diff options
Diffstat (limited to 'old/7indn10.txt')
| -rw-r--r-- | old/7indn10.txt | 7434 |
1 files changed, 7434 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/7indn10.txt b/old/7indn10.txt new file mode 100644 index 0000000..ce64b00 --- /dev/null +++ b/old/7indn10.txt @@ -0,0 +1,7434 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Indes Noires, by Jules Verne +(#24 in our series by Jules Verne) + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Les Indes Noires + +Author: Jules Verne + +Release Date: February, 2004 [EBook #5081] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on April 18, 2002] +[Date last updated: January 16, 2005] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES INDES NOIRES *** + + + + +This eBook was produced by Norman Wolcott. + + + + Les Indes noires + + par + + JULES VERNE + + TABLE DES MATIERES + + + I Deux lettres contradictoires + + II Chemin faisant + + III Le sous-sol du Royaume-Uni + + IV La fosse Dochart + + V La Famille Ford + + VI Quelques phenomenes inexplicables + + VII Une experience de Simon Ford + + VIII Un coup de dynamite + + IX La Nouvelle-Aberfoyle + + X Aller et retour + + XI Les Dames de feu + + XII Les Exploits de Jack Ryan + + XIII Coal-city + + XIV Suspendu a un fil + + XV Nell au cottage + + XVI Sur l'echelle oscillante + + XVII Un lever de soleil + + XVIII Du lac Lomond au lac Katrine + + XIX Une derniere menace + + XX Le penitent + + XXI Le mariage de Nell + + XXII La legende du vieux Silfax + +------------------------------------------------------------------------ + I + + Deux lettres contradictoires + + _<< Mr. J. R. Starr, ingenieur,_ + _ << 30, Canongate._ + _ << Edimbourg._ + +<< Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houilleres +d'Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une +communication de nature a l'interesser. + +<< Monsieur James Starr sera attendu, toute la journee, a la gare de +Callander, par Harry Ford, fils de l'ancien overman Simon Ford. + +<< Il est prie de tenir cette invitation secrete. >> + +Telle fut la lettre que James Starr recut par le premier courrier a la +date du 3 decembre 18.., -- lettre qui portait le timbre du bureau de +poste d'Aberfoyle, comte de Stirling, Ecosse. + +La curiosite de l'ingenieur fut piquee au vif. Il ne lui vint meme pas +a la pensee que cette lettre put renfermer une mystification. Il +connaissait, de longue date, Simon Ford, l'un des anciens contremaitres +des mines d'Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait ete, pendant vingt +ans, le directeur, -- ce que, dans les houilleres anglaises, on appelle +le << viewer >>. + +James Starr etait un homme solidement constitue, auquel ses +cinquante-cinq ans ne pesaient pas plus que s'il n'en eut porte que +quarante. Il appartenait a une vieille famille d'Edimbourg, dont il +etait l'un des membres les plus distingues. Ses travaux honoraient la +respectable corporation de ces ingenieurs qui devorent peu a peu le +sous-sol carbonifere du Royaume-Uni, aussi bien a Cardiff, a Newcastle +que dans les bas comtes de l'Ecosse. Toutefois, c'etait plus +particulierement au fond de ces mysterieuses houilleres d'Aberfoyle, +qui confinent aux mines d'Alloa et occupent une partie du comte de +Stirling, que le nom de Starr avait conquis l'estime generale. La +s'etait ecoulee presque toute son existence. En outre, James Starr +faisait partie de la Societe des antiquaires ecossais, dont il avait +ete nomme president. Il comptait aussi parmi les membres les plus +actifs de << Royal Institution >>, et la _Revue d'Edimbourg_ publiait +frequemment de remarquables articles signes de lui. C'etait, on le +voit, un de ces savants pratiques auxquels est due la prosperite de +l'Angleterre. Il tenait un haut rang dans cette vieille capitale de +l'Ecosse, qui, non seulement au point de vue physique, mais encore au +point de vue moral, a pu meriter le nom d'<< Athenes du Nord >>. + +On sait que les Anglais ont donne a l'ensemble de leurs vastes +houilleres un nom tres significatif. Ils les appellent tres justement +les << Indes noires >>, et ces Indes ont peut-etre plus contribue que les +Indes orientales a accroitre la surprenante richesse du Royaume-Uni. +La, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, a +extraire du sous-sol britannique le charbon, ce precieux combustible, +indispensable element de la vie industrielle. + +A cette epoque, la limite de temps, assignee par les hommes speciaux a +l'epuisement des houilleres, etait fort reculee, et la disette n'etait +pas a craindre a court delai. Il y avait encore a exploiter largement +les gisements carboniferes des deux mondes. Les fabriques, appropriees +a tant d'usages divers, les locomotives, les locomobiles, les steamers, +les usines a gaz, etc., n'etaient pas pres de manquer du combustible +mineral. Seulement, la consommation s'etait tellement accrue pendant +ces dernieres annees, que certaines couches avaient ete epuisees jusque +dans leurs plus maigres filons. Abandonnees maintenant, ces mines +trouaient et sillonnaient inutilement le sol de leurs puits delaisses +et de leurs galeries desertes. + +Tel etait, precisement, le cas des houilleres d'Aberfoyle. + +Dix ans auparavant, la derniere benne avait enleve la derniere tonne de +houille de ce gisement. Le materiel du << fond [1*] >>, machines +destinees a la traction mecanique sur les rails des galeries, berlines +formant les trains subterranes, tramways souterrains, cages desservant +les puits d'extraction, tuyaux dont l'air comprime actionnait des +perforatrices, -- en un mot, tout ce qui constituait l'outillage +d'exploitation avait ete retire des profondeurs des fosses et abandonne +a la surface du sol. La houillere, epuisee, etait comme le cadavre d'un +mastodonte de grandeur fantastique, auquel on a enleve les divers +organes de la vie et laisse seulement l'ossature. + +De ce materiel, il n'etait reste que de longues echelles de bois, +desservant les profondeurs de la houillere par le puits Yarow le seul +qui donnat maintenant acces aux galeries inferieures de la fosse +Dochart, depuis la cessation des travaux. + +A l'exterieur, les batiments, abritant autrefois aux travaux du << jour +>>, indiquaient encore la place ou avaient ete fonces les puits de +ladite fosse, completement abandonnee, comme l'etaient les autres +fosses, dont l'ensemble constituait les houilleres d'Aberfoyle. + +Ce fut un triste jour, lorsque, pour la derniere fois, les mineurs +quitterent la mine, dans laquelle ils avaient vecu tant d'annees. + +L'ingenieur James Starr avait reuni ces quelques milliers de +travailleurs, qui composaient l'active et courageuse population de la +houillere. Piqueurs, rouleurs, conducteurs, remblayeurs, boiseurs, +cantonniers, receveurs, basculeurs, forgerons, charpentiers, tous, +femmes, enfants, vieillards, ouvriers du fond et du jour, etaient +rassembles dans l'immense cour de la fosse Dochart, autrefois encombree +du trop-plein de la houillere. + +Ces braves gens, que les necessites de l'existence allaient disperser +-- eux, qui pendant de longues annees, s'etaient succede de pere en +fils dans la vieille Aberfoyle --, attendaient, avant de la quitter +pour jamais, les derniers adieux de l'ingenieur. La Compagnie leur +avait fait distribuer, a titre de gratification, les benefices de +l'annee courante. Peu de chose, en verite, car le rendement des filons +avait depasse de bien peu les frais d'exploitation; mais cela devait +leur permettre d'attendre qu'ils fussent embauches, soit dans les +houilleres voisines, soit dans les fermes ou les usines du comte. + +James Starr se tenait debout, devant la porte du vaste appentis, sous +lequel avaient si longtemps fonctionne les puissantes machines a vapeur +du puits d'extraction. + +Simon Ford, l'overman de la fosse Dochart, alors age de cinquante-cinq +ans, et quelques autres conducteurs de travaux l'entouraient. + +James Starr se decouvrit. Les mineurs, chapeau bas, gardaient un +profond silence. + +Cette scene d'adieux avait un caractere touchant, qui ne manquait pas +de grandeur. + +<< Mes amis, dit l'ingenieur, le moment de nous separer est venu. Les +houilleres d'Aberfoyle, qui, depuis tant d'annees, nous reunissaient +dans un travail commun, sont maintenant epuisees. Nos recherches n'ont +pu amener la decouverte d'un nouveau filon, et le dernier morceau de +houille vient d'etre extrait de la fosse Dochart ! >> + +Et, a l'appui de sa parole, James Starr montrait aux mineurs un bloc de +charbon qui avait ete garde au fond d'une benne. + +<< Ce morceau de houille, mes amis, reprit James Starr, c'est comme le +dernier globule du sang qui circulait a travers les veines de la +houillere ! Nous le conserverons, comme nous avons conserve le premier +fragment de charbon extrait, il y a cent cinquante ans, des gisements +d'Aberfoyle. Entre ces deux morceaux, bien des generations de +travailleurs se sont succede dans nos fosses ! Maintenant, c'est fini ! +Les dernieres paroles que vous adresse votre ingenieur sont des paroles +d'adieu. Vous avez vecu de la mine, qui s'est videe sous votre main. Le +travail a ete dur, mais non sans profit pour vous. Notre grande famille +va se disperser, et il n'est pas probable que l'avenir en reunisse +jamais les membres epars. Mais n'oubliez pas que nous avons longtemps +vecu ensemble, et que, chez les mineurs d'Aberfoyle, c'est un devoir de +s'entraider. Vos anciens chefs ne l'oublieront pas, non plus. Quand on +a travaille ensemble, on ne saurait etre des etrangers les uns pour les +autres. Nous veillerons sur vous, et, partout ou vous irez en honnetes +gens, nos recommandations vous suivront. Adieu donc, mes amis, et que +le Ciel vous assiste ! >> + +Cela dit, James Starr pressa dans ses bras le plus vieil ouvrier de la +houillere, dont les yeux s'etaient mouilles de larmes. Puis, les +overmen des differentes fosses vinrent serrer la main de l'ingenieur, +pendant que les mineurs agitaient leur chapeau et criaient : + +<< Adieu, James Starr, notre chef et notre ami ! >> + +Ces adieux devaient laisser un imperissable souvenir dans tous ces +braves cœurs. Mais, peu a peu, il le fallut, cette population +quitta tristement la vaste cour. Le vide se fit autour de James Starr. +Le sol noir des chemins, conduisant a la fosse Dochart, retentit une +derniere fois sous le pied des mineurs, et le silence succeda a cette +bruyante animation, qui avait empli jusqu'alors la houillere +d'Aberfoyle. + +Un homme etait reste seul pres de James Starr. + +C'etait l'overman Simon Ford. Pres de lui se tenait un jeune garcon, +age de quinze ans, son fils Harry, qui, depuis quelques annees deja, +etait employe aux travaux du fond. + +James Starr et Simon Ford se connaissaient, et, se connaissant, +s'estimaient l'un l'autre. + +<< Adieu, Simon, dit l'ingenieur. + +-- Adieu, monsieur James, repondit l'overman, ou plutot, laissez-moi +ajouter : Au revoir ! + +-- Oui, au revoir, Simon ! reprit James Starr. Vous savez que je serai +toujours heureux de vous retrouver et de pouvoir parler avec vous du +passe de notre vieille Aberfoyle ! + +-- Je le sais, monsieur James. + +-- Ma maison d'Edimbourg vous est ouverte ! + +-- C'est loin, Edimbourg ! repondit l'overman en secouant la tete. Oui +! loin de la fosse Dochart ! + +-- Loin, Simon ! Ou comptez-vous donc demeurer ? + +-- Ici meme, monsieur James ! Nous n'abandonnerons pas la mine, notre +vieille nourrice, parce que son lait s'est tari ! Ma femme, mon fils et +moi, nous nous arrangerons pour lui rester fideles ! + +-- Adieu donc, Simon, repondit l'ingenieur, dont la voix, malgre lui, +trahissait l'emotion. + +-- Non, je vous repete : au revoir, monsieur James ! repondit +l'overman, et non adieu ! Foi de Simon Ford, Aberfoyle vous reverra ! >> + +L'ingenieur ne voulut pas enlever cette derniere illusion a l'overman. +Il embrassa le jeune Harry, qui le regardait de ses grands yeux emus. +Il serra une derniere fois la main de Simon Ford et quitta +definitivement la houillere. + +Voila ce qui s'etait passe dix ans auparavant; mais, malgre le desir +que venait d'exprimer l'overman de le revoir quelque jour, James Starr +n'avait plus entendu parler de lui. + +Et c'etait apres dix ans de separation, que lui arrivait cette lettre +de Simon Ford, qui le conviait a reprendre sans delai le chemin des +anciennes houilleres d'Aberfoyle. + +Une communication de nature a l'interesser, qu'etait-ce donc ? La fosse +Dochart, le puits Yarow ! Quels souvenirs du passe ces noms rappelaient +a son esprit ! Oui ! c'etait le bon temps, celui du travail, de la +lutte --, le meilleur temps de sa vie d'ingenieur ! + +James Starr relisait la lettre. Il la retournait dans tous les sens. Il +regrettait, en verite, qu'une ligne de plus n'eut pas ete ajoutee par +Simon Ford. Il lui en voulait d'avoir ete si laconique. + +Etait-il donc possible que le vieil overman eut decouvert quelque +nouveau filon a exploiter ? Non ! + +James Starr se rappelait avec quel soin minutieux les houilleres +d'Aberfoyle avaient ete explorees avant la cessation definitive des +travaux. Il avait lui-meme procede aux derniers sondages, sans trouver +aucun nouveau gisement dans ce sol ruine par une exploitation poussee a +l'exces. On avait meme tente de reprendre le terrain houiller sous les +couches qui lui sont ordinairement inferieures, telles que le gres +rouge devonien, mais sans resultat. James Starr avait donc abandonne la +mine avec l'absolue conviction qu'elle ne possedait plus un morceau de +combustible. + +<< Non, se repetait-il, non ! Comment admettre que ce qui aurait echappe +a mes recherches se serait revele a celles de Simon Ford ? Pourtant, le +vieil overman doit bien savoir qu'une seule chose au monde peut +m'interesser, et cette invitation, que je dois tenir secrete, de me +rendre a la fosse Dochart !... >> + +James Starr en revenait toujours la. + +D'autre part, l'ingenieur connaissait Simon Ford pour un habile mineur, +particulierement doue de l'instinct du metier. Il ne l'avait pas revu +depuis l'epoque ou les exploitations d'Aberfoyle avaient ete +abandonnees. Il ignorait meme ce qu'etait devenu le vieil overman. Il +n'aurait pu dire a quoi il s'occupait, ni meme ou il demeurait, avec sa +femme et son fils. Tout ce qu'il savait, c'est que rendez-vous lui +etait donne au puits Yarow, et qu'Harry, le fils de Simon Ford, +l'attendrait a la gare de Callander pendant toute la journee du +lendemain. Il s'agissait donc evidemment de visiter la fosse Dochart. + +<< J'irai, j'irai ! >> dit James Starr, qui sentait sa surexcitation +s'accroitre a mesure que s'avancait l'heure. + +C'est qu'il appartenait, ce digne ingenieur, a cette categorie de gens +passionnes, dont le cerveau est toujours en ebullition, comme une +bouilloire placee sur une flamme ardente. Il est de ces bouilloires +dans lesquelles les idees cuisent a gros bouillons, d'autres ou elles +mijotent paisiblement. Or, ce jour-la, les idees de James Starr +bouillaient a plein feu. + +Mais, alors, un incident tres inattendu se produisit. Ce fut la goutte +d'eau froide, qui allait momentanement condenser toutes les vapeurs de +ce cerveau. + +En effet, vers six heures du soir, par le troisieme courrier, le +domestique de James Starr apporta une seconde lettre. + +Cette lettre etait renfermee dans une enveloppe grossiere, dont la +suscription indiquait une main peu exercee au maniement de la plume. + +James Starr dechira cette enveloppe. Elle ne contenait qu'un morceau de +papier, jauni par le temps, et qui semblait avoir ete arrache a quelque +vieux cahier hors d'usage. + +Sur ce papier il n'y avait qu'une seule phrase, ainsi concue : + +<< Inutile a l'ingenieur James Starr de se deranger, -- la lettre de +Simon Ford etant maintenant sans objet. >> + +Et pas de signature. + +[1] L'exploitation d'une mine se divise en travaux du << fond >> et +travaux du << jour >>; les uns s'accomplissant a l'interieur, les autres +a l'exrerieur. + + II + + Chemin faisant + +Le cours des idees de James Starr fut brusquement arrete, lorsqu'il eut +lu cette seconde lettre, contradictoire de la premiere. + +<< Qu'est-ce que cela veut dire ? >> se demanda-t-il. + +James Starr reprit l'enveloppe a demi dechiree. Elle portait, ainsi que +l'autre, le timbre du bureau de poste d'Aberfoyle. Elle etait donc +partie de ce meme point du comte de Stirling. Ce n'etait pas le vieux +mineur qui l'avait ecrite, -- evidemment. Mais, non moins evidemment, +l'auteur de cette seconde lettre connaissait le secret de l'overman, +puisqu'il contremandait formellement l'invitation faite a l'ingenieur +de se rendre au puits Yarow. + +Etait-il donc vrai que cette premiere communication fut maintenant sans +objet ? voulait-on empecher James Starr de se deranger, soit +inutilement, soit utilement ? N'y avait-il pas la plutot une intention +malveillante de contrecarrer les projets de Simon Ford ? + +C'est ce que pensa James Starr, apres mure reflexion. Cette +contradiction, qui existait entre les deux lettres, ne fit naitre en +lui qu'un plus vif desir de se rendre a la fosse Dochart. D'ailleurs, +si, dans tout cela, il n'y avait qu'une mystification, mieux valait +s'en assurer. Mais il semblait bien a James Starr qu'il convenait +d'accorder plus de creance a la premiere lettre qu'a la seconde, -- +c'est-a-dire a la demande d'un homme tel que Simon Ford plutot qu'a cet +avis de son contradicteur anonyme. + +<< En verite, puisqu'on pretend influencer ma resolution, se dit-il, +c'est que la communication de Simon Ford doit avoir une extreme +importance ! Demain, je serai au rendez-vous indique et a l'heure +convenue ! >> + +Le soir venu, James Starr fit ses preparatifs de depart. Comme il +pouvait arriver que son absence se prolongeat pendant quelques jours, +il prevint, par lettre, Sir W. Elphiston, le president de << Royal +Institution >>, qu'il ne pourrait assister a la prochaine seance de la +Societe. Il se degagea egalement de deux ou trois affaires, qui +devaient l'occuper pendant la semaine. Puis, apres avoir donne l'ordre +a son domestique de preparer un sac de voyage, il se coucha, plus +impressionne que l'affaire ne le comportait peut-etre. + +Le lendemain, a cinq heures, James Starr sautait hors de son lit, +s'habillait chaudement -- car il tombait une pluie froide --, et il +quittait sa maison de la Canongate, pour aller prendre a Granton-pier +le steam-boat qui, en trois heures, remonte le Forth jusqu'a Stirling. + +Pour la premiere fois, peut-etre, James Starr, en traversant la +Canongate [1*], ne se retourna pas pour regarder Holyrood, ce palais +des anciens souverains de l'Ecosse. Il n'apercut pas, devant sa +poterne, les sentinelles revetues de l'antique costume ecossais, jupon +d'etoffe verte, plaid quadrille et sac de peau de chevre a longs poils +pendant sur la cuisse. Bien qu'il fut fanatique de Walter Scott, comme +l'est tout vrai fils de la vieille Caledonie, l'ingenieur, ainsi qu'il +ne manquait jamais de le faire, ne donna meme pas un coup d'œil a +l'auberge ou Waverley descendit, et dans laquelle le tailleur lui +apporta ce fameux costume en tartan de guerre qu'admirait si naivement +la veuve Flockhart. Il ne salua pas, non plus, la petite place ou les +montagnards dechargerent leurs fusils, apres la victoire du Pretendant, +au risque de tuer Flora Mac Ivor. L'horloge de la prison tendait au +milieu de la rue son cadran desole : il n'y regarda que pour s'assurer +qu'il ne manquerait point l'heure du depart. On doit avouer aussi qu'il +n'entrevit pas dans Nelher-Bow la maison du grand reformateur John +Knox, le seul homme que ne purent seduire les sourires de Marie Stuart. +Mais, prenant par High-street, la rue populaire, si minutieusement +decrite dans le roman de _L'Abbe_, il s'elanca vers le pont gigantesque +de Bridgestreet, qui relie les trois collines d'Edimbourg. + +Quelques minutes apres, James Starr arrivait a la gare du << General +railway >>, et le train le debarquait, une demi-heure apres, a Newhaven, +joli village de pecheurs, situe a un mille de Leith, qui forme le port +d'Edimbourg. La maree montante recouvrait alors la plage noiratre et +rocailleuse du littoral. Les premiers flots baignaient une estacade, +sorte de jetee supportee par des chaines. A gauche, un de ces bateaux +qui font le service du Forth, entre Edimbourg et Stirling, etait amarre +au << pier >> de Granton. + +En ce moment, la cheminee du _Prince de Galles_ vomissait des +tourbillons de fumee noire, et sa chaudiere ronflait sourdement. Au son +de la cloche, qui ne tinta que quelques coups, les voyageurs en retard +se haterent d'accourir. Il y avait la une foule de marchands, de +fermiers, de ministres, ces derniers reconnaissables a leurs culottes +courtes, a leurs longues redingotes, au mince lisere blanc qui cerclait +leur cou. + +James Starr ne fut pas le dernier a s'embarquer. Il sauta lestement sur +le pont du _Prince de Galles_. Bien que la pluie tombat avec violence, +pas un de ces passagers ne songeait a chercher un abri dans le salon du +steam-boat. Tous restaient immobiles, enveloppes de leurs couvertures +de voyage, quelques-uns se ranimant de temps a autre avec le gin ou le +whisky de leur bouteille, -- ce qu'ils appellent << se vetir a +l'interieur >>. Un dernier coup de cloche se fit entendre, les amarres +furent larguees, et le _Prince de Galles_ evolua pour sortir du petit +bassin, qui l'abritait contre les lames de la mer du Nord. + +Le Firth of Forth, tel est le nom que l'on donne au golfe creuse entre +les rives du comte de Fife, au nord, et celles des comtes de +Linlilhgow, d'Edimbourg et Haddington, au sud. Il forme l'estuaire du +Forth, fleuve peu important, sorte de Tamise ou de Mersey aux eaux +profondes, qui, descendu des flancs ouest du Ben Lomond, se jette dans +la mer a Kincardine. + +Ce ne serait qu'une courte traversee que celle de Granton-pier a +l'extremite de ce golfe, si la necessite de faire escale aux diverses +stations des deux rives n'obligeait a de nombreux detours. Les villes, +les villages, les cottages s'etalent sur les bords du Forth entre les +arbres d'une campagne fertile. James Starr, abrite sous la large +passerelle jetee entre les tambours, ne cherchait pas a rien voir de ce +paysage, alors raye par les fines hachures de la pluie. Il s'inquietait +plutot d'observer s'il n'attirait pas specialement l'attention de +quelque passager. Peut-etre, en effet, l'auteur anonyme de la seconde +lettre etait-il sur le bateau. Cependant, l'ingenieur ne put surprendre +aucun regard suspect. + +Le _Prince de Galles_, en quittant Granton-pier, se dirigea vers +l'etroit pertuis qui se glisse entre les deux pointes de +Southoueensferry et North-oueensferry, au-dela duquel le Forth forme +une sorte de lac, praticable pour les navires de cent tonneaux. Entre +les brumes du fond apparaissaient, dans de courtes eclaircies, les +sommets neigeux des monts Grampian. + +Bientot, le steam-boat eut perdu de vue le village d'Aberdour, l'ile de +Colm, couronnee par les ruines d'un monastere du XIIe siecle, les +restes du chateau de Barnbougle, puis Donibristle, ou fut assassine le +gendre du regent Murray, puis l'ilot fortifie de Garvie. Il franchit le +detroit de oueensferry, laissa a gauche le chateau de Rosyth, ou +residait autrefois une branche des Stuarts a laquelle etait alliee la +mere de Cromwell, depassa Blacknesscastle, toujours fortifie, +conformement a l'un des articles du traite de l'Union, et longea les +quais du petit port de Charleston, d'ou s'exporte la chaux des +carrieres de Lord Elgin. Enfin, la cloche du _Prince de Galles_ signala +la station de Crombie-Point. + +Le temps etait alors tres mauvais. La pluie, fouettee par une brise +violente, se pulverisait au milieu de ces mugissantes rafales, qui +passaient comme des trombes. + +James Starr n'etait pas sans quelque inquietude. Le fils d'Harry Ford +se trouverait-il au rendez-vous ? Il le savait par experience : les +mineurs, habitues au calme profond des houilleres, affrontent moins +volontiers que les ouvriers ou les laboureurs ces grands troubles de +l'atmosphere. De Callander a la fosse Dochart et au puits Yarow, il +fallait compter une distance de quatre milles. C'etaient la des raisons +qui pouvaient, dans une certaine mesure, retarder le fils du vieil +overman. Toutefois, l'ingenieur se preoccupait davantage de l'idee que +le rendez-vous donne dans la premiere lettre eut ete contremande dans +la seconde. -- C'etait, a vrai dire, son plus gros souci. + +En tout cas, si Harry Ford ne se trouvait pas a l'arrivee du train a +Callander, James Starr etait bien decide a se rendre seul a la fosse +Dochart, et meme, s'il le fallait, jusqu'au village d'Aberfoyle. La, il +aurait sans doute des nouvelles de Simon Ford, et il apprendrait en +quel lieu residait actuellement le vieil overman. + +Cependant, le _Prince de Galles_ continuait a soulever de grosses lames +sous la poussee de ses aubes. On ne voyait rien des deux rives du +fleuve, ni du village de Crombie, ni Torryburn, ni Torry-house, ni +Newmills, ni Carridenhouse, ni Ilirkgrange, ni Salt-Pans, sur la +droite. Le petit port de Bowness, le port de Grangemouth, creuse a +l'embouchure du canal de la Clyde, disparaissaient dans l'humide +brouillard. Culross, le vieux bourg et les ruines de son abbaye de +Citeaux, Ilinkardine et ses chantiers de construction, auxquels le +steam-boat fit escale, Ayrthcastle et sa tour carree du XIIIe siecle, +Clackmannan et son chateau, bati par Robert Bruce, n'etaient meme pas +visibles a travers les rayures obliques de la pluie. + +Le _Prince de Galles_ s'arreta a l'embarcadere d'Alloa pour deposer +quelques voyageurs. James Starr eut le cœur serre en passant, +apres dix ans d'absence, pres de cette petite ville, siege +d'exploitation d'importantes houilleres qui nourrissaient toujours une +nombreuse population de travailleurs. Son imagination l'entrainait dans +ce sous-sol, que le pic des mineurs creusait encore a grand profit. Ces +mines d'Alloa, presque contigues a celles d'Aberfoyle, continuaient a +enrichir le comte, tandis que les gisements voisins, epuises depuis +tant d'annees, ne comptaient plus un seul ouvrier ! + +Le steam-boat, en quittant Alloa, s'enfonca dans les nombreux detours +que fait le Forth sur un parcours de dix-neuf milles. Il circulait +rapidement entre les grands arbres des deux rives. Un instant, dans une +eclaircie, apparurent les ruines de l'abbaye de Cambuskenneth, qui date +du XIIe siecle. Puis, ce furent le chateau de Stirling et le bourg +royal de ce nom, ou le Forth, traverse par deux ponts, n'est plus +navigable aux navires de hautes matures. + +A peine le _Prince de Galles_ avait-il accoste, que l'ingenieur sautait +lestement sur le quai. Cinq minutes apres, il arrivait a la gare de +Stirling. Une heure plus tard, il descendait du train a Callander, gros +village situe sur la rive gauche du Teith. + +La, devant la gare, attendait un jeune homme, qui s'avanca aussitot +vers l'ingenieur. + +C'etait Harry, le fils de Simon Ford. + +[1] Principale et celebre rue du vieil Edimbourg. + + III + + Le sous-sol du Royaume-Uni + +Il est convenable, pour l'intelligence de ce recit, de rappeler en +quelques mots quelle est l'origine de la houille. + +Pendant les epoques geologiques, lorsque le spheroide terrestre etait +encore en voie de formation, une epaisse atmosphere l'entourait, toute +saturee de vapeurs d'eau et largement impregnee d'acide carbonique. Peu +a peu, ces vapeurs se condenserent en pluies diluviennes, qui tomberent +comme si elles eussent ete projetees du goulot de quelques millions de +milliards de bouteilles d'eau de Seltz. C'etait, en effet, un liquide +charge d'acide carbonique qui se deversait torrentiellement sur un sol +pateux, mal consolide, sujet aux deformations brusques ou lentes, a la +fois maintenu dans cet etat semi-fluide autant par les feux du soleil +que par les feux de la masse interieure. C'est que la chaleur interne +n'etait pas encore emmagasinee au centre du globe. La croute terrestre, +peu epaisse et incompletement durcie, la laissait s'epancher a travers +ses pores. De la, une phenomenale vegetation, -- telle, sans doute, +qu'elle se produit peut-etre a la surface des planetes inferieures, +Venus ou Mercure, plus rapprochees que la terre de l'astre radieux. + +Le sol des continents, encore mal fixe, se couvrit donc de forets +immenses; l'acide carbonique, si propre au developpement du regne +vegetal, abondait. Aussi les vegetaux se developpaient-ils sous la +forme arborescente. Il n'y avait pas une seule plante herbacee. +C'etaient partout d'enormes massifs d'arbres, sans fleurs, sans fruits, +d'un aspect monotone, qui n'auraient pu suffire a la nourriture d'aucun +etre vivant. La terre n'etait pas prete encore pour l'apparition du +regne animal. + +Voici quelle etait la composition de ces forets antediluviennes. La +classe des cryptogames vasculaires y dominait. Les calamites, varietes +de preles arborescentes, les lepidodendrons, sortes de lycopodes +geants, hauts de vingt-cinq ou trente metres, larges d'un metre a leur +base, des asterophylles, des fougeres, des sigillaires de proportions +gigantesques, dont on a retrouve des empreintes dans les mines de +Saint-Etienne -- toutes plantes grandioses alors, auxquelles on ne +reconnaitrait d'analogues que parmi les plus humbles specimens de la +terre habitable --, tels etaient, peu varies dans leur espece, mais +enormes dans leur developpement, les vegetaux qui composaient +exclusivement les forets de cette epoque. + +Ces arbres noyaient alors leur pied dans une sorte d'immense lagune, +rendue profondement humide par le melange des eaux douces et des eaux +marines. Ils s'assimilaient avidement le carbone qu'ils soutiraient peu +a peu de l'atmosphere, encore impropre au fonctionnement de la vie, et +on peut dire qu'ils etaient destines a l'emmagasiner, sous forme de +houille, dans les entrailles memes du globe. + +En effet, c'etait l'epoque des tremblements de terre, de ces +secouements du sol, dus aux revolutions interieures et au travail +plutonique, qui modifiaient subitement les lineaments encore incertains +de la surface terrestre. Ici, des intumescences qui devenaient +montagnes; la, des gouffres que devaient emplir des oceans ou des mers. +Et alors, des forets entieres s'enfoncaient dans la croute terrestre, a +travers les couches mouvantes, jusqu'a ce qu'elles eussent trouve un +point d'appui, tel que le sol primitif des roches granitoides, ou que, +par le tassement, elles formassent un tout resistant. + +En effet, l'edifice geologique se presente suivant cet ordre dans les +entrailles du globe : le sol primitif, que surmonte le sol de remblai, +compose des terrains primaires, puis les terrains secondaires dont les +gisements houillers occupent l'etage inferieur, puis les terrains +tertiaires, et au-dessus, le terrain des alluvions anciennes et +modernes. + +A cette epoque, les eaux, qu'aucun lit ne retenait encore et que la +condensation engendrait sur tous les points du globe, se precipitaient +en arrachant aux roches, a peine formees, de quoi composer les +schistes, les gres, les calcaires. Elles arrivaient au dessus des +forets tourbeuses et deposaient les elements de ces terrains qui +allaient se superposer au terrain houiller. Avec le temps -- des +periodes qui se chiffrent par millions d'annees --, ces terrains se +durcirent, s'etagerent et enfermerent sous une epaisse carapace de +poudingues, de schistes, de gres compacts ou friables, de gravier, de +cailloux, toute la masse des forets enlisees. + +Que se passa-t-il dans ce creuset gigantesque, ou s'accumulait la +matiere vegetale, enfoncee a des profondeurs variables ? Une veritable +operation chimique, une sorte de distillation. Tout le carbone que +contenaient ces vegetaux s'agglomerait, et peu a peu la houille se +formait sous la double influence d'une pression enorme et de la haute +temperature que lui fournissaient les feux internes, si voisins d'elle +a cette epoque. + +Ainsi donc un regne se substituait a l'autre dans cette lente, mais +irresistible reaction. Le vegetal se transformait en mineral. Toutes +ces plantes, qui avaient vecu de la vie vegetative sous l'active seve +des premiers jours, se petrifiaient. Quelques-unes des substances +enfermees dans ce vaste herbier, incompletement deformees, laissaient +leur empreinte aux autres produits plus rapidement mineralises, qui les +pressaient comme eut fait une presse hydraulique d'une puissance +incalculable. En meme temps, des coquilles, des zoophytes tels +qu'etoiles de mer, polypiers, spiriferes, jusqu'a des poissons, jusqu'a +des lezards, entraines par les eaux, laissaient sur la houille, tendre +encore, leur impression nette et comme << admirablement tiree [1*] >>. + +La pression semble avoir joue un role considerable dans la formation +des gisements carboniferes. En effet, c'est a son degre de puissance +que sont dues les diverses sortes de houilles dont l'industrie fait +usage. Ainsi, aux plus basses couches du terrain houiller apparait +l'anthracite, qui, presque entierement depourvue de matiere volatile, +contient la plus grande quantite de carbone. Aux plus hautes couches se +montrent, au contraire, le lignite et le bois fossile, substances dans +lesquelles la quantite de carbone est infiniment moindre. Entre ces +deux couches, suivant le degre de pression qu'elles ont subie, se +rencontrent les filons de graphites, les houilles grasses ou maigres. +On peut meme affirmer que c'est faute d'une pression suffisante que la +couche des marais tourbeux n'a pas ete completement modifiee. + +Ainsi donc, l'origine des houilleres, en quelque point du globe qu'on +les ait decouvertes, est celle-ci : engloutissement dans la croute +terrestre des grandes forets de l'epoque geologique, puis, +mineralisation des vegetaux obtenue avec le temps, sous l'influence de +la pression et de la chaleur, et sous l'action de l'acide carbonique. + +Cependant, la nature, si prodigue d'ordinaire, n'a pas enfoui assez de +forets pour une consommation qui comprendrait quelques milliers +d'annees. La houille manquera un jour, -- cela est certain. Un chomage +force s'imposera donc aux machines du monde entier, si quelque nouveau +combustible ne remplace pas le charbon. A une epoque plus ou moins +reculee, il n'y aura plus de gisements carboniferes, si ce n'est ceux +qu'une eternelle couche de glace recouvre au Grœnland, aux +environs de la mer de Baffin, et dont l'exploitation est a peu pres +impossible. C'est le sort inevitable. Les bassins houillers de +l'Amerique, prodigieusement riches encore, ceux du lac Sale, de +l'oregon, de la Californie, n'auront plus, un jour, qu'un rendement +insuffisant. Il en sera ainsi des houilleres du cap Breton et du +Saint-Laurent, des gisements des Alleghanis, de la Pennsylvanie, de la +Virginie, de l'Illinois, de l'Indiana, du Missouri. Bien que les gites +carboniferes du Nord-Amerique soient dix fois plus considerables que +tous les gisements du monde entier, cent siecles ne s'ecouleront pas +sans que le monstre a millions de gueules de l'industrie n'ait devore +le dernier morceau de houille du globe. + +La disette, on le comprend, se fera plus promptement sentir dans +l'ancien monde. Il existe bien des couches de combustible mineral en +Abyssinie, a Natal, au Zambeze, a Mozambique, a Madagascar, mais leur +exploitation reguliere offre les plus grandes difficultes. Celles de la +Birmanie, de la Chine, de la Cochinchine, du Japon, de l'Asie centrale, +seront assez vite epuisees. Les Anglais auront certainement vide +l'Australie des produits houillers, assez abondamment enfouis dans son +sol, avant le jour ou le charbon manquera au Royaume-Uni. A cette +epoque, deja, les filons carboniferes de l'Europe, atteints jusque dans +leurs dernieres veines, auront ete abandonnes. + +Que l'on juge par les chiffres suivants des quantites de houille qui +ont ete consommees depuis la decouverte des premiers gisements. Les +bassins houillers de la Russie, de la Saxe et de la Baviere comprennent +six cent mille hectares; ceux de l'Espagne, cent cinquante mille; ceux +de la Boheme et de l'Autriche, cent cinquante mille. Les bassins de la +Belgique, longs de quarante lieues, larges de trois, comptent egalement +cent cinquante mille hectares, qui s'etendent sous les territoires de +Liege, de Namur, de Mons et de Charleroi. En France, le bassin situe +entre la Loire et le Rhone, Rive-de-Gier, Saint-Etienne, Givors, +Epinac, Blanzy, le Creuzot -- les exploitations du Gard, Alais, La +Grand-Combe, -- celles de l'Aveyron a Aubin -- les gisements de +Carmaux, de Bassac, de Graissessac --, dans le Nord, Anzin, +Valenciennes, Lens, Bethune, recouvrent environ trois cent cinquante +mille hectares. + +Le pays le plus riche en charbon, c'est incontestablement le +Royaume-Uni. Celui-ci, en exceptant l'Irlande, a laquelle manque +presque absolument le combustible mineral, possede d'enormes richesses +carboniferes, -- mais epuisables comme toutes richesses. Le plus +important de ces divers bassins, celui de Newcastle, qui occupe le +sous-sol du comte de Northumberland, produit par an jusqu'a trente +millions de tonnes, c'est-a-dire pres du tiers de la consommation +anglaise et plus du double de la production francaise. Le bassin du +pays de Galles, qui a concentre toute une population de mineurs a +Cardiff, a Swansea, a Newport, rend annuellement dix millions de tonnes +de cette houille si recherchee qui porte son nom. Au centre, +s'exploitent les bassins des comtes d'York, de Lancaster, de Derby, de +Stafford, moins productifs, mais d'un rendement considerable encore. +Enfin, dans cette portion de l'Ecosse situee entre Edimbourg et +Glasgow, entre ces deux mers qui l'echancrent si profondement, se +developpe l'un des plus vastes gisements houillers du Royaume-Uni. +L'ensemble de ces divers bassins ne comprend pas moins de seize cent +mille hectares, et produit annuellement jusqu'a cent millions de tonnes +du noir combustible. + +Mais qu'importe ! La consommation deviendra telle, pour les besoins de +l'industrie et du commerce, que ces richesses s'epuiseront. Le +troisieme millenaire de l'ere chretienne ne sera pas acheve, que la +main du mineur aura vide, en Europe, ces magasins dans lesquels, +suivant une juste image, s'est concentree la chaleur solaire des +premiers jours [2*]. + +Or, precisement a l'epoque ou se passe cette histoire, l'une des plus +importantes houilleres du bassin ecossais avait ete epuisee par une +exploitation trop rapide. En effet, c'etait dans ce territoire, qui se +developpe entre Edimbourg et Glasgow, sur une largeur moyenne de dix a +douze milles, que se creusait la houillere d'Aberfoyle, dont +l'ingenieur James Starr avait si longtemps dirige les travaux. + +Or, depuis dix ans, ces mines avaient du etre abandonnees. On n'avait +pu decouvrir de nouveaux gisements, bien que les sondages eussent ete +portes jusqu'a la profondeur de quinze cents et meme de deux mille +pieds, et lorsque James Starr s'etait retire, c'etait avec la certitude +que le plus mince filon avait ete exploite jusqu'a complet epuisement. + +Il etait donc plus qu'evident que, en de telles conditions, la +decouverte d'un nouveau bassin houiller dans les profondeurs du +sous-sol anglais aurait ete un evenement considerable. La communication +annoncee par Simon Ford se rapportait-elle a un fait de cette nature ? +C'est ce que se demandait James Starr, c'est ce qu'il voulait esperer. + +En un mot, etait-ce un autre coin de ces riches Indes noires dont on +l'appelait a faire de nouveau la conquete ? Il voulait le croire. + +La seconde lettre avait un instant deroute ses idees a ce sujet, mais +maintenant il n'en tenait plus compte. D'ailleurs, le fils du vieil +overman etait la, l'attendant au rendez-vous indique. La lettre anonyme +n'avait donc plus aucune valeur. + +A l'instant ou l'ingenieur prenait pied sur le quai, le jeune homme +s'avanca vers lui. + +<< Tu es Harry Ford ? lui demanda vivement James Starr, sans autre +entree en matiere. + +-- Oui, monsieur Starr. + +-- Je ne t'aurais pas reconnu, mon garcon ! Ah ! c'est que, depuis dix +ans, tu es devenu un homme ! + +-- Moi, je vous ai reconnu, repondit le jeune mineur, qui tenait son +chapeau a la main. vous n'avez pas change, monsieur. vous etes celui +qui m'a embrasse le jour des adieux a la fosse Dochart ! Ca ne s'oublie +pas, ces choses-la ! + +-- Couvre-toi donc, Harry, dit l'ingenieur. Il pleut a torrents, et la +politesse ne doit pas aller jusqu'au rhume. + +-- Voulez-vous que nous nous mettions a l'abri, monsieur Starr ? +demanda Harry Ford. + +-- Non, Harry. Le temps est pris. Il pleuvra toute la journee, et je +suis presse. Partons. + +-- A vos ordres, repondit le jeune homme. + +-- Dis-moi, Harry, le pere se porte bien ? + +-- Tres bien, monsieur Starr. + +-- Et la mere ?... + +-- La mere aussi. + +-- C'est ton pere qui m'a ecrit, pour me donner rendez-vous au puits de +Yarow ? + +-- Non, c'est moi. + +-- Mais Simon Ford m'a-t-il donc adresse une seconde lettre pour +contremander ce rendez-vous ? demanda vivement l'ingenieur. + +-- Non, monsieur Starr, repondit le jeune mineur. + +-- Bien ! >> repondit James Starr, sans parler davantage de la lettre +anonyme. + +Puis, reprenant : + +<< Et peux-tu m'apprendre ce que me veut le vieux Simon ? demanda-t-il +au jeune homme. + +-- Monsieur Starr, mon pere s'est reserve le soin de vous le dire +lui-meme. + +-- Mais tu le sais ?... + +-- Je le sais. + +-- Eh bien, Harry, je ne t'en demande pas plus. En route donc, car j'ai +hate de causer avec Simon Ford. -- A propos, ou demeure-t-il ? + +-- Dans la mine. + +-- Quoi ! Dans la fosse Dochart ? + +-- Oui, monsieur Starr, repondit Harry Ford. + +-- Comment ! ta famille n'a pas quitte la vieille mine depuis la +cessation des travaux ? + +-- Pas un jour, monsieur Starr. vous connaissez le pere. C'est la qu'il +est ne, c'est la qu'il veut mourir ! + +-- Je comprends cela, Harry... Je comprends cela ! Sa houillere natale +! Il n'a pas voulu l'abandonner ! Et vous vous plaisez la ?... + +-- Oui, monsieur Starr, repondit le jeune mineur, car nous nous aimons +cordialement, et nous n'avons que peu de besoins ! + +-- Bien, Harry, dit l'ingenieur. En route ! >> + +Et James Starr, suivant le jeune homme, se dirigea a travers les rues +de Callander. + +Dix minutes apres, tous deux avaient quitte la ville. + +[1] Il faut, d'ailleurs, remarquer que toutes ces plantes, dont les +enpreintes ont ete retrouvees, appartiennent aux especes aujourd'hui +reservees aux zones equatoriales du globe. On peut donc conclure que, a +cette epoque, la chaleur etait egale sur toute la terre, soit qu'elle y +fut apportee par des courants d'eaux chaudes, soit que les feux +interieurs se fissent sentir a sa surface a travers la croute poreuse. +Ainsi s'explique la formation de gisements carboniferes sous toutes les +latitudes terestres. + +[2]Voici, en tenant compte de la progression de la consommation de la +houille, ce que les derniers calculs assignent, en Europe, a +l'epuisement des combustibles mineraux: + + + France dans 1140 ans. + + Angleterre -- 800 -- + + Belgique -- 750 -- + + Allemagne -- 300 -- + +En Amerique, a raison de 500 millions de tonnes annuellement, les gites +pourraient produire du charbon pendant 6000 ans. + + IV + + La fosse Dochart + +Harry Ford etait un grand garcon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien +decouple. Sa physionomie un peu serieuse, son attitude habituellement +pensive, l'avaient, des son enfance, fait remarquer entre ses camarades +de la mine. Ses traits reguliers, ses yeux profonds et doux, ses +cheveux assez rudes, plutot chatains que blonds, le charme naturel de +sa personne, tout concordait a en faire le type accompli du Lowlander, +c'est-a-dire un superbe specimen de l'Ecossais de la plaine. Endurci +presque des son bas age au travail de la houillere, c'etait, en meme +temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guide par son +pere, pousse par ses propres instincts, il avait travaille, il s'etait +instruit de bonne heure, et, a un age ou l'on n'est guere qu'un +apprenti, il etait arrive a se faire quelqu'un -- l'un des premiers de +sa condition --, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait +tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premieres annees de +son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, neanmoins +le jeune mineur ne tarda pas a acquerir les connaissances suffisantes +pour s'elever dans la hierarchie de la houillere, et il aurait +certainement succede a son pere en qualite d'overman de la fosse +Dochart, si la mine n'eut pas ete abandonnee. + +James Starr etait un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait +pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'eut modere son pas. + +La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se +pulverisaient avant d'atteindre le sol. C'etaient plutot des rafales +humides, qui couraient dans l'air, soulevees par une fraiche brise. + +Harry Ford et James Starr -- le jeune homme portant le leger bagage de +l'ingenieur -- suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille +environ. Apres avoir longe sa plage sinueuse, ils prirent une route qui +s'enfoncait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De +vastes paturages se developpaient d'un cote et de l'autre, autour de +fermes isolees. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe +toujours verte de ces prairies de la basse Ecosse. C'etaient des vaches +sans cornes, ou de petits moutons a laine soyeuse, qui ressemblaient +aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir, +abrite qu'il etait sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le << +colley >>, chien particulier a cette contree du Royaume-Uni et renomme +pour sa vigilance, rodait autour du paturage. + +Le puits Yarow etait situe a quatre milles environ de Callander. James +Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'etre impressionne. Il +n'avait pas revu le pays depuis le jour ou la derniere tonne des +houilleres d'Aberfoyle avait ete versee dans les wagons du railway de +Glasgow. La vie agricole remplacait, maintenant, la vie industrielle, +toujours plus bruyante, plus active. Le contraste etait d'autant plus +frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une +sorte de chomage. Mais autrefois, en toute saison, la population des +mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands +charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant +enterres sur leurs traverses pourries, grincaient sous le poids des +wagons. A present, le chemin de pierre et de terre se substituait peu a +peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait +traverser un desert. + +L'ingenieur regardait donc autour de lui d'un œil attriste. Il +s'arretait par instants pour reprendre haleine. Il ecoutait. L'air ne +s'emplissait plus a present des sifflements lointains et du fracas +haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noiratres, +que l'industriel aime a retrouver, melees aux grands nuages. Nulle +haute cheminee cylindrique ou prismatique vomissant des fumees, apres +s'etre alimentee au gisement meme, nul tuyau d'echappement s'epoumonant +a souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussiere +de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr +n'etaient plus habitues. + +Lorsque l'ingenieur s'arretait, Harry Ford s'arretait aussi. Le jeune +mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans +l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression, +-- lui, un enfant de la houillere, dont toute la vie s'etait ecoulee +dans les profondeurs de ce sol. + +<< Oui, Harry, tout cela est change, dit James Starr. Mais, a force d'y +prendre, il fallait bien que les tresors de houille s'epuisassent un +jour ! Tu regrettes ce temps ! + +-- Je le regrette, monsieur Starr, repondit Harry. Le travail etait +dur, mais il interessait, comme toute lutte. + +-- Sans doute, mon garcon ! La lutte de tous les instants, le danger +des eboulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou +qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer a ces perils ! Tu dis +bien ! C'etait la lutte, et, par consequent, la vie emouvante ! + +-- Les mineurs d'Alloa ont ete plus favorises que les mineurs +d'Aberfoyle, monsieur Starr ! + +-- Oui, Harry, repondit l'ingenieur. + +-- En verite, s'ecria le jeune homme, il est a regretter que tout le +globe terrestre n'ait pas ete uniquement compose de charbon ! Il y en +aurait eu pour quelques millions d'annees ! + +-- Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature +s'est montree prevoyante en formant notre spheroide plus principalement +de gres, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer ! + +-- Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par +bruler leur globe ?... + +-- Oui ! Tout entier, mon garcon, repondit l'ingenieur. La terre aurait +passe jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des +locomobiles, des steamers, des usines a gaz, et, certainement, c'est +ainsi que notre monde eut fini un beau jour ! + +-- Cela n'est plus a craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les +houilleres s'epuiseront, sans doute, plus rapidement que ne +l'etablissent les statistiques ! + +-- Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-etre tort +d'echanger son combustible contre l'or des autres nations ! + +-- En effet, repondit Harry. + +-- Je sais bien, ajouta l'ingenieur, que ni l'hydraulique, ni +l'electricite n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera +plus completement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille +est d'un emploi tres pratique et se prete facilement aux divers besoins +de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire a +volonte ! Si les forets exterieures repoussent incessamment sous +l'influence de la chaleur et de l'eau, les forets interieures, elles, +ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les +conditions voulues pour les refaire ! >> + +James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche +d'un pas rapide. Une heure apres avoir quitte Callander, ils arrivaient +a la fosse Dochart. + +Un indifferent lui-meme eut ete touche du triste aspect que presentait +l'etablissement abandonne. C'etait comme le squelette de ce qui avait +ete si vivant autrefois. + +Dans un vaste cadre, borde de quelques maigres arbres, le sol +disparaissait encore sous la noire poussiere du combustible mineral, +mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun +fragment de houille. Tout avait ete enleve et consomme depuis longtemps. + +Sur une colline peu elevee, se decoupait la silhouette d'une enorme +charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de +cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et +plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient +autrefois les cables qui ramenaient les cages a la surface du sol. + +A l'etage inferieur, on reconnaissait la chambre delabree des machines, +autrefois si luisantes dans les parties du mecanisme faites d'acier ou +de cuivre. Quelques pans de murs gisaient a terre au milieu de solives +brisees et verdies par l'humidite. Des restes de balanciers auxquels +s'articulait la tige des pompes d'ejuisement, des coussinets casses ou +encrasses, des pignons edentes, des engins de basculage renverses, +quelques echelons fixes aux chevalets et figurant de grandes aretes +d'ichthyosaures, des rails portes sur quelque traverse rompue que +soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui +n'auraient pas resiste au poids d'un wagonnet vide, -- tel etait +l'aspect desole de la fosse Dochart. + +La margelle des puits, aux pierres eraillees, disparaissait sous les +mousses epaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, la les +restes d'un parc ou s'emmagasinait le charbon, qui devait etre trie +suivant sa qualite ou sa grosseur. Enfin, debris de tonnes auxquelles +pendait un bout de chaine, fragments de chevalets gigantesques, toles +d'une chaudiere eventree, pistons tordus, longs balanciers qui se +penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au +vent, ponceaux fremissant au pied, murailles lezardees, toits a demi +effondres qui dominaient des cheminees aux briques disjointes, +ressemblant a ces canons modernes dont la culasse est frettee d'anneaux +cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de +misere, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux chateau de +pierre, ni les restes d'une forteresse demantelee. + +<< C'est une desolation ! >> dit James Starr, en regardant le jeune homme +qui ne repondit pas. + +Tous deux penetrerent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du +puits Yarow, dont les echelles donnaient encore acces jusqu'aux +galeries inferieures de la fosse. + +L'ingenieur se pencha sur l'orifice. + +De la s'epanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspire par les +ventilateurs. C'etait maintenant un abime silencieux. Il semblait qu'on +fut a la bouche de quelque volcan eteint. + +James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier. + +A l'epoque de l'exploitation, d'ingenieux engins desservaient certains +puits des houilleres d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, etaient +parfaitement outillees : cages munies de parachutes automatiques, +mordant sur des glissieres en bois, echelles oscillantes, nommees << +engine-men >>, qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient +aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue. + +Mais ces appareils perfectionnes avaient ete enleves, depuis la +cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue +succession d'echelles, separees par des paliers etroits de cinquante en +cinquante pieds. Trente de ces echelles, ainsi placees bout a bout, +permettaient de descendre jusqu'a la semelle de la galerie inferieure, +a une profondeur de quinze cents pieds. C'etait la seule voie de +communication qui existat entre le fond de la fosse Dochart et le sol. +Quant a l'aeration, elle s'operait par le puits Yarow, que les galeries +faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait a un +niveau superieur, -- l'air chaud se degageant naturellement par cette +espece de siphon renverse. + +<< Je te suis, mon garcon, dit l'ingenieur, en faisant signe au jeune +homme de le preceder. + +-- A vos ordres, monsieur Starr. + +-- Tu as ta lampe ? + +-- Oui, et plut au Ciel que ce fut encore la lampe de surete dont nous +nous servions autrefois ! + +-- En effet, repondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus a +craindre maintenant ! >> + +Harry n'etait muni que d'une simple lampe a huile, dont il alluma la +meche. Dans la houillere, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogene +protocarbone ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion a +redouter, et nulle necessite d'interposer entre la flamme et l'air +ambiant cette toile metallique qui empeche le gaz de prendre feu a +l'exterieur. La lampe de Davy, si perfectionnee alors, ne trouvait plus +ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en +avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait +autrefois la richesse de la fosse Dochart. + +Harry descendit les premiers echelons de l'echelle superieure. James +Starr le suivit. Tous deux se trouverent bientot dans une obscurite +profonde que rompait seul l'eclat de la lampe. Le jeune homme l'elevait +au-dessus de sa tete, afin de mieux eclairer son compagnon. + +Une dizaine d'echelles furent descendues par l'ingenieur et son guide +de ce pas mesure habituel au mineur. Elles etaient encore en bon etat. + +James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui +laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois, +a demi pourri, revetait encore. + +Arrives au quinzieme palier, c'est-a-dire a mi-chemin, ils firent halte +pour quelques instants. + +<< Decidement, je n'ai pas tes jambes, mon garcon, dit l'ingenieur en +respirant longuement, mais enfin, cela va encore ! + +-- Vous etes solide, monsieur Starr, repondit Harry, et c'est quelque +chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vecu dans la mine. + +-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais +descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! >> + +Mais, au moment ou tous deux allaient quitter le palier, une voix, +encore eloignee, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle +arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle +devenait de plus en plus distincte. + +<< Eh ! qui vient la ? demanda l'ingenieur en arretant Harry. + +-- Je ne pourrais le dire, repondit le jeune mineur. + +-- Ce n'est pas le vieux pere ?... + +-- Lui ! monsieur Starr, non. + +-- Quelque voisin, alors ?... + +-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, repondit Harry. +Nous sommes seuls, bien seuls. + +-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est a ceux qui +descendent de ceder le pas a ceux qui montent. >> + +Tous deux attendirent. + +La voix resonnait en ce moment avec un magnifique eclat, comme si elle +eut ete portee par un vaste pavillon acoustique, et bientot quelques +paroles d'une chanson ecossaise arriverent assez nettement aux oreilles +du jeune mineur. + +<< La chanson des lacs ! s'ecria Harry. Ah ! je serais bien surpris si +elle s'echappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan. + +-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe facon ? +demanda James Starr. + +-- Un ancien camarade de la houillere >>, repondit Harry. + +Puis, se pendant au-dessus du palier : + +<< Eh ! Jack ! cria-t-il. + +-- C'est toi, Harry ? fut-il repondu. Attends-moi, j'arrive. >> + +Et la chanson reprit de plus belle. + +Quelques instants apres, un grand garcon de vingt-cinq ans, la figure +gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond +ardent, apparaissait au fond du cone lumineux que projetait sa +lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzieme echelle. + +Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui +tendre Harry. + +<< Enchante de te rencontrer ! s'ecria-t-il. Mais, saint Mungo me +protege ! si j'avais su que tu revenais a terre aujourd'hui, je me +serais bien epargne cette descente au puits Yarow ! + +-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers +l'ingenieur, qui etait reste dans l'ombre. + +-- Monsieur Starr ! repondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingenieur, je +ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitte la fosse, mes yeux +ne sont plus habitues, comme autrefois, a voir dans l'obscurite. + +-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours. +voila bien dix ans de cela, mon garcon ! C'etait toi, sans doute ? + +-- Moi-meme, monsieur Starr, et, en changeant de metier, je n'ai pas +change d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, +j'imagine, que pleurer et geindre ! + +-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitte la +mine ? + +-- Je travaille a la ferme de Melrose, pres d'Irvine, dans le comte de +Renfrew, a quarante milles d'ici. Ah ! ca ne vaut pas nos houilleres +d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux a ma main que la beche ou l'aiguillon +! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des +echos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis +que la-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon, +monsieur Starr ? + +-- Oui, Jack, repondit l'ingenieur. + +-- Que je ne vous retarde pas... + +-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amene au cottage +aujourd'hui ? + +-- Je voulais te voir, camarade, repondit Jack Ryan, et t'inviter a la +fete du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le << piper [1*] >> de l'endroit +! On chantera, on dansera ! + +-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible. + +-- Impossible ? + +-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le +reconduire a Callander. + +-- Eh ! Harry, la fete du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours. +D'ici la, la visite de M. Starr sera terminee, je suppose, et rien ne +te retiendra plus au cottage ! + +-- En effet, Harry, repondit James Starr. Il faut profiter de +l'invitation que te fait ton camarade Jack ! + +-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous +retrouverons a la fete d'Irvine. + +-- Dans huit jours, c'est bien convenu, repondit Jack Ryan. Adieu, +Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis tres content de vous +avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne +vous a oublie, monsieur l'ingenieur. + +-- Et je n'ai oublie personne, dit James Starr. + +-- Merci pour tous, monsieur, repondit Jack Ryan. + +-- Adieu, Jack ! >> dit Harry, en serrant une derniere fois la main de +son camarade. + +Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientot dans les hauteurs +du puits, vaguement eclairees par sa lampe. + +Un quart d'heure apres, James Starr et Harry descendaient la derniere +echelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier etage de la fosse. + +Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient +diverses galeries qui avaient servi a l'exploitation du dernier filon +carbonifere de la mine. Elles s'enfoncaient dans le massif de schistes +et de gres, les unes etanconnees par des trapezes de grosses poutres a +peine equarries, les autres doublees d'un epais revetement de pierre. +Partout des remblais remplacaient les veines devorees par +l'exploitation. Les piliers artificiels etaient faits de pierres +arrachees aux carrieres voisines, et maintenant ils supportaient le +sol, c'est-a-dire le double etage des terrains tertiaires et +quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement meme. +L'obscurite emplissait alors ces galeries, jadis eclairees soit par la +lampe du mineur soit par la lumiere electrique, dont, pendant les +dernieres annees, l'emploi avait ete introduit dans les fosses. Mais +les sombres tunnels ne resonnaient plus du grincement des wagonnets +roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se +refermaient brusquement, ni des eclats de voix des rouleurs, ni du +hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de +l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait eclater le massif. + +<< Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le +jeune homme. + +-- Non, mon garcon, repondit l'ingenieur, car j'ai hate d'arriver au +cottage du vieux Simon. + +-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant, +je suis sur que vous reconnaitriez parfaitement votre route dans cet +obscur dedale des galeries. + +-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tete tout le plan de la vieille +fosse. >> + +Harry, suivi de l'ingenieur et levant sa lampe pour le mieux eclairer, +s'enfonca dans une haute galerie, semblable a une contre-nef de +cathedrale. Leur pied, a tous deux, heurtait encore les traverses de +bois qui supportaient les rails a l'epoque de l'exploitation. + +Mais a peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une enorme pierre vint +tomber aux pieds de James Starr. + +<< Prenez garde, monsieur Starr ! s'ecria Harry, en saisissant le bras +de l'ingenieur. + +-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voutes ne sont plus assez +solides, sans doute, et... + +-- Monsieur Starr, repondit Harry Ford, il me semble que la pierre a +ete jetee... et jetee par une main d'homme !... + +-- Jetee ! s'ecria James Starr. Que veux-tu dire, mon garcon ? + +-- Rien, rien... monsieur Starr, repondit evasivement Harry, dont le +regard, devenu serieux, aurait voulu percer ces epaisses murailles. +Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune +crainte de faire un faux pas. + +-- Me voila, Harry ! >> + +Et tous deux s'avancerent, pendant qu'Harry regardait en arriere, en +projetant l'eclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie. + +<< Serons-nous bientot arrives ? demanda l'ingenieur. + +-- Dans dix minutes au plus. + +-- Bien. + +-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la +premiere fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre +vint tomber juste au moment ou nous passions !... + +-- Harry, il n'y a eu la qu'un hasard ! + +-- Un hasard... repondit le jeune homme en secouant la tete. Oui... un +hasard... >> + +Harry s'etait arrete. Il ecoutait. + +<< Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingenieur. + +-- J'ai cru entendre marcher derriere nous >>, repondit le jeune mineur, +qui preta plus attentivement l'oreille. + +Puis : + +<< Non ! je me serai trompe, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras, +monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un baton... + +-- Un baton solide, Harry, repondit James Starr. Il n'en est pas de +meilleur qu'un brave garcon tel que toi ! >> + +Tous deux continuerent a marcher silencieusement a travers la sombre +nef. + +Souvent, Harry, evidemment preoccupe, se retournait, essayant de +surprendre, soit un bruit eloigne, soit quelque lueur lointaine. + +Mais, derriere et devant lui, tout n'etait que silence et tenebres. + +[1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en Ecosse. + + V + + La Famille Ford + +Dix minutes apres, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie +principale. + +Le jeune mineur et son compagnon etaient arrives au fond d'une +clairiere, -- si toutefois ce mot peut servir a designer une vaste et +obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'etait pas absolument +depourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un +puits abandonne, qui avait ete fonce dans les etages superieurs. +C'etait par ce conduit que s'etablissait le courant d'aeration de la +fosse Dochart. Grace a sa moindre densite, l'air chaud de l'interieur +etait entraine vers le puits Yarow. + +Donc, un peu d'air et de clarte penetrait a la fois a travers l'epaisse +voute de schiste jusqu'a la clairiere. + +C'etait la que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une +souterraine demeure, evidee dans le massif schisteux, a l'endroit meme +ou fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinees a operer +la traction mecanique de la fosse Dochart. + +Telle etait l'habitation -- a laquelle il donnait volontiers le nom de +<< cottage >> --, ou residait le vieil overman. Grace a une certaine +aisance, due a une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu +vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle +ville du royaume; mais les siens et lui avaient prefere ne pas quitter +la houillere, ou ils etaient heureux, ayant memes idees, memes gouts. +Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui a quinze cents pieds +au-dessous du sol ecossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas a +craindre que les agents du fisc, les << stentmaters >> charges d'etablir +la capitation, vinssent jamais y relancer ses hotes ! + +A cette epoque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart, +portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste, +bien taille, il eut ete regarde comme l'un des plus remarquables << +sawneys [1*] >> du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux +regiments de Highlanders. + +Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa +genealogie remontait aux premiers temps ou furent exploites les +gisements carboniferes en Ecosse. + +Sans rechercher archeologiquement si les Grecs et les Romains ont fait +usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon +bien avant l'ere chretienne, sans discuter si reellement le combustible +mineral doit son nom au marechal ferrant Houillos, qui vivait en +Belgique dans le XIIe siecle, on peut affirmer que les bassins de la +Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en +cours regulier. Au XIe siecle, deja, Guillaume le Conquerant partageait +entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au +XIIIe siecle, une licence d'exploitation du << charbon marin >> etait +concedee par Henri III. Enfin, vers la fin du meme siecle, il est fait +mention des gisements de l'Ecosse et du pays de Galles. + +Ce fut vers ce temps que les ancetres de Simon Ford penetrerent dans +les entrailles du sol caledonien, pour n'en plus sortir, de pere en +fils. Ce n'etaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des +forcats a l'extraction du precieux combustible. On croit meme que les +charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette epoque, etaient +alors de veritables esclaves. En effet, au XVIIIe siecle, cette opinion +etait si bien etablie en Ecosse, que, pendant la guerre du Pretendant, +on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent +pour reconquerir une liberte -- qu'ils ne croyaient pas avoir. + +Quoi qu'il en soit, Simon Ford etait fier d'appartenir a cette grande +famille des houilleurs ecossais. Il avait travaille de ses mains, la +meme ou ses ancetres avaient manie le pic, la pince, la rivelaine et la +pioche. A trente ans, il etait overman de la fosse Dochart, la plus +importante des houilleres d'Aberfoyle. Il aimait passionnement son +metier. Pendant de longues annees, il exerca ses fonctions avec zele. +Son seul chagrin etait de voir la couche s'appauvrir et de prevoir +l'heure tres prochaine ou le gisement serait epuise. + +C'est alors qu'il s'etait adonne a la recherche de nouveaux filons dans +toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre +elles. Il avait eu le bonheur d'en decouvrir quelques-uns pendant la +derniere periode d'exploitation. Son instinct de mineur le servait +merveilleusement, et l'ingenieur James Starr l'appreciait fort. On eut +dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillere, +comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol. + +Mais le moment arriva, on l'a dit, ou la matiere combustible manqua +tout a fait a la houillere. Les sondages ne donnerent plus aucun +resultat. Il fut evident que le gite carbonifere etait entierement +epuise. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirerent. + +Le croira-t-on ? Ce fut un desespoir pour le plus grand nombre. Tous +ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en etonneront +pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il etait, par +excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement +liee a celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cesse de +l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnes, il voulut y +demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut charge du +ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant a lui, depuis +dix ans, il n'etait pas remonte dix fois a la surface du sol. + +<< Aller la-haut ! A quoi bon ? >> repetait-il, et il ne quittait pas son +noir domaine. + +Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis a une temperature +toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de +l'ete, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que +pouvait-il desirer de plus ? + +Au fond, il etait serieusement attriste. Il regrettait l'animation, le +mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement +exploitee. Cependant, il etait soutenu par une idee fixe. + +<< Non ! non ! la houillere n'est pas epuisee ! >> repetait-il. + +Et celui-la se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute +devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait +d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonne l'espoir de +decouvrir quelque nouvelle couche qui rendrait a la mine sa splendeur +passee. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic +du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient +vigoureusement attaques a la roche. Il allait donc a travers les +obscures galeries, tantot seul, tantot avec son fils, observant, +cherchant, pour rentrer chaque jour fatigue, mais non desespere, au +cottage. + +La digne compagne de Simon Ford, c'etait Madge, grande et forte, la << +goodwife >>, la << bonne femme >>, suivant l'expression ecossaise. Pas +plus que son mari, Madge n'eut voulu quitter la fosse Dochart. Elle +partageait a cet egard toutes ses esperances et ses regrets. Elle +l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une +sorte de gravite, qui rechauffait le cœur du vieil overman. + +<< Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as +raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! >> + +Madge savait aussi se passer du monde exterieur et concentrer le +bonheur d'une existence a trois dans le sombre cottage. + +Ce fut la qu'arriva James Starr. + +L'ingenieur etait bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du +plus loin que la lampe d'Harry lui annonca l'arrivee de son ancien << +viewer >>, s'avanca vers lui. + +<< Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui +resonnait sous la voute du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du +vieil overman ! Pour etre enfouie a quinze cents pieds sous terre, la +maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitaliere ! + +-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la +main que lui tendait son hote. + +-- Tres bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, a +l'abri de toute intemperie de l'air ? vos ladies qui vont respirer a +Newhaven ou a Porto-Bello [2*] , pendant l'ete, feraient mieux de +passer quelques mois dans la houillere d'Aberfoyle ! Elles ne +risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues +humides de la vieille capitale. + +-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, repondit James Starr, +heureux de retrouver l'overman tel qu'il etait autrefois ! vraiment, je +me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour +quelque cottage voisin du votre ! + +-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens +mineurs qui serait particulierement enchante de n'avoir entre vous et +lui qu'un mur mitoyen. + +-- Et Madge ?... demanda l'ingenieur. + +-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible ! +repondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir a sa table. +Je pense qu'elle se sera surpassee pour vous recevoir. + +-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingenieur, que +l'annonce d'un bon dejeuner ne pouvait laisser indifferent, apres cette +longue marche. + +-- Vous avez faim, monsieur Starr ? + +-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appetit. Je suis venu par +un temps affreux !... + +-- Ah ! il pleut, la-haut ! repondit Simon Ford d'un air de pitie tres +marque. + +-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitees aujourd'hui comme +celles d'une mer ! + +-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas a +vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi ! +vous voila arrive au cottage. C'est le principal, et, je vous le +repete, soyez le bienvenu ! >> + +Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr, +qui se trouva au milieu d'une vaste salle, eclairee par plusieurs +lampes, dont l'une etait suspendue aux solives coloriees du plafond. + +La table, recouverte d'une nappe egayee de fraiches couleurs, +n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrees +de vieux cuir, etaient reservees. + +<< Bonjour, Madge, dit l'ingenieur. + +-- Bonjour, monsieur James, repondit la brave Ecossaise, qui se leva +pour recevoir son hote. + +-- Je vous revois avec plaisir, Madge. + +-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agreable de +retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montre bon. + +-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la +faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il +verra que notre garcon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A +propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils, +Jack Ryan est venu te voir. + +-- Je le sais, pere ! Nous l'avons rencontre dans le puits Yarow. + +-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se +plaire la-haut ! Ca n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines. +-- A table, monsieur James, et dejeunons copieusement, car il est +possible que nous ne puissions souper que fort tard. >> + +Au moment ou l'ingenieur et ses hotes allaient prendre place : + +<< Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon +appetit ? + +-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, repondit +Simon Ford. + +-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune preoccupation. -- Or, j'ai +deux questions a vous adresser. + +-- Allez, monsieur James. + +-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit etre de nature a +m'interesser ? + +-- Elle est tres interessante, en effet. + +-- Pour vous ?... + +-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je desire ne vous la +faire qu'apres le repas et sur les lieux memes. Sans cela, vous ne +voudriez pas me croire. + +-- Simon, reprit l'ingenieur, regardez-moi bien... la... dans les yeux. +Une communication interessante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en +demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eut lu la reponse qu'il +esperait dans le regard du vieil overman. + +-- Et la deuxieme question ? demanda celui-ci. + +-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'ecrire ceci ? >> +repondit l'ingenieur, en presentant la lettre anonyme qu'il avait recue. + +Simon Ford prit la lettre, et il la lut tres attentivement. + +Puis, la montrant a son fils : + +<< Connais-tu cette ecriture ? dit-il. + +-- Non, pere, repondit Harry. + +-- Et cette lettre etait timbree du bureau de poste d'Aberfoyle ? +demanda Simon Ford a l'ingenieur. + +-- Oui, comme la votre, repondit James Starr. + +-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front +s'assombrit un instant. + +-- Je pense, pere, repondit Harry, que quelqu'un a eu un interet +quelconque a empecher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous +lui donniez. + +-- Mais qui ? s'ecria le vieux mineur. Qui donc a pu penetrer assez +avant dans le secret de ma pensee ?... >> + +Et Simon Ford, pensif, tomba dans une reverie dont la voix de Madge le +tira bientot. + +<< Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour +le moment, ne songeons plus a cette lettre ! >> + +Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place a la table +-- James Starr vis-a-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le pere +et le fils l'un vis-a-vis de l'autre. + +Ce fut un bon repas ecossais. Et, d'abord, on mangea d'un << hotchpotch +>>, soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au +dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans +l'art de preparer le hotchpotch. + +Il en etait de meme, d'ailleurs, du << cockyleeky >>, sorte de ragout de +coq, accommode aux poireaux, qui ne meritait que des eloges. + +Le tout fut arrose d'une excellente ale, puisee aux meilleurs brassins +des fabriques d'Edimbourg. + +Mais le plat principal consista en un << haggis >>, pouding national, +fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira +au poete Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort reserve aux +belles choses de ce monde : il passa comme un reve. + +Madge recut les sinceres compliments de son hote. + +Le dejeuner se termina par un dessert compose de fromage et de << cakes +>>, gateaux d'avoine, finement prepares, accompagnes de quelques petits +verres << d'usquebaugh >>, excellente eau-de-vie de grains, qui avait +vingt-cinq ans, -- juste l'age d'Harry. + +Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas +seulement bien mange, ils avaient aussi bien cause,-- principalement du +passe de la vieille houillere d'Aberfoyle. + +Harry, lui, etait plutot reste silencieux. Deux fois il avait quitte la +table et meme la maison. Il etait evident qu'il eprouvait quelque +inquietude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les +alentours du cottage. La lettre anonyme n'etait pas faite, non plus, +pour le rassurer. + +Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingenieur dit a Simon Ford et +Madge : + +<< Un brave garcon que vous avez la, mes amis ! + +-- Oui, monsieur James, un etre bon et devoue, repondit vivement le +vieil overman. + +-- Il se plait avec vous, au cottage ? + +-- Il ne voudrait pas nous quitter. + +-- Vous songerez a le marier, cependant ? + +-- Marier Harry ! s'ecria Simon Ford. Et a qui ? A une fille de +la-haut, qui aimerait les fetes, la danse, qui prefererait son clan a +notre houillere ! Harry n'en voudrait pas ! + +-- Simon, repondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre +Harry ne prenne femme... + +-- Je n'exigerai rien, repondit le vieux mineur, mais cela ne presse +pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... >> + +Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut. + +Lorsque Madge se leva de table, tous l'imiterent et vinrent s'asseoir +un instant a la porte du cottage. + +<< Eh bien, Simon, dit l'ingenieur, je vous ecoute ! + +-- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos +oreilles, mais de vos jambes. -- Vous etes-vous bien repose ? + +-- Bien repose et bien refait, Simon. Je suis pret a vous accompagner +partout ou il vous plaira. + +-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos +lampes de surete. + +-- Vous prenez des lampes de surete ! s'ecria James Starr, assez +surpris, puisque les explosions de grisou n'etaient plus a craindre +dans une fosse absolument vide de charbon. + +-- Oui, monsieur James, par prudence ! + +-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revetir un +habit de mineur ? + +-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! >> repondit le vieil +overman, dont les yeux brillaient singulierement sous leurs profondes +orbites. + +Harry, qui etait rentre dans le cottage, en ressortit presque aussitot, +rapportant trois lampes de surete. + +Harry remit une de ces lampes a l'ingenieur, l'autre a son pere, et il +garda la troisieme suspendue a sa main gauche, pendant que sa main +droite s'armait d'un long baton. + +<< En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, depose a la porte +du cottage. + +-- En route ! repondit l'ingenieur. -- Au revoir Madge ! + +-- Dieu vous assiste ! repondit l'Ecossaise. + +-- Un bon souper, femme, tu entends, s'ecria Simon Ford. Nous aurons +faim a notre retour, et nous lui ferons honneur ! >> + +[1] Le sawney, c'est l'Ecossais, comme John Bull est l'Anglais, et +Paddy l'Irlandais. + +[2] Stations balneaires des environs d'Edimbourg. + + VI + + Quelques phenomenes inexplicables + +On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et +basses terres de l'Ecosse. En certains clans, les tenanciers du laird, +reunis pour la veillee, aiment a redire les contes empruntes au +repertoire de la mythologie hyperboreenne. L'instruction, quoique +largement et liberalement repandue dans le pays, n'a pas pu reduire +encore a l'etat de fictions ces legendes, qui semblent inherentes au +sol meme de la vieille Caledonie. C'est encore le pays des esprits et +des revenants, des lutins et des fees. La apparaissent toujours le +genie malfaisant qui ne s'eloigne que moyennant finances, le << Seer >> +des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, predit les morts +prochaines, le << May Moullach >>, qui se montre sous la forme d'une +jeune fille aux bras velus et previent les familles des malheurs dont +elles sont menacees, la fee << Branshie >>, qui annonce les evenements +funestes, les << Brawnies >>, auxquels est confiee la garde du mobilier +domestique, l'<< Urisk >>, qui frequente plus particulierement les gorges +sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres. + +Il va de soi que la population des houilleres ecossaises devait fournir +son contingent de legendes et de fables a ce repertoire mythologique. +Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplees d'etres chimeriques, +bons ou mauvais, a plus forte raison les sombres houilleres +devaient-elles etre hantees jusque dans leurs dernieres profondeurs. +Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la +trace du filon encore inexploite, qui allume le grisou et preside aux +explosions terribles, sinon quelque genie de la mine ? C'etait, du +moins, l'opinion communement repandue parmi ces superstitieux Ecossais. +En verite, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique, +quand il ne s'agissait que de phenomenes purement physiques, et on eut +perdu son temps a vouloir les desabuser. Ou la credulite se fut-elle +developpee plus librement qu'au fond de ces abimes ? + +Or, les houilleres d'Aberfoyle, precisement parce qu'elles etaient +exploitees dans le pays des legendes, devaient se preter plus +naturellement a tous les incidents du surnaturel. + +Donc les legendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains +phenomenes, inexpliques jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel +aliment a la credulite publique. + +Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack +Ryan, le camarade d'Harry. C'etait le plus grand partisan du surnaturel +qui fut. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en +chansons, qui lui valaient de beaux succes pendant les veillees d'hiver. + +Mais Jack Ryan n'etait pas le seul a faire montre de sa credulite. Ses +camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle +etaient hantees, que certains etres insaisissables y apparaissaient +frequemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les +entendre, ce qui meme aurait ete extraordinaire, c'eut ete qu'il n'en +fut pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux dispose qu'une +sombre et profonde houillere pour les ebats des genies, des lutins, des +follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le decor etait tout +dresse, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus +jouer leur role ? + +Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houilleres +d'Aberfoyle. On a dit que les differentes fosses communiquaient entre +elles par les longues galeries souterraines, menagees entre les filons. +Il existait ainsi sous le comte de Stirling un enorme massif, sillonne +de tunnels, troue de caves, fore de puits, une sorte d'hypogee, de +labyrinthe subterrane, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmiliere. + +Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit +lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils +en revenaient. De la, une facilite constante d'echanger des propos et +de faire circuler d'une fosse a l'autre les histoires qui tiraient leur +origine de la houillere. Les recits se transmettaient ainsi avec une +rapidite merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant +comme il convient. + +Cependant, deux hommes plus instruits et de temperament plus positif +que les autres, avaient toujours resiste a cet entrainement. Ils +n'admettaient a aucun degre l'intervention des lutins, des genies ou +des fees. + +C'etaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouverent bien en +continuant d'habiter la sombre crypte, apres l'abandon de la fosse +Dochart. Peut-etre la bonne Madge avait-elle quelque penchant au +surnaturel, comme toute Ecossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires +d'apparitions, elle etait reduite a se les raconter a elle-meme, -- ce +qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre +les vieilles traditions. + +Simon et Harry Ford eussent-ils ete aussi credules que leurs camarades, +ils n'auraient abandonne la houillere ni aux genies, ni aux fees. +L'espoir de decouvrir un nouveau filon leur eut fait braver toute la +fantastique cohorte des lutins. Ils n'etaient credules, ils n'etaient +croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement +carbonifere d'Aberfoyle fut totalement epuise. On peut dire, avec +quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient a ce sujet << la +foi du charbonnier >>, cette foi en Dieu que rien ne peut ebranler. + +C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstines, +immuables dans leurs convictions, le pere et le fils prenaient leur +pic, leur baton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, +cherchant, tatant la roche d'un coup sec, ecoutant si elle rendait un +son favorable. + +Tant que les sondages n'auraient pas ete pousses jusqu'au granit du +terrain primaire, Simon et Harry Ford etaient d'accord que la +recherche, inutile aujourd'hui, pouvait etre utile demain, et qu'elle +devait etre reprise. Leur vie entiere, ils la passeraient a essayer de +rendre a la houillere d'Aberfoyle son ancienne prosperite. Si le pere +devait succomber avant l'heure de la reussite, le fils reprendrait la +tache a lui seul. + +En meme temps, ces deux gardiens passionnes de la houillere la +visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la +solidite des remblais et des voutes. Ils recherchaient si un eboulement +etait a craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie +de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux +superieures, ils les derivaient, ils les canalisaient pour les envoyer +a quelque puisard. Enfin, ils s'etaient volontairement constitues les +protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel etaient +sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumees ! + +Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva a Harry, +plus particulierement, d'etre frappe de certains phenomenes, dont il +cherchait en vain l'explication. + +Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque etroite contre +galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues a ceux qu'auraient +pu produire de violents coups de pic, frappes sur la paroi remblayee. + +Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer, +avait presse le pas pour surprendre la cause de ce mysterieux travail. + +Le tunnel etait desert. La lampe du jeune mineur, promenee sur la +paroi, n'avait laisse voir aucune trace recente de coups de pince ou de +pic. Harry se demandait donc s'il n'etait pas le jouet d'une illusion +d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque echo. + +D'autres fois, en projetant subitement une vive lumiere vers une +anfractuosite suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'etait +elance... Rien, alors meme qu'aucune issue n'eut permis a un etre +humain de se derober a sa poursuite ! + +A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la +fosse, entendit distinctement des detonations lointaines, comme si +quelque mineur eut fait eclater une cartouche de dynamite. + +La derniere fois, apres de minutieuses recherches, il avait reconnu +qu'un pilier venait d'etre eventre par un coup de mine. + +A la clarte de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquee +par la mine. Elle n'etait point faite d'un simple remblayage de +pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait penetre a cette profondeur +dans l'etage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour +objet de provoquer la decouverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu +que produire un eboulement de cette portion de la houillere ? C'est ce +que se demanda Harry, et, quand il fit connaitre ce fait a son pere, ni +le vieil overman, ni lui ne purent resoudre la question d'une facon +satisfaisante. + +<< C'est singulier, repetait souvent Harry. La presence dans la mine +d'un etre inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut etre +mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il +n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutot, ne +tenterait-il pas d'aneantir ce qui reste des houilleres d'Aberfoyle ? +Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en couter la vie +! >> + +Quinze jours avant cette journee, pendant laquelle Harry Ford guidait +l'ingenieur a travers le dedale de la fosse Dochart, il s'etait vu sur +le point d'atteindre le but de ses recherches. + +Il parcourait l'extremite du sud-ouest de la houillere, un puissant +fanal a la main. + +Tout a coup, il lui sembla qu'une lumiere venait de s'eteindre, a +quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une etroite cheminee, +qui coupait obliquement le massif. Il se precipita vers la lueur +suspecte... + +Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses +physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement, +un etre inconnu rodait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fit, cherchant +avec le plus extreme soin, scrutant les moindres anfractuosites de la +galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver a une certitude +quelconque. + +Harry s'en remit donc au hasard pour lui devoiler ce mystere. De loin +en loin, il vit encore apparaitre des lueurs qui voltigeaient d'un +point a l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition +n'avait que la duree d'un eclair et il fallut renoncer a en decouvrir +la cause. + +Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillere eussent apercu +ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manque de +crier au surnaturel !. + +Mais Harry n'y songeait meme pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque +tous deux causaient de ces phenomenes, dus evidemment a une cause +purement physique : + +<< Mon garcon, repondait le vieil overman, attendons ! Tout cela +s'expliquera quelque jour ! >> + +Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son +pere n'avaient ete en butte a un acte de violence. + +Si la pierre, tombee ce jour meme aux pieds de James Starr, avait ete +lancee par la main d'un malfaiteur, c'etait le premier acte criminel de +ce genre. + +James Starr, interroge, fut d'avis que cette pierre s'etait detachee de +la voute de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si +simple. La pierre, suivant lui, n'etait pas tombee, elle avait ete +lancee. A moins de rebondir, elle n'eut jamais decrit une trajectoire, +si elle n'eut ete mue par une impulsion etrangere. + +Harry voyait donc la une tentative directe contre lui et son pere, ou +meme contre l'ingenieur. Apres ce qu'on sait, peut-etre conviendra-t-on +qu'il etait fonde a le croire. + + VII + + Une experience de Simon Ford + +Midi sonnait a la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James +Starr et ses deux compagnons quitterent le cottage. + +La lumiere, penetrant a travers le puits d'aeration, eclairait +vaguement la clairiere. La lampe d'Harry eut ete inutile alors, mais +elle ne devait pas tarder a servir, car c'etait vers l'extremite meme +de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingenieur. + +Apres avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale, +les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration +-- arriverent a l'orifice d'un etroit tunnel. C'etait comme une +contre-nef dont la voute reposait sur un boisage, tapisse d'une mousse +blanchatre. Elle suivait a peu pres la ligne que tracait, a quinze +cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth. + +Pour le cas ou James Starr eut ete moins familiarise qu'autrefois avec +le dedale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les +dispositions du plan general, en les comparant au trace geographique du +sol. + +James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant. + +En avant, Harry eclairait la route. Il cherchait, en projetant +brusquement de vifs eclats lumineux vers les sombres anfractuosites, a +decouvrir quelque ombre suspecte. + +<< Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingenieur. + +-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait +cette route en berline, sur les tramways a traction mecanique ! Mais +que ces temps sont loin ! + +-- Nous nous dirigeons donc vers l'extremite du dernier filon ? demanda +James Starr. + +-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine. + +-- Eh ! Simon, repondit l'ingenieur, il serait difficile d'aller plus +loin, si je ne me trompe ? + +-- En effet, monsieur James. C'est la que nos rivelaines ont arrache le +dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y +etais encore ! C'est moi qui ai donne ce dernier coup, et il a retenti +dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'etait plus +que gres ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roule vers +le puits d'extraction, je l'ai suivi, le cœur emu, comme on suit +un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'etait l'ame de la mine qui +s'en allait avec lui ! >> + +La gravite avec laquelle le vieil overman prononca ces paroles +impressionna l'ingenieur, bien pres de partager de tels sentiments. Ce +sont ceux du marin qui abandonne son navire desempare, ceux du laird +qui voit abattre la maison de ses ancetres ! + +James Starr avait serre la main de Simon Ford. Mais, a son tour, +celui-ci venait de prendre la main de l'ingenieur, et la pressant +fortement : + +<< Ce jour-la, nous nous etions tous trompes, dit-il. Non ! La vieille +houillere n'etait pas morte ! Ce n'etait pas un cadavre que les mineurs +allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son +cœur bat encore ! + +-- Parlez donc, Simon ! vous avez decouvert un nouveau filon ? s'ecria +l'ingenieur, qui ne fut pas maitre de lui. Je le savais bien ! votre +lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication a me faire, +et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre decouverte que celle +d'une couche carbonifere aurait pu m'interesser ?... + +-- Monsieur James, repondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prevenir un +autre que vous... + +-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels +sondages, vous vous etes assure ?... + +-- Ecoutez-moi, monsieur James, repondit Simon Ford. Ce n'est pas un +gisement que j'ai retrouve... + +-- Qu'est-ce donc ? + +-- C'est seulement la preuve materielle que ce gisement existe. + +-- Et cette preuve ? + +-- Pouvez-vous admettre qu'il se degage du grisou des entrailles du +sol, si la houille n'est pas la pour le produire ? + +-- Non, certes ! repondit l'ingenieur. Pas de charbon, pas de grisou ! +Il n'y a pas d'effets sans cause... + +-- Comme il n'y a pas de fumee sans feu ! + +-- Et vous avez constate, a nouveau, la presence de l'hydrogene +protocarbone ?... + +-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, repondit Simon Ford. +J'ai reconnu la notre vieil ennemi, le grisou ! + +-- Mais si c'etait un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est +presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit veritablement sa +presence que par l'explosion !... + +-- Monsieur James, repondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de +vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... a ma +facon, en excusant les longueurs ? >> + +James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux etait +de le laisser aller. + +-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas +passe un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songe a rendre a la +houillere son ancienne prosperite, -- non, pas un jour ! S'il existait +encore quelque gisement, nous etions decides a le decouvrir. Quels +moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous etait pas possible, mais +nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but +par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idee... + +-- Que je ne contredis pas, repondit l'ingenieur. + +-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observe pendant ses +excursions dans l'ouest de la houillere. Des feux, qui s'eteignaient +soudain, apparaissaient quelquefois a travers le schiste ou le remblai +des galeries extremes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je +ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'etaient +evidemment dus qu'a la presence du grisou, et, pour moi, le grisou, +c'etait le filon de houille. + +-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement +l'ingenieur. + +-- Si, de petites explosions partielles, repondit Simon Ford, et telles +que j'en provoquai moi-meme, lorsque je voulus constater la presence de +ce grisou, vous vous souvenez de quelle maniere on cherchait autrefois +a prevenir les explosions dans les mines, avant que notre bon genie, +Humphry Davy, eut invente sa lampe de surete ? + +-- Oui, repondit James Starr. vous voulez parler du << penitent >> ? Mais +je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions. + +-- En effet, monsieur James, vous etes trop jeune, malgre vos +cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus +que vous, j'ai vu fonctionner le dernier penitent de la houillere. On +l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom +vrai etait le << fireman >>, l'homme du feu. A cette epoque, on n'avait +d'autre moyen de detruire le mauvais gaz qu'en le decomposant par de +petites explosions, avant que sa legerete l'eut amasse en trop grandes +quantites dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le penitent, +la face masquee, la tete encapuchonnee dans son epaisse cagoule, tout +le corps etroitement serre dans sa robe de bure, allait en rampant sur +le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air etait pur, et, +de sa main droite, il promenait, en l'elevant au-dessus de sa tete, une +torche enflammee. Lorsque le grisou se trouvait repandu dans l'air de +maniere a former un melange detonant, l'explosion se produisait sans +etre funeste, et, en renouvelant souvent cette operation, on parvenait +a prevenir les catastrophes. Quelquefois, le penitent, frappe d'un coup +de grisou, mourait a la peine. Un autre le remplacait. Ce fut ainsi +jusqu'au moment ou la lampe de Davy fut adoptee dans toutes les +houilleres. Mais je connaissais le procede, et c'est en l'employant que +j'ai reconnu la presence du grisou, et, par consequent, celle d'un +nouveau gisement carbonifere dans la fosse Dochart. >> + +Tout ce que le vieil overman avait raconte du penitent etait +rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procedait autrefois dans les +houilleres pour purifier l'air des galeries. + +Le grisou, autrement dit l'hydrogene protocarbone ou gaz des marais, +incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu eclairant, est +absolument impropre a la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans +un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait +vivre au milieu d'un gazometre plein de gaz d'eclairage. En outre, de +meme que celui-ci, qui est de l'hydrogene bicarbone, le grisou forme un +melange detonant, des que l'air y entre dans une proportion de huit et +peut-etre meme de cinq pour cent. L'inflammation de ce melange se +fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours +suivie d'epouvantables catastrophes. + +C'est a ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des +lampes dans un tube de toile metallique, qui brule le gaz a l'interieur +du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors. +Cette lampe de surete a ete perfectionnee de vingt facons. Si elle +vient a se briser, elle s'eteint. Si, malgre les defenses formelles, le +mineur veut l'ouvrir, elle s'eteint encore. Pourquoi donc les +explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier a +l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand meme allumer sa pipe, ni au +choc de l'outil qui peut produire une etincelle. + +Toutes les houilleres ne sont pas infectees par le grisou. Dans celles +ou il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire. +Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais, +lorsque la houille du gisement exploite est grasse, elle renferme une +certaine quantite de matieres volatiles, et le grisou peut s'echapper +avec une grande abondance. La lampe de surete seule est combinee de +maniere a empecher des explosions d'autant plus terribles, que les +mineurs qui n'ont pas ete directement atteints par le coup de grisou, +courent risque d'etre instantanement asphyxies dans les galeries +remplies du gaz deletere, forme apres l'inflammation, c'est-a-dire +d'acide carbonique. + +Tout en marchant, Simon Ford apprit a l'ingenieur ce qu'il avait fait +pour atteindre son but, comment il s'etait assure que le degagement du +grisou se faisait au fond meme de l'extreme galerie de la fosse, dans +sa portion occidentale, de quelle facon il avait provoque a +l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions +partielles, ou plutot certaines inflammations, qui ne laissaient aucun +doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'operait a petite dose, mais +d'une maniere permanente. + +Une heure apres avoir quitte le cottage, James Starr et ses deux +compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingenieur, +entraine par le desir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans +aucunement songer a sa longueur. Il reflechissait a tout ce que lui +disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que +celui-ci donnait en faveur de sa these. Il croyait, avec lui, que cette +emission continue d'hydrogene protocarbone indiquait, avec certitude, +l'existence d'un nouveau gisement carbonifere. Si ce n'eut ete qu'une +sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois +entre les feuillets, elle se fut promptement videe, et le phenomene eut +cesse de se produire. Mais loin de la. Au dire de Simon Ford, +l'hydrogene se degageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure a +l'existence de quelque important filon. Consequemment, les richesses de +la fosse Dochart pouvaient n'etre pas entierement epuisees. Toutefois, +s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considerable, +ou d'un gisement occupant un large etage du terrain houiller ? c'etait +la, veritablement, la grosse question. + +Harry, qui precedait son pere et l'ingenieur, s'etait arrete. + +<< Nous voici arrives ! s'ecria le vieux mineur. Enfin, grace a Dieu, +monsieur James, vous etes la, et nous allons savoir... >> + +La voix si ferme du vieil overman tremblait legerement. + +<< Mon brave Simon, lui dit l'ingenieur, calmez-vous ! Je suis aussi emu +que vous l'etes, mais il ne faut pas perdre de temps ! >> + +A cet endroit, l'extreme galerie de la fosse formait en s'evasant une +sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait ete fonce dans cette +portion du massif, et la galerie, profondement ouverte dans les +entrailles du sol, etait sans communication directe avec la surface du +comte de Stirling. + +James Starr, vivement interesse, examinait d'un œil grave +l'endroit ou il se trouvait. + +On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des +derniers coups de pic, et meme quelques trous de cartouches, qui +avaient provoque l'eclatement de la roche, vers la fin de +l'exploitation. Cette matiere schisteuse etait extremement dure, et il +n'avait pas ete necessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac, +au fond duquel les travaux avaient du s'arreter. La, en effet, venait +mourir le filon carbonifere, entre les schistes et les gres du terrain +tertiaire. La, a cette place meme, avait ete extrait le dernier morceau +de combustible de la fosse Dochart. + +<< C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est +ici que nous attaquerons la faille, car, derriere cette paroi, a une +profondeur plus ou moins considerable, se trouve assurement le nouveau +filon dont j'affirme l'existence. + +-- Et c'est a la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous +avez constate la presence du grisou ? + +-- La meme, monsieur James, repondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer +rien qu'en approchant ma lampe, a l'affleurement des feuillets. Harry +l'a fait comme moi. + +-- A quelle hauteur ? demanda James Starr. + +-- A dix pieds au-dessus du sol >>, repondit Harry. + +James Starr s'etait assis sur une roche. On eut dit que, apres avoir +hume l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se +fut pris a douter de leurs paroles, si affirmatives cependant. + +C'est que, en effet, l'hydrogene protocarbone n'est pas completement +inodore, et l'ingenieur etait tout d'abord etonne que son odorat, qu'il +avait tres fin, ne lui eut pas revele la presence du gaz explosif. En +tout cas, si ce gaz etait mele a l'air ambiant, ce n'etait qu'a bien +faible dose. Donc, pas d'explosion a craindre, et l'on pouvait sans +danger ouvrir la lampe de surete pour tenter l'experience, ainsi que le +vieux mineur l'avait deja fait. + +Ce qui inquietait James Starr en ce moment, ce n'etait donc pas qu'il y +eut trop de gaz melange a l'air, c'etait qu'il n'y en eut pas assez, -- +et meme pas du tout. + +<< Se seraient-ils trompes ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui +s'y connaissent ! Et pourtant !... >> Il attendait donc, non sans une +certaine anxiete, que le phenomene signale par Simon Ford s'accomplit +en sa presence. Mais, a ce moment, il parait que ce qu'il venait +d'observer, c'est-a-dire cette absence de l'odeur caracteristique du +grisou, avait ete aussi remarquee par Harry, car celui-ci, d'une voix +alteree, dit : + +<< Pere, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus a travers les +feuillets de schiste ! + +-- Ne se fait plus ! :.. >> s'ecria le vieux mineur. + +Et Simon Ford, apres avoir hermetiquement serre ses levres, aspira +fortement du nez, a plusieurs reprises. + +Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque : + +<< Donne ta lampe, Harry ! >> dit-il. + +Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait febrilement. Il +devissa l'enveloppe de toile metallique qui entourait la meche, et la +flamme brula a l'air libre. + +Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais, +ce qui etait plus grave, il ne se fit pas meme ce leger gresillement, +qui indique la presence du grisou a faible dose. + +Simon Ford prit le baton que tenait Harry, et, fixant la lampe a son +extremite, il l'eleva dans les couches d'air superieures, la ou le gaz, +en raison de sa legerete specifique, aurait du plutot s'accumuler, en +si minime quantite que ce fut. + +La flamme de la lampe, droite et blanche, ne decela aucune trace +d'hydrogene protocarbone. + +<< A la paroi ! dit l'ingenieur. + +-- Oui ! >> repondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de +la paroi a travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore, +constate la fuite du gaz. + +Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la +lampe a la hauteur des fissures du feuillet de schiste. + +<< Remplace-moi, Harry >>, dit-il. + +Harry prit le baton et presenta successivement la lampe aux divers +points de la paroi ou les feuillets semblaient se dedoubler... mais il +secouait la tete, car ce leger craquement, particulier au grisou qui +s'echappe, n'arrivait pas a son oreille. + +L'inflammation ne se fit pas. Il etait donc evident qu'aucune molecule +de gaz ne fusait a travers la paroi. + +<< Rien ! >> s'ecria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une +impression de colere plutot que de desappointement. + +Un cri s'echappa alors de la bouche d'Harry. + +<< Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr. + +-- On a bouche les fissures du schiste ! + +-- Dis-tu vrai ? s'ecria le vieux mineur. + +-- Regardez, pere ! >> + +Harry ne s'etait pas trompe. L'obturation des fissures etait nettement +visible a la lumiere de la lampe. Un lutage, recemment pratique et fait +a la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchatre, mal +dissimulee sous une couche de poussiere de charbon. + +<< Lui ! s'ecria Hardy. Ce ne peut etre que lui ! + +-- Lui ! repeta James Starr. + +-- Oui ! repondit le jeune homme, cet etre mysterieux qui hante notre +domaine, celui que j'ai cent fois guette sans pouvoir l'atteindre, +l'auteur, des a present certain, de cette lettre qui voulait vous +empecher de venir au rendez-vous que vous donnait mon pere, monsieur +Starr, celui, enfin, qui nous a lance cette pierre dans la galerie du +puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme +est dans tout cela ! >> + +Harry avait parle avec une telle energie, que sa conviction passa +instantanement et tout entiere dans l'esprit de l'ingenieur. Quant au +vieil overman, il n'etait plus a convaincre. D'ailleurs, on se trouvait +en presence d'un fait indeniable : l'obturation des fissures a travers +lesquelles le gaz s'echappait librement la veille. + +<< Prends ton pic, Harry, s'ecria Simon Ford. Monte sur mes epaules, mon +garcon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! >> + +Harry avait compris. Son pere s'accota a la paroi. Harry s'eleva sur +ses epaules, de maniere que son pic put atteindre la trace suffisamment +visible du lutage. Puis, a coups redoubles, il entama la partie de +roche schisteuse que ce lutage recouvrait. + +Aussitot un leger petillement se produisit, semblable a celui que fait +le vin de Champagne lorsqu'il s'echappe d'une bouteille,-- bruit qui, +dans les houilleres anglaises, est connu sous le nom onomatopique de << +puff >>. + +Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure... + +Une legere detonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un +peu bleuatre a son contour, voltigea sur la paroi, comme eut fait un +follet de feu Saint-Elme. + +Harry sauta aussitot a terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir +sa joie, saisit les mains de l'ingenieur, en s'ecriant : + +<< Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brule ! Donc, +le filon est la ! >> + + VIII + + Un coup de dynamite + +L'experience annoncee par le vieil overman avait reussi. L'hydrogene +protocarbone, on le sait, ne se developpe que dans les gisements +houillers. Donc, l'existence d'un filon du precieux combustible ne +pouvait etre mise en doute. Quelles etaient son importance et sa +qualite ? on les determinerait plus tard. + +Telles furent les consequences que l'ingenieur deduisit du phenomene +qu'il venait d'observer. Elles etaient en tout conformes a celles qu'en +avait deja tirees Simon Ford. + +<< Oui, se dit James Starr, derriere cette paroi s'etend une couche +carbonifere que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est facheux, +puisque tout l'outillage de la mine abandonnee depuis dix ans, est +maintenant a refaire ! N'importe ! Nous avons retrouve la veine que +l'on croyait epuisee, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout +! + +-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de +notre decouverte ? Ai-je eu tort de vous deranger ? Regrettez-vous +cette derniere visite faite a la fosse Dochart ? + +-- Non, non, mon vieux compagnon ! repondit James Starr. Nous n'avons +pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne +retournions immediatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici. +Nous ferons eclater cette paroi a coups de dynamite. Nous mettrons au +jour l'affleurement du nouveau filon, et, apres une serie de sondages, +si la couche parait etre importante, je reconstituerai une Societe de +la Nouvelle Aberfoyle, a l'extreme satisfaction des anciens +actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premieres bennes de +houille aient ete extraites du nouveau gisement ! + +-- Bien parle, monsieur James ! s'ecria Simon Ford. La vieille +houillere va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie ! +L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche, +les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le +hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des +machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espere, monsieur James, +que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions +d'overman ? + +-- Non, brave Simon, non, certes ! vous etes reste plus jeune que moi, +mon vieux camarade ! + +-- Et, que saint Mungo nous protege ! vous serez encore notre << viewer +>> ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues annees, et fasse +le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! >> + +La joie du vieux mineur debordait. James Starr la partageait tout +entiere, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux. + +Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la +succession des circonstances singulieres, inexplicables, au milieu +desquelles s'etait operee la decouverte du nouveau gisement. Cela ne +laissait pas de l'inquieter pour l'avenir. + +Une heure apres, James Starr et ses deux compagnons etaient de retour +au cottage. + +L'ingenieur soupa avec grand appetit, approuvant du geste tous les +plans que developpait le vieil overman, et, n'eut ete son imperieux +desir d'etre au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce +calme absolu du cottage. + +Le lendemain, apres un dejeuner substantiel, James Starr, Simon Ford, +Harry et Madge elle-meme reprenaient le chemin deja parcouru la veille. +Tous allaient la en veritables mineurs. Ils emportaient divers outils +et des cartouches de dynamite, destinees a faire sauter la paroi +terminale. Harry, en meme temps qu'un puissant fanal, prit une grosse +lampe de surete qui pouvait bruler pendant douze heures. C'etait plus +qu'il ne fallait pour operer le voyage d'aller et de retour, en y +comprenant les haltes necessaires a l'exploration, -- si une +exploration devenait possible. + +<< A l'œuvre ! >> s'ecria Simon, lorsque ses compagnons et lui +furent arrives a l'extremite de la galerie. + +Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur. + +<< Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne +s'est produit et si le grisou fuse toujours a travers les feuillets de +la paroi. + +-- Vous avez raison, monsieur Starr, repondit Harry. Ce qui etait +bouche hier pourrait bien l'etre encore aujourd'hui ! >> + +Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la +muraille qu'il s'agissait d'eventrer. + +Il fut constate que les choses etaient telles qu'on les avait laissees. +Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune alteration. +L'hydrogene protocarbone fusait au travers, mais assez faiblement. Cela +tenait sans doute a ce que, depuis la veille, il trouvait un libre +passage pour s'epancher. Toutefois, cette emission etait si peu +importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air interieur un melange +detonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir proceder +en toute securite. D'ailleurs, cet air se purifierait peu a peu, en +gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu +dans toute cette atmosphere, ne pourrait plus produire aucune explosion. + +<< A l'œuvre, donc ! >> reprit Simon Ford. + +Et bientot, sous sa pince, vigoureusement maniee, la roche ne tarda pas +a voler en eclats. + +Cette faille se composait principalement de poudingues, interposes +entre le gres et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent +a l'affleurement des filons carboniferes. + +James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les +examinait avec soin, esperant y decouvrir quelque indice de charbon. + +Ce premier travail dura environ une heure. Il en resulta un evidement +assez profond dans la paroi terminale. + +James Starr choisit alors l'emplacement ou devaient etre fores les +trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry +avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent +introduites dans ces trous. Des qu'on y eut place la longue meche +goudronnee d'une fusee de surete, qui aboutissait a une capsule de +fulminate, elle fut allumee au ras du sol. James Starr et ses +compagnons se mirent a l'ecart. + +<< Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie a une veritable emotion +qu'il ne cherchait pas a dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux +cœur n'a battu si vite ! Je voudrais deja attaquer le filon ! + +-- Patience, Simon, repondit l'ingenieur, vous n'avez pas la pretention +de trouver derriere cette paroi une galerie tout ouverte ? + +-- Excusez-moi, monsieur James, repondit le vieil overman. J'ai toutes +les pretentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la maniere +dont Harry et moi nous avons decouvert ce gite, pourquoi cette chance +ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? >> + +L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea +a travers le reseau des galeries souterraines. + +James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitot vers la +paroi de la caverne. + +<< Monsieur James ! monsieur James ! s'ecria le vieil overman. voyez ! +La porte est enfoncee !... >> + +Cette comparaison de Simon Ford etait justifiee par l'apparition d'une +excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur. + +Harry allait s'elancer par l'ouverture... + +L'ingenieur, extremement surpris, d'ailleurs, de trouver la cette +cavite, retint le jeune mineur. + +<< Laisse le temps a l'air interieur de se purifier, dit-il. + +-- Oui ! gare aux mofettes ! >> s'ecria Simon Ford. + +Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, place au +bout d'un baton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de +bruler avec un inalterable eclat. + +<< Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. >> L'ouverture +produite par la dynamite etait plus que suffisante pour qu'un homme put +y passer. + +Harry, le fanal a la main, s'y introduisit sans hesiter et disparut +dans les tenebres. + +James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient. + +Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'ecoula. Harry ne +reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice, +James Starr n'apercut meme plus la lueur de sa lampe, qui aurait du +eclairer cette sombre cavite. + +Le sol avait-il donc manque subitement sous les pieds d'Harry ? Le +jeune mineur etait-il tombe dans quelque anfractuosite ? Sa voix ne +pouvait-elle plus arriver jusqu'a ses compagnons ? + +Le vieil overman, ne voulant rien ecouter, allait s'introduire a son +tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se +renforca peu a peu, et Harry fit entendre ces paroles : + +<< Venez, monsieur Starr ! venez, mon pere ! La route est libre dans la +Nouvelle-Aberfoyle. >> + + IX + + La Nouvelle-Aberfoyle + +Si, par quelque puissance surhumaine, des ingenieurs eussent pu enlever +d'un bloc et sur une epaisseur de mille pieds toute cette portion de la +croute terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de +golfes et les territoires riverains des comtes de Stirling, de +Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouve, sous cet enorme +couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une +autre au monde qui put lui etre comparee, -- la celebre grotte de +Mammouth, dans le Kentucky. + +Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alveoles, de +toutes formes et de toutes grandeurs. On eut dit une ruche, avec ses +nombreux etages de cellules, capricieusement disposees, mais une ruche +construite sur une vaste echelle, et qui, au lieu d'abeilles, eut suffi +a loger tous les ichthyosaures, les megatheriums, et les pterodactyles +de l'epoque geologique ! + +Un labyrinthe de galeries, les unes plus elevees que les plus hautes +voutes des cathedrales, les autres semblables a des contrenefs, +retrecies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, +celles-la remontant ou descendant obliquement en toutes directions, -- +reunissaient ces cavites et laissaient libre communication entre elles. + +Les piliers qui soutenaient ces voutes, dont la courbe admettait tous +les styles, les epaisses murailles, solidement assises entre les +galeries, les nefs elles-memes, dans cet etage des terrains +secondaires, etaient faits de gres et de roches schisteuses. Mais, +entre ces couches inutilisables, et puissamment pressees par elles, +couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de +cette etrange houillere eut circule a travers leur inextricable reseau. +Ces gisements se developpaient sur une etendue de quarante milles du +nord au sud, et ils s'enfoncaient meme sous le canal du Nord. +L'importance de ce bassin n'aurait pu etre evaluee qu'apres sondages, +mais elle devait depasser celle des couches carboniferes de Cardiff, +dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comte de +Northumberland. + +Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillere allait etre +singulierement facilitee, puisque, par une disposition bizarre des +terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matieres +minerales a l'epoque geologique ou ce massif se solidifiait, la nature +avait deja multiplie les galeries et les tunnels de la +Nouvelle-Aberfoyle. + +Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, a la +decouverte de quelque exploitation abandonnee depuis des siecles. Il +n'en etait rien. On ne delaisse pas de telles richesses. Les termites +humains n'avaient jamais ronge cette portion du sous-sol de l'Ecosse, +et c'etait la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le +repete, nul hypogee de l'epoque egyptienne, nulle catacombe de l'epoque +romaine, n'auraient pu lui etre compares, -- si ce n'est les celebres +grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles, +comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivieres, huit +cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept domes, dont +quelques-uns sont suspendus a plus de quatre cent cinquante pieds de +hauteur. + +Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle etait, non l'œuvre +des hommes, mais l'œuvre du Createur. + +Tel etait ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la +decouverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de sejour +dans l'ancienne houillere, une rare persistance de recherches, une foi +absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait +fallu toutes ces conditions reunies pour reussir, la ou tant d'autres +auraient echoue. Pourquoi les sondages, pratiques sous la direction de +James Starr, pendant les dernieres annees d'exploitation, s'etaient-ils +precisement arretes a cette limite, sur la frontiere meme de la +nouvelle mine ? cela etait du au hasard, dont la part est grande dans +les recherches de ce genre. + +Quoi qu'il en soit, il y avait la, dans le sous-sol ecossais, une sorte +de comte souterrain, auquel il ne manquait, pour etre habitable, que +les rayons du soleil, ou, a son defaut, la clarte d'un astre special. + +L'eau y etait localisee dans certaines depressions, formant de vastes +etangs, ou meme des lacs plus grands que le lac Katrine, situe +precisement au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement +des eaux, les courants, le ressac. Ils ne refletaient pas la silhouette +de quelque vieux chateau gothique. Ni les bouleaux ni les chenes ne se +penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes +ombres a leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune +lumiere ne se reverberait dans leurs eaux, le soleil ne les impregnait +pas de ses rayons eclatants, la lune ne se levait jamais sur leur +horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le +miroir, n'auraient pas ete sans charme, a la lumiere de quelque astre +electrique, et, reunis par un lacet de canaux, ils completaient bien la +geographie de cet etrange domaine. + +Quoiqu'il fut impropre