu'elle fut, aurait ete entierement noyee.
+Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eut echappe a la mort.
+
+Mais, au moment ou les premiers fuyards atteignaient l'orifice du
+tunnel, ils se trouverent en face de Simon Ford, qui avait aussitot
+quitte le cottage.
+
+<< Arretez, arretez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre
+cite devait etre envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et
+personne ne lui echapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout
+danger parait etre ecarte.
+
+-- Et nos compagnons qui sont occupes aux travaux du fond ? s'ecrierent
+quelques-uns des mineurs.
+
+-- Il n'y a rien a craindre pour eux, repondit Simon Ford.
+L'exploitation se fait a un etage superieur au lit du lac ! >>
+
+Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de
+l'eau s'etait produit subitement; mais, reparti a l'etage inferieur de
+la vaste houillere, il n'avait eu d'autre effet que de surelever de
+quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'etait donc pas
+compromise, et l'on pouvait esperer que l'inondation, entrainee dans
+les plus basses profondeurs de la houillere, encore inexploitees,
+n'aurait fait aucune victime.
+
+Quant a cette inondation, si elle etait due a l'epanchement d'une nappe
+interieure a travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau
+du sol s'etait precipite par son lit effondre jusqu'aux derniers etages
+de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant a
+penser qu'il s'agissait la d'un simple accident, tel qu'il s'en produit
+quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.
+
+Mais, le soir meme, on savait a quoi s'en tenir. Les journaux du comte
+publiaient le recit de cet etrange phenomene, dont le lac Katrine avait
+ete le theatre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui etaient
+revenus en toute hate au cottage, confirmaient ces nouvelles, et
+apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait a des
+degats materiels dans la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'etait subitement effondre. Ses eaux
+avaient fait irruption a travers une large fissure jusque dans la
+houillere. Au lac favori du romancier ecossais, il ne restait plus de
+quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute
+sa partie meridionale. Un etang de quelques acres, voila a quoi il
+etait reduit, la ou son lit se trouvait en contrebas de la portion
+effondree.
+
+Quel retentissement eut cet evenement bizarre ! C'etait la premiere
+fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les
+entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'a rayer celui-ci
+des cartes du Royaume-Uni, jusqu'a ce qu'on l'eut rempli de nouveau --
+par souscription publique --, apres avoir prealablement bouche la
+fissure. Walter Scott en fut mort de desespoir, -- s'il eut encore ete
+de ce monde !
+
+Apres tout, l'accident etait explicable. En effet, entre la profonde
+cavite et le lit du lac, l'etage des terrains secondaires se reduisait
+a une mince couche, par suite d'une disposition geologique particuliere
+du massif.
+
+Mais, si cet eboulement semblait etre du a une cause naturelle, James
+Starr, Simon et Harry Ford se demanderent, eux, s'il ne fallait pas
+l'attribuer a la malveillance. Les soupcons etaient revenus avec plus
+de force a leur esprit. Le genie malfaisant allait-il donc recommencer
+ses entreprises contre les exploitants de la riche houillere ?
+
+Quelques jours apres, James Starr en causait au cottage avec le vieil
+overman et son fils.
+
+<< Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de
+lui-meme, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la categorie de
+ceux dont nous recherchons encore la cause !
+
+-- Je pense comme vous, monsieur James, repondit Simon Ford; mais, si
+vous m'en croyez, n'ebruitons rien et faisons notre enquete nous-memes.
+
+-- Oh ! s'ecria l'ingenieur, j'en connais le resultat d'avance !
+
+-- Eh ! quel sera-t-il ?
+
+-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le
+malfaiteur !
+
+-- Cependant il existe ! repondit Simon Ford. Ou se cache-t-il ? Un
+seul etre, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener a bien une idee
+aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ?
+vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque
+genie de la houillere, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! >>
+
+Il va sans dire que Nell, autant que possible, etait tenue en dehors de
+ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au desir qu'on avait de ne
+lui en rien laisser soupconner. Son attitude temoignait, toutefois,
+qu'elle partageait les preoccupations de sa famille adoptive. Sa figure
+attristee portait la marque des combats interieurs qui l'agitaient.
+
+Quoi qu'il en soit, il fut resolu que James Starr, Simon et Harry Ford
+retourneraient sur le lieu meme de l'eboulement, et qu'ils essaieraient
+de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlerent a personne de leur
+projet. A qui n'eut pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de
+base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument
+inadmissible.
+
+Quelques jours apres, tous trois, montant un leger canot que
+man&oelig;uvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui
+soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du
+lac Katrine.
+
+Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient ete attaques a coups
+de mine. Les traces noircies etaient encore visibles, car les eaux
+avaient baisse par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver
+jusqu'a la base de la substruction.
+
+Cette chute d'une portion des voutes du dome avait ete premeditee, puis
+executee de main d'homme.