a toute production vegetale, ce sous-sol eut, +cependant, pu servir de demeure a toute une population. Et qui sait si, +dans ces milieux a temperature constante, au fond de ces houilleres +d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de +Cardiff, lorsque leurs gisements seront epuises, -- qui sait si la +classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ? + + X + + Aller et retour + +A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'etaient +introduits par l'etroit orifice qui mettait en communication la fosse +Dochart avec la nouvelle houillere. + +Ils se trouvaient alors a la naissance d'une galerie assez large. On +aurait pu croire qu'elle avait ete percee de main d'homme, que le pic +et la pioche l'avaient evidee pour l'exploitation d'un nouveau +gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier +hasard, ils n'avaient pas ete transportes dans quelque ancienne +houillere, dont les plus vieux mineurs du comte n'auraient jamais connu +l'existence. + +Non ! C'etaient les couches geologiques qui avaient << epargne >> cette +galerie, a l'epoque ou se faisait le tassement des terrains +secondaires. Peut-etre quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois, +lorsque les eaux superieures allaient se melanger aux vegetaux enlises; +mais, maintenant, elle etait aussi seche que si elle eut ete foree, +quelque mille pieds plus bas, dans l'etage des roches granitoides. En +meme temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que +certains << eventoirs >> naturels la mettaient en communication avec +l'atmosphere exterieure. + +Cette observation, qui fut faite par l'ingenieur, etait juste, et l'on +sentait que l'aeration s'operait facilement dans la nouvelle mine. +Quant a ce grisou qui fusait naguere a travers les schistes de la +paroi, il semblait qu'il n'eut ete contenu que dans une simple << poche +>>, vide maintenant, et il etait certain que l'atmosphere de la galerie +n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par precaution, +Harry n'avait emporte que la lampe de surete, qui lui assurait un +eclairage de douze heures. + +James Starr et ses compagnons eprouvaient alors une joie complete. +C'etait l'entiere satisfaction de leurs desirs. Autour d'eux, tout +n'etait que houille. Une certaine emotion les rendait silencieux. Simon +Ford, lui-meme, se contenait. Sa joie debordait, non en longues +phrases, mais par petites interjections. + +C'etait peut-etre imprudent, a eux, de s'engager si profondement dans +la crypte. Bah ! ils ne songeaient guere au retour. La galerie etait +praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle +<< pousse >> n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc +aucune raison pour s'arreter, et, pendant une heure, James Starr, +Madge, Harry et Simon Ford allerent ainsi, sans que rien put leur +indiquer quelle etait l'exacte orientation de ce tunnel inconnu. + +Et, sans doute, ils auraient ete plus loin encore, s'ils ne fussent +arrives a l'extremite meme de cette large voie qu'ils suivaient depuis +leur entree dans la houillere. + +La galerie aboutissait a une enorme caverne, dont on ne pouvait estimer +ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la +voute de cette excavation, a quelle distance se reculait sa paroi +opposee ? les tenebres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le +reconnaitre. Mais, a la lueur de la lampe, les explorateurs purent +constater que son dome recouvrait une vaste etendue d'eau dormante -- +etang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentees de hautes +roches, se perdaient dans l'obscurite. + +<< Halte ! s'ecria Simon Ford, en s'arretant brusquement. Un pas de +plus, et nous roulions peut-etre dans quelque abime ! + +-- Reposons-nous donc, mes amis, repondit l'ingenieur. Aussi bien, il +faudra songer a retourner au cottage. + +-- Notre lampe peut nous eclairer pendant dix heures encore, monsieur +Starr, dit Harry. + +-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes +en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez +pas des fatigues d'une aussi longue course ? + +-- Mais pas trop, monsieur James, repondit la robuste Ecossaise. Nous +avions l'habitude d'explorer pendant des journees entieres l'ancienne +houillere d'Aberfoyle. + +-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le +fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle +la peine de vous etre faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire +non ! + +-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une +telle joie ! repondit l'ingenieur. Le peu que nous avons explore de +cette merveilleuse houillere semble indiquer que son etendue est tres +considerable, au moins en longueur. + +-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! repliqua Simon +Ford. + +-- C'est ce que nous saurons plus tard. + +-- Et moi, j'en reponds ! Rapportez-vous-en a mon instinct de vieux +mineur. Il ne m'a jamais trompe ! + +-- Je veux vous croire, Simon, repondit l'ingenieur en souriant. Mais +enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous +possedons les elements d'une exploitation qui durera des siecles ! + +-- Des siecles ! s'ecria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James ! +Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de +charbon ait ete extrait de notre nouvelle mine ! + +-- Dieu vous entende ! repondit James Starr. Quant a la qualite de la +houille qui vient affleurer ces parois... + +-- Superbe ! monsieur James, superbe ! repondit Simon Ford. Voyez cela +vous-meme ! >> Et, ce disant, il detacha d'un coup de pic un fragment de +roche noire. + +<< Voyez ! voyez ! repeta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces +de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons la de la houille +grasse, riche en matieres bitumeuses ! Et comme elle se detaillera en +gailleteries, presque sans poussiere ! Ah ! monsieur James, il y a +vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au +Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront +encore, et, s'il coute peu a extraire de la mine, il ne s'en vendra pas +moins cher au-dehors ! + +-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et +l'examinait en connaisseuse. C'est la du charbon de bonne qualite. -- +Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier +morceau de houille brule sous notre bouilloire ! + +-- Bien parle, femme ! repondit le vieil overman, et tu verras que je +ne me suis pas trompe. + +-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idee de +l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie +depuis notre entree dans la nouvelle houillere ? + +-- Non, mon garcon, repondit l'ingenieur. Avec une boussole, j'aurais +peut-etre pu etablir sa direction generale. Mais, sans boussole, je +suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque +l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position. + +-- Sans doute, monsieur James, repliqua Simon Ford, mais, je vous en +prie, ne comparez pas notre position a celle du marin, qui a toujours +et partout l'abime sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et +nous n'avons pas a craindre de jamais sombrer ! + +-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, repondit James Starr. +Loin de moi la pensee de deprecier la nouvelle houillere d'Aberfoyle +par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est +que nous ne savons pas ou nous sommes. + +-- Nous sommes dans le sous-sol du comte de Stirling, monsieur James, +repondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si... + +-- Ecoutez ! >> dit Harry en interrompant le vieil overman. + +Tous preterent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf +auditif, tres exerce chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eut +ete un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tarderent pas a +l'entendre eux-memes. Il se produisait, dans les couches superieures du +massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le +crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fut. + +Tous quatre resterent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans +proferer une parole. + +Puis, tout a coup, Simon Ford de s'ecrier : + +<< Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent deja sur les +rails de la nouvelle Aberfoyle ? + +-- Pere, repondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font +des eaux en roulant sur un littoral. + +-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'ecria le vieil overman. + +-- Non, repondit l'ingenieur, mais il ne serait pas impossible que nous +ne fussions sous le lit meme du lac Katrine. + +-- Il faudrait donc que la voute fut peu epaisse en cet endroit, +puisque le bruit des eaux est perceptible ? + +-- Peu epaisse, en effet, repondit James Starr, et c'est ce qui fait +que cette excavation est si vaste. + +-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry. + +-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr, +que les eaux du lac doivent etre soulevees comme celles du golfe de +Forth. + +-- Eh ! qu'importe, apres tout, repondit Simon Ford. La couche +carbonifere n'en sera pas plus mauvaise pour se developper au-dessous +d'un lac ! Ce ne serait pas la premiere fois que l'on irait chercher la +houille sous le lit meme de l'Ocean ! Quand nous devrions exploiter +tout le fonds et le trefonds du canal du Nord, ou serait le mal ? + +-- Bien dit, Simon, s'ecria l'ingenieur, qui ne put retenir un sourire +en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchees sous les +eaux de la mer ! Trouons comme une ecumoire le lit de l'Atlantique ! +Allons rejoindre a coups de pioche nos freres des Etats-Unis a travers +le sous-sol de l'Ocean ! Foncons jusqu'au centre du globe, s'il le +faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille ! + +-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant +soit peu goguenard. + +-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous etes si enthousiaste, que +vous m'entrainez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons a la +realite, qui est deja belle. Laissons la nos pics, que nous +retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! >> + +Il n'y avait pas autre chose a faire pour le moment. Plus tard, +l'ingenieur, accompagne d'une brigade de mineurs et muni des lampes et +ustensiles necessaires, reprendrait l'exploration de la +Nouvelle-Aberfoyle. Mais il etait urgent de retourner a la fosse +Dochart. La route etait facile, d'ailleurs. La galerie courait presque +droit a travers le massif jusqu'a l'orifice ouvert par la dynamite. +Donc, nulle crainte de s'egarer. + +Mais, au moment ou James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford +l'arreta. + +<< Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac +souterrain qu'elle recouvre, cette greve que les eaux viennent baigner +a nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure, +c'est ici que je me batirai un nouveau cottage, et, si quelques braves +compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un +bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! >> + +James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui +serra la main, et tous trois, precedant Madge, s'enfoncerent dans la +galerie, afin de regagner la fosse Dochart. + +Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry +marchait en avant, elevant la lampe au-dessus de sa tete. Il suivait +soigneusement la galerie principale, sans jamais s'ecarter dans les +tunnels etroits qui rayonnaient a droite et a gauche. Il semblait donc +que le retour dut s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une +facheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des +explorateurs. + +En effet, a un moment ou Harry levait sa lampe, un vif deplacement de +l'air s'opera, comme s'il eut ete cause par un battement d'ailes +invisibles. La lampe, frappee de biais, s'echappa des mains d'Harry, +tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa. + +James Starr et ses compagnons furent subitement plonges dans une +obscurite absolue. Leur lampe, dont l'huile s'etait repandue, ne +pouvait plus servir. + +<< Eh bien, Harry, s'ecria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous +rompions le cou en retournant au cottage ? >> + +Harry ne repondit pas. Il reflechissait. Devait-il voir encore la main +d'un etre mysterieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces +profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait creer, un +jour, de serieuses difficultes ? Quelqu'un avait-il interet a defendre +le nouveau gite carbonifere contre toute tentative d'exploitation ? En +verite, cela etait absurde, mais les faits parlaient d'eux-memes, et +ils s'accumulaient de maniere a changer de simples presomptions en +certitudes. + +En attendant, la situation des explorateurs etait assez mauvaise. Il +leur fallait, au milieu de profondes tenebres, suivre pendant environ +cinq milles la galerie qui conduisait a la fosse Dochart. Puis, ils +auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage. + +<< Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant a perdre. +Nous marcherons en tatonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible +de s'egarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de +veritables boyaux de taupinieres, et, en suivant la galerie principale, +nous arriverons inevitablement a l'orifice qui nous a livre passage. +Ensuite, c'est la vieille houillere. Nous la connaissons, et ce ne sera +pas la premiere fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouves dans +l'obscurite. D'ailleurs, nous retrouverons la les lampes que nous avons +laissees. En route, donc ! -- Harry, prends la tete. Monsieur James, +suivez-le. Madge, tu viendras apres, et moi, je fermerai la marche. Ne +nous separons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les +coudes ! >> + +Il n'y avait qu'a se conformer aux instructions du vieil overman. Comme +il le disait, en tatonnant on ne pouvait guere se tromper de route. Il +fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier a cet +instinct qui, chez Simon Ford et son fils, etait devenu une seconde +nature. + +Donc, James Starr et ses compagnons marcherent dans l'ordre indique. +Ils ne parlaient pas, mais ce n'etait pas faute de penser. Il devenait +evident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel etait-il, et comment se +defendre de ces attaques si mysterieusement preparees ? Ces idees assez +inquietantes affluaient a leur cerveau. Cependant, ce n'etait pas le +moment de se decourager. + +Harry, les bras etendus, s'avancait d'un pas assure. Il allait +successivement d'une paroi a l'autre de la galerie. Une anfractuosite, +un orifice lateral se presentaient-ils, il reconnaissait a la main +qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosite fut peu +profonde, soit que l'orifice fut trop etroit, et il se maintenait ainsi +dans le droit chemin. + +Au milieu d'une obscurite a laquelle les yeux ne pouvaient se faire, +puisqu'elle etait absolue, ce difficile retour dura deux heures +environ. En supputant le temps ecoule, en tenant compte de ce que la +marche n'avait pu etre rapide, James Starr estimait que ses compagnons +et lui devaient etre bien pres de l'issue. + +En effet, presque aussitot, Harry s'arreta. + +<< Sommes-nous enfin arrives a l'extremite de la galerie ? demanda Simon +Ford. + +-- Oui, repondit le jeune mineur. + +-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui etablit la communication +entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ? + +-- Non >>, repondit Harry, dont les mains crispees ne rencontraient que +la surface pleine d'une paroi. + +Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui meme la +roche schisteuse. + +Un cri lui echappa. + +Ou les explorateurs s'etaient egares pendant le retour, ou l'etroit +orifice, creuse dans la paroi par la dynamite, avait ete bouche +recemment ! + +Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons etaient emprisonnes +dans la Nouvelle-Aberfoyle ! + + XI + + Les Dames de feu + +Huit jours apres ces evenements, les amis de James Starr etaient fort +inquiets. L'ingenieur avait disparu sans qu'aucun motif put etre +allegue a cette disparition. On avait appris, en interrogeant son +domestique, qu'il s'etait embarque a Grantonpier, et on savait par le +capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait debarque a +Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La +lettre de Simon Ford lui avait recommande le secret, et il n'avait rien +dit de son depart pour les houilleres d'Aberfoyle. + +Donc, a Edimbourg, il ne fut plus question que de l'absence +inexplicable de l'ingenieur. Sir W. Elphiston, le president de << Royal +Institution >>, communiqua a ses collegues la lettre que lui avait +adressee James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister a la +prochaine seance de la Societe. Deux ou trois autres personnes +produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents +prouvaient que James Starr avait quitte Edimbourg -- ce que l'on savait +de reste --, rien n'indiquait ce qu'il etait devenu. Or, de la part +d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait +surprendre d'abord, inquieter ensuite, puisqu'elle se prolongeait. + +Aucun des amis de l'ingenieur n'aurait pu supposer qu'il se fut rendu +aux houilleres d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eut point aime a revoir +l'ancien theatre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds, +depuis le jour ou la derniere benne etait remontee a la surface du sol. +Cependant, puisque le steam-boat l'avait depose au debarcadere de +Stirling, on fit quelques recherches de ce cote. + +Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu +l'ingenieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontre en +compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eut pu satisfaire +la curiosite publique. Mais le joyeux garcon, on le sait, travaillait a +la ferme de Melrose, a quarante milles dans le sud-ouest du comte de +Renfrew, et il ne se doutait guere que l'on s'inquietat a ce point de +la disparition de James Starr. Donc, huit jours apres sa visite au +cottage, Jack Ryan eut continue a chanter de plus belle pendant les +veillees du clan d'Irvine, -- s'il n'eut eu, lui aussi, un motif de +vive inquietude dont il sera bientot parle. + +James Starr etait un homme trop considerable et trop considere, non +seulement dans la ville, mais dans toute l'Ecosse, pour qu'un fait le +concernant put passer inapercu. Le lord prevot, premier magistrat +d'Edimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart etaient des +amis de l'ingenieur, firent commencer les plus actives recherches. Des +agents furent mis en campagne, mais aucun resultat ne fut obtenu. + +Il fallut donc inserer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une +note relative a l'ingenieur James Starr, donnant son signalement, +indiquant la date a laquelle il avait quitte Edimbourg, et il n'y eut +plus qu'a attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiete. Le monde +savant de l'Angleterre n'etait pas eloigne de croire a la disparition +definitive de l'un de ses membres les plus distingues. + +En meme temps que l'on s'inquietait ainsi de la personne de James +Starr, la personne d'Harry etait le sujet de preoccupations non moins +vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du +vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan. + +On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack +Ryan avait invite Harry a venir, huit jours apres, a la fete du clan +d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se +rendre a cette ceremonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constate en +maintes circonstances, que son camarade etait homme de parole. Avec +lui, chose promise, chose faite. + +Or, a la fete d'Irvine, rien n'avait manque, ni les chants, ni les +danses, ni les rejouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est +Harry Ford. + +Jack Ryan avait commence par lui en vouloir, parce que l'absence de son +ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit meme la memoire au +milieu d'une de ses chansons, et, pour la premiere fois, il resta court +pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements +merites. + +Il faut dire ici que la note relative a James Starr, et publiee dans +les journaux, n'etait pas encore tombee sous les yeux de Jack Ryan. Ce +brave garcon ne se preoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant +bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empecher de tenir sa +promesse. Aussi, le lendemain de la fete d'Irvine, Jack Ryan +comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre a la fosse +Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'eut ete retenu par un accident +qui faillit lui couter la vie. + +Voici ce qui etait arrive pendant la nuit du 12 decembre. En verite, le +fait etait de nature a donner raison a tous les partisans du +surnaturel, et ils etaient nombreux a la ferme de Melrose. + +Irvine, petite ville maritime du comte de Renfrew, qui compte environ +sept mille habitants, est batie dans un brusque retour que fait la cote +ecossaise, presque a l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez +bien abrite contre les vents du large, est eclaire par un feu important +qui indique les atterrissages, de telle facon qu'un marin prudent ne +peut s'y tromper. Aussi, les naufrages etaient-ils rares sur cette +portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils +voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre a Glasgow, +soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manœuvrer sans +danger, meme par les nuits obscures. + +Lorsqu'une ville est pourvue d'un passe historique, si mince qu'il +soit, lorsque son chateau a appartenu autrefois a un Robert Stuart, +elle n'est pas sans posseder quelques ruines. + +Or, en Ecosse, toutes les ruines sont hantees par des esprits. -- Du +moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres. + +Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famees de cette +partie du littoral, etaient precisement celles de ce chateau de Robert +Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle. + +A cette epoque, le chateau de Dundonald, refuge de tous les lutins +errants de la contree, etait voue au plus complet abandon. On allait +peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, a +deux milles de la ville. Peut-etre quelques etrangers avaient-ils +encore l'idee d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils +s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point +conduits, a quelque prix que ce fut. En effet, quelques histoires +couraient sur le compte de certaines << Dames de feu >> qui hantaient le +vieux chateau. + +Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces +fantastiques creatures. Naturellement, Jack Ryan etait de ces derniers. + +La verite est que, de temps a autre, de longues flammes apparaissaient, +tantot sur un pan de mur a demi eboule, tantot au sommet de la tour qui +domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle. + +Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ? +Meritaient-elles ce nom de << Dames de feu >> que leur avaient donne les +Ecossais du littoral ? Ce n'etait evidemment la qu'une illusion de +cerveaux portes a la credulite, et la science eut explique physiquement +ce phenomene. + +Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contree la +reputation bien etablie de frequenter les ruines du vieux chateau et +d'y executer parfois d'etranges sarabandes, surtout pendant les nuits +obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fut, ne se serait +point hasarde a les accompagner aux sons de sa cornemuse. + +<< Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi +pour completer son orchestre infernal ! >> + +On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte oblige +des recits pendant la veillee. Aussi, Jack Ryan possedait-il tout un +repertoire de legendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il +jamais a court, quand il s'agissait d'en conter a leur sujet ! + +Donc, pendant cette derniere veillee, bien arrosee d'ale, de brandy et +de whisky, qui avait termine la fete du clan d'Irvine, Jack Ryan +n'avait pas manque de reprendre son theme favori, au grand plaisir et +peut-etre au grand effroi de ses auditeurs. + +La veillee se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur +la limite du littoral. Un bon feu de coke brulait dans un large trepied +de tole, au milieu de l'assemblee. + +Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes epaisses roulaient sur les +lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit tres +noire, pas une seule eclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et +l'eau se confondant dans de profondes tenebres, c'etait la de quoi +rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire +s'y fut aventure avec ces vents qui battaient en cote. + +Le petit port d'Irvine n'est pas tres frequente, -- du moins par les +navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les +batiments de commerce, a voiles ou vapeur, attaquent la terre, +lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-la, +cependant, quelque pecheur, attarde sur le rivage, eut apercu, non sans +surprise, un navire qui se dirigeait vers la cote. Si le jour se fut +fait tout a coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce +batiment eut ete vu, courant vent arriere, avec toute la toile qu'il +pouvait porter. L'entree du golfe manquee, il n'existait aucun refuge +entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire +s'obstinait a s'en approcher encore, comment parviendrait-il a se +relever ? + +La veillee allait finir sur une derniere histoire de Jack Ryan. Ses +auditeurs, transportes dans le monde des fantomes, etaient bien dans +les conditions voulues pour faire acte de credulite, le cas echeant. + +Tout a coup, des cris retentirent au-dehors. + +Jack Ryan suspendit aussitot son recit, et tous quitterent +precipitamment la grange. + +La nuit etait profonde. De longues rafales de pluie et de vent +couraient a la surface de la greve. + +Deux ou trois pecheurs, arc-boutes pres d'un rocher, afin de mieux +resister aux poussees de l'air, appelaient avec de grands eclats de +voix. + +Jack Ryan et ses compagnons coururent a eux. + +Ces cris, ce n'etait pas aux habitants de la ferme qu'ils +s'adressaient, mais a un equipage qui, sans le savoir, courait a sa +perte. + +En effet, une masse sombre apparaissait confusement a quelques +encablures au large. C'etait un navire, bien reconnaissable a ses feux +de position, car il portait a sa hune de misaine un feu blanc, a +tribord un feu vert, a babord un feu rouge. On le voyait donc par +l'avant, et il etait manifeste qu'il se dirigeait a toute vitesse vers +la cote. + +<< Un navire en perdition ? s'ecria Jack Ryan. + +-- Oui, repondit un des pecheurs, et maintenant il voudrait virer de +bord, qu'il ne le pourrait plus ! + +-- Des signaux, des signaux ! cria l'un des Ecossais. + +-- Lesquels ? repliqua le pecheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait +pas tenir une torche allumee ! >> + +Et, pendant que ces propos s'echangeaient rapidement, de nouveaux cris +etaient pousses. Mais comment eut-on pu les entendre au milieu de cette +tempete ? L'equipage du navire n'avait plus aucune chance d'echapper au +naufrage. + +<< Pourquoi manœuvrer ainsi ? s'ecriait un marin. + +-- Veut-il donc faire cote ? repondit un autre. + +-- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda +Jack Ryan. + +-- Il faut le croire, repondit un des pecheurs, a moins qu'il n'ait ete +trompe par quelque... >> + +Le pecheur n'avait pas acheve sa phrase, que Jack Ryan poussait un +formidable cri. Fut-il entendu de l'equipage ? En tout cas, il etait +trop tard pour que le batiment put se relever de la ligne des brisants +qui blanchissait dans les tenebres. + +Mais ce n'etait pas, comme on aurait pu le croire, un supreme +avertissement que Jack Ryan avait tente de faire parvenir au batiment +en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos a la mer. Ses compagnons, +eux aussi, regardaient un point situe a un demi mille en arriere de la +greve. + +C'etait le chateau de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les +rafales au sommet de la vieille tour. + +<< La Dame de feu ! >> s'ecrierent avec grande terreur tous ces +superstitieux Ecossais. + +Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver a +cette flamme une apparence humaine. Agitee comme un pavillon lumineux +sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour, +comme si elle eut ete sur le point de s'eteindre, et, un instant apres, +elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuatre. + +<< La Dame de feu ! la Dame de feu ! >> criaient les pecheurs et les +paysans effares. + +Tout s'expliquait alors. Il etait evident que le navire, desoriente +dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette +flamme, allumee au sommet du chateau de Dundonald, pour le feu +d'Irvine. Il se croyait a l'entree du golfe, situee dix milles plus au +nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun +refuge ! + +Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en etait temps encore ? +Peut-etre eut-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'eteindre ce +feu, pour qu'il ne fut pas possible de le confondre plus longtemps avec +le phare du port d'Irvine ! + +Sans doute, c'etait ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais +lequel de ces Ecossais eut eu la pensee, et, apres la pensee, l'audace +de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-etre, car il etait +courageux, et sa credulite, si forte qu'elle fut, ne pouvait l'arreter +dans un genereux mouvement. + +Il etait trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas +des elements. + +Le navire venait de talonner par son arriere. Ses feux de position +s'eteignirent. La ligne blanchatre du ressac sembla brisee un instant. +C'etait le batiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se +disloquait entre les recifs. + +Et, a ce meme instant, par une coincidence qui ne pouvait etre due +qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eut ete arrachee +par une violente rafale. La mer, le ciel, la greve furent aussitot +replonges dans les plus profondes tenebres. + +<< La Dame de feu ! >> avait une derniere fois crie Jack Ryan, lorsque +cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut +evanouie subitement. + +Mais alors, le courage que ces superstitieux Ecossais n'auraient pas eu +contre un danger chimerique, ils le retrouverent en face d'un danger +reel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les +elements dechaines ne les arreterent pas. Au moyen de cordes lancees +dans les lames -- heroiques autant qu'ils avaient ete credules --, ils +se jeterent au secours du batiment naufrage. + +Heureusement, ils reussirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi +Jack Ryan etait du nombre -- se fussent grievement meurtris sur les +roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'equipage +purent etre deposes, sains et saufs, sur la greve. + +Ce navire etait le brick norvegien _Motala_, charge de bois du nord, +faisant route pour Glasgow. + +Il n'etait que trop vrai. Le capitaine, trompe par ce feu, allume sur +la tour du chateau de Dundonald, etait venu donner en pleine cote, au +lieu d'embouquer le golfe de Clyde. + +Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares epaves, +dont le ressac achevait de briser les debris sur les roches du littoral. + + XII + + Les Exploits de Jack Ryan + +Jack Ryan et trois de ses compagnons, blesses comme lui, avaient ete +transportes dans une des chambres de la ferme de Melrose, ou des soins +leur furent immediatement prodigues. + +Jack Ryan avait ete le plus maltraite, car, au moment ou, la corde aux +reins, il s'etait jete a la mer, les lames furieuses l'avaient rudement +roule sur les recifs. Peu s'en etait fallu, meme, que ses camarades ne +l'eussent rapporte sans vie sur le rivage. + +Le brave garcon fut donc cloue au lit pour quelques jours, -- ce dont +il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant +qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose +retentit, a toute heure, des joyeux eclats de sa voix. Mais Jack Ryan, +dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte a +l'egard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent a tracasser le +pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe +du _Motala_. On fut mal venu a lui soutenir que les Dames de feu +n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetee entre +les ruines, n'etait due qu'a un phenomene physique. Aucun raisonnement +ne l'eut convaincu. Ses compagnons etaient encore plus obstines que lui +dans leur credulite. A les entendre, une des Dames de feu avait +mechamment attire le _Motala_ a la cote. Quant a vouloir l'en punir, +autant mettre l'ouragan a l'amende ! Les magistrats pouvaient decreter +toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une +flamme, on n'enchaine pas un etre impalpable. Et, s'il faut le dire, +les recherches qui furent ulterieurement faites, semblerent donner +raison -- au moins en apparence -- a cette facon superstitieuse +d'expliquer les choses. + +En effet, le magistrat, charge de diriger une enquete relativement a la +perte du _Motala_, vint interroger les divers temoins de la +catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage etait du +a l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du +chateau de Dundonald. + +On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons. +Qu'un phenomene purement physique se fut produit dans ces ruines, pas +de doute a cet egard. Mais etait-ce accident ou malveillance ? c'est ce +que le magistrat devait chercher a etablir. + +Que ce mot << malveillance >> ne surprenne pas. Il ne faudrait pas +remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la +justification. Bien des pilleurs d'epaves du littoral breton ont fait +ce metier d'attirer les navires a la cote afin de s'en partager les +depouilles. Tantot un bouquet d'arbres resineux, enflammes pendant la +nuit, guidait un batiment dans des passes dont il ne pouvait plus +sortir. Tantot une torche, attachee aux cornes d'un taureau et promenee +au caprice de l'animal, trompait un equipage sur la route a suivre. Le +resultat de ces manœuvres etait inevitablement quelque naufrage, +dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la +justice et de severes exemples pour detruire ces barbares coutumes. Or, +ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main +criminelle n'eut repris les anciennes traditions des pilleurs d'epaves ? + +C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack +Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquete, +ils se diviserent en deux camps : les uns se contenterent de hausser +les epaules; les autres, plus craintifs, annoncerent que, tres +certainement, a provoquer ainsi les etres surnaturels, on amenerait de +nouvelles catastrophes. + +Neanmoins, l'enquete fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de +police se transporterent au chateau de Dundonald, et ils procederent +aux recherches les plus rigoureuses. + +Le magistrat voulut d'abord reconnaitre si le sol avait conserve +quelques empreintes de pas, pouvant etre attribuees a d'autres pieds +que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus legere +trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide +des pluies de la veille, eut conserve le moindre vestige. + +<< Des pas de brawnies ! s'ecria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insucces +des premieres recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un +follet sur l'eau d'un marecage ! >> + +Cette premiere partie de l'enquete ne produisit donc aucun resultat. Il +n'etait pas probable que la seconde partie en donnat davantage. + +Il s'agissait d'etablir, en effet, comment le feu avait pu etre allume +au sommet de la vieille tour, quels elements avaient ete fournis a la +combustion, et enfin quels residus cette combustion avait laisses. + +Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de +papier, ayant pu servir a allumer un feu quelconque. + +Sur le second point, neant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes +dessechees, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait +pourtant du etre largement alimente pendant la nuit. + +Quant au troisieme point, il ne put etre eclairci davantage. L'absence +de toutes cendres, de tout residu d'un combustible quelconque, ne +permit pas meme de retrouver l'endroit ou le foyer avait du etre +etabli. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la +roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait ete tenu par la +main de quelque malfaiteur ? C'etait bien invraisemblable, puisque, au +dire des temoins, la flamme presentait un developpement gigantesque, +tel que l'equipage du _Motala_ avait pu, malgre les brumes, +l'apercevoir de plusieurs milles au large. + +<< Bon ! s'ecria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer +d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit a embraser l'air autour +d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! >> + +Il resulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur +peine, qu'une nouvelle legende s'ajouta a tant d'autres, legende qui +devait perpetuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer +plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu. + +Cependant, un si brave garcon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse +constitution, ne pouvait demeurer longtemps alite. Quelques foulures et +luxations n'etaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne +convenait. Il n'avait pas le temps d'etre malade. Or, lorsque ce +temps-la manque, on ne l'est guere dans ces regions salubres des +Lowlands. + +Jack Ryan se retablit donc promptement. Des qu'il fut sur pied, avant +de reprendre sa besogne a la ferme de Melrose, il voulut mettre certain +projet a execution. Il s'agissait d'aller faire visite a son camarade +Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manque a la fete du clan +d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais +sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il etait +invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eut pas +entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapportee a grands details +par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au +sauvetage, ce qui en etait advenu pour lui, et c'eut ete trop +d'indifference de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'a la +ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan. + +Si donc Harry n'etait pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir. + +Jack Ryan eut plutot nie l'existence des Dames de feu que de croire a +l'indifference d'Harry a son egard. + +Donc, deux jours apres la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme, +gaillardement, comme un solide garcon qui ne se ressentait aucunement +de ses blessures. D'un joyeux refrain lance a pleine poitrine, il fit +resonner les echos de la falaise, et se rendit a la gare du railway +qui, par Glasgow, conduit a Stirling et a Callander. + +La, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout +d'abord attires par une affiche, reproduite a profusion sur les murs, +et qui contenait l'avis suivant : + +<< Le 4 decembre dernier, l'ingenieur James Starr, d'Edimbourg, s'est +embarque a Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a debarque le +meme jour a Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui. + +<< Priere d'adresser toute information le concernant au president de +Royal Institution, a Edimbourg. >> + +Jack Ryan, arrete devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non +sans donner les signes de la plus extreme surprise. + +<< Monsieur Starr ! s'ecria-t-il. Mais, le 4 decembre, je l'ai +precisement rencontre avec Harry sur les echelles du puits Yarow ! +voila dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu ! +Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu a la fete +d'Irvine ? >> + +Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le president de Royal +Institution de ce qu'il savait relativement a James Starr, le brave +garcon sauta dans le train, avec l'intention bien arretee de se rendre +tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de +la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui +l'ingenieur James Starr. + +Trois heures apres, il quittait le train a la gare de Callander, et se +dirigeait rapidement vers le puits Yarow. + +<< Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque +obstacle qui les en a empeches ? Est-ce un travail dont l'importance +les retient encore au fond de la houillere ? Je le saurai ! >> + +Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits +Yarow. + +Exterieurement, rien de change. Meme silence aux abords de la fosse. +Pas un etre vivant dans ce desert. + +Jack Ryan penetra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du +puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il +ecouta... Il n'entendit rien. + +<< Et ma lampe ! s'ecria-t-il. Ne serait-elle donc plus a sa place ? >> + +La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites a la fosse, +etait ordinairement deposee dans un coin, pres du palier de l'echelle +superieure. + +Cette lampe avait disparu. + +<< Voila une premiere complication ! >> dit Jack Ryan, qui commenca a +devenir tres inquiet. + +Puis, sans hesiter, tout superstitieux qu'il fut : + +<< J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que +dans le trefonds de l'enfer ! >> + +Et il commenca a descendre la longue suite d'echelles, qui +s'enfoncaient dans le sombre puits. + +Il fallait que Jack Ryan n'eut point perdu de ses anciennes habitudes +de mineur, et qu'il connut bien la fosse Dochart, pour se hasarder +ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tatait chaque +echelon, dont quelques-uns etaient vermoulus. Tout faux pas eut +entraine une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack +Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement +pour atteindre un etage inferieur. Il savait que son pied ne toucherait +la semelle de la fosse qu'apres avoir depasse le trentieme. Une fois +la, il ne serait pas gene, pensait-il, de retrouver le cottage, bati, +comme on sait, a l'extremite de la galerie principale. + +Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixieme palier, et, par consequent, +deux cents pieds, au plus, le separaient alors du fond. + +A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier echelon de +la vingt-septieme echelle. Mais sa jambe, se balancant dans le vide, ne +trouva aucun point d'appui. + +Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main +l'extremite de l'echelle... Ce fut en vain. + +Il etait evident que la vingt-septieme echelle ne se trouvait pas a sa +place, et, par consequent, qu'elle avait ete retiree. + +<< Il faut que le vieux Nick ait passe par la ! >> se dit-il, non sans +eprouver un certain sentiment d'effroi. + +Debout, les bras croises, voulant toujours percer cette ombre +impenetrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint a la pensee que, si +lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillere, eux, n'avaient +pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre +le sol du comte et les profondeurs de la fosse. Si cet enlevement des +echelles inferieures du puits Yarow avait ete pratique depuis sa +derniere visite au cottage, qu'etaient devenus Simon Ford, sa femme, +son fils et l'ingenieur ? L'absence prolongee de James Starr prouvait +evidemment qu'il n'avait pas quitte la fosse depuis le jour ou Jack +Ryan s'etait croise avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors, +s'etait fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils +pas manque a ces malheureux, emprisonnes a quinze cents pieds sous +terre ? + +Toutes ces pensees traverserent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien +qu'il ne pouvait rien par lui-meme pour arriver jusqu'au cottage. Y +avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications etaient +interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les +magistrats aviseraient, mais il fallait les prevenir au plus vite. + +Jack Ryan se pencha au-dessus du palier. + +<< Harry ! Harry ! >> cria-t-il de sa voix puissante. + +Les echos se renvoyerent a plusieurs reprises le nom d'Harry, qui +s'eteignit enfin dans les dernieres profondeurs du puits Yarow. + +Jack Ryan remonta rapidement les echelles superieures, et revit la +lumiere du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il +regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques +minutes le passage de l'express d'Edimbourg, et, a trois heures de +l'apres-midi, il se presentait chez le lord-prevot de la capitale. + +La, sa declaration fut recue. Les details precis qu'il donna ne +permettaient pas de soupconner sa veracite. Sir W. Elphiston, president +de Royal Institution, non seulement collegue, mais ami particulier de +James Starr, fut aussitot averti, et il demanda a diriger les +recherches qui allaient etre faites sans delai a la fosse Dochart. On +mit a sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de +pics, de longues echelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux. +Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immediatement le chemin des +houilleres d'Aberfoyle. + +Le soir meme, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arriverent a +l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septieme +palier, sur lequel Jack s'etait arrete, quelques heures auparavant. + +Les lampes, attachees au bout de longues cordes, furent envoyees dans +les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre +dernieres echelles manquaient. + +Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la +fosse Dochart n'eut ete intentionnellement rompue. + +<< Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan. + +-- Nous attendons que ces lampes soient remontees, mon garcon, repondit +Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la derniere +galerie, et tu nous conduiras... + +-- Au cottage, s'ecria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les +derniers abimes de la fosse ! >> + +Des que les lampes eurent ete retirees, les agents fixerent au palier +les echelles de corde, qui se deroulerent dans le puits. Les paliers +inferieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un a l'autre. + +Cela ne se fit pas sans de grandes difficultes. Jack Ryan, le premier, +s'etait suspendu a ces echelles vacillantes, et, le premier, il +atteignit le fond de la houillere. + +Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientot rejoint. + +Le rond-point, forme par le fond du puits Yarow, etait absolument +desert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas mediocrement surpris +d'entendre Jack Ryan s'ecrier : + +<< Voici quelques fragments des echelles, et ce sont des fragments a +demi brules ! + +-- Brules ! repeta Sir W. Elphiston. En effet, voila des cendres +refroidies depuis longtemps ! + +-- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingenieur James +Starr ait eu interet a bruler ces echelles et a interrompre toute +communication avec le dehors ? + +-- Non, repondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon +garcon, au cottage ! C'est la que nous saurons la verite. >> + +Jack Ryan hocha la tete, en homme peu convaincu. Mais, prenant une +lampe des mains d'un agent, il s'avanca rapidement a travers la galerie +principale de la fosse Dochart. + +Tous le suivaient. + +Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient +atteint l'excavation au fond de laquelle etait bati le cottage de Simon +Ford. Aucune lumiere n'en eclairait les fenetres. + +Jack Ryan se precipita vers la porte, qu'il repoussa vivement. + +Le cottage etait abandonne. + +On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence +a l'interieur. Tout etait en ordre, comme si la vieille Madge eut +encore ete la. La reserve de vivres etait meme abondante, et eut suffi +pendant plusieurs jours a la famille Ford. + +L'absence des hotes du cottage etait donc inexplicable. Mais pouvait-on +constater d'une maniere precise a quelle epoque ils l'avaient quitte ? +-- Oui, car, dans ce milieu ou ne se succedaient ni les nuits, ni les +jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantieme de +son calendrier. + +Ce calendrier etait suspendu au mur de la salle. Or, la derniere croix +avait ete faite a la date du 6 decembre, c'est-a-dire un jour apres +l'arrivee de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer. +Il etait donc manifeste que depuis le 6 decembre, c'est-a-dire depuis +dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hote avaient quitte le +cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par +l'ingenieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ? +Non, evidemment. + +Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Apres avoir minutieusement +inspecte le cottage, il fut tres embarrasse sur ce qu'il convenait de +faire. + +L'obscurite etait profonde. L'eclat des lampes, balancees aux mains des +agents, etoilait seulement ces impenetrables tenebres. + +Soudain, Jack Ryan poussa un cri. + +<< La ! la ! >> dit-il. + +Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur +lointain de la galerie. + +<< Mes amis, courons sur ce feu ! repondit Sir W. Elphiston. + +-- Un feu de brawnie ! s'ecria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne +l'atteindrons jamais ! >> + +Le president de Royal Institution et les agents, peu enclins a la +credulite, s'elancerent dans la direction indiquee par la lueur +mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le +dernier en route. + +Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait +porte par un etre de petite taille, mais singulierement agile. A chaque +instant, cet etre disparaissait derriere quelque remblai; puis, on le +revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le +mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir definitivement +disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif +eclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait a +croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas. + +Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses +compagnons s'enfoncerent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart. +Ils en arrivaient, eux aussi, a se demander s'ils n'avaient pas affaire +a quelque follet insaisissable. + +A ce moment, cependant, il sembla que la distance commencait a diminuer +entre le follet et ceux qui cherchaient a l'atteindre. Etait-ce fatigue +de l'etre quelconque qui fuyait, ou cet etre voulait-il attirer Sir W. +Elphiston et ses compagnons la ou les habitants du cottage avaient +peut-etre ete attires eux-memes ? Il eut ete malaise de resoudre la +question. + +Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublerent +leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brille a plus de deux cents +pas en avant d'eux, se tenait maintenant a moins de cinquante. Cet +intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible. +Quelquefois, lorsqu'il retournait la tete, on pouvait reconnaitre le +vague profil d'une figure humaine, et, a moins qu'un lutin n'eut pris +cette forme, Jack Ryan etait force de convenir qu'il ne s'agissait +point la d'un etre surnaturel. + +Et alors, tout en courant plus vite : + +<< Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons +bientot, et, s'il parle aussi bien qu'il detale, il pourra nous en dire +long ! >> + +Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au +milieu des dernieres profondeurs de la fosse, d'etroits tunnels +s'entrecroisaient comme les allees d'un labyrinthe. Dans ce dedale, le +porteur du falot pouvait aisement echapper aux agents. + +Il lui suffisait d'eteindre sa lanterne et de se jeter de cote au fond +de quelque refuge obscur. + +<< Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous echapper, +pourquoi ne le fait-il pas ? >> + +Cet etre insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment +ou cette pensee traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur +disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite, +arriverent presque aussitot devant une etroite ouverture que les roches +schisteuses laissaient entre elles, a l'extremite d'un etroit boyau. + +S'y glisser, apres avoir ravive leurs lampes, s'elancer a travers cet +orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack +Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant. + +Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus +large et plus haute, qu'ils s'arretaient soudain. + +La, pres de la paroi, quatre corps etaient etendus sur le sol, quatre +cadavres peut-etre ! + +<< James Starr ! dit Sir W. Elphiston. + +-- Harry ! Harry ! >> s'ecria Jack Ryan, en se precipitant sur le corps +de son camarade. + +C'etaient, en effet, l'ingenieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui +etaient etendus la, sans mouvement. + +Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix +epuisee de la vieille Madge murmurer ces mots : + +<< Eux ! eux, d'abord ! >> + +Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayerent de ranimer +l'ingenieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes +de cordial. Ils y reussirent presque aussitot. Ces infortunes, +sequestres depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient +d'inanition. + +Et, s'ils n'avaient pas succombe pendant ce long emprisonnement -- +James Starr l'apprit a Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils +avaient trouve pres d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute, +l'etre secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu +faire davantage !... + +Sir W. Elphiston se demanda si ce n'etait pas la l'œuvre de cet +insaisissable follet qui venait de les attirer precisement a l'endroit +ou gisaient James Starr et ses compagnons. + +Quoi qu'il en soit, l'ingenieur, Madge, Simon et Harry Ford etaient +sauves. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'etroite +issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer a Sir W. +Elphiston. + +Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de +la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice +avait ete solidement bouche au moyen de roches superposees, que, dans +cette profonde obscurite, ils n'avaient pu ni reconnaitre ni disjoindre. + +Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute +communication avait ete volontairement fermee par une main ennemie +entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle ! + + XIII + + Coal-city + +Trois ans apres les evenements qui viennent d'etre racontes, les Guides +Joanne ou Murray recommandaient, << comme grande attraction >>, aux +nombreux touristes qui parcouraient le comte de Stirling, une visite de +quelques heures aux houilleres de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne +presentait un plus curieux aspect. + +Tout d'abord, le visiteur etait transporte sans danger ni fatigue +jusqu'au sol de l'exploitation, a quinze cents pieds au-dessous de la +surface du comte. + +En effet, a sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel +oblique, decore d'une entree monumentale, avec tourelles, creneaux et +machicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, a pente douce, largement +evide, venait aboutir directement a cette crypte si singulierement +creusee dans le massif du sol ecossais. + +Un double railway, dont les wagons etaient mus par une force +hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'etait fonde +dans le sous-sol du comte, sous le nom un peu ambitieux peut-etre de << +Coal-city >>, c'est-a-dire la Cite du Charbon. + +Le visiteur, arrive a Coal-city, se trouvait dans un milieu ou +l'electricite jouait un role de premier ordre, comme agent de chaleur +et de lumiere. + +En effet, les puits d'aeration, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient +pas pu meler assez de jour a l'obscurite profonde de la +Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumiere intense emplissait ce sombre +milieu, ou de nombreux disques electriques remplacaient le disque +solaire. Suspendus sous l'intrados des voutes, accroches aux piliers +naturels, tous alimentes par des courants continus que produisaient des +machines electromagnetiques -- les uns soleils, les autres etoiles -, +ils eclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos +arrivait, un interrupteur suffisait a produire artificiellement la nuit +dans ces profonds abimes de la houillere. + +Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide, +c'est-a-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec +l'air ambiant. Si bien que, pour le cas ou l'atmosphere eut ete +melangee de grisou dans une proportion detonante, aucune explosion +n'eut ete a craindre. Aussi l'agent electrique etait-il invariablement +employe a tous les besoins de la vie industrielle et de la vie +domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les +galeries exploitees de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Il faut dire, avant tout, que les previsions de l'ingenieur James Starr +-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillere -- +n'avaient point ete decues. La richesse des filons carboniferes etait +incalculable. C'etait dans l'ouest de la crypte, a un quart de mille de +Coal-city, que les premieres veines avaient ete attaquees par le pic +des mineurs. La cite ouvriere n'occupait donc pas le centre de +l'exploitation. Les travaux du fond etaient directement relies aux +travaux du jour par les puits d'aeration et d'extraction, qui mettaient +les divers etages de la mine en communication avec le sol. Le grand +tunnel, ou fonctionnait le railway a traction hydraulique, ne servait +qu'au transport des habitants de Coal-city. + +On se rappelle quelle etait la singuliere conformation de cette vaste +caverne, ou le vieil overman et ses compagnons s'etaient arretes +pendant leur premiere exploration. La, au-dessus de leur tete, +s'arrondissait un dome de courbure ogivale. Les piliers qui le +soutenaient allaient se perdre dans la voute de schiste, a une hauteur +de trois cents pieds, -- hauteur presque egale a celle du << +Mammouth-Dome >>, des grottes du Kentucky. + +On sait que cette enorme halle -- la plus grande de tout l'hypogee +americain -- peut aisement contenir cinq mille personnes. Dans cette +partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'etait meme proportion et aussi meme +disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la celebre +grotte, le regard s'accrochait ici a des intumescences de filons +carboniferes, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la +pression des failles schisteuses. On eut dit des rondes-bosses de jais +dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques. + +Au-dessous de ce dome s'etendait un lac comparable pour son etendue a +la mer Morte des << Mammouth-Caves >>, -- lac profond dont les eaux +transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel +l'ingenieur donna le nom de lac Malcolm. + +C'etait la, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford +avait bati son nouveau cottage, et il ne l'eut pas echange pour le plus +bel hotel de Princes-street, a Edimbourg. Cette habitation etait situee +au bord du lac, et ses cinq fenetres s'ouvraient sur les eaux sombres, +qui s'etendaient au-dela de la limite du regard. + +Deux mois apres, une seconde habitation s'etait elevee dans le +voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr. +L'ingenieur s'etait donne corps et ame a la Nouvelle-Aberfoyle. Il +avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y +obligeassent imperieusement pour qu'il consentit a remonter au dehors. +La, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs. + +Depuis la decouverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de +l'ancienne houillere s'etaient hates d'abandonner la charme et la herse +pour reprendre le pic ou la pioche. Attires par la certitude que le +travail ne leur manquerait jamais, alleches par les hauts prix que la +prosperite de l'exploitation allait permettre d'affecter a la +main-d'œuvre, ils avaient abandonne le dessus du sol pour le +dessous, et s'etaient loges dans la houillere, qui, par sa disposition +naturelle, se pretait a cette installation. + +Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'etaient peu a peu +disposees d'une facon pittoresque, les unes sur les rives du lac +Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour +resister a la poussee des voutes comme les contreforts d'une +cathedrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent +le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui etanconnent les +galeries, cantonniers auxquels est confiee la reparation des voies, +remblayeurs qui substituent la pierre a la houille dans les parties +exploitees, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus specialement +employes aux travaux du fond, fixerent leur domicile dans la +Nouvelle-Aberfoyle et fonderent peu a peu Coal-city, situee sous la +pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comte de Stirling. + +C'etait donc une sorte de village flamand, qui s'etait eleve sur les +bords du lac Malcolm. Une chapelle, erigee sous l'invocation de +Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un enorme rocher, +dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterraneenne. + +Lorsque ce bourg souterrain s'eclairait des vifs rayons projetes par +les disques, suspendus aux piliers du dome ou aux arceaux des +contre-nefs, il se presentait sous un aspect quelque peu fantastique, +d'un effet etrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray +ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient. + +Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation, +cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cite +ouvriere, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais +sortir. Le vieil overman pretendait qu'il pleuvait toujours << la-haut +>>, et, etant donne le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il +n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle +prosperaient donc. Depuis trois ans, elles etaient arrivees a une +certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue a la surface du +comte. Bien des bebes, qui etaient nes a l'epoque ou les travaux furent +repris, n'avaient encore jamais respire l'air exterieur. + +Ce qui faisait dire a Jack Ryan : + +<< Voila dix-huit mois qu'ils ont cesse de teter leurs meres, et, +pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! >> Il faut noter, a ce +propos, qu'un des premiers accourus a l'appel de l'ingenieur avait ete +Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'etait fait un devoir de reprendre son +ancien metier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son +piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. +Au contraire, et les echos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient +leurs poumons de pierre a lui repondre. + +Jack Ryan s'etait installe au nouveau cottage de Simon Ford. On lui +avait offert une chambre qu'il avait acceptee sans facon, en homme +simple et franc qu'il etait. La vieille Madge l'aimait pour son bon +caractere et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idees +au sujet des etres fantastiques qui devaient hanter la houillere, et, +tous deux, quand ils etaient seuls, se racontaient des histoires a +faire fremir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie +hyperboreenne. + +Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'etait, d'ailleurs, un bon +sujet, un solide ouvrier. Six mois apres la reprise des travaux, il +etait chef d'une brigade des travaux du fond. + +<< Voila qui est bien travaille, monsieur Ford, disait-il, quelques +jours apres son installation. vous avez trouve un nouveau filon, et, si +vous avez failli payer de votre vie cette decouverte, eh bien, ce n'est +pas trop cher ! + +-- Non, Jack, c'est meme un bon marche que nous avons fait la ! +repondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons +que c'est a toi que nous devons la vie ! + +-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est a votre fils Harry, puisqu'il a eu +la bonne pensee d'accepter mon invitation pour la fete d'Irvine... + +-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? repliqua Harry, en serrant la +main de son camarade. Non, Jack, c'est a toi, a peine remis de tes +blessures, a toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous +devons d'avoir ete retrouves vivants dans la houillere ! + +-- Eh bien, non ! riposta l'entete garcon. Je ne laisserai pas dire des +choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que +tu etais devenu, Harry, et voila tout. Mais, afin de rendre a chacun ce +qui lui est du, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin... + +-- Ah ! nous y voila ! s'ecria Simon Ford. Un lutin ! + +-- Un lutin, un brawnie, un fils de fee, repeta Jack Ryan, un +petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il +n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais penetre +dans la galerie, d'ou vous ne pouviez plus sortir ! + +-- Sans doute, Jack, repondit Harry. Il reste a savoir si cet etre est +aussi surnaturel que tu veux le croire. + +-- Surnaturel ! s'ecria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un +follet, qu'on verrait courir son falot a la main, qu'on voudrait +attraper, qui vous echapperait comme un sylphe, qui s'evanouirait comme +une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre ! + +-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons a le +retrouver, et il faudra que tu nous aides a cela. + +-- Vous vous ferez la une mauvaise affaire, monsieur Ford ! repondit +Jack Ryan. + +-- Bon ! laisse venir, Jack ! >> + +On se figure aisement combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle +devint bientot familier aux membres de la famille Ford, et plus +particulierement a Harry. Celui-ci apprit a en connaitre les plus +secrets detours. Il en arriva meme a pouvoir dire a quel point de la +surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillere. Il +savait qu'au-dessus de cette couche se developpait le golfe de Clyde, +que la s'etendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'etait +un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voute, +elle servait de soubassement a Dumbarton. Au-dessus de ce large etang +passait le railway de Balloch. La finissait le littoral ecossais. La +commencait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant +les grandes tourmentes de l'equinoxe. Harry eut ete un merveilleux << +leader >> de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des +Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumiere, il l'eut fait dans la +houillere, en pleine ombre, avec une incomparable surete d'instinct. + +Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au +chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extremes profondeurs ! Il +explorait ses etangs sur un canot qu'il manœuvrait adroitement. +Il chassait meme, car de nombreux oiseaux sauvages s'etaient introduits +dans la crypte, pilets, becassines, macreuses, qui se nourrissaient des +poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux +d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin +aux horizons eloignes. + +Mais, courant ainsi, Harry etait comme irresistiblement entraine par +l'espoir de retrouver l'etre mysterieux, dont l'intervention, pour dire +le vrai, l'avait sauve plus que toute autre, et les siens avec lui. +Reussirait-il ? Oui, a n'en pas douter, s'il en croyait ses +pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succes que ses +recherches avaient obtenu jusqu'alors. + +Quant aux attaques dirigees contre la famille du vieil overman, avant +la decouverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'etaient pas +renouvelees. + +Ainsi allaient les choses dans cet etrange domaine. + +Il ne faudrait pas s'imaginer que, meme a l'epoque ou les lineaments de +Coal-city se dessinaient a peine, toute distraction fut ecartee de la +souterraine cite, et que l'existence y fut monotone. + +Il n'en etait rien. Cette population, ayant memes interets, memes +gouts, a peu pres meme somme d'aisance, constituait, a vrai dire, une +grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin +d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir. + +D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillere, excursions +sur les lacs et les etangs, c'etaient autant d'agreables distractions. + +Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les +bords du lac Malcolm. Les Ecossais accouraient a l'appel de leur +instrument national. On dansait, et ce jour-la, Jack Ryan, revetu de +son costume de Highlander, etait le roi de la fete. + +Enfin, de tout cela il resultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city +pouvait deja se poser en rivale de la capitale de l'Ecosse, de cette +cite soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'ete, aux +intemperies d'un climat detestable, et qui, dans une atmosphere +encrassee de la fumee de ses usines, justifiait trop justement son +surnom de << Vieille-Enfumee >>. + + XIV + + Suspendu a un fil + +Dans de telles conditions, ses plus chers desirs satisfaits, la famille +de Simon Ford etait heureuse. Cependant, on eut pu observer qu'Harry, +deja d'un caractere un peu sombre, etait de plus en plus << en dedans >>, +comme disait Madge. Jack Ryan, malgre sa bonne humeur si communicative, +ne parvenait pas a le mettre << en dehors >>. + +Un dimanche -- c'etait au mois de juin --, les deux amis se promenaient +sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chomait. A l'exterieur, le +temps etait orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre +une buee chaude. On ne respirait pas a la surface du comte. + +Au contraire, a Coal-city, calme absolu, temperature douce, ni pluie ni +vent. Rien n'y transpirait de la lutte des elements du dehors. Aussi, +un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs etaient-ils +venus chercher un peu de fraicheur dans les profondeurs de la houillere. + +Les disques electriques jetaient un eclat qu'eut certainement envie le +soleil britannique, plus embrume qu'il ne convient a un soleil des +dimanches. + +Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs a son +camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait preter a ses paroles qu'une +mediocre attention. + +<< Regarde donc, Harry ! s'ecriait Jack Ryan. Quel empressement a venir +nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idees tristes +pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais a penser, +a tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort ! + +-- Jack, repondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux, +et cela suffit ! + +-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta melancolie ne +finit pas par deteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes levres +se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la memoire des +chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ? + +-- Tu le sais, Jack. + +-- Toujours cette pensee ?... + +-- Toujours. + +-- Ah ! mon pauvre Harry ! repondit Jack Ryan en haussant les epaules, +si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la +mine, tu aurais l'esprit plus tranquille ! + +-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton +imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu +un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle. + +-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me +semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses +extraordinaires ne se montrent pas davantage ! + +-- Je les retrouverai, Jack ! + +-- Ah ! Harry ! Harry ! Les genies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas +faciles a surprendre ! + +-- Je les retrouverai, tes pretendus genies ! reprit Harry avec +l'accent de la plus energique conviction. + +-- Ainsi, tu pretends punir ?... + +-- Punir et recompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnes dans +cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non +! je ne l'oublie pas ! + +-- Eh ! Harry ! repondit Jack Ryan, es-tu bien sur que ces deux +mains-la n'appartiennent pas au meme corps ? + +-- Pourquoi, Jack ? D'ou peut te venir cette idee ? + +-- Dame... tu sais... Harry ! Ces etres, qui vivent dans les abimes... +ne sont pas faits comme nous ! + +-- Ils sont faits comme nous, Jack ! + +-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque +fou est parvenu a s'introduire... + +-- Un fou ! repondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les +idees ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour ou il a rompu les +echelles du puits Yarow, n'a cesse de nous faire du mal ! + +-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte +malveillant n'a ete renouvele ni contre toi, ni contre les tiens ! + +-- Il n'importe, Jack, repondit Harry. J'ai le pressentiment que cet +etre mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renonce a ses projets. Sur quoi +je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, +dans l'interet de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est +et d'ou il vient. + +-- Dans l'interet de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan, +assez etonne. + +-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans +toute cette affaire un interet contraire au notre. J'y ai souvent +songe, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la serie de ces +faits inexplicables, qui s'enchainent logiquement l'un a l'autre. Cette +lettre anonyme, contradictoire de celle de mon pere, prouve, tout +d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu +en empecher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite a la +fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une enorme pierre est +lancee sur nous, et que toute communication est aussitot interrompue +par la rupture des echelles du puits Yarow. Notre exploration commence. +Une experience, qui doit reveler l'existence du nouveau gisement, est +alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste. +Neanmoins, la constatation s'opere, le filon est trouve. Nous revenons +sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est +brisee. L'obscurite se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, +a suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice +etait bouche. Nous etions sequestres. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas +dans tout cela une pensee criminelle ? Oui ! un etre, insaisissable +jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes a le croire, +etait cache dans la houillere. Dans un interet que je ne puis +comprendre, il cherchait a nous en interdire l'acces. Il y etait !... +Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prepare +pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, dusse-je y risquer ma +vie, je le decouvrirai ! >> + +Harry avait parle avec une conviction qui ebranla serieusement son +camarade. + +Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le +passe. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou +surnaturelle, ils n'en etaient pas moins patents. + +Cependant, le brave garcon ne renoncait pas a sa maniere d'expliquer +ces evenements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais +l'intervention d'un genie mysterieux, il se rabattit sur l'incident qui +semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigee contre +la famille Ford. + +<< Eh bien, Harry, dit-il, si je suis oblige de te donner raison sur un +certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque +bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous +sauver de... + +-- Jack, repondit Harry en l'interrompant, l'etre secourable dont tu +veux faire un etre surnaturel existe aussi reellement que le malfaiteur +en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus +lointaines profondeurs de la houillere. + +-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda +Jack Ryan. + +-- Peut-etre, repondit Harry. Ecoute-moi bien. A cinq milles dans +l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui +supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce +perpendiculairement dans les entrailles memes du gisement. Il y a huit +jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde +descendait, alors que j'etais penche sur l'orifice de ce puits, il m'a +semble que l'air s'agitait a l'interieur, comme s'il eut ete battu de +grands coups d'ailes. + +-- C'etait quelque oiseau egare dans les galeries inferieures de la +houillere, repondit Jack. + +-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin meme, je suis +retourne a ce puits, et la, pretant l'oreille, j'ai cru surprendre +comme une sorte de gemissement... + +-- Un gemissement ! s'ecria Jack. Tu t'es trompe, Harry ! C'est une +poussee d'air.., a moins qu'un lutin... + +-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai a quoi m'en tenir. + +-- Demain ? repondit Jack en regardant son camarade. + +-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abime. + +-- Harry, c'est tenter Dieu, cela ! + +-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous +nous rendrons tous deux a ce puits avec quelques-uns de nos camarades. +Une longue corde, a laquelle je m'attacherai, vous permettra de me +descendre et de me retirer a un signal convenu. -- Je puis compter sur +toi, Jack ? + +-- Harry, repondit Jack Ryan en hochant la tete, je ferai ce que tu me +demandes, et cependant, je te le repete, tu as tort. + +-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit +Harry d'un ton decide. Donc, demain matin, a six heures, et silence ! +Adieu, Jack ! >> + +Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eut +encore essaye de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son +camarade et rentra au cottage. + +Il faut, cependant, convenir que les apprehensions de Jack n'etaient +point exagerees. Si quelque ennemi personnel menacait Harry, s'il se +trouvait au fond de ce puits ou le jeune mineur allait le chercher, +Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en +fut ainsi ? + +<< Et, au surplus, repetait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal +pour expliquer une serie de faits, qui s'expliquaient si aisement par +une intervention surnaturelle des genies de la mine ? >> + +Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa +brigade arrivaient en compagnie d'Harry a l'orifice du puits suspect. + +Harry n'avait rien dit de son projet, ni a James Starr, ni au vieil +overman. De son cote, Jack Ryan avait ete assez discret pour ne point +parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pense qu'il +ne s'agissait la que d'une simple exploration du gisement suivant sa +coupe verticale. + +Harry s'etait muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette +corde n'etait pas grosse, mais elle etait solide. Harry ne devant ni +descendre ni remonter a la force des poignets, il suffisait que la +corde fut assez forte pour supporter son poids. C'etait a ses +compagnons qu'incomberait la tache de le laisser glisser dans le +gouffre, a eux de l'en retirer. Une secousse, imprimee a la corde, +servirait de signal entre eux et lui. + +Le puits etait assez large, ayant douze pieds de diametre a son +orifice. Une poutre fut placee en travers, comme un pont, de maniere +que la corde, en glissant a sa surface, put se maintenir dans l'axe du +puits. Precaution indispensable a prendre pour qu'Harry ne fut pas +heurte, pendant la descente, aux parois laterales. + +Harry etait pret. + +<< Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abime ? lui demanda Jack +Ryan a voix basse. + +-- Oui, Jack >>, repondit Harry. + +La corde fut d'abord attachee autour des reins d'Harry, puis sous ses +aisselles, afin que son corps ne put basculer. + +Ainsi maintenu, Harry etait libre de ses deux mains. A sa ceinture, il +suspendit une lampe de surete, a son cote, un de ces larges couteaux +ecossais qui sont engaines dans un fourreau de cuir. + +Harry s'avanca jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la +corde fut passee. + +Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonca lentement dans +le puits. Comme la corde subissait un leger mouvement de rotation, la +lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des +parois, et Harry put les examiner avec soin. + +Ces parois etaient faites de schiste houiller. Elles etaient assez +lisses pour qu'il fut impossible de se hisser a leur surface. + +Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse moderee, environ un +pied par seconde. Il avait donc possibilite de bien voir, facilite de +se tenir pret a tout evenement. + +Au bout de deux minutes, c'est-a-dire a une profondeur de cent vingt +pieds a peu pres, la descente s'etait operee sans incident. Il +n'existait aucune galerie laterale dans la paroi du puits, lequel +s'etranglait peu a peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commencait a +sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'ou il conclut que +l'extremite inferieure du puits communiquait avec quelque boyau de +l'etage inferieur de la crypte. + +La corde glissait toujours. L'obscurite etait absolue. Le silence, +absolu aussi. Si un etre vivant, quel qu'il fut, avait cherche refuge +dans ce mysterieux et profond abime, ou il n'y etait pas alors, ou +aucun mouvement ne trahissait sa presence. + +Harry, plus defiant a mesure qu'il descendait, avait tire le couteau de +sa gaine, et il le tenait de sa main droite. + +A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait +atteint le sol inferieur, car la corde mollit et ne se deroula plus. +Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne +s'etait pas realisee, c'est-a-dire que, pendant sa descente, la corde +ne fut coupee au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarque aucune +anfractuosite dans les parois qui put receler un etre quelconque. + +L'extremite inferieure du puits etait fort retrecie. + +Harry, detachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne +s'etait pas trompe dans ses conjectures. + +Un etroit boyau s'enfoncait lateralement dans l'etage inferieur du +gisement. Il eut fallu se courber pour y penetrer, et se trainer sur +les mains pour le suivre. + +Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si +elle aboutissait a quelque abime. + +Il se coucha sur le sol et commenca a ramper. Mais un obstacle l'arreta +presque aussitot. + +Il crut sentir au toucher que cet obstacle etait un corps qui obstruait +le passage. + +Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de repulsion, puis il +revint. + +Ses sens ne l'avaient pas trompe. Ce qui l'avait arrete, c'etait, en +effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glace aux +extremites, il n'etait pas encore refroidi tout a fait. + +L'attirer a soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la +lumiere de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut a le +dire. + +<< Un enfant ! >> s'ecria Harry. + +L'enfant, retrouve au fond de cet abime, respirait encore, mais son +souffle etait si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il +fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite +creature a l'orifice du puits, et la conduire au cottage, ou Madge lui +prodiguerait ses soins. + +Harry, oubliant toute autre preoccupation, rajusta la corde a sa +ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras +gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et arme, il +fit le signal convenu, afin que la corde fut halee doucement. + +La corde se tendit, et la remontee commenca a s'operer regulierement. + +Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il +n'etait plus seul expose, maintenant. + +Tout alla bien pendant les premieres minutes de l'ascension, aucun +incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un +souffle puissant qui deplacait les couches d'air dans les profondeurs +du puits. Il regarda au-dessous de lui et apercut, dans la penombre, +une masse, qui, s'elevant peu a peu, le frola en passant. + +C'etait un enorme oiseau, dont il ne put reconnaitre l'espece, et qui +montait a grands coups d'ailes. + +Le monstrueux volatile s'arreta, plana un instant, puis fondit sur +Harry avec un acharnement feroce. + +Harry n'avait que son bras droit dont il put faire usage pour parer les +coups du formidable bec de l'animal. + +Harry se defendit donc, tout en protegeant l'enfant du mieux qu'il put. +Mais ce n'etait pas a l'enfant, c'etait a lui que l'oiseau s'attaquait. +Gene par la rotation de la corde, il ne parvenait pas a le frapper +mortellement. + +La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons, +esperant que ses cris seraient entendus d'en haut. + +C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitot halee plus vite. + +Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds a franchir. +L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup +de son couteau, le blessa a l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque, +disparut dans les profondeurs du puits. + +Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour +frapper l'oiseau, avait entame la corde, dont un toron etait maintenant +coupe. + +Les cheveux d'Harry se dresserent sur sa tete. + +La corde cedait peu a peu, a plus de cent pieds au-dessus du fond de +l'abime !... + +Harry poussa un cri desespere. + +Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde a +demi tranchee. + +Harry lacha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment ou la +corde allait se rompre, il parvint a la saisir de la main droite +au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fut de fer, il +sentit la corde glisser peu a peu entre ses doigts. + +Il aurait pu ressaisir cette corde a deux mains, en sacrifiant l'enfant +qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut meme pas penser. + +Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcites par les cris +d'Harry, halaient plus vivement. + +Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'a ce qu'il fut remonte a +l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux, +s'attendant a tomber dans l'abime, puis il les rouvrit... + +Mais, au moment ou il allait lacher la corde, qu'il ne tenait plus que +par son extremite, il fut saisi et depose sur le sol avec l'enfant. + +La reaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les +bras de ses camarades. + + XV + + Nell au cottage + +Deux heures apres, Harry, qui n'avait pas aussitot recouvre ses sens, +et l'enfant, dont la faiblesse etait extreme, arrivaient au cottage +avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons. + +La, le recit de ces evenements fut fait au vieil overman, et Madge +prodigua ses soins a la pauvre creature, que son fils venait de sauver. + +Harry avait cru retirer un enfant de l'abime... C'etait une jeune fille +de quinze a seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'etonnement, +sa figure maigre, allongee par la souffrance, son teint de blonde que +la lumiere ne semblait avoir jamais baigne, sa taille frele et petite, +tout en faisait un etre a la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec +quelque raison, la compara a un farfadet d'aspect un peu surnaturel. +Etait-ce du aux circonstances particulieres, au milieu exceptionnel +dans lequel cette jeune fille avait peut-etre vecu jusqu'alors, mais +elle paraissait n'appartenir qu'a demi a l'humanite. Sa physionomie +etait etrange. Ses yeux, que l'eclat des lampes du cottage semblait +fatiguer, regardaient confusement, comme si tout eut ete nouveau pour +eux. + +A cet etre singulier, alors depose sur le lit de Madge et qui revint a +la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Ecossaise +adressa d'abord la parole : + +<< Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle. + +-- Nell, repondit la jeune fille. + +-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ? + +-- J'ai faim, repondit Nell. Je n'ai pas mange depuis... depuis... >> + +A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell +n'etait pas habituee a parler. La langue dont elle se servait etait ce +vieux gaelique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage. + +Sur la reponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitot quelques +aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand etait elle au fond de +ce puits ? on ne pouvait le dire. + +<< Combien de jours as-tu passes la-bas, ma fille ? >> demanda Madge. + +Nell ne repondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui +lui etait faite. + +<< Depuis combien de jours ?... reprit Madge. + +-- Jours ?... >> repondit Nell, pour qui ce mot semblait etre depourvu +de toute signification. + +Puis, elle secoua la tete comme une personne qui ne comprend pas ce +qu'on lui demande. + +Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute +confiance :. + +<< Quel age as-tu, ma fille ? >> demanda-t-elle, en lui faisant de bons +yeux, bien rassurants. + +Meme signe negatif de Nell. + +<< Oui, oui, reprit Madge, combien d'annees ? + +-- Annees ?... >> repondit Nell. + +Et ce mot, pas plus que le mot << jour >>, ne parut avoir de +signification pour la jeune fille. + +Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un +double sentiment de pitie et de sympathie. L'etat de ce pauvre etre, +vetu d'une miserable cotte de grosse etoffe, etait bien fait pour les +impressionner. + +Harry, plus que tout autre, se sentait irresistiblement attire par +l'etrangete meme de Nell. + +Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait +d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les levres ebaucherent +une sorte de sourire, et il lui dit : + +<< Nell... la-bas.., dans la houillere... etais-tu seule ? + +-- Seule ! seule ! >> s'ecria la jeune fille en se redressant. + +Sa physionomie decelait alors l'epouvante. Ses yeux, qui s'etaient +adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages. + +<< Seule ! seule ! >> repeta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge, +comme si les forces lui eussent manque tout a fait. + +<< Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous repondre, dit +Madge, apres avoir recouche la jeune fille. Quelques heures de repos, +un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon ! +viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! >> + +Sur le conseil de Madge, Nell fut laissee seule, et on put s'assurer, +un instant apres, qu'elle dormait profondement. + +Cet evenement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la +houillere, mais aussi dans le comte de Stirling, et, peu apres, dans +tout le Royaume-Uni. Le renom d'etrangete de Nell s'en accrut. On +aurait trouve une jeune fille enfermee dans la roche schisteuse, comme +un de ces etres antediluviens qu'un coup de pic delivre de leur gangue +de pierre, que l'affaire n'eut pas eu plus d'eclat. + +Sans le savoir, Nell devint fort a la mode. Les gens superstitieux +trouverent la un nouveau texte a leurs recits legendaires. Ils +pensaient volontiers que Nell etait le genie de la Nouvelle Aberfoyle, +et lorsque Jack Ryan le disait a son camarade Harry : + +<< Soit, repondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en +tout cas, c'est le bon genie ! C'est celui qui nous a secourus, qui +nous a apporte le pain et l'eau, lorsque nous etions emprisonnes dans +la houillere ! Ce ne peut etre que lui ! Quant au mauvais genie, s'il +est reste dans la mine, il faudra bien que nous le decouvrions un jour +! >> + +On le pense bien, l'ingenieur James Starr avait ete informe tout +d'abord de ce qui s'etait passe. + +La jeune fille, ayant recouvre ses forces des le lendemain de son +entree au cottage, fut interrogee par lui avec la plus grande +sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie. +Cependant, elle etait intelligente, on le reconnut bientot, mais +certaines notions elementaires lui manquaient : celle du temps, entre +autres. On voyait qu'elle n'avait ete habituee a diviser le temps ni +par heures, ni par jours, et que ces mots memes lui etaient inconnus. +En outre, ses yeux, accoutumes a la nuit, se faisaient difficilement a +l'eclat des disques electriques; mais, dans l'obscurite, son regard +possedait une extraordinaire acuite, et sa pupille, largement dilatee, +lui permettait de voir au milieu des plus profondes tenebres. Il fut +aussi constant que son cerveau n'avait jamais recu les impressions du +monde exterieur, que nul autre horizon que celui de la houillere ne +s'etait developpe a ses yeux, que l'humanite tout entiere avait tenu +pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille, +qu'il y eut un soleil et des etoiles, des villes et des campagnes, un +univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter +jusqu'au moment ou certains mots qu'elle ignorait encore prendraient +dans son esprit une signification precise. + +Quant a la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs +de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer a la resoudre. En +effet, toute allusion a ce sujet jetait l'epouvante dans cette etrange +nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas repondre; mais, +certainement, il existait la quelque secret qu'elle eut pu devoiler. + +<< Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner la ou tu etais ? >> lui +avait demande James Starr. + +A la premiere de ces deux questions : << Oh oui ! >> avait dit la jeune +fille. A la seconde, elle n'avait repondu que par un cri de terreur, +mais rien de plus. + +Devant ce silence obstine, James Starr, et avec lui Simon et Harry +Ford, ne laissaient pas d'eprouver une certaine apprehension. Ils ne +pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagne la +decouverte de la houillere. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel +incident ne se fut produit, ils s'attendaient toujours a quelque +nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi +voulurent-ils explorer le puits mysterieux. Ils le firent donc, bien +armes et bien accompagnes. Mais ils n'y trouverent aucune trace +suspecte. Le puits communiquait avec les etages inferieurs de la +crypte, creuses dans la couche carbonifere. + +James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou +plusieurs etres malfaisants etaient caches dans la houillere, s'ils +preparaient quelques embuches, Nell aurait pu le dire peut-etre, mais +elle ne parlait pas. La moindre allusion au passe de la jeune fille +provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le +temps, son secret lui echapperait sans doute. + +Quinze jours apres son arrivee au cottage, Nell etait l'aide la plus +intelligente et la plus zelee de la vieille Madge. Evidemment, ne plus +jamais quitter cette maison ou elle avait ete si charitablement +accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-etre meme ne +s'imaginait-elle pas que desormais elle put vivre ailleurs. La famille +Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensee de ces +braves gens, du moment que Nell etait entree au cottage, elle etait +devenue leur enfant d'adoption. + +Nell etait charmante, en verite. Sa nouvelle existence l'embellissait. +C'etaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se +sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait. +Madge s'etait pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil +overman en raffola bientot a son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs. +L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'etait de ne pas l'avoir +sauvee lui-meme. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell, +qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on +eut pu voir que la jeune fille preferait aux chansons de Jack Ryan les +entretiens plus serieux d'Harry, qui, peu a peu, lui apprit ce qu'elle +ignorait encore des choses du monde exterieur. + +Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle, +Jack Ryan s'etait vu force de convenir que sa croyance aux lutins +faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois apres, sa +credulite recut un nouveau coup. + +En effet, vers cette epoque, Harry fit une decouverte assez inattendue, +mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les +ruines du chateau de Dundonald, a Irvine. + +Un jour, apres une longue exploration de la partie sud de la houillere +-- exploration qui avait dure plusieurs jours a travers les dernieres +galeries de cette enorme substruction --, Harry avait peniblement gravi +une etroite galerie, evidee dans un ecartement de la roche schisteuse. +Tout a coup, il fut tres surpris de se trouver en plein air. La +galerie, apres avoir remonte obliquement vers la surface du sol, +aboutissait precisement aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait +donc une communication secrete entre la Nouvelle-Aberfoyle et la +colline que couronnait le vieux chateau. L'orifice superieur de cette +galerie eut ete impossible a decouvrir exterieurement, tant il etait +obstrue de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquete, les +magistrats n'avaient-ils pu y penetrer. + +Quelques jours apres, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaitre +lui-meme cette disposition naturelle du gisement houiller. + +<< Voila, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine. +Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu ! + +-- Je ne crois pas, monsieur Starr, repondit Harry, que nous ayons lieu +de nous en feliciter ! Leurs remplacants ne valent pas mieux et peuvent +etre pires, assurement ! + +-- En effet, Harry, reprit l'ingenieur, mais qu'y faire ? Evidemment, +les etres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par +cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la +torche a la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attire le Motala +a la cote, et, comme les anciens pilleurs d'epaves, ils en eussent vole +les debris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouves la +! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voila l'orifice du +repaire ! Quant a ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ? + +-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! repondit Harry +avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler ! +>> Harry devait avoir raison. Si les mysterieux hotes de la houillere +l'eussent abandonnee, ou s'ils etaient morts, quelle raison aurait eue +la jeune fille de garder le silence ? + +Cependant, James Starr tenait absolument a penetrer ce secret. Il +pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en +dependre. On prit donc de nouveau les plus severes precautions. Les +magistrats furent prevenus. Des agents occuperent secretement les +ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-meme se cacha, pendant plusieurs +nuits, au milieu des broussailles qui herissaient la colline. Peine +inutile. On ne decouvrit rien. Nul etre humain n'apparut a travers +l'orifice. + +On en arriva bientot a cette conclusion, que les malfaiteurs avaient du +definitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant a Nell, ils +la croyaient morte au fond de ce puits ou ils l'avaient abandonnee. +Avant l'exploitation, la houillere pouvait leur offrir un refuge +assure, a l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances +n'etaient plus les memes. Le gite devenait difficile a cacher. On +aurait donc du raisonnablement esperer qu'il n'y avait plus rien a +craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'etait pas absolument +rassure. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il repetait souvent : + +<< Nell a ete evidemment melee a tout ce mystere. Si elle n'avait plus +rien a redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter +qu'elle soit heureuse d'etre avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle +adore ma mere ! Si elle se tait sur son passe, sur ce qui pourrait nous +rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa +conscience lui interdit de devoiler, pese sur elle ! Peut-etre aussi, +dans notre interet plus que dans le sien, croit-elle devoir se +renfermer dans cet inexplicable mutisme ! >> + +C'est par suite de ces diverses considerations que, d'un accord commun, +il avait ete convenu qu'on ecarterait de la conversation tout ce qui +pouvait rappeler son passe a la jeune fille. + +Un jour, cependant, Harry fut amene a faire connaitre a Nell ce que +James Starr, son pere, sa mere et lui-meme croyaient devoir a son +intervention. + +C'etait jour de fete. Les bras chomaient aussi bien a la surface du +comte de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un +peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les +voutes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Harry et Nell avaient quitte le cottage et suivaient a pas lents la +rive gauche du lac Malcolm. La, les eclats electriques se projetaient +avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement +aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dome. +Cette penombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient +que tres difficilement a la lumiere. + +Apres une heure de marche, Harry et sa compagne s'arreterent en face de +la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui +dominait les eaux du lac. + +<< Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitues au jour, dit Harry, et +certainement, ils ne pourraient supporter l'eclat du soleil. + +-- Non, sans doute, repondit la jeune fille, si le soleil est tel que +tu me l'as depeint, Harry. + +-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste +idee de sa splendeur ni des beautes de cet univers que tes regards +n'ont jamais observe. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour +ou tu es nee dans les profondeurs de la houillere, se peut-il que tu ne +sois jamais remontee a la surface du sol ? + +-- Jamais, Harry, repondit Nell, et je ne pense pas que, meme petite, +ni un pere ni une mere m'y aient jamais portee. J'aurais certainement +garde quelque souvenir du dehors ! + +-- Je le crois, repondit Harry. D'ailleurs, a cette epoque, Nell, bien +d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec +l'exterieur etaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garcon ou +d'une jeune fille, qui, a ton age, ignoraient encore tout ce que tu +ignores des choses de la-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes, +le railway du grand tunnel nous transporte a la surface du comte. J'ai +donc hate, Nell, de t'entendre me dire : << viens, Harry, mes yeux +peuvent supporter la lumiere du jour, et je veux voir le soleil ! Je +veux voir l'œuvre de Dieu ! >> + +-- Je te le dirai, Harry, repondit la jeune fille, avant peu, je +l'espere. J'irai admirer avec toi ce monde exterieur, et cependant... + +-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque +regret d'avoir abandonne le sombre abime dans lequel tu as vecu pendant +les premieres annees de ta vie, et dont nous t'avons retiree presque +morte ? + +-- Non, Harry, repondit Nell. Je pensais seulement que les tenebres +sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitues a +leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait a +suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent +devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au +fond de la houillere, des trous noirs, pleins de vagues lumieres. Et +puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut +avoir vecu la pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis +t'exprimer ! + +-- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu etais seule ? + +-- Harry, repondit la jeune fille, c'est quand j'etais seule que je +n'avais pas peur ! >> La voix de Nell s'etait legerement alteree en +prononcant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un +peu, et il dit : + +<< Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne +craignais-tu donc pas de t'y egarer ? + +-- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les detours de la +nouvelle houillere ! + +-- N'en sortais-tu pas quelquefois ?... + +-- Oui.., quelquefois.., repondit en hesitant la jeune fille, +quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle. + +-- Tu connaissais donc le vieux cottage ? + +-- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui +l'habitaient ! + +-- C'etaient mon pere et ma mere, repondit Harry, c'etait moi ! Nous +n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure ! + +-- Peut-etre cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune +fille. + +-- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination a ne pas la +quitter, qui nous a fait decouvrir le nouveau gisement ? Et cette +decouverte n'a-t-elle pas eu des consequences heureuses pour toute une +population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi, +Nell, qui, rendue a la vie, as trouve des cœurs tout a toi ! + +-- Pour moi ! repondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver +! Pour les autres.., qui sait ?... + +-- Que veux-tu dire ? + +-- Rien... rien !... Mais, il y avait danger a s'introduire, alors, +dans la nouvelle houillere ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des +imprudents ont penetre dans ces abimes. Ils ont ete loin, bien loin ! +Ils se sont egares... + +-- Egares ? dit Harry en regardant Nell. + +-- Oui... egares... repondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe +s'est eteinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin... + +-- Et la, s'ecria Harry, emprisonnes pendant huit longs jours, Nell, +ils ont ete pres de mourir ! Et sans un etre secourable, que Dieu leur +a envoye, un ange peut-etre, qui leur a secretement apporte un peu de +nourriture, sans un guide mysterieux qui, plus tard, a conduit jusqu'a +eux leurs liberateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe ! + +-- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille. + +-- Parce que ces hommes c'etait James Starr.., c'etait mon pere... +c'etait moi, Nell ! >> + +Nell, relevant la tete, saisit la main du jeune homme, et elle le +regarda avec une telle fixite, que celui-ci se sentit trouble jusqu'au +plus profond de son cœur. + +<< Toi ! repeta la jeune fille. + +-- Oui ! repondit Harry, apres un instant de silence, et celle a qui +nous devons de vivre, c'etait toi, + +Nell ! Ce ne pouvait etre que toi ! >> Nell laissa tomber sa tete entre +ses deux mains, sans repondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi +vivement impressionnee. + +<< Ceux qui t'ont sauvee, Nell, ajouta-t-il d'une voix emue, te devaient +deja la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? >> + + XVI + + Sur l'echelle oscillante + +Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle etaient +conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingenieur James Starr +et Simon Ford -- les premiers decouvreurs de ce riche bassin +carbonifere -- participaient largement a ces benefices. Harry devenait +donc un parti. Mais il ne songeait guere a quitter le cottage. Il avait +remplace son pere dans les fonctions d'overman et surveillait +assidument tout ce monde de mineurs. + +Jack Ryan etait fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait a son +camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se +voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack +Ryan n'etait pas sans avoir observe les sentiments qu'eprouvait Harry +pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait a belles +dents, lorsque son camarade secouait la tete en signe de denegation. + +Il faut dire que l'un des plus vifs desirs de Jack Ryan etait +d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa premiere visite a la surface +du comte. Il voulait voir ses etonnements, son admiration devant cette +nature encore inconnue d'elle. Il esperait bien qu'Harry l'emmenerait +pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait +pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquieter un +peu. + +Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aeration par lequel les +etages inferieurs de la houillere communiquaient avec la surface du +sol. Il avait pris l'une de ces echelles qui, en se relevant et en +s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de +monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaisse +de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'etroit palier ou il +avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux +du jour. + +<< C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, eclaire par la +lumiere des lampes electriques du puits. + +-- Oui, Jack, repondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une +proposition a te faire... + +-- Je n'ecoute rien avant que tu m'aies donne des nouvelles de Nell ! +s'ecria Jack Ryan. + +-- Nell va bien, Jack, et si bien meme que, dans un mois ou six +semaines, je l'espere... + +-- Tu l'epouseras, Harry ? + +-- Tu ne sais ce que tu dis, Jack ! + +-- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai ! + +-- Et que feras-tu ? + +-- Je l'epouserai, moi, si tu ne l'epouses pas, toi ! repliqua Jack, en +eclatant de rire. Saint Mungo me protege ! mais elle me plait, la +gentille Nell ! Une jeune et bonne creature qui n'a jamais quitte la +mine, c'est bien la femme qu'il faut a un mineur ! Elle est orpheline +comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas a +elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... >> + +Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans meme +essayer de lui repondre. + +<< Ce que je dis la ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan +d'un ton un peu plus serieux. + +-- Non, Jack, repondit tranquillement Harry. + +-- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la +pretention qu'elle reste vieille fille ? + +-- Je n'ai aucune pretention >>, repondit Harry. + +Une oscillation de l'echelle vint alors permettre aux deux amis de se +separer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits. +Cependant, ils ne se separerent pas. + +<< Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parle serieusement tout a +l'heure a propos de Nell ? + +-- Non, Jack, repondit Harry. + +-- Eh bien, je vais le faire alors ! + +-- Toi, parler serieusement ! + +-- Mon brave Harry, repondit Jack, je suis capable de donner un bon +conseil a un ami. + +-- Donne, Jack. + +-- Eh bien, voila ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne, +Harry ! Ton pere, le vieux Simon, ta mere, la vieille Madge, l'aiment +aussi comme si elle etait leur enfant. Or, tu aurais bien peu a faire +pour qu'elle devint tout a fait leur fille ! -- Pourquoi ne +l'epouses-tu pas ? + +-- Pour t'avancer ainsi, Jack, repondit Harry, connais-tu donc les +sentiments de Nell ? + +-- Personne ne les ignore, pas meme toi, Harry, et c'est pour cela que +tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'echelle +qui va descendre, et... + +-- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied +avait deja quitte le palier pour se poser sur l'echelon mobile. + +-- Bon, Harry ! s'ecria Jack en riant, tu vas me faire ecarteler ! + +-- Ecoute serieusement, Jack, repondit Harry, car, a mon tour, c'est +serieusement que je parle. + +-- J'ecoute... jusqu'a la prochaine oscillation, mais pas plus ! + +-- Jack, reprit Harry, je n'ai point a cacher que j'aime Nell. + +Mon plus vif desir est d'en faire ma femme... + +-- Bien, cela. + +-- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience +a lui demander de prendre une determination qui doit etre irrevocable. + +-- Que veux-tu dire, Harry ? + +-- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitte ces profondeurs de la +houillere ou elle est nee, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne +connait rien du dehors. Elle a tout a apprendre par les yeux, et +peut-etre aussi par le cœur. Qui sait ce que seront ses pensees, +lorsque de nouvelles impressions naitront en elle ! Elle n'a encore +rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant +qu'elle se soit decidee, en pleine connaissance, a preferer a tout +autre le sejour dans la houillere. -- Me comprends-tu, Jack ? + +-- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire +manquer la prochaine oscillation ! + +-- Jack, repondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne +devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous +nos pieds, tu ecouteras ce que j'ai a te dire ! + +-- A la bonne heure ! Harry. Voila comment j'aime qu'on me parle ! -- +Nous disons donc qu'avant d'epouser Nell, tu vas l'envoyer dans un +pensionnat de la vieille-Enfumee ? + +-- Non, Jack, repondit Harry, je saurai bien moi-meme faire l'education +de celle qui devra etre ma femme ! + +-- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry ! + +-- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le +dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde exterieur. Une +comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on +venait te dire : << Dans un mois elle sera guerie ! >> n'attendrais-tu +pas pour l'epouser que sa guerison fut faite ? + +-- Oui, ma foi, oui ! repondit Jack Ryan. + +-- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma +femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les +conditions de ma vie qu'elle prefere et accepte. Je veux que ses yeux +se soient ouverts enfin a la lumiere du jour ! + +-- Bien, Harry, bien, tres bien ! s'ecria Jack Ryan. Je te comprends a +cette heure. Et a quelle epoque l'operation ?... + +-- Dans un mois, Jack, repondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu +a peu a la clarte de nos disques. C'est une preparation. Dans un mois, +je l'espere, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses +splendeurs ! Elle saura que la nature a donne au regard humain des +horizons plus recules que ceux d'une sombre houillere ! Elle verra que +les limites de l'univers sont infinies ! >> + +Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entrainer par son imagination, +Jack Ryan, quittant le palier, avait saute sur l'echelon oscillant de +l'appareil. + +<< Eh ! Jack, cria Harry, ou es-tu donc ? + +-- Au-dessous de toi, repondit en riant le joyeux compere. Pendant que +tu t'eleves dans l'infini, moi, je descends dans l'abime ! + +-- Adieu, Jack ! repondit Harry, en se cramponnant lui-meme a l'echelle +remontante. Je te recommande de ne parler a personne de ce que je viens +de te dire ! + +-- A personne ! cria Jack Ryan, mais a une condition pourtant... + +-- Laquelle ? + +-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la premiere +excursion que Nell fera a la surface du globe ! + +-- Oui, Jack, je te le promets >>, repondit Harry. + +Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus +considerable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que tres +affaiblie de l'un a l'autre. + +Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier : + +<< Et lorsque Nell aura vu les etoiles, la lune et le soleil, sais-tu +bien ce qu'elle leur preferera ? + +-- Non, Jack ! + +-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! >> + +Et la voix de Jack Ryan s'eteignit enfin dans un dernier hurrah ! + +Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupees a l'education +de Nell. Il lui avait appris a lire, a ecrire, -- toutes choses dans +lesquelles la jeune fille fit de rapides progres. On eut dit qu'elle << +savait >> d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus +vite d'une aussi complete ignorance. C'etait un etonnement pour ceux +qui l'approchaient. + +Simon et Madge se sentaient chaque jour plus etroitement lies a leur +enfant d'adoption, dont le passe ne laissait pas de les preoccuper, +cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry +pour Nell, et cela ne leur deplaisait point. + +On se rappelle que lors de sa premiere visite a l'ancien cottage, le +vieil overman avait dit a l'ingenieur : + +<< Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle creature de la-haut +conviendrait a un garcon dont la vie doit s'ecouler dans les +profondeurs d'une mine ! >> + +Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eut envoye la seule +compagne qui put veritablement convenir a son fils ? N'etait-ce pas la +comme une faveur du Ciel ? + +Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se +faisait, ce jour-la, il y aurait a Coal-city une fete qui ferait epoque +pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Simon Ford ne savait pas si bien dire ! + +Il faut ajouter qu'un autre encore desirait non moins ardemment cette +union de Nell et d'Harry. C'etait l'ingenieur James Starr. Certes, le +bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un +mobile, d'un interet plus general, peut-etre, le poussait aussi dans ce +sens. + +On le sait, James Starr avait conserve certaines apprehensions, bien +que rien dans le present ne les justifiat plus. Cependant, ce qui avait +ete pouvait etre encore. Ce mystere de la nouvelle houillere, Nell +etait evidemment la seule a le connaitre. Or, si l'avenir devait +reserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre +en garde contre de telles eventualites, sans en savoir au moins la +cause ? + +<< Nell n'a pas voulu parler, repetait souvent James Starr, mais ce +qu'elle a tu jusqu'ici a tout autre, elle ne saurait le taire longtemps +a son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait +nous-memes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux epoux et la +securite a leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais +ici-bas ! >> + +Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingenieur James Starr. Ce +raisonnement, il le communiqua meme au vieux Simon, qui ne fut pas sans +le gouter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer a ce qu'Harry devint +l'epoux de Nell. + +Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents +ne revaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry +enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui etait bien du. +La jeune fille ne relevait que d'elle-meme et n'avait d'autre +consentement a obtenir que celui de son propre cœur. + +Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle a ce mariage, +pourquoi, lorsque les disques electriques s'eteignaient a l'heure du +repos, quand la nuit se faisait sur la cite ouvriere, lorsque les +habitants de Coal-city avaient regagne leur cottage, pourquoi, de l'un +des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un etre mysterieux +se glissait-il dans les tenebres ? Quel instinct guidait ce fantome a +travers certaines galeries si etroites qu'on devait les croire +impraticables ? Pourquoi cet etre enigmatique, dont les yeux percaient +la plus profonde obscurite, venait-il en rampant sur le rivage du lac +Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinement vers l'habitation de +Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors dejoue +toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux +fenetres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation a +travers les volets du cottage ? + +Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'a lui, pourquoi son +poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi, +enfin ces mots s'echappaient-ils de sa bouche, contractee par la colere +: + +<< Elle et lui ! Jamais ! >> + + XVII + + Un lever de soleil + +Un mois apres -- c'etait le soir du 20 aout --, Simon Ford et Madge +saluaient de leurs meilleurs << wishes >> quatre touristes qui +s'appretaient a quitter le cottage. + +James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que +son pied n'avait jamais foule, dans cet eclatant milieu, dont ses +regards ne connaissaient pas encore la lumiere. + +L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr, +d'accord avec Harry, voulait qu'apres ces quarante-huit heures passees +au-dehors, la jeune fille eut vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans +la sombre houillere, c'est-a-dire les divers aspects du globe, comme si +un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de +lacs, de golfes, de mers, se fut deroule devant ses yeux. + +Or, dans cette portion de l'Ecosse, comprise entre Edimbourg et +Glasgow, il semblait que la nature eut voulu precisement reunir ces +merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient la comme +partout, avec leurs nuees changeantes, leur lune sereine ou voilee, +leur soleil radieux, leur fourmillement d'etoiles. + +L'excursion projetee avait donc ete combinee de maniere a satisfaire +aux conditions de ce programme. + +Simon Ford et Madge eussent ete tres heureux d'accompagner Nell; mais, +on les connait, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et, +finalement, ils ne purent se resoudre a abandonner, meme pour un jour, +leur souterraine demeure. + +James Starr allait la en observateur, en philosophe, tres curieux, au +point de vue psychologique, d'observer les naives impressions de Nell, +-- peut-etre meme de surprendre quelque peu des mysterieux evenements +auxquels son enfance avait ete melee. + +Harry, lui, se demandait, non sans apprehension, si une autre jeune +fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors, +n'allait pas se reveler pendant cette rapide initiation aux choses du +monde exterieur. + +Quant a Jack Ryan, il etait joyeux comme un pinson qui s'envole aux +premiers rayons de soleil. Il esperait bien que sa contagieuse gaiete +se communiquerait a ses compagnons de voyage. Ce serait une facon de +payer sa bienvenue. + +Nell etait pensive et comme recueillie. + +James Starr avait decide, non sans raison, que le depart se ferait le +soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passat que par une +gradation insensible des tenebres de la nuit aux clartes du jour. Or, +c'est le resultat qui serait obtenu, puisque, de minuit a midi, elle +subirait ces phases successives d'ombre et de lumiere, auxquelles son +regard pourrait s'habituer peu a peu. + +Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit : + +<< Harry, est-il donc necessaire que j'abandonne notre houillere, ne +fut-ce que quelques jours ? + +-- Oui, Nell, repondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi +et pour moi ! + +-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je +suis heureuse autant qu'on peut l'etre. Tu m'as instruite. Cela ne +suffit-il pas ? Que vais-je faire la-haut ? >> + +Harry la regarda sans repondre. Les pensees qu'exprimait Nell etaient +presque les siennes. + +<< Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hesitation, mais il +est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et +ils te rameneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la +houillere, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre a toi +! Je ne doute pas qu'il en doive etre ainsi, et je t'approuve. Mais, au +moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et +agir en toute liberte. viens donc ! + +-- Viens, ma chere Nell, dit Harry. + +-- Harry, je suis prete a te suivre >>, repondit la jeune fille. + +A neuf heures, le dernier train du tunnel entrainait Nell et ses +compagnons a la surface du comte. vingt minutes apres, il les deposait +a la gare ou se reliait le petit embranchement, detache du railway de +Dumbarton a Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle. + +La nuit etait deja sombre. De l'horizon au zenith, quelques vapeurs peu +compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la poussee +d'une brise de nord-ouest qui rafraichissait l'atmosphere. La journee +avait ete belle. La nuit devait l'etre aussi. + +Arrives a Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train, +sortirent aussitot de la gare. + +Devant eux, entre de grands arbres, se developpait une route qui +conduisait aux rives du Forth. + +La premiere impression physique qu'eprouva la jeune fille, fut celle de +l'air pur que ses poumons aspirerent avidement. + +<< Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air charge de toutes +les vivifiantes senteurs de la campagne ! + +-- Quelles sont ces grandes fumees qui courent au-dessus de notre tete +? demanda Nell. + +-- Ce sont des nuages, repondit Harry, ce sont des vapeurs a demi +condensees que le vent pousse dans l'ouest. + +-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais a me sentir emportee dans leur +silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui +brillent a travers les dechirures des nuees ? + +-- Ce sont les etoiles dont je t'ai parle, Nell. Autant de soleils, +autant de centres de mondes, peut-etre semblables au notre ! >> Les +constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du +firmament, que le vent purifiait peu a peu. + +Nell regardait ces milliers d'etoiles brillantes qui fourmillaient +au-dessus de sa tete. + +<< Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils +en supporter l'eclat ? + +-- Ma fille, repondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais +des soleils qui gravitent a une distance enorme. Le plus rapproche de +ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu'a nous, c'est +cette etoile de la Lyre, Wega, que tu vois la presque au zenith, et +elle est encore a cinquante mille milliards de lieues. Son eclat ne +peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se levera demain a +trente-huit millions de lieues seulement, et aucun œil humain ne +peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de +fournaise. Mais viens, Nell, viens ! >> + +On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry +marchait a son cote. Jack Ryan allait et venait comme eut fait un jeune +chien, impatient de la lenteur de ses maitres. + +Le chemin etait desert. Nell regardait la silhouette des grands arbres +que le vent agitait dans l'ombre. Elle les eut volontiers pris pour +quelques geants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les +hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne +d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une +plaine, tout l'impregnait de sentiments nouveaux et tracait en elle des +impressions ineffacables. Apres avoir interroge d'abord, Nell se +taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son +silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles +l'imagination sensible de la jeune fille. Ils preferaient laisser les +idees naitre d'elles-memes en son esprit. + +A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de +Forth etait atteinte. + +La, une barque, qui avait ete fretee par James Starr, attendait. Elle +devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au +port d'Edimbourg. + +Nell vit l'eau brillante qui ondulait a ses pieds sous l'action du +ressac et semblait constellee d'etoiles tremblotantes. + +<< Est-ce un lac ? demanda-t-elle. + +-- Non, repondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes, +c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un +peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle +n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. >> + +La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la +porta a ses levres. + +<< Cette eau est salee, dit-elle. + +-Oui, repondit Harry, la mer a reflue jusqu'ici, car la maree est +pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau +salee, dont tu viens de boire quelques gouttes ! + +-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent +les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell. + +-- Parce que l'eau se dessale en s'evaporant, repondit James Starr. Les +nuages ne sont formes que par l'evaporation et renvoient sous forme de +pluie cette eau douce a la mer. + +-- Harry, Harry ! s'ecria alors la jeune fille, quelle est cette lueur +rougeatre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une foret en feu ? >> + +Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se +coloraient dans l'est. + +<< Non, Nell, repondit Harry. C'est la lune a son lever. + +-- Oui, la lune ! s'ecria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que +les genies celestes font circuler dans le firmament, et qui recueille +toute une monnaie d'etoiles ! + +-- Vraiment, Jack ! repondit l'ingenieur en riant, je ne te connaissais +pas ce penchant aux comparaisons hardies ! + +-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que +les etoiles disparaissent a mesure que la lune s'avance. Je suppose +donc qu'elles tombent dedans ! + +-- C'est-a-dire, Jack, repondit l'ingenieur, que c'est la lune qui +eteint par son eclat les etoiles de sixieme grandeur, et voila pourquoi +celles-ci s'effacent sur son passage. + +-- Que tout cela est beau ! repetait Nell, qui ne vivait plus que par +le regard. Mais je croyais que la lune etait toute ronde ? + +-- Elle est ronde quand elle est pleine, repondit James Starr, +c'est-a-dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais, +cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est ecornee +deja, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat a +barbe ! + +-- Ah ! monsieur Starr, s'ecria Jack Ryan, quelle indigne comparaison ! +J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune : + + Astre des nuits qui dans ton cours + Viens caresser... +Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat a barbe m'a coupe +l'inspiration ! >> + +Cependant, la lune montait peu a peu sur l'horizon. Devant elle +s'evanouissaient les dernieres vapeurs. Au zenith et dans l'ouest, les +etoiles brillaient encore sur un fond noir que l'eclat lunaire allait +graduellement palir. Nell contemplait en silence cet admirable +spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur +argentee, mais sa main fremissait dans celle d'Harry et parlait pour +elle. + +<< Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons +gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! >> La +barque etait amarree a un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell +et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissee et se gonfla +sous la brise du nord-ouest. + +Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait +navigue quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais +l'aviron, si doucement manie qu'il fut par la main d'Harry, trahissait +toujours l'effort du rameur. Ici, pour la premiere fois, Nell se +sentait entrainee avec un glissement presque aussi doux que celui du +ballon a travers l'atmosphere. Le golfe etait uni comme un lac. A demi +couchee a l'arriere, Nell se laissait aller a ce balancement. Par +instants, en de certaines embardees, un rayon de lune filtrait jusqu'a +la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe +d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long +du bordage. C'etait un ravissement. + +Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermerent +involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tete +s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille +sommeil. + +Harry voulait la reveiller, afin qu'elle ne perdit rien des +magnificences de cette belle nuit. + +<< Laisse-la dormir, mon garcon, lui dit l'ingenieur. Deux heures de +repos la prepareront mieux a supporter les impressions du jour. >> + +A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell +se reveilla, des qu'elle toucha terre. + +<< J'ai dormi ? demanda-t-elle. + +-- Non, ma fille, repondit James Starr. Tu as simplement reve que tu +dormais, voila tout. >> + +La nuit etait tres claire alors. La lune, a mi-chemin de l'horizon au +zenith, dispersait ses rayons a tous les points du ciel. + +Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de +peche, que balancait doucement la houle du golfe. La brise calmissait +aux approches du matin. L'atmosphere, nettoyee de brumes, promettait +une de ces delicieuses journees d'aout que le voisinage de la mer rend +plus belles encore. Une sorte de buee chaude se degageait de l'horizon, +mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient +la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de +la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extreme perimetre du ciel. La +portee de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait +pas cette impression particuliere que donne l'Ocean, lorsque la lumiere +semble en reculer les bornes a l'infini. + +Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack +Ryan qui s'avancaient par les rues desertes. Dans la pensee de Nell, ce +faubourg de la capitale n'etait qu'un assemblage de maisons sombres, +qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule difference que sa voute +etait plus elevee et scintillait de points brillants. Elle allait d'un +pas leger, et jamais Harry n'etait oblige de ralentir le sien, par +crainte de la fatiguer. + +<< Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, apres une demi-heure de marche. + +-- Non, repondit-elle. Mes pieds ne semblent meme pas toucher a la +terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de +m'envoler, comme si j'avais des ailes ! + +-- Retiens-la ! s'ecria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne a garder, +notre petite Nell ! Moi aussi, j'eprouve cet effet, lorsque je suis +reste quelque temps sans sortir de la houillere ! + +-- Cela est du, dit James Starr, a ce que nous ne nous sentons plus +ecrases par la voute de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble +alors que le firmament soit comme un profond abime dans lequel on est +tente de s'elancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ? + +-- Oui, monsieur Starr, repondit la jeune fille, c'est bien cela. +J'eprouve comme une sorte de vertige ! + +-- Tu t'y feras, Nell, repondit Harry. Tu te feras a cette immensite du +monde exterieur, et peut-etre oublieras-tu alors notre sombre houillere +! + +-- Jamais, Harry ! >> repondit Nell. + +Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eut voulu refaire +dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter. + +Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons +traverserent Leith-Walk. Ils contournerent Calton Hill, ou se +dressaient dans la penombre l'Observatoire et le monument de Nelson. +Ils suivirent la rue du Regent, franchirent un pont, et arriverent par +un leger detour a l'extremite de la Canongate. + +Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures +sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church. + +En cet endroit, Nell s'arreta. + +<< Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un +edifice isole qui s'elevait au fond d'une petite place. + +-- Cette masse, Nell, repondit James Starr, c'est le palais des anciens +souverains de l'Ecosse, Holyrood, ou se sont accomplis tant +d'evenements funebres ! La, l'historien pourrait evoquer bien des +ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunee Marie Stuart jusqu'a +celle du vieux roi francais Charles X ! Et pourtant, malgre ces +funebres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras +pas a cette residence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses +tours crenelees, Holyrood ne ressemble pas mal a quelque chateau de +plaisance, auquel le bon plaisir de son proprietaire a conserve son +caractere feodal ! -- Mais continuons notre marche. La, dans l'enceinte +meme de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes +de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est la que nous monterons. +C'est a sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaitre +au-dessus de l'horizon de mer. >> + +Ils entrerent dans le Parc du Roi. Puis, s'elevant graduellement, ils +traverserent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable +aux voitures, que Walter Scott se felicite d'avoir obtenue avec +quelques lignes de roman. + +L'Arthur-Seat n'est, a vrai dire, qu'une colline haute de sept cent +cinquante pieds, dont la tete isolee domine les hauteurs environnantes. +En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait +l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crane +de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du cote +de l'ouest. + +La, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations +empruntees au grand romancier ecossais, se borna a dire : + +<< Voici ce qu'a ecrit Walter Scott, au huit de la _Prison d'Edimbourg_ : + +<< Si j'avais a choisir un lieu d'ou l'on put voir le mieux possible le +lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit meme. >> + +<< Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder a paraitre, et, pour +la premiere fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. >> + +Les regards de la jeune fille etaient alors tournes vers l'est. Harry, +place pres d'elle, l'observait avec une anxieuse attention. +N'allait-elle pas etre trop vivement impressionnee par les premiers +rayons du jour ? Tous demeurerent silencieux. Jack Ryan lui-meme se tut. + +Deja une petite ligne pale, nuancee de rose, se dessinait au-dessus de +l'horizon sur un fond de brumes legeres. Un reste de vapeurs, egarees +au Zenith, fut attaque par le premier trait de lumiere. Au pied +d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Edimbourg, assoupie +encore, apparaissait confusement. Quelques points lumineux piquaient ca +et la l'obscurite. C'etaient les etoiles matinales qu'allumaient les +gens de la vieille ville. En arriere, dans l'ouest, l'horizon, coupe de +silhouettes capricieuses, bornait une region accidentee de pics, +auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu. + +Cependant, le perimetre de la mer se tracait plus vivement vers l'est. +La gamme des couleurs se disposait peu a peu suivant l'ordre que donne +le spectre solaire. Le rouge des premieres brumes allait par +degradation jusqu'au violet du zenith. De seconde en seconde, la +palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge +devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc +diurne allait fixer sur la circonference de la mer. + +En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline +jusqu'a la ville, dont les quartiers commencaient a se detacher par +groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus emergeaient ca et +la, et leurs lineaments se profilaient alors avec plus de nettete. Il +se repandait comme une sorte de lumiere cendree dans l'espace. Enfin, +un premier rayon atteignit l'œil de la jeune fille. C'etait ce +rayon vert, qui, soir ou matin, se degage de la mer, lorsque l'horizon +est pur. + +Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers +un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville. + +<< Un feu ! dit-elle. + +-- Non, Nell, repondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche +d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! >> + +Et, en effet, l'extreme pointe du clocheton, haut de deux cents pieds, +brillait comme un phare de premier ordre. + +Le jour etait fait. Le soleil deborda. Son disque semblait encore +humide, comme s'il fut reellement sorti des eaux de la mer. D'abord +elargi par la refraction, il se retrecit peu a peu, de maniere a +prendre la forme circulaire. Son eclat, bientot insoutenable, etait +celui d'une bouche de fournaise qui eut troue le ciel. + +Nell dut presque aussitot fermer les yeux. Sur leurs paupieres, trop +minces, il lui fallut meme appliquer ses doigts, serres etroitement. + +Harry voulait qu'elle se retournat vers l'horizon oppose. + +<< Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent a voir ce que +savent voir tes yeux ! >> + +A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose, +qui blanchissait a mesure que le soleil s'elevait au dessus de +l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupieres se +souleverent, et ses yeux s'impregnerent enfin de la lumiere du jour. + +La pieuse enfant tomba a genoux, s'ecriant : + +<< Mon Dieu, que votre monde est beau ! >> + +La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se +deroulait le panorama d'Edimbourg : les quartiers neufs et bien alignes +de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le reseau bizarre +des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le +chateau accroche a son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa +croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques +routes plantees rayonnaient de la capitale a la campagne. Au nord, un +bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondement la cote, sur +laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisieme plan, se +developpait l'harmonieux littoral du comte de Fife. Une voie, droite +comme celle du Piree, reliait a la mer cette Athenes du Nord. Vers +l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello, +dont le sable teignait en jaune les premieres lames du ressac. Au +large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois +steamers empanachaient le ciel d'un cone de fumee noire. Puis, au-dela, +verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient ca et la +la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le +Ben-Ledi reverberaient les rayons solaires, comme si des glaces +eternelles en eussent tapisse les cimes. + +Nell ne pouvait parler. Ses levres ne murmuraient que des mots vagues. +Ses bras fremissaient. Sa tete etait prise de vertiges. Un instant, ses +forces l'abandonnerent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle +sublime, elle se sentit tout a coup faiblir, et tomba sans connaissance +dans les bras d'Harry, prets a la recevoir. + +Cette jeune fille, dont la vie s'etait ecoulee jusqu'alors dans les +entrailles du massif terrestre, avait enfin contemple ce qui constitue +presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Createur et l'homme. Ses +regards, apres avoir plane sur la ville et sur la campagne, venaient de +s'etendre, pour la premiere fois, sur l'immensite de la mer et l'infini +du ciel. + + XVIII + + Du lac Lomond au lac Katrine + +Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan, +redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Apres quelques heures de repos et +un dejeuner reconfortant qui fut pris a Lambret's-Hotel, on songea a +completer l'excursion par une promenade a travers le pays des lacs. + +Nell avait recouvre ses forces. Ses yeux pouvaient desormais s'ouvrir +tout grands a la lumiere, et ses poumons aspirer largement cet air +vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variee des plantes, +l'azur du ciel, avaient deploye devant ses regards la gamme des +couleurs. + +Le train qu'ils prirent a General railway station, conduisit Nell et +ses compagnons a Glasgow. La, du dernier pont jete sur la Clyde, ils +purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils +passerent la nuit a Comrie's Royal-hotel. + +Le lendemain, de la gare d'<< Edimbourg and Glasgow railway >>, le train +devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, a l'extremite +meridionale du lac Lomond. + +<< C'est la le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'ecria James +Starr, le territoire si poetiquement celebre par Walter Scott ! -- Tu +ne connais pas ce pays, Jack ? + +-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, repondit Jack Ryan, +et, lorsqu'un pays a ete si bien chante, il doit etre superbe ! + +-- Il l'est, en effet, s'ecria l'ingenieur, et notre chere Nell en +conservera le meilleur souvenir ! + +-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, repondit Harry, ce sera +double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que +nous le regarderons. + +-- Oui, Harry, dit l'ingenieur, autant que ma memoire me le permettra, +mais a une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra +en aide ! Lorsque je serai fatigue de raconter, il chantera ! + +-- Il ne faudra pas me le dire deux fois >>, repliqua Jack Ryan en +lancant une note vibrante, comme s'il eut voulu monter son gosier au +_la_ du diapason. + +Par le railway de Glasgow a Balloch, entre la metropole commerciale de +l'Ecosse et l'extremite meridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une +vingtaine de milles. + +Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comte, dont +le chateau, toujours fortifie, conformement au traite de l'Union, est +pittoresquement campe sur les deux pics d'un gros rocher de basalte. + +Dumbarton est situe au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce +propos, James Starr raconta quelques particularites de l'aventureuse +histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit +pour aller epouser Francois II et devenir reine de France. La aussi, +apres 1815, le ministere anglais medita d'interner Napoleon; mais le +choix de Sainte-Helene prevalut, et voila pourquoi le prisonnier de +l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand +profit de la legendaire memoire. + +Bientot, le train s'arreta a Balloch, pres d'une estacade en bois qui +descendait au niveau du lac. + +Un bateau a vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font +l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquerent, apres +avoir pris leur billet pour Inversnaid, a l'extremite nord du lac +Lomond. + +La journee commencait par un beau soleil, bien degage de ces brumes +britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun detail de +ce paysage, qui allait se derouler sur un parcours de trente milles, ne +devait echapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise a l'arriere +entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poesie +superbe, dont cette belle nature ecossaise est si largement empreinte. + +Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans +cesse l'ingenieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'etre interroge. +A mesure que ce pays de Rob Roy se developpait a ses regards, il le +decrivait en admirateur enthousiaste. + +Dans les premieres eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses +petites iles ou ilots. C'etait comme un semis. Le _Sinclair_ cotoyait +leurs rives escarpees, et, dans l'entre-deux des iles, se dessinaient, +tantot une vallee solitaire, tantot une gorge sauvage, herissee de rocs +abrupts. + +<< Nell, dit James Starr, chacun de ces ilots a sa legende, et peut-etre +sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut +dire, sans trop de pretention, que l'histoire de cette contree est +ecrite avec ces caracteres gigantesques d'iles et de montagnes. + +-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette +partie du lac Lomond ? + +-- Que te rappelle-t-elle, Harry ? + +-- Les mille iles du lac Ontario, si admirablement decrites par Cooper. +Tu dois etre comme moi frappee de cette ressemblance, ma chere Nell, +car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement +nommer le chef-d'œuvre de l'auteur americain. + +-- En effet, Harry, repondit la jeune fille, c'est le meme aspect, et +le _Sinclair_ se glisse entre ces iles, comme faisait au lac Ontario le +cutter de Jasper Eau-douce ! + +-- Eh bien, reprit l'ingenieur, cela prouve que les deux sites +meritaient d'etre egalement chantes par deux poetes ! Je ne connais pas +ces mille iles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit +plus varie que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage ! +voici l'ile Murray, avec son vieux fort Lennox, ou resida la vieille +duchesse d'Albany, apres la mort de son pere, de son epoux, de ses deux +fils, decapites par ordre de Jacques Ier. Voici l'ile Clar, l'ile Cro, +l'ile Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de vegetation, +les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des melezes et +des bouleaux. La, des champs de bruyeres jaunes et dessechees. En +verite ! j'ai quelque peine a croire que les mille iles du lac Ontario +offrent une telle variete de sites ! + +-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'etait retournee vers la +rive orientale du lac. + +-- C'est Balmaha, qui forme l'entree des Highlands, repondit James +Starr. La commencent nos hautes terres d'Ecosse. Les ruines que tu +apercois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces +tombes eparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor, +dont le nom est encore celebre dans toute la contree. + +-- Celebre par le sang que cette famille a repandu et fait repandre ! +fit observer Harry. + +-- Tu as raison, repondit James Starr, et il faut bien avouer que la +celebrite, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils +vont loin a travers les ages ces recits de combats... + +-- Et ils se perpetuent par les chansons >>, ajouta Jack Ryan. + +Et, a l'appui de son dire, le brave garcon entonna le premier couplet +d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac +Gregor, du glen Srae, contre sir Humphry Colquhour, de Luss. + +Nell ecoutait, mais, de ces recits de combats, elle ne recevait qu'une +impression triste. Pourquoi tant de sang verse sur ces plaines que la +jeune fille trouvait immenses, la ou la place, cependant, ne devait +manquer a personne ? + +Les rives du lac, qui mesurent de trois a quatre milles, tendaient a se +rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un +instant la vieille tour de l'ancien chateau. Puis, le _Sinclair_ remit +le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui +s'eleve a pres de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac. + +<< L'admirable montagne ! s'ecria Nell, et, de son sommet, que la vue +doit etre belle ! + +-- Oui, Nell, repondit James Starr. Regarde comme cette cime se degage +fierement de la corbeille de chenes, de bouleaux, de melezes, qui +tapissent la zone inferieure du mont ! De la, on apercoit les deux +tiers de notre vieille Caledonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor +faisait sa residence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non +loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois +ensanglante ces gorges desolees. La, pendant les belles nuits, se leve +cette pale lune, que les vieux recits nomment << la lanterne de Mac +Farlane >>. La, les echos repetent encore les noms imperissables de Rob +Roy et de Mac Gregor Campbell ! >> + +Le Ben Lomond, dernier pic de la chaine des Grampians, merite vraiment +d'avoir ete celebre par le grand romancier ecossais. Ainsi que le fit +observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime +revet des neiges eternelles, mais il n'en est peut-etre pas de plus +poetique en aucun coin du monde. + +<< Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout +entier au duc de Montrose ! Sa Grace possede une montagne comme un +bourgeois de Londres possede un boulingrin dans son jardinet. >> + +Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la +rive opposee du lac, ou il deposa les voyageurs qui se rendaient a +Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa +beaute. Ses flancs, zebres par le lit des torrents, miroitaient comme +des plaques d'argent en fusion. + +A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays +devenait de plus en plus abrupt. A peine, ca et la, des arbres isoles, +entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient +autrefois a pendre les gens de petite condition. + +<< Pour economiser le chanvre >>, fit observer James Starr. + +Le lac, cependant, se retrecissait en s'allongeant vers le nord. Les +montagnes laterales l'enserraient plus etroitement. Le bateau a vapeur +longea encore quelques iles et ilots, Inveruglas, Eilad Whou, ou se +dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac +Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_ +s'arreta a la station d'Inverslaid. + +La, pendant qu'on preparait leur dejeuner, Nell et ses compagnons +allerent visiter, pres du lieu de debarquement, un torrent qui se +precipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir +ete plante la comme un decor, pour le plaisir des touristes. Un pont +tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une +poussiere liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande +partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus etre qu'un point +a sa surface. + +Le dejeuner acheve, il s'agissait de se rendre au lac Katrine. +Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette +famille qui assurait autrefois le bois et l'eau a Rob Roy fugitif -- +etaient a la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce +confort qui distingue la carrosserie anglaise. + +Harry installa Nell sur l'imperiale, conformement a la mode du jour. +Ses compagnons et lui prirent place aupres d'elle. Un magnifique +cocher, a livree rouge, reunit dans sa main gauche les guides de ses +quatre chevaux, et l'attelage commenca a gravir le flanc de la +montagne, en cotoyant le lit sinueux du torrent. + +La route etait fort escarpee. A mesure qu'elle s'elevait, la forme des +cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement +toute la chaine de la rive opposee du lac et les sommets d'Arroquhar, +dominant la vallee d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui +decouvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional. + +Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine presentait un +aspect sauvage. La vallee commencait par des defiles etroits qui +aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement a la +jeune fille ces abimes remplis d'epouvante, au fond desquels s'etait +ecoulee son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire +par ses recits. + +La contree y pretait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac +d'Ard que se sont accomplis les principaux evenements de la vie de Rob +Roy. La se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre, +entremelees de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphere avait +durcis comme du ciment. De miserables huttes, semblables a des tanieres +-- de celles qu'on appelle << bourrochs >> --, gisaient au milieu des +bergeries en ruine. On n'eut pu dire si elles etaient habitees par des +creatures humaines ou des betes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux +deja decolores par l'intemperie du climat, regardaient passer les +voitures avec de grands yeux ebahis. + +<< Voila bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulierement +appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol +Jarvie, digne fils de son pere le diacre, fut saisi par la milice du +comte de Lennox. C'est a cet endroit meme qu'il resta suspendu par le +fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Ecosse, et non +de ces camelots legers de France ! Non loin des sources du Forth, +qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gue que +franchit le heros pour echapper aux soldats du duc de Montrose. Ah ! +s'il avait connu les sombres retraites de notre houillere, il aurait pu +y defier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut +faire un pas dans cette contree, merveilleuse a tant de titres, sans +rencontrer ces souvenirs du passe dont s'est inspire Walter Scott, +lorsqu'il a paraphrase en strophes magnifiques l'appel aux armes du +clan des Mac Gregor ! + +-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, repliqua Jack Ryan, mais, +s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa +culotte, que devient notre proverbe : << Bien malin celui qui pourra +jamais prendre la culotte d'un Ecossais ? >> + +-- Ma foi, Jack, tu as raison, repondit en riant James Starr, et cela +prouve tout simplement que, ce jour-la, notre bailli n'etait pas vetu a +la mode de ses ancetres ! + +-- Il eut tort, monsieur Starr ! + +-- Je n'en disconviens pas, Jack ! >> + +L'attelage, apres avoir gravi les abruptes rives du torrent, +redescendit dans une vallee sans arbres, sans eaux, uniquement couverte +d'une maigre bruyere. En certains endroits, quelques tas de pierres +s'elevaient en pyramides. + +<< Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois, +devait y apporter une pierre, pour honorer le heros couche sous ces +tombes. De la est venu le dicton gaelique : << Malheur a qui passe +devant un cairn sans y deposer la pierre du dernier salut ! >> Si les +fils avaient conserve la foi de leurs peres, ces amas de pierres +seraient maintenant des collines. En verite, dans cette contree, tout +contribue a developper cette poesie naturelle innee au cœur des +montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne. +L'imagination y est surexcitee par ces merveilles, et, si les Grecs +eussent habite un pays de plaines, ils n'auraient jamais invente la +mythologie antique ! >> + +Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfoncait dans les +defiles d'une vallee etroite, qui eut ete tres propice aux ebats des +brawnies familiers de la grande Meg Merillies. Le petit lac d'Arklet +fut laisse sur la gauche, et une route a pente raide se presenta, qui +conduisait a l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine. + +La, au musoir d'une legere estacade, se balancait un petit steam-boat, +qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y +embarquerent aussitot : il allait partir. + +Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur +qui ne depasse jamais deux milles. Les premieres collines du littoral +sont encore empreintes d'un grand caractere. + +<< Voila donc ce lac, s'ecria James Starr, que l'on a justement compare +a une longue anguille ! On affirme qu'il ne gele jamais. Je n'en sais +rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de +theatre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre +ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore a sa surface l'ombre +legere de la belle Helene Douglas ! + +-- Certainement, monsieur Starr, repondit Jack Ryan, et pourquoi ne la +verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi +visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la +houillere sur les eaux du lac Malcolm ? >> + +En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre a +l'arriere du _Rob-Roy_. + +La, un Highlander en costume national preludait, sur son << bag-pipe >> a +trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_, +et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, perce de huit +trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ etait naturel. + +Le refrain du Highlander etait un chant simple, doux et naif. On peut +croire, veritablement, que ces melodies nationales n'ont ete composees +par personne, qu'elles sont un melange naturel du souffle de la brise, +du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain, +qui revenait a intervalles reguliers, etait bizarre. Sa phrase se +composait de trois mesures a deux temps, et d'une mesure a trois temps, +finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille +epoque, il etait en majeur, et l'on eut pu l'ecrire comme suit, dans ce +langage chiffre qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons +: + + 5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22 + ... + + 1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11 + ... + +Un homme veritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des +lacs d'Ecosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander +l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne, +consacre aux poetiques legendes de la vieille Caledonie : + + Beaux lacs aux ondes dormantes, + Gardez a jamais + Vos legendes charmantes, + Beaux lacs ecossais ! + + Sur vos bords on trouve la trace + De ces heros tant regrettes, + Ces descendants de noble race, + Que notre Walter a chantes ! + Voici la tour ou les sorcieres + Preparaient leur repas frugal; + La, les vastes champs de bruyeres, + Ou revient l'ombre de Fingal. + + Ici passent dans la nuit sombre + Les folles danses des lutins. + La, sinistre, apparait dans l'ombre + La face des vieux Puritains ! + Et parmi les rochers sauvages, + Le soir, on peut surprendre encore + Waverley, qui, vers vos rivages, + Entraine Flora Mac Ivor ! + + La Dame du Lac vient sans doute + Errer la sur son palefroi, + Et Diana, non loin, ecoute + Resonner le cor de Rob Roy ! + N'a-t-on pas entendu naguere + Fergus au milieu de ses clans, + Entonnant ses pibrochs de guerre, + Reveiller l'echo des Highlands + + Si loin de vous, lacs poetiques, + Que le destin mene nos pas, + Ravins, rochers, grottes antiques, + Nos yeux ne vous oublieront pas ! + O vision trop tot finie, + Vers nous ne peux-tu revenir + A toi, vieille Caledonie, + A toi, tout notre souvenir ! + + Beaux lacs aux ondes dormantes, + Gardez a jamais + Vos legendes charmantes, + Beaux lacs ecossais ! + +Il etait trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine, +moins accidentees, se detachaient alors dans le double cadre du Ben An +et du Ben venue. Deja, a un demi-mille, se dessinait l'etroit bassin, +au fond duquel le _Rob-Roy_ allait debarquer les voyageurs, qui se +rendaient a Stirling par Callander. + +Nell etait comme epuisee par la tension continue de son esprit. Un seul +mot sortait de ses levres : << Mon Dieu ! mon Dieu ! >> chaque fois qu'un +nouveau sujet d'admiration s'offrait a sa vue. Il lui fallait quelques +heures de repos, ne fut-ce que pour fixer plus durablement le souvenir +de tant de merveilles. + +A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec +emotion et lui dit : + +<< Nell, ma chere Nell, bientot nous serons rentres dans notre sombre +domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces +quelques heures passees a la pleine lumiere du jour ? + +-- Non, Harry, repondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est +avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimee houillere. + +-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir +l'emotion, veux-tu qu'un lien sacre nous unisse a jamais devant Dieu et +devant les hommes ? veux-tu de moi pour epoux ? + +-- Je le veux, Harry, repondit Nell, en le regardant de ses yeux si +purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire a ta vie... >> Nell +n'avait pas acheve cette phrase, dans laquelle se resumait tout +l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phenomene se produisait. + +Le _Rob-Roy_, bien qu'il fut encore a un demi-mille de la rive, +eprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac, +et sa machine, malgre tous ses efforts, ne put l'en arracher. + +Et si cet accident etait arrive, c'est que, dans sa portion orientale, +le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une +immense fissure se fut ouverte sous son lit. En quelques secondes, il +s'etait asseche, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande maree +d'equinoxe. Presque tout son contenu avait fui a travers les entrailles +du sol. + +<< Mes amis, s'etait ecrie James Starr, comme si la cause du phenomene +se fut soudain revelee a son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle ! +>> + + XIX + + Une derniere menace + +Ce jour-la, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient +d'une facon reguliere. On entendait au loin le fracas des cartouches de +dynamite, faisant eclater le filon carbonifere. Ici, c'etaient les +coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; la, le +grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles +de gres ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air +aspire par les machines fusait a travers les galeries d'aeration. Les +portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussees. +Dans les tunnels inferieurs, les trains de wagonnets, mus +mecaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles a l'heure, +et les timbres automatiques prevenaient les ouvriers de se blottir dans +les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relache, halees +par les enormes tambours des machines installees a la surface du sol. +Les disques, pousses a plein feu, eclairaient vivement Coal-city. + +L'exploitation etait donc conduite avec la plus grande activite. Le +filon s'egrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se +vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une +partie des mineurs se reposait apres les travaux nocturnes, les equipes +de jour travaillaient sans perdre une heure. + +Simon Ford et Madge, leur diner termine, s'etaient installes dans la +cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumee. Il +fumait sa pipe bourree d'excellent tabac de France. Lorsque les deux +epoux causaient, c'etait pour parler de Nell, de leur garcon, de James +Starr, de cette excursion a la surface de la terre. Ou etaient-ils ? +Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans eprouver la nostalgie de +la houillere, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ? + +En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit +soudain entendre. C'etait a croire qu'une enorme cataracte se +precipitait dans la houillere. + +Simon Ford et Madge s'etaient leves brusquement. + +Presque aussitot les eaux du lac Malcolm se gonflerent. Une haute +vague, deferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se +briser contre le mur du cottage. + +Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entrainee au premier +etage de l'habitation. + +En meme temps, des cris s'elevaient de toutes parts dans Coalcity, +menacee par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge +jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du +lac. + +La terreur etait au comble. Deja quelques familles de mineurs, a demi +affolees, se precipitaient vers le tunnel, pour gagner les etages +superieurs. On pouvait craindre que la mer n'eut fait irruption dans la +houillere, dont les galeries s'enfoncaient jusque sous le canal du +Nord. La crypte, si vaste qu'elle fut, aurait ete entierement noyee. +Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eut echappe a la mort. + +Mais, au moment ou les premiers fuyards atteignaient l'orifice du +tunnel, ils se trouverent en face de Simon Ford, qui avait aussitot +quitte le cottage. + +<< Arretez, arretez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre +cite devait etre envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et +personne ne lui echapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout +danger parait etre ecarte. + +-- Et nos compagnons qui sont occupes aux travaux du fond ? s'ecrierent +quelques-uns des mineurs. + +-- Il n'y a rien a craindre pour eux, repondit Simon Ford. +L'exploitation se fait a un etage superieur au lit du lac ! >> + +Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de +l'eau s'etait produit subitement; mais, reparti a l'etage inferieur de +la vaste houillere, il n'avait eu d'autre effet que de surelever de +quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'etait donc pas +compromise, et l'on pouvait esperer que l'inondation, entrainee dans +les plus basses profondeurs de la houillere, encore inexploitees, +n'aurait fait aucune victime. + +Quant a cette inondation, si elle etait due a l'epanchement d'une nappe +interieure a travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau +du sol s'etait precipite par son lit effondre jusqu'aux derniers etages +de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant a +penser qu'il s'agissait la d'un simple accident, tel qu'il s'en produit +quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne. + +Mais, le soir meme, on savait a quoi s'en tenir. Les journaux du comte +publiaient le recit de cet etrange phenomene, dont le lac Katrine avait +ete le theatre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui etaient +revenus en toute hate au cottage, confirmaient ces nouvelles, et +apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait a des +degats materiels dans la Nouvelle-Aberfoyle. + +Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'etait subitement effondre. Ses eaux +avaient fait irruption a travers une large fissure jusque dans la +houillere. Au lac favori du romancier ecossais, il ne restait plus de +quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute +sa partie meridionale. Un etang de quelques acres, voila a quoi il +etait reduit, la ou son lit se trouvait en contrebas de la portion +effondree. + +Quel retentissement eut cet evenement bizarre ! C'etait la premiere +fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les +entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'a rayer celui-ci +des cartes du Royaume-Uni, jusqu'a ce qu'on l'eut rempli de nouveau -- +par souscription publique --, apres avoir prealablement bouche la +fissure. Walter Scott en fut mort de desespoir, -- s'il eut encore ete +de ce monde ! + +Apres tout, l'accident etait explicable. En effet, entre la profonde +cavite et le lit du lac, l'etage des terrains secondaires se reduisait +a une mince couche, par suite d'une disposition geologique particuliere +du massif. + +Mais, si cet eboulement semblait etre du a une cause naturelle, James +Starr, Simon et Harry Ford se demanderent, eux, s'il ne fallait pas +l'attribuer a la malveillance. Les soupcons etaient revenus avec plus +de force a leur esprit. Le genie malfaisant allait-il donc recommencer +ses entreprises contre les exploitants de la riche houillere ? + +Quelques jours apres, James Starr en causait