+
+<< Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui
+serait arrive, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eut ouvert
+passage aux eaux d'une mer !
+
+-- Oui ! s'ecria le vieil overman avec un sentiment de fierte, il
+n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais,
+encore une fois, quel interet peut avoir un etre quelconque a la ruine
+de notre exploitation ?.
+
+-- C'est incomprehensible, repondit James Starr. Il ne s'agit pas la
+d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre ou ils s'abritent,
+se repandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels mefaits,
+depuis trois ans, auraient revele leur existence ! Il ne s'agit pas,
+non plus, comme j'y ai pense quelquefois, de contrebandiers ou de faux
+monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignore de ces immenses
+cavernes leur coupable industrie, et interesses par suite a nous en
+chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour
+la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a jure la
+perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un interet le pousse a chercher
+tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouee !
+Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre
+qu'il prepare ses embuches, mais l'intelligence qu'il y deploie fait de
+lui un etre redoutable. Mes amis, il possede mieux que nous tous les
+secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il echappe a
+toutes nos recherches ! C'est un homme du metier, un habile parmi les
+habiles, a coup sur, Simon. Ce que nous avons surpris de sa facon
+d'operer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu
+quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupcons puissent se porter ?
+Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'eteint
+pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se
+passe est l'&oelig;uvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui
+exige que vous evoquiez sur ce point jusqu'a vos plus lointains
+souvenirs ! >>
+
+Simon Ford ne repondit pas. On voyait que l'honnete overman, avant de
+s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passe. Enfin, relevant
+la tete :
+
+<< Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait
+de mal a personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un
+ennemi, un seul !
+
+-- Ah ! s'ecria l'ingenieur, si Nell voulait enfin parler !
+
+-- Monsieur Starr, et vous, mon pere, repondit Harry, je vous en
+supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquete !
+N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens deja anxieuse et
+tourmentee. Il est certain pour moi que son c&oelig;ur contient a
+grand-peine un secret qui l'etouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle
+n'a rien a dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne
+pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus
+tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez
+instruits aussitot.
+
+-- Soit, Harry, repondit l'ingenieur, et cependant ce silence, si Nell
+sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! >>
+
+Et comme Harry allait se recrier :
+
+<< Sois tranquille, ajouta l'ingenieur. Nous ne dirons rien a celle qui
+doit etre ta femme.
+
+-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon pere !
+
+-- Mon garcon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton
+mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de pere a Nell, monsieur James ?
+
+-- Comptez sur moi, Simon >>, repondit l'ingenieur.
+
+James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent
+rien du resultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la
+houillere, l'effondrement des voutes resta a l'etat de simple accident.
+Il n'y avait qu'un lac de moins en Ecosse.
+
+Nell avait peu a peu repris ses occupations habituelles. De cette
+visite a la surface du comte, elle avait garde d'imperissables
+souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette
+initiation a la vie du dehors ne lui avait laisse aucun regret. Elle
+aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine ou, femme,
+elle continuerait de demeurer, apres y avoir vecu enfant et jeune fille.
+
+Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait
+grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluerent au
+cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier a y apporter les siens. On le
+surprenait aussi a etudier au loin ses meilleures chansons pour une
+fete a laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.
+
+Mais il arriva que, pendant le mois qui preceda le mariage, la
+Nouvelle-Aberfoyle fut plus eprouvee qu'elle ne l'avait jamais ete. On
+eut dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait
+catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient
+principalement dans les travaux du fond, sans que la veritable cause
+put en etre connue.
+
+Ainsi, un incendie devora le boisage d'une galerie inferieure, et on
+retrouva la lampe que l'incendiaire avait employee. Harry et ses
+compagnons durent risquer leur vie pour arreter ce feu, qui menacait de
+detruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les
+extincteurs, remplis d'une eau chargee d'acide carbonique, dont la
+houillere etait prudemment pourvue.
+
+Une autre fois, ce fut un eboulement du a la rupture des etancons d'un
+puits, et James Starr constata que ces etancons avaient ete
+prealablement attaques a la scie. Harry, qui surveillait les travaux
+sur ce point, fut enseveli sous les decombres et n'echappa que par
+miracle a la mort.
+
+Quelques jours apres, sur le tramway a traction mecanique, le train de
+wagonnets sur lequel Harry etait monte, tamponna un obstacle et fut
+culbute. On reconnut ensuite qu'une poutre avait ete placee en travers
+de la voie.
+
+Bref, ces faits se multiplierent tellement, qu'une sorte de panique se
+declara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la presence
+de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.
+
+<< Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! repetait Simon
+Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! >>
+
+On recommenca les recherches. La police du comte se tint sur pied nuit
+et jour, mais elle ne put rien decouvrir. James Starr defendit a Harry,
+que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer
+jamais seul hors du centre des travaux.
+
+On en agit de meme a l'egard de Nell, a laquelle, sur les instances de
+Harry, on cachait, neanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui
+pouvaient lui rappeler le souvenir du passe. Simon Ford et Madge la
+gardaient jour et nuit avec une sorte de severite, ou plutot de
+sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas
+une remarque, pas une plainte ne lui echappa. Se disait-elle que si
+l'on en agissait ainsi, c'etait dans son interet ? Oui, probablement.
+Toutefois, elle aussi, a sa facon, semblait veiller sur les autres, et
+ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait etaient
+reunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait
+retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature,
+d'ordinaire plus reservee qu'expansive. La nuit une fois passee, elle
+etait debout, avant tous les autres. Son inquietude la reprenait des le
+matin, a l'heure de la sortie pour les travaux du fond.
+
+Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fut un
+fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrevocable, la
+malveillance, devenue inutile, desarmerait, et que Nell ne se sentirait
+en surete que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience etait
+d'ailleurs partagee par James Starr aussi bien que par Simon Ford et
+Madge. Chacun comptait les jours.
+
+La verite est que chacun etait sous le coup des plus sinistres
+pressentiments. Cet ennemi cache, qu'on ne savait ou prendre et comment
+combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne
+lui etait sans doute indifferent. Cet acte solennel du mariage d'Harry
+et de la jeune fille pouvait donc etre l'occasion de quelque
+machination nouvelle de sa haine.
+
+Un matin, huit jours avant l'epoque convenue pour la ceremonie, Nell,
+poussee sans doute par quelque sinistre pressentiment, etait parvenue a
+sortir la premiere du cottage, dont elle voulait observer les abords.
+
+Arrivee au seuil, un cri d'indicible angoisse s'echappa de sa bouche.
+
+Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge,
+Simon et Harry pres de la jeune fille.
+
+Nell etait pale comme la mort, le visage bouleverse, les traits
+empreints d'une epouvante inexprimable. Hors d'etat de parler, son
+regard etait fixe sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa
+main crispee y designait ces lignes, qui avaient ete tracees pendant la
+nuit et dont la vue la terrifiait :
+
+<< Simon Ford, tu m'as vole le dernier filon de nos vieilles houilleres
+! Harry, ton fils, m'a vole Nell ! Malheur a vous ! malheur a tous !
+malheur a la Nouvelle-Aberfoyle ! >>
+
+ << SILFAX. >>
+
+<< Silfax ! s'ecrierent a la fois Simon Ford et Madge.
+
+-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait
+alternativement de son pere a la jeune fille.
+
+-- Silfax ! repetait Nell avec desespoir, Silfax ! >>
+
+Et tout son etre fremissait en murmurant ce nom, pendant que Madge,
+s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force a sa chambre.
+
+James Starr etait accouru. Apres avoir lu et relu la phrase menacante :
+
+<< La main qui a trace ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait ecrit
+la lettre contradictoire de la votre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax
+! Je vois a votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ?
+>>
+
+ XX
+
+ Le penitent
+
+Ce nom avait ete toute une revelation pour le vieil overman.
+
+C'etait celui du dernier << penitent >> de la fosse Dochart.
+
+Autrefois, avant l'invention de la lampe de surete, Simon Ford avait
+connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour
+provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet etre
+etrange, rodant dans la mine, toujours accompagne d'un enorme harfang,
+sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son perilleux metier
+en portant une meche enflammee la ou la main de Silfax ne pouvait
+atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en meme temps que
+lui, une petite orpheline, nee dans la mine et qui n'avait plus pour
+parent que lui, son arriere-grand-pere. Cette enfant, evidemment,
+c'etait Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vecu dans
+quelque secret abime, jusqu'au jour ou Nell fut sauvee par Harry.
+
+Le vieil overman, en proie a la fois a un sentiment de pitie et de
+colere, communiqua a l'ingenieur et a son fils ce que la vue de ce nom
+de Silfax venait de lui reveler.
+
+Cela eclaircissait toute la situation. Silfax etait l'etre mysterieux
+vainement cherche dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle !
+
+<< Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingenieur.
+
+-- Oui, en verite, repondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'etait
+deja plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi.
+Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne
+craindre ni l'eau ni le feu ! C'etait par gout qu'il avait choisi le
+metier de penitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession
+avait derange ses idees. On le disait mechant, et il n'etait peut-etre
+que fou. Sa force etait prodigieuse. Il connaissait la houillere comme
+pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une
+certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des annees.
+
+-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : << Tu m'as vole
+le dernier filon de nos vieilles houilleres >> ?
+
+-- Ah ! voila, repondit Simon Ford. Il y a longtemps deja, Silfax, dont
+la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours ete derangee, pretendait
+avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur
+devenait-elle de plus en plus farouche a mesure que la fosse Dochart,
+-- sa fosse ! -- s'epuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres
+entrailles que chaque coup de pic lui arrachat du corps ! -- Tu dois
+te. souvenir de cela, Madge ?
+
+-- Oui, Simon, repondit la vieille Ecossaise.
+
+-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le
+nom de Silfax sur cette porte; mais, je le repete, je le croyais mort,
+et je ne pouvais imaginer que cet etre malfaisant, que nous avons tant
+cherche, fut l'ancien penitent de la fosse Dochart !
+
+-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a revele a
+Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son egoisme de fou, il
+aura voulu s'en constituer le defenseur, vivant dans la houillere, la
+parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que
+vous me demandiez en toute hate au cottage. De la, cette lettre
+contradictoire de la votre; de la, apres mon arrivee, le bloc de pierre
+lance contre Harry et les echelles detruites du puits Yarow; de la,
+l'obturation des fissures a la paroi du nouveau gisement; de la, enfin,
+notre sequestration, puis notre delivrance, qui s'est accomplie grace a
+la secourable Nell, sans doute, a l'insu et malgre ce Silfax !
+
+-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont evidemment du se
+passer, monsieur James, repondit Simon Ford. Le vieux penitent est
+certainement fou, maintenant !
+
+-- Cela vaut mieux, dit Madge.
+
+-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tete, car ce doit etre
+une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse
+songer a lui sans epouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas
+voulu denoncer son grand-pere ! Quelles tristes annees elle a du passer
+pres de ce vieillard !
+
+-- Bien tristes ! repondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang,
+non moins sauvage que lui ! Car, bien sur, il n'est pas mort, cet
+oiseau ! Ce ne peut etre que lui qui a eteint notre lampe, lui qui a
+failli couper la corde a laquelle etaient suspendus Harry et Nell !...
+
+-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa
+petite-fille avec notre fils semble avoir exaspere la rancune et
+redouble la rage de Silfax !
+
+-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir
+vole le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir
+porte son irritation au comble ! reprit Simon Ford.
+
+-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union !
+s'ecria Harry. Si etranger qu'il soit a la vie commune, on finira bien
+par l'amener a reconnaitre que la nouvelle existence de Nell vaut mieux
+que celle qu'il lui faisait dans les abimes de la houillere ! Je suis
+sur, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous
+parviendrions a lui faire entendre raison !...
+
+-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! repondit
+l'ingenieur. Mieux vaut sans doute connaitre son ennemi que l'ignorer,
+mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il
+est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il
+faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, a l'heure
+qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'interet meme de
+son grand-pere, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui
+que pour nous, que nous puissions mettre a neant ses sinistres projets.
+
+-- Je ne doute pas, monsieur Starr, repondit Harry, que Nell ne vienne
+de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez
+maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue
+jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera des
+que vous le voudrez. Ma mere a bien fait de la reconduire dans sa
+chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller
+chercher...
+
+-- C'est inutile, Harry >>, dit d'une voix ferme et claire la jeune
+fille, qui entrait au moment meme dans la grande salle du cottage.
+
+Nell etait pale. Ses yeux disaient combien elle avait pleure; mais on
+la sentait resolue a la demarche que sa loyaute lui commandait en ce
+moment.
+
+<< Nell ! s'etait ecrie Harry, en s'elancant vers la jeune fille.
+
+-- Harry, repondit Nell, qui d'un geste arreta son fiance, ton pere, ta
+mere et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que
+vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne
+l'enfant que vous avez accueillie sans la connaitre et qu'Harry pour
+son malheur, helas ! a tiree de l'abime.
+
+-- Nell ! s'ecria Harry.
+
+-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence a Harry.
+
+-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais
+connu de mere que le jour ou je suis entree ici, ajouta-t-elle en
+regardant Madge.
+
+-- Que ce jour soit beni, ma fille ! repondit la vieille Ecossaise.
+
+-- Je n'ai jamais connu de pere que le jour ou j'ai vu Simon Ford,
+reprit Nell, et d'ami que le jour ou la main d'Harry a touche la mienne
+! Seule, j'ai vecu pendant quinze ans, dans les recoins les plus
+recules de la mine, avec mon grand-pere. Avec lui, c'est beaucoup dire.
+Par lui serait plus juste. Je le voyais a peine. Lorsqu'il disparut de
+l'ancienne Aberfoyle, il se refugia dans ces profondeurs que lui seul
+connaissait. A sa facon, il etait alors bon pour moi, quoique
+effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors;
+mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes
+annees, j'ai eu pour nourrice une chevre, dont la perte m'a bien
+desolee. Grand-pere, me voyant si chagrine, la remplaca d'abord par un
+autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien etait
+gai. Il aboyait. Grand-pere n'aimait pas la gaiete. Il avait horreur du
+bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au
+chien. Le pauvre animal disparut presque aussitot. Grand-pere avait
+pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit
+horreur; mais cet oiseau, malgre la repulsion qu'il m'inspirait, me
+prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en
+etait venu a m'obeir mieux qu'a son maitre, et cela meme m'inquietait
+pour lui. Grand-pere etait jaloux. Le harfang et moi, nous nous
+cachions le plus que nous pouvions d'etre trop bien ensemble ! Nous
+comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi !
+C'est de vous qu'il s'agit...
+
+-- Non, ma fille, repondit James Starr. Dis les choses comme elles te
+viennent.
+
+-- Mon grand-pere, reprit Nell, avait toujours vu d'un tres mauvais
+&oelig;il votre voisinage dans la houillere. L'espace ne manquait pas,
+cependant. C'etait loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des
+refuges. Cela lui deplaisait de vous sentir la. Quand je le
+questionnais sur les gens de la-haut, son visage s'assombrissait, il ne
+repondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais ou sa colere
+eclata, ce fut quand il s'apercut que, ne vous contentant plus du vieux
+domaine, vous sembliez vouloir empieter sur le sien. Il jura que si
+vous parveniez a penetrer dans la nouvelle houillere, connue de lui
+seul jusqu'alors, vous peririez ! Malgre son age, sa force est encore
+extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui.
+
+-- Continue, Nell, dit Simon Ford a la jeune fille, qui s'etait
+interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.
+
+-- Apres votre premiere tentative, reprit Nell, des que grand pere vous
+vit penetrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha
+l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que
+comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillere; mais je
+ne pus supporter l'idee que des chretiens allaient mourir de faim dans
+ces profondeurs, et, au risque d'etre prise sur le fait, je parvins a
+vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !...
+J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il etait si difficile de
+tromper la surveillance de mon grand-pere ! vous alliez mourir ! Jack
+Ryan et ses compagnons arriverent... Dieu a permis que je les aie
+rencontres ce jour-la ! Je les entrainai jusqu'a vous. Au retour, mon
+grand-pere me surprit. Sa colere contre moi fut terrible. Je crus que
+j'allais perir de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable
+pour moi. Les idees de mon grand-pere s'egarerent tout a fait. Il se
+proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics
+frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux
+et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me
+gardait de pres. Enfin, il y a trois mois, dans un acces de demence
+sans nom, il me descendit dans l'abime ou vous m'avez trouvee, et il
+disparut, apres avoir vainement appele l'harfang, qui resta fidelement
+pres de moi. Depuis quand etais-je la ? je l'ignore ! Tout ce que je
+sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrive, mon Harry, et
+quand tu m'as sauvee ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux
+Silfax ne peut pas etre la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta
+vie, de votre vie a tous !
+
+-- Nell ! s'ecria Harry.
+
+-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un
+moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne pres de mon
+grand-pere. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une ame
+incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le genie de la
+vengeance lui aura inspire ! Mon devoir est clair. Je serais la plus
+miserable des creatures si j'hesitais a l'accomplir. Adieu ! et merci !
+vous m'avez fait connaitre le bonheur des ce monde ! Quoi qu'il arrive,
+pensez que mon c&oelig;ur tout entier restera au milieu de vous ! >>
+
+A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'etaient leves.
+
+<< Quoi, Nell ! s'ecrierent-ils avec desespoir, tu voudrais nous quitter
+! >>
+
+James Starr les ecarta d'un geste plein d'autorite, et, allant droit a
+Nell, il lui prit les deux mains.
+
+<< C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire;
+mais voici ce que nous avons a te repondre. Nous ne te laisserons pas
+partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous
+crois-tu donc capables de cette lachete d'accepter ton offre genereuse
+? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, apres tout, un
+homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos precautions. Cependant,
+peux-tu, dans l'interet de Silfax meme, nous renseigner sur ses
+habitudes, nous dire ou il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le
+mettre hors d'etat de nuire, et peut-etre le ramener a la raison.
+
+-- Vous voulez l'impossible, repondit Nell. Mon grand-pere est partout
+et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais
+vu endormi. Quand il avait trouve quelque refuge, il me laissait seule
+et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma resolution, monsieur Starr, je
+savais tout ce que vous pouviez me repondre. Croyez-moi ! Il n'y a
+qu'un moyen de desarmer mon grand-pere : c'est que je parvienne a le
+retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous
+comment il aurait decouvert vos plus secretes pensees, depuis la lettre
+ecrite a M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il
+n'avait pas l'inexplicable faculte de tout savoir. Mon grand-pere,
+autant que je puis en juger, est, dans sa folie meme, un homme puissant
+par l'esprit. Autrefois, il lui est arrive de me dire de grandes
+choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompee que sur un point : c'est
+quand il m'a fait croire que tous les hommes etaient perfides,
+lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanite tout entiere.
+Lorsque Harry m'a rapportee dans ce cottage, vous avez pense que
+j'etais ignorante seulement ! J'etais plus que cela. J'etais epouvantee
+! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au
+pouvoir des mechants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commence a
+ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles,
+mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimee et
+respectee de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces
+travailleurs, heureux et bons, venerer M. Starr, dont je les ai crus
+d'abord les esclaves, lorsque pour la premiere fois j'ai vu toute la
+population d'Aberfoyle venir a la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu
+et le remercier de ses bontes infinies, alors je me suis dit : << Mon
+grand-pere m'a trompee ! >> Mais aujourd'hui, eclairee par ce que vous
+m'avez appris, je pense qu'il s'est trompe lui-meme ! Je vais donc
+reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois.
+Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si,
+en retournant vers lui, je ne le ramenerai pas a la verite ? >>
+
+Tous avaient laisse parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait
+lui etre bon d'ouvrir son c&oelig;ur tout entier a ses amis, au moment
+ou, dans sa genereuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter
+pour toujours. Mais quand, epuisee, les yeux pleins de larmes, elle se
+tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :
+
+<< Ma mere, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble
+fille que vous venez d'entendre ?
+
+-- Je penserais, repondit Madge, que cet homme est un lache, et, s'il
+etait mon fils, je le renierais, je le maudirais !
+
+-- Nell, tu as entendu notre mere, reprit Harry. Ou que tu ailles, je
+te suivrai. Si tu persistes a partir, nous partirons ensemble...
+
+-- Harry ! Harry ! >> s'ecria Nell.
+
+Mais l'emotion etait trop forte. On vit blemir les levres de la jeune
+fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingenieur,
+Simon et Harry de la laisser seule avec elle.
+
+ XXI
+
+ Le mariage de Nell
+
+On se separa, mais il fut d'abord convenu que les hotes du cottage
+seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax
+etait trop directe pour qu'il n'en fut pas tenu compte. C'etait a se
+demander si l'ancien penitent ne disposait pas de quelque moyen
+terrible qui pouvait aneantir toute l'Aberfoyle.
+
+Des gardiens armes furent donc postes aux diverses issues de la
+houillere, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout etranger a la mine
+dut etre amene devant James Starr, afin qu'il put constater son
+identite. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au
+courant des menaces dont la colonie souterraine etait l'objet. Silfax
+n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison
+a craindre. On fit connaitre a Nell toutes les mesures de surete qui
+venaient d'etre prises, et, sans qu'elle fut rassuree completement,
+elle retrouva quelque tranquillite. Mais la resolution d'Harry de la
+suivre partout ou elle irait, avait plus que tout contribue a lui
+arracher la promesse de ne pas s'enfuir.
+
+Pendant la semaine qui preceda le mariage de Nell et d'Harry, aucun
+incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se
+departir de la surveillance organisee, revinrent-ils de cette panique,
+qui avait failli compromettre l'exploitation.
+
+Cependant James Starr continuait a faire rechercher le vieux Silfax. Le
+vindicatif vieillard ayant declare que Nell n'epouserait jamais Harry,
+on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empecher ce
+mariage. Le mieux aurait ete de s'emparer de sa personne, tout en
+respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc
+minutieusement recommencee. On fouilla les galeries jusque dans les
+etages superieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, a
+Irvine. On supposait avec raison que c'etait par le vieux chateau que
+Silfax communiquait avec l'exterieur et qu'il s'approvisionnait des
+choses necessaires a sa miserable existence, soit en achetant, soit en
+maraudant. Quant aux << Dames de feu >>, James Starr eut la pensee que
+quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la
+houillere, avait pu etre allume par Silfax et produire ce phenomene. Il
+ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines.
+
+James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un etre
+insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des
+hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes
+s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part
+au vieil overman, qui devint bientot plus inquiet que lui.
+
+Enfin le jour arriva.
+
+Silfax n'avait pas donne signe de vie.
+
+Des le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les
+travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient ete suspendus. Chefs et
+ouvriers tenaient a rendre hommage au vieil overman et a son fils. Ce
+n'etait que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et
+perseverants, qui avaient rendu a la houillere la prosperite
+d'autrefois.
+
+C'etait a onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, elevee sur la
+rive du lac Malcolm, que la ceremonie allait s'accomplir.
+
+A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras a sa
+mere, Simon Ford donnant le bras a Nell.
+
+Suivaient l'ingenieur James Starr, impassible en apparence, mais au
+fond s'attendant a tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper.
+
+Puis, venaient les autres ingenieurs de la mine, les notables de
+Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres
+de cette grande famille de mineurs, qui formait la population speciale
+de la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Au-dehors, il faisait une de ces journees torrides du mois d'aout, qui
+sont particulierement penibles dans les pays du Nord. L'air orageux
+penetrait jusque dans les profondeurs de la houillere, ou la
+temperature s'etait elevee d'une facon anormale. L'atmosphere s'y
+saturait d'electricite, a travers les puits d'aeration et le vaste
+tunnel de Malcolm.
+
+On aurait pu constater -- phenomene assez rare -- que le barometre, a
+Coal-city, avait baisse d'une quantite considerable. C'etait a se
+demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas eclater sous la voute
+de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte.
+
+Mais la verite est que personne, au-dedans, ne se preoccupait des
+menaces atmospheriques du dehors.
+
+Chacun, cela va sans dire, avait revetu ses plus beaux habits pour la
+circonstance.
+
+Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle etait
+coiffee d'un << toy >>, comme les anciennes matrones, et sur ses epaules
+flottait le << rokelay >>, sorte de mantille quadrillee que les
+Ecossaises portent avec une certaine elegance.
+
+Nell s'etait promis de ne rien laisser voir des agitations de sa
+pensee. Elle defendit a son c&oelig;ur de battre, a ses secretes
+angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint a montrer a
+tous un visage calme et recueilli.
+
+Elle etait simplement mise, et la simplicite de son vetement, qu'elle
+avait prefere a des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme
+de sa personne. Sa seule coiffure etait un << snood >>, ruban de couleurs
+variees, dont se parent ordinairement les jeunes Caledoniennes.
+
+Simon Ford avait un habit que n'aurait pas desavoue le digne bailli
+Nichol Jarvie, de Walter Scott.
+
+Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait
+ete luxueusement decoree.
+
+Au ciel de Coal-city, les disques electriques, ravives par des courants
+plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphere
+lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle.
+
+Dans la chapelle, les lampes electriques projetaient aussi de vives
+lueurs, et les vitraux colories brillaient comme des kaleidoscopes de
+feux.
+
+C'etait le reverend William Hobson qui devait officier. A la porte meme
+de Saint-Gilles, il attendait l'arrivee des epoux.
+
+Le cortege approchait, apres avoir majestueusement contourne la rive du
+lac Malcolm.
+
+En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, precedes du
+reverend Hobson, se dirigerent vers le chevet de Saint-Gilles.
+
+La benediction celeste fut d'abord appelee sur toute l'assistance;
+puis, Harry et Nell resterent seuls devant le ministre, qui tenait le
+livre sacre a la main.
+
+<< Harry, demanda le reverend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour
+femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ?
+
+-- Je le jure, repondit le jeune homme d'une voix forte.
+
+-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour epoux
+Harry Ford, et... >>
+
+La jeune fille n'avait pas eu le temps de repondre, qu'une immense
+clameur retentissait au-dehors.
+
+Un de ces enormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du
+lac Malcolm, a cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement,
+sans explosion, comme si sa chute eut ete preparee a l'avance.
+Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que
+personne ne savait exister la.
+
+Puis soudain, entre les roches eboulees, apparut un canot, qu'une
+poussee vigoureuse lanca a la surface du lac.
+
+Sur ce canot, un vieillard, vetu d'une sombre cagoule, les cheveux
+herisses, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait
+debout.
+
+Il avait a la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme,
+protegee par la toile metallique de l'appareil.
+
+En meme temps, d'une voix forte, le vieillard criait :
+
+<< Le grisou ! le grisou ! Malheur a tous ! malheur ! >>
+
+En ce moment, la legere odeur qui caracterise l'hydrogene protocarbone
+se repandit dans l'atmosphere.
+
+Et s'il en etait ainsi, c'est que la chute du rocher avait livre
+passage a une enorme quantite de gaz explosif, emmagasine dans
+d'enormes << soufflards >> dont les schistes obturaient l'orifice. Les
+jets de grisou fusaient vers les voutes du dome, sous une pression de
+cinq a six atmospheres.
+
+Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait
+brusquement ouverts, de maniere a rendre detonante l'atmosphere de la
+crypte.
+
+Cependant James Starr et quelques autres, quittant precipitamment la
+chapelle, s'etaient elances sur la rive.
+
+<< Hors de la mine ! hors de la mine ! >> cria l'ingenieur, qui, ayant
+compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme a la porte de
+Saint-Gilles.
+
+<< Le grisou ! le grisou ! >> repetait le vieillard, en poussant son
+canot plus avant sur les eaux du lac.
+
+Harry, entrainant sa fiancee, son pere, sa mere, avait precipitamment
+quitte la chapelle.
+
+<< Hors de la mine ! hors de la mine ! >> repetait James Starr.
+
+Il etait trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax etait la, pret a
+accomplir sa derniere menace, pret a empecher le mariage de Nell et
+d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les
+ruines de la houillere.
+
+Au-dessus de sa tete, volait son enorme harfang, dont le plumage blanc
+etait tache de points noirs.
+
+Mais alors, un homme se precipita dans les eaux du lac, qui nagea
+vigoureusement vers le canot.
+
+C'etait Jack Ryan. Il s'efforcait d'atteindre le fou, avant que
+celui-ci n'eut accompli son &oelig;uvre de destruction.
+
+Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, apres avoir
+arrache la meche allumee, il la promena dans l'air.
+
+Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterree.
+
+James Starr, resigne, s'etonnait que l'explosion, inevitable, n'eut pas
+deja aneanti la Nouvelle-Aberfoyle.
+
+Silfax, les traits crispes, se rendit compte que le grisou, trop leger
+pour se maintenir dans les basses couches, s'etait accumule vers les
+hauteurs du dome.
+
+Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte
+la meche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de
+la fosse Dochart, commenca a monter vers la haute voute, que le
+vieillard lui montrait de la main.
+
+Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vecu !...
+
+A ce moment, Nell s'echappa des bras d'Harry.
+
+Calme et inspiree tout a la fois, elle courut vers la rive du lac,
+jusqu'a la lisiere des eaux.
+
+<< Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, a moi ! viens a
+moi ! >>
+
+L'oiseau fidele, etonne, avait hesite un instant. Mais soudain, ayant
+reconnu la voix de Nell, il avait laisse tomber la meche enflammee dans
+les eaux du lac, et, tracant un large cercle, il etait venu s'abattre
+aux pieds de la jeune fille.
+
+Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'etait melange
+a l'air, n'avaient pas ete atteintes !
+
+Alors un cri terrible retentit sous le dome. Ce fut le dernier que jeta
+le vieux Silfax.
+
+A l'instant ou Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot,
+le vieillard, voyant sa vengeance lui echapper, s'etait precipite dans
+les eaux du lac.
+
+<< Sauvez-le ! sauvez-le ! >> s'ecria Nell d'une voix dechirante.
+
+Harry l'entendit. Se jetant a son tour a la nage, il eut bientot
+rejoint Jack Ryan et plongea a plusieurs reprises.
+
+Mais ses efforts furent inutiles.
+
+Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'etaient a
+jamais refermees sur le vieux Silfax.
+
+ XXII
+
+ La legende du vieux Silfax
+
+Six mois apres ces evenements, le mariage, si etrangement interrompu,
+d'Harry Ford et de Nell, se celebrait dans la chapelle de Saint-Gilles.
+Apres que le reverend Hobson eut beni leur union, les jeunes epoux,
+encore vetus de noir, rentrerent au cottage.
+
+James Starr et Simon Ford, desormais exempts de toute inquietude,
+presiderent joyeusement a la fete qui suivit la ceremonie et se
+prolongea jusqu'au lendemain.
+
+Ce fut dans ces memorables circonstances que Jack Ryan, revetu de son
+costume de piper, apres avoir gonfle d'air l'outre de sa cornemuse,
+obtint ce triple resultat de jouer, de chanter et de danser tout a la
+fois, aux applaudissements de toute l'assemblee.
+
+Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencerent, sous
+la direction de l'ingenieur James Starr.
+
+Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux
+c&oelig;urs, tant eprouves, trouverent dans leur union le bonheur
+qu'ils meritaient.
+
+Quant a Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il
+comptait bien vivre assez pour celebrer sa cinquantaine avec la bonne
+Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs.
+
+<< Et apres celle-la, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux
+cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon !
+
+-- Tu as raison, mon garcon, repondit tranquillement le vieil overman.
+Qu'y aurait-il d'etonnant a ce que sous le climat de la
+Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connait pas les intemperies
+du dehors, on devint deux fois centenaire ? >>
+
+Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister a cette seconde
+ceremonie ? L'avenir le dira.
+
+En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longevite
+extraordinaire, c'etait le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours
+le sombre domaine. Mais apres la mort du vieillard, bien que Nell eut
+essaye de le retenir, il s'etait enfui au bout de quelques jours. Outre
+que la societe des hommes ne lui plaisait decidement pas plus qu'a son
+ancien maitre, il semblait qu'il eut garde une sorte de rancune
+particuliere a Harry, et que cet oiseau jaloux eut toujours reconnu et
+deteste en lui le premier ravisseur de Nell, celui a qui il l'avait
+disputee en vain dans l'ascension du gouffre.
+
+Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu'a de longs intervalles, planant
+au-dessus du lac Malcolm.
+
+Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards
+penetrants jusqu'au fond de l'abime ou s'etait englouti Silfax ?
+
+Les deux versions furent admises, car le harfang devint legendaire, et
+il inspira a Jack Ryan plus d'une fantastique histoire.
+
+C'est grace a ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veillees
+ecossaises la legende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien penitent
+des houilleres d'Aberfoyle.
+
+ The End
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES INDES NOIRES ***
+
+This file should be named 7indn10.txt or 7indn10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7indn11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7indn10a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
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+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
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+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
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+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
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+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
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+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
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