au cottage avec le vieil +overman et son fils. + +<< Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de +lui-meme, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la categorie de +ceux dont nous recherchons encore la cause ! + +-- Je pense comme vous, monsieur James, repondit Simon Ford; mais, si +vous m'en croyez, n'ebruitons rien et faisons notre enquete nous-memes. + +-- Oh ! s'ecria l'ingenieur, j'en connais le resultat d'avance ! + +-- Eh ! quel sera-t-il ? + +-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le +malfaiteur ! + +-- Cependant il existe ! repondit Simon Ford. Ou se cache-t-il ? Un +seul etre, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener a bien une idee +aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ? +vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque +genie de la houillere, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! >> + +Il va sans dire que Nell, autant que possible, etait tenue en dehors de +ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au desir qu'on avait de ne +lui en rien laisser soupconner. Son attitude temoignait, toutefois, +qu'elle partageait les preoccupations de sa famille adoptive. Sa figure +attristee portait la marque des combats interieurs qui l'agitaient. + +Quoi qu'il en soit, il fut resolu que James Starr, Simon et Harry Ford +retourneraient sur le lieu meme de l'eboulement, et qu'ils essaieraient +de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlerent a personne de leur +projet. A qui n'eut pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de +base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument +inadmissible. + +Quelques jours apres, tous trois, montant un leger canot que +manœuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui +soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du +lac Katrine. + +Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient ete attaques a coups +de mine. Les traces noircies etaient encore visibles, car les eaux +avaient baisse par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver +jusqu'a la base de la substruction. + +Cette chute d'une portion des voutes du dome avait ete premeditee, puis +executee de main d'homme. + +<< Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui +serait arrive, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eut ouvert +passage aux eaux d'une mer ! + +-- Oui ! s'ecria le vieil overman avec un sentiment de fierte, il +n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais, +encore une fois, quel interet peut avoir un etre quelconque a la ruine +de notre exploitation ?. + +-- C'est incomprehensible, repondit James Starr. Il ne s'agit pas la +d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre ou ils s'abritent, +se repandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels mefaits, +depuis trois ans, auraient revele leur existence ! Il ne s'agit pas, +non plus, comme j'y ai pense quelquefois, de contrebandiers ou de faux +monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignore de ces immenses +cavernes leur coupable industrie, et interesses par suite a nous en +chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour +la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a jure la +perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un interet le pousse a chercher +tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouee ! +Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre +qu'il prepare ses embuches, mais l'intelligence qu'il y deploie fait de +lui un etre redoutable. Mes amis, il possede mieux que nous tous les +secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il echappe a +toutes nos recherches ! C'est un homme du metier, un habile parmi les +habiles, a coup sur, Simon. Ce que nous avons surpris de sa facon +d'operer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu +quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupcons puissent se porter ? +Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'eteint +pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se +passe est l'œuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui +exige que vous evoquiez sur ce point jusqu'a vos plus lointains +souvenirs ! >> + +Simon Ford ne repondit pas. On voyait que l'honnete overman, avant de +s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passe. Enfin, relevant +la tete : + +<< Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait +de mal a personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un +ennemi, un seul ! + +-- Ah ! s'ecria l'ingenieur, si Nell voulait enfin parler ! + +-- Monsieur Starr, et vous, mon pere, repondit Harry, je vous en +supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquete ! +N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens deja anxieuse et +tourmentee. Il est certain pour moi que son cœur contient a +grand-peine un secret qui l'etouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle +n'a rien a dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne +pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus +tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez +instruits aussitot. + +-- Soit, Harry, repondit l'ingenieur, et cependant ce silence, si Nell +sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! >> + +Et comme Harry allait se recrier : + +<< Sois tranquille, ajouta l'ingenieur. Nous ne dirons rien a celle qui +doit etre ta femme. + +-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon pere ! + +-- Mon garcon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton +mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de pere a Nell, monsieur James ? + +-- Comptez sur moi, Simon >>, repondit l'ingenieur. + +James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent +rien du resultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la +houillere, l'effondrement des voutes resta a l'etat de simple accident. +Il n'y avait qu'un lac de moins en Ecosse. + +Nell avait peu a peu repris ses occupations habituelles. De cette +visite a la surface du comte, elle avait garde d'imperissables +souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette +initiation a la vie du dehors ne lui avait laisse aucun regret. Elle +aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine ou, femme, +elle continuerait de demeurer, apres y avoir vecu enfant et jeune fille. + +Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait +grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluerent au +cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier a y apporter les siens. On le +surprenait aussi a etudier au loin ses meilleures chansons pour une +fete a laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part. + +Mais il arriva que, pendant le mois qui preceda le mariage, la +Nouvelle-Aberfoyle fut plus eprouvee qu'elle ne l'avait jamais ete. On +eut dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait +catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient +principalement dans les travaux du fond, sans que la veritable cause +put en etre connue. + +Ainsi, un incendie devora le boisage d'une galerie inferieure, et on +retrouva la lampe que l'incendiaire avait employee. Harry et ses +compagnons durent risquer leur vie pour arreter ce feu, qui menacait de +detruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les +extincteurs, remplis d'une eau chargee d'acide carbonique, dont la +houillere etait prudemment pourvue. + +Une autre fois, ce fut un eboulement du a la rupture des etancons d'un +puits, et James Starr constata que ces etancons avaient ete +prealablement attaques a la scie. Harry, qui surveillait les travaux +sur ce point, fut enseveli sous les decombres et n'echappa que par +miracle a la mort. + +Quelques jours apres, sur le tramway a traction mecanique, le train de +wagonnets sur lequel Harry etait monte, tamponna un obstacle et fut +culbute. On reconnut ensuite qu'une poutre avait ete placee en travers +de la voie. + +Bref, ces faits se multiplierent tellement, qu'une sorte de panique se +declara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la presence +de leurs chefs pour les retenir sur les travaux. + +<< Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! repetait Simon +Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! >> + +On recommenca les recherches. La police du comte se tint sur pied nuit +et jour, mais elle ne put rien decouvrir. James Starr defendit a Harry, +que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer +jamais seul hors du centre des travaux. + +On en agit de meme a l'egard de Nell, a laquelle, sur les instances de +Harry, on cachait, neanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui +pouvaient lui rappeler le souvenir du passe. Simon Ford et Madge la +gardaient jour et nuit avec une sorte de severite, ou plutot de +sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas +une remarque, pas une plainte ne lui echappa. Se disait-elle que si +l'on en agissait ainsi, c'etait dans son interet ? Oui, probablement. +Toutefois, elle aussi, a sa facon, semblait veiller sur les autres, et +ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait etaient +reunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait +retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature, +d'ordinaire plus reservee qu'expansive. La nuit une fois passee, elle +etait debout, avant tous les autres. Son inquietude la reprenait des le +matin, a l'heure de la sortie pour les travaux du fond. + +Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fut un +fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrevocable, la +malveillance, devenue inutile, desarmerait, et que Nell ne se sentirait +en surete que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience etait +d'ailleurs partagee par James Starr aussi bien que par Simon Ford et +Madge. Chacun comptait les jours. + +La verite est que chacun etait sous le coup des plus sinistres +pressentiments. Cet ennemi cache, qu'on ne savait ou prendre et comment +combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne +lui etait sans doute indifferent. Cet acte solennel du mariage d'Harry +et de la jeune fille pouvait donc etre l'occasion de quelque +machination nouvelle de sa haine. + +Un matin, huit jours avant l'epoque convenue pour la ceremonie, Nell, +poussee sans doute par quelque sinistre pressentiment, etait parvenue a +sortir la premiere du cottage, dont elle voulait observer les abords. + +Arrivee au seuil, un cri d'indicible angoisse s'echappa de sa bouche. + +Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge, +Simon et Harry pres de la jeune fille. + +Nell etait pale comme la mort, le visage bouleverse, les traits +empreints d'une epouvante inexprimable. Hors d'etat de parler, son +regard etait fixe sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa +main crispee y designait ces lignes, qui avaient ete tracees pendant la +nuit et dont la vue la terrifiait : + +<< Simon Ford, tu m'as vole le dernier filon de nos vieilles houilleres +! Harry, ton fils, m'a vole Nell ! Malheur a vous ! malheur a tous ! +malheur a la Nouvelle-Aberfoyle ! >> + + << SILFAX. >> + +<< Silfax ! s'ecrierent a la fois Simon Ford et Madge. + +-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait +alternativement de son pere a la jeune fille. + +-- Silfax ! repetait Nell avec desespoir, Silfax ! >> + +Et tout son etre fremissait en murmurant ce nom, pendant que Madge, +s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force a sa chambre. + +James Starr etait accouru. Apres avoir lu et relu la phrase menacante : + +<< La main qui a trace ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait ecrit +la lettre contradictoire de la votre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax +! Je vois a votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ? +>> + + XX + + Le penitent + +Ce nom avait ete toute une revelation pour le vieil overman. + +C'etait celui du dernier << penitent >> de la fosse Dochart. + +Autrefois, avant l'invention de la lampe de surete, Simon Ford avait +connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour +provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet etre +etrange, rodant dans la mine, toujours accompagne d'un enorme harfang, +sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son perilleux metier +en portant une meche enflammee la ou la main de Silfax ne pouvait +atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en meme temps que +lui, une petite orpheline, nee dans la mine et qui n'avait plus pour +parent que lui, son arriere-grand-pere. Cette enfant, evidemment, +c'etait Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vecu dans +quelque secret abime, jusqu'au jour ou Nell fut sauvee par Harry. + +Le vieil overman, en proie a la fois a un sentiment de pitie et de +colere, communiqua a l'ingenieur et a son fils ce que la vue de ce nom +de Silfax venait de lui reveler. + +Cela eclaircissait toute la situation. Silfax etait l'etre mysterieux +vainement cherche dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle ! + +<< Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingenieur. + +-- Oui, en verite, repondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'etait +deja plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi. +Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne +craindre ni l'eau ni le feu ! C'etait par gout qu'il avait choisi le +metier de penitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession +avait derange ses idees. On le disait mechant, et il n'etait peut-etre +que fou. Sa force etait prodigieuse. Il connaissait la houillere comme +pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une +certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des annees. + +-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : << Tu m'as vole +le dernier filon de nos vieilles houilleres >> ? + +-- Ah ! voila, repondit Simon Ford. Il y a longtemps deja, Silfax, dont +la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours ete derangee, pretendait +avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur +devenait-elle de plus en plus farouche a mesure que la fosse Dochart, +-- sa fosse ! -- s'epuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres +entrailles que chaque coup de pic lui arrachat du corps ! -- Tu dois +te. souvenir de cela, Madge ? + +-- Oui, Simon, repondit la vieille Ecossaise. + +-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le +nom de Silfax sur cette porte; mais, je le repete, je le croyais mort, +et je ne pouvais imaginer que cet etre malfaisant, que nous avons tant +cherche, fut l'ancien penitent de la fosse Dochart ! + +-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a revele a +Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son egoisme de fou, il +aura voulu s'en constituer le defenseur, vivant dans la houillere, la +parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que +vous me demandiez en toute hate au cottage. De la, cette lettre +contradictoire de la votre; de la, apres mon arrivee, le bloc de pierre +lance contre Harry et les echelles detruites du puits Yarow; de la, +l'obturation des fissures a la paroi du nouveau gisement; de la, enfin, +notre sequestration, puis notre delivrance, qui s'est accomplie grace a +la secourable Nell, sans doute, a l'insu et malgre ce Silfax ! + +-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont evidemment du se +passer, monsieur James, repondit Simon Ford. Le vieux penitent est +certainement fou, maintenant ! + +-- Cela vaut mieux, dit Madge. + +-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tete, car ce doit etre +une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse +songer a lui sans epouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas +voulu denoncer son grand-pere ! Quelles tristes annees elle a du passer +pres de ce vieillard ! + +-- Bien tristes ! repondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang, +non moins sauvage que lui ! Car, bien sur, il n'est pas mort, cet +oiseau ! Ce ne peut etre que lui qui a eteint notre lampe, lui qui a +failli couper la corde a laquelle etaient suspendus Harry et Nell !... + +-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa +petite-fille avec notre fils semble avoir exaspere la rancune et +redouble la rage de Silfax ! + +-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir +vole le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir +porte son irritation au comble ! reprit Simon Ford. + +-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union ! +s'ecria Harry. Si etranger qu'il soit a la vie commune, on finira bien +par l'amener a reconnaitre que la nouvelle existence de Nell vaut mieux +que celle qu'il lui faisait dans les abimes de la houillere ! Je suis +sur, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous +parviendrions a lui faire entendre raison !... + +-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! repondit +l'ingenieur. Mieux vaut sans doute connaitre son ennemi que l'ignorer, +mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il +est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il +faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, a l'heure +qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'interet meme de +son grand-pere, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui +que pour nous, que nous puissions mettre a neant ses sinistres projets. + +-- Je ne doute pas, monsieur Starr, repondit Harry, que Nell ne vienne +de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez +maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue +jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera des +que vous le voudrez. Ma mere a bien fait de la reconduire dans sa +chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller +chercher... + +-- C'est inutile, Harry >>, dit d'une voix ferme et claire la jeune +fille, qui entrait au moment meme dans la grande salle du cottage. + +Nell etait pale. Ses yeux disaient combien elle avait pleure; mais on +la sentait resolue a la demarche que sa loyaute lui commandait en ce +moment. + +<< Nell ! s'etait ecrie Harry, en s'elancant vers la jeune fille. + +-- Harry, repondit Nell, qui d'un geste arreta son fiance, ton pere, ta +mere et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que +vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne +l'enfant que vous avez accueillie sans la connaitre et qu'Harry pour +son malheur, helas ! a tiree de l'abime. + +-- Nell ! s'ecria Harry. + +-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence a Harry. + +-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais +connu de mere que le jour ou je suis entree ici, ajouta-t-elle en +regardant Madge. + +-- Que ce jour soit beni, ma fille ! repondit la vieille Ecossaise. + +-- Je n'ai jamais connu de pere que le jour ou j'ai vu Simon Ford, +reprit Nell, et d'ami que le jour ou la main d'Harry a touche la mienne +! Seule, j'ai vecu pendant quinze ans, dans les recoins les plus +recules de la mine, avec mon grand-pere. Avec lui, c'est beaucoup dire. +Par lui serait plus juste. Je le voyais a peine. Lorsqu'il disparut de +l'ancienne Aberfoyle, il se refugia dans ces profondeurs que lui seul +connaissait. A sa facon, il etait alors bon pour moi, quoique +effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors; +mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes +annees, j'ai eu pour nourrice une chevre, dont la perte m'a bien +desolee. Grand-pere, me voyant si chagrine, la remplaca d'abord par un +autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien etait +gai. Il aboyait. Grand-pere n'aimait pas la gaiete. Il avait horreur du +bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au +chien. Le pauvre animal disparut presque aussitot. Grand-pere avait +pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit +horreur; mais cet oiseau, malgre la repulsion qu'il m'inspirait, me +prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en +etait venu a m'obeir mieux qu'a son maitre, et cela meme m'inquietait +pour lui. Grand-pere etait jaloux. Le harfang et moi, nous nous +cachions le plus que nous pouvions d'etre trop bien ensemble ! Nous +comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi ! +C'est de vous qu'il s'agit... + +-- Non, ma fille, repondit James Starr. Dis les choses comme elles te +viennent. + +-- Mon grand-pere, reprit Nell, avait toujours vu d'un tres mauvais +œil votre voisinage dans la houillere. L'espace ne manquait pas, +cependant. C'etait loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des +refuges. Cela lui deplaisait de vous sentir la. Quand je le +questionnais sur les gens de la-haut, son visage s'assombrissait, il ne +repondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais ou sa colere +eclata, ce fut quand il s'apercut que, ne vous contentant plus du vieux +domaine, vous sembliez vouloir empieter sur le sien. Il jura que si +vous parveniez a penetrer dans la nouvelle houillere, connue de lui +seul jusqu'alors, vous peririez ! Malgre son age, sa force est encore +extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui. + +-- Continue, Nell, dit Simon Ford a la jeune fille, qui s'etait +interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs. + +-- Apres votre premiere tentative, reprit Nell, des que grand pere vous +vit penetrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha +l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que +comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillere; mais je +ne pus supporter l'idee que des chretiens allaient mourir de faim dans +ces profondeurs, et, au risque d'etre prise sur le fait, je parvins a +vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !... +J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il etait si difficile de +tromper la surveillance de mon grand-pere ! vous alliez mourir ! Jack +Ryan et ses compagnons arriverent... Dieu a permis que je les aie +rencontres ce jour-la ! Je les entrainai jusqu'a vous. Au retour, mon +grand-pere me surprit. Sa colere contre moi fut terrible. Je crus que +j'allais perir de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable +pour moi. Les idees de mon grand-pere s'egarerent tout a fait. Il se +proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics +frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux +et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me +gardait de pres. Enfin, il y a trois mois, dans un acces de demence +sans nom, il me descendit dans l'abime ou vous m'avez trouvee, et il +disparut, apres avoir vainement appele l'harfang, qui resta fidelement +pres de moi. Depuis quand etais-je la ? je l'ignore ! Tout ce que je +sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrive, mon Harry, et +quand tu m'as sauvee ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux +Silfax ne peut pas etre la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta +vie, de votre vie a tous ! + +-- Nell ! s'ecria Harry. + +-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un +moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne pres de mon +grand-pere. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une ame +incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le genie de la +vengeance lui aura inspire ! Mon devoir est clair. Je serais la plus +miserable des creatures si j'hesitais a l'accomplir. Adieu ! et merci ! +vous m'avez fait connaitre le bonheur des ce monde ! Quoi qu'il arrive, +pensez que mon cœur tout entier restera au milieu de vous ! >> + +A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'etaient leves. + +<< Quoi, Nell ! s'ecrierent-ils avec desespoir, tu voudrais nous quitter +! >> + +James Starr les ecarta d'un geste plein d'autorite, et, allant droit a +Nell, il lui prit les deux mains. + +<< C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire; +mais voici ce que nous avons a te repondre. Nous ne te laisserons pas +partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous +crois-tu donc capables de cette lachete d'accepter ton offre genereuse +? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, apres tout, un +homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos precautions. Cependant, +peux-tu, dans l'interet de Silfax meme, nous renseigner sur ses +habitudes, nous dire ou il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le +mettre hors d'etat de nuire, et peut-etre le ramener a la raison. + +-- Vous voulez l'impossible, repondit Nell. Mon grand-pere est partout +et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais +vu endormi. Quand il avait trouve quelque refuge, il me laissait seule +et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma resolution, monsieur Starr, je +savais tout ce que vous pouviez me repondre. Croyez-moi ! Il n'y a +qu'un moyen de desarmer mon grand-pere : c'est que je parvienne a le +retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous +comment il aurait decouvert vos plus secretes pensees, depuis la lettre +ecrite a M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il +n'avait pas l'inexplicable faculte de tout savoir. Mon grand-pere, +autant que je puis en juger, est, dans sa folie meme, un homme puissant +par l'esprit. Autrefois, il lui est arrive de me dire de grandes +choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompee que sur un point : c'est +quand il m'a fait croire que tous les hommes etaient perfides, +lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanite tout entiere. +Lorsque Harry m'a rapportee dans ce cottage, vous avez pense que +j'etais ignorante seulement ! J'etais plus que cela. J'etais epouvantee +! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au +pouvoir des mechants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commence a +ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles, +mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimee et +respectee de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces +travailleurs, heureux et bons, venerer M. Starr, dont je les ai crus +d'abord les esclaves, lorsque pour la premiere fois j'ai vu toute la +population d'Aberfoyle venir a la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu +et le remercier de ses bontes infinies, alors je me suis dit : << Mon +grand-pere m'a trompee ! >> Mais aujourd'hui, eclairee par ce que vous +m'avez appris, je pense qu'il s'est trompe lui-meme ! Je vais donc +reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois. +Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si, +en retournant vers lui, je ne le ramenerai pas a la verite ? >> + +Tous avaient laisse parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait +lui etre bon d'ouvrir son cœur tout entier a ses amis, au moment +ou, dans sa genereuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter +pour toujours. Mais quand, epuisee, les yeux pleins de larmes, elle se +tut, Harry, se tournant vers Madge, dit : + +<< Ma mere, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble +fille que vous venez d'entendre ? + +-- Je penserais, repondit Madge, que cet homme est un lache, et, s'il +etait mon fils, je le renierais, je le maudirais ! + +-- Nell, tu as entendu notre mere, reprit Harry. Ou que tu ailles, je +te suivrai. Si tu persistes a partir, nous partirons ensemble... + +-- Harry ! Harry ! >> s'ecria Nell. + +Mais l'emotion etait trop forte. On vit blemir les levres de la jeune +fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingenieur, +Simon et Harry de la laisser seule avec elle. + + XXI + + Le mariage de Nell + +On se separa, mais il fut d'abord convenu que les hotes du cottage +seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax +etait trop directe pour qu'il n'en fut pas tenu compte. C'etait a se +demander si l'ancien penitent ne disposait pas de quelque moyen +terrible qui pouvait aneantir toute l'Aberfoyle. + +Des gardiens armes furent donc postes aux diverses issues de la +houillere, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout etranger a la mine +dut etre amene devant James Starr, afin qu'il put constater son +identite. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au +courant des menaces dont la colonie souterraine etait l'objet. Silfax +n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison +a craindre. On fit connaitre a Nell toutes les mesures de surete qui +venaient d'etre prises, et, sans qu'elle fut rassuree completement, +elle retrouva quelque tranquillite. Mais la resolution d'Harry de la +suivre partout ou elle irait, avait plus que tout contribue a lui +arracher la promesse de ne pas s'enfuir. + +Pendant la semaine qui preceda le mariage de Nell et d'Harry, aucun +incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se +departir de la surveillance organisee, revinrent-ils de cette panique, +qui avait failli compromettre l'exploitation. + +Cependant James Starr continuait a faire rechercher le vieux Silfax. Le +vindicatif vieillard ayant declare que Nell n'epouserait jamais Harry, +on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empecher ce +mariage. Le mieux aurait ete de s'emparer de sa personne, tout en +respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc +minutieusement recommencee. On fouilla les galeries jusque dans les +etages superieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, a +Irvine. On supposait avec raison que c'etait par le vieux chateau que +Silfax communiquait avec l'exterieur et qu'il s'approvisionnait des +choses necessaires a sa miserable existence, soit en achetant, soit en +maraudant. Quant aux << Dames de feu >>, James Starr eut la pensee que +quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la +houillere, avait pu etre allume par Silfax et produire ce phenomene. Il +ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines. + +James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un etre +insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des +hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes +s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part +au vieil overman, qui devint bientot plus inquiet que lui. + +Enfin le jour arriva. + +Silfax n'avait pas donne signe de vie. + +Des le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les +travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient ete suspendus. Chefs et +ouvriers tenaient a rendre hommage au vieil overman et a son fils. Ce +n'etait que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et +perseverants, qui avaient rendu a la houillere la prosperite +d'autrefois. + +C'etait a onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, elevee sur la +rive du lac Malcolm, que la ceremonie allait s'accomplir. + +A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras a sa +mere, Simon Ford donnant le bras a Nell. + +Suivaient l'ingenieur James Starr, impassible en apparence, mais au +fond s'attendant a tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper. + +Puis, venaient les autres ingenieurs de la mine, les notables de +Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres +de cette grande famille de mineurs, qui formait la population speciale +de la Nouvelle-Aberfoyle. + +Au-dehors, il faisait une de ces journees torrides du mois d'aout, qui +sont particulierement penibles dans les pays du Nord. L'air orageux +penetrait jusque dans les profondeurs de la houillere, ou la +temperature s'etait elevee d'une facon anormale. L'atmosphere s'y +saturait d'electricite, a travers les puits d'aeration et le vaste +tunnel de Malcolm. + +On aurait pu constater -- phenomene assez rare -- que le barometre, a +Coal-city, avait baisse d'une quantite considerable. C'etait a se +demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas eclater sous la voute +de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte. + +Mais la verite est que personne, au-dedans, ne se preoccupait des +menaces atmospheriques du dehors. + +Chacun, cela va sans dire, avait revetu ses plus beaux habits pour la +circonstance. + +Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle etait +coiffee d'un << toy >>, comme les anciennes matrones, et sur ses epaules +flottait le << rokelay >>, sorte de mantille quadrillee que les +Ecossaises portent avec une certaine elegance. + +Nell s'etait promis de ne rien laisser voir des agitations de sa +pensee. Elle defendit a son cœur de battre, a ses secretes +angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint a montrer a +tous un visage calme et recueilli. + +Elle etait simplement mise, et la simplicite de son vetement, qu'elle +avait prefere a des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme +de sa personne. Sa seule coiffure etait un << snood >>, ruban de couleurs +variees, dont se parent ordinairement les jeunes Caledoniennes. + +Simon Ford avait un habit que n'aurait pas desavoue le digne bailli +Nichol Jarvie, de Walter Scott. + +Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait +ete luxueusement decoree. + +Au ciel de Coal-city, les disques electriques, ravives par des courants +plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphere +lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle. + +Dans la chapelle, les lampes electriques projetaient aussi de vives +lueurs, et les vitraux colories brillaient comme des kaleidoscopes de +feux. + +C'etait le reverend William Hobson qui devait officier. A la porte meme +de Saint-Gilles, il attendait l'arrivee des epoux. + +Le cortege approchait, apres avoir majestueusement contourne la rive du +lac Malcolm. + +En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, precedes du +reverend Hobson, se dirigerent vers le chevet de Saint-Gilles. + +La benediction celeste fut d'abord appelee sur toute l'assistance; +puis, Harry et Nell resterent seuls devant le ministre, qui tenait le +livre sacre a la main. + +<< Harry, demanda le reverend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour +femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ? + +-- Je le jure, repondit le jeune homme d'une voix forte. + +-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour epoux +Harry Ford, et... >> + +La jeune fille n'avait pas eu le temps de repondre, qu'une immense +clameur retentissait au-dehors. + +Un de ces enormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du +lac Malcolm, a cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement, +sans explosion, comme si sa chute eut ete preparee a l'avance. +Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que +personne ne savait exister la. + +Puis soudain, entre les roches eboulees, apparut un canot, qu'une +poussee vigoureuse lanca a la surface du lac. + +Sur ce canot, un vieillard, vetu d'une sombre cagoule, les cheveux +herisses, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait +debout. + +Il avait a la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme, +protegee par la toile metallique de l'appareil. + +En meme temps, d'une voix forte, le vieillard criait : + +<< Le grisou ! le grisou ! Malheur a tous ! malheur ! >> + +En ce moment, la legere odeur qui caracterise l'hydrogene protocarbone +se repandit dans l'atmosphere. + +Et s'il en etait ainsi, c'est que la chute du rocher avait livre +passage a une enorme quantite de gaz explosif, emmagasine dans +d'enormes << soufflards >> dont les schistes obturaient l'orifice. Les +jets de grisou fusaient vers les voutes du dome, sous une pression de +cinq a six atmospheres. + +Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait +brusquement ouverts, de maniere a rendre detonante l'atmosphere de la +crypte. + +Cependant James Starr et quelques autres, quittant precipitamment la +chapelle, s'etaient elances sur la rive. + +<< Hors de la mine ! hors de la mine ! >> cria l'ingenieur, qui, ayant +compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme a la porte de +Saint-Gilles. + +<< Le grisou ! le grisou ! >> repetait le vieillard, en poussant son +canot plus avant sur les eaux du lac. + +Harry, entrainant sa fiancee, son pere, sa mere, avait precipitamment +quitte la chapelle. + +<< Hors de la mine ! hors de la mine ! >> repetait James Starr. + +Il etait trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax etait la, pret a +accomplir sa derniere menace, pret a empecher le mariage de Nell et +d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les +ruines de la houillere. + +Au-dessus de sa tete, volait son enorme harfang, dont le plumage blanc +etait tache de points noirs. + +Mais alors, un homme se precipita dans les eaux du lac, qui nagea +vigoureusement vers le canot. + +C'etait Jack Ryan. Il s'efforcait d'atteindre le fou, avant que +celui-ci n'eut accompli son œuvre de destruction. + +Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, apres avoir +arrache la meche allumee, il la promena dans l'air. + +Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterree. + +James Starr, resigne, s'etonnait que l'explosion, inevitable, n'eut pas +deja aneanti la Nouvelle-Aberfoyle. + +Silfax, les traits crispes, se rendit compte que le grisou, trop leger +pour se maintenir dans les basses couches, s'etait accumule vers les +hauteurs du dome. + +Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte +la meche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de +la fosse Dochart, commenca a monter vers la haute voute, que le +vieillard lui montrait de la main. + +Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vecu !... + +A ce moment, Nell s'echappa des bras d'Harry. + +Calme et inspiree tout a la fois, elle courut vers la rive du lac, +jusqu'a la lisiere des eaux. + +<< Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, a moi ! viens a +moi ! >> + +L'oiseau fidele, etonne, avait hesite un instant. Mais soudain, ayant +reconnu la voix de Nell, il avait laisse tomber la meche enflammee dans +les eaux du lac, et, tracant un large cercle, il etait venu s'abattre +aux pieds de la jeune fille. + +Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'etait melange +a l'air, n'avaient pas ete atteintes ! + +Alors un cri terrible retentit sous le dome. Ce fut le dernier que jeta +le vieux Silfax. + +A l'instant ou Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot, +le vieillard, voyant sa vengeance lui echapper, s'etait precipite dans +les eaux du lac. + +<< Sauvez-le ! sauvez-le ! >> s'ecria Nell d'une voix dechirante. + +Harry l'entendit. Se jetant a son tour a la nage, il eut bientot +rejoint Jack Ryan et plongea a plusieurs reprises. + +Mais ses efforts furent inutiles. + +Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'etaient a +jamais refermees sur le vieux Silfax. + + XXII + + La legende du vieux Silfax + +Six mois apres ces evenements, le mariage, si etrangement interrompu, +d'Harry Ford et de Nell, se celebrait dans la chapelle de Saint-Gilles. +Apres que le reverend Hobson eut beni leur union, les jeunes epoux, +encore vetus de noir, rentrerent au cottage. + +James Starr et Simon Ford, desormais exempts de toute inquietude, +presiderent joyeusement a la fete qui suivit la ceremonie et se +prolongea jusqu'au lendemain. + +Ce fut dans ces memorables circonstances que Jack Ryan, revetu de son +costume de piper, apres avoir gonfle d'air l'outre de sa cornemuse, +obtint ce triple resultat de jouer, de chanter et de danser tout a la +fois, aux applaudissements de toute l'assemblee. + +Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencerent, sous +la direction de l'ingenieur James Starr. + +Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux +cœurs, tant eprouves, trouverent dans leur union le bonheur +qu'ils meritaient. + +Quant a Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il +comptait bien vivre assez pour celebrer sa cinquantaine avec la bonne +Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs. + +<< Et apres celle-la, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux +cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon ! + +-- Tu as raison, mon garcon, repondit tranquillement le vieil overman. +Qu'y aurait-il d'etonnant a ce que sous le climat de la +Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connait pas les intemperies +du dehors, on devint deux fois centenaire ? >> + +Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister a cette seconde +ceremonie ? L'avenir le dira. + +En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longevite +extraordinaire, c'etait le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours +le sombre domaine. Mais apres la mort du vieillard, bien que Nell eut +essaye de le retenir, il s'etait enfui au bout de quelques jours. Outre +que la societe des hommes ne lui plaisait decidement pas plus qu'a son +ancien maitre, il semblait qu'il eut garde une sorte de rancune +particuliere a Harry, et que cet oiseau jaloux eut toujours reconnu et +deteste en lui le premier ravisseur de Nell, celui a qui il l'avait +disputee en vain dans l'ascension du gouffre. + +Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu'a de longs intervalles, planant +au-dessus du lac Malcolm. + +Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards +penetrants jusqu'au fond de l'abime ou s'etait englouti Silfax ? + +Les deux versions furent admises, car le harfang devint legendaire, et +il inspira a Jack Ryan plus d'une fantastique histoire. + +C'est grace a ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veillees +ecossaises la legende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien penitent +des houilleres d'Aberfoyle. + + The End + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES INDES NOIRES *** + +This file should be named 7indn10.txt or 7indn10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7indn11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7indn10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other eBook medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this eBook within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this eBook, +[2] alteration, modification, or addition to the eBook, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this eBook electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + |
